summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:36:54 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:36:54 -0700
commit13a5a13dbd090d507f893f7343306ec7bdd4cc69 (patch)
tree733f704acab0f2d90603f52abe023fb03dcfce95
initial commit of ebook 11423HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--11423-0.txt8099
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/11423-8.txt8526
-rw-r--r--old/11423-8.zipbin0 -> 208803 bytes
-rw-r--r--old/11423.txt8526
-rw-r--r--old/11423.zipbin0 -> 205002 bytes
8 files changed, 25167 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/11423-0.txt b/11423-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..14b721e
--- /dev/null
+++ b/11423-0.txt
@@ -0,0 +1,8099 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11423 ***
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+PAR Adolphe THIERS
+
+1824
+
+
+
+
+TOME SIXIÈME.
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+RÉSULTATS DES DERNIÈRES EXÉCUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
+GOUVERNEMENT.--DÉCRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTÈRES SONT ABOLIS ET
+REMPLACÉS PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC POUR
+CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIÉTÉS
+POPULAIRES, EXCEPTÉ CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
+L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITÉ.--LA CONVENTION, D'APRÈS LE
+RAPPORT DE ROBESPIERRE, DÉCLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, LA
+RECONNAISSANCE DE L'ÊTRE SUPRÊME ET DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME.
+
+Le gouvernement venait d'immoler deux partis à la fois. Le premier, celui
+des ultra-révolutionnaires, était véritablement redoutable, ou pouvait le
+devenir; le second, celui des nouveaux modérés, ne l'était pas. Sa
+destruction n'était donc pas nécessaire, mais pouvait être utile, pour
+écarter toute apparence de modération. Le comité le frappa sans conviction,
+par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup était difficile à porter; on
+vit tout le comité hésiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
+aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
+jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
+convention, lui arracha le décret de mort, et fit consommer le sacrifice.
+Le dernier effort que doit faire une autorité pour devenir absolue est
+toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
+dernière résistance; mais cette résistance vaincue, tout cède, tout se
+prosterne, elle n'a plus qu'à régner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
+déploie, qu'elle déborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
+fermées, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
+dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prépare au milieu
+de leur triomphe.
+
+[Illustration: ROBESPIERRE]
+
+Le comité de salut public, après avoir heureusement immolé les deux classes
+d'hommes si différentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
+son pouvoir, était devenu irrésistible. L'hiver avait fini. La campagne de
+1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armées
+formidables devaient se déployer sur toutes les frontières, et faire sentir
+au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
+avait paru résister, ou porter quelque intérêt à ceux qui venaient de
+mourir, devait se hâter de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
+effort le jour où Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arrêtés, et
+qui avait tâché de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
+devoir se hâter de réparer son imprudence, et de se laver de son amitié
+pour les dernières victimes. On lui avait écrit plusieurs lettres anonymes
+dans lesquelles on l'engageait à frapper les tyrans, qui, disait-on,
+venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
+(10 avril), dénonça les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
+d'être pris pour un Séide qu'on pouvait armer du poignard. «Eh bien!
+dit-il, puisqu'on m'y force, je le déclare au peuple, qui m'a toujours
+entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme démontré que la
+conspiration dont les chefs ont cessé d'être existait réellement, et que
+j'étais le jouet des traîtres. J'en ai trouvé la preuve dans différentes
+pièces déposées au comité de salut public, surtout dans la conduite
+criminelle des accusés devant la justice nationale, et dans les
+machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
+poignard homicide. J'étais, avant la découverte du complot, l'intime ami de
+Danton; j'aurais répondu de ses principes et de sa conduite sur ma tête;
+mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuadé qu'il
+voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-être y serais-je
+tombé moi-même, si je n'avais été éclairé à temps. Je déclare aux
+écrivailleurs anonymes qui voudraient me porter à poignarder Robespierre,
+et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis né dans le
+sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
+plutôt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'écriront pas une lettre que je
+ne la porte au comité de salut public.»
+
+La soumission de Legendre devint bientôt générale. De toutes les parties de
+la France, arrivèrent une foule d'adresses où l'on félicitait la convention
+et le comité de salut public de leur énergie. Le nombre de ces adresses est
+incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
+chacun s'empressait d'adhérer aux actes du gouvernement, et d'en
+reconnaître la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: «Dignes
+représentans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
+Titans ont levé leur tête altière, la foudre les a tous renversés!... Quoi,
+citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberté!... La constitution que
+vous nous avez donnée a ébranlé tous les trônes, épouvanté tous les rois.
+La liberté avançant à pas de géant, le despotisme écrasé, la superstition
+anéantie, la république reprenant son unité, les conspirateurs dévoilés et
+punis, des mandataires infidèles, des fonctionnaires publics lâches et
+perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
+Nouveau-Monde brisés: voilà vos trophées!... S'il existe encore des
+intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjurés atteste votre
+triomphe! Pour vous, représentans[1], vivez heureux des sages lois que vous
+avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
+notre amour[2]!»
+
+[Note 1: «enfans» au lieu de «enfants», conformément à l'orthographe de
+l'édition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontrés
+cidessous.]
+
+[Note 2: Séance du 26 germinal; numéro 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
+1794).]
+
+Ce n'était point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comité
+avait frappé les ultra-révolutionnaires, mais pour affermir l'autorité, et
+pour écraser les résistances qui arrêtaient son action. Aussi le vit-on
+depuis tendre constamment à un double but, se rendre toujours plus
+formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
+Collot, qui était devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
+la manière la plus énergique la politique du comité. Dans un discours
+violent, où il traçait à toutes les autorités la route nouvelle qu'elles
+devaient suivre, et le zèle qu'elles devaient déployer dans leurs
+fonctions, il dit: «Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armées
+tremblent en présence des nôtres; déjà quelques despotes cherchent à se
+retirer de la coalition. Dans cet état, il ne leur reste qu'un espoir, ce
+sont les conspirations intérieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
+l'oeil ouvert sur les traîtres. Comme nos frères, vainqueurs sur les
+frontières, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous à la fois.
+Pendant que les ennemis extérieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
+que les ennemis intérieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
+défendue par la justice et l'énergie, sera triomphante. La nature fait tout
+cette année pour les républicains; elle leur promet une abondance double.
+Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le répète,
+citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
+dehors; que les fonctionnaires chargés de la surveillance publique
+redoublent de soins et de zèle, qu'ils se pénètrent bien de cette idée,
+qu'il n'y a peut-être pas une rue, pas un carrefour où il ne se trouve un
+traître qui médite un dernier complot. Que ce traître trouve la mort, et la
+mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
+veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
+songer. Le tribunal révolutionnaire s'y est assuré déjà une place marquée.
+Que toutes les administrations sachent imiter son zèle et son inexorable
+énergie; que les comités révolutionnaires surtout redoublent de vigilance
+et d'activité, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
+les assiège, et qui les portent à une indulgence funeste à la liberté.»
+
+Saint-Just fit à la convention un rapport formidable sur la police générale
+de la république[3]. Il y répéta l'histoire fabuleuse de toutes les
+conspirations, il les montra comme le soulèvement de tous les vices contre
+le régime austère de la république; il dit que le gouvernement, loin de se
+ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'à ce qu'il eût immolé tous les
+êtres dont la corruption était un obstacle à l'établissement de la vertu.
+Il fit l'éloge accoutumé de la sévérité, et chercha, comme on le faisait
+alors, par des figures de toute espèce, à prouver que l'origine des grandes
+institutions devait être terrible. «Que serait devenue, dit-il, une
+république indulgente?... Nous avons opposé le glaive au glaive, et la
+république est fondée. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
+lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
+naissant.»
+
+[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]
+
+En conséquence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure générale
+contre les ex-nobles. C'était la première de ce genre qu'on eût rendue.
+Danton, l'année précédente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
+tous les aristocrates hors la loi. Ce décret étant inexécutable par son
+étendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects à la
+détention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
+encore été portée. Saint-Just les montra comme des ennemis irréconciliables
+de la révolution. «Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
+contenter les ennemis du peuple, à moins que vous ne rétablissiez la
+tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
+rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la même
+langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
+point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la suprême loi.»
+Saint-Just proposa un décret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
+étrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
+hors la loi ceux qui n'auraient pas obéi au décret dans l'intervalle de dix
+jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir à toutes les
+autorités de redoubler d'activité et de zèle. La convention applaudit à la
+proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
+Collot-d'Herbois, le rapporteur du décret aux jacobins, ajouta ses figures
+à celles de Saint-Just. «Il faut, dit-il, faire éprouver au corps politique
+la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpiré, mieux il se
+portera.»
+
+On vient de voir ce que fit le comité pour manifester l'énergie de sa
+politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
+du pouvoir. D'abord il prononça le licenciement de l'armée révolutionnaire.
+Cette armée, imaginée par Danton, avait d'abord été utile pour faire
+exécuter les volontés de la convention, lorsqu'il existait encore des
+restes de fédéralisme; mais étant devenue le centre de ralliement de tous
+les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
+aux derniers démagogues, il était nécessaire de la disperser. Le
+gouvernement d'ailleurs, étant aveuglément obéi, n'avait plus besoin de ces
+satellites pour faire exécuter ses ordres. En conséquence elle fut
+licenciée par décret. Le comité proposa ensuite l'abolition des
+Différens[1] ministères. Des ministres étaient des puissances qui avaient
+encore trop d'importance, à côté des membres du comité de salut public. Ou
+ils laissaient tout faire au comité, et alors ils étaient inutiles; ou bien
+ils voulaient agir, et alors ils étaient des concurrens[1] importuns.
+L'exemple de Bouchotte, qui, dirigé par Vincent, avait suscité tant
+d'embarras au comité, était un exemple assez instructif. En conséquence les
+ministères furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
+suivantes:
+
+1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;
+
+2. Commission de l'instruction publique;
+
+3. Commission de l'agriculture et des arts;
+
+4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];
+
+5. Commission des travaux publics;
+
+6. Commission des secours publics;
+
+7. Commission des transports, postes et messageries;
+
+8. Commission des finances;
+
+9. Commission de l'organisation et du mouvement des armées de terre;
+
+10. Commission de la marine et des colonies;
+
+11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;
+
+12. Commission des relations extérieures.
+
+Ces commissions, dépendantes du comité de salut public, n'étaient autre
+chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partagé le matériel de
+l'administration. Hermann, qui présidait le tribunal révolutionnaire
+pendant le procès de Danton, fut récompensé de son zèle par la qualité de
+chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
+_des administrations civiles, police et tribunaux_.
+
+D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
+pouvoir. D'après l'institution des comités révolutionnaires, il devait y en
+avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
+étant très-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comités était trop
+grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
+présentait un grand inconvénient. Les paysans étant fort révolutionnaires
+pour la plupart, mais illettrés, les fonctions municipales étaient en
+général échues aux propriétaires retirés dans leurs terres, et fort peu
+disposés à exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
+manière, la surveillance des campagnes, et surtout des châteaux, se faisait
+fort mal. Pour remédier à ce fâcheux état des choses, on supprima les
+comités révolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
+district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
+passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
+jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.
+
+Les jacobins étaient la société principale, et la seule avouée par le
+gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
+intérêts, et s'était comme lui prononcée également contre les hébertistes
+et les dantonistes. Le comité de salut public aurait voulu qu'elle absorbât
+presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrât en elle-même
+toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentré en lui toute la
+puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulièrement l'ambition des
+jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
+que les assemblées de sections avaient été réduites à deux par semaine,
+afin que le peuple pût y assister et y faire triompher les motions
+révolutionnaires, les sections s'étaient formées en sociétés populaires. Le
+nombre de ces sociétés était très grand à Paris; il y en avait jusqu'à deux
+ou trois par section. Nous avons rapporté déjà les plaintes dont elles
+étaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-à-dire les
+commis, les clercs de procureurs, mécontens[1] de la réquisition, les
+anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
+motif de résister au système révolutionnaire, se réunissaient dans ces
+sociétés, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
+Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces sociétés secondaires
+en empêchait la surveillance, et on émettait là quelquefois des opinions
+qui n'auraient pas osé se produire ailleurs. Déjà on avait proposé de les
+abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
+gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraître gêner la liberté de
+s'assembler et de délibérer en commun, liberté si préconisée à cette
+époque, et réputée devoir être sans limites. Sur la proposition de Collot,
+les jacobins décidèrent qu'ils ne recevraient plus de députation de la part
+des sociétés formées à Paris depuis le 10 août, et que la correspondance ne
+leur serait plus continuée. Quant à celles qui avaient été formées à Paris
+avant le 10 août, et qui jouissaient de la correspondance, il fut décidé
+qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
+devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulièrement
+les cordeliers, déjà frappés dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hébert, et
+regardés depuis comme suspects. Ainsi, toutes les sociétés sectionnaires
+étaient flétries par cette déclaration, et les cordeliers allaient subir un
+rapport.
+
+L'effet qu'on espérait de cette mesure ne fut pas long-temps à se faire
+attendre. Toutes les sociétés sectionnaires, intimidées ou averties,
+vinrent l'une après l'autre à la convention et aux jacobins déclarer leur
+dissolution volontaire. Toutes félicitaient également la convention et les
+jacobins, et déclaraient que, réunies dans l'intérêt public, elles se
+séparaient volontairement, puisqu'on avait jugé que leurs réunions
+nuisaient à la cause qu'elles voulaient servir. Dès cet instant, il ne
+resta plus à Paris que la société-mère des jacobins, et, dans les
+provinces, que les sociétés affiliées. A la vérité, celle des cordeliers
+subsistait encore à côté de sa rivale. Créée jadis par Danton, ingrate
+envers son fondateur, et toute dévouée depuis à Hébert, Ronsin et Vincent,
+elle avait inquiété un moment le gouvernement, et rivalisé avec les
+jacobins. Il s'y réunissait encore les débris des bureaux de Vincent et de
+l'armée révolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
+qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
+correspondait que très rarement et très négligemment avec les jacobins, et
+que par conséquent il était pour ainsi dire inutile de lui conserver la
+correspondance. On proposa, à cette occasion, d'examiner s'il fallait à
+Paris plus d'une société populaire. On osa même dire qu'il faudrait établir
+un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La société passa à
+l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne décida pas même si la
+correspondance serait accordée aux cordeliers. Mais ce club jadis célèbre
+avait terminé son existence: entièrement abandonné, il ne comptait plus
+pour rien, et les jacobins restèrent, avec le cortège de leurs sociétés
+affiliées, seuls maîtres et régulateurs de l'opinion.
+
+Après avoir centralisé, si on peut le dire, l'opinion, on songea à en
+régulariser l'expression, à la rendre moins bruyante et moins incommode
+pour le gouvernement. La censure continuelle et la dénonciation des
+fonctionnaires publics, magistrats, députés, généraux, administrateurs,
+avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
+de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorité avait eu
+ses inconvéniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
+leur zèle et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comité s'était
+vigoureusement emparé du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
+soin, et les choisissait dans le sens le plus révolutionnaire, il ne
+pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer à leurs
+soupçons accoutumés, et d'inquiéter les fonctionnaires pour la plupart bien
+surveillés et bien choisis. C'eût été même un danger pour l'état. C'est à
+l'occasion des généraux Charbonnier et Dagobert, calomniés tous les deux,
+tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
+l'autre expirait dans la Cerdagne, chargé d'ans et de blessures, que
+Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette manière indiscrète de
+poursuivre les généraux et les fonctionnaires de toute espèce. Suivant
+l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
+dénonciation aux restes de la faction Hébert, et engagea les jacobins à ne
+plus tolérer ces dénonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
+un temps précieux à la société, et qui déconsidéraient les agens choisis
+par le gouvernement. En conséquence, il proposa et fit instituer dans le
+sein de la société un comité chargé de recevoir les dénonciations, et de
+les transmettre secrètement au comité de salut public. De cette manière,
+les dénonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
+désordre démagogique commençait à succéder la régularité des formes
+administratives.
+
+Ainsi donc, se prononcer d'une manière toujours plus énergique contre les
+ennemis de la révolution, centraliser l'administration, la police et
+l'opinion, furent les premiers soins du comité, et les premiers fruits de
+la victoire remportée sur les partis. Sans doute, l'ambition commençait
+maintenant à avoir part à ces déterminations, beaucoup plus que dans le
+premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
+grande masse de pouvoir qu'il s'était acquise. Institué au commencement de
+la campagne de 1793, et au milieu de périls urgens[1], il avait reçu son
+existence de la nécessité seule. Une fois établi, il avait pris
+successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
+service de l'état, et il était ainsi arrivé à la dictature même. Sa
+position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorités
+était telle, qu'il ne pouvait pas réorganiser sans gagner du pouvoir, et
+faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernières mesures lui étaient
+profitables sans doute, mais elles étaient en elles-mêmes prudentes et
+utiles. La plupart même lui avaient été suggérées; car, dans une société
+qui se réorganise, tout vient s'offrir et se soumettre à l'autorité
+créatrice. Mais il touchait au moment où l'ambition allait régner seule, et
+où l'intérêt de sa propre puissance allait remplacer celui de l'État. Tel
+est l'homme; il ne peut pas rester désintéressé longtemps, et il s'ajoute
+bientôt lui-même au but qu'il poursuit.
+
+Il restait au comité de salut public un dernier soin à prendre, celui qui
+préoccupe toujours les instituteurs d'une société nouvelle, c'est la
+religion. Déjà il s'était occupé des idées morales en mettant _la probité,
+la justice, et toutes les vertus, à l'ordre du jour_, il lui restait à
+s'occuper des idées religieuses.
+
+Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progrès de leurs systèmes.
+Quand il fallut détruire les girondins, ils virent en eux des modérés, des
+républicains faibles, ils parlèrent d'énergie patriotique et de _salut
+public_, et les immolèrent à ces idées. Quand il se forma deux nouveaux
+partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
+l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
+passèrent des idées d'énergie patriotique à celles d'ordre et de vertu; ils
+ne virent plus qu'une fatale modération énervant les forces de la
+révolution; ils virent tous les vices soulevés à la fois contre la sévérité
+du régime républicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idée d'ordre,
+et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idée de moeurs,
+le délire de l'esprit rejetant toute idée de Dieu; alors ils crurent voir
+la république attaquée, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions à
+la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probité, à
+l'ordre du jour. Il leur restait à proclamer Dieu, l'immortalité de l'âme,
+toutes les croyances morales; il leur restait à faire une profession de foi
+solennelle, à déclarer en un mot la religion de l'état. Ils résolurent donc
+de rendre un décret à ce sujet. De cette manière, ils opposaient aux
+anarchistes l'ordre, aux athées Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
+système de la vertu était complet. Il mettaient surtout un grand prix à
+laver la république des reproches d'impiété dont elle était poursuivie dans
+toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux prêtres qui
+vous accusent d'être impies, parce qu'on ne croit pas à leurs dogmes: NOUS
+CROYONS EN DIEU.
+
+Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure à l'égard
+du culte. On avait aboli les cérémonies de la Raison; il fallait des fêtes
+pour les jours de décade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
+et religieux du peuple, de songer aussi à ses besoins d'imagination, et de
+lui donner des sujets de réunions publiques. D'ailleurs, le moment était
+des plus favorables: la république, victorieuse à la fin de la campagne
+précédente, commençait à l'être encore au début de celle-ci. Au lieu du
+dénuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'année dernière, elle
+était, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
+ressources militaires. De la crainte d'être conquise, elle passait à
+l'espoir de conquérir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
+régnait partout. Enfin si, à cause des assignats et du _maximum_, il y
+avait encore de la gêne dans la distribution intérieure des produits, la
+nature semblait s'être plu à combler la France de tous les biens, en lui
+accordant les plus belles récoltes. De toutes les provinces on annonçait
+que la moisson serait double, et mûre un mois avant l'époque accoutumée.
+C'était donc le moment de prosterner cette république sauvée, victorieuse
+et comblée de tous les dons, aux pieds de l'Éternel. L'occasion était
+grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle était
+opportune pour ceux qui n'obéissaient qu'à des idées politiques.
+
+Remarquons une chose bien singulière. Des sectaires pour lesquels il
+n'existait plus aucune convention humaine qui fût respectable; qui, grâce à
+leur mépris extraordinaire pour tous les autres peuples, et à l'estime dont
+ils étaient remplis pour eux-mêmes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
+craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
+avaient tout réduit à l'absolu nécessaire; qui n'avaient admis d'autre
+autorité que celle de quelques citoyens temporairement élus; qui avaient
+rejeté toute hiérarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
+plus ancien et le mieux enraciné de tous les cultes, de tels sectaires
+s'arrêtaient devant deux idées, la morale et Dieu. Après avoir rejeté
+toutes celles dont ils croyaient pouvoir dégager l'homme, ils restaient
+dominés par l'empire de ces deux dernières, et immolaient un parti à
+chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
+l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
+comprenaient la nécessité de reconnaître dans l'univers un ordre général et
+intelligent. C'est la première fois, dans l'histoire du monde, que la
+dissolution de toutes les autorités laissait la société en proie au
+gouvernement des esprits purement systématiques (car les Anglais croyaient
+à des traditions chrétiennes), et ces esprits, qui avaient dépassé toutes
+les idées reçues, adoptaient, conservaient les idées de la morale et de
+Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
+il est grand et beau; l'histoire doit s'arrêter pour en faire la remarque.
+
+Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
+devait l'être d'après la distribution des rôles qui s'était faite entre les
+membres du comité. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
+silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrère faisait la
+plupart des rapports, particulièrement ceux qui étaient relatifs aux
+opérations des armées, et en général tous ceux qu'il fallait improviser. Le
+déclamateur Collot-d'Herbois était dépêché dans les clubs et les réunions
+populaires, pour y porter les paroles du comité. Couthon, quoique
+paralytique, allait aussi partout, parlait à la convention, aux Jacobins,
+au peuple, et avait l'art d'intéresser par ses infirmités, et par le ton
+paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
+moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
+questions de politique générale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
+allait et venait des champs de bataille au comité; quand il avait imprimé
+la terreur et l'énergie aux armées, il revenait faire des rapports
+meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer à la mort. Robespierre
+enfin, leur chef à tous, consulté sur toutes les matières, ne prenait la
+parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
+morales et politiques; on lui réservait ces beaux sujets, comme plus dignes
+de son talent et de sa vertu. Le rôle de rapporteur lui appartenait de
+droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'était prononcé plus
+fortement contre l'athéisme, aucun n'était aussi vénéré, aucun n'avait une
+aussi grande réputation de pureté et de vertu, aucun enfin, par son
+ascendant et son dogmatisme, n'était plus propre à cette espèce de
+pontificat.
+
+Jamais occasion n'avait été plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
+professait les opinions, et du style duquel il faisait une étude
+continuelle. Le talent de Robespierre s'était singulièrement développé dans
+les longues luttes de la révolution. Cet être froid et pesant commençait à
+bien improviser; et quand il écrivait, c'était avec pureté, éclat et force.
+On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur âpre et sombre de
+Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensées, ni l'âme
+généreuse et passionnée de l'auteur d'_Émile_.
+
+Il partit à la tribune le 18 floréal (7 mai 1794), avec un discours
+soigneusement travaillé. Une attention profonde lui fut accordée.
+«Citoyens, dit-il en débutant, c'est dans la prospérité que les peuples,
+ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
+écouter dans le silence des passions la voix de la sagesse.» Alors il
+développe longuement le système adopté. La république, suivant lui, c'est
+la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontrés ne sont que les
+vices de tous genres soulevés contre elle, et soudoyés par les rois. Les
+anarchistes, les corrompus, les athées, n'ont été que les agens[1] de Pitt.
+«Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs émissaires,
+s'étaient empressés d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances
+qu'ils avaient achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple
+français, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous à secouer notre joug?
+_Vous le voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous!_» Brissot,
+Danton, Hébert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
+et, pendant qu'il se livre contre ces prétendus ennemis de la vertu aux
+déclamations de la haine, déclamations déjà fort usées, il excite peu
+d'enthousiasme. Mais bientôt il abandonne cette partie du sujet, et s'élève
+à des idées vraiment grandes et morales, exprimées avec talent. Il obtient
+alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
+pas comme auteurs de systèmes que les représentans[1] de la nation doivent
+poursuivre l'athéisme et proclamer le déisme, mais comme des législateurs,
+cherchant quels sont les principes les plus convenables à l'homme réuni en
+société. «Que vous importent à vous, législateurs, s'écrie-t-il, que vous
+importent les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes
+expliquent les phénomènes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
+objets à leurs disputes éternelles; ce n'est ni comme métaphysiciens, ni
+comme théologiens que vous devez les envisager: aux yeux du législateur,
+tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
+L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
+continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine.... Qui donc
+t'a donné, s'écrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
+la Divinité n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
+doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
+trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
+destinées et frappe au hasard le crime et la vertu? que son âme n'est qu'un
+souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L'idée de son néant lui
+inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus élevés que celle de son
+immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
+pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la
+tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté? Vous, qui
+regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de
+lui-même a échappé au trépas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
+ou d'une épouse, êtes-vous consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste
+plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups
+d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle!
+L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe.
+Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et
+l'opprimé?...»
+
+Robespierre, s'attachant toujours à saisir le côté politique de la
+question, ajoute ces observations remarquables: «Prenons ici, dit-il, les
+leçons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
+influé sur la destinée des états furent déterminés vers l'un ou l'autre des
+deux systèmes opposés, par leur caractère personnel, et par la nature même
+de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant
+dans le sénat romain en faveur des complices de Catilina, s'égare dans une
+digression contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui
+paraissent propres à éteindre dans le coeur des juges l'énergie de la
+vertu, tant la cause du crime lui paraît liée à celle de l'athéisme!
+Cicéron, au contraire, invoquait contre les traîtres et le glaive des lois
+et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
+l'immortalité de l'âme. Léonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
+compagnons d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus héroïque que la
+vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre
+banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balança point entre Épicure et
+Zénon. Brutus et les illustres conjurés qui partagèrent ses périls et sa
+gloire appartenaient aussi à cette secte sublime des stoïciens, qui eut des
+idées si hautes de la dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
+de la vertu, et qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules
+de Brutus et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la
+perte de la liberté romaine; le stoïcisme sauva l'honneur de la nature
+humaine, dégradée par les vices des successeurs de César, et surtout par la
+patience des peuples.»
+
+Au sujet de l'athéisme, Robespierre s'explique d'une manière singulière sur
+les encyclopédistes. «Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta
+toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale elle alla
+beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux: ses coryphées
+déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par
+les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des
+dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
+les courtisanes; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampans[1] dans les
+antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du
+matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
+lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant
+l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse,
+le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une
+affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons
+adroits....
+
+«Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des
+lettres et de la philosophie, un homme par l'élévation de son âme et la
+grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du
+genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
+enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits
+de feu les charmes de la vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que
+la raison donne pour appui au coeur humain. La pureté de sa doctrine,
+puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
+mépris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
+philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses
+faux amis. Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le
+précurseur, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec
+transport la cause de la justice et de l'égalité!»
+
+Robespierre s'attache ensuite à écarter cette idée que le gouvernement, en
+proclamant le dogme de l'Être suprême, travaille pour les prêtres. Il
+s'exprime ainsi qu'il suit: «Qu'y a-t-il de commun entre les prêtres et
+Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la
+médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres!
+Je ne reconnais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions
+qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti
+autant qu'il était en eux: ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt
+un boeuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont
+créé un Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
+implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent
+les descendans de Clovis pour régner en son nom et se mettre à sa place;
+ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur
+la terre que pour demander, à leur profit, des dîmes, des richesses, des
+honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le véritable temple de l'Être
+suprême c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand
+peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternité
+universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et purs.»
+
+Robespierre dit ensuite qu'il faut des fêtes à un peuple. «L'homme, dit-il,
+est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
+tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé.» En
+conséquence il propose des plans de réunion pour tous les jours de décadis.
+Son rapport s'achève au milieu des plus vifs applaudissemens. Il présente
+enfin le décret suivant, qui est adopté par acclamation:
+
+«Art. 1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et
+l'immortalité de l'âme.
+
+«Art. 2. Il reconnaît que le culte le plus digne de l'Être suprême est la
+pratique des devoirs de l'homme.»
+
+D'autres articles portent qu'il sera institué des fêtes pour rappeler
+l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Elles
+emprunteront leurs noms des événemens de la révolution, ou des vertus les
+plus utiles à l'homme. Outre les fêtes du 14 juillet, du 10 août, du 21
+janvier et du 31 mai, la république célébrera tous les jours de décadis les
+fêtes suivantes:--à l'Être suprême,--au genre humain,--au peuple
+français,--aux bienfaiteurs de l'humanité,--aux martyrs de la liberté,--à
+la liberté et à l'égalité,--à la république,--à la liberté du monde,--à
+l'amour de la patrie,--à la haine des tyrans et des traîtres,--à la
+vérité,--à la justice,--à la pudeur,--à la gloire,--à l'amitié,--à la
+frugalité,--au courage,--à la bonne foi,--à l'héroïsme,--au
+désintéressement,--au stoïcisme,--à l'amour,--à la foi conjugale,--à
+l'amour paternel,--à la tendresse maternelle,--à la piété filiale,--à
+l'enfance,--à la jeunesse,--à l'âge viril,--à la vieillesse,--au
+malheur,--à l'agriculture,--à l'industrie,--à nos aïeux,--à la
+postérité,--au bonheur.
+
+Une fête solennelle est ordonnée pour le 20 prairial, et le plan en est
+confié à David. Il faut ajouter que, dans ce décret, la liberté des cultes
+est proclamée de nouveau.
+
+A peine ce rapport est-il achevé, qu'il est livré à l'impression. Dans la
+même journée la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
+d'applaudissemens, et délibèrent d'aller en corps témoigner à la convention
+leurs remerciemens pour le _sublime_ décret qu'elle vient de rendre. On
+avait observé que les jacobins n'avaient pas pris la parole après
+l'immolation des deux partis, et n'étaient pas allés féliciter le comité et
+la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
+présente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui déploie
+une si belle conduite. Une adresse est en effet rédigée, et présentée à la
+convention par une députation des jacobins. Cette adresse finit en ces
+termes: «Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du décret
+solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir à vous dans la
+célébration de ce grand jour où la fête à l'Être suprême réunira de toutes
+les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
+vertu.» Le président fait à la députation une réponse pompeuse. «Il est
+digne, lui dit-il, d'une société qui remplit le monde de sa renommée, qui
+jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
+tous les temps à tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les défenseurs
+des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage à
+l'Être suprême.»
+
+Le président poursuit, et après un discours assez long sur le même sujet,
+cède la parole à Couthon. Celui-ci prononce un discours véhément contre les
+athées, les corrompus, et fait un pompeux éloge de la société; il propose,
+en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
+une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, dès l'ouverture
+de la révolution, ils n'ont pas cessé de bien mériter de la patrie. Cette
+proposition est adoptée au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
+sépare dans des transports de joie, et dans une espèce d'ivresse.
+
+Si la convention avait reçu de nombreuses adresses après la mort des
+hébertistes et des dantonistes, elle en reçut bien davantage encore, après
+le décret qui proclamait la croyance à l'Être suprême. La contagion des
+idées et des mots est chez les Français d'une rapidité extraordinaire. Chez
+un peuple prompt et communicatif, l'idée qui occupe quelques esprits est
+bientôt l'idée qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
+est bientôt dans toutes. Les adresses arrivèrent encore de toutes parts,
+félicitant la convention de ses décrets sublimes, la remerciant d'avoir
+établi la vertu, proclamé l'Être suprême, et rendu l'espérance à l'homme.
+Toutes les sections vinrent l'une après l'autre exprimer les mêmes
+sentimens. La section Marat se présentant à la barre et s'adressant à la
+Montagne, lui dit: «Montagne bienfaisante! Sinaï protecteur! reçois aussi
+nos expressions de reconnaissance et de félicitation pour tous les décrets
+sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
+sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en écrasant
+l'athéisme, donne à tous les vrais républicains l'idée bien consolante de
+vivre libres, sous les yeux de l'Être suprême, et dans l'attente de
+l'immortalité de l'âme. _Vive la convention! vive la république! vive la
+Montagne!_» Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention à
+conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait même à siéger jusqu'à
+ce que le règne de la vertu fût établi dans la république sur des bases
+impérissables.
+
+Dès ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Être suprême_ furent dans toutes les
+bouches. Sur le frontispice des temples, où l'on avait écrit: _A la
+Raison_, on écrivit: _A l'Être suprême_. Les restes de Rousseau furent
+transportés au Panthéon. Sa veuve fut présentée à la convention et
+gratifiée d'une pension.
+
+Ainsi, le comité de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
+tous les pouvoirs, placé à la tête d'une nation enthousiaste et
+victorieuse, proclamant le règne de la vertu et le dogme de l'Être suprême,
+était au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systèmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+ÉTAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794 (AN II).--PRÉPARATIFS
+UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISÉS ET DES
+FRANÇAIS.--ÉTAT DE NOS ARMÉES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITÉ ET ÉNERGIE DU
+GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
+CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRÉNÉES ET DES ALPES.--OPÉRATIONS DANS LES
+PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
+DE LA GUERRE DE LA VENDÉE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
+CHOUANS.--ÉVÉNEMENS DANS LES COLONIES.--DÉSASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
+DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.
+
+L'hiver avait été employé en Europe et en France à faire les préparatifs
+d'une nouvelle campagne. L'Angleterre était toujours l'âme de la coalition,
+et poussait les puissances du continent à venir détruire, sur les bords de
+la Seine, une révolution qui l'effrayait et une rivale qui lui était
+odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette année des efforts
+immenses pour écraser la France. Toutefois, ce n'était pas sans obstacle
+qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnés à ses vastes
+projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
+chambre basse, étaient toujours opposés au système de la guerre. Ils
+refusaient tous les sacrifices demandés par les ministres; ils ne voulaient
+accorder que ce qui était nécessaire à l'armement des côtes, et surtout ils
+ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiât cette guerre de _juste et
+nécessaire_; elle était, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
+revers. Les motifs tirés de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
+Hollande, de la nécessité de défendre la constitution britannique, étaient
+faux. La Hollande n'avait pas été mise en péril par l'ouverture de
+l'Escaut, et la constitution britannique n'était point menacée. Le but des
+ministres était, selon eux, de détruire un peuple qui avait voulu devenir
+libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorité
+personnelle, sous prétexte de résister aux machinations des jacobins
+français. Cette lutte avait été soutenue par des moyens iniques. On avait
+fomenté la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et généreux
+avait déjoué les tentatives de ses adversaires par un courage et des
+efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
+pareille déshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
+rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher à son ministère de
+faire des guerres injustes, mais jamais désavantageuses. Si la guerre faite
+à la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
+politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompée par des
+sentimens généreux, oubliait les avantages qui allaient en résulter pour
+l'Angleterre.
+
+Pitt feignait d'être effrayé des menaces de descente faites à la tribune de
+la convention; il prétendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les
+Français qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de
+ces propos (payés, dit-on, par lui-même) pour prétendre que la constitution
+était menacée; il avait dénoncé les sociétés constitutionnelles de
+l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de
+France, et il soutenait qu'elles voulaient établir une convention sous
+prétexte d'une réforme parlementaire. En conséquence il demanda la
+suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces sociétés, et
+la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre
+la faculté d'enrôler des volontaires, et de les entretenir au moyen des
+_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armée de terre et la marine,
+de solder un corps de quarante mille étrangers, Français émigrés ou autres.
+L'opposition fit une vive résistance; elle soutint que rien ne motivait la
+suspension de la plus précieuse des libertés anglaises; que les sociétés
+accusées délibéraient en public, que leurs voeux hautement exprimés ne
+pouvaient être des conspirations, que ces voeux étaient ceux de toute
+l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient à la réforme parlementaire; que
+l'augmentation démesurée de l'armée de terre était un danger pour le peuple
+anglais; que si les volontaires pouvaient être armés par souscription, il
+deviendrait loisible au ministre de lever des armées sans l'autorisation du
+parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'étrangers était ruineuse,
+et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Français traîtres à leur
+patrie; Malgré les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais été ni
+plus éloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente
+ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous
+les bills qu'il avait présentés.
+
+Aussitôt que ses demandes furent accordées, il fit doubler les milices; il
+porta l'armée de terre à soixante mille hommes, celle de mer à quatre-vingt
+mille; il organisa de nouveaux corps d'émigrés, et fit mettre en accusation
+plusieurs membres des sociétés constitutionnelles. Le jury anglais,
+garantie plus solide que le parlement, acquitta les prévenus; mais peu
+importait à Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de
+réprimer le moindre mouvement politique, et de déployer une puissance
+colossale en Europe.
+
+C'était le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la
+France, pour ruiner à jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;
+résultat beaucoup plus sûr et plus désirable aux yeux de Pitt que la
+répression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait réussi
+l'année précédente à armer contre la France les deux puissances maritimes
+qui auraient toujours dû lui rester alliées, l'Espagne et la Hollande; il
+s'attachait à les maintenir dans leur erreur politique, et à en tirer le
+plus grand parti contre la marine française. L'Angleterre pouvait faire
+sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,
+la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de frégates. Comment
+la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient
+depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle résister à de telles forces?
+Aussi, quoiqu'on n'eût pas livré encore un seul combat naval, le pavillon
+anglais dominait sur la Méditerranée, sur l'Océan atlantique et la mer des
+Indes. Dans la Méditerranée, les escadres anglaises menaçaient les
+puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse
+pour nous l'enlever, et attendaient le moment de débarquer des troupes et
+des munitions dans la Vendée. En Amérique, elles entouraient nos Antilles,
+et cherchaient à profiter des affreuses discordes qui régnaient entre les
+blancs, les mulâtres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des
+Indes, elles achevaient l'établissement de la puissance britannique, et la
+ruine de Pondichéry. Avec une campagne encore, notre commerce était
+détruit, quelque fût le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien
+n'était plus politique que la guerre faite par Pitt à la France, et
+l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilité. Elle
+n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas réalisé encore;
+si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui
+énorme, est réellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abîmer un
+jour, l'Angleterre aura excédé ses moyens, et aura eu tort de lutter pour
+un empire qui lui aura coûté ses forces. Mais c'est là un mystère de
+l'avenir.
+
+Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver
+les maux de la France. Les Américains, heureux sous Washington,
+parcouraient librement les mers, et commençaient à faire ce vaste commerce
+de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.
+Les escadres anglaises arrêtaient les navires américains, et enlevaient les
+matelots de leurs équipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient déjà subi
+cette violence, et c'était l'objet de vives et jusqu'alors inutiles
+réclamations de la part du gouvernement américain. Ce n'est pas tout
+encore: à la faveur de la neutralité, les Américains, les Danois, les
+Suédois, fréquentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que
+la disette rendait extrêmement précieux, beaucoup d'objets nécessaires à la
+marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol
+de la France fournit au monde. Grâce à cet intermédiaire des neutres, le
+commerce n'était pas entièrement interrompu, et on avait pourvu aux besoins
+les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considérant la
+France comme une place assiégée qu'il fallait affamer et réduire au
+désespoir, voulait porter atteinte à ces droits des neutres, et venait
+d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir
+une dérogation au droit des gens.
+
+Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espèce, elle avait
+toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc
+d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver à temps vers Granville,
+mouillait à Jersey avec son escadre et dix mille hommes de débarquement;
+enfin la trésorerie anglaise tenait des fonds à la disposition de toutes
+les puissances belligérantes.
+
+Sur le continent, le zèle n'était pas aussi grand. Les puissances qui
+n'avaient pas à la guerre le même intérêt que l'Angleterre, et qui ne la
+faisaient que pour de prétendus principes, n'y mettaient ni la même ardeur,
+ni la même activité. L'Angleterre s'efforçait de les ranimer toutes. Elle
+tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et
+l'obligeait à fournir son contingent dans l'armée coalisée du Nord. Ainsi
+cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses régimens au service de
+sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sûre alliée. La Prusse,
+malgré le mysticisme de son roi, était fort désabusée des illusions dont on
+l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle
+des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.
+Frédéric-Guillaume, qui venait d'épuiser son trésor, d'affaiblir son armée
+pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun résultat favorable à son
+royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait
+voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus intéressant pour lui
+l'appelait au Nord: c'était la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont
+les membres épars tendaient à se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au
+milieu de ces incertitudes, l'engagea à continuer la guerre par le moyen
+tout-puissant de son or. Elle conclut à La Haye, en son nom et en celui de
+la Hollande, un traité par lequel la Prusse s'obligeait à fournir
+soixante-deux mille quatre cents hommes à la coalition. Cette armée devait
+avoir pour chef un Prussien, et ses conquêtes futures devaient appartenir
+en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En
+retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres
+sterling par mois à la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui
+payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient
+encore trois cent mille livres sterling, pour les premières dépenses
+d'entrée en campagne, et cent mille pour le retour dans les états
+prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle
+avait commencée.
+
+La maison d'Autriche n'avait plus rien à empêcher en France, puisque la
+reine, épouse de Louis XVI, avait expiré sur l'échafaud. Elle devait, moins
+qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la révolution, puisque trente
+ans de discussions politiques n'ont pas encore éveillé les esprits chez
+elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement
+pris, et désir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-être aussi
+par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y
+mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activité
+réelle, car elle ne fit que compléter et réorganiser ses régimens, sans en
+augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes était en Pologne, car
+elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arrière et de
+songer à la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas
+moins que la Belgique et l'Alsace.
+
+La Suède et le Danemarck gardaient une sage neutralité, et répondaient aux
+sophismes de l'Angleterre, que le droit public était immuable, qu'il n'y
+avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'étendre à tout un
+pays les lois du blocus, lois applicables seulement à une place assiégée;
+que les vaisseaux danois et suédois étaient bien reçus en France, qu'ils
+n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement
+qui faisait droit aux demandes des étrangers commerçans, et qui avait pour
+eux tous les égards dus aux nations avec lesquelles il était en paix; qu'il
+n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En
+conséquence, bien que Catherine, toute disposée en faveur des projets des
+Anglais, semblât se prononcer contre les droits des nations neutres, la
+Suède et le Danemarck persistèrent dans leurs résolutions, gardèrent une
+neutralité prudente et ferme, et firent un traité par lequel les deux pays
+s'engageaient à maintenir les droits des neutres, et à faire observer la
+clause du traité de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux
+armés des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France
+pouvait donc espérer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et
+chanvres nécessaires à sa marine.
+
+La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la révolution
+française, et donnant de grandes espérances aux émigrés, ne songeait qu'à
+la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour
+obtenir leur adhésion à la sienne. C'est là ce qui explique le silence de
+l'Angleterre sur un événement aussi grand que la disparition d'un royaume
+de la scène politique. Dans ce moment de spoliation générale, où
+l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de
+l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage
+de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui
+accusait la France d'être tombée dans la barbarie, commettait au Nord le
+brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en
+méditait un pareil sur la France, et contribuait à détruire pour jamais la
+liberté des mers.
+
+Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La
+Suisse, protégée par ses montagnes, et dispensée par ses institutions de se
+croiser pour la cause des monarchies, persistait à ne prendre aucun parti,
+et couvrait de sa neutralité nos provinces de l'Est, les moins défendues de
+toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Américains, les Suédois et
+les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce français les mêmes
+services, et en recueillait la même récompense. Elle nous donnait des
+chevaux dont nos armées avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient
+depuis que la guerre avait ravagé les Vosges et la Vendée; elle exportait
+les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermédiaire du
+commerce le plus avantageux. Le Piémont continuait la guerre, sans doute
+avec regret; mais il ne pouvait consentir à mettre bas les armes, après
+avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, à ce jeu sanglant et
+maladroit. Les puissances italiennes voulaient être neutres, mais elles
+étaient fort inquiétées dans ce projet. La république de Gênes avait vu les
+Anglais commettre dans son port un acte indigne, un véritable attentat au
+droit des gens. Ils s'étaient emparés d'une frégate française qui mouillait
+à l'abri de la neutralité générale, et en avaient massacré l'équipage. La
+Toscane avait été obligée de renvoyer le résident français. Naples, qui
+avait reconnu la république lorsque les escadres françaises menaçaient ses
+rivages, faisait de grandes démonstrations contre elle depuis que le
+pavillon anglais s'était déployé dans la Méditerranée, et promettait
+dix-huit mille hommes de secours au Piémont. Rome, heureusement
+impuissante, nous maudissait, et laissait égorger dans ses murs l'agent
+français Basseville. Venise enfin, quoique peu flattée du langage
+démagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,
+et, à la faveur de sa position éloignée, espérait garder la neutralité. La
+Corse était prête à nous échapper depuis que Paoli s'était déclaré pour les
+Anglais; il ne nous restait plus, dans cette île, que Bastia et Calvi.
+
+L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre
+impolitique, et persistait à commettre la même faute que la Hollande. Les
+prétendus devoirs des trônes, les victoires de Ricardos et l'influence
+anglaise la décidèrent à essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fût
+fort épuisée, qu'elle manquât de soldats, et surtout d'argent. Le célèbre
+Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseillé la paix.
+
+La politique avait donc peu changé depuis l'année précédente. Intérêts,
+erreurs, fautes et crimes, étaient, en 1794, les mêmes qu'en 1793.
+L'Angleterre seule avait augmenté ses forces. Les coalisés possédaient
+toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,
+Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens
+étaient à Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs
+de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, mêlés de quelques émigrés,
+bordaient le Rhin, de Manheim à Bâle. L'armée piémontaise était toujours de
+quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.
+L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et
+avait demandé des secours pécuniaires au clergé; mais son armée n'était pas
+plus considérable que l'année précédente, et se bornait toujours aune
+soixantaine de mille hommes, répartis entre les Pyrénées occidentales et
+orientales.
+
+C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus
+décisifs, en s'appuyant sur Condé, Valenciennes et le Quesnoy. Le célèbre
+Mack avait rédigé à Londres un plan duquel on espérait de grands résultats.
+Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait
+fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il était
+trop tard pour déployer de la hardiesse, car les Français ne pouvaient plus
+être surpris, et leurs forces étaient immenses. Le plan consistait à
+prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur
+ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher
+en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur
+la Sambre. En même temps, lord Moira devait débarquer des troupes dans la
+Vendée, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.
+
+Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Condé et le Quesnoy, était
+un soin puéril; couvrir ses communications vers la Sambre était fort sage;
+mais placer un corps pour garder la Flandre était fort inutile, quand il
+s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens
+sur la Sambre était fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la
+diversion dans la Vendée était depuis un an devenue impossible, car la
+grande Vendée avait péri. On va voir, par la comparaison du projet avec
+l'événement, la vanité de ces plans écrits à Londres[4].
+
+[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et
+militaire sur ce sujet, n'ont qu'à chercher le mémoire critique écrit par
+le général Jomini sur cette campagne, et joint à sa grande Histoire des
+guerres de la révolution.]
+
+La coalition n'avait pas, disons-nous, déployé de grandes ressources. Il
+n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,
+l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre
+voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France
+sauver son existence et sa liberté. Il n'y avait d'énergiques que ces trois
+grands intérêts; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle
+déploya pour cet intérêt les plus grands efforts dont l'histoire fasse
+mention.
+
+La réquisition permanente, décrétée au mois d'août de l'année précédente,
+avait déjà procuré des renforts aux armées, et contribué aux succès qui
+terminèrent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous
+ses effets que dans la campagne suivante. Grâce à ce mouvement
+extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitté leurs foyers, et
+couvraient les frontières, ou remplissaient les dépôts de l'intérieur. On
+avait commencé l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On réunissait un
+bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levée, et on formait
+ainsi d'excellens régimens. On avait déjà organisé sur ce plan sept cent
+mille hommes, envoyés aussitôt sur les frontières et dans les places. Il y
+en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,
+quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux
+Alpes, cent vingt aux Pyrénées, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'à
+La Rochelle. Les moyens pour les équiper n'avaient été ni moins prompts, ni
+moins extraordinaires que pour les réunir. Les manufactures d'armes
+établies à Paris et dans les provinces eurent bientôt atteint le degré
+d'activité qu'on voulait leur donner, et produit des quantités étonnantes
+de canons, de fusils et de sabres. Le comité de salut public, profitant
+habilement du caractère français, avait su mettre à la mode la fabrication
+du salpêtre. Déjà, l'année précédente, il avait ordonné la visite des caves
+pour en extraire la terre salpêtrée. Bientôt il fit mieux; il rédigea une
+instruction, modèle de simplicité et de clarté, pour apprendre à tous les
+citoyens à lessiver eux-mêmes la terre des caves. Il paya en outre quelques
+ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientôt ce goût
+s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait reçues, et
+chaque maison fournit quelques livres de ce sel précieux. Des quartiers de
+Paris se réunissaient pour apporter en pompe à la convention et aux
+Jacobins le salpêtre qu'ils avaient fabriqué. On imagina une fête dans
+laquelle chacun venait déposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On
+donnait à ce sel des formes emblématiques; on lui prodiguait toutes sortes
+d'épithètes: on l'appelait _sel vengeur, sel libérateur_. Le peuple s'en
+amusait, mais il en produisait des quantités considérables, et le
+gouvernement avait atteint son but. Un peu de désordre se mêlait
+naturellement à tout cela. Les caves étaient creusées, et la terre, après
+avoir été lessivée, gisait dans les rues quelle embarrassait et dégradait.
+Un arrêté du comité de salut public mit un terme à cet abus, et les terres
+lessivées furent replacées dans les caves. Les salins manquaient; le comité
+ordonna que toutes les herbes qui n'étaient employées ni à la nourriture
+des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite
+brûlées, pour servir à l'exploitation du salpêtre ou être converties en
+salins.
+
+Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins
+avantageuse. Il était plus facile de lever des hommes et de fabriquer des
+armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en
+manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le
+renchérissement général de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.
+Il fallut recourir au grand moyen des réquisitions, c'est-à-dire prendre de
+force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un
+cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque
+puissante que soit la force, la bonne volonté est plus efficace encore. Le
+comité imagina de se faire offrir un cavalier tout équipé par les jacobins.
+L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,
+s'empressaient d'offrir à la république ce qu'on appela des _cavaliers
+jacobins_, tous parfaitement montés et équipés.
+
+On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comité agit ici avec sa
+promptitude ordinaire. «La révolution, dit Barrère, doit tout hâter pour
+ses besoins. La révolution est à l'esprit humain ce que le soleil de
+l'Afrique est à la végétation.» On rétablit l'école de Mars; des jeunes
+gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent à pied et
+militairement, à Paris. Campés sous des tentes, au milieu de la plaine des
+Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de
+l'art de la guerre, et se répandre ensuite dans les armées.
+
+Des efforts non moins grands étaient faits pour recomposer notre marine.
+Elle était, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de frégates. Les
+désordres de la révolution et les malheurs de Toulon l'avaient réduite à
+une cinquantaine de bâtimens, dont trente au plus pouvaient être mis en
+mer. Ce qui manquait surtout, c'étaient les équipages et les officiers. La
+marine exigeait des hommes expérimentés; et tous les hommes expérimentés
+étaient incompatibles avec la révolution. La réforme opérée dans les
+états-majors de l'armée de terre, était donc plus inévitable encore dans
+les états-majors de l'armée de mer, et devait y causer une bien plus grande
+désorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombé à
+ces difficultés, et avaient été renvoyés. Le comité résolut encore ici
+l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-André et Prieur (de la
+Marne) furent envoyés à Brest avec les pouvoirs accoutumés des commissaires
+de la convention. L'escadre de Brest, après avoir péniblement croisé,
+pendant quatre mois, le long des côtes de l'Ouest, pour empêcher les
+communications des Vendéens avec les Anglais, s'était révoltée, par suite
+de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentrée, que l'amiral Morard
+de Gales fut arrêté par les représentans, et rendu responsable des
+désordres de l'escadre. Les équipages furent entièrement décomposés, et
+réorganisés à la manière prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui
+n'avaient jamais navigué, furent placés à bord des vaisseaux de la
+république, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on éleva de
+simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau
+Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de
+temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prête à appareiller; elle
+sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non
+pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de
+l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour protéger un convoi
+de deux cents voiles, apportant d'Amérique une quantité considérable de
+grains, et pour se battre à outrance si le salut du convoi l'exigeait.
+Pendant ce temps, Toulon était le théâtre de créations non moins rapides.
+On réparait les vaisseaux échappés à l'incendie, on en construisait de
+nouveaux. Les frais étaient pris sur les propriétés des Toulonnais qui
+avaient contribué à livrer leur port aux ennemis. A défaut des grandes
+flottes qui étaient en réparation, une multitude de corsaires couvraient la
+mer, et faisaient des prises considérables. Une nation hardie et
+courageuse, à qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut
+toujours recourir à la guerre de détail, et y déployer son intelligence et
+sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle
+des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 à 1794,
+pris quatre cent dix bâtimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient
+pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renonçait donc pas à rétablir
+nos forces, même sur mer.
+
+De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions
+recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.
+
+La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrénées et les Alpes. Peu active aux
+Pyrénées occidentales, elle devait l'être davantage sur les Pyrénées
+orientales, où les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et
+occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos était mort, et cet
+habile général avait été remplacé par un de ses lieutenans, le comte de La
+Union, excellent soldat, mais chef médiocre. N'ayant pas reçu encore les
+nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus à garder
+le Boulou. Les Français étaient commandés par le brave Dugommier, le
+vainqueur de Toulon. Une partie du matériel et des troupes qui lui
+servirent à prendre cette place, avaient été transportés devant Perpignan,
+tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrières.
+Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du
+mauvais état où se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,
+toujours ardent malgré son âge, proposait un plan d'invasion par la
+Cerdagne, qui, portant les Français au-delà des Pyrénées, et sur les
+derrières de l'armée espagnole, aurait obligé celle-ci à rétrograder. On
+préféra d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui
+était avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le résultat de cette
+attaque. Le camp de Boulou, placé sur les bords du Tech, et adossé aux
+Pyrénées, avait pour issue la chaussée de Bellegarde, qui forme la grande
+route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les
+positions ennemies, qui étaient très bien fortifiées, songea à pénétrer par
+quelque moyen entre le Boulou et la chaussée de Bellegarde, de manière à
+faire tomber le camp espagnol. Tout lui réussit à merveille. La Union avait
+porté le gros de ses forces à Céret, et avait laissé les hauteurs de
+Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardées. Dugommier passa le
+Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le
+reste le front des positions espagnoles, et, après un combat assez vif,
+resta maître des hauteurs. Dès ce moment, le camp n'était plus tenable, il
+fallait se retirer par la chaussée de Bellegarde; mais Dugommier s'en
+empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route étroite et difficile à
+travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientôt en déroute.
+Chargés avec à-propos et vivacité, ils s'enfuirent en désordre, et nous
+laissèrent quinze cents prisonniers, cent quarante pièces de canon, huit
+cents mulets chargés dé leurs bagages, et des effets de campement pour
+vingt mille hommes. Cette victoire, remportée au milieu de floréal
+(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-delà des
+Pyrénées. Dugommier bloqua aussitôt Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,
+pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le
+brave Dagobert, atteint d'une fièvre, achevait sa longue et glorieuse
+carrière. Ce noble vieillard, âgé de 76 ans, emporta les regrets et
+l'admiration de l'armée.
+
+Rien n'était plus brillant que notre début aux Pyrénées orientales; du côté
+des Pyrénées occidentales, nous enlevâmes la vallée de Bastan, et ces
+triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus
+jusqu'alors, excitèrent une joie universelle.
+
+Du côté des Alpes, il nous restait toujours à établir notre ligne de
+défense sur la grande chaîne.
+
+Vers la Savoie, nous avions, l'année précédente, rejeté les Piémontais dans
+les vallées du Piémont, mais il nous restait à prendre les postes du petit
+Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du côté de Nice, l'armée d'Italie campait
+toujours en présence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des
+Fourches. Le général Dugommier avait été remplacé par le vieux Dumerbion,
+brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se
+laissait entièrement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
+avait décidé la prise de Toulon en conseillant l'attaque du
+_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu à Bonaparte le grade de général de
+brigade, et une grande considération dans l'armée. Après avoir observé les
+positions ennemies, et reconnu l'impossibilité d'enlever le camp des
+Fourches, il fut frappé d'une idée aussi heureuse que celle qui rendit
+Toulon à la république. Saorgio est placé dans la vallée de la Roya.
+Parallèlement à cette vallée se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule
+la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes
+dans la vallée d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux
+sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde
+la Roya supérieure, et d'intercepter ainsi la chaussée de Saorgio, entre le
+camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,
+isolé des grandes Alpes, tombait nécessairement. Il n'y avait qu'une
+objection à faire à ce plan, c'est qu'il obligeait l'armée à emprunter le
+territoire de Gênes. Mais la république ne devait pas s'en faire un
+scrupule, car l'année précédente deux mille Piémontais avaient traversé le
+territoire génois, et étaient venus s'embarquer à Oneille pour Toulon;
+d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la frégate _la Modeste_,
+dans le port même de Gênes, était la plus éclatante violation du pays
+neutre. Il y avait en outre un grand avantage à étendre la droite de
+l'armée d'Italie jusqu'à Oneille; on pouvait par là couvrir une partie de
+la rivière de Gênes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille où ils
+se réfugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Gênes avec
+le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, était
+fort troublé par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait
+de le protéger, parce qu'il contribuait à alimenter le midi en grains. On
+ne devait donc pas hésiter à adopter le plan de Bonaparte. Les représentans
+demandèrent au comité de salut public l'autorisation nécessaire, et
+l'exécution de ce plan fut aussitôt ordonnée.
+
+Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partagés
+en cinq brigades, passa la Roya. Le général Masséna se porta sur le mont
+Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa
+une division autrichienne, et y fit son entrée. Il trouva dans Oneille
+douze pièces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui
+infestaient ces parages. Tandis que Masséna remontait du Tanardo jusqu'à
+Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'à
+Orméa dans la vallée du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y
+trouva quelques fusils, vingt pièces de canon, et des magasins pleins de
+draps pour l'habillement des troupes. Dès que les brigades françaises
+furent réunies dans la vallée du Tanaro, elles se portèrent vers la haute
+Roya, pour exécuter le mouvement prescrit sur la gauche des Piémontais. Le
+général Dumerbion attaqua de front les positions des Piémontais, pendant
+que Masséna arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrières. Après
+plusieurs actions assez vives, les Piémontais abandonnèrent Saorgio, et se
+replièrent sur le col de Tende, et enfin abandonnèrent le col de Tende même
+pour se réfugier à Limone, au-delà de la grande chaîne. Tandis que ces
+choses se passaient dans la vallée de la Roya, les vallées de la Tinéa et
+de la Vésubia étaient balayées par la gauche de l'armée d'Italie; et
+bientôt après, l'armée des grandes Alpes, piquée d'émulation, prit de vive
+force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, dès le milieu de floréal
+(commencement de mai) nous étions victorieux sur toute la chaîne des Alpes,
+et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au
+Mont-Blanc. Notre droite, appuyée à Orméa, s'étendait jusqu'aux portes de
+Gênes, couvrait une grande partie de la rivière du Ponant, et mettait ainsi
+le commerce à l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille
+prisonniers, cinquante ou soixante pièces de canon, beaucoup d'effets
+d'équipement, et deux places fortes. Notre début était donc aussi heureux
+aux Alpes qu'aux Pyrénées, puisque sur les deux points il nous donnait une
+frontière et une partie des ressources de l'ennemi.
+
+La campagne s'était ouverte un peu plus tard sur le grand théâtre de la
+guerre, c'est-à-dire au Nord. Là, cinq cent mille hommes allaient se
+heurter depuis les Vosges jusqu'à la mer. Les Français avaient toujours
+leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru était
+devenu leur général. Chef de l'armée du Rhin, l'année précédente, il était
+parvenu à se donner l'honneur du déblocus de Landau, qui appartenait au
+jeune Hoche; il avait capté la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche
+était jeté en prison, et avait obtenu le commandement de l'armée du Nord.
+Jourdan, estimé comme général sage, ne fut pas jugé assez énergique pour
+conserver le grand commandement du Nord, et il remplaça Hoche à l'armée de
+la Moselle. Michaud remplaçait Pichegru à celle du Rhin. Carnot présidait
+toujours aux opérations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.
+Saint-Just et Lebas avaient été envoyés à Guise pour ranimer l'énergie de
+l'armée.
+
+La nature des lieux commandait un plan d'opérations fort simple, et qui
+pouvait avoir des résultats très prompts et très vastes: c'était de porter
+la plus grande masse des forces françaises sur la Meuse, vers Namur, et de
+menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est là qu'était la clef
+du théâtre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se
+fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute
+diversion en Flandre était une imprudence; car si l'aile jetée en Flandre
+se trouvait assez forte pour tenir tête aux coalisés, elle ne contribuait
+qu'à les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle
+n'était pas assez considérable pour obtenir des résultats décisifs, les
+coalisés n'avaient qu'à la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et
+pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer à la mer. Pichegru, avec des
+connaissances, de l'esprit et assez de résolution, mais un génie militaire
+assez médiocre, jugea mal la position, et Carnot, préoccupé de son plan de
+l'année précédente, persista à attaquer directement le centre de l'ennemi,
+et à le faire inquiéter sur ses deux ailes. En conséquence, la masse
+principale dut agir de Guise sur le centre des coalisés, tandis que deux
+fortes divisions, opérant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient
+faire une double diversion. Tel fut le plan opposé au plan offensif de
+Mack.
+
+Cobourg commandait toujours en chef les coalisés. L'empereur d'Allemagne
+s'était rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armée, et
+surtout pour terminer par sa présence les divisions qui s'élevaient à
+chaque instant entre les généraux alliés. Cobourg réunit une masse
+d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer
+Landrecies. C'était là le premier acte par lequel les coalisés voulaient
+débuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la
+Moselle sur la Sambre.
+
+Les mouvemens commencèrent vers les derniers jours de germinal (mars). La
+masse ennemie, après avoir repoussé les divisions françaises disséminées
+devant elle, s'établit autour de Landrecies; le duc d'York fut placé en
+observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient
+de faire les coalisés, les divisions françaises du centre, ramenées en
+arrière, se trouvaient séparées des divisions de Maubeuge, qui formaient
+l'aile droite. Le 2 floréal (21 avril), un effort fut tenté pour se
+rattacher à ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livré sur la
+Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisées, furent repoussées sur tous les
+points, et ramenées dans les positions d'où elles étaient parties.
+
+On résolut alors une nouvelle attaque, mais générale, au centre et sur les
+deux ailes. La division Desjardins, qui était vers Maubeuge, devait faire
+un mouvement pour se réunir à la division Charbonnier, qui venait des
+Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir à la fois et
+concentriquement, sur toute la masse ennemie groupée autour de Landrecies.
+Enfin, à la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,
+formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en
+Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.
+
+La gauche de l'armée française opéra sans obstacles, car le prince de
+Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empêcher la
+jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre
+s'ébranlèrent le 7 floréal (26 avril), et marchèrent de sept points
+différens sur l'armée autrichienne. Ce système d'attaques simultanées et
+décousues, qui nous avait si mal réussi l'année précédente, ne nous réussit
+pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop séparées les unes des autres, ne
+purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage décisif.
+L'une d'elles, celle du général Chappuis, fut même entièrement défaite. Ce
+général, parti de Cambray, se trouva opposé au duc d'York, qui, avons-nous
+dit, couvrait Landrecies de ce côté. Il éparpilla ses troupes sur divers
+points, et se trouva devant les positions retranchées de Trois-Villes avec
+des forces insuffisantes. Accablé par le feu des Anglais, chargé en flanc
+par la cavalerie, il fut mis en déroute, et sa division dispersée rentra
+pêle-mêle dans Cambray. Ces échecs provenaient moins de nos troupes que de
+la mauvaise conduite des opérations. Nos jeunes soldats, étonnés
+quelquefois d'un feu nouveau pour eux, étaient cependant faciles à conduire
+et à ramener à l'attaque, et ils déployaient souvent une ardeur et un
+enthousiasme extraordinaires.
+
+Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la
+diversion opérée en Flandre contre Clerfayt, réussissait pleinement. Souham
+et Moreau étaient partis de Lille et s'étaient portés à Menin et Courtray,
+le 7 floréal (26 avril). On sait que ces deux places sont situées à la
+suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la première, Souham
+s'empara de la seconde. Clerfayt, trompé sur la marche des Français, les
+cherchait où ils n'étaient pas. Bientôt, cependant, il apprit
+l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de
+nous faire rétrograder en menaçant nos communications avec Lille. Le 9
+floréal (28 avril), en effet, il se porta à Moucroën avec dix-huit mille
+hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille
+Français, qui auraient pu l'écraser en se repliant. Moreau et Souham,
+ramenant aussitôt une partie de leurs troupes vers leurs communications
+menacées, marchèrent sur Moucroën et résolurent de livrer bataille à
+Clerfayt. Il était retranché sur une position à laquelle on ne pouvait
+parvenir que par cinq défilés étroits, défendus par une formidable
+artillerie. Le 10 floréal (29 avril), l'attaque fut ordonnée. Nos jeunes
+soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, n'y
+résistèrent pas d'abord; mais les généraux et les officiers bravèrent tous
+les dangers pour les rallier; ils y réussirent, et les positions furent
+enlevées. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre
+officiers, trente-trois pièces de canon, quatre drapeaux et cinq cents
+fusils. C'était notre première victoire au Nord, et elle releva
+singulièrement le courage de l'armée. Menin fut pris immédiatement après.
+Une division d'émigrés, qui s'y trouvait renfermée, se sauva bravement, en
+se faisant jour le fer à la main.
+
+Le succès de la gauche et les revers du centre décidèrent Pichegru et
+Carnot à abandonner tout à fait le centre pour agir exclusivement sur les
+ailes. Pichegru envoya le général Bonnaud avec vingt mille hommes à
+Sanghien, près Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de
+Souham. Il ne laissa à Guise que vingt mille hommes sous les ordres du
+général Ferrand, et détacha le reste vers Maubeuge, pour le réunir aux
+divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces réunies portèrent à
+cinquante-six mille hommes l'aile droite destinée à agir sur la Sambre.
+Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un
+ordre qui décida le destin de la campagne. Commençant à sentir que le point
+sur lequel il fallait frapper les coalisés était la Sambre et la Meuse;
+que, battus sur cette ligne, ils étaient séparés de leurs base, il ordonna
+à Jourdan d'amener à lui quinze mille hommes de l'armée du Rhin, de laisser
+sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour
+couvrir cette frontière, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq
+mille hommes, et de se porter sur la Sambre à marches forcées. L'armée de
+Jourdan, réunie à celle de Maubeuge, devait former une masse de
+quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entraîner la défaite des coalisés
+sur le point décisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel
+il faut en attribuer tous les résultats, partit le 11 floréal (30 avril)
+des bureaux du comité de salut public.
+
+Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez
+grande importance à la défaite de Clerfayt, il se contenta de détacher le
+duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.
+
+Clerfayt s'était porté dans la West-Flandre, entre la gauche avancée des
+Français et la mer; de cette manière, il était encore plus éloigné
+qu'auparavant de la grande armée, et du secours que lui apportait le duc
+d'York. Les Français échelonnés à Lille, Menin et Courtray, formaient une
+colonne avancée en Flandre; Clerfayt, transporté à Thielt, se trouvait
+entre la mer et cette colonne; le duc d'York, posté à Lamain, devant
+Tournay, était entre cette colonne et la grande masse coalisée. Clerfayt
+voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floréal
+(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arrière de Courtray; il fit
+promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,
+et, tandis qu'il préparait une sortie, il détacha Macdonald et Malbranck
+sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se
+livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussée de Bruges et dans
+les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes
+réquisitionnaires bravèrent hardiment le feu des maisons et des batteries,
+et après un choc violent, obligèrent Clerfayt à se retirer. Quatre mille
+hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de
+tourner l'ennemi du côté de Menin, on l'avait tourné du côté opposé, on
+aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.
+
+C'était la seconde fois que Clerfayt était battu par notre aile gauche
+victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'était pas aussi heureuse.
+Commandée par plusieurs généraux, qui délibéraient en conseil de guerre
+avec les représentans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien
+dirigée que les deux divisions commandées par Souham et Moreau. Kléber et
+Marceau, qu'on y avait transportés de la Vendée, auraient pu la conduire à
+la victoire, mais leurs avis étaient peu écoutés. Le mouvement prescrit à
+cette aile droite consistait à passer la Sambre pour se diriger sur Mons.
+Un premier passage fut tenté le 20 floréal (9 mai); mais les dispositions
+nécessaires n'ayant pas été faites sur l'autre rive, l'armée ne put s'y
+maintenir, et fut obligée de repasser la Sambre en désordre. Le 22,
+Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgré le mauvais succès du
+premier. Il eût bien mieux valu attendre l'arrivée de Jourdan, qui, avec
+ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succès de l'aile droite
+infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hésitation ni retard; et il
+fallut obéir à ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus
+heureux. L'armée franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquée encore
+sur l'autre rive, avant de s'y être solidement établie, elle eût été
+perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermeté de Kléber.
+
+Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'à la mer, avec un
+acharnement incroyable, et sans succès décisifs. Heureux à la gauche, nous
+étions malheureux à la droite; mais nos troupes se formaient, et le
+mouvement habile et hardi prescrit à Jourdan préparait des résultats
+immenses.
+
+Le plan de Mack était devenu inexécutable. Le général prussien Moellendorf
+refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa
+cour. Les négociateurs anglais étaient allés faire expliquer le cabinet
+prussien sur le traité de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menacé sur
+l'une de ses ailes, avait été obligé de dissoudre son centre à l'exemple de
+Pichegru. Il avait renforcé Kaunitz sur la Sambre, et porté le gros de son
+armée vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action décisive se
+préparait donc à la gauche, car le moment approchait où de grandes masses
+allaient s'aborder et se combattre.
+
+On conçut alors dans l'état-major autrichien un plan qui fut appelé _de
+destruction_, et qui avait pour but de couper l'armée française de Lille,
+de l'envelopper et de l'anéantir. Une pareille opération était possible,
+car les coalisés pouvaient faire agir près de cent mille hommes contre
+soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulières pour arriver à
+ce but. Les Français étaient toujours distribués comme il suit: Souham et
+Moreau à Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux
+environs de Lille avec vingt. Les coalisés étaient toujours répartis sur
+les deux flancs de cette ligne avancée; la division de Clerfayt à gauche
+dans la West-Flandre, la masse des coalisés à droite du côté de Tournay.
+Les coalisés résolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui
+sépare Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la
+West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les généraux de Busch,
+Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du côté opposé, c'est-à-dire
+de Tournay. De Busch devait se rendre à Moucroën, Otto à Turcoing même, et
+le duc d'York, s'avançant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main à
+Clerfayt. Par cette dernière jonction, Souham et Moreau se trouvaient
+coupés de Lille. Le général Kinsky et l'archiduc Charles étaient chargés,
+avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,
+pour réussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible à obtenir. La
+plupart de ces corps, en effet, partaient de points extrêmement éloignés,
+et Clerfayt avait à marcher au travers de l'armée française.
+
+Ces mouvemens devaient s'exécuter le 28 floréal (17 mai). Pichegru s'était
+porté dans ce moment à l'aile droite de la Sambre, pour y réparer les
+échecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient
+l'armée en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalisés
+leur fut donné par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se portèrent
+aussitôt de ce côté; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait
+du côté opposé, et menaçait leurs communications, ils prirent une
+résolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour
+s'emparer de cette position décisive entre Menin et Lille. Moreau resta
+avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et
+Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les
+communications avec Lille n'étant pas encore interrompues, on put ordonner
+à Bonnaud de se porter de son côté sur Turcoing, et de faire un effort
+puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les
+dispositions des généraux français eurent un plein succès. Clerfayt n'avait
+pu s'avancer que lentement; retardé à Werwick, il n'arriva pas à Lincelles
+au jour convenu. Le général de Busch s'était d'abord emparé de Moucroën;
+mais il avait éprouvé ensuite un léger échec, et Otto, s'étant morcelé pour
+le secourir, n'était pas resté assez en forces à Turcoing; enfin le duc
+d'York s'était avancé à Roubaix et à Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et
+sans pouvoir se lier à lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arrivèrent vers
+Lille que fort tard dans la journée du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29
+(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se
+rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son
+côté, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer
+entre cette place et Turcoing, le trouva morcelé sur une ligne étendue. Les
+Anglais, quoique surpris, voulurent résister; mais nos jeunes
+réquisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligèrent à céder et à fuir
+en jetant leurs armes. La déroute fut telle, que le duc d'York, courant à
+toute bride, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dès ce moment
+la confusion devint générale chez les coalisés, et l'empereur d'Autriche,
+des hauteurs de Templeuve, vit toute son armée en fuite. Pendant ce temps,
+l'archiduc Charles, mal averti, mal placé, demeurait inactif au-dessous de
+Lille, et Clerfayt, arrêté vers la Lys, était réduit à se retirer. Telle
+fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers
+de prisonniers, beaucoup de matériel, et le prestige d'une grande victoire,
+remportée avec soixante-dix mille hommes sur près de cent mille.
+
+Pichegru arriva lorsque la bataille était gagnée. Tous les corps coalisés
+se replièrent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa
+position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les
+coalisés s'étaient groupés près de Tournay, ayant leur droite appuyée à
+l'Escaut. Le général français voulut faire enlever quelques fourrages qui
+remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armée pour ce but puéril.
+S'approchant du fleuve, il resserra les coalisés dans leur position
+demi-circulaire de Tournay. Bientôt tous ses corps se trouvèrent
+successivement engagés sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livré
+à Pont-à-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un
+carnage affreux, et sans aucun résultat possible. Il périt des deux côtés
+sept à huit mille hommes. L'armée française se replia après avoir brûlé
+quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille
+de Turcoing lui avait valu.
+
+Cependant nous pouvions nous considérer comme victorieux en Flandre, et la
+nécessité où se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y
+rendre notre supériorité plus décidée. Sur la Sambre, Saint-Just avait
+voulu opérer un troisième passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,
+renforcé, avait fait lever le siège au moment même où, par bonheur, Jourdan
+arrivait avec toute l'armée de la Moselle. Dès ce moment quatre-vingt-dix
+mille hommes allaient agir sur la ligne véritable d'opérations, et terminer
+les hésitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'était rien passé
+d'important. Seulement, le général Moëllendorf, profitant de la diminution
+de nos forces sur ce point, nous avait enlevé le poste de Kayserslautern;
+mais il était rentré dans l'inaction aussitôt après cet avantage. Ainsi,
+dès le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous
+avions non-seulement résisté à la coalition, mais triomphé d'elle en
+plusieurs rencontres; nous avions remporté une grande victoire, et nous
+nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de
+Landrecies n'était rien auprès de ces avantages et de ceux que la situation
+présente nous assurait.
+
+La guerre de la Vendée n'avait pas entièrement fini après la déroute de
+Savenay. Trois chefs s'étaient sauvés, La Rochejaquelein, Stofflet et
+Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,
+avait pris l'île de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendée. Mais cette
+guerre se bornait maintenant à de simples escarmouches, et n'avait plus
+rien d'inquiétant pour la république. Le général Turreau avait reçu le
+commandement de l'Ouest. Il avait partagé l'armée disponible en colonnes
+mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un
+même point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient
+pas à se battre, elles exécutaient le décret de la convention,
+c'est-à-dire, brûlaient les forêts et les villages, et enlevaient la
+population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu
+lieu, mais sans grands résultats. Haxo, après avoir repris sur Charette les
+îles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espéré plusieurs fois de se saisir
+de lui; mais ce partisan hardi lui échappait toujours et reparaissait
+bientôt sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable
+que son adresse. Cette malheureuse guerre n'était plus désormais qu'une
+guerre de dévastation. Le général Turreau fut contraint de prendre une
+mesure cruelle, c'était d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le
+pays, sous peine d'être traités en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure
+les réduisait ou à quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens
+d'existence, ou à se soumettre aux exécutions militaires. Tels sont les
+inévitables maux des guerres civiles.
+
+La Bretagne était devenue le théâtre d'un nouveau genre de guerre, la
+guerre des Chouans. Déjà cette province avait montré quelques dispositions
+à imiter la Vendée; cependant le penchant à s'insurger n'étant pas aussi
+général, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,
+s'étaient livrés à des brigandages isolés. Bientôt les débris de la colonne
+vendéenne qui avait passé en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.
+Leur principal établissement était dans la forêt du Perche, et ils
+parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant
+quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et
+commettant ces désordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la
+véritable guerre était finie, et il ne restait plus qu'à déplorer les
+calamités particulières qui affligeaient ces malheureuses provinces.
+
+Aux colonies et sur mer, la guerre n'était pas moins active que sur le
+continent. Le riche établissement de Saint-Domingue avait été le théâtre
+des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient
+embrassé avec enthousiasme la cause de la révolution, qui, selon eux,
+devait amener leur indépendance de la métropole; les mulâtres ne l'avaient
+pas embrassée avec moins de chaleur, mais ils en espéraient autre chose que
+l'indépendance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de
+bourgeoisie qu'on leur avait toujours refusés. L'assemblée constituante
+avait reconnu les droits des mulâtres; mais les blancs, qui ne voulaient de
+la révolution que pour eux, s'étaient alors révoltés, et la guerre civile
+avait commencé entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.
+Profitant de cette guerre, les nègres avaient paru à leur tour sur la
+scène, et s'y étaient annoncés par le feu et le sang. Ils avaient égorgé
+leurs maîtres et incendié leurs propriétés. Dès ce moment, la colonie se
+trouva livrée à la plus horrible confusion; chaque parti reprochait à
+l'autre le nouvel ennemi qui venait de se présenter, et l'accusait de lui
+avoir donné des armes. Les nègres, sans se ranger encore pour aucune cause,
+ravageaient le pays. Bientôt cependant, excités par les envoyés de la
+partie espagnole, ils prétendirent servir la cause royale. Pour ajouter
+encore à la confusion, les Anglais étaient intervenus. Une partie des
+blancs les avaient appelés dans un moment de danger, et leur avaient cédé
+le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aidé surtout
+des mulâtres et d'une partie des blancs, résista à l'invasion des Anglais,
+et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaître la
+liberté des nègres qui se déclareraient pour la république. La convention
+avait confirmé cette mesure et proclamé par un décret tous les nègres
+libres. Dès cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause
+royale, passèrent du côté des républicains; et les Anglais, retranchés dans
+le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche
+possession, qui, long-temps ravagée, devait enfin n'appartenir qu'à
+elle-même. La Guadeloupe, après avoir été prise et reprise, nous était
+enfin restée, mais la Martinique était définitivement perdue.
+
+Tels étaient les désordres des colonies. Sur l'Océan se passait un
+événement important; c'était l'arrivée de ce convoi d'Amérique si
+impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de
+trente vaisseaux, était sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,
+et de ne combattre que dans le cas où le salut du convoi l'exigerait
+impérieusement. Nous avons déjà dit que Jean-Bon-Saint-André était à bord
+du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait été fait, de simple
+capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient
+été placés dans les équipages; et que ces matelots, ces officiers, ces
+amiraux d'un jour, étaient chargés de lutter contre la vieille marine
+anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et
+fit voile vers les îles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en
+route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui
+disaient: _Vous nous prenez en détail, mais l'amiral Howe va vous prendre
+en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les côtes de la Bretagne et de
+la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze frégates. Le 9 prairial
+(28 mai), l'escadre française aperçut une flotte. Les équipages impatiens
+regardaient grossir à l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils
+reconnurent les Anglais, ils poussèrent des cris d'enthousiasme, et
+demandèrent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours
+distingué nos habitans des côtes. Quoique les instructions données au
+général ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant
+Jean-Bon-Saint-André, entraîné lui-même par l'enthousiame universel,
+consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y préparer. Vers le soir,
+un vaisseau de l'arrière-garde, _le Révolutionnaire_, qui avait diminué de
+voiles, se trouva engagé contre les Anglais, fit une résistance opiniâtre,
+perdit son capitaine, et fut obligé de se faire remorquer à Rochefort. La
+nuit empêcha l'action de devenir générale.
+
+Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouvèrent en présence.
+L'amiral anglais manoeuvra contre notre arrière-garde. Le mouvement que
+nous fîmes pour la protéger amena l'engagement général. Les Français ne
+manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le
+Tyrannicide_, se trouvèrent en présence de forces supérieures, et se
+battirent avec un courage opiniâtre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de
+secourir les vaisseaux engagés; mais ses ordres n'étant ni bien compris, ni
+bien exécutés, il se porta seul en avant, au risque de n'être pas suivi.
+Cependant il le fut bientôt après: toute notre escadre s'avança sur
+l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions
+perdu l'avantage du vent; nous fîmes un feu terrible sur les Anglais, mais
+nous ne pûmes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux
+vaisseaux et le champ de bataille.
+
+Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume épaisse enveloppa les deux armées
+navales. Les Français tâchèrent d'entraîner les Anglais au nord et à
+l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se
+dissipa; un soleil éclatant éclaira les deux flottes. Les Français
+n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient
+trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de céder
+à leur ardeur pour occuper les Anglais, et les éloigner de la route du
+convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.
+
+Ce combat, l'un des plus mémorables dont l'Océan ait été le témoin,
+commença à neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avança pour couper notre
+ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y
+pénétrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses
+forces.
+
+Notre droite et notre avant-garde restèrent isolées. L'amiral voulait les
+rallier à lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu
+l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du
+champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engagés se battaient
+avec un héroïsme extraordinaire. Les Anglais, supérieurs dans la manoeuvre,
+perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau à vaisseau, trouvaient
+des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette
+action acharnée que le vaisseau _le Vengeur_, démâté, à moitié détruit, et
+près de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abîmer sous
+les eaux. Les Anglais cessèrent les premiers le feu, et se retirèrent
+étonnés d'une pareille résistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.
+Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant réuni son avant-garde et sa droite,
+voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort
+endommagés, nous auraient peut-être cédé la victoire. Jean-Bon-Saint-André
+s'opposa à un nouveau combat malgré l'enthousiasme des équipages. Les
+Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrèrent
+épouvantés de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos
+jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat était rempli.
+L'amiral Venstabel avait traversé, pendant cette journée du 13, le champ de
+bataille du 10, l'avait trouvé couvert de débris; et était entré
+heureusement dans les ports de France.
+
+Ainsi, victorieux aux Pyrénées et aux Alpes, menaçans dans les Pays-Bas,
+héroïques sur mer, et assez forts pour disputer chèrement une victoire
+navale aux Anglais, nous commencions l'année 1794 de la manière la plus
+brillante et la plus glorieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+
+SITUATION INTÉRIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794.--TRAVAUX
+ADMINISTRATIFS DU COMITÉ.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES
+VIAGÈRES.--ÉTAT DES PRISONS.--PERSÉCUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES
+EXÉCUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT
+D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mère de Dieu_.--DES
+DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITÉS.--FÊTE A L'ÊTRE SUPREME.--LOI DU
+22 FRIMAIRE RÉORGANISANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--TERREUR
+EXTRÊME.-GRANDES EXÉCUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET
+MAIGNET; CRUAUTÉS ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA
+LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE
+ROBESPIERRE.
+
+Tandis qu'au dehors la république était victorieuse, son état intérieur
+n'avait pas cessé d'être violent. Ses maux étaient toujours les mêmes:
+c'étaient les assignats, le _maximum_, la rareté des subsistances, la loi
+des suspects, les tribunaux révolutionnaires.
+
+Les embarras résultant de la nécessité de régler tous les mouvemens du
+commerce n'avaient fait que s'accroître. On était obligé de modifier sans
+cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantôt les fils retors et
+leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantôt les épingles, les
+baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et
+de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du
+_maximum_ une foule d'objets, il en était d'autres qu'il devenait urgent
+d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux étant devenu excessif, on n'avait
+pu s'empêcher d'en déterminer la valeur suivant la taille et la qualité. De
+ces moyens résultait toujours le même inconvénient. Le commerce s'arrêtait
+et fermait ses marchés, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici
+l'autorité devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu
+réaliser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait
+pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait
+aucun moyen d'empêcher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux
+acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'élever contre les marchands
+qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.
+
+Cependant l'état des subsistances causait moins d'inquiétude cette année.
+Les convois arrivés du nord de l'Amérique, et une récolte abondante,
+avaient fourni une quantité suffisante de grains pour la consommation de la
+France. Le comité, administrant toutes choses avec la même vigueur, avait
+ordonné que le recensement de la récolte serait fait par la commission des
+subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour
+suffire aux approvisionnemens des marchés. On avait eu quelque crainte de
+voir les moissonneurs errans qui se déplacent pour se rendre dans les
+provinces à grains, exiger des salaires extraordinaires; le comité déclara
+que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des
+récoltes étaient en réquisition forcée, et que leurs salaires seraient
+déterminés par les autorités locales. Bientôt des garçons bouchers et
+boulangers s'étant mutinés, le comité prit une mesure plus générale, et mit
+en réquisition les ouvriers de toute espèce, qui s'employaient à la
+manipulation, au transport et au débit des marchandises de première
+nécessité.
+
+Les approvisionnemens en viande étaient beaucoup plus difficiles et plus
+inquiétans. On en manquait surtout à Paris; et, depuis le moment où les
+hébertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un
+mouvement, le mal n'avait fait que s'accroître. On fut obligé de mettre la
+ville de Paris à la ration de viande. La commission des subsistances fixa
+la consommation journalière à soixante-quinze boeufs, cent cinquante
+quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les
+bestiaux nécessaires, et les envoyait à l'hospice de l'Humanité, qui était
+désigné comme l'abattoir commun, et comme le seul autorisé. Les bouchers
+nommés par chaque section venaient y chercher la viande qui leur était
+destinée, et en recevaient une quantité proportionnée à la population
+qu'ils avaient à servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer à
+chaque famille une demi-livre de viande par tête. On employait encore ici
+la ressource des cartes, délivrées par les comités révolutionnaires, pour
+la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait
+chaque famille. Pour éviter les tumultes et les longues veilles, défense
+était faite de se rendre avant six heures du matin à la porte des bouchers.
+
+L'insuffisance de ces règlemens se fit bientôt sentir; déjà il s'était
+établi, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le
+nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le
+temps d'arriver aux marchés de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des
+campagnes les devançaient, et venaient les acheter dans les herbages même.
+Profitant de la négligence des communes rurales dans l'exécution de la loi,
+ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les
+habitans des grandes communes, et particulièrement ceux de Paris, qui ne se
+contentaient pas de la demi-livre distribuée tous les cinq jours. De cette
+manière, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des
+villes, qui n'avaient presque plus rien à faire depuis qu'ils étaient
+bornés à distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demandèrent même une
+loi qui les autorisât à résilier les baux de leurs boutiques. Il fallut
+alors porter de nouveaux règlemens pour empêcher que les bestiaux fussent
+détournés des marchés; et on obligea les propriétaires d'herbages à des
+déclarations et à des formalités extrêmement gênantes. On fut forcé de
+descendre à des détails bien plus minutieux encore; le bois et le charbon
+n'arrivant plus, à cause du _maximum_, ce qui donnait lieu à des soupçons
+d'accaparement, on défendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,
+et plus de deux voies de charbon.
+
+Le nouveau gouvernement suffisait avec une activité singulière à toutes les
+difficultés de la carrière où il se trouvait engagé. Tandis qu'il rendait
+ces règlemens si multipliés, il s'occupait de réformer l'agriculture, de
+changer la législation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;
+d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et
+l'éducation des bestiaux; il décrétait l'institution de jardins botaniques,
+dans tous les chefs-lieux de département, pour naturaliser les plantes
+exotiques, former des pépinières d'arbres de toute espèce, et ouvrir des
+cours d'agriculture à l'usage et à la portée des cultivateurs; il ordonnait
+le dessèchement général des marais, d'après un plan vaste et bien conçu; il
+décidait que l'état ferait les avances de cette grande entreprise, et que
+les propriétaires dont les terres seraient desséchées et assainies
+paieraient un droit, ou céderaient leurs terres moyennant un prix
+déterminé; enfin, il engageait tous les architectes à présenter des plans
+pour rebâtir les villages en démolissant les châteaux; il ordonnait des
+embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;
+il demandait à tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opéra en
+une arène couverte, où le peuple s'assemblerait en hiver.
+
+Ainsi donc, il exécutait ou du moins essayait presque tout à la fois; tant
+il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus à faire, qu'on est le plus
+capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'était pas le moins
+difficile et le moins inquiétant de tous. On a vu quelles ressources furent
+imaginées, au mois d'août 1793, pour remettre les assignats en valeur, en
+les retirant en partie de la circulation. Le milliard retiré par l'emprunt
+forcé, et les victoires qui terminèrent la campagne de 1793, les
+relevèrent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remontèrent presque au
+pair, grâce aux lois terribles qui rendaient la possession du numéraire si
+dangereuse. Cependant cette apparente prospérité dura peu; les assignats
+retombèrent bientôt, et la quantité des émissions les déprécia rapidement.
+Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais
+cette rentrée était insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de
+l'estimation, ce qui n'avait rien d'étonnant, car l'estimation avait été
+faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette manière,
+le prix était réellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parût
+être au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait être
+que lente, tandis que l'émission était nécessairement immense et rapide.
+Douze cent mille hommes à solder et à armer, un matériel à créer, une
+marine à construire, avec un papier déprécié, exigeaient des quantités
+énormes de ce papier. Cette ressource étant devenue la seule, et le capital
+des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,
+on se résigna à en user autant que le besoin le réclamerait. On abolit la
+distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une
+réservée au produit des impôts, l'autre à la création des assignats. On
+confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin
+l'exigeait, on suppléait au revenu par des émissions nouvelles. Au
+commencement de 1794 (an II), la somme totale des émissions s'était accrue
+du double. Près de quatre milliards avaient été ajoutés à la somme qui
+existait déjà, et l'avaient portée à environ huit milliards. En retranchant
+les sommes rentrées et brûlées, et celles qui n'avaient pas encore été
+dépensées, il restait en circulation réelle cinq milliards cinq cent trente
+six millions. On décréta, en messidor an II (juin 1794), la création d'un
+nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'à 15
+sous. Le comité des finances eut encore recours à l'emprunt forcé sur les
+riches. On se servit des rôles de l'année précédente, et on imposa à ceux
+qui étaient portés sur ces rôles une contribution extraordinaire de guerre,
+du dixième de l'emprunt forcé, c'est-à-dire de cent millions. Cette somme
+ne leur fut pas imposée à titre d'emprunt remboursable, mais à titre
+d'impôt qui devait être payé par eux sans retour.
+
+Pour compléter l'établissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser
+la dette publique, il restait à _capitaliser_ les rentes viagères, et à les
+convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espèce et de toute
+forme étaient l'objet de l'agiotage le plus compliqué; comme les anciens
+contrats sur l'état, elles avaient l'inconvénient de reposer sur un titre
+royal, et d'obtenir une préférence marquée sur les valeurs républicaines;
+car on se disait toujours que si la république consentait à payer les
+dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas à payer celles de
+la république. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la régénération de
+la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les
+rentes viagères; les titres devaient être remis par les notaires, et brûlés
+ensuite, comme l'avaient été les contrats. Le capital fourni autrefois par
+le rentier était converti en une inscription, et portait un intérêt
+perpétuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par
+égard pour les vieillards et les rentiers peu fortunés, qui avaient voulu
+doubler leurs ressources en les rendant viagères, on conserva les rentes
+modiques, en les proportionnant à l'âge des individus. De quarante à
+cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents à deux mille
+francs; de cinquante à soixante, toute rente de trois mille à quatre mille;
+et ainsi de suite jusqu'à l'âge de cent ans, et jusqu'à la somme de 10,500
+francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente
+supérieure au taux désigné, le surplus était capitalisé. Certes, on ne
+pouvait garder plus de ménagemens pour les fortunes médiocres et la
+vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu à plus de réclamations et de
+plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et ménagée avec
+humanité, plus de blâme que pour les mesures terribles qui signalaient
+chaque jour sa dictature. Les agioteurs étaient fort contrariés, parce que
+la loi exigeait, pour reconnaître les créances, les certificats de vie. Les
+porteurs de titres d'émigrés ne pouvaient pas se procurer aisément ces
+certificats; aussi les agioteurs, qui étaient lésés par cette condition,
+firent de grandes déclamations au nom des vieillards et des infirmes; ils
+disaient qu'on ne respectait ni l'âge ni l'indigence; ils persuadaient aux
+rentiers qu'ils ne seraient pas payés, parce que l'opération et les
+formalités qu'elle exigeait entraîneraient des délais interminables;
+cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du décret,
+et, veillant sans cesse à la trésorerie, y fit exécuter le travail avec la
+plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres
+d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent payés promptement;
+et, comme dit Barrère, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des
+cours découvertes, et exposés à l'intempérie des saisons, ils l'attendaient
+dans les salles chaudes et couvertes de la trésorerie.
+
+A côté de ces réformes utiles, les cruautés continuaient d'avoir leur
+cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et
+maritimes, donnait lieu à une foule de vexations. Distinguer les vrais
+nobles, aujourd'hui que la noblesse était une calamité, n'était pas, plus
+facile qu'à l'époque où elle avait été une prétention. Les roturières
+mariées à des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui
+avaient pris le titre d'écuyers, réclamaient pour être exemptés d'une
+distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherchée. Cette loi
+ouvrait donc une nouvelle carrière à l'arbitraire et aux vexations les plus
+tyranniques.
+
+Les représentans en mission exerçaient leur autorité avec la dernière
+rigueur, et quelques-uns se livraient à des cruautés extravagantes et
+monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours
+davantage. Le comité de sûreté générale avait institué une police qui
+répandait la terre en tous lieux. Le chef était un nommé Héron, qui avait
+sous sa direction une nuée d'agens, tous dignes de lui. Ils étaient ce
+qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comités. Les uns faisaient
+l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent même d'ordres en
+blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les
+provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expéditions;
+ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la
+rapine à la cruauté. Tous les aventuriers licenciés avec l'armée
+révolutionnaire, ou renvoyés des bureaux de Bouchotte, avaient passé dans
+ces nouveaux emplois, et en étaient devenus bien plus redoutables. Ils
+s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafés, les spectacles; à
+chaque instant on se croyait poursuivi ou écouté par l'un de ces
+inquisiteurs. Grâce à leurs soins, le nombre des suspects avait été porté à
+sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le
+même spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour
+les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant à frais
+communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts,
+des rigueurs de la captivité. Ce régime avait paru trop supportable pour ce
+qu'on appelait des aristocrates; on avait prétendu que le luxe et
+l'abondance régnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple
+était réduit à la ration; que les riches détenus se plaisaient à gaspiller
+des subsistances qui auraient pu servir à alimenter les citoyens indigens,
+et il avait été décidé que le régime des prisons serait changé. En
+conséquence il avait été établi des réfectoires et des tables communes; on
+donnait aux prisonniers, à des heures fixées et dans de grandes salles, une
+nourriture détestable et malsaine, qu'on leur faisait payer très cher. Il
+ne leur était plus permis d'acheter des alimens pour suppléer à ceux qu'ils
+ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs
+assignats, et on leur ôtait ainsi tout moyen de se procurer des
+soulagemens. On ne leur donnait plus la même liberté de se voir et de vivre
+en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs
+de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le
+tribunal révolutionnaire commençait, depuis le procès des hébertistes et
+des dantonistes, à immoler les victimes par troupes de vingt à la fois. Il
+avait condamné la famille des Malesherbes, et leur parenté, au nombre de
+quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison était allé à
+la mort avec la sérénité et la gaieté d'un sage. Faisant un faux pas tandis
+qu'il marchait à l'échafaud, il avait dit: «Ce faux pas est d'un mauvais
+augure; un Romain serait rentré chez lui.» Aux Malesherbes avaient été
+joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immolé
+presque tout entier. Enfin les fermiers-généraux venaient d'être mis en
+jugement à cause de leurs anciens marchés avec le fisc. On leur prouva que
+ces marchés renfermaient des conditions onéreuses à l'état, et le tribunal
+révolutionnaire les envoya à l'échafaud, pour des exactions sur le tabac,
+le sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le chimiste
+Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une
+découverte.
+
+L'impulsion était donnée; on administrait, on combattait, on égorgeait avec
+un ensemble effrayant. Les comités, placés au centre, gouvernaient avec la
+même vigueur. La convention, toujours silencieuse, décernait des pensions
+aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, réformait des
+jugemens de tribunaux, interprétait des décrets, réglait l'échange de
+certaines propriétés du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus
+insignifians et les plus accessoires. Barrère venait tous les jours lui
+lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des
+_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annonçait, pour la forme, que
+les pouvoirs des comités étaient expirés, et qu'il fallait les renouveler.
+Alors on lui répondait avec des applaudissemens que les comités n'avaient
+qu'à poursuivre leurs travaux. Quelquefois même il oubliait cette
+formalité, et les comités n'en restaient pas moins en fonctions.
+
+C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les âmes exaspérées
+éclatent, et que les coups de poignard sont à redouter pour les autorités
+despotiques. Il se trouvait alors à Paris un homme, employé comme garçon de
+bureau à la loterie nationale, qui avait été autrefois au service de
+plusieurs grandes familles, et qui éprouvait une violente haine contre le
+régime actuel. Il était âgé de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il
+avait formé le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du
+comité de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque
+temps il s'était logé dans la même maison que Collot d'Herbois, rue Favart,
+et il hésitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), résolu
+de frapper Robespierre, il se rendit au comité de salut public, et
+l'attendit toute la journée dans la galerie qui aboutissait à la salle du
+comité. N'ayant pu l'y rencontrer, il était revenu chez lui, et s'était
+placé dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot
+rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de
+pistolet à bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second
+coup, et l'arme se refuse encore à son dessein. Il tire une troisième fois;
+cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une
+lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie à l'assassin. Heureusement pour lui
+une patrouille passait dans la rue, elle accourt à ce bruit; Ladmiral prend
+la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on
+veut enfoncer la porte. Il déclare qu'il est armé, et qu'il va faire feu
+sur ceux qui se présenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la
+patrouille. On force la porte; un serrurier, nommé Geffroy, s'avance le
+premier, et reçoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement.
+Ladmiral est aussitôt arrêté et conduit en prison. Interrogé par
+Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il
+a faites pour frapper Robespierre avant de songer à Collot-d'Herbois. On
+lui demande qui l'a porté à commettre ce crime. Il répond avec fermeté que
+ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre à son
+pays; que lui seul a conçu ce projet sans aucune suggestion étrangère, et
+que son unique regret est de n'avoir pas réussi.
+
+Le bruit de cette tentative se répand avec rapidité, et, suivant l'usage,
+elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle était dirigée.
+Barrère s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir à la convention faire
+le récit de cette nouvelle machination de Pitt. «Les factions intérieures,
+dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de
+coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberté comme sa plus
+grande ennemie. Tandis que nous mettons à l'ordre du jour la justice et la
+vertu, les tyrans coalisés mettent à l'ordre du jour le crime et
+l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal génie de l'Anglais: dans nos
+marchés, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les
+roitelets de l'Europe comme dans nos cités. C'est la même tête qui dirige
+les mains qui assassinent Basseville à Rome, les marins français dans le
+port de Gênes, les Français fidèles en Corse; c'est la même tête qui dirige
+le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes
+à feu sur Collot-d'Herbois.» Barrère produit ensuite des lettres de Londres
+et de Hollande qui ont été interceptées, et qui annoncent que les complots
+de Pitt sont dirigés contre les comités et particulièrement contre
+Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: «Nous craignons beaucoup
+l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement français républicain sera
+concentré, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le
+renverser.»
+
+Une pareille manière de présenter les faits était bien propre à exciter le
+plus vif intérêt en faveur des comités, et surtout de Robespierre, et à
+identifier leur existence avec celle de la république. Barrère raconte
+ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement
+attendrissant_ que les autorités constituées ont montré pour protéger la
+représentation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du
+citoyen Geffroy, qui a reçu une blessure grave en saisissant l'assassin. La
+convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrère; elle ordonne des
+recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle
+décrète des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et décide, pour le
+récompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours à la
+tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le
+rapport de Barrère soit traduit en toutes les langues, et répandu dans tous
+les pays. «Pitt, Cobourg, s'écrie-t-il, et vous tous, lâches et petits
+tyrans, qui regardez le monde comme votre héritage, et qui, dans les
+derniers instans de votre agonie, vous débattez avec tant de fureur,
+aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous méprisons trop pour vous
+craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter.»
+La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: «Mais la loi dont le
+règne vous épouvante a son glaive levé sur vous: elle vous frappera tous.
+Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a
+ordonné!»
+
+Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'intérêt de
+l'assemblée; il est accueilli par des acclamations redoublées, et il a
+peine à se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne paraît
+pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent.
+
+Dans cette même journée du 4, une jeune fille, nommée Cécile Renault, se
+présente à la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle
+demande à le voir; et insiste avec force pour être introduite auprès de
+lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours être prêt à recevoir
+ceux qui ont à l'entretenir, et finit même par injurier les hôtes de
+Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances
+de cette jeune fille, et à son air étrange, on conçoit des soupçons; on se
+saisit d'elle, et on la livre à la police. On ouvre son paquet, et on y
+trouve des hardes et deux couteaux. Aussitôt on prétend qu'elle a voulu
+assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant
+d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre,
+elle dit que c'était pour voir comment était fait un tyran. On la presse,
+on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle
+répond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux
+hardes, elle s'en était munie parce qu'elle s'attendait à être conduite en
+prison, et de la prison à la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste,
+parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage,
+on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de répondre, et
+demande à être conduite à l'échafaud.
+
+Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault était un
+des assassins armés contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter
+un autre. Le lendemain, à Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un
+café la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se
+réjouissait de ce qu'elle n'avait pas réussi. Un nommé Saintanax, moine,
+qui écoutait ce récit, répond qu'il est malheureux que ces scélérats du
+comité aient échappé, mais qu'il espère que tôt ou tard ils seront
+atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la
+nuit même à Paris. C'était plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes
+ramifications; on prétendit qu'il y avait une bande d'assassins préparée,
+on s'empressa d'accourir autour des membres du comité, on les engagea à se
+garder, et à veiller sur leurs jours si précieux à la patrie. Les sections
+s'assemblèrent, et envoyèrent de nouveau des députations et des adresses à
+la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence
+avait faits en faveur de la république, la manière dont Robespierre et
+Collot-d'Herbois venaient d'échapper aux coups des assassins n'était pas le
+moindre. L'une d'elles proposa même de fournir une garde de vingt-cinq
+hommes pour veiller sur les jours des membres du comité.
+
+Le surlendemain était le jour où s'assemblaient les jacobins. Robespierre
+et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent reçus avec un enthousiasme
+extrême. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission générale, il n'a
+qu'à laisser faire les âmes basses, elles viennent achever elles-mêmes
+l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On
+regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide
+curiosité.--«Voyez, disait-on, ces hommes précieux, le Dieu des hommes
+libres les a sauvés; il les a couverts de son égide, et les a conservés à
+la république! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a
+décernés aux martyrs de la liberté; elle aura ainsi la satisfaction de les
+honorer, sans avoir à pleurer sur leur urne funèbre[5].» Collot prend le
+premier la parole avec sa véhémence ordinaire, et dit que l'émotion qu'il
+éprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie,
+même au prix des plus grands périls. «Il recueille, dit-il, cette vérité
+que celui qui a couru quelque danger pour son pays reçoit de nouvelles
+forces du fraternel intérêt qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans
+sont un nouveau pacte d'union entre toutes les âmes fortes. Les tyrans
+réduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir
+aux poignards, au poison, au guet-apens, les républicains ne s'intimideront
+pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs
+coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la
+vengeance du crime et l'éternité de la liberté?»
+
+[Note 5: Voyez la séance des jacobins du 6 prairial.]
+
+Collot achève au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le
+président donne à Collot et à Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de
+toute la société. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait été
+ami de Danton, et qui était obligé à plus de bassesse pour faire oublier
+cette amitié, dit que la main du crime s'est levée pour frapper la vertu,
+mais que le Dieu de la nature a empêché que le forfait fût consommé; Il
+engage tous les citoyens à former une garde autour des membres du comité,
+et s'offre à veiller le premier sur leurs jours précieux. Dans ce moment,
+des sections demandent à être introduites dans la salle; l'empressement est
+extrême, mais la foule est si grande qu'on est obligé de les laisser à la
+porte.
+
+On offrait au comité les insignes du pouvoir souverain, et c'était le
+moment de les repousser. Il suffit à des chefs adroits de se les faire
+offrir, et ils doivent se donner le mérite du refus. Les membres présens du
+comité combattent avec une indignation affectée la proposition de se donner
+des gardes. Couthon prend aussitôt la parole. Il s'étonne, dit-il, de la
+proposition qui vient d'être faite aux Jacobins, et qui l'a déjà été à la
+convention. Il veut bien l'attribuer à des intentions pures, mais il n'y a
+que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comité ne
+veulent point être assimilés à des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes
+pour les défendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la
+Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres
+garanties pour leur sûreté. D'ailleurs ils sauront mourir à leur poste et
+pour la liberté.
+
+Legendre se hâte de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu
+précisément donner une garde organisée aux membres du comité, mais engager
+les bons citoyens à veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est
+trompé, il se rétracte et que son intention a été pure. Robespierre lui
+succède à la tribune. C'est pour la première fois qu'il prend la parole.
+Des applaudissemens éclatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait
+silence, et on lui permet de se faire entendre. «Je suis, dit-il, un de
+ceux que les événemens qui se sont passés doivent le moins intéresser,
+cependant je ne puis me défendre de quelques réflexions. Que les défenseurs
+de la liberté soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y
+attendre. Je l'avais déjà dit: si nous battons les ennemis, si nous
+déjouons les factions, nous serons assassinés. Ce que j'avais prévu est
+arrivé: les soldats des tyrans ont mordu la poussière, les traîtres ont
+péri sur l'échafaud, et les poignards ont été aiguisés contre nous. Je ne
+sais quelle impression doivent vous faire éprouver ces événemens, mais
+voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il était plus facile
+de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armées.
+Je me suis dit que plus la vie des défenseurs du peuple est incertaine et
+précaire, plus ils doivent se hâter de remplir leurs derniers jours
+d'actions utiles à la liberté. Moi, qui ne crois pas à la nécessité de
+vivre, mais seulement à la vertu et à la Providence, je me trouve placé
+dans un état où sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me
+sens plus indépendant que jamais de la méchanceté des hommes. Les crimes
+des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus
+redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon âme est plus disposée que
+jamais à dévoiler les traîtres, et à leur arracher le masque dont ils osent
+se couvrir. Français, amis de l'égalité, reposez-vous sur nous du soin
+d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde à combattre les
+ennemis qui nous environnent!» Les acclamations redoublent après ce
+discours, et des transports éclatent dans toutes les parties de la salle.
+Robespierre, après avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend
+encore une fois la parole contre un membre de la société, qui avait demandé
+qu'on rendît des honneurs civiques à Geffroy. Il rapproche cette motion de
+celle qui tendait à donner des gardes aux membres des comités, et soutient
+que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le
+gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En conséquence il
+propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demandé pour
+Geffroy les honneurs civiques.
+
+Au degré de puissance auquel il était parvenu, le comité devait tendre à
+écarter les apparences de la souveraineté. Il exerçait une dictature
+absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en aperçût trop; et tous les
+dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre
+inutilement. Un soldat ambitieux qui est maître par son épée, et qui veut
+un trône, se hâte de caractériser son autorité le plus tôt qu'il peut, et
+d'ajouter les insignes de la puissance à la puissance même; mais les chefs
+d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui
+veulent en rester maîtres, doivent le flatter toujours, rapporter sans
+cesse à lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant,
+paraître lui obéir.
+
+Le membres du comité de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas
+s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire
+tout ce qui paraîtrait les élever trop au-dessus de leurs collègues. Déjà
+on s'était ravisé, et l'étendue de leur puissance frappait les esprits,
+même dans leur propre parti. Déjà on voyait en eux des dictateurs, et
+c'était Robespierre surtout dont la haute influence commençait à offusquer
+les yeux. On s'habituait à dire, non plus, _le comité le veut_, mais
+_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait à un individu qu'il
+menaçait du tribunal révolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y
+passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs
+opérations, et semblaient rapporter tout à lui, comme à la cause de
+laquelle tout émanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs
+maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les
+étrangers eux-mêmes dans leurs proclamations appelaient les soldats
+français _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une
+proclamation du duc d'York. Sentant combien était dangereux l'usage qu'on
+faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer à la convention un
+discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont
+le but était de le perdre; il le répéta aux Jacobins, et il s'attira les
+applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la
+Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain répété ce discours, et ayant
+dit que c'était un chef-d'oeuvre dont l'analyse était impossible, parce que
+_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta
+vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui
+flagornaient avec affectation les membres du comité, afin de les perdre en
+leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent
+obligés de se rétracter, et de s'excuser d'avoir loué Robespierre, en
+assurant que leurs intentions étaient pures.
+
+Robespierre avait de la vanité, mais il n'était pas assez grand pour être
+ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se
+justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la
+toute-puissance. Il avait autour de lui une espèce de cour composée de
+quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient
+les soins les plus délicats. Toujours empressées à sa porte, elles
+témoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne
+cessaient de célébrer entre elles sa vertu, son éloquence, son génie; elles
+l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanité. Une vieille
+marquise était la principale de ces femmes, qui soignaient en véritables
+dévotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est
+toujours le symptôme le plus sûr de l'engouement public. Ce sont elles qui,
+par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y
+ajouter le ridicule.
+
+Aux femmes qui adoraient Robespierre s'était jointe une secte ridicule et
+bizarre, formée depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que
+les sectes abondent, parce que le besoin impérieux de croire cherche à se
+repaître d'autres illusions, à défaut de celles qui sont détruites. Une
+vieille femme dont le cerveau s'était enflammé dans les prisons de la
+Bastille, et qui se nommait Catherine Théot, se disait mère de Dieu, et
+annonçait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant
+elle, apparaître au milieu des bouleversemens[1], et, au moment où il
+paraîtrait, commencerait une vie éternelle pour les élus. Ces élus devaient
+propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du
+vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont
+l'imagination faible avait été égarée par des rêves mystiques, était l'un
+des deux prophètes, Robespierre était l'autre. Son déisme lui avait sans
+doute valu cet honneur. Catherine Théot l'appelait son fils chéri; les
+initiés le considéraient avec respect, et voyaient en lui un être
+surnaturel, appelé à des destinées mystérieuses et sublimes. Probablement
+il était instruit de leurs folies, et sans être leur complice il jouissait
+de leur erreur. Il est certain qu'il avait protégé dom Gerle, qu'il en
+recevait des visites fréquentes, et qu'il lui avait donné un certificat de
+civisme signé de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comité
+révolutionnaire. Cette secte s'était fort répandue; elle avait son culte et
+ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu à sa propagation; elle se
+réunissait chez Catherine Théot, dans un quartier reculé de Paris, près du
+Panthéon. C'était là que se faisaient les initiations, en présence de la
+mère de Dieu, de dom Gerle et des principaux élus. Cette secte commençait à
+être connue, et on savait vaguement que Robespierre était pour elle un
+prophète. Ainsi tout contribuait à le grandir et à le compromettre.
+
+C'était surtout parmi ses collègues que les ombrages commençaient à naître.
+Des divisions se prononçaient déjà, et c'était naturel, car la puissance du
+comité étant établie, le temps des rivalités était venu. Le comité s'était
+partagé en plusieurs groupes distincts. La mort de Hérault-Séchelles avait
+réduit à onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-André et
+Prieur (de la Marne) n'avaient pas cessé d'être en mission. Carnot était
+entièrement occupé de la guerre, Prieur (de la Côte-d'Or) des
+approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les
+gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni à la politique ni aux
+rivalités. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'étaient rapprochés. Une
+espèce de supériorité d'esprit et de manières, le grand cas qu'ils
+semblaient faire d'eux-mêmes, et le mépris qu'ils semblaient avoir pour
+leurs autres collègues, les avaient portés à se ranger à part; on les
+nommait les gens de _la haute main_. Barrère n'était à leurs yeux qu'un
+être faible et pusillanime, ayant de la facilité au service de tout le
+monde, Collot-d'Herbois qu'un déclamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un
+esprit médiocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient
+pas leurs dédains secrets. Barrère n'osait se prononcer; mais
+Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractère était indomptable,
+ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commençaient à s'enflammer. Ils
+cherchaient à s'appuyer sur leurs collègues appelés gens _d'examen_, et à
+les mettre de leur côté. Ils pouvaient espérer un appui de la part du
+comité de sûreté générale, qui commençait à être importuné de la suprématie
+du comité de salut public. Spécialement borné à la police, et souvent
+surveillé ou contrôlé dans ses opérations par le comité de salut public, le
+comité de sûreté générale supportait impatiemment cette dépendance. Amar,
+Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels,
+étaient en même temps les plus disposés à secouer le joug. Deux de leurs
+collègues, qu'on appelait _les écouteurs_, les observaient pour le compte
+de Robespierre, et cet espionnage leur était devenu insupportable. Les
+mécontens de l'un et l'autre comité pouvaient donc se réunir et devenir
+dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just.
+
+Il faut bien le remarquer: c'étaient les rivalités d'orgueil et de pouvoir
+qui commençaient la division, et non une différence d'opinion politique,
+car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et
+Louis, étaient des révolutionnaires non moins redoutables que les trois
+adversaires qu'ils voulaient renverser.
+
+Une circonstance indisposa encore davantage le comité de sûreté générale
+contre les dominateurs du comité de salut public. On se plaignait beaucoup
+des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui étaient
+souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus
+pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des
+agens nombreux auxquels le comité de sûreté générale avait délégué son
+inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir,
+ni faire renouveler ce comité, imaginèrent d'établir un bureau de police
+dans le sein du comité de salut public. C'était, sans détruire le comité de
+sûreté générale, envahir ses fonctions et l'en dépouiller. Saint-Just
+devait avoir la direction de ce bureau; mais, appelé à l'armée, il n'avait
+pu remplir ce soin, et Robespierre s'en était chargé à sa place. Le bureau
+de police élargissait ceux que faisait arrêter le comité de sûreté
+générale, et ce dernier comité rendait la pareille à l'autre. Cet
+envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en
+répandit, et malgré le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut
+bientôt que ses membres n'étaient pas d'accord.
+
+D'autres mécontentemens[1], non moins graves, éclataient dans la
+convention. Elle était toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses
+membres, qui avaient conçu des craintes pour eux-mêmes, recevaient du
+danger un peu plus de hardiesse. C'étaient d'anciens amis de Danton,
+compromis par leurs liaisons avec lui, et menacés quelquefois comme restes
+du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malversé dans
+leurs fonctions, et craignaient l'application du _système de la vertu_; les
+autres avaient paru opposés à un déploiement de rigueurs tous les jours
+croissant. Le plus compromis d'entre eux était Tallien. On disait qu'il
+avait malversé à la commune lorsqu'il en était membre, et à Bordeaux
+lorsqu'il y était en mission. On ajoutait que dans cette dernière ville il
+s'était laissé amollir et séduire par une jeune et belle femme qui l'avait
+accompagné à Paris, et qui venait d'être jetée en prison. Après Tallien on
+citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur,
+et expulsé des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau;
+on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgré
+ses soumissions journalières, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes
+liaisons avec Danton; enfin Fréron, Barras, Lecointre, Revère, Monestier,
+Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou désapprobateurs du système suivi
+par le gouvernement. Ces inquiétudes personnelles se propageaient, le
+nombre des mécontens augmentait chaque jour, et ils étaient prêts à s'unir
+aux membres de l'un ou de l'autre comité qui voudraient leur tendre la
+main.
+
+Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'était le jour fixé pour la fête à
+l'Être suprême. Le 16, il fallait nommer un président; la convention nomma
+à l'unanimité Robespierre pour occuper le fauteuil. C'était lui assurer le
+premier rôle dans la journée du 20. Ses collègues, comme on le voit,
+cherchaient encore à le flatter et à l'apaiser à force d'honneurs. De
+vastes préparatifs avaient été faits conformément au plan conçu par David.
+La fête devait être magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout
+son éclat. La foule, toujours prête à assister aux représentations que lui
+donne le pouvoir, était accourue. Robespierre se fit attendre long-temps.
+Il parut enfin au milieu de la convention. Il était soigneusement paré; il
+avait la tête couverte de plumes, et tenait à la main, comme tous les
+représentans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'épis de blé. Sur son
+visage, ordinairement si sombre, éclatait une joie qui ne lui était pas
+ordinaire. Un amphithéâtre était placé au milieu du jardin des Tuileries.
+La convention l'occupait; à droite et à gauche, se trouvaient plusieurs
+groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans étaient
+couronnés de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chêne, les
+vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la
+main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis de l'amphithéâtre,
+se trouvaient des figures représentant l'Athéisme, la Discorde, l'Égoïsme.
+Elles étaient destinées à être brûlées. Dès que la convention eut pris sa
+place, une musique ouvrit la cérémonie. Le président fit ensuite un premier
+discours sur l'objet de la fête. «Français républicains, dit-il, il est
+enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à
+l'Être suprême! Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle
+aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le
+crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entière, aux prises
+avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
+travaux héroïques pour élever sa pensée et ses voeux vers le grand Être qui
+lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les exécuter!»
+
+Après avoir parlé quelques minutes, le président descend de l'amphithéâtre,
+et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Athéisme, de
+la Discorde et de l'Égoïsme. Du milieu de leurs cendres paraît la statue de
+la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfumée par les flammes au milieu
+desquelles elle vient de paraître. Robespierre retourne à sa place, et
+prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligués contre la
+république. Après cette première cérémonie, on se met en marche pour se
+rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il
+affecte de marcher très en avant de ses collègues. Mais quelques-uns,
+indignés, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes
+les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en
+faisant allusion à la statue de la Sagesse, qui avait paru enfumée, que sa
+sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'écrient
+qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La
+roche Tarpéienne est près du Capitole_.
+
+Le cortège arrive enfin au Champ-de-Mars. Là se trouvait, au lieu de
+l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette
+montagne était un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque
+côté de la montagne se placent les différens groupes des enfans, des
+vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent
+ensuite des strophes en se répondant alternativement; enfin, à un signal
+donné, les adolescens tirent leurs épées et jurent, dans les mains des
+vieillards, de défendre la patrie: les mères élèvent leurs enfans dans
+leurs bras; tous les assistans lèvent leurs mains vers le ciel, et les
+sermens de vaincre se mêlent aux hommages rendus à l'Être suprême. On
+retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fête se termine par des
+jeux publics.
+
+Telle fut la fameuse fête célébrée en l'honneur de l'Être suprême.
+Robespierre, en ce jour, était parvenu au comble des honneurs; mais il
+n'était arrivé au faîte que pour en être précipité. Son orgueil avait
+blessé tout le monde. Les sarcasmes étaient parvenus jusqu'à son oreille,
+et il avait vu chez quelques-uns de ses collègues une hardiesse qui ne leur
+était pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comité de salut public, et
+exprime sa colère contre les députés qui l'ont outragé la veille. Il se
+plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et
+corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et
+Collot-d'Herbois, qui n'étaient pas moins blessés que leurs collègues du
+rôle que Robespierre avait joué la veille, se montrent très froids et peu
+empressés à le venger. Ils ne défendent pas les députés dont se plaint
+Robespierre, mais ils reviennent sur la dernière fête, ils expriment des
+craintes sur ses effets. Elle a indisposé, disent-ils, beaucoup d'esprits.
+D'ailleurs ces idées d'Être suprême, d'immortalité de l'âme, ces pompes
+semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire
+rétrograder la révolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il
+soutient qu'il n'a jamais voulu faire rétrograder la révolution, qu'il a
+tout fait au contraire pour accélérer sa marche. En preuve, il cite un
+projet de loi qu'il vient de rédiger avec Couthon, et qui tend à rendre le
+tribunal révolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel était ce projet:
+
+Depuis deux mois il avait été question d'apporter quelques modifications à
+l'organisation du tribunal révolutionnaire. La défense de Danton, Camille,
+Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvénient des restes de formalités
+qu'on avait laissé exister. Tous les jours encore il fallait entendre des
+témoins et des avocats, et quelque briève que fût l'audition des témoins,
+quelque restreinte que fût la défense des avocats, néanmoins elles
+emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain
+éclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fît
+promptement et sans bruit, désiraient supprimer ces formalités incommodes.
+S'étant habitués à penser que la révolution avait le droit de détruire tous
+ses ennemis, et qu'à la simple inspection on devait les distinguer, ils
+croyaient qu'on ne pouvait rendre la procédure révolutionnaire trop
+expéditive. Robespierre, particulièrement chargé du tribunal, avait préparé
+la loi avec Couthon seul, car Saint-Just était absent. Il n'avait pas
+daigné consulter ses autres collègues du comité de salut public, et il
+venait seulement leur lire le projet avant de le présenter. Quoique Barrère
+et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposés que lui à en admettre les
+dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il
+était conçu et arrêté sans leur participation. Cependant il fut convenu
+qu'il serait proposé le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport.
+Mais aucune satisfaction ne fut accordée à Robespierre pour les outrages
+qu'il avait reçus la veille.
+
+Le comité de sûreté générale ne fut pas plus consulté sur la loi que ne
+l'avait été le comité de salut public. Il sut qu'une loi se préparait, mais
+il ne fut point appelé à y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante
+jurés qui devaient être désignés, en faire nommer vingt; mais Robespierre
+les rejeta tous, et ne choisit que ses créatures. La proposition fut faite
+le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Après les déclamations
+habituelles sur l'inflexibilité et la promptitude qui devaient être les
+caractères de la justice révolutionnaire, il lut le projet, qui était
+rédigé dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre
+sections, composées d'un président, trois juges et neuf jurés. Il était
+nommé douze juges, et cinquante jurés qui devaient se succéder dans
+l'exercice de leurs fonctions, de manière que le tribunal pût siéger tous
+les jours. La seule peine était la mort. Le tribunal, disait la loi, était
+institué pour punir les ennemis du peuple, suivant la définition la plus
+vague et la plus étendue des ennemis du peuple. Dans le nombre étaient
+compris les fournisseurs infidèles et les alarmistes qui débitaient de
+mauvaises nouvelles. La faculté de traduire les citoyens au tribunal
+révolutionnaire était attribuée aux deux comités, à la convention, aux
+représentans en mission, et à l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il
+existait des preuves, _soit matérielles, soit morales_, il ne devait pas
+être entendu de témoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne
+pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n'en
+accorde point aux conspirateurs_.
+
+Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction à un
+simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comités la faculté de
+traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, leur donnait aussi droit
+de vie et de mort; une pareille loi dut causer un véritable effroi, surtout
+chez les membres de la convention, déjà inquiets pour eux-mêmes. Il n'était
+pas dit dans le projet si les comités auraient la faculté de traduire les
+représentans[1] au tribunal sans demander un décret préalable d'accusation,
+dès lors les comités pouvaient envoyer leurs collègues à la mort, sans
+autre formalité que celle de les désigner à Fouquier-Tinville. Aussi les
+restes de la prétendue faction des _indulgens_ se soulevèrent, et, pour la
+première fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans
+le sein de l'assemblée. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du
+projet, disant que si cette loi était adoptée sans ajournement, il ne
+restait qu'à se brûler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya
+l'ajournement. Robespierre se présenta aussitôt pour combattre cette
+résistance inattendue. «Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que
+notre révolution; l'une, qui tend à punir d'une manière prompte et
+inévitable les conspirateurs; l'autre, qui tend à absoudre les coupables:
+cette dernière n'a cessé de se reproduire dans toutes les occasions. Elle
+se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux
+mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se
+plaint de manquer de jurés; il faut donc une loi. Au milieu des victoires
+de la république, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que
+jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste
+n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut
+l'épouvanter.--Non, non, s'écrient plusieurs voix, on ne nous divisera
+pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours défendu la
+convention, ce n'est pas nous qu'elle a à craindre. Du reste, nous en
+sommes arrivés au point où l'on pourra nous tuer, mais où l'on ne nous
+empêchera pas de sauver la patrie.»
+
+Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et
+d'assassins, comme s'il avait toujours été menacé. Bourdon de l'Oise lui
+répond, et dit que si le tribunal a besoin de jurés, on n'a qu'à adopter
+sur-le-champ la liste proposée, car personne ne veut arrêter la marche de
+la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre
+remonte à la tribune, et répond que la loi n'est ni plus compliquée ni plus
+obscure qu'une foule d'autres qui ont été adoptées sans discussion, et que,
+dans un moment où les défenseurs de la liberté sont menacés du poignard, on
+ne devrait pas chercher à ralentir la répression dés conspirateurs. Enfin
+il propose de discuter toute la loi, article par article, et de siéger
+jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la décréter le jour même. La
+domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptée en
+quelques instans.
+
+Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes
+personnelles, étaient effrayés d'une loi pareille. Les comités pouvant
+traduire tous les citoyens au tribunal révolutionnaire, et les membres de
+la représentation nationale n'en étant pas exceptés, ils tremblaient d'être
+enlevés tous en une nuit, et livrés à Fouquier sans que la convention même
+fût prévenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. «En
+donnant, dit-il, aux comités de salut public et de sûreté générale le droit
+de traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, la convention n'a pas
+entendu sans doute que le pouvoir des comités s'étendrait sur tous ses
+membres, sans un décret préalable.--Non, non, s'écrie-t-on de toutes
+parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon, à ces murmures; ils me prouvent
+que la liberté est impérissable.» Cette réflexion causa une sensation
+profonde. Bourdon proposa de déclarer que les membres de la convention ne
+pourraient être livrés au tribunal révolutionnaire sans un décret
+d'accusation. Les comités étaient absens; la proposition de Bourdon fut
+accueillie. Merlin demanda la question préalable; on murmura contre lui;
+mais il s'expliqua et demanda la question préalable avec un considérant,
+c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de décréter seule
+ses propres membres. Le considérant fut adopté à la satisfaction générale.
+
+Une scène qui se passa dans la soirée donna encore plus d'éclat à cette
+opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les
+Tuileries; des espions du comité de salut public les suivaient de très
+près. Tallien fatigué se retourne, les provoque, les appelle de vils
+espions du comité, et leur dit d'aller rapporter à leurs maîtres ce qu'ils
+ont vu et entendu. Cette scène causa une grande sensation. Couthon et
+Robespierre étaient indignés. Le lendemain ils se présentent à la
+convention, décidés à se plaindre vivement de la résistance qu'ils
+essuyaient. Delacroix et Mallarmé leur en fournissent l'occasion. Delacroix
+demande qu'on caractérise d'une manière plus précise ceux que la loi a
+qualifiés de _dépravateurs des moeurs_. Mallarmé demande ce qu'elle a voulu
+dire par ces mots: _la loi ne donne pour défenseurs aux patriotes calomniés
+que la conscience des jurés patriotes_. Couthon monte alors à la tribune,
+se plaint des amendemens proposés aujourd'hui. «On a calomnié, dit-il, le
+comité de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la
+faculté d'envoyer les membres de la convention à l'échafaud. Que les tyrans
+calomnient le comité, c'est naturel; mais que la convention elle-même
+semble écouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il
+ne peut s'empêcher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse
+clameur_ qui prouvait que la liberté était impérissable, comme si la
+liberté avait été menacée. On a choisi, pour porter cette attaque, le
+moment où les membres du comité étaient absens. Une telle conduite est
+déloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptés hier, et ceux
+qu'on vient de proposer aujourd'hui.» Bourdon répond que demander des
+explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une
+clameur, c'est qu'il a été satisfait de se trouver d'accord avec la
+convention; que si de part et d'autre on montrait la même aigreur, il
+serait impossible de discuter. «On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt
+et Cobourg; si je répondais de même, où en serions-nous? J'estime Couthon,
+j'estime les comités, j'estime la _Montagne_ qui a sauvé la liberté.» On
+applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications étaient des
+excuses, et l'autorité des dictateurs était trop forte encore pour être
+bravée sans égards. Robespierre prend la parole, et fait un discours
+diffus, plein d'orgueil et d'amertume. «Montagnards, dit-il, vous serez
+toujours le boulevart de la liberté publique, mais vous n'avez rien de
+commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils
+s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins étrangers à
+vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus méprisables
+que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entraîner
+une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti....» Bourdon
+de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire
+le chef d'un parti. Robespierre ne répond pas, et reprend: «Ce serait,
+dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, égarant nos
+collègues....» Bourdon l'interrompt de nouveau. «Je demande, s'écrie-t-il,
+qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais
+un scélérat.--Je n'ai pas nommé Bourdon, répond Robespierre; malheur à qui
+se nomme lui-même! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les
+intrigans ne sont pas de la Montagne.» Robespierre s'étend ensuite
+longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la
+convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y
+a que des coupables qui soient ainsi effrayés, et qui veuillent effrayer
+les autres. Il raconte alors ce qui s'est passé la veille entre Tallien et
+les espions, qu'il appelle des _courriers du comité_. Ce récit amène des
+explications très vives de la part de Tallien, et vaut à ce dernier
+beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption
+des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la
+veille sont rapportés, ceux du jour sont repoussés, et l'affreuse
+loi du 22 reste telle qu'elle avait été proposée.
+
+Les meneurs du comité triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires
+tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarmé, tous ceux qui
+avaient fait des objections à la loi, se croyaient perdus, et craignaient à
+chaque instant d'être arrêtés. Bien que le décret préalable de la
+convention fût nécessaire pour la mise en accusation, elle était encore
+tellement intimidée qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.
+Elle avait rendu le décret contre Danton; elle pouvait bien le rendre
+encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se répandit
+que la liste était faite; on portait le nombre des victimes à douze, puis à
+dix-huit. On les nommait. Bientôt l'effroi se répandit, et plus de soixante
+membres de la convention ne couchaient plus chez eux.
+
+Cependant un obstacle s'opposait à ce qu'on disposât de leur vie aussi
+aisément qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement étaient divisés.
+On a déjà vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrère, avaient froidement
+répondu aux premières plaintes de Robespierre contre ses collègues. Les
+membres du comité de sûreté générale lui étaient plus opposés que jamais,
+car ils venaient d'être éloignés de toute coopération à la loi du 22, et il
+paraît même que quelques-uns d'entre eux étaient menacés. Robespierre et
+Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un
+grand nombre de députés; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,
+Thuriot, Rovère, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Fréron, Barras; ils
+demandaient même Cambon, dont la renommée financière les gênait, et qui
+avait paru opposé à leurs cruautés; enfin ils auraient voulu porter leurs
+coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononcés, tels
+que Duval, Audouin, Léonard Bourdon[6]. Les membres du comité de salut
+public, Billaud, Collot, Barrère, et tous ceux du comité de sûreté
+générale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'étendant sur un aussi
+grand nombre de têtes, pouvait finir bientôt par les menacer eux-mêmes.
+
+[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Mémoires.]
+
+Ils étaient dans ces dispositions hostiles, et peu portés à s'entendre sur
+un nouveau sacrifice, lorsqu'une dernière circonstance amena une rupture
+définitive. Le comité de sûreté générale avait fait la découverte des
+assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot. Il avait appris que cette
+secte extravagante faisait de Robespierre un prophète, et que celui-ci
+avait donné un certificat de civisme à dom Gerle. Aussitôt Vadier, Vouland,
+Jagot, Amar, résolurent de se venger, en présentant cette secte comme une
+réunion de conspirateurs dangereux, en la dénonçant à la convention, et en
+faisant partager ainsi à Robespierre le ridicule et l'odieux qui
+s'attacheraient à elle. On envoya un agent, Sénart, qui, sous prétexte de
+se faire initier, s'introduisit dans l'une des réunions. Au milieu de la
+cérémonie, il s'approcha d'une fenêtre, donna le signal à la force armée,
+et fit saisir la secte presque entière. Dom Gerle, Catherine Théot furent
+arrêtés. On trouva le certificat de civisme donné par Robespierre à dom
+Gerle; on découvrit même dans le lit de la mère de Dieu une lettre qu'elle
+écrivait à son fils chéri, au premier prophète, à Robespierre enfin. Quand
+Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,
+et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comité de salut public. On
+a déjà vu que Billaud et Collot n'étaient pas déjà très portés pour le
+déisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre
+voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.
+Robespierre insistant pour les empêcher, la discussion devint extrêmement
+vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne réussit pas, et se
+retira en pleurant de rage. La querelle avait été si forte, que pour éviter
+d'être entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du
+comité résolurent de transporter le lieu de leurs séances à l'étage
+supérieur. Le rapport contre la secte de Catherine Théot fut fait à la
+convention. Barrère, pour se venger de Robespierre à sa manière, avait
+rédigé secrètement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y
+était représentée comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantôt
+révoltée, tantôt égayée par le tableau tracé par Barrère, décréta
+d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal
+révolutionnaire.
+
+Robespierre, indigné et de la résistance qu'il rencontrait, et des propos
+injurieux qu'il avait essuyés, renonça de paraître au comité, et résolut de
+ne plus prendre part à ses délibérations. Il se retira dans les derniers
+jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature
+était son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les
+obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un
+rhéteur faible et vaniteux se dépite, et cède quand il ne trouve plus ni
+flatteries ni respects. Danton s'était retiré par paresse et dégoût,
+Robespierre par vanité blessée. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'à
+Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,
+Barrère, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.
+
+Ces divisions n'étaient pas encore ébruitées; on savait seulement que les
+comités de salut public et de sûreté générale n'étaient pas d'accord; on
+était enchanté de cette mésintelligence, on espérait qu'elle empêcherait de
+nouvelles proscriptions. Ceux qui étaient menacés se rapprochaient du
+comité de sûreté générale, le flattaient, l'imploraient, et avaient même
+reçu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Élie, Lacoste,
+Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comité de
+sûreté générale, avaient promis de refuser leur signature à toute nouvelle
+liste de proscription.
+
+Au milieu de ces luttes, les jacobins étaient toujours dévoués à
+Robespierre; ils n'établissaient pas encore de distinction entre les divers
+membres du comité, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un côté, et
+Billaud-Varennes, Collot, Barrère de l'autre. Ils ne voyaient que le
+gouvernement révolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de
+la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, à propos de la loi
+du 22 prairial, venaient de s'élever contre ce gouvernement salutaire.
+Robespierre, qui avait défendu ce gouvernement en défendant la loi, était
+toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la république:
+tous les autres n'étaient que des intrigans qu'il fallait achever de
+détruire. Aussi ne manquèrent-ils pas d'exclure Tallien de leur comité de
+correspondance, parce qu'il n'avait pas répondu aux accusations dirigées
+contre lui dans la séance du 24. Dès ce jour, Collot et Billaud-Varennes,
+sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraître aux Jacobins.
+Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout
+personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de
+Robespierre. Il ne leur restait qu'à se taire et à attendre. Robespierre et
+Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription
+ayant produit un effet dangereux, Couthon se hâta de démentir devant la
+société les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et même
+soixante membres de la convention. «Les ombres de Danton, d'Hébert, de
+Chaumette, se promènent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent à
+perpétuer le trouble et la division. Ce qui s'est passé dans la séance du
+24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discréditer
+ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Néron; on délibère en
+secret, on se réunit, on forme de prétendues listes de proscription, on
+effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorité publique. On
+répandait, il y a peu de jours, le bruit que les comités devaient faire
+arrêter dix-huit membres de la convention; déjà même on les nommait.
+Défiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui répandent ces bruits
+sont des complices d'Hébert et de Danton; ils craignent la punition de leur
+conduite criminelle; ils cherchent à s'accoler des gens purs, dans l'espoir
+que, cachés derrière eux, ils pourront aisément échapper à l'oeil de la
+justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement très
+petit; il n'est que de quatre, de six peut-être; et ils seront frappés, car
+le temps est venu de délivrer la république des derniers ennemis qui
+conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'énergie et la
+justice des comités.»
+
+Il était adroit de réduire à un petit nombre les proscrits que Robespierre
+voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de
+Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacées, et ceux
+qui se croyaient en péril n'en continuèrent pas moins de coucher hors de
+leurs maisons. Jamais la terreur n'avait été plus grande, non-seulement
+dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.
+
+Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le
+président Dumas, s'étaient emparés de la loi du 22 prairial, et allaient
+s'en servir pour ravager les prisons. Bientôt, disait Fouquier, on mettra
+sur leurs portes cet écriteau: _Maison à louer_. Le projet était de se
+délivrer de la plus grande partie des suspects. On s'était accoutumé à les
+considérer comme des ennemis irréconciliables, qu'il fallait détruire pour
+le salut de la république. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre
+tort que de penser d'une certaine manière, et souvent même ne pensant pas
+autrement que leurs persécuteurs, semblait une chose toute naturelle, par
+l'habitude qu'on avait prise de se détruire les uns les autres. La facilité
+à faire mourir et à mourir soi-même était devenue extraordinaire. Sur les
+champs de bataille, sur l'échafaud, des milliers d'hommes périssaient
+chaque jour, et on n'en était plus étonné. Les premiers meurtres commis en
+93 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger.
+Aujourd'hui les périls avaient cessé, la république était victorieuse, on
+n'égorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait
+contractée du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut obligé de
+construire pour résister à des ennemis de toute espèce commençait à n'être
+plus nécessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arrêter.
+Tout gouvernement doit avoir son excès, et ne périt que lorsqu'il a atteint
+cet excès. Le gouvernement révolutionnaire ne devait pas finir le jour même
+où les ennemis de la république seraient assez terrifiés; il devait aller
+au-delà, il devait s'exercer jusqu'à ce qu'il eût révolté tous les coeurs
+par son atrocité même. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi
+d'affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de
+mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort?
+
+Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donné,
+lorsque l'idée est établie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les
+sacrifiant on sauvera l'état, tout se dispose pour ce but affreux avec une
+singulière facilité. Chacun agit sans remords, sans répugnance; on
+s'habitue à cela comme le juge à envoyer des coupables au supplice, le
+médecin à voir des êtres souffrans sous son instrument, le général à
+ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage
+suivant ses nouvelles oeuvres; on sait même le rendre gai, on trouve des
+mots piquans pour exprimer des idées sanguinaires. Chacun marche, entraîné,
+étourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient
+doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la même facilité de mort
+et de destruction.
+
+Le comité avait donné le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier
+l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des prétextes pour
+immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la
+plupart d'entre eux étaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient
+jamais donné à l'état aucun signe de vie? On imagina que, plongés dans les
+prisons, ils devaient songer à en sortir, que leur nombre devait leur
+inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idée de s'en servir
+pour se sauver. La prétendue conspiration de Dillon fut le germe de cette
+idée, qu'on développa d'une manière atroce. On se servit de quelques
+misérables qui étaient détenus, et qui consentirent à jouer le rôle infâme
+de délateurs. Ils désignèrent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,
+disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura
+quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons
+d'arrêt, et ils dénoncèrent dans chacune cent ou deux cents individus comme
+complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'évasion faite à
+la Force ne servit qu'à autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on
+commença à envoyer des centaines de malheureux au tribunal révolutionnaire.
+On les acheminait des diverses prisons à la Conciergerie, pour aller de là
+au tribunal et à l'échafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on
+traduisit les cent soixante désignés au Luxembourg. Ils tremblaient en
+entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils
+voyaient de plus probable, c'était la mort qu'on leur réservait. L'affreux
+Fouquier, depuis qu'il était nanti de la loi du 22, avait opéré de grands
+changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sièges des avocats, et du
+banc des accusés qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait
+construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante
+accusés à la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son
+ardeur jusqu'à une espèce d'extravagance, il avait fait élever l'échafaud
+dans la salle même du tribunal, et il se proposait de faire juger en une
+même séance les cent soixante accusés du Luxembourg.
+
+Le comité de salut public, en apprenant l'espèce de délire de son
+accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever
+l'échafaud de la salle où il était dressé, et lui défendit de traduire plus
+de soixante individus à la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois
+dans un transport de colère, _démoraliser le supplice?_ Il faut cependant
+remarquer que Fouquier a prétendu le contraire, et soutenu que c'était lui
+qui avait demandé le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant
+tout prouve que c'est le comité qui fut moins extravagant que son ministre,
+et qui réprima son délire. Il fallut renouveler une seconde fois à
+Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.
+
+Les cent soixante furent partagés en trois troupes, jugés et exécutés en
+trois jours. La procédure était devenue aussi expéditive et aussi affreuse
+que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2
+et 3 septembre. Les charrettes, commandées pour tous les jours, attendaient
+dès le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accusés pouvaient
+les voir en montant au tribunal. Le président Dumas, siégeant comme un
+furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accusés leur
+nom seulement, et y ajoutait à peine une question fort générale. Dans
+l'interrogatoire des cent soixante, le président dit à l'un d'eux, Dorival:
+Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez
+cette réponse, mais elle ne réussira pas. A un autre. Il s'adresse au nommé
+Champigny: N'êtes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guédreville:
+Êtes-vous prêtre?--Oui, mais j'ai prêté le serment.--Vous n'avez plus la
+parole. A un autre. Au nommé Ménil: N'étiez-vous pas domestique de
+l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nommé Vély: N'étiez-vous pas
+architecte de Madame?--Oui, mais j'ai été disgracié en 1788.--A un autre. A
+Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-père au Luxembourg?--Oui.--A un
+autre. A Durfort: N'étiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai été
+licencié en 1789.--A un autre.
+
+C'est ainsi que s'instruisait le procès de ces malheureux. La loi portait
+qu'on ne serait dispensé de faire entendre des témoins que lorsqu'il y
+aurait des preuves matérielles ou morales; néanmoins on n'en faisait jamais
+appeler, prétendant toujours qu'il existait des preuves de cette espèce.
+Les jurés ne se donnaient pas même la peine de rentrer dans la salle du
+conseil. Ils opinaient à l'audience même, et le jugement était aussitôt
+prononcé. Les accusés avaient eu à peine le temps de se lever et d'énoncer
+leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'était pas sur la liste
+des accusés, et qui dit au tribunal: «Je ne suis pas accusé, mon nom n'est
+pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite.» Il
+le donna, et fut envoyé à la mort comme les autres. La plus grande
+négligence régnait dans cette espèce d'administration barbare. Souvent on
+omettait, par l'effet de la grande précipitation, de signifier les actes
+d'accusation, et on les donnait aux accusés à l'audience même. On
+commettait les plus étranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,
+entend prononcer à côté de son nom les prénoms de son fils; il se garde de
+réclamer, et il est envoyé à la mort. Quelque temps après, le fils est jugé
+à son tour; et il se trouve qu'il aurait dû ne plus exister, car un
+individu ayant tous ses noms avait été exécuté: c'était son père. Il n'en
+périt pas moins. Plus d'une fois on appela des détenus qui avaient déjà été
+exécutés depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation
+tout prêts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la désignation des individus.
+On faisait de même pour les jugemens[1]. L'imprimerie était à côté de la
+salle même du tribunal; les planches étaient toutes prêtes, le titre, les
+motifs étaient tout composés; il n'y avait que les noms à y ajouter; on les
+transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers
+d'exemplaires étaient tirés, et allaient répandre la douleur dans les
+familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient
+vendre le bulletin du tribunal sous les fenêtres des prisonniers, en
+criant: _Voici ceux qui ont gagné à la loterie de la sainte guillotine!_
+Les accusés étaient exécutés au sortir de l'audience, ou tout au plus le
+lendemain, si la journée était trop avancée.
+
+[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNÉS.]
+
+Les têtes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou
+soixante chaque jour. _Ça va bien_, disait Fouquier, _les têtes tombent
+comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ça aille mieux encore la
+décade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour
+cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se
+chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames étaient devenus la
+terreur des prisons. Enfermés comme suspects, on ne savait pas au juste
+quels étaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de désigner les victimes;
+mais on s'en doutait à leur insolence, aux préférences qu'ils obtenaient
+des geôliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens
+de la police. Souvent ils laissaient connaître leur importance pour en
+trafiquer. Ils étaient caressés, implorés par les prisonniers tremblans;
+ils recevaient même des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.
+Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait
+tenu un propos aristocrate; de celui-là, qu'il avait bu un jour où l'on
+annonçait une défaite des armées; et leur seule désignation équivalait à un
+arrêt de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes
+d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et
+les traduire à la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geôliers
+_le journal du soir_. Quand ces infortunés entendaient le roulement des
+tombereaux qui venaient les chercher, ils étaient dans une anxiété aussi
+cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les
+grilles pour écouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la
+bouche des huissiers. Quand ils avaient été nommés, ils embrassaient leurs
+compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait
+les séparations les plus douloureuses: c'était un père qui se détachait de
+ses enfans, un époux de son épouse. Ceux qui survivaient étaient aussi
+malheureux que ceux que l'on conduisait à la caverne de Fouquier-Tinville;
+ils rentraient en attendant d'être promptement réunis à leurs proches.
+Quand ce funeste appel était achevé, les prisons respiraient, mais jusqu'au
+lendemain seulement. Alors les angoisses recommençaient de nouveau, et le
+funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.
+
+[Note 7: Voyez pour tous ces détails le long procès de Fouquier-Tinville.]
+
+Cependant la pitié publique commençait à éclater d'une manière inquiétante
+pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honoré, où passaient
+tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les
+victimes de ces témoignages de douleur, on transporta l'échafaud à la
+barrière du Trône, et on ne rencontra pas moins de pitié dans ce quartier
+des ouvriers que dans les rues les mieux habitées de Paris. Le peuple, dans
+un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il
+égorge lui-même; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante
+malheureux, contre lesquels il n'est pas entraîné par la fureur, est un
+spectacle qui finit bientôt par l'émouvoir. Cependant cette pitié était
+silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus
+distingué avait succombé; la malheureuse soeur de Louis XVI avait été
+immolée à son tour; des rangs élevés on descendait déjà aux derniers rangs
+de la société. Nous voyons sur les listes du tribunal révolutionnaire à
+cette époque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des
+bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers même, condamnés
+pour sentimens et propos réputés contre-révolutionnaires. Pour donner enfin
+une idée du nombre des exécutions de cette époque, il suffira de dire que
+du mois de mars 1793, époque où le tribunal entra en exercice, jusqu'au
+mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamné cinq cent
+soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor
+(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui
+porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor, à mille huit
+cent soixante-deux.
+
+Cependant les exécuteurs n'étaient pas tranquilles. Dumas était troublé, et
+Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes
+toujours prêts à le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec
+Sénart, il s'effraie d'un bruit léger; c'était un individu qui passait tout
+près de lui.--«Si j'avais été seul, s'écria-t-il, il me serait arrivé
+quelque chose.»
+
+Dans les principales villes de France la terreur n'était pas moins grande
+qu'à Paris. Carrier avait été envoyé à Nantes pour y punir la Vendée.
+Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et violens qui, dans
+l'entraînement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté
+et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant à Nantes, qu'il fallait
+tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui
+mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre
+eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux
+rebelles, «Vous êtes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas
+votre métier, je vous ferai tous guillotiner;» et il commença par faire
+fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux
+qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire le sabre à la
+main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt
+cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
+autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un
+jour elles voulaient lui parler des subsistances, il répondit aux officiers
+municipaux que ce n'était pas son affaire, que le premier b---- qui lui
+parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et qu'il
+n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé ne croyait
+avoir d'autre mission que celle d'égorger.
+
+[Illustration: CARRIER À NANTES.]
+
+Il voulait punir à la fois et les Vendéens rebelles, et les Nantais
+fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins,
+après le siège de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
+échappé au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chassés par
+les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer
+dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de dix mille. Il
+avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les
+campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient
+les rapines à la cruauté. Carrier avait d'abord institué une commission
+révolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les
+Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner les Nantais
+suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité
+trop longue, et le supplice de la fusillade sujet à des inconvéniens. Ce
+supplice était lent; il était difficile d'enterrer les cadavres. Souvent
+ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air à tel point,
+qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes,
+suggéra une affreuse idée à Carrier: ce fut de se débarrasser des
+prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai,
+chargea une gabarre de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les
+déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen
+trouvé, il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la
+formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission: il
+les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
+cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur
+de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les
+malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des
+ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient dans des
+chaloupes, et des charpentiers placés dans des batelets, ouvraient les
+flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre
+ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se
+réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de
+délivrer la république de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes,
+mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles
+vendéennes s'étaient dispersées après la déroute de Savenay, une foule de
+Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont des
+louveteaux» dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitués à la
+république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart.
+
+La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
+soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de proie
+couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains[8].
+Les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage
+dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se
+joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce désastre,
+Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le moindre mouvement de
+pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui
+parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un
+détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait
+de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans
+extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La
+plupart étaient des Vendéens.
+
+[Note 8: Déposition d'un capitaine de vaisseau dans le procès de Carrier.]
+
+Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur fédéralisme. A Toulon, les
+représentans Fréron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans,
+et avaient puni sur eux un crime dont les véritables auteurs s'étaient
+sauvés sur les escadres étrangères. Maignet exerçait dans le département de
+Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyés de la
+convention. Il avait fait incendier le bourg de Bédouin, pour cause de
+révolte, et, à sa requête, le comité de salut public avait institué à
+Orange un tribunal révolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le
+Midi. Ce tribunal était organisé sur le modèle même du tribunal
+révolutionnaire de Paris, avec cette différence, qu'il n'y avait point de
+jurés, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des
+preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournées.
+A Lyon, les sanglantes exécutions ordonnées par Collot-d'Herbois avaient
+cessé. La commission révolutionnaire venait de rendre compte de ses
+travaux, et avait fourni le nombre des acquittés et des condamnés. Mille
+six cent quatre-vingt-quatre individus avaient été guillotinés, fusillés ou
+mitraillés. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient été mis en liberté,
+par la _justice de la commission_.
+
+Le Nord avait aussi son proconsul. C'était Joseph Lebon. Il avait été
+prêtre, et avouait lui-même que dans sa jeunesse il aurait poussé le
+fanatisme religieux jusqu'à tuer son père et sa mère, si on le lui avait
+ordonné. C'était un véritable aliéné, moins féroce peut-être que Carrier,
+mais encore plus frappé de folie. A ses paroles, à sa conduite, on voyait
+que sa tête était égarée. Il avait fixé sa principale résidence à Arras. Il
+avait institué un tribunal avec l'autorisation du comité de salut public,
+et parcourait les départemens du Nord, suivi de ses juges et d'une
+guillotine. Il avait visité Saint-Pol, Saint-Omer, Béthune, Bapaume, Aire,
+etc., et avait laissé partout des traces sanglantes. Les Autrichiens
+s'étant approchés de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les
+aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons cachées avec
+l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya à l'échafaud une
+multitude de malheureux, et prétendit avoir sauvé Cambray par sa fermeté.
+Quand Lebon avait fini ses tournées, c'est à Arras qu'il revenait. Là, il
+se livrait aux plus dégoûtantes orgies, avec ses juges et divers membres
+des clubs. Le bourreau était admis à sa table, et y était traité avec la
+plus grande considération. Lebon assistait aux exécutions, placé sur un
+balcon; de là il parlait au peuple, et faisait jouer la _ça ira_ pendant
+que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une
+victoire, il courut à son balcon, et fit suspendre l'exécution, afin que
+les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des
+succès de la république.
+
+Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il était accusable, même
+devant le comité de salut public. Des habitans d'Arras s'étaient réfugiés à
+Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir auprès de leur
+concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns
+l'avaient connu, et même obligé dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient
+parvenir à le voir. Le député Guffroy, qui était d'Arras, et qui avait un
+grand courage, se donna beaucoup de mouvement auprès des comités pour
+appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut même la noble
+audace de faire à la convention une dénonciation expresse. Le comité de
+salut public en prit connaissance, et ne put s'empêcher de mander Lebon.
+Cependant, comme le comité ne voulait pas désavouer ses agens, ni avoir
+l'air de convenir qu'on pût être trop sévère envers les aristocrates, il
+renvoya Lebon à Arras, et employa en lui écrivant les expressions
+suivantes. «Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec
+la dignité qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie.»
+Les réclamations élevées contre Lebon par Guffroy, dans la convention,
+exigeaient un rapport du comité. Barrère en fut chargé. «Toutes les
+réclamations contre les représentans, dit-il, doivent être jugées par le
+comité, pour éviter des débats qui troubleraient le gouvernement et la
+convention. C'est ce que nous avons fait ici, à l'égard de Lebon; nous
+avons recherché les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le
+résultat est-il utile à la révolution? profite-t-il à la liberté? les
+plaintes sont-elles récriminatoires, ou ne sont-elles que les cris
+vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comité a vu dans cette
+affaire. Des formes un peu acerbes ont été employées; mais ces formes ont
+détruit les pièges de l'aristocratie. Le comité a pu sans doute les
+improuver; mais Lebon a complètement battu les aristocrates et sauvé
+Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis à la haine d'un républicain
+contre l'aristocratie! de combien de sentimens généreux un patriote ne
+trouve-t-il pas à couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la
+poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la révolution qu'avec
+respect, des mesures révolutionnaires qu'avec égard. _La liberté est une
+vierge dont il est coupable de soulever le voile_.»
+
+De tout cela il résulta que Lebon fut autorisé à continuer, et que Guffroy
+fut rangé parmi les censeurs importuns du gouvernement révolutionnaire, et
+exposé à partager leurs périls. Il était évident que le comité tout entier
+voulait le régime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud,
+Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient être divisés entre eux
+sur leurs prérogatives, sur le nombre et le choix de leurs collègues à
+sacrifier; mais ils étaient d'accord sur le système d'exterminer tous ceux
+qui faisaient obstacle à la révolution. Ils ne voulaient pas que ce système
+fût appliqué avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils
+voulaient qu'à l'exemple de ce qui se faisait à Paris, on se délivrât d'une
+manière prompte, sûre, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils
+croyaient conjurés contre la république. Tout en blâmant certaines cruautés
+folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais désavouer
+ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait à Arras, à Nantes, mais
+ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaître un tort à leur
+gouvernement. Entraînés dans cette affreuse carrière, ils avançaient
+aveuglément, et ne sachant où ils allaient aboutir. Telle est la triste
+condition de l'homme engagé dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arrêter.
+Dès qu'il commence à concevoir un doute sur la nature de ses actions, dès
+qu'il peut entrevoir qu'il s'égare, au lieu de rétrograder, il se précipite
+en avant, comme pour s'étourdir, comme pour écarter les lueurs qui
+l'assiègent. Pour s'arrêter, il faudrait qu'il se calmât, qu'il s'examinât,
+et qu'il portât sur lui-même un jugement effrayant dont aucun homme n'a le
+courage.
+
+Il n'y avait qu'un soulèvement général qui pût arrêter les auteurs de cet
+affreux système. Dans ce soulèvement devaient entrer, et les membres des
+comités, jaloux du pouvoir suprême, et les montagnards menacés, et la
+convention indignée, et tous les coeurs révoltés de cette horrible effusion
+de sang. Mais, pour arriver à cette alliance de la jalousie, de la crainte,
+de l'indignation, il fallait que la jalousie fît des progrès dans les
+comités, que la crainte devînt extrême à la Montagne, que l'indignation
+rendît le courage à la convention et au public. Il fallait qu'une occasion
+fît éclater tous ces sentimens[1] à la fois; il fallait que les oppresseurs
+portassent les premiers coups, pour qu'on osât les leur rendre.
+
+L'opinion était disposée, et le moment arrivait où un mouvement au nom de
+l'humanité contre la violence révolutionnaire était possible. La république
+étant victorieuse, et ses ennemis terrifiés, on allait passer de la crainte
+et de la fureur à la confiance et à la pitié. C'était la première fois,
+dans la révolution, qu'un tel événement devenait possible. Quand les
+girondins, quand les dantonistes périrent, il n'était pas temps encore
+d'invoquer l'humanité. Le gouvernement révolutionnaire n'avait encore perdu
+alors ni son utilité ni son crédit.
+
+En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
+dans les coeurs. Robespierre avait entièrement cessé de paraître au comité
+de salut public. Il espérait discréditer le gouvernement de ses collègues,
+en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, où
+Billaud et Collot n'osaient plus paraître, et où il était tous les jours
+plus adoré. Il commençait à y faire des ouvertures sur les divisions
+intestines des comités. «Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
+sourde qui s'est formée des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
+attaquait les comités en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
+quelques membres en particulier, pour parvenir à briser le faisceau.
+Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
+se croit assez forte pour calomnier le tribunal révolutionnaire, et le
+décret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient à tout
+le gouvernement à un seul individu; elle ose dire que le tribunal
+révolutionnaire a été institué pour égorger la convention nationale, et
+malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru à ses
+calomnies, on les a répandues avec affectation; on a parlé de dictateur, on
+l'a nommé; c'est moi qu'on a désigné, et vous frémiriez _si je vous disais
+en quel lieu_. La vérité est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
+ne me décourageront pas sans doute, mais elles me laissent indécis sur la
+conduite que j'ai à tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
+j'invoque pour le salut de la république les vertus de la convention, les
+vertus des comités, les vertus des bons citoyens, et les vôtres enfin, qui
+ont été si souvent utiles à la patrie.»
+
+On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commençait à dénoncer
+les comités, et à rattacher exclusivement à lui les jacobins. On le payait
+de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le système
+révolutionnaire lui étant imputé à lui seul, il était naturel que toutes
+les autorités révolutionnaires lui fussent attachées et embrassassent sa
+cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
+unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
+jurés du tribunal révolutionnaire. Cette réunion formait une force assez
+considérable, et, avec plus de résolution et d'énergie, Robespierre aurait
+pu devenir très redoutable. Par les jacobins, il possédait une masse
+turbulente, qui jusqu'ici avait représenté et dominé l'opinion; par la
+commune, il dominait l'autorité locale, qui avait pris l'initiative de
+toutes les insurrections, et surtout la force armée de Paris. Le maire
+Pache, le commandant Henriot, sauvés par lui lorsqu'on allait les adjoindre
+à Chaumette, lui étaient dévoués entièrement. Billaud et Collot avaient
+profité, il est vrai, de son absence du comité pour enfermer Pache; mais le
+nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui étaient tout aussi
+attachés; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez à ces personnages
+le président du tribunal Dumas, le vice-président Coffinhal, et tous les
+autres juges et jurés, et on aura une idée des moyens que Robespierre avait
+dans Paris. Si les comités et la convention ne lui obéissaient pas, il
+n'avait qu'à se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
+ce mouvement à la commune, faire déclarer par l'autorité municipale que le
+peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
+et envoyer Henriot demander à la convention cinquante ou soixante députés.
+Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, étaient ensuite à ses ordres, pour
+égorger les députés qu'Henriot aurait obtenus à main armée. Tous les moyens
+enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sûr que le premier, étaient dans ses
+mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
+d'en donner le signal. Henriot offrait encore le déploiement de ses
+colonnes, et promettait d'être plus énergique qu'au 2 juin. Robespierre,
+qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
+beaucoup par elle, voulait attendre. Il espérait dépopulariser les comités
+par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
+ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement à la
+convention. Il continuait, malgré son espèce d'abdication, de diriger le
+tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
+institué. Il surveillait par là ses adversaires, et s'instruisait de toutes
+leurs démarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
+qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
+campagne, chez une famille qui lui était dévouée, à Maisons-Alfort, à trois
+lieues de Paris. Là, tous ses partisans l'accompagnaient; là, se rendaient
+Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
+aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
+renversant les personnes qui étaient devant eux, et répandant par leur
+présence la terreur dans le pays. Les hôtes, les amis de Robespierre
+faisaient soupçonner par leur indiscrétion beaucoup plus de projets qu'il
+n'en méditait, et qu'il n'avait le courage d'en préparer. A Paris, il était
+toujours entouré des mêmes personnages; il était suivi de loin en loin par
+quelques jacobins ou jurés du tribunal, gens dévoués, portant des bâtons et
+des armes secrètes, et prêts à courir à son secours au premier danger. On
+les nommait ses gardes-du-corps.
+
+De leur côté, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, s'emparaient du
+maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
+s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Côte-d'Or). Un intérêt
+commun rapprochait d'eux le comité de sûreté générale; du reste, ils
+gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient à diminuer peu à peu
+la puissance de leur adversaire, en réduisant la force armée de Paris. Il
+existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
+quarante-huit sections, parfaitement organisées, et ayant fait preuve dans
+toutes les circonstances de l'esprit le plus révolutionnaire. Toujours
+elles s'étaient rangées pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 août
+jusqu'au 31 mai. Un décret ordonnait d'en laisser la moitié au moins dans
+Paris, mais permettait de déplacer le reste. Billaud et Collot ordonnèrent
+au chef de la commission du mouvement des armées, de les acheminer
+successivement vers la frontière. Dans toutes leurs opérations, ils se
+cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'étant pas retiré comme
+Robespierre, les observait soigneusement, et leur était incommode. Pendant
+que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
+rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrère allait à Passy avec
+les principaux membres du comité de sûreté générale, avec le vieux Vadier,
+avec Vouland et Amar. Ils se réunissaient chez Dupin, ancien
+fermier-général, fameux dans l'ancien régime par sa cuisine, et dans la
+révolution par le rapport qui envoya les fermiers-généraux à la mort. Là,
+ils se livraient à tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrère
+exerçait son esprit contre le pontife de l'Être suprême, le premier
+prophète, le fils chéri de la mère de Dieu. Après s'être égayés, ils
+sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir à Paris, au milieu du
+sang et des rivalités.
+
+De leur côté, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menacés se
+voyaient secrètement, et tâchaient de s'entendre. La femme généreuse qui, à
+Bordeaux, s'était attachée à Tallien, et lui avait arraché une foule de
+victimes, l'excitait du fond de sa prison à frapper le tyran. A Tallien,
+Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Fréron, Monestier,
+s'étaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crancé, compromis
+au siège de Lyon et détesté par Couthon; Fouché (de Nantes), qui était
+brouillé avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'être pas conduit
+à Lyon d'une manière assez patriotique. Tallien et Lecointre étaient les
+plus audacieux et les plus impatiens. Fouché était surtout fort redouté par
+son habileté à nouer et à conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
+déchaînèrent le plus violemment les triumvirs.
+
+A propos d'une pétition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
+plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
+toute l'histoire de cette malheureuse cité. Couthon dénonça Dubois-Crancé,
+comme il l'avait déjà fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
+laissé échapper Précy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
+Robespierre accusa Fouché, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
+le patriote Gaillard à se donner la mort. Il fit décider que Fouché serait
+appelé devant la société pour y justifier sa conduite. C'étaient moins les
+menées de Fouché à Lyon, que ses menées à Paris, que Robespierre redoutait
+et voulait punir. Fouché, qui sentait le péril, adressa une lettre évasive
+aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'à ce que le
+comité auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
+pièces à l'appui, eût prononcé une sentence. «Il est étonnant, s'écria
+Robespierre, que Fouché implore aujourd'hui le secours de la convention
+contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
+craint-il que sa triste figure ne révèle le crime? craint-il que six mille
+regards fixés sur lui ne découvrent son ame dans ses yeux, et qu'en dépit
+de la nature qui les a cachés, on n'y lise ses pensées? La conduite de
+Fouché est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
+dans votre sein; il faut l'en exclure.» Fouché fut aussitôt exclu, comme
+venait de l'être Dubois-Crancé. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
+fortement contre les montagnards menacés, et de tous côtés l'horizon se
+chargeait de nuages.
+
+Au milieu de cette tourmente, les membres des comités qui craignaient
+Robespierre auraient mieux aimé s'expliquer, et concilier leur ambition,
+que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mandé son jeune
+collègue Saint-Just, et celui-ci était revenu aussitôt de l'armée. On
+proposa de se réunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
+beaucoup prier avant de consentir à une entrevue; il y consentit enfin, et
+les deux comités s'assemblèrent; on se plaignit réciproquement avec
+beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-même avec son orgueil
+accoutumé, dénonça des conciliabules secrets, parla de députés
+conspirateurs à punir, blâma toutes les opérations du gouvernement, et
+trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
+Robespierre, en fit un éloge magnifique, et dit ensuite que le dernier
+espoir de l'étranger était de diviser le gouvernement. Il raconta ce
+qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
+suivant cet officier, qu'un parti plus modéré abattît le gouvernement
+révolutionnaire, et fît prévaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
+sur ce fait, pour faire sentir davantage la nécessité de se concilier et de
+marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre étaient bien de cet avis,
+et ils consentirent à s'entendre pour rester maîtres de l'état; mais pour
+s'entendre il fallait consentir à tout ce que voulait Robespierre, et de
+pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comité de
+sûreté générale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlevé leurs
+fonctions; Élie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'à dire que Couthon,
+Saint-Just et Robespierre formaient un comité dans les comités, et osa même
+prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
+concessions réciproques. Robespierre consentit à borner son bureau de
+police générale à la surveillance des agens du comité de salut public; et
+en retour, ses adversaires consentirent à charger Saint-Just de faire un
+rapport à la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
+rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
+qui avaient régné entre les comités, mais on devait parler des commotions
+que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
+fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
+Collot insinuèrent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Être suprême,
+car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
+Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit à Robespierre
+qu'il n'avait jamais été son ennemi, et on se sépara sans s'être
+véritablement réconciliés, mais en paraissant un peu moins divisés
+qu'auparavant. Une pareille réconciliation ne pouvait rien avoir de réel,
+car les ambitions restaient les mêmes; elle ressemblait à ces essais de
+transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle était
+un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait à toutes les réconciliations
+proposées entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
+les jacobins, entre Danton et Robespierre.
+
+Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comités, elle
+effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
+de la paix, et ils s'efforcèrent de savoir quelles étaient les conditions
+du traité. Les membres du comité de sûreté générale s'empressèrent de
+dissiper leurs craintes. Élie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
+les meilleurs du comité, les tranquillisèrent, et leur dirent qu'aucun
+sacrifice n'avait été convenu. Le fait était vrai, et c'était une des
+raisons qui empêchaient la réconciliation de pouvoir être entière.
+Néanmoins Barrère, qui tenait beaucoup à ce qu'on fût d'accord, ne manqua
+pas de répéter dans ses rapports journaliers que les membres du
+gouvernement étaient parfaitement unis, qu'ils avaient été injustement
+accusés de ne pas l'être, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, à
+rendre la république partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
+les reproches élevés contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
+comme des calomnies coupables et dirigées également contre les deux
+comités. «Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
+font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
+infusés dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
+mécontentemens factices se préparent, et le gouvernement est sans cesse
+vexé, entravé dans ses opérations, tourmenté dans ses mouvemens, calomnié
+dans ses pensées, et menacé dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
+fait?» Ici Barrère ajoutait l'énumération accoutumée des travaux et des
+services du gouvernement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+
+OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
+FORMATION DE L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
+BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
+TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITÉS. JOURNÉES DES 8 ET 9
+THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
+LA RÉVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.
+
+Pendant que Barrère faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
+comités, Saint-Just, malgré le rapport qu'il avait à faire, était retourné
+à l'armée, où se passaient de grands événemens. Les mouvemens commencés sur
+les deux ailes s'étaient continués. Pichegru avait poursuivi ses opérations
+sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commencé les siennes sur la Sambre.
+Profitant de l'attitude défensive que Cobourg avait prise à Tournay, depuis
+les batailles de Turcoing et de Pont-à-Chin, Pichegru projetait de battre
+Clerfayt isolément. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'à Thielt, et il
+résolut de commencer le siège d'Ypres, dans le double but d'attirer
+Clerfayt à lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
+l'établissement des Français dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
+renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siège
+d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
+positions respectives pour aller au secours de la place menacée. Pichegru,
+pour empêcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
+Lille, et exécuter une démonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
+retenu à Tournay; en même temps il se porta en avant, et courut à Clerfayt,
+qui s'avançait vers Rousselaer et Hooglède. Ses mouvemens prompts et bien
+conçus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolément.
+Par malheur, une division s'était trompée de route; Clerfayt eut le temps
+de se reporter à son camp de Thielt, après une perte légère. Mais trois
+jours après, le 25 prairial (13 juin), renforcé par le détachement qu'il
+attendait, il se déploya à l'improviste en face de nos colonnes avec trente
+mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
+de droite, attaquée avec une grande impétuosité, se débanda, et laissa la
+division de gauche découverte sur le plateau d'Hooglède. Macdonald
+commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
+attaques réitérées de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
+exposée; par cette courageuse résistance, il donna à la brigade Devinthier
+le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt à se retirer avec
+une perte considérable. C'était la cinquième fois que Clerfayt, mal
+secondé, était battu par notre armée du Nord. Cette action, si honorable
+pour la division Macdonald, décida la reddition de la place assiégée.
+Quatre jours après, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
+une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
+porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'était
+plus temps. Les événemens qui se passaient sur la Sambre l'obligèrent alors
+à se diriger vers le côté opposé du théâtre de la guerre. Il laissa le duc
+d'York sur l'Escaut, Clerfayt à Thielt, et marcha avec toutes les troupes
+autrichiennes vers Charleroi. C'était une véritable séparation entre les
+puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
+d'accord, et dont les intérêts très différens éclataient ici d'une manière
+très visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
+maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacées.
+Cette séparation n'augmenta pas peu leur mésintelligence. L'empereur
+d'Autriche s'était retiré à Vienne, dégoûté de cette guerre sans succès; et
+Mack, voyant ses plans renversés, avait de nouveau quitté l'état-major
+autrichien.
+
+Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle à Charleroi, au moment où les
+Français, repoussés pour la troisième fois, repassaient la Sambre en
+désordre. Après avoir donné quelques jours de répit aux troupes, dont les
+unes étaient abattues de leurs défaites, et les autres de leur marche
+rapide, on fit quelque changement à leur organisation. On composa des
+divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivées de la
+Moselle, une seule armée, qui s'appela armée de Sambre-et-Meuse; elle
+s'élevait à soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
+de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandée par Schérer, fut
+laissée pour garder la Sambre, de Thuin à Maubeuge.
+
+Jourdan résolut aussitôt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
+division Hatry fut chargée d'attaquer la place, et le gros de l'armée fut
+disposé tout autour, pour protéger le siège. Charleroi est sur la Sambre.
+Au-delà de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
+demi-cercle dont les extrémités s'appuient à la Sambre. Ces positions sont
+peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles décrivent est de dix
+lieues d'étendue, parce qu'elles sont peu liées entre elles, et qu'elles
+ont une rivière à dos. Kléber avec la gauche s'étendait depuis la Sambre
+jusqu'à Orchies et Traségnies, et faisait garder le ruisseau du Piéton, qui
+traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
+Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avançait entre Hépignies et Wagné;
+Lefèvre tenait Wagné, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
+s'étendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne à la
+Sambre. Jourdan, sentant le désavantage de ces positions, ne voulait pas y
+rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
+l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
+s'était point encore porté sur ce point; il était à Tournay, assistant à la
+défaite de Clerfayt et à la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoyé vers
+Charleroi, commandait l'armée des coalisés. Il résolut de son côté de
+prévenir l'attaque dont il était menacé, et dès le 28 au matin, ses troupes
+déployées obligèrent les Français à recevoir le combat sur le terrain
+qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposées contre notre droite et notre
+centre, avaient déjà pénétré dans le bois de Campinaire, où était Marceau,
+avaient enlevé Fleurus à Lefèvre, Hépignies à Championnet, et allaient
+replier Morlot de Pont-à-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
+accourant à propos avec une réserve de cavalerie, arrêta la quatrième
+colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
+positions, et rétablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
+fait les mêmes progrès vers Traségnies. Mais Kléber, par les dispositions
+les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Traségnies; puis,
+saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-delà
+du Piéton, et se mit à le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'était
+soutenu jusque-là avec avantage, la victoire allait même se déclarer pour
+les Français, lorsque le prince d'Orange, réunissant ses deux premières
+colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrême droite des
+Français à la Sambre, menaça leurs communications. Alors la droite et le
+centre durent se retirer. Kléber, renonçant à sa marche victorieuse,
+protégea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
+la première affaire du 28 (16 juin). C'était la quatrième fois que les
+Français étaient obligés de repasser la Sambre; mais cette fois c'était
+d'une manière bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
+découragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours après, reprit
+ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
+bombardement avec une extrême vigueur.
+
+Cobourg, averti des nouvelles opérations de Jourdan, s'approchait enfin de
+la Sambre. Il importait aux Français d'avoir pris Charleroi avant que les
+renforts attendus par l'armée autrichienne fussent arrivés. L'ingénieur
+Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
+place furent éteints, et que tout fut préparé pour l'assaut. Le 7 messidor
+(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
+parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
+d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
+chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
+la place le soir même, au moment où Cobourg arrivait en vue des lignes
+françaises. La reddition de Charleroi resta ignorée des ennemis. La
+possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
+dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivière à dos. La
+division Hatry, devenue libre, fut portée à Ransart pour renforcer le
+centre, et tout se prépara pour une action décisive, le lendemain 8
+messidor (27 juin).
+
+Nos positions étaient les mêmes que le 28 prairial (16 juin). Kléber
+commandait à la gauche, à partir de la Sambre jusqu'à Traségnies. Morlot,
+Championnet, Lefèvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
+s'étendaient depuis Gosselies jusqu'à la Sambre. Des retranchemens avaient
+été faits à Hépignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
+sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
+l'une de nos extrémités, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
+tous les passages de la Sambre.
+
+L'attaque commença le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le général
+Latour, qui étaient en face de Kléber, à la gauche, replièrent nos
+colonnes, les poussèrent à travers le bois de Monceaux, jusque sur les
+bords de la Sambre, à Marchienne-au-Pont. Kléber, qui heureusement était
+placé à la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitôt sur
+le point menacé, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
+Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
+Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi était
+aux Français, commençaient à montrer de l'hésitation; Kléber en profite,
+les fait charger avec vigueur, et les oblige à s'éloigner de
+Marchienne-au-Pont. Tandis que Kléber sauvait l'une de nos extrémités,
+Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
+Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'était long-temps mesuré
+avec le général Kwasdanowich, et avait essayé plusieurs manoeuvres pour le
+tourner; il finit par l'être lui-même. Il se replia sur Gosselies, après
+les efforts les plus honorables. Championnet résistait avec la même
+vigueur, appuyé sur la redoute d'Hépignies; mais le corps de Kaunitz
+s'était avancé pour tourner la redoute, au moment même où un faux avis
+annonçait la retraite de Lefèvre, à droite; Championnet, trompé par cet
+avis, se retirait, et avait déjà abandonné la redoute, lorsque Jourdan,
+comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
+placée en réserve, fait reprendre Hépignies, et lance sa cavalerie dans la
+plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
+d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
+près de la Sambre, à Wagné et Lambusart. Beaulieu, remontant à la fois les
+deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrême droite, a
+repoussé la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hâte à
+travers les bois qui longent la Sambre, et passe même la rivière en
+désordre. Marceau alors réunit à lui quelques bataillons, et ne songeant
+plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
+mourir, plutôt que d'abandonner ce poste contigu à la Sambre, et appui
+indispensable de notre extrême droite. Lefèvre, qui était placé à Wagné,
+Hépignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagné, et
+jette des troupes à Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
+devient alors le point décisif de la bataille. Beaulieu s'en aperçoit, et y
+dirige une troisième colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
+de sa réserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
+acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
+coups. Les blés et les baraques du camp s'enflamment, et bientôt on se bat
+au milieu d'un incendie. Enfin les républicains restent maîtres de
+Lambusart.
+
+Dans ce moment, les Français, d'abord repoussés, étaient parvenus à
+rétablir le combat sur tous les points: Kléber avait couvert la Sambre à la
+gauche; Morlot, replié à Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait
+repris Hépignies, et un combat furieux à Lambusart nous avait assuré cette
+position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la
+Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris déjà, c'est que Charleroi
+appartenait aux Français. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,
+ordonna la retraite générale.
+
+Telle fut cette bataille décisive, qui fut une des plus acharnées de la
+campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux
+armées d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille
+de Fleurus, quoique ce village y jouât un rôle fort secondaire, parce que
+le duc de Luxembourg avait déjà illustré ce nom sous Louis XIV. Quoique ses
+résultats sur le terrain fussent peu considérables, et qu'elle se bornât à
+une attaque repoussée, elle décidait la retraite des Autrichiens, et
+amenait par là des résultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas
+livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc
+d'York ou à Clerfayt, et ces deux généraux étaient occupés au Nord par
+Pichegru. D'ailleurs, menacés sur la Meuse, il devenait important pour eux
+de rétrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Dès ce
+moment, la retraite des coalisés devint générale, et ils résolurent de se
+concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.
+
+[Note 9: C'est à tort qu'on attribue à l'intérêt d'une faction le grand
+effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La
+faction Robespierre avait au contraire le plus grand intérêt à diminuer
+dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientôt. La
+bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est là ce
+qui fit alors sa réputation.]
+
+La campagne était évidemment décidée; mais une faute du comité de salut
+public empêcha d'obtenir des résultats aussi prompts et aussi décisifs que
+ceux qu'on avait lieu d'espérer. Pichegru avait formé un plan qui était la
+meilleure de toutes ses idées militaires. Le duc d'York était sur l'Escaut
+à la hauteur de Tournay; Clerfayt, très loin de là, à Thielt, dans la
+Flandre. Pichegru persistant dans son projet de détruire Clerfayt
+isolément, voulait passer l'Escaut à Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du
+duc d'York, et le battre encore une fois séparément. Il voulait ensuite,
+lorsque le duc d'York resté seul songerait à se réunir à Cobourg, le battre
+à son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derrière, ou se réunir à
+Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolément Clerfayt et le
+duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut
+contrarié par une fort sotte idée du comité de salut public. On avait
+persuadé à Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de
+débarquement dans l'île de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de
+favoriser ce projet, Carnot prescrivit à l'armée de Pichegru de longer les
+côtes de l'Océan, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il
+ordonna de plus à Jourdan de détacher seize mille hommes de son armée pour
+les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout était des plus mal conçus
+et des plus dangereux. Les généraux en démontrèrent l'absurdité à
+Saint-Just, et il ne fut pas exécuté; mais Pichegru n'en fut pas moins
+obligé de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,
+tandis que Moreau occupait Nieuport.
+
+Les mouvemens se continuèrent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,
+avec une partie de l'armée, faire les sièges de Nieuport et de l'Écluse, et
+s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avança ensuite vers
+Bruxelles. Jourdan y marchait de son côté. Nous n'eûmes plus à livrer que
+des combats d'arrière-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos
+avant-gardes entrèrent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours après,
+les deux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien
+n'était plus important que cet événement; cent cinquante mille Français,
+réunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les
+armées de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient à regagner,
+les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitôt les places de
+Condé, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalisés nous
+avaient prises; et la convention, prétendant que la délivrance du
+territoire donnait tous les droits, décréta que si les garnisons ne se
+rendaient pas de suite, elles seraient passées au fil de l'épée. Elle avait
+déjà rendu un autre décret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers
+anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats
+n'exécutèrent pas ce décret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les
+amena à un officier. «Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce
+que ce sont autant de coups de fusils de moins à recevoir, répondit le
+sergent.--Oui, répliqua l'officier; mais les représentans vont nous obliger
+de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les
+fusillerons; envoyez-les aux représentans, et puis, s'ils sont des
+barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ça leur plaît.»
+
+Ainsi nos armées agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop
+fort, s'étaient partagées en deux ailes, et avaient marché, l'une sur la
+Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt à
+Moucroën et à Courtray, puis Cobourg et le duc d'York à Turcoing, et enfin
+Clerfayt encore à Hooglède. Après plusieurs passages de la Sambre toujours
+infructueux, Jourdan, amené par une heureuse idée de Carnot sur la Sambre,
+avait décidé le succès de notre aile droite à Fleurus. Dès cet instant,
+débordés sur les deux ailes, les coalisés nous avaient abandonné les
+Pays-Bas. Tel était le résultat de la campagne. De toutes parts on
+célébrait nos étonnans succès. La victoire de Fleurus, l'occupation de
+Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles,
+la réunion enfin de nos armées dans cette capitale, étaient vantées comme
+des prodiges. Ces succès ne réjouissaient pas Robespierre, qui voyait
+grandir la réputation du comité, et surtout celle de Carnot, auquel, il
+faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne.
+Tout ce que les comités faisaient de bien ou gagnaient de gloire en
+l'absence de Robespierre devait s'élever contre lui, et faire sa propre
+condamnation. Une défaite, au contraire, eût ranimé à son profit les
+fureurs révolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comités d'inertie
+ou de trahison, aurait justifié sa retraite depuis quatre décades, aurait
+donné une haute idée de sa prévoyance, et porté sa puissance au comble. Il
+s'était donc mis dans la plus triste des positions, celle de désirer des
+défaites; et tout prouve qu'il les désirait. Il ne lui convenait ni de le
+dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgré lui, on l'entrevoyait dans
+ses discours; il s'efforçait, en parlant aux jacobins, de diminuer
+l'enthousiasme qu'inspiraient les succès de la république; il insinuait que
+les coalisés se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant
+Dumouriez, mais pour revenir bientôt; qu'en s'éloignant momentanément de
+nos frontières, ils voulaient nous livrer aux passions que développe la
+prospérité. Il ajoutait du reste «que la victoire sur les armées ennemies
+n'était pas celle après laquelle on devait le plus aspirer. La véritable
+victoire, disait-il, est celle que les amis de la liberté remportent sur
+les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix,
+la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustrée pour avoir abattu
+des tyrans ou enchaîné des peuples. Ce fut le sort des Romains et de
+quelques autres nations: notre destinée, beaucoup plus sublime, est de
+fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.»
+(Séance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.)
+
+Robespierre était absent du comité depuis les derniers jours de prairial.
+On était aux premiers de thermidor. Il y avait près de quarante jours qu'il
+s'était séparé de ses collègues; il était temps de prendre une résolution.
+Ses affidés disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les
+Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas,
+pour les moyens violens, le même goût qu'eux, et il ne devait pas partager
+leur impatience brutale. Habitué à tout faire par la parole, et respectant
+davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il
+dénoncerait les comités, et demanderait leur renouvellement. S'il
+réussissait par cette voie de douceur, il était maître absolu, sans danger,
+et sans soulèvement. S'il ne réussissait pas, ce moyen pacifique n'excluait
+pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai
+avait été précédé de discours réitérés, de sommations respectueuses, et ce
+n'était qu'après avoir demandé, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger.
+Il résolut donc d'employer les mêmes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord
+présenter une pétition par les jacobins, de prononcer après un grand
+discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces
+moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force
+armée de Paris. Mais il espérait du reste n'être pas réduit à renouveler la
+scène du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de
+respect envers la convention, pour le désirer.
+
+Depuis quelque temps il travaillait à un discours volumineux, où il
+s'attachait à dévoiler les abus du gouvernement, et à rejeter tous les maux
+qu'on lui imputait sur ses collègues. Il écrivit à Saint-Just de revenir de
+l'armée; il retint son frère qui aurait dû partir pour la frontière
+d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour
+l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extrêmes, divers
+incidens vinrent augmenter l'agitation générale. Un nommé Magenthies fit
+une pétition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se
+permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononcé.
+Enfin, un comité révolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques
+ouvriers qui s'étaient enivrés. Ces deux faits donnaient lieu à beaucoup de
+propos contre Robespierre; on disait que son Être suprême allait devenir
+plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientôt l'inquisition
+rétablie pour le déisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se
+hâta de dénoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate payé par
+l'étranger pour déconsidérer les croyances adoptées par la convention; il
+le fit même livrer au tribunal révolutionnaire. Usant enfin de son bureau
+de police, il fit arrêter tous les membres du comité révolutionnaire de
+l'Indivisibilité.
+
+L'événement approchait, et il paraît que les membres du comité de salut
+public, Barrère surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable
+collègue; mais il était devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre
+avec lui. Barrère, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en
+se jetant sur un siège: «Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande
+Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis,
+Barras, Fréron, Legendre, Monestier, Dubois-Crancé, Fouché, Cambon, et
+toute la _séquelle dantoniste_, à la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais
+Léonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir.» On voit
+que Robespierre exigeait même le sacrifice de quelques membres du comité de
+sûreté générale, et dès lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait
+rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires
+de Robespierre n'aurait osé prendre l'initiative; les membres des comités
+attendaient d'être dénoncés; les montagnards proscrits attendaient qu'on
+leur demandât leur tête; tous voulaient se laisser attaquer avant de se
+défendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre
+commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la
+demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens
+défendant et leur vie, et même celle des autres; car on ne pouvait plus
+prévoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule.
+
+Tout était préparé, et les premiers mouvemens commencèrent le 3 thermidor
+aux Jacobins. Parmi les affidés de Robespierre se trouvait un nommé Sijas,
+adjoint de la commission du mouvement des armées. On en voulait à cette
+commission pour avoir ordonné la sortie successive d'un grand nombre de
+compagnies de canonniers, et pour avoir diminué ainsi la force armée de
+Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nommé
+Sijas commença par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la
+commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni à Carnot
+ni au comité de salut public, furent adressés à ce chef de la commission.
+Sijas prétendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'était de s'adresser à la
+convention, et de lui dénoncer Pyle. Un autre jacobin dénonça un des agens
+du comité de sûreté générale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il
+fallait remonter plus haut, et faire à la convention nationale une adresse
+sur toutes les machinations qui menaçaient de nouveau la liberté. «Je vous
+invite, dit-il, à lui présenter vos réflexions. Elle est pure; elle ne se
+laissera pas subjuguer par quatre ou cinq scélérats. Quant à moi, je
+déclare qu'ils ne me subjugueront pas.»
+
+La proposition de Couthon fut aussitôt adoptée. On rédigea la pétition;
+elle fut approuvée le 5, et présentée le 7 thermidor à la convention.
+
+Le style de cette pétition était, comme toujours, respectueux dans la
+forme, mais impérieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient
+_déposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle
+répétait les déclamations accoutumées contre l'étranger et ses complices,
+contre le système d'indulgence, contre les craintes répandues à dessein de
+diviser la représentation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour
+rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions
+précises, mais elle disait d'une manière générale: «Vous ferez trembler les
+traîtres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous
+maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute
+sa pureté ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu
+est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir
+et sa gloire à respecter et à défendre ses représentans jusqu'à la mort.»
+C'était dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre,
+ou vous ne serez ni respectés ni défendus. La lecture de cette pétition fut
+écoutée avec un morne silence. On n'y fit aucune réponse. À peine
+était-elle achevée, que Dubois-Crancé monta à la tribune, et sans parler de
+la pétition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait
+depuis six mois, de l'injustice dont on avait payé ses services, et demanda
+que le comité de salut public fût chargé de faire un rapport sur son
+compte, quoique dans ce comité, dit-il, se trouvassent deux de ses
+accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il
+demandait, sans ajouter une seule réflexion, et toujours au milieu du même
+silence. Barrère lui succéda à la tribune; il vint faire un grand rapport
+sur l'état comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est
+certain que la différence était immense, et que si on comparait la France
+déchirée à la fois par le royalisme, le fédéralisme et l'étranger, à la
+France victorieuse sur toutes les frontières et maîtresse des Pays-Bas, on
+ne pouvait s'empêcher de rendre des actions de grâces au gouvernement qui
+avait opéré ce changement en une année. Ces éloges donnés au comité étaient
+la seule manière dont Barrère osât indirectement attaquer Robespierre; il
+le louait même expressément dans son rapport. A propos des agitations
+sourdes qu'on voyait régner et des cris imprudens de quelques perturbateurs
+qui demandaient un 31 mai, il disait «qu'un représentant qui jouissait
+d'une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux, par ses
+principes imperturbables d'indépendance et de liberté, avait réfuté avec
+chaleur ces propos contre-révolutionnaires.» La convention écouta ce
+rapport, et chacun se sépara ensuite dans l'attente de quelque événement
+important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni
+s'expliquer.
+
+Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se décida à prononcer son fameux
+discours. Tous ses agens étaient disposés, et Saint-Just arrivait dans la
+journée. La convention, en le voyant paraître à cette tribune où il ne se
+montrait que rarement, s'attendait à une scène décisive. On l'écouta avec
+un morne silence. «Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux
+flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens point
+réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais je veux
+étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule
+force de la vérité. Je vais défendre devant vous votre autorité outragée et
+la liberté violée. Je me défendrai moi-même: vous n'en serez pas surpris,
+vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de
+l'innocence outragée n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez
+pas que cette cause ne vous est point étrangère.» Robespierre fait ensuite
+le tableau des agitations qui ont régné depuis quelque temps, des craintes
+qui ont été répandues, des projets qu'on a supposés au comité et à lui
+contre la convention.
+
+«Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui
+l'a défendue au péril de sa vie? Qui s'est dévoué pour l'arracher aux mains
+des factions?» Robespierre répond que c'est lui; et il appelle avoir
+défendu la convention contre les factions, d'avoir arraché de son sein
+Brissot, Vergniaud, Gensonné, Pétion, Barbaroux, Danton, Camille
+Desmoulins, etc. Après les preuves de dévouement qu'il a données, il
+s'étonne que des bruits sinistres aient été répandus. «Est-il vrai, dit-il,
+qu'on ait colporté des listes odieuses où l'on désignait pour victimes un
+certain nombre de membres de la convention, et qu'on prétendait être
+l'ouvrage du comité de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on
+ait osé supposer des séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont
+jamais existé, des arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on
+ait cherché à persuader à un certain nombre de représentans irréprochables
+que leur perte était résolue? à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient
+payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse
+humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
+l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de
+membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et
+les preuves en sont au comité de salut public!»
+
+Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portée en masse contre les
+comités, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donné son
+nom à tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on
+enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait:
+_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient
+succombé, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonné_; que si des agens
+nombreux du comité de sûreté générale étendaient partout leurs vexations et
+leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une
+loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui
+les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a présenté comme l'auteur de tous les maux
+pour le perdre, qu'on l'a appelé un tyran, et que le jour de la fête à
+l'Être suprême, ce jour où la convention a frappé d'un même coup l'athéisme
+et le despotisme sacerdotal, où elle a rattaché à la révolution tous les
+coeurs généreux, ce jour enfin de félicité et de pure ivresse, le président
+de la convention nationale, parlant au peuple assemblé, a été insulté par
+des hommes coupables, et que ces hommes étaient des représentans. On l'a
+appelé un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en
+parlant le langage de la vérité. «Et que prétendez-vous, s'écrie-t-il, vous
+qui voulez que la vérité soit sans force dans la bouche des représentans du
+peuple français? La vérité sans doute a sa puissance, elle a sa colère, son
+despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent
+avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et
+qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée d'imiter les
+foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la
+sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la
+liberté, un martyr vivant de la république, la victime autant que l'ennemi
+du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes,
+les plus légitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un
+homme est calomnié dès qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs
+forfaits; on me fait à moi un crime de mon zèle. Ôtez-moi ma conscience, je
+suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas même des droits de
+citoyen, que dis-je? il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs
+d'un représentant du peuple.»
+
+Robespierre se défend ainsi par des déclamations subtiles et diffuses, et,
+pour la première fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme
+ennuyée de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la
+question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il
+critique d'abord avec une méchanceté inique le système financier. Auteur de
+la loi du 22 prairial, il s'étend avec une pitié profonde sur la loi des
+rentes viagères; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble
+s'élever, en disant que les intrigans ont entraîné la convention dans des
+mesures violentes. «Dans les mains de qui sont vos finances? dans les
+mains, s'écrie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des
+Mallarmé, des Ramel.» Il passe ensuite à la guerre, il parle avec dédain de
+ces victoires, «qu'on vient décrire avec une _légèreté académique_, comme
+si elles n'avaient coûté ni sang ni travaux. Surveillez, s'écrie-t-il,
+surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et
+vous laissent à vos divisions intestines; songez à la fin de la campagne.
+On a semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est
+protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration militaire
+s'enveloppe d'une autorité suspecte. Ces vérités valent bien des
+épigrammes.» Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrère; il
+laissait à Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce
+misérable répandait sur toutes choses le fiel dont il était dévoré. Ensuite
+il s'étend sur le comité de sûreté générale, sur la foule de ses agens, sur
+leurs cruautés, sur leurs rapines; il dénonce Amar et Jagot comme s'étant
+emparés de la police, et faisant tout pour décrier le gouvernement
+révolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a débitées à la
+tribune à propos de Catherine Théot, et prétend qu'on a voulu supposer de
+feintes conjurations pour en cacher de réelles. Il montre les deux comités
+comme livrés à des intrigues, et engagés en quelque sorte dans les projets
+de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien
+que le _gouvernement révolutionnaire_, mais seulement encore le principe,
+et non l'exécution. Le principe est à lui, c'est lui qui a fait instituer
+ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le dépravent.
+
+Tel est le sens des volumineuses déclamations de Robespierre. Enfin il
+termine par ce résumé: «Disons qu'il existe une conspiration contre la
+liberté publique, qu'elle doit sa force à une coalition criminelle qui
+intrigue au sein même de la convention; que cette coalition a des complices
+au sein du comité de sûreté générale, et dans les bureaux de ce comité
+qu'ils dominent; que les ennemis de la république ont opposé ce comité au
+comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernemens; que des
+membres du comité de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
+ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le
+remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du comité de
+sûreté générale, épurer ce comité lui-même et le subordonner au comité de
+salut public, épurer le comité de salut public lui-même, constituer le
+gouvernement sous l'autorité suprême de la convention nationale, qui est le
+centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de
+l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la
+justice et de la liberté. Tels sont les principes. S'il est impossible de
+les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
+principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que
+je doive le taire; car que peut-on objecter à un homme qui a raison, et qui
+sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour
+le gouverner. Le temps n'est point encore arrivé où les hommes de bien
+pourront servir impunément la patrie.»
+
+Robespierre avait commencé son discours dans le silence, il l'achève dans
+le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le
+regardant. Ces députés, autrefois si empressés, sont devenus de glace; ils
+n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis
+que les tyrans, divisés entre eux, les prennent pour juges. Tous les
+visages sont devenus impénétrables. Une espèce de rumeur sourde s'élève peu
+à peu dans l'assemblée; mais personne n'ose encore prendre la parole.
+Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus énergiques de
+Robespierre, se présente le premier, mais c'est pour demander l'impression
+du discours, tant les plus hardis hésitent encore à livrer l'attaque.
+Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer à l'impression, en disant que ce discours
+renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux
+comités. Barrère, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en
+disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'élance à la
+tribune, indigné de voir une contestation au lieu d'un élan d'enthousiasme,
+et réclame non seulement l'impression, mais l'envoi à toutes les communes
+et à toutes les armées. Il a besoin, dit-il, d'épancher son coeur ulcéré,
+car depuis quelque temps on abreuve de dégoûts les députés les plus fidèles
+à la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser
+encore; et cependant, s'il croyait avoir contribué à la perte d'un seul
+innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon réveillèrent
+tout ce qui restait de soumission dans l'assemblée; elle vota l'impression
+et l'envoi du discours à toutes les municipalités.
+
+Les adversaires de Robespierre allaient avoir le désavantage; mais Vadier,
+Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour répondre
+aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimés par le danger, et
+la lutte commence. Tous veulent parler à la fois. On fixe le tour de
+chacun. Vadier est admis le premier à s'expliquer. Il justifie le comité de
+sûreté générale, et soutient que le rapport de Catherine Théot avait pour
+objet de révéler une conspiration réelle, profonde, et il ajoute d'un ton
+significatif qu'il a des pièces pour en prouver l'importance et le danger.
+Cambon justifie ses lois de finances, et sa probité, qui était
+universellement connue et admirée dans un poste où les tentations étaient
+si grandes. Il parle avec son impétuosité ordinaire; il prouve que les
+agioteurs ont seuls pu être lésés par ses lois de finances, et rompant
+enfin la mesure observée jusque-là: «Il est temps, s'écrie-t-il, de dire la
+vérité tout entière. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'être rendu maître
+en quelque chose? l'homme qui s'était rendu maître de tout, l'homme qui
+paralysait votre volonté, c'est celui qui vient de parler, c'est
+Robespierre.» Cette véhémence déconcerte Robespierre: comme s'il avait été
+accusé d'avoir fait le tyran en matière de finances, il dit qu'il ne s'est
+jamais mêlé de finances, qu'il n'a donc jamais pu gêner la convention en
+cette matière, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a
+pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifié de
+fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de
+mettre toutes les vérités en évidence; il parle de la retraite de
+Robespierre des comités, du déplacement des compagnies de canonniers, dont
+on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permît d'en faire sortir
+vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime
+mieux que son cadavre serve de marche-pied à un ambitieux que d'autoriser
+ses attentats par son silence. Il demande le rapport du décret qui ordonne
+l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,
+qui a voulu le faire passer pour auteur des journées de septembre; il veut
+que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six députés, dont
+ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.
+Aussitôt la même chose est réclamée de toutes parts. Robespierre répond
+avec hésitation qu'il est venu dévoiler des abus, et qu'il ne s'est pas
+chargé de justifier ou d'accuser tel ou tel. «Nommez, nommez les individus!
+s'écrie-t-on.» Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le
+courage de déposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait
+utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:
+«Vous qui prétendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la vérité.
+Nommez, nommez les individus.» La confusion augmente. On revient à la
+question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux
+comités. Barrère, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le
+renvoi aux comités, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demandé le
+contraire. Enfin la convention révoque sa décision, et déclare que le
+discours de Robespierre, au lieu d'être imprimé, sera renvoyé à l'examen
+des deux comités.
+
+Cette séance était un événement vraiment extraordinaire. Tous les députés,
+habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait
+jamais eu que de la morgue et point d'audace, était surpris, dépité,
+abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fidèles jacobins
+pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y était déjà
+instruit de l'événement, et on l'attendait avec impatience. A peine
+paraît-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les
+mêmes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie
+encore deux grandes heures à le leur répéter. A chaque instant il est
+interrompu par des cris et des applaudissemens frénétiques. A peine a-t-il
+achevé, qu'il ajoute quelques paroles d'épanchement et de douleur. «Ce
+discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.
+Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des méchans est tellement forte que je ne
+puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret; je vous laisse
+ma mémoire; elle vous sera chère, et vous la défendrez.» A ces paroles, on
+s'écrie qu'il n'est pas temps de craindre et de désespérer, qu'au contraire
+on vengera le père de la patrie de tous les méchans réunis. Henriot, Dumas,
+Coffinhal, Payan, l'entourent, et se déclarent tout prêts à agir. Henriot
+dit qu'il connaît encore le chemin de la convention. «Séparez, leur dit
+Robespierre, les méchans des hommes faibles; délivrez la convention des
+scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,
+comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberté! Si malgré
+tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire
+la ciguë avec calme.--Robespierre, s'écrie un député, je la boirai avec
+toi!» Couthon propose à la société un nouveau scrutin épuratoire, et veut
+qu'on expulse à l'instant même les députés qui ont voté contre Robespierre;
+il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition
+est adoptée au milieu d'un tumulte épouvantable. Collot-d'Herbois essaie de
+présenter quelques réflexions, on l'accable de huées; il parle de ses
+services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,
+on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les députés présens et
+désignés par Couthon sont chassés; quelques-uns même sont battus. Collot se
+sauve au milieu des couteaux dirigés contre lui. La société se trouvait
+augmentée ce jour-là de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de
+trouble, pénétraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils
+joignaient aux paroles la violence; et ils étaient même tout prêts à y
+ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui était homme d'exécution,
+proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allât sur-le-champ enlever
+tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils étaient en ce moment même
+réunis ensemble dans les comités dont ils étaient membres. On aurait ainsi
+terminé la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y
+opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait
+suivre tous les procédés du 31 mai. On avait déjà fait une pétition
+solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de
+l'armée, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de
+nouveau, et, si on ne réussissait pas, les magistrats du peuple, réunis
+pendant ce temps à la commune, et appuyés par la force armée des sections,
+déclareraient que le peuple était rentré dans sa souveraineté, et
+viendraient délivrer la convention des scélérats qui l'égaraient. Le plan
+se trouvait ainsi tracé par les précédens. On se sépara en se promettant
+pour le lendemain, Robespierre d'être à la convention, les jacobins dans
+leur salle, les magistrats municipaux à la commune, et Henriot à la tête
+des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'école de Mars,
+dont le commandant, Labretèche, était dévoué à la cause de la commune.
+
+Telle fut cette journée du 8 thermidor, la dernière de la tyrannie
+sanglante qui s'était appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,
+l'horrible machine révolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siégea,
+des victimes furent conduites à l'échafaud. Dans le nombre étaient deux
+poètes célèbres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune André Chénier,
+qui laissa d'admirables ébauches, et que la France regrettera autant que
+tous ces jeunes hommes de génie, orateurs, écrivains, généraux, dévorés par
+l'échafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur
+la fatale charrette, en répétant des vers de Racine. Le jeune André, en
+montant à l'échafaud, poussa le cri du génie arrêté dans sa carrière:
+_Mourir si jeune!_ s'écria-t-il en se frappant le front; _il y avait
+quelque chose là!_
+
+Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea à
+recueillir ses forces. Les comités s'étaient réunis, et délibéraient sur
+les grands événemens de la journée et sur ceux du lendemain. Ce qui venait
+de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient
+les triumvirs, et que le lendemain on aurait à lutter contre toutes les
+forces de la commune. Faire arrêter ces deux principaux chefs eût été le
+plus prudent, mais les comités hésitaient encore; ils voulaient, ne
+voulaient pas; ils se sentaient comme une espèce de regret d'avoir commencé
+la lutte. Ils voyaient que si la convention était assez forte pour vaincre
+Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient
+arrachés aux coups de leur rival, mais dépossédés de la dictature.
+S'entendre avec lui eût bien mieux valu sans doute; mais il n'était plus
+temps. Robespierre s'était bien gardé de se rendre au milieu d'eux, après
+la séance des jacobins. Saint-Just, arrivé de l'armée depuis quelques
+heures, les observait. Il était silencieux. On lui demanda le rapport dont
+on l'avait chargé dans la dernière entrevue, et on voulut en entendre la
+lecture; il répondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donné à lire
+à l'un de ses collègues. On lui demanda d'en faire au moins connaître la
+conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrité
+de la scène qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. «Que se passe-t-il aux
+Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? réplique Collot avec colère;
+n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combiné ensemble
+tous vos projets? Je le vois, vous avez formé un infâme triumvirat, vous
+voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas
+long-temps du fruit de vos crimes.» Alors s'approchant de Saint-Just avec
+véhémence: «Tu veux, lui dit-il, nous dénoncer demain matin; tu as ta poche
+pleine de notes contre nous, montre-les....» Saint-Just vide ses poches, et
+assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just
+qu'il vienne à onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le
+lire à l'assemblée. Les comités, avant de se séparer, conviennent de
+demander à la convention la destitution d'Henriot, et l'appel à la barre du
+maire et de l'agent national.
+
+Saint-Just courut à la hâte écrire son rapport qui n'était pas encore
+rédigé, et dénonça avec plus de brièveté et de force que ne l'avait fait
+Robespierre, la conduite des comités envers leurs collègues,
+l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et
+les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporté l'armée de Pichegru
+sur les côtes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes à
+Jourdan. Ce rapport était aussi perfide, mais bien autrement habile que
+celui de Robespierre. Saint-Just résolut de le lire à la convention sans le
+montrer aux comités.
+
+Tandis que les conjurés se concertaient entre eux, les montagnards, qui
+jusqu'ici s'étaient bornés à se communiquer leurs craintes, mais qui
+n'avaient pas formé de complot, couraient les uns chez les autres, et se
+promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une manière plus
+formelle, et de le faire décréter s'il était possible. Il leur fallait pour
+cela le concours des députés de la Plaine, qu'ils avaient souvent menacés,
+et que Robespierre, affectant le rôle de modérateur, avait autrefois
+défendus. Ils avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent
+cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous
+trois constituans, dont l'exemple devait décider les autres. Ils leur
+dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore
+Robespierre, s'ils ne consentaient à voter contre lui. Repoussés d'abord
+ils revinrent à la charge jusqu'à trois fois, et obtinrent enfin la
+promesse désirée. On courut encore toute la matinée du 9; Tallien promit de
+livrer la première attaque, et demanda seulement qu'on osât le suivre.
+
+Chacun courait à son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,
+étaient à la commune. Henriot était à cheval avec ses aides-de-camp, et
+parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commencé une séance
+permanente. Les députés, debout dès le matin, s'étaient rendus à la
+convention avant l'heure accoutumée. Ils parcouraient les couloirs en
+tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacité, pour les
+décider en leur faveur. Il était onze heures et demie. Tallien, à l'une des
+portes de la salle, parlait à quelques-uns de ses collègues, lorsqu'il voit
+entrer Saint-Just, qui monte à la tribune: «C'est le moment, s'écrie-t-il,
+entrons!» On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence
+l'ouverture de cette scène, l'une des plus grandes de notre orageuse
+république.
+
+Saint-Just, qui a manqué à la parole donnée à ses collègues, et qui n'est
+pas allé leur lire son rapport, est à la tribune. Les deux Robespierre,
+Lebas, Couthon, sont assis à côté les uns des autres. Collot-d'Herbois est
+au fauteuil. Saint-Just se dit chargé par les comités de faire un rapport,
+et obtient la parole. Il débute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et
+qu'il n'appartient qu'à la vérité; que la tribune pourra être pour lui,
+comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpéienne, mais qu'il n'en dira pas
+moins son opinion tout entière sur les divisions qui ont éclaté. Tallien
+lui laisse à peine achever ces premières phrases, et demande la parole pour
+une motion d'ordre. Il l'obtient. «La république, dit-il, est dans l'état
+le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empêcher de verser des
+larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isolé, et a dénoncé
+ses collègues, un autre vient en faire de même aujourd'hui. C'est assez
+aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entièrement déchiré.»
+A peine ces paroles sont-elles prononcées que les applaudissemens éclatent,
+se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisième fois.
+C'était le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.
+Billaud-Varennes, qui s'est emparé de la tribune après Tallien, dit que les
+jacobins ont tenu la veille une séance séditieuse, où se trouvaient des
+assassins apostés, qui ont annoncé le projet d'égorger la convention. Une
+indignation générale se manifeste. «Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je
+vois dans les tribunes un des hommes qui menaçaient hier les députés
+fidèles. Qu'on le saisisse!» On s'en empare aussitôt, et on le livre aux
+gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de
+parler au nom des comités, parce qu'il ne leur a pas communiqué son
+rapport; que c'est le moment pour l'assemblée de ne pas mollir, car elle
+périra si elle est faible. «Non, non, s'écrient les députés en agitant
+leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne périra pas!» Lebas réclame
+la parole, que Billaud n'a pas cédée encore; il s'agite, et fait du bruit
+pour l'obtenir. Sur la demande de tous les députés, il est rappelé à
+l'ordre. Il veut insister de nouveau. «A l'Abbaye le séditieux!» s'écrient
+plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun
+ménagement, dit que Robespierre a toujours cherché à dominer les comités;
+qu'il s'est retiré lorsqu'on a résisté à sa loi du 22 prairial, et à
+l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble
+Lavalette, conspirateur à Lille, dans la garde nationale; qu'il a empêché
+l'arrestation d'Henriot, complice d'Hébert, pour s'en faire une créature;
+qu'il s'est opposé en outre à l'arrestation d'un secrétaire du comité, qui
+avait volé cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de
+son bureau de police, le meilleur comité révolutionnaire de Paris; qu'il a
+toujours fait en tout sa volonté, et qu'il a voulu se rendre maître absolu.
+Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais
+qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les
+Dumas, les Coffinhal se sont promis de décimer la convention nationale.
+Tandis que Billaud énumérait ces griefs, l'assemblée laissait échapper par
+intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colère,
+avait quitté son siège et gravi l'escalier de la tribune. Placé derrière
+Billaud, il demandait la parole au président avec une extrême violence. Il
+saisit le moment où Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus
+vivement. «A bas le tyran! à bas le tyran!» s'écrie-t-on dans toutes les
+parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'élève, et annonce que
+l'assemblée ose enfin lui donner le nom qu'il méritait. Tandis qu'il
+insiste, Tallien, qui s'est élancé à la tribune, réclame la parole, et
+l'obtient avant lui. «Tout à l'heure, dit-il, je demandais que le voile fût
+entièrement déchiré; je m'aperçois qu'il vient de l'être. Les conspirateurs
+sont démasqués.
+
+Je savais que ma tête était menacée, et jusqu'ici j'avais gardé le silence;
+mais hier j'ai assisté à la séance des jacobins, j'ai vu se former l'armée
+du nouveau Cromwell, j'ai frémi pour la patrie, et je me suis armé d'un
+poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage
+de le décréter d'accusation.» En achevant ces mots, Tallien montre son
+poignard, et l'assemblée le couvre d'applaudissemens. Il propose alors
+l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y
+ajouter celle du président Dumas, et du nommé Boulanger, qui, la veille, a
+été l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On décrète
+sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.
+
+Barrère entre dans ce moment, pour faire à l'assemblée les propositions que
+le comité a délibérées dans la nuit avant de se séparer. Robespierre, qui
+n'avait pas quitté la tribune, profite de cet intervalle pour demander
+encore la parole. Ses adversaires étaient décidés à la lui refuser, de peur
+qu'un reste de crainte et de servilité ne se réveillât à sa voix. Placés
+tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,
+tandis que Robespierre se tourne tantôt vers le président, tantôt vers
+l'assemblée: «A bas! à bas le tyran!» s'écrient-ils avec des voix de
+tonnerre. Barrère obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que
+cet homme, qui par vanité avait voulu jouer un rôle, et qui, par faiblesse,
+tremblait maintenant de s'en être donné un, avait deux discours dans sa
+poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comités. Il développe la
+proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de
+commandant-général, de rétablir l'ancienne loi de la législative, par
+laquelle chaque chef de légion commandait à son tour la force armée de
+Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national à la barre, pour y
+répondre de la tranquillité de la capitale. Ce décret est adopté
+sur-le-champ, et un huissier va le communiquer à la commune au milieu des
+plus grands périls.
+
+Lorsque le décret proposé par Barrère a été adopté, on reprend
+l'énumération des torts de Robespierre; chacun vient à son tour lui faire
+un reproche. Vadier, qui voulait avoir découvert une conspiration
+importante en saisissant Catherine Théot, rapporte, ce qu'il n'avait pas
+dit la veille, que dom Gerle possédait un certificat de civisme signé par
+Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre
+dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chéri. Il s'étend ensuite
+sur l'espionnage dont les comités étaient entourés, avec la diffusion d'un
+vieillard et une lenteur qui ne convenait pas à l'agitation du moment.
+Tallien, impatient, remonte à la tribune et prend encore la parole, en
+disant qu'il faut ramener la question à son véritable point. En effet, on
+avait décrété Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appelé Robespierre un
+tyran, mais on n'avait pris aucune résolution décisive. Tallien fait
+observer que ce n'est pas à quelques détails de la vie de cet homme, appelé
+un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.
+Alors, il commence un tableau énergique de la conduite de ce rhéteur lâche,
+orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoqué de colère,
+l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: «Il faut en finir;
+l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce
+dénonciateur!--L'accusation! l'accusation!» crient une foule de députés.
+Louchet se lève, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. «Oui,
+oui, répondent cent voix.» Robespierre le jeune dit de sa place: «Je
+partage les crimes de mon frère, unissez-moi à lui.» On fait à peine
+attention à ce dévouement. «L'arrestation! l'arrestation!» crie-t-on
+encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cessé d'aller de sa
+place au bureau, et du bureau à sa place, s'approche de nouveau du
+président et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplaçait
+Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui répond qu'en agitant sa sonnette.
+Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis
+glacés ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.
+«C'est à vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est à vous que je
+m'adresse et non aux brigands.» On détourne la tête, ou on le menace.
+Enfin, il se reporte encore vers le président, et s'écrie: «Pour la
+dernière fois, président des assassins, je te demande la parole.» Il
+prononce ces derniers mots d'une voix étouffée et presque éteinte. «Le sang
+de Danton t'étouffe,» lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de
+cette lutte, se lève et dit: «Président, est-ce que cet homme sera encore
+long-temps le maître de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur à abattre!
+ajoute Fréron.--Aux voix! aux voix!» s'écrie Loseau. L'arrestation tant
+proposée est enfin mise aux voix et décrétée au milieu d'un tumulte
+épouvantable. A peine le décret est-il rendu, que de tous les côtés de la
+salle on se lève en criant: Vive la liberté! vive la république! les tyrans
+ne sont plus!
+
+Une foule de membres se lèvent, et disent qu'ils ont entendu voter pour
+l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitôt
+on les ajoute au décret. Lebas demande à y être adjoint; on lui accorde sa
+demande ainsi qu'à Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une
+telle appréhension, que les huissiers de la salle n'avaient pas osé se
+présenter pour les traduire à la barre. En voyant qu'ils étaient restés sur
+leurs sièges, on demande pourquoi ils ne descendent pas à la place des
+accusés; le président répond que les huissiers n'ont pas pu faire exécuter
+l'ordre. Le cri: A la barre! à la barre! devient aussitôt général. Les cinq
+accusés y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et méprisant,
+les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils
+étaient enfin à cette place où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot,
+Pétion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collègues,
+pleins ou de vertu, ou de génie, ou de courage.
+
+Il était cinq heures. L'assemblée avait déclaré la séance permanente; mais
+en ce moment, accablée de fatigue, elle prend la résolution dangereuse de
+suspendre la séance jusqu'à sept pour se donner un peu de repos. Les
+députés se séparent alors, et laissent ainsi à la commune, si elle a
+quelque audace, la faculté de fermer le lieu de leurs séances et de
+s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accusés sont conduits au
+comité de sûreté générale et interrogés par leurs collègues en attendant
+d'être traduits dans les prisons.
+
+Pendant que ces événemens si importans[1] se passaient dans la convention,
+la commune était restée dans l'attente. L'huissier Courvol était allé lui
+signifier le décret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire
+et l'agent national à la barre. Il avait été fort mal accueilli. Ayant
+demandé un reçu, le maire lui avait répondu: _Un jour comme aujourd'hui on
+ne donne pas de reçu. Va à la convention, va lui dire que nous saurons le
+maintenir et dis à Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.
+Le maire s'était exprimé ensuite devant le conseil général de la manière la
+plus mystérieuse sur le motif de la réunion; il ne parla que du décret qui
+ordonnait à la commune de veiller à la tranquillité de Paris; il rappela
+les époques où cette commune avait déployé un grand courage, désignant
+assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant après le maire,
+avait proposé d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,
+où se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter à
+_se réunir à ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait rédigé
+une adresse dans laquelle on disait que des scélérats opprimaient
+_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit décréter le dogme consolateur de
+l'Être suprême et de l'immortalité de l'ame; Saint-Just, cet apôtre de la
+vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen
+vertueux qui n'a que le coeur et la tête de vivans, mais qui les a brûlans
+de patriotisme_. Aussitôt après, on avait arrêté que les sections seraient
+convoquées, que les présidens et les commandans de la force armée seraient
+mandés à la commune pour y recevoir ses ordres. Une députation avait été
+envoyée aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et
+qu'ils envoyassent au conseil général leurs membres les plus énergiques et
+un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans énoncer encore
+l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait
+ouvertement à ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq députés, et
+c'est pourquoi elle gardait encore quelque réserve.
+
+Pendant ce temps, Henriot était monté à cheval et courait les rues de
+Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrêté cinq représentans; alors
+il se met à exciter le peuple, en criant que des scélérats oppriment les
+députés fidèles, qu'ils ont arrêté Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce
+misérable était à moitié ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait
+son sabre comme un frénétique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine
+pour soulever les ouvriers, qui comprenaient à peine ce qu'il voulait dire,
+et qui d'ailleurs commençaient à s'apitoyer en voyant passer tous les jours
+de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les
+charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait
+entourées; et comme Robespierre était supposé l'auteur de tous les
+meurtres, on s'imaginait que, lui arrêté, les exécutions devaient finir. On
+voulait, en conséquence, faire rebrousser chemin aux condamnés. Henriot,
+survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette
+dernière exécution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au
+Luxembourg, et ordonne à la gendarmerie de se réunir à la place de la
+maison commune. Il prend un détachement à sa suite, descend le long des
+quais pour se rendre à la place du Carrousel et aller délivrer les
+prisonniers qui se trouvaient au comité de sûreté générale. En courant sur
+les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme
+qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'écrie:
+«Gendarmes, arrêtez ce brigand, il n'est plus votre général!» Un
+aide-de-camp lui répond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et
+se jette dans la rue Saint-Honoré; arrivé sur la place du Palais-Égalité
+(Palais-Royal), il aperçoit Merlin de Thionville, et pousse à lui en
+criant: «Arrêtez ce coquin! c'est un de ceux qui persécutent les
+représentans fidèles!» On s'empare aussitôt de Merlin, on le maltraite et
+on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National,
+Henriot fait mettre pied à terre à ceux qui l'accompagnent, et veut
+pénétrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entrée et
+croisent la baïonnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit:
+«Gendarmes, arrêtez ce rebelle; un décret de la convention vous l'ordonne!»
+Aussitôt on entoure Henriot, on le désarme, lui et plusieurs de ses
+aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comité de
+sûreté générale, auprès de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas.
+
+[Illustration: LA DERNIÈRE CHARRETTE.]
+
+Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses décrets, hardiment
+rendus, étaient heureusement exécutés; mais la commune et les jacobins, qui
+n'avaient pas encore proclamé ouvertement l'insurrection, allaient éclater
+maintenant, et réaliser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la
+convention suspendait imprudemment sa séance, la commune faisait de même,
+et le temps était perdu pour tout le monde.
+
+Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'à six heures. A cette reprise de
+la séance, l'arrestation des cinq députés et d'Henriot était connue. Le
+conseil, à cette nouvelle, ne se contient plus, et déclare qu'il s'insurge
+contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire périr ses défenseurs.
+Il ordonne de sonner le tocsin à l'Hôtel-de-Ville et dans toutes les
+sections. Il députe un de ses membres dans chacune d'elles, pour les
+pousser à l'insurrection, et les décider à envoyer leurs bataillons à la
+commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrières, et enjoint à tous
+les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient
+présentés. Enfin il nomme une commission exécutive de douze membres, dans
+laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et
+user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait
+déjà réuni sur la place de la commune quelques bataillons des sections,
+plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie.
+On commence à faire prêter le serment aux commandans des bataillons
+actuellement réunis. Ensuite on ordonne à Coffinhal de se rendre avec
+quelques cents hommes à la convention, pour délivrer les prisonniers.
+
+Déjà Robespierre aîné avait été conduit au Luxembourg, Robespierre jeune à
+maison Lazare, Couthon à Port-Libre, Saint-Just aux Écossais, Lebas à la
+maison de justice du département. L'ordre donné par la commune aux
+concierges fut exécuté, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs
+de police s'en emparèrent, et les conduisirent en voiture à la mairie.
+Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de témoignages de
+dévouement, et on jura de mourir pour le défendre lui et tous les députés
+fidèles. Pendant ce temps, Henriot était seul resté au comité de sûreté
+générale. Coffinhal, vice-président des jacobins, y arriva le sabre à la
+main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comité,
+en chassa les membres, et délivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot,
+délivré, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux,
+s'élança sur l'un d'eux, et, avec assez de présence d'esprit, dit aux
+compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui,
+que le comité venait de le déclarer innocent, et de lui restituer le
+commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez
+nombreuse, se mit à donner des ordres contre la convention, et à préparer
+le siège de la salle.
+
+Il était sept heures du soir. La convention rentrait à peine en séance, et
+dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait,
+comme on vient de le voir, proclamé l'insurrection, envoyé des commissaires
+aux sections, réuni déjà autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers
+et de gendarmes, et délivré les prisonniers. Elle pouvait, avec de
+l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire révoquer ses
+décrets. Elle comptait en outre sur l'école de Mars, dont le commandant
+Labretèche lui était entièrement dévoué.
+
+Les députés s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les
+nouvelles de la soirée. Les membres des comités, incertains, effrayés, sont
+réunis dans une petite salle, à côté du bureau du président. Là, ils
+délibèrent sans savoir à quel parti s'arrêter. Plusieurs députés se
+succèdent à la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On
+rapporte que les prisonniers sont élargis, que la commune s'est réunie aux
+jacobins, qu'elle dispose déjà d'une force considérable, et que la
+convention va bientôt être assiégée. Bourdon propose de sortir en corps et
+de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer
+l'assemblée, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et
+fidèles montagnards prêts à la défendre, et il montre dans ce moment de
+péril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte à
+la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a
+égaré les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la
+convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place
+alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les
+premiers boulets, et dit en s'asseyant: «Représentans, voici le moment de
+mourir à notre poste. Des scélérats ont envahi le Palais-National.» A ces
+mots, tous les députés, dont les uns étaient debout, dont les autres
+erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un
+silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit
+épouvantable, et ne laissent après eux qu'un nuage de poussière. La
+convention reste abandonnée, et convaincue qu'elle va être égorgée, mais
+résolue à périr plutôt que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire
+de l'occasion sur les courages! Ces mêmes hommes si long-temps soumis au
+rhéteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait
+diriger contre eux, avec une sublime résignation. Des membres de
+l'assemblée entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se
+passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. «Hors la loi, hors
+la loi le brigand!» s'écrie-t-on dans la salle. On rend aussitôt le décret
+de mise hors la loi, et des députés vont le publier devant le
+Palais-National.
+
+Dans ce moment, Henriot, qui avait égaré les canonniers, et avait fait
+tourner les pièces contre la salle, voulait les engager à tirer. Il ordonne
+le feu, mais ceux-ci hésitent. Des députés s'écrient: «Canonniers, vous
+déshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi!» Les canonniers alors
+refusent positivement d'obéir à Henriot. Abandonné des siens, il n'a que le
+temps de tourner bride, et de s'enfuir à la commune.
+
+Ce premier danger passé, la convention met hors la loi les députés qui se
+sont soustraits à ses décrets, et tous les membres de la commune qui sont
+en révolte. Cependant, ce n'était pas tout. Si Henriot n'était plus à la
+place du Carrousel, les révoltés étaient encore à la commune avec toutes
+leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait
+obvier à ce grand péril. On délibérait sans agir. Dans la petite salle
+située derrière le bureau où se trouvaient les comités et beaucoup de
+représentans, on proposa de nommer un commandant de la force armée, pris
+dans le sein de l'assemblée. «Qui? demande-t-on.--Barras, répond une voix,
+et il aura le courage d'accepter.» Aussitôt Vouland court à la tribune, et
+propose de nommer le représentant Barras pour diriger la force armée. La
+convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres
+députés, pour commander sous ses ordres, Fréron, Ferrand, Rovère, Delmas,
+Bolleti, Léonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un
+membre de l'assemblée en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante,
+c'est de choisir des représentans pour aller éclairer les sections, et leur
+demander le secours de leurs bataillons. Cette dernière mesure était la
+plus nécessaire, car il était urgent de décider les sections incertaines ou
+trompées.
+
+Barras court vers les bataillons déjà réunis, pour leur signifier ses
+pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les députés envoyés
+aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart
+étaient incertaines; très peu tenaient pour la commune et pour Robespierre.
+Chacun avait horreur de ce système atroce qu'on imputait à Robespierre, et
+désirait un événement qui en délivrât la France. Cependant la crainte
+paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se décider. La commune,
+à laquelle les sections étaient habituées à obéir, les avait mandées, et
+quelques-unes, n'osant résister, avaient envoyé des commissaires, non pas
+pour adhérer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des
+événemens. Paris était dans l'incertitude et l'anxiété. Les parens des
+prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce régime cruel,
+sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux où
+régnait le bruit, et tâchaient de recueillir quelques nouvelles. Les
+malheureux détenus ayant aperçu de leurs fenêtres grillées beaucoup de
+mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose,
+mais ils tremblaient encore que ce nouvel événement n'aggravât leur sort.
+Cependant la tristesse des geôliers, des mots dits à l'oreille des faiseurs
+de listes, la consternation qui s'en était suivie, avaient un peu dissipé
+les doutes. Bientôt on avait su par des mots échappés que Robespierre était
+en péril; des parens étaient venus se placer sous les fenêtres des prisons,
+et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se
+réunissant avaient laissé éclater l'allégresse la plus vive. Les infâmes
+délateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects à part,
+s'étaient efforcés de se justifier, et de persuader qu'ils n'étaient pas
+les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables,
+disaient cependant avoir retranché des noms; l'un n'en avait donné que
+quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait détruit des
+listes entières. Dans leur effroi, ces misérables s'accusaient
+réciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.
+
+Les députés répandus dans les sections n'avaient pas eu de peine à
+l'emporter sur les obscurs envoyés de la commune. Les sections qui avaient
+acheminé leurs bataillons à l'Hôtel-de-Ville les rappelaient, les autres
+dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Déjà ce palais était
+suffisamment entouré. Barras vint l'annoncer à l'assemblée, et courut
+ensuite à la plaine des Sablons, pour remplacer Labretèche, qui était
+destitué, et amener l'école de Mars au secours de la convention.
+
+La représentation nationale se trouvait maintenant à l'abri d'un coup de
+main. En effet, c'était le cas de marcher sur la commune, et de prendre
+l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-même. On se décide à marcher sur
+l'Hôtel-de-Ville. Léonard Bourdon, qui était à la tête d'un grand nombre de
+bataillons, se met en marche. Au moment où il annonce qu'il va s'acheminer
+sur les rebelles. «Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que
+le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans.» Léonard
+Bourdon débouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
+Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armés des
+sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comité de salut public, nommé
+Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le
+décret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect
+qu'on avait contracté pour cette assemblée, au nom de qui tout se faisait
+depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de république,
+l'emportent. Les bataillons se séparent: les uns retournent chez eux, les
+autres se réunissent à Léonard Bourdon, et la place de la commune reste
+déserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour
+l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les
+avenues.
+
+On avait une telle idée de la résolution des conspirateurs, et on était si
+étonné de les voir presque immobiles dans l'Hôtel-de-Ville, qu'on hésitait
+à approcher. Léonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent miné
+l'Hôtel-de-Ville. Cependant il n'en était rien; ils délibéraient en
+tumulte, proposaient d'écrire aux armées et aux provinces, ne savaient pas
+au nom de qui ils devaient écrire, et n'osaient pas prendre un parti
+décisif. Si Robespierre eût osé, en homme d'action, se montrer et marcher
+sur la convention, elle eût été mise en péril. Mais il n'était qu'un
+rhéteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec
+lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux régime était
+arrivée; la convention était partout obéie, et les mises hors la loi
+produisaient un effet magique. Eût-il été doué d'une plus grande énergie,
+il aurait été découragé par ces circonstances, supérieures à toute force
+individuelle. Le décret de mise hors la loi frappa tout le monde de
+stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint à l'Hôtel-de-Ville.
+Payan, qui le reçut, le lut à haute voix, et, avec une grande présence
+d'esprit, ajouta à la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des
+tribunes_, ce qui n'était pas dans le décret. Contre son attente le peuple
+des tribunes s'échappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anathème
+lancé par la convention. Alors le plus grand découragement s'empara des
+conjurés. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers,
+mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'écria en jurant: «Comment! ces
+scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé il y a quelques heures,
+m'abandonnent maintenant!» Alors il remonte furieux pour annoncer cette
+nouvelle au conseil. Les conjurés sont plongés dans le désespoir; ils se
+voient abandonnés par leurs troupes, et cernés de tous côtés par celles de
+la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal,
+homme énergique, et qui avait été mal secondé, s'indigne contre Henriot, et
+lui dit: «Scélérat, c'est ta lâcheté qui nous a perdus.» Il se précipite
+sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenêtre. Le
+misérable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et
+empêchent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet;
+Robespierre jeune se jette par une fenêtre; Saint-Just reste calme et
+immobile, une arme à la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se
+décide enfin à terminer sa carrière, et trouve dans cette extrémité le
+courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant
+au-dessous de la lèvre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une
+blessure peu dangereuse.
+
+Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nommé Dulac, le gendarme Méda,
+et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de
+la commune, montent armés de sabres et de pistolets, et entrent dans la
+salle du conseil, à l'instant même où le bruit des deux coups de feu venait
+de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient ôter leur écharpe,
+mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera à s'en dépouiller. Tout
+le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des
+Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blessés
+sur des brancards, et on se rend triomphalement à la convention.... Il
+était trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la
+salle, et pénètrent jusque sous ses voûtes. Alors les cris de vive la
+liberté! vive la convention! à bas les tyrans! s'élèvent de toutes parts.
+Le président dit ces paroles: «Représentans, Robespierre et ses complices
+sont à la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant
+vous?--Non, non, s'écrie-t-on de tous côtés; au supplice les
+conspirateurs!»
+
+Robespierre est transporté avec les siens dans la salle du comité de salut
+public. On l'étend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la
+tête. Il conservait sa présence d'esprit, et paraissait impassible. Il
+avait un habit bleu, le même qu'il portait à la fête de l'Être suprême, des
+culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait
+laissé retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il
+l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui présentait de temps en
+temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il
+demeura ainsi plusieurs heures exposé à la curiosité et aux outrages d'une
+foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva
+lui-même, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil.
+Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il
+avait l'insensibilité et la sécheresse de l'orgueil humilié. Il ne
+répondait à aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just,
+Couthon et les autres, à la Conciergerie. Son frère et Henriot avaient été
+recueillis à moitié morts, dans les rues qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.
+
+La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater
+l'identité. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables
+comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal où ils avaient
+envoyé tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identité, et à
+quatre heures de l'après-midi il les fait conduire au supplice. La foule,
+qui depuis long-temps avait déserté le spectacle des exécutions, était
+accourue ce jour-là avec un empressement extrême. L'échafaud avait été
+élevé à la place de la Révolution. Un peuple immense encombrait la rue
+Saint-Honoré, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des
+victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprécations; beaucoup
+s'approchaient en demandant à voir Robespierre: les gendarmes le leur
+désignaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent
+arrivés à l'échafaud, les bourreaux montrèrent Robespierre à tout le
+peuple, ils détachèrent la bande qui entourait sa joue, et lui arrachèrent
+le premier cri qu'il eût poussé jusque-là. Il expira avec l'impassibilité
+qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le
+courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon était abattu; Henriot
+et Robespierre le jeune étaient presque morts de leurs blessures. Des
+applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule
+faisait éclater une joie extraordinaire. L'allégresse était générale dans
+Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on
+s'embrassait avec une espèce d'ivresse, et on payait jusqu'à 30 fr. les
+feuilles qui rapportaient les derniers événemens. Quoique la convention
+n'eût pas déclaré qu'elle abolissait le système de la terreur, quoique les
+vainqueurs eux-mêmes fussent ou les auteurs ou les apôtres de ce système,
+on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assumé sur lui toute
+l'horreur.
+
+[Illustration: ST. JUST.]
+
+Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de
+la révolution, pour commencer sa marche rétrograde. La révolution avait, au
+14 juillet 1789, renversé l'ancienne constitution féodale; elle avait, au 5
+et au 6 octobre, arraché le roi à sa cour, pour s'assurer de lui; elle
+s'était fait ensuite une constitution, et l'avait confiée au monarque en
+1791 comme à l'essai. Regrettant bientôt d'avoir fait cet essai malheureux,
+désespérant de concilier la cour avec la liberté, elle avait envahi les
+Tuileries au 10 août, et plongé Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la
+Prusse s'avançant pour la détruire, elle jeta, pour nous servir de son
+langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tête d'un roi et de
+six mille prisonniers; elle s'engagea d'une manière irrévocable dans cette
+lutte, et repoussa les coalisés par un premier effort. Sa colère doubla le
+nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla
+sa colère, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des
+lois des républicains sincères, mais qui, ne comprenant pas ses extrémités,
+voulaient la modérer. Alors elle eut à combattre une moitié de la France,
+la Vendée et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette réaction
+continuelles des obstacles sur sa volonté, et de sa volonté sur les
+obstacles, elle arriva au dernier degré de péril et d'emportement; elle
+éleva des échafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontières.
+Alors sublime et atroce à la fois, on la vit détruire avec une fureur
+aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence
+profonde. Changée par le besoin d'une action forte, de démocratie
+turbulente en dictature absolue, elle devint réglée, silencieuse et
+formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle
+marcha unie par l'imminence du péril. Mais quand la victoire eut couronné
+ses efforts, à la fin de 93, un dissentiment put naître alors, car des
+coeurs généreux et forts, calmés par le succès, criaient: «Miséricorde aux
+vaincus!» Mais tous les coeurs n'étaient pas calmés encore; le salut de la
+révolution n'était pas évident à tous les esprits; la pitié des uns excita
+la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout
+gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux
+partis qui embarrassaient sa marche. Hébert, Ronsin, Vincent, périrent avec
+Danton, Camille Desmoulins. La révolution continua ainsi sa carrière, se
+couvrit de gloire dès le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et
+la couvrit de confusion. C'était le moment où la pitié devait enfin
+l'emporter sur la colère. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de
+l'incident d'un jour on voulut faire un système. Les chefs du gouvernement
+avaient systématisé la violence et la cruauté, et, lorsque les dangers et
+les fureurs étaient passés, voulaient égorger et égorger encore; mais
+l'horreur publique s'élevait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient
+répondre par le moyen accoutumé: la mort! Alors un même cri partit à la
+fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collègues menacés, et ce cri fut
+le signal du soulèvement général. Il fallut quelques instans pour secouer
+l'engourdissement de la crainte; mais on y réussit bientôt, et le système
+de la terreur fut renversé.
+
+On se demande ce qui serait arrivé si Robespierre l'eût emporté. L'abandon
+où il se trouva prouve que c'était impossible. Mais eût-il été vainqueur,
+il aurait fallu ou qu'il cédât au sentiment général, ou qu'il succombât
+plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait été forcé de faire
+succéder aux horreurs des factions, un régime calme et doux. Mais
+d'ailleurs ce n'est pas à lui qu'il appartenait d'être cet usurpateur.
+Notre révolution était trop vaste pour que le même homme, député à la
+constituante en 1789, fût proclamé empereur ou protecteur en 1804, dans
+l'église Notre-Dame. Dans un pays moins avancé et moins étendu, comme
+l'était l'Angleterre, où le même homme pouvait encore être tribun et
+général, et réunir ces deux fonctions, un Cromwell a pu être à la fois
+homme de parti au commencement, soldat usurpateur à la fin. Mais dans une
+révolution aussi étendue que la nôtre, et où la guerre a été si terrible et
+si dominante, où le même individu ne pouvait occuper en même temps la
+tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord dévorés entre
+eux; après eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est resté le
+dernier maître.
+
+Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le rôle d'usurpateur.
+Pourquoi lui fut-il donné de survivre à tous ces révolutionnaires fameux,
+qui lui étaient si supérieurs en génie et en puissance, à un Danton, par
+exemple?... Robespierre était intègre, et il faut une bonne réputation pour
+captiver les masses. Il était sans pitié, et elle perd ceux qui en ont dans
+les révolutions. Il avait un orgueil opiniâtre et persévérant, et c'est le
+seul moyen de se rendre toujours présent aux esprits. Avec cela, il dut
+survivre à tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espèce des hommes. Un
+dévot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le
+courage, la grandeur et la sensibilité qui les accompagnent ordinairement;
+un dévot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour
+du danger, revenant se faire adorer après la victoire remportée par
+d'autres, est un des êtres les plus odieux qui aient dominé les hommes, et
+on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une
+intégrité reconnue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+
+CONSÉQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTÉES AU GOUVERNEMENT
+RÉVOLUTIONNAIRE.--RÉORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITÉS.--RÉVOCATION DE
+LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DÉCRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE,
+LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL
+RÉVOLUTIONNAIRE; ÉLARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES
+MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--RÉORGANISATION DES COMITÉS DE
+GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.--ÉTAT DES
+FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRÈS LA TERREUR.--ACCUSATION
+PORTÉE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITÉS, ET DÉCLARÉE CALOMNIEUSE PAR
+LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIÈRE DE GRENELLE.--EXASPÉRATION DES
+PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'ÉTAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET
+IMPORTANS DÉCRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES
+DE MARAT SONT TRANSPORTÉS AU PANTHÉON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE
+MIRABEAU.
+
+Les événemens des 9 et 10 thermidor répandirent une joie que plusieurs
+jours ne purent calmer. L'ivresse était générale. Une foule de gens, qui
+avaient quitté leur province pour se cacher à Paris, se jetaient dans les
+voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune
+délivrance. On les arrêtait partout sur les routes, pour leur demander des
+détails. En apprenant ces heureux événemens, les uns rentraient dans les
+demeures qu'ils avaient quittées depuis long-temps; les autres, ensevelis
+dans des caches souterraines, osaient reparaître à la lumière. Les détenus
+qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commençaient à
+espérer la liberté, ou du moins cessaient de craindre l'échafaud.
+
+On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la révolution qui venait de
+s'opérer; on ne se demandait pas jusqu'à quel point les membres survivans
+du comité de salut public étaient disposés à persister dans le système
+révolutionnaire, jusqu'à quel point la convention était disposée à entrer
+dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de
+Robespierre. C'était lui qui avait été le chef du gouvernement; c'est à lui
+qu'on imputait les emprisonnemens, les exécutions, tous les actes enfin de
+la dernière tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait
+changer, et prendre une face nouvelle.
+
+A la suite d'un grand événement, l'attente publique devient un besoin
+irrésistible qu'il faut satisfaire. Après deux jours consacrés à recevoir
+les félicitations, à écouter les adresses où chacun répétait _Catilina
+n'est plus, la république est sauvée_, à récompenser les actes de courage,
+à voter des monumens pour rendre immortelle la grande journée du 9, la
+convention s'occupa enfin des mesures que réclamait sa situation.
+
+Les commissions populaires instituées pour faire le triage des détenus, le
+tribunal révolutionnaire composé par Robespierre, le parquet de
+Fouquier-Tinville, étaient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un
+signe d'encouragement pour continuer leurs opérations terribles. Dans la
+séance même du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on décréta
+l'épuration des commissions populaires. Élie Lacoste appela l'attention sur
+le tribunal révolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant
+qu'il fût réorganisé d'après d'autres principes, et composé d'autres
+hommes. La proposition d'Élie Lacoste fut adoptée; et, pour ne pas retarder
+le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, séance
+tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal
+révolutionnaire. Dans la séance du soir, Barrère, qui continuait son rôle
+de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entrée des Français à
+Liège, et entretint ensuite l'assemblée de l'état des comités qui avaient
+été mutilés à plusieurs reprises, et réduits par l'échafaud ou par les
+missions à un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon
+avaient expiré la veille. Hérault-Séchelles était mort avec Danton.
+
+Jean-Bon-Saint-André, Prieur (de la Marne), étaient en mission. Il ne
+restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur
+(de la Côte-d'Or), chargé du soin des armes et poudres, Robert Lindet des
+approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de
+la correspondance avec les corps administratifs, Barrère enfin des
+rapports. Sur douze, ils n'étaient donc plus que six. Le comité de sûreté
+générale était plus complet, et suffisait bien à ses fonctions. Barrère
+proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'échafaud par
+trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement général des comités,
+qui était fixé au 20 de chaque mois, et qui avait cessé d'avoir lieu depuis
+le consentement tacite donné à la dictature. C'était aborder de grandes
+questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du
+dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les
+choses, modifier la forme des comités, prendre des précautions contre leur
+trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot opérer une
+révolution complète dans l'administration? Telles étaient les questions
+soulevées par la proposition de Barrère. D'abord on s'éleva contre cette
+manière expéditive et dictatoriale de procéder, consistant à proposer et à
+nommer les membres des comités dans la même séance. On demanda l'impression
+de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Crancé s'avança
+davantage, et se plaignit de l'absence prolongée des membres des comités.
+«Si on avait, dit-il, remplacé Hérault-Séchelles; si on n'avait pas
+toujours laissé Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-André en mission, on
+aurait été plus assuré d'avoir une majorité, et on n'aurait pas hésité si
+long-temps à attaquer les triumvirs.» Il soutint ensuite que les hommes se
+fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des goûts dangereux. En
+conséquence il proposa de décréter qu'à l'avenir aucun membre des comités
+ne pourrait aller en mission, et que chaque comité serait renouvelé par
+quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il
+fallait réorganiser le gouvernement en entier. Le comité de salut public,
+suivant lui, s'était emparé de tout, et il résultait de là que ses membres,
+même en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire à leur tâche, et que
+les comités de finances, de législation, de sûreté générale, étaient
+réduits à une nullité complète. Il fallait faire, en conséquence, une
+nouvelle distribution des pouvoirs, de manière à empêcher que le comité de
+salut public ne fût accablé, et que les autres ne fussent annulés.
+
+La discussion ainsi provoquée, on allait porter la main sur toutes les
+parties du gouvernement révolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont
+l'opposition au système de Robespierre était bien connue, puisqu'il devait
+être l'une de ses premières victimes, arrêta ce mouvement inconsidéré. Il
+dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui
+devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait
+craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les
+espérances des aristocrates venaient de se réveiller, et qu'il fallait, en
+se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec ménagement une
+institution à laquelle on avait dû de si grands résultats. Cependant
+Tallien, le héros du 9, voulait qu'on abordât au moins certaines questions,
+et ne voyait aucun danger à les décider sur-le-champ. Pourquoi, par
+exemple, ne pas décréter à l'instant même que les comités seraient
+renouvelés par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Crancé,
+reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adoptée aux
+cris de _vive la république_. A cette mesure le député Delmas voulut en
+faire ajouter une autre. «Vous venez, dit-il à l'assemblée, de tarir la
+source de l'ambition; pour compléter votre décret, je demande que vous
+décidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comité qu'un mois après
+en être sorti.» La proposition de Delmas, accueillie comme la précédente,
+fut aussitôt adoptée. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission
+présenterait un nouveau plan pour l'organisation de comités de
+gouvernement.
+
+Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comité de salut
+public, les membres morts ou absens. Cette fois la présentation faite par
+Barrère ne fut pas confirmée. On nomma Tallien, pour le récompenser de son
+courage; Bréard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comité de salut
+public; enfin les deux députés Laloi et Eschassériaux l'aîné; ce dernier
+très versé dans les matières de finances et d'économie publique. Le comité
+de sûreté générale subit aussi des changemens. On s'élevait de toutes parts
+contre David, qu'on disait dévoué à Robespierre; contre Jagot et
+Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir été d'horribles inquisiteurs. Une
+foule de voix demandèrent leur remplacement, il fut décrété. On désigna,
+pour les remplacer et pour compléter le comité de sûreté générale,
+plusieurs des athlètes qui s'étaient signalés dans la journée du 9;
+Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), André Dumont,
+Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial
+à l'unanimité. On s'éleva avec indignation contre le décret qui permettait
+d'enfermer un député sans qu'il fût préalablement entendu par la
+convention, décret funeste qui avait conduit à la mort d'illustres victimes
+présentes à tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins,
+Hérault-Séchelles, etc. Le décret fut rapporté. Ce n'était pas tout que de
+changer les choses; il était des hommes auxquels le ressentiment public ne
+pouvait pardonner. «Tout Paris, s'écria Legendre, vous demande le supplice
+justement mérité de Fouquier-Tinville.» Cette demande fut aussitôt
+décrétée, et Fouquier mis en accusation. «On ne peut plus siéger à côté de
+Lebon,» s'écria une autre voix, et tous les yeux se portèrent sur le
+proconsul qui avait ensanglanté la ville d'Arras, et dont les excès avaient
+provoqué des réclamations, même sous Robespierre. Lebon fut aussitôt
+décrété d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'était contenté d'abord
+d'exclure du comité de sûreté générale, et il fut mis aussi en arrestation.
+On prit la même mesure contre Héron, le chef des agens de la police
+instituée par Robespierre; contre le général Rossignol, déjà bien connu;
+contre Hermann, président du tribunal révolutionnaire avant Dumas, et
+devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des
+tribunaux.
+
+Ainsi le tribunal révolutionnaire était suspendu, la loi du 22 prairial
+rapportée, les comités de salut public et de sûreté générale recomposés en
+partie, les principaux agens de la dernière dictature arrêtés et
+poursuivis. Le caractère de la dernière révolution se prononçait; l'essor
+était donné aux espérances et aux réclamations de toute espèce. Les détenus
+qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils
+allaient jouir des résultats de la journée du 9. Avant ce moment heureux,
+les parens des suspects n'osaient plus réclamer, même pour faire valoir les
+raisons les plus légitimes, dans la crainte, soit d'éveiller l'attention de
+Fouquier-Tinville, soit d'être incarcérés eux-mêmes pour avoir sollicité en
+faveur des aristocrates. Le temps dès terreurs était passé. On commença à
+se réunir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnées aux
+sans-culottes payés à quarante sous par jour, elles furent aussitôt
+remplies de gens qui venaient de reparaître à la lumière, de parens des
+prisonniers, de pères, frères, ou fils des victimes immolées par le
+tribunal révolutionnaire. Le désir de délivrer leurs proches animait les
+uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections
+la liberté des détenus, et on se rendit à la convention pour l'obtenir
+d'elle. Ces demandes furent renvoyées au comité de sûreté générale, qui
+était chargé de vérifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il
+renfermât encore le plus grand nombre des individus qui avaient signé les
+ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de
+nouveaux membres devaient le faire incliner à la clémence. Il commença en
+effet à prononcer les élargissemens en foule. Quelques-uns de ses membres,
+tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre
+les réclamations, et y répandirent la joie par leur présence et leurs
+paroles; les autres, siégeant jour et nuit, reçurent les sollicitations des
+parens, qui se pressaient pour demander des mises en liberté. Le comité
+était chargé d'examiner si les prétendus suspects avaient été enfermés sur
+les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs étaient spécifiés
+dans les mandats d'arrêt. Ce n'était là que revenir à la loi du 17
+septembre mieux exécutée; cependant c'était assez pour vider presque en
+entier les prisons. La précipitation des agens révolutionnaires avait, en
+effet, été si grande, qu'ils arrêtaient le plus souvent sans énoncer les
+motifs, et sans en donner communication aux détenus. On élargit comme on
+avait enfermé, c'est-à-dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors
+plus réelle; elle se répandit dans les familles, qui recouvraient un père,
+un frère, un fils, dont elles avaient été long-temps privées, et qu'elles
+avaient même crus destinés à l'échafaud. On vit sortir ces hommes que leur
+tiédeur ou leurs liaisons avaient rendus suspects à une autorité
+ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, même avéré, n'avait pu faire
+pardonner l'opposition. Ce jeune général qui, réunissant sur un seul
+versant des Vosges les deux armées de la Moselle et du Rhin, avait débloqué
+Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enfermé
+pour sa résistance au comité de salut public, fut élargi, et rendu à sa
+famille et aux armées qu'il devait conduire encore à la victoire. Kilmaine,
+qui sauva l'armée du Nord par la levée du camp de César en août 1793,
+Kilmaine, enfermé pour cette belle retraite, fut rendu aussi à la liberté.
+Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et
+qui n'avait cessé du fond de sa prison de stimuler son courage, fut
+délivrée par lui, et devint son épouse. Les élargissemens se multipliaient
+chaque jour, sans que les sollicitations dont le comité se voyait accablé
+devinssent moins nombreuses. «La victoire, dit Barrère, vient de marquer
+une époque où la patrie peut être indulgente sans danger, et regarder des
+fautes inciviques comme effacées par quelque temps de détention. Les
+comités ne cessent de statuer sur les libertés demandées; ils ne cessent de
+réparer les erreurs ou les injustices particulières.
+
+Bientôt la trace des vengeances particulières disparaîtra du sol de la
+république; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du
+comité de sûreté générale ne fait que retarder des travaux si utiles aux
+citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience
+des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses
+aux législateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide
+que la justice nationale doit prendre à cette époque?»
+
+[Illustration: LES MODÉRÉS MIS EN LIBERTÉ.]
+
+Les sollicitations de toute espèce, en effet, assiégeaient le comité de
+sûreté générale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir
+des actes de clémence, même en faveur d'ennemis connus de la révolution. Il
+y eut plus d'une surprise faite au comité: les ducs d'Aumont et de
+Valentinois furent élargis sous des noms supposés, et il y en eut un grand
+nombre d'autres qui se sauvèrent au moyen des mêmes subterfuges. Il y avait
+peu de mal à cela; car, comme l'avait dit Barrère, la victoire avait marqué
+l'époque où la république pouvait devenir facile et indulgente. Mais le
+bruit répandu qu'on élargissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau
+réveiller les défiances révolutionnaires, et rompre l'espèce d'unanimité
+avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix.
+
+Les sections étaient agitées et devenaient tumultueuses. Il n'était pas
+possible, en effet, que les parens des détenus ou des victimes, que les
+suspects récemment élargis, que tous ceux enfin à qui la parole était
+rendue, se bornassent à demander la réparation d'anciennes rigueurs sans
+demander des vengeances. Presque tous étaient furieux contre les comités
+révolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les
+recomposer, les abolir même; et ces discussions amenèrent quelques troubles
+dans Paris. La section de Montreuil vint dénoncer les actes arbitraires de
+son comité révolutionnaire; celle du Panthéon français déclara que son
+comité avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi à
+l'égard du sien des mesures sévères, et nomma une commission pour vérifier
+ses registres.
+
+C'était là une réaction naturelle de la classe modérée, long-temps réduite
+au silence et à la terreur par les inquisiteurs des comités
+révolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention
+de la Montagne.
+
+Cette terrible Montagne n'avait pas péri avec Robespierre, et lui avait
+survécu. Quelques-uns de ses membres étaient restés convaincus de la
+probité, de la loyauté des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas
+qu'il eût voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de
+Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu réussir à détruire les
+restes; mais c'était le très petit nombre qui pensait de la sorte. La plus
+grande partie des montagnards, républicains sincères, exaltés, voyant avec
+horreur tout projet d'usurpation, avaient aidé au 9 thermidor, moins encore
+pour renverser un régime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell
+naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice révolutionnaire telle
+que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite;
+mais ils n'entendaient diminuer en rien l'énergie du gouvernement, et ne
+voulaient faire aucun quartier à ce qu'on appelait les aristocrates. La
+plupart étaient des hommes purs et rigides, étrangers à la dictature et à
+ses actes, et nullement intéressés à la soutenir; mais aussi des
+révolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se
+changeât en une réaction, et tournât au profit d'un parti. Parmi ceux de
+leurs collègues qui s'étaient coalisés pour renverser la dictature, ils
+voyaient avec défiance des hommes qui passaient pour des fripons, des
+dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'Églantine, des membres enfin
+du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient secondés
+contre Robespierre, mais ils étaient prêts à les combattre s'ils les
+voyaient tendre ou à refroidir l'énergie révolutionnaire, ou à détourner
+les derniers événemens au profit d'une faction quelconque. On avait accusé
+Danton de corruption, de fédéralisme, d'orléanisme, de royalisme: il n'est
+pas étonnant qu'il s'élevât contre ses amis victorieux des soupçons du même
+genre. Au reste, aucune attaque n'était encore portée; mais les
+élargissemens nombreux, le soulèvement général contre le système
+révolutionnaire, commençaient à éveiller les craintes.
+
+Les véritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et
+dont les principaux étaient Legendre, Fréron, Tallien, Merlin (de
+Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Crancé, Lecointre
+(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collègues incliner au
+royalisme et à la contre-révolution; mais excités par le danger et par la
+lutte, ils étaient plus prononcés contre les lois révolutionnaires. Il
+avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension à s'adoucir qui avait
+perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entourés, applaudis, sollicités, ils
+étaient plus entraînés que leurs collègues de la Montagne dans le système
+de la clémence. Il était même possible que plusieurs d'entre eux fissent
+quelques sacrifices à leur position nouvelle. Rendre des services à des
+familles éplorées, recevoir des témoignages de la plus vive reconnaissance,
+faire oublier d'anciennes rigueurs, était un rôle qui devait les tenter.
+Déjà ceux qui se défiaient de leur complaisance, comme ceux qui espéraient
+en elle, leur donnaient un nom à part: ils les appelaient les
+_Thermidoriens_.
+
+Il s'élevait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des
+élargissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un député, qui
+disait connaître un individu de son département, le comité ordonnait la
+mise en liberté; aussitôt un député du même département venait se plaindre
+de cette mise en liberté, et prétendait qu'on avait élargi un aristocrate.
+Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la
+révolution, qui se montraient la joie sur le front, provoquèrent une mesure
+qui fut adoptée sans qu'on y attachât d'abord beaucoup d'importance. Il fut
+décidé qu'on imprimerait la liste de tous les individus élargis par les
+ordres du comité de sûreté générale, et qu'à côté du nom de l'individu
+élargi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient réclamé pour lui,
+et qui avaient répondu de ses principes.
+
+Cette mesure produisit une impression extrêmement fâcheuse. Frappés dé la
+récente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent
+effrayés de voir leurs noms consignés sur une liste qui pourrait servir à
+exercer de nouvelles rigueurs si le régime de la terreur était jamais
+rétabli. Beaucoup de ceux qui avaient déjà réclamé et obtenu des
+élargissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus
+en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour à des
+mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda
+qu'elles fussent révoquées.
+
+Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblée de l'agitation qui
+régnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil était venue
+dénoncer son comité révolutionnaire. On lui avait répondu qu'il fallait
+s'adresser au comité de sûreté générale. Duhem, député de Lille, étranger
+aux actes de la dernière dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
+ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorité
+révolutionnaire se relâchât de ses rigueurs, s'éleva vivement contre
+l'aristocratie et le modérantisme, qui, disait-il, levaient déjà leurs
+têtes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'était fait à leur
+profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montré une opposition courageuse
+sous le régime de Robespierre, mais qui étaient montagnards aussi prononcés
+que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comité de sûreté générale,
+soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
+gouvernement fût juste, mais restât inflexible. Granet, député de
+Marseille, et siégeant à la Montagne, fit une proposition qui augmenta
+l'agitation de l'assemblée. Il demanda que les détenus déjà élargis, dont
+les répondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent réincarcérés
+sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
+Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
+La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'étendit des
+listes à la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
+intentions qu'on se supposait déjà de part et d'autre. «Il est temps,
+s'écria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent à se
+servir des marches du trône de Robespierre. On ne doit rien faire à demi,
+et, il faut l'avouer, la convention, dans la journée du 9 thermidor, a fait
+beaucoup de choses à demi. Si elle a laissé des tyrans ici, au moins ils
+devraient se taire.» Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
+Merlin, adressées surtout à Vadier, l'un de ceux qui avaient parlé contre
+les mouvemens des sections. Legendre prit la parole après Merlin. «Le
+comité, dit-il, s'est bien aperçu qu'on lui a surpris l'élargissement de
+quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
+reincarcérés bientôt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
+nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
+nos passions, si nous voulons assurer et accélérer le succès de la
+révolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
+ordonne l'impression des listes des citoyens élargis. Cette loi a dissipé
+la joie publique, et a glacé tous les coeurs.» Tallien succède à Legendre;
+il est écouté avec la plus grande attention comme le principal des
+thermidoriens. «Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
+voient avec douleur qu'on cherche à vous diviser, et à ranimer des haines
+qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
+on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
+membres devaient être attaqués dans cette séance. Sans doute ce sont les
+ennemis de la république qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
+seconder par nos divisions.» Des applaudissemens interrompent Tallien; il
+reprend: «Continuateurs de Robespierre, s'écrie-t-il, n'espérez aucun
+succès, la convention est déterminée à périr plutôt que de souffrir une
+nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
+juste. Il est possible que quelques patriotes aient été trompés sur le
+compte de certains détenus; nous ne croyons pas à l'infaillibilité des
+hommes. Mais qu'on dénonce les individus élargis mal à propos, et ils
+seront réincarcérés. Pour moi, je fais ici un aveu sincère; j'aime mieux
+voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
+de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la république avec ses
+douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates! Non,
+elle est trop grande, elle saura partout découvrir et frapper ses ennemis.»
+
+Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reçoit de plus
+bruyans encore en finissant son discours. Après ces explications générales,
+on revient à la loi du 23, et à la disposition nouvelle que Granet voulait
+y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
+craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
+réclamer un citoyen injustement détenu. Ses adversaires répondent que rien
+n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
+mille ont été le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
+trouvaient inscrits ont vécu dans l'effroi; et que, n'eût-on plus aucune
+tyrannie à craindre, les individus portés sur les nouvelles listes
+n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
+les noms des prisonniers élargis, sans y ajouter ceux des répondans qui ont
+sollicité la mise en liberté. Cette proposition est accueillie, et il est
+décidé qu'on imprimera le nom des élargis seulement. Tallien, qui n'était
+pas satisfait de ce moyen, remonte aussitôt à la tribune. «Puisque vous
+avez décrété, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus à la liberté,
+vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
+incarcérer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dénonçaient et
+faisaient renfermer de bons patriotes.» L'assemblée, surprise par la
+demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la décrète
+aussitôt. A peine la décision est-elle rendue, que plusieurs membres de
+l'assemblée se ravisent. Voilà une liste, dit-on, qui sera opposée à la
+précédente; _c'est la guerre civile_. Bientôt on répète ce mot dans la
+salle, et plusieurs voix s'écrient: _C'est la guerre civile!_ «Oui, reprend
+aussitôt Tallien qui remonte à la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
+Je le pense comme vous. Vos deux décrets mettront en présence deux espèces
+d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
+proposant le second décret, vous faire sentir l'inconvénient du premier.
+Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux.» De toutes parts
+on s'écrie: «Oui, oui, le rapport des deux décrets!» Amar le demande
+lui-même, et les deux décrets sont rapportés. Toute impression de liste est
+donc écartée, grâce à cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
+de faire à l'assemblée.
+
+Cette séance rendit la sécurité à une foule de gens qui commençaient à la
+perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'étaient pas éteintes,
+que toutes les luttes n'étaient pas terminées. Les partis avaient tous été
+frappés à leur tour, et avaient perdu leurs têtes les plus illustres: les
+royalistes, à plusieurs époques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
+en germinal; les montagnards exaltés, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
+plus illustres avaient péri, leurs partis survivaient; car les partis ne
+succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
+après eux. Ces partis allaient tour à tour se disputer encore la direction
+de la révolution, et recommencer une carrière laborieuse et ensanglantée.
+Il fallait, en effet, que les esprits, arrivés par l'excitation du danger
+au dernier degré d'emportement, revinssent progressivement au point d'où
+ils étaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
+en mains, et on allait voir les mêmes luttes de passions, de systèmes et
+d'autorité.
+
+Après ces premiers soins donnés à la réparation de beaucoup de rigueurs, la
+convention songea à l'organisation des comités, et du gouvernement
+provisoire, qui devait, comme on sait, régir la France jusqu'à la paix
+générale. Une première discussion s'était élevée, comme on vient de le
+voir, sur le comité de salut public, et la question avait été renvoyée à
+une commission chargée de présenter un nouveau plan. Il était urgent de
+s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblée dans les premiers jours de
+fructidor (août). Elle était placée entre deux systèmes et deux écueils
+opposés: la crainte d'affaiblir l'autorité chargée du salut de la
+révolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
+est d'avoir peur des dangers quand ils sont passés, et de prendre des
+précautions contre ce qui ne peut plus être. La tyrannie du dernier comité
+de salut public était née du besoin de suffire à une tâche extraordinaire,
+au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'étaient présentés
+pour faire ce qu'une assemblée ne pouvait, ne savait, n'osait faire
+elle-même; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
+n'avaient pu ni motiver leurs opérations, ni en rendre compte à
+l'assemblée, que d'une manière très générale; ils n'avaient pas même le
+temps d'en délibérer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maître absolu à
+la tâche qui lui était dévolue. Ils étaient devenus ainsi autant de
+dictateurs forcés, que les circonstances, plutôt que l'ambition, avaient
+rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tâche était presque achevée, que
+les périls extrêmes étaient passés, une pareille puissance ne pouvait plus
+se former, faute d'occasion. Il était puéril de se prémunir si fort contre
+un danger devenu impossible; il y avait même, dans cette prudence, un
+inconvénient grave, celui d'énerver l'autorité et de lui enlever toute
+énergie. Douze cent mille hommes avaient été levés, nourris, armés, et
+conduits aux frontières; mais il fallait pourvoir à leur entretien, à leur
+direction, et c'était un soin qui exigeait encore une grande application,
+une rare capacité, et des pouvoirs très étendus.
+
+Déjà on avait décrété le principe du renouvellement des comités par quart
+chaque mois; et on avait décidé, en outre, que les membres sortans ne
+pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empêchant une
+nouvelle dictature, empêchaient aussi toute bonne administration. Il était
+impossible qu'il y eût aucune suite, aucune application constante, aucun
+secret dans ce ministère constamment renouvelé. Dans cette organisation, à
+peine un membre était-il au courant des affaires, qu'il était forcé de les
+quitter; et si une capacité se déclarait, comme celle de Carnot pour la
+guerre, de Prieur (de la Côte-d'Or) et de Robert Lindet pour
+l'administration, de Cambon pour les finances, elle était ravie à l'état au
+terme désigné; car l'absence seule pendant un mois exigée par la loi,
+rendait à peu près nuls les avantages d'une réélection ultérieure.
+
+Mais il fallait subir la réaction. A une concentration extrême de pouvoir
+devait succéder une dissémination tout aussi extrême, et bien autrement
+dangereuse. L'ancien comité de salut public, chargé souverainement de ce
+qui intéressait le salut de l'état, avait droit d'appeler à lui les autres
+comités, et de se faire rendre compte de leurs opérations; il s'était
+emparé ainsi de tout ce qui était essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
+Pour empêcher à l'avenir de tels empiétemens, la nouvelle organisation
+sépara les attributions des comités et les rendit indépendans les uns des
+autres. Il en fut établi seize:
+
+ 1 Comité de salut public;
+ 2 Comité de sûreté générale;
+ 3 Comité des finances;
+ 4 Comité de législation;
+ 5 Comité d'instruction publique;
+ 6 Comité de l'agriculture et des arts;
+ 7 Comité du commerce et d'approvisionnemens;
+ 8 Comité des travaux publics;
+ 9 Comité des transports en poste;
+ 10 Comité militaire;
+ 11 Comité de la marine et des colonies;
+ 12 Comité des secours publics;
+ 13 Comité de division;
+ 14 Comité des procès-verbaux et archives;
+ 15 Comité des pétitions, correspondances et dépêches;
+ 16 Comité des inspecteurs du Palais-National.
+
+Le comité de salut public était composé de douze membres; il conservait la
+direction des opérations militaires et diplomatiques; il était chargé de la
+levée et de l'équipement des armées, du choix des généraux, des plans de
+campagne, etc.; mais là se bornaient ses attributions. Le comité de sûreté
+générale, composé de seize membres, avait la police; celui des finances,
+composé de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
+trésor, des monnaies, des assignats, etc. Les comités pouvaient se réunir
+pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorité absolue
+de l'ancien comité de salut public était remplacée par une foule
+d'autorités rivales, exposées à s'embarrasser et à se gêner dans leur
+marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.
+
+On opérait en même temps d'autres réformes qui n'étaient pas jugées moins
+pressantes. Les comités révolutionnaires établis dans les moindres bourgs,
+et chargés d'y exercer l'inquisition, étaient la plus vexatoire et la plus
+abhorrée des institutions attribuées au parti Robespierre. Pour rendre leur
+action moins étendue et moins tracassière, on en réduisit le nombre à un
+seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
+huit mille âmes, qu'elle fût ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
+nombre fut réduit de quarante-huit à douze. Ces comités devaient être
+composés de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
+de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrêt. Ils étaient,
+comme les comités de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
+chaque mois.
+
+A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
+importantes, en décidant que les assemblées des sections n'auraient plus
+lieu qu'une fois par décade, tous les jours de décadi, et que les citoyens
+présens cesseraient d'avoir quarante sous par séance. C'était resserrer la
+démagogie dans des limites moins étendues, en rendant plus rares les
+assemblées populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
+y assister. C'était couper ainsi un abus qui était devenu excessif à Paris.
+On payait par section douze cents membres présens, tandis qu'il y en avait
+à peine trois cents en séance. Des présens répondaient pour les absens, et
+on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrière, si
+dévouée à Robespierre, se trouvait éconduite, et renvoyée à ses travaux.
+
+La plus importante détermination prise par la convention fut l'épuration
+des individus composant toutes les autorités locales, comités
+révolutionnaires, municipalités, etc. C'était là que se trouvaient, comme
+nous l'avons dit, les révolutionnaires les plus ardens; ils étaient devenus
+dans chaque localité ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient à
+Paris, et ils avaient usé de leurs pouvoirs avec toute la brutalité des
+autorités inférieures. Le décret du gouvernement révolutionnaire, en
+suspendant là constitution jusqu'à la paix, avait prohibé les élections de
+toute espèce, afin d'éviter les troubles et de concentrer l'autorité dans
+les mêmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
+c'est-à-dire pour prévenir les luttes entre les jacobins et les
+aristocrates, maintint les dispositions du décret, et confia aux
+représentans en mission le soin d'épurer les administrations dans toute la
+France. C'était là le moyen de s'assurer à elle-même le choix et la
+direction des autorités locales, et d'éviter le débordement des deux
+factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal révolutionnaire, suspendu
+récemment, fut remis en activité; les juges et les jurés n'étant pas tous
+nommés encore, ceux qui étaient déjà réunis durent entrer en fonctions
+sur-le-champ, et juger d'après les lois existantes antérieures à celles du
+22 prairial. Ces lois étaient encore fort redoutables; mais les hommes dont
+on avait fait choix pour les appliquer, et la docilité avec laquelle les
+justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
+institue, étaient une garantie contre de nouvelles cruautés.
+
+Toutes ces formes furent exécutées du 1er au 15 fructidor (fin d'août). Il
+restait une institution importante à établir, c'était la liberté de la
+presse. Aucune loi ne lui traçait de bornes; elle était même consacrée
+d'une manière illimitée dans la déclaration des droits; néanmoins elle
+avait été proscrite de fait, sous le régime de la terreur. Une seule parole
+imprudente pouvant compromettre la tête des citoyens, comment auraient-ils
+osé écrire? Le sort de l'infortuné Camille Desmoulins avait assez prouvé
+l'état de la presse à cette époque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
+l'un de ces esprits timides qui s'étaient complètement annulés pendant les
+orages de la convention, demanda que la liberté de la presse fût de nouveau
+formellement garantie. «Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme à
+ses collègues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans être exposés à
+des insultes et à des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
+discussions qui s'élèveront à l'avenir; si vous voulez que nous puissions
+contribuer de nos lumières à l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
+sûretés à ceux qui voudront ou parler ou écrire.»
+
+Quelques jours après, Fréron, l'ami et le collègue de Barras dans sa
+mission à Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
+leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comité de salut public, Fréron unit
+sa voix à celle de Durand-Maillane, et demanda la liberté illimitée de la
+presse. Les avis se partagèrent. Ceux qui avaient vécu dans la contrainte
+pendant la dernière dictature, et qui voulaient enfin donner impunément
+leur avis sur toutes choses, ceux qui étaient disposés à réagir
+énergiquement contre la révolution, demandaient une déclaration formelle,
+pour garantir la liberté de parler et d'écrire. Les montagnards, qui
+pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberté, qui
+voyaient un débordement d'accusations se préparer contre tous les hommes
+qui avaient exercé quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
+encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appréciaient le dangereux
+moyen qu'on allait fournir aux contre-révolutionnaires, déjà fourmillant de
+toutes parts, s'opposaient à une déclaration expresse. Ils donnaient pour
+raison que la déclaration des droits consacrait la liberté de la presse;
+que la consacrer de nouveau, était inutile, puisque c'était proclamer un
+droit déjà reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitée, on
+commettait une imprudence. «Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
+Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
+contre l'institution de la république?» Toutes ces propositions furent
+renvoyées aux comités compétens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
+une nouvelle déclaration.
+
+Ainsi, le gouvernement provisoire, destiné à régir la révolution jusqu'à la
+paix, était entièrement modifié d'après les nouvelles dispositions de
+clémence et de générosité qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
+Comités de gouvernement, tribunal révolutionnaire, administrations locales,
+étaient réorganisés et épurés; la liberté de la presse était déclarée, et
+tout annonçait une marche nouvelle.
+
+L'effet que devaient produire ces réformes ne tarda pas à se faire sentir.
+Jusqu'ici, le parti des révolutionnaires ardens s'était trouvé placé dans
+le gouvernement même; il composait les comités, et commandait à la
+convention; il régnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
+municipales et les comités révolutionnaires dont la France entière était
+couverte: dépossédé aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
+gouvernement et former contre lui un parti hostile.
+
+Les jacobins avaient été suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+Legendre avait fermé leur salle, et en avait déposé les clefs sur le bureau
+de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis à la société
+de se reconstituer à la condition, de s'épurer. Quinze membres des plus
+anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associés,
+pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
+cette fameuse nuit, avaient été à leur poste de citoyens, au lieu de se
+rendre à la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
+l'épuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
+provisoires. L'épuration commença. Une enquête sur chacun d'eux eût été
+difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
+réponses. On pense combien l'examen devait être fait avec indulgence,
+puisque c'étaient les jacobins qui se jugeaient eux-mêmes. En quelques
+jours, plus de six cents membres furent réinstallés, sur leur simple
+déclaration qu'ils avaient été, pendant la fameuse nuit, au poste assigné
+par leurs devoirs. La société fut bientôt recomposée comme elle l'était
+auparavant, et remplie de tous les individus qui, dévoués à Robespierre, à
+Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberté, et
+des victimes de la contre-révolution. A côté de la société-mère existait
+encore ce fameux club électoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
+à faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et où
+s'étaient tramées les plus grandes journées de la révolution. Il siégeait
+toujours à l'Évêché, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
+les plus déterminés, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
+Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
+employés que la nouvelle épuration allait chasser de leurs places. C'est ce
+qui ne manqua pas d'arriver. Les jurés et juges du tribunal
+révolutionnaire, les membres des quarante-huit comités, au nombre de quatre
+cents environ, les agens de la police secrète de Saint-Just et de
+Robespierre, les porteurs d'ordres des comités, qui formaient la bande du
+fameux Héron, les commis de différentes administrations, les employés en un
+mot de toute espèce, exclus des fonctions qu'ils avaient exercées, se
+réunirent aux jacobins et au club électoral, soit qu'ils en fussent déjà
+membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la première fois. Ils
+allaient exhaler là leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils étaient
+inquiets pour leur sûreté, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
+avaient persécutés; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
+ceux-là surtout qui, membres des comités révolutionnaires, avaient pu
+joindre à leurs appointemens des dilapidations de toute espèce. La réunion
+de ces hommes composait un parti violent, opiniâtre, qui à l'ardeur
+naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intérêt
+lésé. Ce qui se passait à Paris avait lieu de même par toute la France. Les
+membres des municipalités, des comités révolutionnaires, des directoires de
+district, se réunissaient dans les sociétés affiliées à la société-mère, et
+venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
+pour eux le bas peuple destitué aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
+recevait plus quarante sous pour assister aux assemblées de section.
+
+En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne
+faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient
+souffert ou gardé le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le
+moment était venu de se réveiller et de diriger à leur tour la marche de la
+révolution. On vient de voir, au sujet des élargissemens, les parens des
+détenus ou des victimes reparaître dans les sections, et s'y agiter, soit
+pour faire ouvrir les prisons, soit pour dénoncer et poursuivre les comités
+révolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les réformes
+commencées, augmentèrent les espérances et le courage de ces premiers
+opposans. Ils appartenaient à toutes les classes qui avaient été opprimées,
+quel que fût leur rang, mais surtout au commerce, à la bourgeoisie, à ce
+tiers-état laborieux, opulent et modéré, qui, monarchique et
+constitutionnel avec les constituans, républicain avec les girondins,
+s'était effacé dès le 31 mai, et avait été exposé à des persécutions de
+tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares
+d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais
+qui se plaignait de la violation des droits de l'humanité à son égard, et
+quelques partisans de la royauté, créatures ou agens de l'ancienne cour,
+qui n'avaient cessé de susciter des obstacles à la révolution, en se jetant
+dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en fût le système et le
+caractère. C'étaient, comme d'usage, les jeunes gens de ces différentes
+classes qui se prononçaient avec le plus de vivacité et d'énergie, car
+c'est toujours la jeunesse qui est la première à se soulever contre un
+régime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les
+lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait
+les terroristes, de la manière la plus énergique. Ils donnaient les plus
+nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles persécutées, les autres
+craignaient de les voir persécuter un jour, si le régime de la terreur
+était rétabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais
+le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux était dans la
+réquisition; les uns s'y étaient soustraits en se cachant, quelques autres
+venaient de quitter les armées en apprenant le 9 thermidor. A eux se
+joignaient les écrivains, persécutés pendant les derniers temps, et
+toujours aussi prompts que les jeunes gens à se ranger dans toutes les
+oppositions; ils remplissaient déjà les journaux et les brochures de
+diatribes violentes contre le régime de la terreur.
+
+Les deux partis se prononcèrent de la manière la plus vive et la plus
+opposée, sur les modifications apportées par la convention au régime
+révolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crièrent à l'aristocratie;
+ils se plaignirent du comité de sûreté générale qui élargissait les
+contre-révolutionnaires, et de la presse dont on faisait déjà un usage
+cruel contre ceux qui avaient sauvé la France. La mesure qui les blessait
+le plus, était l'épuration générale de toutes les autorités. Ils n'osaient
+pas précisément s'élever contre le renouvellement des individus, car c'eût
+été avouer des motifs trop personnels, mais ils s'élevaient contre le mode
+de réélection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit
+d'élire ses magistrats; que faire nommer par les députés en mission les
+membres des municipalités, des districts, des comités révolutionnaires,
+c'était commettre une usurpation; que réduire les sections à une séance par
+décade, c'était violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour
+délibérer sur la chose publique. Ces plaintes étaient en contradiction avec
+le principe du gouvernement révolutionnaire, qui interdisait toute élection
+jusqu'à la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand
+leur intérêt est compromis: les révolutionnaires savaient qu'une élection
+populaire les aurait ramenés à leurs postes.
+
+Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans
+les lieux publics, les écrivains dans les journaux, demandaient avec
+véhémence l'usage illimité de la presse, se plaignaient de voir encore dans
+les comités actuels et dans les administrations trop d'agens de la
+précédente dictature; ils osaient déjà faire des pétitions contre les
+représentans qui avaient rempli certaines missions; ils méconnaisaient tous
+les services rendus, et commençaient à diffamer la convention elle-même.
+Tallien qui, en sa qualité de principal thermidorien, se regardait comme
+particulièrement responsable de la marche nouvelle imprimée aux choses,
+aurait voulu qu'on déterminât cette marche avec vigueur, sans fléchir dans
+un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles
+entre la terreur et le gouvernement révolutionnaire, et dont le sens
+général était que, sans employer une cruauté systématique, il fallait
+conserver néanmoins une énergie suffisante, Tallien proposa de déclarer que
+le gouvernement révolutionnaire était maintenu, que par conséquent les
+assemblées primaires ne devaient pas être convoquées pour faire
+d'élections; mais il proposa de déclarer en même temps que tous les moyens
+de terreur étaient proscrits, et que les poursuites dirigées contre les
+écrivains qui auraient librement émis leurs opinions, seraient considérées
+comme des moyens de terreur.
+
+Ces propositions, qui ne présentaient aucune mesure précise, et qui étaient
+seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer
+entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyées aux trois
+comités de salut public, de sûreté générale et de législation, auxquels on
+renvoyait tout ce qui avait trait à ces questions.
+
+Cependant ces moyens n'étaient pas faits pour calmer la colère des partis.
+Ils continuaient à s'invectiver avec la même violence; et ce qui
+contribuait surtout à augmenter l'inquiétude générale, et à multiplier les
+sujets de plaintes et d'accusation, c'était la situation économique de la
+France, plus déplorable peut-être en ce moment qu'elle n'avait jamais été,
+même aux époques les plus calamiteuses de la révolution.
+
+Les assignats, malgré les victoires de la république, avaient subi une
+baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixième
+ou le huitième de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans
+les échanges, et rendait le _maximum_ plus inexécutable et plus vexatoire
+que jamais. Évidemment ce n'était plus le défaut de confiance qui
+dépréciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence
+de la république; c'était leur émission excessive et toujours croissante au
+fur et à mesure de la baisse. Les impôts, difficilement perçus et payés en
+papier, fournissaient à peine le quart ou le cinquième de ce que la
+république dépensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la
+guerre, et il fallait y suppléer par de nouvelles émissions. Aussi, depuis
+l'année précédente, la quantité d'assignats en circulation, qu'on avait
+espéré réduire à moins de deux milliards, par le moyen de différentes
+combinaisons, s'était élevée au contraire à 4 milliards 600 millions.
+
+A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et à la dépréciation qui
+s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamités résultant soit de la
+guerre, soit des mesures inouïes qu'elle avait commandées. On se souvient
+que, pour établir un rapport forcé entre la valeur nominale des assignats
+et les marchandises, on avait imaginé la loi du _maximum_, qui réglait le
+prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'élever au
+fur et à mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu'à ces
+mesures on avait ajouté les _réquisitions_, qui donnaient aux représentans
+ou aux agens de l'administration la faculté de requérir toutes les
+marchandises nécessaires aux armées et aux grandes communes, en les payant
+en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauvé la France,
+mais en apportant un trouble extraordinaire dans les échanges et la
+circulation.
+
+On a déjà vu quels étaient les inconvéniens principaux du _maximum_:
+établissement de deux marchés, l'un public, dans lequel les marchands
+n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantité
+possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce
+qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et à prix libre;
+enfouissement général des denrées, que les fermiers parvenaient à
+soustraire à toute la vigilance des agens chargés de faire les
+réquisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce
+que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fixé à leurs produits
+les frais même de la production. Tous ces inconvéniens d'un double
+commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la
+fabrication, n'avaient fait que s'accroître. Il s'était établi partout deux
+commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y
+avait deux qualités de pain, deux qualités de viande, deux qualités de
+toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou
+excéder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne
+pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers étaient
+devenus tous les jours plus ingénieux à soustraire leurs denrées; ils
+faisaient de fausses déclarations; ils ne battaient pas leur blé, et
+prétextaient le défaut de bras, défaut qui, au reste, était réel, car la
+guerre avait absorbé plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la
+mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait
+cru au commencement de l'année, lorsqu'à la fête de l'Être suprême on
+remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des récoltes. Quant aux
+fabricans, ils avaient tout à fait suspendu leurs travaux. On a vu que,
+l'année précédente, la loi, pour n'être pas inique envers les marchands,
+avait dû remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise
+sur le lieu de fabrique, en ajoutant à ce prix celui des transports; mais
+cette loi était devenue injuste à son tour. La matière première, la
+main-d'oeuvre, ayant subi le renchérissement général, les manufacturiers
+n'avaient plus trouvé le moyen de faire leurs frais, et avaient cessé leurs
+travaux. Il en était de même des commerçans. Le fret pour les marchandises
+de l'Inde était monté, par exemple, de 100 francs le tonneau à 400; les
+assurances de 5 et 6 pour cent à 50 et 60. Les commerçans ne pouvaient donc
+plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fixé par le
+_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expéditions. Comme nous
+l'avons fait remarquer ailleurs, en forçant un prix, il aurait fallu les
+forcer tous; mais c'était impossible.
+
+Le temps avait dévoilé encore d'autres inconvéniens particuliers au
+_maximum_. Le prix des blés avait été fixé d'une manière uniforme dans
+toute la France. Mais la production du blé étant inégalement coûteuse et
+abondante dans les différentes provinces, le taux légal se trouvait sans
+aucune proportion avec les localités. La faculté laissée aux municipalités
+de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espèce de
+désordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorités
+en élevaient le prix; alors ces marchandises y étaient apportées au
+préjudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un
+lieu, disette dans un autre, à la volonté des régulateurs du tarif; et les
+mouvemens du commerce, au lieu d'être réguliers et naturels, étaient
+capricieux, inégaux et convulsifs.
+
+Les résultats des réquisitions étaient bien plus fâcheux encore. On se
+servait des réquisitions pour nourrir les armées, pour fournir les grandes
+manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur était nécessaire, pour
+approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux
+fabricans et aux manufacturiers les matières dont ils avaient besoin.
+C'étaient les représentans, les commissaires près des armées, les agens de
+la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la faculté
+de requérir. Dans le moment pressant du danger, les réquisitions s'étaient
+faites avec précipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour
+les mêmes objets, et celui qui était requis ne savait à qui entendre. Elles
+étaient presque toujours illimitées. Quelquefois on frappait de réquisition
+toute une denrée dans une commune ou un département. Alors les fermiers ou
+les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la république; le
+commerce étant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans être
+enlevé ou payé, et la circulation se trouvait arrêtée. Dans la confusion
+qui résultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on
+frappait de réquisition le département le plus éloigné de la commune ou de
+l'armée que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports.
+Beaucoup de rivières et de canaux étant privés d'eau par une sécheresse
+extraordinaire, il n'était resté que le roulage, et on avait enlevé à
+l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi
+extraordinaire joint à une levée forcée de quarante-quatre mille chevaux
+pour l'armée, les avait rendus très rares, et avait épuisé presque tous les
+moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calculés et souvent
+inutiles, des masses énormes de subsistances ou de marchandises se
+trouvaient dans les magasins publics, entassées sans aucun soin, et souvent
+exposées à toute espèce d'avaries. Les bestiaux acquis par la république
+étaient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui
+faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports
+inutiles se joignaient donc les dégâts, et souvent les abus les plus
+coupables. Des agens infidèles revendaient secrètement, au cours le plus
+élevé, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen
+des réquisitions. Cette fraude était pratiquée aussi par des marchands, des
+fabricans qui, ayant invoqué d'abord un ordre de réquisition pour
+s'approvisionner, revendaient ensuite secrètement et au cours, ce qu'ils
+avaient acheté au _maximum_.
+
+Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et
+maritime, avaient réduit le commerce à un état déplorable. Il n'y avait
+plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles
+par les croisières des Anglais, et presque toutes ravagées par la guerre.
+La principale, Saint-Domingue, était mise à feu et à sang par les divers
+partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait déjà
+toute communication extérieure presque impossible; une autre mesure
+révolutionnaire avait contribué aussi à amener cet état d'isolement;
+c'était le séquestre ordonné sur les biens des étrangers avec lesquels la
+France était en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce
+séquestre, avait eu pour but d'arrêter l'agiotage sur le papier étranger,
+et d'empêcher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en
+lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les
+valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais,
+avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de
+l'étranger, et toute circulation d'effets de crédit avait cessé entre la
+France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays
+neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Suède et les États-Unis;
+mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait usé toute
+seule, pour se procurer des grains, des fers et différens objets
+nécessaires à la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle
+en donnait aux banquiers français la valeur en assignats, et s'en servait
+en Suisse, en Suède, en Danemark, en Amérique, pour payer les grains et les
+différens produits qu'elle achetait.
+
+Tout le commerce de la France se trouvait donc réduit aux approvisionnemens
+que le gouvernement faisait dans les pays étrangers, au moyen des valeurs
+requises forcément chez les banquiers français. A peine arrivait-il dans
+les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles
+étaient aussitôt frappées de réquisition, ce qui décourageait entièrement,
+comme nous venons de le montrer, les négocians auxquels le fret et les
+assurances avaient coûté énormément, et qui étaient obligés de vendre au
+_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports étaient
+celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes
+étaient immobilisées par les réquisitions, les autres par les prohibitions
+portées contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux,
+déjà dévastées par la guerre civile, étaient réduites par cet état du
+commerce à une inertie absolue et à une détresse extrême. Marseille, qui
+vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloqué
+par les Anglais, ses principaux négocians dispersés par la terreur, ses
+savonneries détruites ou transportées en Italie, et faisait à peine
+quelques échanges désavantageux avec les Génois. Les villes de l'intérieur
+n'étaient pas dans un état moins triste. Nîmes avait cessé de produire ses
+soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville
+de Lyon, ruinée par les bombes et la mine, était maintenant en démolition,
+et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois
+pour plus de 60 millions au commerce. Un décret qui arrêtait les
+marchandises destinées aux communes rebelles en avait immobilisé autour de
+Lyon une quantité considérable, dont une partie devait rester dans cette
+ville, et l'autre la traverser seulement pour de là se rendre sur les
+points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Châlons,
+Mâcon, Valence, avaient profité de ce décret pour arrêter les marchandises
+voyageant sur cette route si fréquentée. La manufacture de Sedan avait été
+obligée d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer à celle
+du drap à l'usage des troupes, et ses principaux fabricans étaient
+poursuivis en outre comme complices du mouvement projeté par Lafayette
+après le 10 août. Les départemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et
+de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient été
+entièrement ravagés par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse
+Vendée, plus de six cents lieues carrées étaient entièrement ravagées par
+le feu et le fer. Les champs étaient en partie abandonnés, et des bestiaux
+nombreux erraient au hasard sans pâture et sans étable. Partout enfin où
+des désastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamités générales, la
+guerre avait singulièrement diminué le nombre des bras, et la terreur chez
+les uns, la préoccupation politique chez les autres, avaient éloigné ou
+dégoûté du travail un nombre considérable de citoyens laborieux. Combien
+préféraient à leurs ateliers et à leurs champs, les clubs, les conseils
+municipaux, les sections, où ils recevaient quarante sous pour aller
+s'agiter et s'émouvoir!
+
+Ainsi, désordre dans tous les marchés, rareté des subsistances;
+interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; déplacemens
+désordonnés, amas inutiles, dégâts de marchandises; épuisement de moyens de
+transport par l'effet des réquisitions; interruption de communication avec
+toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime,
+du séquestre; dévastation des villes manufacturières et de plusieurs
+contrées agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la
+réquisition; oisiveté amenée par le goût de la vie politique: tel est le
+tableau de la France sauvée du fer étranger, mais épuisée un moment par les
+efforts inouïs qu'on avait exigés d'elle.
+
+Qu'on se figure après le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un
+s'attache aux moyens révolutionnaires comme indispensables, et veut
+prolonger indéfiniment un état essentiellement passager; dont l'autre,
+irrité des maux inévitables d'une organisation extraordinaire, oublie les
+services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce;
+qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra
+combien, dans l'état de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations
+réciproques. Les jacobins se plaignaient du relâchement de toutes les lois;
+de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches
+commerçans; de l'inexécution des lois contre l'agiotage, et de
+l'avilissement des assignats; ils recommençaient ainsi les cris des
+hébertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs
+adversaires, au contraire, osant pour la première fois attaquer les mesures
+révolutionnaires, s'élevaient contre l'émission excessive des assignats,
+contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des réquisitions,
+contre les désastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les
+prohibitions et les entraves de toute espèce qui paralysaient et ruinaient
+le commerce. C'étaient là, avec la liberté de la presse, et le mode de
+nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des pétitions
+des clubs ou des sections. Toutes les réclamations à cet égard étaient
+renvoyées aux comités de salut public, de finances et de commerce, pour
+qu'ils eussent à faire des rapports et à présenter leurs vues.
+
+Deux partis étaient ainsi en présence, cherchant et trouvant dans ce qui
+s'était fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels
+d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on
+l'imputait aux membres des anciens comités, qui étaient maintenant en butte
+à toutes les attaques des auteurs de la réaction. Quoiqu'ils eussent
+contribué à renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'étaient brouillés
+avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au
+fond ils pensaient de même, qu'ils avaient les mêmes principes, et qu'ils
+voulaient continuer à leur profit le même système. Parmi les thermidoriens
+était Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidéré, qui se
+prononçait avec une imprudence désapprouvée de ses collègues. Il avait
+formé le projet de dénoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère,
+de l'ancien comité de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du
+comité de sûreté générale, comme complices et _continuateurs_ de
+Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la même accusation contre
+Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion séparait
+entièrement de leurs collègues, et qui passaient pour s'être occupés
+exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il
+n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comité de sûreté
+générale, parce qu'ils n'étaient pas tous également accusés par l'opinion.
+Il fit part de son projet à Tallien et à Legendre, qui cherchèrent à l'en
+dissuader; mais il n'en persista pas moins à l'exécuter, et, dans la séance
+du 12 fructidor (29 août), il présenta vingt-six chefs d'accusation contre
+les membres des anciens comités. Ces vingt-six chefs se réduisaient aux
+vagues imputations d'avoir été les complices du système de terreur que
+Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir
+contribué aux actes arbitraires des deux comités, d'avoir signé les ordres
+de proscription; d'avoir été sourds à toutes les réclamations élevées par
+des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribué à la mort
+de Danton; d'avoir défendu la loi du 22 prairial; d'avoir laissé ignorer à
+la convention que cette loi n'était pas l'ouvrage du comité; de ne point
+avoir dénoncé Robespierre lorsqu'il abandonna le comité de salut public;
+enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la
+convention à couvert des projets des conspirateurs.
+
+Dès que Lecointre eut achevé la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,
+député de l'Ain, républicain jeune, sincère, fervent, et montagnard
+désintéressé, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochés au
+dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
+apparences d'un profond chagrin. «Je suis, dit-il, douloureusement affligé
+quand je vois avec quelle froide tranquillité on vient jeter ici de
+nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantôt
+on vient vous proposer de flétrir, sous le nom de système de la terreur,
+tout ce qui s'est fait pendant une année; tantôt on vous propose d'accuser
+des hommes qui ont rendu de grands services à la révolution. Ils peuvent
+être coupables; je l'ignore. J'étais aux armées, je n'ai rien pu juger,
+mais si j'avais eu des pièces qui fissent charge contre des membres de la
+convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportées ici
+qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
+plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables à la patrie par
+leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
+portent sur la convention elle-même. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
+c'est au peuple français qu'on fait le procès, puisqu'ils ont souffert l'un
+et l'autre la tyrannie de l'infâme Robespierre. J. Debry vous le disait
+tout à l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
+ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
+reprend Goujon, que la discussion cesse à l'instant.» Beaucoup de députés
+s'y opposent. Billaud-Varennes s'élance à la tribune, et demande avec
+instance que la discussion soit continuée. «Il n'y a pas de doute, dit-il,
+que si les faits allégués sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
+et que nos têtes ne doivent tomber. Mais nous défions Lecointre de les
+prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
+les intrigans, et nous déclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
+doivent l'emporter.» Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
+collègues et lui méditaient le 9 thermidor; que s'ils ont différé, c'est
+parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont été les premiers
+à dénoncer Robespierre, et à lui arracher le masque dont il se couvrait;
+que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
+premier; que Danton était le complice de Robespierre, qu'il était le point
+de ralliement de tous les contre-révolutionnaires, et que, s'il avait vécu,
+la liberté aurait été perdue. «Depuis quelque temps, s'écrie Billaud, nous
+voyons s'agiter les intrigans, les voleurs....» A ce dernier mot, Bourdon
+l'interrompt en lui disant: «Le mot est prononcé; il faudra le prouver.--Je
+me charge, s'écrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
+d'autres,» ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'était là le reproche
+que les montagnards étaient toujours prêts à faire aux amis de Danton,
+presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
+tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonné la tribune, insiste,
+et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
+succède, et dit qu'il faut éviter le piège tendu à la convention; que les
+aristocrates veulent l'obliger à se déshonorer elle-même en déshonorant
+quelques-uns de ses membres; que si les comités sont coupables, elle l'est
+aussi; «et toute la nation avec elle,» ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
+milieu de ce tumulte, Vadier paraît à la tribune, un pistolet à la main,
+disant qu'il ne survivra pas à la calomnie, si on ne le laisse pas se
+justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent à descendre. Le
+président Thuriot déclare qu'il va lever la séance si le tumulte ne
+s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
+que c'est un devoir de l'assemblée à l'égard des membres inculpés. Thuriot,
+l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zélé,
+voyait avec peine qu'on agitât de pareilles questions.
+
+Il prend la parole de son fauteuil, et dit à l'assemblée: «D'une part,
+l'intérêt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
+l'autre, l'intérêt des inculpés veut qu'elle continue: concilions l'un et
+l'autre en passant à l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
+déclarant que l'assemblée n'a reçu cette proposition qu'avec une profonde
+indignation.» L'assemblée adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
+passe à l'ordre du jour en flétrissant la proposition de Lecointre.
+
+Tous les hommes sincèrement attachés à leur pays avaient vu cette
+discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
+passé, distinguer le mal du bien, et discerner à qui appartenait la
+tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
+comités qui avaient partagé le pouvoir, celle de la convention qui les
+avait supportés, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
+convention et les comités de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
+tyrannie? Était-elle un crime d'ambition, ou bien l'action énergique et
+irréfléchie d'hommes voulant sauver leur cause à tout prix, et s'aveuglant
+sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
+action confuse la part de la cruauté, de l'ambition, du zéle égaré, du
+patriotisme sincère et énergique? Démêler tant d'obscurités, juger tant de
+coeurs d'hommes, était impossible. Il fallait oublier le passé, recevoir
+des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvée,
+régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles, et songer
+qu'en politique il faut réparer les maux et jamais les venger.
+
+Tel était l'avis des hommes sages. Les ennemis de la révolution
+s'applaudissaient de la démarche de Lecointre, et en voyant la discussion
+fermée, ils répandirent que la convention avait eu peur, et n'avait osé
+aborder des questions trop dangereuses pour elle-même. Les jacobins, au
+contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
+nullement disposés à désavouer le régime de la terreur, ne craignaient pas
+la discussion, et étaient furieux qu'on l'eût fermée. Dès le lendemain, en
+effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levèrent, disant que le
+président avait fait, la veille, une surprise à l'assemblée en décidant la
+clôture; qu'il avait émis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
+président, il n'avait aucun avis à donner; que la clôture était une
+injustice; qu'on devait aux membres inculpés, à la convention elle-même, et
+à la révolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
+n'avaient pas à redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
+autres, qu'on accusait d'avoir poussé Lecointre, et qui au contraire
+avaient cherché à le dissuader de son projet, demandèrent-ils que la
+discussion fût écartée. L'assemblée, qui n'avait pas encore perdu
+l'habitude de craindre la Montagne et de lui céder, consentit à rapporter
+sa décision de la veille, et rouvrit la carrière. Lecointre fut appelé à la
+tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pièces
+probantes.
+
+Lecointre n'avait pu réunir les pièces de ce singulier procès, car il
+aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'était passé dans l'intérieur des
+comités, pour juger jusqu'à quel point les membres inculpés avaient
+participé à ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
+pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriété publique, que des
+discours prononcés aux Jacobins ou à l'assemblée, que les originaux de
+quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mêmes. A
+chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pièces! les
+pièces!_ et ne voulaient point qu'il parlât sans produire les preuves
+écrites. Lecointre, réduit souvent à l'impuissance de les fournir,
+s'adressait aux souvenirs de l'assemblée, et lui demandait si elle n'avait
+pas toujours considéré Billaud, Collot-d'Herbois et Barrère, comme d'accord
+avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
+l'absurdité d'un pareil procès. Avec de telles preuves, on aurait démontré
+que la convention était complice du comité, et la France de la convention.
+Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
+disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient à passer à un autre
+grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'écriaient de nouveau: _Les
+pièces! les pièces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
+s'écriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixième chef, sans
+avoir pu prouver rien de ce qu'il avançait. Il n'avait qu'une raison à
+donner, c'est que le procès était politique, et n'admettait pas la forme
+ordinaire de discussion; à quoi on pouvait répondre qu'il était impolitique
+d'en inventer un pareil. Après une séance longue et orageuse, la convention
+déclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et réhabilita
+ainsi les anciens comités.
+
+Cette scène avait rendu à la Montagne toute son énergie, et à la convention
+un peu de son ancienne déférence pour la Montagne. Cependant
+Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission de membres du
+comité de salut public. Barrère en sortit par la voie du sort. De son côté,
+Tallien se démit volontairement, et ils furent remplacés tous quatre par
+Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
+du grand comité de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
+Côte-d'Or) et Robert Lindet. Au comité de sûreté générale, on opéra aussi
+un renouvellement par quart. Élie Lacoste, Vouland, Vadier et Moïse Bayle
+sortirent. Il manquait déjà David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
+décision de l'assemblée: ces sept membres furent remplacés par Bourdon (de
+l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.
+
+Un événement imprévu et entièrement fortuit vint augmenter l'agitation qui
+régnait. Le feu prit à la poudrière de Grenelle qui sauta. Cette explosion
+soudaine et épouvantable consterna Paris, et on crut que c'était l'effet
+d'une conspiration nouvelle. Aussitôt on accusa les aristocrates, et les
+aristocrates accusèrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu à
+la tribune entre les deux partis, sans amener aucun éclaircissement, A cet
+événement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
+Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppé d'une grande redingote,
+fondit sur lui en disant: «Je t'attendais, ... tu ne m'échapperas pas.» Au
+même instant il lui tira un coup de pistolet à bout portant, qui lui
+fracassa une épaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
+qu'on ne pouvait donc plus espérer le repos, que deux partis acharnés l'un
+contre l'autre avaient juré de troubler éternellement la république. Les
+uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
+aristocrates; d'autres mêmes allaient jusqu'à dire que Tallien, imitant
+l'exemple de Grangeneuve avant le 10 août, s'était fait blesser à l'épaule
+pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
+dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
+s'élancèrent à la tribune avec véhémence, et soutinrent que le crime de la
+veille était l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonné
+la cause de la révolution; cependant des furieux prétendent qu'il a passé
+aux modérés et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
+avoir eu l'idée de le frapper, ce ne peuvent être que les furieux qui
+l'accusent, c'est-à-dire les jacobins. Merlin dénonça leur dernière séance,
+et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lèvent la tête, tant
+mieux, elle sera plus facile à couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
+accoutumée, la dissolution de cette société célèbre, qui avait rendu,
+dit-il, les plus grands services, qui avait contribué puissamment à abattre
+le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, voulait renverser
+aujourd'hui la convention elle-même. On n'admit point les conclusions de
+Merlin; mais, comme à l'ordinaire, on renvoya les faits aux comités
+compétens, pour faire un rapport. Déjà on avait fait, sur toutes les
+questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
+demandé des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
+le _maximum_, sur les réquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
+sur tout ce qui était devenu un sujet de controverse et de division. On
+voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
+chargea le comité de salut public de présenter un rapport général sur
+l'état actuel de la république. La rédaction en fut confiée à Robert
+Lindet, le membre le plus instruit de l'état des choses, parce qu'il
+appartenait aux anciens comités, et le plus désintéressé dans ces
+questions, parce qu'il avait été exclusivement occupé à servir son pays, en
+se chargeant du travail énorme des subsistances et des transports. Le jour
+où il devait être entendu fut fixé à la quatrième sans-culottide de l'an II
+(20 septembre 1794).
+
+On attendait avec impatience son rapport et les décrets qu'il amènerait, et
+on continuait dans l'intervalle à s'agiter. C'était au jardin du
+Palais-Royal que se réunissait la jeunesse coalisée contre les jacobins.
+Là, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
+nombre contre le dernier régime révolutionnaire, et qui se vendaient chez
+les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
+partait pour venir troubler les séances des jacobins. Le jour de la
+deuxième sans-culottide, un de ces groupes se forme: il était composé de
+ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
+soin, portaient des cravates élevées, ce qui leur fit donner le nom de
+_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
+arrivait quelque chose, il fallait se réunir à la convention; que les
+jacobins n'étaient que des intrigans et des scélérats. Un jacobin voulut
+lui répondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
+convention! à bas les jacobins! à bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
+_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
+jacobins!_ Le tumulte augmenta bientôt. Le jacobin qui avait pris la
+parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent très
+maltraités; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui était déjà
+très considérable, et empêcha un engagement général.
+
+Le surlendemain, jour fixé pour le rapport des trois comités de salut
+public, de législation, et de sûreté générale, Robert Lindet fut enfin
+entendu. Le tableau qu'il avait à tracer de la France était triste. Après
+avoir exposé la marche successive des factions, le progrès de la puissance
+de Robespierre jusqu'à sa chute, il montra deux partis, l'un composé de
+patriotes ardens, craignant pour la révolution et pour eux-mêmes; et
+l'autre, des familles éplorées dont les parens avaient été immolés ou
+gémissaient encore dans les fers. «Des esprits inquiets, dit Lindet,
+s'imaginent que le gouvernement va manquer d'énergie; ils emploient tous
+les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
+députations et des adresses à la convention. Ces craintes sont chimériques:
+dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
+les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
+rendus s'effacent de la mémoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
+accepter et pour remplir des fonctions périlleuses? Mais aujourd'hui la
+France les rappelle à leurs travaux et à leurs professions, qu'ils ont trop
+long-temps abandonnés. Ils savent que leurs fonctions étaient temporaires;
+que le pouvoir, conservé trop long-temps dans les mêmes mains, devient un
+sujet d'inquiétude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
+abandonne aux ressentimens et aux vengeances.»
+
+Lindet, passant ensuite à ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
+souffert, continua en disant: «Rendez la liberté à ceux que des haines, des
+passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
+conspirateurs ont fait précipiter en masse dans les maisons d'arrêt;
+rendez-la aux laboureurs, aux commerçans, aux parens des jeunes héros qui
+défendent la patrie. Les arts ont été persécutés; cependant c'est par eux
+que vous avez appris à forger la foudre; c'est par eux que l'art des
+Montgolfier a servi à éclairer la marche des armées; c'est par eux que les
+métaux se préparent et s'épurent, que les cuirs se tannent, s'apprêtent et
+se mettent en oeuvre dans huit jours. Protégez-les, secourez-les. Beaucoup
+d'hommes utiles sont encore dans les cachots.»
+
+Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'état agricole et commercial de la
+France. Il montra les calamités résultant des assignats, du _maximum_, des
+réquisitions, de l'interruption des communications avec l'étranger. «Le
+travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activité, d'abord parce que quinze
+cent mille hommes ont été transportés sur les frontières, qu'une multitude
+d'autres se sont voués à la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
+distraits par les passions politiques, se sont détournés de leurs
+occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres défrichées, mais
+beaucoup de négligées. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filée,
+les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
+Tâchons de réparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
+grandes villes maritimes et manufacturières. Qu'on cesse de démolir à Lyon.
+Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
+les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Révoquons les
+lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
+permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
+villes, les départemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
+disent-ils, a épuisé leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observé
+des proportions assez exactes, et a fait peser inégalement le fardeau des
+réquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
+les tableaux, les déclarations, les adresses de leurs concitoyens des
+autres districts! Ils y verraient les mêmes plaintes, les mêmes
+réclamations, la même énergie, inspirées par le sentiment des mêmes
+besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
+ramenons les ouvriers à leurs ateliers, les cultivateurs à leurs champs.
+Surtout, ajoute Lindet, efforçons-nous de ramener parmi nous l'union et la
+confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
+toujours été, avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet?
+Nous avons tous été lancés dans la même carrière: les uns ont combattu avec
+courage, avec réflexion; les autres se sont précipités, dans leur
+bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient détruire et
+renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
+mouvemens qu'il est impossible de prévoir et de diriger? La révolution est
+faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats n'ont
+jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter
+où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent?
+N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus
+redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage,
+enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les
+hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie.»
+
+Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
+d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
+et il eût été à désirer que tout le monde pût les partager. Lindet proposa
+ensuite une série de décrets, qui furent accueillis comme l'avait été son
+rapport, et qui furent adoptés sur-le-champ.
+
+Par le premier décret, le comité de sûreté générale et les représentans en
+mission étaient chargés d'examiner les réclamations des commerçans, des
+laboureurs, des artistes, des pères et mères des citoyens présens aux
+armées, qui étaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
+municipalités et les comités des sections étaient tenus de motiver leurs
+refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'étaient là
+des satisfactions données à ceux qui se plaignaient sans cesse de la
+terreur et qui craignaient de la voir renaître. Un troisième décret
+ordonnait la rédaction d'une instruction morale, tendant à ramener l'amour
+du travail et des lois, à éclairer les citoyens sur les principaux
+événemens de la révolution, et destinée à être lue au peuple, dans les
+fêtes décadaires. Un quatrième décret ordonnait un projet d'école normale,
+pour former de jeunes professeurs, et répandre ainsi l'instruction et les
+lumières par toute la France.
+
+Enfin, à ces décrets en étaient joints plusieurs, ordonnant aux comités des
+finances et du commerce d'examiner promptement:
+
+1 Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
+condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
+espèce;
+
+2 Les avantages ou désavantages de la libre exportation du superflu des
+denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour et de
+différentes formalités;
+
+3 Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
+marchandises destinées aux communes en rébellion, et retenues sous le
+scellé;
+
+4 Enfin les réclamations des négocians qui, en vertu de la loi du
+séquestre, étaient tenus de déposer dans les caisses de district les sommes
+qu'ils devaient aux étrangers avec lesquels la France était en guerre.
+
+On voit que ces décrets donnaient des satisfactions à ceux qui se
+plaignaient d'avoir été persécutés, et renfermaient quelques-unes des
+mesures capables d'améliorer l'état du commerce. Le parti jacobin seul
+n'avait pas un décret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
+été ni poursuivi ni emprisonné; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
+il n'y avait donc aucune réparation à lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
+c'était de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
+Lindet était fait et écrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
+décrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
+partis.
+
+On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'année et
+cinquième sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fête ordonnée
+depuis long-temps pour placer Marat au Panthéon et en exclure Mirabeau, fut
+célébrée. Déjà elle n'était plus conforme à l'état des opinions et des
+esprits. Marat n'était plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
+qu'on décernât tant d'honneurs au sanglant apôtre de la terreur, et qu'on
+infligeât tant d'ignominie au plus grand orateur de la révolution. Mais
+pour ne pas alarmer la Montagne, et pour éviter les apparences d'une
+réaction trop prompte, la fête ne fut pas révoquée. Le jour fixé, les
+restes de Marat furent portés en pompe au Panthéon, et ceux de Mirabeau en
+furent ignominieusement retirés par une porte latérale.
+
+Ainsi le pouvoir, retiré aux jacobins et aux montagnards, était possédé
+aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
+_indulgens_ enfin, qui étaient devenus les thermidoriens. Ces derniers
+cependant, tandis qu'ils tâchaient de réparer les maux produits par la
+révolution, tandis qu'ils élargissaient les suspects et s'efforçaient de
+rendre quelque liberté et quelque sécurité au commerce, étaient pleins
+encore de ménagement pour la Montagne qu'ils avaient dépossédée, et
+décernaient à Marat la place qu'ils ravissaient à Mirabeau.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+
+REPRISE DES OPÉRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDÉ, VALENCIENNES,
+LANDRECIES ET LE QUESNOY. DÉCOURAGEMENT DES COALISÉS.--BATAILLE DE L'OURTHE
+ET DE LA ROËR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
+RHIN.--SITUATION DES ARMÉES AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. SUCCÈS DES FRANÇAIS
+SUR TOUS LES POINTS. ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
+CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
+ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANÇAIS ET L'ÉTRANGER. INTRIGUES A L'INTÉRIEUR;
+RÔLE DES PRINCES ÉMIGRÉS.
+
+L'activité des opérations militaires s'était un peu ralentie vers le milieu
+de la saison. Nos deux grandes armées du Nord et de Sambre-et-Meuse,
+entrées dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminées l'une sur
+Anvers, l'autre sur la Meuse, étaient demeurées dans un long repos,
+attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et
+Condé, perdues dans la précédente campagne. Sur le Rhin, le général Michaud
+était occupé à recomposer son armée, pour réparer l'échec de
+Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tirés de la
+Vendée. Les armées des Alpes et d'Italie, devenues maîtresses de la grande
+chaîne, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation
+d'un plan d'invasion proposé, disait-on, par le jeune officier qui avait
+décidé la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux
+Pyrénées-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succès au Boulou,
+s'était longtemps arrêté pour prendre Collioure, et bloquait maintenant
+Bellegarde. L'armée des Pyrénées-Occidentales s'organisait encore. Cette
+longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer
+aux grands événemens de l'intérieur et à de mauvaises combinaisons, aurait
+pu nuire à nos succès si l'ennemi avait su mettre le temps à profit. Mais
+il régnait un tel désordre d'esprit chez les coalisés, que notre faute ne
+leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de
+nos victoires.
+
+Rien n'était plus mal calculé que notre inaction en Belgique, aux environs
+d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hâter la prise
+des quatre places perdues eût été d'éloigner toujours davantage les grandes
+armées qui pouvaient les secourir. En profitant du désordre où la victoire
+de Fleurus et la retraite qui s'en était suivie avaient jeté les coalisés,
+il eût été facile d'arriver bientôt jusqu'au Rhin. Malheureusement on
+ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare
+de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une
+attaque heureuse, mais le résultat de vastes combinaisons. Pour hâter la
+reddition des quatre places, la convention avait porté un décret
+formidable, à la manière de tous ceux qui se succédèrent depuis prairial
+jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalisés occupaient
+quatre places françaises, et que tout est permis pour éloigner l'ennemi de
+chez soi, elle décréta que si, vingt-quatre heures après la sommation, les
+garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passées au fil de
+l'épée. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Condé
+fit cette belle réponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de décréter le
+déshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuèrent de se
+défendre. Le comité, sentant l'injustice d'un pareil décret, usa d'une
+subtilité pour en éviter l'exécution, et en même temps pour épargner à la
+convention la nécessité de le rapporter. Il supposa que le décret, n'ayant
+pas été notifié aux commandans des trois places, leur était resté inconnu.
+Avant de le leur signifier, il ordonna au général Schérer de pousser les
+travaux avec assez d'activité pour rendre la sommation imposante, et
+légitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,
+Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 août); Condé et Le Quesnoy les
+jours suivans. Ces places, qui avaient tant coûté aux coalisés pendant la
+campagne précédente, nous furent donc restituées sans de grands efforts, et
+l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les
+Pays-Bas. Nous étions maîtres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'à
+la Meuse et Anvers.
+
+Moreau venait de conquérir l'Écluse, et de rentrer en ligne; Schérer avait
+envoyé la brigade Osten à Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa
+division. Grâce à cette réunion, l'armée du Nord, sous Pichegru, s'élevait
+à plus de soixante-dix mille hommes, présens sous les armes, et celle de la
+Meuse, sous Jourdan, à cent seize mille. L'administration, épuisée par les
+efforts qu'elle avait faits pour improviser l'équipement de ces armées, ne
+suffisait que très imparfaitement à leur entretien. On y suppléait par des
+réquisitions, faites avec ménagement, et par les plus belles vertus
+militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus nécessaires;
+ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches
+d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payés avec des assignats,
+vivaient comme le soldat, mangeaient le même pain, marchaient à pied comme
+lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme républicain et la victoire
+soutenaient ces armées, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais
+eues la France.
+
+Les coalisés étaient dans un désordre singulier. Les Hollandais, mal
+soutenus par leurs alliés les Anglais, et doutant de leur bonne foi,
+étaient consternés. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,
+pour avoir le temps de les mettre en état de défense, ce qui aurait dû être
+achevé depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que présomptueux,
+ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti
+décisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, étendant ses ailes
+tantôt vers les Hollandais, tantôt vers les Impériaux. Cependant, réuni aux
+Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et
+tenter sur les flancs de l'une des deux armées du Nord et de la Meuse l'un
+de ces mouvemens hardis que le général Clerfayt, l'année suivante, et
+l'archiduc Charles, en 1796, surent exécuter avec à propos et honneur, et
+dont un grand capitaine donna depuis, tant de mémorables exemples. Les
+Autrichiens, retranchés le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roër
+jusqu'à celle de l'Ourthe, étaient découragés par leurs revers, et
+manquaient des approvisionnemens nécessaires. Le prince de Cobourg, tout à
+fait déconsidéré par sa dernière campagne, avait cédé le commandement à
+Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les généraux autrichiens.
+Il n'était pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour
+agir en masse contre l'une des deux armées françaises; mais on ne songeait
+qu'à garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarmé de la marche des
+événemens, avait envoyé commissaires sur commissaires pour réveiller le
+zèle de la Prusse, pour réclamer de sa part l'exécution du traité de La
+Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours à défendre
+vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une réunion de
+ministres et de généraux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu à
+Maestricht, et on convint de défendre les bords de la Meuse.
+
+Les armées françaises s'étaient enfin remises en mouvement dans le milieu
+de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avança d'Anvers vers
+l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se
+séparer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangèrent le
+long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adossés à la mer, dans
+une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils
+voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se
+retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaîne de
+postes que l'armée française pouvait enlever dès qu'elle paraîtrait. A
+Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arrière-garde du duc
+d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les
+bords de l'Aa, il rencontra le général Abercromby, lui fit encore des
+prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hâta de passer la
+Meuse à Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette
+marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le
+jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre).
+
+Pendant ce temps, Jourdan s'avançait de son côté, et se préparait à
+franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la
+joint vers Liège, et la Roër qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux
+affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le
+Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver à ce dernier
+fleuve. Les Français, maîtres de Liège, avaient franchi la Meuse, et
+étaient déjà venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de
+Liège à Maëstricht, et l'Ourthe de Liège à Gomblaine-au-Pont, formant ainsi
+un angle dont Liège était le sommet. Clerfayt avait rangé sa gauche
+derrière l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordées
+d'un côté par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans
+l'Ourthe. Le général Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna à
+Schérer d'attaquer la position de Sprimont du côté de l'Ayvaille, tandis
+que le général Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.
+
+Le jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre), Schérer divisa son
+corps en trois colonnes, commandées par les généraux Marceau, Mayer et
+Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit
+profond, entre deux côtes escarpées. Les généraux donnèrent eux-mêmes
+l'exemple, entrèrent dans l'eau, et entraînèrent leurs soldats sur la rive
+opposée, malgré le feu d'une artillerie formidable. Latour était resté
+immobile sur les hauteurs de Sprimont, se préparant à fondre sur les
+colonnes françaises dès qu'elles auraient passé la rivière. Mais à peine
+eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se précipitèrent sur
+la position, sans donner à Latour le temps de les prévenir. Elles
+l'attaquèrent vivement, tandis que le général Hacquin débordait son flanc
+gauche, et que le général Bonnet, ayant passé l'Ourthe, marchait sur ses
+derrières; Latour fut alors obligé de décamper, et de se replier sur
+l'armée impériale.
+
+Ce combat bien conçu, vivement exécuté, était aussi honorable pour le
+général en chef que pour l'armée. Il nous valut trente-six pièces de canon
+et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes à l'ennemi, tant tués
+que blessés, et décida Clerfayt à quitter la ligne de l'Ourthe. Ce général
+craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'être coupé de sa
+retraite sur Cologne. En conséquence, il abandonna les bords de la Meuse et
+de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.
+
+Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roër. Ils occupaient
+cette rivière depuis Dueren et Juliers jusqu'à son embouchure dans la
+Meuse, c'est-à-dire jusqu'à Ruremonde. Ils avaient cédé du cours de la
+Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe à la Roër, entre Liège et
+Ruremonde; il ne leur restait que l'étendue de Ruremonde à Grave, point par
+lequel ils se liaient au duc d'York.
+
+La Roër était la ligne qu'il fallait bien défendre, pour ne pas perdre la
+rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de
+la Roër, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps
+ordonné des travaux considérables pour assurer sa ligne; il avait placé des
+corps avancés au-delà de la Roër sur le plateau d'Aldenhoven, garni de
+retrançhemens; il occupait ensuite la ligne de la Roër et ses bords
+escarpés, et il était campé derrière cette ligne avec son armée et une
+artillerie nombreuse.
+
+Le 10 vendémiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en présence
+de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au général Schérer,
+commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roër par
+tous les points guéables; au général Hatry de traverser vers le centre de
+la position, à Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la
+cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven placé en avant de la Roër, de
+balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empêcher les
+Autrichiens d'en déboucher; au général Lefèvre de s'emparer de Linnich, et
+de traverser à tous les gués existant dans les environs; enfin à Kléber,
+qui était vers l'embouchure même de la rivière, de la remonter jusqu'à
+Ratem, et de la passer sur ce point mal défendu, afin de couvrir la
+bataille du côté de Ruremonde.
+
+Le lendemain, 11 vendémiaire, les Français se mirent en mouvement sur toute
+la ligne.
+
+Cent mille jeunes républicains marchaient à la fois avec un ordre et une
+précision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus
+en aussi grand nombre sur le même champ de bataille. Ils s'avançaient vers
+la Roër, but de leurs efforts. Malheureusement ils étaient encore éloignés
+de ce but, et ils n'y arrivèrent que vers le milieu du jour. Le général, de
+l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un
+point de départ trop éloigné du point d'attaque, et de ne pas employer un
+jour à se rapprocher de la ligne ennemie. Le général Schérer, chargé de la
+droite, dirigea ses brigades sur les différens points de la Roër, et
+ordonna au général Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gué de
+Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il était onze heures
+quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps à parcourir le
+circuit qu'on lui avait tracé. Schérer attendait qu'il fût arrivé au point
+indiqué, pour lancer ses divisions dans la Roër, et il laissait ainsi à
+Clerfayt le temps de préparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la
+rive opposée. Il était trois heures; enfin Schérer ne veut pas attendre
+davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau
+avec ses troupes, et passe au gué de Mirveiller; Lorges fait de même, se
+porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi après un combat sanglant. Les
+Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retirés en arrière, ils
+reviennent bientôt avec des forces considérables. Marceau se jette aussitôt
+dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passé la
+Roër un peu au-dessus, à Niederau, et qui vient d'être accueilli par une
+artillerie meurtrière, se replie aussi vers Dueren. C'est là que se
+concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir
+que ses avant-gardes, était rangé en arrière sur les hauteurs, avec
+soixante bouches à feu. Il les fait agir aussitôt, et couvre les Français
+d'une grêle de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats résistent,
+soutenus par leurs généraux. Malheureusement Hacquin ne paraît pas encore
+sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain
+de la bataille.
+
+Dans le même moment on se battait au centre, sur le plateau avancé
+d'Aldenhoven. Les Français y étaient arrivés à la baïonnette. Leur
+cavalerie s'y était déployée, avait reçu et exécuté plusieurs charges. Les
+Autrichiens, voyant la Roër franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,
+avaient abandonné ce plateau, et s'étaient retirés à Juliers, au-delà de la
+rivière. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait
+et était canonné par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefèvre avait
+repoussé les Autrichiens et joint la Roër; mais ayant trouvé le pont brûlé,
+il s'occupait à le rétablir. A Ratem, Kléber avait rencontré des batteries
+rasantes, et leur répondait par un violent feu d'artillerie.
+
+L'action décisive était donc à droite vers Dueren, où se trouvaient
+accumulés Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement
+d'Hacquin. Jourdan avait ordonné à Hatry de se replier sur Dueren au lieu
+d'effectuer le passage à Altorp; mais le trajet était trop long pour que
+cette colonne pût devenir utile au point décisif. Enfin, à cinq heures du
+soir, Hacquin paraît sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,
+qui se voient menacés sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau
+et Mayer en face, se décident à se retirer, et replient leur aile gauche,
+la même qui avait combattu à Sprimont. A leur extrême droite, Kléber les
+menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter étant trop
+court, les soldats demandent à se précipiter dans la rivière. Kléber, pour
+soutenir leur ardeur, réunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur
+l'autre rive. Alors les impériaux sont encore obligés de se retirer sur ce
+point, et bientôt ils s'éloignent de tous les autres. Ils abandonnent la
+Roër, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.
+
+Le lendemain, les Français trouvèrent Juliers évacué, et purent passer la
+Roër sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la
+conquête définitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui
+ont le plus mérité au général Jourdan la reconnaissance de sa patrie et
+l'estime des militaires. Néanmoins les critiques lui ont reproché de
+n'avoir pas pris un point de départ plus rapproché du point d'attaque, et
+de n'avoir pas porté le gros de ses forces à Mirveiller et Dueren.
+
+Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa
+cette ville, le 15 vendémiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20
+octobre). Kléber alla faire avec Marescot le siège de Maëstricht.
+
+Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tâche, et prenait
+possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son côté, se
+préparait à franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras
+principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le
+rapporter tout à l'heure, le duc d'York avait passé la Meuse à Grave,
+abandonnant Bois-le-Duc à ses propres forces. Avant de tenter le passage de
+la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'était pas
+facile dans l'état de la saison, et avec l'insuffisance du matériel de
+siège. Cependant l'audace des Français et le découragement des ennemis
+rendaient tout possible. Le fort de Crèvecoeur, près de la Meuse, menacé
+par une batterie dirigée à propos sur un point où l'ennemi ne croyait pas
+possible d'en établir, se rendit. Le matériel qu'on y trouva servit à
+presser le siège de Bois-le-Duc. Cinq attaques consécutives épouvantèrent
+le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendémiaire (10 octobre). Ce
+succès inespéré procura aux Français une base solide et des munitions
+considérables pour pousser leurs opérations au-delà de la Meuse, et
+jusqu'au bord du Wahal.
+
+Moreau, qui formait la droite, s'était, depuis les victoires de l'Ourthe et
+de la Roër, avancé jusqu'à Venloo. Le duc d'York, effrayé de ce mouvement,
+avait retiré toutes ses troupes au-delà du Wahal, et abandonné tout
+l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant
+que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans
+appui, il repassa le Wahal, et entreprit de défendre l'espace compris entre
+les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure
+des grands fleuves, était inférieur au lit des eaux; il présentait de
+vastes prairies coupées de canaux et de chaussées, et inondées dans
+certaines parties. Le général Hammerstein, placé intermédiairement entre la
+Meuse et le Wahal, avait ajouté à la difficulté des lieux en coupant les
+routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des
+ponts, que son armée devait détruire en se retirant. Le duc d'York, dont il
+formait l'avant-garde, était placé en arrière, sur les bords du Wahal, dans
+le camp de Nimègue.
+
+Dans les journées des 27 et 28 vendémiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit
+franchir la Meuse à deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les
+Anglais, qui étaient sous le canon de Nimègue, et l'avant-garde
+d'Hammerstein disposée le long des canaux et des digues, se trouvaient trop
+éloignés pour empêcher ce passage. Le reste de l'armée débarqua sur l'autre
+rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru décida
+l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermédiaire de la
+Meuse au Wahal. Il lança quatre colonnes, formant une masse supérieure à
+l'ennemi, dans ces prairies inondées et coupées de canaux. Les Français
+bravèrent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jetèrent
+dans les fossés, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, tandis que les
+tirailleurs, du bord des fossés, fusillaient par dessus leurs têtes.
+L'ennemi épouvanté se retira, ne songeant plus qu'à sauver son artillerie.
+Il vint se réfugier dans le camp de Nimègue, sur les bords du Wahal, et les
+Français vinrent bientôt l'y insulter journellement.
+
+Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Français étaient
+enfin parvenus à atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature
+semble avoir assignée pour limite à leur belle patrie, et qu'ils ont
+toujours ambitionné de lui donner pour frontière. Pichegru, il est vrai,
+arrêté par Nimègue, n'était pas maître du cours du Wahal, et s'il songeait
+à conquérir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des
+places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait à
+la limite tant désirée, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer
+dans Nimègue ou dans l'île de Bommel, et s'établir solidement sur le Wahal.
+Moreau, appelé le général des sièges, venait, par un acte de hardiesse,
+d'entrer dans Venloo; Jourdan était fortement établi sur le Rhin. Le long
+de la Moselle et de l'Alsace, les armées venaient aussi de joindre ce grand
+fleuve.
+
+Depuis l'échec de Kayserslautern, les armées de la Moselle et du Haut-Rhin,
+commandées par Michaud, avaient passé leur temps à se renforcer de
+détachemens tirés des Alpes et de la Vendée. Le 14 messidor (2 juillet),
+une attaque avait été essayée sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'à la
+Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisée
+n'avait eu aucun succès. Une seconde tentative, dirigée sur de meilleurs
+principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait
+porté sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et
+avait amené, comme toujours, la retraite générale des armées coalisées
+au-delà de Franckenthal. Le comité avait ordonné alors une diversion sur
+Trèves, dont on s'était emparé pour punir l'électeur. Par ce mouvement, un
+corps principal s'était trouvé en flèche entre les armées impériales du
+Bas-Rhin et l'armée prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent à
+en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la
+diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaqués de
+nouveau à l'improviste, et ramenés en arrière de Kayserslautern.
+Heureusement Jourdan venait d'être victorieux sur la Roër; Clerfayt venait
+de repasser le Rhin à Cologne. Les coalisés n'eurent pas alors le courage
+de rester dans les Vosges; ils se retirèrent, nous abandonnant tout le
+Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait
+donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comité en
+ordonna aussitôt le blocus. Kléber fut appelé de la Belgique à Mayence,
+pour commander le siège de cette place, qu'il avait contribué à défendre en
+1793, et où il avait commencé son illustration. Nos conquêtes s'étendaient
+donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.
+
+Aux Alpes, l'inaction avait continué, et la grande chaîne nous était
+restée. Le plan d'invasion habilement imaginé par le général Bonaparte, et
+communiqué au comité par Robespierre le jeune, qui était en mission à
+l'armée d'Italie, avait été adopté. Il consistait à réunir les deux armées
+des Alpes et d'Italie dans la vallée de la Stura pour envahir le Piémont.
+Les ordres de marche étaient donnés lorsqu'arriva le 9 thermidor;
+l'exécution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient été
+obligés de céder une partie de leurs garnisons, les représentans, les
+municipalités, et tous les partisans de la réaction, prétendirent que ce
+plan avait pour but de perdre l'armée en la jetant en Piémont, de rouvrir
+Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.
+Jean-Bon-Saint-André surtout, qui avait été envoyé à Toulon pour y réparer
+la marine, et qui nourrissait des projets sur la Méditerranée, se montra
+l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut même
+accusé d'être complice des Robespierre, à cause de la confiance que ses
+talens et ses projets avaient inspirée au plus jeune des deux frères.
+L'armée fut ramenée en désordre sur la grande chaîne, où elle reprit ses
+positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage éclatant. Les
+Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur
+Savone, pour couper la communication avec Gênes, qui par sa neutralité
+rendait de grands services au commerce des subsistances. Le général
+Colloredo s'avança avec un corps de huit à dix mille hommes, ne mit aucune
+célérité dans sa marche, et donna aux Français le temps de se prémunir.
+Saisi au milieu des montagnes par les Français, dont le général Bonaparte
+dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira
+honteusement, accusant les Anglais, qui l'accusèrent à leur tour. La
+communication avec Gênes fut rétablie, et l'armée consolidée dans toutes
+ses positions.
+
+Aux Pyrénées, nos succès avaient recommencé leur cours. Dugommier faisait
+toujours le siège de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
+descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque générale sur
+la ligne française, venir au secours des assiégés; mais repoussé sur tous
+les points, il venait de s'éloigner, et la place, plus découragée que
+jamais par cette déroute de l'armée espagnole, s'était rendue le 6
+vendémiaire (27 septembre). Dugommier, entièrement rassuré sur ses
+derrières, se préparait à s'avancer en Catalogne. Aux Pyrénées
+occidentales, les Français, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
+la vallée de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sébastien, et, grâce au
+climat de ces contrées, se disposaient, comme aux Pyrénées orientales, à
+pousser leurs succès malgré l'approche de l'hiver.
+
+Dans la Vendée, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
+lente et dévastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'étaient enfin
+partagé le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
+avait succédé dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
+conservé la petite division du centre; Charette, illustré par cette
+campagne du dernier hiver, où, avec des forces presque détruites, il était
+toujours parvenu à se soustraire à la poursuite des républicains,
+commandait dans la Basse-Vendée, mais ambitionnait le commandement général.
+On s'était réuni à Jallais, et on avait fait des conventions dictées par
+l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô, conseiller et ami de Stofflet, et
+gouvernant le pays sous son nom. Cet abbé était aussi ambitieux que
+Charette, et désirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
+sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
+un conseil supérieur d'après les ordres duquel tout se ferait à l'avenir.
+Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmèrent réciproquement leurs
+commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendée. M. de
+Marigny, qui avait survécu à la grande expédition vendéenne sur Granville,
+ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
+cruauté de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua à la
+jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
+les royalistes.
+
+La guerre, sans aucun résultat possible, n'était plus qu'une guerre de
+dévastation. Les républicains avaient établi quatorze camps retranchés qui
+enveloppaient tout le pays insurgé. De ces camps partaient des colonnes
+incendiaires qui, sous le commandement en chef du général Turreau,
+exécutaient le formidable décret de la convention. Elles brûlaient les
+bois, les haies, les genêts, souvent même les villages, s'emparaient des
+moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du décret qui ordonnait à tout
+habitant étranger à la révolte de se retirer à vingt lieues du pays
+insurgé, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
+Vendéens qui, obligés de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
+au milieu de ces horribles scènes, résistaient à cette guerre de manière à
+la rendre éternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
+rassemblemens imprévus, se jetaient sur les derrières des camps, et les
+enlevaient; ou bien, laissant pénétrer les colonnes, ils fondaient sur
+elles quand elles étaient engagées dans le pays, et s'ils parvenaient à les
+rompre, ils égorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
+armes, des munitions, dont ils étaient avides, et, sans avoir rien fait
+pour affaiblir un ennemi trop supérieur, ils s'étaient procuré seulement
+les moyens de continuer cette guerre atroce.
+
+Tel était l'état des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
+droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
+la Vilaine, s'était formé un nouveau rassemblement, composé en grande
+partie des restes de la colonne vendéenne détruite à Savenay et des paysans
+qui habitaient ces plaines. M. de Scépeaux en était le chef. Ce corps était
+à peu près de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendée à la
+Bretagne.
+
+La Bretagne était devenue le théâtre d'une guerre toute différente de celle
+de la Vendée, et non moins déplorable. Les chouans, dont nous avons déjà
+parlé, étaient des contrebandiers que l'abolition des barrières avait
+laissés sans état, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obéir à la
+réquisition, et quelques Vendéens échappés, comme ceux de M. de Scépeaux, à
+la déroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
+les vastes bois de la Bretagne, particulièrement dans la grande forêt du
+Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendéens, des rassemblemens
+nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
+trente et cinquante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques,
+assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
+républicains, et surtout les acquéreurs de biens nationaux. Quant à ceux
+qui étaient non pas acquéreurs, mais fermiers de ces biens, ils se
+rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
+ordinairement le soin de détruire les ponts, de briser les routes, de
+couper l'essieu des charrettes, pour empêcher le transport des subsistances
+dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles à ceux qui apportaient
+leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient ces menaces en pillant
+et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le
+pays, leur but évident était de le bouleverser, en empêchant les citoyens
+d'accepter aucune fonction de la république, en punissant l'acquisition des
+biens nationaux, et en affamant les villes. Moins réunis, moins forts que
+les Vendéens, ils étaient cependant plus redoutables, et méritaient
+véritablement le nom de brigands.
+
+Ils avaient un chef secret que nous avons déjà nommé, M. de Puisaye,
+autrefois membre de l'assemblée constituante. Il s'était retiré après le 10
+août en Normandie, s'était jeté, comme on l'a vu, dans l'insurrection
+fédéraliste, et, après la défaite de Vernon, était venu se cacher en
+Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
+grande intelligence, à une rare habileté pour réunir les élémens d'un
+parti, il joignait une extrême activité de corps et d'esprit, et une vaste
+ambition. Puisaye, frappé de la position péninsulaire de la Bretagne, de la
+vaste étendue de ses côtes, de la configuration particulière de son sol,
+couvert de forêts, de montagnes, de retraites impénétrables, frappé surtout
+de la barbarie de ses habitans, parlant une langue étrangère, privés ainsi
+de toute communication avec les autres habitans de la France, entièrement
+soumis à l'influence des prêtres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
+les Vendéens, Puisaye croyait pouvoir préparer en Bretagne une insurrection
+bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
+d'Elbée, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
+l'heureux intermédiaire des îles de Jersey et de Guernesey, lui avaient
+inspiré le projet de faire concourir le cabinet de Londres à ses projets.
+Il ne voulait donc pas que l'énergie du pays s'usât en inutiles
+brigandages, et il travaillait à l'organiser de manière à pouvoir le tenir
+tout entier sous sa main. Aidé des prêtres, il avait fait enrôler tous les
+hommes en état de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
+paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
+division; les divisions réunies formaient quatre divisions principales,
+celles du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
+aboutissant toutes quatre à un comité central, qui représentait l'autorité
+suprême du pays. Puisaye présidait le comité central en qualité de général
+en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
+à toute la contrée. Il recommandait, en attendant l'exécution de ses vastes
+projets, de commettre le moins d'hostilités possible, pour ne pas attirer
+trop de troupes en Bretagne; de se contenter de réunir des munitions, et
+d'empêcher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
+peu propres au genre de guerre générale qu'il méditait, se livraient
+individuellement à des brigandages qui étaient plus profitables pour eux et
+plus de leur goût. Puisaye se hâtait de mettre la dernière main à son
+ouvrage, et se proposait, dès qu'il aurait achevé l'organisation de son
+parti, de passer à Londres, pour ouvrir une négociation avec le cabinet
+anglais et les princes français.
+
+Comme on l'a vu dans la campagne précédente, les Vendéens n'avaient pas
+encore communiqué avec les étrangers; on leur avait envoyé M. de Tinténiac,
+pour savoir qui et combien ils étaient, quel but ils avaient, et pour leur
+offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la côte.
+C'est là ce qui les avait engagés à venir à Granville, et à faire la
+tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, après
+avoir inutilement croisé sur nos côtes, avait porté en Hollande les secours
+destinés à la Vendée. Puisaye espérait provoquer une expédition pareille et
+s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore témoigné aucune
+reconnaissance, ni donné aucun encouragement aux royalistes insurgés dans
+l'intérieur.
+
+De leur côté, les princes, espérant peu de l'appui des puissances,
+commençaient à reporter les yeux sur leurs partisans de l'intérieur de la
+France. Mais rien n'était disposé autour d'eux pour mettre à profit le
+dévouement des braves gens qui voulaient se sacrifier à leur cause.
+Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
+qui était devenu régent, et qui demeurait à Vérone depuis que le pays du
+Rhin n'était habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Condé,
+brave, mais peu capable, continuait de réunir sur le Haut-Rhin tout ce qui
+voulait se servir de son épée. Une jeune noblesse suivait M. le comte
+d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagné jusqu'à Saint-Pétersbourg.
+Catherine avait fait au prince une réception magnifique, lui avait donné
+une frégate, un million, une épée, et le brave comte de Vauban, pour
+l'engager à s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
+secours, dès que le prince serait descendu en Vendée. Cependant la descente
+ne s'était pas effectuée; et le comte d'Artois était revenu en Hollande au
+quartier-général du duc d'York.
+
+La situation des trois princes français n'était ni brillante ni heureuse.
+L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refusé de reconnaître le
+régent; car reconnaître un autre souverain de France que le souverain de
+fait, c'eût été s'ingérer dans ses affaires intérieures, ce qu'aucune
+puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
+étaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
+dans l'intérêt seul de leur propre sûreté. Reconnaître le régent avait
+encore un autre inconvénient: c'était se condamner à ne faire la paix
+qu'après la destruction de la république, chose sur laquelle on commençait
+à ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
+princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
+à Londres, le duc d'Havre à Madrid, le duc de Polignac à Vienne,
+transmettaient des notes peu lues, rarement écoutées; ils étaient les
+intermédiaires des secours fort rares dispensés aux émigrés, plutôt que les
+organes d'une puissance avouée. Aussi le plus grand mécontentement contre
+les puissances régnait dans les trois cours émigrées. On commençait à
+reconnaître que ce beau zèle de la coalition pour la royauté cachait la
+plus violente haine contre la France. L'Autriche, en plaçant son drapeau à
+Valenciennes et à Condé, avait, suivant les émigrés, déterminé l'élan du
+patriotisme français. La Prusse, dont ils avaient entrevu déjà les
+dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, à tous ses engagemens.
+Pitt, qui était de tous les coalisés le plus positif et le plus dédaigneux
+à leur égard, leur était aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
+perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
+tromper ensuite si l'on pouvait. Ils prétendaient qu'il n'y avait à compter
+que sur l'Espagne; l'Espagne seule était une fidèle parente, une sincère
+alliée; ce n'était que sur elle qu'on devait fonder toutes les espérances.
+
+Les trois petites cours fugitives, si peu unies déjà avec les puissances,
+ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Vérone, peu
+agissante, donnant aux émigrés des ordres mal obéis, faisant aux cabinets
+des communications mal écoutées, par des agens non reconnus, se défiait des
+deux autres, jalousait le rôle actif du prince de Condé sur le Rhin,
+l'espèce de considération que son courage peu éclairé, mais énergique, lui
+valait auprès des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
+d'Artois en Europe. De son côté, le prince de Condé, aussi dépourvu
+d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
+d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
+petite cour réunie à Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
+l'autorité supérieure qu'il fallait subir à Vérone, et se tenait au
+quartier-général anglais, sous prétexte de différens projets sur les côtes
+de France.
+
+Une cruelle expérience ayant appris aux princes français qu'ils ne devaient
+pas compter sur les ennemis de leur patrie pour rétablir leur trône, ils
+aimaient assez à dire qu'il ne fallait compter désormais que sur les
+partisans de l'intérieur et sur la Vendée. Dès que la terreur cessa de
+régner en France, les brouillons commencèrent malheureusement à respirer
+aussitôt que les honnêtes gens. Les correspondances des émigrés avec
+l'intérieur venaient de recommencer. La cour de Vérone, par l'intermédiaire
+du comte d'Entraigues, correspondait avec un nommé Lemaître, intrigant qui
+avait été successivement avocat, secrétaire au conseil, pamphlétaire,
+prisonnier à la Bastille, et qui finissait par être agent des princes. On
+lui avait adjoint un nommé Laville-Heurnois, ancien maître des requêtes et
+créature de Calonne, et un abbé Brothier, précepteur des neveux de l'abbé
+Maury. On demandait à ces intrigans des détails sur la situation de la
+France, sur l'état des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
+conspiration. Ils répondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
+ils se vantaient faussement de leurs prétendues relations avec les chefs du
+gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces à persuader aux
+princes français qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
+l'intérieur. On les avait chargés de correspondre avec la Vendée et surtout
+avec Charette, qui par sa longue résistance était le héros des royalistes,
+mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune négociation.
+
+Telle était donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
+la France. Il faisait dans la Vendée une guerre peu alarmante par ses
+dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
+projets étendus, mais lointains encore, et soumis à une condition bien
+difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
+il était divisé, peu considéré, peu soutenu; désabusé enfin sur
+l'efficacité des secours étrangers, il entretenait avec les royalistes du
+dedans des correspondances puériles.
+
+La république avait donc peu à craindre des efforts de l'Europe et de la
+royauté. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
+Vendée, elle n'avait qu'à s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvée
+l'année précédente de l'invasion, elle s'était vengée cette année-ci par
+des conquêtes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
+pays de Luxembourg, de Liège et de Juliers, l'électorat de Trèves, le
+Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallée de Bastan, et
+menaçait ainsi à la fois la Hollande, le Piémont et l'Espagne. Tels étaient
+les résultats des immenses efforts du célèbre comité de salut public.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+
+HIVER DE L'AN III. RÉFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
+--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse dorée_. SALONS DE
+PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCÈNES
+TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
+ÉLECTORAL.--DÉCRETS SUR LES SOCIÉTÉS POPULAIRES,--DÉCRETS RELATIFS AUX
+FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX RÉQUISITIONS.--PROCÈS DE
+CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPÉRATION CROISSANTE DES DEUX
+PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DORÉE.--CLÔTURE
+DU CLUB DES JACOBINS.--RENTRÉE DES SOIXANTE-TREIZE DÉPUTÉS EMPRISONNÉS
+APRÈS LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
+COMMENCÉES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRÈRE.
+
+Pendant que les événemens que nous venons de rapporter se passaient aux
+frontières, la convention continuait ses réformes. Les représentans chargés
+de renouveler les administrations parcouraient la France, réduisant partout
+le nombre des comités révolutionnaires, les composant d'autres individus,
+faisant arrêter, comme complices du système de Robespierre, ceux que des
+excès trop signalés ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
+fonctionnaires municipaux, réorganisant les sociétés populaires, et les
+purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette opération
+ne s'exécutait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
+l'organisation révolutionnaire était plus compacte que partout ailleurs.
+Les mêmes individus, membres à la fois du comité révolutionnaire, de la
+municipalité, de la société populaire, y faisaient trembler tout le monde.
+Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
+sur la liste des émigrés tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
+empêchaient d'obtenir des certificats de résidence en intimidant les
+sections. Ils s'étaient enrégimentés sous le titre d'armée révolutionnaire,
+et obligeaient la commune à leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
+profession; assistaient aux séances du club, eux et leurs femmes, et
+dissipaient dans des orgies, où il n'était permis de boire que dans des
+calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
+correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
+servaient d'intermédiaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
+représentant Calès eut la plus grande peine à dissoudre cette coalition; il
+destitua toutes les autorités révolutionnaires, choisit vingt ou trente
+membres les plus modérés du club, et les chargea de faire l'épuration des
+autres.
+
+Lorsqu'ils étaient chassés des municipalités, dans les provinces, les
+révolutionnaires faisaient comme à Paris; ils se retiraient ordinairement
+dans le club jacobin. Si le club était épuré, ils l'envahissaient de
+nouveau après le départ des représentans[1], ou en formaient un autre. Là,
+ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
+à tout le délire de la colère et de la peur, car ils voyaient la vengeance
+partout. Les jacobins de Dijon envoyèrent à ceux de Paris une adresse
+incendiaire. A Lyon, ils présentaient un ensemble non moins dangereux; et
+comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles décrets de la
+convention, les représentans étaient gênés pour réprimer leur fureur. A
+Marseille, ils furent plus audacieux; joignant à l'emportement de leur
+parti celui du caractère local, ils formèrent un rassemblement
+considérable, entourèrent une salle où les deux représentans Auguis et
+Serres étaient à table, et leur dépêchèrent des envoyés qui, le sabre et le
+pistolet à la main, vinrent demander la liberté des patriotes détenus. Les
+deux représentans déployèrent la plus grande fermeté; mais, mal soutenus
+par la gendarmerie, qui avait constamment secondé les cruautés du dernier
+régime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
+manquèrent d'être étouffés et égorgés. Cependant plusieurs bataillons de
+Paris, qui se trouvaient dans le moment à Marseille, vinrent dégager les
+représentans[1], et dissipèrent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
+formèrent aussi des émeutes. Il y avait là quatre individus: un directeur
+des postes, un secrétaire du district, et deux comédiens, qui s'étaient
+rendus chefs du parti révolutionnaire. Ils avaient formé un comité de
+surveillance pour tout le Midi, et étendaient leur tyrannie fort au-delà de
+Toulouse. Ils s'opposèrent aux réformes et aux emprisonnemens ordonnés par
+les représentans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, soulevèrent la société
+populaire, et eurent l'audace de faire déclarer par elle que ces deux
+représentans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
+furent renfermés avec leurs principaux complices.
+
+Ces scènes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
+suivant le caractère des habitans des provinces. Néanmoins les jacobins
+étaient partout réprimés. Ceux de Paris, chefs de la coalition, étaient
+dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevée contre
+leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les départemens, l'opinion,
+moins prompte à se manifester qu'à Paris, n'en était pas moins prononcée
+contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
+partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
+appuyés à la vérité par la foule des employés destitués, par le club
+électoral, par une minorité ardente et souvent victorieuse dans les
+sections, par une partie des membres même de la convention, dont
+quelques-uns siégeaient encore dans leur société; mais ils n'en étaient pas
+moins très effrayés du mouvement des esprits, et ils prétendaient qu'il y
+avait un complot formé pour dissoudre les sociétés populaires, et la
+république après elles.
+
+Ils rédigèrent une adresse aux sociétés affiliées, pour répondre aux
+attaques dont ils étaient l'objet. «On cherche, disaient-ils, à détruire
+notre union fraternelle; on cherche à rompre un faisceau redoutable aux
+ennemis de l'égalité et de la liberté; on nous accuse, on nous poursuit par
+les plus noires calomnies. L'aristocratie et le modérantisme lèvent une
+tête audacieuse. La réaction funeste occasionnée par la chute des triumvirs
+se perpétue, et, du sein des orages formés par tous les ennemis du peuple,
+est sortie une faction nouvelle qui tend à la dissolution de toutes les
+sociétés populaires. Elle tourmente et cherche à soulever l'opinion
+publique; elle pousse l'audace jusqu'à nous présenter comme une puissance
+rivale de la représentation nationale, nous qui combattons et nous unissons
+toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
+d'être les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
+que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupé le
+poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous répondrons à ces
+vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur répondrons par
+la pureté de nos principes et de nos actions, et par un dévouement
+inébranlable à la cause du peuple qu'ils ont trahie, à la représentation
+nationale qu'ils veulent déshonorer, et à l'égalité qu'ils détestent.»
+
+Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la représentation
+nationale; ils avaient même, dans l'une de leurs séances, livré au comité
+de sûreté générale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
+conspirateurs contre la liberté étaient dans le sein même de la convention.
+Ils faisaient répandre leur adresse dans tous les départemens, et
+particulièrement dans les sections de Paris.
+
+Le parti qui leur était opposé devenait chaque jour plus hardi. Il s'était
+déjà donné des couleurs, des moeurs à part, des lieux et des mots de
+ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit,
+de jeunes gens appartenant aux familles persécutées, ou échappés à la
+réquisition. Les femmes s'étaient jointes à eux; elles avaient passé le
+dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les fêtes
+et les plaisirs. Frimaire (décembre) approchait: elles étaient pressées de
+faire succéder aux apparences de l'indigence, de la simplicité, de la
+saleté même, qu'on avait long-temps affectées pendant la terreur, les
+brillantes parures, les moeurs élégantes et les festins. Elles se liguaient
+dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche démocratie;
+elles excitaient leur zèle, et leur faisaient une loi de la politesse et
+des costumes soignés. La mode recommençait son empire. Il fallait porter
+les cheveux noués en tresse, et rattachés sur le derrière de la tête avec
+un peigne. C'était un usage emprunté aux militaires, qui disposaient ainsi
+leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par là qu'on
+venait de prendre part aux victoires de nos armées. Il fallait porter
+encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de
+chouans, et surtout un crêpe au bras, comme parent d'une victime du
+tribunal révolutionnaire. On voit quel singulier mélange d'idées, de
+souvenirs, d'opinions, présidait à ces modes de la _jeunesse dorée_; car
+c'était là le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui
+commençaient à redevenir brillans, on payait par des éloges les jeunes
+hommes qui avaient déployé leur courage dans les sections, au Palais-Royal,
+dans le jardin des Tuileries, et les écrivains qui, dans les mille
+brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille
+révolutionnaire_.
+
+Fréron était devenu le chef des journalistes; il rédigeait _l'Orateur du
+peuple_, qui fut bientôt fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse
+dorée, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour.
+
+Les théâtres n'étaient pas encore ouverts. Les acteurs de la
+Comédie-Française étaient toujours en prison. A défaut de ce lieu de
+réunion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au théâtre
+de Feydeau, et où se faisait entendre une voix mélodieuse, qui commençait à
+charmer les Parisiens, c'était la voix de Garat. Là, se réunissait ce qu'on
+pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est-à-dire quelques nobles qui
+n'avaient pas quitté la France, des riches qui osaient reparaître, des
+fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible sévérité du comité de
+salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherché
+à rendre antique, suivant l'usage de l'époque, et qu'on avait copié de
+David. Depuis long-temps elles avaient abandonné la poudre et les paniers;
+elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs
+robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes
+grecques; au lieu de souliers à grands talons, elles portaient cette
+chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle légère,
+rattachée à la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens à cheveux
+retroussés, à collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et
+applaudissaient quelquefois les femmes élégantes et singulièrement parées
+qui venaient embellir ces réunions.
+
+Madame Tallien était la plus belle et la plus admirée de ces femmes qui
+introduisaient le nouveau goût; son salon était le plus brillant et le plus
+fréquenté. Fille du banquier espagnol Cabarrus, épouse d'un président à
+Bordeaux, mariée récemment à Tallien, elle tenait à la fois aux hommes de
+l'ancien et du nouveau régime. Elle était révoltée contre la terreur par
+ressentiment, et aussi par bonté; elle s'était intéressée à toutes les
+infortunes, et soit à Bordeaux, soit à Paris, elle n'avait cessé un moment
+de jouer le rôle de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une
+grâce irrésistible. C'est elle qui sut adoucir la sévérité proconsulaire
+que son mari déployait dans la Gironde, et le ramener à des sentimens plus
+humains. Elle voulait lui donner le rôle de pacificateur, de réparateur des
+maux de la révolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient
+contribué avec lui au 9 thermidor, et cherchait à les gagner, en les
+flattant, en leur faisant espérer la reconnaissance publique, l'oubli du
+passé, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui était
+promis aux adversaires plutôt qu'aux partisans de la terreur. Elle
+s'entourait de femmes aimables qui contribuaient à ce plan d'une séduction
+si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortuné général
+Alexandre Beauharnais, jeune créole attrayante, non par sa beauté, mais par
+une grâce extrême. Dans ces réunions, on attirait ces hommes simples et
+exaltés qui venaient de mener une vie si dure et si tourmentée. On les
+caressait; quelquefois même on les raillait sur leurs costumes, sur leurs
+moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir à table à
+côté d'hommes qu'ils auraient poursuivis naguère comme des aristocrates,
+des spéculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les
+forçait ainsi à sentir leur infériorité auprès des anciens modèles du bon
+ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, dépourvus de moyens, perdaient
+leur dignité avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'énergie de
+leur caractère; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur
+rang, et se donner bientôt ces avantages de salon si frivoles et si tôt
+acquis, n'étaient cependant pas à l'abri d'une flatterie délicate. Tel
+membre d'un comité, sollicité adroitement dans un dîner, accordait un
+service, ou laissait influencer son vote.
+
+Ainsi une femme, née d'un financier, mariée à un magistrat, et devenue,
+comme l'une des dépouilles de l'ancienne société, l'épouse d'un
+révolutionnaire ardent, se chargeait de réconcilier des hommes simples,
+quelquefois grossiers et presque toujours fanatisés, avec l'élégance, le
+goût, les plaisirs, la liberté des moeurs et l'indifférence des opinions.
+La révolution, ramenée (et c'était sans doute un bonheur) de ce terme
+extrême de fanatisme et de grossièreté, s'avançait néanmoins d'une manière
+trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque
+dire, des ressentimens républicains. On reprochait ce changement aux
+thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de
+l'accélérer, et le reproche était juste.
+
+Les révolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A
+peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en
+sortaient que pour aller dans les tribunes s'élever contre la _Cabarrus_
+contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle
+traînait à sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres réunions que leurs clubs
+et leurs assemblées de sections; ils n'allaient pas y chercher des
+plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les
+_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour
+de l'échafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des
+clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de
+la convention se montraient encore aux séances des jacobins; quelques-uns y
+portaient leur célébrité, mais ils étaient silencieux et sombres: c'étaient
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem,
+Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et
+sans raison personnelle de défendre leur conduite révolutionnaire.
+
+C'était au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans
+les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections
+surtout, où ils avaient à délibérer et à discuter, les rixes devenaient
+extrêmement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse
+des jacobins aux sociétés affiliées, et on voulait l'y faire lire. On avait
+aussi à lire, par décret, le rapport de Robert-Lindet sur l'état de la
+France, rapport qui en faisait un tableau si fidèle, et qui exprimait d'une
+manière si convenable les sentimens dont la convention et tous les honnêtes
+gens étaient animés. Cette lecture devenait chaque décadi le sujet des plus
+vives contestations. Les révolutionnaires demandaient à grands cris
+l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet.
+On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comités
+révolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient à la tribune
+pour les combattre, et en l'écrivant, ils s'écriaient: Nous les
+exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu
+familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours à
+la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de
+nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le
+système de Robespierre. On se battait souvent dans les sections;
+quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures
+sans avoir rien pu lire. Alors les révolutionnaires, qui ne se faisaient
+pas scrupule de dépasser l'heure légale, attendaient que leurs adversaires,
+qui affectaient d'obéir à la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur
+plaisait, et prenaient toutes les délibérations qui leur convenaient.
+
+On rapportait chaque jour à la convention des scènes de ce genre, et on
+s'élevait contre les anciens membres des comités révolutionnaires, qui
+étaient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club électoral,
+plus bruyant à lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser à
+bout la patience de l'assemblée, par une adresse des plus dangereuses.
+C'était là, comme nous l'avons dit, que se réunissaient toujours les hommes
+les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une
+députation de ce club vint demander que l'élection des magistrats
+municipaux fût rendue au peuple; que la municipalité de Paris, qui n'avait
+pas été rétablie depuis le 9 thermidor, fût reconstituée; qu'enfin, au lieu
+d'une seule séance de section par décade, il fût permis de nouveau d'en
+tenir deux. A cette dernière pétition, une foule de députés se levèrent,
+firent entendre les plaintes les plus vives, et demandèrent des mesures
+contre les membres des anciens comités révolutionnaires, auxquels on
+attribuait tous les désordres. Legendre, quoiqu'il eût désapprouvé la
+première attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et
+Barrère, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal était
+dans les membres des anciens comités de gouvernement, qui abusaient de
+l'indulgence de l'assemblée à leur égard, et qu'il était temps enfin de
+punir leur ancienne tyrannie, pour en empêcher une nouvelle. Cette
+discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Après de
+longues et déplorables récriminations, l'assemblée ne rencontrant encore
+que des questions ou insolubles ou dangereuses, prononça une seconde fois
+l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposés pour réprimer
+les écarts des sociétés populaires, et les abus du droit de pétition. On
+imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple français, qui
+exprimerait, d'une manière encore plus nette et plus énergique, les
+sentimens de l'assemblée, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de
+suivre. Cette idée fut adoptée. Le député Richard, qui revenait de l'armée,
+soutint que ce n'était pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement;
+que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de
+pétitions ne manqueraient pas de répondre; qu'il ne fallait plus souffrir
+qu'on vînt proférer à la barre des paroles qui, prononcées dans les rues,
+feraient arrêter ceux qui se les permettraient. «Il est temps, dit Bourdon
+(de l'Oise), de vous adresser des vérités utiles. Savez-vous pourquoi vos
+armées sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une
+exacte discipline. Ayez dans l'état une bonne police, et vous aurez un bon
+gouvernement. Savez-vous d'où viennent les éternelles attaques dirigées
+contre le vôtre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de
+démocratique dans vos institutions. Ils se plaisent à répandre que vous
+n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez éternellement livrés à
+l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse
+ne sût pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empêche
+l'achèvement de la révolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; détrompons
+nos ennemis; c'est par l'abus des sociétés populaires et du droit de
+pétition qu'ils veulent nous détruire; c'est cet abus qu'il faut réprimer.»
+
+On présenta divers moyens de réprimer l'abus des sociétés populaires, sans
+les détruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs députés
+montagnards qui siégaient dans leur société, et surtout pour leur enlever
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de
+défendre à tous les membres de la convention d'être membres d'aucune
+société populaire. Cette proposition fut adoptée. Mais une foule de
+réclamations s'élevèrent de la Montagne; on dit que le droit de se réunir
+pour s'éclairer sur les intérêts publics était un droit appartenant à tous
+les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus dépouiller un député qu'aucun
+autre membre de l'état; que par conséquent le décret adopté était une
+violation d'un droit absolu et inattaquable. Le décret fut rapporté.
+Dubois-Crancé fit alors une autre motion. Racontant la manière dont les
+jacobins s'étaient épurés, il montra que cette société recelait encore dans
+son sein les mêmes individus qui l'avaient égarée sous Robespierre. Il
+soutint que la convention avait le droit de l'épurer de nouveau, tout comme
+elle faisait, par ses commissaires, à l'égard des sociétés de départemens;
+et il proposa de renvoyer la question aux comités compétens, pour qu'ils
+imaginassent un mode convenable d'épuration, et des moyens de rendre les
+sociétés populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore
+accueillie.
+
+Ce décret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'écrièrent que
+Dubois-Crancé avait trompé la convention; que l'épuration ordonnée après le
+9 thermidor s'était rigoureusement exécutée; qu'on n'avait pas le droit de
+la recommencer; qu'ils étaient tous également dignes de siéger dans cette
+illustre société qui avait rendu tant de services à la patrie; que, du
+reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus sévère, et qu'ils étaient
+prêts à se soumettre à l'investigation de la convention. En conséquence,
+ils décidèrent que la liste de tous les membres serait imprimée, et portée
+à la barre par une députation. Le jour suivant, 13 vendémiaire (4 octobre),
+ils furent moins dociles; ils dirent que leur décision rendue la veille
+était inconsidérée; que remettre la liste des membres de la société à
+l'assemblée, c'était lui reconnaître le droit d'épuration, qui
+n'appartenait à personne; que tous les citoyens ayant la faculté de se
+réunir, sans armes, pour conférer sur les questions d'intérêt public, nul
+individu ne pouvait être déclaré indigne de faire partie d'une société;
+que, par conséquent, l'épuration était contre tous les droits, et qu'il ne
+fallait point aller porter la liste. «Les sociétés populaires,» s'écria le
+nommé Giot, jacobin forcené, et l'un des employés auprès des armées, «les
+sociétés populaires n'appartiennent qu'à elles-mêmes. S'il en était
+autrement, l'infâme cour aurait épuré celle des jacobins, et vous auriez vu
+ces banquettes, qui ne doivent être occupées que par la vertu, souillées
+par la présence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-même,
+qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas
+osé, on l'entreprendrait au moment où les jacobins ont juré d'abattre tous
+les tyrans, quels qu'ils soient, et d'être toujours soumis à la
+convention!... J'arrive des départemens; je puis vous assurer que
+l'existence des sociétés populaires est extrêmement compromise; j'ai été
+traité de scélérat, parce que le titre de jacobin était sur ma commission.
+On m'a dit que j'appartenais à une société qui n'était composée que de
+brigands. Il y a des menées sourdes pour éloigner de vous les autres
+sociétés de la république; j'ai été assez heureux pour arrêter la scission,
+et resserrer les liens de la fraternité entre vous et la société de
+Bayonne, que Robespierre avait calomniée dans votre sein. Ce que je viens
+de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez
+toujours attachés aux principes et à la convention, et surtout ne
+reconnaissez à aucune autorité le droit de vous épurer.» Les jacobins
+applaudirent ce discours, et décidèrent qu'ils ne porteraient pas leur
+liste à la convention, et qu'ils attendraient ses décrets.
+
+Le club électoral était encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa dernière
+pétition, on l'avait chassé de l'Évêché, et il était allé se réfugier dans
+une salle du Musée, tout près de la convention. Là, dans une séance de
+nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trépignemens des
+femmes qui remplissaient les tribunes, il déclara que la convention avait
+outrepassé la durée de ses pouvoirs; qu'elle avait été envoyée pour juger
+le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux
+choses, et que par conséquent sa tâche était remplie, et ses pouvoirs
+expirés.
+
+Ces scènes des jacobins et du club électoral furent dénoncées de nouveau à
+la convention, qui renvoya tout aux comités chargés de lui présenter un
+projet relatif aux abus des sociétés populaires. Elle avait voté une
+adresse au peuple français, comme elle se l'était proposé, et l'avait
+envoyée aux sections et à toutes les communes de la république. Cette
+adresse, écrite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une manière plus
+positive et plus précise les sentimens exprimés dans le rapport de Lindet.
+Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les
+révolutionnaires voulaient empêcher de la lire, et s'opposaient à ce qu'on
+votât en réponse des adresses d'adhésion; ils faisaient adopter, au
+contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'intérêt qu'on
+prenait à leur cause. Souvent, après avoir de cette manière décidé un vote,
+des renforts arrivaient à leurs adversaires, qui les chassaient, et la
+section ainsi renouvelée décidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs
+qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre à la
+convention. Dans la première, on célébrait les services des sociétés
+populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre,
+on disait que la section, délivrée du joug des anarchistes et des
+terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu à la convention, lui
+offrir ses bras et sa vie, pour combattre à la fois les continuateurs de
+Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait à ces
+débats, attendant le projet sur la police des sociétés populaires.
+
+Il fut présenté le 25 vendémiaire (16 octobre). Il avait pour but principal
+de rompre la coalition que formaient en France toutes les sociétés des
+jacobins. Affiliées à la société-mère, correspondant régulièrement avec
+elle, et obéissant à ses ordres, elles composaient un vaste parti,
+habilement organisé, qui avait un centre et une direction; et c'était là ce
+qu'on voulait détruire. Le décret défendait _toutes affiliations,
+fédérations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre
+sociétés populaires_. Il portait en outre qu'aucune pétition ou adresse ne
+pourrait être faite en nom collectif, afin d'éviter ces manifestes
+impérieux que les envoyés des jacobins ou du club électoral venaient lire à
+la barre, et qui étaient devenus souvent des ordres pour l'assemblée. Toute
+adresse ou pétition devait être individuellement signée. On s'assurait par
+là le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on
+espérait les mettre en contradiction par la nécessité de signer. Le tableau
+des membres de chaque société devait être dressé sur-le-champ et affiché
+dans le lieu des réunions. A peine ce décret fut-il lu à l'assemblée,
+qu'une foule de voix s'élevèrent pour le combattre. «On veut, disaient les
+montagnards, détruire les sociétés populaires; on oublie qu'elles ont sauvé
+la révolution et la liberté; on oublie qu'elles sont le moyen le plus
+puissant de réunir les citoyens, et de conserver en eux l'énergie et le
+patriotisme; on attente, en leur défendant la correspondance, au droit
+essentiel, appartenant à tous les citoyens, de correspondre entre eux,
+droit aussi sacré que celui de se réunir paisiblement pour conférer sur les
+questions d'intérêt public.» Les députés Lejeune, Duhem, Crassous, tous
+jacobins, tous intéressés vivement à écarter ce décret, n'étaient pas les
+seuls à s'exprimer ainsi. Le député Thibaudeau, républicain sincère,
+étranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-même effrayé
+des conséquences de ce décret, et en demandait l'ajournement, craignant
+qu'il ne nuisit à l'existence même des sociétés populaires. On ne veut pas
+les détruire, répondaient les thermidoriens, auteurs du décret; on ne veut
+que les soumettre à une police nécessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin
+(de Thionville) s'écrie: «Président, rappelle les préopinans à l'ordre;
+ils prétendent que nous voulons anéantir les sociétés populaires, tandis
+qu'il s'agit seulement de régler leurs rapports actuels.» Rewbell,
+Bentabolle, Thuriot, démontrent qu'il n'est nullement question de les
+supprimer. «Les empêche-t-on, disaient-ils, de se réunir paisiblement et
+sans armes, pour conférer sur les intérêts publics? non sans doute; ce
+droit reste intact. On les empêche de s'affilier, de se fédérer, et on ne
+fait à leur égard que ce qu'on a déjà fait à l'égard des autorités
+départementales. Celles-ci, par le décret du 14 frimaire qui institue le
+gouvernement révolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter
+entre elles. Serait-il possible qu'on permît aux sociétés populaires ce
+qu'on a défendu aux autorités départementales? On leur défend de
+correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout
+citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France à l'autre; mais
+les citoyens correspondent-ils par président et secrétaires? C'est cette
+correspondance officielle entre corps puissans et constitués qu'on veut et
+qu'on a raison de vouloir empêcher, pour détruire un fédéralisme plus
+monstrueux et plus dangereux que celui des départemens. C'est par ces
+affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus à
+exercer une influence véritable sur le gouvernement, et à se donner dans la
+direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu'à la
+représentation nationale elle-même.
+
+» Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comité de sûreté
+générale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
+thermidorien, s'écrie: «Les sociétés populaires ne sont pas le peuple; je
+ne vois le peuple que dans les assemblées primaires: les sociétés
+populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-mêmes,
+comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
+permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer à côté de la
+représentation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
+résolutions. A côté de la convention, je vois une autre représentation
+s'élever, et cette représentation siège aux Jacobins.» Des applaudissemens
+nombreux interrompent Bourdon; il continué en ces termes: «J'apporte si peu
+de passion ici, que, pour avoir l'unité et la paix, je dirais volontiers au
+peuple: Choisis entre les hommes que tu as désignés pour te représenter, et
+ceux qui se sont élevés à côté d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
+représentation unique.» De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
+il reprend: «Oui, s'écrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
+hommes qui ont voulu proscrire les représentans chargés de la confiance
+nationale, entre vous et les hommes qui, liés avec la municipalité de
+Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberté! Citoyens,
+voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
+anciennes limites de la Gaule? présentez aux Belges, aux peuples qui
+bordent le Rhin, une révolution paisible, une république sans une doublé
+représentation, une république sans comités révolutionnaires, teints du
+sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
+une demi-liberté, nous vous la donnons tout entière, mais en vous épargnant
+les maux cruels qui précèdent son établissement, en vous épargnant les
+sanglantes épreuves par lesquelles nous avons passé nous-mêmes. Songez,
+citoyens, que pour dégoûter les peuples voisins de s'unir à vous, on leur
+dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
+ne sait s'il faut s'adresser à la convention ou aux jacobins. Donnez au
+contraire l'unité et l'ensemble à votre gouvernement, et vous verrez
+qu'aucun peuple n'a d'éloignement pour vous et vos principes; vous verrez
+qu'aucun peuple ne hait la liberté.»
+
+Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du décret, disant
+qu'il est trop important pour être rendu brusquement; ils réclament la
+parole tous à la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
+cette ardeur qu'il porte à la tribune comme sur les champs de bataille. Le
+président la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
+encore entendus contre le décret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'élance une
+dernière fois à la tribune: «Citoyens, dit-il, quand il fut question
+d'établir la république, vous l'avez décrétée sans renvoi ni rapport;
+aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'établir une seconde fois, en
+la sauvant des sociétés populaires coalisées contre elle. Citoyens, il ne
+faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgré le sang et les cadavres
+qui en obstruent l'entrée; osez y pénétrer, osez en chasser les fripons et
+les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
+tranquillement les grands intérêts de la patrie. Je vous demande de rendre
+ce décret qui sauve la république, comme celui qui l'a créée, c'est-à-dire
+sans renvoi ni rapport.»
+
+Merlin est applaudi, et le décret voté sur-le-champ, article par article.
+C'était le premier coup porté à cette société célèbre, qui jusqu'à ce jour
+avait fait trembler la convention, et avait servi à lui imprimer la
+direction révolutionnaire. C'étaient moins les dispositions du décret,
+d'ailleurs assez faciles à éluder, que le courage de le rendre, qui
+importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
+prochaine. Réunis le soir dans leur salle, ils commentent le décret, et la
+manière dont il a été rendu. Le député Lejeune, qui le matin s'était opposé
+de toutes ses forces à son adoption, se plaint de n'avoir pas été secondé;
+il dit que peu de membres de l'assemblée ont pris la parole pour défendre
+la société dont ils font partie. «Il est, dit-il, des membres de la
+convention, célèbres par leur énergie révolutionnaire et patriotique, qui
+aujourd'hui ont gardé un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
+de tyrannie comme on les en a accusés, ou ils ont travaillé pour le bonheur
+public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent être punis; dans
+le second, leur tâche n'est pas finie. Après avoir préparé par leurs
+veilles les succès des défenseurs de la patrie, ils doivent défendre les
+principes et les droits du peuple attaqués. Il y a deux mois, vous parliez
+sans cesse des droits du peuple à cette tribune, vous Collot et Billaud,
+pourquoi avez-vous cessé de les défendre? Pourquoi vous taisez-vous
+aujourd'hui qu'une foule d'objets réclament encore votre courage et vos
+lumières!»
+
+Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait été portée
+contre eux, un morne silence. Interpellés par leur collègue Lejeune, et
+accusés de n'avoir pas défendu la société, ils prennent la parole et
+déclarent que, s'ils ont gardé le silence, c'est par prudence et non par
+faiblesse; qu'ils ont craint de nuire à l'avis soutenu par les patriotes,
+en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
+est le seul motif de leur réserve; que, d'ailleurs, accusés d'avoir dominé
+la convention, ils ont voulu répondre à leurs accusateurs en cherchant à
+s'annuler; qu'ils sont charmés de se voir provoqués par leurs collègues, à
+sortir de cette nullité volontaire, et autorisés en quelque sorte à se
+dévouer encore à la cause de la liberté et de la république.
+
+Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
+à la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
+avec toute la France par la tribune. Goujon les engage à respecter la loi
+rendue, ils le promettent; mais le nommé Terrasson leur propose un moyen de
+remplacer la correspondance, tout en restant fidèles à la loi. Ils feront
+une lettre circulaire, non pas écrite au nom des jacobins, et adressée à
+d'autres jacobins, mais _signée par tous les hommes libres, réunis dans la
+salle des Jacobins, et adressée à tous les hommes libres de France, réunis
+en sociétés populaires_. Le moyen est adopté avec grande joie, et le projet
+d'une pareille circulaire résolu.
+
+On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
+combien peu ils étaient disposés à profiter de la leçon qu'elle venait de
+leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
+mesures à leur égard, la convention se mit à poursuivre la tâche que Robert
+Lindet lui avait tracée dans son rapport, et à discuter les questions
+proposées par lui. Il s'agissait de réparer les conséquences d'un régime
+violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre à toutes
+les classes la sécurité, le goût de l'ordre et du travail. Mais ici on
+était aussi divisé de système et aussi disposé à s'emporter que sur toutes
+les autres matières.
+
+Les réquisitions, le _maximum_, les assignats, le séquestre des biens des
+étrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
+violentes que les emprisonnemens et les exécutions. Les thermidoriens, fort
+ignorans en matière d'économie publique, s'attachaient, par esprit de
+réaction, à censurer d'une manière amère et outrageante tout ce qui s'était
+fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration générale de
+l'état, pendant l'année précédente, quelque chose était irréprochable et
+complètement justifié par la nécessité, c'était l'administration des
+finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
+plus influent du comité des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
+trésor; il avait fait émettre, à la vérité, beaucoup d'assignats, mais
+c'était là l'unique ressource; et il s'était brouillé avec Robespierre,
+Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas à plusieurs dépenses
+révolutionnaires. Quant à Lindet, chargé des transports et des
+réquisitions, il avait travaillé avec un zèle admirable à tirer de
+l'étranger, à requérir en France, et à transporter soit aux armées, soit
+dans les grandes communes, les approvisionnemens nécessaires. Le moyen des
+réquisitions était violent; mais il était reconnu le seul possible, et
+Lindet s'était appliqué à en user avec le plus grand ménagement. Il ne
+pouvait d'ailleurs répondre ni de la fidélité de tous ses agens, ni de la
+conduite de tous ceux qui avaient droit de requérir, tels que les
+fonctionnaires municipaux, les représentans, et les commissaires aux
+armées.
+
+Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
+plus injustes attaques contre le système général de ces moyens
+révolutionnaires, et contre la manière de les employer. La cause première
+de tous les maux, selon eux, c'était la trop grande émission dés assignats;
+cette émission excessive les avait dépréciés, et ils s'étaient trouvés en
+disproportion démesurée avec les denrées et les marchandises. C'est ainsi
+que le _maximum_ était devenu si oppressif et si désastreux, parce qu'il
+obligeait le vendeur ou le créancier remboursé à recevoir une valeur
+nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
+bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
+remède, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
+attribuaient l'émission excessive des assignats à Cambon, et semblaient lui
+imputer ainsi tous les maux de l'état. Ils lui reprochaient encore le
+séquestre des biens étrangers, mesure qui, ayant provoqué des représailles
+contre les Français, avait interrompu toute circulation de valeurs, détruit
+toute espèce de crédit, et ruiné entièrement le commerce. Quant à la
+commission des approvisionnemens, les mêmes censeurs l'accusaient d'avoir
+tourmenté la France par les réquisitions, d'avoir dépensé des sommes
+énormes à l'étranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
+dénuement, à l'entrée d'un hiver rigoureux. Ils proposèrent de lui faire
+rendre des comptes sévères.
+
+Cambon était d'une intégrité que tous les partis ont reconnue. Il joignait
+à un zèle ardent pour la bonne administration des finances, un caractère
+bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
+fait dire à Tallien et à ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
+laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement à la
+première calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter à ses attaques de
+tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
+nombreuses séances consacrées à la discussion de ces matières, il s'élança
+à la tribune, et dit à Tallien: «Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
+nuages sur ma probité! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
+un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secrétaire de la commune, et
+j'en ai la preuve au comité des finances; tu as ordonnancé une dépense de
+quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
+pas rendu tes comptes pour ta mission à Bordeaux, et j'ai encore la preuve
+de tout cela au comité. Tu resteras à jamais suspect de complicité dans les
+crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
+complicité qui devrait à jamais te condamner au silence.» On interrompit
+Cambon, on lui dit que ces personnalités étaient étrangères à la
+discussion, que personne n'accusait sa probité, qu'il s'agissait seulement
+du système financier. Tallien balbutia quelques mots mal assurés, et dit
+qu'il ne répondrait pas à ce qui lui était personnel, mais seulement à ce
+qui touchait aux questions générales. Cambon prouva ensuite que les
+assignats avaient été la seule ressource de la révolution: que les dépenses
+s'étaient élevées à trois cents millions par mois; que les recettes, dans
+le désordre qui régnait, avaient à peine fourni le quart de cette somme,
+qu'il avait fallu y suppléer chaque mois avec des assignats; que la
+quantité en circulation n'était pas un mystère, et montait à six milliards
+quatre cents millions; que du reste les biens nationaux représentaient
+douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
+république; qu'il avait, au péril de sa vie, sauvé cinq cents millions que
+Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer à certaines
+dépenses; qu'il avait long-temps résisté au _maximum_ et au séquestre; et
+que, quant à la commission de commerce, obligée de payer les blés à
+l'étranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
+quatorze, il n'était pas étonnant qu'elle eût fait des pertes énormes.
+
+Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, à tort
+ou à raison, n'avaient pas une réputation intacte, et qui s'attaquaient à
+un homme très pur, très instruit et très violent, firent perdre beaucoup de
+temps à l'assemblée. Quoique les attaques eussent cessé du côté des
+thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il répétait
+à la tribune: «M'accuser moi! vile canaille! Venez donc vérifier mes
+comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
+n'accuse pas votre probité.» Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
+de ce conflit de personnalités, l'assemblée prit, autant qu'elle put, les
+mesures les plus capables de réparer ou d'adoucir le mal.
+
+Elle ordonna un compte général des finances, présentant les recettes et les
+dépenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
+sans toutefois recourir à la démonétisation, afin de ne pas les
+discréditer. Sur la proposition de Cambon, elle renonça à une ressource
+financière misérable, qui donnait lieu à de nombreuses exactions et
+contrariait les préjugés de beaucoup de provinces: c'était la fonte de
+l'argenterie des églises. On avait évalué d'abord cette argenterie à un
+milliard; en réalité elle ne s'élevait qu'à trente millions. Il fut décidé
+qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en dépôt dans
+les communes. La convention chercha ensuite à corriger les plus graves
+inconvéniens du _maximum_. Quelques voix s'élevaient déjà pour le faire
+abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnée dans les prix empêcha
+de céder à cette impulsion des réacteurs. On songea seulement à modifier la
+loi. Le _maximum_ avait contribué à tuer le commerce, parce que les
+commerçans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
+fret ni celui des assurances. En conséquence toute denrée coloniale, toute
+marchandise de première nécessité, toute matière première apportée de
+l'étranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des réquisitions,
+et put être vendue à pris libre, de gré à gré. Même faveur fut accordée aux
+marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
+sans trouver de débit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
+inconvénient extrêmement grave. La production du blé était plus coûteuse et
+moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
+fermiers dans ces provinces ne payait pas même leurs avances. Il fut décidé
+que les prix des grains varieraient dans chaque département, d'après ceux
+de 1790, et qu'ils seraient portés à deux tiers en sus. En augmentant ainsi
+le prix des subsistances, on songea à élever les appointemens, les
+salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idée, loyalement
+proposée par Cambon, fut repoussée comme perfide par Tallien, et ajournée.
+
+On s'occupa ensuite des réquisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
+générales, illimitées, confuses, qu'elles n'épuisassent plus les moyens de
+transport, on décida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
+seule le droit de requérir; qu'elle ne pourrait plus requérir ni toute une
+denrée, ni tous les produits d'un département, mais qu'elle désignerait
+l'objet, sa nature, sa quantité, l'époque de la livraison et du paiement,
+qu'elle ne demanderait qu'au fur et à mesure du besoin, et dans le district
+le plus voisin du lieu à approvisionner. Les représentans près les armées
+eurent seuls, dans le cas urgent d'un défaut de vivres ou d'un mouvement
+rapide, la faculté de faire immédiatement les réquisitions nécessaires.
+
+La question du séquestre des valeurs étrangères fut vivement agitée. Les
+uns disaient que la guerre ne devait pas s'étendre des gouvernemens aux
+sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
+relations et leurs échanges, et n'attaquer que les armées; que les Français
+n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
+qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendît les 100; que
+le séquestre était ruineux pour nos banquiers, car ils étaient obligés de
+déposer au trésor ce qu'ils devaient à l'étranger, tandis qu'ils ne
+recevaient pas ce que l'étranger leur devait à eux, les gouvernemens s'en
+emparant toujours par représailles; que cette mesure ainsi prolongée
+rendait le commerce français suspect même aux neutres; qu'enfin la
+circulation des effets de crédit ayant cessé, il fallait payer en argent
+une partie des denrées tirées des pays voisins. Les autres répondaient que,
+puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
+faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tête des
+rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
+anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
+vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions séquestrés,
+l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
+millions des Français seraient toujours retenus; que rétablir la
+circulation des valeurs, ce n'était que fournir aux émigrés le moyen de
+recevoir des fonds.
+
+La convention n'osa pas trancher la question, et décida seulement que le
+séquestre serait levé à l'égard des Belges, que la conquête avait en
+quelque sorte remis en paix avec la France, et à l'égard des négocians de
+Hambourg, qui n'étaient pas coupables de la guerre déclarée par l'empire,
+et dont les valeurs représentaient des blés fournis à la France.
+
+A toutes ces mesures réparatrices prises dans l'intérêt de l'agriculture et
+du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
+sécurité et rappeler les négocians. Un ancien décret mettait hors la loi
+tous ceux qui s'étaient soustraits ou à un jugement, ou à une application
+d'une loi; il fut aboli, et les condamnés par les commissions
+révolutionnaires, les suspects qui s'étaient cachés, purent rentrer dans
+leur domicile. On rendit aux suspects encore détenus l'administration de
+leurs biens. Lyon fut déclaré n'être plus en état de rébellion; son nom lui
+fut rendu; les démolitions cessèrent; on lui restitua les marchandises qui
+étaient séquestrées par les communes environnantes; ses négocians n'eurent
+plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expédier, et la
+circulation recommença pour cette cité malheureuse. Les membres de la
+commission populaire de Bordeaux et leurs adhérens, c'est-à-dire presque
+tous les négocians bordelais, étaient hors la loi: le décret porté contre
+eux fut rapporté. Une colonne infamante devait être placée à Caen en
+mémoire du fédéralisme; on décida qu'elle ne serait pas élevée. Sedan fut
+libre de fabriquer toutes les espèces de drap. Les départemens du Nord, du
+Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispensés de l'impôt
+territorial pendant quatre ans, à la condition pour eux de rétablir la
+culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
+Vendée. Les représentais Hentz et Francastel, le général Turreau et
+plusieurs autres qui avaient exécuté les décrets formidables de la terreur,
+furent rappelés. On prétendit, naturellement, qu'ils étaient complices de
+Robespierre et du comité de salut public, qui avaient voulu faire durer
+éternellement la guerre de la Vendée en employant la cruauté. On ne sait
+pourquoi le comité aurait eu une pareille intention; mais les partis se
+rendent absurdité pour absurdité. Vimeux fut appelé à commander dans la
+Vendée, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrées de nouveaux
+représentans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
+accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.
+
+On voit combien était rapide et général le retour vers d'autres idées. Il
+était naturel qu'en songeant à toutes les espèces de maux, à toutes les
+classes de proscrits, l'assemblée songeât aussi à ses propres membres.
+Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux étaient détenus à
+Port-Libre, pour avoir signé une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
+écrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du côté
+droit, une partie des membres dits du _ventre_, se levèrent dans une
+question qui intéressait la sécurité du vote, et demandèrent la
+réintégration de leurs collègues. Alors s'éleva une de ces discussions
+orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance dès qu'on
+soulevait le passé. «Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'écrient les
+montagnards; vous voulez flétrir une journée que jusqu'à ce jour vous avez
+proclamée glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
+son opposition, manqua perdre la république; vous voulez réhabiliter le
+fédéralisme!!!» Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
+étaient embarrassés; et, pour reculer la décision, la convention ordonna un
+rapport sur les soixante-treize.
+
+Il est dans la nature des réactions non-seulement de chercher à réparer le
+mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On réclamait chaque
+jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait déjà demandé
+celui de Billaud, Collot, Barrère, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
+des anciens comités. Le temps amenait à tout instant des propositions du
+même genre. Les noyades de Nantes, restées long-temps inconnues, venaient
+enfin d'être révélées. Cent trente-trois Nantais, envoyés à Paris pour être
+jugés par le tribunal révolutionnaire, n'étaient arrivés qu'après le 9
+thermidor; ils avaient été acquittés, et écoutés avec faveur dans toutes
+les révélations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
+publique fut telle, qu'on se vit obligé de mander à Paris les membres du
+comité révolutionnaire de Nantes. Leur procès venait de faire connaître
+toutes les atrocités ordinaires de la guerre civile. À Paris, et loin du
+théâtre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eût été poussée
+aussi loin. Les accusés n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient à tous
+les griefs: la Vendée à leurs portes, et les ordres du représentant
+Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'élevaient chaque
+jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vînt partager leur
+sort, et rendre compte lui-même des actes qu'il avait ordonnés. Le public
+en masse réclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
+tribunal révolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
+montagnards demandaient si, après avoir déjà enfermé Lebon et David, et
+accusé plusieurs fois Billaud, Collot et Barrère, on ne finirait pas par
+poursuivre tous les députés qui étaient allés en mission. Pour rassurer
+leurs craintes, on imagina de rendre un décret sur les formes à employer
+dans les poursuites contre un membre de la représentation nationale. Ce
+décret fut long-temps discuté, et avec le plus grand acharnement de part et
+d'autre. Les montagnards voulaient, pour éviter une nouvelle décimation,
+rendre les formalités longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
+réacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
+et plus sûre la punition de certains députés désignés sous le nom de
+proconsuls. Il fut décrété enfin que toute dénonciation serait renvoyée aux
+trois comités, de salut public, de sûreté générale et de législation, qui
+décideraient s'il y avait lieu à examen; que, dans le cas d'une décision
+affirmative, il serait formé au sort une commission de vingt-un membres
+pour faire un rapport; que, d'après ce rapport et la défense contradictoire
+du député inculpé, la convention déciderait enfin s'il y avait lieu à
+accusation, et enverrait le député devant le tribunal compétent.
+
+Aussitôt le décret rendu, les trois comités déclarèrent qu'il y avait lieu
+à examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formée;
+elle s'empara des pièces du procès, fit comparaître Carrier devant elle, et
+commença une instruction. D'après ce qui s'était passé au tribunal
+révolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
+faits, le sort de Carrier ne pouvait être douteux. Les montagnards, tout en
+condamnant les crimes de Carrier, prétendaient que, si on le poursuivait,
+ce n'était pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue série
+de vengeances contre les hommes dont l'énergie avait sauvé la France. Leurs
+adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comité
+révolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
+lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
+Le comité de sûreté générale, craignant qu'il ne prît la fuite, le fit
+entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
+cependant ne songeait pas à s'enfuir. Quelques révolutionnaires l'avaient
+secrètement engagé à s'échapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
+semblait accablé et paralysé en quelque sorte par l'horreur publique. Un
+jour il s'aperçut qu'il était poursuivi, s'arrêta devant un des agens, lui
+demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
+une rixe s'ensuivit, la force armée accourut, Carrier fut saisi et conduit
+à sa demeure. Cette scène excita une grande rumeur dans l'assemblée et de
+violentes réclamations aux Jacobins. On dit que la représentation nationale
+avait été violée dans la personne de Carrier, et on demanda des
+explications au comité de sûreté générale. Ce comité expliqua comment les
+faits s'étaient passés, et, quoique vivement censuré, il eut du moins
+l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'évasion de Carrier.
+Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut à la mise en
+accusation devant le tribunal révolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
+se défendre; il rejeta toutes les cruautés sur l'exaspération produite par
+la guerre civile, sur la nécessité de terrifier la Vendée toujours
+menaçante, enfin sur l'impulsion du comité de salut public, auquel il n'osa
+pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
+d'énergie féroce qui avait entraîné plusieurs commissaires de la
+convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, déjà soulevées
+plusieurs fois; on se voyait exposé encore à discuter la part de chacun
+dans les violences de la révolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
+les comités, les comités sur la convention, la convention sur la France,
+cette inspiration qui avait amené de si affreuses mais de si grandes
+choses, qui était commune à tout le monde, et qui surtout dépendait d'une
+situation sans exemple. «Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
+désespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'à la sonnette du
+président.» Cependant le récit des horreurs commises à Nantes avait excite
+une indignation si grande, que pas un membre n'osa défendre Carrier, et ne
+songea à le justifier par des considérations générales. Il fut décrété
+d'accusation à l'unanimité, et envoyé au tribunal révolutionnaire.
+
+La réaction faisait donc des progrès rapides. Les coups qu'on n'avait pas
+osé frapper encore sur les membres des anciens comités de gouvernement,
+étaient dirigés sur Carrier. Tous les membres des comités révolutionnaires,
+tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
+enfin qui avaient été chargés de fonctions rigoureuses, commençaient à
+trembler pour eux-mêmes.
+
+Les jacobins, déjà frappés d'un décret qui leur interdisait l'affiliation
+et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
+depuis les derniers événemens[1], il était peu probable qu'ils sussent se
+contenir, et éviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
+qui s'était passé à l'égard de Carrier amena en effet une séance orageuse
+dans leur club. Crassous, député et jacobin, fit un tableau des moyens
+employés par l'aristocratie pour perdre les patriotes. «Le procès qui
+s'instruit maintenant devant le tribunal révolutionnaire, dit-il, est sa
+principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
+accusés ont à peine la faculté d'être entendus devant le tribunal; les
+témoins sont presque tous des gens intéressés à faire grand bruit de cette
+affaire; quelques-uns ont des passeports signés des chouans; les
+journalistes, les pamphlétaires sont coalisés pour exagérer les moindres
+faits, entraîner l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
+circonstances qui ont amené et qui expliquent les malheurs arrivés,
+non-seulement à Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
+prend garde, elle se verra déshonorée par ces aristocrates, qui ne font
+tant de bruit de ce procès que pour en faire rejaillir sur elle tout
+l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
+dissoudre la convention, mais ces hommes coalisés pour la compromettre; et
+l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
+garde; l'attaque contre eux est commencée; qu'ils se serrent et soient
+prêts à se défendre avec énergie.»
+
+Plusieurs jacobins parlèrent après Crassous, et répétèrent à peu près les
+mêmes choses. «On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
+ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
+fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautés commises
+envers nos volontaires, que l'on pendait à des arbres, et que l'on
+fusillait à la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
+familles de deux cent mille républicains massacrés impitoyablement viennent
+donc aussi demander vengeance.» Les esprits étaient extrêmement animés; la
+séance se changeait en un véritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
+auquel les jacobins reprochaient son silence, prit à son tour la parole.
+«La marche des contre-révolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
+voulurent, sous l'assemblée constituante, faire le procès à la révolution,
+ils appelèrent les jacobins des désorganisateurs, et les fusillèrent au
+Champ-de-Mars. Après le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empêcher
+l'établissement de la république, ils les appelèrent des buveurs de sang,
+et les chargèrent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
+mêmes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
+patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
+quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis. La
+tranchée est ouverte, les patriotes vont se réveiller et reprendre toute
+leur énergie; nous avons déjà mille fois exposé notre vie; si l'échafaud
+nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire
+l'immortel Sidney!»
+
+Ce discours électrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
+se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
+patriotes menacés, et de se défendre jusqu'à la mort.
+
+Dans la situation où étaient les partis, une pareille séance ne pouvait
+manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
+qui jusque-là s'était abstenu de se montrer à aucune des deux tribunes,
+étaient une véritable déclaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
+en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
+Montagne, où était le compte rendu de la séance des Jacobins, et dénonce
+ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
+sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
+Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
+montagnards se soulèvent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
+nombre de ceux qui ont fait élargir les aristocrates. Duhem le traite de
+coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effrayé du
+tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
+demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes à s'expliquer sur le _réveil du
+lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. À la tribune! lui
+crie-t-on de toutes parts; il résiste, mais il est enfin obligé d'y monter,
+et de prendre la parole. «Je ne désavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
+émise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
+individuelles, j'ai gardé le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
+vu l'aristocratie se lever plus menaçante que jamais.» À ces derniers mots
+le rire éclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. «Faites
+sortir les chouans!» s'écrie-t-on à la Montagne. Billaud continue au milieu
+des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
+embarrassée, qu'on a élargi des royalistes connus, et enfermé les patriotes
+les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
+France, qu'on vient de mettre en liberté, et qui peut former à elle seule
+un noyau de contre-révolution. On éclate de rire à ces derniers mots. Il
+ajoute que la conduite secrète des comités dément le langage public des
+adresses de la convention; que, dans un pareil état de choses, il a été
+fondé à parler du réveil nécessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
+hommes sur leurs droits qui les conduit à l'esclavage.
+
+Quelques applaudissemens[1] se font entendre à la Montagne en faveur de
+Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblée laissent éclater le
+rire avec plus dé force, et semblent n'éprouver que cette insultante pitié
+qu'inspiré la puissance renversée, balbutiant de vaines paroles pour sa
+justification. Tallien se hâte de succéder à Billaud pour repousser ses
+reproches. «Il est temps, dit-il, de répondre à ces hommes qui veulent
+diriger les mains du peuple contre la convention.» Personne ne le veut,
+s'écrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, répondent d'autres, on
+veut diriger les mains du peuple contre la convention! «Ce sont, continue
+Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les têtes
+criminelles, en voyant la lumière portée dans toutes les parties de
+l'administration, la vengeance des lois prête à s'appesantir contre les
+assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui prétendent que
+le peuple doit se réveiller, qui veulent égarer les patriotes en leur
+persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui espèrent enfin, à la faveur
+d'un mouvement général, empêcher de poursuivre les approbateurs ou les
+complices de Carrier.» Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
+Billaud, qui ne veut pas de cette complicité avec Carrier, s'écrie de sa
+place: «Je déclare que je n'ai point approuvé la conduite de Carrier.» On
+ne fait pas attention à cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
+celui-ci continue. «Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
+plus long-temps deux autorités rivales, que l'on permette à des membres,
+qui se taisent ici, d'aller ensuite dénoncer ailleurs ce que vous avez
+fait.» Non, non, s'écrient plusieurs voix; point d'autorités rivales de la
+convention! «Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
+ce soit, déverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
+auxquels elle a confié le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
+conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait répondu à ce qui
+a été dit dans une autre; il suffit que l'unanimité de la convention soit
+fortement prononcée contre les hommes de sang.»
+
+De nouveaux applaudissemens prouvent à Tallien que l'assemblée est décidée
+à seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
+l'Oise) appuie les paroles du préopinant, quoiqu'en beaucoup de questions
+il différât de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
+voix énergique. «Quels sont ceux, dit-il, qui blâment nos opérations? c'est
+une poignée d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
+figure un vernis composé avec le fiel des tyrans.» Ces expressions, qui
+étaient dirigées contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
+sont vivement applaudies. «De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
+vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
+incarcérer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
+cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
+cela notre plaisir est différent du vôtre, et notre manière de déblayer les
+prisons n'est pas la même. Nous nous y sommes transportés; nous avons fait,
+autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
+patriotes; si nous nous sommes trompés, nos têtes sont là pour en répondre.
+Mais tandis que nous réparons des crimes, que nous cherchons à vous faire
+oublier que ces crimes sont les vôtres, pourquoi allez-vous dans une
+société fameuse, nous dénoncer, et égarer le peuple, heureusement peu
+nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
+convention prenne les moyens d'empêcher ses membres d'aller prêcher la
+révolte aux Jacobins.» La convention adopte la proposition de Legendre, et
+charge les comités de lui présenter ces moyens.
+
+La convention et les jacobins étaient ainsi en présence, et dans cette
+situation où, tous les discours étant épuisés, il ne reste plus qu'à
+frapper. L'intention de détruire cette société célèbre commençait à n'être
+plus douteuse; il fallait seulement que les comités eussent le courage d'en
+faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
+toutes leurs séances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
+gouvernement actuel à Léopold, à Brunswick, à Cobourg, qui avaient aussi
+demandé leur dissolution. Un mot surtout, prononcé à la tribune, leur avait
+fourni un texte fécond pour se prétendre calomniés et attaqués. Il avait
+été dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comité
+des émigrés en Suisse était d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
+voulait dire seulement par là que les émigrés souhaitaient des agitations
+qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
+lettre saisie sur un émigré portait en effet que l'espoir de vaincre la
+révolution par les armes était une folie, et qu'il fallait chercher à
+l'anéantir par ses propres désordres. Mais si, au contraire, on allait
+jusqu'à supposer que les jacobins et les émigrés correspondaient et se
+concertaient pour arriver à une même fin, on disait une chose aussi absurde
+que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
+accusés de cette manière. Aussi ne cessèrent-ils pendant plusieurs jours de
+se dire calomniés; et Duhem demanda à plusieurs reprises qu'on vînt lire
+ces prétendues lettres à la tribune.
+
+L'agitation dans Paris était extrême. Des groupes nombreux, partis les uns
+du Palais-Royal, et composés de jeunes gens à cadenettes et à collet noir,
+les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
+de tous les quartiers dominés par les jacobins, se rencontraient au
+Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Révolution. Les
+uns criaient _vive la convention! à bas les terroristes et la queue de
+Robespierre!_ Les autres répondaient par les cris de _vive la convention!
+vive les jacobins! à bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
+différens. La jeunesse dorée avait adopté un air qui s'appelait le _Réveil
+du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
+la révolution, immortalisé par tant de victoires: _Allons, enfans de la
+patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposés, puis on poussait
+les cris ennemis, et souvent on s'attaquait à coups de pierres et de bâton;
+le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
+d'autre au comité de sûreté générale. Les jacobins disaient que ce comité,
+tout composé de thermidoriens, relâchait les jeunes gens qu'on lui livrait,
+et ne détenait que les patriotes.
+
+Ces scènes durèrent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
+alarmantes pour que les comités de gouvernement prissent des mesures de
+sûreté, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
+novembre 1794), les rassemblemens étaient encore plus nombreux et plus
+considérables que les jours précédens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
+longeant la rue Saint-Honoré, était arrivé devant la salle des Jacobins et
+l'avait entourée. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
+étaient obstruées; et les jacobins, qui dans ce moment étaient en séance,
+pouvaient se croire assiégés. Quelques groupes qui leur étaient favorables
+avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
+auxquels on répondait par les cris contraires; une lutte s'était engagée,
+et comme les jeunes gens étaient les plus forts, ils étaient bientôt
+parvenus à dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entouré la
+salle du club, et en cassaient les vitres à coups de pierres. Déjà
+d'énormes cailloux étaient tombés au milieu des jacobins assemblés.
+Ceux-ci, furieux, s'écriaient qu'on les égorgeait; et, se prévalant surtout
+de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
+disaient qu'on assassinait la représentation nationale. Les femmes qui
+remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
+guillotine_, avaient voulu sortir pour échapper au danger; mais les jeunes
+gens qui les attendaient, s'étant saisis de celles qui cherchaient à fuir,
+leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indécens[1], et en
+avaient même châtié quelques-unes avec cruauté. Plusieurs étaient rentrées
+dans la salle, éperdues, échevelées, disant qu'on voulait les égorger. Les
+pierres pleuvaient toujours dans l'assemblée. Les jacobins avaient alors
+résolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'énergique
+Duhem, armé d'un bâton, s'était mis à la tête de l'une de ces sorties, et
+il en était résulté une cohue épouvantable dans la rue Saint-Honoré. Si de
+part et d'autre les armes eussent été meurtrières, un massacre s'en serait
+suivi. Les jacobins étaient rentrés avec quelques prisonniers; les jeunes
+gens, restés au dehors, menaçaient, si on ne leur rendait pas leurs
+camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
+plus éclatante vengeance.
+
+Cette scène durait depuis plusieurs heures avant que les comités de
+gouvernement fussent réunis et pussent donner des ordres. Des émissaires,
+partis des Jacobins, étaient venus dire au comité de sûreté générale qu'on
+assassinait les députés qui siégeaient dans la société. Les quatre comités,
+de salut public, de sûreté générale, de législation et de la guerre,
+s'étaient rassemblés, et avaient arrêté d'envoyer sur-le-champ des
+patrouilles, pour dégager leurs collègues compromis dans cette scène plus
+scandaleuse que meurtrière.
+
+Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comité pour se rendre
+sur le lieu du combat: il était huit heures. Les membres des comités qui
+conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
+désiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
+salle, comme les y engageaient ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient;
+ils restèrent dehors, invitant les jeunes gens à se dissiper, et promettant
+de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissipèrent peu à peu les
+groupes; ils firent ensuite évacuer la salle des Jacobins, et renvoyèrent
+tout le monde chez soi.
+
+Le calme rétabli, ils retournèrent vers leurs collègues, et les quatre
+comités passèrent la nuit à discuter sur le parti à prendre. Les uns
+étaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
+Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
+thermidor, commençait à s'effrayer de la réaction, et semblait pencher pour
+les jacobins. On se sépara sans avoir pris un parti.
+
+Le lendemain matin (20 brumaire), une scène des plus violentes éclata dans
+l'assemblée. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, à soutenir que
+la veille on avait égorgé les patriotes, et que le comité de sûreté
+générale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part à la
+discussion faisaient un bruit épouvantable, et semblaient d'un côté
+appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
+et immédiatement après une foule de membres demandèrent la parole: Bourdon
+(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comité; Duhem, Duroy,
+Bentabolle pour le combattre. Chacun parla à son tour, présenta les faits
+dans un sens, et fut interrompu par les démentis de ceux qui avaient vu les
+faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient aperçu que des groupes où
+l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontré que des
+groupes où l'on maltraitait les jeunes gens, et où l'on attaquait la
+convention et les comités. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
+dans toutes les discussions de ce genre, s'écria que les coups avaient été
+dirigés par les aristocrates qui dînaient chez la Cabarrus, et qui allaient
+chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura évident au
+milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comités, malgré
+leur empressement à se réunir et à convoquer la force armée, n'avaient pu
+cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
+patrouilles dirigées vers la rue Saint-Honoré, ils n'avaient pas voulu
+dégager les jacobins par la force, et s'étaient contentés de faire écouler
+peu à peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montré une indulgence assez
+naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
+lesquels on ne disait pas que le gouvernement fût livré à des
+contre-révolutionnaires. On ne pouvait guère, en effet, leur demander
+davantage. Empêcher qu'on ne maltraitât leurs ennemis était leur devoir;
+mais c'était trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent à la baïonnette
+leurs propres amis, c'est-à-dire ces jeunes gens qui tous les jours se
+présentaient en foule prêts a les appuyer contre les révolutionnaires. Ils
+déclarèrent à la convention qu'ils avaient passé la nuit à discuter la
+question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
+demanda s'ils avaient arrêté un projet, et sur leur déclaration qu'ils ne
+s'étaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
+parti, et venir ensuite soumettre leur résolution à l'assemblée.
+
+Cette journée du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
+réunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de séance, les
+rassemblemens se renouvelèrent. Des deux côtés on semblait préparé, et il
+était évident qu'on allait en venir aux mains dans la soirée même. Les
+quatre comités se réunirent aussitôt, suspendirent par un arrêté les
+séances des jacobins, et ordonnèrent que la clef de la salle fut apportée
+sur-le-champ au secrétariat du comité de sûreté générale.
+
+L'ordre fut exécuté, la salle fermée, et les clefs portées au secrétariat.
+Cette mesure prévint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
+dissipèrent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
+vint au nom des quatre comités faire part à la convention de l'arrêté
+qu'ils avaient pris. «Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
+d'attaquer les sociétés populaires; mais nous avons le droit de fermer les
+portes là où il s'élève des factions, et où l'on prêche la guerre civile.»
+La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demandé, et
+l'arrêté fut sanctionné à la presque unanimité, au milieu des acclamations
+et des cris de _Vive la république! vive la convention!_
+
+Ainsi finit cette société dont le nom est resté si célèbre et si odieux, et
+qui, semblable à toutes les assemblées, à tous les hommes qui figurèrent
+successivement sur la scène, semblable à la révolution même, eut le mérite
+et les torts de l'extrême énergie. Placée au-dessous de la convention,
+ouverte à tous les nouveaux venus, elle était la lice où les jeunes
+révolutionnaires qui n'avaient pas figuré encore, et qui étaient impatiens
+de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche
+ordinairement plus lente des révolutionnaires déjà assis au pouvoir. Tant
+qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies
+prêtes à se sacrifier, la société des jacobins fut utile, et fournit des
+hommes dont la révolution avait besoin dans cette lutte sanglante et
+terrible. Quand la révolution, arrivée à son dernier terme, commença à
+rétrograder, c'est dans la société des jacobins que furent refoulés les
+hommes ardens[1] élevés dans son sein, et qui avaient survécu à cette
+action violente. Bientôt elle devint importune par ses inquiétudes,
+dangereuse même par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiée par les hommes
+qui cherchaient à ramener la révolution du terme extrême où elle était
+arrivée, à un juste milieu de raison, d'équité, de liberté, et qui,
+aveuglés, comme tous les hommes qui agissent, par l'espérance, croyaient
+pouvoir la fixer dans ce milieu désiré. Ils avaient raison sans doute de
+vouloir revenir à la modération, et les jacobins avaient raison de leur
+dire qu'ils allaient à la contre-révolution. Les révolutions, semblables à
+un pendule violemment agité, courant d'une extrémité à une autre, on est
+toujours fondé à leur prédire des excès; mais heureusement les sociétés
+politiques, après avoir violemment oscillé en sens contraires, finissent
+par se renfermer dans un mouvement égal et justement limité. Mais que de
+temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver à cette heureuse
+époque! Nos devanciers les Anglais eurent encore à traverser Cromwell et
+deux Stuarts.
+
+Les jacobins dispersés n'étaient pas gens à se renfermer dans la vie
+privée, et à renoncer aux agitations politiques. Les uns se réfugièrent au
+club électoral, qui, chassé de l'évêché par les comités, s'était réuni dans
+une des salles du Muséum; les autres se portèrent au faubourg
+Saint-Antoine, dans la Société populaire de la section des Quinze-Vingts.
+C'est là que se réunissaient les hommes les plus marquans et les plus
+prononcés du faubourg. Les jacobins s'y présentèrent en foule le 24
+brumaire, en disant: «Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui êtes
+les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins
+persécutés. Nous vous demandons à être reçus dans votre société. Nous nous
+sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables;
+réunis, nous porterons des coups plus sûrs pour garantir le peuple et la
+convention de l'esclavage.» Ils furent tous admis sans examen, se permirent
+les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois
+cet article de la déclaration des droits: _Quand le gouvernement viole les
+droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré des
+droits et le plus indispensable des devoirs._
+
+Les comités, qui avaient essayé leurs forces, et qui se sentaient capables
+de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile,
+et leur permirent de vains propos, se tenant prêts à agir au premier
+signal, si les faits venaient à suivre les paroles.
+
+La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulsèrent de leur
+sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirèrent du côté du
+Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Délivrées de
+cette opposition, elles rédigèrent de nombreuses adresses pour féliciter la
+convention de l'énergie qu'elle venait de déployer contre les _complices de
+Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses
+semblables, et la convention, ainsi entraînée dans la direction qu'elle
+venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize déjà
+redemandés le furent tous les jours à grands cris par les membres du centre
+et du côté droit, qui tenaient à se renforcer de soixante-treize voix, et
+qui voulaient surtout assurer la liberté du vote en rappelant leurs
+collègues. Les soixante-treize furent enfin élargis et réintégrés; la
+convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, déclara qu'on avait pu penser
+sur cet événement autrement que la majorité, sans pour cela être coupable.
+Ils rentrèrent tous ensemble, le vieux Dusaulx à leur tête. Celui-ci prit
+la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir à côté de leurs
+collègues ils déposaient tout ressentiment, et n'étaient occupés que du
+désir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'était plus temps de
+s'arrêter. Louvet, Lanjuinais, Henri Larivière, Doulcet, Isnard, tous les
+girondins échappés à la proscription, et cachés la plupart dans des
+cavernes, écrivirent et demandèrent leur réintégration. Une scène violente
+s'éleva à ce sujet. Les thermidoriens, épouvantés de la rapidité de la
+réaction, s'arrêtèrent, et imposèrent au côté droit qui, croyant avoir
+besoin d'eux, n'osa pas leur déplaire et cessa d'insister. Il fut décrété
+que les députés mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne
+rentreraient pas dans le sein de l'assemblée.
+
+Le même esprit qui faisait absoudre les uns devait porter à condamner les
+autres. Un vieux député, nommé Raffron, s'écria qu'il était temps de
+poursuivre tout ce qui était coupable, et de prouver à la France que la
+convention n'était pas complice des assassins; il demanda qu'on mît
+sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arrêtés. Ce qui s'était
+passé dans le Midi, et surtout à Bédouin (Vaucluse), ayant été connu, on
+voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix
+demandèrent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre
+l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livré les bureaux
+de la guerre aux jacobins. On fit la même proposition contre l'ex-maire
+Pache, complice, disait-on, des hébertistes, et sauvé par Robespierre. Au
+milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs révolutionnaires, les
+trois chefs principaux, long-temps défendus, devaient enfin succomber.
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, accusés de nouveau, et d'une
+manière formelle par Legendre, ne purent échapper au sort commun. Les
+comités ne purent se dispenser de recevoir la dénonciation, et de donner
+leur avis. Lecointre, déclaré calomniateur dans sa première accusation,
+annonça qu'il avait fait imprimer les pièces qui lui avaient manqué
+d'abord; elles furent renvoyées aux comités: ceux-ci, entraînés par
+l'opinion, n'osèrent pas résister, et déclarèrent qu'il y avait lieu à
+examen contre Billaud, Collot et Barrère, mais non contre Vadier, Vouland,
+Amar et David.
+
+Le procès de Carrier, longuement instruit en présence d'un public qui
+déguisait mal l'esprit de réaction dont il était animé, s'acheva enfin le
+26 frimaire (16 décembre). Carrier et deux membres du comité
+révolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnés à la
+peine de mort, comme agens et complices du système de la terreur; les
+autres furent acquittés comme excusés de leur participation aux noyades par
+l'obéissance à leurs supérieurs. Carrier, persistant à soutenir que la
+révolution tout entière, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigée,
+étaient aussi coupables que lui, fut traîné à l'échafaud: il prit de la
+résignation au moment fatal, et reçut la mort avec calme et courage. En
+preuve de l'entraînement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier
+des traits de caractère qui, avant sa mission à Nantes, prouvaient chez lui
+une humeur nullement sanguinaire. Les révolutionnaires, tout en condamnant
+sa conduite, furent effrayés de son sort; ils ne pouvaient pas se
+dissimuler que cette exécution était le commencement de sanglantes
+représailles que leur préparait la contre-révolution. Outre les poursuites
+dirigées contre les représentans membres des anciens comités, ou envoyés en
+mission, d'autres lois récemment rendues leur prouvaient que la vengeance
+allait descendre plus bas, et que l'infériorité du rôle ne les sauverait
+pas. Un décret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions
+quelconques et manié les deniers publics, à rendre compte de leur gestion.
+Or, comme tous les membres des comités révolutionnaires avaient formé des
+caisses avec le revenu des impôts, avec l'argenterie des églises, avec les
+taxes révolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de
+volontaires, pour solder des armées révolutionnaires, pour payer des
+transports, pour faire la police, pour mille dépenses enfin du même genre,
+il était évident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur,
+allait être exposé à des poursuites.
+
+À ces craintes fondées se joignaient encore des bruits fort alarmans. On
+parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendée
+même, et on prétendait que les conditions de cette paix seraient funestes
+au parti révolutionnaire.
+
+FIN DU TOME SIXIÈME.
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIÈME.
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Résultats des dernières exécutions contre les partis ennemis du
+gouvernement.-Décret contre les ex-nobles.--Les ministères sont abolis et
+remplacés par des commissions.--Efforts du comité de Salut Public pour
+concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des sociétés
+populaires, excepté celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de
+l'administration entre les membres du comité.--La convention, d'après le
+rapport de Robespierre, déclare, au nom du peuple français, la
+reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme.
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+État de l'Europe au commencement de l'année 1794 (an II).--Préparatifs
+universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalisés et des
+Français.-État de nos armées de terre et de mer.--Activité et énergie du
+gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la
+campagne; occupation des Pyrénées et des Alpes.--Opérations dans les
+Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin
+de la guerre de la Vendée.--Commencement de la guerre des
+chouans.--Événemens dans les colonies. Désastre de Saint-Domingue. Perte de
+la Martinique.--Bataille navale.
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Situation intérieure an commencement de l'année 1794.-Travaux
+administratifs du comité.--Lois des finances. Capitalisation des rentes
+viagères.-État des prisons. Persécutions politiques. Nombreuses
+exécutions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et
+Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mère de
+Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comités.--Fête à l'Être
+suprême.--Loi du 22 prairial réorganisant le tribunal
+révolutionnaire.--Terreur extrême. Grandes exécutions à Paris. Missions de
+Lebon, Carrier et Maignet; cruautés atroces commises par eux. Noyades dans
+la Loire.--Rupture entre les chefs du comité de salut public; retraite de
+Robespierre.
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Opérations de l'armée du Nord vers le milieu de 1794. Prise
+d'Ypres.-Formation de l'armée de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
+Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de
+Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comités.
+Journées des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
+Saint-Just.--Marche de la révolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Conséquences du 9 thermidor.--Modifications apportées au gouvernement
+révolutionnaire.--Réorganisation du personnel des comités.--Révocation de
+la loi du 22 prairial; décrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville,
+Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal
+révolutionnaire; élargissement des suspects.--Deux partis se forment, les
+montagnards et les thermidoriens.--Réorganisation des comités de
+gouvernement.--Modifications des comités révolutionnaires.--État des
+finances, du commerce et de l'agriculture après la terreur.--Accusation
+portée contre les membres des anciens comités, et déclarée calomnieuse par
+la convention.--Explosion de la poudrière de Grenelle; exaspération des
+partis.--Rapport fait à la convention sur l'état de la France.--Nombreux et
+importans décrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de
+Marat sont transportés au Panthéon et mis à la place de ceux de Mirabeau.
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Reprise des opérations militaires.--Reddition de Condé, Valenciennes,
+Landrecies et le Quesnoy. Découragement des coalisés.--Bataille de l'Ourthe
+et de la Roër.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du
+Rhin.--Situation des armées aux Alpes et aux Pyrénées. Succès des Français
+sur tous les points.--État de la Vendée et de la Bretagne; guerre des
+chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti
+royaliste avec les princes français et l'étranger. Intrigues à l'intérieur;
+rôles des princes émigrés.
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Hiver de l'an III. Réformes administratives dans toutes les
+provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse dorée_.
+Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scènes
+tumultueuses.-Violences du parti révolutionnaire aux Jacobins et au club
+électoral.-Décrets sur les sociétés populaires--Décrets relatifs aux
+finances. Modifications au _maximum_ et aux réquisitions.--Procès de
+Carrier.-Agitation dans Paris, et exaspération croissante des deux
+partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse dorée.-Clôture du
+club des Jacobins.-Rentrée des soixante-treize députés emprisonnés après le
+31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencées contre
+Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrère.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, VI
+by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11423 ***
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..9f8c83c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #11423 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11423)
diff --git a/old/11423-8.txt b/old/11423-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..a232a4b
--- /dev/null
+++ b/old/11423-8.txt
@@ -0,0 +1,8526 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, VI
+by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Révolution française, VI
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: March 3, 2004 [EBook #11423]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+PAR Adolphe THIERS
+
+1824
+
+
+
+
+TOME SIXIÈME.
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+RÉSULTATS DES DERNIÈRES EXÉCUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
+GOUVERNEMENT.--DÉCRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTÈRES SONT ABOLIS ET
+REMPLACÉS PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC POUR
+CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIÉTÉS
+POPULAIRES, EXCEPTÉ CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
+L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITÉ.--LA CONVENTION, D'APRÈS LE
+RAPPORT DE ROBESPIERRE, DÉCLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, LA
+RECONNAISSANCE DE L'ÊTRE SUPRÊME ET DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME.
+
+Le gouvernement venait d'immoler deux partis à la fois. Le premier, celui
+des ultra-révolutionnaires, était véritablement redoutable, ou pouvait le
+devenir; le second, celui des nouveaux modérés, ne l'était pas. Sa
+destruction n'était donc pas nécessaire, mais pouvait être utile, pour
+écarter toute apparence de modération. Le comité le frappa sans conviction,
+par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup était difficile à porter; on
+vit tout le comité hésiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
+aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
+jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
+convention, lui arracha le décret de mort, et fit consommer le sacrifice.
+Le dernier effort que doit faire une autorité pour devenir absolue est
+toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
+dernière résistance; mais cette résistance vaincue, tout cède, tout se
+prosterne, elle n'a plus qu'à régner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
+déploie, qu'elle déborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
+fermées, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
+dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prépare au milieu
+de leur triomphe.
+
+[Illustration: ROBESPIERRE]
+
+Le comité de salut public, après avoir heureusement immolé les deux classes
+d'hommes si différentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
+son pouvoir, était devenu irrésistible. L'hiver avait fini. La campagne de
+1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armées
+formidables devaient se déployer sur toutes les frontières, et faire sentir
+au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
+avait paru résister, ou porter quelque intérêt à ceux qui venaient de
+mourir, devait se hâter de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
+effort le jour où Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arrêtés, et
+qui avait tâché de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
+devoir se hâter de réparer son imprudence, et de se laver de son amitié
+pour les dernières victimes. On lui avait écrit plusieurs lettres anonymes
+dans lesquelles on l'engageait à frapper les tyrans, qui, disait-on,
+venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
+(10 avril), dénonça les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
+d'être pris pour un Séide qu'on pouvait armer du poignard. «Eh bien!
+dit-il, puisqu'on m'y force, je le déclare au peuple, qui m'a toujours
+entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme démontré que la
+conspiration dont les chefs ont cessé d'être existait réellement, et que
+j'étais le jouet des traîtres. J'en ai trouvé la preuve dans différentes
+pièces déposées au comité de salut public, surtout dans la conduite
+criminelle des accusés devant la justice nationale, et dans les
+machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
+poignard homicide. J'étais, avant la découverte du complot, l'intime ami de
+Danton; j'aurais répondu de ses principes et de sa conduite sur ma tête;
+mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuadé qu'il
+voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-être y serais-je
+tombé moi-même, si je n'avais été éclairé à temps. Je déclare aux
+écrivailleurs anonymes qui voudraient me porter à poignarder Robespierre,
+et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis né dans le
+sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
+plutôt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'écriront pas une lettre que je
+ne la porte au comité de salut public.»
+
+La soumission de Legendre devint bientôt générale. De toutes les parties de
+la France, arrivèrent une foule d'adresses où l'on félicitait la convention
+et le comité de salut public de leur énergie. Le nombre de ces adresses est
+incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
+chacun s'empressait d'adhérer aux actes du gouvernement, et d'en
+reconnaître la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: «Dignes
+représentans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
+Titans ont levé leur tête altière, la foudre les a tous renversés!... Quoi,
+citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberté!... La constitution que
+vous nous avez donnée a ébranlé tous les trônes, épouvanté tous les rois.
+La liberté avançant à pas de géant, le despotisme écrasé, la superstition
+anéantie, la république reprenant son unité, les conspirateurs dévoilés et
+punis, des mandataires infidèles, des fonctionnaires publics lâches et
+perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
+Nouveau-Monde brisés: voilà vos trophées!... S'il existe encore des
+intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjurés atteste votre
+triomphe! Pour vous, représentans[1], vivez heureux des sages lois que vous
+avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
+notre amour[2]!»
+
+[Note 1: «enfans» au lieu de «enfants», conformément à l'orthographe de
+l'édition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontrés
+cidessous.]
+
+[Note 2: Séance du 26 germinal; numéro 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
+1794).]
+
+Ce n'était point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comité
+avait frappé les ultra-révolutionnaires, mais pour affermir l'autorité, et
+pour écraser les résistances qui arrêtaient son action. Aussi le vit-on
+depuis tendre constamment à un double but, se rendre toujours plus
+formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
+Collot, qui était devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
+la manière la plus énergique la politique du comité. Dans un discours
+violent, où il traçait à toutes les autorités la route nouvelle qu'elles
+devaient suivre, et le zèle qu'elles devaient déployer dans leurs
+fonctions, il dit: «Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armées
+tremblent en présence des nôtres; déjà quelques despotes cherchent à se
+retirer de la coalition. Dans cet état, il ne leur reste qu'un espoir, ce
+sont les conspirations intérieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
+l'oeil ouvert sur les traîtres. Comme nos frères, vainqueurs sur les
+frontières, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous à la fois.
+Pendant que les ennemis extérieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
+que les ennemis intérieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
+défendue par la justice et l'énergie, sera triomphante. La nature fait tout
+cette année pour les républicains; elle leur promet une abondance double.
+Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le répète,
+citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
+dehors; que les fonctionnaires chargés de la surveillance publique
+redoublent de soins et de zèle, qu'ils se pénètrent bien de cette idée,
+qu'il n'y a peut-être pas une rue, pas un carrefour où il ne se trouve un
+traître qui médite un dernier complot. Que ce traître trouve la mort, et la
+mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
+veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
+songer. Le tribunal révolutionnaire s'y est assuré déjà une place marquée.
+Que toutes les administrations sachent imiter son zèle et son inexorable
+énergie; que les comités révolutionnaires surtout redoublent de vigilance
+et d'activité, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
+les assiège, et qui les portent à une indulgence funeste à la liberté.»
+
+Saint-Just fit à la convention un rapport formidable sur la police générale
+de la république[3]. Il y répéta l'histoire fabuleuse de toutes les
+conspirations, il les montra comme le soulèvement de tous les vices contre
+le régime austère de la république; il dit que le gouvernement, loin de se
+ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'à ce qu'il eût immolé tous les
+êtres dont la corruption était un obstacle à l'établissement de la vertu.
+Il fit l'éloge accoutumé de la sévérité, et chercha, comme on le faisait
+alors, par des figures de toute espèce, à prouver que l'origine des grandes
+institutions devait être terrible. «Que serait devenue, dit-il, une
+république indulgente?... Nous avons opposé le glaive au glaive, et la
+république est fondée. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
+lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
+naissant.»
+
+[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]
+
+En conséquence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure générale
+contre les ex-nobles. C'était la première de ce genre qu'on eût rendue.
+Danton, l'année précédente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
+tous les aristocrates hors la loi. Ce décret étant inexécutable par son
+étendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects à la
+détention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
+encore été portée. Saint-Just les montra comme des ennemis irréconciliables
+de la révolution. «Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
+contenter les ennemis du peuple, à moins que vous ne rétablissiez la
+tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
+rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la même
+langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
+point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la suprême loi.»
+Saint-Just proposa un décret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
+étrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
+hors la loi ceux qui n'auraient pas obéi au décret dans l'intervalle de dix
+jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir à toutes les
+autorités de redoubler d'activité et de zèle. La convention applaudit à la
+proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
+Collot-d'Herbois, le rapporteur du décret aux jacobins, ajouta ses figures
+à celles de Saint-Just. «Il faut, dit-il, faire éprouver au corps politique
+la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpiré, mieux il se
+portera.»
+
+On vient de voir ce que fit le comité pour manifester l'énergie de sa
+politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
+du pouvoir. D'abord il prononça le licenciement de l'armée révolutionnaire.
+Cette armée, imaginée par Danton, avait d'abord été utile pour faire
+exécuter les volontés de la convention, lorsqu'il existait encore des
+restes de fédéralisme; mais étant devenue le centre de ralliement de tous
+les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
+aux derniers démagogues, il était nécessaire de la disperser. Le
+gouvernement d'ailleurs, étant aveuglément obéi, n'avait plus besoin de ces
+satellites pour faire exécuter ses ordres. En conséquence elle fut
+licenciée par décret. Le comité proposa ensuite l'abolition des
+Différens[1] ministères. Des ministres étaient des puissances qui avaient
+encore trop d'importance, à côté des membres du comité de salut public. Ou
+ils laissaient tout faire au comité, et alors ils étaient inutiles; ou bien
+ils voulaient agir, et alors ils étaient des concurrens[1] importuns.
+L'exemple de Bouchotte, qui, dirigé par Vincent, avait suscité tant
+d'embarras au comité, était un exemple assez instructif. En conséquence les
+ministères furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
+suivantes:
+
+1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;
+
+2. Commission de l'instruction publique;
+
+3. Commission de l'agriculture et des arts;
+
+4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];
+
+5. Commission des travaux publics;
+
+6. Commission des secours publics;
+
+7. Commission des transports, postes et messageries;
+
+8. Commission des finances;
+
+9. Commission de l'organisation et du mouvement des armées de terre;
+
+10. Commission de la marine et des colonies;
+
+11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;
+
+12. Commission des relations extérieures.
+
+Ces commissions, dépendantes du comité de salut public, n'étaient autre
+chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partagé le matériel de
+l'administration. Hermann, qui présidait le tribunal révolutionnaire
+pendant le procès de Danton, fut récompensé de son zèle par la qualité de
+chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
+_des administrations civiles, police et tribunaux_.
+
+D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
+pouvoir. D'après l'institution des comités révolutionnaires, il devait y en
+avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
+étant très-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comités était trop
+grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
+présentait un grand inconvénient. Les paysans étant fort révolutionnaires
+pour la plupart, mais illettrés, les fonctions municipales étaient en
+général échues aux propriétaires retirés dans leurs terres, et fort peu
+disposés à exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
+manière, la surveillance des campagnes, et surtout des châteaux, se faisait
+fort mal. Pour remédier à ce fâcheux état des choses, on supprima les
+comités révolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
+district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
+passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
+jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.
+
+Les jacobins étaient la société principale, et la seule avouée par le
+gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
+intérêts, et s'était comme lui prononcée également contre les hébertistes
+et les dantonistes. Le comité de salut public aurait voulu qu'elle absorbât
+presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrât en elle-même
+toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentré en lui toute la
+puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulièrement l'ambition des
+jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
+que les assemblées de sections avaient été réduites à deux par semaine,
+afin que le peuple pût y assister et y faire triompher les motions
+révolutionnaires, les sections s'étaient formées en sociétés populaires. Le
+nombre de ces sociétés était très grand à Paris; il y en avait jusqu'à deux
+ou trois par section. Nous avons rapporté déjà les plaintes dont elles
+étaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-à-dire les
+commis, les clercs de procureurs, mécontens[1] de la réquisition, les
+anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
+motif de résister au système révolutionnaire, se réunissaient dans ces
+sociétés, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
+Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces sociétés secondaires
+en empêchait la surveillance, et on émettait là quelquefois des opinions
+qui n'auraient pas osé se produire ailleurs. Déjà on avait proposé de les
+abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
+gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraître gêner la liberté de
+s'assembler et de délibérer en commun, liberté si préconisée à cette
+époque, et réputée devoir être sans limites. Sur la proposition de Collot,
+les jacobins décidèrent qu'ils ne recevraient plus de députation de la part
+des sociétés formées à Paris depuis le 10 août, et que la correspondance ne
+leur serait plus continuée. Quant à celles qui avaient été formées à Paris
+avant le 10 août, et qui jouissaient de la correspondance, il fut décidé
+qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
+devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulièrement
+les cordeliers, déjà frappés dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hébert, et
+regardés depuis comme suspects. Ainsi, toutes les sociétés sectionnaires
+étaient flétries par cette déclaration, et les cordeliers allaient subir un
+rapport.
+
+L'effet qu'on espérait de cette mesure ne fut pas long-temps à se faire
+attendre. Toutes les sociétés sectionnaires, intimidées ou averties,
+vinrent l'une après l'autre à la convention et aux jacobins déclarer leur
+dissolution volontaire. Toutes félicitaient également la convention et les
+jacobins, et déclaraient que, réunies dans l'intérêt public, elles se
+séparaient volontairement, puisqu'on avait jugé que leurs réunions
+nuisaient à la cause qu'elles voulaient servir. Dès cet instant, il ne
+resta plus à Paris que la société-mère des jacobins, et, dans les
+provinces, que les sociétés affiliées. A la vérité, celle des cordeliers
+subsistait encore à côté de sa rivale. Créée jadis par Danton, ingrate
+envers son fondateur, et toute dévouée depuis à Hébert, Ronsin et Vincent,
+elle avait inquiété un moment le gouvernement, et rivalisé avec les
+jacobins. Il s'y réunissait encore les débris des bureaux de Vincent et de
+l'armée révolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
+qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
+correspondait que très rarement et très négligemment avec les jacobins, et
+que par conséquent il était pour ainsi dire inutile de lui conserver la
+correspondance. On proposa, à cette occasion, d'examiner s'il fallait à
+Paris plus d'une société populaire. On osa même dire qu'il faudrait établir
+un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La société passa à
+l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne décida pas même si la
+correspondance serait accordée aux cordeliers. Mais ce club jadis célèbre
+avait terminé son existence: entièrement abandonné, il ne comptait plus
+pour rien, et les jacobins restèrent, avec le cortège de leurs sociétés
+affiliées, seuls maîtres et régulateurs de l'opinion.
+
+Après avoir centralisé, si on peut le dire, l'opinion, on songea à en
+régulariser l'expression, à la rendre moins bruyante et moins incommode
+pour le gouvernement. La censure continuelle et la dénonciation des
+fonctionnaires publics, magistrats, députés, généraux, administrateurs,
+avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
+de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorité avait eu
+ses inconvéniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
+leur zèle et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comité s'était
+vigoureusement emparé du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
+soin, et les choisissait dans le sens le plus révolutionnaire, il ne
+pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer à leurs
+soupçons accoutumés, et d'inquiéter les fonctionnaires pour la plupart bien
+surveillés et bien choisis. C'eût été même un danger pour l'état. C'est à
+l'occasion des généraux Charbonnier et Dagobert, calomniés tous les deux,
+tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
+l'autre expirait dans la Cerdagne, chargé d'ans et de blessures, que
+Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette manière indiscrète de
+poursuivre les généraux et les fonctionnaires de toute espèce. Suivant
+l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
+dénonciation aux restes de la faction Hébert, et engagea les jacobins à ne
+plus tolérer ces dénonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
+un temps précieux à la société, et qui déconsidéraient les agens choisis
+par le gouvernement. En conséquence, il proposa et fit instituer dans le
+sein de la société un comité chargé de recevoir les dénonciations, et de
+les transmettre secrètement au comité de salut public. De cette manière,
+les dénonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
+désordre démagogique commençait à succéder la régularité des formes
+administratives.
+
+Ainsi donc, se prononcer d'une manière toujours plus énergique contre les
+ennemis de la révolution, centraliser l'administration, la police et
+l'opinion, furent les premiers soins du comité, et les premiers fruits de
+la victoire remportée sur les partis. Sans doute, l'ambition commençait
+maintenant à avoir part à ces déterminations, beaucoup plus que dans le
+premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
+grande masse de pouvoir qu'il s'était acquise. Institué au commencement de
+la campagne de 1793, et au milieu de périls urgens[1], il avait reçu son
+existence de la nécessité seule. Une fois établi, il avait pris
+successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
+service de l'état, et il était ainsi arrivé à la dictature même. Sa
+position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorités
+était telle, qu'il ne pouvait pas réorganiser sans gagner du pouvoir, et
+faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernières mesures lui étaient
+profitables sans doute, mais elles étaient en elles-mêmes prudentes et
+utiles. La plupart même lui avaient été suggérées; car, dans une société
+qui se réorganise, tout vient s'offrir et se soumettre à l'autorité
+créatrice. Mais il touchait au moment où l'ambition allait régner seule, et
+où l'intérêt de sa propre puissance allait remplacer celui de l'État. Tel
+est l'homme; il ne peut pas rester désintéressé longtemps, et il s'ajoute
+bientôt lui-même au but qu'il poursuit.
+
+Il restait au comité de salut public un dernier soin à prendre, celui qui
+préoccupe toujours les instituteurs d'une société nouvelle, c'est la
+religion. Déjà il s'était occupé des idées morales en mettant _la probité,
+la justice, et toutes les vertus, à l'ordre du jour_, il lui restait à
+s'occuper des idées religieuses.
+
+Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progrès de leurs systèmes.
+Quand il fallut détruire les girondins, ils virent en eux des modérés, des
+républicains faibles, ils parlèrent d'énergie patriotique et de _salut
+public_, et les immolèrent à ces idées. Quand il se forma deux nouveaux
+partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
+l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
+passèrent des idées d'énergie patriotique à celles d'ordre et de vertu; ils
+ne virent plus qu'une fatale modération énervant les forces de la
+révolution; ils virent tous les vices soulevés à la fois contre la sévérité
+du régime républicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idée d'ordre,
+et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idée de moeurs,
+le délire de l'esprit rejetant toute idée de Dieu; alors ils crurent voir
+la république attaquée, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions à
+la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probité, à
+l'ordre du jour. Il leur restait à proclamer Dieu, l'immortalité de l'âme,
+toutes les croyances morales; il leur restait à faire une profession de foi
+solennelle, à déclarer en un mot la religion de l'état. Ils résolurent donc
+de rendre un décret à ce sujet. De cette manière, ils opposaient aux
+anarchistes l'ordre, aux athées Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
+système de la vertu était complet. Il mettaient surtout un grand prix à
+laver la république des reproches d'impiété dont elle était poursuivie dans
+toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux prêtres qui
+vous accusent d'être impies, parce qu'on ne croit pas à leurs dogmes: NOUS
+CROYONS EN DIEU.
+
+Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure à l'égard
+du culte. On avait aboli les cérémonies de la Raison; il fallait des fêtes
+pour les jours de décade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
+et religieux du peuple, de songer aussi à ses besoins d'imagination, et de
+lui donner des sujets de réunions publiques. D'ailleurs, le moment était
+des plus favorables: la république, victorieuse à la fin de la campagne
+précédente, commençait à l'être encore au début de celle-ci. Au lieu du
+dénuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'année dernière, elle
+était, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
+ressources militaires. De la crainte d'être conquise, elle passait à
+l'espoir de conquérir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
+régnait partout. Enfin si, à cause des assignats et du _maximum_, il y
+avait encore de la gêne dans la distribution intérieure des produits, la
+nature semblait s'être plu à combler la France de tous les biens, en lui
+accordant les plus belles récoltes. De toutes les provinces on annonçait
+que la moisson serait double, et mûre un mois avant l'époque accoutumée.
+C'était donc le moment de prosterner cette république sauvée, victorieuse
+et comblée de tous les dons, aux pieds de l'Éternel. L'occasion était
+grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle était
+opportune pour ceux qui n'obéissaient qu'à des idées politiques.
+
+Remarquons une chose bien singulière. Des sectaires pour lesquels il
+n'existait plus aucune convention humaine qui fût respectable; qui, grâce à
+leur mépris extraordinaire pour tous les autres peuples, et à l'estime dont
+ils étaient remplis pour eux-mêmes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
+craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
+avaient tout réduit à l'absolu nécessaire; qui n'avaient admis d'autre
+autorité que celle de quelques citoyens temporairement élus; qui avaient
+rejeté toute hiérarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
+plus ancien et le mieux enraciné de tous les cultes, de tels sectaires
+s'arrêtaient devant deux idées, la morale et Dieu. Après avoir rejeté
+toutes celles dont ils croyaient pouvoir dégager l'homme, ils restaient
+dominés par l'empire de ces deux dernières, et immolaient un parti à
+chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
+l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
+comprenaient la nécessité de reconnaître dans l'univers un ordre général et
+intelligent. C'est la première fois, dans l'histoire du monde, que la
+dissolution de toutes les autorités laissait la société en proie au
+gouvernement des esprits purement systématiques (car les Anglais croyaient
+à des traditions chrétiennes), et ces esprits, qui avaient dépassé toutes
+les idées reçues, adoptaient, conservaient les idées de la morale et de
+Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
+il est grand et beau; l'histoire doit s'arrêter pour en faire la remarque.
+
+Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
+devait l'être d'après la distribution des rôles qui s'était faite entre les
+membres du comité. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
+silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrère faisait la
+plupart des rapports, particulièrement ceux qui étaient relatifs aux
+opérations des armées, et en général tous ceux qu'il fallait improviser. Le
+déclamateur Collot-d'Herbois était dépêché dans les clubs et les réunions
+populaires, pour y porter les paroles du comité. Couthon, quoique
+paralytique, allait aussi partout, parlait à la convention, aux Jacobins,
+au peuple, et avait l'art d'intéresser par ses infirmités, et par le ton
+paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
+moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
+questions de politique générale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
+allait et venait des champs de bataille au comité; quand il avait imprimé
+la terreur et l'énergie aux armées, il revenait faire des rapports
+meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer à la mort. Robespierre
+enfin, leur chef à tous, consulté sur toutes les matières, ne prenait la
+parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
+morales et politiques; on lui réservait ces beaux sujets, comme plus dignes
+de son talent et de sa vertu. Le rôle de rapporteur lui appartenait de
+droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'était prononcé plus
+fortement contre l'athéisme, aucun n'était aussi vénéré, aucun n'avait une
+aussi grande réputation de pureté et de vertu, aucun enfin, par son
+ascendant et son dogmatisme, n'était plus propre à cette espèce de
+pontificat.
+
+Jamais occasion n'avait été plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
+professait les opinions, et du style duquel il faisait une étude
+continuelle. Le talent de Robespierre s'était singulièrement développé dans
+les longues luttes de la révolution. Cet être froid et pesant commençait à
+bien improviser; et quand il écrivait, c'était avec pureté, éclat et force.
+On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur âpre et sombre de
+Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensées, ni l'âme
+généreuse et passionnée de l'auteur d'_Émile_.
+
+Il partit à la tribune le 18 floréal (7 mai 1794), avec un discours
+soigneusement travaillé. Une attention profonde lui fut accordée.
+«Citoyens, dit-il en débutant, c'est dans la prospérité que les peuples,
+ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
+écouter dans le silence des passions la voix de la sagesse.» Alors il
+développe longuement le système adopté. La république, suivant lui, c'est
+la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontrés ne sont que les
+vices de tous genres soulevés contre elle, et soudoyés par les rois. Les
+anarchistes, les corrompus, les athées, n'ont été que les agens[1] de Pitt.
+«Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs émissaires,
+s'étaient empressés d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances
+qu'ils avaient achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple
+français, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous à secouer notre joug?
+_Vous le voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous!_» Brissot,
+Danton, Hébert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
+et, pendant qu'il se livre contre ces prétendus ennemis de la vertu aux
+déclamations de la haine, déclamations déjà fort usées, il excite peu
+d'enthousiasme. Mais bientôt il abandonne cette partie du sujet, et s'élève
+à des idées vraiment grandes et morales, exprimées avec talent. Il obtient
+alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
+pas comme auteurs de systèmes que les représentans[1] de la nation doivent
+poursuivre l'athéisme et proclamer le déisme, mais comme des législateurs,
+cherchant quels sont les principes les plus convenables à l'homme réuni en
+société. «Que vous importent à vous, législateurs, s'écrie-t-il, que vous
+importent les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes
+expliquent les phénomènes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
+objets à leurs disputes éternelles; ce n'est ni comme métaphysiciens, ni
+comme théologiens que vous devez les envisager: aux yeux du législateur,
+tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
+L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
+continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine.... Qui donc
+t'a donné, s'écrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
+la Divinité n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
+doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
+trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
+destinées et frappe au hasard le crime et la vertu? que son âme n'est qu'un
+souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L'idée de son néant lui
+inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus élevés que celle de son
+immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
+pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la
+tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté? Vous, qui
+regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de
+lui-même a échappé au trépas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
+ou d'une épouse, êtes-vous consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste
+plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups
+d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle!
+L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe.
+Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et
+l'opprimé?...»
+
+Robespierre, s'attachant toujours à saisir le côté politique de la
+question, ajoute ces observations remarquables: «Prenons ici, dit-il, les
+leçons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
+influé sur la destinée des états furent déterminés vers l'un ou l'autre des
+deux systèmes opposés, par leur caractère personnel, et par la nature même
+de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant
+dans le sénat romain en faveur des complices de Catilina, s'égare dans une
+digression contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui
+paraissent propres à éteindre dans le coeur des juges l'énergie de la
+vertu, tant la cause du crime lui paraît liée à celle de l'athéisme!
+Cicéron, au contraire, invoquait contre les traîtres et le glaive des lois
+et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
+l'immortalité de l'âme. Léonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
+compagnons d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus héroïque que la
+vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre
+banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balança point entre Épicure et
+Zénon. Brutus et les illustres conjurés qui partagèrent ses périls et sa
+gloire appartenaient aussi à cette secte sublime des stoïciens, qui eut des
+idées si hautes de la dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
+de la vertu, et qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules
+de Brutus et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la
+perte de la liberté romaine; le stoïcisme sauva l'honneur de la nature
+humaine, dégradée par les vices des successeurs de César, et surtout par la
+patience des peuples.»
+
+Au sujet de l'athéisme, Robespierre s'explique d'une manière singulière sur
+les encyclopédistes. «Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta
+toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale elle alla
+beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux: ses coryphées
+déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par
+les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des
+dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
+les courtisanes; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampans[1] dans les
+antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du
+matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
+lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant
+l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse,
+le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une
+affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons
+adroits....
+
+«Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des
+lettres et de la philosophie, un homme par l'élévation de son âme et la
+grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du
+genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
+enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits
+de feu les charmes de la vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que
+la raison donne pour appui au coeur humain. La pureté de sa doctrine,
+puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
+mépris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
+philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses
+faux amis. Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le
+précurseur, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec
+transport la cause de la justice et de l'égalité!»
+
+Robespierre s'attache ensuite à écarter cette idée que le gouvernement, en
+proclamant le dogme de l'Être suprême, travaille pour les prêtres. Il
+s'exprime ainsi qu'il suit: «Qu'y a-t-il de commun entre les prêtres et
+Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la
+médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres!
+Je ne reconnais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions
+qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti
+autant qu'il était en eux: ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt
+un boeuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont
+créé un Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
+implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent
+les descendans de Clovis pour régner en son nom et se mettre à sa place;
+ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur
+la terre que pour demander, à leur profit, des dîmes, des richesses, des
+honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le véritable temple de l'Être
+suprême c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand
+peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternité
+universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et purs.»
+
+Robespierre dit ensuite qu'il faut des fêtes à un peuple. «L'homme, dit-il,
+est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
+tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé.» En
+conséquence il propose des plans de réunion pour tous les jours de décadis.
+Son rapport s'achève au milieu des plus vifs applaudissemens. Il présente
+enfin le décret suivant, qui est adopté par acclamation:
+
+«Art. 1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et
+l'immortalité de l'âme.
+
+«Art. 2. Il reconnaît que le culte le plus digne de l'Être suprême est la
+pratique des devoirs de l'homme.»
+
+D'autres articles portent qu'il sera institué des fêtes pour rappeler
+l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Elles
+emprunteront leurs noms des événemens de la révolution, ou des vertus les
+plus utiles à l'homme. Outre les fêtes du 14 juillet, du 10 août, du 21
+janvier et du 31 mai, la république célébrera tous les jours de décadis les
+fêtes suivantes:--à l'Être suprême,--au genre humain,--au peuple
+français,--aux bienfaiteurs de l'humanité,--aux martyrs de la liberté,--à
+la liberté et à l'égalité,--à la république,--à la liberté du monde,--à
+l'amour de la patrie,--à la haine des tyrans et des traîtres,--à la
+vérité,--à la justice,--à la pudeur,--à la gloire,--à l'amitié,--à la
+frugalité,--au courage,--à la bonne foi,--à l'héroïsme,--au
+désintéressement,--au stoïcisme,--à l'amour,--à la foi conjugale,--à
+l'amour paternel,--à la tendresse maternelle,--à la piété filiale,--à
+l'enfance,--à la jeunesse,--à l'âge viril,--à la vieillesse,--au
+malheur,--à l'agriculture,--à l'industrie,--à nos aïeux,--à la
+postérité,--au bonheur.
+
+Une fête solennelle est ordonnée pour le 20 prairial, et le plan en est
+confié à David. Il faut ajouter que, dans ce décret, la liberté des cultes
+est proclamée de nouveau.
+
+A peine ce rapport est-il achevé, qu'il est livré à l'impression. Dans la
+même journée la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
+d'applaudissemens, et délibèrent d'aller en corps témoigner à la convention
+leurs remerciemens pour le _sublime_ décret qu'elle vient de rendre. On
+avait observé que les jacobins n'avaient pas pris la parole après
+l'immolation des deux partis, et n'étaient pas allés féliciter le comité et
+la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
+présente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui déploie
+une si belle conduite. Une adresse est en effet rédigée, et présentée à la
+convention par une députation des jacobins. Cette adresse finit en ces
+termes: «Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du décret
+solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir à vous dans la
+célébration de ce grand jour où la fête à l'Être suprême réunira de toutes
+les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
+vertu.» Le président fait à la députation une réponse pompeuse. «Il est
+digne, lui dit-il, d'une société qui remplit le monde de sa renommée, qui
+jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
+tous les temps à tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les défenseurs
+des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage à
+l'Être suprême.»
+
+Le président poursuit, et après un discours assez long sur le même sujet,
+cède la parole à Couthon. Celui-ci prononce un discours véhément contre les
+athées, les corrompus, et fait un pompeux éloge de la société; il propose,
+en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
+une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, dès l'ouverture
+de la révolution, ils n'ont pas cessé de bien mériter de la patrie. Cette
+proposition est adoptée au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
+sépare dans des transports de joie, et dans une espèce d'ivresse.
+
+Si la convention avait reçu de nombreuses adresses après la mort des
+hébertistes et des dantonistes, elle en reçut bien davantage encore, après
+le décret qui proclamait la croyance à l'Être suprême. La contagion des
+idées et des mots est chez les Français d'une rapidité extraordinaire. Chez
+un peuple prompt et communicatif, l'idée qui occupe quelques esprits est
+bientôt l'idée qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
+est bientôt dans toutes. Les adresses arrivèrent encore de toutes parts,
+félicitant la convention de ses décrets sublimes, la remerciant d'avoir
+établi la vertu, proclamé l'Être suprême, et rendu l'espérance à l'homme.
+Toutes les sections vinrent l'une après l'autre exprimer les mêmes
+sentimens. La section Marat se présentant à la barre et s'adressant à la
+Montagne, lui dit: «Montagne bienfaisante! Sinaï protecteur! reçois aussi
+nos expressions de reconnaissance et de félicitation pour tous les décrets
+sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
+sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en écrasant
+l'athéisme, donne à tous les vrais républicains l'idée bien consolante de
+vivre libres, sous les yeux de l'Être suprême, et dans l'attente de
+l'immortalité de l'âme. _Vive la convention! vive la république! vive la
+Montagne!_» Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention à
+conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait même à siéger jusqu'à
+ce que le règne de la vertu fût établi dans la république sur des bases
+impérissables.
+
+Dès ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Être suprême_ furent dans toutes les
+bouches. Sur le frontispice des temples, où l'on avait écrit: _A la
+Raison_, on écrivit: _A l'Être suprême_. Les restes de Rousseau furent
+transportés au Panthéon. Sa veuve fut présentée à la convention et
+gratifiée d'une pension.
+
+Ainsi, le comité de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
+tous les pouvoirs, placé à la tête d'une nation enthousiaste et
+victorieuse, proclamant le règne de la vertu et le dogme de l'Être suprême,
+était au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systèmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+ÉTAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794 (AN II).--PRÉPARATIFS
+UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISÉS ET DES
+FRANÇAIS.--ÉTAT DE NOS ARMÉES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITÉ ET ÉNERGIE DU
+GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
+CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRÉNÉES ET DES ALPES.--OPÉRATIONS DANS LES
+PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
+DE LA GUERRE DE LA VENDÉE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
+CHOUANS.--ÉVÉNEMENS DANS LES COLONIES.--DÉSASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
+DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.
+
+L'hiver avait été employé en Europe et en France à faire les préparatifs
+d'une nouvelle campagne. L'Angleterre était toujours l'âme de la coalition,
+et poussait les puissances du continent à venir détruire, sur les bords de
+la Seine, une révolution qui l'effrayait et une rivale qui lui était
+odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette année des efforts
+immenses pour écraser la France. Toutefois, ce n'était pas sans obstacle
+qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnés à ses vastes
+projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
+chambre basse, étaient toujours opposés au système de la guerre. Ils
+refusaient tous les sacrifices demandés par les ministres; ils ne voulaient
+accorder que ce qui était nécessaire à l'armement des côtes, et surtout ils
+ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiât cette guerre de _juste et
+nécessaire_; elle était, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
+revers. Les motifs tirés de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
+Hollande, de la nécessité de défendre la constitution britannique, étaient
+faux. La Hollande n'avait pas été mise en péril par l'ouverture de
+l'Escaut, et la constitution britannique n'était point menacée. Le but des
+ministres était, selon eux, de détruire un peuple qui avait voulu devenir
+libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorité
+personnelle, sous prétexte de résister aux machinations des jacobins
+français. Cette lutte avait été soutenue par des moyens iniques. On avait
+fomenté la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et généreux
+avait déjoué les tentatives de ses adversaires par un courage et des
+efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
+pareille déshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
+rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher à son ministère de
+faire des guerres injustes, mais jamais désavantageuses. Si la guerre faite
+à la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
+politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompée par des
+sentimens généreux, oubliait les avantages qui allaient en résulter pour
+l'Angleterre.
+
+Pitt feignait d'être effrayé des menaces de descente faites à la tribune de
+la convention; il prétendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les
+Français qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de
+ces propos (payés, dit-on, par lui-même) pour prétendre que la constitution
+était menacée; il avait dénoncé les sociétés constitutionnelles de
+l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de
+France, et il soutenait qu'elles voulaient établir une convention sous
+prétexte d'une réforme parlementaire. En conséquence il demanda la
+suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces sociétés, et
+la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre
+la faculté d'enrôler des volontaires, et de les entretenir au moyen des
+_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armée de terre et la marine,
+de solder un corps de quarante mille étrangers, Français émigrés ou autres.
+L'opposition fit une vive résistance; elle soutint que rien ne motivait la
+suspension de la plus précieuse des libertés anglaises; que les sociétés
+accusées délibéraient en public, que leurs voeux hautement exprimés ne
+pouvaient être des conspirations, que ces voeux étaient ceux de toute
+l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient à la réforme parlementaire; que
+l'augmentation démesurée de l'armée de terre était un danger pour le peuple
+anglais; que si les volontaires pouvaient être armés par souscription, il
+deviendrait loisible au ministre de lever des armées sans l'autorisation du
+parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'étrangers était ruineuse,
+et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Français traîtres à leur
+patrie; Malgré les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais été ni
+plus éloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente
+ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous
+les bills qu'il avait présentés.
+
+Aussitôt que ses demandes furent accordées, il fit doubler les milices; il
+porta l'armée de terre à soixante mille hommes, celle de mer à quatre-vingt
+mille; il organisa de nouveaux corps d'émigrés, et fit mettre en accusation
+plusieurs membres des sociétés constitutionnelles. Le jury anglais,
+garantie plus solide que le parlement, acquitta les prévenus; mais peu
+importait à Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de
+réprimer le moindre mouvement politique, et de déployer une puissance
+colossale en Europe.
+
+C'était le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la
+France, pour ruiner à jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;
+résultat beaucoup plus sûr et plus désirable aux yeux de Pitt que la
+répression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait réussi
+l'année précédente à armer contre la France les deux puissances maritimes
+qui auraient toujours dû lui rester alliées, l'Espagne et la Hollande; il
+s'attachait à les maintenir dans leur erreur politique, et à en tirer le
+plus grand parti contre la marine française. L'Angleterre pouvait faire
+sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,
+la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de frégates. Comment
+la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient
+depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle résister à de telles forces?
+Aussi, quoiqu'on n'eût pas livré encore un seul combat naval, le pavillon
+anglais dominait sur la Méditerranée, sur l'Océan atlantique et la mer des
+Indes. Dans la Méditerranée, les escadres anglaises menaçaient les
+puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse
+pour nous l'enlever, et attendaient le moment de débarquer des troupes et
+des munitions dans la Vendée. En Amérique, elles entouraient nos Antilles,
+et cherchaient à profiter des affreuses discordes qui régnaient entre les
+blancs, les mulâtres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des
+Indes, elles achevaient l'établissement de la puissance britannique, et la
+ruine de Pondichéry. Avec une campagne encore, notre commerce était
+détruit, quelque fût le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien
+n'était plus politique que la guerre faite par Pitt à la France, et
+l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilité. Elle
+n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas réalisé encore;
+si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui
+énorme, est réellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abîmer un
+jour, l'Angleterre aura excédé ses moyens, et aura eu tort de lutter pour
+un empire qui lui aura coûté ses forces. Mais c'est là un mystère de
+l'avenir.
+
+Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver
+les maux de la France. Les Américains, heureux sous Washington,
+parcouraient librement les mers, et commençaient à faire ce vaste commerce
+de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.
+Les escadres anglaises arrêtaient les navires américains, et enlevaient les
+matelots de leurs équipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient déjà subi
+cette violence, et c'était l'objet de vives et jusqu'alors inutiles
+réclamations de la part du gouvernement américain. Ce n'est pas tout
+encore: à la faveur de la neutralité, les Américains, les Danois, les
+Suédois, fréquentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que
+la disette rendait extrêmement précieux, beaucoup d'objets nécessaires à la
+marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol
+de la France fournit au monde. Grâce à cet intermédiaire des neutres, le
+commerce n'était pas entièrement interrompu, et on avait pourvu aux besoins
+les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considérant la
+France comme une place assiégée qu'il fallait affamer et réduire au
+désespoir, voulait porter atteinte à ces droits des neutres, et venait
+d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir
+une dérogation au droit des gens.
+
+Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espèce, elle avait
+toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc
+d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver à temps vers Granville,
+mouillait à Jersey avec son escadre et dix mille hommes de débarquement;
+enfin la trésorerie anglaise tenait des fonds à la disposition de toutes
+les puissances belligérantes.
+
+Sur le continent, le zèle n'était pas aussi grand. Les puissances qui
+n'avaient pas à la guerre le même intérêt que l'Angleterre, et qui ne la
+faisaient que pour de prétendus principes, n'y mettaient ni la même ardeur,
+ni la même activité. L'Angleterre s'efforçait de les ranimer toutes. Elle
+tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et
+l'obligeait à fournir son contingent dans l'armée coalisée du Nord. Ainsi
+cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses régimens au service de
+sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sûre alliée. La Prusse,
+malgré le mysticisme de son roi, était fort désabusée des illusions dont on
+l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle
+des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.
+Frédéric-Guillaume, qui venait d'épuiser son trésor, d'affaiblir son armée
+pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun résultat favorable à son
+royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait
+voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus intéressant pour lui
+l'appelait au Nord: c'était la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont
+les membres épars tendaient à se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au
+milieu de ces incertitudes, l'engagea à continuer la guerre par le moyen
+tout-puissant de son or. Elle conclut à La Haye, en son nom et en celui de
+la Hollande, un traité par lequel la Prusse s'obligeait à fournir
+soixante-deux mille quatre cents hommes à la coalition. Cette armée devait
+avoir pour chef un Prussien, et ses conquêtes futures devaient appartenir
+en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En
+retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres
+sterling par mois à la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui
+payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient
+encore trois cent mille livres sterling, pour les premières dépenses
+d'entrée en campagne, et cent mille pour le retour dans les états
+prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle
+avait commencée.
+
+La maison d'Autriche n'avait plus rien à empêcher en France, puisque la
+reine, épouse de Louis XVI, avait expiré sur l'échafaud. Elle devait, moins
+qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la révolution, puisque trente
+ans de discussions politiques n'ont pas encore éveillé les esprits chez
+elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement
+pris, et désir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-être aussi
+par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y
+mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activité
+réelle, car elle ne fit que compléter et réorganiser ses régimens, sans en
+augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes était en Pologne, car
+elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arrière et de
+songer à la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas
+moins que la Belgique et l'Alsace.
+
+La Suède et le Danemarck gardaient une sage neutralité, et répondaient aux
+sophismes de l'Angleterre, que le droit public était immuable, qu'il n'y
+avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'étendre à tout un
+pays les lois du blocus, lois applicables seulement à une place assiégée;
+que les vaisseaux danois et suédois étaient bien reçus en France, qu'ils
+n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement
+qui faisait droit aux demandes des étrangers commerçans, et qui avait pour
+eux tous les égards dus aux nations avec lesquelles il était en paix; qu'il
+n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En
+conséquence, bien que Catherine, toute disposée en faveur des projets des
+Anglais, semblât se prononcer contre les droits des nations neutres, la
+Suède et le Danemarck persistèrent dans leurs résolutions, gardèrent une
+neutralité prudente et ferme, et firent un traité par lequel les deux pays
+s'engageaient à maintenir les droits des neutres, et à faire observer la
+clause du traité de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux
+armés des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France
+pouvait donc espérer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et
+chanvres nécessaires à sa marine.
+
+La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la révolution
+française, et donnant de grandes espérances aux émigrés, ne songeait qu'à
+la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour
+obtenir leur adhésion à la sienne. C'est là ce qui explique le silence de
+l'Angleterre sur un événement aussi grand que la disparition d'un royaume
+de la scène politique. Dans ce moment de spoliation générale, où
+l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de
+l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage
+de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui
+accusait la France d'être tombée dans la barbarie, commettait au Nord le
+brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en
+méditait un pareil sur la France, et contribuait à détruire pour jamais la
+liberté des mers.
+
+Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La
+Suisse, protégée par ses montagnes, et dispensée par ses institutions de se
+croiser pour la cause des monarchies, persistait à ne prendre aucun parti,
+et couvrait de sa neutralité nos provinces de l'Est, les moins défendues de
+toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Américains, les Suédois et
+les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce français les mêmes
+services, et en recueillait la même récompense. Elle nous donnait des
+chevaux dont nos armées avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient
+depuis que la guerre avait ravagé les Vosges et la Vendée; elle exportait
+les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermédiaire du
+commerce le plus avantageux. Le Piémont continuait la guerre, sans doute
+avec regret; mais il ne pouvait consentir à mettre bas les armes, après
+avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, à ce jeu sanglant et
+maladroit. Les puissances italiennes voulaient être neutres, mais elles
+étaient fort inquiétées dans ce projet. La république de Gênes avait vu les
+Anglais commettre dans son port un acte indigne, un véritable attentat au
+droit des gens. Ils s'étaient emparés d'une frégate française qui mouillait
+à l'abri de la neutralité générale, et en avaient massacré l'équipage. La
+Toscane avait été obligée de renvoyer le résident français. Naples, qui
+avait reconnu la république lorsque les escadres françaises menaçaient ses
+rivages, faisait de grandes démonstrations contre elle depuis que le
+pavillon anglais s'était déployé dans la Méditerranée, et promettait
+dix-huit mille hommes de secours au Piémont. Rome, heureusement
+impuissante, nous maudissait, et laissait égorger dans ses murs l'agent
+français Basseville. Venise enfin, quoique peu flattée du langage
+démagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,
+et, à la faveur de sa position éloignée, espérait garder la neutralité. La
+Corse était prête à nous échapper depuis que Paoli s'était déclaré pour les
+Anglais; il ne nous restait plus, dans cette île, que Bastia et Calvi.
+
+L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre
+impolitique, et persistait à commettre la même faute que la Hollande. Les
+prétendus devoirs des trônes, les victoires de Ricardos et l'influence
+anglaise la décidèrent à essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fût
+fort épuisée, qu'elle manquât de soldats, et surtout d'argent. Le célèbre
+Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseillé la paix.
+
+La politique avait donc peu changé depuis l'année précédente. Intérêts,
+erreurs, fautes et crimes, étaient, en 1794, les mêmes qu'en 1793.
+L'Angleterre seule avait augmenté ses forces. Les coalisés possédaient
+toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,
+Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens
+étaient à Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs
+de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, mêlés de quelques émigrés,
+bordaient le Rhin, de Manheim à Bâle. L'armée piémontaise était toujours de
+quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.
+L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et
+avait demandé des secours pécuniaires au clergé; mais son armée n'était pas
+plus considérable que l'année précédente, et se bornait toujours aune
+soixantaine de mille hommes, répartis entre les Pyrénées occidentales et
+orientales.
+
+C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus
+décisifs, en s'appuyant sur Condé, Valenciennes et le Quesnoy. Le célèbre
+Mack avait rédigé à Londres un plan duquel on espérait de grands résultats.
+Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait
+fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il était
+trop tard pour déployer de la hardiesse, car les Français ne pouvaient plus
+être surpris, et leurs forces étaient immenses. Le plan consistait à
+prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur
+ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher
+en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur
+la Sambre. En même temps, lord Moira devait débarquer des troupes dans la
+Vendée, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.
+
+Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Condé et le Quesnoy, était
+un soin puéril; couvrir ses communications vers la Sambre était fort sage;
+mais placer un corps pour garder la Flandre était fort inutile, quand il
+s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens
+sur la Sambre était fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la
+diversion dans la Vendée était depuis un an devenue impossible, car la
+grande Vendée avait péri. On va voir, par la comparaison du projet avec
+l'événement, la vanité de ces plans écrits à Londres[4].
+
+[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et
+militaire sur ce sujet, n'ont qu'à chercher le mémoire critique écrit par
+le général Jomini sur cette campagne, et joint à sa grande Histoire des
+guerres de la révolution.]
+
+La coalition n'avait pas, disons-nous, déployé de grandes ressources. Il
+n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,
+l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre
+voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France
+sauver son existence et sa liberté. Il n'y avait d'énergiques que ces trois
+grands intérêts; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle
+déploya pour cet intérêt les plus grands efforts dont l'histoire fasse
+mention.
+
+La réquisition permanente, décrétée au mois d'août de l'année précédente,
+avait déjà procuré des renforts aux armées, et contribué aux succès qui
+terminèrent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous
+ses effets que dans la campagne suivante. Grâce à ce mouvement
+extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitté leurs foyers, et
+couvraient les frontières, ou remplissaient les dépôts de l'intérieur. On
+avait commencé l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On réunissait un
+bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levée, et on formait
+ainsi d'excellens régimens. On avait déjà organisé sur ce plan sept cent
+mille hommes, envoyés aussitôt sur les frontières et dans les places. Il y
+en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,
+quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux
+Alpes, cent vingt aux Pyrénées, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'à
+La Rochelle. Les moyens pour les équiper n'avaient été ni moins prompts, ni
+moins extraordinaires que pour les réunir. Les manufactures d'armes
+établies à Paris et dans les provinces eurent bientôt atteint le degré
+d'activité qu'on voulait leur donner, et produit des quantités étonnantes
+de canons, de fusils et de sabres. Le comité de salut public, profitant
+habilement du caractère français, avait su mettre à la mode la fabrication
+du salpêtre. Déjà, l'année précédente, il avait ordonné la visite des caves
+pour en extraire la terre salpêtrée. Bientôt il fit mieux; il rédigea une
+instruction, modèle de simplicité et de clarté, pour apprendre à tous les
+citoyens à lessiver eux-mêmes la terre des caves. Il paya en outre quelques
+ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientôt ce goût
+s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait reçues, et
+chaque maison fournit quelques livres de ce sel précieux. Des quartiers de
+Paris se réunissaient pour apporter en pompe à la convention et aux
+Jacobins le salpêtre qu'ils avaient fabriqué. On imagina une fête dans
+laquelle chacun venait déposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On
+donnait à ce sel des formes emblématiques; on lui prodiguait toutes sortes
+d'épithètes: on l'appelait _sel vengeur, sel libérateur_. Le peuple s'en
+amusait, mais il en produisait des quantités considérables, et le
+gouvernement avait atteint son but. Un peu de désordre se mêlait
+naturellement à tout cela. Les caves étaient creusées, et la terre, après
+avoir été lessivée, gisait dans les rues quelle embarrassait et dégradait.
+Un arrêté du comité de salut public mit un terme à cet abus, et les terres
+lessivées furent replacées dans les caves. Les salins manquaient; le comité
+ordonna que toutes les herbes qui n'étaient employées ni à la nourriture
+des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite
+brûlées, pour servir à l'exploitation du salpêtre ou être converties en
+salins.
+
+Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins
+avantageuse. Il était plus facile de lever des hommes et de fabriquer des
+armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en
+manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le
+renchérissement général de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.
+Il fallut recourir au grand moyen des réquisitions, c'est-à-dire prendre de
+force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un
+cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque
+puissante que soit la force, la bonne volonté est plus efficace encore. Le
+comité imagina de se faire offrir un cavalier tout équipé par les jacobins.
+L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,
+s'empressaient d'offrir à la république ce qu'on appela des _cavaliers
+jacobins_, tous parfaitement montés et équipés.
+
+On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comité agit ici avec sa
+promptitude ordinaire. «La révolution, dit Barrère, doit tout hâter pour
+ses besoins. La révolution est à l'esprit humain ce que le soleil de
+l'Afrique est à la végétation.» On rétablit l'école de Mars; des jeunes
+gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent à pied et
+militairement, à Paris. Campés sous des tentes, au milieu de la plaine des
+Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de
+l'art de la guerre, et se répandre ensuite dans les armées.
+
+Des efforts non moins grands étaient faits pour recomposer notre marine.
+Elle était, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de frégates. Les
+désordres de la révolution et les malheurs de Toulon l'avaient réduite à
+une cinquantaine de bâtimens, dont trente au plus pouvaient être mis en
+mer. Ce qui manquait surtout, c'étaient les équipages et les officiers. La
+marine exigeait des hommes expérimentés; et tous les hommes expérimentés
+étaient incompatibles avec la révolution. La réforme opérée dans les
+états-majors de l'armée de terre, était donc plus inévitable encore dans
+les états-majors de l'armée de mer, et devait y causer une bien plus grande
+désorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombé à
+ces difficultés, et avaient été renvoyés. Le comité résolut encore ici
+l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-André et Prieur (de la
+Marne) furent envoyés à Brest avec les pouvoirs accoutumés des commissaires
+de la convention. L'escadre de Brest, après avoir péniblement croisé,
+pendant quatre mois, le long des côtes de l'Ouest, pour empêcher les
+communications des Vendéens avec les Anglais, s'était révoltée, par suite
+de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentrée, que l'amiral Morard
+de Gales fut arrêté par les représentans, et rendu responsable des
+désordres de l'escadre. Les équipages furent entièrement décomposés, et
+réorganisés à la manière prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui
+n'avaient jamais navigué, furent placés à bord des vaisseaux de la
+république, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on éleva de
+simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau
+Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de
+temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prête à appareiller; elle
+sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non
+pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de
+l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour protéger un convoi
+de deux cents voiles, apportant d'Amérique une quantité considérable de
+grains, et pour se battre à outrance si le salut du convoi l'exigeait.
+Pendant ce temps, Toulon était le théâtre de créations non moins rapides.
+On réparait les vaisseaux échappés à l'incendie, on en construisait de
+nouveaux. Les frais étaient pris sur les propriétés des Toulonnais qui
+avaient contribué à livrer leur port aux ennemis. A défaut des grandes
+flottes qui étaient en réparation, une multitude de corsaires couvraient la
+mer, et faisaient des prises considérables. Une nation hardie et
+courageuse, à qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut
+toujours recourir à la guerre de détail, et y déployer son intelligence et
+sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle
+des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 à 1794,
+pris quatre cent dix bâtimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient
+pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renonçait donc pas à rétablir
+nos forces, même sur mer.
+
+De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions
+recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.
+
+La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrénées et les Alpes. Peu active aux
+Pyrénées occidentales, elle devait l'être davantage sur les Pyrénées
+orientales, où les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et
+occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos était mort, et cet
+habile général avait été remplacé par un de ses lieutenans, le comte de La
+Union, excellent soldat, mais chef médiocre. N'ayant pas reçu encore les
+nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus à garder
+le Boulou. Les Français étaient commandés par le brave Dugommier, le
+vainqueur de Toulon. Une partie du matériel et des troupes qui lui
+servirent à prendre cette place, avaient été transportés devant Perpignan,
+tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrières.
+Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du
+mauvais état où se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,
+toujours ardent malgré son âge, proposait un plan d'invasion par la
+Cerdagne, qui, portant les Français au-delà des Pyrénées, et sur les
+derrières de l'armée espagnole, aurait obligé celle-ci à rétrograder. On
+préféra d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui
+était avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le résultat de cette
+attaque. Le camp de Boulou, placé sur les bords du Tech, et adossé aux
+Pyrénées, avait pour issue la chaussée de Bellegarde, qui forme la grande
+route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les
+positions ennemies, qui étaient très bien fortifiées, songea à pénétrer par
+quelque moyen entre le Boulou et la chaussée de Bellegarde, de manière à
+faire tomber le camp espagnol. Tout lui réussit à merveille. La Union avait
+porté le gros de ses forces à Céret, et avait laissé les hauteurs de
+Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardées. Dugommier passa le
+Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le
+reste le front des positions espagnoles, et, après un combat assez vif,
+resta maître des hauteurs. Dès ce moment, le camp n'était plus tenable, il
+fallait se retirer par la chaussée de Bellegarde; mais Dugommier s'en
+empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route étroite et difficile à
+travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientôt en déroute.
+Chargés avec à-propos et vivacité, ils s'enfuirent en désordre, et nous
+laissèrent quinze cents prisonniers, cent quarante pièces de canon, huit
+cents mulets chargés dé leurs bagages, et des effets de campement pour
+vingt mille hommes. Cette victoire, remportée au milieu de floréal
+(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-delà des
+Pyrénées. Dugommier bloqua aussitôt Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,
+pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le
+brave Dagobert, atteint d'une fièvre, achevait sa longue et glorieuse
+carrière. Ce noble vieillard, âgé de 76 ans, emporta les regrets et
+l'admiration de l'armée.
+
+Rien n'était plus brillant que notre début aux Pyrénées orientales; du côté
+des Pyrénées occidentales, nous enlevâmes la vallée de Bastan, et ces
+triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus
+jusqu'alors, excitèrent une joie universelle.
+
+Du côté des Alpes, il nous restait toujours à établir notre ligne de
+défense sur la grande chaîne.
+
+Vers la Savoie, nous avions, l'année précédente, rejeté les Piémontais dans
+les vallées du Piémont, mais il nous restait à prendre les postes du petit
+Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du côté de Nice, l'armée d'Italie campait
+toujours en présence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des
+Fourches. Le général Dugommier avait été remplacé par le vieux Dumerbion,
+brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se
+laissait entièrement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
+avait décidé la prise de Toulon en conseillant l'attaque du
+_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu à Bonaparte le grade de général de
+brigade, et une grande considération dans l'armée. Après avoir observé les
+positions ennemies, et reconnu l'impossibilité d'enlever le camp des
+Fourches, il fut frappé d'une idée aussi heureuse que celle qui rendit
+Toulon à la république. Saorgio est placé dans la vallée de la Roya.
+Parallèlement à cette vallée se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule
+la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes
+dans la vallée d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux
+sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde
+la Roya supérieure, et d'intercepter ainsi la chaussée de Saorgio, entre le
+camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,
+isolé des grandes Alpes, tombait nécessairement. Il n'y avait qu'une
+objection à faire à ce plan, c'est qu'il obligeait l'armée à emprunter le
+territoire de Gênes. Mais la république ne devait pas s'en faire un
+scrupule, car l'année précédente deux mille Piémontais avaient traversé le
+territoire génois, et étaient venus s'embarquer à Oneille pour Toulon;
+d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la frégate _la Modeste_,
+dans le port même de Gênes, était la plus éclatante violation du pays
+neutre. Il y avait en outre un grand avantage à étendre la droite de
+l'armée d'Italie jusqu'à Oneille; on pouvait par là couvrir une partie de
+la rivière de Gênes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille où ils
+se réfugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Gênes avec
+le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, était
+fort troublé par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait
+de le protéger, parce qu'il contribuait à alimenter le midi en grains. On
+ne devait donc pas hésiter à adopter le plan de Bonaparte. Les représentans
+demandèrent au comité de salut public l'autorisation nécessaire, et
+l'exécution de ce plan fut aussitôt ordonnée.
+
+Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partagés
+en cinq brigades, passa la Roya. Le général Masséna se porta sur le mont
+Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa
+une division autrichienne, et y fit son entrée. Il trouva dans Oneille
+douze pièces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui
+infestaient ces parages. Tandis que Masséna remontait du Tanardo jusqu'à
+Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'à
+Orméa dans la vallée du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y
+trouva quelques fusils, vingt pièces de canon, et des magasins pleins de
+draps pour l'habillement des troupes. Dès que les brigades françaises
+furent réunies dans la vallée du Tanaro, elles se portèrent vers la haute
+Roya, pour exécuter le mouvement prescrit sur la gauche des Piémontais. Le
+général Dumerbion attaqua de front les positions des Piémontais, pendant
+que Masséna arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrières. Après
+plusieurs actions assez vives, les Piémontais abandonnèrent Saorgio, et se
+replièrent sur le col de Tende, et enfin abandonnèrent le col de Tende même
+pour se réfugier à Limone, au-delà de la grande chaîne. Tandis que ces
+choses se passaient dans la vallée de la Roya, les vallées de la Tinéa et
+de la Vésubia étaient balayées par la gauche de l'armée d'Italie; et
+bientôt après, l'armée des grandes Alpes, piquée d'émulation, prit de vive
+force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, dès le milieu de floréal
+(commencement de mai) nous étions victorieux sur toute la chaîne des Alpes,
+et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au
+Mont-Blanc. Notre droite, appuyée à Orméa, s'étendait jusqu'aux portes de
+Gênes, couvrait une grande partie de la rivière du Ponant, et mettait ainsi
+le commerce à l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille
+prisonniers, cinquante ou soixante pièces de canon, beaucoup d'effets
+d'équipement, et deux places fortes. Notre début était donc aussi heureux
+aux Alpes qu'aux Pyrénées, puisque sur les deux points il nous donnait une
+frontière et une partie des ressources de l'ennemi.
+
+La campagne s'était ouverte un peu plus tard sur le grand théâtre de la
+guerre, c'est-à-dire au Nord. Là, cinq cent mille hommes allaient se
+heurter depuis les Vosges jusqu'à la mer. Les Français avaient toujours
+leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru était
+devenu leur général. Chef de l'armée du Rhin, l'année précédente, il était
+parvenu à se donner l'honneur du déblocus de Landau, qui appartenait au
+jeune Hoche; il avait capté la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche
+était jeté en prison, et avait obtenu le commandement de l'armée du Nord.
+Jourdan, estimé comme général sage, ne fut pas jugé assez énergique pour
+conserver le grand commandement du Nord, et il remplaça Hoche à l'armée de
+la Moselle. Michaud remplaçait Pichegru à celle du Rhin. Carnot présidait
+toujours aux opérations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.
+Saint-Just et Lebas avaient été envoyés à Guise pour ranimer l'énergie de
+l'armée.
+
+La nature des lieux commandait un plan d'opérations fort simple, et qui
+pouvait avoir des résultats très prompts et très vastes: c'était de porter
+la plus grande masse des forces françaises sur la Meuse, vers Namur, et de
+menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est là qu'était la clef
+du théâtre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se
+fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute
+diversion en Flandre était une imprudence; car si l'aile jetée en Flandre
+se trouvait assez forte pour tenir tête aux coalisés, elle ne contribuait
+qu'à les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle
+n'était pas assez considérable pour obtenir des résultats décisifs, les
+coalisés n'avaient qu'à la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et
+pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer à la mer. Pichegru, avec des
+connaissances, de l'esprit et assez de résolution, mais un génie militaire
+assez médiocre, jugea mal la position, et Carnot, préoccupé de son plan de
+l'année précédente, persista à attaquer directement le centre de l'ennemi,
+et à le faire inquiéter sur ses deux ailes. En conséquence, la masse
+principale dut agir de Guise sur le centre des coalisés, tandis que deux
+fortes divisions, opérant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient
+faire une double diversion. Tel fut le plan opposé au plan offensif de
+Mack.
+
+Cobourg commandait toujours en chef les coalisés. L'empereur d'Allemagne
+s'était rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armée, et
+surtout pour terminer par sa présence les divisions qui s'élevaient à
+chaque instant entre les généraux alliés. Cobourg réunit une masse
+d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer
+Landrecies. C'était là le premier acte par lequel les coalisés voulaient
+débuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la
+Moselle sur la Sambre.
+
+Les mouvemens commencèrent vers les derniers jours de germinal (mars). La
+masse ennemie, après avoir repoussé les divisions françaises disséminées
+devant elle, s'établit autour de Landrecies; le duc d'York fut placé en
+observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient
+de faire les coalisés, les divisions françaises du centre, ramenées en
+arrière, se trouvaient séparées des divisions de Maubeuge, qui formaient
+l'aile droite. Le 2 floréal (21 avril), un effort fut tenté pour se
+rattacher à ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livré sur la
+Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisées, furent repoussées sur tous les
+points, et ramenées dans les positions d'où elles étaient parties.
+
+On résolut alors une nouvelle attaque, mais générale, au centre et sur les
+deux ailes. La division Desjardins, qui était vers Maubeuge, devait faire
+un mouvement pour se réunir à la division Charbonnier, qui venait des
+Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir à la fois et
+concentriquement, sur toute la masse ennemie groupée autour de Landrecies.
+Enfin, à la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,
+formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en
+Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.
+
+La gauche de l'armée française opéra sans obstacles, car le prince de
+Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empêcher la
+jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre
+s'ébranlèrent le 7 floréal (26 avril), et marchèrent de sept points
+différens sur l'armée autrichienne. Ce système d'attaques simultanées et
+décousues, qui nous avait si mal réussi l'année précédente, ne nous réussit
+pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop séparées les unes des autres, ne
+purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage décisif.
+L'une d'elles, celle du général Chappuis, fut même entièrement défaite. Ce
+général, parti de Cambray, se trouva opposé au duc d'York, qui, avons-nous
+dit, couvrait Landrecies de ce côté. Il éparpilla ses troupes sur divers
+points, et se trouva devant les positions retranchées de Trois-Villes avec
+des forces insuffisantes. Accablé par le feu des Anglais, chargé en flanc
+par la cavalerie, il fut mis en déroute, et sa division dispersée rentra
+pêle-mêle dans Cambray. Ces échecs provenaient moins de nos troupes que de
+la mauvaise conduite des opérations. Nos jeunes soldats, étonnés
+quelquefois d'un feu nouveau pour eux, étaient cependant faciles à conduire
+et à ramener à l'attaque, et ils déployaient souvent une ardeur et un
+enthousiasme extraordinaires.
+
+Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la
+diversion opérée en Flandre contre Clerfayt, réussissait pleinement. Souham
+et Moreau étaient partis de Lille et s'étaient portés à Menin et Courtray,
+le 7 floréal (26 avril). On sait que ces deux places sont situées à la
+suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la première, Souham
+s'empara de la seconde. Clerfayt, trompé sur la marche des Français, les
+cherchait où ils n'étaient pas. Bientôt, cependant, il apprit
+l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de
+nous faire rétrograder en menaçant nos communications avec Lille. Le 9
+floréal (28 avril), en effet, il se porta à Moucroën avec dix-huit mille
+hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille
+Français, qui auraient pu l'écraser en se repliant. Moreau et Souham,
+ramenant aussitôt une partie de leurs troupes vers leurs communications
+menacées, marchèrent sur Moucroën et résolurent de livrer bataille à
+Clerfayt. Il était retranché sur une position à laquelle on ne pouvait
+parvenir que par cinq défilés étroits, défendus par une formidable
+artillerie. Le 10 floréal (29 avril), l'attaque fut ordonnée. Nos jeunes
+soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, n'y
+résistèrent pas d'abord; mais les généraux et les officiers bravèrent tous
+les dangers pour les rallier; ils y réussirent, et les positions furent
+enlevées. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre
+officiers, trente-trois pièces de canon, quatre drapeaux et cinq cents
+fusils. C'était notre première victoire au Nord, et elle releva
+singulièrement le courage de l'armée. Menin fut pris immédiatement après.
+Une division d'émigrés, qui s'y trouvait renfermée, se sauva bravement, en
+se faisant jour le fer à la main.
+
+Le succès de la gauche et les revers du centre décidèrent Pichegru et
+Carnot à abandonner tout à fait le centre pour agir exclusivement sur les
+ailes. Pichegru envoya le général Bonnaud avec vingt mille hommes à
+Sanghien, près Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de
+Souham. Il ne laissa à Guise que vingt mille hommes sous les ordres du
+général Ferrand, et détacha le reste vers Maubeuge, pour le réunir aux
+divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces réunies portèrent à
+cinquante-six mille hommes l'aile droite destinée à agir sur la Sambre.
+Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un
+ordre qui décida le destin de la campagne. Commençant à sentir que le point
+sur lequel il fallait frapper les coalisés était la Sambre et la Meuse;
+que, battus sur cette ligne, ils étaient séparés de leurs base, il ordonna
+à Jourdan d'amener à lui quinze mille hommes de l'armée du Rhin, de laisser
+sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour
+couvrir cette frontière, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq
+mille hommes, et de se porter sur la Sambre à marches forcées. L'armée de
+Jourdan, réunie à celle de Maubeuge, devait former une masse de
+quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entraîner la défaite des coalisés
+sur le point décisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel
+il faut en attribuer tous les résultats, partit le 11 floréal (30 avril)
+des bureaux du comité de salut public.
+
+Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez
+grande importance à la défaite de Clerfayt, il se contenta de détacher le
+duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.
+
+Clerfayt s'était porté dans la West-Flandre, entre la gauche avancée des
+Français et la mer; de cette manière, il était encore plus éloigné
+qu'auparavant de la grande armée, et du secours que lui apportait le duc
+d'York. Les Français échelonnés à Lille, Menin et Courtray, formaient une
+colonne avancée en Flandre; Clerfayt, transporté à Thielt, se trouvait
+entre la mer et cette colonne; le duc d'York, posté à Lamain, devant
+Tournay, était entre cette colonne et la grande masse coalisée. Clerfayt
+voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floréal
+(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arrière de Courtray; il fit
+promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,
+et, tandis qu'il préparait une sortie, il détacha Macdonald et Malbranck
+sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se
+livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussée de Bruges et dans
+les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes
+réquisitionnaires bravèrent hardiment le feu des maisons et des batteries,
+et après un choc violent, obligèrent Clerfayt à se retirer. Quatre mille
+hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de
+tourner l'ennemi du côté de Menin, on l'avait tourné du côté opposé, on
+aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.
+
+C'était la seconde fois que Clerfayt était battu par notre aile gauche
+victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'était pas aussi heureuse.
+Commandée par plusieurs généraux, qui délibéraient en conseil de guerre
+avec les représentans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien
+dirigée que les deux divisions commandées par Souham et Moreau. Kléber et
+Marceau, qu'on y avait transportés de la Vendée, auraient pu la conduire à
+la victoire, mais leurs avis étaient peu écoutés. Le mouvement prescrit à
+cette aile droite consistait à passer la Sambre pour se diriger sur Mons.
+Un premier passage fut tenté le 20 floréal (9 mai); mais les dispositions
+nécessaires n'ayant pas été faites sur l'autre rive, l'armée ne put s'y
+maintenir, et fut obligée de repasser la Sambre en désordre. Le 22,
+Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgré le mauvais succès du
+premier. Il eût bien mieux valu attendre l'arrivée de Jourdan, qui, avec
+ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succès de l'aile droite
+infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hésitation ni retard; et il
+fallut obéir à ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus
+heureux. L'armée franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquée encore
+sur l'autre rive, avant de s'y être solidement établie, elle eût été
+perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermeté de Kléber.
+
+Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'à la mer, avec un
+acharnement incroyable, et sans succès décisifs. Heureux à la gauche, nous
+étions malheureux à la droite; mais nos troupes se formaient, et le
+mouvement habile et hardi prescrit à Jourdan préparait des résultats
+immenses.
+
+Le plan de Mack était devenu inexécutable. Le général prussien Moellendorf
+refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa
+cour. Les négociateurs anglais étaient allés faire expliquer le cabinet
+prussien sur le traité de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menacé sur
+l'une de ses ailes, avait été obligé de dissoudre son centre à l'exemple de
+Pichegru. Il avait renforcé Kaunitz sur la Sambre, et porté le gros de son
+armée vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action décisive se
+préparait donc à la gauche, car le moment approchait où de grandes masses
+allaient s'aborder et se combattre.
+
+On conçut alors dans l'état-major autrichien un plan qui fut appelé _de
+destruction_, et qui avait pour but de couper l'armée française de Lille,
+de l'envelopper et de l'anéantir. Une pareille opération était possible,
+car les coalisés pouvaient faire agir près de cent mille hommes contre
+soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulières pour arriver à
+ce but. Les Français étaient toujours distribués comme il suit: Souham et
+Moreau à Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux
+environs de Lille avec vingt. Les coalisés étaient toujours répartis sur
+les deux flancs de cette ligne avancée; la division de Clerfayt à gauche
+dans la West-Flandre, la masse des coalisés à droite du côté de Tournay.
+Les coalisés résolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui
+sépare Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la
+West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les généraux de Busch,
+Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du côté opposé, c'est-à-dire
+de Tournay. De Busch devait se rendre à Moucroën, Otto à Turcoing même, et
+le duc d'York, s'avançant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main à
+Clerfayt. Par cette dernière jonction, Souham et Moreau se trouvaient
+coupés de Lille. Le général Kinsky et l'archiduc Charles étaient chargés,
+avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,
+pour réussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible à obtenir. La
+plupart de ces corps, en effet, partaient de points extrêmement éloignés,
+et Clerfayt avait à marcher au travers de l'armée française.
+
+Ces mouvemens devaient s'exécuter le 28 floréal (17 mai). Pichegru s'était
+porté dans ce moment à l'aile droite de la Sambre, pour y réparer les
+échecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient
+l'armée en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalisés
+leur fut donné par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se portèrent
+aussitôt de ce côté; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait
+du côté opposé, et menaçait leurs communications, ils prirent une
+résolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour
+s'emparer de cette position décisive entre Menin et Lille. Moreau resta
+avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et
+Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les
+communications avec Lille n'étant pas encore interrompues, on put ordonner
+à Bonnaud de se porter de son côté sur Turcoing, et de faire un effort
+puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les
+dispositions des généraux français eurent un plein succès. Clerfayt n'avait
+pu s'avancer que lentement; retardé à Werwick, il n'arriva pas à Lincelles
+au jour convenu. Le général de Busch s'était d'abord emparé de Moucroën;
+mais il avait éprouvé ensuite un léger échec, et Otto, s'étant morcelé pour
+le secourir, n'était pas resté assez en forces à Turcoing; enfin le duc
+d'York s'était avancé à Roubaix et à Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et
+sans pouvoir se lier à lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arrivèrent vers
+Lille que fort tard dans la journée du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29
+(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se
+rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son
+côté, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer
+entre cette place et Turcoing, le trouva morcelé sur une ligne étendue. Les
+Anglais, quoique surpris, voulurent résister; mais nos jeunes
+réquisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligèrent à céder et à fuir
+en jetant leurs armes. La déroute fut telle, que le duc d'York, courant à
+toute bride, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dès ce moment
+la confusion devint générale chez les coalisés, et l'empereur d'Autriche,
+des hauteurs de Templeuve, vit toute son armée en fuite. Pendant ce temps,
+l'archiduc Charles, mal averti, mal placé, demeurait inactif au-dessous de
+Lille, et Clerfayt, arrêté vers la Lys, était réduit à se retirer. Telle
+fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers
+de prisonniers, beaucoup de matériel, et le prestige d'une grande victoire,
+remportée avec soixante-dix mille hommes sur près de cent mille.
+
+Pichegru arriva lorsque la bataille était gagnée. Tous les corps coalisés
+se replièrent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa
+position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les
+coalisés s'étaient groupés près de Tournay, ayant leur droite appuyée à
+l'Escaut. Le général français voulut faire enlever quelques fourrages qui
+remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armée pour ce but puéril.
+S'approchant du fleuve, il resserra les coalisés dans leur position
+demi-circulaire de Tournay. Bientôt tous ses corps se trouvèrent
+successivement engagés sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livré
+à Pont-à-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un
+carnage affreux, et sans aucun résultat possible. Il périt des deux côtés
+sept à huit mille hommes. L'armée française se replia après avoir brûlé
+quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille
+de Turcoing lui avait valu.
+
+Cependant nous pouvions nous considérer comme victorieux en Flandre, et la
+nécessité où se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y
+rendre notre supériorité plus décidée. Sur la Sambre, Saint-Just avait
+voulu opérer un troisième passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,
+renforcé, avait fait lever le siège au moment même où, par bonheur, Jourdan
+arrivait avec toute l'armée de la Moselle. Dès ce moment quatre-vingt-dix
+mille hommes allaient agir sur la ligne véritable d'opérations, et terminer
+les hésitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'était rien passé
+d'important. Seulement, le général Moëllendorf, profitant de la diminution
+de nos forces sur ce point, nous avait enlevé le poste de Kayserslautern;
+mais il était rentré dans l'inaction aussitôt après cet avantage. Ainsi,
+dès le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous
+avions non-seulement résisté à la coalition, mais triomphé d'elle en
+plusieurs rencontres; nous avions remporté une grande victoire, et nous
+nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de
+Landrecies n'était rien auprès de ces avantages et de ceux que la situation
+présente nous assurait.
+
+La guerre de la Vendée n'avait pas entièrement fini après la déroute de
+Savenay. Trois chefs s'étaient sauvés, La Rochejaquelein, Stofflet et
+Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,
+avait pris l'île de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendée. Mais cette
+guerre se bornait maintenant à de simples escarmouches, et n'avait plus
+rien d'inquiétant pour la république. Le général Turreau avait reçu le
+commandement de l'Ouest. Il avait partagé l'armée disponible en colonnes
+mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un
+même point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient
+pas à se battre, elles exécutaient le décret de la convention,
+c'est-à-dire, brûlaient les forêts et les villages, et enlevaient la
+population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu
+lieu, mais sans grands résultats. Haxo, après avoir repris sur Charette les
+îles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espéré plusieurs fois de se saisir
+de lui; mais ce partisan hardi lui échappait toujours et reparaissait
+bientôt sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable
+que son adresse. Cette malheureuse guerre n'était plus désormais qu'une
+guerre de dévastation. Le général Turreau fut contraint de prendre une
+mesure cruelle, c'était d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le
+pays, sous peine d'être traités en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure
+les réduisait ou à quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens
+d'existence, ou à se soumettre aux exécutions militaires. Tels sont les
+inévitables maux des guerres civiles.
+
+La Bretagne était devenue le théâtre d'un nouveau genre de guerre, la
+guerre des Chouans. Déjà cette province avait montré quelques dispositions
+à imiter la Vendée; cependant le penchant à s'insurger n'étant pas aussi
+général, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,
+s'étaient livrés à des brigandages isolés. Bientôt les débris de la colonne
+vendéenne qui avait passé en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.
+Leur principal établissement était dans la forêt du Perche, et ils
+parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant
+quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et
+commettant ces désordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la
+véritable guerre était finie, et il ne restait plus qu'à déplorer les
+calamités particulières qui affligeaient ces malheureuses provinces.
+
+Aux colonies et sur mer, la guerre n'était pas moins active que sur le
+continent. Le riche établissement de Saint-Domingue avait été le théâtre
+des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient
+embrassé avec enthousiasme la cause de la révolution, qui, selon eux,
+devait amener leur indépendance de la métropole; les mulâtres ne l'avaient
+pas embrassée avec moins de chaleur, mais ils en espéraient autre chose que
+l'indépendance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de
+bourgeoisie qu'on leur avait toujours refusés. L'assemblée constituante
+avait reconnu les droits des mulâtres; mais les blancs, qui ne voulaient de
+la révolution que pour eux, s'étaient alors révoltés, et la guerre civile
+avait commencé entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.
+Profitant de cette guerre, les nègres avaient paru à leur tour sur la
+scène, et s'y étaient annoncés par le feu et le sang. Ils avaient égorgé
+leurs maîtres et incendié leurs propriétés. Dès ce moment, la colonie se
+trouva livrée à la plus horrible confusion; chaque parti reprochait à
+l'autre le nouvel ennemi qui venait de se présenter, et l'accusait de lui
+avoir donné des armes. Les nègres, sans se ranger encore pour aucune cause,
+ravageaient le pays. Bientôt cependant, excités par les envoyés de la
+partie espagnole, ils prétendirent servir la cause royale. Pour ajouter
+encore à la confusion, les Anglais étaient intervenus. Une partie des
+blancs les avaient appelés dans un moment de danger, et leur avaient cédé
+le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aidé surtout
+des mulâtres et d'une partie des blancs, résista à l'invasion des Anglais,
+et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaître la
+liberté des nègres qui se déclareraient pour la république. La convention
+avait confirmé cette mesure et proclamé par un décret tous les nègres
+libres. Dès cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause
+royale, passèrent du côté des républicains; et les Anglais, retranchés dans
+le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche
+possession, qui, long-temps ravagée, devait enfin n'appartenir qu'à
+elle-même. La Guadeloupe, après avoir été prise et reprise, nous était
+enfin restée, mais la Martinique était définitivement perdue.
+
+Tels étaient les désordres des colonies. Sur l'Océan se passait un
+événement important; c'était l'arrivée de ce convoi d'Amérique si
+impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de
+trente vaisseaux, était sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,
+et de ne combattre que dans le cas où le salut du convoi l'exigerait
+impérieusement. Nous avons déjà dit que Jean-Bon-Saint-André était à bord
+du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait été fait, de simple
+capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient
+été placés dans les équipages; et que ces matelots, ces officiers, ces
+amiraux d'un jour, étaient chargés de lutter contre la vieille marine
+anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et
+fit voile vers les îles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en
+route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui
+disaient: _Vous nous prenez en détail, mais l'amiral Howe va vous prendre
+en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les côtes de la Bretagne et de
+la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze frégates. Le 9 prairial
+(28 mai), l'escadre française aperçut une flotte. Les équipages impatiens
+regardaient grossir à l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils
+reconnurent les Anglais, ils poussèrent des cris d'enthousiasme, et
+demandèrent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours
+distingué nos habitans des côtes. Quoique les instructions données au
+général ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant
+Jean-Bon-Saint-André, entraîné lui-même par l'enthousiame universel,
+consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y préparer. Vers le soir,
+un vaisseau de l'arrière-garde, _le Révolutionnaire_, qui avait diminué de
+voiles, se trouva engagé contre les Anglais, fit une résistance opiniâtre,
+perdit son capitaine, et fut obligé de se faire remorquer à Rochefort. La
+nuit empêcha l'action de devenir générale.
+
+Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouvèrent en présence.
+L'amiral anglais manoeuvra contre notre arrière-garde. Le mouvement que
+nous fîmes pour la protéger amena l'engagement général. Les Français ne
+manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le
+Tyrannicide_, se trouvèrent en présence de forces supérieures, et se
+battirent avec un courage opiniâtre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de
+secourir les vaisseaux engagés; mais ses ordres n'étant ni bien compris, ni
+bien exécutés, il se porta seul en avant, au risque de n'être pas suivi.
+Cependant il le fut bientôt après: toute notre escadre s'avança sur
+l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions
+perdu l'avantage du vent; nous fîmes un feu terrible sur les Anglais, mais
+nous ne pûmes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux
+vaisseaux et le champ de bataille.
+
+Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume épaisse enveloppa les deux armées
+navales. Les Français tâchèrent d'entraîner les Anglais au nord et à
+l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se
+dissipa; un soleil éclatant éclaira les deux flottes. Les Français
+n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient
+trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de céder
+à leur ardeur pour occuper les Anglais, et les éloigner de la route du
+convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.
+
+Ce combat, l'un des plus mémorables dont l'Océan ait été le témoin,
+commença à neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avança pour couper notre
+ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y
+pénétrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses
+forces.
+
+Notre droite et notre avant-garde restèrent isolées. L'amiral voulait les
+rallier à lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu
+l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du
+champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engagés se battaient
+avec un héroïsme extraordinaire. Les Anglais, supérieurs dans la manoeuvre,
+perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau à vaisseau, trouvaient
+des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette
+action acharnée que le vaisseau _le Vengeur_, démâté, à moitié détruit, et
+près de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abîmer sous
+les eaux. Les Anglais cessèrent les premiers le feu, et se retirèrent
+étonnés d'une pareille résistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.
+Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant réuni son avant-garde et sa droite,
+voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort
+endommagés, nous auraient peut-être cédé la victoire. Jean-Bon-Saint-André
+s'opposa à un nouveau combat malgré l'enthousiasme des équipages. Les
+Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrèrent
+épouvantés de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos
+jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat était rempli.
+L'amiral Venstabel avait traversé, pendant cette journée du 13, le champ de
+bataille du 10, l'avait trouvé couvert de débris; et était entré
+heureusement dans les ports de France.
+
+Ainsi, victorieux aux Pyrénées et aux Alpes, menaçans dans les Pays-Bas,
+héroïques sur mer, et assez forts pour disputer chèrement une victoire
+navale aux Anglais, nous commencions l'année 1794 de la manière la plus
+brillante et la plus glorieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+
+SITUATION INTÉRIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794.--TRAVAUX
+ADMINISTRATIFS DU COMITÉ.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES
+VIAGÈRES.--ÉTAT DES PRISONS.--PERSÉCUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES
+EXÉCUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT
+D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mère de Dieu_.--DES
+DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITÉS.--FÊTE A L'ÊTRE SUPREME.--LOI DU
+22 FRIMAIRE RÉORGANISANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--TERREUR
+EXTRÊME.-GRANDES EXÉCUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET
+MAIGNET; CRUAUTÉS ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA
+LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE
+ROBESPIERRE.
+
+Tandis qu'au dehors la république était victorieuse, son état intérieur
+n'avait pas cessé d'être violent. Ses maux étaient toujours les mêmes:
+c'étaient les assignats, le _maximum_, la rareté des subsistances, la loi
+des suspects, les tribunaux révolutionnaires.
+
+Les embarras résultant de la nécessité de régler tous les mouvemens du
+commerce n'avaient fait que s'accroître. On était obligé de modifier sans
+cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantôt les fils retors et
+leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantôt les épingles, les
+baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et
+de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du
+_maximum_ une foule d'objets, il en était d'autres qu'il devenait urgent
+d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux étant devenu excessif, on n'avait
+pu s'empêcher d'en déterminer la valeur suivant la taille et la qualité. De
+ces moyens résultait toujours le même inconvénient. Le commerce s'arrêtait
+et fermait ses marchés, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici
+l'autorité devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu
+réaliser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait
+pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait
+aucun moyen d'empêcher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux
+acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'élever contre les marchands
+qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.
+
+Cependant l'état des subsistances causait moins d'inquiétude cette année.
+Les convois arrivés du nord de l'Amérique, et une récolte abondante,
+avaient fourni une quantité suffisante de grains pour la consommation de la
+France. Le comité, administrant toutes choses avec la même vigueur, avait
+ordonné que le recensement de la récolte serait fait par la commission des
+subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour
+suffire aux approvisionnemens des marchés. On avait eu quelque crainte de
+voir les moissonneurs errans qui se déplacent pour se rendre dans les
+provinces à grains, exiger des salaires extraordinaires; le comité déclara
+que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des
+récoltes étaient en réquisition forcée, et que leurs salaires seraient
+déterminés par les autorités locales. Bientôt des garçons bouchers et
+boulangers s'étant mutinés, le comité prit une mesure plus générale, et mit
+en réquisition les ouvriers de toute espèce, qui s'employaient à la
+manipulation, au transport et au débit des marchandises de première
+nécessité.
+
+Les approvisionnemens en viande étaient beaucoup plus difficiles et plus
+inquiétans. On en manquait surtout à Paris; et, depuis le moment où les
+hébertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un
+mouvement, le mal n'avait fait que s'accroître. On fut obligé de mettre la
+ville de Paris à la ration de viande. La commission des subsistances fixa
+la consommation journalière à soixante-quinze boeufs, cent cinquante
+quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les
+bestiaux nécessaires, et les envoyait à l'hospice de l'Humanité, qui était
+désigné comme l'abattoir commun, et comme le seul autorisé. Les bouchers
+nommés par chaque section venaient y chercher la viande qui leur était
+destinée, et en recevaient une quantité proportionnée à la population
+qu'ils avaient à servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer à
+chaque famille une demi-livre de viande par tête. On employait encore ici
+la ressource des cartes, délivrées par les comités révolutionnaires, pour
+la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait
+chaque famille. Pour éviter les tumultes et les longues veilles, défense
+était faite de se rendre avant six heures du matin à la porte des bouchers.
+
+L'insuffisance de ces règlemens se fit bientôt sentir; déjà il s'était
+établi, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le
+nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le
+temps d'arriver aux marchés de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des
+campagnes les devançaient, et venaient les acheter dans les herbages même.
+Profitant de la négligence des communes rurales dans l'exécution de la loi,
+ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les
+habitans des grandes communes, et particulièrement ceux de Paris, qui ne se
+contentaient pas de la demi-livre distribuée tous les cinq jours. De cette
+manière, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des
+villes, qui n'avaient presque plus rien à faire depuis qu'ils étaient
+bornés à distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demandèrent même une
+loi qui les autorisât à résilier les baux de leurs boutiques. Il fallut
+alors porter de nouveaux règlemens pour empêcher que les bestiaux fussent
+détournés des marchés; et on obligea les propriétaires d'herbages à des
+déclarations et à des formalités extrêmement gênantes. On fut forcé de
+descendre à des détails bien plus minutieux encore; le bois et le charbon
+n'arrivant plus, à cause du _maximum_, ce qui donnait lieu à des soupçons
+d'accaparement, on défendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,
+et plus de deux voies de charbon.
+
+Le nouveau gouvernement suffisait avec une activité singulière à toutes les
+difficultés de la carrière où il se trouvait engagé. Tandis qu'il rendait
+ces règlemens si multipliés, il s'occupait de réformer l'agriculture, de
+changer la législation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;
+d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et
+l'éducation des bestiaux; il décrétait l'institution de jardins botaniques,
+dans tous les chefs-lieux de département, pour naturaliser les plantes
+exotiques, former des pépinières d'arbres de toute espèce, et ouvrir des
+cours d'agriculture à l'usage et à la portée des cultivateurs; il ordonnait
+le dessèchement général des marais, d'après un plan vaste et bien conçu; il
+décidait que l'état ferait les avances de cette grande entreprise, et que
+les propriétaires dont les terres seraient desséchées et assainies
+paieraient un droit, ou céderaient leurs terres moyennant un prix
+déterminé; enfin, il engageait tous les architectes à présenter des plans
+pour rebâtir les villages en démolissant les châteaux; il ordonnait des
+embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;
+il demandait à tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opéra en
+une arène couverte, où le peuple s'assemblerait en hiver.
+
+Ainsi donc, il exécutait ou du moins essayait presque tout à la fois; tant
+il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus à faire, qu'on est le plus
+capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'était pas le moins
+difficile et le moins inquiétant de tous. On a vu quelles ressources furent
+imaginées, au mois d'août 1793, pour remettre les assignats en valeur, en
+les retirant en partie de la circulation. Le milliard retiré par l'emprunt
+forcé, et les victoires qui terminèrent la campagne de 1793, les
+relevèrent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remontèrent presque au
+pair, grâce aux lois terribles qui rendaient la possession du numéraire si
+dangereuse. Cependant cette apparente prospérité dura peu; les assignats
+retombèrent bientôt, et la quantité des émissions les déprécia rapidement.
+Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais
+cette rentrée était insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de
+l'estimation, ce qui n'avait rien d'étonnant, car l'estimation avait été
+faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette manière,
+le prix était réellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parût
+être au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait être
+que lente, tandis que l'émission était nécessairement immense et rapide.
+Douze cent mille hommes à solder et à armer, un matériel à créer, une
+marine à construire, avec un papier déprécié, exigeaient des quantités
+énormes de ce papier. Cette ressource étant devenue la seule, et le capital
+des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,
+on se résigna à en user autant que le besoin le réclamerait. On abolit la
+distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une
+réservée au produit des impôts, l'autre à la création des assignats. On
+confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin
+l'exigeait, on suppléait au revenu par des émissions nouvelles. Au
+commencement de 1794 (an II), la somme totale des émissions s'était accrue
+du double. Près de quatre milliards avaient été ajoutés à la somme qui
+existait déjà, et l'avaient portée à environ huit milliards. En retranchant
+les sommes rentrées et brûlées, et celles qui n'avaient pas encore été
+dépensées, il restait en circulation réelle cinq milliards cinq cent trente
+six millions. On décréta, en messidor an II (juin 1794), la création d'un
+nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'à 15
+sous. Le comité des finances eut encore recours à l'emprunt forcé sur les
+riches. On se servit des rôles de l'année précédente, et on imposa à ceux
+qui étaient portés sur ces rôles une contribution extraordinaire de guerre,
+du dixième de l'emprunt forcé, c'est-à-dire de cent millions. Cette somme
+ne leur fut pas imposée à titre d'emprunt remboursable, mais à titre
+d'impôt qui devait être payé par eux sans retour.
+
+Pour compléter l'établissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser
+la dette publique, il restait à _capitaliser_ les rentes viagères, et à les
+convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espèce et de toute
+forme étaient l'objet de l'agiotage le plus compliqué; comme les anciens
+contrats sur l'état, elles avaient l'inconvénient de reposer sur un titre
+royal, et d'obtenir une préférence marquée sur les valeurs républicaines;
+car on se disait toujours que si la république consentait à payer les
+dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas à payer celles de
+la république. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la régénération de
+la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les
+rentes viagères; les titres devaient être remis par les notaires, et brûlés
+ensuite, comme l'avaient été les contrats. Le capital fourni autrefois par
+le rentier était converti en une inscription, et portait un intérêt
+perpétuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par
+égard pour les vieillards et les rentiers peu fortunés, qui avaient voulu
+doubler leurs ressources en les rendant viagères, on conserva les rentes
+modiques, en les proportionnant à l'âge des individus. De quarante à
+cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents à deux mille
+francs; de cinquante à soixante, toute rente de trois mille à quatre mille;
+et ainsi de suite jusqu'à l'âge de cent ans, et jusqu'à la somme de 10,500
+francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente
+supérieure au taux désigné, le surplus était capitalisé. Certes, on ne
+pouvait garder plus de ménagemens pour les fortunes médiocres et la
+vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu à plus de réclamations et de
+plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et ménagée avec
+humanité, plus de blâme que pour les mesures terribles qui signalaient
+chaque jour sa dictature. Les agioteurs étaient fort contrariés, parce que
+la loi exigeait, pour reconnaître les créances, les certificats de vie. Les
+porteurs de titres d'émigrés ne pouvaient pas se procurer aisément ces
+certificats; aussi les agioteurs, qui étaient lésés par cette condition,
+firent de grandes déclamations au nom des vieillards et des infirmes; ils
+disaient qu'on ne respectait ni l'âge ni l'indigence; ils persuadaient aux
+rentiers qu'ils ne seraient pas payés, parce que l'opération et les
+formalités qu'elle exigeait entraîneraient des délais interminables;
+cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du décret,
+et, veillant sans cesse à la trésorerie, y fit exécuter le travail avec la
+plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres
+d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent payés promptement;
+et, comme dit Barrère, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des
+cours découvertes, et exposés à l'intempérie des saisons, ils l'attendaient
+dans les salles chaudes et couvertes de la trésorerie.
+
+A côté de ces réformes utiles, les cruautés continuaient d'avoir leur
+cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et
+maritimes, donnait lieu à une foule de vexations. Distinguer les vrais
+nobles, aujourd'hui que la noblesse était une calamité, n'était pas, plus
+facile qu'à l'époque où elle avait été une prétention. Les roturières
+mariées à des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui
+avaient pris le titre d'écuyers, réclamaient pour être exemptés d'une
+distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherchée. Cette loi
+ouvrait donc une nouvelle carrière à l'arbitraire et aux vexations les plus
+tyranniques.
+
+Les représentans en mission exerçaient leur autorité avec la dernière
+rigueur, et quelques-uns se livraient à des cruautés extravagantes et
+monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours
+davantage. Le comité de sûreté générale avait institué une police qui
+répandait la terre en tous lieux. Le chef était un nommé Héron, qui avait
+sous sa direction une nuée d'agens, tous dignes de lui. Ils étaient ce
+qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comités. Les uns faisaient
+l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent même d'ordres en
+blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les
+provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expéditions;
+ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la
+rapine à la cruauté. Tous les aventuriers licenciés avec l'armée
+révolutionnaire, ou renvoyés des bureaux de Bouchotte, avaient passé dans
+ces nouveaux emplois, et en étaient devenus bien plus redoutables. Ils
+s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafés, les spectacles; à
+chaque instant on se croyait poursuivi ou écouté par l'un de ces
+inquisiteurs. Grâce à leurs soins, le nombre des suspects avait été porté à
+sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le
+même spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour
+les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant à frais
+communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts,
+des rigueurs de la captivité. Ce régime avait paru trop supportable pour ce
+qu'on appelait des aristocrates; on avait prétendu que le luxe et
+l'abondance régnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple
+était réduit à la ration; que les riches détenus se plaisaient à gaspiller
+des subsistances qui auraient pu servir à alimenter les citoyens indigens,
+et il avait été décidé que le régime des prisons serait changé. En
+conséquence il avait été établi des réfectoires et des tables communes; on
+donnait aux prisonniers, à des heures fixées et dans de grandes salles, une
+nourriture détestable et malsaine, qu'on leur faisait payer très cher. Il
+ne leur était plus permis d'acheter des alimens pour suppléer à ceux qu'ils
+ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs
+assignats, et on leur ôtait ainsi tout moyen de se procurer des
+soulagemens. On ne leur donnait plus la même liberté de se voir et de vivre
+en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs
+de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le
+tribunal révolutionnaire commençait, depuis le procès des hébertistes et
+des dantonistes, à immoler les victimes par troupes de vingt à la fois. Il
+avait condamné la famille des Malesherbes, et leur parenté, au nombre de
+quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison était allé à
+la mort avec la sérénité et la gaieté d'un sage. Faisant un faux pas tandis
+qu'il marchait à l'échafaud, il avait dit: «Ce faux pas est d'un mauvais
+augure; un Romain serait rentré chez lui.» Aux Malesherbes avaient été
+joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immolé
+presque tout entier. Enfin les fermiers-généraux venaient d'être mis en
+jugement à cause de leurs anciens marchés avec le fisc. On leur prouva que
+ces marchés renfermaient des conditions onéreuses à l'état, et le tribunal
+révolutionnaire les envoya à l'échafaud, pour des exactions sur le tabac,
+le sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le chimiste
+Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une
+découverte.
+
+L'impulsion était donnée; on administrait, on combattait, on égorgeait avec
+un ensemble effrayant. Les comités, placés au centre, gouvernaient avec la
+même vigueur. La convention, toujours silencieuse, décernait des pensions
+aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, réformait des
+jugemens de tribunaux, interprétait des décrets, réglait l'échange de
+certaines propriétés du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus
+insignifians et les plus accessoires. Barrère venait tous les jours lui
+lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des
+_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annonçait, pour la forme, que
+les pouvoirs des comités étaient expirés, et qu'il fallait les renouveler.
+Alors on lui répondait avec des applaudissemens que les comités n'avaient
+qu'à poursuivre leurs travaux. Quelquefois même il oubliait cette
+formalité, et les comités n'en restaient pas moins en fonctions.
+
+C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les âmes exaspérées
+éclatent, et que les coups de poignard sont à redouter pour les autorités
+despotiques. Il se trouvait alors à Paris un homme, employé comme garçon de
+bureau à la loterie nationale, qui avait été autrefois au service de
+plusieurs grandes familles, et qui éprouvait une violente haine contre le
+régime actuel. Il était âgé de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il
+avait formé le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du
+comité de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque
+temps il s'était logé dans la même maison que Collot d'Herbois, rue Favart,
+et il hésitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), résolu
+de frapper Robespierre, il se rendit au comité de salut public, et
+l'attendit toute la journée dans la galerie qui aboutissait à la salle du
+comité. N'ayant pu l'y rencontrer, il était revenu chez lui, et s'était
+placé dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot
+rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de
+pistolet à bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second
+coup, et l'arme se refuse encore à son dessein. Il tire une troisième fois;
+cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une
+lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie à l'assassin. Heureusement pour lui
+une patrouille passait dans la rue, elle accourt à ce bruit; Ladmiral prend
+la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on
+veut enfoncer la porte. Il déclare qu'il est armé, et qu'il va faire feu
+sur ceux qui se présenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la
+patrouille. On force la porte; un serrurier, nommé Geffroy, s'avance le
+premier, et reçoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement.
+Ladmiral est aussitôt arrêté et conduit en prison. Interrogé par
+Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il
+a faites pour frapper Robespierre avant de songer à Collot-d'Herbois. On
+lui demande qui l'a porté à commettre ce crime. Il répond avec fermeté que
+ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre à son
+pays; que lui seul a conçu ce projet sans aucune suggestion étrangère, et
+que son unique regret est de n'avoir pas réussi.
+
+Le bruit de cette tentative se répand avec rapidité, et, suivant l'usage,
+elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle était dirigée.
+Barrère s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir à la convention faire
+le récit de cette nouvelle machination de Pitt. «Les factions intérieures,
+dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de
+coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberté comme sa plus
+grande ennemie. Tandis que nous mettons à l'ordre du jour la justice et la
+vertu, les tyrans coalisés mettent à l'ordre du jour le crime et
+l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal génie de l'Anglais: dans nos
+marchés, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les
+roitelets de l'Europe comme dans nos cités. C'est la même tête qui dirige
+les mains qui assassinent Basseville à Rome, les marins français dans le
+port de Gênes, les Français fidèles en Corse; c'est la même tête qui dirige
+le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes
+à feu sur Collot-d'Herbois.» Barrère produit ensuite des lettres de Londres
+et de Hollande qui ont été interceptées, et qui annoncent que les complots
+de Pitt sont dirigés contre les comités et particulièrement contre
+Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: «Nous craignons beaucoup
+l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement français républicain sera
+concentré, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le
+renverser.»
+
+Une pareille manière de présenter les faits était bien propre à exciter le
+plus vif intérêt en faveur des comités, et surtout de Robespierre, et à
+identifier leur existence avec celle de la république. Barrère raconte
+ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement
+attendrissant_ que les autorités constituées ont montré pour protéger la
+représentation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du
+citoyen Geffroy, qui a reçu une blessure grave en saisissant l'assassin. La
+convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrère; elle ordonne des
+recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle
+décrète des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et décide, pour le
+récompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours à la
+tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le
+rapport de Barrère soit traduit en toutes les langues, et répandu dans tous
+les pays. «Pitt, Cobourg, s'écrie-t-il, et vous tous, lâches et petits
+tyrans, qui regardez le monde comme votre héritage, et qui, dans les
+derniers instans de votre agonie, vous débattez avec tant de fureur,
+aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous méprisons trop pour vous
+craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter.»
+La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: «Mais la loi dont le
+règne vous épouvante a son glaive levé sur vous: elle vous frappera tous.
+Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a
+ordonné!»
+
+Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'intérêt de
+l'assemblée; il est accueilli par des acclamations redoublées, et il a
+peine à se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne paraît
+pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent.
+
+Dans cette même journée du 4, une jeune fille, nommée Cécile Renault, se
+présente à la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle
+demande à le voir; et insiste avec force pour être introduite auprès de
+lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours être prêt à recevoir
+ceux qui ont à l'entretenir, et finit même par injurier les hôtes de
+Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances
+de cette jeune fille, et à son air étrange, on conçoit des soupçons; on se
+saisit d'elle, et on la livre à la police. On ouvre son paquet, et on y
+trouve des hardes et deux couteaux. Aussitôt on prétend qu'elle a voulu
+assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant
+d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre,
+elle dit que c'était pour voir comment était fait un tyran. On la presse,
+on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle
+répond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux
+hardes, elle s'en était munie parce qu'elle s'attendait à être conduite en
+prison, et de la prison à la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste,
+parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage,
+on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de répondre, et
+demande à être conduite à l'échafaud.
+
+Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault était un
+des assassins armés contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter
+un autre. Le lendemain, à Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un
+café la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se
+réjouissait de ce qu'elle n'avait pas réussi. Un nommé Saintanax, moine,
+qui écoutait ce récit, répond qu'il est malheureux que ces scélérats du
+comité aient échappé, mais qu'il espère que tôt ou tard ils seront
+atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la
+nuit même à Paris. C'était plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes
+ramifications; on prétendit qu'il y avait une bande d'assassins préparée,
+on s'empressa d'accourir autour des membres du comité, on les engagea à se
+garder, et à veiller sur leurs jours si précieux à la patrie. Les sections
+s'assemblèrent, et envoyèrent de nouveau des députations et des adresses à
+la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence
+avait faits en faveur de la république, la manière dont Robespierre et
+Collot-d'Herbois venaient d'échapper aux coups des assassins n'était pas le
+moindre. L'une d'elles proposa même de fournir une garde de vingt-cinq
+hommes pour veiller sur les jours des membres du comité.
+
+Le surlendemain était le jour où s'assemblaient les jacobins. Robespierre
+et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent reçus avec un enthousiasme
+extrême. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission générale, il n'a
+qu'à laisser faire les âmes basses, elles viennent achever elles-mêmes
+l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On
+regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide
+curiosité.--«Voyez, disait-on, ces hommes précieux, le Dieu des hommes
+libres les a sauvés; il les a couverts de son égide, et les a conservés à
+la république! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a
+décernés aux martyrs de la liberté; elle aura ainsi la satisfaction de les
+honorer, sans avoir à pleurer sur leur urne funèbre[5].» Collot prend le
+premier la parole avec sa véhémence ordinaire, et dit que l'émotion qu'il
+éprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie,
+même au prix des plus grands périls. «Il recueille, dit-il, cette vérité
+que celui qui a couru quelque danger pour son pays reçoit de nouvelles
+forces du fraternel intérêt qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans
+sont un nouveau pacte d'union entre toutes les âmes fortes. Les tyrans
+réduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir
+aux poignards, au poison, au guet-apens, les républicains ne s'intimideront
+pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs
+coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la
+vengeance du crime et l'éternité de la liberté?»
+
+[Note 5: Voyez la séance des jacobins du 6 prairial.]
+
+Collot achève au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le
+président donne à Collot et à Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de
+toute la société. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait été
+ami de Danton, et qui était obligé à plus de bassesse pour faire oublier
+cette amitié, dit que la main du crime s'est levée pour frapper la vertu,
+mais que le Dieu de la nature a empêché que le forfait fût consommé; Il
+engage tous les citoyens à former une garde autour des membres du comité,
+et s'offre à veiller le premier sur leurs jours précieux. Dans ce moment,
+des sections demandent à être introduites dans la salle; l'empressement est
+extrême, mais la foule est si grande qu'on est obligé de les laisser à la
+porte.
+
+On offrait au comité les insignes du pouvoir souverain, et c'était le
+moment de les repousser. Il suffit à des chefs adroits de se les faire
+offrir, et ils doivent se donner le mérite du refus. Les membres présens du
+comité combattent avec une indignation affectée la proposition de se donner
+des gardes. Couthon prend aussitôt la parole. Il s'étonne, dit-il, de la
+proposition qui vient d'être faite aux Jacobins, et qui l'a déjà été à la
+convention. Il veut bien l'attribuer à des intentions pures, mais il n'y a
+que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comité ne
+veulent point être assimilés à des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes
+pour les défendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la
+Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres
+garanties pour leur sûreté. D'ailleurs ils sauront mourir à leur poste et
+pour la liberté.
+
+Legendre se hâte de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu
+précisément donner une garde organisée aux membres du comité, mais engager
+les bons citoyens à veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est
+trompé, il se rétracte et que son intention a été pure. Robespierre lui
+succède à la tribune. C'est pour la première fois qu'il prend la parole.
+Des applaudissemens éclatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait
+silence, et on lui permet de se faire entendre. «Je suis, dit-il, un de
+ceux que les événemens qui se sont passés doivent le moins intéresser,
+cependant je ne puis me défendre de quelques réflexions. Que les défenseurs
+de la liberté soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y
+attendre. Je l'avais déjà dit: si nous battons les ennemis, si nous
+déjouons les factions, nous serons assassinés. Ce que j'avais prévu est
+arrivé: les soldats des tyrans ont mordu la poussière, les traîtres ont
+péri sur l'échafaud, et les poignards ont été aiguisés contre nous. Je ne
+sais quelle impression doivent vous faire éprouver ces événemens, mais
+voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il était plus facile
+de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armées.
+Je me suis dit que plus la vie des défenseurs du peuple est incertaine et
+précaire, plus ils doivent se hâter de remplir leurs derniers jours
+d'actions utiles à la liberté. Moi, qui ne crois pas à la nécessité de
+vivre, mais seulement à la vertu et à la Providence, je me trouve placé
+dans un état où sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me
+sens plus indépendant que jamais de la méchanceté des hommes. Les crimes
+des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus
+redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon âme est plus disposée que
+jamais à dévoiler les traîtres, et à leur arracher le masque dont ils osent
+se couvrir. Français, amis de l'égalité, reposez-vous sur nous du soin
+d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde à combattre les
+ennemis qui nous environnent!» Les acclamations redoublent après ce
+discours, et des transports éclatent dans toutes les parties de la salle.
+Robespierre, après avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend
+encore une fois la parole contre un membre de la société, qui avait demandé
+qu'on rendît des honneurs civiques à Geffroy. Il rapproche cette motion de
+celle qui tendait à donner des gardes aux membres des comités, et soutient
+que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le
+gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En conséquence il
+propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demandé pour
+Geffroy les honneurs civiques.
+
+Au degré de puissance auquel il était parvenu, le comité devait tendre à
+écarter les apparences de la souveraineté. Il exerçait une dictature
+absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en aperçût trop; et tous les
+dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre
+inutilement. Un soldat ambitieux qui est maître par son épée, et qui veut
+un trône, se hâte de caractériser son autorité le plus tôt qu'il peut, et
+d'ajouter les insignes de la puissance à la puissance même; mais les chefs
+d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui
+veulent en rester maîtres, doivent le flatter toujours, rapporter sans
+cesse à lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant,
+paraître lui obéir.
+
+Le membres du comité de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas
+s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire
+tout ce qui paraîtrait les élever trop au-dessus de leurs collègues. Déjà
+on s'était ravisé, et l'étendue de leur puissance frappait les esprits,
+même dans leur propre parti. Déjà on voyait en eux des dictateurs, et
+c'était Robespierre surtout dont la haute influence commençait à offusquer
+les yeux. On s'habituait à dire, non plus, _le comité le veut_, mais
+_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait à un individu qu'il
+menaçait du tribunal révolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y
+passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs
+opérations, et semblaient rapporter tout à lui, comme à la cause de
+laquelle tout émanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs
+maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les
+étrangers eux-mêmes dans leurs proclamations appelaient les soldats
+français _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une
+proclamation du duc d'York. Sentant combien était dangereux l'usage qu'on
+faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer à la convention un
+discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont
+le but était de le perdre; il le répéta aux Jacobins, et il s'attira les
+applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la
+Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain répété ce discours, et ayant
+dit que c'était un chef-d'oeuvre dont l'analyse était impossible, parce que
+_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta
+vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui
+flagornaient avec affectation les membres du comité, afin de les perdre en
+leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent
+obligés de se rétracter, et de s'excuser d'avoir loué Robespierre, en
+assurant que leurs intentions étaient pures.
+
+Robespierre avait de la vanité, mais il n'était pas assez grand pour être
+ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se
+justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la
+toute-puissance. Il avait autour de lui une espèce de cour composée de
+quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient
+les soins les plus délicats. Toujours empressées à sa porte, elles
+témoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne
+cessaient de célébrer entre elles sa vertu, son éloquence, son génie; elles
+l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanité. Une vieille
+marquise était la principale de ces femmes, qui soignaient en véritables
+dévotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est
+toujours le symptôme le plus sûr de l'engouement public. Ce sont elles qui,
+par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y
+ajouter le ridicule.
+
+Aux femmes qui adoraient Robespierre s'était jointe une secte ridicule et
+bizarre, formée depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que
+les sectes abondent, parce que le besoin impérieux de croire cherche à se
+repaître d'autres illusions, à défaut de celles qui sont détruites. Une
+vieille femme dont le cerveau s'était enflammé dans les prisons de la
+Bastille, et qui se nommait Catherine Théot, se disait mère de Dieu, et
+annonçait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant
+elle, apparaître au milieu des bouleversemens[1], et, au moment où il
+paraîtrait, commencerait une vie éternelle pour les élus. Ces élus devaient
+propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du
+vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont
+l'imagination faible avait été égarée par des rêves mystiques, était l'un
+des deux prophètes, Robespierre était l'autre. Son déisme lui avait sans
+doute valu cet honneur. Catherine Théot l'appelait son fils chéri; les
+initiés le considéraient avec respect, et voyaient en lui un être
+surnaturel, appelé à des destinées mystérieuses et sublimes. Probablement
+il était instruit de leurs folies, et sans être leur complice il jouissait
+de leur erreur. Il est certain qu'il avait protégé dom Gerle, qu'il en
+recevait des visites fréquentes, et qu'il lui avait donné un certificat de
+civisme signé de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comité
+révolutionnaire. Cette secte s'était fort répandue; elle avait son culte et
+ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu à sa propagation; elle se
+réunissait chez Catherine Théot, dans un quartier reculé de Paris, près du
+Panthéon. C'était là que se faisaient les initiations, en présence de la
+mère de Dieu, de dom Gerle et des principaux élus. Cette secte commençait à
+être connue, et on savait vaguement que Robespierre était pour elle un
+prophète. Ainsi tout contribuait à le grandir et à le compromettre.
+
+C'était surtout parmi ses collègues que les ombrages commençaient à naître.
+Des divisions se prononçaient déjà, et c'était naturel, car la puissance du
+comité étant établie, le temps des rivalités était venu. Le comité s'était
+partagé en plusieurs groupes distincts. La mort de Hérault-Séchelles avait
+réduit à onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-André et
+Prieur (de la Marne) n'avaient pas cessé d'être en mission. Carnot était
+entièrement occupé de la guerre, Prieur (de la Côte-d'Or) des
+approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les
+gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni à la politique ni aux
+rivalités. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'étaient rapprochés. Une
+espèce de supériorité d'esprit et de manières, le grand cas qu'ils
+semblaient faire d'eux-mêmes, et le mépris qu'ils semblaient avoir pour
+leurs autres collègues, les avaient portés à se ranger à part; on les
+nommait les gens de _la haute main_. Barrère n'était à leurs yeux qu'un
+être faible et pusillanime, ayant de la facilité au service de tout le
+monde, Collot-d'Herbois qu'un déclamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un
+esprit médiocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient
+pas leurs dédains secrets. Barrère n'osait se prononcer; mais
+Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractère était indomptable,
+ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commençaient à s'enflammer. Ils
+cherchaient à s'appuyer sur leurs collègues appelés gens _d'examen_, et à
+les mettre de leur côté. Ils pouvaient espérer un appui de la part du
+comité de sûreté générale, qui commençait à être importuné de la suprématie
+du comité de salut public. Spécialement borné à la police, et souvent
+surveillé ou contrôlé dans ses opérations par le comité de salut public, le
+comité de sûreté générale supportait impatiemment cette dépendance. Amar,
+Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels,
+étaient en même temps les plus disposés à secouer le joug. Deux de leurs
+collègues, qu'on appelait _les écouteurs_, les observaient pour le compte
+de Robespierre, et cet espionnage leur était devenu insupportable. Les
+mécontens de l'un et l'autre comité pouvaient donc se réunir et devenir
+dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just.
+
+Il faut bien le remarquer: c'étaient les rivalités d'orgueil et de pouvoir
+qui commençaient la division, et non une différence d'opinion politique,
+car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et
+Louis, étaient des révolutionnaires non moins redoutables que les trois
+adversaires qu'ils voulaient renverser.
+
+Une circonstance indisposa encore davantage le comité de sûreté générale
+contre les dominateurs du comité de salut public. On se plaignait beaucoup
+des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui étaient
+souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus
+pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des
+agens nombreux auxquels le comité de sûreté générale avait délégué son
+inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir,
+ni faire renouveler ce comité, imaginèrent d'établir un bureau de police
+dans le sein du comité de salut public. C'était, sans détruire le comité de
+sûreté générale, envahir ses fonctions et l'en dépouiller. Saint-Just
+devait avoir la direction de ce bureau; mais, appelé à l'armée, il n'avait
+pu remplir ce soin, et Robespierre s'en était chargé à sa place. Le bureau
+de police élargissait ceux que faisait arrêter le comité de sûreté
+générale, et ce dernier comité rendait la pareille à l'autre. Cet
+envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en
+répandit, et malgré le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut
+bientôt que ses membres n'étaient pas d'accord.
+
+D'autres mécontentemens[1], non moins graves, éclataient dans la
+convention. Elle était toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses
+membres, qui avaient conçu des craintes pour eux-mêmes, recevaient du
+danger un peu plus de hardiesse. C'étaient d'anciens amis de Danton,
+compromis par leurs liaisons avec lui, et menacés quelquefois comme restes
+du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malversé dans
+leurs fonctions, et craignaient l'application du _système de la vertu_; les
+autres avaient paru opposés à un déploiement de rigueurs tous les jours
+croissant. Le plus compromis d'entre eux était Tallien. On disait qu'il
+avait malversé à la commune lorsqu'il en était membre, et à Bordeaux
+lorsqu'il y était en mission. On ajoutait que dans cette dernière ville il
+s'était laissé amollir et séduire par une jeune et belle femme qui l'avait
+accompagné à Paris, et qui venait d'être jetée en prison. Après Tallien on
+citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur,
+et expulsé des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau;
+on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgré
+ses soumissions journalières, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes
+liaisons avec Danton; enfin Fréron, Barras, Lecointre, Revère, Monestier,
+Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou désapprobateurs du système suivi
+par le gouvernement. Ces inquiétudes personnelles se propageaient, le
+nombre des mécontens augmentait chaque jour, et ils étaient prêts à s'unir
+aux membres de l'un ou de l'autre comité qui voudraient leur tendre la
+main.
+
+Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'était le jour fixé pour la fête à
+l'Être suprême. Le 16, il fallait nommer un président; la convention nomma
+à l'unanimité Robespierre pour occuper le fauteuil. C'était lui assurer le
+premier rôle dans la journée du 20. Ses collègues, comme on le voit,
+cherchaient encore à le flatter et à l'apaiser à force d'honneurs. De
+vastes préparatifs avaient été faits conformément au plan conçu par David.
+La fête devait être magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout
+son éclat. La foule, toujours prête à assister aux représentations que lui
+donne le pouvoir, était accourue. Robespierre se fit attendre long-temps.
+Il parut enfin au milieu de la convention. Il était soigneusement paré; il
+avait la tête couverte de plumes, et tenait à la main, comme tous les
+représentans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'épis de blé. Sur son
+visage, ordinairement si sombre, éclatait une joie qui ne lui était pas
+ordinaire. Un amphithéâtre était placé au milieu du jardin des Tuileries.
+La convention l'occupait; à droite et à gauche, se trouvaient plusieurs
+groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans étaient
+couronnés de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chêne, les
+vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la
+main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis de l'amphithéâtre,
+se trouvaient des figures représentant l'Athéisme, la Discorde, l'Égoïsme.
+Elles étaient destinées à être brûlées. Dès que la convention eut pris sa
+place, une musique ouvrit la cérémonie. Le président fit ensuite un premier
+discours sur l'objet de la fête. «Français républicains, dit-il, il est
+enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à
+l'Être suprême! Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle
+aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le
+crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entière, aux prises
+avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
+travaux héroïques pour élever sa pensée et ses voeux vers le grand Être qui
+lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les exécuter!»
+
+Après avoir parlé quelques minutes, le président descend de l'amphithéâtre,
+et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Athéisme, de
+la Discorde et de l'Égoïsme. Du milieu de leurs cendres paraît la statue de
+la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfumée par les flammes au milieu
+desquelles elle vient de paraître. Robespierre retourne à sa place, et
+prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligués contre la
+république. Après cette première cérémonie, on se met en marche pour se
+rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il
+affecte de marcher très en avant de ses collègues. Mais quelques-uns,
+indignés, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes
+les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en
+faisant allusion à la statue de la Sagesse, qui avait paru enfumée, que sa
+sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'écrient
+qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La
+roche Tarpéienne est près du Capitole_.
+
+Le cortège arrive enfin au Champ-de-Mars. Là se trouvait, au lieu de
+l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette
+montagne était un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque
+côté de la montagne se placent les différens groupes des enfans, des
+vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent
+ensuite des strophes en se répondant alternativement; enfin, à un signal
+donné, les adolescens tirent leurs épées et jurent, dans les mains des
+vieillards, de défendre la patrie: les mères élèvent leurs enfans dans
+leurs bras; tous les assistans lèvent leurs mains vers le ciel, et les
+sermens de vaincre se mêlent aux hommages rendus à l'Être suprême. On
+retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fête se termine par des
+jeux publics.
+
+Telle fut la fameuse fête célébrée en l'honneur de l'Être suprême.
+Robespierre, en ce jour, était parvenu au comble des honneurs; mais il
+n'était arrivé au faîte que pour en être précipité. Son orgueil avait
+blessé tout le monde. Les sarcasmes étaient parvenus jusqu'à son oreille,
+et il avait vu chez quelques-uns de ses collègues une hardiesse qui ne leur
+était pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comité de salut public, et
+exprime sa colère contre les députés qui l'ont outragé la veille. Il se
+plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et
+corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et
+Collot-d'Herbois, qui n'étaient pas moins blessés que leurs collègues du
+rôle que Robespierre avait joué la veille, se montrent très froids et peu
+empressés à le venger. Ils ne défendent pas les députés dont se plaint
+Robespierre, mais ils reviennent sur la dernière fête, ils expriment des
+craintes sur ses effets. Elle a indisposé, disent-ils, beaucoup d'esprits.
+D'ailleurs ces idées d'Être suprême, d'immortalité de l'âme, ces pompes
+semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire
+rétrograder la révolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il
+soutient qu'il n'a jamais voulu faire rétrograder la révolution, qu'il a
+tout fait au contraire pour accélérer sa marche. En preuve, il cite un
+projet de loi qu'il vient de rédiger avec Couthon, et qui tend à rendre le
+tribunal révolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel était ce projet:
+
+Depuis deux mois il avait été question d'apporter quelques modifications à
+l'organisation du tribunal révolutionnaire. La défense de Danton, Camille,
+Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvénient des restes de formalités
+qu'on avait laissé exister. Tous les jours encore il fallait entendre des
+témoins et des avocats, et quelque briève que fût l'audition des témoins,
+quelque restreinte que fût la défense des avocats, néanmoins elles
+emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain
+éclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fît
+promptement et sans bruit, désiraient supprimer ces formalités incommodes.
+S'étant habitués à penser que la révolution avait le droit de détruire tous
+ses ennemis, et qu'à la simple inspection on devait les distinguer, ils
+croyaient qu'on ne pouvait rendre la procédure révolutionnaire trop
+expéditive. Robespierre, particulièrement chargé du tribunal, avait préparé
+la loi avec Couthon seul, car Saint-Just était absent. Il n'avait pas
+daigné consulter ses autres collègues du comité de salut public, et il
+venait seulement leur lire le projet avant de le présenter. Quoique Barrère
+et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposés que lui à en admettre les
+dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il
+était conçu et arrêté sans leur participation. Cependant il fut convenu
+qu'il serait proposé le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport.
+Mais aucune satisfaction ne fut accordée à Robespierre pour les outrages
+qu'il avait reçus la veille.
+
+Le comité de sûreté générale ne fut pas plus consulté sur la loi que ne
+l'avait été le comité de salut public. Il sut qu'une loi se préparait, mais
+il ne fut point appelé à y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante
+jurés qui devaient être désignés, en faire nommer vingt; mais Robespierre
+les rejeta tous, et ne choisit que ses créatures. La proposition fut faite
+le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Après les déclamations
+habituelles sur l'inflexibilité et la promptitude qui devaient être les
+caractères de la justice révolutionnaire, il lut le projet, qui était
+rédigé dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre
+sections, composées d'un président, trois juges et neuf jurés. Il était
+nommé douze juges, et cinquante jurés qui devaient se succéder dans
+l'exercice de leurs fonctions, de manière que le tribunal pût siéger tous
+les jours. La seule peine était la mort. Le tribunal, disait la loi, était
+institué pour punir les ennemis du peuple, suivant la définition la plus
+vague et la plus étendue des ennemis du peuple. Dans le nombre étaient
+compris les fournisseurs infidèles et les alarmistes qui débitaient de
+mauvaises nouvelles. La faculté de traduire les citoyens au tribunal
+révolutionnaire était attribuée aux deux comités, à la convention, aux
+représentans en mission, et à l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il
+existait des preuves, _soit matérielles, soit morales_, il ne devait pas
+être entendu de témoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne
+pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n'en
+accorde point aux conspirateurs_.
+
+Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction à un
+simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comités la faculté de
+traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, leur donnait aussi droit
+de vie et de mort; une pareille loi dut causer un véritable effroi, surtout
+chez les membres de la convention, déjà inquiets pour eux-mêmes. Il n'était
+pas dit dans le projet si les comités auraient la faculté de traduire les
+représentans[1] au tribunal sans demander un décret préalable d'accusation,
+dès lors les comités pouvaient envoyer leurs collègues à la mort, sans
+autre formalité que celle de les désigner à Fouquier-Tinville. Aussi les
+restes de la prétendue faction des _indulgens_ se soulevèrent, et, pour la
+première fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans
+le sein de l'assemblée. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du
+projet, disant que si cette loi était adoptée sans ajournement, il ne
+restait qu'à se brûler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya
+l'ajournement. Robespierre se présenta aussitôt pour combattre cette
+résistance inattendue. «Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que
+notre révolution; l'une, qui tend à punir d'une manière prompte et
+inévitable les conspirateurs; l'autre, qui tend à absoudre les coupables:
+cette dernière n'a cessé de se reproduire dans toutes les occasions. Elle
+se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux
+mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se
+plaint de manquer de jurés; il faut donc une loi. Au milieu des victoires
+de la république, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que
+jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste
+n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut
+l'épouvanter.--Non, non, s'écrient plusieurs voix, on ne nous divisera
+pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours défendu la
+convention, ce n'est pas nous qu'elle a à craindre. Du reste, nous en
+sommes arrivés au point où l'on pourra nous tuer, mais où l'on ne nous
+empêchera pas de sauver la patrie.»
+
+Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et
+d'assassins, comme s'il avait toujours été menacé. Bourdon de l'Oise lui
+répond, et dit que si le tribunal a besoin de jurés, on n'a qu'à adopter
+sur-le-champ la liste proposée, car personne ne veut arrêter la marche de
+la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre
+remonte à la tribune, et répond que la loi n'est ni plus compliquée ni plus
+obscure qu'une foule d'autres qui ont été adoptées sans discussion, et que,
+dans un moment où les défenseurs de la liberté sont menacés du poignard, on
+ne devrait pas chercher à ralentir la répression dés conspirateurs. Enfin
+il propose de discuter toute la loi, article par article, et de siéger
+jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la décréter le jour même. La
+domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptée en
+quelques instans.
+
+Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes
+personnelles, étaient effrayés d'une loi pareille. Les comités pouvant
+traduire tous les citoyens au tribunal révolutionnaire, et les membres de
+la représentation nationale n'en étant pas exceptés, ils tremblaient d'être
+enlevés tous en une nuit, et livrés à Fouquier sans que la convention même
+fût prévenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. «En
+donnant, dit-il, aux comités de salut public et de sûreté générale le droit
+de traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, la convention n'a pas
+entendu sans doute que le pouvoir des comités s'étendrait sur tous ses
+membres, sans un décret préalable.--Non, non, s'écrie-t-on de toutes
+parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon, à ces murmures; ils me prouvent
+que la liberté est impérissable.» Cette réflexion causa une sensation
+profonde. Bourdon proposa de déclarer que les membres de la convention ne
+pourraient être livrés au tribunal révolutionnaire sans un décret
+d'accusation. Les comités étaient absens; la proposition de Bourdon fut
+accueillie. Merlin demanda la question préalable; on murmura contre lui;
+mais il s'expliqua et demanda la question préalable avec un considérant,
+c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de décréter seule
+ses propres membres. Le considérant fut adopté à la satisfaction générale.
+
+Une scène qui se passa dans la soirée donna encore plus d'éclat à cette
+opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les
+Tuileries; des espions du comité de salut public les suivaient de très
+près. Tallien fatigué se retourne, les provoque, les appelle de vils
+espions du comité, et leur dit d'aller rapporter à leurs maîtres ce qu'ils
+ont vu et entendu. Cette scène causa une grande sensation. Couthon et
+Robespierre étaient indignés. Le lendemain ils se présentent à la
+convention, décidés à se plaindre vivement de la résistance qu'ils
+essuyaient. Delacroix et Mallarmé leur en fournissent l'occasion. Delacroix
+demande qu'on caractérise d'une manière plus précise ceux que la loi a
+qualifiés de _dépravateurs des moeurs_. Mallarmé demande ce qu'elle a voulu
+dire par ces mots: _la loi ne donne pour défenseurs aux patriotes calomniés
+que la conscience des jurés patriotes_. Couthon monte alors à la tribune,
+se plaint des amendemens proposés aujourd'hui. «On a calomnié, dit-il, le
+comité de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la
+faculté d'envoyer les membres de la convention à l'échafaud. Que les tyrans
+calomnient le comité, c'est naturel; mais que la convention elle-même
+semble écouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il
+ne peut s'empêcher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse
+clameur_ qui prouvait que la liberté était impérissable, comme si la
+liberté avait été menacée. On a choisi, pour porter cette attaque, le
+moment où les membres du comité étaient absens. Une telle conduite est
+déloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptés hier, et ceux
+qu'on vient de proposer aujourd'hui.» Bourdon répond que demander des
+explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une
+clameur, c'est qu'il a été satisfait de se trouver d'accord avec la
+convention; que si de part et d'autre on montrait la même aigreur, il
+serait impossible de discuter. «On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt
+et Cobourg; si je répondais de même, où en serions-nous? J'estime Couthon,
+j'estime les comités, j'estime la _Montagne_ qui a sauvé la liberté.» On
+applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications étaient des
+excuses, et l'autorité des dictateurs était trop forte encore pour être
+bravée sans égards. Robespierre prend la parole, et fait un discours
+diffus, plein d'orgueil et d'amertume. «Montagnards, dit-il, vous serez
+toujours le boulevart de la liberté publique, mais vous n'avez rien de
+commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils
+s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins étrangers à
+vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus méprisables
+que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entraîner
+une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti....» Bourdon
+de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire
+le chef d'un parti. Robespierre ne répond pas, et reprend: «Ce serait,
+dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, égarant nos
+collègues....» Bourdon l'interrompt de nouveau. «Je demande, s'écrie-t-il,
+qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais
+un scélérat.--Je n'ai pas nommé Bourdon, répond Robespierre; malheur à qui
+se nomme lui-même! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les
+intrigans ne sont pas de la Montagne.» Robespierre s'étend ensuite
+longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la
+convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y
+a que des coupables qui soient ainsi effrayés, et qui veuillent effrayer
+les autres. Il raconte alors ce qui s'est passé la veille entre Tallien et
+les espions, qu'il appelle des _courriers du comité_. Ce récit amène des
+explications très vives de la part de Tallien, et vaut à ce dernier
+beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption
+des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la
+veille sont rapportés, ceux du jour sont repoussés, et l'affreuse
+loi du 22 reste telle qu'elle avait été proposée.
+
+Les meneurs du comité triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires
+tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarmé, tous ceux qui
+avaient fait des objections à la loi, se croyaient perdus, et craignaient à
+chaque instant d'être arrêtés. Bien que le décret préalable de la
+convention fût nécessaire pour la mise en accusation, elle était encore
+tellement intimidée qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.
+Elle avait rendu le décret contre Danton; elle pouvait bien le rendre
+encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se répandit
+que la liste était faite; on portait le nombre des victimes à douze, puis à
+dix-huit. On les nommait. Bientôt l'effroi se répandit, et plus de soixante
+membres de la convention ne couchaient plus chez eux.
+
+Cependant un obstacle s'opposait à ce qu'on disposât de leur vie aussi
+aisément qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement étaient divisés.
+On a déjà vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrère, avaient froidement
+répondu aux premières plaintes de Robespierre contre ses collègues. Les
+membres du comité de sûreté générale lui étaient plus opposés que jamais,
+car ils venaient d'être éloignés de toute coopération à la loi du 22, et il
+paraît même que quelques-uns d'entre eux étaient menacés. Robespierre et
+Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un
+grand nombre de députés; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,
+Thuriot, Rovère, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Fréron, Barras; ils
+demandaient même Cambon, dont la renommée financière les gênait, et qui
+avait paru opposé à leurs cruautés; enfin ils auraient voulu porter leurs
+coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononcés, tels
+que Duval, Audouin, Léonard Bourdon[6]. Les membres du comité de salut
+public, Billaud, Collot, Barrère, et tous ceux du comité de sûreté
+générale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'étendant sur un aussi
+grand nombre de têtes, pouvait finir bientôt par les menacer eux-mêmes.
+
+[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Mémoires.]
+
+Ils étaient dans ces dispositions hostiles, et peu portés à s'entendre sur
+un nouveau sacrifice, lorsqu'une dernière circonstance amena une rupture
+définitive. Le comité de sûreté générale avait fait la découverte des
+assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot. Il avait appris que cette
+secte extravagante faisait de Robespierre un prophète, et que celui-ci
+avait donné un certificat de civisme à dom Gerle. Aussitôt Vadier, Vouland,
+Jagot, Amar, résolurent de se venger, en présentant cette secte comme une
+réunion de conspirateurs dangereux, en la dénonçant à la convention, et en
+faisant partager ainsi à Robespierre le ridicule et l'odieux qui
+s'attacheraient à elle. On envoya un agent, Sénart, qui, sous prétexte de
+se faire initier, s'introduisit dans l'une des réunions. Au milieu de la
+cérémonie, il s'approcha d'une fenêtre, donna le signal à la force armée,
+et fit saisir la secte presque entière. Dom Gerle, Catherine Théot furent
+arrêtés. On trouva le certificat de civisme donné par Robespierre à dom
+Gerle; on découvrit même dans le lit de la mère de Dieu une lettre qu'elle
+écrivait à son fils chéri, au premier prophète, à Robespierre enfin. Quand
+Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,
+et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comité de salut public. On
+a déjà vu que Billaud et Collot n'étaient pas déjà très portés pour le
+déisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre
+voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.
+Robespierre insistant pour les empêcher, la discussion devint extrêmement
+vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne réussit pas, et se
+retira en pleurant de rage. La querelle avait été si forte, que pour éviter
+d'être entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du
+comité résolurent de transporter le lieu de leurs séances à l'étage
+supérieur. Le rapport contre la secte de Catherine Théot fut fait à la
+convention. Barrère, pour se venger de Robespierre à sa manière, avait
+rédigé secrètement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y
+était représentée comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantôt
+révoltée, tantôt égayée par le tableau tracé par Barrère, décréta
+d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal
+révolutionnaire.
+
+Robespierre, indigné et de la résistance qu'il rencontrait, et des propos
+injurieux qu'il avait essuyés, renonça de paraître au comité, et résolut de
+ne plus prendre part à ses délibérations. Il se retira dans les derniers
+jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature
+était son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les
+obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un
+rhéteur faible et vaniteux se dépite, et cède quand il ne trouve plus ni
+flatteries ni respects. Danton s'était retiré par paresse et dégoût,
+Robespierre par vanité blessée. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'à
+Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,
+Barrère, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.
+
+Ces divisions n'étaient pas encore ébruitées; on savait seulement que les
+comités de salut public et de sûreté générale n'étaient pas d'accord; on
+était enchanté de cette mésintelligence, on espérait qu'elle empêcherait de
+nouvelles proscriptions. Ceux qui étaient menacés se rapprochaient du
+comité de sûreté générale, le flattaient, l'imploraient, et avaient même
+reçu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Élie, Lacoste,
+Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comité de
+sûreté générale, avaient promis de refuser leur signature à toute nouvelle
+liste de proscription.
+
+Au milieu de ces luttes, les jacobins étaient toujours dévoués à
+Robespierre; ils n'établissaient pas encore de distinction entre les divers
+membres du comité, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un côté, et
+Billaud-Varennes, Collot, Barrère de l'autre. Ils ne voyaient que le
+gouvernement révolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de
+la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, à propos de la loi
+du 22 prairial, venaient de s'élever contre ce gouvernement salutaire.
+Robespierre, qui avait défendu ce gouvernement en défendant la loi, était
+toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la république:
+tous les autres n'étaient que des intrigans qu'il fallait achever de
+détruire. Aussi ne manquèrent-ils pas d'exclure Tallien de leur comité de
+correspondance, parce qu'il n'avait pas répondu aux accusations dirigées
+contre lui dans la séance du 24. Dès ce jour, Collot et Billaud-Varennes,
+sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraître aux Jacobins.
+Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout
+personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de
+Robespierre. Il ne leur restait qu'à se taire et à attendre. Robespierre et
+Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription
+ayant produit un effet dangereux, Couthon se hâta de démentir devant la
+société les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et même
+soixante membres de la convention. «Les ombres de Danton, d'Hébert, de
+Chaumette, se promènent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent à
+perpétuer le trouble et la division. Ce qui s'est passé dans la séance du
+24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discréditer
+ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Néron; on délibère en
+secret, on se réunit, on forme de prétendues listes de proscription, on
+effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorité publique. On
+répandait, il y a peu de jours, le bruit que les comités devaient faire
+arrêter dix-huit membres de la convention; déjà même on les nommait.
+Défiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui répandent ces bruits
+sont des complices d'Hébert et de Danton; ils craignent la punition de leur
+conduite criminelle; ils cherchent à s'accoler des gens purs, dans l'espoir
+que, cachés derrière eux, ils pourront aisément échapper à l'oeil de la
+justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement très
+petit; il n'est que de quatre, de six peut-être; et ils seront frappés, car
+le temps est venu de délivrer la république des derniers ennemis qui
+conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'énergie et la
+justice des comités.»
+
+Il était adroit de réduire à un petit nombre les proscrits que Robespierre
+voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de
+Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacées, et ceux
+qui se croyaient en péril n'en continuèrent pas moins de coucher hors de
+leurs maisons. Jamais la terreur n'avait été plus grande, non-seulement
+dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.
+
+Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le
+président Dumas, s'étaient emparés de la loi du 22 prairial, et allaient
+s'en servir pour ravager les prisons. Bientôt, disait Fouquier, on mettra
+sur leurs portes cet écriteau: _Maison à louer_. Le projet était de se
+délivrer de la plus grande partie des suspects. On s'était accoutumé à les
+considérer comme des ennemis irréconciliables, qu'il fallait détruire pour
+le salut de la république. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre
+tort que de penser d'une certaine manière, et souvent même ne pensant pas
+autrement que leurs persécuteurs, semblait une chose toute naturelle, par
+l'habitude qu'on avait prise de se détruire les uns les autres. La facilité
+à faire mourir et à mourir soi-même était devenue extraordinaire. Sur les
+champs de bataille, sur l'échafaud, des milliers d'hommes périssaient
+chaque jour, et on n'en était plus étonné. Les premiers meurtres commis en
+93 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger.
+Aujourd'hui les périls avaient cessé, la république était victorieuse, on
+n'égorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait
+contractée du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut obligé de
+construire pour résister à des ennemis de toute espèce commençait à n'être
+plus nécessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arrêter.
+Tout gouvernement doit avoir son excès, et ne périt que lorsqu'il a atteint
+cet excès. Le gouvernement révolutionnaire ne devait pas finir le jour même
+où les ennemis de la république seraient assez terrifiés; il devait aller
+au-delà, il devait s'exercer jusqu'à ce qu'il eût révolté tous les coeurs
+par son atrocité même. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi
+d'affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de
+mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort?
+
+Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donné,
+lorsque l'idée est établie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les
+sacrifiant on sauvera l'état, tout se dispose pour ce but affreux avec une
+singulière facilité. Chacun agit sans remords, sans répugnance; on
+s'habitue à cela comme le juge à envoyer des coupables au supplice, le
+médecin à voir des êtres souffrans sous son instrument, le général à
+ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage
+suivant ses nouvelles oeuvres; on sait même le rendre gai, on trouve des
+mots piquans pour exprimer des idées sanguinaires. Chacun marche, entraîné,
+étourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient
+doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la même facilité de mort
+et de destruction.
+
+Le comité avait donné le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier
+l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des prétextes pour
+immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la
+plupart d'entre eux étaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient
+jamais donné à l'état aucun signe de vie? On imagina que, plongés dans les
+prisons, ils devaient songer à en sortir, que leur nombre devait leur
+inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idée de s'en servir
+pour se sauver. La prétendue conspiration de Dillon fut le germe de cette
+idée, qu'on développa d'une manière atroce. On se servit de quelques
+misérables qui étaient détenus, et qui consentirent à jouer le rôle infâme
+de délateurs. Ils désignèrent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,
+disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura
+quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons
+d'arrêt, et ils dénoncèrent dans chacune cent ou deux cents individus comme
+complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'évasion faite à
+la Force ne servit qu'à autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on
+commença à envoyer des centaines de malheureux au tribunal révolutionnaire.
+On les acheminait des diverses prisons à la Conciergerie, pour aller de là
+au tribunal et à l'échafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on
+traduisit les cent soixante désignés au Luxembourg. Ils tremblaient en
+entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils
+voyaient de plus probable, c'était la mort qu'on leur réservait. L'affreux
+Fouquier, depuis qu'il était nanti de la loi du 22, avait opéré de grands
+changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sièges des avocats, et du
+banc des accusés qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait
+construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante
+accusés à la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son
+ardeur jusqu'à une espèce d'extravagance, il avait fait élever l'échafaud
+dans la salle même du tribunal, et il se proposait de faire juger en une
+même séance les cent soixante accusés du Luxembourg.
+
+Le comité de salut public, en apprenant l'espèce de délire de son
+accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever
+l'échafaud de la salle où il était dressé, et lui défendit de traduire plus
+de soixante individus à la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois
+dans un transport de colère, _démoraliser le supplice?_ Il faut cependant
+remarquer que Fouquier a prétendu le contraire, et soutenu que c'était lui
+qui avait demandé le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant
+tout prouve que c'est le comité qui fut moins extravagant que son ministre,
+et qui réprima son délire. Il fallut renouveler une seconde fois à
+Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.
+
+Les cent soixante furent partagés en trois troupes, jugés et exécutés en
+trois jours. La procédure était devenue aussi expéditive et aussi affreuse
+que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2
+et 3 septembre. Les charrettes, commandées pour tous les jours, attendaient
+dès le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accusés pouvaient
+les voir en montant au tribunal. Le président Dumas, siégeant comme un
+furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accusés leur
+nom seulement, et y ajoutait à peine une question fort générale. Dans
+l'interrogatoire des cent soixante, le président dit à l'un d'eux, Dorival:
+Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez
+cette réponse, mais elle ne réussira pas. A un autre. Il s'adresse au nommé
+Champigny: N'êtes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guédreville:
+Êtes-vous prêtre?--Oui, mais j'ai prêté le serment.--Vous n'avez plus la
+parole. A un autre. Au nommé Ménil: N'étiez-vous pas domestique de
+l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nommé Vély: N'étiez-vous pas
+architecte de Madame?--Oui, mais j'ai été disgracié en 1788.--A un autre. A
+Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-père au Luxembourg?--Oui.--A un
+autre. A Durfort: N'étiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai été
+licencié en 1789.--A un autre.
+
+C'est ainsi que s'instruisait le procès de ces malheureux. La loi portait
+qu'on ne serait dispensé de faire entendre des témoins que lorsqu'il y
+aurait des preuves matérielles ou morales; néanmoins on n'en faisait jamais
+appeler, prétendant toujours qu'il existait des preuves de cette espèce.
+Les jurés ne se donnaient pas même la peine de rentrer dans la salle du
+conseil. Ils opinaient à l'audience même, et le jugement était aussitôt
+prononcé. Les accusés avaient eu à peine le temps de se lever et d'énoncer
+leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'était pas sur la liste
+des accusés, et qui dit au tribunal: «Je ne suis pas accusé, mon nom n'est
+pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite.» Il
+le donna, et fut envoyé à la mort comme les autres. La plus grande
+négligence régnait dans cette espèce d'administration barbare. Souvent on
+omettait, par l'effet de la grande précipitation, de signifier les actes
+d'accusation, et on les donnait aux accusés à l'audience même. On
+commettait les plus étranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,
+entend prononcer à côté de son nom les prénoms de son fils; il se garde de
+réclamer, et il est envoyé à la mort. Quelque temps après, le fils est jugé
+à son tour; et il se trouve qu'il aurait dû ne plus exister, car un
+individu ayant tous ses noms avait été exécuté: c'était son père. Il n'en
+périt pas moins. Plus d'une fois on appela des détenus qui avaient déjà été
+exécutés depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation
+tout prêts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la désignation des individus.
+On faisait de même pour les jugemens[1]. L'imprimerie était à côté de la
+salle même du tribunal; les planches étaient toutes prêtes, le titre, les
+motifs étaient tout composés; il n'y avait que les noms à y ajouter; on les
+transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers
+d'exemplaires étaient tirés, et allaient répandre la douleur dans les
+familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient
+vendre le bulletin du tribunal sous les fenêtres des prisonniers, en
+criant: _Voici ceux qui ont gagné à la loterie de la sainte guillotine!_
+Les accusés étaient exécutés au sortir de l'audience, ou tout au plus le
+lendemain, si la journée était trop avancée.
+
+[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNÉS.]
+
+Les têtes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou
+soixante chaque jour. _Ça va bien_, disait Fouquier, _les têtes tombent
+comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ça aille mieux encore la
+décade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour
+cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se
+chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames étaient devenus la
+terreur des prisons. Enfermés comme suspects, on ne savait pas au juste
+quels étaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de désigner les victimes;
+mais on s'en doutait à leur insolence, aux préférences qu'ils obtenaient
+des geôliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens
+de la police. Souvent ils laissaient connaître leur importance pour en
+trafiquer. Ils étaient caressés, implorés par les prisonniers tremblans;
+ils recevaient même des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.
+Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait
+tenu un propos aristocrate; de celui-là, qu'il avait bu un jour où l'on
+annonçait une défaite des armées; et leur seule désignation équivalait à un
+arrêt de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes
+d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et
+les traduire à la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geôliers
+_le journal du soir_. Quand ces infortunés entendaient le roulement des
+tombereaux qui venaient les chercher, ils étaient dans une anxiété aussi
+cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les
+grilles pour écouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la
+bouche des huissiers. Quand ils avaient été nommés, ils embrassaient leurs
+compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait
+les séparations les plus douloureuses: c'était un père qui se détachait de
+ses enfans, un époux de son épouse. Ceux qui survivaient étaient aussi
+malheureux que ceux que l'on conduisait à la caverne de Fouquier-Tinville;
+ils rentraient en attendant d'être promptement réunis à leurs proches.
+Quand ce funeste appel était achevé, les prisons respiraient, mais jusqu'au
+lendemain seulement. Alors les angoisses recommençaient de nouveau, et le
+funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.
+
+[Note 7: Voyez pour tous ces détails le long procès de Fouquier-Tinville.]
+
+Cependant la pitié publique commençait à éclater d'une manière inquiétante
+pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honoré, où passaient
+tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les
+victimes de ces témoignages de douleur, on transporta l'échafaud à la
+barrière du Trône, et on ne rencontra pas moins de pitié dans ce quartier
+des ouvriers que dans les rues les mieux habitées de Paris. Le peuple, dans
+un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il
+égorge lui-même; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante
+malheureux, contre lesquels il n'est pas entraîné par la fureur, est un
+spectacle qui finit bientôt par l'émouvoir. Cependant cette pitié était
+silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus
+distingué avait succombé; la malheureuse soeur de Louis XVI avait été
+immolée à son tour; des rangs élevés on descendait déjà aux derniers rangs
+de la société. Nous voyons sur les listes du tribunal révolutionnaire à
+cette époque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des
+bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers même, condamnés
+pour sentimens et propos réputés contre-révolutionnaires. Pour donner enfin
+une idée du nombre des exécutions de cette époque, il suffira de dire que
+du mois de mars 1793, époque où le tribunal entra en exercice, jusqu'au
+mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamné cinq cent
+soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor
+(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui
+porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor, à mille huit
+cent soixante-deux.
+
+Cependant les exécuteurs n'étaient pas tranquilles. Dumas était troublé, et
+Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes
+toujours prêts à le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec
+Sénart, il s'effraie d'un bruit léger; c'était un individu qui passait tout
+près de lui.--«Si j'avais été seul, s'écria-t-il, il me serait arrivé
+quelque chose.»
+
+Dans les principales villes de France la terreur n'était pas moins grande
+qu'à Paris. Carrier avait été envoyé à Nantes pour y punir la Vendée.
+Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et violens qui, dans
+l'entraînement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté
+et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant à Nantes, qu'il fallait
+tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui
+mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre
+eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux
+rebelles, «Vous êtes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas
+votre métier, je vous ferai tous guillotiner;» et il commença par faire
+fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux
+qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire le sabre à la
+main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt
+cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
+autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un
+jour elles voulaient lui parler des subsistances, il répondit aux officiers
+municipaux que ce n'était pas son affaire, que le premier b---- qui lui
+parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et qu'il
+n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé ne croyait
+avoir d'autre mission que celle d'égorger.
+
+[Illustration: CARRIER À NANTES.]
+
+Il voulait punir à la fois et les Vendéens rebelles, et les Nantais
+fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins,
+après le siège de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
+échappé au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chassés par
+les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer
+dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de dix mille. Il
+avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les
+campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient
+les rapines à la cruauté. Carrier avait d'abord institué une commission
+révolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les
+Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner les Nantais
+suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité
+trop longue, et le supplice de la fusillade sujet à des inconvéniens. Ce
+supplice était lent; il était difficile d'enterrer les cadavres. Souvent
+ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air à tel point,
+qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes,
+suggéra une affreuse idée à Carrier: ce fut de se débarrasser des
+prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai,
+chargea une gabarre de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les
+déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen
+trouvé, il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la
+formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission: il
+les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
+cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur
+de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les
+malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des
+ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient dans des
+chaloupes, et des charpentiers placés dans des batelets, ouvraient les
+flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre
+ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se
+réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de
+délivrer la république de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes,
+mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles
+vendéennes s'étaient dispersées après la déroute de Savenay, une foule de
+Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont des
+louveteaux» dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitués à la
+république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart.
+
+La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
+soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de proie
+couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains[8].
+Les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage
+dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se
+joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce désastre,
+Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le moindre mouvement de
+pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui
+parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un
+détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait
+de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans
+extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La
+plupart étaient des Vendéens.
+
+[Note 8: Déposition d'un capitaine de vaisseau dans le procès de Carrier.]
+
+Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur fédéralisme. A Toulon, les
+représentans Fréron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans,
+et avaient puni sur eux un crime dont les véritables auteurs s'étaient
+sauvés sur les escadres étrangères. Maignet exerçait dans le département de
+Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyés de la
+convention. Il avait fait incendier le bourg de Bédouin, pour cause de
+révolte, et, à sa requête, le comité de salut public avait institué à
+Orange un tribunal révolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le
+Midi. Ce tribunal était organisé sur le modèle même du tribunal
+révolutionnaire de Paris, avec cette différence, qu'il n'y avait point de
+jurés, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des
+preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournées.
+A Lyon, les sanglantes exécutions ordonnées par Collot-d'Herbois avaient
+cessé. La commission révolutionnaire venait de rendre compte de ses
+travaux, et avait fourni le nombre des acquittés et des condamnés. Mille
+six cent quatre-vingt-quatre individus avaient été guillotinés, fusillés ou
+mitraillés. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient été mis en liberté,
+par la _justice de la commission_.
+
+Le Nord avait aussi son proconsul. C'était Joseph Lebon. Il avait été
+prêtre, et avouait lui-même que dans sa jeunesse il aurait poussé le
+fanatisme religieux jusqu'à tuer son père et sa mère, si on le lui avait
+ordonné. C'était un véritable aliéné, moins féroce peut-être que Carrier,
+mais encore plus frappé de folie. A ses paroles, à sa conduite, on voyait
+que sa tête était égarée. Il avait fixé sa principale résidence à Arras. Il
+avait institué un tribunal avec l'autorisation du comité de salut public,
+et parcourait les départemens du Nord, suivi de ses juges et d'une
+guillotine. Il avait visité Saint-Pol, Saint-Omer, Béthune, Bapaume, Aire,
+etc., et avait laissé partout des traces sanglantes. Les Autrichiens
+s'étant approchés de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les
+aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons cachées avec
+l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya à l'échafaud une
+multitude de malheureux, et prétendit avoir sauvé Cambray par sa fermeté.
+Quand Lebon avait fini ses tournées, c'est à Arras qu'il revenait. Là, il
+se livrait aux plus dégoûtantes orgies, avec ses juges et divers membres
+des clubs. Le bourreau était admis à sa table, et y était traité avec la
+plus grande considération. Lebon assistait aux exécutions, placé sur un
+balcon; de là il parlait au peuple, et faisait jouer la _ça ira_ pendant
+que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une
+victoire, il courut à son balcon, et fit suspendre l'exécution, afin que
+les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des
+succès de la république.
+
+Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il était accusable, même
+devant le comité de salut public. Des habitans d'Arras s'étaient réfugiés à
+Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir auprès de leur
+concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns
+l'avaient connu, et même obligé dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient
+parvenir à le voir. Le député Guffroy, qui était d'Arras, et qui avait un
+grand courage, se donna beaucoup de mouvement auprès des comités pour
+appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut même la noble
+audace de faire à la convention une dénonciation expresse. Le comité de
+salut public en prit connaissance, et ne put s'empêcher de mander Lebon.
+Cependant, comme le comité ne voulait pas désavouer ses agens, ni avoir
+l'air de convenir qu'on pût être trop sévère envers les aristocrates, il
+renvoya Lebon à Arras, et employa en lui écrivant les expressions
+suivantes. «Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec
+la dignité qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie.»
+Les réclamations élevées contre Lebon par Guffroy, dans la convention,
+exigeaient un rapport du comité. Barrère en fut chargé. «Toutes les
+réclamations contre les représentans, dit-il, doivent être jugées par le
+comité, pour éviter des débats qui troubleraient le gouvernement et la
+convention. C'est ce que nous avons fait ici, à l'égard de Lebon; nous
+avons recherché les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le
+résultat est-il utile à la révolution? profite-t-il à la liberté? les
+plaintes sont-elles récriminatoires, ou ne sont-elles que les cris
+vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comité a vu dans cette
+affaire. Des formes un peu acerbes ont été employées; mais ces formes ont
+détruit les pièges de l'aristocratie. Le comité a pu sans doute les
+improuver; mais Lebon a complètement battu les aristocrates et sauvé
+Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis à la haine d'un républicain
+contre l'aristocratie! de combien de sentimens généreux un patriote ne
+trouve-t-il pas à couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la
+poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la révolution qu'avec
+respect, des mesures révolutionnaires qu'avec égard. _La liberté est une
+vierge dont il est coupable de soulever le voile_.»
+
+De tout cela il résulta que Lebon fut autorisé à continuer, et que Guffroy
+fut rangé parmi les censeurs importuns du gouvernement révolutionnaire, et
+exposé à partager leurs périls. Il était évident que le comité tout entier
+voulait le régime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud,
+Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient être divisés entre eux
+sur leurs prérogatives, sur le nombre et le choix de leurs collègues à
+sacrifier; mais ils étaient d'accord sur le système d'exterminer tous ceux
+qui faisaient obstacle à la révolution. Ils ne voulaient pas que ce système
+fût appliqué avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils
+voulaient qu'à l'exemple de ce qui se faisait à Paris, on se délivrât d'une
+manière prompte, sûre, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils
+croyaient conjurés contre la république. Tout en blâmant certaines cruautés
+folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais désavouer
+ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait à Arras, à Nantes, mais
+ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaître un tort à leur
+gouvernement. Entraînés dans cette affreuse carrière, ils avançaient
+aveuglément, et ne sachant où ils allaient aboutir. Telle est la triste
+condition de l'homme engagé dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arrêter.
+Dès qu'il commence à concevoir un doute sur la nature de ses actions, dès
+qu'il peut entrevoir qu'il s'égare, au lieu de rétrograder, il se précipite
+en avant, comme pour s'étourdir, comme pour écarter les lueurs qui
+l'assiègent. Pour s'arrêter, il faudrait qu'il se calmât, qu'il s'examinât,
+et qu'il portât sur lui-même un jugement effrayant dont aucun homme n'a le
+courage.
+
+Il n'y avait qu'un soulèvement général qui pût arrêter les auteurs de cet
+affreux système. Dans ce soulèvement devaient entrer, et les membres des
+comités, jaloux du pouvoir suprême, et les montagnards menacés, et la
+convention indignée, et tous les coeurs révoltés de cette horrible effusion
+de sang. Mais, pour arriver à cette alliance de la jalousie, de la crainte,
+de l'indignation, il fallait que la jalousie fît des progrès dans les
+comités, que la crainte devînt extrême à la Montagne, que l'indignation
+rendît le courage à la convention et au public. Il fallait qu'une occasion
+fît éclater tous ces sentimens[1] à la fois; il fallait que les oppresseurs
+portassent les premiers coups, pour qu'on osât les leur rendre.
+
+L'opinion était disposée, et le moment arrivait où un mouvement au nom de
+l'humanité contre la violence révolutionnaire était possible. La république
+étant victorieuse, et ses ennemis terrifiés, on allait passer de la crainte
+et de la fureur à la confiance et à la pitié. C'était la première fois,
+dans la révolution, qu'un tel événement devenait possible. Quand les
+girondins, quand les dantonistes périrent, il n'était pas temps encore
+d'invoquer l'humanité. Le gouvernement révolutionnaire n'avait encore perdu
+alors ni son utilité ni son crédit.
+
+En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
+dans les coeurs. Robespierre avait entièrement cessé de paraître au comité
+de salut public. Il espérait discréditer le gouvernement de ses collègues,
+en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, où
+Billaud et Collot n'osaient plus paraître, et où il était tous les jours
+plus adoré. Il commençait à y faire des ouvertures sur les divisions
+intestines des comités. «Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
+sourde qui s'est formée des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
+attaquait les comités en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
+quelques membres en particulier, pour parvenir à briser le faisceau.
+Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
+se croit assez forte pour calomnier le tribunal révolutionnaire, et le
+décret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient à tout
+le gouvernement à un seul individu; elle ose dire que le tribunal
+révolutionnaire a été institué pour égorger la convention nationale, et
+malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru à ses
+calomnies, on les a répandues avec affectation; on a parlé de dictateur, on
+l'a nommé; c'est moi qu'on a désigné, et vous frémiriez _si je vous disais
+en quel lieu_. La vérité est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
+ne me décourageront pas sans doute, mais elles me laissent indécis sur la
+conduite que j'ai à tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
+j'invoque pour le salut de la république les vertus de la convention, les
+vertus des comités, les vertus des bons citoyens, et les vôtres enfin, qui
+ont été si souvent utiles à la patrie.»
+
+On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commençait à dénoncer
+les comités, et à rattacher exclusivement à lui les jacobins. On le payait
+de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le système
+révolutionnaire lui étant imputé à lui seul, il était naturel que toutes
+les autorités révolutionnaires lui fussent attachées et embrassassent sa
+cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
+unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
+jurés du tribunal révolutionnaire. Cette réunion formait une force assez
+considérable, et, avec plus de résolution et d'énergie, Robespierre aurait
+pu devenir très redoutable. Par les jacobins, il possédait une masse
+turbulente, qui jusqu'ici avait représenté et dominé l'opinion; par la
+commune, il dominait l'autorité locale, qui avait pris l'initiative de
+toutes les insurrections, et surtout la force armée de Paris. Le maire
+Pache, le commandant Henriot, sauvés par lui lorsqu'on allait les adjoindre
+à Chaumette, lui étaient dévoués entièrement. Billaud et Collot avaient
+profité, il est vrai, de son absence du comité pour enfermer Pache; mais le
+nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui étaient tout aussi
+attachés; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez à ces personnages
+le président du tribunal Dumas, le vice-président Coffinhal, et tous les
+autres juges et jurés, et on aura une idée des moyens que Robespierre avait
+dans Paris. Si les comités et la convention ne lui obéissaient pas, il
+n'avait qu'à se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
+ce mouvement à la commune, faire déclarer par l'autorité municipale que le
+peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
+et envoyer Henriot demander à la convention cinquante ou soixante députés.
+Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, étaient ensuite à ses ordres, pour
+égorger les députés qu'Henriot aurait obtenus à main armée. Tous les moyens
+enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sûr que le premier, étaient dans ses
+mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
+d'en donner le signal. Henriot offrait encore le déploiement de ses
+colonnes, et promettait d'être plus énergique qu'au 2 juin. Robespierre,
+qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
+beaucoup par elle, voulait attendre. Il espérait dépopulariser les comités
+par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
+ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement à la
+convention. Il continuait, malgré son espèce d'abdication, de diriger le
+tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
+institué. Il surveillait par là ses adversaires, et s'instruisait de toutes
+leurs démarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
+qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
+campagne, chez une famille qui lui était dévouée, à Maisons-Alfort, à trois
+lieues de Paris. Là, tous ses partisans l'accompagnaient; là, se rendaient
+Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
+aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
+renversant les personnes qui étaient devant eux, et répandant par leur
+présence la terreur dans le pays. Les hôtes, les amis de Robespierre
+faisaient soupçonner par leur indiscrétion beaucoup plus de projets qu'il
+n'en méditait, et qu'il n'avait le courage d'en préparer. A Paris, il était
+toujours entouré des mêmes personnages; il était suivi de loin en loin par
+quelques jacobins ou jurés du tribunal, gens dévoués, portant des bâtons et
+des armes secrètes, et prêts à courir à son secours au premier danger. On
+les nommait ses gardes-du-corps.
+
+De leur côté, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, s'emparaient du
+maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
+s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Côte-d'Or). Un intérêt
+commun rapprochait d'eux le comité de sûreté générale; du reste, ils
+gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient à diminuer peu à peu
+la puissance de leur adversaire, en réduisant la force armée de Paris. Il
+existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
+quarante-huit sections, parfaitement organisées, et ayant fait preuve dans
+toutes les circonstances de l'esprit le plus révolutionnaire. Toujours
+elles s'étaient rangées pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 août
+jusqu'au 31 mai. Un décret ordonnait d'en laisser la moitié au moins dans
+Paris, mais permettait de déplacer le reste. Billaud et Collot ordonnèrent
+au chef de la commission du mouvement des armées, de les acheminer
+successivement vers la frontière. Dans toutes leurs opérations, ils se
+cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'étant pas retiré comme
+Robespierre, les observait soigneusement, et leur était incommode. Pendant
+que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
+rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrère allait à Passy avec
+les principaux membres du comité de sûreté générale, avec le vieux Vadier,
+avec Vouland et Amar. Ils se réunissaient chez Dupin, ancien
+fermier-général, fameux dans l'ancien régime par sa cuisine, et dans la
+révolution par le rapport qui envoya les fermiers-généraux à la mort. Là,
+ils se livraient à tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrère
+exerçait son esprit contre le pontife de l'Être suprême, le premier
+prophète, le fils chéri de la mère de Dieu. Après s'être égayés, ils
+sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir à Paris, au milieu du
+sang et des rivalités.
+
+De leur côté, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menacés se
+voyaient secrètement, et tâchaient de s'entendre. La femme généreuse qui, à
+Bordeaux, s'était attachée à Tallien, et lui avait arraché une foule de
+victimes, l'excitait du fond de sa prison à frapper le tyran. A Tallien,
+Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Fréron, Monestier,
+s'étaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crancé, compromis
+au siège de Lyon et détesté par Couthon; Fouché (de Nantes), qui était
+brouillé avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'être pas conduit
+à Lyon d'une manière assez patriotique. Tallien et Lecointre étaient les
+plus audacieux et les plus impatiens. Fouché était surtout fort redouté par
+son habileté à nouer et à conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
+déchaînèrent le plus violemment les triumvirs.
+
+A propos d'une pétition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
+plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
+toute l'histoire de cette malheureuse cité. Couthon dénonça Dubois-Crancé,
+comme il l'avait déjà fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
+laissé échapper Précy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
+Robespierre accusa Fouché, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
+le patriote Gaillard à se donner la mort. Il fit décider que Fouché serait
+appelé devant la société pour y justifier sa conduite. C'étaient moins les
+menées de Fouché à Lyon, que ses menées à Paris, que Robespierre redoutait
+et voulait punir. Fouché, qui sentait le péril, adressa une lettre évasive
+aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'à ce que le
+comité auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
+pièces à l'appui, eût prononcé une sentence. «Il est étonnant, s'écria
+Robespierre, que Fouché implore aujourd'hui le secours de la convention
+contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
+craint-il que sa triste figure ne révèle le crime? craint-il que six mille
+regards fixés sur lui ne découvrent son ame dans ses yeux, et qu'en dépit
+de la nature qui les a cachés, on n'y lise ses pensées? La conduite de
+Fouché est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
+dans votre sein; il faut l'en exclure.» Fouché fut aussitôt exclu, comme
+venait de l'être Dubois-Crancé. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
+fortement contre les montagnards menacés, et de tous côtés l'horizon se
+chargeait de nuages.
+
+Au milieu de cette tourmente, les membres des comités qui craignaient
+Robespierre auraient mieux aimé s'expliquer, et concilier leur ambition,
+que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mandé son jeune
+collègue Saint-Just, et celui-ci était revenu aussitôt de l'armée. On
+proposa de se réunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
+beaucoup prier avant de consentir à une entrevue; il y consentit enfin, et
+les deux comités s'assemblèrent; on se plaignit réciproquement avec
+beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-même avec son orgueil
+accoutumé, dénonça des conciliabules secrets, parla de députés
+conspirateurs à punir, blâma toutes les opérations du gouvernement, et
+trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
+Robespierre, en fit un éloge magnifique, et dit ensuite que le dernier
+espoir de l'étranger était de diviser le gouvernement. Il raconta ce
+qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
+suivant cet officier, qu'un parti plus modéré abattît le gouvernement
+révolutionnaire, et fît prévaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
+sur ce fait, pour faire sentir davantage la nécessité de se concilier et de
+marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre étaient bien de cet avis,
+et ils consentirent à s'entendre pour rester maîtres de l'état; mais pour
+s'entendre il fallait consentir à tout ce que voulait Robespierre, et de
+pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comité de
+sûreté générale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlevé leurs
+fonctions; Élie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'à dire que Couthon,
+Saint-Just et Robespierre formaient un comité dans les comités, et osa même
+prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
+concessions réciproques. Robespierre consentit à borner son bureau de
+police générale à la surveillance des agens du comité de salut public; et
+en retour, ses adversaires consentirent à charger Saint-Just de faire un
+rapport à la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
+rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
+qui avaient régné entre les comités, mais on devait parler des commotions
+que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
+fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
+Collot insinuèrent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Être suprême,
+car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
+Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit à Robespierre
+qu'il n'avait jamais été son ennemi, et on se sépara sans s'être
+véritablement réconciliés, mais en paraissant un peu moins divisés
+qu'auparavant. Une pareille réconciliation ne pouvait rien avoir de réel,
+car les ambitions restaient les mêmes; elle ressemblait à ces essais de
+transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle était
+un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait à toutes les réconciliations
+proposées entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
+les jacobins, entre Danton et Robespierre.
+
+Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comités, elle
+effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
+de la paix, et ils s'efforcèrent de savoir quelles étaient les conditions
+du traité. Les membres du comité de sûreté générale s'empressèrent de
+dissiper leurs craintes. Élie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
+les meilleurs du comité, les tranquillisèrent, et leur dirent qu'aucun
+sacrifice n'avait été convenu. Le fait était vrai, et c'était une des
+raisons qui empêchaient la réconciliation de pouvoir être entière.
+Néanmoins Barrère, qui tenait beaucoup à ce qu'on fût d'accord, ne manqua
+pas de répéter dans ses rapports journaliers que les membres du
+gouvernement étaient parfaitement unis, qu'ils avaient été injustement
+accusés de ne pas l'être, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, à
+rendre la république partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
+les reproches élevés contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
+comme des calomnies coupables et dirigées également contre les deux
+comités. «Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
+font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
+infusés dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
+mécontentemens factices se préparent, et le gouvernement est sans cesse
+vexé, entravé dans ses opérations, tourmenté dans ses mouvemens, calomnié
+dans ses pensées, et menacé dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
+fait?» Ici Barrère ajoutait l'énumération accoutumée des travaux et des
+services du gouvernement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+
+OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
+FORMATION DE L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
+BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
+TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITÉS. JOURNÉES DES 8 ET 9
+THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
+LA RÉVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.
+
+Pendant que Barrère faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
+comités, Saint-Just, malgré le rapport qu'il avait à faire, était retourné
+à l'armée, où se passaient de grands événemens. Les mouvemens commencés sur
+les deux ailes s'étaient continués. Pichegru avait poursuivi ses opérations
+sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commencé les siennes sur la Sambre.
+Profitant de l'attitude défensive que Cobourg avait prise à Tournay, depuis
+les batailles de Turcoing et de Pont-à-Chin, Pichegru projetait de battre
+Clerfayt isolément. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'à Thielt, et il
+résolut de commencer le siège d'Ypres, dans le double but d'attirer
+Clerfayt à lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
+l'établissement des Français dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
+renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siège
+d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
+positions respectives pour aller au secours de la place menacée. Pichegru,
+pour empêcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
+Lille, et exécuter une démonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
+retenu à Tournay; en même temps il se porta en avant, et courut à Clerfayt,
+qui s'avançait vers Rousselaer et Hooglède. Ses mouvemens prompts et bien
+conçus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolément.
+Par malheur, une division s'était trompée de route; Clerfayt eut le temps
+de se reporter à son camp de Thielt, après une perte légère. Mais trois
+jours après, le 25 prairial (13 juin), renforcé par le détachement qu'il
+attendait, il se déploya à l'improviste en face de nos colonnes avec trente
+mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
+de droite, attaquée avec une grande impétuosité, se débanda, et laissa la
+division de gauche découverte sur le plateau d'Hooglède. Macdonald
+commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
+attaques réitérées de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
+exposée; par cette courageuse résistance, il donna à la brigade Devinthier
+le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt à se retirer avec
+une perte considérable. C'était la cinquième fois que Clerfayt, mal
+secondé, était battu par notre armée du Nord. Cette action, si honorable
+pour la division Macdonald, décida la reddition de la place assiégée.
+Quatre jours après, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
+une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
+porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'était
+plus temps. Les événemens qui se passaient sur la Sambre l'obligèrent alors
+à se diriger vers le côté opposé du théâtre de la guerre. Il laissa le duc
+d'York sur l'Escaut, Clerfayt à Thielt, et marcha avec toutes les troupes
+autrichiennes vers Charleroi. C'était une véritable séparation entre les
+puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
+d'accord, et dont les intérêts très différens éclataient ici d'une manière
+très visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
+maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacées.
+Cette séparation n'augmenta pas peu leur mésintelligence. L'empereur
+d'Autriche s'était retiré à Vienne, dégoûté de cette guerre sans succès; et
+Mack, voyant ses plans renversés, avait de nouveau quitté l'état-major
+autrichien.
+
+Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle à Charleroi, au moment où les
+Français, repoussés pour la troisième fois, repassaient la Sambre en
+désordre. Après avoir donné quelques jours de répit aux troupes, dont les
+unes étaient abattues de leurs défaites, et les autres de leur marche
+rapide, on fit quelque changement à leur organisation. On composa des
+divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivées de la
+Moselle, une seule armée, qui s'appela armée de Sambre-et-Meuse; elle
+s'élevait à soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
+de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandée par Schérer, fut
+laissée pour garder la Sambre, de Thuin à Maubeuge.
+
+Jourdan résolut aussitôt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
+division Hatry fut chargée d'attaquer la place, et le gros de l'armée fut
+disposé tout autour, pour protéger le siège. Charleroi est sur la Sambre.
+Au-delà de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
+demi-cercle dont les extrémités s'appuient à la Sambre. Ces positions sont
+peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles décrivent est de dix
+lieues d'étendue, parce qu'elles sont peu liées entre elles, et qu'elles
+ont une rivière à dos. Kléber avec la gauche s'étendait depuis la Sambre
+jusqu'à Orchies et Traségnies, et faisait garder le ruisseau du Piéton, qui
+traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
+Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avançait entre Hépignies et Wagné;
+Lefèvre tenait Wagné, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
+s'étendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne à la
+Sambre. Jourdan, sentant le désavantage de ces positions, ne voulait pas y
+rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
+l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
+s'était point encore porté sur ce point; il était à Tournay, assistant à la
+défaite de Clerfayt et à la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoyé vers
+Charleroi, commandait l'armée des coalisés. Il résolut de son côté de
+prévenir l'attaque dont il était menacé, et dès le 28 au matin, ses troupes
+déployées obligèrent les Français à recevoir le combat sur le terrain
+qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposées contre notre droite et notre
+centre, avaient déjà pénétré dans le bois de Campinaire, où était Marceau,
+avaient enlevé Fleurus à Lefèvre, Hépignies à Championnet, et allaient
+replier Morlot de Pont-à-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
+accourant à propos avec une réserve de cavalerie, arrêta la quatrième
+colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
+positions, et rétablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
+fait les mêmes progrès vers Traségnies. Mais Kléber, par les dispositions
+les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Traségnies; puis,
+saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-delà
+du Piéton, et se mit à le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'était
+soutenu jusque-là avec avantage, la victoire allait même se déclarer pour
+les Français, lorsque le prince d'Orange, réunissant ses deux premières
+colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrême droite des
+Français à la Sambre, menaça leurs communications. Alors la droite et le
+centre durent se retirer. Kléber, renonçant à sa marche victorieuse,
+protégea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
+la première affaire du 28 (16 juin). C'était la quatrième fois que les
+Français étaient obligés de repasser la Sambre; mais cette fois c'était
+d'une manière bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
+découragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours après, reprit
+ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
+bombardement avec une extrême vigueur.
+
+Cobourg, averti des nouvelles opérations de Jourdan, s'approchait enfin de
+la Sambre. Il importait aux Français d'avoir pris Charleroi avant que les
+renforts attendus par l'armée autrichienne fussent arrivés. L'ingénieur
+Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
+place furent éteints, et que tout fut préparé pour l'assaut. Le 7 messidor
+(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
+parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
+d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
+chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
+la place le soir même, au moment où Cobourg arrivait en vue des lignes
+françaises. La reddition de Charleroi resta ignorée des ennemis. La
+possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
+dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivière à dos. La
+division Hatry, devenue libre, fut portée à Ransart pour renforcer le
+centre, et tout se prépara pour une action décisive, le lendemain 8
+messidor (27 juin).
+
+Nos positions étaient les mêmes que le 28 prairial (16 juin). Kléber
+commandait à la gauche, à partir de la Sambre jusqu'à Traségnies. Morlot,
+Championnet, Lefèvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
+s'étendaient depuis Gosselies jusqu'à la Sambre. Des retranchemens avaient
+été faits à Hépignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
+sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
+l'une de nos extrémités, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
+tous les passages de la Sambre.
+
+L'attaque commença le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le général
+Latour, qui étaient en face de Kléber, à la gauche, replièrent nos
+colonnes, les poussèrent à travers le bois de Monceaux, jusque sur les
+bords de la Sambre, à Marchienne-au-Pont. Kléber, qui heureusement était
+placé à la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitôt sur
+le point menacé, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
+Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
+Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi était
+aux Français, commençaient à montrer de l'hésitation; Kléber en profite,
+les fait charger avec vigueur, et les oblige à s'éloigner de
+Marchienne-au-Pont. Tandis que Kléber sauvait l'une de nos extrémités,
+Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
+Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'était long-temps mesuré
+avec le général Kwasdanowich, et avait essayé plusieurs manoeuvres pour le
+tourner; il finit par l'être lui-même. Il se replia sur Gosselies, après
+les efforts les plus honorables. Championnet résistait avec la même
+vigueur, appuyé sur la redoute d'Hépignies; mais le corps de Kaunitz
+s'était avancé pour tourner la redoute, au moment même où un faux avis
+annonçait la retraite de Lefèvre, à droite; Championnet, trompé par cet
+avis, se retirait, et avait déjà abandonné la redoute, lorsque Jourdan,
+comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
+placée en réserve, fait reprendre Hépignies, et lance sa cavalerie dans la
+plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
+d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
+près de la Sambre, à Wagné et Lambusart. Beaulieu, remontant à la fois les
+deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrême droite, a
+repoussé la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hâte à
+travers les bois qui longent la Sambre, et passe même la rivière en
+désordre. Marceau alors réunit à lui quelques bataillons, et ne songeant
+plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
+mourir, plutôt que d'abandonner ce poste contigu à la Sambre, et appui
+indispensable de notre extrême droite. Lefèvre, qui était placé à Wagné,
+Hépignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagné, et
+jette des troupes à Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
+devient alors le point décisif de la bataille. Beaulieu s'en aperçoit, et y
+dirige une troisième colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
+de sa réserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
+acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
+coups. Les blés et les baraques du camp s'enflamment, et bientôt on se bat
+au milieu d'un incendie. Enfin les républicains restent maîtres de
+Lambusart.
+
+Dans ce moment, les Français, d'abord repoussés, étaient parvenus à
+rétablir le combat sur tous les points: Kléber avait couvert la Sambre à la
+gauche; Morlot, replié à Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait
+repris Hépignies, et un combat furieux à Lambusart nous avait assuré cette
+position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la
+Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris déjà, c'est que Charleroi
+appartenait aux Français. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,
+ordonna la retraite générale.
+
+Telle fut cette bataille décisive, qui fut une des plus acharnées de la
+campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux
+armées d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille
+de Fleurus, quoique ce village y jouât un rôle fort secondaire, parce que
+le duc de Luxembourg avait déjà illustré ce nom sous Louis XIV. Quoique ses
+résultats sur le terrain fussent peu considérables, et qu'elle se bornât à
+une attaque repoussée, elle décidait la retraite des Autrichiens, et
+amenait par là des résultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas
+livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc
+d'York ou à Clerfayt, et ces deux généraux étaient occupés au Nord par
+Pichegru. D'ailleurs, menacés sur la Meuse, il devenait important pour eux
+de rétrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Dès ce
+moment, la retraite des coalisés devint générale, et ils résolurent de se
+concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.
+
+[Note 9: C'est à tort qu'on attribue à l'intérêt d'une faction le grand
+effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La
+faction Robespierre avait au contraire le plus grand intérêt à diminuer
+dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientôt. La
+bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est là ce
+qui fit alors sa réputation.]
+
+La campagne était évidemment décidée; mais une faute du comité de salut
+public empêcha d'obtenir des résultats aussi prompts et aussi décisifs que
+ceux qu'on avait lieu d'espérer. Pichegru avait formé un plan qui était la
+meilleure de toutes ses idées militaires. Le duc d'York était sur l'Escaut
+à la hauteur de Tournay; Clerfayt, très loin de là, à Thielt, dans la
+Flandre. Pichegru persistant dans son projet de détruire Clerfayt
+isolément, voulait passer l'Escaut à Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du
+duc d'York, et le battre encore une fois séparément. Il voulait ensuite,
+lorsque le duc d'York resté seul songerait à se réunir à Cobourg, le battre
+à son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derrière, ou se réunir à
+Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolément Clerfayt et le
+duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut
+contrarié par une fort sotte idée du comité de salut public. On avait
+persuadé à Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de
+débarquement dans l'île de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de
+favoriser ce projet, Carnot prescrivit à l'armée de Pichegru de longer les
+côtes de l'Océan, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il
+ordonna de plus à Jourdan de détacher seize mille hommes de son armée pour
+les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout était des plus mal conçus
+et des plus dangereux. Les généraux en démontrèrent l'absurdité à
+Saint-Just, et il ne fut pas exécuté; mais Pichegru n'en fut pas moins
+obligé de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,
+tandis que Moreau occupait Nieuport.
+
+Les mouvemens se continuèrent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,
+avec une partie de l'armée, faire les sièges de Nieuport et de l'Écluse, et
+s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avança ensuite vers
+Bruxelles. Jourdan y marchait de son côté. Nous n'eûmes plus à livrer que
+des combats d'arrière-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos
+avant-gardes entrèrent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours après,
+les deux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien
+n'était plus important que cet événement; cent cinquante mille Français,
+réunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les
+armées de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient à regagner,
+les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitôt les places de
+Condé, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalisés nous
+avaient prises; et la convention, prétendant que la délivrance du
+territoire donnait tous les droits, décréta que si les garnisons ne se
+rendaient pas de suite, elles seraient passées au fil de l'épée. Elle avait
+déjà rendu un autre décret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers
+anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats
+n'exécutèrent pas ce décret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les
+amena à un officier. «Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce
+que ce sont autant de coups de fusils de moins à recevoir, répondit le
+sergent.--Oui, répliqua l'officier; mais les représentans vont nous obliger
+de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les
+fusillerons; envoyez-les aux représentans, et puis, s'ils sont des
+barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ça leur plaît.»
+
+Ainsi nos armées agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop
+fort, s'étaient partagées en deux ailes, et avaient marché, l'une sur la
+Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt à
+Moucroën et à Courtray, puis Cobourg et le duc d'York à Turcoing, et enfin
+Clerfayt encore à Hooglède. Après plusieurs passages de la Sambre toujours
+infructueux, Jourdan, amené par une heureuse idée de Carnot sur la Sambre,
+avait décidé le succès de notre aile droite à Fleurus. Dès cet instant,
+débordés sur les deux ailes, les coalisés nous avaient abandonné les
+Pays-Bas. Tel était le résultat de la campagne. De toutes parts on
+célébrait nos étonnans succès. La victoire de Fleurus, l'occupation de
+Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles,
+la réunion enfin de nos armées dans cette capitale, étaient vantées comme
+des prodiges. Ces succès ne réjouissaient pas Robespierre, qui voyait
+grandir la réputation du comité, et surtout celle de Carnot, auquel, il
+faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne.
+Tout ce que les comités faisaient de bien ou gagnaient de gloire en
+l'absence de Robespierre devait s'élever contre lui, et faire sa propre
+condamnation. Une défaite, au contraire, eût ranimé à son profit les
+fureurs révolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comités d'inertie
+ou de trahison, aurait justifié sa retraite depuis quatre décades, aurait
+donné une haute idée de sa prévoyance, et porté sa puissance au comble. Il
+s'était donc mis dans la plus triste des positions, celle de désirer des
+défaites; et tout prouve qu'il les désirait. Il ne lui convenait ni de le
+dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgré lui, on l'entrevoyait dans
+ses discours; il s'efforçait, en parlant aux jacobins, de diminuer
+l'enthousiasme qu'inspiraient les succès de la république; il insinuait que
+les coalisés se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant
+Dumouriez, mais pour revenir bientôt; qu'en s'éloignant momentanément de
+nos frontières, ils voulaient nous livrer aux passions que développe la
+prospérité. Il ajoutait du reste «que la victoire sur les armées ennemies
+n'était pas celle après laquelle on devait le plus aspirer. La véritable
+victoire, disait-il, est celle que les amis de la liberté remportent sur
+les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix,
+la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustrée pour avoir abattu
+des tyrans ou enchaîné des peuples. Ce fut le sort des Romains et de
+quelques autres nations: notre destinée, beaucoup plus sublime, est de
+fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.»
+(Séance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.)
+
+Robespierre était absent du comité depuis les derniers jours de prairial.
+On était aux premiers de thermidor. Il y avait près de quarante jours qu'il
+s'était séparé de ses collègues; il était temps de prendre une résolution.
+Ses affidés disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les
+Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas,
+pour les moyens violens, le même goût qu'eux, et il ne devait pas partager
+leur impatience brutale. Habitué à tout faire par la parole, et respectant
+davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il
+dénoncerait les comités, et demanderait leur renouvellement. S'il
+réussissait par cette voie de douceur, il était maître absolu, sans danger,
+et sans soulèvement. S'il ne réussissait pas, ce moyen pacifique n'excluait
+pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai
+avait été précédé de discours réitérés, de sommations respectueuses, et ce
+n'était qu'après avoir demandé, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger.
+Il résolut donc d'employer les mêmes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord
+présenter une pétition par les jacobins, de prononcer après un grand
+discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces
+moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force
+armée de Paris. Mais il espérait du reste n'être pas réduit à renouveler la
+scène du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de
+respect envers la convention, pour le désirer.
+
+Depuis quelque temps il travaillait à un discours volumineux, où il
+s'attachait à dévoiler les abus du gouvernement, et à rejeter tous les maux
+qu'on lui imputait sur ses collègues. Il écrivit à Saint-Just de revenir de
+l'armée; il retint son frère qui aurait dû partir pour la frontière
+d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour
+l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extrêmes, divers
+incidens vinrent augmenter l'agitation générale. Un nommé Magenthies fit
+une pétition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se
+permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononcé.
+Enfin, un comité révolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques
+ouvriers qui s'étaient enivrés. Ces deux faits donnaient lieu à beaucoup de
+propos contre Robespierre; on disait que son Être suprême allait devenir
+plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientôt l'inquisition
+rétablie pour le déisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se
+hâta de dénoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate payé par
+l'étranger pour déconsidérer les croyances adoptées par la convention; il
+le fit même livrer au tribunal révolutionnaire. Usant enfin de son bureau
+de police, il fit arrêter tous les membres du comité révolutionnaire de
+l'Indivisibilité.
+
+L'événement approchait, et il paraît que les membres du comité de salut
+public, Barrère surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable
+collègue; mais il était devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre
+avec lui. Barrère, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en
+se jetant sur un siège: «Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande
+Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis,
+Barras, Fréron, Legendre, Monestier, Dubois-Crancé, Fouché, Cambon, et
+toute la _séquelle dantoniste_, à la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais
+Léonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir.» On voit
+que Robespierre exigeait même le sacrifice de quelques membres du comité de
+sûreté générale, et dès lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait
+rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires
+de Robespierre n'aurait osé prendre l'initiative; les membres des comités
+attendaient d'être dénoncés; les montagnards proscrits attendaient qu'on
+leur demandât leur tête; tous voulaient se laisser attaquer avant de se
+défendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre
+commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la
+demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens
+défendant et leur vie, et même celle des autres; car on ne pouvait plus
+prévoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule.
+
+Tout était préparé, et les premiers mouvemens commencèrent le 3 thermidor
+aux Jacobins. Parmi les affidés de Robespierre se trouvait un nommé Sijas,
+adjoint de la commission du mouvement des armées. On en voulait à cette
+commission pour avoir ordonné la sortie successive d'un grand nombre de
+compagnies de canonniers, et pour avoir diminué ainsi la force armée de
+Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nommé
+Sijas commença par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la
+commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni à Carnot
+ni au comité de salut public, furent adressés à ce chef de la commission.
+Sijas prétendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'était de s'adresser à la
+convention, et de lui dénoncer Pyle. Un autre jacobin dénonça un des agens
+du comité de sûreté générale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il
+fallait remonter plus haut, et faire à la convention nationale une adresse
+sur toutes les machinations qui menaçaient de nouveau la liberté. «Je vous
+invite, dit-il, à lui présenter vos réflexions. Elle est pure; elle ne se
+laissera pas subjuguer par quatre ou cinq scélérats. Quant à moi, je
+déclare qu'ils ne me subjugueront pas.»
+
+La proposition de Couthon fut aussitôt adoptée. On rédigea la pétition;
+elle fut approuvée le 5, et présentée le 7 thermidor à la convention.
+
+Le style de cette pétition était, comme toujours, respectueux dans la
+forme, mais impérieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient
+_déposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle
+répétait les déclamations accoutumées contre l'étranger et ses complices,
+contre le système d'indulgence, contre les craintes répandues à dessein de
+diviser la représentation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour
+rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions
+précises, mais elle disait d'une manière générale: «Vous ferez trembler les
+traîtres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous
+maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute
+sa pureté ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu
+est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir
+et sa gloire à respecter et à défendre ses représentans jusqu'à la mort.»
+C'était dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre,
+ou vous ne serez ni respectés ni défendus. La lecture de cette pétition fut
+écoutée avec un morne silence. On n'y fit aucune réponse. À peine
+était-elle achevée, que Dubois-Crancé monta à la tribune, et sans parler de
+la pétition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait
+depuis six mois, de l'injustice dont on avait payé ses services, et demanda
+que le comité de salut public fût chargé de faire un rapport sur son
+compte, quoique dans ce comité, dit-il, se trouvassent deux de ses
+accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il
+demandait, sans ajouter une seule réflexion, et toujours au milieu du même
+silence. Barrère lui succéda à la tribune; il vint faire un grand rapport
+sur l'état comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est
+certain que la différence était immense, et que si on comparait la France
+déchirée à la fois par le royalisme, le fédéralisme et l'étranger, à la
+France victorieuse sur toutes les frontières et maîtresse des Pays-Bas, on
+ne pouvait s'empêcher de rendre des actions de grâces au gouvernement qui
+avait opéré ce changement en une année. Ces éloges donnés au comité étaient
+la seule manière dont Barrère osât indirectement attaquer Robespierre; il
+le louait même expressément dans son rapport. A propos des agitations
+sourdes qu'on voyait régner et des cris imprudens de quelques perturbateurs
+qui demandaient un 31 mai, il disait «qu'un représentant qui jouissait
+d'une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux, par ses
+principes imperturbables d'indépendance et de liberté, avait réfuté avec
+chaleur ces propos contre-révolutionnaires.» La convention écouta ce
+rapport, et chacun se sépara ensuite dans l'attente de quelque événement
+important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni
+s'expliquer.
+
+Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se décida à prononcer son fameux
+discours. Tous ses agens étaient disposés, et Saint-Just arrivait dans la
+journée. La convention, en le voyant paraître à cette tribune où il ne se
+montrait que rarement, s'attendait à une scène décisive. On l'écouta avec
+un morne silence. «Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux
+flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens point
+réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais je veux
+étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule
+force de la vérité. Je vais défendre devant vous votre autorité outragée et
+la liberté violée. Je me défendrai moi-même: vous n'en serez pas surpris,
+vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de
+l'innocence outragée n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez
+pas que cette cause ne vous est point étrangère.» Robespierre fait ensuite
+le tableau des agitations qui ont régné depuis quelque temps, des craintes
+qui ont été répandues, des projets qu'on a supposés au comité et à lui
+contre la convention.
+
+«Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui
+l'a défendue au péril de sa vie? Qui s'est dévoué pour l'arracher aux mains
+des factions?» Robespierre répond que c'est lui; et il appelle avoir
+défendu la convention contre les factions, d'avoir arraché de son sein
+Brissot, Vergniaud, Gensonné, Pétion, Barbaroux, Danton, Camille
+Desmoulins, etc. Après les preuves de dévouement qu'il a données, il
+s'étonne que des bruits sinistres aient été répandus. «Est-il vrai, dit-il,
+qu'on ait colporté des listes odieuses où l'on désignait pour victimes un
+certain nombre de membres de la convention, et qu'on prétendait être
+l'ouvrage du comité de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on
+ait osé supposer des séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont
+jamais existé, des arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on
+ait cherché à persuader à un certain nombre de représentans irréprochables
+que leur perte était résolue? à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient
+payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse
+humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
+l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de
+membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et
+les preuves en sont au comité de salut public!»
+
+Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portée en masse contre les
+comités, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donné son
+nom à tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on
+enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait:
+_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient
+succombé, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonné_; que si des agens
+nombreux du comité de sûreté générale étendaient partout leurs vexations et
+leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une
+loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui
+les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a présenté comme l'auteur de tous les maux
+pour le perdre, qu'on l'a appelé un tyran, et que le jour de la fête à
+l'Être suprême, ce jour où la convention a frappé d'un même coup l'athéisme
+et le despotisme sacerdotal, où elle a rattaché à la révolution tous les
+coeurs généreux, ce jour enfin de félicité et de pure ivresse, le président
+de la convention nationale, parlant au peuple assemblé, a été insulté par
+des hommes coupables, et que ces hommes étaient des représentans. On l'a
+appelé un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en
+parlant le langage de la vérité. «Et que prétendez-vous, s'écrie-t-il, vous
+qui voulez que la vérité soit sans force dans la bouche des représentans du
+peuple français? La vérité sans doute a sa puissance, elle a sa colère, son
+despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent
+avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et
+qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée d'imiter les
+foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la
+sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la
+liberté, un martyr vivant de la république, la victime autant que l'ennemi
+du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes,
+les plus légitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un
+homme est calomnié dès qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs
+forfaits; on me fait à moi un crime de mon zèle. Ôtez-moi ma conscience, je
+suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas même des droits de
+citoyen, que dis-je? il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs
+d'un représentant du peuple.»
+
+Robespierre se défend ainsi par des déclamations subtiles et diffuses, et,
+pour la première fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme
+ennuyée de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la
+question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il
+critique d'abord avec une méchanceté inique le système financier. Auteur de
+la loi du 22 prairial, il s'étend avec une pitié profonde sur la loi des
+rentes viagères; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble
+s'élever, en disant que les intrigans ont entraîné la convention dans des
+mesures violentes. «Dans les mains de qui sont vos finances? dans les
+mains, s'écrie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des
+Mallarmé, des Ramel.» Il passe ensuite à la guerre, il parle avec dédain de
+ces victoires, «qu'on vient décrire avec une _légèreté académique_, comme
+si elles n'avaient coûté ni sang ni travaux. Surveillez, s'écrie-t-il,
+surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et
+vous laissent à vos divisions intestines; songez à la fin de la campagne.
+On a semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est
+protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration militaire
+s'enveloppe d'une autorité suspecte. Ces vérités valent bien des
+épigrammes.» Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrère; il
+laissait à Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce
+misérable répandait sur toutes choses le fiel dont il était dévoré. Ensuite
+il s'étend sur le comité de sûreté générale, sur la foule de ses agens, sur
+leurs cruautés, sur leurs rapines; il dénonce Amar et Jagot comme s'étant
+emparés de la police, et faisant tout pour décrier le gouvernement
+révolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a débitées à la
+tribune à propos de Catherine Théot, et prétend qu'on a voulu supposer de
+feintes conjurations pour en cacher de réelles. Il montre les deux comités
+comme livrés à des intrigues, et engagés en quelque sorte dans les projets
+de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien
+que le _gouvernement révolutionnaire_, mais seulement encore le principe,
+et non l'exécution. Le principe est à lui, c'est lui qui a fait instituer
+ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le dépravent.
+
+Tel est le sens des volumineuses déclamations de Robespierre. Enfin il
+termine par ce résumé: «Disons qu'il existe une conspiration contre la
+liberté publique, qu'elle doit sa force à une coalition criminelle qui
+intrigue au sein même de la convention; que cette coalition a des complices
+au sein du comité de sûreté générale, et dans les bureaux de ce comité
+qu'ils dominent; que les ennemis de la république ont opposé ce comité au
+comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernemens; que des
+membres du comité de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
+ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le
+remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du comité de
+sûreté générale, épurer ce comité lui-même et le subordonner au comité de
+salut public, épurer le comité de salut public lui-même, constituer le
+gouvernement sous l'autorité suprême de la convention nationale, qui est le
+centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de
+l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la
+justice et de la liberté. Tels sont les principes. S'il est impossible de
+les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
+principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que
+je doive le taire; car que peut-on objecter à un homme qui a raison, et qui
+sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour
+le gouverner. Le temps n'est point encore arrivé où les hommes de bien
+pourront servir impunément la patrie.»
+
+Robespierre avait commencé son discours dans le silence, il l'achève dans
+le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le
+regardant. Ces députés, autrefois si empressés, sont devenus de glace; ils
+n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis
+que les tyrans, divisés entre eux, les prennent pour juges. Tous les
+visages sont devenus impénétrables. Une espèce de rumeur sourde s'élève peu
+à peu dans l'assemblée; mais personne n'ose encore prendre la parole.
+Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus énergiques de
+Robespierre, se présente le premier, mais c'est pour demander l'impression
+du discours, tant les plus hardis hésitent encore à livrer l'attaque.
+Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer à l'impression, en disant que ce discours
+renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux
+comités. Barrère, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en
+disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'élance à la
+tribune, indigné de voir une contestation au lieu d'un élan d'enthousiasme,
+et réclame non seulement l'impression, mais l'envoi à toutes les communes
+et à toutes les armées. Il a besoin, dit-il, d'épancher son coeur ulcéré,
+car depuis quelque temps on abreuve de dégoûts les députés les plus fidèles
+à la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser
+encore; et cependant, s'il croyait avoir contribué à la perte d'un seul
+innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon réveillèrent
+tout ce qui restait de soumission dans l'assemblée; elle vota l'impression
+et l'envoi du discours à toutes les municipalités.
+
+Les adversaires de Robespierre allaient avoir le désavantage; mais Vadier,
+Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour répondre
+aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimés par le danger, et
+la lutte commence. Tous veulent parler à la fois. On fixe le tour de
+chacun. Vadier est admis le premier à s'expliquer. Il justifie le comité de
+sûreté générale, et soutient que le rapport de Catherine Théot avait pour
+objet de révéler une conspiration réelle, profonde, et il ajoute d'un ton
+significatif qu'il a des pièces pour en prouver l'importance et le danger.
+Cambon justifie ses lois de finances, et sa probité, qui était
+universellement connue et admirée dans un poste où les tentations étaient
+si grandes. Il parle avec son impétuosité ordinaire; il prouve que les
+agioteurs ont seuls pu être lésés par ses lois de finances, et rompant
+enfin la mesure observée jusque-là: «Il est temps, s'écrie-t-il, de dire la
+vérité tout entière. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'être rendu maître
+en quelque chose? l'homme qui s'était rendu maître de tout, l'homme qui
+paralysait votre volonté, c'est celui qui vient de parler, c'est
+Robespierre.» Cette véhémence déconcerte Robespierre: comme s'il avait été
+accusé d'avoir fait le tyran en matière de finances, il dit qu'il ne s'est
+jamais mêlé de finances, qu'il n'a donc jamais pu gêner la convention en
+cette matière, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a
+pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifié de
+fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de
+mettre toutes les vérités en évidence; il parle de la retraite de
+Robespierre des comités, du déplacement des compagnies de canonniers, dont
+on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permît d'en faire sortir
+vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime
+mieux que son cadavre serve de marche-pied à un ambitieux que d'autoriser
+ses attentats par son silence. Il demande le rapport du décret qui ordonne
+l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,
+qui a voulu le faire passer pour auteur des journées de septembre; il veut
+que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six députés, dont
+ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.
+Aussitôt la même chose est réclamée de toutes parts. Robespierre répond
+avec hésitation qu'il est venu dévoiler des abus, et qu'il ne s'est pas
+chargé de justifier ou d'accuser tel ou tel. «Nommez, nommez les individus!
+s'écrie-t-on.» Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le
+courage de déposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait
+utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:
+«Vous qui prétendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la vérité.
+Nommez, nommez les individus.» La confusion augmente. On revient à la
+question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux
+comités. Barrère, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le
+renvoi aux comités, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demandé le
+contraire. Enfin la convention révoque sa décision, et déclare que le
+discours de Robespierre, au lieu d'être imprimé, sera renvoyé à l'examen
+des deux comités.
+
+Cette séance était un événement vraiment extraordinaire. Tous les députés,
+habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait
+jamais eu que de la morgue et point d'audace, était surpris, dépité,
+abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fidèles jacobins
+pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y était déjà
+instruit de l'événement, et on l'attendait avec impatience. A peine
+paraît-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les
+mêmes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie
+encore deux grandes heures à le leur répéter. A chaque instant il est
+interrompu par des cris et des applaudissemens frénétiques. A peine a-t-il
+achevé, qu'il ajoute quelques paroles d'épanchement et de douleur. «Ce
+discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.
+Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des méchans est tellement forte que je ne
+puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret; je vous laisse
+ma mémoire; elle vous sera chère, et vous la défendrez.» A ces paroles, on
+s'écrie qu'il n'est pas temps de craindre et de désespérer, qu'au contraire
+on vengera le père de la patrie de tous les méchans réunis. Henriot, Dumas,
+Coffinhal, Payan, l'entourent, et se déclarent tout prêts à agir. Henriot
+dit qu'il connaît encore le chemin de la convention. «Séparez, leur dit
+Robespierre, les méchans des hommes faibles; délivrez la convention des
+scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,
+comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberté! Si malgré
+tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire
+la ciguë avec calme.--Robespierre, s'écrie un député, je la boirai avec
+toi!» Couthon propose à la société un nouveau scrutin épuratoire, et veut
+qu'on expulse à l'instant même les députés qui ont voté contre Robespierre;
+il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition
+est adoptée au milieu d'un tumulte épouvantable. Collot-d'Herbois essaie de
+présenter quelques réflexions, on l'accable de huées; il parle de ses
+services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,
+on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les députés présens et
+désignés par Couthon sont chassés; quelques-uns même sont battus. Collot se
+sauve au milieu des couteaux dirigés contre lui. La société se trouvait
+augmentée ce jour-là de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de
+trouble, pénétraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils
+joignaient aux paroles la violence; et ils étaient même tout prêts à y
+ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui était homme d'exécution,
+proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allât sur-le-champ enlever
+tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils étaient en ce moment même
+réunis ensemble dans les comités dont ils étaient membres. On aurait ainsi
+terminé la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y
+opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait
+suivre tous les procédés du 31 mai. On avait déjà fait une pétition
+solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de
+l'armée, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de
+nouveau, et, si on ne réussissait pas, les magistrats du peuple, réunis
+pendant ce temps à la commune, et appuyés par la force armée des sections,
+déclareraient que le peuple était rentré dans sa souveraineté, et
+viendraient délivrer la convention des scélérats qui l'égaraient. Le plan
+se trouvait ainsi tracé par les précédens. On se sépara en se promettant
+pour le lendemain, Robespierre d'être à la convention, les jacobins dans
+leur salle, les magistrats municipaux à la commune, et Henriot à la tête
+des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'école de Mars,
+dont le commandant, Labretèche, était dévoué à la cause de la commune.
+
+Telle fut cette journée du 8 thermidor, la dernière de la tyrannie
+sanglante qui s'était appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,
+l'horrible machine révolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siégea,
+des victimes furent conduites à l'échafaud. Dans le nombre étaient deux
+poètes célèbres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune André Chénier,
+qui laissa d'admirables ébauches, et que la France regrettera autant que
+tous ces jeunes hommes de génie, orateurs, écrivains, généraux, dévorés par
+l'échafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur
+la fatale charrette, en répétant des vers de Racine. Le jeune André, en
+montant à l'échafaud, poussa le cri du génie arrêté dans sa carrière:
+_Mourir si jeune!_ s'écria-t-il en se frappant le front; _il y avait
+quelque chose là!_
+
+Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea à
+recueillir ses forces. Les comités s'étaient réunis, et délibéraient sur
+les grands événemens de la journée et sur ceux du lendemain. Ce qui venait
+de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient
+les triumvirs, et que le lendemain on aurait à lutter contre toutes les
+forces de la commune. Faire arrêter ces deux principaux chefs eût été le
+plus prudent, mais les comités hésitaient encore; ils voulaient, ne
+voulaient pas; ils se sentaient comme une espèce de regret d'avoir commencé
+la lutte. Ils voyaient que si la convention était assez forte pour vaincre
+Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient
+arrachés aux coups de leur rival, mais dépossédés de la dictature.
+S'entendre avec lui eût bien mieux valu sans doute; mais il n'était plus
+temps. Robespierre s'était bien gardé de se rendre au milieu d'eux, après
+la séance des jacobins. Saint-Just, arrivé de l'armée depuis quelques
+heures, les observait. Il était silencieux. On lui demanda le rapport dont
+on l'avait chargé dans la dernière entrevue, et on voulut en entendre la
+lecture; il répondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donné à lire
+à l'un de ses collègues. On lui demanda d'en faire au moins connaître la
+conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrité
+de la scène qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. «Que se passe-t-il aux
+Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? réplique Collot avec colère;
+n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combiné ensemble
+tous vos projets? Je le vois, vous avez formé un infâme triumvirat, vous
+voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas
+long-temps du fruit de vos crimes.» Alors s'approchant de Saint-Just avec
+véhémence: «Tu veux, lui dit-il, nous dénoncer demain matin; tu as ta poche
+pleine de notes contre nous, montre-les....» Saint-Just vide ses poches, et
+assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just
+qu'il vienne à onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le
+lire à l'assemblée. Les comités, avant de se séparer, conviennent de
+demander à la convention la destitution d'Henriot, et l'appel à la barre du
+maire et de l'agent national.
+
+Saint-Just courut à la hâte écrire son rapport qui n'était pas encore
+rédigé, et dénonça avec plus de brièveté et de force que ne l'avait fait
+Robespierre, la conduite des comités envers leurs collègues,
+l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et
+les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporté l'armée de Pichegru
+sur les côtes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes à
+Jourdan. Ce rapport était aussi perfide, mais bien autrement habile que
+celui de Robespierre. Saint-Just résolut de le lire à la convention sans le
+montrer aux comités.
+
+Tandis que les conjurés se concertaient entre eux, les montagnards, qui
+jusqu'ici s'étaient bornés à se communiquer leurs craintes, mais qui
+n'avaient pas formé de complot, couraient les uns chez les autres, et se
+promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une manière plus
+formelle, et de le faire décréter s'il était possible. Il leur fallait pour
+cela le concours des députés de la Plaine, qu'ils avaient souvent menacés,
+et que Robespierre, affectant le rôle de modérateur, avait autrefois
+défendus. Ils avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent
+cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous
+trois constituans, dont l'exemple devait décider les autres. Ils leur
+dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore
+Robespierre, s'ils ne consentaient à voter contre lui. Repoussés d'abord
+ils revinrent à la charge jusqu'à trois fois, et obtinrent enfin la
+promesse désirée. On courut encore toute la matinée du 9; Tallien promit de
+livrer la première attaque, et demanda seulement qu'on osât le suivre.
+
+Chacun courait à son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,
+étaient à la commune. Henriot était à cheval avec ses aides-de-camp, et
+parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commencé une séance
+permanente. Les députés, debout dès le matin, s'étaient rendus à la
+convention avant l'heure accoutumée. Ils parcouraient les couloirs en
+tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacité, pour les
+décider en leur faveur. Il était onze heures et demie. Tallien, à l'une des
+portes de la salle, parlait à quelques-uns de ses collègues, lorsqu'il voit
+entrer Saint-Just, qui monte à la tribune: «C'est le moment, s'écrie-t-il,
+entrons!» On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence
+l'ouverture de cette scène, l'une des plus grandes de notre orageuse
+république.
+
+Saint-Just, qui a manqué à la parole donnée à ses collègues, et qui n'est
+pas allé leur lire son rapport, est à la tribune. Les deux Robespierre,
+Lebas, Couthon, sont assis à côté les uns des autres. Collot-d'Herbois est
+au fauteuil. Saint-Just se dit chargé par les comités de faire un rapport,
+et obtient la parole. Il débute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et
+qu'il n'appartient qu'à la vérité; que la tribune pourra être pour lui,
+comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpéienne, mais qu'il n'en dira pas
+moins son opinion tout entière sur les divisions qui ont éclaté. Tallien
+lui laisse à peine achever ces premières phrases, et demande la parole pour
+une motion d'ordre. Il l'obtient. «La république, dit-il, est dans l'état
+le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empêcher de verser des
+larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isolé, et a dénoncé
+ses collègues, un autre vient en faire de même aujourd'hui. C'est assez
+aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entièrement déchiré.»
+A peine ces paroles sont-elles prononcées que les applaudissemens éclatent,
+se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisième fois.
+C'était le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.
+Billaud-Varennes, qui s'est emparé de la tribune après Tallien, dit que les
+jacobins ont tenu la veille une séance séditieuse, où se trouvaient des
+assassins apostés, qui ont annoncé le projet d'égorger la convention. Une
+indignation générale se manifeste. «Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je
+vois dans les tribunes un des hommes qui menaçaient hier les députés
+fidèles. Qu'on le saisisse!» On s'en empare aussitôt, et on le livre aux
+gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de
+parler au nom des comités, parce qu'il ne leur a pas communiqué son
+rapport; que c'est le moment pour l'assemblée de ne pas mollir, car elle
+périra si elle est faible. «Non, non, s'écrient les députés en agitant
+leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne périra pas!» Lebas réclame
+la parole, que Billaud n'a pas cédée encore; il s'agite, et fait du bruit
+pour l'obtenir. Sur la demande de tous les députés, il est rappelé à
+l'ordre. Il veut insister de nouveau. «A l'Abbaye le séditieux!» s'écrient
+plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun
+ménagement, dit que Robespierre a toujours cherché à dominer les comités;
+qu'il s'est retiré lorsqu'on a résisté à sa loi du 22 prairial, et à
+l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble
+Lavalette, conspirateur à Lille, dans la garde nationale; qu'il a empêché
+l'arrestation d'Henriot, complice d'Hébert, pour s'en faire une créature;
+qu'il s'est opposé en outre à l'arrestation d'un secrétaire du comité, qui
+avait volé cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de
+son bureau de police, le meilleur comité révolutionnaire de Paris; qu'il a
+toujours fait en tout sa volonté, et qu'il a voulu se rendre maître absolu.
+Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais
+qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les
+Dumas, les Coffinhal se sont promis de décimer la convention nationale.
+Tandis que Billaud énumérait ces griefs, l'assemblée laissait échapper par
+intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colère,
+avait quitté son siège et gravi l'escalier de la tribune. Placé derrière
+Billaud, il demandait la parole au président avec une extrême violence. Il
+saisit le moment où Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus
+vivement. «A bas le tyran! à bas le tyran!» s'écrie-t-on dans toutes les
+parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'élève, et annonce que
+l'assemblée ose enfin lui donner le nom qu'il méritait. Tandis qu'il
+insiste, Tallien, qui s'est élancé à la tribune, réclame la parole, et
+l'obtient avant lui. «Tout à l'heure, dit-il, je demandais que le voile fût
+entièrement déchiré; je m'aperçois qu'il vient de l'être. Les conspirateurs
+sont démasqués.
+
+Je savais que ma tête était menacée, et jusqu'ici j'avais gardé le silence;
+mais hier j'ai assisté à la séance des jacobins, j'ai vu se former l'armée
+du nouveau Cromwell, j'ai frémi pour la patrie, et je me suis armé d'un
+poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage
+de le décréter d'accusation.» En achevant ces mots, Tallien montre son
+poignard, et l'assemblée le couvre d'applaudissemens. Il propose alors
+l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y
+ajouter celle du président Dumas, et du nommé Boulanger, qui, la veille, a
+été l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On décrète
+sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.
+
+Barrère entre dans ce moment, pour faire à l'assemblée les propositions que
+le comité a délibérées dans la nuit avant de se séparer. Robespierre, qui
+n'avait pas quitté la tribune, profite de cet intervalle pour demander
+encore la parole. Ses adversaires étaient décidés à la lui refuser, de peur
+qu'un reste de crainte et de servilité ne se réveillât à sa voix. Placés
+tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,
+tandis que Robespierre se tourne tantôt vers le président, tantôt vers
+l'assemblée: «A bas! à bas le tyran!» s'écrient-ils avec des voix de
+tonnerre. Barrère obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que
+cet homme, qui par vanité avait voulu jouer un rôle, et qui, par faiblesse,
+tremblait maintenant de s'en être donné un, avait deux discours dans sa
+poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comités. Il développe la
+proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de
+commandant-général, de rétablir l'ancienne loi de la législative, par
+laquelle chaque chef de légion commandait à son tour la force armée de
+Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national à la barre, pour y
+répondre de la tranquillité de la capitale. Ce décret est adopté
+sur-le-champ, et un huissier va le communiquer à la commune au milieu des
+plus grands périls.
+
+Lorsque le décret proposé par Barrère a été adopté, on reprend
+l'énumération des torts de Robespierre; chacun vient à son tour lui faire
+un reproche. Vadier, qui voulait avoir découvert une conspiration
+importante en saisissant Catherine Théot, rapporte, ce qu'il n'avait pas
+dit la veille, que dom Gerle possédait un certificat de civisme signé par
+Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre
+dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chéri. Il s'étend ensuite
+sur l'espionnage dont les comités étaient entourés, avec la diffusion d'un
+vieillard et une lenteur qui ne convenait pas à l'agitation du moment.
+Tallien, impatient, remonte à la tribune et prend encore la parole, en
+disant qu'il faut ramener la question à son véritable point. En effet, on
+avait décrété Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appelé Robespierre un
+tyran, mais on n'avait pris aucune résolution décisive. Tallien fait
+observer que ce n'est pas à quelques détails de la vie de cet homme, appelé
+un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.
+Alors, il commence un tableau énergique de la conduite de ce rhéteur lâche,
+orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoqué de colère,
+l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: «Il faut en finir;
+l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce
+dénonciateur!--L'accusation! l'accusation!» crient une foule de députés.
+Louchet se lève, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. «Oui,
+oui, répondent cent voix.» Robespierre le jeune dit de sa place: «Je
+partage les crimes de mon frère, unissez-moi à lui.» On fait à peine
+attention à ce dévouement. «L'arrestation! l'arrestation!» crie-t-on
+encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cessé d'aller de sa
+place au bureau, et du bureau à sa place, s'approche de nouveau du
+président et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplaçait
+Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui répond qu'en agitant sa sonnette.
+Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis
+glacés ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.
+«C'est à vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est à vous que je
+m'adresse et non aux brigands.» On détourne la tête, ou on le menace.
+Enfin, il se reporte encore vers le président, et s'écrie: «Pour la
+dernière fois, président des assassins, je te demande la parole.» Il
+prononce ces derniers mots d'une voix étouffée et presque éteinte. «Le sang
+de Danton t'étouffe,» lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de
+cette lutte, se lève et dit: «Président, est-ce que cet homme sera encore
+long-temps le maître de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur à abattre!
+ajoute Fréron.--Aux voix! aux voix!» s'écrie Loseau. L'arrestation tant
+proposée est enfin mise aux voix et décrétée au milieu d'un tumulte
+épouvantable. A peine le décret est-il rendu, que de tous les côtés de la
+salle on se lève en criant: Vive la liberté! vive la république! les tyrans
+ne sont plus!
+
+Une foule de membres se lèvent, et disent qu'ils ont entendu voter pour
+l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitôt
+on les ajoute au décret. Lebas demande à y être adjoint; on lui accorde sa
+demande ainsi qu'à Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une
+telle appréhension, que les huissiers de la salle n'avaient pas osé se
+présenter pour les traduire à la barre. En voyant qu'ils étaient restés sur
+leurs sièges, on demande pourquoi ils ne descendent pas à la place des
+accusés; le président répond que les huissiers n'ont pas pu faire exécuter
+l'ordre. Le cri: A la barre! à la barre! devient aussitôt général. Les cinq
+accusés y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et méprisant,
+les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils
+étaient enfin à cette place où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot,
+Pétion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collègues,
+pleins ou de vertu, ou de génie, ou de courage.
+
+Il était cinq heures. L'assemblée avait déclaré la séance permanente; mais
+en ce moment, accablée de fatigue, elle prend la résolution dangereuse de
+suspendre la séance jusqu'à sept pour se donner un peu de repos. Les
+députés se séparent alors, et laissent ainsi à la commune, si elle a
+quelque audace, la faculté de fermer le lieu de leurs séances et de
+s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accusés sont conduits au
+comité de sûreté générale et interrogés par leurs collègues en attendant
+d'être traduits dans les prisons.
+
+Pendant que ces événemens si importans[1] se passaient dans la convention,
+la commune était restée dans l'attente. L'huissier Courvol était allé lui
+signifier le décret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire
+et l'agent national à la barre. Il avait été fort mal accueilli. Ayant
+demandé un reçu, le maire lui avait répondu: _Un jour comme aujourd'hui on
+ne donne pas de reçu. Va à la convention, va lui dire que nous saurons le
+maintenir et dis à Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.
+Le maire s'était exprimé ensuite devant le conseil général de la manière la
+plus mystérieuse sur le motif de la réunion; il ne parla que du décret qui
+ordonnait à la commune de veiller à la tranquillité de Paris; il rappela
+les époques où cette commune avait déployé un grand courage, désignant
+assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant après le maire,
+avait proposé d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,
+où se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter à
+_se réunir à ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait rédigé
+une adresse dans laquelle on disait que des scélérats opprimaient
+_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit décréter le dogme consolateur de
+l'Être suprême et de l'immortalité de l'ame; Saint-Just, cet apôtre de la
+vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen
+vertueux qui n'a que le coeur et la tête de vivans, mais qui les a brûlans
+de patriotisme_. Aussitôt après, on avait arrêté que les sections seraient
+convoquées, que les présidens et les commandans de la force armée seraient
+mandés à la commune pour y recevoir ses ordres. Une députation avait été
+envoyée aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et
+qu'ils envoyassent au conseil général leurs membres les plus énergiques et
+un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans énoncer encore
+l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait
+ouvertement à ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq députés, et
+c'est pourquoi elle gardait encore quelque réserve.
+
+Pendant ce temps, Henriot était monté à cheval et courait les rues de
+Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrêté cinq représentans; alors
+il se met à exciter le peuple, en criant que des scélérats oppriment les
+députés fidèles, qu'ils ont arrêté Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce
+misérable était à moitié ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait
+son sabre comme un frénétique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine
+pour soulever les ouvriers, qui comprenaient à peine ce qu'il voulait dire,
+et qui d'ailleurs commençaient à s'apitoyer en voyant passer tous les jours
+de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les
+charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait
+entourées; et comme Robespierre était supposé l'auteur de tous les
+meurtres, on s'imaginait que, lui arrêté, les exécutions devaient finir. On
+voulait, en conséquence, faire rebrousser chemin aux condamnés. Henriot,
+survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette
+dernière exécution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au
+Luxembourg, et ordonne à la gendarmerie de se réunir à la place de la
+maison commune. Il prend un détachement à sa suite, descend le long des
+quais pour se rendre à la place du Carrousel et aller délivrer les
+prisonniers qui se trouvaient au comité de sûreté générale. En courant sur
+les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme
+qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'écrie:
+«Gendarmes, arrêtez ce brigand, il n'est plus votre général!» Un
+aide-de-camp lui répond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et
+se jette dans la rue Saint-Honoré; arrivé sur la place du Palais-Égalité
+(Palais-Royal), il aperçoit Merlin de Thionville, et pousse à lui en
+criant: «Arrêtez ce coquin! c'est un de ceux qui persécutent les
+représentans fidèles!» On s'empare aussitôt de Merlin, on le maltraite et
+on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National,
+Henriot fait mettre pied à terre à ceux qui l'accompagnent, et veut
+pénétrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entrée et
+croisent la baïonnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit:
+«Gendarmes, arrêtez ce rebelle; un décret de la convention vous l'ordonne!»
+Aussitôt on entoure Henriot, on le désarme, lui et plusieurs de ses
+aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comité de
+sûreté générale, auprès de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas.
+
+[Illustration: LA DERNIÈRE CHARRETTE.]
+
+Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses décrets, hardiment
+rendus, étaient heureusement exécutés; mais la commune et les jacobins, qui
+n'avaient pas encore proclamé ouvertement l'insurrection, allaient éclater
+maintenant, et réaliser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la
+convention suspendait imprudemment sa séance, la commune faisait de même,
+et le temps était perdu pour tout le monde.
+
+Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'à six heures. A cette reprise de
+la séance, l'arrestation des cinq députés et d'Henriot était connue. Le
+conseil, à cette nouvelle, ne se contient plus, et déclare qu'il s'insurge
+contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire périr ses défenseurs.
+Il ordonne de sonner le tocsin à l'Hôtel-de-Ville et dans toutes les
+sections. Il députe un de ses membres dans chacune d'elles, pour les
+pousser à l'insurrection, et les décider à envoyer leurs bataillons à la
+commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrières, et enjoint à tous
+les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient
+présentés. Enfin il nomme une commission exécutive de douze membres, dans
+laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et
+user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait
+déjà réuni sur la place de la commune quelques bataillons des sections,
+plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie.
+On commence à faire prêter le serment aux commandans des bataillons
+actuellement réunis. Ensuite on ordonne à Coffinhal de se rendre avec
+quelques cents hommes à la convention, pour délivrer les prisonniers.
+
+Déjà Robespierre aîné avait été conduit au Luxembourg, Robespierre jeune à
+maison Lazare, Couthon à Port-Libre, Saint-Just aux Écossais, Lebas à la
+maison de justice du département. L'ordre donné par la commune aux
+concierges fut exécuté, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs
+de police s'en emparèrent, et les conduisirent en voiture à la mairie.
+Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de témoignages de
+dévouement, et on jura de mourir pour le défendre lui et tous les députés
+fidèles. Pendant ce temps, Henriot était seul resté au comité de sûreté
+générale. Coffinhal, vice-président des jacobins, y arriva le sabre à la
+main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comité,
+en chassa les membres, et délivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot,
+délivré, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux,
+s'élança sur l'un d'eux, et, avec assez de présence d'esprit, dit aux
+compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui,
+que le comité venait de le déclarer innocent, et de lui restituer le
+commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez
+nombreuse, se mit à donner des ordres contre la convention, et à préparer
+le siège de la salle.
+
+Il était sept heures du soir. La convention rentrait à peine en séance, et
+dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait,
+comme on vient de le voir, proclamé l'insurrection, envoyé des commissaires
+aux sections, réuni déjà autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers
+et de gendarmes, et délivré les prisonniers. Elle pouvait, avec de
+l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire révoquer ses
+décrets. Elle comptait en outre sur l'école de Mars, dont le commandant
+Labretèche lui était entièrement dévoué.
+
+Les députés s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les
+nouvelles de la soirée. Les membres des comités, incertains, effrayés, sont
+réunis dans une petite salle, à côté du bureau du président. Là, ils
+délibèrent sans savoir à quel parti s'arrêter. Plusieurs députés se
+succèdent à la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On
+rapporte que les prisonniers sont élargis, que la commune s'est réunie aux
+jacobins, qu'elle dispose déjà d'une force considérable, et que la
+convention va bientôt être assiégée. Bourdon propose de sortir en corps et
+de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer
+l'assemblée, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et
+fidèles montagnards prêts à la défendre, et il montre dans ce moment de
+péril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte à
+la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a
+égaré les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la
+convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place
+alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les
+premiers boulets, et dit en s'asseyant: «Représentans, voici le moment de
+mourir à notre poste. Des scélérats ont envahi le Palais-National.» A ces
+mots, tous les députés, dont les uns étaient debout, dont les autres
+erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un
+silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit
+épouvantable, et ne laissent après eux qu'un nuage de poussière. La
+convention reste abandonnée, et convaincue qu'elle va être égorgée, mais
+résolue à périr plutôt que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire
+de l'occasion sur les courages! Ces mêmes hommes si long-temps soumis au
+rhéteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait
+diriger contre eux, avec une sublime résignation. Des membres de
+l'assemblée entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se
+passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. «Hors la loi, hors
+la loi le brigand!» s'écrie-t-on dans la salle. On rend aussitôt le décret
+de mise hors la loi, et des députés vont le publier devant le
+Palais-National.
+
+Dans ce moment, Henriot, qui avait égaré les canonniers, et avait fait
+tourner les pièces contre la salle, voulait les engager à tirer. Il ordonne
+le feu, mais ceux-ci hésitent. Des députés s'écrient: «Canonniers, vous
+déshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi!» Les canonniers alors
+refusent positivement d'obéir à Henriot. Abandonné des siens, il n'a que le
+temps de tourner bride, et de s'enfuir à la commune.
+
+Ce premier danger passé, la convention met hors la loi les députés qui se
+sont soustraits à ses décrets, et tous les membres de la commune qui sont
+en révolte. Cependant, ce n'était pas tout. Si Henriot n'était plus à la
+place du Carrousel, les révoltés étaient encore à la commune avec toutes
+leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait
+obvier à ce grand péril. On délibérait sans agir. Dans la petite salle
+située derrière le bureau où se trouvaient les comités et beaucoup de
+représentans, on proposa de nommer un commandant de la force armée, pris
+dans le sein de l'assemblée. «Qui? demande-t-on.--Barras, répond une voix,
+et il aura le courage d'accepter.» Aussitôt Vouland court à la tribune, et
+propose de nommer le représentant Barras pour diriger la force armée. La
+convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres
+députés, pour commander sous ses ordres, Fréron, Ferrand, Rovère, Delmas,
+Bolleti, Léonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un
+membre de l'assemblée en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante,
+c'est de choisir des représentans pour aller éclairer les sections, et leur
+demander le secours de leurs bataillons. Cette dernière mesure était la
+plus nécessaire, car il était urgent de décider les sections incertaines ou
+trompées.
+
+Barras court vers les bataillons déjà réunis, pour leur signifier ses
+pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les députés envoyés
+aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart
+étaient incertaines; très peu tenaient pour la commune et pour Robespierre.
+Chacun avait horreur de ce système atroce qu'on imputait à Robespierre, et
+désirait un événement qui en délivrât la France. Cependant la crainte
+paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se décider. La commune,
+à laquelle les sections étaient habituées à obéir, les avait mandées, et
+quelques-unes, n'osant résister, avaient envoyé des commissaires, non pas
+pour adhérer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des
+événemens. Paris était dans l'incertitude et l'anxiété. Les parens des
+prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce régime cruel,
+sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux où
+régnait le bruit, et tâchaient de recueillir quelques nouvelles. Les
+malheureux détenus ayant aperçu de leurs fenêtres grillées beaucoup de
+mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose,
+mais ils tremblaient encore que ce nouvel événement n'aggravât leur sort.
+Cependant la tristesse des geôliers, des mots dits à l'oreille des faiseurs
+de listes, la consternation qui s'en était suivie, avaient un peu dissipé
+les doutes. Bientôt on avait su par des mots échappés que Robespierre était
+en péril; des parens étaient venus se placer sous les fenêtres des prisons,
+et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se
+réunissant avaient laissé éclater l'allégresse la plus vive. Les infâmes
+délateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects à part,
+s'étaient efforcés de se justifier, et de persuader qu'ils n'étaient pas
+les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables,
+disaient cependant avoir retranché des noms; l'un n'en avait donné que
+quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait détruit des
+listes entières. Dans leur effroi, ces misérables s'accusaient
+réciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.
+
+Les députés répandus dans les sections n'avaient pas eu de peine à
+l'emporter sur les obscurs envoyés de la commune. Les sections qui avaient
+acheminé leurs bataillons à l'Hôtel-de-Ville les rappelaient, les autres
+dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Déjà ce palais était
+suffisamment entouré. Barras vint l'annoncer à l'assemblée, et courut
+ensuite à la plaine des Sablons, pour remplacer Labretèche, qui était
+destitué, et amener l'école de Mars au secours de la convention.
+
+La représentation nationale se trouvait maintenant à l'abri d'un coup de
+main. En effet, c'était le cas de marcher sur la commune, et de prendre
+l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-même. On se décide à marcher sur
+l'Hôtel-de-Ville. Léonard Bourdon, qui était à la tête d'un grand nombre de
+bataillons, se met en marche. Au moment où il annonce qu'il va s'acheminer
+sur les rebelles. «Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que
+le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans.» Léonard
+Bourdon débouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
+Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armés des
+sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comité de salut public, nommé
+Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le
+décret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect
+qu'on avait contracté pour cette assemblée, au nom de qui tout se faisait
+depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de république,
+l'emportent. Les bataillons se séparent: les uns retournent chez eux, les
+autres se réunissent à Léonard Bourdon, et la place de la commune reste
+déserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour
+l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les
+avenues.
+
+On avait une telle idée de la résolution des conspirateurs, et on était si
+étonné de les voir presque immobiles dans l'Hôtel-de-Ville, qu'on hésitait
+à approcher. Léonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent miné
+l'Hôtel-de-Ville. Cependant il n'en était rien; ils délibéraient en
+tumulte, proposaient d'écrire aux armées et aux provinces, ne savaient pas
+au nom de qui ils devaient écrire, et n'osaient pas prendre un parti
+décisif. Si Robespierre eût osé, en homme d'action, se montrer et marcher
+sur la convention, elle eût été mise en péril. Mais il n'était qu'un
+rhéteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec
+lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux régime était
+arrivée; la convention était partout obéie, et les mises hors la loi
+produisaient un effet magique. Eût-il été doué d'une plus grande énergie,
+il aurait été découragé par ces circonstances, supérieures à toute force
+individuelle. Le décret de mise hors la loi frappa tout le monde de
+stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint à l'Hôtel-de-Ville.
+Payan, qui le reçut, le lut à haute voix, et, avec une grande présence
+d'esprit, ajouta à la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des
+tribunes_, ce qui n'était pas dans le décret. Contre son attente le peuple
+des tribunes s'échappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anathème
+lancé par la convention. Alors le plus grand découragement s'empara des
+conjurés. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers,
+mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'écria en jurant: «Comment! ces
+scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé il y a quelques heures,
+m'abandonnent maintenant!» Alors il remonte furieux pour annoncer cette
+nouvelle au conseil. Les conjurés sont plongés dans le désespoir; ils se
+voient abandonnés par leurs troupes, et cernés de tous côtés par celles de
+la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal,
+homme énergique, et qui avait été mal secondé, s'indigne contre Henriot, et
+lui dit: «Scélérat, c'est ta lâcheté qui nous a perdus.» Il se précipite
+sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenêtre. Le
+misérable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et
+empêchent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet;
+Robespierre jeune se jette par une fenêtre; Saint-Just reste calme et
+immobile, une arme à la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se
+décide enfin à terminer sa carrière, et trouve dans cette extrémité le
+courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant
+au-dessous de la lèvre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une
+blessure peu dangereuse.
+
+Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nommé Dulac, le gendarme Méda,
+et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de
+la commune, montent armés de sabres et de pistolets, et entrent dans la
+salle du conseil, à l'instant même où le bruit des deux coups de feu venait
+de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient ôter leur écharpe,
+mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera à s'en dépouiller. Tout
+le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des
+Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blessés
+sur des brancards, et on se rend triomphalement à la convention.... Il
+était trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la
+salle, et pénètrent jusque sous ses voûtes. Alors les cris de vive la
+liberté! vive la convention! à bas les tyrans! s'élèvent de toutes parts.
+Le président dit ces paroles: «Représentans, Robespierre et ses complices
+sont à la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant
+vous?--Non, non, s'écrie-t-on de tous côtés; au supplice les
+conspirateurs!»
+
+Robespierre est transporté avec les siens dans la salle du comité de salut
+public. On l'étend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la
+tête. Il conservait sa présence d'esprit, et paraissait impassible. Il
+avait un habit bleu, le même qu'il portait à la fête de l'Être suprême, des
+culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait
+laissé retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il
+l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui présentait de temps en
+temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il
+demeura ainsi plusieurs heures exposé à la curiosité et aux outrages d'une
+foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva
+lui-même, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil.
+Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il
+avait l'insensibilité et la sécheresse de l'orgueil humilié. Il ne
+répondait à aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just,
+Couthon et les autres, à la Conciergerie. Son frère et Henriot avaient été
+recueillis à moitié morts, dans les rues qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.
+
+La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater
+l'identité. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables
+comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal où ils avaient
+envoyé tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identité, et à
+quatre heures de l'après-midi il les fait conduire au supplice. La foule,
+qui depuis long-temps avait déserté le spectacle des exécutions, était
+accourue ce jour-là avec un empressement extrême. L'échafaud avait été
+élevé à la place de la Révolution. Un peuple immense encombrait la rue
+Saint-Honoré, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des
+victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprécations; beaucoup
+s'approchaient en demandant à voir Robespierre: les gendarmes le leur
+désignaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent
+arrivés à l'échafaud, les bourreaux montrèrent Robespierre à tout le
+peuple, ils détachèrent la bande qui entourait sa joue, et lui arrachèrent
+le premier cri qu'il eût poussé jusque-là. Il expira avec l'impassibilité
+qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le
+courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon était abattu; Henriot
+et Robespierre le jeune étaient presque morts de leurs blessures. Des
+applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule
+faisait éclater une joie extraordinaire. L'allégresse était générale dans
+Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on
+s'embrassait avec une espèce d'ivresse, et on payait jusqu'à 30 fr. les
+feuilles qui rapportaient les derniers événemens. Quoique la convention
+n'eût pas déclaré qu'elle abolissait le système de la terreur, quoique les
+vainqueurs eux-mêmes fussent ou les auteurs ou les apôtres de ce système,
+on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assumé sur lui toute
+l'horreur.
+
+[Illustration: ST. JUST.]
+
+Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de
+la révolution, pour commencer sa marche rétrograde. La révolution avait, au
+14 juillet 1789, renversé l'ancienne constitution féodale; elle avait, au 5
+et au 6 octobre, arraché le roi à sa cour, pour s'assurer de lui; elle
+s'était fait ensuite une constitution, et l'avait confiée au monarque en
+1791 comme à l'essai. Regrettant bientôt d'avoir fait cet essai malheureux,
+désespérant de concilier la cour avec la liberté, elle avait envahi les
+Tuileries au 10 août, et plongé Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la
+Prusse s'avançant pour la détruire, elle jeta, pour nous servir de son
+langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tête d'un roi et de
+six mille prisonniers; elle s'engagea d'une manière irrévocable dans cette
+lutte, et repoussa les coalisés par un premier effort. Sa colère doubla le
+nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla
+sa colère, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des
+lois des républicains sincères, mais qui, ne comprenant pas ses extrémités,
+voulaient la modérer. Alors elle eut à combattre une moitié de la France,
+la Vendée et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette réaction
+continuelles des obstacles sur sa volonté, et de sa volonté sur les
+obstacles, elle arriva au dernier degré de péril et d'emportement; elle
+éleva des échafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontières.
+Alors sublime et atroce à la fois, on la vit détruire avec une fureur
+aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence
+profonde. Changée par le besoin d'une action forte, de démocratie
+turbulente en dictature absolue, elle devint réglée, silencieuse et
+formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle
+marcha unie par l'imminence du péril. Mais quand la victoire eut couronné
+ses efforts, à la fin de 93, un dissentiment put naître alors, car des
+coeurs généreux et forts, calmés par le succès, criaient: «Miséricorde aux
+vaincus!» Mais tous les coeurs n'étaient pas calmés encore; le salut de la
+révolution n'était pas évident à tous les esprits; la pitié des uns excita
+la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout
+gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux
+partis qui embarrassaient sa marche. Hébert, Ronsin, Vincent, périrent avec
+Danton, Camille Desmoulins. La révolution continua ainsi sa carrière, se
+couvrit de gloire dès le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et
+la couvrit de confusion. C'était le moment où la pitié devait enfin
+l'emporter sur la colère. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de
+l'incident d'un jour on voulut faire un système. Les chefs du gouvernement
+avaient systématisé la violence et la cruauté, et, lorsque les dangers et
+les fureurs étaient passés, voulaient égorger et égorger encore; mais
+l'horreur publique s'élevait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient
+répondre par le moyen accoutumé: la mort! Alors un même cri partit à la
+fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collègues menacés, et ce cri fut
+le signal du soulèvement général. Il fallut quelques instans pour secouer
+l'engourdissement de la crainte; mais on y réussit bientôt, et le système
+de la terreur fut renversé.
+
+On se demande ce qui serait arrivé si Robespierre l'eût emporté. L'abandon
+où il se trouva prouve que c'était impossible. Mais eût-il été vainqueur,
+il aurait fallu ou qu'il cédât au sentiment général, ou qu'il succombât
+plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait été forcé de faire
+succéder aux horreurs des factions, un régime calme et doux. Mais
+d'ailleurs ce n'est pas à lui qu'il appartenait d'être cet usurpateur.
+Notre révolution était trop vaste pour que le même homme, député à la
+constituante en 1789, fût proclamé empereur ou protecteur en 1804, dans
+l'église Notre-Dame. Dans un pays moins avancé et moins étendu, comme
+l'était l'Angleterre, où le même homme pouvait encore être tribun et
+général, et réunir ces deux fonctions, un Cromwell a pu être à la fois
+homme de parti au commencement, soldat usurpateur à la fin. Mais dans une
+révolution aussi étendue que la nôtre, et où la guerre a été si terrible et
+si dominante, où le même individu ne pouvait occuper en même temps la
+tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord dévorés entre
+eux; après eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est resté le
+dernier maître.
+
+Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le rôle d'usurpateur.
+Pourquoi lui fut-il donné de survivre à tous ces révolutionnaires fameux,
+qui lui étaient si supérieurs en génie et en puissance, à un Danton, par
+exemple?... Robespierre était intègre, et il faut une bonne réputation pour
+captiver les masses. Il était sans pitié, et elle perd ceux qui en ont dans
+les révolutions. Il avait un orgueil opiniâtre et persévérant, et c'est le
+seul moyen de se rendre toujours présent aux esprits. Avec cela, il dut
+survivre à tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espèce des hommes. Un
+dévot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le
+courage, la grandeur et la sensibilité qui les accompagnent ordinairement;
+un dévot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour
+du danger, revenant se faire adorer après la victoire remportée par
+d'autres, est un des êtres les plus odieux qui aient dominé les hommes, et
+on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une
+intégrité reconnue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+
+CONSÉQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTÉES AU GOUVERNEMENT
+RÉVOLUTIONNAIRE.--RÉORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITÉS.--RÉVOCATION DE
+LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DÉCRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE,
+LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL
+RÉVOLUTIONNAIRE; ÉLARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES
+MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--RÉORGANISATION DES COMITÉS DE
+GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.--ÉTAT DES
+FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRÈS LA TERREUR.--ACCUSATION
+PORTÉE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITÉS, ET DÉCLARÉE CALOMNIEUSE PAR
+LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIÈRE DE GRENELLE.--EXASPÉRATION DES
+PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'ÉTAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET
+IMPORTANS DÉCRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES
+DE MARAT SONT TRANSPORTÉS AU PANTHÉON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE
+MIRABEAU.
+
+Les événemens des 9 et 10 thermidor répandirent une joie que plusieurs
+jours ne purent calmer. L'ivresse était générale. Une foule de gens, qui
+avaient quitté leur province pour se cacher à Paris, se jetaient dans les
+voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune
+délivrance. On les arrêtait partout sur les routes, pour leur demander des
+détails. En apprenant ces heureux événemens, les uns rentraient dans les
+demeures qu'ils avaient quittées depuis long-temps; les autres, ensevelis
+dans des caches souterraines, osaient reparaître à la lumière. Les détenus
+qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commençaient à
+espérer la liberté, ou du moins cessaient de craindre l'échafaud.
+
+On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la révolution qui venait de
+s'opérer; on ne se demandait pas jusqu'à quel point les membres survivans
+du comité de salut public étaient disposés à persister dans le système
+révolutionnaire, jusqu'à quel point la convention était disposée à entrer
+dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de
+Robespierre. C'était lui qui avait été le chef du gouvernement; c'est à lui
+qu'on imputait les emprisonnemens, les exécutions, tous les actes enfin de
+la dernière tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait
+changer, et prendre une face nouvelle.
+
+A la suite d'un grand événement, l'attente publique devient un besoin
+irrésistible qu'il faut satisfaire. Après deux jours consacrés à recevoir
+les félicitations, à écouter les adresses où chacun répétait _Catilina
+n'est plus, la république est sauvée_, à récompenser les actes de courage,
+à voter des monumens pour rendre immortelle la grande journée du 9, la
+convention s'occupa enfin des mesures que réclamait sa situation.
+
+Les commissions populaires instituées pour faire le triage des détenus, le
+tribunal révolutionnaire composé par Robespierre, le parquet de
+Fouquier-Tinville, étaient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un
+signe d'encouragement pour continuer leurs opérations terribles. Dans la
+séance même du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on décréta
+l'épuration des commissions populaires. Élie Lacoste appela l'attention sur
+le tribunal révolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant
+qu'il fût réorganisé d'après d'autres principes, et composé d'autres
+hommes. La proposition d'Élie Lacoste fut adoptée; et, pour ne pas retarder
+le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, séance
+tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal
+révolutionnaire. Dans la séance du soir, Barrère, qui continuait son rôle
+de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entrée des Français à
+Liège, et entretint ensuite l'assemblée de l'état des comités qui avaient
+été mutilés à plusieurs reprises, et réduits par l'échafaud ou par les
+missions à un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon
+avaient expiré la veille. Hérault-Séchelles était mort avec Danton.
+
+Jean-Bon-Saint-André, Prieur (de la Marne), étaient en mission. Il ne
+restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur
+(de la Côte-d'Or), chargé du soin des armes et poudres, Robert Lindet des
+approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de
+la correspondance avec les corps administratifs, Barrère enfin des
+rapports. Sur douze, ils n'étaient donc plus que six. Le comité de sûreté
+générale était plus complet, et suffisait bien à ses fonctions. Barrère
+proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'échafaud par
+trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement général des comités,
+qui était fixé au 20 de chaque mois, et qui avait cessé d'avoir lieu depuis
+le consentement tacite donné à la dictature. C'était aborder de grandes
+questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du
+dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les
+choses, modifier la forme des comités, prendre des précautions contre leur
+trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot opérer une
+révolution complète dans l'administration? Telles étaient les questions
+soulevées par la proposition de Barrère. D'abord on s'éleva contre cette
+manière expéditive et dictatoriale de procéder, consistant à proposer et à
+nommer les membres des comités dans la même séance. On demanda l'impression
+de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Crancé s'avança
+davantage, et se plaignit de l'absence prolongée des membres des comités.
+«Si on avait, dit-il, remplacé Hérault-Séchelles; si on n'avait pas
+toujours laissé Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-André en mission, on
+aurait été plus assuré d'avoir une majorité, et on n'aurait pas hésité si
+long-temps à attaquer les triumvirs.» Il soutint ensuite que les hommes se
+fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des goûts dangereux. En
+conséquence il proposa de décréter qu'à l'avenir aucun membre des comités
+ne pourrait aller en mission, et que chaque comité serait renouvelé par
+quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il
+fallait réorganiser le gouvernement en entier. Le comité de salut public,
+suivant lui, s'était emparé de tout, et il résultait de là que ses membres,
+même en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire à leur tâche, et que
+les comités de finances, de législation, de sûreté générale, étaient
+réduits à une nullité complète. Il fallait faire, en conséquence, une
+nouvelle distribution des pouvoirs, de manière à empêcher que le comité de
+salut public ne fût accablé, et que les autres ne fussent annulés.
+
+La discussion ainsi provoquée, on allait porter la main sur toutes les
+parties du gouvernement révolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont
+l'opposition au système de Robespierre était bien connue, puisqu'il devait
+être l'une de ses premières victimes, arrêta ce mouvement inconsidéré. Il
+dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui
+devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait
+craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les
+espérances des aristocrates venaient de se réveiller, et qu'il fallait, en
+se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec ménagement une
+institution à laquelle on avait dû de si grands résultats. Cependant
+Tallien, le héros du 9, voulait qu'on abordât au moins certaines questions,
+et ne voyait aucun danger à les décider sur-le-champ. Pourquoi, par
+exemple, ne pas décréter à l'instant même que les comités seraient
+renouvelés par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Crancé,
+reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adoptée aux
+cris de _vive la république_. A cette mesure le député Delmas voulut en
+faire ajouter une autre. «Vous venez, dit-il à l'assemblée, de tarir la
+source de l'ambition; pour compléter votre décret, je demande que vous
+décidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comité qu'un mois après
+en être sorti.» La proposition de Delmas, accueillie comme la précédente,
+fut aussitôt adoptée. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission
+présenterait un nouveau plan pour l'organisation de comités de
+gouvernement.
+
+Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comité de salut
+public, les membres morts ou absens. Cette fois la présentation faite par
+Barrère ne fut pas confirmée. On nomma Tallien, pour le récompenser de son
+courage; Bréard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comité de salut
+public; enfin les deux députés Laloi et Eschassériaux l'aîné; ce dernier
+très versé dans les matières de finances et d'économie publique. Le comité
+de sûreté générale subit aussi des changemens. On s'élevait de toutes parts
+contre David, qu'on disait dévoué à Robespierre; contre Jagot et
+Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir été d'horribles inquisiteurs. Une
+foule de voix demandèrent leur remplacement, il fut décrété. On désigna,
+pour les remplacer et pour compléter le comité de sûreté générale,
+plusieurs des athlètes qui s'étaient signalés dans la journée du 9;
+Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), André Dumont,
+Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial
+à l'unanimité. On s'éleva avec indignation contre le décret qui permettait
+d'enfermer un député sans qu'il fût préalablement entendu par la
+convention, décret funeste qui avait conduit à la mort d'illustres victimes
+présentes à tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins,
+Hérault-Séchelles, etc. Le décret fut rapporté. Ce n'était pas tout que de
+changer les choses; il était des hommes auxquels le ressentiment public ne
+pouvait pardonner. «Tout Paris, s'écria Legendre, vous demande le supplice
+justement mérité de Fouquier-Tinville.» Cette demande fut aussitôt
+décrétée, et Fouquier mis en accusation. «On ne peut plus siéger à côté de
+Lebon,» s'écria une autre voix, et tous les yeux se portèrent sur le
+proconsul qui avait ensanglanté la ville d'Arras, et dont les excès avaient
+provoqué des réclamations, même sous Robespierre. Lebon fut aussitôt
+décrété d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'était contenté d'abord
+d'exclure du comité de sûreté générale, et il fut mis aussi en arrestation.
+On prit la même mesure contre Héron, le chef des agens de la police
+instituée par Robespierre; contre le général Rossignol, déjà bien connu;
+contre Hermann, président du tribunal révolutionnaire avant Dumas, et
+devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des
+tribunaux.
+
+Ainsi le tribunal révolutionnaire était suspendu, la loi du 22 prairial
+rapportée, les comités de salut public et de sûreté générale recomposés en
+partie, les principaux agens de la dernière dictature arrêtés et
+poursuivis. Le caractère de la dernière révolution se prononçait; l'essor
+était donné aux espérances et aux réclamations de toute espèce. Les détenus
+qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils
+allaient jouir des résultats de la journée du 9. Avant ce moment heureux,
+les parens des suspects n'osaient plus réclamer, même pour faire valoir les
+raisons les plus légitimes, dans la crainte, soit d'éveiller l'attention de
+Fouquier-Tinville, soit d'être incarcérés eux-mêmes pour avoir sollicité en
+faveur des aristocrates. Le temps dès terreurs était passé. On commença à
+se réunir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnées aux
+sans-culottes payés à quarante sous par jour, elles furent aussitôt
+remplies de gens qui venaient de reparaître à la lumière, de parens des
+prisonniers, de pères, frères, ou fils des victimes immolées par le
+tribunal révolutionnaire. Le désir de délivrer leurs proches animait les
+uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections
+la liberté des détenus, et on se rendit à la convention pour l'obtenir
+d'elle. Ces demandes furent renvoyées au comité de sûreté générale, qui
+était chargé de vérifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il
+renfermât encore le plus grand nombre des individus qui avaient signé les
+ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de
+nouveaux membres devaient le faire incliner à la clémence. Il commença en
+effet à prononcer les élargissemens en foule. Quelques-uns de ses membres,
+tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre
+les réclamations, et y répandirent la joie par leur présence et leurs
+paroles; les autres, siégeant jour et nuit, reçurent les sollicitations des
+parens, qui se pressaient pour demander des mises en liberté. Le comité
+était chargé d'examiner si les prétendus suspects avaient été enfermés sur
+les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs étaient spécifiés
+dans les mandats d'arrêt. Ce n'était là que revenir à la loi du 17
+septembre mieux exécutée; cependant c'était assez pour vider presque en
+entier les prisons. La précipitation des agens révolutionnaires avait, en
+effet, été si grande, qu'ils arrêtaient le plus souvent sans énoncer les
+motifs, et sans en donner communication aux détenus. On élargit comme on
+avait enfermé, c'est-à-dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors
+plus réelle; elle se répandit dans les familles, qui recouvraient un père,
+un frère, un fils, dont elles avaient été long-temps privées, et qu'elles
+avaient même crus destinés à l'échafaud. On vit sortir ces hommes que leur
+tiédeur ou leurs liaisons avaient rendus suspects à une autorité
+ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, même avéré, n'avait pu faire
+pardonner l'opposition. Ce jeune général qui, réunissant sur un seul
+versant des Vosges les deux armées de la Moselle et du Rhin, avait débloqué
+Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enfermé
+pour sa résistance au comité de salut public, fut élargi, et rendu à sa
+famille et aux armées qu'il devait conduire encore à la victoire. Kilmaine,
+qui sauva l'armée du Nord par la levée du camp de César en août 1793,
+Kilmaine, enfermé pour cette belle retraite, fut rendu aussi à la liberté.
+Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et
+qui n'avait cessé du fond de sa prison de stimuler son courage, fut
+délivrée par lui, et devint son épouse. Les élargissemens se multipliaient
+chaque jour, sans que les sollicitations dont le comité se voyait accablé
+devinssent moins nombreuses. «La victoire, dit Barrère, vient de marquer
+une époque où la patrie peut être indulgente sans danger, et regarder des
+fautes inciviques comme effacées par quelque temps de détention. Les
+comités ne cessent de statuer sur les libertés demandées; ils ne cessent de
+réparer les erreurs ou les injustices particulières.
+
+Bientôt la trace des vengeances particulières disparaîtra du sol de la
+république; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du
+comité de sûreté générale ne fait que retarder des travaux si utiles aux
+citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience
+des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses
+aux législateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide
+que la justice nationale doit prendre à cette époque?»
+
+[Illustration: LES MODÉRÉS MIS EN LIBERTÉ.]
+
+Les sollicitations de toute espèce, en effet, assiégeaient le comité de
+sûreté générale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir
+des actes de clémence, même en faveur d'ennemis connus de la révolution. Il
+y eut plus d'une surprise faite au comité: les ducs d'Aumont et de
+Valentinois furent élargis sous des noms supposés, et il y en eut un grand
+nombre d'autres qui se sauvèrent au moyen des mêmes subterfuges. Il y avait
+peu de mal à cela; car, comme l'avait dit Barrère, la victoire avait marqué
+l'époque où la république pouvait devenir facile et indulgente. Mais le
+bruit répandu qu'on élargissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau
+réveiller les défiances révolutionnaires, et rompre l'espèce d'unanimité
+avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix.
+
+Les sections étaient agitées et devenaient tumultueuses. Il n'était pas
+possible, en effet, que les parens des détenus ou des victimes, que les
+suspects récemment élargis, que tous ceux enfin à qui la parole était
+rendue, se bornassent à demander la réparation d'anciennes rigueurs sans
+demander des vengeances. Presque tous étaient furieux contre les comités
+révolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les
+recomposer, les abolir même; et ces discussions amenèrent quelques troubles
+dans Paris. La section de Montreuil vint dénoncer les actes arbitraires de
+son comité révolutionnaire; celle du Panthéon français déclara que son
+comité avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi à
+l'égard du sien des mesures sévères, et nomma une commission pour vérifier
+ses registres.
+
+C'était là une réaction naturelle de la classe modérée, long-temps réduite
+au silence et à la terreur par les inquisiteurs des comités
+révolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention
+de la Montagne.
+
+Cette terrible Montagne n'avait pas péri avec Robespierre, et lui avait
+survécu. Quelques-uns de ses membres étaient restés convaincus de la
+probité, de la loyauté des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas
+qu'il eût voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de
+Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu réussir à détruire les
+restes; mais c'était le très petit nombre qui pensait de la sorte. La plus
+grande partie des montagnards, républicains sincères, exaltés, voyant avec
+horreur tout projet d'usurpation, avaient aidé au 9 thermidor, moins encore
+pour renverser un régime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell
+naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice révolutionnaire telle
+que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite;
+mais ils n'entendaient diminuer en rien l'énergie du gouvernement, et ne
+voulaient faire aucun quartier à ce qu'on appelait les aristocrates. La
+plupart étaient des hommes purs et rigides, étrangers à la dictature et à
+ses actes, et nullement intéressés à la soutenir; mais aussi des
+révolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se
+changeât en une réaction, et tournât au profit d'un parti. Parmi ceux de
+leurs collègues qui s'étaient coalisés pour renverser la dictature, ils
+voyaient avec défiance des hommes qui passaient pour des fripons, des
+dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'Églantine, des membres enfin
+du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient secondés
+contre Robespierre, mais ils étaient prêts à les combattre s'ils les
+voyaient tendre ou à refroidir l'énergie révolutionnaire, ou à détourner
+les derniers événemens au profit d'une faction quelconque. On avait accusé
+Danton de corruption, de fédéralisme, d'orléanisme, de royalisme: il n'est
+pas étonnant qu'il s'élevât contre ses amis victorieux des soupçons du même
+genre. Au reste, aucune attaque n'était encore portée; mais les
+élargissemens nombreux, le soulèvement général contre le système
+révolutionnaire, commençaient à éveiller les craintes.
+
+Les véritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et
+dont les principaux étaient Legendre, Fréron, Tallien, Merlin (de
+Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Crancé, Lecointre
+(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collègues incliner au
+royalisme et à la contre-révolution; mais excités par le danger et par la
+lutte, ils étaient plus prononcés contre les lois révolutionnaires. Il
+avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension à s'adoucir qui avait
+perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entourés, applaudis, sollicités, ils
+étaient plus entraînés que leurs collègues de la Montagne dans le système
+de la clémence. Il était même possible que plusieurs d'entre eux fissent
+quelques sacrifices à leur position nouvelle. Rendre des services à des
+familles éplorées, recevoir des témoignages de la plus vive reconnaissance,
+faire oublier d'anciennes rigueurs, était un rôle qui devait les tenter.
+Déjà ceux qui se défiaient de leur complaisance, comme ceux qui espéraient
+en elle, leur donnaient un nom à part: ils les appelaient les
+_Thermidoriens_.
+
+Il s'élevait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des
+élargissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un député, qui
+disait connaître un individu de son département, le comité ordonnait la
+mise en liberté; aussitôt un député du même département venait se plaindre
+de cette mise en liberté, et prétendait qu'on avait élargi un aristocrate.
+Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la
+révolution, qui se montraient la joie sur le front, provoquèrent une mesure
+qui fut adoptée sans qu'on y attachât d'abord beaucoup d'importance. Il fut
+décidé qu'on imprimerait la liste de tous les individus élargis par les
+ordres du comité de sûreté générale, et qu'à côté du nom de l'individu
+élargi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient réclamé pour lui,
+et qui avaient répondu de ses principes.
+
+Cette mesure produisit une impression extrêmement fâcheuse. Frappés dé la
+récente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent
+effrayés de voir leurs noms consignés sur une liste qui pourrait servir à
+exercer de nouvelles rigueurs si le régime de la terreur était jamais
+rétabli. Beaucoup de ceux qui avaient déjà réclamé et obtenu des
+élargissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus
+en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour à des
+mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda
+qu'elles fussent révoquées.
+
+Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblée de l'agitation qui
+régnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil était venue
+dénoncer son comité révolutionnaire. On lui avait répondu qu'il fallait
+s'adresser au comité de sûreté générale. Duhem, député de Lille, étranger
+aux actes de la dernière dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
+ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorité
+révolutionnaire se relâchât de ses rigueurs, s'éleva vivement contre
+l'aristocratie et le modérantisme, qui, disait-il, levaient déjà leurs
+têtes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'était fait à leur
+profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montré une opposition courageuse
+sous le régime de Robespierre, mais qui étaient montagnards aussi prononcés
+que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comité de sûreté générale,
+soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
+gouvernement fût juste, mais restât inflexible. Granet, député de
+Marseille, et siégeant à la Montagne, fit une proposition qui augmenta
+l'agitation de l'assemblée. Il demanda que les détenus déjà élargis, dont
+les répondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent réincarcérés
+sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
+Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
+La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'étendit des
+listes à la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
+intentions qu'on se supposait déjà de part et d'autre. «Il est temps,
+s'écria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent à se
+servir des marches du trône de Robespierre. On ne doit rien faire à demi,
+et, il faut l'avouer, la convention, dans la journée du 9 thermidor, a fait
+beaucoup de choses à demi. Si elle a laissé des tyrans ici, au moins ils
+devraient se taire.» Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
+Merlin, adressées surtout à Vadier, l'un de ceux qui avaient parlé contre
+les mouvemens des sections. Legendre prit la parole après Merlin. «Le
+comité, dit-il, s'est bien aperçu qu'on lui a surpris l'élargissement de
+quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
+reincarcérés bientôt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
+nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
+nos passions, si nous voulons assurer et accélérer le succès de la
+révolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
+ordonne l'impression des listes des citoyens élargis. Cette loi a dissipé
+la joie publique, et a glacé tous les coeurs.» Tallien succède à Legendre;
+il est écouté avec la plus grande attention comme le principal des
+thermidoriens. «Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
+voient avec douleur qu'on cherche à vous diviser, et à ranimer des haines
+qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
+on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
+membres devaient être attaqués dans cette séance. Sans doute ce sont les
+ennemis de la république qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
+seconder par nos divisions.» Des applaudissemens interrompent Tallien; il
+reprend: «Continuateurs de Robespierre, s'écrie-t-il, n'espérez aucun
+succès, la convention est déterminée à périr plutôt que de souffrir une
+nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
+juste. Il est possible que quelques patriotes aient été trompés sur le
+compte de certains détenus; nous ne croyons pas à l'infaillibilité des
+hommes. Mais qu'on dénonce les individus élargis mal à propos, et ils
+seront réincarcérés. Pour moi, je fais ici un aveu sincère; j'aime mieux
+voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
+de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la république avec ses
+douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates! Non,
+elle est trop grande, elle saura partout découvrir et frapper ses ennemis.»
+
+Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reçoit de plus
+bruyans encore en finissant son discours. Après ces explications générales,
+on revient à la loi du 23, et à la disposition nouvelle que Granet voulait
+y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
+craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
+réclamer un citoyen injustement détenu. Ses adversaires répondent que rien
+n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
+mille ont été le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
+trouvaient inscrits ont vécu dans l'effroi; et que, n'eût-on plus aucune
+tyrannie à craindre, les individus portés sur les nouvelles listes
+n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
+les noms des prisonniers élargis, sans y ajouter ceux des répondans qui ont
+sollicité la mise en liberté. Cette proposition est accueillie, et il est
+décidé qu'on imprimera le nom des élargis seulement. Tallien, qui n'était
+pas satisfait de ce moyen, remonte aussitôt à la tribune. «Puisque vous
+avez décrété, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus à la liberté,
+vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
+incarcérer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dénonçaient et
+faisaient renfermer de bons patriotes.» L'assemblée, surprise par la
+demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la décrète
+aussitôt. A peine la décision est-elle rendue, que plusieurs membres de
+l'assemblée se ravisent. Voilà une liste, dit-on, qui sera opposée à la
+précédente; _c'est la guerre civile_. Bientôt on répète ce mot dans la
+salle, et plusieurs voix s'écrient: _C'est la guerre civile!_ «Oui, reprend
+aussitôt Tallien qui remonte à la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
+Je le pense comme vous. Vos deux décrets mettront en présence deux espèces
+d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
+proposant le second décret, vous faire sentir l'inconvénient du premier.
+Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux.» De toutes parts
+on s'écrie: «Oui, oui, le rapport des deux décrets!» Amar le demande
+lui-même, et les deux décrets sont rapportés. Toute impression de liste est
+donc écartée, grâce à cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
+de faire à l'assemblée.
+
+Cette séance rendit la sécurité à une foule de gens qui commençaient à la
+perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'étaient pas éteintes,
+que toutes les luttes n'étaient pas terminées. Les partis avaient tous été
+frappés à leur tour, et avaient perdu leurs têtes les plus illustres: les
+royalistes, à plusieurs époques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
+en germinal; les montagnards exaltés, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
+plus illustres avaient péri, leurs partis survivaient; car les partis ne
+succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
+après eux. Ces partis allaient tour à tour se disputer encore la direction
+de la révolution, et recommencer une carrière laborieuse et ensanglantée.
+Il fallait, en effet, que les esprits, arrivés par l'excitation du danger
+au dernier degré d'emportement, revinssent progressivement au point d'où
+ils étaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
+en mains, et on allait voir les mêmes luttes de passions, de systèmes et
+d'autorité.
+
+Après ces premiers soins donnés à la réparation de beaucoup de rigueurs, la
+convention songea à l'organisation des comités, et du gouvernement
+provisoire, qui devait, comme on sait, régir la France jusqu'à la paix
+générale. Une première discussion s'était élevée, comme on vient de le
+voir, sur le comité de salut public, et la question avait été renvoyée à
+une commission chargée de présenter un nouveau plan. Il était urgent de
+s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblée dans les premiers jours de
+fructidor (août). Elle était placée entre deux systèmes et deux écueils
+opposés: la crainte d'affaiblir l'autorité chargée du salut de la
+révolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
+est d'avoir peur des dangers quand ils sont passés, et de prendre des
+précautions contre ce qui ne peut plus être. La tyrannie du dernier comité
+de salut public était née du besoin de suffire à une tâche extraordinaire,
+au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'étaient présentés
+pour faire ce qu'une assemblée ne pouvait, ne savait, n'osait faire
+elle-même; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
+n'avaient pu ni motiver leurs opérations, ni en rendre compte à
+l'assemblée, que d'une manière très générale; ils n'avaient pas même le
+temps d'en délibérer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maître absolu à
+la tâche qui lui était dévolue. Ils étaient devenus ainsi autant de
+dictateurs forcés, que les circonstances, plutôt que l'ambition, avaient
+rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tâche était presque achevée, que
+les périls extrêmes étaient passés, une pareille puissance ne pouvait plus
+se former, faute d'occasion. Il était puéril de se prémunir si fort contre
+un danger devenu impossible; il y avait même, dans cette prudence, un
+inconvénient grave, celui d'énerver l'autorité et de lui enlever toute
+énergie. Douze cent mille hommes avaient été levés, nourris, armés, et
+conduits aux frontières; mais il fallait pourvoir à leur entretien, à leur
+direction, et c'était un soin qui exigeait encore une grande application,
+une rare capacité, et des pouvoirs très étendus.
+
+Déjà on avait décrété le principe du renouvellement des comités par quart
+chaque mois; et on avait décidé, en outre, que les membres sortans ne
+pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empêchant une
+nouvelle dictature, empêchaient aussi toute bonne administration. Il était
+impossible qu'il y eût aucune suite, aucune application constante, aucun
+secret dans ce ministère constamment renouvelé. Dans cette organisation, à
+peine un membre était-il au courant des affaires, qu'il était forcé de les
+quitter; et si une capacité se déclarait, comme celle de Carnot pour la
+guerre, de Prieur (de la Côte-d'Or) et de Robert Lindet pour
+l'administration, de Cambon pour les finances, elle était ravie à l'état au
+terme désigné; car l'absence seule pendant un mois exigée par la loi,
+rendait à peu près nuls les avantages d'une réélection ultérieure.
+
+Mais il fallait subir la réaction. A une concentration extrême de pouvoir
+devait succéder une dissémination tout aussi extrême, et bien autrement
+dangereuse. L'ancien comité de salut public, chargé souverainement de ce
+qui intéressait le salut de l'état, avait droit d'appeler à lui les autres
+comités, et de se faire rendre compte de leurs opérations; il s'était
+emparé ainsi de tout ce qui était essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
+Pour empêcher à l'avenir de tels empiétemens, la nouvelle organisation
+sépara les attributions des comités et les rendit indépendans les uns des
+autres. Il en fut établi seize:
+
+ 1 Comité de salut public;
+ 2 Comité de sûreté générale;
+ 3 Comité des finances;
+ 4 Comité de législation;
+ 5 Comité d'instruction publique;
+ 6 Comité de l'agriculture et des arts;
+ 7 Comité du commerce et d'approvisionnemens;
+ 8 Comité des travaux publics;
+ 9 Comité des transports en poste;
+ 10 Comité militaire;
+ 11 Comité de la marine et des colonies;
+ 12 Comité des secours publics;
+ 13 Comité de division;
+ 14 Comité des procès-verbaux et archives;
+ 15 Comité des pétitions, correspondances et dépêches;
+ 16 Comité des inspecteurs du Palais-National.
+
+Le comité de salut public était composé de douze membres; il conservait la
+direction des opérations militaires et diplomatiques; il était chargé de la
+levée et de l'équipement des armées, du choix des généraux, des plans de
+campagne, etc.; mais là se bornaient ses attributions. Le comité de sûreté
+générale, composé de seize membres, avait la police; celui des finances,
+composé de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
+trésor, des monnaies, des assignats, etc. Les comités pouvaient se réunir
+pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorité absolue
+de l'ancien comité de salut public était remplacée par une foule
+d'autorités rivales, exposées à s'embarrasser et à se gêner dans leur
+marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.
+
+On opérait en même temps d'autres réformes qui n'étaient pas jugées moins
+pressantes. Les comités révolutionnaires établis dans les moindres bourgs,
+et chargés d'y exercer l'inquisition, étaient la plus vexatoire et la plus
+abhorrée des institutions attribuées au parti Robespierre. Pour rendre leur
+action moins étendue et moins tracassière, on en réduisit le nombre à un
+seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
+huit mille âmes, qu'elle fût ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
+nombre fut réduit de quarante-huit à douze. Ces comités devaient être
+composés de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
+de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrêt. Ils étaient,
+comme les comités de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
+chaque mois.
+
+A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
+importantes, en décidant que les assemblées des sections n'auraient plus
+lieu qu'une fois par décade, tous les jours de décadi, et que les citoyens
+présens cesseraient d'avoir quarante sous par séance. C'était resserrer la
+démagogie dans des limites moins étendues, en rendant plus rares les
+assemblées populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
+y assister. C'était couper ainsi un abus qui était devenu excessif à Paris.
+On payait par section douze cents membres présens, tandis qu'il y en avait
+à peine trois cents en séance. Des présens répondaient pour les absens, et
+on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrière, si
+dévouée à Robespierre, se trouvait éconduite, et renvoyée à ses travaux.
+
+La plus importante détermination prise par la convention fut l'épuration
+des individus composant toutes les autorités locales, comités
+révolutionnaires, municipalités, etc. C'était là que se trouvaient, comme
+nous l'avons dit, les révolutionnaires les plus ardens; ils étaient devenus
+dans chaque localité ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient à
+Paris, et ils avaient usé de leurs pouvoirs avec toute la brutalité des
+autorités inférieures. Le décret du gouvernement révolutionnaire, en
+suspendant là constitution jusqu'à la paix, avait prohibé les élections de
+toute espèce, afin d'éviter les troubles et de concentrer l'autorité dans
+les mêmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
+c'est-à-dire pour prévenir les luttes entre les jacobins et les
+aristocrates, maintint les dispositions du décret, et confia aux
+représentans en mission le soin d'épurer les administrations dans toute la
+France. C'était là le moyen de s'assurer à elle-même le choix et la
+direction des autorités locales, et d'éviter le débordement des deux
+factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal révolutionnaire, suspendu
+récemment, fut remis en activité; les juges et les jurés n'étant pas tous
+nommés encore, ceux qui étaient déjà réunis durent entrer en fonctions
+sur-le-champ, et juger d'après les lois existantes antérieures à celles du
+22 prairial. Ces lois étaient encore fort redoutables; mais les hommes dont
+on avait fait choix pour les appliquer, et la docilité avec laquelle les
+justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
+institue, étaient une garantie contre de nouvelles cruautés.
+
+Toutes ces formes furent exécutées du 1er au 15 fructidor (fin d'août). Il
+restait une institution importante à établir, c'était la liberté de la
+presse. Aucune loi ne lui traçait de bornes; elle était même consacrée
+d'une manière illimitée dans la déclaration des droits; néanmoins elle
+avait été proscrite de fait, sous le régime de la terreur. Une seule parole
+imprudente pouvant compromettre la tête des citoyens, comment auraient-ils
+osé écrire? Le sort de l'infortuné Camille Desmoulins avait assez prouvé
+l'état de la presse à cette époque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
+l'un de ces esprits timides qui s'étaient complètement annulés pendant les
+orages de la convention, demanda que la liberté de la presse fût de nouveau
+formellement garantie. «Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme à
+ses collègues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans être exposés à
+des insultes et à des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
+discussions qui s'élèveront à l'avenir; si vous voulez que nous puissions
+contribuer de nos lumières à l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
+sûretés à ceux qui voudront ou parler ou écrire.»
+
+Quelques jours après, Fréron, l'ami et le collègue de Barras dans sa
+mission à Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
+leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comité de salut public, Fréron unit
+sa voix à celle de Durand-Maillane, et demanda la liberté illimitée de la
+presse. Les avis se partagèrent. Ceux qui avaient vécu dans la contrainte
+pendant la dernière dictature, et qui voulaient enfin donner impunément
+leur avis sur toutes choses, ceux qui étaient disposés à réagir
+énergiquement contre la révolution, demandaient une déclaration formelle,
+pour garantir la liberté de parler et d'écrire. Les montagnards, qui
+pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberté, qui
+voyaient un débordement d'accusations se préparer contre tous les hommes
+qui avaient exercé quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
+encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appréciaient le dangereux
+moyen qu'on allait fournir aux contre-révolutionnaires, déjà fourmillant de
+toutes parts, s'opposaient à une déclaration expresse. Ils donnaient pour
+raison que la déclaration des droits consacrait la liberté de la presse;
+que la consacrer de nouveau, était inutile, puisque c'était proclamer un
+droit déjà reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitée, on
+commettait une imprudence. «Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
+Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
+contre l'institution de la république?» Toutes ces propositions furent
+renvoyées aux comités compétens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
+une nouvelle déclaration.
+
+Ainsi, le gouvernement provisoire, destiné à régir la révolution jusqu'à la
+paix, était entièrement modifié d'après les nouvelles dispositions de
+clémence et de générosité qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
+Comités de gouvernement, tribunal révolutionnaire, administrations locales,
+étaient réorganisés et épurés; la liberté de la presse était déclarée, et
+tout annonçait une marche nouvelle.
+
+L'effet que devaient produire ces réformes ne tarda pas à se faire sentir.
+Jusqu'ici, le parti des révolutionnaires ardens s'était trouvé placé dans
+le gouvernement même; il composait les comités, et commandait à la
+convention; il régnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
+municipales et les comités révolutionnaires dont la France entière était
+couverte: dépossédé aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
+gouvernement et former contre lui un parti hostile.
+
+Les jacobins avaient été suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+Legendre avait fermé leur salle, et en avait déposé les clefs sur le bureau
+de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis à la société
+de se reconstituer à la condition, de s'épurer. Quinze membres des plus
+anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associés,
+pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
+cette fameuse nuit, avaient été à leur poste de citoyens, au lieu de se
+rendre à la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
+l'épuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
+provisoires. L'épuration commença. Une enquête sur chacun d'eux eût été
+difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
+réponses. On pense combien l'examen devait être fait avec indulgence,
+puisque c'étaient les jacobins qui se jugeaient eux-mêmes. En quelques
+jours, plus de six cents membres furent réinstallés, sur leur simple
+déclaration qu'ils avaient été, pendant la fameuse nuit, au poste assigné
+par leurs devoirs. La société fut bientôt recomposée comme elle l'était
+auparavant, et remplie de tous les individus qui, dévoués à Robespierre, à
+Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberté, et
+des victimes de la contre-révolution. A côté de la société-mère existait
+encore ce fameux club électoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
+à faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et où
+s'étaient tramées les plus grandes journées de la révolution. Il siégeait
+toujours à l'Évêché, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
+les plus déterminés, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
+Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
+employés que la nouvelle épuration allait chasser de leurs places. C'est ce
+qui ne manqua pas d'arriver. Les jurés et juges du tribunal
+révolutionnaire, les membres des quarante-huit comités, au nombre de quatre
+cents environ, les agens de la police secrète de Saint-Just et de
+Robespierre, les porteurs d'ordres des comités, qui formaient la bande du
+fameux Héron, les commis de différentes administrations, les employés en un
+mot de toute espèce, exclus des fonctions qu'ils avaient exercées, se
+réunirent aux jacobins et au club électoral, soit qu'ils en fussent déjà
+membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la première fois. Ils
+allaient exhaler là leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils étaient
+inquiets pour leur sûreté, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
+avaient persécutés; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
+ceux-là surtout qui, membres des comités révolutionnaires, avaient pu
+joindre à leurs appointemens des dilapidations de toute espèce. La réunion
+de ces hommes composait un parti violent, opiniâtre, qui à l'ardeur
+naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intérêt
+lésé. Ce qui se passait à Paris avait lieu de même par toute la France. Les
+membres des municipalités, des comités révolutionnaires, des directoires de
+district, se réunissaient dans les sociétés affiliées à la société-mère, et
+venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
+pour eux le bas peuple destitué aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
+recevait plus quarante sous pour assister aux assemblées de section.
+
+En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne
+faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient
+souffert ou gardé le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le
+moment était venu de se réveiller et de diriger à leur tour la marche de la
+révolution. On vient de voir, au sujet des élargissemens, les parens des
+détenus ou des victimes reparaître dans les sections, et s'y agiter, soit
+pour faire ouvrir les prisons, soit pour dénoncer et poursuivre les comités
+révolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les réformes
+commencées, augmentèrent les espérances et le courage de ces premiers
+opposans. Ils appartenaient à toutes les classes qui avaient été opprimées,
+quel que fût leur rang, mais surtout au commerce, à la bourgeoisie, à ce
+tiers-état laborieux, opulent et modéré, qui, monarchique et
+constitutionnel avec les constituans, républicain avec les girondins,
+s'était effacé dès le 31 mai, et avait été exposé à des persécutions de
+tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares
+d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais
+qui se plaignait de la violation des droits de l'humanité à son égard, et
+quelques partisans de la royauté, créatures ou agens de l'ancienne cour,
+qui n'avaient cessé de susciter des obstacles à la révolution, en se jetant
+dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en fût le système et le
+caractère. C'étaient, comme d'usage, les jeunes gens de ces différentes
+classes qui se prononçaient avec le plus de vivacité et d'énergie, car
+c'est toujours la jeunesse qui est la première à se soulever contre un
+régime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les
+lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait
+les terroristes, de la manière la plus énergique. Ils donnaient les plus
+nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles persécutées, les autres
+craignaient de les voir persécuter un jour, si le régime de la terreur
+était rétabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais
+le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux était dans la
+réquisition; les uns s'y étaient soustraits en se cachant, quelques autres
+venaient de quitter les armées en apprenant le 9 thermidor. A eux se
+joignaient les écrivains, persécutés pendant les derniers temps, et
+toujours aussi prompts que les jeunes gens à se ranger dans toutes les
+oppositions; ils remplissaient déjà les journaux et les brochures de
+diatribes violentes contre le régime de la terreur.
+
+Les deux partis se prononcèrent de la manière la plus vive et la plus
+opposée, sur les modifications apportées par la convention au régime
+révolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crièrent à l'aristocratie;
+ils se plaignirent du comité de sûreté générale qui élargissait les
+contre-révolutionnaires, et de la presse dont on faisait déjà un usage
+cruel contre ceux qui avaient sauvé la France. La mesure qui les blessait
+le plus, était l'épuration générale de toutes les autorités. Ils n'osaient
+pas précisément s'élever contre le renouvellement des individus, car c'eût
+été avouer des motifs trop personnels, mais ils s'élevaient contre le mode
+de réélection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit
+d'élire ses magistrats; que faire nommer par les députés en mission les
+membres des municipalités, des districts, des comités révolutionnaires,
+c'était commettre une usurpation; que réduire les sections à une séance par
+décade, c'était violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour
+délibérer sur la chose publique. Ces plaintes étaient en contradiction avec
+le principe du gouvernement révolutionnaire, qui interdisait toute élection
+jusqu'à la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand
+leur intérêt est compromis: les révolutionnaires savaient qu'une élection
+populaire les aurait ramenés à leurs postes.
+
+Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans
+les lieux publics, les écrivains dans les journaux, demandaient avec
+véhémence l'usage illimité de la presse, se plaignaient de voir encore dans
+les comités actuels et dans les administrations trop d'agens de la
+précédente dictature; ils osaient déjà faire des pétitions contre les
+représentans qui avaient rempli certaines missions; ils méconnaisaient tous
+les services rendus, et commençaient à diffamer la convention elle-même.
+Tallien qui, en sa qualité de principal thermidorien, se regardait comme
+particulièrement responsable de la marche nouvelle imprimée aux choses,
+aurait voulu qu'on déterminât cette marche avec vigueur, sans fléchir dans
+un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles
+entre la terreur et le gouvernement révolutionnaire, et dont le sens
+général était que, sans employer une cruauté systématique, il fallait
+conserver néanmoins une énergie suffisante, Tallien proposa de déclarer que
+le gouvernement révolutionnaire était maintenu, que par conséquent les
+assemblées primaires ne devaient pas être convoquées pour faire
+d'élections; mais il proposa de déclarer en même temps que tous les moyens
+de terreur étaient proscrits, et que les poursuites dirigées contre les
+écrivains qui auraient librement émis leurs opinions, seraient considérées
+comme des moyens de terreur.
+
+Ces propositions, qui ne présentaient aucune mesure précise, et qui étaient
+seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer
+entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyées aux trois
+comités de salut public, de sûreté générale et de législation, auxquels on
+renvoyait tout ce qui avait trait à ces questions.
+
+Cependant ces moyens n'étaient pas faits pour calmer la colère des partis.
+Ils continuaient à s'invectiver avec la même violence; et ce qui
+contribuait surtout à augmenter l'inquiétude générale, et à multiplier les
+sujets de plaintes et d'accusation, c'était la situation économique de la
+France, plus déplorable peut-être en ce moment qu'elle n'avait jamais été,
+même aux époques les plus calamiteuses de la révolution.
+
+Les assignats, malgré les victoires de la république, avaient subi une
+baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixième
+ou le huitième de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans
+les échanges, et rendait le _maximum_ plus inexécutable et plus vexatoire
+que jamais. Évidemment ce n'était plus le défaut de confiance qui
+dépréciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence
+de la république; c'était leur émission excessive et toujours croissante au
+fur et à mesure de la baisse. Les impôts, difficilement perçus et payés en
+papier, fournissaient à peine le quart ou le cinquième de ce que la
+république dépensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la
+guerre, et il fallait y suppléer par de nouvelles émissions. Aussi, depuis
+l'année précédente, la quantité d'assignats en circulation, qu'on avait
+espéré réduire à moins de deux milliards, par le moyen de différentes
+combinaisons, s'était élevée au contraire à 4 milliards 600 millions.
+
+A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et à la dépréciation qui
+s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamités résultant soit de la
+guerre, soit des mesures inouïes qu'elle avait commandées. On se souvient
+que, pour établir un rapport forcé entre la valeur nominale des assignats
+et les marchandises, on avait imaginé la loi du _maximum_, qui réglait le
+prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'élever au
+fur et à mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu'à ces
+mesures on avait ajouté les _réquisitions_, qui donnaient aux représentans
+ou aux agens de l'administration la faculté de requérir toutes les
+marchandises nécessaires aux armées et aux grandes communes, en les payant
+en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauvé la France,
+mais en apportant un trouble extraordinaire dans les échanges et la
+circulation.
+
+On a déjà vu quels étaient les inconvéniens principaux du _maximum_:
+établissement de deux marchés, l'un public, dans lequel les marchands
+n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantité
+possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce
+qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et à prix libre;
+enfouissement général des denrées, que les fermiers parvenaient à
+soustraire à toute la vigilance des agens chargés de faire les
+réquisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce
+que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fixé à leurs produits
+les frais même de la production. Tous ces inconvéniens d'un double
+commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la
+fabrication, n'avaient fait que s'accroître. Il s'était établi partout deux
+commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y
+avait deux qualités de pain, deux qualités de viande, deux qualités de
+toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou
+excéder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne
+pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers étaient
+devenus tous les jours plus ingénieux à soustraire leurs denrées; ils
+faisaient de fausses déclarations; ils ne battaient pas leur blé, et
+prétextaient le défaut de bras, défaut qui, au reste, était réel, car la
+guerre avait absorbé plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la
+mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait
+cru au commencement de l'année, lorsqu'à la fête de l'Être suprême on
+remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des récoltes. Quant aux
+fabricans, ils avaient tout à fait suspendu leurs travaux. On a vu que,
+l'année précédente, la loi, pour n'être pas inique envers les marchands,
+avait dû remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise
+sur le lieu de fabrique, en ajoutant à ce prix celui des transports; mais
+cette loi était devenue injuste à son tour. La matière première, la
+main-d'oeuvre, ayant subi le renchérissement général, les manufacturiers
+n'avaient plus trouvé le moyen de faire leurs frais, et avaient cessé leurs
+travaux. Il en était de même des commerçans. Le fret pour les marchandises
+de l'Inde était monté, par exemple, de 100 francs le tonneau à 400; les
+assurances de 5 et 6 pour cent à 50 et 60. Les commerçans ne pouvaient donc
+plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fixé par le
+_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expéditions. Comme nous
+l'avons fait remarquer ailleurs, en forçant un prix, il aurait fallu les
+forcer tous; mais c'était impossible.
+
+Le temps avait dévoilé encore d'autres inconvéniens particuliers au
+_maximum_. Le prix des blés avait été fixé d'une manière uniforme dans
+toute la France. Mais la production du blé étant inégalement coûteuse et
+abondante dans les différentes provinces, le taux légal se trouvait sans
+aucune proportion avec les localités. La faculté laissée aux municipalités
+de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espèce de
+désordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorités
+en élevaient le prix; alors ces marchandises y étaient apportées au
+préjudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un
+lieu, disette dans un autre, à la volonté des régulateurs du tarif; et les
+mouvemens du commerce, au lieu d'être réguliers et naturels, étaient
+capricieux, inégaux et convulsifs.
+
+Les résultats des réquisitions étaient bien plus fâcheux encore. On se
+servait des réquisitions pour nourrir les armées, pour fournir les grandes
+manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur était nécessaire, pour
+approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux
+fabricans et aux manufacturiers les matières dont ils avaient besoin.
+C'étaient les représentans, les commissaires près des armées, les agens de
+la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la faculté
+de requérir. Dans le moment pressant du danger, les réquisitions s'étaient
+faites avec précipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour
+les mêmes objets, et celui qui était requis ne savait à qui entendre. Elles
+étaient presque toujours illimitées. Quelquefois on frappait de réquisition
+toute une denrée dans une commune ou un département. Alors les fermiers ou
+les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la république; le
+commerce étant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans être
+enlevé ou payé, et la circulation se trouvait arrêtée. Dans la confusion
+qui résultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on
+frappait de réquisition le département le plus éloigné de la commune ou de
+l'armée que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports.
+Beaucoup de rivières et de canaux étant privés d'eau par une sécheresse
+extraordinaire, il n'était resté que le roulage, et on avait enlevé à
+l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi
+extraordinaire joint à une levée forcée de quarante-quatre mille chevaux
+pour l'armée, les avait rendus très rares, et avait épuisé presque tous les
+moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calculés et souvent
+inutiles, des masses énormes de subsistances ou de marchandises se
+trouvaient dans les magasins publics, entassées sans aucun soin, et souvent
+exposées à toute espèce d'avaries. Les bestiaux acquis par la république
+étaient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui
+faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports
+inutiles se joignaient donc les dégâts, et souvent les abus les plus
+coupables. Des agens infidèles revendaient secrètement, au cours le plus
+élevé, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen
+des réquisitions. Cette fraude était pratiquée aussi par des marchands, des
+fabricans qui, ayant invoqué d'abord un ordre de réquisition pour
+s'approvisionner, revendaient ensuite secrètement et au cours, ce qu'ils
+avaient acheté au _maximum_.
+
+Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et
+maritime, avaient réduit le commerce à un état déplorable. Il n'y avait
+plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles
+par les croisières des Anglais, et presque toutes ravagées par la guerre.
+La principale, Saint-Domingue, était mise à feu et à sang par les divers
+partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait déjà
+toute communication extérieure presque impossible; une autre mesure
+révolutionnaire avait contribué aussi à amener cet état d'isolement;
+c'était le séquestre ordonné sur les biens des étrangers avec lesquels la
+France était en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce
+séquestre, avait eu pour but d'arrêter l'agiotage sur le papier étranger,
+et d'empêcher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en
+lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les
+valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais,
+avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de
+l'étranger, et toute circulation d'effets de crédit avait cessé entre la
+France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays
+neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Suède et les États-Unis;
+mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait usé toute
+seule, pour se procurer des grains, des fers et différens objets
+nécessaires à la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle
+en donnait aux banquiers français la valeur en assignats, et s'en servait
+en Suisse, en Suède, en Danemark, en Amérique, pour payer les grains et les
+différens produits qu'elle achetait.
+
+Tout le commerce de la France se trouvait donc réduit aux approvisionnemens
+que le gouvernement faisait dans les pays étrangers, au moyen des valeurs
+requises forcément chez les banquiers français. A peine arrivait-il dans
+les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles
+étaient aussitôt frappées de réquisition, ce qui décourageait entièrement,
+comme nous venons de le montrer, les négocians auxquels le fret et les
+assurances avaient coûté énormément, et qui étaient obligés de vendre au
+_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports étaient
+celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes
+étaient immobilisées par les réquisitions, les autres par les prohibitions
+portées contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux,
+déjà dévastées par la guerre civile, étaient réduites par cet état du
+commerce à une inertie absolue et à une détresse extrême. Marseille, qui
+vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloqué
+par les Anglais, ses principaux négocians dispersés par la terreur, ses
+savonneries détruites ou transportées en Italie, et faisait à peine
+quelques échanges désavantageux avec les Génois. Les villes de l'intérieur
+n'étaient pas dans un état moins triste. Nîmes avait cessé de produire ses
+soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville
+de Lyon, ruinée par les bombes et la mine, était maintenant en démolition,
+et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois
+pour plus de 60 millions au commerce. Un décret qui arrêtait les
+marchandises destinées aux communes rebelles en avait immobilisé autour de
+Lyon une quantité considérable, dont une partie devait rester dans cette
+ville, et l'autre la traverser seulement pour de là se rendre sur les
+points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Châlons,
+Mâcon, Valence, avaient profité de ce décret pour arrêter les marchandises
+voyageant sur cette route si fréquentée. La manufacture de Sedan avait été
+obligée d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer à celle
+du drap à l'usage des troupes, et ses principaux fabricans étaient
+poursuivis en outre comme complices du mouvement projeté par Lafayette
+après le 10 août. Les départemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et
+de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient été
+entièrement ravagés par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse
+Vendée, plus de six cents lieues carrées étaient entièrement ravagées par
+le feu et le fer. Les champs étaient en partie abandonnés, et des bestiaux
+nombreux erraient au hasard sans pâture et sans étable. Partout enfin où
+des désastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamités générales, la
+guerre avait singulièrement diminué le nombre des bras, et la terreur chez
+les uns, la préoccupation politique chez les autres, avaient éloigné ou
+dégoûté du travail un nombre considérable de citoyens laborieux. Combien
+préféraient à leurs ateliers et à leurs champs, les clubs, les conseils
+municipaux, les sections, où ils recevaient quarante sous pour aller
+s'agiter et s'émouvoir!
+
+Ainsi, désordre dans tous les marchés, rareté des subsistances;
+interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; déplacemens
+désordonnés, amas inutiles, dégâts de marchandises; épuisement de moyens de
+transport par l'effet des réquisitions; interruption de communication avec
+toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime,
+du séquestre; dévastation des villes manufacturières et de plusieurs
+contrées agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la
+réquisition; oisiveté amenée par le goût de la vie politique: tel est le
+tableau de la France sauvée du fer étranger, mais épuisée un moment par les
+efforts inouïs qu'on avait exigés d'elle.
+
+Qu'on se figure après le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un
+s'attache aux moyens révolutionnaires comme indispensables, et veut
+prolonger indéfiniment un état essentiellement passager; dont l'autre,
+irrité des maux inévitables d'une organisation extraordinaire, oublie les
+services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce;
+qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra
+combien, dans l'état de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations
+réciproques. Les jacobins se plaignaient du relâchement de toutes les lois;
+de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches
+commerçans; de l'inexécution des lois contre l'agiotage, et de
+l'avilissement des assignats; ils recommençaient ainsi les cris des
+hébertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs
+adversaires, au contraire, osant pour la première fois attaquer les mesures
+révolutionnaires, s'élevaient contre l'émission excessive des assignats,
+contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des réquisitions,
+contre les désastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les
+prohibitions et les entraves de toute espèce qui paralysaient et ruinaient
+le commerce. C'étaient là, avec la liberté de la presse, et le mode de
+nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des pétitions
+des clubs ou des sections. Toutes les réclamations à cet égard étaient
+renvoyées aux comités de salut public, de finances et de commerce, pour
+qu'ils eussent à faire des rapports et à présenter leurs vues.
+
+Deux partis étaient ainsi en présence, cherchant et trouvant dans ce qui
+s'était fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels
+d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on
+l'imputait aux membres des anciens comités, qui étaient maintenant en butte
+à toutes les attaques des auteurs de la réaction. Quoiqu'ils eussent
+contribué à renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'étaient brouillés
+avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au
+fond ils pensaient de même, qu'ils avaient les mêmes principes, et qu'ils
+voulaient continuer à leur profit le même système. Parmi les thermidoriens
+était Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidéré, qui se
+prononçait avec une imprudence désapprouvée de ses collègues. Il avait
+formé le projet de dénoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère,
+de l'ancien comité de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du
+comité de sûreté générale, comme complices et _continuateurs_ de
+Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la même accusation contre
+Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion séparait
+entièrement de leurs collègues, et qui passaient pour s'être occupés
+exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il
+n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comité de sûreté
+générale, parce qu'ils n'étaient pas tous également accusés par l'opinion.
+Il fit part de son projet à Tallien et à Legendre, qui cherchèrent à l'en
+dissuader; mais il n'en persista pas moins à l'exécuter, et, dans la séance
+du 12 fructidor (29 août), il présenta vingt-six chefs d'accusation contre
+les membres des anciens comités. Ces vingt-six chefs se réduisaient aux
+vagues imputations d'avoir été les complices du système de terreur que
+Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir
+contribué aux actes arbitraires des deux comités, d'avoir signé les ordres
+de proscription; d'avoir été sourds à toutes les réclamations élevées par
+des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribué à la mort
+de Danton; d'avoir défendu la loi du 22 prairial; d'avoir laissé ignorer à
+la convention que cette loi n'était pas l'ouvrage du comité; de ne point
+avoir dénoncé Robespierre lorsqu'il abandonna le comité de salut public;
+enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la
+convention à couvert des projets des conspirateurs.
+
+Dès que Lecointre eut achevé la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,
+député de l'Ain, républicain jeune, sincère, fervent, et montagnard
+désintéressé, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochés au
+dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
+apparences d'un profond chagrin. «Je suis, dit-il, douloureusement affligé
+quand je vois avec quelle froide tranquillité on vient jeter ici de
+nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantôt
+on vient vous proposer de flétrir, sous le nom de système de la terreur,
+tout ce qui s'est fait pendant une année; tantôt on vous propose d'accuser
+des hommes qui ont rendu de grands services à la révolution. Ils peuvent
+être coupables; je l'ignore. J'étais aux armées, je n'ai rien pu juger,
+mais si j'avais eu des pièces qui fissent charge contre des membres de la
+convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportées ici
+qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
+plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables à la patrie par
+leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
+portent sur la convention elle-même. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
+c'est au peuple français qu'on fait le procès, puisqu'ils ont souffert l'un
+et l'autre la tyrannie de l'infâme Robespierre. J. Debry vous le disait
+tout à l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
+ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
+reprend Goujon, que la discussion cesse à l'instant.» Beaucoup de députés
+s'y opposent. Billaud-Varennes s'élance à la tribune, et demande avec
+instance que la discussion soit continuée. «Il n'y a pas de doute, dit-il,
+que si les faits allégués sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
+et que nos têtes ne doivent tomber. Mais nous défions Lecointre de les
+prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
+les intrigans, et nous déclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
+doivent l'emporter.» Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
+collègues et lui méditaient le 9 thermidor; que s'ils ont différé, c'est
+parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont été les premiers
+à dénoncer Robespierre, et à lui arracher le masque dont il se couvrait;
+que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
+premier; que Danton était le complice de Robespierre, qu'il était le point
+de ralliement de tous les contre-révolutionnaires, et que, s'il avait vécu,
+la liberté aurait été perdue. «Depuis quelque temps, s'écrie Billaud, nous
+voyons s'agiter les intrigans, les voleurs....» A ce dernier mot, Bourdon
+l'interrompt en lui disant: «Le mot est prononcé; il faudra le prouver.--Je
+me charge, s'écrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
+d'autres,» ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'était là le reproche
+que les montagnards étaient toujours prêts à faire aux amis de Danton,
+presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
+tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonné la tribune, insiste,
+et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
+succède, et dit qu'il faut éviter le piège tendu à la convention; que les
+aristocrates veulent l'obliger à se déshonorer elle-même en déshonorant
+quelques-uns de ses membres; que si les comités sont coupables, elle l'est
+aussi; «et toute la nation avec elle,» ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
+milieu de ce tumulte, Vadier paraît à la tribune, un pistolet à la main,
+disant qu'il ne survivra pas à la calomnie, si on ne le laisse pas se
+justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent à descendre. Le
+président Thuriot déclare qu'il va lever la séance si le tumulte ne
+s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
+que c'est un devoir de l'assemblée à l'égard des membres inculpés. Thuriot,
+l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zélé,
+voyait avec peine qu'on agitât de pareilles questions.
+
+Il prend la parole de son fauteuil, et dit à l'assemblée: «D'une part,
+l'intérêt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
+l'autre, l'intérêt des inculpés veut qu'elle continue: concilions l'un et
+l'autre en passant à l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
+déclarant que l'assemblée n'a reçu cette proposition qu'avec une profonde
+indignation.» L'assemblée adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
+passe à l'ordre du jour en flétrissant la proposition de Lecointre.
+
+Tous les hommes sincèrement attachés à leur pays avaient vu cette
+discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
+passé, distinguer le mal du bien, et discerner à qui appartenait la
+tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
+comités qui avaient partagé le pouvoir, celle de la convention qui les
+avait supportés, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
+convention et les comités de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
+tyrannie? Était-elle un crime d'ambition, ou bien l'action énergique et
+irréfléchie d'hommes voulant sauver leur cause à tout prix, et s'aveuglant
+sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
+action confuse la part de la cruauté, de l'ambition, du zéle égaré, du
+patriotisme sincère et énergique? Démêler tant d'obscurités, juger tant de
+coeurs d'hommes, était impossible. Il fallait oublier le passé, recevoir
+des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvée,
+régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles, et songer
+qu'en politique il faut réparer les maux et jamais les venger.
+
+Tel était l'avis des hommes sages. Les ennemis de la révolution
+s'applaudissaient de la démarche de Lecointre, et en voyant la discussion
+fermée, ils répandirent que la convention avait eu peur, et n'avait osé
+aborder des questions trop dangereuses pour elle-même. Les jacobins, au
+contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
+nullement disposés à désavouer le régime de la terreur, ne craignaient pas
+la discussion, et étaient furieux qu'on l'eût fermée. Dès le lendemain, en
+effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levèrent, disant que le
+président avait fait, la veille, une surprise à l'assemblée en décidant la
+clôture; qu'il avait émis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
+président, il n'avait aucun avis à donner; que la clôture était une
+injustice; qu'on devait aux membres inculpés, à la convention elle-même, et
+à la révolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
+n'avaient pas à redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
+autres, qu'on accusait d'avoir poussé Lecointre, et qui au contraire
+avaient cherché à le dissuader de son projet, demandèrent-ils que la
+discussion fût écartée. L'assemblée, qui n'avait pas encore perdu
+l'habitude de craindre la Montagne et de lui céder, consentit à rapporter
+sa décision de la veille, et rouvrit la carrière. Lecointre fut appelé à la
+tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pièces
+probantes.
+
+Lecointre n'avait pu réunir les pièces de ce singulier procès, car il
+aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'était passé dans l'intérieur des
+comités, pour juger jusqu'à quel point les membres inculpés avaient
+participé à ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
+pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriété publique, que des
+discours prononcés aux Jacobins ou à l'assemblée, que les originaux de
+quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mêmes. A
+chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pièces! les
+pièces!_ et ne voulaient point qu'il parlât sans produire les preuves
+écrites. Lecointre, réduit souvent à l'impuissance de les fournir,
+s'adressait aux souvenirs de l'assemblée, et lui demandait si elle n'avait
+pas toujours considéré Billaud, Collot-d'Herbois et Barrère, comme d'accord
+avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
+l'absurdité d'un pareil procès. Avec de telles preuves, on aurait démontré
+que la convention était complice du comité, et la France de la convention.
+Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
+disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient à passer à un autre
+grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'écriaient de nouveau: _Les
+pièces! les pièces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
+s'écriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixième chef, sans
+avoir pu prouver rien de ce qu'il avançait. Il n'avait qu'une raison à
+donner, c'est que le procès était politique, et n'admettait pas la forme
+ordinaire de discussion; à quoi on pouvait répondre qu'il était impolitique
+d'en inventer un pareil. Après une séance longue et orageuse, la convention
+déclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et réhabilita
+ainsi les anciens comités.
+
+Cette scène avait rendu à la Montagne toute son énergie, et à la convention
+un peu de son ancienne déférence pour la Montagne. Cependant
+Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission de membres du
+comité de salut public. Barrère en sortit par la voie du sort. De son côté,
+Tallien se démit volontairement, et ils furent remplacés tous quatre par
+Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
+du grand comité de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
+Côte-d'Or) et Robert Lindet. Au comité de sûreté générale, on opéra aussi
+un renouvellement par quart. Élie Lacoste, Vouland, Vadier et Moïse Bayle
+sortirent. Il manquait déjà David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
+décision de l'assemblée: ces sept membres furent remplacés par Bourdon (de
+l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.
+
+Un événement imprévu et entièrement fortuit vint augmenter l'agitation qui
+régnait. Le feu prit à la poudrière de Grenelle qui sauta. Cette explosion
+soudaine et épouvantable consterna Paris, et on crut que c'était l'effet
+d'une conspiration nouvelle. Aussitôt on accusa les aristocrates, et les
+aristocrates accusèrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu à
+la tribune entre les deux partis, sans amener aucun éclaircissement, A cet
+événement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
+Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppé d'une grande redingote,
+fondit sur lui en disant: «Je t'attendais, ... tu ne m'échapperas pas.» Au
+même instant il lui tira un coup de pistolet à bout portant, qui lui
+fracassa une épaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
+qu'on ne pouvait donc plus espérer le repos, que deux partis acharnés l'un
+contre l'autre avaient juré de troubler éternellement la république. Les
+uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
+aristocrates; d'autres mêmes allaient jusqu'à dire que Tallien, imitant
+l'exemple de Grangeneuve avant le 10 août, s'était fait blesser à l'épaule
+pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
+dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
+s'élancèrent à la tribune avec véhémence, et soutinrent que le crime de la
+veille était l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonné
+la cause de la révolution; cependant des furieux prétendent qu'il a passé
+aux modérés et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
+avoir eu l'idée de le frapper, ce ne peuvent être que les furieux qui
+l'accusent, c'est-à-dire les jacobins. Merlin dénonça leur dernière séance,
+et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lèvent la tête, tant
+mieux, elle sera plus facile à couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
+accoutumée, la dissolution de cette société célèbre, qui avait rendu,
+dit-il, les plus grands services, qui avait contribué puissamment à abattre
+le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, voulait renverser
+aujourd'hui la convention elle-même. On n'admit point les conclusions de
+Merlin; mais, comme à l'ordinaire, on renvoya les faits aux comités
+compétens, pour faire un rapport. Déjà on avait fait, sur toutes les
+questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
+demandé des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
+le _maximum_, sur les réquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
+sur tout ce qui était devenu un sujet de controverse et de division. On
+voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
+chargea le comité de salut public de présenter un rapport général sur
+l'état actuel de la république. La rédaction en fut confiée à Robert
+Lindet, le membre le plus instruit de l'état des choses, parce qu'il
+appartenait aux anciens comités, et le plus désintéressé dans ces
+questions, parce qu'il avait été exclusivement occupé à servir son pays, en
+se chargeant du travail énorme des subsistances et des transports. Le jour
+où il devait être entendu fut fixé à la quatrième sans-culottide de l'an II
+(20 septembre 1794).
+
+On attendait avec impatience son rapport et les décrets qu'il amènerait, et
+on continuait dans l'intervalle à s'agiter. C'était au jardin du
+Palais-Royal que se réunissait la jeunesse coalisée contre les jacobins.
+Là, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
+nombre contre le dernier régime révolutionnaire, et qui se vendaient chez
+les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
+partait pour venir troubler les séances des jacobins. Le jour de la
+deuxième sans-culottide, un de ces groupes se forme: il était composé de
+ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
+soin, portaient des cravates élevées, ce qui leur fit donner le nom de
+_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
+arrivait quelque chose, il fallait se réunir à la convention; que les
+jacobins n'étaient que des intrigans et des scélérats. Un jacobin voulut
+lui répondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
+convention! à bas les jacobins! à bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
+_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
+jacobins!_ Le tumulte augmenta bientôt. Le jacobin qui avait pris la
+parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent très
+maltraités; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui était déjà
+très considérable, et empêcha un engagement général.
+
+Le surlendemain, jour fixé pour le rapport des trois comités de salut
+public, de législation, et de sûreté générale, Robert Lindet fut enfin
+entendu. Le tableau qu'il avait à tracer de la France était triste. Après
+avoir exposé la marche successive des factions, le progrès de la puissance
+de Robespierre jusqu'à sa chute, il montra deux partis, l'un composé de
+patriotes ardens, craignant pour la révolution et pour eux-mêmes; et
+l'autre, des familles éplorées dont les parens avaient été immolés ou
+gémissaient encore dans les fers. «Des esprits inquiets, dit Lindet,
+s'imaginent que le gouvernement va manquer d'énergie; ils emploient tous
+les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
+députations et des adresses à la convention. Ces craintes sont chimériques:
+dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
+les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
+rendus s'effacent de la mémoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
+accepter et pour remplir des fonctions périlleuses? Mais aujourd'hui la
+France les rappelle à leurs travaux et à leurs professions, qu'ils ont trop
+long-temps abandonnés. Ils savent que leurs fonctions étaient temporaires;
+que le pouvoir, conservé trop long-temps dans les mêmes mains, devient un
+sujet d'inquiétude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
+abandonne aux ressentimens et aux vengeances.»
+
+Lindet, passant ensuite à ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
+souffert, continua en disant: «Rendez la liberté à ceux que des haines, des
+passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
+conspirateurs ont fait précipiter en masse dans les maisons d'arrêt;
+rendez-la aux laboureurs, aux commerçans, aux parens des jeunes héros qui
+défendent la patrie. Les arts ont été persécutés; cependant c'est par eux
+que vous avez appris à forger la foudre; c'est par eux que l'art des
+Montgolfier a servi à éclairer la marche des armées; c'est par eux que les
+métaux se préparent et s'épurent, que les cuirs se tannent, s'apprêtent et
+se mettent en oeuvre dans huit jours. Protégez-les, secourez-les. Beaucoup
+d'hommes utiles sont encore dans les cachots.»
+
+Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'état agricole et commercial de la
+France. Il montra les calamités résultant des assignats, du _maximum_, des
+réquisitions, de l'interruption des communications avec l'étranger. «Le
+travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activité, d'abord parce que quinze
+cent mille hommes ont été transportés sur les frontières, qu'une multitude
+d'autres se sont voués à la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
+distraits par les passions politiques, se sont détournés de leurs
+occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres défrichées, mais
+beaucoup de négligées. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filée,
+les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
+Tâchons de réparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
+grandes villes maritimes et manufacturières. Qu'on cesse de démolir à Lyon.
+Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
+les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Révoquons les
+lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
+permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
+villes, les départemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
+disent-ils, a épuisé leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observé
+des proportions assez exactes, et a fait peser inégalement le fardeau des
+réquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
+les tableaux, les déclarations, les adresses de leurs concitoyens des
+autres districts! Ils y verraient les mêmes plaintes, les mêmes
+réclamations, la même énergie, inspirées par le sentiment des mêmes
+besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
+ramenons les ouvriers à leurs ateliers, les cultivateurs à leurs champs.
+Surtout, ajoute Lindet, efforçons-nous de ramener parmi nous l'union et la
+confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
+toujours été, avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet?
+Nous avons tous été lancés dans la même carrière: les uns ont combattu avec
+courage, avec réflexion; les autres se sont précipités, dans leur
+bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient détruire et
+renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
+mouvemens qu'il est impossible de prévoir et de diriger? La révolution est
+faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats n'ont
+jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter
+où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent?
+N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus
+redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage,
+enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les
+hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie.»
+
+Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
+d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
+et il eût été à désirer que tout le monde pût les partager. Lindet proposa
+ensuite une série de décrets, qui furent accueillis comme l'avait été son
+rapport, et qui furent adoptés sur-le-champ.
+
+Par le premier décret, le comité de sûreté générale et les représentans en
+mission étaient chargés d'examiner les réclamations des commerçans, des
+laboureurs, des artistes, des pères et mères des citoyens présens aux
+armées, qui étaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
+municipalités et les comités des sections étaient tenus de motiver leurs
+refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'étaient là
+des satisfactions données à ceux qui se plaignaient sans cesse de la
+terreur et qui craignaient de la voir renaître. Un troisième décret
+ordonnait la rédaction d'une instruction morale, tendant à ramener l'amour
+du travail et des lois, à éclairer les citoyens sur les principaux
+événemens de la révolution, et destinée à être lue au peuple, dans les
+fêtes décadaires. Un quatrième décret ordonnait un projet d'école normale,
+pour former de jeunes professeurs, et répandre ainsi l'instruction et les
+lumières par toute la France.
+
+Enfin, à ces décrets en étaient joints plusieurs, ordonnant aux comités des
+finances et du commerce d'examiner promptement:
+
+1 Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
+condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
+espèce;
+
+2 Les avantages ou désavantages de la libre exportation du superflu des
+denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour et de
+différentes formalités;
+
+3 Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
+marchandises destinées aux communes en rébellion, et retenues sous le
+scellé;
+
+4 Enfin les réclamations des négocians qui, en vertu de la loi du
+séquestre, étaient tenus de déposer dans les caisses de district les sommes
+qu'ils devaient aux étrangers avec lesquels la France était en guerre.
+
+On voit que ces décrets donnaient des satisfactions à ceux qui se
+plaignaient d'avoir été persécutés, et renfermaient quelques-unes des
+mesures capables d'améliorer l'état du commerce. Le parti jacobin seul
+n'avait pas un décret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
+été ni poursuivi ni emprisonné; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
+il n'y avait donc aucune réparation à lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
+c'était de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
+Lindet était fait et écrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
+décrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
+partis.
+
+On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'année et
+cinquième sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fête ordonnée
+depuis long-temps pour placer Marat au Panthéon et en exclure Mirabeau, fut
+célébrée. Déjà elle n'était plus conforme à l'état des opinions et des
+esprits. Marat n'était plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
+qu'on décernât tant d'honneurs au sanglant apôtre de la terreur, et qu'on
+infligeât tant d'ignominie au plus grand orateur de la révolution. Mais
+pour ne pas alarmer la Montagne, et pour éviter les apparences d'une
+réaction trop prompte, la fête ne fut pas révoquée. Le jour fixé, les
+restes de Marat furent portés en pompe au Panthéon, et ceux de Mirabeau en
+furent ignominieusement retirés par une porte latérale.
+
+Ainsi le pouvoir, retiré aux jacobins et aux montagnards, était possédé
+aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
+_indulgens_ enfin, qui étaient devenus les thermidoriens. Ces derniers
+cependant, tandis qu'ils tâchaient de réparer les maux produits par la
+révolution, tandis qu'ils élargissaient les suspects et s'efforçaient de
+rendre quelque liberté et quelque sécurité au commerce, étaient pleins
+encore de ménagement pour la Montagne qu'ils avaient dépossédée, et
+décernaient à Marat la place qu'ils ravissaient à Mirabeau.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+
+REPRISE DES OPÉRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDÉ, VALENCIENNES,
+LANDRECIES ET LE QUESNOY. DÉCOURAGEMENT DES COALISÉS.--BATAILLE DE L'OURTHE
+ET DE LA ROËR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
+RHIN.--SITUATION DES ARMÉES AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. SUCCÈS DES FRANÇAIS
+SUR TOUS LES POINTS. ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
+CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
+ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANÇAIS ET L'ÉTRANGER. INTRIGUES A L'INTÉRIEUR;
+RÔLE DES PRINCES ÉMIGRÉS.
+
+L'activité des opérations militaires s'était un peu ralentie vers le milieu
+de la saison. Nos deux grandes armées du Nord et de Sambre-et-Meuse,
+entrées dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminées l'une sur
+Anvers, l'autre sur la Meuse, étaient demeurées dans un long repos,
+attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et
+Condé, perdues dans la précédente campagne. Sur le Rhin, le général Michaud
+était occupé à recomposer son armée, pour réparer l'échec de
+Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tirés de la
+Vendée. Les armées des Alpes et d'Italie, devenues maîtresses de la grande
+chaîne, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation
+d'un plan d'invasion proposé, disait-on, par le jeune officier qui avait
+décidé la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux
+Pyrénées-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succès au Boulou,
+s'était longtemps arrêté pour prendre Collioure, et bloquait maintenant
+Bellegarde. L'armée des Pyrénées-Occidentales s'organisait encore. Cette
+longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer
+aux grands événemens de l'intérieur et à de mauvaises combinaisons, aurait
+pu nuire à nos succès si l'ennemi avait su mettre le temps à profit. Mais
+il régnait un tel désordre d'esprit chez les coalisés, que notre faute ne
+leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de
+nos victoires.
+
+Rien n'était plus mal calculé que notre inaction en Belgique, aux environs
+d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hâter la prise
+des quatre places perdues eût été d'éloigner toujours davantage les grandes
+armées qui pouvaient les secourir. En profitant du désordre où la victoire
+de Fleurus et la retraite qui s'en était suivie avaient jeté les coalisés,
+il eût été facile d'arriver bientôt jusqu'au Rhin. Malheureusement on
+ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare
+de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une
+attaque heureuse, mais le résultat de vastes combinaisons. Pour hâter la
+reddition des quatre places, la convention avait porté un décret
+formidable, à la manière de tous ceux qui se succédèrent depuis prairial
+jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalisés occupaient
+quatre places françaises, et que tout est permis pour éloigner l'ennemi de
+chez soi, elle décréta que si, vingt-quatre heures après la sommation, les
+garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passées au fil de
+l'épée. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Condé
+fit cette belle réponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de décréter le
+déshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuèrent de se
+défendre. Le comité, sentant l'injustice d'un pareil décret, usa d'une
+subtilité pour en éviter l'exécution, et en même temps pour épargner à la
+convention la nécessité de le rapporter. Il supposa que le décret, n'ayant
+pas été notifié aux commandans des trois places, leur était resté inconnu.
+Avant de le leur signifier, il ordonna au général Schérer de pousser les
+travaux avec assez d'activité pour rendre la sommation imposante, et
+légitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,
+Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 août); Condé et Le Quesnoy les
+jours suivans. Ces places, qui avaient tant coûté aux coalisés pendant la
+campagne précédente, nous furent donc restituées sans de grands efforts, et
+l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les
+Pays-Bas. Nous étions maîtres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'à
+la Meuse et Anvers.
+
+Moreau venait de conquérir l'Écluse, et de rentrer en ligne; Schérer avait
+envoyé la brigade Osten à Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa
+division. Grâce à cette réunion, l'armée du Nord, sous Pichegru, s'élevait
+à plus de soixante-dix mille hommes, présens sous les armes, et celle de la
+Meuse, sous Jourdan, à cent seize mille. L'administration, épuisée par les
+efforts qu'elle avait faits pour improviser l'équipement de ces armées, ne
+suffisait que très imparfaitement à leur entretien. On y suppléait par des
+réquisitions, faites avec ménagement, et par les plus belles vertus
+militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus nécessaires;
+ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches
+d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payés avec des assignats,
+vivaient comme le soldat, mangeaient le même pain, marchaient à pied comme
+lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme républicain et la victoire
+soutenaient ces armées, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais
+eues la France.
+
+Les coalisés étaient dans un désordre singulier. Les Hollandais, mal
+soutenus par leurs alliés les Anglais, et doutant de leur bonne foi,
+étaient consternés. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,
+pour avoir le temps de les mettre en état de défense, ce qui aurait dû être
+achevé depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que présomptueux,
+ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti
+décisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, étendant ses ailes
+tantôt vers les Hollandais, tantôt vers les Impériaux. Cependant, réuni aux
+Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et
+tenter sur les flancs de l'une des deux armées du Nord et de la Meuse l'un
+de ces mouvemens hardis que le général Clerfayt, l'année suivante, et
+l'archiduc Charles, en 1796, surent exécuter avec à propos et honneur, et
+dont un grand capitaine donna depuis, tant de mémorables exemples. Les
+Autrichiens, retranchés le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roër
+jusqu'à celle de l'Ourthe, étaient découragés par leurs revers, et
+manquaient des approvisionnemens nécessaires. Le prince de Cobourg, tout à
+fait déconsidéré par sa dernière campagne, avait cédé le commandement à
+Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les généraux autrichiens.
+Il n'était pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour
+agir en masse contre l'une des deux armées françaises; mais on ne songeait
+qu'à garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarmé de la marche des
+événemens, avait envoyé commissaires sur commissaires pour réveiller le
+zèle de la Prusse, pour réclamer de sa part l'exécution du traité de La
+Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours à défendre
+vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une réunion de
+ministres et de généraux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu à
+Maestricht, et on convint de défendre les bords de la Meuse.
+
+Les armées françaises s'étaient enfin remises en mouvement dans le milieu
+de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avança d'Anvers vers
+l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se
+séparer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangèrent le
+long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adossés à la mer, dans
+une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils
+voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se
+retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaîne de
+postes que l'armée française pouvait enlever dès qu'elle paraîtrait. A
+Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arrière-garde du duc
+d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les
+bords de l'Aa, il rencontra le général Abercromby, lui fit encore des
+prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hâta de passer la
+Meuse à Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette
+marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le
+jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre).
+
+Pendant ce temps, Jourdan s'avançait de son côté, et se préparait à
+franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la
+joint vers Liège, et la Roër qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux
+affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le
+Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver à ce dernier
+fleuve. Les Français, maîtres de Liège, avaient franchi la Meuse, et
+étaient déjà venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de
+Liège à Maëstricht, et l'Ourthe de Liège à Gomblaine-au-Pont, formant ainsi
+un angle dont Liège était le sommet. Clerfayt avait rangé sa gauche
+derrière l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordées
+d'un côté par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans
+l'Ourthe. Le général Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna à
+Schérer d'attaquer la position de Sprimont du côté de l'Ayvaille, tandis
+que le général Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.
+
+Le jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre), Schérer divisa son
+corps en trois colonnes, commandées par les généraux Marceau, Mayer et
+Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit
+profond, entre deux côtes escarpées. Les généraux donnèrent eux-mêmes
+l'exemple, entrèrent dans l'eau, et entraînèrent leurs soldats sur la rive
+opposée, malgré le feu d'une artillerie formidable. Latour était resté
+immobile sur les hauteurs de Sprimont, se préparant à fondre sur les
+colonnes françaises dès qu'elles auraient passé la rivière. Mais à peine
+eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se précipitèrent sur
+la position, sans donner à Latour le temps de les prévenir. Elles
+l'attaquèrent vivement, tandis que le général Hacquin débordait son flanc
+gauche, et que le général Bonnet, ayant passé l'Ourthe, marchait sur ses
+derrières; Latour fut alors obligé de décamper, et de se replier sur
+l'armée impériale.
+
+Ce combat bien conçu, vivement exécuté, était aussi honorable pour le
+général en chef que pour l'armée. Il nous valut trente-six pièces de canon
+et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes à l'ennemi, tant tués
+que blessés, et décida Clerfayt à quitter la ligne de l'Ourthe. Ce général
+craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'être coupé de sa
+retraite sur Cologne. En conséquence, il abandonna les bords de la Meuse et
+de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.
+
+Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roër. Ils occupaient
+cette rivière depuis Dueren et Juliers jusqu'à son embouchure dans la
+Meuse, c'est-à-dire jusqu'à Ruremonde. Ils avaient cédé du cours de la
+Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe à la Roër, entre Liège et
+Ruremonde; il ne leur restait que l'étendue de Ruremonde à Grave, point par
+lequel ils se liaient au duc d'York.
+
+La Roër était la ligne qu'il fallait bien défendre, pour ne pas perdre la
+rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de
+la Roër, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps
+ordonné des travaux considérables pour assurer sa ligne; il avait placé des
+corps avancés au-delà de la Roër sur le plateau d'Aldenhoven, garni de
+retrançhemens; il occupait ensuite la ligne de la Roër et ses bords
+escarpés, et il était campé derrière cette ligne avec son armée et une
+artillerie nombreuse.
+
+Le 10 vendémiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en présence
+de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au général Schérer,
+commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roër par
+tous les points guéables; au général Hatry de traverser vers le centre de
+la position, à Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la
+cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven placé en avant de la Roër, de
+balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empêcher les
+Autrichiens d'en déboucher; au général Lefèvre de s'emparer de Linnich, et
+de traverser à tous les gués existant dans les environs; enfin à Kléber,
+qui était vers l'embouchure même de la rivière, de la remonter jusqu'à
+Ratem, et de la passer sur ce point mal défendu, afin de couvrir la
+bataille du côté de Ruremonde.
+
+Le lendemain, 11 vendémiaire, les Français se mirent en mouvement sur toute
+la ligne.
+
+Cent mille jeunes républicains marchaient à la fois avec un ordre et une
+précision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus
+en aussi grand nombre sur le même champ de bataille. Ils s'avançaient vers
+la Roër, but de leurs efforts. Malheureusement ils étaient encore éloignés
+de ce but, et ils n'y arrivèrent que vers le milieu du jour. Le général, de
+l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un
+point de départ trop éloigné du point d'attaque, et de ne pas employer un
+jour à se rapprocher de la ligne ennemie. Le général Schérer, chargé de la
+droite, dirigea ses brigades sur les différens points de la Roër, et
+ordonna au général Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gué de
+Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il était onze heures
+quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps à parcourir le
+circuit qu'on lui avait tracé. Schérer attendait qu'il fût arrivé au point
+indiqué, pour lancer ses divisions dans la Roër, et il laissait ainsi à
+Clerfayt le temps de préparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la
+rive opposée. Il était trois heures; enfin Schérer ne veut pas attendre
+davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau
+avec ses troupes, et passe au gué de Mirveiller; Lorges fait de même, se
+porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi après un combat sanglant. Les
+Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retirés en arrière, ils
+reviennent bientôt avec des forces considérables. Marceau se jette aussitôt
+dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passé la
+Roër un peu au-dessus, à Niederau, et qui vient d'être accueilli par une
+artillerie meurtrière, se replie aussi vers Dueren. C'est là que se
+concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir
+que ses avant-gardes, était rangé en arrière sur les hauteurs, avec
+soixante bouches à feu. Il les fait agir aussitôt, et couvre les Français
+d'une grêle de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats résistent,
+soutenus par leurs généraux. Malheureusement Hacquin ne paraît pas encore
+sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain
+de la bataille.
+
+Dans le même moment on se battait au centre, sur le plateau avancé
+d'Aldenhoven. Les Français y étaient arrivés à la baïonnette. Leur
+cavalerie s'y était déployée, avait reçu et exécuté plusieurs charges. Les
+Autrichiens, voyant la Roër franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,
+avaient abandonné ce plateau, et s'étaient retirés à Juliers, au-delà de la
+rivière. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait
+et était canonné par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefèvre avait
+repoussé les Autrichiens et joint la Roër; mais ayant trouvé le pont brûlé,
+il s'occupait à le rétablir. A Ratem, Kléber avait rencontré des batteries
+rasantes, et leur répondait par un violent feu d'artillerie.
+
+L'action décisive était donc à droite vers Dueren, où se trouvaient
+accumulés Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement
+d'Hacquin. Jourdan avait ordonné à Hatry de se replier sur Dueren au lieu
+d'effectuer le passage à Altorp; mais le trajet était trop long pour que
+cette colonne pût devenir utile au point décisif. Enfin, à cinq heures du
+soir, Hacquin paraît sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,
+qui se voient menacés sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau
+et Mayer en face, se décident à se retirer, et replient leur aile gauche,
+la même qui avait combattu à Sprimont. A leur extrême droite, Kléber les
+menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter étant trop
+court, les soldats demandent à se précipiter dans la rivière. Kléber, pour
+soutenir leur ardeur, réunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur
+l'autre rive. Alors les impériaux sont encore obligés de se retirer sur ce
+point, et bientôt ils s'éloignent de tous les autres. Ils abandonnent la
+Roër, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.
+
+Le lendemain, les Français trouvèrent Juliers évacué, et purent passer la
+Roër sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la
+conquête définitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui
+ont le plus mérité au général Jourdan la reconnaissance de sa patrie et
+l'estime des militaires. Néanmoins les critiques lui ont reproché de
+n'avoir pas pris un point de départ plus rapproché du point d'attaque, et
+de n'avoir pas porté le gros de ses forces à Mirveiller et Dueren.
+
+Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa
+cette ville, le 15 vendémiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20
+octobre). Kléber alla faire avec Marescot le siège de Maëstricht.
+
+Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tâche, et prenait
+possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son côté, se
+préparait à franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras
+principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le
+rapporter tout à l'heure, le duc d'York avait passé la Meuse à Grave,
+abandonnant Bois-le-Duc à ses propres forces. Avant de tenter le passage de
+la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'était pas
+facile dans l'état de la saison, et avec l'insuffisance du matériel de
+siège. Cependant l'audace des Français et le découragement des ennemis
+rendaient tout possible. Le fort de Crèvecoeur, près de la Meuse, menacé
+par une batterie dirigée à propos sur un point où l'ennemi ne croyait pas
+possible d'en établir, se rendit. Le matériel qu'on y trouva servit à
+presser le siège de Bois-le-Duc. Cinq attaques consécutives épouvantèrent
+le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendémiaire (10 octobre). Ce
+succès inespéré procura aux Français une base solide et des munitions
+considérables pour pousser leurs opérations au-delà de la Meuse, et
+jusqu'au bord du Wahal.
+
+Moreau, qui formait la droite, s'était, depuis les victoires de l'Ourthe et
+de la Roër, avancé jusqu'à Venloo. Le duc d'York, effrayé de ce mouvement,
+avait retiré toutes ses troupes au-delà du Wahal, et abandonné tout
+l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant
+que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans
+appui, il repassa le Wahal, et entreprit de défendre l'espace compris entre
+les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure
+des grands fleuves, était inférieur au lit des eaux; il présentait de
+vastes prairies coupées de canaux et de chaussées, et inondées dans
+certaines parties. Le général Hammerstein, placé intermédiairement entre la
+Meuse et le Wahal, avait ajouté à la difficulté des lieux en coupant les
+routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des
+ponts, que son armée devait détruire en se retirant. Le duc d'York, dont il
+formait l'avant-garde, était placé en arrière, sur les bords du Wahal, dans
+le camp de Nimègue.
+
+Dans les journées des 27 et 28 vendémiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit
+franchir la Meuse à deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les
+Anglais, qui étaient sous le canon de Nimègue, et l'avant-garde
+d'Hammerstein disposée le long des canaux et des digues, se trouvaient trop
+éloignés pour empêcher ce passage. Le reste de l'armée débarqua sur l'autre
+rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru décida
+l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermédiaire de la
+Meuse au Wahal. Il lança quatre colonnes, formant une masse supérieure à
+l'ennemi, dans ces prairies inondées et coupées de canaux. Les Français
+bravèrent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jetèrent
+dans les fossés, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, tandis que les
+tirailleurs, du bord des fossés, fusillaient par dessus leurs têtes.
+L'ennemi épouvanté se retira, ne songeant plus qu'à sauver son artillerie.
+Il vint se réfugier dans le camp de Nimègue, sur les bords du Wahal, et les
+Français vinrent bientôt l'y insulter journellement.
+
+Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Français étaient
+enfin parvenus à atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature
+semble avoir assignée pour limite à leur belle patrie, et qu'ils ont
+toujours ambitionné de lui donner pour frontière. Pichegru, il est vrai,
+arrêté par Nimègue, n'était pas maître du cours du Wahal, et s'il songeait
+à conquérir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des
+places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait à
+la limite tant désirée, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer
+dans Nimègue ou dans l'île de Bommel, et s'établir solidement sur le Wahal.
+Moreau, appelé le général des sièges, venait, par un acte de hardiesse,
+d'entrer dans Venloo; Jourdan était fortement établi sur le Rhin. Le long
+de la Moselle et de l'Alsace, les armées venaient aussi de joindre ce grand
+fleuve.
+
+Depuis l'échec de Kayserslautern, les armées de la Moselle et du Haut-Rhin,
+commandées par Michaud, avaient passé leur temps à se renforcer de
+détachemens tirés des Alpes et de la Vendée. Le 14 messidor (2 juillet),
+une attaque avait été essayée sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'à la
+Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisée
+n'avait eu aucun succès. Une seconde tentative, dirigée sur de meilleurs
+principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait
+porté sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et
+avait amené, comme toujours, la retraite générale des armées coalisées
+au-delà de Franckenthal. Le comité avait ordonné alors une diversion sur
+Trèves, dont on s'était emparé pour punir l'électeur. Par ce mouvement, un
+corps principal s'était trouvé en flèche entre les armées impériales du
+Bas-Rhin et l'armée prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent à
+en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la
+diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaqués de
+nouveau à l'improviste, et ramenés en arrière de Kayserslautern.
+Heureusement Jourdan venait d'être victorieux sur la Roër; Clerfayt venait
+de repasser le Rhin à Cologne. Les coalisés n'eurent pas alors le courage
+de rester dans les Vosges; ils se retirèrent, nous abandonnant tout le
+Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait
+donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comité en
+ordonna aussitôt le blocus. Kléber fut appelé de la Belgique à Mayence,
+pour commander le siège de cette place, qu'il avait contribué à défendre en
+1793, et où il avait commencé son illustration. Nos conquêtes s'étendaient
+donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.
+
+Aux Alpes, l'inaction avait continué, et la grande chaîne nous était
+restée. Le plan d'invasion habilement imaginé par le général Bonaparte, et
+communiqué au comité par Robespierre le jeune, qui était en mission à
+l'armée d'Italie, avait été adopté. Il consistait à réunir les deux armées
+des Alpes et d'Italie dans la vallée de la Stura pour envahir le Piémont.
+Les ordres de marche étaient donnés lorsqu'arriva le 9 thermidor;
+l'exécution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient été
+obligés de céder une partie de leurs garnisons, les représentans, les
+municipalités, et tous les partisans de la réaction, prétendirent que ce
+plan avait pour but de perdre l'armée en la jetant en Piémont, de rouvrir
+Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.
+Jean-Bon-Saint-André surtout, qui avait été envoyé à Toulon pour y réparer
+la marine, et qui nourrissait des projets sur la Méditerranée, se montra
+l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut même
+accusé d'être complice des Robespierre, à cause de la confiance que ses
+talens et ses projets avaient inspirée au plus jeune des deux frères.
+L'armée fut ramenée en désordre sur la grande chaîne, où elle reprit ses
+positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage éclatant. Les
+Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur
+Savone, pour couper la communication avec Gênes, qui par sa neutralité
+rendait de grands services au commerce des subsistances. Le général
+Colloredo s'avança avec un corps de huit à dix mille hommes, ne mit aucune
+célérité dans sa marche, et donna aux Français le temps de se prémunir.
+Saisi au milieu des montagnes par les Français, dont le général Bonaparte
+dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira
+honteusement, accusant les Anglais, qui l'accusèrent à leur tour. La
+communication avec Gênes fut rétablie, et l'armée consolidée dans toutes
+ses positions.
+
+Aux Pyrénées, nos succès avaient recommencé leur cours. Dugommier faisait
+toujours le siège de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
+descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque générale sur
+la ligne française, venir au secours des assiégés; mais repoussé sur tous
+les points, il venait de s'éloigner, et la place, plus découragée que
+jamais par cette déroute de l'armée espagnole, s'était rendue le 6
+vendémiaire (27 septembre). Dugommier, entièrement rassuré sur ses
+derrières, se préparait à s'avancer en Catalogne. Aux Pyrénées
+occidentales, les Français, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
+la vallée de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sébastien, et, grâce au
+climat de ces contrées, se disposaient, comme aux Pyrénées orientales, à
+pousser leurs succès malgré l'approche de l'hiver.
+
+Dans la Vendée, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
+lente et dévastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'étaient enfin
+partagé le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
+avait succédé dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
+conservé la petite division du centre; Charette, illustré par cette
+campagne du dernier hiver, où, avec des forces presque détruites, il était
+toujours parvenu à se soustraire à la poursuite des républicains,
+commandait dans la Basse-Vendée, mais ambitionnait le commandement général.
+On s'était réuni à Jallais, et on avait fait des conventions dictées par
+l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô, conseiller et ami de Stofflet, et
+gouvernant le pays sous son nom. Cet abbé était aussi ambitieux que
+Charette, et désirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
+sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
+un conseil supérieur d'après les ordres duquel tout se ferait à l'avenir.
+Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmèrent réciproquement leurs
+commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendée. M. de
+Marigny, qui avait survécu à la grande expédition vendéenne sur Granville,
+ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
+cruauté de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua à la
+jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
+les royalistes.
+
+La guerre, sans aucun résultat possible, n'était plus qu'une guerre de
+dévastation. Les républicains avaient établi quatorze camps retranchés qui
+enveloppaient tout le pays insurgé. De ces camps partaient des colonnes
+incendiaires qui, sous le commandement en chef du général Turreau,
+exécutaient le formidable décret de la convention. Elles brûlaient les
+bois, les haies, les genêts, souvent même les villages, s'emparaient des
+moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du décret qui ordonnait à tout
+habitant étranger à la révolte de se retirer à vingt lieues du pays
+insurgé, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
+Vendéens qui, obligés de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
+au milieu de ces horribles scènes, résistaient à cette guerre de manière à
+la rendre éternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
+rassemblemens imprévus, se jetaient sur les derrières des camps, et les
+enlevaient; ou bien, laissant pénétrer les colonnes, ils fondaient sur
+elles quand elles étaient engagées dans le pays, et s'ils parvenaient à les
+rompre, ils égorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
+armes, des munitions, dont ils étaient avides, et, sans avoir rien fait
+pour affaiblir un ennemi trop supérieur, ils s'étaient procuré seulement
+les moyens de continuer cette guerre atroce.
+
+Tel était l'état des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
+droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
+la Vilaine, s'était formé un nouveau rassemblement, composé en grande
+partie des restes de la colonne vendéenne détruite à Savenay et des paysans
+qui habitaient ces plaines. M. de Scépeaux en était le chef. Ce corps était
+à peu près de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendée à la
+Bretagne.
+
+La Bretagne était devenue le théâtre d'une guerre toute différente de celle
+de la Vendée, et non moins déplorable. Les chouans, dont nous avons déjà
+parlé, étaient des contrebandiers que l'abolition des barrières avait
+laissés sans état, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obéir à la
+réquisition, et quelques Vendéens échappés, comme ceux de M. de Scépeaux, à
+la déroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
+les vastes bois de la Bretagne, particulièrement dans la grande forêt du
+Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendéens, des rassemblemens
+nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
+trente et cinquante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques,
+assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
+républicains, et surtout les acquéreurs de biens nationaux. Quant à ceux
+qui étaient non pas acquéreurs, mais fermiers de ces biens, ils se
+rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
+ordinairement le soin de détruire les ponts, de briser les routes, de
+couper l'essieu des charrettes, pour empêcher le transport des subsistances
+dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles à ceux qui apportaient
+leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient ces menaces en pillant
+et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le
+pays, leur but évident était de le bouleverser, en empêchant les citoyens
+d'accepter aucune fonction de la république, en punissant l'acquisition des
+biens nationaux, et en affamant les villes. Moins réunis, moins forts que
+les Vendéens, ils étaient cependant plus redoutables, et méritaient
+véritablement le nom de brigands.
+
+Ils avaient un chef secret que nous avons déjà nommé, M. de Puisaye,
+autrefois membre de l'assemblée constituante. Il s'était retiré après le 10
+août en Normandie, s'était jeté, comme on l'a vu, dans l'insurrection
+fédéraliste, et, après la défaite de Vernon, était venu se cacher en
+Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
+grande intelligence, à une rare habileté pour réunir les élémens d'un
+parti, il joignait une extrême activité de corps et d'esprit, et une vaste
+ambition. Puisaye, frappé de la position péninsulaire de la Bretagne, de la
+vaste étendue de ses côtes, de la configuration particulière de son sol,
+couvert de forêts, de montagnes, de retraites impénétrables, frappé surtout
+de la barbarie de ses habitans, parlant une langue étrangère, privés ainsi
+de toute communication avec les autres habitans de la France, entièrement
+soumis à l'influence des prêtres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
+les Vendéens, Puisaye croyait pouvoir préparer en Bretagne une insurrection
+bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
+d'Elbée, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
+l'heureux intermédiaire des îles de Jersey et de Guernesey, lui avaient
+inspiré le projet de faire concourir le cabinet de Londres à ses projets.
+Il ne voulait donc pas que l'énergie du pays s'usât en inutiles
+brigandages, et il travaillait à l'organiser de manière à pouvoir le tenir
+tout entier sous sa main. Aidé des prêtres, il avait fait enrôler tous les
+hommes en état de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
+paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
+division; les divisions réunies formaient quatre divisions principales,
+celles du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
+aboutissant toutes quatre à un comité central, qui représentait l'autorité
+suprême du pays. Puisaye présidait le comité central en qualité de général
+en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
+à toute la contrée. Il recommandait, en attendant l'exécution de ses vastes
+projets, de commettre le moins d'hostilités possible, pour ne pas attirer
+trop de troupes en Bretagne; de se contenter de réunir des munitions, et
+d'empêcher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
+peu propres au genre de guerre générale qu'il méditait, se livraient
+individuellement à des brigandages qui étaient plus profitables pour eux et
+plus de leur goût. Puisaye se hâtait de mettre la dernière main à son
+ouvrage, et se proposait, dès qu'il aurait achevé l'organisation de son
+parti, de passer à Londres, pour ouvrir une négociation avec le cabinet
+anglais et les princes français.
+
+Comme on l'a vu dans la campagne précédente, les Vendéens n'avaient pas
+encore communiqué avec les étrangers; on leur avait envoyé M. de Tinténiac,
+pour savoir qui et combien ils étaient, quel but ils avaient, et pour leur
+offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la côte.
+C'est là ce qui les avait engagés à venir à Granville, et à faire la
+tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, après
+avoir inutilement croisé sur nos côtes, avait porté en Hollande les secours
+destinés à la Vendée. Puisaye espérait provoquer une expédition pareille et
+s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore témoigné aucune
+reconnaissance, ni donné aucun encouragement aux royalistes insurgés dans
+l'intérieur.
+
+De leur côté, les princes, espérant peu de l'appui des puissances,
+commençaient à reporter les yeux sur leurs partisans de l'intérieur de la
+France. Mais rien n'était disposé autour d'eux pour mettre à profit le
+dévouement des braves gens qui voulaient se sacrifier à leur cause.
+Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
+qui était devenu régent, et qui demeurait à Vérone depuis que le pays du
+Rhin n'était habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Condé,
+brave, mais peu capable, continuait de réunir sur le Haut-Rhin tout ce qui
+voulait se servir de son épée. Une jeune noblesse suivait M. le comte
+d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagné jusqu'à Saint-Pétersbourg.
+Catherine avait fait au prince une réception magnifique, lui avait donné
+une frégate, un million, une épée, et le brave comte de Vauban, pour
+l'engager à s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
+secours, dès que le prince serait descendu en Vendée. Cependant la descente
+ne s'était pas effectuée; et le comte d'Artois était revenu en Hollande au
+quartier-général du duc d'York.
+
+La situation des trois princes français n'était ni brillante ni heureuse.
+L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refusé de reconnaître le
+régent; car reconnaître un autre souverain de France que le souverain de
+fait, c'eût été s'ingérer dans ses affaires intérieures, ce qu'aucune
+puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
+étaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
+dans l'intérêt seul de leur propre sûreté. Reconnaître le régent avait
+encore un autre inconvénient: c'était se condamner à ne faire la paix
+qu'après la destruction de la république, chose sur laquelle on commençait
+à ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
+princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
+à Londres, le duc d'Havre à Madrid, le duc de Polignac à Vienne,
+transmettaient des notes peu lues, rarement écoutées; ils étaient les
+intermédiaires des secours fort rares dispensés aux émigrés, plutôt que les
+organes d'une puissance avouée. Aussi le plus grand mécontentement contre
+les puissances régnait dans les trois cours émigrées. On commençait à
+reconnaître que ce beau zèle de la coalition pour la royauté cachait la
+plus violente haine contre la France. L'Autriche, en plaçant son drapeau à
+Valenciennes et à Condé, avait, suivant les émigrés, déterminé l'élan du
+patriotisme français. La Prusse, dont ils avaient entrevu déjà les
+dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, à tous ses engagemens.
+Pitt, qui était de tous les coalisés le plus positif et le plus dédaigneux
+à leur égard, leur était aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
+perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
+tromper ensuite si l'on pouvait. Ils prétendaient qu'il n'y avait à compter
+que sur l'Espagne; l'Espagne seule était une fidèle parente, une sincère
+alliée; ce n'était que sur elle qu'on devait fonder toutes les espérances.
+
+Les trois petites cours fugitives, si peu unies déjà avec les puissances,
+ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Vérone, peu
+agissante, donnant aux émigrés des ordres mal obéis, faisant aux cabinets
+des communications mal écoutées, par des agens non reconnus, se défiait des
+deux autres, jalousait le rôle actif du prince de Condé sur le Rhin,
+l'espèce de considération que son courage peu éclairé, mais énergique, lui
+valait auprès des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
+d'Artois en Europe. De son côté, le prince de Condé, aussi dépourvu
+d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
+d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
+petite cour réunie à Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
+l'autorité supérieure qu'il fallait subir à Vérone, et se tenait au
+quartier-général anglais, sous prétexte de différens projets sur les côtes
+de France.
+
+Une cruelle expérience ayant appris aux princes français qu'ils ne devaient
+pas compter sur les ennemis de leur patrie pour rétablir leur trône, ils
+aimaient assez à dire qu'il ne fallait compter désormais que sur les
+partisans de l'intérieur et sur la Vendée. Dès que la terreur cessa de
+régner en France, les brouillons commencèrent malheureusement à respirer
+aussitôt que les honnêtes gens. Les correspondances des émigrés avec
+l'intérieur venaient de recommencer. La cour de Vérone, par l'intermédiaire
+du comte d'Entraigues, correspondait avec un nommé Lemaître, intrigant qui
+avait été successivement avocat, secrétaire au conseil, pamphlétaire,
+prisonnier à la Bastille, et qui finissait par être agent des princes. On
+lui avait adjoint un nommé Laville-Heurnois, ancien maître des requêtes et
+créature de Calonne, et un abbé Brothier, précepteur des neveux de l'abbé
+Maury. On demandait à ces intrigans des détails sur la situation de la
+France, sur l'état des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
+conspiration. Ils répondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
+ils se vantaient faussement de leurs prétendues relations avec les chefs du
+gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces à persuader aux
+princes français qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
+l'intérieur. On les avait chargés de correspondre avec la Vendée et surtout
+avec Charette, qui par sa longue résistance était le héros des royalistes,
+mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune négociation.
+
+Telle était donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
+la France. Il faisait dans la Vendée une guerre peu alarmante par ses
+dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
+projets étendus, mais lointains encore, et soumis à une condition bien
+difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
+il était divisé, peu considéré, peu soutenu; désabusé enfin sur
+l'efficacité des secours étrangers, il entretenait avec les royalistes du
+dedans des correspondances puériles.
+
+La république avait donc peu à craindre des efforts de l'Europe et de la
+royauté. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
+Vendée, elle n'avait qu'à s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvée
+l'année précédente de l'invasion, elle s'était vengée cette année-ci par
+des conquêtes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
+pays de Luxembourg, de Liège et de Juliers, l'électorat de Trèves, le
+Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallée de Bastan, et
+menaçait ainsi à la fois la Hollande, le Piémont et l'Espagne. Tels étaient
+les résultats des immenses efforts du célèbre comité de salut public.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+
+HIVER DE L'AN III. RÉFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
+--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse dorée_. SALONS DE
+PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCÈNES
+TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
+ÉLECTORAL.--DÉCRETS SUR LES SOCIÉTÉS POPULAIRES,--DÉCRETS RELATIFS AUX
+FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX RÉQUISITIONS.--PROCÈS DE
+CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPÉRATION CROISSANTE DES DEUX
+PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DORÉE.--CLÔTURE
+DU CLUB DES JACOBINS.--RENTRÉE DES SOIXANTE-TREIZE DÉPUTÉS EMPRISONNÉS
+APRÈS LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
+COMMENCÉES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRÈRE.
+
+Pendant que les événemens que nous venons de rapporter se passaient aux
+frontières, la convention continuait ses réformes. Les représentans chargés
+de renouveler les administrations parcouraient la France, réduisant partout
+le nombre des comités révolutionnaires, les composant d'autres individus,
+faisant arrêter, comme complices du système de Robespierre, ceux que des
+excès trop signalés ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
+fonctionnaires municipaux, réorganisant les sociétés populaires, et les
+purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette opération
+ne s'exécutait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
+l'organisation révolutionnaire était plus compacte que partout ailleurs.
+Les mêmes individus, membres à la fois du comité révolutionnaire, de la
+municipalité, de la société populaire, y faisaient trembler tout le monde.
+Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
+sur la liste des émigrés tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
+empêchaient d'obtenir des certificats de résidence en intimidant les
+sections. Ils s'étaient enrégimentés sous le titre d'armée révolutionnaire,
+et obligeaient la commune à leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
+profession; assistaient aux séances du club, eux et leurs femmes, et
+dissipaient dans des orgies, où il n'était permis de boire que dans des
+calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
+correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
+servaient d'intermédiaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
+représentant Calès eut la plus grande peine à dissoudre cette coalition; il
+destitua toutes les autorités révolutionnaires, choisit vingt ou trente
+membres les plus modérés du club, et les chargea de faire l'épuration des
+autres.
+
+Lorsqu'ils étaient chassés des municipalités, dans les provinces, les
+révolutionnaires faisaient comme à Paris; ils se retiraient ordinairement
+dans le club jacobin. Si le club était épuré, ils l'envahissaient de
+nouveau après le départ des représentans[1], ou en formaient un autre. Là,
+ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
+à tout le délire de la colère et de la peur, car ils voyaient la vengeance
+partout. Les jacobins de Dijon envoyèrent à ceux de Paris une adresse
+incendiaire. A Lyon, ils présentaient un ensemble non moins dangereux; et
+comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles décrets de la
+convention, les représentans étaient gênés pour réprimer leur fureur. A
+Marseille, ils furent plus audacieux; joignant à l'emportement de leur
+parti celui du caractère local, ils formèrent un rassemblement
+considérable, entourèrent une salle où les deux représentans Auguis et
+Serres étaient à table, et leur dépêchèrent des envoyés qui, le sabre et le
+pistolet à la main, vinrent demander la liberté des patriotes détenus. Les
+deux représentans déployèrent la plus grande fermeté; mais, mal soutenus
+par la gendarmerie, qui avait constamment secondé les cruautés du dernier
+régime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
+manquèrent d'être étouffés et égorgés. Cependant plusieurs bataillons de
+Paris, qui se trouvaient dans le moment à Marseille, vinrent dégager les
+représentans[1], et dissipèrent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
+formèrent aussi des émeutes. Il y avait là quatre individus: un directeur
+des postes, un secrétaire du district, et deux comédiens, qui s'étaient
+rendus chefs du parti révolutionnaire. Ils avaient formé un comité de
+surveillance pour tout le Midi, et étendaient leur tyrannie fort au-delà de
+Toulouse. Ils s'opposèrent aux réformes et aux emprisonnemens ordonnés par
+les représentans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, soulevèrent la société
+populaire, et eurent l'audace de faire déclarer par elle que ces deux
+représentans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
+furent renfermés avec leurs principaux complices.
+
+Ces scènes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
+suivant le caractère des habitans des provinces. Néanmoins les jacobins
+étaient partout réprimés. Ceux de Paris, chefs de la coalition, étaient
+dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevée contre
+leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les départemens, l'opinion,
+moins prompte à se manifester qu'à Paris, n'en était pas moins prononcée
+contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
+partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
+appuyés à la vérité par la foule des employés destitués, par le club
+électoral, par une minorité ardente et souvent victorieuse dans les
+sections, par une partie des membres même de la convention, dont
+quelques-uns siégeaient encore dans leur société; mais ils n'en étaient pas
+moins très effrayés du mouvement des esprits, et ils prétendaient qu'il y
+avait un complot formé pour dissoudre les sociétés populaires, et la
+république après elles.
+
+Ils rédigèrent une adresse aux sociétés affiliées, pour répondre aux
+attaques dont ils étaient l'objet. «On cherche, disaient-ils, à détruire
+notre union fraternelle; on cherche à rompre un faisceau redoutable aux
+ennemis de l'égalité et de la liberté; on nous accuse, on nous poursuit par
+les plus noires calomnies. L'aristocratie et le modérantisme lèvent une
+tête audacieuse. La réaction funeste occasionnée par la chute des triumvirs
+se perpétue, et, du sein des orages formés par tous les ennemis du peuple,
+est sortie une faction nouvelle qui tend à la dissolution de toutes les
+sociétés populaires. Elle tourmente et cherche à soulever l'opinion
+publique; elle pousse l'audace jusqu'à nous présenter comme une puissance
+rivale de la représentation nationale, nous qui combattons et nous unissons
+toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
+d'être les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
+que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupé le
+poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous répondrons à ces
+vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur répondrons par
+la pureté de nos principes et de nos actions, et par un dévouement
+inébranlable à la cause du peuple qu'ils ont trahie, à la représentation
+nationale qu'ils veulent déshonorer, et à l'égalité qu'ils détestent.»
+
+Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la représentation
+nationale; ils avaient même, dans l'une de leurs séances, livré au comité
+de sûreté générale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
+conspirateurs contre la liberté étaient dans le sein même de la convention.
+Ils faisaient répandre leur adresse dans tous les départemens, et
+particulièrement dans les sections de Paris.
+
+Le parti qui leur était opposé devenait chaque jour plus hardi. Il s'était
+déjà donné des couleurs, des moeurs à part, des lieux et des mots de
+ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit,
+de jeunes gens appartenant aux familles persécutées, ou échappés à la
+réquisition. Les femmes s'étaient jointes à eux; elles avaient passé le
+dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les fêtes
+et les plaisirs. Frimaire (décembre) approchait: elles étaient pressées de
+faire succéder aux apparences de l'indigence, de la simplicité, de la
+saleté même, qu'on avait long-temps affectées pendant la terreur, les
+brillantes parures, les moeurs élégantes et les festins. Elles se liguaient
+dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche démocratie;
+elles excitaient leur zèle, et leur faisaient une loi de la politesse et
+des costumes soignés. La mode recommençait son empire. Il fallait porter
+les cheveux noués en tresse, et rattachés sur le derrière de la tête avec
+un peigne. C'était un usage emprunté aux militaires, qui disposaient ainsi
+leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par là qu'on
+venait de prendre part aux victoires de nos armées. Il fallait porter
+encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de
+chouans, et surtout un crêpe au bras, comme parent d'une victime du
+tribunal révolutionnaire. On voit quel singulier mélange d'idées, de
+souvenirs, d'opinions, présidait à ces modes de la _jeunesse dorée_; car
+c'était là le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui
+commençaient à redevenir brillans, on payait par des éloges les jeunes
+hommes qui avaient déployé leur courage dans les sections, au Palais-Royal,
+dans le jardin des Tuileries, et les écrivains qui, dans les mille
+brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille
+révolutionnaire_.
+
+Fréron était devenu le chef des journalistes; il rédigeait _l'Orateur du
+peuple_, qui fut bientôt fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse
+dorée, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour.
+
+Les théâtres n'étaient pas encore ouverts. Les acteurs de la
+Comédie-Française étaient toujours en prison. A défaut de ce lieu de
+réunion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au théâtre
+de Feydeau, et où se faisait entendre une voix mélodieuse, qui commençait à
+charmer les Parisiens, c'était la voix de Garat. Là, se réunissait ce qu'on
+pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est-à-dire quelques nobles qui
+n'avaient pas quitté la France, des riches qui osaient reparaître, des
+fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible sévérité du comité de
+salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherché
+à rendre antique, suivant l'usage de l'époque, et qu'on avait copié de
+David. Depuis long-temps elles avaient abandonné la poudre et les paniers;
+elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs
+robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes
+grecques; au lieu de souliers à grands talons, elles portaient cette
+chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle légère,
+rattachée à la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens à cheveux
+retroussés, à collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et
+applaudissaient quelquefois les femmes élégantes et singulièrement parées
+qui venaient embellir ces réunions.
+
+Madame Tallien était la plus belle et la plus admirée de ces femmes qui
+introduisaient le nouveau goût; son salon était le plus brillant et le plus
+fréquenté. Fille du banquier espagnol Cabarrus, épouse d'un président à
+Bordeaux, mariée récemment à Tallien, elle tenait à la fois aux hommes de
+l'ancien et du nouveau régime. Elle était révoltée contre la terreur par
+ressentiment, et aussi par bonté; elle s'était intéressée à toutes les
+infortunes, et soit à Bordeaux, soit à Paris, elle n'avait cessé un moment
+de jouer le rôle de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une
+grâce irrésistible. C'est elle qui sut adoucir la sévérité proconsulaire
+que son mari déployait dans la Gironde, et le ramener à des sentimens plus
+humains. Elle voulait lui donner le rôle de pacificateur, de réparateur des
+maux de la révolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient
+contribué avec lui au 9 thermidor, et cherchait à les gagner, en les
+flattant, en leur faisant espérer la reconnaissance publique, l'oubli du
+passé, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui était
+promis aux adversaires plutôt qu'aux partisans de la terreur. Elle
+s'entourait de femmes aimables qui contribuaient à ce plan d'une séduction
+si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortuné général
+Alexandre Beauharnais, jeune créole attrayante, non par sa beauté, mais par
+une grâce extrême. Dans ces réunions, on attirait ces hommes simples et
+exaltés qui venaient de mener une vie si dure et si tourmentée. On les
+caressait; quelquefois même on les raillait sur leurs costumes, sur leurs
+moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir à table à
+côté d'hommes qu'ils auraient poursuivis naguère comme des aristocrates,
+des spéculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les
+forçait ainsi à sentir leur infériorité auprès des anciens modèles du bon
+ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, dépourvus de moyens, perdaient
+leur dignité avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'énergie de
+leur caractère; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur
+rang, et se donner bientôt ces avantages de salon si frivoles et si tôt
+acquis, n'étaient cependant pas à l'abri d'une flatterie délicate. Tel
+membre d'un comité, sollicité adroitement dans un dîner, accordait un
+service, ou laissait influencer son vote.
+
+Ainsi une femme, née d'un financier, mariée à un magistrat, et devenue,
+comme l'une des dépouilles de l'ancienne société, l'épouse d'un
+révolutionnaire ardent, se chargeait de réconcilier des hommes simples,
+quelquefois grossiers et presque toujours fanatisés, avec l'élégance, le
+goût, les plaisirs, la liberté des moeurs et l'indifférence des opinions.
+La révolution, ramenée (et c'était sans doute un bonheur) de ce terme
+extrême de fanatisme et de grossièreté, s'avançait néanmoins d'une manière
+trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque
+dire, des ressentimens républicains. On reprochait ce changement aux
+thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de
+l'accélérer, et le reproche était juste.
+
+Les révolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A
+peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en
+sortaient que pour aller dans les tribunes s'élever contre la _Cabarrus_
+contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle
+traînait à sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres réunions que leurs clubs
+et leurs assemblées de sections; ils n'allaient pas y chercher des
+plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les
+_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour
+de l'échafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des
+clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de
+la convention se montraient encore aux séances des jacobins; quelques-uns y
+portaient leur célébrité, mais ils étaient silencieux et sombres: c'étaient
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem,
+Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et
+sans raison personnelle de défendre leur conduite révolutionnaire.
+
+C'était au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans
+les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections
+surtout, où ils avaient à délibérer et à discuter, les rixes devenaient
+extrêmement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse
+des jacobins aux sociétés affiliées, et on voulait l'y faire lire. On avait
+aussi à lire, par décret, le rapport de Robert-Lindet sur l'état de la
+France, rapport qui en faisait un tableau si fidèle, et qui exprimait d'une
+manière si convenable les sentimens dont la convention et tous les honnêtes
+gens étaient animés. Cette lecture devenait chaque décadi le sujet des plus
+vives contestations. Les révolutionnaires demandaient à grands cris
+l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet.
+On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comités
+révolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient à la tribune
+pour les combattre, et en l'écrivant, ils s'écriaient: Nous les
+exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu
+familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours à
+la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de
+nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le
+système de Robespierre. On se battait souvent dans les sections;
+quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures
+sans avoir rien pu lire. Alors les révolutionnaires, qui ne se faisaient
+pas scrupule de dépasser l'heure légale, attendaient que leurs adversaires,
+qui affectaient d'obéir à la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur
+plaisait, et prenaient toutes les délibérations qui leur convenaient.
+
+On rapportait chaque jour à la convention des scènes de ce genre, et on
+s'élevait contre les anciens membres des comités révolutionnaires, qui
+étaient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club électoral,
+plus bruyant à lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser à
+bout la patience de l'assemblée, par une adresse des plus dangereuses.
+C'était là, comme nous l'avons dit, que se réunissaient toujours les hommes
+les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une
+députation de ce club vint demander que l'élection des magistrats
+municipaux fût rendue au peuple; que la municipalité de Paris, qui n'avait
+pas été rétablie depuis le 9 thermidor, fût reconstituée; qu'enfin, au lieu
+d'une seule séance de section par décade, il fût permis de nouveau d'en
+tenir deux. A cette dernière pétition, une foule de députés se levèrent,
+firent entendre les plaintes les plus vives, et demandèrent des mesures
+contre les membres des anciens comités révolutionnaires, auxquels on
+attribuait tous les désordres. Legendre, quoiqu'il eût désapprouvé la
+première attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et
+Barrère, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal était
+dans les membres des anciens comités de gouvernement, qui abusaient de
+l'indulgence de l'assemblée à leur égard, et qu'il était temps enfin de
+punir leur ancienne tyrannie, pour en empêcher une nouvelle. Cette
+discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Après de
+longues et déplorables récriminations, l'assemblée ne rencontrant encore
+que des questions ou insolubles ou dangereuses, prononça une seconde fois
+l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposés pour réprimer
+les écarts des sociétés populaires, et les abus du droit de pétition. On
+imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple français, qui
+exprimerait, d'une manière encore plus nette et plus énergique, les
+sentimens de l'assemblée, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de
+suivre. Cette idée fut adoptée. Le député Richard, qui revenait de l'armée,
+soutint que ce n'était pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement;
+que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de
+pétitions ne manqueraient pas de répondre; qu'il ne fallait plus souffrir
+qu'on vînt proférer à la barre des paroles qui, prononcées dans les rues,
+feraient arrêter ceux qui se les permettraient. «Il est temps, dit Bourdon
+(de l'Oise), de vous adresser des vérités utiles. Savez-vous pourquoi vos
+armées sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une
+exacte discipline. Ayez dans l'état une bonne police, et vous aurez un bon
+gouvernement. Savez-vous d'où viennent les éternelles attaques dirigées
+contre le vôtre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de
+démocratique dans vos institutions. Ils se plaisent à répandre que vous
+n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez éternellement livrés à
+l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse
+ne sût pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empêche
+l'achèvement de la révolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; détrompons
+nos ennemis; c'est par l'abus des sociétés populaires et du droit de
+pétition qu'ils veulent nous détruire; c'est cet abus qu'il faut réprimer.»
+
+On présenta divers moyens de réprimer l'abus des sociétés populaires, sans
+les détruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs députés
+montagnards qui siégaient dans leur société, et surtout pour leur enlever
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de
+défendre à tous les membres de la convention d'être membres d'aucune
+société populaire. Cette proposition fut adoptée. Mais une foule de
+réclamations s'élevèrent de la Montagne; on dit que le droit de se réunir
+pour s'éclairer sur les intérêts publics était un droit appartenant à tous
+les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus dépouiller un député qu'aucun
+autre membre de l'état; que par conséquent le décret adopté était une
+violation d'un droit absolu et inattaquable. Le décret fut rapporté.
+Dubois-Crancé fit alors une autre motion. Racontant la manière dont les
+jacobins s'étaient épurés, il montra que cette société recelait encore dans
+son sein les mêmes individus qui l'avaient égarée sous Robespierre. Il
+soutint que la convention avait le droit de l'épurer de nouveau, tout comme
+elle faisait, par ses commissaires, à l'égard des sociétés de départemens;
+et il proposa de renvoyer la question aux comités compétens, pour qu'ils
+imaginassent un mode convenable d'épuration, et des moyens de rendre les
+sociétés populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore
+accueillie.
+
+Ce décret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'écrièrent que
+Dubois-Crancé avait trompé la convention; que l'épuration ordonnée après le
+9 thermidor s'était rigoureusement exécutée; qu'on n'avait pas le droit de
+la recommencer; qu'ils étaient tous également dignes de siéger dans cette
+illustre société qui avait rendu tant de services à la patrie; que, du
+reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus sévère, et qu'ils étaient
+prêts à se soumettre à l'investigation de la convention. En conséquence,
+ils décidèrent que la liste de tous les membres serait imprimée, et portée
+à la barre par une députation. Le jour suivant, 13 vendémiaire (4 octobre),
+ils furent moins dociles; ils dirent que leur décision rendue la veille
+était inconsidérée; que remettre la liste des membres de la société à
+l'assemblée, c'était lui reconnaître le droit d'épuration, qui
+n'appartenait à personne; que tous les citoyens ayant la faculté de se
+réunir, sans armes, pour conférer sur les questions d'intérêt public, nul
+individu ne pouvait être déclaré indigne de faire partie d'une société;
+que, par conséquent, l'épuration était contre tous les droits, et qu'il ne
+fallait point aller porter la liste. «Les sociétés populaires,» s'écria le
+nommé Giot, jacobin forcené, et l'un des employés auprès des armées, «les
+sociétés populaires n'appartiennent qu'à elles-mêmes. S'il en était
+autrement, l'infâme cour aurait épuré celle des jacobins, et vous auriez vu
+ces banquettes, qui ne doivent être occupées que par la vertu, souillées
+par la présence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-même,
+qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas
+osé, on l'entreprendrait au moment où les jacobins ont juré d'abattre tous
+les tyrans, quels qu'ils soient, et d'être toujours soumis à la
+convention!... J'arrive des départemens; je puis vous assurer que
+l'existence des sociétés populaires est extrêmement compromise; j'ai été
+traité de scélérat, parce que le titre de jacobin était sur ma commission.
+On m'a dit que j'appartenais à une société qui n'était composée que de
+brigands. Il y a des menées sourdes pour éloigner de vous les autres
+sociétés de la république; j'ai été assez heureux pour arrêter la scission,
+et resserrer les liens de la fraternité entre vous et la société de
+Bayonne, que Robespierre avait calomniée dans votre sein. Ce que je viens
+de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez
+toujours attachés aux principes et à la convention, et surtout ne
+reconnaissez à aucune autorité le droit de vous épurer.» Les jacobins
+applaudirent ce discours, et décidèrent qu'ils ne porteraient pas leur
+liste à la convention, et qu'ils attendraient ses décrets.
+
+Le club électoral était encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa dernière
+pétition, on l'avait chassé de l'Évêché, et il était allé se réfugier dans
+une salle du Musée, tout près de la convention. Là, dans une séance de
+nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trépignemens des
+femmes qui remplissaient les tribunes, il déclara que la convention avait
+outrepassé la durée de ses pouvoirs; qu'elle avait été envoyée pour juger
+le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux
+choses, et que par conséquent sa tâche était remplie, et ses pouvoirs
+expirés.
+
+Ces scènes des jacobins et du club électoral furent dénoncées de nouveau à
+la convention, qui renvoya tout aux comités chargés de lui présenter un
+projet relatif aux abus des sociétés populaires. Elle avait voté une
+adresse au peuple français, comme elle se l'était proposé, et l'avait
+envoyée aux sections et à toutes les communes de la république. Cette
+adresse, écrite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une manière plus
+positive et plus précise les sentimens exprimés dans le rapport de Lindet.
+Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les
+révolutionnaires voulaient empêcher de la lire, et s'opposaient à ce qu'on
+votât en réponse des adresses d'adhésion; ils faisaient adopter, au
+contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'intérêt qu'on
+prenait à leur cause. Souvent, après avoir de cette manière décidé un vote,
+des renforts arrivaient à leurs adversaires, qui les chassaient, et la
+section ainsi renouvelée décidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs
+qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre à la
+convention. Dans la première, on célébrait les services des sociétés
+populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre,
+on disait que la section, délivrée du joug des anarchistes et des
+terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu à la convention, lui
+offrir ses bras et sa vie, pour combattre à la fois les continuateurs de
+Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait à ces
+débats, attendant le projet sur la police des sociétés populaires.
+
+Il fut présenté le 25 vendémiaire (16 octobre). Il avait pour but principal
+de rompre la coalition que formaient en France toutes les sociétés des
+jacobins. Affiliées à la société-mère, correspondant régulièrement avec
+elle, et obéissant à ses ordres, elles composaient un vaste parti,
+habilement organisé, qui avait un centre et une direction; et c'était là ce
+qu'on voulait détruire. Le décret défendait _toutes affiliations,
+fédérations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre
+sociétés populaires_. Il portait en outre qu'aucune pétition ou adresse ne
+pourrait être faite en nom collectif, afin d'éviter ces manifestes
+impérieux que les envoyés des jacobins ou du club électoral venaient lire à
+la barre, et qui étaient devenus souvent des ordres pour l'assemblée. Toute
+adresse ou pétition devait être individuellement signée. On s'assurait par
+là le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on
+espérait les mettre en contradiction par la nécessité de signer. Le tableau
+des membres de chaque société devait être dressé sur-le-champ et affiché
+dans le lieu des réunions. A peine ce décret fut-il lu à l'assemblée,
+qu'une foule de voix s'élevèrent pour le combattre. «On veut, disaient les
+montagnards, détruire les sociétés populaires; on oublie qu'elles ont sauvé
+la révolution et la liberté; on oublie qu'elles sont le moyen le plus
+puissant de réunir les citoyens, et de conserver en eux l'énergie et le
+patriotisme; on attente, en leur défendant la correspondance, au droit
+essentiel, appartenant à tous les citoyens, de correspondre entre eux,
+droit aussi sacré que celui de se réunir paisiblement pour conférer sur les
+questions d'intérêt public.» Les députés Lejeune, Duhem, Crassous, tous
+jacobins, tous intéressés vivement à écarter ce décret, n'étaient pas les
+seuls à s'exprimer ainsi. Le député Thibaudeau, républicain sincère,
+étranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-même effrayé
+des conséquences de ce décret, et en demandait l'ajournement, craignant
+qu'il ne nuisit à l'existence même des sociétés populaires. On ne veut pas
+les détruire, répondaient les thermidoriens, auteurs du décret; on ne veut
+que les soumettre à une police nécessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin
+(de Thionville) s'écrie: «Président, rappelle les préopinans à l'ordre;
+ils prétendent que nous voulons anéantir les sociétés populaires, tandis
+qu'il s'agit seulement de régler leurs rapports actuels.» Rewbell,
+Bentabolle, Thuriot, démontrent qu'il n'est nullement question de les
+supprimer. «Les empêche-t-on, disaient-ils, de se réunir paisiblement et
+sans armes, pour conférer sur les intérêts publics? non sans doute; ce
+droit reste intact. On les empêche de s'affilier, de se fédérer, et on ne
+fait à leur égard que ce qu'on a déjà fait à l'égard des autorités
+départementales. Celles-ci, par le décret du 14 frimaire qui institue le
+gouvernement révolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter
+entre elles. Serait-il possible qu'on permît aux sociétés populaires ce
+qu'on a défendu aux autorités départementales? On leur défend de
+correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout
+citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France à l'autre; mais
+les citoyens correspondent-ils par président et secrétaires? C'est cette
+correspondance officielle entre corps puissans et constitués qu'on veut et
+qu'on a raison de vouloir empêcher, pour détruire un fédéralisme plus
+monstrueux et plus dangereux que celui des départemens. C'est par ces
+affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus à
+exercer une influence véritable sur le gouvernement, et à se donner dans la
+direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu'à la
+représentation nationale elle-même.
+
+» Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comité de sûreté
+générale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
+thermidorien, s'écrie: «Les sociétés populaires ne sont pas le peuple; je
+ne vois le peuple que dans les assemblées primaires: les sociétés
+populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-mêmes,
+comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
+permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer à côté de la
+représentation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
+résolutions. A côté de la convention, je vois une autre représentation
+s'élever, et cette représentation siège aux Jacobins.» Des applaudissemens
+nombreux interrompent Bourdon; il continué en ces termes: «J'apporte si peu
+de passion ici, que, pour avoir l'unité et la paix, je dirais volontiers au
+peuple: Choisis entre les hommes que tu as désignés pour te représenter, et
+ceux qui se sont élevés à côté d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
+représentation unique.» De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
+il reprend: «Oui, s'écrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
+hommes qui ont voulu proscrire les représentans chargés de la confiance
+nationale, entre vous et les hommes qui, liés avec la municipalité de
+Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberté! Citoyens,
+voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
+anciennes limites de la Gaule? présentez aux Belges, aux peuples qui
+bordent le Rhin, une révolution paisible, une république sans une doublé
+représentation, une république sans comités révolutionnaires, teints du
+sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
+une demi-liberté, nous vous la donnons tout entière, mais en vous épargnant
+les maux cruels qui précèdent son établissement, en vous épargnant les
+sanglantes épreuves par lesquelles nous avons passé nous-mêmes. Songez,
+citoyens, que pour dégoûter les peuples voisins de s'unir à vous, on leur
+dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
+ne sait s'il faut s'adresser à la convention ou aux jacobins. Donnez au
+contraire l'unité et l'ensemble à votre gouvernement, et vous verrez
+qu'aucun peuple n'a d'éloignement pour vous et vos principes; vous verrez
+qu'aucun peuple ne hait la liberté.»
+
+Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du décret, disant
+qu'il est trop important pour être rendu brusquement; ils réclament la
+parole tous à la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
+cette ardeur qu'il porte à la tribune comme sur les champs de bataille. Le
+président la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
+encore entendus contre le décret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'élance une
+dernière fois à la tribune: «Citoyens, dit-il, quand il fut question
+d'établir la république, vous l'avez décrétée sans renvoi ni rapport;
+aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'établir une seconde fois, en
+la sauvant des sociétés populaires coalisées contre elle. Citoyens, il ne
+faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgré le sang et les cadavres
+qui en obstruent l'entrée; osez y pénétrer, osez en chasser les fripons et
+les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
+tranquillement les grands intérêts de la patrie. Je vous demande de rendre
+ce décret qui sauve la république, comme celui qui l'a créée, c'est-à-dire
+sans renvoi ni rapport.»
+
+Merlin est applaudi, et le décret voté sur-le-champ, article par article.
+C'était le premier coup porté à cette société célèbre, qui jusqu'à ce jour
+avait fait trembler la convention, et avait servi à lui imprimer la
+direction révolutionnaire. C'étaient moins les dispositions du décret,
+d'ailleurs assez faciles à éluder, que le courage de le rendre, qui
+importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
+prochaine. Réunis le soir dans leur salle, ils commentent le décret, et la
+manière dont il a été rendu. Le député Lejeune, qui le matin s'était opposé
+de toutes ses forces à son adoption, se plaint de n'avoir pas été secondé;
+il dit que peu de membres de l'assemblée ont pris la parole pour défendre
+la société dont ils font partie. «Il est, dit-il, des membres de la
+convention, célèbres par leur énergie révolutionnaire et patriotique, qui
+aujourd'hui ont gardé un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
+de tyrannie comme on les en a accusés, ou ils ont travaillé pour le bonheur
+public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent être punis; dans
+le second, leur tâche n'est pas finie. Après avoir préparé par leurs
+veilles les succès des défenseurs de la patrie, ils doivent défendre les
+principes et les droits du peuple attaqués. Il y a deux mois, vous parliez
+sans cesse des droits du peuple à cette tribune, vous Collot et Billaud,
+pourquoi avez-vous cessé de les défendre? Pourquoi vous taisez-vous
+aujourd'hui qu'une foule d'objets réclament encore votre courage et vos
+lumières!»
+
+Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait été portée
+contre eux, un morne silence. Interpellés par leur collègue Lejeune, et
+accusés de n'avoir pas défendu la société, ils prennent la parole et
+déclarent que, s'ils ont gardé le silence, c'est par prudence et non par
+faiblesse; qu'ils ont craint de nuire à l'avis soutenu par les patriotes,
+en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
+est le seul motif de leur réserve; que, d'ailleurs, accusés d'avoir dominé
+la convention, ils ont voulu répondre à leurs accusateurs en cherchant à
+s'annuler; qu'ils sont charmés de se voir provoqués par leurs collègues, à
+sortir de cette nullité volontaire, et autorisés en quelque sorte à se
+dévouer encore à la cause de la liberté et de la république.
+
+Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
+à la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
+avec toute la France par la tribune. Goujon les engage à respecter la loi
+rendue, ils le promettent; mais le nommé Terrasson leur propose un moyen de
+remplacer la correspondance, tout en restant fidèles à la loi. Ils feront
+une lettre circulaire, non pas écrite au nom des jacobins, et adressée à
+d'autres jacobins, mais _signée par tous les hommes libres, réunis dans la
+salle des Jacobins, et adressée à tous les hommes libres de France, réunis
+en sociétés populaires_. Le moyen est adopté avec grande joie, et le projet
+d'une pareille circulaire résolu.
+
+On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
+combien peu ils étaient disposés à profiter de la leçon qu'elle venait de
+leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
+mesures à leur égard, la convention se mit à poursuivre la tâche que Robert
+Lindet lui avait tracée dans son rapport, et à discuter les questions
+proposées par lui. Il s'agissait de réparer les conséquences d'un régime
+violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre à toutes
+les classes la sécurité, le goût de l'ordre et du travail. Mais ici on
+était aussi divisé de système et aussi disposé à s'emporter que sur toutes
+les autres matières.
+
+Les réquisitions, le _maximum_, les assignats, le séquestre des biens des
+étrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
+violentes que les emprisonnemens et les exécutions. Les thermidoriens, fort
+ignorans en matière d'économie publique, s'attachaient, par esprit de
+réaction, à censurer d'une manière amère et outrageante tout ce qui s'était
+fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration générale de
+l'état, pendant l'année précédente, quelque chose était irréprochable et
+complètement justifié par la nécessité, c'était l'administration des
+finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
+plus influent du comité des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
+trésor; il avait fait émettre, à la vérité, beaucoup d'assignats, mais
+c'était là l'unique ressource; et il s'était brouillé avec Robespierre,
+Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas à plusieurs dépenses
+révolutionnaires. Quant à Lindet, chargé des transports et des
+réquisitions, il avait travaillé avec un zèle admirable à tirer de
+l'étranger, à requérir en France, et à transporter soit aux armées, soit
+dans les grandes communes, les approvisionnemens nécessaires. Le moyen des
+réquisitions était violent; mais il était reconnu le seul possible, et
+Lindet s'était appliqué à en user avec le plus grand ménagement. Il ne
+pouvait d'ailleurs répondre ni de la fidélité de tous ses agens, ni de la
+conduite de tous ceux qui avaient droit de requérir, tels que les
+fonctionnaires municipaux, les représentans, et les commissaires aux
+armées.
+
+Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
+plus injustes attaques contre le système général de ces moyens
+révolutionnaires, et contre la manière de les employer. La cause première
+de tous les maux, selon eux, c'était la trop grande émission dés assignats;
+cette émission excessive les avait dépréciés, et ils s'étaient trouvés en
+disproportion démesurée avec les denrées et les marchandises. C'est ainsi
+que le _maximum_ était devenu si oppressif et si désastreux, parce qu'il
+obligeait le vendeur ou le créancier remboursé à recevoir une valeur
+nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
+bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
+remède, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
+attribuaient l'émission excessive des assignats à Cambon, et semblaient lui
+imputer ainsi tous les maux de l'état. Ils lui reprochaient encore le
+séquestre des biens étrangers, mesure qui, ayant provoqué des représailles
+contre les Français, avait interrompu toute circulation de valeurs, détruit
+toute espèce de crédit, et ruiné entièrement le commerce. Quant à la
+commission des approvisionnemens, les mêmes censeurs l'accusaient d'avoir
+tourmenté la France par les réquisitions, d'avoir dépensé des sommes
+énormes à l'étranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
+dénuement, à l'entrée d'un hiver rigoureux. Ils proposèrent de lui faire
+rendre des comptes sévères.
+
+Cambon était d'une intégrité que tous les partis ont reconnue. Il joignait
+à un zèle ardent pour la bonne administration des finances, un caractère
+bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
+fait dire à Tallien et à ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
+laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement à la
+première calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter à ses attaques de
+tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
+nombreuses séances consacrées à la discussion de ces matières, il s'élança
+à la tribune, et dit à Tallien: «Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
+nuages sur ma probité! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
+un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secrétaire de la commune, et
+j'en ai la preuve au comité des finances; tu as ordonnancé une dépense de
+quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
+pas rendu tes comptes pour ta mission à Bordeaux, et j'ai encore la preuve
+de tout cela au comité. Tu resteras à jamais suspect de complicité dans les
+crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
+complicité qui devrait à jamais te condamner au silence.» On interrompit
+Cambon, on lui dit que ces personnalités étaient étrangères à la
+discussion, que personne n'accusait sa probité, qu'il s'agissait seulement
+du système financier. Tallien balbutia quelques mots mal assurés, et dit
+qu'il ne répondrait pas à ce qui lui était personnel, mais seulement à ce
+qui touchait aux questions générales. Cambon prouva ensuite que les
+assignats avaient été la seule ressource de la révolution: que les dépenses
+s'étaient élevées à trois cents millions par mois; que les recettes, dans
+le désordre qui régnait, avaient à peine fourni le quart de cette somme,
+qu'il avait fallu y suppléer chaque mois avec des assignats; que la
+quantité en circulation n'était pas un mystère, et montait à six milliards
+quatre cents millions; que du reste les biens nationaux représentaient
+douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
+république; qu'il avait, au péril de sa vie, sauvé cinq cents millions que
+Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer à certaines
+dépenses; qu'il avait long-temps résisté au _maximum_ et au séquestre; et
+que, quant à la commission de commerce, obligée de payer les blés à
+l'étranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
+quatorze, il n'était pas étonnant qu'elle eût fait des pertes énormes.
+
+Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, à tort
+ou à raison, n'avaient pas une réputation intacte, et qui s'attaquaient à
+un homme très pur, très instruit et très violent, firent perdre beaucoup de
+temps à l'assemblée. Quoique les attaques eussent cessé du côté des
+thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il répétait
+à la tribune: «M'accuser moi! vile canaille! Venez donc vérifier mes
+comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
+n'accuse pas votre probité.» Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
+de ce conflit de personnalités, l'assemblée prit, autant qu'elle put, les
+mesures les plus capables de réparer ou d'adoucir le mal.
+
+Elle ordonna un compte général des finances, présentant les recettes et les
+dépenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
+sans toutefois recourir à la démonétisation, afin de ne pas les
+discréditer. Sur la proposition de Cambon, elle renonça à une ressource
+financière misérable, qui donnait lieu à de nombreuses exactions et
+contrariait les préjugés de beaucoup de provinces: c'était la fonte de
+l'argenterie des églises. On avait évalué d'abord cette argenterie à un
+milliard; en réalité elle ne s'élevait qu'à trente millions. Il fut décidé
+qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en dépôt dans
+les communes. La convention chercha ensuite à corriger les plus graves
+inconvéniens du _maximum_. Quelques voix s'élevaient déjà pour le faire
+abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnée dans les prix empêcha
+de céder à cette impulsion des réacteurs. On songea seulement à modifier la
+loi. Le _maximum_ avait contribué à tuer le commerce, parce que les
+commerçans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
+fret ni celui des assurances. En conséquence toute denrée coloniale, toute
+marchandise de première nécessité, toute matière première apportée de
+l'étranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des réquisitions,
+et put être vendue à pris libre, de gré à gré. Même faveur fut accordée aux
+marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
+sans trouver de débit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
+inconvénient extrêmement grave. La production du blé était plus coûteuse et
+moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
+fermiers dans ces provinces ne payait pas même leurs avances. Il fut décidé
+que les prix des grains varieraient dans chaque département, d'après ceux
+de 1790, et qu'ils seraient portés à deux tiers en sus. En augmentant ainsi
+le prix des subsistances, on songea à élever les appointemens, les
+salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idée, loyalement
+proposée par Cambon, fut repoussée comme perfide par Tallien, et ajournée.
+
+On s'occupa ensuite des réquisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
+générales, illimitées, confuses, qu'elles n'épuisassent plus les moyens de
+transport, on décida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
+seule le droit de requérir; qu'elle ne pourrait plus requérir ni toute une
+denrée, ni tous les produits d'un département, mais qu'elle désignerait
+l'objet, sa nature, sa quantité, l'époque de la livraison et du paiement,
+qu'elle ne demanderait qu'au fur et à mesure du besoin, et dans le district
+le plus voisin du lieu à approvisionner. Les représentans près les armées
+eurent seuls, dans le cas urgent d'un défaut de vivres ou d'un mouvement
+rapide, la faculté de faire immédiatement les réquisitions nécessaires.
+
+La question du séquestre des valeurs étrangères fut vivement agitée. Les
+uns disaient que la guerre ne devait pas s'étendre des gouvernemens aux
+sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
+relations et leurs échanges, et n'attaquer que les armées; que les Français
+n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
+qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendît les 100; que
+le séquestre était ruineux pour nos banquiers, car ils étaient obligés de
+déposer au trésor ce qu'ils devaient à l'étranger, tandis qu'ils ne
+recevaient pas ce que l'étranger leur devait à eux, les gouvernemens s'en
+emparant toujours par représailles; que cette mesure ainsi prolongée
+rendait le commerce français suspect même aux neutres; qu'enfin la
+circulation des effets de crédit ayant cessé, il fallait payer en argent
+une partie des denrées tirées des pays voisins. Les autres répondaient que,
+puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
+faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tête des
+rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
+anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
+vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions séquestrés,
+l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
+millions des Français seraient toujours retenus; que rétablir la
+circulation des valeurs, ce n'était que fournir aux émigrés le moyen de
+recevoir des fonds.
+
+La convention n'osa pas trancher la question, et décida seulement que le
+séquestre serait levé à l'égard des Belges, que la conquête avait en
+quelque sorte remis en paix avec la France, et à l'égard des négocians de
+Hambourg, qui n'étaient pas coupables de la guerre déclarée par l'empire,
+et dont les valeurs représentaient des blés fournis à la France.
+
+A toutes ces mesures réparatrices prises dans l'intérêt de l'agriculture et
+du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
+sécurité et rappeler les négocians. Un ancien décret mettait hors la loi
+tous ceux qui s'étaient soustraits ou à un jugement, ou à une application
+d'une loi; il fut aboli, et les condamnés par les commissions
+révolutionnaires, les suspects qui s'étaient cachés, purent rentrer dans
+leur domicile. On rendit aux suspects encore détenus l'administration de
+leurs biens. Lyon fut déclaré n'être plus en état de rébellion; son nom lui
+fut rendu; les démolitions cessèrent; on lui restitua les marchandises qui
+étaient séquestrées par les communes environnantes; ses négocians n'eurent
+plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expédier, et la
+circulation recommença pour cette cité malheureuse. Les membres de la
+commission populaire de Bordeaux et leurs adhérens, c'est-à-dire presque
+tous les négocians bordelais, étaient hors la loi: le décret porté contre
+eux fut rapporté. Une colonne infamante devait être placée à Caen en
+mémoire du fédéralisme; on décida qu'elle ne serait pas élevée. Sedan fut
+libre de fabriquer toutes les espèces de drap. Les départemens du Nord, du
+Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispensés de l'impôt
+territorial pendant quatre ans, à la condition pour eux de rétablir la
+culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
+Vendée. Les représentais Hentz et Francastel, le général Turreau et
+plusieurs autres qui avaient exécuté les décrets formidables de la terreur,
+furent rappelés. On prétendit, naturellement, qu'ils étaient complices de
+Robespierre et du comité de salut public, qui avaient voulu faire durer
+éternellement la guerre de la Vendée en employant la cruauté. On ne sait
+pourquoi le comité aurait eu une pareille intention; mais les partis se
+rendent absurdité pour absurdité. Vimeux fut appelé à commander dans la
+Vendée, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrées de nouveaux
+représentans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
+accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.
+
+On voit combien était rapide et général le retour vers d'autres idées. Il
+était naturel qu'en songeant à toutes les espèces de maux, à toutes les
+classes de proscrits, l'assemblée songeât aussi à ses propres membres.
+Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux étaient détenus à
+Port-Libre, pour avoir signé une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
+écrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du côté
+droit, une partie des membres dits du _ventre_, se levèrent dans une
+question qui intéressait la sécurité du vote, et demandèrent la
+réintégration de leurs collègues. Alors s'éleva une de ces discussions
+orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance dès qu'on
+soulevait le passé. «Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'écrient les
+montagnards; vous voulez flétrir une journée que jusqu'à ce jour vous avez
+proclamée glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
+son opposition, manqua perdre la république; vous voulez réhabiliter le
+fédéralisme!!!» Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
+étaient embarrassés; et, pour reculer la décision, la convention ordonna un
+rapport sur les soixante-treize.
+
+Il est dans la nature des réactions non-seulement de chercher à réparer le
+mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On réclamait chaque
+jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait déjà demandé
+celui de Billaud, Collot, Barrère, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
+des anciens comités. Le temps amenait à tout instant des propositions du
+même genre. Les noyades de Nantes, restées long-temps inconnues, venaient
+enfin d'être révélées. Cent trente-trois Nantais, envoyés à Paris pour être
+jugés par le tribunal révolutionnaire, n'étaient arrivés qu'après le 9
+thermidor; ils avaient été acquittés, et écoutés avec faveur dans toutes
+les révélations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
+publique fut telle, qu'on se vit obligé de mander à Paris les membres du
+comité révolutionnaire de Nantes. Leur procès venait de faire connaître
+toutes les atrocités ordinaires de la guerre civile. À Paris, et loin du
+théâtre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eût été poussée
+aussi loin. Les accusés n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient à tous
+les griefs: la Vendée à leurs portes, et les ordres du représentant
+Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'élevaient chaque
+jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vînt partager leur
+sort, et rendre compte lui-même des actes qu'il avait ordonnés. Le public
+en masse réclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
+tribunal révolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
+montagnards demandaient si, après avoir déjà enfermé Lebon et David, et
+accusé plusieurs fois Billaud, Collot et Barrère, on ne finirait pas par
+poursuivre tous les députés qui étaient allés en mission. Pour rassurer
+leurs craintes, on imagina de rendre un décret sur les formes à employer
+dans les poursuites contre un membre de la représentation nationale. Ce
+décret fut long-temps discuté, et avec le plus grand acharnement de part et
+d'autre. Les montagnards voulaient, pour éviter une nouvelle décimation,
+rendre les formalités longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
+réacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
+et plus sûre la punition de certains députés désignés sous le nom de
+proconsuls. Il fut décrété enfin que toute dénonciation serait renvoyée aux
+trois comités, de salut public, de sûreté générale et de législation, qui
+décideraient s'il y avait lieu à examen; que, dans le cas d'une décision
+affirmative, il serait formé au sort une commission de vingt-un membres
+pour faire un rapport; que, d'après ce rapport et la défense contradictoire
+du député inculpé, la convention déciderait enfin s'il y avait lieu à
+accusation, et enverrait le député devant le tribunal compétent.
+
+Aussitôt le décret rendu, les trois comités déclarèrent qu'il y avait lieu
+à examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formée;
+elle s'empara des pièces du procès, fit comparaître Carrier devant elle, et
+commença une instruction. D'après ce qui s'était passé au tribunal
+révolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
+faits, le sort de Carrier ne pouvait être douteux. Les montagnards, tout en
+condamnant les crimes de Carrier, prétendaient que, si on le poursuivait,
+ce n'était pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue série
+de vengeances contre les hommes dont l'énergie avait sauvé la France. Leurs
+adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comité
+révolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
+lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
+Le comité de sûreté générale, craignant qu'il ne prît la fuite, le fit
+entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
+cependant ne songeait pas à s'enfuir. Quelques révolutionnaires l'avaient
+secrètement engagé à s'échapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
+semblait accablé et paralysé en quelque sorte par l'horreur publique. Un
+jour il s'aperçut qu'il était poursuivi, s'arrêta devant un des agens, lui
+demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
+une rixe s'ensuivit, la force armée accourut, Carrier fut saisi et conduit
+à sa demeure. Cette scène excita une grande rumeur dans l'assemblée et de
+violentes réclamations aux Jacobins. On dit que la représentation nationale
+avait été violée dans la personne de Carrier, et on demanda des
+explications au comité de sûreté générale. Ce comité expliqua comment les
+faits s'étaient passés, et, quoique vivement censuré, il eut du moins
+l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'évasion de Carrier.
+Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut à la mise en
+accusation devant le tribunal révolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
+se défendre; il rejeta toutes les cruautés sur l'exaspération produite par
+la guerre civile, sur la nécessité de terrifier la Vendée toujours
+menaçante, enfin sur l'impulsion du comité de salut public, auquel il n'osa
+pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
+d'énergie féroce qui avait entraîné plusieurs commissaires de la
+convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, déjà soulevées
+plusieurs fois; on se voyait exposé encore à discuter la part de chacun
+dans les violences de la révolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
+les comités, les comités sur la convention, la convention sur la France,
+cette inspiration qui avait amené de si affreuses mais de si grandes
+choses, qui était commune à tout le monde, et qui surtout dépendait d'une
+situation sans exemple. «Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
+désespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'à la sonnette du
+président.» Cependant le récit des horreurs commises à Nantes avait excite
+une indignation si grande, que pas un membre n'osa défendre Carrier, et ne
+songea à le justifier par des considérations générales. Il fut décrété
+d'accusation à l'unanimité, et envoyé au tribunal révolutionnaire.
+
+La réaction faisait donc des progrès rapides. Les coups qu'on n'avait pas
+osé frapper encore sur les membres des anciens comités de gouvernement,
+étaient dirigés sur Carrier. Tous les membres des comités révolutionnaires,
+tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
+enfin qui avaient été chargés de fonctions rigoureuses, commençaient à
+trembler pour eux-mêmes.
+
+Les jacobins, déjà frappés d'un décret qui leur interdisait l'affiliation
+et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
+depuis les derniers événemens[1], il était peu probable qu'ils sussent se
+contenir, et éviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
+qui s'était passé à l'égard de Carrier amena en effet une séance orageuse
+dans leur club. Crassous, député et jacobin, fit un tableau des moyens
+employés par l'aristocratie pour perdre les patriotes. «Le procès qui
+s'instruit maintenant devant le tribunal révolutionnaire, dit-il, est sa
+principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
+accusés ont à peine la faculté d'être entendus devant le tribunal; les
+témoins sont presque tous des gens intéressés à faire grand bruit de cette
+affaire; quelques-uns ont des passeports signés des chouans; les
+journalistes, les pamphlétaires sont coalisés pour exagérer les moindres
+faits, entraîner l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
+circonstances qui ont amené et qui expliquent les malheurs arrivés,
+non-seulement à Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
+prend garde, elle se verra déshonorée par ces aristocrates, qui ne font
+tant de bruit de ce procès que pour en faire rejaillir sur elle tout
+l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
+dissoudre la convention, mais ces hommes coalisés pour la compromettre; et
+l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
+garde; l'attaque contre eux est commencée; qu'ils se serrent et soient
+prêts à se défendre avec énergie.»
+
+Plusieurs jacobins parlèrent après Crassous, et répétèrent à peu près les
+mêmes choses. «On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
+ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
+fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautés commises
+envers nos volontaires, que l'on pendait à des arbres, et que l'on
+fusillait à la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
+familles de deux cent mille républicains massacrés impitoyablement viennent
+donc aussi demander vengeance.» Les esprits étaient extrêmement animés; la
+séance se changeait en un véritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
+auquel les jacobins reprochaient son silence, prit à son tour la parole.
+«La marche des contre-révolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
+voulurent, sous l'assemblée constituante, faire le procès à la révolution,
+ils appelèrent les jacobins des désorganisateurs, et les fusillèrent au
+Champ-de-Mars. Après le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empêcher
+l'établissement de la république, ils les appelèrent des buveurs de sang,
+et les chargèrent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
+mêmes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
+patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
+quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis. La
+tranchée est ouverte, les patriotes vont se réveiller et reprendre toute
+leur énergie; nous avons déjà mille fois exposé notre vie; si l'échafaud
+nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire
+l'immortel Sidney!»
+
+Ce discours électrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
+se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
+patriotes menacés, et de se défendre jusqu'à la mort.
+
+Dans la situation où étaient les partis, une pareille séance ne pouvait
+manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
+qui jusque-là s'était abstenu de se montrer à aucune des deux tribunes,
+étaient une véritable déclaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
+en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
+Montagne, où était le compte rendu de la séance des Jacobins, et dénonce
+ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
+sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
+Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
+montagnards se soulèvent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
+nombre de ceux qui ont fait élargir les aristocrates. Duhem le traite de
+coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effrayé du
+tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
+demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes à s'expliquer sur le _réveil du
+lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. À la tribune! lui
+crie-t-on de toutes parts; il résiste, mais il est enfin obligé d'y monter,
+et de prendre la parole. «Je ne désavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
+émise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
+individuelles, j'ai gardé le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
+vu l'aristocratie se lever plus menaçante que jamais.» À ces derniers mots
+le rire éclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. «Faites
+sortir les chouans!» s'écrie-t-on à la Montagne. Billaud continue au milieu
+des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
+embarrassée, qu'on a élargi des royalistes connus, et enfermé les patriotes
+les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
+France, qu'on vient de mettre en liberté, et qui peut former à elle seule
+un noyau de contre-révolution. On éclate de rire à ces derniers mots. Il
+ajoute que la conduite secrète des comités dément le langage public des
+adresses de la convention; que, dans un pareil état de choses, il a été
+fondé à parler du réveil nécessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
+hommes sur leurs droits qui les conduit à l'esclavage.
+
+Quelques applaudissemens[1] se font entendre à la Montagne en faveur de
+Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblée laissent éclater le
+rire avec plus dé force, et semblent n'éprouver que cette insultante pitié
+qu'inspiré la puissance renversée, balbutiant de vaines paroles pour sa
+justification. Tallien se hâte de succéder à Billaud pour repousser ses
+reproches. «Il est temps, dit-il, de répondre à ces hommes qui veulent
+diriger les mains du peuple contre la convention.» Personne ne le veut,
+s'écrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, répondent d'autres, on
+veut diriger les mains du peuple contre la convention! «Ce sont, continue
+Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les têtes
+criminelles, en voyant la lumière portée dans toutes les parties de
+l'administration, la vengeance des lois prête à s'appesantir contre les
+assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui prétendent que
+le peuple doit se réveiller, qui veulent égarer les patriotes en leur
+persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui espèrent enfin, à la faveur
+d'un mouvement général, empêcher de poursuivre les approbateurs ou les
+complices de Carrier.» Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
+Billaud, qui ne veut pas de cette complicité avec Carrier, s'écrie de sa
+place: «Je déclare que je n'ai point approuvé la conduite de Carrier.» On
+ne fait pas attention à cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
+celui-ci continue. «Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
+plus long-temps deux autorités rivales, que l'on permette à des membres,
+qui se taisent ici, d'aller ensuite dénoncer ailleurs ce que vous avez
+fait.» Non, non, s'écrient plusieurs voix; point d'autorités rivales de la
+convention! «Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
+ce soit, déverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
+auxquels elle a confié le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
+conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait répondu à ce qui
+a été dit dans une autre; il suffit que l'unanimité de la convention soit
+fortement prononcée contre les hommes de sang.»
+
+De nouveaux applaudissemens prouvent à Tallien que l'assemblée est décidée
+à seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
+l'Oise) appuie les paroles du préopinant, quoiqu'en beaucoup de questions
+il différât de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
+voix énergique. «Quels sont ceux, dit-il, qui blâment nos opérations? c'est
+une poignée d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
+figure un vernis composé avec le fiel des tyrans.» Ces expressions, qui
+étaient dirigées contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
+sont vivement applaudies. «De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
+vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
+incarcérer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
+cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
+cela notre plaisir est différent du vôtre, et notre manière de déblayer les
+prisons n'est pas la même. Nous nous y sommes transportés; nous avons fait,
+autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
+patriotes; si nous nous sommes trompés, nos têtes sont là pour en répondre.
+Mais tandis que nous réparons des crimes, que nous cherchons à vous faire
+oublier que ces crimes sont les vôtres, pourquoi allez-vous dans une
+société fameuse, nous dénoncer, et égarer le peuple, heureusement peu
+nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
+convention prenne les moyens d'empêcher ses membres d'aller prêcher la
+révolte aux Jacobins.» La convention adopte la proposition de Legendre, et
+charge les comités de lui présenter ces moyens.
+
+La convention et les jacobins étaient ainsi en présence, et dans cette
+situation où, tous les discours étant épuisés, il ne reste plus qu'à
+frapper. L'intention de détruire cette société célèbre commençait à n'être
+plus douteuse; il fallait seulement que les comités eussent le courage d'en
+faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
+toutes leurs séances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
+gouvernement actuel à Léopold, à Brunswick, à Cobourg, qui avaient aussi
+demandé leur dissolution. Un mot surtout, prononcé à la tribune, leur avait
+fourni un texte fécond pour se prétendre calomniés et attaqués. Il avait
+été dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comité
+des émigrés en Suisse était d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
+voulait dire seulement par là que les émigrés souhaitaient des agitations
+qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
+lettre saisie sur un émigré portait en effet que l'espoir de vaincre la
+révolution par les armes était une folie, et qu'il fallait chercher à
+l'anéantir par ses propres désordres. Mais si, au contraire, on allait
+jusqu'à supposer que les jacobins et les émigrés correspondaient et se
+concertaient pour arriver à une même fin, on disait une chose aussi absurde
+que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
+accusés de cette manière. Aussi ne cessèrent-ils pendant plusieurs jours de
+se dire calomniés; et Duhem demanda à plusieurs reprises qu'on vînt lire
+ces prétendues lettres à la tribune.
+
+L'agitation dans Paris était extrême. Des groupes nombreux, partis les uns
+du Palais-Royal, et composés de jeunes gens à cadenettes et à collet noir,
+les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
+de tous les quartiers dominés par les jacobins, se rencontraient au
+Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Révolution. Les
+uns criaient _vive la convention! à bas les terroristes et la queue de
+Robespierre!_ Les autres répondaient par les cris de _vive la convention!
+vive les jacobins! à bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
+différens. La jeunesse dorée avait adopté un air qui s'appelait le _Réveil
+du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
+la révolution, immortalisé par tant de victoires: _Allons, enfans de la
+patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposés, puis on poussait
+les cris ennemis, et souvent on s'attaquait à coups de pierres et de bâton;
+le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
+d'autre au comité de sûreté générale. Les jacobins disaient que ce comité,
+tout composé de thermidoriens, relâchait les jeunes gens qu'on lui livrait,
+et ne détenait que les patriotes.
+
+Ces scènes durèrent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
+alarmantes pour que les comités de gouvernement prissent des mesures de
+sûreté, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
+novembre 1794), les rassemblemens étaient encore plus nombreux et plus
+considérables que les jours précédens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
+longeant la rue Saint-Honoré, était arrivé devant la salle des Jacobins et
+l'avait entourée. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
+étaient obstruées; et les jacobins, qui dans ce moment étaient en séance,
+pouvaient se croire assiégés. Quelques groupes qui leur étaient favorables
+avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
+auxquels on répondait par les cris contraires; une lutte s'était engagée,
+et comme les jeunes gens étaient les plus forts, ils étaient bientôt
+parvenus à dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entouré la
+salle du club, et en cassaient les vitres à coups de pierres. Déjà
+d'énormes cailloux étaient tombés au milieu des jacobins assemblés.
+Ceux-ci, furieux, s'écriaient qu'on les égorgeait; et, se prévalant surtout
+de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
+disaient qu'on assassinait la représentation nationale. Les femmes qui
+remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
+guillotine_, avaient voulu sortir pour échapper au danger; mais les jeunes
+gens qui les attendaient, s'étant saisis de celles qui cherchaient à fuir,
+leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indécens[1], et en
+avaient même châtié quelques-unes avec cruauté. Plusieurs étaient rentrées
+dans la salle, éperdues, échevelées, disant qu'on voulait les égorger. Les
+pierres pleuvaient toujours dans l'assemblée. Les jacobins avaient alors
+résolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'énergique
+Duhem, armé d'un bâton, s'était mis à la tête de l'une de ces sorties, et
+il en était résulté une cohue épouvantable dans la rue Saint-Honoré. Si de
+part et d'autre les armes eussent été meurtrières, un massacre s'en serait
+suivi. Les jacobins étaient rentrés avec quelques prisonniers; les jeunes
+gens, restés au dehors, menaçaient, si on ne leur rendait pas leurs
+camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
+plus éclatante vengeance.
+
+Cette scène durait depuis plusieurs heures avant que les comités de
+gouvernement fussent réunis et pussent donner des ordres. Des émissaires,
+partis des Jacobins, étaient venus dire au comité de sûreté générale qu'on
+assassinait les députés qui siégeaient dans la société. Les quatre comités,
+de salut public, de sûreté générale, de législation et de la guerre,
+s'étaient rassemblés, et avaient arrêté d'envoyer sur-le-champ des
+patrouilles, pour dégager leurs collègues compromis dans cette scène plus
+scandaleuse que meurtrière.
+
+Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comité pour se rendre
+sur le lieu du combat: il était huit heures. Les membres des comités qui
+conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
+désiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
+salle, comme les y engageaient ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient;
+ils restèrent dehors, invitant les jeunes gens à se dissiper, et promettant
+de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissipèrent peu à peu les
+groupes; ils firent ensuite évacuer la salle des Jacobins, et renvoyèrent
+tout le monde chez soi.
+
+Le calme rétabli, ils retournèrent vers leurs collègues, et les quatre
+comités passèrent la nuit à discuter sur le parti à prendre. Les uns
+étaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
+Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
+thermidor, commençait à s'effrayer de la réaction, et semblait pencher pour
+les jacobins. On se sépara sans avoir pris un parti.
+
+Le lendemain matin (20 brumaire), une scène des plus violentes éclata dans
+l'assemblée. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, à soutenir que
+la veille on avait égorgé les patriotes, et que le comité de sûreté
+générale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part à la
+discussion faisaient un bruit épouvantable, et semblaient d'un côté
+appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
+et immédiatement après une foule de membres demandèrent la parole: Bourdon
+(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comité; Duhem, Duroy,
+Bentabolle pour le combattre. Chacun parla à son tour, présenta les faits
+dans un sens, et fut interrompu par les démentis de ceux qui avaient vu les
+faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient aperçu que des groupes où
+l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontré que des
+groupes où l'on maltraitait les jeunes gens, et où l'on attaquait la
+convention et les comités. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
+dans toutes les discussions de ce genre, s'écria que les coups avaient été
+dirigés par les aristocrates qui dînaient chez la Cabarrus, et qui allaient
+chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura évident au
+milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comités, malgré
+leur empressement à se réunir et à convoquer la force armée, n'avaient pu
+cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
+patrouilles dirigées vers la rue Saint-Honoré, ils n'avaient pas voulu
+dégager les jacobins par la force, et s'étaient contentés de faire écouler
+peu à peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montré une indulgence assez
+naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
+lesquels on ne disait pas que le gouvernement fût livré à des
+contre-révolutionnaires. On ne pouvait guère, en effet, leur demander
+davantage. Empêcher qu'on ne maltraitât leurs ennemis était leur devoir;
+mais c'était trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent à la baïonnette
+leurs propres amis, c'est-à-dire ces jeunes gens qui tous les jours se
+présentaient en foule prêts a les appuyer contre les révolutionnaires. Ils
+déclarèrent à la convention qu'ils avaient passé la nuit à discuter la
+question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
+demanda s'ils avaient arrêté un projet, et sur leur déclaration qu'ils ne
+s'étaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
+parti, et venir ensuite soumettre leur résolution à l'assemblée.
+
+Cette journée du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
+réunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de séance, les
+rassemblemens se renouvelèrent. Des deux côtés on semblait préparé, et il
+était évident qu'on allait en venir aux mains dans la soirée même. Les
+quatre comités se réunirent aussitôt, suspendirent par un arrêté les
+séances des jacobins, et ordonnèrent que la clef de la salle fut apportée
+sur-le-champ au secrétariat du comité de sûreté générale.
+
+L'ordre fut exécuté, la salle fermée, et les clefs portées au secrétariat.
+Cette mesure prévint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
+dissipèrent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
+vint au nom des quatre comités faire part à la convention de l'arrêté
+qu'ils avaient pris. «Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
+d'attaquer les sociétés populaires; mais nous avons le droit de fermer les
+portes là où il s'élève des factions, et où l'on prêche la guerre civile.»
+La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demandé, et
+l'arrêté fut sanctionné à la presque unanimité, au milieu des acclamations
+et des cris de _Vive la république! vive la convention!_
+
+Ainsi finit cette société dont le nom est resté si célèbre et si odieux, et
+qui, semblable à toutes les assemblées, à tous les hommes qui figurèrent
+successivement sur la scène, semblable à la révolution même, eut le mérite
+et les torts de l'extrême énergie. Placée au-dessous de la convention,
+ouverte à tous les nouveaux venus, elle était la lice où les jeunes
+révolutionnaires qui n'avaient pas figuré encore, et qui étaient impatiens
+de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche
+ordinairement plus lente des révolutionnaires déjà assis au pouvoir. Tant
+qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies
+prêtes à se sacrifier, la société des jacobins fut utile, et fournit des
+hommes dont la révolution avait besoin dans cette lutte sanglante et
+terrible. Quand la révolution, arrivée à son dernier terme, commença à
+rétrograder, c'est dans la société des jacobins que furent refoulés les
+hommes ardens[1] élevés dans son sein, et qui avaient survécu à cette
+action violente. Bientôt elle devint importune par ses inquiétudes,
+dangereuse même par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiée par les hommes
+qui cherchaient à ramener la révolution du terme extrême où elle était
+arrivée, à un juste milieu de raison, d'équité, de liberté, et qui,
+aveuglés, comme tous les hommes qui agissent, par l'espérance, croyaient
+pouvoir la fixer dans ce milieu désiré. Ils avaient raison sans doute de
+vouloir revenir à la modération, et les jacobins avaient raison de leur
+dire qu'ils allaient à la contre-révolution. Les révolutions, semblables à
+un pendule violemment agité, courant d'une extrémité à une autre, on est
+toujours fondé à leur prédire des excès; mais heureusement les sociétés
+politiques, après avoir violemment oscillé en sens contraires, finissent
+par se renfermer dans un mouvement égal et justement limité. Mais que de
+temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver à cette heureuse
+époque! Nos devanciers les Anglais eurent encore à traverser Cromwell et
+deux Stuarts.
+
+Les jacobins dispersés n'étaient pas gens à se renfermer dans la vie
+privée, et à renoncer aux agitations politiques. Les uns se réfugièrent au
+club électoral, qui, chassé de l'évêché par les comités, s'était réuni dans
+une des salles du Muséum; les autres se portèrent au faubourg
+Saint-Antoine, dans la Société populaire de la section des Quinze-Vingts.
+C'est là que se réunissaient les hommes les plus marquans et les plus
+prononcés du faubourg. Les jacobins s'y présentèrent en foule le 24
+brumaire, en disant: «Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui êtes
+les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins
+persécutés. Nous vous demandons à être reçus dans votre société. Nous nous
+sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables;
+réunis, nous porterons des coups plus sûrs pour garantir le peuple et la
+convention de l'esclavage.» Ils furent tous admis sans examen, se permirent
+les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois
+cet article de la déclaration des droits: _Quand le gouvernement viole les
+droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré des
+droits et le plus indispensable des devoirs._
+
+Les comités, qui avaient essayé leurs forces, et qui se sentaient capables
+de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile,
+et leur permirent de vains propos, se tenant prêts à agir au premier
+signal, si les faits venaient à suivre les paroles.
+
+La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulsèrent de leur
+sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirèrent du côté du
+Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Délivrées de
+cette opposition, elles rédigèrent de nombreuses adresses pour féliciter la
+convention de l'énergie qu'elle venait de déployer contre les _complices de
+Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses
+semblables, et la convention, ainsi entraînée dans la direction qu'elle
+venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize déjà
+redemandés le furent tous les jours à grands cris par les membres du centre
+et du côté droit, qui tenaient à se renforcer de soixante-treize voix, et
+qui voulaient surtout assurer la liberté du vote en rappelant leurs
+collègues. Les soixante-treize furent enfin élargis et réintégrés; la
+convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, déclara qu'on avait pu penser
+sur cet événement autrement que la majorité, sans pour cela être coupable.
+Ils rentrèrent tous ensemble, le vieux Dusaulx à leur tête. Celui-ci prit
+la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir à côté de leurs
+collègues ils déposaient tout ressentiment, et n'étaient occupés que du
+désir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'était plus temps de
+s'arrêter. Louvet, Lanjuinais, Henri Larivière, Doulcet, Isnard, tous les
+girondins échappés à la proscription, et cachés la plupart dans des
+cavernes, écrivirent et demandèrent leur réintégration. Une scène violente
+s'éleva à ce sujet. Les thermidoriens, épouvantés de la rapidité de la
+réaction, s'arrêtèrent, et imposèrent au côté droit qui, croyant avoir
+besoin d'eux, n'osa pas leur déplaire et cessa d'insister. Il fut décrété
+que les députés mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne
+rentreraient pas dans le sein de l'assemblée.
+
+Le même esprit qui faisait absoudre les uns devait porter à condamner les
+autres. Un vieux député, nommé Raffron, s'écria qu'il était temps de
+poursuivre tout ce qui était coupable, et de prouver à la France que la
+convention n'était pas complice des assassins; il demanda qu'on mît
+sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arrêtés. Ce qui s'était
+passé dans le Midi, et surtout à Bédouin (Vaucluse), ayant été connu, on
+voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix
+demandèrent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre
+l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livré les bureaux
+de la guerre aux jacobins. On fit la même proposition contre l'ex-maire
+Pache, complice, disait-on, des hébertistes, et sauvé par Robespierre. Au
+milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs révolutionnaires, les
+trois chefs principaux, long-temps défendus, devaient enfin succomber.
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, accusés de nouveau, et d'une
+manière formelle par Legendre, ne purent échapper au sort commun. Les
+comités ne purent se dispenser de recevoir la dénonciation, et de donner
+leur avis. Lecointre, déclaré calomniateur dans sa première accusation,
+annonça qu'il avait fait imprimer les pièces qui lui avaient manqué
+d'abord; elles furent renvoyées aux comités: ceux-ci, entraînés par
+l'opinion, n'osèrent pas résister, et déclarèrent qu'il y avait lieu à
+examen contre Billaud, Collot et Barrère, mais non contre Vadier, Vouland,
+Amar et David.
+
+Le procès de Carrier, longuement instruit en présence d'un public qui
+déguisait mal l'esprit de réaction dont il était animé, s'acheva enfin le
+26 frimaire (16 décembre). Carrier et deux membres du comité
+révolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnés à la
+peine de mort, comme agens et complices du système de la terreur; les
+autres furent acquittés comme excusés de leur participation aux noyades par
+l'obéissance à leurs supérieurs. Carrier, persistant à soutenir que la
+révolution tout entière, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigée,
+étaient aussi coupables que lui, fut traîné à l'échafaud: il prit de la
+résignation au moment fatal, et reçut la mort avec calme et courage. En
+preuve de l'entraînement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier
+des traits de caractère qui, avant sa mission à Nantes, prouvaient chez lui
+une humeur nullement sanguinaire. Les révolutionnaires, tout en condamnant
+sa conduite, furent effrayés de son sort; ils ne pouvaient pas se
+dissimuler que cette exécution était le commencement de sanglantes
+représailles que leur préparait la contre-révolution. Outre les poursuites
+dirigées contre les représentans membres des anciens comités, ou envoyés en
+mission, d'autres lois récemment rendues leur prouvaient que la vengeance
+allait descendre plus bas, et que l'infériorité du rôle ne les sauverait
+pas. Un décret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions
+quelconques et manié les deniers publics, à rendre compte de leur gestion.
+Or, comme tous les membres des comités révolutionnaires avaient formé des
+caisses avec le revenu des impôts, avec l'argenterie des églises, avec les
+taxes révolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de
+volontaires, pour solder des armées révolutionnaires, pour payer des
+transports, pour faire la police, pour mille dépenses enfin du même genre,
+il était évident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur,
+allait être exposé à des poursuites.
+
+À ces craintes fondées se joignaient encore des bruits fort alarmans. On
+parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendée
+même, et on prétendait que les conditions de cette paix seraient funestes
+au parti révolutionnaire.
+
+FIN DU TOME SIXIÈME.
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIÈME.
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Résultats des dernières exécutions contre les partis ennemis du
+gouvernement.-Décret contre les ex-nobles.--Les ministères sont abolis et
+remplacés par des commissions.--Efforts du comité de Salut Public pour
+concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des sociétés
+populaires, excepté celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de
+l'administration entre les membres du comité.--La convention, d'après le
+rapport de Robespierre, déclare, au nom du peuple français, la
+reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme.
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+État de l'Europe au commencement de l'année 1794 (an II).--Préparatifs
+universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalisés et des
+Français.-État de nos armées de terre et de mer.--Activité et énergie du
+gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la
+campagne; occupation des Pyrénées et des Alpes.--Opérations dans les
+Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin
+de la guerre de la Vendée.--Commencement de la guerre des
+chouans.--Événemens dans les colonies. Désastre de Saint-Domingue. Perte de
+la Martinique.--Bataille navale.
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Situation intérieure an commencement de l'année 1794.-Travaux
+administratifs du comité.--Lois des finances. Capitalisation des rentes
+viagères.-État des prisons. Persécutions politiques. Nombreuses
+exécutions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et
+Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mère de
+Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comités.--Fête à l'Être
+suprême.--Loi du 22 prairial réorganisant le tribunal
+révolutionnaire.--Terreur extrême. Grandes exécutions à Paris. Missions de
+Lebon, Carrier et Maignet; cruautés atroces commises par eux. Noyades dans
+la Loire.--Rupture entre les chefs du comité de salut public; retraite de
+Robespierre.
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Opérations de l'armée du Nord vers le milieu de 1794. Prise
+d'Ypres.-Formation de l'armée de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
+Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de
+Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comités.
+Journées des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
+Saint-Just.--Marche de la révolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Conséquences du 9 thermidor.--Modifications apportées au gouvernement
+révolutionnaire.--Réorganisation du personnel des comités.--Révocation de
+la loi du 22 prairial; décrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville,
+Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal
+révolutionnaire; élargissement des suspects.--Deux partis se forment, les
+montagnards et les thermidoriens.--Réorganisation des comités de
+gouvernement.--Modifications des comités révolutionnaires.--État des
+finances, du commerce et de l'agriculture après la terreur.--Accusation
+portée contre les membres des anciens comités, et déclarée calomnieuse par
+la convention.--Explosion de la poudrière de Grenelle; exaspération des
+partis.--Rapport fait à la convention sur l'état de la France.--Nombreux et
+importans décrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de
+Marat sont transportés au Panthéon et mis à la place de ceux de Mirabeau.
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Reprise des opérations militaires.--Reddition de Condé, Valenciennes,
+Landrecies et le Quesnoy. Découragement des coalisés.--Bataille de l'Ourthe
+et de la Roër.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du
+Rhin.--Situation des armées aux Alpes et aux Pyrénées. Succès des Français
+sur tous les points.--État de la Vendée et de la Bretagne; guerre des
+chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti
+royaliste avec les princes français et l'étranger. Intrigues à l'intérieur;
+rôles des princes émigrés.
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Hiver de l'an III. Réformes administratives dans toutes les
+provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse dorée_.
+Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scènes
+tumultueuses.-Violences du parti révolutionnaire aux Jacobins et au club
+électoral.-Décrets sur les sociétés populaires--Décrets relatifs aux
+finances. Modifications au _maximum_ et aux réquisitions.--Procès de
+Carrier.-Agitation dans Paris, et exaspération croissante des deux
+partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse dorée.-Clôture du
+club des Jacobins.-Rentrée des soixante-treize députés emprisonnés après le
+31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencées contre
+Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrère.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, VI
+by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VI ***
+
+***** This file should be named 11423-8.txt or 11423-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/4/2/11423/
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11423-8.zip b/old/11423-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..f40bf5c
--- /dev/null
+++ b/old/11423-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11423.txt b/old/11423.txt
new file mode 100644
index 0000000..bea1e9e
--- /dev/null
+++ b/old/11423.txt
@@ -0,0 +1,8526 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, VI
+by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Revolution francaise, VI
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: March 3, 2004 [EBook #11423]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
+
+
+
+PAR Adolphe THIERS
+
+1824
+
+
+
+
+TOME SIXIEME.
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+RESULTATS DES DERNIERES EXECUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
+GOUVERNEMENT.--DECRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTERES SONT ABOLIS ET
+REMPLACES PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITE DE SALUT PUBLIC POUR
+CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIETES
+POPULAIRES, EXCEPTE CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
+L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITE.--LA CONVENTION, D'APRES LE
+RAPPORT DE ROBESPIERRE, DECLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS, LA
+RECONNAISSANCE DE L'ETRE SUPREME ET DE L'IMMORTALITE DE L'AME.
+
+Le gouvernement venait d'immoler deux partis a la fois. Le premier, celui
+des ultra-revolutionnaires, etait veritablement redoutable, ou pouvait le
+devenir; le second, celui des nouveaux moderes, ne l'etait pas. Sa
+destruction n'etait donc pas necessaire, mais pouvait etre utile, pour
+ecarter toute apparence de moderation. Le comite le frappa sans conviction,
+par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup etait difficile a porter; on
+vit tout le comite hesiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
+aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
+jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
+convention, lui arracha le decret de mort, et fit consommer le sacrifice.
+Le dernier effort que doit faire une autorite pour devenir absolue est
+toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
+derniere resistance; mais cette resistance vaincue, tout cede, tout se
+prosterne, elle n'a plus qu'a regner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
+deploie, qu'elle deborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
+fermees, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
+dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prepare au milieu
+de leur triomphe.
+
+[Illustration: ROBESPIERRE]
+
+Le comite de salut public, apres avoir heureusement immole les deux classes
+d'hommes si differentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
+son pouvoir, etait devenu irresistible. L'hiver avait fini. La campagne de
+1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armees
+formidables devaient se deployer sur toutes les frontieres, et faire sentir
+au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
+avait paru resister, ou porter quelque interet a ceux qui venaient de
+mourir, devait se hater de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
+effort le jour ou Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arretes, et
+qui avait tache de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
+devoir se hater de reparer son imprudence, et de se laver de son amitie
+pour les dernieres victimes. On lui avait ecrit plusieurs lettres anonymes
+dans lesquelles on l'engageait a frapper les tyrans, qui, disait-on,
+venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
+(10 avril), denonca les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
+d'etre pris pour un Seide qu'on pouvait armer du poignard. "Eh bien!
+dit-il, puisqu'on m'y force, je le declare au peuple, qui m'a toujours
+entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme demontre que la
+conspiration dont les chefs ont cesse d'etre existait reellement, et que
+j'etais le jouet des traitres. J'en ai trouve la preuve dans differentes
+pieces deposees au comite de salut public, surtout dans la conduite
+criminelle des accuses devant la justice nationale, et dans les
+machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
+poignard homicide. J'etais, avant la decouverte du complot, l'intime ami de
+Danton; j'aurais repondu de ses principes et de sa conduite sur ma tete;
+mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuade qu'il
+voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-etre y serais-je
+tombe moi-meme, si je n'avais ete eclaire a temps. Je declare aux
+ecrivailleurs anonymes qui voudraient me porter a poignarder Robespierre,
+et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis ne dans le
+sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
+plutot que d'abandonner ses droits. Ils ne m'ecriront pas une lettre que je
+ne la porte au comite de salut public."
+
+La soumission de Legendre devint bientot generale. De toutes les parties de
+la France, arriverent une foule d'adresses ou l'on felicitait la convention
+et le comite de salut public de leur energie. Le nombre de ces adresses est
+incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
+chacun s'empressait d'adherer aux actes du gouvernement, et d'en
+reconnaitre la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: "Dignes
+representans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
+Titans ont leve leur tete altiere, la foudre les a tous renverses!... Quoi,
+citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberte!... La constitution que
+vous nous avez donnee a ebranle tous les trones, epouvante tous les rois.
+La liberte avancant a pas de geant, le despotisme ecrase, la superstition
+aneantie, la republique reprenant son unite, les conspirateurs devoiles et
+punis, des mandataires infideles, des fonctionnaires publics laches et
+perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
+Nouveau-Monde brises: voila vos trophees!... S'il existe encore des
+intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjures atteste votre
+triomphe! Pour vous, representans[1], vivez heureux des sages lois que vous
+avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
+notre amour[2]!"
+
+[Note 1: "enfans" au lieu de "enfants", conformement a l'orthographe de
+l'edition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontres
+cidessous.]
+
+[Note 2: Seance du 26 germinal; numero 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
+1794).]
+
+Ce n'etait point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comite
+avait frappe les ultra-revolutionnaires, mais pour affermir l'autorite, et
+pour ecraser les resistances qui arretaient son action. Aussi le vit-on
+depuis tendre constamment a un double but, se rendre toujours plus
+formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
+Collot, qui etait devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
+la maniere la plus energique la politique du comite. Dans un discours
+violent, ou il tracait a toutes les autorites la route nouvelle qu'elles
+devaient suivre, et le zele qu'elles devaient deployer dans leurs
+fonctions, il dit: "Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armees
+tremblent en presence des notres; deja quelques despotes cherchent a se
+retirer de la coalition. Dans cet etat, il ne leur reste qu'un espoir, ce
+sont les conspirations interieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
+l'oeil ouvert sur les traitres. Comme nos freres, vainqueurs sur les
+frontieres, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous a la fois.
+Pendant que les ennemis exterieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
+que les ennemis interieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
+defendue par la justice et l'energie, sera triomphante. La nature fait tout
+cette annee pour les republicains; elle leur promet une abondance double.
+Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le repete,
+citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
+dehors; que les fonctionnaires charges de la surveillance publique
+redoublent de soins et de zele, qu'ils se penetrent bien de cette idee,
+qu'il n'y a peut-etre pas une rue, pas un carrefour ou il ne se trouve un
+traitre qui medite un dernier complot. Que ce traitre trouve la mort, et la
+mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
+veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
+songer. Le tribunal revolutionnaire s'y est assure deja une place marquee.
+Que toutes les administrations sachent imiter son zele et son inexorable
+energie; que les comites revolutionnaires surtout redoublent de vigilance
+et d'activite, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
+les assiege, et qui les portent a une indulgence funeste a la liberte."
+
+Saint-Just fit a la convention un rapport formidable sur la police generale
+de la republique[3]. Il y repeta l'histoire fabuleuse de toutes les
+conspirations, il les montra comme le soulevement de tous les vices contre
+le regime austere de la republique; il dit que le gouvernement, loin de se
+ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'a ce qu'il eut immole tous les
+etres dont la corruption etait un obstacle a l'etablissement de la vertu.
+Il fit l'eloge accoutume de la severite, et chercha, comme on le faisait
+alors, par des figures de toute espece, a prouver que l'origine des grandes
+institutions devait etre terrible. "Que serait devenue, dit-il, une
+republique indulgente?... Nous avons oppose le glaive au glaive, et la
+republique est fondee. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
+lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
+naissant."
+
+[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]
+
+En consequence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure generale
+contre les ex-nobles. C'etait la premiere de ce genre qu'on eut rendue.
+Danton, l'annee precedente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
+tous les aristocrates hors la loi. Ce decret etant inexecutable par son
+etendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects a la
+detention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
+encore ete portee. Saint-Just les montra comme des ennemis irreconciliables
+de la revolution. "Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
+contenter les ennemis du peuple, a moins que vous ne retablissiez la
+tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
+rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la meme
+langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
+point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la supreme loi."
+Saint-Just proposa un decret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
+etrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
+hors la loi ceux qui n'auraient pas obei au decret dans l'intervalle de dix
+jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir a toutes les
+autorites de redoubler d'activite et de zele. La convention applaudit a la
+proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
+Collot-d'Herbois, le rapporteur du decret aux jacobins, ajouta ses figures
+a celles de Saint-Just. "Il faut, dit-il, faire eprouver au corps politique
+la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpire, mieux il se
+portera."
+
+On vient de voir ce que fit le comite pour manifester l'energie de sa
+politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
+du pouvoir. D'abord il prononca le licenciement de l'armee revolutionnaire.
+Cette armee, imaginee par Danton, avait d'abord ete utile pour faire
+executer les volontes de la convention, lorsqu'il existait encore des
+restes de federalisme; mais etant devenue le centre de ralliement de tous
+les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
+aux derniers demagogues, il etait necessaire de la disperser. Le
+gouvernement d'ailleurs, etant aveuglement obei, n'avait plus besoin de ces
+satellites pour faire executer ses ordres. En consequence elle fut
+licenciee par decret. Le comite proposa ensuite l'abolition des
+Differens[1] ministeres. Des ministres etaient des puissances qui avaient
+encore trop d'importance, a cote des membres du comite de salut public. Ou
+ils laissaient tout faire au comite, et alors ils etaient inutiles; ou bien
+ils voulaient agir, et alors ils etaient des concurrens[1] importuns.
+L'exemple de Bouchotte, qui, dirige par Vincent, avait suscite tant
+d'embarras au comite, etait un exemple assez instructif. En consequence les
+ministeres furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
+suivantes:
+
+1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;
+
+2. Commission de l'instruction publique;
+
+3. Commission de l'agriculture et des arts;
+
+4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];
+
+5. Commission des travaux publics;
+
+6. Commission des secours publics;
+
+7. Commission des transports, postes et messageries;
+
+8. Commission des finances;
+
+9. Commission de l'organisation et du mouvement des armees de terre;
+
+10. Commission de la marine et des colonies;
+
+11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;
+
+12. Commission des relations exterieures.
+
+Ces commissions, dependantes du comite de salut public, n'etaient autre
+chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partage le materiel de
+l'administration. Hermann, qui presidait le tribunal revolutionnaire
+pendant le proces de Danton, fut recompense de son zele par la qualite de
+chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
+_des administrations civiles, police et tribunaux_.
+
+D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
+pouvoir. D'apres l'institution des comites revolutionnaires, il devait y en
+avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
+etant tres-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comites etait trop
+grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
+presentait un grand inconvenient. Les paysans etant fort revolutionnaires
+pour la plupart, mais illettres, les fonctions municipales etaient en
+general echues aux proprietaires retires dans leurs terres, et fort peu
+disposes a exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
+maniere, la surveillance des campagnes, et surtout des chateaux, se faisait
+fort mal. Pour remedier a ce facheux etat des choses, on supprima les
+comites revolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
+district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
+passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
+jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.
+
+Les jacobins etaient la societe principale, et la seule avouee par le
+gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
+interets, et s'etait comme lui prononcee egalement contre les hebertistes
+et les dantonistes. Le comite de salut public aurait voulu qu'elle absorbat
+presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrat en elle-meme
+toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentre en lui toute la
+puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulierement l'ambition des
+jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
+que les assemblees de sections avaient ete reduites a deux par semaine,
+afin que le peuple put y assister et y faire triompher les motions
+revolutionnaires, les sections s'etaient formees en societes populaires. Le
+nombre de ces societes etait tres grand a Paris; il y en avait jusqu'a deux
+ou trois par section. Nous avons rapporte deja les plaintes dont elles
+etaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-a-dire les
+commis, les clercs de procureurs, mecontens[1] de la requisition, les
+anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
+motif de resister au systeme revolutionnaire, se reunissaient dans ces
+societes, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
+Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces societes secondaires
+en empechait la surveillance, et on emettait la quelquefois des opinions
+qui n'auraient pas ose se produire ailleurs. Deja on avait propose de les
+abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
+gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraitre gener la liberte de
+s'assembler et de deliberer en commun, liberte si preconisee a cette
+epoque, et reputee devoir etre sans limites. Sur la proposition de Collot,
+les jacobins deciderent qu'ils ne recevraient plus de deputation de la part
+des societes formees a Paris depuis le 10 aout, et que la correspondance ne
+leur serait plus continuee. Quant a celles qui avaient ete formees a Paris
+avant le 10 aout, et qui jouissaient de la correspondance, il fut decide
+qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
+devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulierement
+les cordeliers, deja frappes dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hebert, et
+regardes depuis comme suspects. Ainsi, toutes les societes sectionnaires
+etaient fletries par cette declaration, et les cordeliers allaient subir un
+rapport.
+
+L'effet qu'on esperait de cette mesure ne fut pas long-temps a se faire
+attendre. Toutes les societes sectionnaires, intimidees ou averties,
+vinrent l'une apres l'autre a la convention et aux jacobins declarer leur
+dissolution volontaire. Toutes felicitaient egalement la convention et les
+jacobins, et declaraient que, reunies dans l'interet public, elles se
+separaient volontairement, puisqu'on avait juge que leurs reunions
+nuisaient a la cause qu'elles voulaient servir. Des cet instant, il ne
+resta plus a Paris que la societe-mere des jacobins, et, dans les
+provinces, que les societes affiliees. A la verite, celle des cordeliers
+subsistait encore a cote de sa rivale. Creee jadis par Danton, ingrate
+envers son fondateur, et toute devouee depuis a Hebert, Ronsin et Vincent,
+elle avait inquiete un moment le gouvernement, et rivalise avec les
+jacobins. Il s'y reunissait encore les debris des bureaux de Vincent et de
+l'armee revolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
+qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
+correspondait que tres rarement et tres negligemment avec les jacobins, et
+que par consequent il etait pour ainsi dire inutile de lui conserver la
+correspondance. On proposa, a cette occasion, d'examiner s'il fallait a
+Paris plus d'une societe populaire. On osa meme dire qu'il faudrait etablir
+un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La societe passa a
+l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne decida pas meme si la
+correspondance serait accordee aux cordeliers. Mais ce club jadis celebre
+avait termine son existence: entierement abandonne, il ne comptait plus
+pour rien, et les jacobins resterent, avec le cortege de leurs societes
+affiliees, seuls maitres et regulateurs de l'opinion.
+
+Apres avoir centralise, si on peut le dire, l'opinion, on songea a en
+regulariser l'expression, a la rendre moins bruyante et moins incommode
+pour le gouvernement. La censure continuelle et la denonciation des
+fonctionnaires publics, magistrats, deputes, generaux, administrateurs,
+avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
+de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorite avait eu
+ses inconveniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
+leur zele et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comite s'etait
+vigoureusement empare du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
+soin, et les choisissait dans le sens le plus revolutionnaire, il ne
+pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer a leurs
+soupcons accoutumes, et d'inquieter les fonctionnaires pour la plupart bien
+surveilles et bien choisis. C'eut ete meme un danger pour l'etat. C'est a
+l'occasion des generaux Charbonnier et Dagobert, calomnies tous les deux,
+tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
+l'autre expirait dans la Cerdagne, charge d'ans et de blessures, que
+Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette maniere indiscrete de
+poursuivre les generaux et les fonctionnaires de toute espece. Suivant
+l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
+denonciation aux restes de la faction Hebert, et engagea les jacobins a ne
+plus tolerer ces denonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
+un temps precieux a la societe, et qui deconsideraient les agens choisis
+par le gouvernement. En consequence, il proposa et fit instituer dans le
+sein de la societe un comite charge de recevoir les denonciations, et de
+les transmettre secretement au comite de salut public. De cette maniere,
+les denonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
+desordre demagogique commencait a succeder la regularite des formes
+administratives.
+
+Ainsi donc, se prononcer d'une maniere toujours plus energique contre les
+ennemis de la revolution, centraliser l'administration, la police et
+l'opinion, furent les premiers soins du comite, et les premiers fruits de
+la victoire remportee sur les partis. Sans doute, l'ambition commencait
+maintenant a avoir part a ces determinations, beaucoup plus que dans le
+premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
+grande masse de pouvoir qu'il s'etait acquise. Institue au commencement de
+la campagne de 1793, et au milieu de perils urgens[1], il avait recu son
+existence de la necessite seule. Une fois etabli, il avait pris
+successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
+service de l'etat, et il etait ainsi arrive a la dictature meme. Sa
+position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorites
+etait telle, qu'il ne pouvait pas reorganiser sans gagner du pouvoir, et
+faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernieres mesures lui etaient
+profitables sans doute, mais elles etaient en elles-memes prudentes et
+utiles. La plupart meme lui avaient ete suggerees; car, dans une societe
+qui se reorganise, tout vient s'offrir et se soumettre a l'autorite
+creatrice. Mais il touchait au moment ou l'ambition allait regner seule, et
+ou l'interet de sa propre puissance allait remplacer celui de l'Etat. Tel
+est l'homme; il ne peut pas rester desinteresse longtemps, et il s'ajoute
+bientot lui-meme au but qu'il poursuit.
+
+Il restait au comite de salut public un dernier soin a prendre, celui qui
+preoccupe toujours les instituteurs d'une societe nouvelle, c'est la
+religion. Deja il s'etait occupe des idees morales en mettant _la probite,
+la justice, et toutes les vertus, a l'ordre du jour_, il lui restait a
+s'occuper des idees religieuses.
+
+Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progres de leurs systemes.
+Quand il fallut detruire les girondins, ils virent en eux des moderes, des
+republicains faibles, ils parlerent d'energie patriotique et de _salut
+public_, et les immolerent a ces idees. Quand il se forma deux nouveaux
+partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
+l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
+passerent des idees d'energie patriotique a celles d'ordre et de vertu; ils
+ne virent plus qu'une fatale moderation enervant les forces de la
+revolution; ils virent tous les vices souleves a la fois contre la severite
+du regime republicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idee d'ordre,
+et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idee de moeurs,
+le delire de l'esprit rejetant toute idee de Dieu; alors ils crurent voir
+la republique attaquee, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions a
+la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probite, a
+l'ordre du jour. Il leur restait a proclamer Dieu, l'immortalite de l'ame,
+toutes les croyances morales; il leur restait a faire une profession de foi
+solennelle, a declarer en un mot la religion de l'etat. Ils resolurent donc
+de rendre un decret a ce sujet. De cette maniere, ils opposaient aux
+anarchistes l'ordre, aux athees Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
+systeme de la vertu etait complet. Il mettaient surtout un grand prix a
+laver la republique des reproches d'impiete dont elle etait poursuivie dans
+toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux pretres qui
+vous accusent d'etre impies, parce qu'on ne croit pas a leurs dogmes: NOUS
+CROYONS EN DIEU.
+
+Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure a l'egard
+du culte. On avait aboli les ceremonies de la Raison; il fallait des fetes
+pour les jours de decade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
+et religieux du peuple, de songer aussi a ses besoins d'imagination, et de
+lui donner des sujets de reunions publiques. D'ailleurs, le moment etait
+des plus favorables: la republique, victorieuse a la fin de la campagne
+precedente, commencait a l'etre encore au debut de celle-ci. Au lieu du
+denuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'annee derniere, elle
+etait, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
+ressources militaires. De la crainte d'etre conquise, elle passait a
+l'espoir de conquerir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
+regnait partout. Enfin si, a cause des assignats et du _maximum_, il y
+avait encore de la gene dans la distribution interieure des produits, la
+nature semblait s'etre plu a combler la France de tous les biens, en lui
+accordant les plus belles recoltes. De toutes les provinces on annoncait
+que la moisson serait double, et mure un mois avant l'epoque accoutumee.
+C'etait donc le moment de prosterner cette republique sauvee, victorieuse
+et comblee de tous les dons, aux pieds de l'Eternel. L'occasion etait
+grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle etait
+opportune pour ceux qui n'obeissaient qu'a des idees politiques.
+
+Remarquons une chose bien singuliere. Des sectaires pour lesquels il
+n'existait plus aucune convention humaine qui fut respectable; qui, grace a
+leur mepris extraordinaire pour tous les autres peuples, et a l'estime dont
+ils etaient remplis pour eux-memes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
+craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
+avaient tout reduit a l'absolu necessaire; qui n'avaient admis d'autre
+autorite que celle de quelques citoyens temporairement elus; qui avaient
+rejete toute hierarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
+plus ancien et le mieux enracine de tous les cultes, de tels sectaires
+s'arretaient devant deux idees, la morale et Dieu. Apres avoir rejete
+toutes celles dont ils croyaient pouvoir degager l'homme, ils restaient
+domines par l'empire de ces deux dernieres, et immolaient un parti a
+chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
+l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
+comprenaient la necessite de reconnaitre dans l'univers un ordre general et
+intelligent. C'est la premiere fois, dans l'histoire du monde, que la
+dissolution de toutes les autorites laissait la societe en proie au
+gouvernement des esprits purement systematiques (car les Anglais croyaient
+a des traditions chretiennes), et ces esprits, qui avaient depasse toutes
+les idees recues, adoptaient, conservaient les idees de la morale et de
+Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
+il est grand et beau; l'histoire doit s'arreter pour en faire la remarque.
+
+Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
+devait l'etre d'apres la distribution des roles qui s'etait faite entre les
+membres du comite. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
+silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrere faisait la
+plupart des rapports, particulierement ceux qui etaient relatifs aux
+operations des armees, et en general tous ceux qu'il fallait improviser. Le
+declamateur Collot-d'Herbois etait depeche dans les clubs et les reunions
+populaires, pour y porter les paroles du comite. Couthon, quoique
+paralytique, allait aussi partout, parlait a la convention, aux Jacobins,
+au peuple, et avait l'art d'interesser par ses infirmites, et par le ton
+paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
+moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
+questions de politique generale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
+allait et venait des champs de bataille au comite; quand il avait imprime
+la terreur et l'energie aux armees, il revenait faire des rapports
+meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer a la mort. Robespierre
+enfin, leur chef a tous, consulte sur toutes les matieres, ne prenait la
+parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
+morales et politiques; on lui reservait ces beaux sujets, comme plus dignes
+de son talent et de sa vertu. Le role de rapporteur lui appartenait de
+droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'etait prononce plus
+fortement contre l'atheisme, aucun n'etait aussi venere, aucun n'avait une
+aussi grande reputation de purete et de vertu, aucun enfin, par son
+ascendant et son dogmatisme, n'etait plus propre a cette espece de
+pontificat.
+
+Jamais occasion n'avait ete plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
+professait les opinions, et du style duquel il faisait une etude
+continuelle. Le talent de Robespierre s'etait singulierement developpe dans
+les longues luttes de la revolution. Cet etre froid et pesant commencait a
+bien improviser; et quand il ecrivait, c'etait avec purete, eclat et force.
+On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur apre et sombre de
+Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensees, ni l'ame
+genereuse et passionnee de l'auteur d'_Emile_.
+
+Il partit a la tribune le 18 floreal (7 mai 1794), avec un discours
+soigneusement travaille. Une attention profonde lui fut accordee.
+"Citoyens, dit-il en debutant, c'est dans la prosperite que les peuples,
+ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
+ecouter dans le silence des passions la voix de la sagesse." Alors il
+developpe longuement le systeme adopte. La republique, suivant lui, c'est
+la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontres ne sont que les
+vices de tous genres souleves contre elle, et soudoyes par les rois. Les
+anarchistes, les corrompus, les athees, n'ont ete que les agens[1] de Pitt.
+"Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs emissaires,
+s'etaient empresses d'etaler aux yeux de leurs sujets les extravagances
+qu'ils avaient achetees; et, feignant de croire que c'etait la le peuple
+francais, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous a secouer notre joug?
+_Vous le voyez, les republicains ne valent pas mieux que nous!_" Brissot,
+Danton, Hebert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
+et, pendant qu'il se livre contre ces pretendus ennemis de la vertu aux
+declamations de la haine, declamations deja fort usees, il excite peu
+d'enthousiasme. Mais bientot il abandonne cette partie du sujet, et s'eleve
+a des idees vraiment grandes et morales, exprimees avec talent. Il obtient
+alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
+pas comme auteurs de systemes que les representans[1] de la nation doivent
+poursuivre l'atheisme et proclamer le deisme, mais comme des legislateurs,
+cherchant quels sont les principes les plus convenables a l'homme reuni en
+societe. "Que vous importent a vous, legislateurs, s'ecrie-t-il, que vous
+importent les hypotheses diverses par lesquelles certains philosophes
+expliquent les phenomenes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
+objets a leurs disputes eternelles; ce n'est ni comme metaphysiciens, ni
+comme theologiens que vous devez les envisager: aux yeux du legislateur,
+tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la verite.
+L'idee de l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame est un rappel
+continuel a la justice; elle est donc sociale et republicaine.... Qui donc
+t'a donne, s'ecrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
+la Divinite n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
+doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
+trouves-tu a persuader a l'homme qu'une force aveugle preside a ses
+destinees et frappe au hasard le crime et la vertu? que son ame n'est qu'un
+souffle leger qui s'eteint aux portes du tombeau? L'idee de son neant lui
+inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus eleves que celle de son
+immortalite? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
+pour lui-meme, plus de devouement pour la patrie, plus d'audace a braver la
+tyrannie, plus de mepris pour la mort ou pour la volupte? Vous, qui
+regrettez un ami vertueux, vous aimez a penser que la plus belle partie de
+lui-meme a echappe au trepas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
+ou d'une epouse, etes-vous console par celui qui vous dit qu'il ne reste
+plus d'eux qu'une vile poussiere? Malheureux qui expirez sous les coups
+d'un assassin, votre dernier soupir est un appel a la justice eternelle!
+L'innocence sur l'echafaud fait palir le tyran sur son char de triomphe.
+Aurait-elle cet ascendant si le tombeau egalait l'oppresseur et
+l'opprime?..."
+
+Robespierre, s'attachant toujours a saisir le cote politique de la
+question, ajoute ces observations remarquables: "Prenons ici, dit-il, les
+lecons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
+influe sur la destinee des etats furent determines vers l'un ou l'autre des
+deux systemes opposes, par leur caractere personnel, et par la nature meme
+de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond Cesar, plaidant
+dans le senat romain en faveur des complices de Catilina, s'egare dans une
+digression contre le dogme de l'immortalite de l'ame, tant ces idees lui
+paraissent propres a eteindre dans le coeur des juges l'energie de la
+vertu, tant la cause du crime lui parait liee a celle de l'atheisme!
+Ciceron, au contraire, invoquait contre les traitres et le glaive des lois
+et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
+l'immortalite de l'ame. Leonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
+compagnons d'armes au moment d'executer le dessein le plus heroique que la
+vertu humaine ait jamais concu, les invite pour le lendemain a un autre
+banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balanca point entre Epicure et
+Zenon. Brutus et les illustres conjures qui partagerent ses perils et sa
+gloire appartenaient aussi a cette secte sublime des stoiciens, qui eut des
+idees si hautes de la dignite de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
+de la vertu, et qui n'outra que l'heroisme. Le stoicisme enfanta des emules
+de Brutus et de Caton jusque dans les siecles affreux qui suivirent la
+perte de la liberte romaine; le stoicisme sauva l'honneur de la nature
+humaine, degradee par les vices des successeurs de Cesar, et surtout par la
+patience des peuples."
+
+Au sujet de l'atheisme, Robespierre s'explique d'une maniere singuliere sur
+les encyclopedistes. "Cette secte, dit-il, en matiere de politique, resta
+toujours au-dessous des droits du peuple; en matiere de morale elle alla
+beaucoup au-dela de la destruction des prejuges religieux: ses coryphees
+declamaient quelquefois contre le despotisme, et ils etaient pensionnes par
+les despotes; ils faisaient tantot des livres contre la cour, et tantot des
+dedicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
+les courtisanes; ils etaient fiers dans leurs ecrits et rampans[1] dans les
+antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zele l'opinion du
+materialisme, qui prevalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
+lui doit en partie cette espece de philosophie pratique qui, reduisant
+l'egoisme en systeme, regarde la societe humaine comme une guerre de ruse,
+le succes comme la regle du juste et de l'injuste, la probite comme une
+affaire de gout ou de bienseance, le monde comme le patrimoine des fripons
+adroits....
+
+"Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalerent dans la carriere des
+lettres et de la philosophie, un homme par l'elevation de son ame et la
+grandeur de son caractere, se montra digne du ministere de precepteur du
+genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
+enthousiasme de la Divinite; son eloquence male et probe peignit en traits
+de feu les charmes de la vertu; elle defendit ces dogmes consolateurs que
+la raison donne pour appui au coeur humain. La purete de sa doctrine,
+puisee dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
+mepris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
+philosophes, lui attira la haine et la persecution de ses rivaux et de ses
+faux amis. Ah! s'il avait ete temoin de cette revolution dont il fut le
+precurseur, qui peut douter que son ame genereuse eut embrasse avec
+transport la cause de la justice et de l'egalite!"
+
+Robespierre s'attache ensuite a ecarter cette idee que le gouvernement, en
+proclamant le dogme de l'Etre supreme, travaille pour les pretres. Il
+s'exprime ainsi qu'il suit: "Qu'y a-t-il de commun entre les pretres et
+Dieu? Les pretres sont a la morale ce que les charlatans sont a la
+medecine. Combien le Dieu de la nature est different du Dieu des pretres!
+Je ne reconnais rien de si ressemblant a l'atheisme que les religions
+qu'ils ont faites. A force de defigurer l'Etre supreme, ils l'ont aneanti
+autant qu'il etait en eux: ils en ont fait tantot un globe de feu, tantot
+un boeuf, tantot un arbre, tantot un homme, tantot un roi. Les pretres ont
+cree un Dieu a leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
+implacable; ils l'ont traite comme jadis les maires du palais traiterent
+les descendans de Clovis pour regner en son nom et se mettre a sa place;
+ils l'ont relegue dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appele sur
+la terre que pour demander, a leur profit, des dimes, des richesses, des
+honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le veritable temple de l'Etre
+supreme c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fetes, la joie d'un grand
+peuple rassemble sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternite
+universelle, et pour lui presenter l'hommage des coeurs sensibles et purs."
+
+Robespierre dit ensuite qu'il faut des fetes a un peuple. "L'homme, dit-il,
+est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
+tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemble." En
+consequence il propose des plans de reunion pour tous les jours de decadis.
+Son rapport s'acheve au milieu des plus vifs applaudissemens. Il presente
+enfin le decret suivant, qui est adopte par acclamation:
+
+"Art. 1er. Le peuple francais reconnait l'existence de l'Etre supreme et
+l'immortalite de l'ame.
+
+"Art. 2. Il reconnait que le culte le plus digne de l'Etre supreme est la
+pratique des devoirs de l'homme."
+
+D'autres articles portent qu'il sera institue des fetes pour rappeler
+l'homme a la pensee de la Divinite et a la dignite de son etre. Elles
+emprunteront leurs noms des evenemens de la revolution, ou des vertus les
+plus utiles a l'homme. Outre les fetes du 14 juillet, du 10 aout, du 21
+janvier et du 31 mai, la republique celebrera tous les jours de decadis les
+fetes suivantes:--a l'Etre supreme,--au genre humain,--au peuple
+francais,--aux bienfaiteurs de l'humanite,--aux martyrs de la liberte,--a
+la liberte et a l'egalite,--a la republique,--a la liberte du monde,--a
+l'amour de la patrie,--a la haine des tyrans et des traitres,--a la
+verite,--a la justice,--a la pudeur,--a la gloire,--a l'amitie,--a la
+frugalite,--au courage,--a la bonne foi,--a l'heroisme,--au
+desinteressement,--au stoicisme,--a l'amour,--a la foi conjugale,--a
+l'amour paternel,--a la tendresse maternelle,--a la piete filiale,--a
+l'enfance,--a la jeunesse,--a l'age viril,--a la vieillesse,--au
+malheur,--a l'agriculture,--a l'industrie,--a nos aieux,--a la
+posterite,--au bonheur.
+
+Une fete solennelle est ordonnee pour le 20 prairial, et le plan en est
+confie a David. Il faut ajouter que, dans ce decret, la liberte des cultes
+est proclamee de nouveau.
+
+A peine ce rapport est-il acheve, qu'il est livre a l'impression. Dans la
+meme journee la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
+d'applaudissemens, et deliberent d'aller en corps temoigner a la convention
+leurs remerciemens pour le _sublime_ decret qu'elle vient de rendre. On
+avait observe que les jacobins n'avaient pas pris la parole apres
+l'immolation des deux partis, et n'etaient pas alles feliciter le comite et
+la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
+presente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui deploie
+une si belle conduite. Une adresse est en effet redigee, et presentee a la
+convention par une deputation des jacobins. Cette adresse finit en ces
+termes: "Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du decret
+solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir a vous dans la
+celebration de ce grand jour ou la fete a l'Etre supreme reunira de toutes
+les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
+vertu." Le president fait a la deputation une reponse pompeuse. "Il est
+digne, lui dit-il, d'une societe qui remplit le monde de sa renommee, qui
+jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
+tous les temps a tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les defenseurs
+des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage a
+l'Etre supreme."
+
+Le president poursuit, et apres un discours assez long sur le meme sujet,
+cede la parole a Couthon. Celui-ci prononce un discours vehement contre les
+athees, les corrompus, et fait un pompeux eloge de la societe; il propose,
+en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
+une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, des l'ouverture
+de la revolution, ils n'ont pas cesse de bien meriter de la patrie. Cette
+proposition est adoptee au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
+separe dans des transports de joie, et dans une espece d'ivresse.
+
+Si la convention avait recu de nombreuses adresses apres la mort des
+hebertistes et des dantonistes, elle en recut bien davantage encore, apres
+le decret qui proclamait la croyance a l'Etre supreme. La contagion des
+idees et des mots est chez les Francais d'une rapidite extraordinaire. Chez
+un peuple prompt et communicatif, l'idee qui occupe quelques esprits est
+bientot l'idee qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
+est bientot dans toutes. Les adresses arriverent encore de toutes parts,
+felicitant la convention de ses decrets sublimes, la remerciant d'avoir
+etabli la vertu, proclame l'Etre supreme, et rendu l'esperance a l'homme.
+Toutes les sections vinrent l'une apres l'autre exprimer les memes
+sentimens. La section Marat se presentant a la barre et s'adressant a la
+Montagne, lui dit: "Montagne bienfaisante! Sinai protecteur! recois aussi
+nos expressions de reconnaissance et de felicitation pour tous les decrets
+sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
+sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en ecrasant
+l'atheisme, donne a tous les vrais republicains l'idee bien consolante de
+vivre libres, sous les yeux de l'Etre supreme, et dans l'attente de
+l'immortalite de l'ame. _Vive la convention! vive la republique! vive la
+Montagne!_" Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention a
+conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait meme a sieger jusqu'a
+ce que le regne de la vertu fut etabli dans la republique sur des bases
+imperissables.
+
+Des ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Etre supreme_ furent dans toutes les
+bouches. Sur le frontispice des temples, ou l'on avait ecrit: _A la
+Raison_, on ecrivit: _A l'Etre supreme_. Les restes de Rousseau furent
+transportes au Pantheon. Sa veuve fut presentee a la convention et
+gratifiee d'une pension.
+
+Ainsi, le comite de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
+tous les pouvoirs, place a la tete d'une nation enthousiaste et
+victorieuse, proclamant le regne de la vertu et le dogme de l'Etre supreme,
+etait au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systemes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+ETAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNEE 1794 (AN II).--PREPARATIFS
+UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISES ET DES
+FRANCAIS.--ETAT DE NOS ARMEES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITE ET ENERGIE DU
+GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
+CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRENEES ET DES ALPES.--OPERATIONS DANS LES
+PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
+DE LA GUERRE DE LA VENDEE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
+CHOUANS.--EVENEMENS DANS LES COLONIES.--DESASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
+DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.
+
+L'hiver avait ete employe en Europe et en France a faire les preparatifs
+d'une nouvelle campagne. L'Angleterre etait toujours l'ame de la coalition,
+et poussait les puissances du continent a venir detruire, sur les bords de
+la Seine, une revolution qui l'effrayait et une rivale qui lui etait
+odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette annee des efforts
+immenses pour ecraser la France. Toutefois, ce n'etait pas sans obstacle
+qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnes a ses vastes
+projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
+chambre basse, etaient toujours opposes au systeme de la guerre. Ils
+refusaient tous les sacrifices demandes par les ministres; ils ne voulaient
+accorder que ce qui etait necessaire a l'armement des cotes, et surtout ils
+ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiat cette guerre de _juste et
+necessaire_; elle etait, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
+revers. Les motifs tires de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
+Hollande, de la necessite de defendre la constitution britannique, etaient
+faux. La Hollande n'avait pas ete mise en peril par l'ouverture de
+l'Escaut, et la constitution britannique n'etait point menacee. Le but des
+ministres etait, selon eux, de detruire un peuple qui avait voulu devenir
+libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorite
+personnelle, sous pretexte de resister aux machinations des jacobins
+francais. Cette lutte avait ete soutenue par des moyens iniques. On avait
+fomente la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et genereux
+avait dejoue les tentatives de ses adversaires par un courage et des
+efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
+pareille deshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
+rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher a son ministere de
+faire des guerres injustes, mais jamais desavantageuses. Si la guerre faite
+a la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
+politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompee par des
+sentimens genereux, oubliait les avantages qui allaient en resulter pour
+l'Angleterre.
+
+Pitt feignait d'etre effraye des menaces de descente faites a la tribune de
+la convention; il pretendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les
+Francais qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de
+ces propos (payes, dit-on, par lui-meme) pour pretendre que la constitution
+etait menacee; il avait denonce les societes constitutionnelles de
+l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de
+France, et il soutenait qu'elles voulaient etablir une convention sous
+pretexte d'une reforme parlementaire. En consequence il demanda la
+suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces societes, et
+la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre
+la faculte d'enroler des volontaires, et de les entretenir au moyen des
+_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armee de terre et la marine,
+de solder un corps de quarante mille etrangers, Francais emigres ou autres.
+L'opposition fit une vive resistance; elle soutint que rien ne motivait la
+suspension de la plus precieuse des libertes anglaises; que les societes
+accusees deliberaient en public, que leurs voeux hautement exprimes ne
+pouvaient etre des conspirations, que ces voeux etaient ceux de toute
+l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient a la reforme parlementaire; que
+l'augmentation demesuree de l'armee de terre etait un danger pour le peuple
+anglais; que si les volontaires pouvaient etre armes par souscription, il
+deviendrait loisible au ministre de lever des armees sans l'autorisation du
+parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'etrangers etait ruineuse,
+et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Francais traitres a leur
+patrie; Malgre les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais ete ni
+plus eloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente
+ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous
+les bills qu'il avait presentes.
+
+Aussitot que ses demandes furent accordees, il fit doubler les milices; il
+porta l'armee de terre a soixante mille hommes, celle de mer a quatre-vingt
+mille; il organisa de nouveaux corps d'emigres, et fit mettre en accusation
+plusieurs membres des societes constitutionnelles. Le jury anglais,
+garantie plus solide que le parlement, acquitta les prevenus; mais peu
+importait a Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de
+reprimer le moindre mouvement politique, et de deployer une puissance
+colossale en Europe.
+
+C'etait le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la
+France, pour ruiner a jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;
+resultat beaucoup plus sur et plus desirable aux yeux de Pitt que la
+repression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait reussi
+l'annee precedente a armer contre la France les deux puissances maritimes
+qui auraient toujours du lui rester alliees, l'Espagne et la Hollande; il
+s'attachait a les maintenir dans leur erreur politique, et a en tirer le
+plus grand parti contre la marine francaise. L'Angleterre pouvait faire
+sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,
+la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de fregates. Comment
+la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient
+depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle resister a de telles forces?
+Aussi, quoiqu'on n'eut pas livre encore un seul combat naval, le pavillon
+anglais dominait sur la Mediterranee, sur l'Ocean atlantique et la mer des
+Indes. Dans la Mediterranee, les escadres anglaises menacaient les
+puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse
+pour nous l'enlever, et attendaient le moment de debarquer des troupes et
+des munitions dans la Vendee. En Amerique, elles entouraient nos Antilles,
+et cherchaient a profiter des affreuses discordes qui regnaient entre les
+blancs, les mulatres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des
+Indes, elles achevaient l'etablissement de la puissance britannique, et la
+ruine de Pondichery. Avec une campagne encore, notre commerce etait
+detruit, quelque fut le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien
+n'etait plus politique que la guerre faite par Pitt a la France, et
+l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilite. Elle
+n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas realise encore;
+si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui
+enorme, est reellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abimer un
+jour, l'Angleterre aura excede ses moyens, et aura eu tort de lutter pour
+un empire qui lui aura coute ses forces. Mais c'est la un mystere de
+l'avenir.
+
+Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver
+les maux de la France. Les Americains, heureux sous Washington,
+parcouraient librement les mers, et commencaient a faire ce vaste commerce
+de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.
+Les escadres anglaises arretaient les navires americains, et enlevaient les
+matelots de leurs equipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient deja subi
+cette violence, et c'etait l'objet de vives et jusqu'alors inutiles
+reclamations de la part du gouvernement americain. Ce n'est pas tout
+encore: a la faveur de la neutralite, les Americains, les Danois, les
+Suedois, frequentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que
+la disette rendait extremement precieux, beaucoup d'objets necessaires a la
+marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol
+de la France fournit au monde. Grace a cet intermediaire des neutres, le
+commerce n'etait pas entierement interrompu, et on avait pourvu aux besoins
+les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considerant la
+France comme une place assiegee qu'il fallait affamer et reduire au
+desespoir, voulait porter atteinte a ces droits des neutres, et venait
+d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir
+une derogation au droit des gens.
+
+Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espece, elle avait
+toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc
+d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver a temps vers Granville,
+mouillait a Jersey avec son escadre et dix mille hommes de debarquement;
+enfin la tresorerie anglaise tenait des fonds a la disposition de toutes
+les puissances belligerantes.
+
+Sur le continent, le zele n'etait pas aussi grand. Les puissances qui
+n'avaient pas a la guerre le meme interet que l'Angleterre, et qui ne la
+faisaient que pour de pretendus principes, n'y mettaient ni la meme ardeur,
+ni la meme activite. L'Angleterre s'efforcait de les ranimer toutes. Elle
+tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et
+l'obligeait a fournir son contingent dans l'armee coalisee du Nord. Ainsi
+cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses regimens au service de
+sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sure alliee. La Prusse,
+malgre le mysticisme de son roi, etait fort desabusee des illusions dont on
+l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle
+des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.
+Frederic-Guillaume, qui venait d'epuiser son tresor, d'affaiblir son armee
+pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun resultat favorable a son
+royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait
+voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus interessant pour lui
+l'appelait au Nord: c'etait la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont
+les membres epars tendaient a se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au
+milieu de ces incertitudes, l'engagea a continuer la guerre par le moyen
+tout-puissant de son or. Elle conclut a La Haye, en son nom et en celui de
+la Hollande, un traite par lequel la Prusse s'obligeait a fournir
+soixante-deux mille quatre cents hommes a la coalition. Cette armee devait
+avoir pour chef un Prussien, et ses conquetes futures devaient appartenir
+en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En
+retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres
+sterling par mois a la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui
+payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient
+encore trois cent mille livres sterling, pour les premieres depenses
+d'entree en campagne, et cent mille pour le retour dans les etats
+prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle
+avait commencee.
+
+La maison d'Autriche n'avait plus rien a empecher en France, puisque la
+reine, epouse de Louis XVI, avait expire sur l'echafaud. Elle devait, moins
+qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la revolution, puisque trente
+ans de discussions politiques n'ont pas encore eveille les esprits chez
+elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement
+pris, et desir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-etre aussi
+par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y
+mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activite
+reelle, car elle ne fit que completer et reorganiser ses regimens, sans en
+augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes etait en Pologne, car
+elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arriere et de
+songer a la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas
+moins que la Belgique et l'Alsace.
+
+La Suede et le Danemarck gardaient une sage neutralite, et repondaient aux
+sophismes de l'Angleterre, que le droit public etait immuable, qu'il n'y
+avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'etendre a tout un
+pays les lois du blocus, lois applicables seulement a une place assiegee;
+que les vaisseaux danois et suedois etaient bien recus en France, qu'ils
+n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement
+qui faisait droit aux demandes des etrangers commercans, et qui avait pour
+eux tous les egards dus aux nations avec lesquelles il etait en paix; qu'il
+n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En
+consequence, bien que Catherine, toute disposee en faveur des projets des
+Anglais, semblat se prononcer contre les droits des nations neutres, la
+Suede et le Danemarck persisterent dans leurs resolutions, garderent une
+neutralite prudente et ferme, et firent un traite par lequel les deux pays
+s'engageaient a maintenir les droits des neutres, et a faire observer la
+clause du traite de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux
+armes des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France
+pouvait donc esperer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et
+chanvres necessaires a sa marine.
+
+La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la revolution
+francaise, et donnant de grandes esperances aux emigres, ne songeait qu'a
+la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour
+obtenir leur adhesion a la sienne. C'est la ce qui explique le silence de
+l'Angleterre sur un evenement aussi grand que la disparition d'un royaume
+de la scene politique. Dans ce moment de spoliation generale, ou
+l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de
+l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage
+de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui
+accusait la France d'etre tombee dans la barbarie, commettait au Nord le
+brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en
+meditait un pareil sur la France, et contribuait a detruire pour jamais la
+liberte des mers.
+
+Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La
+Suisse, protegee par ses montagnes, et dispensee par ses institutions de se
+croiser pour la cause des monarchies, persistait a ne prendre aucun parti,
+et couvrait de sa neutralite nos provinces de l'Est, les moins defendues de
+toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Americains, les Suedois et
+les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce francais les memes
+services, et en recueillait la meme recompense. Elle nous donnait des
+chevaux dont nos armees avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient
+depuis que la guerre avait ravage les Vosges et la Vendee; elle exportait
+les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermediaire du
+commerce le plus avantageux. Le Piemont continuait la guerre, sans doute
+avec regret; mais il ne pouvait consentir a mettre bas les armes, apres
+avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, a ce jeu sanglant et
+maladroit. Les puissances italiennes voulaient etre neutres, mais elles
+etaient fort inquietees dans ce projet. La republique de Genes avait vu les
+Anglais commettre dans son port un acte indigne, un veritable attentat au
+droit des gens. Ils s'etaient empares d'une fregate francaise qui mouillait
+a l'abri de la neutralite generale, et en avaient massacre l'equipage. La
+Toscane avait ete obligee de renvoyer le resident francais. Naples, qui
+avait reconnu la republique lorsque les escadres francaises menacaient ses
+rivages, faisait de grandes demonstrations contre elle depuis que le
+pavillon anglais s'etait deploye dans la Mediterranee, et promettait
+dix-huit mille hommes de secours au Piemont. Rome, heureusement
+impuissante, nous maudissait, et laissait egorger dans ses murs l'agent
+francais Basseville. Venise enfin, quoique peu flattee du langage
+demagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,
+et, a la faveur de sa position eloignee, esperait garder la neutralite. La
+Corse etait prete a nous echapper depuis que Paoli s'etait declare pour les
+Anglais; il ne nous restait plus, dans cette ile, que Bastia et Calvi.
+
+L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre
+impolitique, et persistait a commettre la meme faute que la Hollande. Les
+pretendus devoirs des trones, les victoires de Ricardos et l'influence
+anglaise la deciderent a essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fut
+fort epuisee, qu'elle manquat de soldats, et surtout d'argent. Le celebre
+Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseille la paix.
+
+La politique avait donc peu change depuis l'annee precedente. Interets,
+erreurs, fautes et crimes, etaient, en 1794, les memes qu'en 1793.
+L'Angleterre seule avait augmente ses forces. Les coalises possedaient
+toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,
+Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens
+etaient a Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs
+de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, meles de quelques emigres,
+bordaient le Rhin, de Manheim a Bale. L'armee piemontaise etait toujours de
+quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.
+L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et
+avait demande des secours pecuniaires au clerge; mais son armee n'etait pas
+plus considerable que l'annee precedente, et se bornait toujours aune
+soixantaine de mille hommes, repartis entre les Pyrenees occidentales et
+orientales.
+
+C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus
+decisifs, en s'appuyant sur Conde, Valenciennes et le Quesnoy. Le celebre
+Mack avait redige a Londres un plan duquel on esperait de grands resultats.
+Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait
+fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il etait
+trop tard pour deployer de la hardiesse, car les Francais ne pouvaient plus
+etre surpris, et leurs forces etaient immenses. Le plan consistait a
+prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur
+ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher
+en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur
+la Sambre. En meme temps, lord Moira devait debarquer des troupes dans la
+Vendee, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.
+
+Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Conde et le Quesnoy, etait
+un soin pueril; couvrir ses communications vers la Sambre etait fort sage;
+mais placer un corps pour garder la Flandre etait fort inutile, quand il
+s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens
+sur la Sambre etait fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la
+diversion dans la Vendee etait depuis un an devenue impossible, car la
+grande Vendee avait peri. On va voir, par la comparaison du projet avec
+l'evenement, la vanite de ces plans ecrits a Londres[4].
+
+[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et
+militaire sur ce sujet, n'ont qu'a chercher le memoire critique ecrit par
+le general Jomini sur cette campagne, et joint a sa grande Histoire des
+guerres de la revolution.]
+
+La coalition n'avait pas, disons-nous, deploye de grandes ressources. Il
+n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,
+l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre
+voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France
+sauver son existence et sa liberte. Il n'y avait d'energiques que ces trois
+grands interets; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle
+deploya pour cet interet les plus grands efforts dont l'histoire fasse
+mention.
+
+La requisition permanente, decretee au mois d'aout de l'annee precedente,
+avait deja procure des renforts aux armees, et contribue aux succes qui
+terminerent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous
+ses effets que dans la campagne suivante. Grace a ce mouvement
+extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitte leurs foyers, et
+couvraient les frontieres, ou remplissaient les depots de l'interieur. On
+avait commence l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On reunissait un
+bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levee, et on formait
+ainsi d'excellens regimens. On avait deja organise sur ce plan sept cent
+mille hommes, envoyes aussitot sur les frontieres et dans les places. Il y
+en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,
+quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux
+Alpes, cent vingt aux Pyrenees, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'a
+La Rochelle. Les moyens pour les equiper n'avaient ete ni moins prompts, ni
+moins extraordinaires que pour les reunir. Les manufactures d'armes
+etablies a Paris et dans les provinces eurent bientot atteint le degre
+d'activite qu'on voulait leur donner, et produit des quantites etonnantes
+de canons, de fusils et de sabres. Le comite de salut public, profitant
+habilement du caractere francais, avait su mettre a la mode la fabrication
+du salpetre. Deja, l'annee precedente, il avait ordonne la visite des caves
+pour en extraire la terre salpetree. Bientot il fit mieux; il redigea une
+instruction, modele de simplicite et de clarte, pour apprendre a tous les
+citoyens a lessiver eux-memes la terre des caves. Il paya en outre quelques
+ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientot ce gout
+s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait recues, et
+chaque maison fournit quelques livres de ce sel precieux. Des quartiers de
+Paris se reunissaient pour apporter en pompe a la convention et aux
+Jacobins le salpetre qu'ils avaient fabrique. On imagina une fete dans
+laquelle chacun venait deposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On
+donnait a ce sel des formes emblematiques; on lui prodiguait toutes sortes
+d'epithetes: on l'appelait _sel vengeur, sel liberateur_. Le peuple s'en
+amusait, mais il en produisait des quantites considerables, et le
+gouvernement avait atteint son but. Un peu de desordre se melait
+naturellement a tout cela. Les caves etaient creusees, et la terre, apres
+avoir ete lessivee, gisait dans les rues quelle embarrassait et degradait.
+Un arrete du comite de salut public mit un terme a cet abus, et les terres
+lessivees furent replacees dans les caves. Les salins manquaient; le comite
+ordonna que toutes les herbes qui n'etaient employees ni a la nourriture
+des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite
+brulees, pour servir a l'exploitation du salpetre ou etre converties en
+salins.
+
+Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins
+avantageuse. Il etait plus facile de lever des hommes et de fabriquer des
+armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en
+manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le
+rencherissement general de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.
+Il fallut recourir au grand moyen des requisitions, c'est-a-dire prendre de
+force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un
+cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque
+puissante que soit la force, la bonne volonte est plus efficace encore. Le
+comite imagina de se faire offrir un cavalier tout equipe par les jacobins.
+L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,
+s'empressaient d'offrir a la republique ce qu'on appela des _cavaliers
+jacobins_, tous parfaitement montes et equipes.
+
+On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comite agit ici avec sa
+promptitude ordinaire. "La revolution, dit Barrere, doit tout hater pour
+ses besoins. La revolution est a l'esprit humain ce que le soleil de
+l'Afrique est a la vegetation." On retablit l'ecole de Mars; des jeunes
+gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent a pied et
+militairement, a Paris. Campes sous des tentes, au milieu de la plaine des
+Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de
+l'art de la guerre, et se repandre ensuite dans les armees.
+
+Des efforts non moins grands etaient faits pour recomposer notre marine.
+Elle etait, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de fregates. Les
+desordres de la revolution et les malheurs de Toulon l'avaient reduite a
+une cinquantaine de batimens, dont trente au plus pouvaient etre mis en
+mer. Ce qui manquait surtout, c'etaient les equipages et les officiers. La
+marine exigeait des hommes experimentes; et tous les hommes experimentes
+etaient incompatibles avec la revolution. La reforme operee dans les
+etats-majors de l'armee de terre, etait donc plus inevitable encore dans
+les etats-majors de l'armee de mer, et devait y causer une bien plus grande
+desorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombe a
+ces difficultes, et avaient ete renvoyes. Le comite resolut encore ici
+l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-Andre et Prieur (de la
+Marne) furent envoyes a Brest avec les pouvoirs accoutumes des commissaires
+de la convention. L'escadre de Brest, apres avoir peniblement croise,
+pendant quatre mois, le long des cotes de l'Ouest, pour empecher les
+communications des Vendeens avec les Anglais, s'etait revoltee, par suite
+de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentree, que l'amiral Morard
+de Gales fut arrete par les representans, et rendu responsable des
+desordres de l'escadre. Les equipages furent entierement decomposes, et
+reorganises a la maniere prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui
+n'avaient jamais navigue, furent places a bord des vaisseaux de la
+republique, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on eleva de
+simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau
+Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de
+temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prete a appareiller; elle
+sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non
+pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de
+l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour proteger un convoi
+de deux cents voiles, apportant d'Amerique une quantite considerable de
+grains, et pour se battre a outrance si le salut du convoi l'exigeait.
+Pendant ce temps, Toulon etait le theatre de creations non moins rapides.
+On reparait les vaisseaux echappes a l'incendie, on en construisait de
+nouveaux. Les frais etaient pris sur les proprietes des Toulonnais qui
+avaient contribue a livrer leur port aux ennemis. A defaut des grandes
+flottes qui etaient en reparation, une multitude de corsaires couvraient la
+mer, et faisaient des prises considerables. Une nation hardie et
+courageuse, a qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut
+toujours recourir a la guerre de detail, et y deployer son intelligence et
+sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle
+des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 a 1794,
+pris quatre cent dix batimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient
+pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renoncait donc pas a retablir
+nos forces, meme sur mer.
+
+De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions
+recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.
+
+La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrenees et les Alpes. Peu active aux
+Pyrenees occidentales, elle devait l'etre davantage sur les Pyrenees
+orientales, ou les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et
+occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos etait mort, et cet
+habile general avait ete remplace par un de ses lieutenans, le comte de La
+Union, excellent soldat, mais chef mediocre. N'ayant pas recu encore les
+nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus a garder
+le Boulou. Les Francais etaient commandes par le brave Dugommier, le
+vainqueur de Toulon. Une partie du materiel et des troupes qui lui
+servirent a prendre cette place, avaient ete transportes devant Perpignan,
+tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrieres.
+Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du
+mauvais etat ou se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,
+toujours ardent malgre son age, proposait un plan d'invasion par la
+Cerdagne, qui, portant les Francais au-dela des Pyrenees, et sur les
+derrieres de l'armee espagnole, aurait oblige celle-ci a retrograder. On
+prefera d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui
+etait avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le resultat de cette
+attaque. Le camp de Boulou, place sur les bords du Tech, et adosse aux
+Pyrenees, avait pour issue la chaussee de Bellegarde, qui forme la grande
+route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les
+positions ennemies, qui etaient tres bien fortifiees, songea a penetrer par
+quelque moyen entre le Boulou et la chaussee de Bellegarde, de maniere a
+faire tomber le camp espagnol. Tout lui reussit a merveille. La Union avait
+porte le gros de ses forces a Ceret, et avait laisse les hauteurs de
+Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardees. Dugommier passa le
+Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le
+reste le front des positions espagnoles, et, apres un combat assez vif,
+resta maitre des hauteurs. Des ce moment, le camp n'etait plus tenable, il
+fallait se retirer par la chaussee de Bellegarde; mais Dugommier s'en
+empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route etroite et difficile a
+travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientot en deroute.
+Charges avec a-propos et vivacite, ils s'enfuirent en desordre, et nous
+laisserent quinze cents prisonniers, cent quarante pieces de canon, huit
+cents mulets charges de leurs bagages, et des effets de campement pour
+vingt mille hommes. Cette victoire, remportee au milieu de floreal
+(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-dela des
+Pyrenees. Dugommier bloqua aussitot Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,
+pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le
+brave Dagobert, atteint d'une fievre, achevait sa longue et glorieuse
+carriere. Ce noble vieillard, age de 76 ans, emporta les regrets et
+l'admiration de l'armee.
+
+Rien n'etait plus brillant que notre debut aux Pyrenees orientales; du cote
+des Pyrenees occidentales, nous enlevames la vallee de Bastan, et ces
+triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus
+jusqu'alors, exciterent une joie universelle.
+
+Du cote des Alpes, il nous restait toujours a etablir notre ligne de
+defense sur la grande chaine.
+
+Vers la Savoie, nous avions, l'annee precedente, rejete les Piemontais dans
+les vallees du Piemont, mais il nous restait a prendre les postes du petit
+Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du cote de Nice, l'armee d'Italie campait
+toujours en presence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des
+Fourches. Le general Dugommier avait ete remplace par le vieux Dumerbion,
+brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se
+laissait entierement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
+avait decide la prise de Toulon en conseillant l'attaque du
+_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu a Bonaparte le grade de general de
+brigade, et une grande consideration dans l'armee. Apres avoir observe les
+positions ennemies, et reconnu l'impossibilite d'enlever le camp des
+Fourches, il fut frappe d'une idee aussi heureuse que celle qui rendit
+Toulon a la republique. Saorgio est place dans la vallee de la Roya.
+Parallelement a cette vallee se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule
+la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes
+dans la vallee d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux
+sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde
+la Roya superieure, et d'intercepter ainsi la chaussee de Saorgio, entre le
+camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,
+isole des grandes Alpes, tombait necessairement. Il n'y avait qu'une
+objection a faire a ce plan, c'est qu'il obligeait l'armee a emprunter le
+territoire de Genes. Mais la republique ne devait pas s'en faire un
+scrupule, car l'annee precedente deux mille Piemontais avaient traverse le
+territoire genois, et etaient venus s'embarquer a Oneille pour Toulon;
+d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la fregate _la Modeste_,
+dans le port meme de Genes, etait la plus eclatante violation du pays
+neutre. Il y avait en outre un grand avantage a etendre la droite de
+l'armee d'Italie jusqu'a Oneille; on pouvait par la couvrir une partie de
+la riviere de Genes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille ou ils
+se refugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Genes avec
+le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, etait
+fort trouble par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait
+de le proteger, parce qu'il contribuait a alimenter le midi en grains. On
+ne devait donc pas hesiter a adopter le plan de Bonaparte. Les representans
+demanderent au comite de salut public l'autorisation necessaire, et
+l'execution de ce plan fut aussitot ordonnee.
+
+Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partages
+en cinq brigades, passa la Roya. Le general Massena se porta sur le mont
+Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa
+une division autrichienne, et y fit son entree. Il trouva dans Oneille
+douze pieces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui
+infestaient ces parages. Tandis que Massena remontait du Tanardo jusqu'a
+Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'a
+Ormea dans la vallee du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y
+trouva quelques fusils, vingt pieces de canon, et des magasins pleins de
+draps pour l'habillement des troupes. Des que les brigades francaises
+furent reunies dans la vallee du Tanaro, elles se porterent vers la haute
+Roya, pour executer le mouvement prescrit sur la gauche des Piemontais. Le
+general Dumerbion attaqua de front les positions des Piemontais, pendant
+que Massena arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrieres. Apres
+plusieurs actions assez vives, les Piemontais abandonnerent Saorgio, et se
+replierent sur le col de Tende, et enfin abandonnerent le col de Tende meme
+pour se refugier a Limone, au-dela de la grande chaine. Tandis que ces
+choses se passaient dans la vallee de la Roya, les vallees de la Tinea et
+de la Vesubia etaient balayees par la gauche de l'armee d'Italie; et
+bientot apres, l'armee des grandes Alpes, piquee d'emulation, prit de vive
+force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, des le milieu de floreal
+(commencement de mai) nous etions victorieux sur toute la chaine des Alpes,
+et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au
+Mont-Blanc. Notre droite, appuyee a Ormea, s'etendait jusqu'aux portes de
+Genes, couvrait une grande partie de la riviere du Ponant, et mettait ainsi
+le commerce a l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille
+prisonniers, cinquante ou soixante pieces de canon, beaucoup d'effets
+d'equipement, et deux places fortes. Notre debut etait donc aussi heureux
+aux Alpes qu'aux Pyrenees, puisque sur les deux points il nous donnait une
+frontiere et une partie des ressources de l'ennemi.
+
+La campagne s'etait ouverte un peu plus tard sur le grand theatre de la
+guerre, c'est-a-dire au Nord. La, cinq cent mille hommes allaient se
+heurter depuis les Vosges jusqu'a la mer. Les Francais avaient toujours
+leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru etait
+devenu leur general. Chef de l'armee du Rhin, l'annee precedente, il etait
+parvenu a se donner l'honneur du deblocus de Landau, qui appartenait au
+jeune Hoche; il avait capte la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche
+etait jete en prison, et avait obtenu le commandement de l'armee du Nord.
+Jourdan, estime comme general sage, ne fut pas juge assez energique pour
+conserver le grand commandement du Nord, et il remplaca Hoche a l'armee de
+la Moselle. Michaud remplacait Pichegru a celle du Rhin. Carnot presidait
+toujours aux operations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.
+Saint-Just et Lebas avaient ete envoyes a Guise pour ranimer l'energie de
+l'armee.
+
+La nature des lieux commandait un plan d'operations fort simple, et qui
+pouvait avoir des resultats tres prompts et tres vastes: c'etait de porter
+la plus grande masse des forces francaises sur la Meuse, vers Namur, et de
+menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est la qu'etait la clef
+du theatre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se
+fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute
+diversion en Flandre etait une imprudence; car si l'aile jetee en Flandre
+se trouvait assez forte pour tenir tete aux coalises, elle ne contribuait
+qu'a les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle
+n'etait pas assez considerable pour obtenir des resultats decisifs, les
+coalises n'avaient qu'a la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et
+pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer a la mer. Pichegru, avec des
+connaissances, de l'esprit et assez de resolution, mais un genie militaire
+assez mediocre, jugea mal la position, et Carnot, preoccupe de son plan de
+l'annee precedente, persista a attaquer directement le centre de l'ennemi,
+et a le faire inquieter sur ses deux ailes. En consequence, la masse
+principale dut agir de Guise sur le centre des coalises, tandis que deux
+fortes divisions, operant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient
+faire une double diversion. Tel fut le plan oppose au plan offensif de
+Mack.
+
+Cobourg commandait toujours en chef les coalises. L'empereur d'Allemagne
+s'etait rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armee, et
+surtout pour terminer par sa presence les divisions qui s'elevaient a
+chaque instant entre les generaux allies. Cobourg reunit une masse
+d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer
+Landrecies. C'etait la le premier acte par lequel les coalises voulaient
+debuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la
+Moselle sur la Sambre.
+
+Les mouvemens commencerent vers les derniers jours de germinal (mars). La
+masse ennemie, apres avoir repousse les divisions francaises disseminees
+devant elle, s'etablit autour de Landrecies; le duc d'York fut place en
+observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient
+de faire les coalises, les divisions francaises du centre, ramenees en
+arriere, se trouvaient separees des divisions de Maubeuge, qui formaient
+l'aile droite. Le 2 floreal (21 avril), un effort fut tente pour se
+rattacher a ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livre sur la
+Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisees, furent repoussees sur tous les
+points, et ramenees dans les positions d'ou elles etaient parties.
+
+On resolut alors une nouvelle attaque, mais generale, au centre et sur les
+deux ailes. La division Desjardins, qui etait vers Maubeuge, devait faire
+un mouvement pour se reunir a la division Charbonnier, qui venait des
+Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir a la fois et
+concentriquement, sur toute la masse ennemie groupee autour de Landrecies.
+Enfin, a la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,
+formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en
+Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.
+
+La gauche de l'armee francaise opera sans obstacles, car le prince de
+Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empecher la
+jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre
+s'ebranlerent le 7 floreal (26 avril), et marcherent de sept points
+differens sur l'armee autrichienne. Ce systeme d'attaques simultanees et
+decousues, qui nous avait si mal reussi l'annee precedente, ne nous reussit
+pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop separees les unes des autres, ne
+purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage decisif.
+L'une d'elles, celle du general Chappuis, fut meme entierement defaite. Ce
+general, parti de Cambray, se trouva oppose au duc d'York, qui, avons-nous
+dit, couvrait Landrecies de ce cote. Il eparpilla ses troupes sur divers
+points, et se trouva devant les positions retranchees de Trois-Villes avec
+des forces insuffisantes. Accable par le feu des Anglais, charge en flanc
+par la cavalerie, il fut mis en deroute, et sa division dispersee rentra
+pele-mele dans Cambray. Ces echecs provenaient moins de nos troupes que de
+la mauvaise conduite des operations. Nos jeunes soldats, etonnes
+quelquefois d'un feu nouveau pour eux, etaient cependant faciles a conduire
+et a ramener a l'attaque, et ils deployaient souvent une ardeur et un
+enthousiasme extraordinaires.
+
+Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la
+diversion operee en Flandre contre Clerfayt, reussissait pleinement. Souham
+et Moreau etaient partis de Lille et s'etaient portes a Menin et Courtray,
+le 7 floreal (26 avril). On sait que ces deux places sont situees a la
+suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la premiere, Souham
+s'empara de la seconde. Clerfayt, trompe sur la marche des Francais, les
+cherchait ou ils n'etaient pas. Bientot, cependant, il apprit
+l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de
+nous faire retrograder en menacant nos communications avec Lille. Le 9
+floreal (28 avril), en effet, il se porta a Moucroen avec dix-huit mille
+hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille
+Francais, qui auraient pu l'ecraser en se repliant. Moreau et Souham,
+ramenant aussitot une partie de leurs troupes vers leurs communications
+menacees, marcherent sur Moucroen et resolurent de livrer bataille a
+Clerfayt. Il etait retranche sur une position a laquelle on ne pouvait
+parvenir que par cinq defiles etroits, defendus par une formidable
+artillerie. Le 10 floreal (29 avril), l'attaque fut ordonnee. Nos jeunes
+soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la premiere fois, n'y
+resisterent pas d'abord; mais les generaux et les officiers braverent tous
+les dangers pour les rallier; ils y reussirent, et les positions furent
+enlevees. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre
+officiers, trente-trois pieces de canon, quatre drapeaux et cinq cents
+fusils. C'etait notre premiere victoire au Nord, et elle releva
+singulierement le courage de l'armee. Menin fut pris immediatement apres.
+Une division d'emigres, qui s'y trouvait renfermee, se sauva bravement, en
+se faisant jour le fer a la main.
+
+Le succes de la gauche et les revers du centre deciderent Pichegru et
+Carnot a abandonner tout a fait le centre pour agir exclusivement sur les
+ailes. Pichegru envoya le general Bonnaud avec vingt mille hommes a
+Sanghien, pres Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de
+Souham. Il ne laissa a Guise que vingt mille hommes sous les ordres du
+general Ferrand, et detacha le reste vers Maubeuge, pour le reunir aux
+divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces reunies porterent a
+cinquante-six mille hommes l'aile droite destinee a agir sur la Sambre.
+Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un
+ordre qui decida le destin de la campagne. Commencant a sentir que le point
+sur lequel il fallait frapper les coalises etait la Sambre et la Meuse;
+que, battus sur cette ligne, ils etaient separes de leurs base, il ordonna
+a Jourdan d'amener a lui quinze mille hommes de l'armee du Rhin, de laisser
+sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour
+couvrir cette frontiere, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq
+mille hommes, et de se porter sur la Sambre a marches forcees. L'armee de
+Jourdan, reunie a celle de Maubeuge, devait former une masse de
+quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entrainer la defaite des coalises
+sur le point decisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel
+il faut en attribuer tous les resultats, partit le 11 floreal (30 avril)
+des bureaux du comite de salut public.
+
+Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez
+grande importance a la defaite de Clerfayt, il se contenta de detacher le
+duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.
+
+Clerfayt s'etait porte dans la West-Flandre, entre la gauche avancee des
+Francais et la mer; de cette maniere, il etait encore plus eloigne
+qu'auparavant de la grande armee, et du secours que lui apportait le duc
+d'York. Les Francais echelonnes a Lille, Menin et Courtray, formaient une
+colonne avancee en Flandre; Clerfayt, transporte a Thielt, se trouvait
+entre la mer et cette colonne; le duc d'York, poste a Lamain, devant
+Tournay, etait entre cette colonne et la grande masse coalisee. Clerfayt
+voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floreal
+(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arriere de Courtray; il fit
+promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,
+et, tandis qu'il preparait une sortie, il detacha Macdonald et Malbranck
+sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se
+livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussee de Bruges et dans
+les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes
+requisitionnaires braverent hardiment le feu des maisons et des batteries,
+et apres un choc violent, obligerent Clerfayt a se retirer. Quatre mille
+hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de
+tourner l'ennemi du cote de Menin, on l'avait tourne du cote oppose, on
+aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.
+
+C'etait la seconde fois que Clerfayt etait battu par notre aile gauche
+victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'etait pas aussi heureuse.
+Commandee par plusieurs generaux, qui deliberaient en conseil de guerre
+avec les representans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien
+dirigee que les deux divisions commandees par Souham et Moreau. Kleber et
+Marceau, qu'on y avait transportes de la Vendee, auraient pu la conduire a
+la victoire, mais leurs avis etaient peu ecoutes. Le mouvement prescrit a
+cette aile droite consistait a passer la Sambre pour se diriger sur Mons.
+Un premier passage fut tente le 20 floreal (9 mai); mais les dispositions
+necessaires n'ayant pas ete faites sur l'autre rive, l'armee ne put s'y
+maintenir, et fut obligee de repasser la Sambre en desordre. Le 22,
+Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgre le mauvais succes du
+premier. Il eut bien mieux valu attendre l'arrivee de Jourdan, qui, avec
+ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succes de l'aile droite
+infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hesitation ni retard; et il
+fallut obeir a ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus
+heureux. L'armee franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquee encore
+sur l'autre rive, avant de s'y etre solidement etablie, elle eut ete
+perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermete de Kleber.
+
+Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'a la mer, avec un
+acharnement incroyable, et sans succes decisifs. Heureux a la gauche, nous
+etions malheureux a la droite; mais nos troupes se formaient, et le
+mouvement habile et hardi prescrit a Jourdan preparait des resultats
+immenses.
+
+Le plan de Mack etait devenu inexecutable. Le general prussien Moellendorf
+refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa
+cour. Les negociateurs anglais etaient alles faire expliquer le cabinet
+prussien sur le traite de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menace sur
+l'une de ses ailes, avait ete oblige de dissoudre son centre a l'exemple de
+Pichegru. Il avait renforce Kaunitz sur la Sambre, et porte le gros de son
+armee vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action decisive se
+preparait donc a la gauche, car le moment approchait ou de grandes masses
+allaient s'aborder et se combattre.
+
+On concut alors dans l'etat-major autrichien un plan qui fut appele _de
+destruction_, et qui avait pour but de couper l'armee francaise de Lille,
+de l'envelopper et de l'aneantir. Une pareille operation etait possible,
+car les coalises pouvaient faire agir pres de cent mille hommes contre
+soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulieres pour arriver a
+ce but. Les Francais etaient toujours distribues comme il suit: Souham et
+Moreau a Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux
+environs de Lille avec vingt. Les coalises etaient toujours repartis sur
+les deux flancs de cette ligne avancee; la division de Clerfayt a gauche
+dans la West-Flandre, la masse des coalises a droite du cote de Tournay.
+Les coalises resolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui
+separe Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la
+West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les generaux de Busch,
+Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du cote oppose, c'est-a-dire
+de Tournay. De Busch devait se rendre a Moucroen, Otto a Turcoing meme, et
+le duc d'York, s'avancant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main a
+Clerfayt. Par cette derniere jonction, Souham et Moreau se trouvaient
+coupes de Lille. Le general Kinsky et l'archiduc Charles etaient charges,
+avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,
+pour reussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible a obtenir. La
+plupart de ces corps, en effet, partaient de points extremement eloignes,
+et Clerfayt avait a marcher au travers de l'armee francaise.
+
+Ces mouvemens devaient s'executer le 28 floreal (17 mai). Pichegru s'etait
+porte dans ce moment a l'aile droite de la Sambre, pour y reparer les
+echecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient
+l'armee en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalises
+leur fut donne par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se porterent
+aussitot de ce cote; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait
+du cote oppose, et menacait leurs communications, ils prirent une
+resolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour
+s'emparer de cette position decisive entre Menin et Lille. Moreau resta
+avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et
+Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les
+communications avec Lille n'etant pas encore interrompues, on put ordonner
+a Bonnaud de se porter de son cote sur Turcoing, et de faire un effort
+puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les
+dispositions des generaux francais eurent un plein succes. Clerfayt n'avait
+pu s'avancer que lentement; retarde a Werwick, il n'arriva pas a Lincelles
+au jour convenu. Le general de Busch s'etait d'abord empare de Moucroen;
+mais il avait eprouve ensuite un leger echec, et Otto, s'etant morcele pour
+le secourir, n'etait pas reste assez en forces a Turcoing; enfin le duc
+d'York s'etait avance a Roubaix et a Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et
+sans pouvoir se lier a lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arriverent vers
+Lille que fort tard dans la journee du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29
+(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se
+rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son
+cote, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer
+entre cette place et Turcoing, le trouva morcele sur une ligne etendue. Les
+Anglais, quoique surpris, voulurent resister; mais nos jeunes
+requisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligerent a ceder et a fuir
+en jetant leurs armes. La deroute fut telle, que le duc d'York, courant a
+toute bride, ne dut son salut qu'a la vitesse de son cheval. Des ce moment
+la confusion devint generale chez les coalises, et l'empereur d'Autriche,
+des hauteurs de Templeuve, vit toute son armee en fuite. Pendant ce temps,
+l'archiduc Charles, mal averti, mal place, demeurait inactif au-dessous de
+Lille, et Clerfayt, arrete vers la Lys, etait reduit a se retirer. Telle
+fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers
+de prisonniers, beaucoup de materiel, et le prestige d'une grande victoire,
+remportee avec soixante-dix mille hommes sur pres de cent mille.
+
+Pichegru arriva lorsque la bataille etait gagnee. Tous les corps coalises
+se replierent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa
+position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les
+coalises s'etaient groupes pres de Tournay, ayant leur droite appuyee a
+l'Escaut. Le general francais voulut faire enlever quelques fourrages qui
+remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armee pour ce but pueril.
+S'approchant du fleuve, il resserra les coalises dans leur position
+demi-circulaire de Tournay. Bientot tous ses corps se trouverent
+successivement engages sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livre
+a Pont-a-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un
+carnage affreux, et sans aucun resultat possible. Il perit des deux cotes
+sept a huit mille hommes. L'armee francaise se replia apres avoir brule
+quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille
+de Turcoing lui avait valu.
+
+Cependant nous pouvions nous considerer comme victorieux en Flandre, et la
+necessite ou se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y
+rendre notre superiorite plus decidee. Sur la Sambre, Saint-Just avait
+voulu operer un troisieme passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,
+renforce, avait fait lever le siege au moment meme ou, par bonheur, Jourdan
+arrivait avec toute l'armee de la Moselle. Des ce moment quatre-vingt-dix
+mille hommes allaient agir sur la ligne veritable d'operations, et terminer
+les hesitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'etait rien passe
+d'important. Seulement, le general Moellendorf, profitant de la diminution
+de nos forces sur ce point, nous avait enleve le poste de Kayserslautern;
+mais il etait rentre dans l'inaction aussitot apres cet avantage. Ainsi,
+des le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous
+avions non-seulement resiste a la coalition, mais triomphe d'elle en
+plusieurs rencontres; nous avions remporte une grande victoire, et nous
+nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de
+Landrecies n'etait rien aupres de ces avantages et de ceux que la situation
+presente nous assurait.
+
+La guerre de la Vendee n'avait pas entierement fini apres la deroute de
+Savenay. Trois chefs s'etaient sauves, La Rochejaquelein, Stofflet et
+Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,
+avait pris l'ile de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendee. Mais cette
+guerre se bornait maintenant a de simples escarmouches, et n'avait plus
+rien d'inquietant pour la republique. Le general Turreau avait recu le
+commandement de l'Ouest. Il avait partage l'armee disponible en colonnes
+mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un
+meme point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient
+pas a se battre, elles executaient le decret de la convention,
+c'est-a-dire, brulaient les forets et les villages, et enlevaient la
+population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu
+lieu, mais sans grands resultats. Haxo, apres avoir repris sur Charette les
+iles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espere plusieurs fois de se saisir
+de lui; mais ce partisan hardi lui echappait toujours et reparaissait
+bientot sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable
+que son adresse. Cette malheureuse guerre n'etait plus desormais qu'une
+guerre de devastation. Le general Turreau fut contraint de prendre une
+mesure cruelle, c'etait d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le
+pays, sous peine d'etre traites en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure
+les reduisait ou a quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens
+d'existence, ou a se soumettre aux executions militaires. Tels sont les
+inevitables maux des guerres civiles.
+
+La Bretagne etait devenue le theatre d'un nouveau genre de guerre, la
+guerre des Chouans. Deja cette province avait montre quelques dispositions
+a imiter la Vendee; cependant le penchant a s'insurger n'etant pas aussi
+general, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,
+s'etaient livres a des brigandages isoles. Bientot les debris de la colonne
+vendeenne qui avait passe en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.
+Leur principal etablissement etait dans la foret du Perche, et ils
+parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant
+quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et
+commettant ces desordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la
+veritable guerre etait finie, et il ne restait plus qu'a deplorer les
+calamites particulieres qui affligeaient ces malheureuses provinces.
+
+Aux colonies et sur mer, la guerre n'etait pas moins active que sur le
+continent. Le riche etablissement de Saint-Domingue avait ete le theatre
+des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient
+embrasse avec enthousiasme la cause de la revolution, qui, selon eux,
+devait amener leur independance de la metropole; les mulatres ne l'avaient
+pas embrassee avec moins de chaleur, mais ils en esperaient autre chose que
+l'independance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de
+bourgeoisie qu'on leur avait toujours refuses. L'assemblee constituante
+avait reconnu les droits des mulatres; mais les blancs, qui ne voulaient de
+la revolution que pour eux, s'etaient alors revoltes, et la guerre civile
+avait commence entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.
+Profitant de cette guerre, les negres avaient paru a leur tour sur la
+scene, et s'y etaient annonces par le feu et le sang. Ils avaient egorge
+leurs maitres et incendie leurs proprietes. Des ce moment, la colonie se
+trouva livree a la plus horrible confusion; chaque parti reprochait a
+l'autre le nouvel ennemi qui venait de se presenter, et l'accusait de lui
+avoir donne des armes. Les negres, sans se ranger encore pour aucune cause,
+ravageaient le pays. Bientot cependant, excites par les envoyes de la
+partie espagnole, ils pretendirent servir la cause royale. Pour ajouter
+encore a la confusion, les Anglais etaient intervenus. Une partie des
+blancs les avaient appeles dans un moment de danger, et leur avaient cede
+le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aide surtout
+des mulatres et d'une partie des blancs, resista a l'invasion des Anglais,
+et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaitre la
+liberte des negres qui se declareraient pour la republique. La convention
+avait confirme cette mesure et proclame par un decret tous les negres
+libres. Des cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause
+royale, passerent du cote des republicains; et les Anglais, retranches dans
+le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche
+possession, qui, long-temps ravagee, devait enfin n'appartenir qu'a
+elle-meme. La Guadeloupe, apres avoir ete prise et reprise, nous etait
+enfin restee, mais la Martinique etait definitivement perdue.
+
+Tels etaient les desordres des colonies. Sur l'Ocean se passait un
+evenement important; c'etait l'arrivee de ce convoi d'Amerique si
+impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de
+trente vaisseaux, etait sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,
+et de ne combattre que dans le cas ou le salut du convoi l'exigerait
+imperieusement. Nous avons deja dit que Jean-Bon-Saint-Andre etait a bord
+du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait ete fait, de simple
+capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient
+ete places dans les equipages; et que ces matelots, ces officiers, ces
+amiraux d'un jour, etaient charges de lutter contre la vieille marine
+anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et
+fit voile vers les iles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en
+route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui
+disaient: _Vous nous prenez en detail, mais l'amiral Howe va vous prendre
+en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les cotes de la Bretagne et de
+la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze fregates. Le 9 prairial
+(28 mai), l'escadre francaise apercut une flotte. Les equipages impatiens
+regardaient grossir a l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils
+reconnurent les Anglais, ils pousserent des cris d'enthousiasme, et
+demanderent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours
+distingue nos habitans des cotes. Quoique les instructions donnees au
+general ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant
+Jean-Bon-Saint-Andre, entraine lui-meme par l'enthousiame universel,
+consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y preparer. Vers le soir,
+un vaisseau de l'arriere-garde, _le Revolutionnaire_, qui avait diminue de
+voiles, se trouva engage contre les Anglais, fit une resistance opiniatre,
+perdit son capitaine, et fut oblige de se faire remorquer a Rochefort. La
+nuit empecha l'action de devenir generale.
+
+Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouverent en presence.
+L'amiral anglais manoeuvra contre notre arriere-garde. Le mouvement que
+nous fimes pour la proteger amena l'engagement general. Les Francais ne
+manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le
+Tyrannicide_, se trouverent en presence de forces superieures, et se
+battirent avec un courage opiniatre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de
+secourir les vaisseaux engages; mais ses ordres n'etant ni bien compris, ni
+bien executes, il se porta seul en avant, au risque de n'etre pas suivi.
+Cependant il le fut bientot apres: toute notre escadre s'avanca sur
+l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions
+perdu l'avantage du vent; nous fimes un feu terrible sur les Anglais, mais
+nous ne pumes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux
+vaisseaux et le champ de bataille.
+
+Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume epaisse enveloppa les deux armees
+navales. Les Francais tacherent d'entrainer les Anglais au nord et a
+l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se
+dissipa; un soleil eclatant eclaira les deux flottes. Les Francais
+n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient
+trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de ceder
+a leur ardeur pour occuper les Anglais, et les eloigner de la route du
+convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.
+
+Ce combat, l'un des plus memorables dont l'Ocean ait ete le temoin,
+commenca a neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avanca pour couper notre
+ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y
+penetrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses
+forces.
+
+Notre droite et notre avant-garde resterent isolees. L'amiral voulait les
+rallier a lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu
+l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du
+champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engages se battaient
+avec un heroisme extraordinaire. Les Anglais, superieurs dans la manoeuvre,
+perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau a vaisseau, trouvaient
+des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette
+action acharnee que le vaisseau _le Vengeur_, demate, a moitie detruit, et
+pres de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abimer sous
+les eaux. Les Anglais cesserent les premiers le feu, et se retirerent
+etonnes d'une pareille resistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.
+Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant reuni son avant-garde et sa droite,
+voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort
+endommages, nous auraient peut-etre cede la victoire. Jean-Bon-Saint-Andre
+s'opposa a un nouveau combat malgre l'enthousiasme des equipages. Les
+Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrerent
+epouvantes de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos
+jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat etait rempli.
+L'amiral Venstabel avait traverse, pendant cette journee du 13, le champ de
+bataille du 10, l'avait trouve couvert de debris; et etait entre
+heureusement dans les ports de France.
+
+Ainsi, victorieux aux Pyrenees et aux Alpes, menacans dans les Pays-Bas,
+heroiques sur mer, et assez forts pour disputer cherement une victoire
+navale aux Anglais, nous commencions l'annee 1794 de la maniere la plus
+brillante et la plus glorieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+
+SITUATION INTERIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNEE 1794.--TRAVAUX
+ADMINISTRATIFS DU COMITE.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES
+VIAGERES.--ETAT DES PRISONS.--PERSECUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES
+EXECUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT
+D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mere de Dieu_.--DES
+DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITES.--FETE A L'ETRE SUPREME.--LOI DU
+22 FRIMAIRE REORGANISANT LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE.--TERREUR
+EXTREME.-GRANDES EXECUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET
+MAIGNET; CRUAUTES ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA
+LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITE DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE
+ROBESPIERRE.
+
+Tandis qu'au dehors la republique etait victorieuse, son etat interieur
+n'avait pas cesse d'etre violent. Ses maux etaient toujours les memes:
+c'etaient les assignats, le _maximum_, la rarete des subsistances, la loi
+des suspects, les tribunaux revolutionnaires.
+
+Les embarras resultant de la necessite de regler tous les mouvemens du
+commerce n'avaient fait que s'accroitre. On etait oblige de modifier sans
+cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantot les fils retors et
+leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantot les epingles, les
+baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et
+de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du
+_maximum_ une foule d'objets, il en etait d'autres qu'il devenait urgent
+d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux etant devenu excessif, on n'avait
+pu s'empecher d'en determiner la valeur suivant la taille et la qualite. De
+ces moyens resultait toujours le meme inconvenient. Le commerce s'arretait
+et fermait ses marches, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici
+l'autorite devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu
+realiser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait
+pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait
+aucun moyen d'empecher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux
+acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'elever contre les marchands
+qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.
+
+Cependant l'etat des subsistances causait moins d'inquietude cette annee.
+Les convois arrives du nord de l'Amerique, et une recolte abondante,
+avaient fourni une quantite suffisante de grains pour la consommation de la
+France. Le comite, administrant toutes choses avec la meme vigueur, avait
+ordonne que le recensement de la recolte serait fait par la commission des
+subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour
+suffire aux approvisionnemens des marches. On avait eu quelque crainte de
+voir les moissonneurs errans qui se deplacent pour se rendre dans les
+provinces a grains, exiger des salaires extraordinaires; le comite declara
+que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des
+recoltes etaient en requisition forcee, et que leurs salaires seraient
+determines par les autorites locales. Bientot des garcons bouchers et
+boulangers s'etant mutines, le comite prit une mesure plus generale, et mit
+en requisition les ouvriers de toute espece, qui s'employaient a la
+manipulation, au transport et au debit des marchandises de premiere
+necessite.
+
+Les approvisionnemens en viande etaient beaucoup plus difficiles et plus
+inquietans. On en manquait surtout a Paris; et, depuis le moment ou les
+hebertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un
+mouvement, le mal n'avait fait que s'accroitre. On fut oblige de mettre la
+ville de Paris a la ration de viande. La commission des subsistances fixa
+la consommation journaliere a soixante-quinze boeufs, cent cinquante
+quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les
+bestiaux necessaires, et les envoyait a l'hospice de l'Humanite, qui etait
+designe comme l'abattoir commun, et comme le seul autorise. Les bouchers
+nommes par chaque section venaient y chercher la viande qui leur etait
+destinee, et en recevaient une quantite proportionnee a la population
+qu'ils avaient a servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer a
+chaque famille une demi-livre de viande par tete. On employait encore ici
+la ressource des cartes, delivrees par les comites revolutionnaires, pour
+la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait
+chaque famille. Pour eviter les tumultes et les longues veilles, defense
+etait faite de se rendre avant six heures du matin a la porte des bouchers.
+
+L'insuffisance de ces reglemens se fit bientot sentir; deja il s'etait
+etabli, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le
+nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le
+temps d'arriver aux marches de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des
+campagnes les devancaient, et venaient les acheter dans les herbages meme.
+Profitant de la negligence des communes rurales dans l'execution de la loi,
+ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les
+habitans des grandes communes, et particulierement ceux de Paris, qui ne se
+contentaient pas de la demi-livre distribuee tous les cinq jours. De cette
+maniere, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des
+villes, qui n'avaient presque plus rien a faire depuis qu'ils etaient
+bornes a distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demanderent meme une
+loi qui les autorisat a resilier les baux de leurs boutiques. Il fallut
+alors porter de nouveaux reglemens pour empecher que les bestiaux fussent
+detournes des marches; et on obligea les proprietaires d'herbages a des
+declarations et a des formalites extremement genantes. On fut force de
+descendre a des details bien plus minutieux encore; le bois et le charbon
+n'arrivant plus, a cause du _maximum_, ce qui donnait lieu a des soupcons
+d'accaparement, on defendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,
+et plus de deux voies de charbon.
+
+Le nouveau gouvernement suffisait avec une activite singuliere a toutes les
+difficultes de la carriere ou il se trouvait engage. Tandis qu'il rendait
+ces reglemens si multiplies, il s'occupait de reformer l'agriculture, de
+changer la legislation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;
+d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et
+l'education des bestiaux; il decretait l'institution de jardins botaniques,
+dans tous les chefs-lieux de departement, pour naturaliser les plantes
+exotiques, former des pepinieres d'arbres de toute espece, et ouvrir des
+cours d'agriculture a l'usage et a la portee des cultivateurs; il ordonnait
+le dessechement general des marais, d'apres un plan vaste et bien concu; il
+decidait que l'etat ferait les avances de cette grande entreprise, et que
+les proprietaires dont les terres seraient dessechees et assainies
+paieraient un droit, ou cederaient leurs terres moyennant un prix
+determine; enfin, il engageait tous les architectes a presenter des plans
+pour rebatir les villages en demolissant les chateaux; il ordonnait des
+embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;
+il demandait a tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opera en
+une arene couverte, ou le peuple s'assemblerait en hiver.
+
+Ainsi donc, il executait ou du moins essayait presque tout a la fois; tant
+il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus a faire, qu'on est le plus
+capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'etait pas le moins
+difficile et le moins inquietant de tous. On a vu quelles ressources furent
+imaginees, au mois d'aout 1793, pour remettre les assignats en valeur, en
+les retirant en partie de la circulation. Le milliard retire par l'emprunt
+force, et les victoires qui terminerent la campagne de 1793, les
+releverent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remonterent presque au
+pair, grace aux lois terribles qui rendaient la possession du numeraire si
+dangereuse. Cependant cette apparente prosperite dura peu; les assignats
+retomberent bientot, et la quantite des emissions les deprecia rapidement.
+Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais
+cette rentree etait insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de
+l'estimation, ce qui n'avait rien d'etonnant, car l'estimation avait ete
+faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette maniere,
+le prix etait reellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parut
+etre au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait etre
+que lente, tandis que l'emission etait necessairement immense et rapide.
+Douze cent mille hommes a solder et a armer, un materiel a creer, une
+marine a construire, avec un papier deprecie, exigeaient des quantites
+enormes de ce papier. Cette ressource etant devenue la seule, et le capital
+des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,
+on se resigna a en user autant que le besoin le reclamerait. On abolit la
+distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une
+reservee au produit des impots, l'autre a la creation des assignats. On
+confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin
+l'exigeait, on suppleait au revenu par des emissions nouvelles. Au
+commencement de 1794 (an II), la somme totale des emissions s'etait accrue
+du double. Pres de quatre milliards avaient ete ajoutes a la somme qui
+existait deja, et l'avaient portee a environ huit milliards. En retranchant
+les sommes rentrees et brulees, et celles qui n'avaient pas encore ete
+depensees, il restait en circulation reelle cinq milliards cinq cent trente
+six millions. On decreta, en messidor an II (juin 1794), la creation d'un
+nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'a 15
+sous. Le comite des finances eut encore recours a l'emprunt force sur les
+riches. On se servit des roles de l'annee precedente, et on imposa a ceux
+qui etaient portes sur ces roles une contribution extraordinaire de guerre,
+du dixieme de l'emprunt force, c'est-a-dire de cent millions. Cette somme
+ne leur fut pas imposee a titre d'emprunt remboursable, mais a titre
+d'impot qui devait etre paye par eux sans retour.
+
+Pour completer l'etablissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser
+la dette publique, il restait a _capitaliser_ les rentes viageres, et a les
+convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espece et de toute
+forme etaient l'objet de l'agiotage le plus complique; comme les anciens
+contrats sur l'etat, elles avaient l'inconvenient de reposer sur un titre
+royal, et d'obtenir une preference marquee sur les valeurs republicaines;
+car on se disait toujours que si la republique consentait a payer les
+dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas a payer celles de
+la republique. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la regeneration de
+la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les
+rentes viageres; les titres devaient etre remis par les notaires, et brules
+ensuite, comme l'avaient ete les contrats. Le capital fourni autrefois par
+le rentier etait converti en une inscription, et portait un interet
+perpetuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par
+egard pour les vieillards et les rentiers peu fortunes, qui avaient voulu
+doubler leurs ressources en les rendant viageres, on conserva les rentes
+modiques, en les proportionnant a l'age des individus. De quarante a
+cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents a deux mille
+francs; de cinquante a soixante, toute rente de trois mille a quatre mille;
+et ainsi de suite jusqu'a l'age de cent ans, et jusqu'a la somme de 10,500
+francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente
+superieure au taux designe, le surplus etait capitalise. Certes, on ne
+pouvait garder plus de menagemens pour les fortunes mediocres et la
+vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu a plus de reclamations et de
+plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et menagee avec
+humanite, plus de blame que pour les mesures terribles qui signalaient
+chaque jour sa dictature. Les agioteurs etaient fort contraries, parce que
+la loi exigeait, pour reconnaitre les creances, les certificats de vie. Les
+porteurs de titres d'emigres ne pouvaient pas se procurer aisement ces
+certificats; aussi les agioteurs, qui etaient leses par cette condition,
+firent de grandes declamations au nom des vieillards et des infirmes; ils
+disaient qu'on ne respectait ni l'age ni l'indigence; ils persuadaient aux
+rentiers qu'ils ne seraient pas payes, parce que l'operation et les
+formalites qu'elle exigeait entraineraient des delais interminables;
+cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du decret,
+et, veillant sans cesse a la tresorerie, y fit executer le travail avec la
+plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres
+d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent payes promptement;
+et, comme dit Barrere, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des
+cours decouvertes, et exposes a l'intemperie des saisons, ils l'attendaient
+dans les salles chaudes et couvertes de la tresorerie.
+
+A cote de ces reformes utiles, les cruautes continuaient d'avoir leur
+cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et
+maritimes, donnait lieu a une foule de vexations. Distinguer les vrais
+nobles, aujourd'hui que la noblesse etait une calamite, n'etait pas, plus
+facile qu'a l'epoque ou elle avait ete une pretention. Les roturieres
+mariees a des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui
+avaient pris le titre d'ecuyers, reclamaient pour etre exemptes d'une
+distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherchee. Cette loi
+ouvrait donc une nouvelle carriere a l'arbitraire et aux vexations les plus
+tyranniques.
+
+Les representans en mission exercaient leur autorite avec la derniere
+rigueur, et quelques-uns se livraient a des cruautes extravagantes et
+monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours
+davantage. Le comite de surete generale avait institue une police qui
+repandait la terre en tous lieux. Le chef etait un nomme Heron, qui avait
+sous sa direction une nuee d'agens, tous dignes de lui. Ils etaient ce
+qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comites. Les uns faisaient
+l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent meme d'ordres en
+blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les
+provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expeditions;
+ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la
+rapine a la cruaute. Tous les aventuriers licencies avec l'armee
+revolutionnaire, ou renvoyes des bureaux de Bouchotte, avaient passe dans
+ces nouveaux emplois, et en etaient devenus bien plus redoutables. Ils
+s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafes, les spectacles; a
+chaque instant on se croyait poursuivi ou ecoute par l'un de ces
+inquisiteurs. Grace a leurs soins, le nombre des suspects avait ete porte a
+sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le
+meme spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour
+les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant a frais
+communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts,
+des rigueurs de la captivite. Ce regime avait paru trop supportable pour ce
+qu'on appelait des aristocrates; on avait pretendu que le luxe et
+l'abondance regnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple
+etait reduit a la ration; que les riches detenus se plaisaient a gaspiller
+des subsistances qui auraient pu servir a alimenter les citoyens indigens,
+et il avait ete decide que le regime des prisons serait change. En
+consequence il avait ete etabli des refectoires et des tables communes; on
+donnait aux prisonniers, a des heures fixees et dans de grandes salles, une
+nourriture detestable et malsaine, qu'on leur faisait payer tres cher. Il
+ne leur etait plus permis d'acheter des alimens pour suppleer a ceux qu'ils
+ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs
+assignats, et on leur otait ainsi tout moyen de se procurer des
+soulagemens. On ne leur donnait plus la meme liberte de se voir et de vivre
+en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs
+de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le
+tribunal revolutionnaire commencait, depuis le proces des hebertistes et
+des dantonistes, a immoler les victimes par troupes de vingt a la fois. Il
+avait condamne la famille des Malesherbes, et leur parente, au nombre de
+quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison etait alle a
+la mort avec la serenite et la gaiete d'un sage. Faisant un faux pas tandis
+qu'il marchait a l'echafaud, il avait dit: "Ce faux pas est d'un mauvais
+augure; un Romain serait rentre chez lui." Aux Malesherbes avaient ete
+joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immole
+presque tout entier. Enfin les fermiers-generaux venaient d'etre mis en
+jugement a cause de leurs anciens marches avec le fisc. On leur prouva que
+ces marches renfermaient des conditions onereuses a l'etat, et le tribunal
+revolutionnaire les envoya a l'echafaud, pour des exactions sur le tabac,
+le sel, etc. Dans le nombre etait un savant illustre, le chimiste
+Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour ecrire une
+decouverte.
+
+L'impulsion etait donnee; on administrait, on combattait, on egorgeait avec
+un ensemble effrayant. Les comites, places au centre, gouvernaient avec la
+meme vigueur. La convention, toujours silencieuse, decernait des pensions
+aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, reformait des
+jugemens de tribunaux, interpretait des decrets, reglait l'echange de
+certaines proprietes du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus
+insignifians et les plus accessoires. Barrere venait tous les jours lui
+lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des
+_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annoncait, pour la forme, que
+les pouvoirs des comites etaient expires, et qu'il fallait les renouveler.
+Alors on lui repondait avec des applaudissemens que les comites n'avaient
+qu'a poursuivre leurs travaux. Quelquefois meme il oubliait cette
+formalite, et les comites n'en restaient pas moins en fonctions.
+
+C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les ames exasperees
+eclatent, et que les coups de poignard sont a redouter pour les autorites
+despotiques. Il se trouvait alors a Paris un homme, employe comme garcon de
+bureau a la loterie nationale, qui avait ete autrefois au service de
+plusieurs grandes familles, et qui eprouvait une violente haine contre le
+regime actuel. Il etait age de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il
+avait forme le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du
+comite de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque
+temps il s'etait loge dans la meme maison que Collot d'Herbois, rue Favart,
+et il hesitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), resolu
+de frapper Robespierre, il se rendit au comite de salut public, et
+l'attendit toute la journee dans la galerie qui aboutissait a la salle du
+comite. N'ayant pu l'y rencontrer, il etait revenu chez lui, et s'etait
+place dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot
+rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de
+pistolet a bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second
+coup, et l'arme se refuse encore a son dessein. Il tire une troisieme fois;
+cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une
+lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie a l'assassin. Heureusement pour lui
+une patrouille passait dans la rue, elle accourt a ce bruit; Ladmiral prend
+la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on
+veut enfoncer la porte. Il declare qu'il est arme, et qu'il va faire feu
+sur ceux qui se presenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la
+patrouille. On force la porte; un serrurier, nomme Geffroy, s'avance le
+premier, et recoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement.
+Ladmiral est aussitot arrete et conduit en prison. Interroge par
+Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il
+a faites pour frapper Robespierre avant de songer a Collot-d'Herbois. On
+lui demande qui l'a porte a commettre ce crime. Il repond avec fermete que
+ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre a son
+pays; que lui seul a concu ce projet sans aucune suggestion etrangere, et
+que son unique regret est de n'avoir pas reussi.
+
+Le bruit de cette tentative se repand avec rapidite, et, suivant l'usage,
+elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle etait dirigee.
+Barrere s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir a la convention faire
+le recit de cette nouvelle machination de Pitt. "Les factions interieures,
+dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de
+coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberte comme sa plus
+grande ennemie. Tandis que nous mettons a l'ordre du jour la justice et la
+vertu, les tyrans coalises mettent a l'ordre du jour le crime et
+l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal genie de l'Anglais: dans nos
+marches, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les
+roitelets de l'Europe comme dans nos cites. C'est la meme tete qui dirige
+les mains qui assassinent Basseville a Rome, les marins francais dans le
+port de Genes, les Francais fideles en Corse; c'est la meme tete qui dirige
+le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes
+a feu sur Collot-d'Herbois." Barrere produit ensuite des lettres de Londres
+et de Hollande qui ont ete interceptees, et qui annoncent que les complots
+de Pitt sont diriges contre les comites et particulierement contre
+Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: "Nous craignons beaucoup
+l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement francais republicain sera
+concentre, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le
+renverser."
+
+Une pareille maniere de presenter les faits etait bien propre a exciter le
+plus vif interet en faveur des comites, et surtout de Robespierre, et a
+identifier leur existence avec celle de la republique. Barrere raconte
+ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement
+attendrissant_ que les autorites constituees ont montre pour proteger la
+representation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du
+citoyen Geffroy, qui a recu une blessure grave en saisissant l'assassin. La
+convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrere; elle ordonne des
+recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle
+decrete des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et decide, pour le
+recompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours a la
+tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le
+rapport de Barrere soit traduit en toutes les langues, et repandu dans tous
+les pays. "Pitt, Cobourg, s'ecrie-t-il, et vous tous, laches et petits
+tyrans, qui regardez le monde comme votre heritage, et qui, dans les
+derniers instans de votre agonie, vous debattez avec tant de fureur,
+aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous meprisons trop pour vous
+craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter."
+La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: "Mais la loi dont le
+regne vous epouvante a son glaive leve sur vous: elle vous frappera tous.
+Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a
+ordonne!"
+
+Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'interet de
+l'assemblee; il est accueilli par des acclamations redoublees, et il a
+peine a se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne parait
+pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent.
+
+Dans cette meme journee du 4, une jeune fille, nommee Cecile Renault, se
+presente a la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle
+demande a le voir; et insiste avec force pour etre introduite aupres de
+lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours etre pret a recevoir
+ceux qui ont a l'entretenir, et finit meme par injurier les hotes de
+Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances
+de cette jeune fille, et a son air etrange, on concoit des soupcons; on se
+saisit d'elle, et on la livre a la police. On ouvre son paquet, et on y
+trouve des hardes et deux couteaux. Aussitot on pretend qu'elle a voulu
+assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant
+d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre,
+elle dit que c'etait pour voir comment etait fait un tyran. On la presse,
+on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle
+repond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux
+hardes, elle s'en etait munie parce qu'elle s'attendait a etre conduite en
+prison, et de la prison a la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste,
+parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage,
+on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de repondre, et
+demande a etre conduite a l'echafaud.
+
+Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault etait un
+des assassins armes contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter
+un autre. Le lendemain, a Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un
+cafe la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se
+rejouissait de ce qu'elle n'avait pas reussi. Un nomme Saintanax, moine,
+qui ecoutait ce recit, repond qu'il est malheureux que ces scelerats du
+comite aient echappe, mais qu'il espere que tot ou tard ils seront
+atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la
+nuit meme a Paris. C'etait plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes
+ramifications; on pretendit qu'il y avait une bande d'assassins preparee,
+on s'empressa d'accourir autour des membres du comite, on les engagea a se
+garder, et a veiller sur leurs jours si precieux a la patrie. Les sections
+s'assemblerent, et envoyerent de nouveau des deputations et des adresses a
+la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence
+avait faits en faveur de la republique, la maniere dont Robespierre et
+Collot-d'Herbois venaient d'echapper aux coups des assassins n'etait pas le
+moindre. L'une d'elles proposa meme de fournir une garde de vingt-cinq
+hommes pour veiller sur les jours des membres du comite.
+
+Le surlendemain etait le jour ou s'assemblaient les jacobins. Robespierre
+et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent recus avec un enthousiasme
+extreme. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission generale, il n'a
+qu'a laisser faire les ames basses, elles viennent achever elles-memes
+l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On
+regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide
+curiosite.--"Voyez, disait-on, ces hommes precieux, le Dieu des hommes
+libres les a sauves; il les a couverts de son egide, et les a conserves a
+la republique! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a
+decernes aux martyrs de la liberte; elle aura ainsi la satisfaction de les
+honorer, sans avoir a pleurer sur leur urne funebre[5]." Collot prend le
+premier la parole avec sa vehemence ordinaire, et dit que l'emotion qu'il
+eprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie,
+meme au prix des plus grands perils. "Il recueille, dit-il, cette verite
+que celui qui a couru quelque danger pour son pays recoit de nouvelles
+forces du fraternel interet qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans
+sont un nouveau pacte d'union entre toutes les ames fortes. Les tyrans
+reduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir
+aux poignards, au poison, au guet-apens, les republicains ne s'intimideront
+pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs
+coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la
+vengeance du crime et l'eternite de la liberte?"
+
+[Note 5: Voyez la seance des jacobins du 6 prairial.]
+
+Collot acheve au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le
+president donne a Collot et a Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de
+toute la societe. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait ete
+ami de Danton, et qui etait oblige a plus de bassesse pour faire oublier
+cette amitie, dit que la main du crime s'est levee pour frapper la vertu,
+mais que le Dieu de la nature a empeche que le forfait fut consomme; Il
+engage tous les citoyens a former une garde autour des membres du comite,
+et s'offre a veiller le premier sur leurs jours precieux. Dans ce moment,
+des sections demandent a etre introduites dans la salle; l'empressement est
+extreme, mais la foule est si grande qu'on est oblige de les laisser a la
+porte.
+
+On offrait au comite les insignes du pouvoir souverain, et c'etait le
+moment de les repousser. Il suffit a des chefs adroits de se les faire
+offrir, et ils doivent se donner le merite du refus. Les membres presens du
+comite combattent avec une indignation affectee la proposition de se donner
+des gardes. Couthon prend aussitot la parole. Il s'etonne, dit-il, de la
+proposition qui vient d'etre faite aux Jacobins, et qui l'a deja ete a la
+convention. Il veut bien l'attribuer a des intentions pures, mais il n'y a
+que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comite ne
+veulent point etre assimiles a des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes
+pour les defendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la
+Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres
+garanties pour leur surete. D'ailleurs ils sauront mourir a leur poste et
+pour la liberte.
+
+Legendre se hate de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu
+precisement donner une garde organisee aux membres du comite, mais engager
+les bons citoyens a veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est
+trompe, il se retracte et que son intention a ete pure. Robespierre lui
+succede a la tribune. C'est pour la premiere fois qu'il prend la parole.
+Des applaudissemens eclatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait
+silence, et on lui permet de se faire entendre. "Je suis, dit-il, un de
+ceux que les evenemens qui se sont passes doivent le moins interesser,
+cependant je ne puis me defendre de quelques reflexions. Que les defenseurs
+de la liberte soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y
+attendre. Je l'avais deja dit: si nous battons les ennemis, si nous
+dejouons les factions, nous serons assassines. Ce que j'avais prevu est
+arrive: les soldats des tyrans ont mordu la poussiere, les traitres ont
+peri sur l'echafaud, et les poignards ont ete aiguises contre nous. Je ne
+sais quelle impression doivent vous faire eprouver ces evenemens, mais
+voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il etait plus facile
+de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armees.
+Je me suis dit que plus la vie des defenseurs du peuple est incertaine et
+precaire, plus ils doivent se hater de remplir leurs derniers jours
+d'actions utiles a la liberte. Moi, qui ne crois pas a la necessite de
+vivre, mais seulement a la vertu et a la Providence, je me trouve place
+dans un etat ou sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me
+sens plus independant que jamais de la mechancete des hommes. Les crimes
+des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus
+redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon ame est plus disposee que
+jamais a devoiler les traitres, et a leur arracher le masque dont ils osent
+se couvrir. Francais, amis de l'egalite, reposez-vous sur nous du soin
+d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde a combattre les
+ennemis qui nous environnent!" Les acclamations redoublent apres ce
+discours, et des transports eclatent dans toutes les parties de la salle.
+Robespierre, apres avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend
+encore une fois la parole contre un membre de la societe, qui avait demande
+qu'on rendit des honneurs civiques a Geffroy. Il rapproche cette motion de
+celle qui tendait a donner des gardes aux membres des comites, et soutient
+que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le
+gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En consequence il
+propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demande pour
+Geffroy les honneurs civiques.
+
+Au degre de puissance auquel il etait parvenu, le comite devait tendre a
+ecarter les apparences de la souverainete. Il exercait une dictature
+absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en apercut trop; et tous les
+dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre
+inutilement. Un soldat ambitieux qui est maitre par son epee, et qui veut
+un trone, se hate de caracteriser son autorite le plus tot qu'il peut, et
+d'ajouter les insignes de la puissance a la puissance meme; mais les chefs
+d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui
+veulent en rester maitres, doivent le flatter toujours, rapporter sans
+cesse a lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant,
+paraitre lui obeir.
+
+Le membres du comite de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas
+s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire
+tout ce qui paraitrait les elever trop au-dessus de leurs collegues. Deja
+on s'etait ravise, et l'etendue de leur puissance frappait les esprits,
+meme dans leur propre parti. Deja on voyait en eux des dictateurs, et
+c'etait Robespierre surtout dont la haute influence commencait a offusquer
+les yeux. On s'habituait a dire, non plus, _le comite le veut_, mais
+_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait a un individu qu'il
+menacait du tribunal revolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y
+passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs
+operations, et semblaient rapporter tout a lui, comme a la cause de
+laquelle tout emanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs
+maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les
+etrangers eux-memes dans leurs proclamations appelaient les soldats
+francais _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une
+proclamation du duc d'York. Sentant combien etait dangereux l'usage qu'on
+faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer a la convention un
+discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont
+le but etait de le perdre; il le repeta aux Jacobins, et il s'attira les
+applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la
+Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain repete ce discours, et ayant
+dit que c'etait un chef-d'oeuvre dont l'analyse etait impossible, parce que
+_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta
+vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui
+flagornaient avec affectation les membres du comite, afin de les perdre en
+leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent
+obliges de se retracter, et de s'excuser d'avoir loue Robespierre, en
+assurant que leurs intentions etaient pures.
+
+Robespierre avait de la vanite, mais il n'etait pas assez grand pour etre
+ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se
+justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la
+toute-puissance. Il avait autour de lui une espece de cour composee de
+quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient
+les soins les plus delicats. Toujours empressees a sa porte, elles
+temoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne
+cessaient de celebrer entre elles sa vertu, son eloquence, son genie; elles
+l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanite. Une vieille
+marquise etait la principale de ces femmes, qui soignaient en veritables
+devotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est
+toujours le symptome le plus sur de l'engouement public. Ce sont elles qui,
+par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y
+ajouter le ridicule.
+
+Aux femmes qui adoraient Robespierre s'etait jointe une secte ridicule et
+bizarre, formee depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que
+les sectes abondent, parce que le besoin imperieux de croire cherche a se
+repaitre d'autres illusions, a defaut de celles qui sont detruites. Une
+vieille femme dont le cerveau s'etait enflamme dans les prisons de la
+Bastille, et qui se nommait Catherine Theot, se disait mere de Dieu, et
+annoncait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant
+elle, apparaitre au milieu des bouleversemens[1], et, au moment ou il
+paraitrait, commencerait une vie eternelle pour les elus. Ces elus devaient
+propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du
+vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont
+l'imagination faible avait ete egaree par des reves mystiques, etait l'un
+des deux prophetes, Robespierre etait l'autre. Son deisme lui avait sans
+doute valu cet honneur. Catherine Theot l'appelait son fils cheri; les
+inities le consideraient avec respect, et voyaient en lui un etre
+surnaturel, appele a des destinees mysterieuses et sublimes. Probablement
+il etait instruit de leurs folies, et sans etre leur complice il jouissait
+de leur erreur. Il est certain qu'il avait protege dom Gerle, qu'il en
+recevait des visites frequentes, et qu'il lui avait donne un certificat de
+civisme signe de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comite
+revolutionnaire. Cette secte s'etait fort repandue; elle avait son culte et
+ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu a sa propagation; elle se
+reunissait chez Catherine Theot, dans un quartier recule de Paris, pres du
+Pantheon. C'etait la que se faisaient les initiations, en presence de la
+mere de Dieu, de dom Gerle et des principaux elus. Cette secte commencait a
+etre connue, et on savait vaguement que Robespierre etait pour elle un
+prophete. Ainsi tout contribuait a le grandir et a le compromettre.
+
+C'etait surtout parmi ses collegues que les ombrages commencaient a naitre.
+Des divisions se prononcaient deja, et c'etait naturel, car la puissance du
+comite etant etablie, le temps des rivalites etait venu. Le comite s'etait
+partage en plusieurs groupes distincts. La mort de Herault-Sechelles avait
+reduit a onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-Andre et
+Prieur (de la Marne) n'avaient pas cesse d'etre en mission. Carnot etait
+entierement occupe de la guerre, Prieur (de la Cote-d'Or) des
+approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les
+gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni a la politique ni aux
+rivalites. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'etaient rapproches. Une
+espece de superiorite d'esprit et de manieres, le grand cas qu'ils
+semblaient faire d'eux-memes, et le mepris qu'ils semblaient avoir pour
+leurs autres collegues, les avaient portes a se ranger a part; on les
+nommait les gens de _la haute main_. Barrere n'etait a leurs yeux qu'un
+etre faible et pusillanime, ayant de la facilite au service de tout le
+monde, Collot-d'Herbois qu'un declamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un
+esprit mediocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient
+pas leurs dedains secrets. Barrere n'osait se prononcer; mais
+Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractere etait indomptable,
+ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commencaient a s'enflammer. Ils
+cherchaient a s'appuyer sur leurs collegues appeles gens _d'examen_, et a
+les mettre de leur cote. Ils pouvaient esperer un appui de la part du
+comite de surete generale, qui commencait a etre importune de la suprematie
+du comite de salut public. Specialement borne a la police, et souvent
+surveille ou controle dans ses operations par le comite de salut public, le
+comite de surete generale supportait impatiemment cette dependance. Amar,
+Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels,
+etaient en meme temps les plus disposes a secouer le joug. Deux de leurs
+collegues, qu'on appelait _les ecouteurs_, les observaient pour le compte
+de Robespierre, et cet espionnage leur etait devenu insupportable. Les
+mecontens de l'un et l'autre comite pouvaient donc se reunir et devenir
+dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just.
+
+Il faut bien le remarquer: c'etaient les rivalites d'orgueil et de pouvoir
+qui commencaient la division, et non une difference d'opinion politique,
+car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et
+Louis, etaient des revolutionnaires non moins redoutables que les trois
+adversaires qu'ils voulaient renverser.
+
+Une circonstance indisposa encore davantage le comite de surete generale
+contre les dominateurs du comite de salut public. On se plaignait beaucoup
+des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui etaient
+souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus
+pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des
+agens nombreux auxquels le comite de surete generale avait delegue son
+inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir,
+ni faire renouveler ce comite, imaginerent d'etablir un bureau de police
+dans le sein du comite de salut public. C'etait, sans detruire le comite de
+surete generale, envahir ses fonctions et l'en depouiller. Saint-Just
+devait avoir la direction de ce bureau; mais, appele a l'armee, il n'avait
+pu remplir ce soin, et Robespierre s'en etait charge a sa place. Le bureau
+de police elargissait ceux que faisait arreter le comite de surete
+generale, et ce dernier comite rendait la pareille a l'autre. Cet
+envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en
+repandit, et malgre le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut
+bientot que ses membres n'etaient pas d'accord.
+
+D'autres mecontentemens[1], non moins graves, eclataient dans la
+convention. Elle etait toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses
+membres, qui avaient concu des craintes pour eux-memes, recevaient du
+danger un peu plus de hardiesse. C'etaient d'anciens amis de Danton,
+compromis par leurs liaisons avec lui, et menaces quelquefois comme restes
+du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malverse dans
+leurs fonctions, et craignaient l'application du _systeme de la vertu_; les
+autres avaient paru opposes a un deploiement de rigueurs tous les jours
+croissant. Le plus compromis d'entre eux etait Tallien. On disait qu'il
+avait malverse a la commune lorsqu'il en etait membre, et a Bordeaux
+lorsqu'il y etait en mission. On ajoutait que dans cette derniere ville il
+s'etait laisse amollir et seduire par une jeune et belle femme qui l'avait
+accompagne a Paris, et qui venait d'etre jetee en prison. Apres Tallien on
+citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur,
+et expulse des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau;
+on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgre
+ses soumissions journalieres, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes
+liaisons avec Danton; enfin Freron, Barras, Lecointre, Revere, Monestier,
+Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou desapprobateurs du systeme suivi
+par le gouvernement. Ces inquietudes personnelles se propageaient, le
+nombre des mecontens augmentait chaque jour, et ils etaient prets a s'unir
+aux membres de l'un ou de l'autre comite qui voudraient leur tendre la
+main.
+
+Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'etait le jour fixe pour la fete a
+l'Etre supreme. Le 16, il fallait nommer un president; la convention nomma
+a l'unanimite Robespierre pour occuper le fauteuil. C'etait lui assurer le
+premier role dans la journee du 20. Ses collegues, comme on le voit,
+cherchaient encore a le flatter et a l'apaiser a force d'honneurs. De
+vastes preparatifs avaient ete faits conformement au plan concu par David.
+La fete devait etre magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout
+son eclat. La foule, toujours prete a assister aux representations que lui
+donne le pouvoir, etait accourue. Robespierre se fit attendre long-temps.
+Il parut enfin au milieu de la convention. Il etait soigneusement pare; il
+avait la tete couverte de plumes, et tenait a la main, comme tous les
+representans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'epis de ble. Sur son
+visage, ordinairement si sombre, eclatait une joie qui ne lui etait pas
+ordinaire. Un amphitheatre etait place au milieu du jardin des Tuileries.
+La convention l'occupait; a droite et a gauche, se trouvaient plusieurs
+groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans etaient
+couronnes de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chene, les
+vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la
+main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-a-vis de l'amphitheatre,
+se trouvaient des figures representant l'Atheisme, la Discorde, l'Egoisme.
+Elles etaient destinees a etre brulees. Des que la convention eut pris sa
+place, une musique ouvrit la ceremonie. Le president fit ensuite un premier
+discours sur l'objet de la fete. "Francais republicains, dit-il, il est
+enfin arrive le jour a jamais fortune que le peuple francais consacre a
+l'Etre supreme! Jamais le monde qu'il a cree ne lui offrit un spectacle
+aussi digne de ses regards. Il a vu regner sur la terre la tyrannie, le
+crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entiere, aux prises
+avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
+travaux heroiques pour elever sa pensee et ses voeux vers le grand Etre qui
+lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les executer!"
+
+Apres avoir parle quelques minutes, le president descend de l'amphitheatre,
+et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Atheisme, de
+la Discorde et de l'Egoisme. Du milieu de leurs cendres parait la statue de
+la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfumee par les flammes au milieu
+desquelles elle vient de paraitre. Robespierre retourne a sa place, et
+prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligues contre la
+republique. Apres cette premiere ceremonie, on se met en marche pour se
+rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il
+affecte de marcher tres en avant de ses collegues. Mais quelques-uns,
+indignes, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes
+les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en
+faisant allusion a la statue de la Sagesse, qui avait paru enfumee, que sa
+sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'ecrient
+qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La
+roche Tarpeienne est pres du Capitole_.
+
+Le cortege arrive enfin au Champ-de-Mars. La se trouvait, au lieu de
+l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette
+montagne etait un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque
+cote de la montagne se placent les differens groupes des enfans, des
+vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent
+ensuite des strophes en se repondant alternativement; enfin, a un signal
+donne, les adolescens tirent leurs epees et jurent, dans les mains des
+vieillards, de defendre la patrie: les meres elevent leurs enfans dans
+leurs bras; tous les assistans levent leurs mains vers le ciel, et les
+sermens de vaincre se melent aux hommages rendus a l'Etre supreme. On
+retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fete se termine par des
+jeux publics.
+
+Telle fut la fameuse fete celebree en l'honneur de l'Etre supreme.
+Robespierre, en ce jour, etait parvenu au comble des honneurs; mais il
+n'etait arrive au faite que pour en etre precipite. Son orgueil avait
+blesse tout le monde. Les sarcasmes etaient parvenus jusqu'a son oreille,
+et il avait vu chez quelques-uns de ses collegues une hardiesse qui ne leur
+etait pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comite de salut public, et
+exprime sa colere contre les deputes qui l'ont outrage la veille. Il se
+plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et
+corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et
+Collot-d'Herbois, qui n'etaient pas moins blesses que leurs collegues du
+role que Robespierre avait joue la veille, se montrent tres froids et peu
+empresses a le venger. Ils ne defendent pas les deputes dont se plaint
+Robespierre, mais ils reviennent sur la derniere fete, ils expriment des
+craintes sur ses effets. Elle a indispose, disent-ils, beaucoup d'esprits.
+D'ailleurs ces idees d'Etre supreme, d'immortalite de l'ame, ces pompes
+semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire
+retrograder la revolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il
+soutient qu'il n'a jamais voulu faire retrograder la revolution, qu'il a
+tout fait au contraire pour accelerer sa marche. En preuve, il cite un
+projet de loi qu'il vient de rediger avec Couthon, et qui tend a rendre le
+tribunal revolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel etait ce projet:
+
+Depuis deux mois il avait ete question d'apporter quelques modifications a
+l'organisation du tribunal revolutionnaire. La defense de Danton, Camille,
+Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvenient des restes de formalites
+qu'on avait laisse exister. Tous les jours encore il fallait entendre des
+temoins et des avocats, et quelque brieve que fut l'audition des temoins,
+quelque restreinte que fut la defense des avocats, neanmoins elles
+emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain
+eclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fit
+promptement et sans bruit, desiraient supprimer ces formalites incommodes.
+S'etant habitues a penser que la revolution avait le droit de detruire tous
+ses ennemis, et qu'a la simple inspection on devait les distinguer, ils
+croyaient qu'on ne pouvait rendre la procedure revolutionnaire trop
+expeditive. Robespierre, particulierement charge du tribunal, avait prepare
+la loi avec Couthon seul, car Saint-Just etait absent. Il n'avait pas
+daigne consulter ses autres collegues du comite de salut public, et il
+venait seulement leur lire le projet avant de le presenter. Quoique Barrere
+et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposes que lui a en admettre les
+dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il
+etait concu et arrete sans leur participation. Cependant il fut convenu
+qu'il serait propose le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport.
+Mais aucune satisfaction ne fut accordee a Robespierre pour les outrages
+qu'il avait recus la veille.
+
+Le comite de surete generale ne fut pas plus consulte sur la loi que ne
+l'avait ete le comite de salut public. Il sut qu'une loi se preparait, mais
+il ne fut point appele a y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante
+jures qui devaient etre designes, en faire nommer vingt; mais Robespierre
+les rejeta tous, et ne choisit que ses creatures. La proposition fut faite
+le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Apres les declamations
+habituelles sur l'inflexibilite et la promptitude qui devaient etre les
+caracteres de la justice revolutionnaire, il lut le projet, qui etait
+redige dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre
+sections, composees d'un president, trois juges et neuf jures. Il etait
+nomme douze juges, et cinquante jures qui devaient se succeder dans
+l'exercice de leurs fonctions, de maniere que le tribunal put sieger tous
+les jours. La seule peine etait la mort. Le tribunal, disait la loi, etait
+institue pour punir les ennemis du peuple, suivant la definition la plus
+vague et la plus etendue des ennemis du peuple. Dans le nombre etaient
+compris les fournisseurs infideles et les alarmistes qui debitaient de
+mauvaises nouvelles. La faculte de traduire les citoyens au tribunal
+revolutionnaire etait attribuee aux deux comites, a la convention, aux
+representans en mission, et a l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il
+existait des preuves, _soit materielles, soit morales_, il ne devait pas
+etre entendu de temoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne
+pour defenseurs aux patriotes calomnies des jures patriotes; elle n'en
+accorde point aux conspirateurs_.
+
+Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction a un
+simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comites la faculte de
+traduire les citoyens au tribunal revolutionnaire, leur donnait aussi droit
+de vie et de mort; une pareille loi dut causer un veritable effroi, surtout
+chez les membres de la convention, deja inquiets pour eux-memes. Il n'etait
+pas dit dans le projet si les comites auraient la faculte de traduire les
+representans[1] au tribunal sans demander un decret prealable d'accusation,
+des lors les comites pouvaient envoyer leurs collegues a la mort, sans
+autre formalite que celle de les designer a Fouquier-Tinville. Aussi les
+restes de la pretendue faction des _indulgens_ se souleverent, et, pour la
+premiere fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans
+le sein de l'assemblee. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du
+projet, disant que si cette loi etait adoptee sans ajournement, il ne
+restait qu'a se bruler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya
+l'ajournement. Robespierre se presenta aussitot pour combattre cette
+resistance inattendue. "Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que
+notre revolution; l'une, qui tend a punir d'une maniere prompte et
+inevitable les conspirateurs; l'autre, qui tend a absoudre les coupables:
+cette derniere n'a cesse de se reproduire dans toutes les occasions. Elle
+se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux
+mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se
+plaint de manquer de jures; il faut donc une loi. Au milieu des victoires
+de la republique, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que
+jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste
+n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut
+l'epouvanter.--Non, non, s'ecrient plusieurs voix, on ne nous divisera
+pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours defendu la
+convention, ce n'est pas nous qu'elle a a craindre. Du reste, nous en
+sommes arrives au point ou l'on pourra nous tuer, mais ou l'on ne nous
+empechera pas de sauver la patrie."
+
+Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et
+d'assassins, comme s'il avait toujours ete menace. Bourdon de l'Oise lui
+repond, et dit que si le tribunal a besoin de jures, on n'a qu'a adopter
+sur-le-champ la liste proposee, car personne ne veut arreter la marche de
+la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre
+remonte a la tribune, et repond que la loi n'est ni plus compliquee ni plus
+obscure qu'une foule d'autres qui ont ete adoptees sans discussion, et que,
+dans un moment ou les defenseurs de la liberte sont menaces du poignard, on
+ne devrait pas chercher a ralentir la repression des conspirateurs. Enfin
+il propose de discuter toute la loi, article par article, et de sieger
+jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la decreter le jour meme. La
+domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptee en
+quelques instans.
+
+Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes
+personnelles, etaient effrayes d'une loi pareille. Les comites pouvant
+traduire tous les citoyens au tribunal revolutionnaire, et les membres de
+la representation nationale n'en etant pas exceptes, ils tremblaient d'etre
+enleves tous en une nuit, et livres a Fouquier sans que la convention meme
+fut prevenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. "En
+donnant, dit-il, aux comites de salut public et de surete generale le droit
+de traduire les citoyens au tribunal revolutionnaire, la convention n'a pas
+entendu sans doute que le pouvoir des comites s'etendrait sur tous ses
+membres, sans un decret prealable.--Non, non, s'ecrie-t-on de toutes
+parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon, a ces murmures; ils me prouvent
+que la liberte est imperissable." Cette reflexion causa une sensation
+profonde. Bourdon proposa de declarer que les membres de la convention ne
+pourraient etre livres au tribunal revolutionnaire sans un decret
+d'accusation. Les comites etaient absens; la proposition de Bourdon fut
+accueillie. Merlin demanda la question prealable; on murmura contre lui;
+mais il s'expliqua et demanda la question prealable avec un considerant,
+c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de decreter seule
+ses propres membres. Le considerant fut adopte a la satisfaction generale.
+
+Une scene qui se passa dans la soiree donna encore plus d'eclat a cette
+opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les
+Tuileries; des espions du comite de salut public les suivaient de tres
+pres. Tallien fatigue se retourne, les provoque, les appelle de vils
+espions du comite, et leur dit d'aller rapporter a leurs maitres ce qu'ils
+ont vu et entendu. Cette scene causa une grande sensation. Couthon et
+Robespierre etaient indignes. Le lendemain ils se presentent a la
+convention, decides a se plaindre vivement de la resistance qu'ils
+essuyaient. Delacroix et Mallarme leur en fournissent l'occasion. Delacroix
+demande qu'on caracterise d'une maniere plus precise ceux que la loi a
+qualifies de _depravateurs des moeurs_. Mallarme demande ce qu'elle a voulu
+dire par ces mots: _la loi ne donne pour defenseurs aux patriotes calomnies
+que la conscience des jures patriotes_. Couthon monte alors a la tribune,
+se plaint des amendemens proposes aujourd'hui. "On a calomnie, dit-il, le
+comite de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la
+faculte d'envoyer les membres de la convention a l'echafaud. Que les tyrans
+calomnient le comite, c'est naturel; mais que la convention elle-meme
+semble ecouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il
+ne peut s'empecher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse
+clameur_ qui prouvait que la liberte etait imperissable, comme si la
+liberte avait ete menacee. On a choisi, pour porter cette attaque, le
+moment ou les membres du comite etaient absens. Une telle conduite est
+deloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptes hier, et ceux
+qu'on vient de proposer aujourd'hui." Bourdon repond que demander des
+explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une
+clameur, c'est qu'il a ete satisfait de se trouver d'accord avec la
+convention; que si de part et d'autre on montrait la meme aigreur, il
+serait impossible de discuter. "On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt
+et Cobourg; si je repondais de meme, ou en serions-nous? J'estime Couthon,
+j'estime les comites, j'estime la _Montagne_ qui a sauve la liberte." On
+applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications etaient des
+excuses, et l'autorite des dictateurs etait trop forte encore pour etre
+bravee sans egards. Robespierre prend la parole, et fait un discours
+diffus, plein d'orgueil et d'amertume. "Montagnards, dit-il, vous serez
+toujours le boulevart de la liberte publique, mais vous n'avez rien de
+commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils
+s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins etrangers a
+vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus meprisables
+que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entrainer
+une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti...." Bourdon
+de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire
+le chef d'un parti. Robespierre ne repond pas, et reprend: "Ce serait,
+dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, egarant nos
+collegues...." Bourdon l'interrompt de nouveau. "Je demande, s'ecrie-t-il,
+qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'etais
+un scelerat.--Je n'ai pas nomme Bourdon, repond Robespierre; malheur a qui
+se nomme lui-meme! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les
+intrigans ne sont pas de la Montagne." Robespierre s'etend ensuite
+longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la
+convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y
+a que des coupables qui soient ainsi effrayes, et qui veuillent effrayer
+les autres. Il raconte alors ce qui s'est passe la veille entre Tallien et
+les espions, qu'il appelle des _courriers du comite_. Ce recit amene des
+explications tres vives de la part de Tallien, et vaut a ce dernier
+beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption
+des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la
+veille sont rapportes, ceux du jour sont repousses, et l'affreuse
+loi du 22 reste telle qu'elle avait ete proposee.
+
+Les meneurs du comite triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires
+tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarme, tous ceux qui
+avaient fait des objections a la loi, se croyaient perdus, et craignaient a
+chaque instant d'etre arretes. Bien que le decret prealable de la
+convention fut necessaire pour la mise en accusation, elle etait encore
+tellement intimidee qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.
+Elle avait rendu le decret contre Danton; elle pouvait bien le rendre
+encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se repandit
+que la liste etait faite; on portait le nombre des victimes a douze, puis a
+dix-huit. On les nommait. Bientot l'effroi se repandit, et plus de soixante
+membres de la convention ne couchaient plus chez eux.
+
+Cependant un obstacle s'opposait a ce qu'on disposat de leur vie aussi
+aisement qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement etaient divises.
+On a deja vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrere, avaient froidement
+repondu aux premieres plaintes de Robespierre contre ses collegues. Les
+membres du comite de surete generale lui etaient plus opposes que jamais,
+car ils venaient d'etre eloignes de toute cooperation a la loi du 22, et il
+parait meme que quelques-uns d'entre eux etaient menaces. Robespierre et
+Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un
+grand nombre de deputes; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,
+Thuriot, Rovere, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Freron, Barras; ils
+demandaient meme Cambon, dont la renommee financiere les genait, et qui
+avait paru oppose a leurs cruautes; enfin ils auraient voulu porter leurs
+coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononces, tels
+que Duval, Audouin, Leonard Bourdon[6]. Les membres du comite de salut
+public, Billaud, Collot, Barrere, et tous ceux du comite de surete
+generale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'etendant sur un aussi
+grand nombre de tetes, pouvait finir bientot par les menacer eux-memes.
+
+[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Memoires.]
+
+Ils etaient dans ces dispositions hostiles, et peu portes a s'entendre sur
+un nouveau sacrifice, lorsqu'une derniere circonstance amena une rupture
+definitive. Le comite de surete generale avait fait la decouverte des
+assemblees qui se tenaient chez Catherine Theot. Il avait appris que cette
+secte extravagante faisait de Robespierre un prophete, et que celui-ci
+avait donne un certificat de civisme a dom Gerle. Aussitot Vadier, Vouland,
+Jagot, Amar, resolurent de se venger, en presentant cette secte comme une
+reunion de conspirateurs dangereux, en la denoncant a la convention, et en
+faisant partager ainsi a Robespierre le ridicule et l'odieux qui
+s'attacheraient a elle. On envoya un agent, Senart, qui, sous pretexte de
+se faire initier, s'introduisit dans l'une des reunions. Au milieu de la
+ceremonie, il s'approcha d'une fenetre, donna le signal a la force armee,
+et fit saisir la secte presque entiere. Dom Gerle, Catherine Theot furent
+arretes. On trouva le certificat de civisme donne par Robespierre a dom
+Gerle; on decouvrit meme dans le lit de la mere de Dieu une lettre qu'elle
+ecrivait a son fils cheri, au premier prophete, a Robespierre enfin. Quand
+Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,
+et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comite de salut public. On
+a deja vu que Billaud et Collot n'etaient pas deja tres portes pour le
+deisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre
+voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.
+Robespierre insistant pour les empecher, la discussion devint extremement
+vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne reussit pas, et se
+retira en pleurant de rage. La querelle avait ete si forte, que pour eviter
+d'etre entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du
+comite resolurent de transporter le lieu de leurs seances a l'etage
+superieur. Le rapport contre la secte de Catherine Theot fut fait a la
+convention. Barrere, pour se venger de Robespierre a sa maniere, avait
+redige secretement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y
+etait representee comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantot
+revoltee, tantot egayee par le tableau trace par Barrere, decreta
+d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal
+revolutionnaire.
+
+Robespierre, indigne et de la resistance qu'il rencontrait, et des propos
+injurieux qu'il avait essuyes, renonca de paraitre au comite, et resolut de
+ne plus prendre part a ses deliberations. Il se retira dans les derniers
+jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature
+etait son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les
+obstacles, s'empare du pouvoir, et en ecrase ceux qui l'ont outrage. Un
+rheteur faible et vaniteux se depite, et cede quand il ne trouve plus ni
+flatteries ni respects. Danton s'etait retire par paresse et degout,
+Robespierre par vanite blessee. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'a
+Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,
+Barrere, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.
+
+Ces divisions n'etaient pas encore ebruitees; on savait seulement que les
+comites de salut public et de surete generale n'etaient pas d'accord; on
+etait enchante de cette mesintelligence, on esperait qu'elle empecherait de
+nouvelles proscriptions. Ceux qui etaient menaces se rapprochaient du
+comite de surete generale, le flattaient, l'imploraient, et avaient meme
+recu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Elie, Lacoste,
+Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comite de
+surete generale, avaient promis de refuser leur signature a toute nouvelle
+liste de proscription.
+
+Au milieu de ces luttes, les jacobins etaient toujours devoues a
+Robespierre; ils n'etablissaient pas encore de distinction entre les divers
+membres du comite, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un cote, et
+Billaud-Varennes, Collot, Barrere de l'autre. Ils ne voyaient que le
+gouvernement revolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de
+la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, a propos de la loi
+du 22 prairial, venaient de s'elever contre ce gouvernement salutaire.
+Robespierre, qui avait defendu ce gouvernement en defendant la loi, etait
+toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la republique:
+tous les autres n'etaient que des intrigans qu'il fallait achever de
+detruire. Aussi ne manquerent-ils pas d'exclure Tallien de leur comite de
+correspondance, parce qu'il n'avait pas repondu aux accusations dirigees
+contre lui dans la seance du 24. Des ce jour, Collot et Billaud-Varennes,
+sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraitre aux Jacobins.
+Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout
+personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de
+Robespierre. Il ne leur restait qu'a se taire et a attendre. Robespierre et
+Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription
+ayant produit un effet dangereux, Couthon se hata de dementir devant la
+societe les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et meme
+soixante membres de la convention. "Les ombres de Danton, d'Hebert, de
+Chaumette, se promenent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent a
+perpetuer le trouble et la division. Ce qui s'est passe dans la seance du
+24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discrediter
+ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Neron; on delibere en
+secret, on se reunit, on forme de pretendues listes de proscription, on
+effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorite publique. On
+repandait, il y a peu de jours, le bruit que les comites devaient faire
+arreter dix-huit membres de la convention; deja meme on les nommait.
+Defiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui repandent ces bruits
+sont des complices d'Hebert et de Danton; ils craignent la punition de leur
+conduite criminelle; ils cherchent a s'accoler des gens purs, dans l'espoir
+que, caches derriere eux, ils pourront aisement echapper a l'oeil de la
+justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement tres
+petit; il n'est que de quatre, de six peut-etre; et ils seront frappes, car
+le temps est venu de delivrer la republique des derniers ennemis qui
+conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'energie et la
+justice des comites."
+
+Il etait adroit de reduire a un petit nombre les proscrits que Robespierre
+voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de
+Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacees, et ceux
+qui se croyaient en peril n'en continuerent pas moins de coucher hors de
+leurs maisons. Jamais la terreur n'avait ete plus grande, non-seulement
+dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.
+
+Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le
+president Dumas, s'etaient empares de la loi du 22 prairial, et allaient
+s'en servir pour ravager les prisons. Bientot, disait Fouquier, on mettra
+sur leurs portes cet ecriteau: _Maison a louer_. Le projet etait de se
+delivrer de la plus grande partie des suspects. On s'etait accoutume a les
+considerer comme des ennemis irreconciliables, qu'il fallait detruire pour
+le salut de la republique. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre
+tort que de penser d'une certaine maniere, et souvent meme ne pensant pas
+autrement que leurs persecuteurs, semblait une chose toute naturelle, par
+l'habitude qu'on avait prise de se detruire les uns les autres. La facilite
+a faire mourir et a mourir soi-meme etait devenue extraordinaire. Sur les
+champs de bataille, sur l'echafaud, des milliers d'hommes perissaient
+chaque jour, et on n'en etait plus etonne. Les premiers meurtres commis en
+93 provenaient d'une irritation reelle et motivee par le danger.
+Aujourd'hui les perils avaient cesse, la republique etait victorieuse, on
+n'egorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait
+contractee du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut oblige de
+construire pour resister a des ennemis de toute espece commencait a n'etre
+plus necessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arreter.
+Tout gouvernement doit avoir son exces, et ne perit que lorsqu'il a atteint
+cet exces. Le gouvernement revolutionnaire ne devait pas finir le jour meme
+ou les ennemis de la republique seraient assez terrifies; il devait aller
+au-dela, il devait s'exercer jusqu'a ce qu'il eut revolte tous les coeurs
+par son atrocite meme. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi
+d'affreuses circonstances avaient-elles oblige de creer un gouvernement de
+mort, qui ne regnerait et ne vaincrait que par la mort?
+
+Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donne,
+lorsque l'idee est etablie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les
+sacrifiant on sauvera l'etat, tout se dispose pour ce but affreux avec une
+singuliere facilite. Chacun agit sans remords, sans repugnance; on
+s'habitue a cela comme le juge a envoyer des coupables au supplice, le
+medecin a voir des etres souffrans sous son instrument, le general a
+ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage
+suivant ses nouvelles oeuvres; on sait meme le rendre gai, on trouve des
+mots piquans pour exprimer des idees sanguinaires. Chacun marche, entraine,
+etourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient
+doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la meme facilite de mort
+et de destruction.
+
+Le comite avait donne le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier
+l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des pretextes pour
+immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la
+plupart d'entre eux etaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient
+jamais donne a l'etat aucun signe de vie? On imagina que, plonges dans les
+prisons, ils devaient songer a en sortir, que leur nombre devait leur
+inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idee de s'en servir
+pour se sauver. La pretendue conspiration de Dillon fut le germe de cette
+idee, qu'on developpa d'une maniere atroce. On se servit de quelques
+miserables qui etaient detenus, et qui consentirent a jouer le role infame
+de delateurs. Ils designerent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,
+disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura
+quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons
+d'arret, et ils denoncerent dans chacune cent ou deux cents individus comme
+complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'evasion faite a
+la Force ne servit qu'a autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on
+commenca a envoyer des centaines de malheureux au tribunal revolutionnaire.
+On les acheminait des diverses prisons a la Conciergerie, pour aller de la
+au tribunal et a l'echafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on
+traduisit les cent soixante designes au Luxembourg. Ils tremblaient en
+entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils
+voyaient de plus probable, c'etait la mort qu'on leur reservait. L'affreux
+Fouquier, depuis qu'il etait nanti de la loi du 22, avait opere de grands
+changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sieges des avocats, et du
+banc des accuses qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait
+construire un amphitheatre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante
+accuses a la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son
+ardeur jusqu'a une espece d'extravagance, il avait fait elever l'echafaud
+dans la salle meme du tribunal, et il se proposait de faire juger en une
+meme seance les cent soixante accuses du Luxembourg.
+
+Le comite de salut public, en apprenant l'espece de delire de son
+accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever
+l'echafaud de la salle ou il etait dresse, et lui defendit de traduire plus
+de soixante individus a la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois
+dans un transport de colere, _demoraliser le supplice?_ Il faut cependant
+remarquer que Fouquier a pretendu le contraire, et soutenu que c'etait lui
+qui avait demande le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant
+tout prouve que c'est le comite qui fut moins extravagant que son ministre,
+et qui reprima son delire. Il fallut renouveler une seconde fois a
+Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.
+
+Les cent soixante furent partages en trois troupes, juges et executes en
+trois jours. La procedure etait devenue aussi expeditive et aussi affreuse
+que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2
+et 3 septembre. Les charrettes, commandees pour tous les jours, attendaient
+des le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accuses pouvaient
+les voir en montant au tribunal. Le president Dumas, siegeant comme un
+furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accuses leur
+nom seulement, et y ajoutait a peine une question fort generale. Dans
+l'interrogatoire des cent soixante, le president dit a l'un d'eux, Dorival:
+Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez
+cette reponse, mais elle ne reussira pas. A un autre. Il s'adresse au nomme
+Champigny: N'etes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guedreville:
+Etes-vous pretre?--Oui, mais j'ai prete le serment.--Vous n'avez plus la
+parole. A un autre. Au nomme Menil: N'etiez-vous pas domestique de
+l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nomme Vely: N'etiez-vous pas
+architecte de Madame?--Oui, mais j'ai ete disgracie en 1788.--A un autre. A
+Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-pere au Luxembourg?--Oui.--A un
+autre. A Durfort: N'etiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai ete
+licencie en 1789.--A un autre.
+
+C'est ainsi que s'instruisait le proces de ces malheureux. La loi portait
+qu'on ne serait dispense de faire entendre des temoins que lorsqu'il y
+aurait des preuves materielles ou morales; neanmoins on n'en faisait jamais
+appeler, pretendant toujours qu'il existait des preuves de cette espece.
+Les jures ne se donnaient pas meme la peine de rentrer dans la salle du
+conseil. Ils opinaient a l'audience meme, et le jugement etait aussitot
+prononce. Les accuses avaient eu a peine le temps de se lever et d'enoncer
+leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'etait pas sur la liste
+des accuses, et qui dit au tribunal: "Je ne suis pas accuse, mon nom n'est
+pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite." Il
+le donna, et fut envoye a la mort comme les autres. La plus grande
+negligence regnait dans cette espece d'administration barbare. Souvent on
+omettait, par l'effet de la grande precipitation, de signifier les actes
+d'accusation, et on les donnait aux accuses a l'audience meme. On
+commettait les plus etranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,
+entend prononcer a cote de son nom les prenoms de son fils; il se garde de
+reclamer, et il est envoye a la mort. Quelque temps apres, le fils est juge
+a son tour; et il se trouve qu'il aurait du ne plus exister, car un
+individu ayant tous ses noms avait ete execute: c'etait son pere. Il n'en
+perit pas moins. Plus d'une fois on appela des detenus qui avaient deja ete
+executes depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation
+tout prets, auxquels on ne faisait qu'ajouter la designation des individus.
+On faisait de meme pour les jugemens[1]. L'imprimerie etait a cote de la
+salle meme du tribunal; les planches etaient toutes pretes, le titre, les
+motifs etaient tout composes; il n'y avait que les noms a y ajouter; on les
+transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers
+d'exemplaires etaient tires, et allaient repandre la douleur dans les
+familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient
+vendre le bulletin du tribunal sous les fenetres des prisonniers, en
+criant: _Voici ceux qui ont gagne a la loterie de la sainte guillotine!_
+Les accuses etaient executes au sortir de l'audience, ou tout au plus le
+lendemain, si la journee etait trop avancee.
+
+[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNES.]
+
+Les tetes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou
+soixante chaque jour. _Ca va bien_, disait Fouquier, _les tetes tombent
+comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ca aille mieux encore la
+decade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour
+cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se
+chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames etaient devenus la
+terreur des prisons. Enfermes comme suspects, on ne savait pas au juste
+quels etaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de designer les victimes;
+mais on s'en doutait a leur insolence, aux preferences qu'ils obtenaient
+des geoliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens
+de la police. Souvent ils laissaient connaitre leur importance pour en
+trafiquer. Ils etaient caresses, implores par les prisonniers tremblans;
+ils recevaient meme des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.
+Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait
+tenu un propos aristocrate; de celui-la, qu'il avait bu un jour ou l'on
+annoncait une defaite des armees; et leur seule designation equivalait a un
+arret de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes
+d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et
+les traduire a la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geoliers
+_le journal du soir_. Quand ces infortunes entendaient le roulement des
+tombereaux qui venaient les chercher, ils etaient dans une anxiete aussi
+cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les
+grilles pour ecouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la
+bouche des huissiers. Quand ils avaient ete nommes, ils embrassaient leurs
+compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait
+les separations les plus douloureuses: c'etait un pere qui se detachait de
+ses enfans, un epoux de son epouse. Ceux qui survivaient etaient aussi
+malheureux que ceux que l'on conduisait a la caverne de Fouquier-Tinville;
+ils rentraient en attendant d'etre promptement reunis a leurs proches.
+Quand ce funeste appel etait acheve, les prisons respiraient, mais jusqu'au
+lendemain seulement. Alors les angoisses recommencaient de nouveau, et le
+funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.
+
+[Note 7: Voyez pour tous ces details le long proces de Fouquier-Tinville.]
+
+Cependant la pitie publique commencait a eclater d'une maniere inquietante
+pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honore, ou passaient
+tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les
+victimes de ces temoignages de douleur, on transporta l'echafaud a la
+barriere du Trone, et on ne rencontra pas moins de pitie dans ce quartier
+des ouvriers que dans les rues les mieux habitees de Paris. Le peuple, dans
+un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il
+egorge lui-meme; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante
+malheureux, contre lesquels il n'est pas entraine par la fureur, est un
+spectacle qui finit bientot par l'emouvoir. Cependant cette pitie etait
+silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus
+distingue avait succombe; la malheureuse soeur de Louis XVI avait ete
+immolee a son tour; des rangs eleves on descendait deja aux derniers rangs
+de la societe. Nous voyons sur les listes du tribunal revolutionnaire a
+cette epoque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des
+bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers meme, condamnes
+pour sentimens et propos reputes contre-revolutionnaires. Pour donner enfin
+une idee du nombre des executions de cette epoque, il suffira de dire que
+du mois de mars 1793, epoque ou le tribunal entra en exercice, jusqu'au
+mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamne cinq cent
+soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor
+(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui
+porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor, a mille huit
+cent soixante-deux.
+
+Cependant les executeurs n'etaient pas tranquilles. Dumas etait trouble, et
+Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes
+toujours prets a le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec
+Senart, il s'effraie d'un bruit leger; c'etait un individu qui passait tout
+pres de lui.--"Si j'avais ete seul, s'ecria-t-il, il me serait arrive
+quelque chose."
+
+Dans les principales villes de France la terreur n'etait pas moins grande
+qu'a Paris. Carrier avait ete envoye a Nantes pour y punir la Vendee.
+Carrier, jeune encore, etait un de ces etres mediocres et violens qui, dans
+l'entrainement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruaute
+et d'extravagance. Il debuta par dire, en arrivant a Nantes, qu'il fallait
+tout egorger, et que, malgre la promesse de grace faite aux Vendeens qui
+mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier a aucun d'entre
+eux. Les autorites constituees ayant parle de tenir la parole donnee aux
+rebelles, "Vous etes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas
+votre metier, je vous ferai tous guillotiner;" et il commenca par faire
+fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux
+qui se rendaient. Il se presentait a la societe populaire le sabre a la
+main, l'injure a la bouche, menacant toujours de la guillotine. Bientot
+cette societe ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
+autorites a un tel point, qu'elles n'osaient plus paraitre devant lui. Un
+jour elles voulaient lui parler des subsistances, il repondit aux officiers
+municipaux que ce n'etait pas son affaire, que le premier b---- qui lui
+parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tete a bas, et qu'il
+n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insense ne croyait
+avoir d'autre mission que celle d'egorger.
+
+[Illustration: CARRIER A NANTES.]
+
+Il voulait punir a la fois et les Vendeens rebelles, et les Nantais
+federalistes, qui avaient essaye un mouvement en faveur des girondins,
+apres le siege de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
+echappe au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chasses par
+les armees qui les pressaient de tous cotes. Carrier les faisait enfermer
+dans les prisons de Nantes, et en avait accumule la pres de dix mille. Il
+avait ensuite forme une compagnie d'assassins, qui se repandaient dans les
+campagnes des environs, arretaient les familles nantaises, et joignaient
+les rapines a la cruaute. Carrier avait d'abord institue une commission
+revolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendeens et les
+Nantais. Il faisait fusiller les Vendeens, et guillotiner les Nantais
+suspects de federalisme ou de royalisme. Bientot il trouva la formalite
+trop longue, et le supplice de la fusillade sujet a des inconveniens. Ce
+supplice etait lent; il etait difficile d'enterrer les cadavres. Souvent
+ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air a tel point,
+qu'une epidemie regnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes,
+suggera une affreuse idee a Carrier: ce fut de se debarrasser des
+prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai,
+chargea une gabarre de quatre-vingt-dix pretres, sous pretexte de les
+deporter, et la fit echouer a quelque distance de la ville. Ce moyen
+trouve, il se decida a en user plus largement. Il n'employa plus la
+formalite derisoire de faire passer les condamnes devant une commission: il
+les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
+cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur
+de petits batimens prepares pour cette horrible fin. On jetait les
+malheureux a fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entree des
+ponts avec des planches; puis les executeurs se retiraient dans des
+chaloupes, et des charpentiers places dans des batelets, ouvraient les
+flancs des batimens a coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre
+ou cinq mille individus perirent de cette maniere affreuse. Carrier se
+rejouissait d'avoir trouve ce moyen plus expeditif et plus salubre de
+delivrer la republique de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes,
+mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles
+vendeennes s'etaient dispersees apres la deroute de Savenay, une foule de
+Nantais avaient recueilli des enfans pour les elever. "Ce sont des
+louveteaux" dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitues a la
+republique. Ces malheureux enfans furent noyes pour la plupart.
+
+La Loire etait chargee de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
+soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyes. Les oiseaux de proie
+couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de debris humains[8].
+Les poissons etaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage
+dangereux, et la municipalite avait defendu d'en pecher. A ces horreurs se
+joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce desastre,
+Carrier, toujours bouillant de colere, defendait le moindre mouvement de
+pitie, saisissait au collet, menacait de son sabre ceux qui venaient lui
+parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un
+detenu serait jete en prison. Heureusement le comite de salut public venait
+de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans
+extravagance. On evalue a quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La
+plupart etaient des Vendeens.
+
+[Note 8: Deposition d'un capitaine de vaisseau dans le proces de Carrier.]
+
+Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur federalisme. A Toulon, les
+representans Freron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans,
+et avaient puni sur eux un crime dont les veritables auteurs s'etaient
+sauves sur les escadres etrangeres. Maignet exercait dans le departement de
+Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyes de la
+convention. Il avait fait incendier le bourg de Bedouin, pour cause de
+revolte, et, a sa requete, le comite de salut public avait institue a
+Orange un tribunal revolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le
+Midi. Ce tribunal etait organise sur le modele meme du tribunal
+revolutionnaire de Paris, avec cette difference, qu'il n'y avait point de
+jures, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des
+preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournees.
+A Lyon, les sanglantes executions ordonnees par Collot-d'Herbois avaient
+cesse. La commission revolutionnaire venait de rendre compte de ses
+travaux, et avait fourni le nombre des acquittes et des condamnes. Mille
+six cent quatre-vingt-quatre individus avaient ete guillotines, fusilles ou
+mitrailles. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient ete mis en liberte,
+par la _justice de la commission_.
+
+Le Nord avait aussi son proconsul. C'etait Joseph Lebon. Il avait ete
+pretre, et avouait lui-meme que dans sa jeunesse il aurait pousse le
+fanatisme religieux jusqu'a tuer son pere et sa mere, si on le lui avait
+ordonne. C'etait un veritable aliene, moins feroce peut-etre que Carrier,
+mais encore plus frappe de folie. A ses paroles, a sa conduite, on voyait
+que sa tete etait egaree. Il avait fixe sa principale residence a Arras. Il
+avait institue un tribunal avec l'autorisation du comite de salut public,
+et parcourait les departemens du Nord, suivi de ses juges et d'une
+guillotine. Il avait visite Saint-Pol, Saint-Omer, Bethune, Bapaume, Aire,
+etc., et avait laisse partout des traces sanglantes. Les Autrichiens
+s'etant approches de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les
+aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons cachees avec
+l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya a l'echafaud une
+multitude de malheureux, et pretendit avoir sauve Cambray par sa fermete.
+Quand Lebon avait fini ses tournees, c'est a Arras qu'il revenait. La, il
+se livrait aux plus degoutantes orgies, avec ses juges et divers membres
+des clubs. Le bourreau etait admis a sa table, et y etait traite avec la
+plus grande consideration. Lebon assistait aux executions, place sur un
+balcon; de la il parlait au peuple, et faisait jouer la _ca ira_ pendant
+que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une
+victoire, il courut a son balcon, et fit suspendre l'execution, afin que
+les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des
+succes de la republique.
+
+Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il etait accusable, meme
+devant le comite de salut public. Des habitans d'Arras s'etaient refugies a
+Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir aupres de leur
+concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns
+l'avaient connu, et meme oblige dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient
+parvenir a le voir. Le depute Guffroy, qui etait d'Arras, et qui avait un
+grand courage, se donna beaucoup de mouvement aupres des comites pour
+appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut meme la noble
+audace de faire a la convention une denonciation expresse. Le comite de
+salut public en prit connaissance, et ne put s'empecher de mander Lebon.
+Cependant, comme le comite ne voulait pas desavouer ses agens, ni avoir
+l'air de convenir qu'on put etre trop severe envers les aristocrates, il
+renvoya Lebon a Arras, et employa en lui ecrivant les expressions
+suivantes. "Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec
+la dignite qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie."
+Les reclamations elevees contre Lebon par Guffroy, dans la convention,
+exigeaient un rapport du comite. Barrere en fut charge. "Toutes les
+reclamations contre les representans, dit-il, doivent etre jugees par le
+comite, pour eviter des debats qui troubleraient le gouvernement et la
+convention. C'est ce que nous avons fait ici, a l'egard de Lebon; nous
+avons recherche les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le
+resultat est-il utile a la revolution? profite-t-il a la liberte? les
+plaintes sont-elles recriminatoires, ou ne sont-elles que les cris
+vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comite a vu dans cette
+affaire. Des formes un peu acerbes ont ete employees; mais ces formes ont
+detruit les pieges de l'aristocratie. Le comite a pu sans doute les
+improuver; mais Lebon a completement battu les aristocrates et sauve
+Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis a la haine d'un republicain
+contre l'aristocratie! de combien de sentimens genereux un patriote ne
+trouve-t-il pas a couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la
+poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la revolution qu'avec
+respect, des mesures revolutionnaires qu'avec egard. _La liberte est une
+vierge dont il est coupable de soulever le voile_."
+
+De tout cela il resulta que Lebon fut autorise a continuer, et que Guffroy
+fut range parmi les censeurs importuns du gouvernement revolutionnaire, et
+expose a partager leurs perils. Il etait evident que le comite tout entier
+voulait le regime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud,
+Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient etre divises entre eux
+sur leurs prerogatives, sur le nombre et le choix de leurs collegues a
+sacrifier; mais ils etaient d'accord sur le systeme d'exterminer tous ceux
+qui faisaient obstacle a la revolution. Ils ne voulaient pas que ce systeme
+fut applique avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils
+voulaient qu'a l'exemple de ce qui se faisait a Paris, on se delivrat d'une
+maniere prompte, sure, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils
+croyaient conjures contre la republique. Tout en blamant certaines cruautes
+folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais desavouer
+ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait a Arras, a Nantes, mais
+ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaitre un tort a leur
+gouvernement. Entraines dans cette affreuse carriere, ils avancaient
+aveuglement, et ne sachant ou ils allaient aboutir. Telle est la triste
+condition de l'homme engage dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arreter.
+Des qu'il commence a concevoir un doute sur la nature de ses actions, des
+qu'il peut entrevoir qu'il s'egare, au lieu de retrograder, il se precipite
+en avant, comme pour s'etourdir, comme pour ecarter les lueurs qui
+l'assiegent. Pour s'arreter, il faudrait qu'il se calmat, qu'il s'examinat,
+et qu'il portat sur lui-meme un jugement effrayant dont aucun homme n'a le
+courage.
+
+Il n'y avait qu'un soulevement general qui put arreter les auteurs de cet
+affreux systeme. Dans ce soulevement devaient entrer, et les membres des
+comites, jaloux du pouvoir supreme, et les montagnards menaces, et la
+convention indignee, et tous les coeurs revoltes de cette horrible effusion
+de sang. Mais, pour arriver a cette alliance de la jalousie, de la crainte,
+de l'indignation, il fallait que la jalousie fit des progres dans les
+comites, que la crainte devint extreme a la Montagne, que l'indignation
+rendit le courage a la convention et au public. Il fallait qu'une occasion
+fit eclater tous ces sentimens[1] a la fois; il fallait que les oppresseurs
+portassent les premiers coups, pour qu'on osat les leur rendre.
+
+L'opinion etait disposee, et le moment arrivait ou un mouvement au nom de
+l'humanite contre la violence revolutionnaire etait possible. La republique
+etant victorieuse, et ses ennemis terrifies, on allait passer de la crainte
+et de la fureur a la confiance et a la pitie. C'etait la premiere fois,
+dans la revolution, qu'un tel evenement devenait possible. Quand les
+girondins, quand les dantonistes perirent, il n'etait pas temps encore
+d'invoquer l'humanite. Le gouvernement revolutionnaire n'avait encore perdu
+alors ni son utilite ni son credit.
+
+En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
+dans les coeurs. Robespierre avait entierement cesse de paraitre au comite
+de salut public. Il esperait discrediter le gouvernement de ses collegues,
+en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, ou
+Billaud et Collot n'osaient plus paraitre, et ou il etait tous les jours
+plus adore. Il commencait a y faire des ouvertures sur les divisions
+intestines des comites. "Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
+sourde qui s'est formee des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
+attaquait les comites en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
+quelques membres en particulier, pour parvenir a briser le faisceau.
+Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
+se croit assez forte pour calomnier le tribunal revolutionnaire, et le
+decret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient a tout
+le gouvernement a un seul individu; elle ose dire que le tribunal
+revolutionnaire a ete institue pour egorger la convention nationale, et
+malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru a ses
+calomnies, on les a repandues avec affectation; on a parle de dictateur, on
+l'a nomme; c'est moi qu'on a designe, et vous fremiriez _si je vous disais
+en quel lieu_. La verite est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
+ne me decourageront pas sans doute, mais elles me laissent indecis sur la
+conduite que j'ai a tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
+j'invoque pour le salut de la republique les vertus de la convention, les
+vertus des comites, les vertus des bons citoyens, et les votres enfin, qui
+ont ete si souvent utiles a la patrie."
+
+On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commencait a denoncer
+les comites, et a rattacher exclusivement a lui les jacobins. On le payait
+de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le systeme
+revolutionnaire lui etant impute a lui seul, il etait naturel que toutes
+les autorites revolutionnaires lui fussent attachees et embrassassent sa
+cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
+unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
+jures du tribunal revolutionnaire. Cette reunion formait une force assez
+considerable, et, avec plus de resolution et d'energie, Robespierre aurait
+pu devenir tres redoutable. Par les jacobins, il possedait une masse
+turbulente, qui jusqu'ici avait represente et domine l'opinion; par la
+commune, il dominait l'autorite locale, qui avait pris l'initiative de
+toutes les insurrections, et surtout la force armee de Paris. Le maire
+Pache, le commandant Henriot, sauves par lui lorsqu'on allait les adjoindre
+a Chaumette, lui etaient devoues entierement. Billaud et Collot avaient
+profite, il est vrai, de son absence du comite pour enfermer Pache; mais le
+nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui etaient tout aussi
+attaches; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez a ces personnages
+le president du tribunal Dumas, le vice-president Coffinhal, et tous les
+autres juges et jures, et on aura une idee des moyens que Robespierre avait
+dans Paris. Si les comites et la convention ne lui obeissaient pas, il
+n'avait qu'a se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
+ce mouvement a la commune, faire declarer par l'autorite municipale que le
+peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
+et envoyer Henriot demander a la convention cinquante ou soixante deputes.
+Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, etaient ensuite a ses ordres, pour
+egorger les deputes qu'Henriot aurait obtenus a main armee. Tous les moyens
+enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sur que le premier, etaient dans ses
+mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
+d'en donner le signal. Henriot offrait encore le deploiement de ses
+colonnes, et promettait d'etre plus energique qu'au 2 juin. Robespierre,
+qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
+beaucoup par elle, voulait attendre. Il esperait depopulariser les comites
+par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
+ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement a la
+convention. Il continuait, malgre son espece d'abdication, de diriger le
+tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
+institue. Il surveillait par la ses adversaires, et s'instruisait de toutes
+leurs demarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
+qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
+campagne, chez une famille qui lui etait devouee, a Maisons-Alfort, a trois
+lieues de Paris. La, tous ses partisans l'accompagnaient; la, se rendaient
+Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
+aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
+renversant les personnes qui etaient devant eux, et repandant par leur
+presence la terreur dans le pays. Les hotes, les amis de Robespierre
+faisaient soupconner par leur indiscretion beaucoup plus de projets qu'il
+n'en meditait, et qu'il n'avait le courage d'en preparer. A Paris, il etait
+toujours entoure des memes personnages; il etait suivi de loin en loin par
+quelques jacobins ou jures du tribunal, gens devoues, portant des batons et
+des armes secretes, et prets a courir a son secours au premier danger. On
+les nommait ses gardes-du-corps.
+
+De leur cote, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrere, s'emparaient du
+maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
+s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Cote-d'Or). Un interet
+commun rapprochait d'eux le comite de surete generale; du reste, ils
+gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient a diminuer peu a peu
+la puissance de leur adversaire, en reduisant la force armee de Paris. Il
+existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
+quarante-huit sections, parfaitement organisees, et ayant fait preuve dans
+toutes les circonstances de l'esprit le plus revolutionnaire. Toujours
+elles s'etaient rangees pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 aout
+jusqu'au 31 mai. Un decret ordonnait d'en laisser la moitie au moins dans
+Paris, mais permettait de deplacer le reste. Billaud et Collot ordonnerent
+au chef de la commission du mouvement des armees, de les acheminer
+successivement vers la frontiere. Dans toutes leurs operations, ils se
+cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'etant pas retire comme
+Robespierre, les observait soigneusement, et leur etait incommode. Pendant
+que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
+rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrere allait a Passy avec
+les principaux membres du comite de surete generale, avec le vieux Vadier,
+avec Vouland et Amar. Ils se reunissaient chez Dupin, ancien
+fermier-general, fameux dans l'ancien regime par sa cuisine, et dans la
+revolution par le rapport qui envoya les fermiers-generaux a la mort. La,
+ils se livraient a tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrere
+exercait son esprit contre le pontife de l'Etre supreme, le premier
+prophete, le fils cheri de la mere de Dieu. Apres s'etre egayes, ils
+sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir a Paris, au milieu du
+sang et des rivalites.
+
+De leur cote, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menaces se
+voyaient secretement, et tachaient de s'entendre. La femme genereuse qui, a
+Bordeaux, s'etait attachee a Tallien, et lui avait arrache une foule de
+victimes, l'excitait du fond de sa prison a frapper le tyran. A Tallien,
+Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Freron, Monestier,
+s'etaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crance, compromis
+au siege de Lyon et deteste par Couthon; Fouche (de Nantes), qui etait
+brouille avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'etre pas conduit
+a Lyon d'une maniere assez patriotique. Tallien et Lecointre etaient les
+plus audacieux et les plus impatiens. Fouche etait surtout fort redoute par
+son habilete a nouer et a conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
+dechainerent le plus violemment les triumvirs.
+
+A propos d'une petition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
+plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
+toute l'histoire de cette malheureuse cite. Couthon denonca Dubois-Crance,
+comme il l'avait deja fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
+laisse echapper Precy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
+Robespierre accusa Fouche, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
+le patriote Gaillard a se donner la mort. Il fit decider que Fouche serait
+appele devant la societe pour y justifier sa conduite. C'etaient moins les
+menees de Fouche a Lyon, que ses menees a Paris, que Robespierre redoutait
+et voulait punir. Fouche, qui sentait le peril, adressa une lettre evasive
+aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'a ce que le
+comite auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
+pieces a l'appui, eut prononce une sentence. "Il est etonnant, s'ecria
+Robespierre, que Fouche implore aujourd'hui le secours de la convention
+contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
+craint-il que sa triste figure ne revele le crime? craint-il que six mille
+regards fixes sur lui ne decouvrent son ame dans ses yeux, et qu'en depit
+de la nature qui les a caches, on n'y lise ses pensees? La conduite de
+Fouche est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
+dans votre sein; il faut l'en exclure." Fouche fut aussitot exclu, comme
+venait de l'etre Dubois-Crance. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
+fortement contre les montagnards menaces, et de tous cotes l'horizon se
+chargeait de nuages.
+
+Au milieu de cette tourmente, les membres des comites qui craignaient
+Robespierre auraient mieux aime s'expliquer, et concilier leur ambition,
+que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mande son jeune
+collegue Saint-Just, et celui-ci etait revenu aussitot de l'armee. On
+proposa de se reunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
+beaucoup prier avant de consentir a une entrevue; il y consentit enfin, et
+les deux comites s'assemblerent; on se plaignit reciproquement avec
+beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-meme avec son orgueil
+accoutume, denonca des conciliabules secrets, parla de deputes
+conspirateurs a punir, blama toutes les operations du gouvernement, et
+trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
+Robespierre, en fit un eloge magnifique, et dit ensuite que le dernier
+espoir de l'etranger etait de diviser le gouvernement. Il raconta ce
+qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
+suivant cet officier, qu'un parti plus modere abattit le gouvernement
+revolutionnaire, et fit prevaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
+sur ce fait, pour faire sentir davantage la necessite de se concilier et de
+marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre etaient bien de cet avis,
+et ils consentirent a s'entendre pour rester maitres de l'etat; mais pour
+s'entendre il fallait consentir a tout ce que voulait Robespierre, et de
+pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comite de
+surete generale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enleve leurs
+fonctions; Elie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'a dire que Couthon,
+Saint-Just et Robespierre formaient un comite dans les comites, et osa meme
+prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
+concessions reciproques. Robespierre consentit a borner son bureau de
+police generale a la surveillance des agens du comite de salut public; et
+en retour, ses adversaires consentirent a charger Saint-Just de faire un
+rapport a la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
+rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
+qui avaient regne entre les comites, mais on devait parler des commotions
+que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
+fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
+Collot insinuerent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Etre supreme,
+car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
+Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit a Robespierre
+qu'il n'avait jamais ete son ennemi, et on se separa sans s'etre
+veritablement reconcilies, mais en paraissant un peu moins divises
+qu'auparavant. Une pareille reconciliation ne pouvait rien avoir de reel,
+car les ambitions restaient les memes; elle ressemblait a ces essais de
+transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle etait
+un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait a toutes les reconciliations
+proposees entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
+les jacobins, entre Danton et Robespierre.
+
+Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comites, elle
+effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
+de la paix, et ils s'efforcerent de savoir quelles etaient les conditions
+du traite. Les membres du comite de surete generale s'empresserent de
+dissiper leurs craintes. Elie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
+les meilleurs du comite, les tranquilliserent, et leur dirent qu'aucun
+sacrifice n'avait ete convenu. Le fait etait vrai, et c'etait une des
+raisons qui empechaient la reconciliation de pouvoir etre entiere.
+Neanmoins Barrere, qui tenait beaucoup a ce qu'on fut d'accord, ne manqua
+pas de repeter dans ses rapports journaliers que les membres du
+gouvernement etaient parfaitement unis, qu'ils avaient ete injustement
+accuses de ne pas l'etre, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, a
+rendre la republique partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
+les reproches eleves contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
+comme des calomnies coupables et dirigees egalement contre les deux
+comites. "Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
+font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
+infuses dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
+mecontentemens factices se preparent, et le gouvernement est sans cesse
+vexe, entrave dans ses operations, tourmente dans ses mouvemens, calomnie
+dans ses pensees, et menace dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
+fait?" Ici Barrere ajoutait l'enumeration accoutumee des travaux et des
+services du gouvernement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+
+OPERATIONS DE L'ARMEE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
+FORMATION DE L'ARMEE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
+BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
+TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITES. JOURNEES DES 8 ET 9
+THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
+LA REVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.
+
+Pendant que Barrere faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
+comites, Saint-Just, malgre le rapport qu'il avait a faire, etait retourne
+a l'armee, ou se passaient de grands evenemens. Les mouvemens commences sur
+les deux ailes s'etaient continues. Pichegru avait poursuivi ses operations
+sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commence les siennes sur la Sambre.
+Profitant de l'attitude defensive que Cobourg avait prise a Tournay, depuis
+les batailles de Turcoing et de Pont-a-Chin, Pichegru projetait de battre
+Clerfayt isolement. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'a Thielt, et il
+resolut de commencer le siege d'Ypres, dans le double but d'attirer
+Clerfayt a lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
+l'etablissement des Francais dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
+renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siege
+d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
+positions respectives pour aller au secours de la place menacee. Pichegru,
+pour empecher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
+Lille, et executer une demonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
+retenu a Tournay; en meme temps il se porta en avant, et courut a Clerfayt,
+qui s'avancait vers Rousselaer et Hooglede. Ses mouvemens prompts et bien
+concus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolement.
+Par malheur, une division s'etait trompee de route; Clerfayt eut le temps
+de se reporter a son camp de Thielt, apres une perte legere. Mais trois
+jours apres, le 25 prairial (13 juin), renforce par le detachement qu'il
+attendait, il se deploya a l'improviste en face de nos colonnes avec trente
+mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
+de droite, attaquee avec une grande impetuosite, se debanda, et laissa la
+division de gauche decouverte sur le plateau d'Hooglede. Macdonald
+commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
+attaques reiterees de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
+exposee; par cette courageuse resistance, il donna a la brigade Devinthier
+le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt a se retirer avec
+une perte considerable. C'etait la cinquieme fois que Clerfayt, mal
+seconde, etait battu par notre armee du Nord. Cette action, si honorable
+pour la division Macdonald, decida la reddition de la place assiegee.
+Quatre jours apres, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
+une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
+porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'etait
+plus temps. Les evenemens qui se passaient sur la Sambre l'obligerent alors
+a se diriger vers le cote oppose du theatre de la guerre. Il laissa le duc
+d'York sur l'Escaut, Clerfayt a Thielt, et marcha avec toutes les troupes
+autrichiennes vers Charleroi. C'etait une veritable separation entre les
+puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
+d'accord, et dont les interets tres differens eclataient ici d'une maniere
+tres visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
+maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacees.
+Cette separation n'augmenta pas peu leur mesintelligence. L'empereur
+d'Autriche s'etait retire a Vienne, degoute de cette guerre sans succes; et
+Mack, voyant ses plans renverses, avait de nouveau quitte l'etat-major
+autrichien.
+
+Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle a Charleroi, au moment ou les
+Francais, repousses pour la troisieme fois, repassaient la Sambre en
+desordre. Apres avoir donne quelques jours de repit aux troupes, dont les
+unes etaient abattues de leurs defaites, et les autres de leur marche
+rapide, on fit quelque changement a leur organisation. On composa des
+divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivees de la
+Moselle, une seule armee, qui s'appela armee de Sambre-et-Meuse; elle
+s'elevait a soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
+de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandee par Scherer, fut
+laissee pour garder la Sambre, de Thuin a Maubeuge.
+
+Jourdan resolut aussitot de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
+division Hatry fut chargee d'attaquer la place, et le gros de l'armee fut
+dispose tout autour, pour proteger le siege. Charleroi est sur la Sambre.
+Au-dela de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
+demi-cercle dont les extremites s'appuient a la Sambre. Ces positions sont
+peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles decrivent est de dix
+lieues d'etendue, parce qu'elles sont peu liees entre elles, et qu'elles
+ont une riviere a dos. Kleber avec la gauche s'etendait depuis la Sambre
+jusqu'a Orchies et Trasegnies, et faisait garder le ruisseau du Pieton, qui
+traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
+Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avancait entre Hepignies et Wagne;
+Lefevre tenait Wagne, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
+s'etendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne a la
+Sambre. Jourdan, sentant le desavantage de ces positions, ne voulait pas y
+rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
+l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
+s'etait point encore porte sur ce point; il etait a Tournay, assistant a la
+defaite de Clerfayt et a la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoye vers
+Charleroi, commandait l'armee des coalises. Il resolut de son cote de
+prevenir l'attaque dont il etait menace, et des le 28 au matin, ses troupes
+deployees obligerent les Francais a recevoir le combat sur le terrain
+qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposees contre notre droite et notre
+centre, avaient deja penetre dans le bois de Campinaire, ou etait Marceau,
+avaient enleve Fleurus a Lefevre, Hepignies a Championnet, et allaient
+replier Morlot de Pont-a-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
+accourant a propos avec une reserve de cavalerie, arreta la quatrieme
+colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
+positions, et retablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
+fait les memes progres vers Trasegnies. Mais Kleber, par les dispositions
+les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Trasegnies; puis,
+saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-dela
+du Pieton, et se mit a le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'etait
+soutenu jusque-la avec avantage, la victoire allait meme se declarer pour
+les Francais, lorsque le prince d'Orange, reunissant ses deux premieres
+colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extreme droite des
+Francais a la Sambre, menaca leurs communications. Alors la droite et le
+centre durent se retirer. Kleber, renoncant a sa marche victorieuse,
+protegea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
+la premiere affaire du 28 (16 juin). C'etait la quatrieme fois que les
+Francais etaient obliges de repasser la Sambre; mais cette fois c'etait
+d'une maniere bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
+decouragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours apres, reprit
+ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
+bombardement avec une extreme vigueur.
+
+Cobourg, averti des nouvelles operations de Jourdan, s'approchait enfin de
+la Sambre. Il importait aux Francais d'avoir pris Charleroi avant que les
+renforts attendus par l'armee autrichienne fussent arrives. L'ingenieur
+Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
+place furent eteints, et que tout fut prepare pour l'assaut. Le 7 messidor
+(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
+parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
+d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
+chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
+la place le soir meme, au moment ou Cobourg arrivait en vue des lignes
+francaises. La reddition de Charleroi resta ignoree des ennemis. La
+possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
+dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une riviere a dos. La
+division Hatry, devenue libre, fut portee a Ransart pour renforcer le
+centre, et tout se prepara pour une action decisive, le lendemain 8
+messidor (27 juin).
+
+Nos positions etaient les memes que le 28 prairial (16 juin). Kleber
+commandait a la gauche, a partir de la Sambre jusqu'a Trasegnies. Morlot,
+Championnet, Lefevre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
+s'etendaient depuis Gosselies jusqu'a la Sambre. Des retranchemens avaient
+ete faits a Hepignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
+sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
+l'une de nos extremites, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
+tous les passages de la Sambre.
+
+L'attaque commenca le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le general
+Latour, qui etaient en face de Kleber, a la gauche, replierent nos
+colonnes, les pousserent a travers le bois de Monceaux, jusque sur les
+bords de la Sambre, a Marchienne-au-Pont. Kleber, qui heureusement etait
+place a la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitot sur
+le point menace, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
+Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
+Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi etait
+aux Francais, commencaient a montrer de l'hesitation; Kleber en profite,
+les fait charger avec vigueur, et les oblige a s'eloigner de
+Marchienne-au-Pont. Tandis que Kleber sauvait l'une de nos extremites,
+Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
+Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'etait long-temps mesure
+avec le general Kwasdanowich, et avait essaye plusieurs manoeuvres pour le
+tourner; il finit par l'etre lui-meme. Il se replia sur Gosselies, apres
+les efforts les plus honorables. Championnet resistait avec la meme
+vigueur, appuye sur la redoute d'Hepignies; mais le corps de Kaunitz
+s'etait avance pour tourner la redoute, au moment meme ou un faux avis
+annoncait la retraite de Lefevre, a droite; Championnet, trompe par cet
+avis, se retirait, et avait deja abandonne la redoute, lorsque Jourdan,
+comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
+placee en reserve, fait reprendre Hepignies, et lance sa cavalerie dans la
+plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
+d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
+pres de la Sambre, a Wagne et Lambusart. Beaulieu, remontant a la fois les
+deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extreme droite, a
+repousse la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hate a
+travers les bois qui longent la Sambre, et passe meme la riviere en
+desordre. Marceau alors reunit a lui quelques bataillons, et ne songeant
+plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
+mourir, plutot que d'abandonner ce poste contigu a la Sambre, et appui
+indispensable de notre extreme droite. Lefevre, qui etait place a Wagne,
+Hepignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagne, et
+jette des troupes a Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
+devient alors le point decisif de la bataille. Beaulieu s'en apercoit, et y
+dirige une troisieme colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
+de sa reserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
+acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
+coups. Les bles et les baraques du camp s'enflamment, et bientot on se bat
+au milieu d'un incendie. Enfin les republicains restent maitres de
+Lambusart.
+
+Dans ce moment, les Francais, d'abord repousses, etaient parvenus a
+retablir le combat sur tous les points: Kleber avait couvert la Sambre a la
+gauche; Morlot, replie a Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait
+repris Hepignies, et un combat furieux a Lambusart nous avait assure cette
+position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la
+Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris deja, c'est que Charleroi
+appartenait aux Francais. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,
+ordonna la retraite generale.
+
+Telle fut cette bataille decisive, qui fut une des plus acharnees de la
+campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux
+armees d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille
+de Fleurus, quoique ce village y jouat un role fort secondaire, parce que
+le duc de Luxembourg avait deja illustre ce nom sous Louis XIV. Quoique ses
+resultats sur le terrain fussent peu considerables, et qu'elle se bornat a
+une attaque repoussee, elle decidait la retraite des Autrichiens, et
+amenait par la des resultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas
+livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc
+d'York ou a Clerfayt, et ces deux generaux etaient occupes au Nord par
+Pichegru. D'ailleurs, menaces sur la Meuse, il devenait important pour eux
+de retrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Des ce
+moment, la retraite des coalises devint generale, et ils resolurent de se
+concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.
+
+[Note 9: C'est a tort qu'on attribue a l'interet d'une faction le grand
+effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La
+faction Robespierre avait au contraire le plus grand interet a diminuer
+dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientot. La
+bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est la ce
+qui fit alors sa reputation.]
+
+La campagne etait evidemment decidee; mais une faute du comite de salut
+public empecha d'obtenir des resultats aussi prompts et aussi decisifs que
+ceux qu'on avait lieu d'esperer. Pichegru avait forme un plan qui etait la
+meilleure de toutes ses idees militaires. Le duc d'York etait sur l'Escaut
+a la hauteur de Tournay; Clerfayt, tres loin de la, a Thielt, dans la
+Flandre. Pichegru persistant dans son projet de detruire Clerfayt
+isolement, voulait passer l'Escaut a Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du
+duc d'York, et le battre encore une fois separement. Il voulait ensuite,
+lorsque le duc d'York reste seul songerait a se reunir a Cobourg, le battre
+a son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derriere, ou se reunir a
+Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolement Clerfayt et le
+duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut
+contrarie par une fort sotte idee du comite de salut public. On avait
+persuade a Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de
+debarquement dans l'ile de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de
+favoriser ce projet, Carnot prescrivit a l'armee de Pichegru de longer les
+cotes de l'Ocean, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il
+ordonna de plus a Jourdan de detacher seize mille hommes de son armee pour
+les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout etait des plus mal concus
+et des plus dangereux. Les generaux en demontrerent l'absurdite a
+Saint-Just, et il ne fut pas execute; mais Pichegru n'en fut pas moins
+oblige de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,
+tandis que Moreau occupait Nieuport.
+
+Les mouvemens se continuerent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,
+avec une partie de l'armee, faire les sieges de Nieuport et de l'Ecluse, et
+s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avanca ensuite vers
+Bruxelles. Jourdan y marchait de son cote. Nous n'eumes plus a livrer que
+des combats d'arriere-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos
+avant-gardes entrerent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours apres,
+les deux armees du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien
+n'etait plus important que cet evenement; cent cinquante mille Francais,
+reunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les
+armees de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient a regagner,
+les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitot les places de
+Conde, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalises nous
+avaient prises; et la convention, pretendant que la delivrance du
+territoire donnait tous les droits, decreta que si les garnisons ne se
+rendaient pas de suite, elles seraient passees au fil de l'epee. Elle avait
+deja rendu un autre decret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers
+anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats
+n'executerent pas ce decret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les
+amena a un officier. "Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce
+que ce sont autant de coups de fusils de moins a recevoir, repondit le
+sergent.--Oui, repliqua l'officier; mais les representans vont nous obliger
+de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les
+fusillerons; envoyez-les aux representans, et puis, s'ils sont des
+barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ca leur plait."
+
+Ainsi nos armees agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop
+fort, s'etaient partagees en deux ailes, et avaient marche, l'une sur la
+Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt a
+Moucroen et a Courtray, puis Cobourg et le duc d'York a Turcoing, et enfin
+Clerfayt encore a Hooglede. Apres plusieurs passages de la Sambre toujours
+infructueux, Jourdan, amene par une heureuse idee de Carnot sur la Sambre,
+avait decide le succes de notre aile droite a Fleurus. Des cet instant,
+debordes sur les deux ailes, les coalises nous avaient abandonne les
+Pays-Bas. Tel etait le resultat de la campagne. De toutes parts on
+celebrait nos etonnans succes. La victoire de Fleurus, l'occupation de
+Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles,
+la reunion enfin de nos armees dans cette capitale, etaient vantees comme
+des prodiges. Ces succes ne rejouissaient pas Robespierre, qui voyait
+grandir la reputation du comite, et surtout celle de Carnot, auquel, il
+faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne.
+Tout ce que les comites faisaient de bien ou gagnaient de gloire en
+l'absence de Robespierre devait s'elever contre lui, et faire sa propre
+condamnation. Une defaite, au contraire, eut ranime a son profit les
+fureurs revolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comites d'inertie
+ou de trahison, aurait justifie sa retraite depuis quatre decades, aurait
+donne une haute idee de sa prevoyance, et porte sa puissance au comble. Il
+s'etait donc mis dans la plus triste des positions, celle de desirer des
+defaites; et tout prouve qu'il les desirait. Il ne lui convenait ni de le
+dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgre lui, on l'entrevoyait dans
+ses discours; il s'efforcait, en parlant aux jacobins, de diminuer
+l'enthousiasme qu'inspiraient les succes de la republique; il insinuait que
+les coalises se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant
+Dumouriez, mais pour revenir bientot; qu'en s'eloignant momentanement de
+nos frontieres, ils voulaient nous livrer aux passions que developpe la
+prosperite. Il ajoutait du reste "que la victoire sur les armees ennemies
+n'etait pas celle apres laquelle on devait le plus aspirer. La veritable
+victoire, disait-il, est celle que les amis de la liberte remportent sur
+les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix,
+la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustree pour avoir abattu
+des tyrans ou enchaine des peuples. Ce fut le sort des Romains et de
+quelques autres nations: notre destinee, beaucoup plus sublime, est de
+fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu."
+(Seance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.)
+
+Robespierre etait absent du comite depuis les derniers jours de prairial.
+On etait aux premiers de thermidor. Il y avait pres de quarante jours qu'il
+s'etait separe de ses collegues; il etait temps de prendre une resolution.
+Ses affides disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les
+Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas,
+pour les moyens violens, le meme gout qu'eux, et il ne devait pas partager
+leur impatience brutale. Habitue a tout faire par la parole, et respectant
+davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il
+denoncerait les comites, et demanderait leur renouvellement. S'il
+reussissait par cette voie de douceur, il etait maitre absolu, sans danger,
+et sans soulevement. S'il ne reussissait pas, ce moyen pacifique n'excluait
+pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai
+avait ete precede de discours reiteres, de sommations respectueuses, et ce
+n'etait qu'apres avoir demande, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger.
+Il resolut donc d'employer les memes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord
+presenter une petition par les jacobins, de prononcer apres un grand
+discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces
+moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force
+armee de Paris. Mais il esperait du reste n'etre pas reduit a renouveler la
+scene du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de
+respect envers la convention, pour le desirer.
+
+Depuis quelque temps il travaillait a un discours volumineux, ou il
+s'attachait a devoiler les abus du gouvernement, et a rejeter tous les maux
+qu'on lui imputait sur ses collegues. Il ecrivit a Saint-Just de revenir de
+l'armee; il retint son frere qui aurait du partir pour la frontiere
+d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour
+l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extremes, divers
+incidens vinrent augmenter l'agitation generale. Un nomme Magenthies fit
+une petition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se
+permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononce.
+Enfin, un comite revolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques
+ouvriers qui s'etaient enivres. Ces deux faits donnaient lieu a beaucoup de
+propos contre Robespierre; on disait que son Etre supreme allait devenir
+plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientot l'inquisition
+retablie pour le deisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se
+hata de denoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate paye par
+l'etranger pour deconsiderer les croyances adoptees par la convention; il
+le fit meme livrer au tribunal revolutionnaire. Usant enfin de son bureau
+de police, il fit arreter tous les membres du comite revolutionnaire de
+l'Indivisibilite.
+
+L'evenement approchait, et il parait que les membres du comite de salut
+public, Barrere surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable
+collegue; mais il etait devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre
+avec lui. Barrere, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en
+se jetant sur un siege: "Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande
+Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovere, Lecointre, Panis,
+Barras, Freron, Legendre, Monestier, Dubois-Crance, Fouche, Cambon, et
+toute la _sequelle dantoniste_, a la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais
+Leonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir." On voit
+que Robespierre exigeait meme le sacrifice de quelques membres du comite de
+surete generale, et des lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait
+rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires
+de Robespierre n'aurait ose prendre l'initiative; les membres des comites
+attendaient d'etre denonces; les montagnards proscrits attendaient qu'on
+leur demandat leur tete; tous voulaient se laisser attaquer avant de se
+defendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre
+commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la
+demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens
+defendant et leur vie, et meme celle des autres; car on ne pouvait plus
+prevoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule.
+
+Tout etait prepare, et les premiers mouvemens commencerent le 3 thermidor
+aux Jacobins. Parmi les affides de Robespierre se trouvait un nomme Sijas,
+adjoint de la commission du mouvement des armees. On en voulait a cette
+commission pour avoir ordonne la sortie successive d'un grand nombre de
+compagnies de canonniers, et pour avoir diminue ainsi la force armee de
+Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nomme
+Sijas commenca par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la
+commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni a Carnot
+ni au comite de salut public, furent adresses a ce chef de la commission.
+Sijas pretendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'etait de s'adresser a la
+convention, et de lui denoncer Pyle. Un autre jacobin denonca un des agens
+du comite de surete generale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il
+fallait remonter plus haut, et faire a la convention nationale une adresse
+sur toutes les machinations qui menacaient de nouveau la liberte. "Je vous
+invite, dit-il, a lui presenter vos reflexions. Elle est pure; elle ne se
+laissera pas subjuguer par quatre ou cinq scelerats. Quant a moi, je
+declare qu'ils ne me subjugueront pas."
+
+La proposition de Couthon fut aussitot adoptee. On redigea la petition;
+elle fut approuvee le 5, et presentee le 7 thermidor a la convention.
+
+Le style de cette petition etait, comme toujours, respectueux dans la
+forme, mais imperieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient
+_deposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle
+repetait les declamations accoutumees contre l'etranger et ses complices,
+contre le systeme d'indulgence, contre les craintes repandues a dessein de
+diviser la representation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour
+rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions
+precises, mais elle disait d'une maniere generale: "Vous ferez trembler les
+traitres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous
+maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute
+sa purete ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu
+est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir
+et sa gloire a respecter et a defendre ses representans jusqu'a la mort."
+C'etait dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre,
+ou vous ne serez ni respectes ni defendus. La lecture de cette petition fut
+ecoutee avec un morne silence. On n'y fit aucune reponse. A peine
+etait-elle achevee, que Dubois-Crance monta a la tribune, et sans parler de
+la petition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait
+depuis six mois, de l'injustice dont on avait paye ses services, et demanda
+que le comite de salut public fut charge de faire un rapport sur son
+compte, quoique dans ce comite, dit-il, se trouvassent deux de ses
+accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il
+demandait, sans ajouter une seule reflexion, et toujours au milieu du meme
+silence. Barrere lui succeda a la tribune; il vint faire un grand rapport
+sur l'etat comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est
+certain que la difference etait immense, et que si on comparait la France
+dechiree a la fois par le royalisme, le federalisme et l'etranger, a la
+France victorieuse sur toutes les frontieres et maitresse des Pays-Bas, on
+ne pouvait s'empecher de rendre des actions de graces au gouvernement qui
+avait opere ce changement en une annee. Ces eloges donnes au comite etaient
+la seule maniere dont Barrere osat indirectement attaquer Robespierre; il
+le louait meme expressement dans son rapport. A propos des agitations
+sourdes qu'on voyait regner et des cris imprudens de quelques perturbateurs
+qui demandaient un 31 mai, il disait "qu'un representant qui jouissait
+d'une reputation patriotique meritee par cinq annees de travaux, par ses
+principes imperturbables d'independance et de liberte, avait refute avec
+chaleur ces propos contre-revolutionnaires." La convention ecouta ce
+rapport, et chacun se separa ensuite dans l'attente de quelque evenement
+important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni
+s'expliquer.
+
+Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se decida a prononcer son fameux
+discours. Tous ses agens etaient disposes, et Saint-Just arrivait dans la
+journee. La convention, en le voyant paraitre a cette tribune ou il ne se
+montrait que rarement, s'attendait a une scene decisive. On l'ecouta avec
+un morne silence. "Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux
+flatteurs; je viens vous dire des verites utiles. Je ne viens point
+realiser des terreurs ridicules, repandues par la perfidie; mais je veux
+etouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule
+force de la verite. Je vais defendre devant vous votre autorite outragee et
+la liberte violee. Je me defendrai moi-meme: vous n'en serez pas surpris,
+vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de
+l'innocence outragee n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez
+pas que cette cause ne vous est point etrangere." Robespierre fait ensuite
+le tableau des agitations qui ont regne depuis quelque temps, des craintes
+qui ont ete repandues, des projets qu'on a supposes au comite et a lui
+contre la convention.
+
+"Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui
+l'a defendue au peril de sa vie? Qui s'est devoue pour l'arracher aux mains
+des factions?" Robespierre repond que c'est lui; et il appelle avoir
+defendu la convention contre les factions, d'avoir arrache de son sein
+Brissot, Vergniaud, Gensonne, Petion, Barbaroux, Danton, Camille
+Desmoulins, etc. Apres les preuves de devouement qu'il a donnees, il
+s'etonne que des bruits sinistres aient ete repandus. "Est-il vrai, dit-il,
+qu'on ait colporte des listes odieuses ou l'on designait pour victimes un
+certain nombre de membres de la convention, et qu'on pretendait etre
+l'ouvrage du comite de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on
+ait ose supposer des seances du comite, des arretes rigoureux qui n'ont
+jamais existe, des arrestations non moins chimeriques? Est-il vrai qu'on
+ait cherche a persuader a un certain nombre de representans irreprochables
+que leur perte etait resolue? a tous ceux qui, par quelque erreur, avaient
+paye un tribut inevitable a la fatalite des circonstances et a la faiblesse
+humaine, qu'ils etaient voues au sort des conjures? Est-il vrai que
+l'imposture ait ete repandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de
+membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et
+les preuves en sont au comite de salut public!"
+
+Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portee en masse contre les
+comites, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donne son
+nom a tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on
+enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait:
+_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient
+succombe, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonne_; que si des agens
+nombreux du comite de surete generale etendaient partout leurs vexations et
+leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une
+loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui
+les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a presente comme l'auteur de tous les maux
+pour le perdre, qu'on l'a appele un tyran, et que le jour de la fete a
+l'Etre supreme, ce jour ou la convention a frappe d'un meme coup l'atheisme
+et le despotisme sacerdotal, ou elle a rattache a la revolution tous les
+coeurs genereux, ce jour enfin de felicite et de pure ivresse, le president
+de la convention nationale, parlant au peuple assemble, a ete insulte par
+des hommes coupables, et que ces hommes etaient des representans. On l'a
+appele un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en
+parlant le langage de la verite. "Et que pretendez-vous, s'ecrie-t-il, vous
+qui voulez que la verite soit sans force dans la bouche des representans du
+peuple francais? La verite sans doute a sa puissance, elle a sa colere, son
+despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent
+avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et
+qu'il n'est pas plus donne au mensonge d'imiter qu'a Salmonee d'imiter les
+foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la
+sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la
+liberte, un martyr vivant de la republique, la victime autant que l'ennemi
+du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifferentes,
+les plus legitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un
+homme est calomnie des qu'il me connait. On pardonne a d'autres leurs
+forfaits; on me fait a moi un crime de mon zele. Otez-moi ma conscience, je
+suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas meme des droits de
+citoyen, que dis-je? il ne m'est pas meme permis de remplir les devoirs
+d'un representant du peuple."
+
+Robespierre se defend ainsi par des declamations subtiles et diffuses, et,
+pour la premiere fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme
+ennuyee de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la
+question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il
+critique d'abord avec une mechancete inique le systeme financier. Auteur de
+la loi du 22 prairial, il s'etend avec une pitie profonde sur la loi des
+rentes viageres; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble
+s'elever, en disant que les intrigans ont entraine la convention dans des
+mesures violentes. "Dans les mains de qui sont vos finances? dans les
+mains, s'ecrie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des
+Mallarme, des Ramel." Il passe ensuite a la guerre, il parle avec dedain de
+ces victoires, "qu'on vient decrire avec une _legerete academique_, comme
+si elles n'avaient coute ni sang ni travaux. Surveillez, s'ecrie-t-il,
+surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et
+vous laissent a vos divisions intestines; songez a la fin de la campagne.
+On a seme la division parmi les generaux; l'aristocratie militaire est
+protegee; les generaux fideles sont persecutes; l'administration militaire
+s'enveloppe d'une autorite suspecte. Ces verites valent bien des
+epigrammes." Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrere; il
+laissait a Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce
+miserable repandait sur toutes choses le fiel dont il etait devore. Ensuite
+il s'etend sur le comite de surete generale, sur la foule de ses agens, sur
+leurs cruautes, sur leurs rapines; il denonce Amar et Jagot comme s'etant
+empares de la police, et faisant tout pour decrier le gouvernement
+revolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a debitees a la
+tribune a propos de Catherine Theot, et pretend qu'on a voulu supposer de
+feintes conjurations pour en cacher de reelles. Il montre les deux comites
+comme livres a des intrigues, et engages en quelque sorte dans les projets
+de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien
+que le _gouvernement revolutionnaire_, mais seulement encore le principe,
+et non l'execution. Le principe est a lui, c'est lui qui a fait instituer
+ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le depravent.
+
+Tel est le sens des volumineuses declamations de Robespierre. Enfin il
+termine par ce resume: "Disons qu'il existe une conspiration contre la
+liberte publique, qu'elle doit sa force a une coalition criminelle qui
+intrigue au sein meme de la convention; que cette coalition a des complices
+au sein du comite de surete generale, et dans les bureaux de ce comite
+qu'ils dominent; que les ennemis de la republique ont oppose ce comite au
+comite de salut public, et constitue ainsi deux gouvernemens; que des
+membres du comite de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
+ainsi formee cherche a perdre les patriotes et la patrie. Quel est le
+remede a ce mal? Punir les traitres, renouveler les bureaux du comite de
+surete generale, epurer ce comite lui-meme et le subordonner au comite de
+salut public, epurer le comite de salut public lui-meme, constituer le
+gouvernement sous l'autorite supreme de la convention nationale, qui est le
+centre et le juge, et ecraser ainsi toutes les factions du poids de
+l'autorite nationale, pour elever sur leurs ruines la puissance de la
+justice et de la liberte. Tels sont les principes. S'il est impossible de
+les reclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
+principes sont proscrits, et que la tyrannie regne parmi nous, mais non que
+je doive le taire; car que peut-on objecter a un homme qui a raison, et qui
+sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour
+le gouverner. Le temps n'est point encore arrive ou les hommes de bien
+pourront servir impunement la patrie."
+
+Robespierre avait commence son discours dans le silence, il l'acheve dans
+le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le
+regardant. Ces deputes, autrefois si empresses, sont devenus de glace; ils
+n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis
+que les tyrans, divises entre eux, les prennent pour juges. Tous les
+visages sont devenus impenetrables. Une espece de rumeur sourde s'eleve peu
+a peu dans l'assemblee; mais personne n'ose encore prendre la parole.
+Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus energiques de
+Robespierre, se presente le premier, mais c'est pour demander l'impression
+du discours, tant les plus hardis hesitent encore a livrer l'attaque.
+Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer a l'impression, en disant que ce discours
+renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux
+comites. Barrere, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en
+disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'elance a la
+tribune, indigne de voir une contestation au lieu d'un elan d'enthousiasme,
+et reclame non seulement l'impression, mais l'envoi a toutes les communes
+et a toutes les armees. Il a besoin, dit-il, d'epancher son coeur ulcere,
+car depuis quelque temps on abreuve de degouts les deputes les plus fideles
+a la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser
+encore; et cependant, s'il croyait avoir contribue a la perte d'un seul
+innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon reveillerent
+tout ce qui restait de soumission dans l'assemblee; elle vota l'impression
+et l'envoi du discours a toutes les municipalites.
+
+Les adversaires de Robespierre allaient avoir le desavantage; mais Vadier,
+Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour repondre
+aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimes par le danger, et
+la lutte commence. Tous veulent parler a la fois. On fixe le tour de
+chacun. Vadier est admis le premier a s'expliquer. Il justifie le comite de
+surete generale, et soutient que le rapport de Catherine Theot avait pour
+objet de reveler une conspiration reelle, profonde, et il ajoute d'un ton
+significatif qu'il a des pieces pour en prouver l'importance et le danger.
+Cambon justifie ses lois de finances, et sa probite, qui etait
+universellement connue et admiree dans un poste ou les tentations etaient
+si grandes. Il parle avec son impetuosite ordinaire; il prouve que les
+agioteurs ont seuls pu etre leses par ses lois de finances, et rompant
+enfin la mesure observee jusque-la: "Il est temps, s'ecrie-t-il, de dire la
+verite tout entiere. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'etre rendu maitre
+en quelque chose? l'homme qui s'etait rendu maitre de tout, l'homme qui
+paralysait votre volonte, c'est celui qui vient de parler, c'est
+Robespierre." Cette vehemence deconcerte Robespierre: comme s'il avait ete
+accuse d'avoir fait le tyran en matiere de finances, il dit qu'il ne s'est
+jamais mele de finances, qu'il n'a donc jamais pu gener la convention en
+cette matiere, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a
+pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifie de
+fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de
+mettre toutes les verites en evidence; il parle de la retraite de
+Robespierre des comites, du deplacement des compagnies de canonniers, dont
+on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permit d'en faire sortir
+vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime
+mieux que son cadavre serve de marche-pied a un ambitieux que d'autoriser
+ses attentats par son silence. Il demande le rapport du decret qui ordonne
+l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,
+qui a voulu le faire passer pour auteur des journees de septembre; il veut
+que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six deputes, dont
+ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.
+Aussitot la meme chose est reclamee de toutes parts. Robespierre repond
+avec hesitation qu'il est venu devoiler des abus, et qu'il ne s'est pas
+charge de justifier ou d'accuser tel ou tel. "Nommez, nommez les individus!
+s'ecrie-t-on." Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le
+courage de deposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait
+utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:
+"Vous qui pretendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la verite.
+Nommez, nommez les individus." La confusion augmente. On revient a la
+question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux
+comites. Barrere, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le
+renvoi aux comites, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demande le
+contraire. Enfin la convention revoque sa decision, et declare que le
+discours de Robespierre, au lieu d'etre imprime, sera renvoye a l'examen
+des deux comites.
+
+Cette seance etait un evenement vraiment extraordinaire. Tous les deputes,
+habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait
+jamais eu que de la morgue et point d'audace, etait surpris, depite,
+abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fideles jacobins
+pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y etait deja
+instruit de l'evenement, et on l'attendait avec impatience. A peine
+parait-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les
+memes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie
+encore deux grandes heures a le leur repeter. A chaque instant il est
+interrompu par des cris et des applaudissemens frenetiques. A peine a-t-il
+acheve, qu'il ajoute quelques paroles d'epanchement et de douleur. "Ce
+discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.
+Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des mechans est tellement forte que je ne
+puis pas esperer de lui echapper. Je succombe sans regret; je vous laisse
+ma memoire; elle vous sera chere, et vous la defendrez." A ces paroles, on
+s'ecrie qu'il n'est pas temps de craindre et de desesperer, qu'au contraire
+on vengera le pere de la patrie de tous les mechans reunis. Henriot, Dumas,
+Coffinhal, Payan, l'entourent, et se declarent tout prets a agir. Henriot
+dit qu'il connait encore le chemin de la convention. "Separez, leur dit
+Robespierre, les mechans des hommes faibles; delivrez la convention des
+scelerats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,
+comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberte! Si malgre
+tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire
+la cigue avec calme.--Robespierre, s'ecrie un depute, je la boirai avec
+toi!" Couthon propose a la societe un nouveau scrutin epuratoire, et veut
+qu'on expulse a l'instant meme les deputes qui ont vote contre Robespierre;
+il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition
+est adoptee au milieu d'un tumulte epouvantable. Collot-d'Herbois essaie de
+presenter quelques reflexions, on l'accable de huees; il parle de ses
+services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,
+on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les deputes presens et
+designes par Couthon sont chasses; quelques-uns meme sont battus. Collot se
+sauve au milieu des couteaux diriges contre lui. La societe se trouvait
+augmentee ce jour-la de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de
+trouble, penetraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils
+joignaient aux paroles la violence; et ils etaient meme tout prets a y
+ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui etait homme d'execution,
+proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allat sur-le-champ enlever
+tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils etaient en ce moment meme
+reunis ensemble dans les comites dont ils etaient membres. On aurait ainsi
+termine la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y
+opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait
+suivre tous les procedes du 31 mai. On avait deja fait une petition
+solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de
+l'armee, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de
+nouveau, et, si on ne reussissait pas, les magistrats du peuple, reunis
+pendant ce temps a la commune, et appuyes par la force armee des sections,
+declareraient que le peuple etait rentre dans sa souverainete, et
+viendraient delivrer la convention des scelerats qui l'egaraient. Le plan
+se trouvait ainsi trace par les precedens. On se separa en se promettant
+pour le lendemain, Robespierre d'etre a la convention, les jacobins dans
+leur salle, les magistrats municipaux a la commune, et Henriot a la tete
+des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'ecole de Mars,
+dont le commandant, Labreteche, etait devoue a la cause de la commune.
+
+Telle fut cette journee du 8 thermidor, la derniere de la tyrannie
+sanglante qui s'etait appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,
+l'horrible machine revolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siegea,
+des victimes furent conduites a l'echafaud. Dans le nombre etaient deux
+poetes celebres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune Andre Chenier,
+qui laissa d'admirables ebauches, et que la France regrettera autant que
+tous ces jeunes hommes de genie, orateurs, ecrivains, generaux, devores par
+l'echafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur
+la fatale charrette, en repetant des vers de Racine. Le jeune Andre, en
+montant a l'echafaud, poussa le cri du genie arrete dans sa carriere:
+_Mourir si jeune!_ s'ecria-t-il en se frappant le front; _il y avait
+quelque chose la!_
+
+Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea a
+recueillir ses forces. Les comites s'etaient reunis, et deliberaient sur
+les grands evenemens de la journee et sur ceux du lendemain. Ce qui venait
+de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient
+les triumvirs, et que le lendemain on aurait a lutter contre toutes les
+forces de la commune. Faire arreter ces deux principaux chefs eut ete le
+plus prudent, mais les comites hesitaient encore; ils voulaient, ne
+voulaient pas; ils se sentaient comme une espece de regret d'avoir commence
+la lutte. Ils voyaient que si la convention etait assez forte pour vaincre
+Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient
+arraches aux coups de leur rival, mais depossedes de la dictature.
+S'entendre avec lui eut bien mieux valu sans doute; mais il n'etait plus
+temps. Robespierre s'etait bien garde de se rendre au milieu d'eux, apres
+la seance des jacobins. Saint-Just, arrive de l'armee depuis quelques
+heures, les observait. Il etait silencieux. On lui demanda le rapport dont
+on l'avait charge dans la derniere entrevue, et on voulut en entendre la
+lecture; il repondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donne a lire
+a l'un de ses collegues. On lui demanda d'en faire au moins connaitre la
+conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrite
+de la scene qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. "Que se passe-t-il aux
+Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? replique Collot avec colere;
+n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combine ensemble
+tous vos projets? Je le vois, vous avez forme un infame triumvirat, vous
+voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas
+long-temps du fruit de vos crimes." Alors s'approchant de Saint-Just avec
+vehemence: "Tu veux, lui dit-il, nous denoncer demain matin; tu as ta poche
+pleine de notes contre nous, montre-les...." Saint-Just vide ses poches, et
+assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just
+qu'il vienne a onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le
+lire a l'assemblee. Les comites, avant de se separer, conviennent de
+demander a la convention la destitution d'Henriot, et l'appel a la barre du
+maire et de l'agent national.
+
+Saint-Just courut a la hate ecrire son rapport qui n'etait pas encore
+redige, et denonca avec plus de brievete et de force que ne l'avait fait
+Robespierre, la conduite des comites envers leurs collegues,
+l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et
+les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporte l'armee de Pichegru
+sur les cotes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes a
+Jourdan. Ce rapport etait aussi perfide, mais bien autrement habile que
+celui de Robespierre. Saint-Just resolut de le lire a la convention sans le
+montrer aux comites.
+
+Tandis que les conjures se concertaient entre eux, les montagnards, qui
+jusqu'ici s'etaient bornes a se communiquer leurs craintes, mais qui
+n'avaient pas forme de complot, couraient les uns chez les autres, et se
+promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une maniere plus
+formelle, et de le faire decreter s'il etait possible. Il leur fallait pour
+cela le concours des deputes de la Plaine, qu'ils avaient souvent menaces,
+et que Robespierre, affectant le role de moderateur, avait autrefois
+defendus. Ils avaient donc peu de titres a leur faveur. Ils allerent
+cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous
+trois constituans, dont l'exemple devait decider les autres. Ils leur
+dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore
+Robespierre, s'ils ne consentaient a voter contre lui. Repousses d'abord
+ils revinrent a la charge jusqu'a trois fois, et obtinrent enfin la
+promesse desiree. On courut encore toute la matinee du 9; Tallien promit de
+livrer la premiere attaque, et demanda seulement qu'on osat le suivre.
+
+Chacun courait a son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,
+etaient a la commune. Henriot etait a cheval avec ses aides-de-camp, et
+parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commence une seance
+permanente. Les deputes, debout des le matin, s'etaient rendus a la
+convention avant l'heure accoutumee. Ils parcouraient les couloirs en
+tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacite, pour les
+decider en leur faveur. Il etait onze heures et demie. Tallien, a l'une des
+portes de la salle, parlait a quelques-uns de ses collegues, lorsqu'il voit
+entrer Saint-Just, qui monte a la tribune: "C'est le moment, s'ecrie-t-il,
+entrons!" On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence
+l'ouverture de cette scene, l'une des plus grandes de notre orageuse
+republique.
+
+Saint-Just, qui a manque a la parole donnee a ses collegues, et qui n'est
+pas alle leur lire son rapport, est a la tribune. Les deux Robespierre,
+Lebas, Couthon, sont assis a cote les uns des autres. Collot-d'Herbois est
+au fauteuil. Saint-Just se dit charge par les comites de faire un rapport,
+et obtient la parole. Il debute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et
+qu'il n'appartient qu'a la verite; que la tribune pourra etre pour lui,
+comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpeienne, mais qu'il n'en dira pas
+moins son opinion tout entiere sur les divisions qui ont eclate. Tallien
+lui laisse a peine achever ces premieres phrases, et demande la parole pour
+une motion d'ordre. Il l'obtient. "La republique, dit-il, est dans l'etat
+le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empecher de verser des
+larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isole, et a denonce
+ses collegues, un autre vient en faire de meme aujourd'hui. C'est assez
+aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entierement dechire."
+A peine ces paroles sont-elles prononcees que les applaudissemens eclatent,
+se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisieme fois.
+C'etait le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.
+Billaud-Varennes, qui s'est empare de la tribune apres Tallien, dit que les
+jacobins ont tenu la veille une seance seditieuse, ou se trouvaient des
+assassins apostes, qui ont annonce le projet d'egorger la convention. Une
+indignation generale se manifeste. "Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je
+vois dans les tribunes un des hommes qui menacaient hier les deputes
+fideles. Qu'on le saisisse!" On s'en empare aussitot, et on le livre aux
+gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de
+parler au nom des comites, parce qu'il ne leur a pas communique son
+rapport; que c'est le moment pour l'assemblee de ne pas mollir, car elle
+perira si elle est faible. "Non, non, s'ecrient les deputes en agitant
+leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne perira pas!" Lebas reclame
+la parole, que Billaud n'a pas cedee encore; il s'agite, et fait du bruit
+pour l'obtenir. Sur la demande de tous les deputes, il est rappele a
+l'ordre. Il veut insister de nouveau. "A l'Abbaye le seditieux!" s'ecrient
+plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun
+menagement, dit que Robespierre a toujours cherche a dominer les comites;
+qu'il s'est retire lorsqu'on a resiste a sa loi du 22 prairial, et a
+l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble
+Lavalette, conspirateur a Lille, dans la garde nationale; qu'il a empeche
+l'arrestation d'Henriot, complice d'Hebert, pour s'en faire une creature;
+qu'il s'est oppose en outre a l'arrestation d'un secretaire du comite, qui
+avait vole cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de
+son bureau de police, le meilleur comite revolutionnaire de Paris; qu'il a
+toujours fait en tout sa volonte, et qu'il a voulu se rendre maitre absolu.
+Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais
+qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les
+Dumas, les Coffinhal se sont promis de decimer la convention nationale.
+Tandis que Billaud enumerait ces griefs, l'assemblee laissait echapper par
+intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colere,
+avait quitte son siege et gravi l'escalier de la tribune. Place derriere
+Billaud, il demandait la parole au president avec une extreme violence. Il
+saisit le moment ou Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus
+vivement. "A bas le tyran! a bas le tyran!" s'ecrie-t-on dans toutes les
+parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'eleve, et annonce que
+l'assemblee ose enfin lui donner le nom qu'il meritait. Tandis qu'il
+insiste, Tallien, qui s'est elance a la tribune, reclame la parole, et
+l'obtient avant lui. "Tout a l'heure, dit-il, je demandais que le voile fut
+entierement dechire; je m'apercois qu'il vient de l'etre. Les conspirateurs
+sont demasques.
+
+Je savais que ma tete etait menacee, et jusqu'ici j'avais garde le silence;
+mais hier j'ai assiste a la seance des jacobins, j'ai vu se former l'armee
+du nouveau Cromwell, j'ai fremi pour la patrie, et je me suis arme d'un
+poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage
+de le decreter d'accusation." En achevant ces mots, Tallien montre son
+poignard, et l'assemblee le couvre d'applaudissemens. Il propose alors
+l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y
+ajouter celle du president Dumas, et du nomme Boulanger, qui, la veille, a
+ete l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On decrete
+sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.
+
+Barrere entre dans ce moment, pour faire a l'assemblee les propositions que
+le comite a deliberees dans la nuit avant de se separer. Robespierre, qui
+n'avait pas quitte la tribune, profite de cet intervalle pour demander
+encore la parole. Ses adversaires etaient decides a la lui refuser, de peur
+qu'un reste de crainte et de servilite ne se reveillat a sa voix. Places
+tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,
+tandis que Robespierre se tourne tantot vers le president, tantot vers
+l'assemblee: "A bas! a bas le tyran!" s'ecrient-ils avec des voix de
+tonnerre. Barrere obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que
+cet homme, qui par vanite avait voulu jouer un role, et qui, par faiblesse,
+tremblait maintenant de s'en etre donne un, avait deux discours dans sa
+poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comites. Il developpe la
+proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de
+commandant-general, de retablir l'ancienne loi de la legislative, par
+laquelle chaque chef de legion commandait a son tour la force armee de
+Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national a la barre, pour y
+repondre de la tranquillite de la capitale. Ce decret est adopte
+sur-le-champ, et un huissier va le communiquer a la commune au milieu des
+plus grands perils.
+
+Lorsque le decret propose par Barrere a ete adopte, on reprend
+l'enumeration des torts de Robespierre; chacun vient a son tour lui faire
+un reproche. Vadier, qui voulait avoir decouvert une conspiration
+importante en saisissant Catherine Theot, rapporte, ce qu'il n'avait pas
+dit la veille, que dom Gerle possedait un certificat de civisme signe par
+Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre
+dans laquelle elle appelait Robespierre son fils cheri. Il s'etend ensuite
+sur l'espionnage dont les comites etaient entoures, avec la diffusion d'un
+vieillard et une lenteur qui ne convenait pas a l'agitation du moment.
+Tallien, impatient, remonte a la tribune et prend encore la parole, en
+disant qu'il faut ramener la question a son veritable point. En effet, on
+avait decrete Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appele Robespierre un
+tyran, mais on n'avait pris aucune resolution decisive. Tallien fait
+observer que ce n'est pas a quelques details de la vie de cet homme, appele
+un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.
+Alors, il commence un tableau energique de la conduite de ce rheteur lache,
+orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoque de colere,
+l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: "Il faut en finir;
+l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce
+denonciateur!--L'accusation! l'accusation!" crient une foule de deputes.
+Louchet se leve, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. "Oui,
+oui, repondent cent voix." Robespierre le jeune dit de sa place: "Je
+partage les crimes de mon frere, unissez-moi a lui." On fait a peine
+attention a ce devouement. "L'arrestation! l'arrestation!" crie-t-on
+encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cesse d'aller de sa
+place au bureau, et du bureau a sa place, s'approche de nouveau du
+president et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplacait
+Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui repond qu'en agitant sa sonnette.
+Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis
+glaces ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.
+"C'est a vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est a vous que je
+m'adresse et non aux brigands." On detourne la tete, ou on le menace.
+Enfin, il se reporte encore vers le president, et s'ecrie: "Pour la
+derniere fois, president des assassins, je te demande la parole." Il
+prononce ces derniers mots d'une voix etouffee et presque eteinte. "Le sang
+de Danton t'etouffe," lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de
+cette lutte, se leve et dit: "President, est-ce que cet homme sera encore
+long-temps le maitre de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur a abattre!
+ajoute Freron.--Aux voix! aux voix!" s'ecrie Loseau. L'arrestation tant
+proposee est enfin mise aux voix et decretee au milieu d'un tumulte
+epouvantable. A peine le decret est-il rendu, que de tous les cotes de la
+salle on se leve en criant: Vive la liberte! vive la republique! les tyrans
+ne sont plus!
+
+Une foule de membres se levent, et disent qu'ils ont entendu voter pour
+l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitot
+on les ajoute au decret. Lebas demande a y etre adjoint; on lui accorde sa
+demande ainsi qu'a Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une
+telle apprehension, que les huissiers de la salle n'avaient pas ose se
+presenter pour les traduire a la barre. En voyant qu'ils etaient restes sur
+leurs sieges, on demande pourquoi ils ne descendent pas a la place des
+accuses; le president repond que les huissiers n'ont pas pu faire executer
+l'ordre. Le cri: A la barre! a la barre! devient aussitot general. Les cinq
+accuses y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et meprisant,
+les autres consternes de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils
+etaient enfin a cette place ou ils avaient envoye Vergniaud, Brissot,
+Petion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collegues,
+pleins ou de vertu, ou de genie, ou de courage.
+
+Il etait cinq heures. L'assemblee avait declare la seance permanente; mais
+en ce moment, accablee de fatigue, elle prend la resolution dangereuse de
+suspendre la seance jusqu'a sept pour se donner un peu de repos. Les
+deputes se separent alors, et laissent ainsi a la commune, si elle a
+quelque audace, la faculte de fermer le lieu de leurs seances et de
+s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accuses sont conduits au
+comite de surete generale et interroges par leurs collegues en attendant
+d'etre traduits dans les prisons.
+
+Pendant que ces evenemens si importans[1] se passaient dans la convention,
+la commune etait restee dans l'attente. L'huissier Courvol etait alle lui
+signifier le decret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire
+et l'agent national a la barre. Il avait ete fort mal accueilli. Ayant
+demande un recu, le maire lui avait repondu: _Un jour comme aujourd'hui on
+ne donne pas de recu. Va a la convention, va lui dire que nous saurons le
+maintenir et dis a Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.
+Le maire s'etait exprime ensuite devant le conseil general de la maniere la
+plus mysterieuse sur le motif de la reunion; il ne parla que du decret qui
+ordonnait a la commune de veiller a la tranquillite de Paris; il rappela
+les epoques ou cette commune avait deploye un grand courage, designant
+assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant apres le maire,
+avait propose d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,
+ou se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter a
+_se reunir a ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait redige
+une adresse dans laquelle on disait que des scelerats opprimaient
+_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit decreter le dogme consolateur de
+l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame; Saint-Just, cet apotre de la
+vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen
+vertueux qui n'a que le coeur et la tete de vivans, mais qui les a brulans
+de patriotisme_. Aussitot apres, on avait arrete que les sections seraient
+convoquees, que les presidens et les commandans de la force armee seraient
+mandes a la commune pour y recevoir ses ordres. Une deputation avait ete
+envoyee aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et
+qu'ils envoyassent au conseil general leurs membres les plus energiques et
+un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans enoncer encore
+l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait
+ouvertement a ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq deputes, et
+c'est pourquoi elle gardait encore quelque reserve.
+
+Pendant ce temps, Henriot etait monte a cheval et courait les rues de
+Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrete cinq representans; alors
+il se met a exciter le peuple, en criant que des scelerats oppriment les
+deputes fideles, qu'ils ont arrete Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce
+miserable etait a moitie ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait
+son sabre comme un frenetique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine
+pour soulever les ouvriers, qui comprenaient a peine ce qu'il voulait dire,
+et qui d'ailleurs commencaient a s'apitoyer en voyant passer tous les jours
+de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les
+charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait
+entourees; et comme Robespierre etait suppose l'auteur de tous les
+meurtres, on s'imaginait que, lui arrete, les executions devaient finir. On
+voulait, en consequence, faire rebrousser chemin aux condamnes. Henriot,
+survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette
+derniere execution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au
+Luxembourg, et ordonne a la gendarmerie de se reunir a la place de la
+maison commune. Il prend un detachement a sa suite, descend le long des
+quais pour se rendre a la place du Carrousel et aller delivrer les
+prisonniers qui se trouvaient au comite de surete generale. En courant sur
+les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme
+qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'ecrie:
+"Gendarmes, arretez ce brigand, il n'est plus votre general!" Un
+aide-de-camp lui repond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et
+se jette dans la rue Saint-Honore; arrive sur la place du Palais-Egalite
+(Palais-Royal), il apercoit Merlin de Thionville, et pousse a lui en
+criant: "Arretez ce coquin! c'est un de ceux qui persecutent les
+representans fideles!" On s'empare aussitot de Merlin, on le maltraite et
+on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National,
+Henriot fait mettre pied a terre a ceux qui l'accompagnent, et veut
+penetrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entree et
+croisent la baionnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit:
+"Gendarmes, arretez ce rebelle; un decret de la convention vous l'ordonne!"
+Aussitot on entoure Henriot, on le desarme, lui et plusieurs de ses
+aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comite de
+surete generale, aupres de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas.
+
+[Illustration: LA DERNIERE CHARRETTE.]
+
+Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses decrets, hardiment
+rendus, etaient heureusement executes; mais la commune et les jacobins, qui
+n'avaient pas encore proclame ouvertement l'insurrection, allaient eclater
+maintenant, et realiser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la
+convention suspendait imprudemment sa seance, la commune faisait de meme,
+et le temps etait perdu pour tout le monde.
+
+Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'a six heures. A cette reprise de
+la seance, l'arrestation des cinq deputes et d'Henriot etait connue. Le
+conseil, a cette nouvelle, ne se contient plus, et declare qu'il s'insurge
+contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire perir ses defenseurs.
+Il ordonne de sonner le tocsin a l'Hotel-de-Ville et dans toutes les
+sections. Il depute un de ses membres dans chacune d'elles, pour les
+pousser a l'insurrection, et les decider a envoyer leurs bataillons a la
+commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrieres, et enjoint a tous
+les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient
+presentes. Enfin il nomme une commission executive de douze membres, dans
+laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et
+user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait
+deja reuni sur la place de la commune quelques bataillons des sections,
+plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie.
+On commence a faire preter le serment aux commandans des bataillons
+actuellement reunis. Ensuite on ordonne a Coffinhal de se rendre avec
+quelques cents hommes a la convention, pour delivrer les prisonniers.
+
+Deja Robespierre aine avait ete conduit au Luxembourg, Robespierre jeune a
+maison Lazare, Couthon a Port-Libre, Saint-Just aux Ecossais, Lebas a la
+maison de justice du departement. L'ordre donne par la commune aux
+concierges fut execute, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs
+de police s'en emparerent, et les conduisirent en voiture a la mairie.
+Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de temoignages de
+devouement, et on jura de mourir pour le defendre lui et tous les deputes
+fideles. Pendant ce temps, Henriot etait seul reste au comite de surete
+generale. Coffinhal, vice-president des jacobins, y arriva le sabre a la
+main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comite,
+en chassa les membres, et delivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot,
+delivre, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux,
+s'elanca sur l'un d'eux, et, avec assez de presence d'esprit, dit aux
+compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui,
+que le comite venait de le declarer innocent, et de lui restituer le
+commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez
+nombreuse, se mit a donner des ordres contre la convention, et a preparer
+le siege de la salle.
+
+Il etait sept heures du soir. La convention rentrait a peine en seance, et
+dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait,
+comme on vient de le voir, proclame l'insurrection, envoye des commissaires
+aux sections, reuni deja autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers
+et de gendarmes, et delivre les prisonniers. Elle pouvait, avec de
+l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire revoquer ses
+decrets. Elle comptait en outre sur l'ecole de Mars, dont le commandant
+Labreteche lui etait entierement devoue.
+
+Les deputes s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les
+nouvelles de la soiree. Les membres des comites, incertains, effrayes, sont
+reunis dans une petite salle, a cote du bureau du president. La, ils
+deliberent sans savoir a quel parti s'arreter. Plusieurs deputes se
+succedent a la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On
+rapporte que les prisonniers sont elargis, que la commune s'est reunie aux
+jacobins, qu'elle dispose deja d'une force considerable, et que la
+convention va bientot etre assiegee. Bourdon propose de sortir en corps et
+de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer
+l'assemblee, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et
+fideles montagnards prets a la defendre, et il montre dans ce moment de
+peril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte a
+la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a
+egare les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la
+convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place
+alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les
+premiers boulets, et dit en s'asseyant: "Representans, voici le moment de
+mourir a notre poste. Des scelerats ont envahi le Palais-National." A ces
+mots, tous les deputes, dont les uns etaient debout, dont les autres
+erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un
+silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit
+epouvantable, et ne laissent apres eux qu'un nuage de poussiere. La
+convention reste abandonnee, et convaincue qu'elle va etre egorgee, mais
+resolue a perir plutot que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire
+de l'occasion sur les courages! Ces memes hommes si long-temps soumis au
+rheteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait
+diriger contre eux, avec une sublime resignation. Des membres de
+l'assemblee entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se
+passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. "Hors la loi, hors
+la loi le brigand!" s'ecrie-t-on dans la salle. On rend aussitot le decret
+de mise hors la loi, et des deputes vont le publier devant le
+Palais-National.
+
+Dans ce moment, Henriot, qui avait egare les canonniers, et avait fait
+tourner les pieces contre la salle, voulait les engager a tirer. Il ordonne
+le feu, mais ceux-ci hesitent. Des deputes s'ecrient: "Canonniers, vous
+deshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi!" Les canonniers alors
+refusent positivement d'obeir a Henriot. Abandonne des siens, il n'a que le
+temps de tourner bride, et de s'enfuir a la commune.
+
+Ce premier danger passe, la convention met hors la loi les deputes qui se
+sont soustraits a ses decrets, et tous les membres de la commune qui sont
+en revolte. Cependant, ce n'etait pas tout. Si Henriot n'etait plus a la
+place du Carrousel, les revoltes etaient encore a la commune avec toutes
+leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait
+obvier a ce grand peril. On deliberait sans agir. Dans la petite salle
+situee derriere le bureau ou se trouvaient les comites et beaucoup de
+representans, on proposa de nommer un commandant de la force armee, pris
+dans le sein de l'assemblee. "Qui? demande-t-on.--Barras, repond une voix,
+et il aura le courage d'accepter." Aussitot Vouland court a la tribune, et
+propose de nommer le representant Barras pour diriger la force armee. La
+convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres
+deputes, pour commander sous ses ordres, Freron, Ferrand, Rovere, Delmas,
+Bolleti, Leonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un
+membre de l'assemblee en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante,
+c'est de choisir des representans pour aller eclairer les sections, et leur
+demander le secours de leurs bataillons. Cette derniere mesure etait la
+plus necessaire, car il etait urgent de decider les sections incertaines ou
+trompees.
+
+Barras court vers les bataillons deja reunis, pour leur signifier ses
+pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les deputes envoyes
+aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart
+etaient incertaines; tres peu tenaient pour la commune et pour Robespierre.
+Chacun avait horreur de ce systeme atroce qu'on imputait a Robespierre, et
+desirait un evenement qui en delivrat la France. Cependant la crainte
+paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se decider. La commune,
+a laquelle les sections etaient habituees a obeir, les avait mandees, et
+quelques-unes, n'osant resister, avaient envoye des commissaires, non pas
+pour adherer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des
+evenemens. Paris etait dans l'incertitude et l'anxiete. Les parens des
+prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce regime cruel,
+sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux ou
+regnait le bruit, et tachaient de recueillir quelques nouvelles. Les
+malheureux detenus ayant apercu de leurs fenetres grillees beaucoup de
+mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose,
+mais ils tremblaient encore que ce nouvel evenement n'aggravat leur sort.
+Cependant la tristesse des geoliers, des mots dits a l'oreille des faiseurs
+de listes, la consternation qui s'en etait suivie, avaient un peu dissipe
+les doutes. Bientot on avait su par des mots echappes que Robespierre etait
+en peril; des parens etaient venus se placer sous les fenetres des prisons,
+et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se
+reunissant avaient laisse eclater l'allegresse la plus vive. Les infames
+delateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects a part,
+s'etaient efforces de se justifier, et de persuader qu'ils n'etaient pas
+les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables,
+disaient cependant avoir retranche des noms; l'un n'en avait donne que
+quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait detruit des
+listes entieres. Dans leur effroi, ces miserables s'accusaient
+reciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.
+
+Les deputes repandus dans les sections n'avaient pas eu de peine a
+l'emporter sur les obscurs envoyes de la commune. Les sections qui avaient
+achemine leurs bataillons a l'Hotel-de-Ville les rappelaient, les autres
+dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Deja ce palais etait
+suffisamment entoure. Barras vint l'annoncer a l'assemblee, et courut
+ensuite a la plaine des Sablons, pour remplacer Labreteche, qui etait
+destitue, et amener l'ecole de Mars au secours de la convention.
+
+La representation nationale se trouvait maintenant a l'abri d'un coup de
+main. En effet, c'etait le cas de marcher sur la commune, et de prendre
+l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-meme. On se decide a marcher sur
+l'Hotel-de-Ville. Leonard Bourdon, qui etait a la tete d'un grand nombre de
+bataillons, se met en marche. Au moment ou il annonce qu'il va s'acheminer
+sur les rebelles. "Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que
+le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans." Leonard
+Bourdon debouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hotel-de-Ville.
+Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armes des
+sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comite de salut public, nomme
+Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le
+decret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect
+qu'on avait contracte pour cette assemblee, au nom de qui tout se faisait
+depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de republique,
+l'emportent. Les bataillons se separent: les uns retournent chez eux, les
+autres se reunissent a Leonard Bourdon, et la place de la commune reste
+deserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour
+l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les
+avenues.
+
+On avait une telle idee de la resolution des conspirateurs, et on etait si
+etonne de les voir presque immobiles dans l'Hotel-de-Ville, qu'on hesitait
+a approcher. Leonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent mine
+l'Hotel-de-Ville. Cependant il n'en etait rien; ils deliberaient en
+tumulte, proposaient d'ecrire aux armees et aux provinces, ne savaient pas
+au nom de qui ils devaient ecrire, et n'osaient pas prendre un parti
+decisif. Si Robespierre eut ose, en homme d'action, se montrer et marcher
+sur la convention, elle eut ete mise en peril. Mais il n'etait qu'un
+rheteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec
+lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux regime etait
+arrivee; la convention etait partout obeie, et les mises hors la loi
+produisaient un effet magique. Eut-il ete doue d'une plus grande energie,
+il aurait ete decourage par ces circonstances, superieures a toute force
+individuelle. Le decret de mise hors la loi frappa tout le monde de
+stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint a l'Hotel-de-Ville.
+Payan, qui le recut, le lut a haute voix, et, avec une grande presence
+d'esprit, ajouta a la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des
+tribunes_, ce qui n'etait pas dans le decret. Contre son attente le peuple
+des tribunes s'echappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anatheme
+lance par la convention. Alors le plus grand decouragement s'empara des
+conjures. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers,
+mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'ecria en jurant: "Comment! ces
+scelerats de canonniers, qui m'ont sauve il y a quelques heures,
+m'abandonnent maintenant!" Alors il remonte furieux pour annoncer cette
+nouvelle au conseil. Les conjures sont plonges dans le desespoir; ils se
+voient abandonnes par leurs troupes, et cernes de tous cotes par celles de
+la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal,
+homme energique, et qui avait ete mal seconde, s'indigne contre Henriot, et
+lui dit: "Scelerat, c'est ta lachete qui nous a perdus." Il se precipite
+sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenetre. Le
+miserable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et
+empechent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet;
+Robespierre jeune se jette par une fenetre; Saint-Just reste calme et
+immobile, une arme a la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se
+decide enfin a terminer sa carriere, et trouve dans cette extremite le
+courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant
+au-dessous de la levre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une
+blessure peu dangereuse.
+
+Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nomme Dulac, le gendarme Meda,
+et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de
+la commune, montent armes de sabres et de pistolets, et entrent dans la
+salle du conseil, a l'instant meme ou le bruit des deux coups de feu venait
+de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient oter leur echarpe,
+mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera a s'en depouiller. Tout
+le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des
+Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blesses
+sur des brancards, et on se rend triomphalement a la convention.... Il
+etait trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la
+salle, et penetrent jusque sous ses voutes. Alors les cris de vive la
+liberte! vive la convention! a bas les tyrans! s'elevent de toutes parts.
+Le president dit ces paroles: "Representans, Robespierre et ses complices
+sont a la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant
+vous?--Non, non, s'ecrie-t-on de tous cotes; au supplice les
+conspirateurs!"
+
+Robespierre est transporte avec les siens dans la salle du comite de salut
+public. On l'etend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la
+tete. Il conservait sa presence d'esprit, et paraissait impassible. Il
+avait un habit bleu, le meme qu'il portait a la fete de l'Etre supreme, des
+culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait
+laisse retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il
+l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui presentait de temps en
+temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il
+demeura ainsi plusieurs heures expose a la curiosite et aux outrages d'une
+foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva
+lui-meme, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil.
+Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il
+avait l'insensibilite et la secheresse de l'orgueil humilie. Il ne
+repondait a aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just,
+Couthon et les autres, a la Conciergerie. Son frere et Henriot avaient ete
+recueillis a moitie morts, dans les rues qui avoisinent l'Hotel-de-Ville.
+
+La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater
+l'identite. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables
+comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal ou ils avaient
+envoye tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identite, et a
+quatre heures de l'apres-midi il les fait conduire au supplice. La foule,
+qui depuis long-temps avait deserte le spectacle des executions, etait
+accourue ce jour-la avec un empressement extreme. L'echafaud avait ete
+eleve a la place de la Revolution. Un peuple immense encombrait la rue
+Saint-Honore, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des
+victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprecations; beaucoup
+s'approchaient en demandant a voir Robespierre: les gendarmes le leur
+designaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent
+arrives a l'echafaud, les bourreaux montrerent Robespierre a tout le
+peuple, ils detacherent la bande qui entourait sa joue, et lui arracherent
+le premier cri qu'il eut pousse jusque-la. Il expira avec l'impassibilite
+qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le
+courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon etait abattu; Henriot
+et Robespierre le jeune etaient presque morts de leurs blessures. Des
+applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule
+faisait eclater une joie extraordinaire. L'allegresse etait generale dans
+Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on
+s'embrassait avec une espece d'ivresse, et on payait jusqu'a 30 fr. les
+feuilles qui rapportaient les derniers evenemens. Quoique la convention
+n'eut pas declare qu'elle abolissait le systeme de la terreur, quoique les
+vainqueurs eux-memes fussent ou les auteurs ou les apotres de ce systeme,
+on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assume sur lui toute
+l'horreur.
+
+[Illustration: ST. JUST.]
+
+Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de
+la revolution, pour commencer sa marche retrograde. La revolution avait, au
+14 juillet 1789, renverse l'ancienne constitution feodale; elle avait, au 5
+et au 6 octobre, arrache le roi a sa cour, pour s'assurer de lui; elle
+s'etait fait ensuite une constitution, et l'avait confiee au monarque en
+1791 comme a l'essai. Regrettant bientot d'avoir fait cet essai malheureux,
+desesperant de concilier la cour avec la liberte, elle avait envahi les
+Tuileries au 10 aout, et plonge Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la
+Prusse s'avancant pour la detruire, elle jeta, pour nous servir de son
+langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tete d'un roi et de
+six mille prisonniers; elle s'engagea d'une maniere irrevocable dans cette
+lutte, et repoussa les coalises par un premier effort. Sa colere doubla le
+nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla
+sa colere, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des
+lois des republicains sinceres, mais qui, ne comprenant pas ses extremites,
+voulaient la moderer. Alors elle eut a combattre une moitie de la France,
+la Vendee et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette reaction
+continuelles des obstacles sur sa volonte, et de sa volonte sur les
+obstacles, elle arriva au dernier degre de peril et d'emportement; elle
+eleva des echafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontieres.
+Alors sublime et atroce a la fois, on la vit detruire avec une fureur
+aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence
+profonde. Changee par le besoin d'une action forte, de democratie
+turbulente en dictature absolue, elle devint reglee, silencieuse et
+formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle
+marcha unie par l'imminence du peril. Mais quand la victoire eut couronne
+ses efforts, a la fin de 93, un dissentiment put naitre alors, car des
+coeurs genereux et forts, calmes par le succes, criaient: "Misericorde aux
+vaincus!" Mais tous les coeurs n'etaient pas calmes encore; le salut de la
+revolution n'etait pas evident a tous les esprits; la pitie des uns excita
+la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout
+gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux
+partis qui embarrassaient sa marche. Hebert, Ronsin, Vincent, perirent avec
+Danton, Camille Desmoulins. La revolution continua ainsi sa carriere, se
+couvrit de gloire des le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et
+la couvrit de confusion. C'etait le moment ou la pitie devait enfin
+l'emporter sur la colere. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de
+l'incident d'un jour on voulut faire un systeme. Les chefs du gouvernement
+avaient systematise la violence et la cruaute, et, lorsque les dangers et
+les fureurs etaient passes, voulaient egorger et egorger encore; mais
+l'horreur publique s'elevait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient
+repondre par le moyen accoutume: la mort! Alors un meme cri partit a la
+fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collegues menaces, et ce cri fut
+le signal du soulevement general. Il fallut quelques instans pour secouer
+l'engourdissement de la crainte; mais on y reussit bientot, et le systeme
+de la terreur fut renverse.
+
+On se demande ce qui serait arrive si Robespierre l'eut emporte. L'abandon
+ou il se trouva prouve que c'etait impossible. Mais eut-il ete vainqueur,
+il aurait fallu ou qu'il cedat au sentiment general, ou qu'il succombat
+plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait ete force de faire
+succeder aux horreurs des factions, un regime calme et doux. Mais
+d'ailleurs ce n'est pas a lui qu'il appartenait d'etre cet usurpateur.
+Notre revolution etait trop vaste pour que le meme homme, depute a la
+constituante en 1789, fut proclame empereur ou protecteur en 1804, dans
+l'eglise Notre-Dame. Dans un pays moins avance et moins etendu, comme
+l'etait l'Angleterre, ou le meme homme pouvait encore etre tribun et
+general, et reunir ces deux fonctions, un Cromwell a pu etre a la fois
+homme de parti au commencement, soldat usurpateur a la fin. Mais dans une
+revolution aussi etendue que la notre, et ou la guerre a ete si terrible et
+si dominante, ou le meme individu ne pouvait occuper en meme temps la
+tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord devores entre
+eux; apres eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est reste le
+dernier maitre.
+
+Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le role d'usurpateur.
+Pourquoi lui fut-il donne de survivre a tous ces revolutionnaires fameux,
+qui lui etaient si superieurs en genie et en puissance, a un Danton, par
+exemple?... Robespierre etait integre, et il faut une bonne reputation pour
+captiver les masses. Il etait sans pitie, et elle perd ceux qui en ont dans
+les revolutions. Il avait un orgueil opiniatre et perseverant, et c'est le
+seul moyen de se rendre toujours present aux esprits. Avec cela, il dut
+survivre a tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espece des hommes. Un
+devot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le
+courage, la grandeur et la sensibilite qui les accompagnent ordinairement;
+un devot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour
+du danger, revenant se faire adorer apres la victoire remportee par
+d'autres, est un des etres les plus odieux qui aient domine les hommes, et
+on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une
+integrite reconnue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+
+CONSEQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTEES AU GOUVERNEMENT
+REVOLUTIONNAIRE.--REORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITES.--REVOCATION DE
+LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DECRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE,
+LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL
+REVOLUTIONNAIRE; ELARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES
+MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--REORGANISATION DES COMITES DE
+GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITES REVOLUTIONNAIRES.--ETAT DES
+FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRES LA TERREUR.--ACCUSATION
+PORTEE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITES, ET DECLAREE CALOMNIEUSE PAR
+LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIERE DE GRENELLE.--EXASPERATION DES
+PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'ETAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET
+IMPORTANS DECRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES
+DE MARAT SONT TRANSPORTES AU PANTHEON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE
+MIRABEAU.
+
+Les evenemens des 9 et 10 thermidor repandirent une joie que plusieurs
+jours ne purent calmer. L'ivresse etait generale. Une foule de gens, qui
+avaient quitte leur province pour se cacher a Paris, se jetaient dans les
+voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune
+delivrance. On les arretait partout sur les routes, pour leur demander des
+details. En apprenant ces heureux evenemens, les uns rentraient dans les
+demeures qu'ils avaient quittees depuis long-temps; les autres, ensevelis
+dans des caches souterraines, osaient reparaitre a la lumiere. Les detenus
+qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commencaient a
+esperer la liberte, ou du moins cessaient de craindre l'echafaud.
+
+On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la revolution qui venait de
+s'operer; on ne se demandait pas jusqu'a quel point les membres survivans
+du comite de salut public etaient disposes a persister dans le systeme
+revolutionnaire, jusqu'a quel point la convention etait disposee a entrer
+dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de
+Robespierre. C'etait lui qui avait ete le chef du gouvernement; c'est a lui
+qu'on imputait les emprisonnemens, les executions, tous les actes enfin de
+la derniere tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait
+changer, et prendre une face nouvelle.
+
+A la suite d'un grand evenement, l'attente publique devient un besoin
+irresistible qu'il faut satisfaire. Apres deux jours consacres a recevoir
+les felicitations, a ecouter les adresses ou chacun repetait _Catilina
+n'est plus, la republique est sauvee_, a recompenser les actes de courage,
+a voter des monumens pour rendre immortelle la grande journee du 9, la
+convention s'occupa enfin des mesures que reclamait sa situation.
+
+Les commissions populaires instituees pour faire le triage des detenus, le
+tribunal revolutionnaire compose par Robespierre, le parquet de
+Fouquier-Tinville, etaient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un
+signe d'encouragement pour continuer leurs operations terribles. Dans la
+seance meme du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on decreta
+l'epuration des commissions populaires. Elie Lacoste appela l'attention sur
+le tribunal revolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant
+qu'il fut reorganise d'apres d'autres principes, et compose d'autres
+hommes. La proposition d'Elie Lacoste fut adoptee; et, pour ne pas retarder
+le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, seance
+tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal
+revolutionnaire. Dans la seance du soir, Barrere, qui continuait son role
+de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entree des Francais a
+Liege, et entretint ensuite l'assemblee de l'etat des comites qui avaient
+ete mutiles a plusieurs reprises, et reduits par l'echafaud ou par les
+missions a un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon
+avaient expire la veille. Herault-Sechelles etait mort avec Danton.
+
+Jean-Bon-Saint-Andre, Prieur (de la Marne), etaient en mission. Il ne
+restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur
+(de la Cote-d'Or), charge du soin des armes et poudres, Robert Lindet des
+approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de
+la correspondance avec les corps administratifs, Barrere enfin des
+rapports. Sur douze, ils n'etaient donc plus que six. Le comite de surete
+generale etait plus complet, et suffisait bien a ses fonctions. Barrere
+proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'echafaud par
+trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement general des comites,
+qui etait fixe au 20 de chaque mois, et qui avait cesse d'avoir lieu depuis
+le consentement tacite donne a la dictature. C'etait aborder de grandes
+questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du
+dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les
+choses, modifier la forme des comites, prendre des precautions contre leur
+trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot operer une
+revolution complete dans l'administration? Telles etaient les questions
+soulevees par la proposition de Barrere. D'abord on s'eleva contre cette
+maniere expeditive et dictatoriale de proceder, consistant a proposer et a
+nommer les membres des comites dans la meme seance. On demanda l'impression
+de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Crance s'avanca
+davantage, et se plaignit de l'absence prolongee des membres des comites.
+"Si on avait, dit-il, remplace Herault-Sechelles; si on n'avait pas
+toujours laisse Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-Andre en mission, on
+aurait ete plus assure d'avoir une majorite, et on n'aurait pas hesite si
+long-temps a attaquer les triumvirs." Il soutint ensuite que les hommes se
+fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des gouts dangereux. En
+consequence il proposa de decreter qu'a l'avenir aucun membre des comites
+ne pourrait aller en mission, et que chaque comite serait renouvele par
+quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il
+fallait reorganiser le gouvernement en entier. Le comite de salut public,
+suivant lui, s'etait empare de tout, et il resultait de la que ses membres,
+meme en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire a leur tache, et que
+les comites de finances, de legislation, de surete generale, etaient
+reduits a une nullite complete. Il fallait faire, en consequence, une
+nouvelle distribution des pouvoirs, de maniere a empecher que le comite de
+salut public ne fut accable, et que les autres ne fussent annules.
+
+La discussion ainsi provoquee, on allait porter la main sur toutes les
+parties du gouvernement revolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont
+l'opposition au systeme de Robespierre etait bien connue, puisqu'il devait
+etre l'une de ses premieres victimes, arreta ce mouvement inconsidere. Il
+dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui
+devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait
+craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les
+esperances des aristocrates venaient de se reveiller, et qu'il fallait, en
+se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec menagement une
+institution a laquelle on avait du de si grands resultats. Cependant
+Tallien, le heros du 9, voulait qu'on abordat au moins certaines questions,
+et ne voyait aucun danger a les decider sur-le-champ. Pourquoi, par
+exemple, ne pas decreter a l'instant meme que les comites seraient
+renouveles par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Crance,
+reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adoptee aux
+cris de _vive la republique_. A cette mesure le depute Delmas voulut en
+faire ajouter une autre. "Vous venez, dit-il a l'assemblee, de tarir la
+source de l'ambition; pour completer votre decret, je demande que vous
+decidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comite qu'un mois apres
+en etre sorti." La proposition de Delmas, accueillie comme la precedente,
+fut aussitot adoptee. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission
+presenterait un nouveau plan pour l'organisation de comites de
+gouvernement.
+
+Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comite de salut
+public, les membres morts ou absens. Cette fois la presentation faite par
+Barrere ne fut pas confirmee. On nomma Tallien, pour le recompenser de son
+courage; Breard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comite de salut
+public; enfin les deux deputes Laloi et Eschasseriaux l'aine; ce dernier
+tres verse dans les matieres de finances et d'economie publique. Le comite
+de surete generale subit aussi des changemens. On s'elevait de toutes parts
+contre David, qu'on disait devoue a Robespierre; contre Jagot et
+Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir ete d'horribles inquisiteurs. Une
+foule de voix demanderent leur remplacement, il fut decrete. On designa,
+pour les remplacer et pour completer le comite de surete generale,
+plusieurs des athletes qui s'etaient signales dans la journee du 9;
+Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), Andre Dumont,
+Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial
+a l'unanimite. On s'eleva avec indignation contre le decret qui permettait
+d'enfermer un depute sans qu'il fut prealablement entendu par la
+convention, decret funeste qui avait conduit a la mort d'illustres victimes
+presentes a tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins,
+Herault-Sechelles, etc. Le decret fut rapporte. Ce n'etait pas tout que de
+changer les choses; il etait des hommes auxquels le ressentiment public ne
+pouvait pardonner. "Tout Paris, s'ecria Legendre, vous demande le supplice
+justement merite de Fouquier-Tinville." Cette demande fut aussitot
+decretee, et Fouquier mis en accusation. "On ne peut plus sieger a cote de
+Lebon," s'ecria une autre voix, et tous les yeux se porterent sur le
+proconsul qui avait ensanglante la ville d'Arras, et dont les exces avaient
+provoque des reclamations, meme sous Robespierre. Lebon fut aussitot
+decrete d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'etait contente d'abord
+d'exclure du comite de surete generale, et il fut mis aussi en arrestation.
+On prit la meme mesure contre Heron, le chef des agens de la police
+instituee par Robespierre; contre le general Rossignol, deja bien connu;
+contre Hermann, president du tribunal revolutionnaire avant Dumas, et
+devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des
+tribunaux.
+
+Ainsi le tribunal revolutionnaire etait suspendu, la loi du 22 prairial
+rapportee, les comites de salut public et de surete generale recomposes en
+partie, les principaux agens de la derniere dictature arretes et
+poursuivis. Le caractere de la derniere revolution se prononcait; l'essor
+etait donne aux esperances et aux reclamations de toute espece. Les detenus
+qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils
+allaient jouir des resultats de la journee du 9. Avant ce moment heureux,
+les parens des suspects n'osaient plus reclamer, meme pour faire valoir les
+raisons les plus legitimes, dans la crainte, soit d'eveiller l'attention de
+Fouquier-Tinville, soit d'etre incarceres eux-memes pour avoir sollicite en
+faveur des aristocrates. Le temps des terreurs etait passe. On commenca a
+se reunir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnees aux
+sans-culottes payes a quarante sous par jour, elles furent aussitot
+remplies de gens qui venaient de reparaitre a la lumiere, de parens des
+prisonniers, de peres, freres, ou fils des victimes immolees par le
+tribunal revolutionnaire. Le desir de delivrer leurs proches animait les
+uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections
+la liberte des detenus, et on se rendit a la convention pour l'obtenir
+d'elle. Ces demandes furent renvoyees au comite de surete generale, qui
+etait charge de verifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il
+renfermat encore le plus grand nombre des individus qui avaient signe les
+ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de
+nouveaux membres devaient le faire incliner a la clemence. Il commenca en
+effet a prononcer les elargissemens en foule. Quelques-uns de ses membres,
+tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre
+les reclamations, et y repandirent la joie par leur presence et leurs
+paroles; les autres, siegeant jour et nuit, recurent les sollicitations des
+parens, qui se pressaient pour demander des mises en liberte. Le comite
+etait charge d'examiner si les pretendus suspects avaient ete enfermes sur
+les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs etaient specifies
+dans les mandats d'arret. Ce n'etait la que revenir a la loi du 17
+septembre mieux executee; cependant c'etait assez pour vider presque en
+entier les prisons. La precipitation des agens revolutionnaires avait, en
+effet, ete si grande, qu'ils arretaient le plus souvent sans enoncer les
+motifs, et sans en donner communication aux detenus. On elargit comme on
+avait enferme, c'est-a-dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors
+plus reelle; elle se repandit dans les familles, qui recouvraient un pere,
+un frere, un fils, dont elles avaient ete long-temps privees, et qu'elles
+avaient meme crus destines a l'echafaud. On vit sortir ces hommes que leur
+tiedeur ou leurs liaisons avaient rendus suspects a une autorite
+ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, meme avere, n'avait pu faire
+pardonner l'opposition. Ce jeune general qui, reunissant sur un seul
+versant des Vosges les deux armees de la Moselle et du Rhin, avait debloque
+Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enferme
+pour sa resistance au comite de salut public, fut elargi, et rendu a sa
+famille et aux armees qu'il devait conduire encore a la victoire. Kilmaine,
+qui sauva l'armee du Nord par la levee du camp de Cesar en aout 1793,
+Kilmaine, enferme pour cette belle retraite, fut rendu aussi a la liberte.
+Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et
+qui n'avait cesse du fond de sa prison de stimuler son courage, fut
+delivree par lui, et devint son epouse. Les elargissemens se multipliaient
+chaque jour, sans que les sollicitations dont le comite se voyait accable
+devinssent moins nombreuses. "La victoire, dit Barrere, vient de marquer
+une epoque ou la patrie peut etre indulgente sans danger, et regarder des
+fautes inciviques comme effacees par quelque temps de detention. Les
+comites ne cessent de statuer sur les libertes demandees; ils ne cessent de
+reparer les erreurs ou les injustices particulieres.
+
+Bientot la trace des vengeances particulieres disparaitra du sol de la
+republique; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du
+comite de surete generale ne fait que retarder des travaux si utiles aux
+citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience
+des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses
+aux legislateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide
+que la justice nationale doit prendre a cette epoque?"
+
+[Illustration: LES MODERES MIS EN LIBERTE.]
+
+Les sollicitations de toute espece, en effet, assiegeaient le comite de
+surete generale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir
+des actes de clemence, meme en faveur d'ennemis connus de la revolution. Il
+y eut plus d'une surprise faite au comite: les ducs d'Aumont et de
+Valentinois furent elargis sous des noms supposes, et il y en eut un grand
+nombre d'autres qui se sauverent au moyen des memes subterfuges. Il y avait
+peu de mal a cela; car, comme l'avait dit Barrere, la victoire avait marque
+l'epoque ou la republique pouvait devenir facile et indulgente. Mais le
+bruit repandu qu'on elargissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau
+reveiller les defiances revolutionnaires, et rompre l'espece d'unanimite
+avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix.
+
+Les sections etaient agitees et devenaient tumultueuses. Il n'etait pas
+possible, en effet, que les parens des detenus ou des victimes, que les
+suspects recemment elargis, que tous ceux enfin a qui la parole etait
+rendue, se bornassent a demander la reparation d'anciennes rigueurs sans
+demander des vengeances. Presque tous etaient furieux contre les comites
+revolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les
+recomposer, les abolir meme; et ces discussions amenerent quelques troubles
+dans Paris. La section de Montreuil vint denoncer les actes arbitraires de
+son comite revolutionnaire; celle du Pantheon francais declara que son
+comite avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi a
+l'egard du sien des mesures severes, et nomma une commission pour verifier
+ses registres.
+
+C'etait la une reaction naturelle de la classe moderee, long-temps reduite
+au silence et a la terreur par les inquisiteurs des comites
+revolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention
+de la Montagne.
+
+Cette terrible Montagne n'avait pas peri avec Robespierre, et lui avait
+survecu. Quelques-uns de ses membres etaient restes convaincus de la
+probite, de la loyaute des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas
+qu'il eut voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de
+Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu reussir a detruire les
+restes; mais c'etait le tres petit nombre qui pensait de la sorte. La plus
+grande partie des montagnards, republicains sinceres, exaltes, voyant avec
+horreur tout projet d'usurpation, avaient aide au 9 thermidor, moins encore
+pour renverser un regime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell
+naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice revolutionnaire telle
+que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite;
+mais ils n'entendaient diminuer en rien l'energie du gouvernement, et ne
+voulaient faire aucun quartier a ce qu'on appelait les aristocrates. La
+plupart etaient des hommes purs et rigides, etrangers a la dictature et a
+ses actes, et nullement interesses a la soutenir; mais aussi des
+revolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se
+changeat en une reaction, et tournat au profit d'un parti. Parmi ceux de
+leurs collegues qui s'etaient coalises pour renverser la dictature, ils
+voyaient avec defiance des hommes qui passaient pour des fripons, des
+dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'Eglantine, des membres enfin
+du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient secondes
+contre Robespierre, mais ils etaient prets a les combattre s'ils les
+voyaient tendre ou a refroidir l'energie revolutionnaire, ou a detourner
+les derniers evenemens au profit d'une faction quelconque. On avait accuse
+Danton de corruption, de federalisme, d'orleanisme, de royalisme: il n'est
+pas etonnant qu'il s'elevat contre ses amis victorieux des soupcons du meme
+genre. Au reste, aucune attaque n'etait encore portee; mais les
+elargissemens nombreux, le soulevement general contre le systeme
+revolutionnaire, commencaient a eveiller les craintes.
+
+Les veritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et
+dont les principaux etaient Legendre, Freron, Tallien, Merlin (de
+Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Crance, Lecointre
+(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collegues incliner au
+royalisme et a la contre-revolution; mais excites par le danger et par la
+lutte, ils etaient plus prononces contre les lois revolutionnaires. Il
+avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension a s'adoucir qui avait
+perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entoures, applaudis, sollicites, ils
+etaient plus entraines que leurs collegues de la Montagne dans le systeme
+de la clemence. Il etait meme possible que plusieurs d'entre eux fissent
+quelques sacrifices a leur position nouvelle. Rendre des services a des
+familles eplorees, recevoir des temoignages de la plus vive reconnaissance,
+faire oublier d'anciennes rigueurs, etait un role qui devait les tenter.
+Deja ceux qui se defiaient de leur complaisance, comme ceux qui esperaient
+en elle, leur donnaient un nom a part: ils les appelaient les
+_Thermidoriens_.
+
+Il s'elevait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des
+elargissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un depute, qui
+disait connaitre un individu de son departement, le comite ordonnait la
+mise en liberte; aussitot un depute du meme departement venait se plaindre
+de cette mise en liberte, et pretendait qu'on avait elargi un aristocrate.
+Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la
+revolution, qui se montraient la joie sur le front, provoquerent une mesure
+qui fut adoptee sans qu'on y attachat d'abord beaucoup d'importance. Il fut
+decide qu'on imprimerait la liste de tous les individus elargis par les
+ordres du comite de surete generale, et qu'a cote du nom de l'individu
+elargi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient reclame pour lui,
+et qui avaient repondu de ses principes.
+
+Cette mesure produisit une impression extremement facheuse. Frappes de la
+recente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent
+effrayes de voir leurs noms consignes sur une liste qui pourrait servir a
+exercer de nouvelles rigueurs si le regime de la terreur etait jamais
+retabli. Beaucoup de ceux qui avaient deja reclame et obtenu des
+elargissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus
+en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour a des
+mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda
+qu'elles fussent revoquees.
+
+Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblee de l'agitation qui
+regnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil etait venue
+denoncer son comite revolutionnaire. On lui avait repondu qu'il fallait
+s'adresser au comite de surete generale. Duhem, depute de Lille, etranger
+aux actes de la derniere dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
+ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorite
+revolutionnaire se relachat de ses rigueurs, s'eleva vivement contre
+l'aristocratie et le moderantisme, qui, disait-il, levaient deja leurs
+tetes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'etait fait a leur
+profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montre une opposition courageuse
+sous le regime de Robespierre, mais qui etaient montagnards aussi prononces
+que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comite de surete generale,
+soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
+gouvernement fut juste, mais restat inflexible. Granet, depute de
+Marseille, et siegeant a la Montagne, fit une proposition qui augmenta
+l'agitation de l'assemblee. Il demanda que les detenus deja elargis, dont
+les repondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent reincarceres
+sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
+Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
+La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'etendit des
+listes a la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
+intentions qu'on se supposait deja de part et d'autre. "Il est temps,
+s'ecria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent a se
+servir des marches du trone de Robespierre. On ne doit rien faire a demi,
+et, il faut l'avouer, la convention, dans la journee du 9 thermidor, a fait
+beaucoup de choses a demi. Si elle a laisse des tyrans ici, au moins ils
+devraient se taire." Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
+Merlin, adressees surtout a Vadier, l'un de ceux qui avaient parle contre
+les mouvemens des sections. Legendre prit la parole apres Merlin. "Le
+comite, dit-il, s'est bien apercu qu'on lui a surpris l'elargissement de
+quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
+reincarceres bientot. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
+nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
+nos passions, si nous voulons assurer et accelerer le succes de la
+revolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
+ordonne l'impression des listes des citoyens elargis. Cette loi a dissipe
+la joie publique, et a glace tous les coeurs." Tallien succede a Legendre;
+il est ecoute avec la plus grande attention comme le principal des
+thermidoriens. "Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
+voient avec douleur qu'on cherche a vous diviser, et a ranimer des haines
+qui devraient etre ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
+on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
+membres devaient etre attaques dans cette seance. Sans doute ce sont les
+ennemis de la republique qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
+seconder par nos divisions." Des applaudissemens interrompent Tallien; il
+reprend: "Continuateurs de Robespierre, s'ecrie-t-il, n'esperez aucun
+succes, la convention est determinee a perir plutot que de souffrir une
+nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
+juste. Il est possible que quelques patriotes aient ete trompes sur le
+compte de certains detenus; nous ne croyons pas a l'infaillibilite des
+hommes. Mais qu'on denonce les individus elargis mal a propos, et ils
+seront reincarceres. Pour moi, je fais ici un aveu sincere; j'aime mieux
+voir aujourd'hui en liberte vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
+de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la republique avec ses
+douze cent mille citoyens armes aurait peur de quelques aristocrates! Non,
+elle est trop grande, elle saura partout decouvrir et frapper ses ennemis."
+
+Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en recoit de plus
+bruyans encore en finissant son discours. Apres ces explications generales,
+on revient a la loi du 23, et a la disposition nouvelle que Granet voulait
+y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
+craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
+reclamer un citoyen injustement detenu. Ses adversaires repondent que rien
+n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
+mille ont ete le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
+trouvaient inscrits ont vecu dans l'effroi; et que, n'eut-on plus aucune
+tyrannie a craindre, les individus portes sur les nouvelles listes
+n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
+les noms des prisonniers elargis, sans y ajouter ceux des repondans qui ont
+sollicite la mise en liberte. Cette proposition est accueillie, et il est
+decide qu'on imprimera le nom des elargis seulement. Tallien, qui n'etait
+pas satisfait de ce moyen, remonte aussitot a la tribune. "Puisque vous
+avez decrete, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus a la liberte,
+vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
+incarcerer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui denoncaient et
+faisaient renfermer de bons patriotes." L'assemblee, surprise par la
+demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la decrete
+aussitot. A peine la decision est-elle rendue, que plusieurs membres de
+l'assemblee se ravisent. Voila une liste, dit-on, qui sera opposee a la
+precedente; _c'est la guerre civile_. Bientot on repete ce mot dans la
+salle, et plusieurs voix s'ecrient: _C'est la guerre civile!_ "Oui, reprend
+aussitot Tallien qui remonte a la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
+Je le pense comme vous. Vos deux decrets mettront en presence deux especes
+d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
+proposant le second decret, vous faire sentir l'inconvenient du premier.
+Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux." De toutes parts
+on s'ecrie: "Oui, oui, le rapport des deux decrets!" Amar le demande
+lui-meme, et les deux decrets sont rapportes. Toute impression de liste est
+donc ecartee, grace a cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
+de faire a l'assemblee.
+
+Cette seance rendit la securite a une foule de gens qui commencaient a la
+perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'etaient pas eteintes,
+que toutes les luttes n'etaient pas terminees. Les partis avaient tous ete
+frappes a leur tour, et avaient perdu leurs tetes les plus illustres: les
+royalistes, a plusieurs epoques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
+en germinal; les montagnards exaltes, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
+plus illustres avaient peri, leurs partis survivaient; car les partis ne
+succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
+apres eux. Ces partis allaient tour a tour se disputer encore la direction
+de la revolution, et recommencer une carriere laborieuse et ensanglantee.
+Il fallait, en effet, que les esprits, arrives par l'excitation du danger
+au dernier degre d'emportement, revinssent progressivement au point d'ou
+ils etaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
+en mains, et on allait voir les memes luttes de passions, de systemes et
+d'autorite.
+
+Apres ces premiers soins donnes a la reparation de beaucoup de rigueurs, la
+convention songea a l'organisation des comites, et du gouvernement
+provisoire, qui devait, comme on sait, regir la France jusqu'a la paix
+generale. Une premiere discussion s'etait elevee, comme on vient de le
+voir, sur le comite de salut public, et la question avait ete renvoyee a
+une commission chargee de presenter un nouveau plan. Il etait urgent de
+s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblee dans les premiers jours de
+fructidor (aout). Elle etait placee entre deux systemes et deux ecueils
+opposes: la crainte d'affaiblir l'autorite chargee du salut de la
+revolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
+est d'avoir peur des dangers quand ils sont passes, et de prendre des
+precautions contre ce qui ne peut plus etre. La tyrannie du dernier comite
+de salut public etait nee du besoin de suffire a une tache extraordinaire,
+au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'etaient presentes
+pour faire ce qu'une assemblee ne pouvait, ne savait, n'osait faire
+elle-meme; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
+n'avaient pu ni motiver leurs operations, ni en rendre compte a
+l'assemblee, que d'une maniere tres generale; ils n'avaient pas meme le
+temps d'en deliberer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maitre absolu a
+la tache qui lui etait devolue. Ils etaient devenus ainsi autant de
+dictateurs forces, que les circonstances, plutot que l'ambition, avaient
+rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tache etait presque achevee, que
+les perils extremes etaient passes, une pareille puissance ne pouvait plus
+se former, faute d'occasion. Il etait pueril de se premunir si fort contre
+un danger devenu impossible; il y avait meme, dans cette prudence, un
+inconvenient grave, celui d'enerver l'autorite et de lui enlever toute
+energie. Douze cent mille hommes avaient ete leves, nourris, armes, et
+conduits aux frontieres; mais il fallait pourvoir a leur entretien, a leur
+direction, et c'etait un soin qui exigeait encore une grande application,
+une rare capacite, et des pouvoirs tres etendus.
+
+Deja on avait decrete le principe du renouvellement des comites par quart
+chaque mois; et on avait decide, en outre, que les membres sortans ne
+pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empechant une
+nouvelle dictature, empechaient aussi toute bonne administration. Il etait
+impossible qu'il y eut aucune suite, aucune application constante, aucun
+secret dans ce ministere constamment renouvele. Dans cette organisation, a
+peine un membre etait-il au courant des affaires, qu'il etait force de les
+quitter; et si une capacite se declarait, comme celle de Carnot pour la
+guerre, de Prieur (de la Cote-d'Or) et de Robert Lindet pour
+l'administration, de Cambon pour les finances, elle etait ravie a l'etat au
+terme designe; car l'absence seule pendant un mois exigee par la loi,
+rendait a peu pres nuls les avantages d'une reelection ulterieure.
+
+Mais il fallait subir la reaction. A une concentration extreme de pouvoir
+devait succeder une dissemination tout aussi extreme, et bien autrement
+dangereuse. L'ancien comite de salut public, charge souverainement de ce
+qui interessait le salut de l'etat, avait droit d'appeler a lui les autres
+comites, et de se faire rendre compte de leurs operations; il s'etait
+empare ainsi de tout ce qui etait essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
+Pour empecher a l'avenir de tels empietemens, la nouvelle organisation
+separa les attributions des comites et les rendit independans les uns des
+autres. Il en fut etabli seize:
+
+ 1 Comite de salut public;
+ 2 Comite de surete generale;
+ 3 Comite des finances;
+ 4 Comite de legislation;
+ 5 Comite d'instruction publique;
+ 6 Comite de l'agriculture et des arts;
+ 7 Comite du commerce et d'approvisionnemens;
+ 8 Comite des travaux publics;
+ 9 Comite des transports en poste;
+ 10 Comite militaire;
+ 11 Comite de la marine et des colonies;
+ 12 Comite des secours publics;
+ 13 Comite de division;
+ 14 Comite des proces-verbaux et archives;
+ 15 Comite des petitions, correspondances et depeches;
+ 16 Comite des inspecteurs du Palais-National.
+
+Le comite de salut public etait compose de douze membres; il conservait la
+direction des operations militaires et diplomatiques; il etait charge de la
+levee et de l'equipement des armees, du choix des generaux, des plans de
+campagne, etc.; mais la se bornaient ses attributions. Le comite de surete
+generale, compose de seize membres, avait la police; celui des finances,
+compose de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
+tresor, des monnaies, des assignats, etc. Les comites pouvaient se reunir
+pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorite absolue
+de l'ancien comite de salut public etait remplacee par une foule
+d'autorites rivales, exposees a s'embarrasser et a se gener dans leur
+marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.
+
+On operait en meme temps d'autres reformes qui n'etaient pas jugees moins
+pressantes. Les comites revolutionnaires etablis dans les moindres bourgs,
+et charges d'y exercer l'inquisition, etaient la plus vexatoire et la plus
+abhorree des institutions attribuees au parti Robespierre. Pour rendre leur
+action moins etendue et moins tracassiere, on en reduisit le nombre a un
+seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
+huit mille ames, qu'elle fut ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
+nombre fut reduit de quarante-huit a douze. Ces comites devaient etre
+composes de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
+de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arret. Ils etaient,
+comme les comites de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
+chaque mois.
+
+A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
+importantes, en decidant que les assemblees des sections n'auraient plus
+lieu qu'une fois par decade, tous les jours de decadi, et que les citoyens
+presens cesseraient d'avoir quarante sous par seance. C'etait resserrer la
+demagogie dans des limites moins etendues, en rendant plus rares les
+assemblees populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
+y assister. C'etait couper ainsi un abus qui etait devenu excessif a Paris.
+On payait par section douze cents membres presens, tandis qu'il y en avait
+a peine trois cents en seance. Des presens repondaient pour les absens, et
+on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvriere, si
+devouee a Robespierre, se trouvait econduite, et renvoyee a ses travaux.
+
+La plus importante determination prise par la convention fut l'epuration
+des individus composant toutes les autorites locales, comites
+revolutionnaires, municipalites, etc. C'etait la que se trouvaient, comme
+nous l'avons dit, les revolutionnaires les plus ardens; ils etaient devenus
+dans chaque localite ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon etaient a
+Paris, et ils avaient use de leurs pouvoirs avec toute la brutalite des
+autorites inferieures. Le decret du gouvernement revolutionnaire, en
+suspendant la constitution jusqu'a la paix, avait prohibe les elections de
+toute espece, afin d'eviter les troubles et de concentrer l'autorite dans
+les memes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
+c'est-a-dire pour prevenir les luttes entre les jacobins et les
+aristocrates, maintint les dispositions du decret, et confia aux
+representans en mission le soin d'epurer les administrations dans toute la
+France. C'etait la le moyen de s'assurer a elle-meme le choix et la
+direction des autorites locales, et d'eviter le debordement des deux
+factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal revolutionnaire, suspendu
+recemment, fut remis en activite; les juges et les jures n'etant pas tous
+nommes encore, ceux qui etaient deja reunis durent entrer en fonctions
+sur-le-champ, et juger d'apres les lois existantes anterieures a celles du
+22 prairial. Ces lois etaient encore fort redoutables; mais les hommes dont
+on avait fait choix pour les appliquer, et la docilite avec laquelle les
+justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
+institue, etaient une garantie contre de nouvelles cruautes.
+
+Toutes ces formes furent executees du 1er au 15 fructidor (fin d'aout). Il
+restait une institution importante a etablir, c'etait la liberte de la
+presse. Aucune loi ne lui tracait de bornes; elle etait meme consacree
+d'une maniere illimitee dans la declaration des droits; neanmoins elle
+avait ete proscrite de fait, sous le regime de la terreur. Une seule parole
+imprudente pouvant compromettre la tete des citoyens, comment auraient-ils
+ose ecrire? Le sort de l'infortune Camille Desmoulins avait assez prouve
+l'etat de la presse a cette epoque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
+l'un de ces esprits timides qui s'etaient completement annules pendant les
+orages de la convention, demanda que la liberte de la presse fut de nouveau
+formellement garantie. "Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme a
+ses collegues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans etre exposes a
+des insultes et a des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
+discussions qui s'eleveront a l'avenir; si vous voulez que nous puissions
+contribuer de nos lumieres a l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
+suretes a ceux qui voudront ou parler ou ecrire."
+
+Quelques jours apres, Freron, l'ami et le collegue de Barras dans sa
+mission a Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
+leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comite de salut public, Freron unit
+sa voix a celle de Durand-Maillane, et demanda la liberte illimitee de la
+presse. Les avis se partagerent. Ceux qui avaient vecu dans la contrainte
+pendant la derniere dictature, et qui voulaient enfin donner impunement
+leur avis sur toutes choses, ceux qui etaient disposes a reagir
+energiquement contre la revolution, demandaient une declaration formelle,
+pour garantir la liberte de parler et d'ecrire. Les montagnards, qui
+pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberte, qui
+voyaient un debordement d'accusations se preparer contre tous les hommes
+qui avaient exerce quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
+encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appreciaient le dangereux
+moyen qu'on allait fournir aux contre-revolutionnaires, deja fourmillant de
+toutes parts, s'opposaient a une declaration expresse. Ils donnaient pour
+raison que la declaration des droits consacrait la liberte de la presse;
+que la consacrer de nouveau, etait inutile, puisque c'etait proclamer un
+droit deja reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitee, on
+commettait une imprudence. "Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
+Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
+contre l'institution de la republique?" Toutes ces propositions furent
+renvoyees aux comites competens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
+une nouvelle declaration.
+
+Ainsi, le gouvernement provisoire, destine a regir la revolution jusqu'a la
+paix, etait entierement modifie d'apres les nouvelles dispositions de
+clemence et de generosite qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
+Comites de gouvernement, tribunal revolutionnaire, administrations locales,
+etaient reorganises et epures; la liberte de la presse etait declaree, et
+tout annoncait une marche nouvelle.
+
+L'effet que devaient produire ces reformes ne tarda pas a se faire sentir.
+Jusqu'ici, le parti des revolutionnaires ardens s'etait trouve place dans
+le gouvernement meme; il composait les comites, et commandait a la
+convention; il regnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
+municipales et les comites revolutionnaires dont la France entiere etait
+couverte: depossede aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
+gouvernement et former contre lui un parti hostile.
+
+Les jacobins avaient ete suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+Legendre avait ferme leur salle, et en avait depose les clefs sur le bureau
+de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis a la societe
+de se reconstituer a la condition, de s'epurer. Quinze membres des plus
+anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associes,
+pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
+cette fameuse nuit, avaient ete a leur poste de citoyens, au lieu de se
+rendre a la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
+l'epuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
+provisoires. L'epuration commenca. Une enquete sur chacun d'eux eut ete
+difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
+reponses. On pense combien l'examen devait etre fait avec indulgence,
+puisque c'etaient les jacobins qui se jugeaient eux-memes. En quelques
+jours, plus de six cents membres furent reinstalles, sur leur simple
+declaration qu'ils avaient ete, pendant la fameuse nuit, au poste assigne
+par leurs devoirs. La societe fut bientot recomposee comme elle l'etait
+auparavant, et remplie de tous les individus qui, devoues a Robespierre, a
+Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberte, et
+des victimes de la contre-revolution. A cote de la societe-mere existait
+encore ce fameux club electoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
+a faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et ou
+s'etaient tramees les plus grandes journees de la revolution. Il siegeait
+toujours a l'Eveche, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
+les plus determines, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
+Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
+employes que la nouvelle epuration allait chasser de leurs places. C'est ce
+qui ne manqua pas d'arriver. Les jures et juges du tribunal
+revolutionnaire, les membres des quarante-huit comites, au nombre de quatre
+cents environ, les agens de la police secrete de Saint-Just et de
+Robespierre, les porteurs d'ordres des comites, qui formaient la bande du
+fameux Heron, les commis de differentes administrations, les employes en un
+mot de toute espece, exclus des fonctions qu'ils avaient exercees, se
+reunirent aux jacobins et au club electoral, soit qu'ils en fussent deja
+membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la premiere fois. Ils
+allaient exhaler la leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils etaient
+inquiets pour leur surete, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
+avaient persecutes; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
+ceux-la surtout qui, membres des comites revolutionnaires, avaient pu
+joindre a leurs appointemens des dilapidations de toute espece. La reunion
+de ces hommes composait un parti violent, opiniatre, qui a l'ardeur
+naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'interet
+lese. Ce qui se passait a Paris avait lieu de meme par toute la France. Les
+membres des municipalites, des comites revolutionnaires, des directoires de
+district, se reunissaient dans les societes affiliees a la societe-mere, et
+venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
+pour eux le bas peuple destitue aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
+recevait plus quarante sous pour assister aux assemblees de section.
+
+En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne
+faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient
+souffert ou garde le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le
+moment etait venu de se reveiller et de diriger a leur tour la marche de la
+revolution. On vient de voir, au sujet des elargissemens, les parens des
+detenus ou des victimes reparaitre dans les sections, et s'y agiter, soit
+pour faire ouvrir les prisons, soit pour denoncer et poursuivre les comites
+revolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les reformes
+commencees, augmenterent les esperances et le courage de ces premiers
+opposans. Ils appartenaient a toutes les classes qui avaient ete opprimees,
+quel que fut leur rang, mais surtout au commerce, a la bourgeoisie, a ce
+tiers-etat laborieux, opulent et modere, qui, monarchique et
+constitutionnel avec les constituans, republicain avec les girondins,
+s'etait efface des le 31 mai, et avait ete expose a des persecutions de
+tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares
+d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais
+qui se plaignait de la violation des droits de l'humanite a son egard, et
+quelques partisans de la royaute, creatures ou agens de l'ancienne cour,
+qui n'avaient cesse de susciter des obstacles a la revolution, en se jetant
+dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en fut le systeme et le
+caractere. C'etaient, comme d'usage, les jeunes gens de ces differentes
+classes qui se prononcaient avec le plus de vivacite et d'energie, car
+c'est toujours la jeunesse qui est la premiere a se soulever contre un
+regime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les
+lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait
+les terroristes, de la maniere la plus energique. Ils donnaient les plus
+nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles persecutees, les autres
+craignaient de les voir persecuter un jour, si le regime de la terreur
+etait retabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais
+le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux etait dans la
+requisition; les uns s'y etaient soustraits en se cachant, quelques autres
+venaient de quitter les armees en apprenant le 9 thermidor. A eux se
+joignaient les ecrivains, persecutes pendant les derniers temps, et
+toujours aussi prompts que les jeunes gens a se ranger dans toutes les
+oppositions; ils remplissaient deja les journaux et les brochures de
+diatribes violentes contre le regime de la terreur.
+
+Les deux partis se prononcerent de la maniere la plus vive et la plus
+opposee, sur les modifications apportees par la convention au regime
+revolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crierent a l'aristocratie;
+ils se plaignirent du comite de surete generale qui elargissait les
+contre-revolutionnaires, et de la presse dont on faisait deja un usage
+cruel contre ceux qui avaient sauve la France. La mesure qui les blessait
+le plus, etait l'epuration generale de toutes les autorites. Ils n'osaient
+pas precisement s'elever contre le renouvellement des individus, car c'eut
+ete avouer des motifs trop personnels, mais ils s'elevaient contre le mode
+de reelection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit
+d'elire ses magistrats; que faire nommer par les deputes en mission les
+membres des municipalites, des districts, des comites revolutionnaires,
+c'etait commettre une usurpation; que reduire les sections a une seance par
+decade, c'etait violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour
+deliberer sur la chose publique. Ces plaintes etaient en contradiction avec
+le principe du gouvernement revolutionnaire, qui interdisait toute election
+jusqu'a la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand
+leur interet est compromis: les revolutionnaires savaient qu'une election
+populaire les aurait ramenes a leurs postes.
+
+Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans
+les lieux publics, les ecrivains dans les journaux, demandaient avec
+vehemence l'usage illimite de la presse, se plaignaient de voir encore dans
+les comites actuels et dans les administrations trop d'agens de la
+precedente dictature; ils osaient deja faire des petitions contre les
+representans qui avaient rempli certaines missions; ils meconnaisaient tous
+les services rendus, et commencaient a diffamer la convention elle-meme.
+Tallien qui, en sa qualite de principal thermidorien, se regardait comme
+particulierement responsable de la marche nouvelle imprimee aux choses,
+aurait voulu qu'on determinat cette marche avec vigueur, sans flechir dans
+un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles
+entre la terreur et le gouvernement revolutionnaire, et dont le sens
+general etait que, sans employer une cruaute systematique, il fallait
+conserver neanmoins une energie suffisante, Tallien proposa de declarer que
+le gouvernement revolutionnaire etait maintenu, que par consequent les
+assemblees primaires ne devaient pas etre convoquees pour faire
+d'elections; mais il proposa de declarer en meme temps que tous les moyens
+de terreur etaient proscrits, et que les poursuites dirigees contre les
+ecrivains qui auraient librement emis leurs opinions, seraient considerees
+comme des moyens de terreur.
+
+Ces propositions, qui ne presentaient aucune mesure precise, et qui etaient
+seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer
+entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyees aux trois
+comites de salut public, de surete generale et de legislation, auxquels on
+renvoyait tout ce qui avait trait a ces questions.
+
+Cependant ces moyens n'etaient pas faits pour calmer la colere des partis.
+Ils continuaient a s'invectiver avec la meme violence; et ce qui
+contribuait surtout a augmenter l'inquietude generale, et a multiplier les
+sujets de plaintes et d'accusation, c'etait la situation economique de la
+France, plus deplorable peut-etre en ce moment qu'elle n'avait jamais ete,
+meme aux epoques les plus calamiteuses de la revolution.
+
+Les assignats, malgre les victoires de la republique, avaient subi une
+baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixieme
+ou le huitieme de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans
+les echanges, et rendait le _maximum_ plus inexecutable et plus vexatoire
+que jamais. Evidemment ce n'etait plus le defaut de confiance qui
+depreciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence
+de la republique; c'etait leur emission excessive et toujours croissante au
+fur et a mesure de la baisse. Les impots, difficilement percus et payes en
+papier, fournissaient a peine le quart ou le cinquieme de ce que la
+republique depensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la
+guerre, et il fallait y suppleer par de nouvelles emissions. Aussi, depuis
+l'annee precedente, la quantite d'assignats en circulation, qu'on avait
+espere reduire a moins de deux milliards, par le moyen de differentes
+combinaisons, s'etait elevee au contraire a 4 milliards 600 millions.
+
+A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et a la depreciation qui
+s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamites resultant soit de la
+guerre, soit des mesures inouies qu'elle avait commandees. On se souvient
+que, pour etablir un rapport force entre la valeur nominale des assignats
+et les marchandises, on avait imagine la loi du _maximum_, qui reglait le
+prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'elever au
+fur et a mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu'a ces
+mesures on avait ajoute les _requisitions_, qui donnaient aux representans
+ou aux agens de l'administration la faculte de requerir toutes les
+marchandises necessaires aux armees et aux grandes communes, en les payant
+en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauve la France,
+mais en apportant un trouble extraordinaire dans les echanges et la
+circulation.
+
+On a deja vu quels etaient les inconveniens principaux du _maximum_:
+etablissement de deux marches, l'un public, dans lequel les marchands
+n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantite
+possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce
+qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et a prix libre;
+enfouissement general des denrees, que les fermiers parvenaient a
+soustraire a toute la vigilance des agens charges de faire les
+requisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce
+que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fixe a leurs produits
+les frais meme de la production. Tous ces inconveniens d'un double
+commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la
+fabrication, n'avaient fait que s'accroitre. Il s'etait etabli partout deux
+commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y
+avait deux qualites de pain, deux qualites de viande, deux qualites de
+toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou
+exceder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne
+pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers etaient
+devenus tous les jours plus ingenieux a soustraire leurs denrees; ils
+faisaient de fausses declarations; ils ne battaient pas leur ble, et
+pretextaient le defaut de bras, defaut qui, au reste, etait reel, car la
+guerre avait absorbe plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la
+mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait
+cru au commencement de l'annee, lorsqu'a la fete de l'Etre supreme on
+remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des recoltes. Quant aux
+fabricans, ils avaient tout a fait suspendu leurs travaux. On a vu que,
+l'annee precedente, la loi, pour n'etre pas inique envers les marchands,
+avait du remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise
+sur le lieu de fabrique, en ajoutant a ce prix celui des transports; mais
+cette loi etait devenue injuste a son tour. La matiere premiere, la
+main-d'oeuvre, ayant subi le rencherissement general, les manufacturiers
+n'avaient plus trouve le moyen de faire leurs frais, et avaient cesse leurs
+travaux. Il en etait de meme des commercans. Le fret pour les marchandises
+de l'Inde etait monte, par exemple, de 100 francs le tonneau a 400; les
+assurances de 5 et 6 pour cent a 50 et 60. Les commercans ne pouvaient donc
+plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fixe par le
+_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expeditions. Comme nous
+l'avons fait remarquer ailleurs, en forcant un prix, il aurait fallu les
+forcer tous; mais c'etait impossible.
+
+Le temps avait devoile encore d'autres inconveniens particuliers au
+_maximum_. Le prix des bles avait ete fixe d'une maniere uniforme dans
+toute la France. Mais la production du ble etant inegalement couteuse et
+abondante dans les differentes provinces, le taux legal se trouvait sans
+aucune proportion avec les localites. La faculte laissee aux municipalites
+de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espece de
+desordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorites
+en elevaient le prix; alors ces marchandises y etaient apportees au
+prejudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un
+lieu, disette dans un autre, a la volonte des regulateurs du tarif; et les
+mouvemens du commerce, au lieu d'etre reguliers et naturels, etaient
+capricieux, inegaux et convulsifs.
+
+Les resultats des requisitions etaient bien plus facheux encore. On se
+servait des requisitions pour nourrir les armees, pour fournir les grandes
+manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur etait necessaire, pour
+approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux
+fabricans et aux manufacturiers les matieres dont ils avaient besoin.
+C'etaient les representans, les commissaires pres des armees, les agens de
+la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la faculte
+de requerir. Dans le moment pressant du danger, les requisitions s'etaient
+faites avec precipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour
+les memes objets, et celui qui etait requis ne savait a qui entendre. Elles
+etaient presque toujours illimitees. Quelquefois on frappait de requisition
+toute une denree dans une commune ou un departement. Alors les fermiers ou
+les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la republique; le
+commerce etant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans etre
+enleve ou paye, et la circulation se trouvait arretee. Dans la confusion
+qui resultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on
+frappait de requisition le departement le plus eloigne de la commune ou de
+l'armee que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports.
+Beaucoup de rivieres et de canaux etant prives d'eau par une secheresse
+extraordinaire, il n'etait reste que le roulage, et on avait enleve a
+l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi
+extraordinaire joint a une levee forcee de quarante-quatre mille chevaux
+pour l'armee, les avait rendus tres rares, et avait epuise presque tous les
+moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calcules et souvent
+inutiles, des masses enormes de subsistances ou de marchandises se
+trouvaient dans les magasins publics, entassees sans aucun soin, et souvent
+exposees a toute espece d'avaries. Les bestiaux acquis par la republique
+etaient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui
+faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports
+inutiles se joignaient donc les degats, et souvent les abus les plus
+coupables. Des agens infideles revendaient secretement, au cours le plus
+eleve, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen
+des requisitions. Cette fraude etait pratiquee aussi par des marchands, des
+fabricans qui, ayant invoque d'abord un ordre de requisition pour
+s'approvisionner, revendaient ensuite secretement et au cours, ce qu'ils
+avaient achete au _maximum_.
+
+Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et
+maritime, avaient reduit le commerce a un etat deplorable. Il n'y avait
+plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles
+par les croisieres des Anglais, et presque toutes ravagees par la guerre.
+La principale, Saint-Domingue, etait mise a feu et a sang par les divers
+partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait deja
+toute communication exterieure presque impossible; une autre mesure
+revolutionnaire avait contribue aussi a amener cet etat d'isolement;
+c'etait le sequestre ordonne sur les biens des etrangers avec lesquels la
+France etait en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce
+sequestre, avait eu pour but d'arreter l'agiotage sur le papier etranger,
+et d'empecher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en
+lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les
+valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais,
+avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de
+l'etranger, et toute circulation d'effets de credit avait cesse entre la
+France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays
+neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Suede et les Etats-Unis;
+mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait use toute
+seule, pour se procurer des grains, des fers et differens objets
+necessaires a la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle
+en donnait aux banquiers francais la valeur en assignats, et s'en servait
+en Suisse, en Suede, en Danemark, en Amerique, pour payer les grains et les
+differens produits qu'elle achetait.
+
+Tout le commerce de la France se trouvait donc reduit aux approvisionnemens
+que le gouvernement faisait dans les pays etrangers, au moyen des valeurs
+requises forcement chez les banquiers francais. A peine arrivait-il dans
+les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles
+etaient aussitot frappees de requisition, ce qui decourageait entierement,
+comme nous venons de le montrer, les negocians auxquels le fret et les
+assurances avaient coute enormement, et qui etaient obliges de vendre au
+_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports etaient
+celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes
+etaient immobilisees par les requisitions, les autres par les prohibitions
+portees contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux,
+deja devastees par la guerre civile, etaient reduites par cet etat du
+commerce a une inertie absolue et a une detresse extreme. Marseille, qui
+vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloque
+par les Anglais, ses principaux negocians disperses par la terreur, ses
+savonneries detruites ou transportees en Italie, et faisait a peine
+quelques echanges desavantageux avec les Genois. Les villes de l'interieur
+n'etaient pas dans un etat moins triste. Nimes avait cesse de produire ses
+soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville
+de Lyon, ruinee par les bombes et la mine, etait maintenant en demolition,
+et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois
+pour plus de 60 millions au commerce. Un decret qui arretait les
+marchandises destinees aux communes rebelles en avait immobilise autour de
+Lyon une quantite considerable, dont une partie devait rester dans cette
+ville, et l'autre la traverser seulement pour de la se rendre sur les
+points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Chalons,
+Macon, Valence, avaient profite de ce decret pour arreter les marchandises
+voyageant sur cette route si frequentee. La manufacture de Sedan avait ete
+obligee d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer a celle
+du drap a l'usage des troupes, et ses principaux fabricans etaient
+poursuivis en outre comme complices du mouvement projete par Lafayette
+apres le 10 aout. Les departemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et
+de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient ete
+entierement ravages par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse
+Vendee, plus de six cents lieues carrees etaient entierement ravagees par
+le feu et le fer. Les champs etaient en partie abandonnes, et des bestiaux
+nombreux erraient au hasard sans pature et sans etable. Partout enfin ou
+des desastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamites generales, la
+guerre avait singulierement diminue le nombre des bras, et la terreur chez
+les uns, la preoccupation politique chez les autres, avaient eloigne ou
+degoute du travail un nombre considerable de citoyens laborieux. Combien
+preferaient a leurs ateliers et a leurs champs, les clubs, les conseils
+municipaux, les sections, ou ils recevaient quarante sous pour aller
+s'agiter et s'emouvoir!
+
+Ainsi, desordre dans tous les marches, rarete des subsistances;
+interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; deplacemens
+desordonnes, amas inutiles, degats de marchandises; epuisement de moyens de
+transport par l'effet des requisitions; interruption de communication avec
+toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime,
+du sequestre; devastation des villes manufacturieres et de plusieurs
+contrees agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la
+requisition; oisivete amenee par le gout de la vie politique: tel est le
+tableau de la France sauvee du fer etranger, mais epuisee un moment par les
+efforts inouis qu'on avait exiges d'elle.
+
+Qu'on se figure apres le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un
+s'attache aux moyens revolutionnaires comme indispensables, et veut
+prolonger indefiniment un etat essentiellement passager; dont l'autre,
+irrite des maux inevitables d'une organisation extraordinaire, oublie les
+services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce;
+qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra
+combien, dans l'etat de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations
+reciproques. Les jacobins se plaignaient du relachement de toutes les lois;
+de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches
+commercans; de l'inexecution des lois contre l'agiotage, et de
+l'avilissement des assignats; ils recommencaient ainsi les cris des
+hebertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs
+adversaires, au contraire, osant pour la premiere fois attaquer les mesures
+revolutionnaires, s'elevaient contre l'emission excessive des assignats,
+contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des requisitions,
+contre les desastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les
+prohibitions et les entraves de toute espece qui paralysaient et ruinaient
+le commerce. C'etaient la, avec la liberte de la presse, et le mode de
+nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des petitions
+des clubs ou des sections. Toutes les reclamations a cet egard etaient
+renvoyees aux comites de salut public, de finances et de commerce, pour
+qu'ils eussent a faire des rapports et a presenter leurs vues.
+
+Deux partis etaient ainsi en presence, cherchant et trouvant dans ce qui
+s'etait fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels
+d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on
+l'imputait aux membres des anciens comites, qui etaient maintenant en butte
+a toutes les attaques des auteurs de la reaction. Quoiqu'ils eussent
+contribue a renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'etaient brouilles
+avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au
+fond ils pensaient de meme, qu'ils avaient les memes principes, et qu'ils
+voulaient continuer a leur profit le meme systeme. Parmi les thermidoriens
+etait Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidere, qui se
+prononcait avec une imprudence desapprouvee de ses collegues. Il avait
+forme le projet de denoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrere,
+de l'ancien comite de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du
+comite de surete generale, comme complices et _continuateurs_ de
+Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la meme accusation contre
+Carnot, Prieur (de la Cote-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion separait
+entierement de leurs collegues, et qui passaient pour s'etre occupes
+exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il
+n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comite de surete
+generale, parce qu'ils n'etaient pas tous egalement accuses par l'opinion.
+Il fit part de son projet a Tallien et a Legendre, qui chercherent a l'en
+dissuader; mais il n'en persista pas moins a l'executer, et, dans la seance
+du 12 fructidor (29 aout), il presenta vingt-six chefs d'accusation contre
+les membres des anciens comites. Ces vingt-six chefs se reduisaient aux
+vagues imputations d'avoir ete les complices du systeme de terreur que
+Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir
+contribue aux actes arbitraires des deux comites, d'avoir signe les ordres
+de proscription; d'avoir ete sourds a toutes les reclamations elevees par
+des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribue a la mort
+de Danton; d'avoir defendu la loi du 22 prairial; d'avoir laisse ignorer a
+la convention que cette loi n'etait pas l'ouvrage du comite; de ne point
+avoir denonce Robespierre lorsqu'il abandonna le comite de salut public;
+enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la
+convention a couvert des projets des conspirateurs.
+
+Des que Lecointre eut acheve la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,
+depute de l'Ain, republicain jeune, sincere, fervent, et montagnard
+desinteresse, car il n'avait pris aucune part aux actes reproches au
+dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
+apparences d'un profond chagrin. "Je suis, dit-il, douloureusement afflige
+quand je vois avec quelle froide tranquillite on vient jeter ici de
+nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantot
+on vient vous proposer de fletrir, sous le nom de systeme de la terreur,
+tout ce qui s'est fait pendant une annee; tantot on vous propose d'accuser
+des hommes qui ont rendu de grands services a la revolution. Ils peuvent
+etre coupables; je l'ignore. J'etais aux armees, je n'ai rien pu juger,
+mais si j'avais eu des pieces qui fissent charge contre des membres de la
+convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportees ici
+qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
+plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables a la patrie par
+leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
+portent sur la convention elle-meme. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
+c'est au peuple francais qu'on fait le proces, puisqu'ils ont souffert l'un
+et l'autre la tyrannie de l'infame Robespierre. J. Debry vous le disait
+tout a l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
+ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
+reprend Goujon, que la discussion cesse a l'instant." Beaucoup de deputes
+s'y opposent. Billaud-Varennes s'elance a la tribune, et demande avec
+instance que la discussion soit continuee. "Il n'y a pas de doute, dit-il,
+que si les faits allegues sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
+et que nos tetes ne doivent tomber. Mais nous defions Lecointre de les
+prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
+les intrigans, et nous declarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
+doivent l'emporter." Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
+collegues et lui meditaient le 9 thermidor; que s'ils ont differe, c'est
+parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont ete les premiers
+a denoncer Robespierre, et a lui arracher le masque dont il se couvrait;
+que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
+premier; que Danton etait le complice de Robespierre, qu'il etait le point
+de ralliement de tous les contre-revolutionnaires, et que, s'il avait vecu,
+la liberte aurait ete perdue. "Depuis quelque temps, s'ecrie Billaud, nous
+voyons s'agiter les intrigans, les voleurs...." A ce dernier mot, Bourdon
+l'interrompt en lui disant: "Le mot est prononce; il faudra le prouver.--Je
+me charge, s'ecrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
+d'autres," ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'etait la le reproche
+que les montagnards etaient toujours prets a faire aux amis de Danton,
+presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
+tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonne la tribune, insiste,
+et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
+succede, et dit qu'il faut eviter le piege tendu a la convention; que les
+aristocrates veulent l'obliger a se deshonorer elle-meme en deshonorant
+quelques-uns de ses membres; que si les comites sont coupables, elle l'est
+aussi; "et toute la nation avec elle," ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
+milieu de ce tumulte, Vadier parait a la tribune, un pistolet a la main,
+disant qu'il ne survivra pas a la calomnie, si on ne le laisse pas se
+justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent a descendre. Le
+president Thuriot declare qu'il va lever la seance si le tumulte ne
+s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
+que c'est un devoir de l'assemblee a l'egard des membres inculpes. Thuriot,
+l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zele,
+voyait avec peine qu'on agitat de pareilles questions.
+
+Il prend la parole de son fauteuil, et dit a l'assemblee: "D'une part,
+l'interet public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
+l'autre, l'interet des inculpes veut qu'elle continue: concilions l'un et
+l'autre en passant a l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
+declarant que l'assemblee n'a recu cette proposition qu'avec une profonde
+indignation." L'assemblee adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
+passe a l'ordre du jour en fletrissant la proposition de Lecointre.
+
+Tous les hommes sincerement attaches a leur pays avaient vu cette
+discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
+passe, distinguer le mal du bien, et discerner a qui appartenait la
+tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
+comites qui avaient partage le pouvoir, celle de la convention qui les
+avait supportes, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
+convention et les comites de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
+tyrannie? Etait-elle un crime d'ambition, ou bien l'action energique et
+irreflechie d'hommes voulant sauver leur cause a tout prix, et s'aveuglant
+sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
+action confuse la part de la cruaute, de l'ambition, du zele egare, du
+patriotisme sincere et energique? Demeler tant d'obscurites, juger tant de
+coeurs d'hommes, etait impossible. Il fallait oublier le passe, recevoir
+des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvee,
+regler des mouvemens desordonnes, adoucir des lois trop cruelles, et songer
+qu'en politique il faut reparer les maux et jamais les venger.
+
+Tel etait l'avis des hommes sages. Les ennemis de la revolution
+s'applaudissaient de la demarche de Lecointre, et en voyant la discussion
+fermee, ils repandirent que la convention avait eu peur, et n'avait ose
+aborder des questions trop dangereuses pour elle-meme. Les jacobins, au
+contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
+nullement disposes a desavouer le regime de la terreur, ne craignaient pas
+la discussion, et etaient furieux qu'on l'eut fermee. Des le lendemain, en
+effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se leverent, disant que le
+president avait fait, la veille, une surprise a l'assemblee en decidant la
+cloture; qu'il avait emis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
+president, il n'avait aucun avis a donner; que la cloture etait une
+injustice; qu'on devait aux membres inculpes, a la convention elle-meme, et
+a la revolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
+n'avaient pas a redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
+autres, qu'on accusait d'avoir pousse Lecointre, et qui au contraire
+avaient cherche a le dissuader de son projet, demanderent-ils que la
+discussion fut ecartee. L'assemblee, qui n'avait pas encore perdu
+l'habitude de craindre la Montagne et de lui ceder, consentit a rapporter
+sa decision de la veille, et rouvrit la carriere. Lecointre fut appele a la
+tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pieces
+probantes.
+
+Lecointre n'avait pu reunir les pieces de ce singulier proces, car il
+aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'etait passe dans l'interieur des
+comites, pour juger jusqu'a quel point les membres inculpes avaient
+participe a ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
+pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriete publique, que des
+discours prononces aux Jacobins ou a l'assemblee, que les originaux de
+quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-memes. A
+chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pieces! les
+pieces!_ et ne voulaient point qu'il parlat sans produire les preuves
+ecrites. Lecointre, reduit souvent a l'impuissance de les fournir,
+s'adressait aux souvenirs de l'assemblee, et lui demandait si elle n'avait
+pas toujours considere Billaud, Collot-d'Herbois et Barrere, comme d'accord
+avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
+l'absurdite d'un pareil proces. Avec de telles preuves, on aurait demontre
+que la convention etait complice du comite, et la France de la convention.
+Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
+disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient a passer a un autre
+grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'ecriaient de nouveau: _Les
+pieces! les pieces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
+s'ecriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixieme chef, sans
+avoir pu prouver rien de ce qu'il avancait. Il n'avait qu'une raison a
+donner, c'est que le proces etait politique, et n'admettait pas la forme
+ordinaire de discussion; a quoi on pouvait repondre qu'il etait impolitique
+d'en inventer un pareil. Apres une seance longue et orageuse, la convention
+declara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et rehabilita
+ainsi les anciens comites.
+
+Cette scene avait rendu a la Montagne toute son energie, et a la convention
+un peu de son ancienne deference pour la Montagne. Cependant
+Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnerent leur demission de membres du
+comite de salut public. Barrere en sortit par la voie du sort. De son cote,
+Tallien se demit volontairement, et ils furent remplaces tous quatre par
+Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
+du grand comite de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
+Cote-d'Or) et Robert Lindet. Au comite de surete generale, on opera aussi
+un renouvellement par quart. Elie Lacoste, Vouland, Vadier et Moise Bayle
+sortirent. Il manquait deja David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
+decision de l'assemblee: ces sept membres furent remplaces par Bourdon (de
+l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.
+
+Un evenement imprevu et entierement fortuit vint augmenter l'agitation qui
+regnait. Le feu prit a la poudriere de Grenelle qui sauta. Cette explosion
+soudaine et epouvantable consterna Paris, et on crut que c'etait l'effet
+d'une conspiration nouvelle. Aussitot on accusa les aristocrates, et les
+aristocrates accuserent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu a
+la tribune entre les deux partis, sans amener aucun eclaircissement, A cet
+evenement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
+Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppe d'une grande redingote,
+fondit sur lui en disant: "Je t'attendais, ... tu ne m'echapperas pas." Au
+meme instant il lui tira un coup de pistolet a bout portant, qui lui
+fracassa une epaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
+qu'on ne pouvait donc plus esperer le repos, que deux partis acharnes l'un
+contre l'autre avaient jure de troubler eternellement la republique. Les
+uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
+aristocrates; d'autres memes allaient jusqu'a dire que Tallien, imitant
+l'exemple de Grangeneuve avant le 10 aout, s'etait fait blesser a l'epaule
+pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
+dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
+s'elancerent a la tribune avec vehemence, et soutinrent que le crime de la
+veille etait l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonne
+la cause de la revolution; cependant des furieux pretendent qu'il a passe
+aux moderes et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
+avoir eu l'idee de le frapper, ce ne peuvent etre que les furieux qui
+l'accusent, c'est-a-dire les jacobins. Merlin denonca leur derniere seance,
+et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais levent la tete, tant
+mieux, elle sera plus facile a couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
+accoutumee, la dissolution de cette societe celebre, qui avait rendu,
+dit-il, les plus grands services, qui avait contribue puissamment a abattre
+le trone, mais qui, n'ayant plus de trone a renverser, voulait renverser
+aujourd'hui la convention elle-meme. On n'admit point les conclusions de
+Merlin; mais, comme a l'ordinaire, on renvoya les faits aux comites
+competens, pour faire un rapport. Deja on avait fait, sur toutes les
+questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
+demande des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
+le _maximum_, sur les requisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
+sur tout ce qui etait devenu un sujet de controverse et de division. On
+voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
+chargea le comite de salut public de presenter un rapport general sur
+l'etat actuel de la republique. La redaction en fut confiee a Robert
+Lindet, le membre le plus instruit de l'etat des choses, parce qu'il
+appartenait aux anciens comites, et le plus desinteresse dans ces
+questions, parce qu'il avait ete exclusivement occupe a servir son pays, en
+se chargeant du travail enorme des subsistances et des transports. Le jour
+ou il devait etre entendu fut fixe a la quatrieme sans-culottide de l'an II
+(20 septembre 1794).
+
+On attendait avec impatience son rapport et les decrets qu'il amenerait, et
+on continuait dans l'intervalle a s'agiter. C'etait au jardin du
+Palais-Royal que se reunissait la jeunesse coalisee contre les jacobins.
+La, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
+nombre contre le dernier regime revolutionnaire, et qui se vendaient chez
+les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
+partait pour venir troubler les seances des jacobins. Le jour de la
+deuxieme sans-culottide, un de ces groupes se forme: il etait compose de
+ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
+soin, portaient des cravates elevees, ce qui leur fit donner le nom de
+_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
+arrivait quelque chose, il fallait se reunir a la convention; que les
+jacobins n'etaient que des intrigans et des scelerats. Un jacobin voulut
+lui repondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
+convention! a bas les jacobins! a bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
+_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
+jacobins!_ Le tumulte augmenta bientot. Le jacobin qui avait pris la
+parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent tres
+maltraites; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui etait deja
+tres considerable, et empecha un engagement general.
+
+Le surlendemain, jour fixe pour le rapport des trois comites de salut
+public, de legislation, et de surete generale, Robert Lindet fut enfin
+entendu. Le tableau qu'il avait a tracer de la France etait triste. Apres
+avoir expose la marche successive des factions, le progres de la puissance
+de Robespierre jusqu'a sa chute, il montra deux partis, l'un compose de
+patriotes ardens, craignant pour la revolution et pour eux-memes; et
+l'autre, des familles eplorees dont les parens avaient ete immoles ou
+gemissaient encore dans les fers. "Des esprits inquiets, dit Lindet,
+s'imaginent que le gouvernement va manquer d'energie; ils emploient tous
+les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
+deputations et des adresses a la convention. Ces craintes sont chimeriques:
+dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
+les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
+rendus s'effacent de la memoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
+accepter et pour remplir des fonctions perilleuses? Mais aujourd'hui la
+France les rappelle a leurs travaux et a leurs professions, qu'ils ont trop
+long-temps abandonnes. Ils savent que leurs fonctions etaient temporaires;
+que le pouvoir, conserve trop long-temps dans les memes mains, devient un
+sujet d'inquietude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
+abandonne aux ressentimens et aux vengeances."
+
+Lindet, passant ensuite a ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
+souffert, continua en disant: "Rendez la liberte a ceux que des haines, des
+passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
+conspirateurs ont fait precipiter en masse dans les maisons d'arret;
+rendez-la aux laboureurs, aux commercans, aux parens des jeunes heros qui
+defendent la patrie. Les arts ont ete persecutes; cependant c'est par eux
+que vous avez appris a forger la foudre; c'est par eux que l'art des
+Montgolfier a servi a eclairer la marche des armees; c'est par eux que les
+metaux se preparent et s'epurent, que les cuirs se tannent, s'appretent et
+se mettent en oeuvre dans huit jours. Protegez-les, secourez-les. Beaucoup
+d'hommes utiles sont encore dans les cachots."
+
+Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'etat agricole et commercial de la
+France. Il montra les calamites resultant des assignats, du _maximum_, des
+requisitions, de l'interruption des communications avec l'etranger. "Le
+travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activite, d'abord parce que quinze
+cent mille hommes ont ete transportes sur les frontieres, qu'une multitude
+d'autres se sont voues a la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
+distraits par les passions politiques, se sont detournes de leurs
+occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres defrichees, mais
+beaucoup de negligees. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filee,
+les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
+Tachons de reparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
+grandes villes maritimes et manufacturieres. Qu'on cesse de demolir a Lyon.
+Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
+les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Revoquons les
+lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
+permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
+villes, les departemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
+disent-ils, a epuise leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observe
+des proportions assez exactes, et a fait peser inegalement le fardeau des
+requisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
+les tableaux, les declarations, les adresses de leurs concitoyens des
+autres districts! Ils y verraient les memes plaintes, les memes
+reclamations, la meme energie, inspirees par le sentiment des memes
+besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
+ramenons les ouvriers a leurs ateliers, les cultivateurs a leurs champs.
+Surtout, ajoute Lindet, efforcons-nous de ramener parmi nous l'union et la
+confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
+toujours ete, avons-nous pu etre ce que nous aurions voulu etre en effet?
+Nous avons tous ete lances dans la meme carriere: les uns ont combattu avec
+courage, avec reflexion; les autres se sont precipites, dans leur
+bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient detruire et
+renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
+mouvemens qu'il est impossible de prevoir et de diriger? La revolution est
+faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels generaux, quels soldats n'ont
+jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arreter
+ou la raison froide et tranquille aurait desire qu'ils s'arretassent?
+N'etions-nous pas en etat de guerre contre les plus nombreux et les plus
+redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrite notre courage,
+enflamme notre colere? Que nous est-il arrive qui n'arrive a tous les
+hommes jetes a une distance infinie du cours ordinaire de la vie."
+
+Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
+d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
+et il eut ete a desirer que tout le monde put les partager. Lindet proposa
+ensuite une serie de decrets, qui furent accueillis comme l'avait ete son
+rapport, et qui furent adoptes sur-le-champ.
+
+Par le premier decret, le comite de surete generale et les representans en
+mission etaient charges d'examiner les reclamations des commercans, des
+laboureurs, des artistes, des peres et meres des citoyens presens aux
+armees, qui etaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
+municipalites et les comites des sections etaient tenus de motiver leurs
+refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'etaient la
+des satisfactions donnees a ceux qui se plaignaient sans cesse de la
+terreur et qui craignaient de la voir renaitre. Un troisieme decret
+ordonnait la redaction d'une instruction morale, tendant a ramener l'amour
+du travail et des lois, a eclairer les citoyens sur les principaux
+evenemens de la revolution, et destinee a etre lue au peuple, dans les
+fetes decadaires. Un quatrieme decret ordonnait un projet d'ecole normale,
+pour former de jeunes professeurs, et repandre ainsi l'instruction et les
+lumieres par toute la France.
+
+Enfin, a ces decrets en etaient joints plusieurs, ordonnant aux comites des
+finances et du commerce d'examiner promptement:
+
+1 Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
+condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
+espece;
+
+2 Les avantages ou desavantages de la libre exportation du superflu des
+denrees de premiere necessite, sous la condition d'un retour et de
+differentes formalites;
+
+3 Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
+marchandises destinees aux communes en rebellion, et retenues sous le
+scelle;
+
+4 Enfin les reclamations des negocians qui, en vertu de la loi du
+sequestre, etaient tenus de deposer dans les caisses de district les sommes
+qu'ils devaient aux etrangers avec lesquels la France etait en guerre.
+
+On voit que ces decrets donnaient des satisfactions a ceux qui se
+plaignaient d'avoir ete persecutes, et renfermaient quelques-unes des
+mesures capables d'ameliorer l'etat du commerce. Le parti jacobin seul
+n'avait pas un decret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
+ete ni poursuivi ni emprisonne; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
+il n'y avait donc aucune reparation a lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
+c'etait de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
+Lindet etait fait et ecrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
+decrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
+partis.
+
+On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'annee et
+cinquieme sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fete ordonnee
+depuis long-temps pour placer Marat au Pantheon et en exclure Mirabeau, fut
+celebree. Deja elle n'etait plus conforme a l'etat des opinions et des
+esprits. Marat n'etait plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
+qu'on decernat tant d'honneurs au sanglant apotre de la terreur, et qu'on
+infligeat tant d'ignominie au plus grand orateur de la revolution. Mais
+pour ne pas alarmer la Montagne, et pour eviter les apparences d'une
+reaction trop prompte, la fete ne fut pas revoquee. Le jour fixe, les
+restes de Marat furent portes en pompe au Pantheon, et ceux de Mirabeau en
+furent ignominieusement retires par une porte laterale.
+
+Ainsi le pouvoir, retire aux jacobins et aux montagnards, etait possede
+aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
+_indulgens_ enfin, qui etaient devenus les thermidoriens. Ces derniers
+cependant, tandis qu'ils tachaient de reparer les maux produits par la
+revolution, tandis qu'ils elargissaient les suspects et s'efforcaient de
+rendre quelque liberte et quelque securite au commerce, etaient pleins
+encore de menagement pour la Montagne qu'ils avaient depossedee, et
+decernaient a Marat la place qu'ils ravissaient a Mirabeau.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+
+REPRISE DES OPERATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDE, VALENCIENNES,
+LANDRECIES ET LE QUESNOY. DECOURAGEMENT DES COALISES.--BATAILLE DE L'OURTHE
+ET DE LA ROER.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
+RHIN.--SITUATION DES ARMEES AUX ALPES ET AUX PYRENEES. SUCCES DES FRANCAIS
+SUR TOUS LES POINTS. ETAT DE LA VENDEE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
+CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
+ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANCAIS ET L'ETRANGER. INTRIGUES A L'INTERIEUR;
+ROLE DES PRINCES EMIGRES.
+
+L'activite des operations militaires s'etait un peu ralentie vers le milieu
+de la saison. Nos deux grandes armees du Nord et de Sambre-et-Meuse,
+entrees dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminees l'une sur
+Anvers, l'autre sur la Meuse, etaient demeurees dans un long repos,
+attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et
+Conde, perdues dans la precedente campagne. Sur le Rhin, le general Michaud
+etait occupe a recomposer son armee, pour reparer l'echec de
+Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tires de la
+Vendee. Les armees des Alpes et d'Italie, devenues maitresses de la grande
+chaine, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation
+d'un plan d'invasion propose, disait-on, par le jeune officier qui avait
+decide la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux
+Pyrenees-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succes au Boulou,
+s'etait longtemps arrete pour prendre Collioure, et bloquait maintenant
+Bellegarde. L'armee des Pyrenees-Occidentales s'organisait encore. Cette
+longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer
+aux grands evenemens de l'interieur et a de mauvaises combinaisons, aurait
+pu nuire a nos succes si l'ennemi avait su mettre le temps a profit. Mais
+il regnait un tel desordre d'esprit chez les coalises, que notre faute ne
+leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de
+nos victoires.
+
+Rien n'etait plus mal calcule que notre inaction en Belgique, aux environs
+d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hater la prise
+des quatre places perdues eut ete d'eloigner toujours davantage les grandes
+armees qui pouvaient les secourir. En profitant du desordre ou la victoire
+de Fleurus et la retraite qui s'en etait suivie avaient jete les coalises,
+il eut ete facile d'arriver bientot jusqu'au Rhin. Malheureusement on
+ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare
+de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une
+attaque heureuse, mais le resultat de vastes combinaisons. Pour hater la
+reddition des quatre places, la convention avait porte un decret
+formidable, a la maniere de tous ceux qui se succederent depuis prairial
+jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalises occupaient
+quatre places francaises, et que tout est permis pour eloigner l'ennemi de
+chez soi, elle decreta que si, vingt-quatre heures apres la sommation, les
+garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passees au fil de
+l'epee. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Conde
+fit cette belle reponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de decreter le
+deshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuerent de se
+defendre. Le comite, sentant l'injustice d'un pareil decret, usa d'une
+subtilite pour en eviter l'execution, et en meme temps pour epargner a la
+convention la necessite de le rapporter. Il supposa que le decret, n'ayant
+pas ete notifie aux commandans des trois places, leur etait reste inconnu.
+Avant de le leur signifier, il ordonna au general Scherer de pousser les
+travaux avec assez d'activite pour rendre la sommation imposante, et
+legitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,
+Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 aout); Conde et Le Quesnoy les
+jours suivans. Ces places, qui avaient tant coute aux coalises pendant la
+campagne precedente, nous furent donc restituees sans de grands efforts, et
+l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les
+Pays-Bas. Nous etions maitres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'a
+la Meuse et Anvers.
+
+Moreau venait de conquerir l'Ecluse, et de rentrer en ligne; Scherer avait
+envoye la brigade Osten a Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa
+division. Grace a cette reunion, l'armee du Nord, sous Pichegru, s'elevait
+a plus de soixante-dix mille hommes, presens sous les armes, et celle de la
+Meuse, sous Jourdan, a cent seize mille. L'administration, epuisee par les
+efforts qu'elle avait faits pour improviser l'equipement de ces armees, ne
+suffisait que tres imparfaitement a leur entretien. On y suppleait par des
+requisitions, faites avec menagement, et par les plus belles vertus
+militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus necessaires;
+ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches
+d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payes avec des assignats,
+vivaient comme le soldat, mangeaient le meme pain, marchaient a pied comme
+lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme republicain et la victoire
+soutenaient ces armees, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais
+eues la France.
+
+Les coalises etaient dans un desordre singulier. Les Hollandais, mal
+soutenus par leurs allies les Anglais, et doutant de leur bonne foi,
+etaient consternes. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,
+pour avoir le temps de les mettre en etat de defense, ce qui aurait du etre
+acheve depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que presomptueux,
+ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti
+decisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, etendant ses ailes
+tantot vers les Hollandais, tantot vers les Imperiaux. Cependant, reuni aux
+Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et
+tenter sur les flancs de l'une des deux armees du Nord et de la Meuse l'un
+de ces mouvemens hardis que le general Clerfayt, l'annee suivante, et
+l'archiduc Charles, en 1796, surent executer avec a propos et honneur, et
+dont un grand capitaine donna depuis, tant de memorables exemples. Les
+Autrichiens, retranches le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roer
+jusqu'a celle de l'Ourthe, etaient decourages par leurs revers, et
+manquaient des approvisionnemens necessaires. Le prince de Cobourg, tout a
+fait deconsidere par sa derniere campagne, avait cede le commandement a
+Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les generaux autrichiens.
+Il n'etait pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour
+agir en masse contre l'une des deux armees francaises; mais on ne songeait
+qu'a garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarme de la marche des
+evenemens, avait envoye commissaires sur commissaires pour reveiller le
+zele de la Prusse, pour reclamer de sa part l'execution du traite de La
+Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours a defendre
+vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une reunion de
+ministres et de generaux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu a
+Maestricht, et on convint de defendre les bords de la Meuse.
+
+Les armees francaises s'etaient enfin remises en mouvement dans le milieu
+de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avanca d'Anvers vers
+l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se
+separer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangerent le
+long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adosses a la mer, dans
+une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils
+voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se
+retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaine de
+postes que l'armee francaise pouvait enlever des qu'elle paraitrait. A
+Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arriere-garde du duc
+d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les
+bords de l'Aa, il rencontra le general Abercromby, lui fit encore des
+prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hata de passer la
+Meuse a Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette
+marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le
+jour de la deuxieme sans-culottide (18 septembre).
+
+Pendant ce temps, Jourdan s'avancait de son cote, et se preparait a
+franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la
+joint vers Liege, et la Roer qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux
+affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le
+Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver a ce dernier
+fleuve. Les Francais, maitres de Liege, avaient franchi la Meuse, et
+etaient deja venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de
+Liege a Maestricht, et l'Ourthe de Liege a Gomblaine-au-Pont, formant ainsi
+un angle dont Liege etait le sommet. Clerfayt avait range sa gauche
+derriere l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordees
+d'un cote par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans
+l'Ourthe. Le general Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna a
+Scherer d'attaquer la position de Sprimont du cote de l'Ayvaille, tandis
+que le general Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.
+
+Le jour de la deuxieme sans-culottide (18 septembre), Scherer divisa son
+corps en trois colonnes, commandees par les generaux Marceau, Mayer et
+Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit
+profond, entre deux cotes escarpees. Les generaux donnerent eux-memes
+l'exemple, entrerent dans l'eau, et entrainerent leurs soldats sur la rive
+opposee, malgre le feu d'une artillerie formidable. Latour etait reste
+immobile sur les hauteurs de Sprimont, se preparant a fondre sur les
+colonnes francaises des qu'elles auraient passe la riviere. Mais a peine
+eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se precipiterent sur
+la position, sans donner a Latour le temps de les prevenir. Elles
+l'attaquerent vivement, tandis que le general Hacquin debordait son flanc
+gauche, et que le general Bonnet, ayant passe l'Ourthe, marchait sur ses
+derrieres; Latour fut alors oblige de decamper, et de se replier sur
+l'armee imperiale.
+
+Ce combat bien concu, vivement execute, etait aussi honorable pour le
+general en chef que pour l'armee. Il nous valut trente-six pieces de canon
+et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes a l'ennemi, tant tues
+que blesses, et decida Clerfayt a quitter la ligne de l'Ourthe. Ce general
+craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'etre coupe de sa
+retraite sur Cologne. En consequence, il abandonna les bords de la Meuse et
+de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.
+
+Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roer. Ils occupaient
+cette riviere depuis Dueren et Juliers jusqu'a son embouchure dans la
+Meuse, c'est-a-dire jusqu'a Ruremonde. Ils avaient cede du cours de la
+Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe a la Roer, entre Liege et
+Ruremonde; il ne leur restait que l'etendue de Ruremonde a Grave, point par
+lequel ils se liaient au duc d'York.
+
+La Roer etait la ligne qu'il fallait bien defendre, pour ne pas perdre la
+rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de
+la Roer, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps
+ordonne des travaux considerables pour assurer sa ligne; il avait place des
+corps avances au-dela de la Roer sur le plateau d'Aldenhoven, garni de
+retranchemens; il occupait ensuite la ligne de la Roer et ses bords
+escarpes, et il etait campe derriere cette ligne avec son armee et une
+artillerie nombreuse.
+
+Le 10 vendemiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en presence
+de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au general Scherer,
+commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roer par
+tous les points gueables; au general Hatry de traverser vers le centre de
+la position, a Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la
+cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven place en avant de la Roer, de
+balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empecher les
+Autrichiens d'en deboucher; au general Lefevre de s'emparer de Linnich, et
+de traverser a tous les gues existant dans les environs; enfin a Kleber,
+qui etait vers l'embouchure meme de la riviere, de la remonter jusqu'a
+Ratem, et de la passer sur ce point mal defendu, afin de couvrir la
+bataille du cote de Ruremonde.
+
+Le lendemain, 11 vendemiaire, les Francais se mirent en mouvement sur toute
+la ligne.
+
+Cent mille jeunes republicains marchaient a la fois avec un ordre et une
+precision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus
+en aussi grand nombre sur le meme champ de bataille. Ils s'avancaient vers
+la Roer, but de leurs efforts. Malheureusement ils etaient encore eloignes
+de ce but, et ils n'y arriverent que vers le milieu du jour. Le general, de
+l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un
+point de depart trop eloigne du point d'attaque, et de ne pas employer un
+jour a se rapprocher de la ligne ennemie. Le general Scherer, charge de la
+droite, dirigea ses brigades sur les differens points de la Roer, et
+ordonna au general Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gue de
+Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il etait onze heures
+quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps a parcourir le
+circuit qu'on lui avait trace. Scherer attendait qu'il fut arrive au point
+indique, pour lancer ses divisions dans la Roer, et il laissait ainsi a
+Clerfayt le temps de preparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la
+rive opposee. Il etait trois heures; enfin Scherer ne veut pas attendre
+davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau
+avec ses troupes, et passe au gue de Mirveiller; Lorges fait de meme, se
+porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi apres un combat sanglant. Les
+Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retires en arriere, ils
+reviennent bientot avec des forces considerables. Marceau se jette aussitot
+dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passe la
+Roer un peu au-dessus, a Niederau, et qui vient d'etre accueilli par une
+artillerie meurtriere, se replie aussi vers Dueren. C'est la que se
+concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir
+que ses avant-gardes, etait range en arriere sur les hauteurs, avec
+soixante bouches a feu. Il les fait agir aussitot, et couvre les Francais
+d'une grele de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats resistent,
+soutenus par leurs generaux. Malheureusement Hacquin ne parait pas encore
+sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain
+de la bataille.
+
+Dans le meme moment on se battait au centre, sur le plateau avance
+d'Aldenhoven. Les Francais y etaient arrives a la baionnette. Leur
+cavalerie s'y etait deployee, avait recu et execute plusieurs charges. Les
+Autrichiens, voyant la Roer franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,
+avaient abandonne ce plateau, et s'etaient retires a Juliers, au-dela de la
+riviere. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait
+et etait canonne par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefevre avait
+repousse les Autrichiens et joint la Roer; mais ayant trouve le pont brule,
+il s'occupait a le retablir. A Ratem, Kleber avait rencontre des batteries
+rasantes, et leur repondait par un violent feu d'artillerie.
+
+L'action decisive etait donc a droite vers Dueren, ou se trouvaient
+accumules Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement
+d'Hacquin. Jourdan avait ordonne a Hatry de se replier sur Dueren au lieu
+d'effectuer le passage a Altorp; mais le trajet etait trop long pour que
+cette colonne put devenir utile au point decisif. Enfin, a cinq heures du
+soir, Hacquin parait sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,
+qui se voient menaces sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau
+et Mayer en face, se decident a se retirer, et replient leur aile gauche,
+la meme qui avait combattu a Sprimont. A leur extreme droite, Kleber les
+menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter etant trop
+court, les soldats demandent a se precipiter dans la riviere. Kleber, pour
+soutenir leur ardeur, reunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur
+l'autre rive. Alors les imperiaux sont encore obliges de se retirer sur ce
+point, et bientot ils s'eloignent de tous les autres. Ils abandonnent la
+Roer, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.
+
+Le lendemain, les Francais trouverent Juliers evacue, et purent passer la
+Roer sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la
+conquete definitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui
+ont le plus merite au general Jourdan la reconnaissance de sa patrie et
+l'estime des militaires. Neanmoins les critiques lui ont reproche de
+n'avoir pas pris un point de depart plus rapproche du point d'attaque, et
+de n'avoir pas porte le gros de ses forces a Mirveiller et Dueren.
+
+Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa
+cette ville, le 15 vendemiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20
+octobre). Kleber alla faire avec Marescot le siege de Maestricht.
+
+Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tache, et prenait
+possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son cote, se
+preparait a franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras
+principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le
+rapporter tout a l'heure, le duc d'York avait passe la Meuse a Grave,
+abandonnant Bois-le-Duc a ses propres forces. Avant de tenter le passage de
+la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'etait pas
+facile dans l'etat de la saison, et avec l'insuffisance du materiel de
+siege. Cependant l'audace des Francais et le decouragement des ennemis
+rendaient tout possible. Le fort de Crevecoeur, pres de la Meuse, menace
+par une batterie dirigee a propos sur un point ou l'ennemi ne croyait pas
+possible d'en etablir, se rendit. Le materiel qu'on y trouva servit a
+presser le siege de Bois-le-Duc. Cinq attaques consecutives epouvanterent
+le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendemiaire (10 octobre). Ce
+succes inespere procura aux Francais une base solide et des munitions
+considerables pour pousser leurs operations au-dela de la Meuse, et
+jusqu'au bord du Wahal.
+
+Moreau, qui formait la droite, s'etait, depuis les victoires de l'Ourthe et
+de la Roer, avance jusqu'a Venloo. Le duc d'York, effraye de ce mouvement,
+avait retire toutes ses troupes au-dela du Wahal, et abandonne tout
+l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant
+que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans
+appui, il repassa le Wahal, et entreprit de defendre l'espace compris entre
+les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure
+des grands fleuves, etait inferieur au lit des eaux; il presentait de
+vastes prairies coupees de canaux et de chaussees, et inondees dans
+certaines parties. Le general Hammerstein, place intermediairement entre la
+Meuse et le Wahal, avait ajoute a la difficulte des lieux en coupant les
+routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des
+ponts, que son armee devait detruire en se retirant. Le duc d'York, dont il
+formait l'avant-garde, etait place en arriere, sur les bords du Wahal, dans
+le camp de Nimegue.
+
+Dans les journees des 27 et 28 vendemiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit
+franchir la Meuse a deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les
+Anglais, qui etaient sous le canon de Nimegue, et l'avant-garde
+d'Hammerstein disposee le long des canaux et des digues, se trouvaient trop
+eloignes pour empecher ce passage. Le reste de l'armee debarqua sur l'autre
+rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru decida
+l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermediaire de la
+Meuse au Wahal. Il lanca quatre colonnes, formant une masse superieure a
+l'ennemi, dans ces prairies inondees et coupees de canaux. Les Francais
+braverent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jeterent
+dans les fosses, ayant de l'eau jusqu'aux epaules, tandis que les
+tirailleurs, du bord des fosses, fusillaient par dessus leurs tetes.
+L'ennemi epouvante se retira, ne songeant plus qu'a sauver son artillerie.
+Il vint se refugier dans le camp de Nimegue, sur les bords du Wahal, et les
+Francais vinrent bientot l'y insulter journellement.
+
+Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Francais etaient
+enfin parvenus a atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature
+semble avoir assignee pour limite a leur belle patrie, et qu'ils ont
+toujours ambitionne de lui donner pour frontiere. Pichegru, il est vrai,
+arrete par Nimegue, n'etait pas maitre du cours du Wahal, et s'il songeait
+a conquerir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des
+places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait a
+la limite tant desiree, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer
+dans Nimegue ou dans l'ile de Bommel, et s'etablir solidement sur le Wahal.
+Moreau, appele le general des sieges, venait, par un acte de hardiesse,
+d'entrer dans Venloo; Jourdan etait fortement etabli sur le Rhin. Le long
+de la Moselle et de l'Alsace, les armees venaient aussi de joindre ce grand
+fleuve.
+
+Depuis l'echec de Kayserslautern, les armees de la Moselle et du Haut-Rhin,
+commandees par Michaud, avaient passe leur temps a se renforcer de
+detachemens tires des Alpes et de la Vendee. Le 14 messidor (2 juillet),
+une attaque avait ete essayee sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'a la
+Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisee
+n'avait eu aucun succes. Une seconde tentative, dirigee sur de meilleurs
+principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait
+porte sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et
+avait amene, comme toujours, la retraite generale des armees coalisees
+au-dela de Franckenthal. Le comite avait ordonne alors une diversion sur
+Treves, dont on s'etait empare pour punir l'electeur. Par ce mouvement, un
+corps principal s'etait trouve en fleche entre les armees imperiales du
+Bas-Rhin et l'armee prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent a
+en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la
+diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaques de
+nouveau a l'improviste, et ramenes en arriere de Kayserslautern.
+Heureusement Jourdan venait d'etre victorieux sur la Roer; Clerfayt venait
+de repasser le Rhin a Cologne. Les coalises n'eurent pas alors le courage
+de rester dans les Vosges; ils se retirerent, nous abandonnant tout le
+Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait
+donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comite en
+ordonna aussitot le blocus. Kleber fut appele de la Belgique a Mayence,
+pour commander le siege de cette place, qu'il avait contribue a defendre en
+1793, et ou il avait commence son illustration. Nos conquetes s'etendaient
+donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.
+
+Aux Alpes, l'inaction avait continue, et la grande chaine nous etait
+restee. Le plan d'invasion habilement imagine par le general Bonaparte, et
+communique au comite par Robespierre le jeune, qui etait en mission a
+l'armee d'Italie, avait ete adopte. Il consistait a reunir les deux armees
+des Alpes et d'Italie dans la vallee de la Stura pour envahir le Piemont.
+Les ordres de marche etaient donnes lorsqu'arriva le 9 thermidor;
+l'execution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient ete
+obliges de ceder une partie de leurs garnisons, les representans, les
+municipalites, et tous les partisans de la reaction, pretendirent que ce
+plan avait pour but de perdre l'armee en la jetant en Piemont, de rouvrir
+Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.
+Jean-Bon-Saint-Andre surtout, qui avait ete envoye a Toulon pour y reparer
+la marine, et qui nourrissait des projets sur la Mediterranee, se montra
+l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut meme
+accuse d'etre complice des Robespierre, a cause de la confiance que ses
+talens et ses projets avaient inspiree au plus jeune des deux freres.
+L'armee fut ramenee en desordre sur la grande chaine, ou elle reprit ses
+positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage eclatant. Les
+Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur
+Savone, pour couper la communication avec Genes, qui par sa neutralite
+rendait de grands services au commerce des subsistances. Le general
+Colloredo s'avanca avec un corps de huit a dix mille hommes, ne mit aucune
+celerite dans sa marche, et donna aux Francais le temps de se premunir.
+Saisi au milieu des montagnes par les Francais, dont le general Bonaparte
+dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira
+honteusement, accusant les Anglais, qui l'accuserent a leur tour. La
+communication avec Genes fut retablie, et l'armee consolidee dans toutes
+ses positions.
+
+Aux Pyrenees, nos succes avaient recommence leur cours. Dugommier faisait
+toujours le siege de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
+descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque generale sur
+la ligne francaise, venir au secours des assieges; mais repousse sur tous
+les points, il venait de s'eloigner, et la place, plus decouragee que
+jamais par cette deroute de l'armee espagnole, s'etait rendue le 6
+vendemiaire (27 septembre). Dugommier, entierement rassure sur ses
+derrieres, se preparait a s'avancer en Catalogne. Aux Pyrenees
+occidentales, les Francais, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
+la vallee de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sebastien, et, grace au
+climat de ces contrees, se disposaient, comme aux Pyrenees orientales, a
+pousser leurs succes malgre l'approche de l'hiver.
+
+Dans la Vendee, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
+lente et devastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'etaient enfin
+partage le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
+avait succede dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
+conserve la petite division du centre; Charette, illustre par cette
+campagne du dernier hiver, ou, avec des forces presque detruites, il etait
+toujours parvenu a se soustraire a la poursuite des republicains,
+commandait dans la Basse-Vendee, mais ambitionnait le commandement general.
+On s'etait reuni a Jallais, et on avait fait des conventions dictees par
+l'abbe Bernier, cure de Saint-Lo, conseiller et ami de Stofflet, et
+gouvernant le pays sous son nom. Cet abbe etait aussi ambitieux que
+Charette, et desirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
+sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
+un conseil superieur d'apres les ordres duquel tout se ferait a l'avenir.
+Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmerent reciproquement leurs
+commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendee. M. de
+Marigny, qui avait survecu a la grande expedition vendeenne sur Granville,
+ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
+cruaute de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua a la
+jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
+les royalistes.
+
+La guerre, sans aucun resultat possible, n'etait plus qu'une guerre de
+devastation. Les republicains avaient etabli quatorze camps retranches qui
+enveloppaient tout le pays insurge. De ces camps partaient des colonnes
+incendiaires qui, sous le commandement en chef du general Turreau,
+executaient le formidable decret de la convention. Elles brulaient les
+bois, les haies, les genets, souvent meme les villages, s'emparaient des
+moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du decret qui ordonnait a tout
+habitant etranger a la revolte de se retirer a vingt lieues du pays
+insurge, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
+Vendeens qui, obliges de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
+au milieu de ces horribles scenes, resistaient a cette guerre de maniere a
+la rendre eternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
+rassemblemens imprevus, se jetaient sur les derrieres des camps, et les
+enlevaient; ou bien, laissant penetrer les colonnes, ils fondaient sur
+elles quand elles etaient engagees dans le pays, et s'ils parvenaient a les
+rompre, ils egorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
+armes, des munitions, dont ils etaient avides, et, sans avoir rien fait
+pour affaiblir un ennemi trop superieur, ils s'etaient procure seulement
+les moyens de continuer cette guerre atroce.
+
+Tel etait l'etat des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
+droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
+la Vilaine, s'etait forme un nouveau rassemblement, compose en grande
+partie des restes de la colonne vendeenne detruite a Savenay et des paysans
+qui habitaient ces plaines. M. de Scepeaux en etait le chef. Ce corps etait
+a peu pres de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendee a la
+Bretagne.
+
+La Bretagne etait devenue le theatre d'une guerre toute differente de celle
+de la Vendee, et non moins deplorable. Les chouans, dont nous avons deja
+parle, etaient des contrebandiers que l'abolition des barrieres avait
+laisses sans etat, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obeir a la
+requisition, et quelques Vendeens echappes, comme ceux de M. de Scepeaux, a
+la deroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
+les vastes bois de la Bretagne, particulierement dans la grande foret du
+Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendeens, des rassemblemens
+nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
+trente et cinquante, arretaient les courriers, les voitures publiques,
+assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
+republicains, et surtout les acquereurs de biens nationaux. Quant a ceux
+qui etaient non pas acquereurs, mais fermiers de ces biens, ils se
+rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
+ordinairement le soin de detruire les ponts, de briser les routes, de
+couper l'essieu des charrettes, pour empecher le transport des subsistances
+dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles a ceux qui apportaient
+leurs denrees dans les marches, et ils executaient ces menaces en pillant
+et incendiant leurs proprietes. Ne pouvant pas occuper militairement le
+pays, leur but evident etait de le bouleverser, en empechant les citoyens
+d'accepter aucune fonction de la republique, en punissant l'acquisition des
+biens nationaux, et en affamant les villes. Moins reunis, moins forts que
+les Vendeens, ils etaient cependant plus redoutables, et meritaient
+veritablement le nom de brigands.
+
+Ils avaient un chef secret que nous avons deja nomme, M. de Puisaye,
+autrefois membre de l'assemblee constituante. Il s'etait retire apres le 10
+aout en Normandie, s'etait jete, comme on l'a vu, dans l'insurrection
+federaliste, et, apres la defaite de Vernon, etait venu se cacher en
+Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
+grande intelligence, a une rare habilete pour reunir les elemens d'un
+parti, il joignait une extreme activite de corps et d'esprit, et une vaste
+ambition. Puisaye, frappe de la position peninsulaire de la Bretagne, de la
+vaste etendue de ses cotes, de la configuration particuliere de son sol,
+couvert de forets, de montagnes, de retraites impenetrables, frappe surtout
+de la barbarie de ses habitans, parlant une langue etrangere, prives ainsi
+de toute communication avec les autres habitans de la France, entierement
+soumis a l'influence des pretres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
+les Vendeens, Puisaye croyait pouvoir preparer en Bretagne une insurrection
+bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
+d'Elbee, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
+l'heureux intermediaire des iles de Jersey et de Guernesey, lui avaient
+inspire le projet de faire concourir le cabinet de Londres a ses projets.
+Il ne voulait donc pas que l'energie du pays s'usat en inutiles
+brigandages, et il travaillait a l'organiser de maniere a pouvoir le tenir
+tout entier sous sa main. Aide des pretres, il avait fait enroler tous les
+hommes en etat de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
+paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
+division; les divisions reunies formaient quatre divisions principales,
+celles du Morbihan, du Finistere, des Cotes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
+aboutissant toutes quatre a un comite central, qui representait l'autorite
+supreme du pays. Puisaye presidait le comite central en qualite de general
+en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
+a toute la contree. Il recommandait, en attendant l'execution de ses vastes
+projets, de commettre le moins d'hostilites possible, pour ne pas attirer
+trop de troupes en Bretagne; de se contenter de reunir des munitions, et
+d'empecher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
+peu propres au genre de guerre generale qu'il meditait, se livraient
+individuellement a des brigandages qui etaient plus profitables pour eux et
+plus de leur gout. Puisaye se hatait de mettre la derniere main a son
+ouvrage, et se proposait, des qu'il aurait acheve l'organisation de son
+parti, de passer a Londres, pour ouvrir une negociation avec le cabinet
+anglais et les princes francais.
+
+Comme on l'a vu dans la campagne precedente, les Vendeens n'avaient pas
+encore communique avec les etrangers; on leur avait envoye M. de Tinteniac,
+pour savoir qui et combien ils etaient, quel but ils avaient, et pour leur
+offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la cote.
+C'est la ce qui les avait engages a venir a Granville, et a faire la
+tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, apres
+avoir inutilement croise sur nos cotes, avait porte en Hollande les secours
+destines a la Vendee. Puisaye esperait provoquer une expedition pareille et
+s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore temoigne aucune
+reconnaissance, ni donne aucun encouragement aux royalistes insurges dans
+l'interieur.
+
+De leur cote, les princes, esperant peu de l'appui des puissances,
+commencaient a reporter les yeux sur leurs partisans de l'interieur de la
+France. Mais rien n'etait dispose autour d'eux pour mettre a profit le
+devouement des braves gens qui voulaient se sacrifier a leur cause.
+Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
+qui etait devenu regent, et qui demeurait a Verone depuis que le pays du
+Rhin n'etait habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Conde,
+brave, mais peu capable, continuait de reunir sur le Haut-Rhin tout ce qui
+voulait se servir de son epee. Une jeune noblesse suivait M. le comte
+d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagne jusqu'a Saint-Petersbourg.
+Catherine avait fait au prince une reception magnifique, lui avait donne
+une fregate, un million, une epee, et le brave comte de Vauban, pour
+l'engager a s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
+secours, des que le prince serait descendu en Vendee. Cependant la descente
+ne s'etait pas effectuee; et le comte d'Artois etait revenu en Hollande au
+quartier-general du duc d'York.
+
+La situation des trois princes francais n'etait ni brillante ni heureuse.
+L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refuse de reconnaitre le
+regent; car reconnaitre un autre souverain de France que le souverain de
+fait, c'eut ete s'ingerer dans ses affaires interieures, ce qu'aucune
+puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
+etaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
+dans l'interet seul de leur propre surete. Reconnaitre le regent avait
+encore un autre inconvenient: c'etait se condamner a ne faire la paix
+qu'apres la destruction de la republique, chose sur laquelle on commencait
+a ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
+princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
+a Londres, le duc d'Havre a Madrid, le duc de Polignac a Vienne,
+transmettaient des notes peu lues, rarement ecoutees; ils etaient les
+intermediaires des secours fort rares dispenses aux emigres, plutot que les
+organes d'une puissance avouee. Aussi le plus grand mecontentement contre
+les puissances regnait dans les trois cours emigrees. On commencait a
+reconnaitre que ce beau zele de la coalition pour la royaute cachait la
+plus violente haine contre la France. L'Autriche, en placant son drapeau a
+Valenciennes et a Conde, avait, suivant les emigres, determine l'elan du
+patriotisme francais. La Prusse, dont ils avaient entrevu deja les
+dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, a tous ses engagemens.
+Pitt, qui etait de tous les coalises le plus positif et le plus dedaigneux
+a leur egard, leur etait aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
+perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
+tromper ensuite si l'on pouvait. Ils pretendaient qu'il n'y avait a compter
+que sur l'Espagne; l'Espagne seule etait une fidele parente, une sincere
+alliee; ce n'etait que sur elle qu'on devait fonder toutes les esperances.
+
+Les trois petites cours fugitives, si peu unies deja avec les puissances,
+ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Verone, peu
+agissante, donnant aux emigres des ordres mal obeis, faisant aux cabinets
+des communications mal ecoutees, par des agens non reconnus, se defiait des
+deux autres, jalousait le role actif du prince de Conde sur le Rhin,
+l'espece de consideration que son courage peu eclaire, mais energique, lui
+valait aupres des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
+d'Artois en Europe. De son cote, le prince de Conde, aussi depourvu
+d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
+d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
+petite cour reunie a Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
+l'autorite superieure qu'il fallait subir a Verone, et se tenait au
+quartier-general anglais, sous pretexte de differens projets sur les cotes
+de France.
+
+Une cruelle experience ayant appris aux princes francais qu'ils ne devaient
+pas compter sur les ennemis de leur patrie pour retablir leur trone, ils
+aimaient assez a dire qu'il ne fallait compter desormais que sur les
+partisans de l'interieur et sur la Vendee. Des que la terreur cessa de
+regner en France, les brouillons commencerent malheureusement a respirer
+aussitot que les honnetes gens. Les correspondances des emigres avec
+l'interieur venaient de recommencer. La cour de Verone, par l'intermediaire
+du comte d'Entraigues, correspondait avec un nomme Lemaitre, intrigant qui
+avait ete successivement avocat, secretaire au conseil, pamphletaire,
+prisonnier a la Bastille, et qui finissait par etre agent des princes. On
+lui avait adjoint un nomme Laville-Heurnois, ancien maitre des requetes et
+creature de Calonne, et un abbe Brothier, precepteur des neveux de l'abbe
+Maury. On demandait a ces intrigans des details sur la situation de la
+France, sur l'etat des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
+conspiration. Ils repondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
+ils se vantaient faussement de leurs pretendues relations avec les chefs du
+gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces a persuader aux
+princes francais qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
+l'interieur. On les avait charges de correspondre avec la Vendee et surtout
+avec Charette, qui par sa longue resistance etait le heros des royalistes,
+mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune negociation.
+
+Telle etait donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
+la France. Il faisait dans la Vendee une guerre peu alarmante par ses
+dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
+projets etendus, mais lointains encore, et soumis a une condition bien
+difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
+il etait divise, peu considere, peu soutenu; desabuse enfin sur
+l'efficacite des secours etrangers, il entretenait avec les royalistes du
+dedans des correspondances pueriles.
+
+La republique avait donc peu a craindre des efforts de l'Europe et de la
+royaute. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
+Vendee, elle n'avait qu'a s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvee
+l'annee precedente de l'invasion, elle s'etait vengee cette annee-ci par
+des conquetes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
+pays de Luxembourg, de Liege et de Juliers, l'electorat de Treves, le
+Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallee de Bastan, et
+menacait ainsi a la fois la Hollande, le Piemont et l'Espagne. Tels etaient
+les resultats des immenses efforts du celebre comite de salut public.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+
+HIVER DE L'AN III. REFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
+--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse doree_. SALONS DE
+PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCENES
+TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI REVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
+ELECTORAL.--DECRETS SUR LES SOCIETES POPULAIRES,--DECRETS RELATIFS AUX
+FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX REQUISITIONS.--PROCES DE
+CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPERATION CROISSANTE DES DEUX
+PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DOREE.--CLOTURE
+DU CLUB DES JACOBINS.--RENTREE DES SOIXANTE-TREIZE DEPUTES EMPRISONNES
+APRES LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
+COMMENCEES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRERE.
+
+Pendant que les evenemens que nous venons de rapporter se passaient aux
+frontieres, la convention continuait ses reformes. Les representans charges
+de renouveler les administrations parcouraient la France, reduisant partout
+le nombre des comites revolutionnaires, les composant d'autres individus,
+faisant arreter, comme complices du systeme de Robespierre, ceux que des
+exces trop signales ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
+fonctionnaires municipaux, reorganisant les societes populaires, et les
+purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette operation
+ne s'executait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
+l'organisation revolutionnaire etait plus compacte que partout ailleurs.
+Les memes individus, membres a la fois du comite revolutionnaire, de la
+municipalite, de la societe populaire, y faisaient trembler tout le monde.
+Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
+sur la liste des emigres tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
+empechaient d'obtenir des certificats de residence en intimidant les
+sections. Ils s'etaient enregimentes sous le titre d'armee revolutionnaire,
+et obligeaient la commune a leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
+profession; assistaient aux seances du club, eux et leurs femmes, et
+dissipaient dans des orgies, ou il n'etait permis de boire que dans des
+calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
+correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
+servaient d'intermediaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
+representant Cales eut la plus grande peine a dissoudre cette coalition; il
+destitua toutes les autorites revolutionnaires, choisit vingt ou trente
+membres les plus moderes du club, et les chargea de faire l'epuration des
+autres.
+
+Lorsqu'ils etaient chasses des municipalites, dans les provinces, les
+revolutionnaires faisaient comme a Paris; ils se retiraient ordinairement
+dans le club jacobin. Si le club etait epure, ils l'envahissaient de
+nouveau apres le depart des representans[1], ou en formaient un autre. La,
+ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
+a tout le delire de la colere et de la peur, car ils voyaient la vengeance
+partout. Les jacobins de Dijon envoyerent a ceux de Paris une adresse
+incendiaire. A Lyon, ils presentaient un ensemble non moins dangereux; et
+comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles decrets de la
+convention, les representans etaient genes pour reprimer leur fureur. A
+Marseille, ils furent plus audacieux; joignant a l'emportement de leur
+parti celui du caractere local, ils formerent un rassemblement
+considerable, entourerent une salle ou les deux representans Auguis et
+Serres etaient a table, et leur depecherent des envoyes qui, le sabre et le
+pistolet a la main, vinrent demander la liberte des patriotes detenus. Les
+deux representans deployerent la plus grande fermete; mais, mal soutenus
+par la gendarmerie, qui avait constamment seconde les cruautes du dernier
+regime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
+manquerent d'etre etouffes et egorges. Cependant plusieurs bataillons de
+Paris, qui se trouvaient dans le moment a Marseille, vinrent degager les
+representans[1], et dissiperent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
+formerent aussi des emeutes. Il y avait la quatre individus: un directeur
+des postes, un secretaire du district, et deux comediens, qui s'etaient
+rendus chefs du parti revolutionnaire. Ils avaient forme un comite de
+surveillance pour tout le Midi, et etendaient leur tyrannie fort au-dela de
+Toulouse. Ils s'opposerent aux reformes et aux emprisonnemens ordonnes par
+les representans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, souleverent la societe
+populaire, et eurent l'audace de faire declarer par elle que ces deux
+representans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
+furent renfermes avec leurs principaux complices.
+
+Ces scenes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
+suivant le caractere des habitans des provinces. Neanmoins les jacobins
+etaient partout reprimes. Ceux de Paris, chefs de la coalition, etaient
+dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevee contre
+leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les departemens, l'opinion,
+moins prompte a se manifester qu'a Paris, n'en etait pas moins prononcee
+contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
+partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
+appuyes a la verite par la foule des employes destitues, par le club
+electoral, par une minorite ardente et souvent victorieuse dans les
+sections, par une partie des membres meme de la convention, dont
+quelques-uns siegeaient encore dans leur societe; mais ils n'en etaient pas
+moins tres effrayes du mouvement des esprits, et ils pretendaient qu'il y
+avait un complot forme pour dissoudre les societes populaires, et la
+republique apres elles.
+
+Ils redigerent une adresse aux societes affiliees, pour repondre aux
+attaques dont ils etaient l'objet. "On cherche, disaient-ils, a detruire
+notre union fraternelle; on cherche a rompre un faisceau redoutable aux
+ennemis de l'egalite et de la liberte; on nous accuse, on nous poursuit par
+les plus noires calomnies. L'aristocratie et le moderantisme levent une
+tete audacieuse. La reaction funeste occasionnee par la chute des triumvirs
+se perpetue, et, du sein des orages formes par tous les ennemis du peuple,
+est sortie une faction nouvelle qui tend a la dissolution de toutes les
+societes populaires. Elle tourmente et cherche a soulever l'opinion
+publique; elle pousse l'audace jusqu'a nous presenter comme une puissance
+rivale de la representation nationale, nous qui combattons et nous unissons
+toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
+d'etre les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
+que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupe le
+poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous repondrons a ces
+vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur repondrons par
+la purete de nos principes et de nos actions, et par un devouement
+inebranlable a la cause du peuple qu'ils ont trahie, a la representation
+nationale qu'ils veulent deshonorer, et a l'egalite qu'ils detestent."
+
+Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la representation
+nationale; ils avaient meme, dans l'une de leurs seances, livre au comite
+de surete generale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
+conspirateurs contre la liberte etaient dans le sein meme de la convention.
+Ils faisaient repandre leur adresse dans tous les departemens, et
+particulierement dans les sections de Paris.
+
+Le parti qui leur etait oppose devenait chaque jour plus hardi. Il s'etait
+deja donne des couleurs, des moeurs a part, des lieux et des mots de
+ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit,
+de jeunes gens appartenant aux familles persecutees, ou echappes a la
+requisition. Les femmes s'etaient jointes a eux; elles avaient passe le
+dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les fetes
+et les plaisirs. Frimaire (decembre) approchait: elles etaient pressees de
+faire succeder aux apparences de l'indigence, de la simplicite, de la
+salete meme, qu'on avait long-temps affectees pendant la terreur, les
+brillantes parures, les moeurs elegantes et les festins. Elles se liguaient
+dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche democratie;
+elles excitaient leur zele, et leur faisaient une loi de la politesse et
+des costumes soignes. La mode recommencait son empire. Il fallait porter
+les cheveux noues en tresse, et rattaches sur le derriere de la tete avec
+un peigne. C'etait un usage emprunte aux militaires, qui disposaient ainsi
+leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par la qu'on
+venait de prendre part aux victoires de nos armees. Il fallait porter
+encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de
+chouans, et surtout un crepe au bras, comme parent d'une victime du
+tribunal revolutionnaire. On voit quel singulier melange d'idees, de
+souvenirs, d'opinions, presidait a ces modes de la _jeunesse doree_; car
+c'etait la le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui
+commencaient a redevenir brillans, on payait par des eloges les jeunes
+hommes qui avaient deploye leur courage dans les sections, au Palais-Royal,
+dans le jardin des Tuileries, et les ecrivains qui, dans les mille
+brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille
+revolutionnaire_.
+
+Freron etait devenu le chef des journalistes; il redigeait _l'Orateur du
+peuple_, qui fut bientot fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse
+doree, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour.
+
+Les theatres n'etaient pas encore ouverts. Les acteurs de la
+Comedie-Francaise etaient toujours en prison. A defaut de ce lieu de
+reunion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au theatre
+de Feydeau, et ou se faisait entendre une voix melodieuse, qui commencait a
+charmer les Parisiens, c'etait la voix de Garat. La, se reunissait ce qu'on
+pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est-a-dire quelques nobles qui
+n'avaient pas quitte la France, des riches qui osaient reparaitre, des
+fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible severite du comite de
+salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherche
+a rendre antique, suivant l'usage de l'epoque, et qu'on avait copie de
+David. Depuis long-temps elles avaient abandonne la poudre et les paniers;
+elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs
+robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes
+grecques; au lieu de souliers a grands talons, elles portaient cette
+chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle legere,
+rattachee a la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens a cheveux
+retrousses, a collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et
+applaudissaient quelquefois les femmes elegantes et singulierement parees
+qui venaient embellir ces reunions.
+
+Madame Tallien etait la plus belle et la plus admiree de ces femmes qui
+introduisaient le nouveau gout; son salon etait le plus brillant et le plus
+frequente. Fille du banquier espagnol Cabarrus, epouse d'un president a
+Bordeaux, mariee recemment a Tallien, elle tenait a la fois aux hommes de
+l'ancien et du nouveau regime. Elle etait revoltee contre la terreur par
+ressentiment, et aussi par bonte; elle s'etait interessee a toutes les
+infortunes, et soit a Bordeaux, soit a Paris, elle n'avait cesse un moment
+de jouer le role de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une
+grace irresistible. C'est elle qui sut adoucir la severite proconsulaire
+que son mari deployait dans la Gironde, et le ramener a des sentimens plus
+humains. Elle voulait lui donner le role de pacificateur, de reparateur des
+maux de la revolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient
+contribue avec lui au 9 thermidor, et cherchait a les gagner, en les
+flattant, en leur faisant esperer la reconnaissance publique, l'oubli du
+passe, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui etait
+promis aux adversaires plutot qu'aux partisans de la terreur. Elle
+s'entourait de femmes aimables qui contribuaient a ce plan d'une seduction
+si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortune general
+Alexandre Beauharnais, jeune creole attrayante, non par sa beaute, mais par
+une grace extreme. Dans ces reunions, on attirait ces hommes simples et
+exaltes qui venaient de mener une vie si dure et si tourmentee. On les
+caressait; quelquefois meme on les raillait sur leurs costumes, sur leurs
+moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir a table a
+cote d'hommes qu'ils auraient poursuivis naguere comme des aristocrates,
+des speculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les
+forcait ainsi a sentir leur inferiorite aupres des anciens modeles du bon
+ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, depourvus de moyens, perdaient
+leur dignite avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'energie de
+leur caractere; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur
+rang, et se donner bientot ces avantages de salon si frivoles et si tot
+acquis, n'etaient cependant pas a l'abri d'une flatterie delicate. Tel
+membre d'un comite, sollicite adroitement dans un diner, accordait un
+service, ou laissait influencer son vote.
+
+Ainsi une femme, nee d'un financier, mariee a un magistrat, et devenue,
+comme l'une des depouilles de l'ancienne societe, l'epouse d'un
+revolutionnaire ardent, se chargeait de reconcilier des hommes simples,
+quelquefois grossiers et presque toujours fanatises, avec l'elegance, le
+gout, les plaisirs, la liberte des moeurs et l'indifference des opinions.
+La revolution, ramenee (et c'etait sans doute un bonheur) de ce terme
+extreme de fanatisme et de grossierete, s'avancait neanmoins d'une maniere
+trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque
+dire, des ressentimens republicains. On reprochait ce changement aux
+thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de
+l'accelerer, et le reproche etait juste.
+
+Les revolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A
+peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en
+sortaient que pour aller dans les tribunes s'elever contre la _Cabarrus_
+contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle
+trainait a sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres reunions que leurs clubs
+et leurs assemblees de sections; ils n'allaient pas y chercher des
+plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les
+_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour
+de l'echafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des
+clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de
+la convention se montraient encore aux seances des jacobins; quelques-uns y
+portaient leur celebrite, mais ils etaient silencieux et sombres: c'etaient
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem,
+Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et
+sans raison personnelle de defendre leur conduite revolutionnaire.
+
+C'etait au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans
+les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections
+surtout, ou ils avaient a deliberer et a discuter, les rixes devenaient
+extremement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse
+des jacobins aux societes affiliees, et on voulait l'y faire lire. On avait
+aussi a lire, par decret, le rapport de Robert-Lindet sur l'etat de la
+France, rapport qui en faisait un tableau si fidele, et qui exprimait d'une
+maniere si convenable les sentimens dont la convention et tous les honnetes
+gens etaient animes. Cette lecture devenait chaque decadi le sujet des plus
+vives contestations. Les revolutionnaires demandaient a grands cris
+l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet.
+On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comites
+revolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient a la tribune
+pour les combattre, et en l'ecrivant, ils s'ecriaient: Nous les
+exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu
+familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours a
+la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de
+nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le
+systeme de Robespierre. On se battait souvent dans les sections;
+quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures
+sans avoir rien pu lire. Alors les revolutionnaires, qui ne se faisaient
+pas scrupule de depasser l'heure legale, attendaient que leurs adversaires,
+qui affectaient d'obeir a la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur
+plaisait, et prenaient toutes les deliberations qui leur convenaient.
+
+On rapportait chaque jour a la convention des scenes de ce genre, et on
+s'elevait contre les anciens membres des comites revolutionnaires, qui
+etaient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club electoral,
+plus bruyant a lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser a
+bout la patience de l'assemblee, par une adresse des plus dangereuses.
+C'etait la, comme nous l'avons dit, que se reunissaient toujours les hommes
+les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une
+deputation de ce club vint demander que l'election des magistrats
+municipaux fut rendue au peuple; que la municipalite de Paris, qui n'avait
+pas ete retablie depuis le 9 thermidor, fut reconstituee; qu'enfin, au lieu
+d'une seule seance de section par decade, il fut permis de nouveau d'en
+tenir deux. A cette derniere petition, une foule de deputes se leverent,
+firent entendre les plaintes les plus vives, et demanderent des mesures
+contre les membres des anciens comites revolutionnaires, auxquels on
+attribuait tous les desordres. Legendre, quoiqu'il eut desapprouve la
+premiere attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et
+Barrere, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal etait
+dans les membres des anciens comites de gouvernement, qui abusaient de
+l'indulgence de l'assemblee a leur egard, et qu'il etait temps enfin de
+punir leur ancienne tyrannie, pour en empecher une nouvelle. Cette
+discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Apres de
+longues et deplorables recriminations, l'assemblee ne rencontrant encore
+que des questions ou insolubles ou dangereuses, prononca une seconde fois
+l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposes pour reprimer
+les ecarts des societes populaires, et les abus du droit de petition. On
+imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple francais, qui
+exprimerait, d'une maniere encore plus nette et plus energique, les
+sentimens de l'assemblee, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de
+suivre. Cette idee fut adoptee. Le depute Richard, qui revenait de l'armee,
+soutint que ce n'etait pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement;
+que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de
+petitions ne manqueraient pas de repondre; qu'il ne fallait plus souffrir
+qu'on vint proferer a la barre des paroles qui, prononcees dans les rues,
+feraient arreter ceux qui se les permettraient. "Il est temps, dit Bourdon
+(de l'Oise), de vous adresser des verites utiles. Savez-vous pourquoi vos
+armees sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une
+exacte discipline. Ayez dans l'etat une bonne police, et vous aurez un bon
+gouvernement. Savez-vous d'ou viennent les eternelles attaques dirigees
+contre le votre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de
+democratique dans vos institutions. Ils se plaisent a repandre que vous
+n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez eternellement livres a
+l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse
+ne sut pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empeche
+l'achevement de la revolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; detrompons
+nos ennemis; c'est par l'abus des societes populaires et du droit de
+petition qu'ils veulent nous detruire; c'est cet abus qu'il faut reprimer."
+
+On presenta divers moyens de reprimer l'abus des societes populaires, sans
+les detruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs deputes
+montagnards qui siegaient dans leur societe, et surtout pour leur enlever
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de
+defendre a tous les membres de la convention d'etre membres d'aucune
+societe populaire. Cette proposition fut adoptee. Mais une foule de
+reclamations s'eleverent de la Montagne; on dit que le droit de se reunir
+pour s'eclairer sur les interets publics etait un droit appartenant a tous
+les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus depouiller un depute qu'aucun
+autre membre de l'etat; que par consequent le decret adopte etait une
+violation d'un droit absolu et inattaquable. Le decret fut rapporte.
+Dubois-Crance fit alors une autre motion. Racontant la maniere dont les
+jacobins s'etaient epures, il montra que cette societe recelait encore dans
+son sein les memes individus qui l'avaient egaree sous Robespierre. Il
+soutint que la convention avait le droit de l'epurer de nouveau, tout comme
+elle faisait, par ses commissaires, a l'egard des societes de departemens;
+et il proposa de renvoyer la question aux comites competens, pour qu'ils
+imaginassent un mode convenable d'epuration, et des moyens de rendre les
+societes populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore
+accueillie.
+
+Ce decret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'ecrierent que
+Dubois-Crance avait trompe la convention; que l'epuration ordonnee apres le
+9 thermidor s'etait rigoureusement executee; qu'on n'avait pas le droit de
+la recommencer; qu'ils etaient tous egalement dignes de sieger dans cette
+illustre societe qui avait rendu tant de services a la patrie; que, du
+reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus severe, et qu'ils etaient
+prets a se soumettre a l'investigation de la convention. En consequence,
+ils deciderent que la liste de tous les membres serait imprimee, et portee
+a la barre par une deputation. Le jour suivant, 13 vendemiaire (4 octobre),
+ils furent moins dociles; ils dirent que leur decision rendue la veille
+etait inconsideree; que remettre la liste des membres de la societe a
+l'assemblee, c'etait lui reconnaitre le droit d'epuration, qui
+n'appartenait a personne; que tous les citoyens ayant la faculte de se
+reunir, sans armes, pour conferer sur les questions d'interet public, nul
+individu ne pouvait etre declare indigne de faire partie d'une societe;
+que, par consequent, l'epuration etait contre tous les droits, et qu'il ne
+fallait point aller porter la liste. "Les societes populaires," s'ecria le
+nomme Giot, jacobin forcene, et l'un des employes aupres des armees, "les
+societes populaires n'appartiennent qu'a elles-memes. S'il en etait
+autrement, l'infame cour aurait epure celle des jacobins, et vous auriez vu
+ces banquettes, qui ne doivent etre occupees que par la vertu, souillees
+par la presence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-meme,
+qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas
+ose, on l'entreprendrait au moment ou les jacobins ont jure d'abattre tous
+les tyrans, quels qu'ils soient, et d'etre toujours soumis a la
+convention!... J'arrive des departemens; je puis vous assurer que
+l'existence des societes populaires est extremement compromise; j'ai ete
+traite de scelerat, parce que le titre de jacobin etait sur ma commission.
+On m'a dit que j'appartenais a une societe qui n'etait composee que de
+brigands. Il y a des menees sourdes pour eloigner de vous les autres
+societes de la republique; j'ai ete assez heureux pour arreter la scission,
+et resserrer les liens de la fraternite entre vous et la societe de
+Bayonne, que Robespierre avait calomniee dans votre sein. Ce que je viens
+de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez
+toujours attaches aux principes et a la convention, et surtout ne
+reconnaissez a aucune autorite le droit de vous epurer." Les jacobins
+applaudirent ce discours, et deciderent qu'ils ne porteraient pas leur
+liste a la convention, et qu'ils attendraient ses decrets.
+
+Le club electoral etait encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa derniere
+petition, on l'avait chasse de l'Eveche, et il etait alle se refugier dans
+une salle du Musee, tout pres de la convention. La, dans une seance de
+nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trepignemens des
+femmes qui remplissaient les tribunes, il declara que la convention avait
+outrepasse la duree de ses pouvoirs; qu'elle avait ete envoyee pour juger
+le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux
+choses, et que par consequent sa tache etait remplie, et ses pouvoirs
+expires.
+
+Ces scenes des jacobins et du club electoral furent denoncees de nouveau a
+la convention, qui renvoya tout aux comites charges de lui presenter un
+projet relatif aux abus des societes populaires. Elle avait vote une
+adresse au peuple francais, comme elle se l'etait propose, et l'avait
+envoyee aux sections et a toutes les communes de la republique. Cette
+adresse, ecrite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une maniere plus
+positive et plus precise les sentimens exprimes dans le rapport de Lindet.
+Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les
+revolutionnaires voulaient empecher de la lire, et s'opposaient a ce qu'on
+votat en reponse des adresses d'adhesion; ils faisaient adopter, au
+contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'interet qu'on
+prenait a leur cause. Souvent, apres avoir de cette maniere decide un vote,
+des renforts arrivaient a leurs adversaires, qui les chassaient, et la
+section ainsi renouvelee decidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs
+qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre a la
+convention. Dans la premiere, on celebrait les services des societes
+populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre,
+on disait que la section, delivree du joug des anarchistes et des
+terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu a la convention, lui
+offrir ses bras et sa vie, pour combattre a la fois les continuateurs de
+Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait a ces
+debats, attendant le projet sur la police des societes populaires.
+
+Il fut presente le 25 vendemiaire (16 octobre). Il avait pour but principal
+de rompre la coalition que formaient en France toutes les societes des
+jacobins. Affiliees a la societe-mere, correspondant regulierement avec
+elle, et obeissant a ses ordres, elles composaient un vaste parti,
+habilement organise, qui avait un centre et une direction; et c'etait la ce
+qu'on voulait detruire. Le decret defendait _toutes affiliations,
+federations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre
+societes populaires_. Il portait en outre qu'aucune petition ou adresse ne
+pourrait etre faite en nom collectif, afin d'eviter ces manifestes
+imperieux que les envoyes des jacobins ou du club electoral venaient lire a
+la barre, et qui etaient devenus souvent des ordres pour l'assemblee. Toute
+adresse ou petition devait etre individuellement signee. On s'assurait par
+la le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on
+esperait les mettre en contradiction par la necessite de signer. Le tableau
+des membres de chaque societe devait etre dresse sur-le-champ et affiche
+dans le lieu des reunions. A peine ce decret fut-il lu a l'assemblee,
+qu'une foule de voix s'eleverent pour le combattre. "On veut, disaient les
+montagnards, detruire les societes populaires; on oublie qu'elles ont sauve
+la revolution et la liberte; on oublie qu'elles sont le moyen le plus
+puissant de reunir les citoyens, et de conserver en eux l'energie et le
+patriotisme; on attente, en leur defendant la correspondance, au droit
+essentiel, appartenant a tous les citoyens, de correspondre entre eux,
+droit aussi sacre que celui de se reunir paisiblement pour conferer sur les
+questions d'interet public." Les deputes Lejeune, Duhem, Crassous, tous
+jacobins, tous interesses vivement a ecarter ce decret, n'etaient pas les
+seuls a s'exprimer ainsi. Le depute Thibaudeau, republicain sincere,
+etranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-meme effraye
+des consequences de ce decret, et en demandait l'ajournement, craignant
+qu'il ne nuisit a l'existence meme des societes populaires. On ne veut pas
+les detruire, repondaient les thermidoriens, auteurs du decret; on ne veut
+que les soumettre a une police necessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin
+(de Thionville) s'ecrie: "President, rappelle les preopinans a l'ordre;
+ils pretendent que nous voulons aneantir les societes populaires, tandis
+qu'il s'agit seulement de regler leurs rapports actuels." Rewbell,
+Bentabolle, Thuriot, demontrent qu'il n'est nullement question de les
+supprimer. "Les empeche-t-on, disaient-ils, de se reunir paisiblement et
+sans armes, pour conferer sur les interets publics? non sans doute; ce
+droit reste intact. On les empeche de s'affilier, de se federer, et on ne
+fait a leur egard que ce qu'on a deja fait a l'egard des autorites
+departementales. Celles-ci, par le decret du 14 frimaire qui institue le
+gouvernement revolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter
+entre elles. Serait-il possible qu'on permit aux societes populaires ce
+qu'on a defendu aux autorites departementales? On leur defend de
+correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout
+citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France a l'autre; mais
+les citoyens correspondent-ils par president et secretaires? C'est cette
+correspondance officielle entre corps puissans et constitues qu'on veut et
+qu'on a raison de vouloir empecher, pour detruire un federalisme plus
+monstrueux et plus dangereux que celui des departemens. C'est par ces
+affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus a
+exercer une influence veritable sur le gouvernement, et a se donner dans la
+direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu'a la
+representation nationale elle-meme.
+
+" Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comite de surete
+generale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
+thermidorien, s'ecrie: "Les societes populaires ne sont pas le peuple; je
+ne vois le peuple que dans les assemblees primaires: les societes
+populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-memes,
+comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
+permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer a cote de la
+representation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
+resolutions. A cote de la convention, je vois une autre representation
+s'elever, et cette representation siege aux Jacobins." Des applaudissemens
+nombreux interrompent Bourdon; il continue en ces termes: "J'apporte si peu
+de passion ici, que, pour avoir l'unite et la paix, je dirais volontiers au
+peuple: Choisis entre les hommes que tu as designes pour te representer, et
+ceux qui se sont eleves a cote d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
+representation unique." De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
+il reprend: "Oui, s'ecrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
+hommes qui ont voulu proscrire les representans charges de la confiance
+nationale, entre vous et les hommes qui, lies avec la municipalite de
+Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberte! Citoyens,
+voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
+anciennes limites de la Gaule? presentez aux Belges, aux peuples qui
+bordent le Rhin, une revolution paisible, une republique sans une double
+representation, une republique sans comites revolutionnaires, teints du
+sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
+une demi-liberte, nous vous la donnons tout entiere, mais en vous epargnant
+les maux cruels qui precedent son etablissement, en vous epargnant les
+sanglantes epreuves par lesquelles nous avons passe nous-memes. Songez,
+citoyens, que pour degouter les peuples voisins de s'unir a vous, on leur
+dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
+ne sait s'il faut s'adresser a la convention ou aux jacobins. Donnez au
+contraire l'unite et l'ensemble a votre gouvernement, et vous verrez
+qu'aucun peuple n'a d'eloignement pour vous et vos principes; vous verrez
+qu'aucun peuple ne hait la liberte."
+
+Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du decret, disant
+qu'il est trop important pour etre rendu brusquement; ils reclament la
+parole tous a la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
+cette ardeur qu'il porte a la tribune comme sur les champs de bataille. Le
+president la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
+encore entendus contre le decret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'elance une
+derniere fois a la tribune: "Citoyens, dit-il, quand il fut question
+d'etablir la republique, vous l'avez decretee sans renvoi ni rapport;
+aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'etablir une seconde fois, en
+la sauvant des societes populaires coalisees contre elle. Citoyens, il ne
+faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgre le sang et les cadavres
+qui en obstruent l'entree; osez y penetrer, osez en chasser les fripons et
+les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
+tranquillement les grands interets de la patrie. Je vous demande de rendre
+ce decret qui sauve la republique, comme celui qui l'a creee, c'est-a-dire
+sans renvoi ni rapport."
+
+Merlin est applaudi, et le decret vote sur-le-champ, article par article.
+C'etait le premier coup porte a cette societe celebre, qui jusqu'a ce jour
+avait fait trembler la convention, et avait servi a lui imprimer la
+direction revolutionnaire. C'etaient moins les dispositions du decret,
+d'ailleurs assez faciles a eluder, que le courage de le rendre, qui
+importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
+prochaine. Reunis le soir dans leur salle, ils commentent le decret, et la
+maniere dont il a ete rendu. Le depute Lejeune, qui le matin s'etait oppose
+de toutes ses forces a son adoption, se plaint de n'avoir pas ete seconde;
+il dit que peu de membres de l'assemblee ont pris la parole pour defendre
+la societe dont ils font partie. "Il est, dit-il, des membres de la
+convention, celebres par leur energie revolutionnaire et patriotique, qui
+aujourd'hui ont garde un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
+de tyrannie comme on les en a accuses, ou ils ont travaille pour le bonheur
+public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent etre punis; dans
+le second, leur tache n'est pas finie. Apres avoir prepare par leurs
+veilles les succes des defenseurs de la patrie, ils doivent defendre les
+principes et les droits du peuple attaques. Il y a deux mois, vous parliez
+sans cesse des droits du peuple a cette tribune, vous Collot et Billaud,
+pourquoi avez-vous cesse de les defendre? Pourquoi vous taisez-vous
+aujourd'hui qu'une foule d'objets reclament encore votre courage et vos
+lumieres!"
+
+Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait ete portee
+contre eux, un morne silence. Interpelles par leur collegue Lejeune, et
+accuses de n'avoir pas defendu la societe, ils prennent la parole et
+declarent que, s'ils ont garde le silence, c'est par prudence et non par
+faiblesse; qu'ils ont craint de nuire a l'avis soutenu par les patriotes,
+en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
+est le seul motif de leur reserve; que, d'ailleurs, accuses d'avoir domine
+la convention, ils ont voulu repondre a leurs accusateurs en cherchant a
+s'annuler; qu'ils sont charmes de se voir provoques par leurs collegues, a
+sortir de cette nullite volontaire, et autorises en quelque sorte a se
+devouer encore a la cause de la liberte et de la republique.
+
+Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
+a la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
+avec toute la France par la tribune. Goujon les engage a respecter la loi
+rendue, ils le promettent; mais le nomme Terrasson leur propose un moyen de
+remplacer la correspondance, tout en restant fideles a la loi. Ils feront
+une lettre circulaire, non pas ecrite au nom des jacobins, et adressee a
+d'autres jacobins, mais _signee par tous les hommes libres, reunis dans la
+salle des Jacobins, et adressee a tous les hommes libres de France, reunis
+en societes populaires_. Le moyen est adopte avec grande joie, et le projet
+d'une pareille circulaire resolu.
+
+On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
+combien peu ils etaient disposes a profiter de la lecon qu'elle venait de
+leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
+mesures a leur egard, la convention se mit a poursuivre la tache que Robert
+Lindet lui avait tracee dans son rapport, et a discuter les questions
+proposees par lui. Il s'agissait de reparer les consequences d'un regime
+violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre a toutes
+les classes la securite, le gout de l'ordre et du travail. Mais ici on
+etait aussi divise de systeme et aussi dispose a s'emporter que sur toutes
+les autres matieres.
+
+Les requisitions, le _maximum_, les assignats, le sequestre des biens des
+etrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
+violentes que les emprisonnemens et les executions. Les thermidoriens, fort
+ignorans en matiere d'economie publique, s'attachaient, par esprit de
+reaction, a censurer d'une maniere amere et outrageante tout ce qui s'etait
+fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration generale de
+l'etat, pendant l'annee precedente, quelque chose etait irreprochable et
+completement justifie par la necessite, c'etait l'administration des
+finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
+plus influent du comite des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
+tresor; il avait fait emettre, a la verite, beaucoup d'assignats, mais
+c'etait la l'unique ressource; et il s'etait brouille avec Robespierre,
+Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas a plusieurs depenses
+revolutionnaires. Quant a Lindet, charge des transports et des
+requisitions, il avait travaille avec un zele admirable a tirer de
+l'etranger, a requerir en France, et a transporter soit aux armees, soit
+dans les grandes communes, les approvisionnemens necessaires. Le moyen des
+requisitions etait violent; mais il etait reconnu le seul possible, et
+Lindet s'etait applique a en user avec le plus grand menagement. Il ne
+pouvait d'ailleurs repondre ni de la fidelite de tous ses agens, ni de la
+conduite de tous ceux qui avaient droit de requerir, tels que les
+fonctionnaires municipaux, les representans, et les commissaires aux
+armees.
+
+Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
+plus injustes attaques contre le systeme general de ces moyens
+revolutionnaires, et contre la maniere de les employer. La cause premiere
+de tous les maux, selon eux, c'etait la trop grande emission des assignats;
+cette emission excessive les avait deprecies, et ils s'etaient trouves en
+disproportion demesuree avec les denrees et les marchandises. C'est ainsi
+que le _maximum_ etait devenu si oppressif et si desastreux, parce qu'il
+obligeait le vendeur ou le creancier rembourse a recevoir une valeur
+nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
+bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
+remede, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
+attribuaient l'emission excessive des assignats a Cambon, et semblaient lui
+imputer ainsi tous les maux de l'etat. Ils lui reprochaient encore le
+sequestre des biens etrangers, mesure qui, ayant provoque des represailles
+contre les Francais, avait interrompu toute circulation de valeurs, detruit
+toute espece de credit, et ruine entierement le commerce. Quant a la
+commission des approvisionnemens, les memes censeurs l'accusaient d'avoir
+tourmente la France par les requisitions, d'avoir depense des sommes
+enormes a l'etranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
+denuement, a l'entree d'un hiver rigoureux. Ils proposerent de lui faire
+rendre des comptes severes.
+
+Cambon etait d'une integrite que tous les partis ont reconnue. Il joignait
+a un zele ardent pour la bonne administration des finances, un caractere
+bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
+fait dire a Tallien et a ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
+laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement a la
+premiere calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter a ses attaques de
+tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
+nombreuses seances consacrees a la discussion de ces matieres, il s'elanca
+a la tribune, et dit a Tallien: "Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
+nuages sur ma probite! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
+un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secretaire de la commune, et
+j'en ai la preuve au comite des finances; tu as ordonnance une depense de
+quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
+pas rendu tes comptes pour ta mission a Bordeaux, et j'ai encore la preuve
+de tout cela au comite. Tu resteras a jamais suspect de complicite dans les
+crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
+complicite qui devrait a jamais te condamner au silence." On interrompit
+Cambon, on lui dit que ces personnalites etaient etrangeres a la
+discussion, que personne n'accusait sa probite, qu'il s'agissait seulement
+du systeme financier. Tallien balbutia quelques mots mal assures, et dit
+qu'il ne repondrait pas a ce qui lui etait personnel, mais seulement a ce
+qui touchait aux questions generales. Cambon prouva ensuite que les
+assignats avaient ete la seule ressource de la revolution: que les depenses
+s'etaient elevees a trois cents millions par mois; que les recettes, dans
+le desordre qui regnait, avaient a peine fourni le quart de cette somme,
+qu'il avait fallu y suppleer chaque mois avec des assignats; que la
+quantite en circulation n'etait pas un mystere, et montait a six milliards
+quatre cents millions; que du reste les biens nationaux representaient
+douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
+republique; qu'il avait, au peril de sa vie, sauve cinq cents millions que
+Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer a certaines
+depenses; qu'il avait long-temps resiste au _maximum_ et au sequestre; et
+que, quant a la commission de commerce, obligee de payer les bles a
+l'etranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
+quatorze, il n'etait pas etonnant qu'elle eut fait des pertes enormes.
+
+Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, a tort
+ou a raison, n'avaient pas une reputation intacte, et qui s'attaquaient a
+un homme tres pur, tres instruit et tres violent, firent perdre beaucoup de
+temps a l'assemblee. Quoique les attaques eussent cesse du cote des
+thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il repetait
+a la tribune: "M'accuser moi! vile canaille! Venez donc verifier mes
+comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
+n'accuse pas votre probite." Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
+de ce conflit de personnalites, l'assemblee prit, autant qu'elle put, les
+mesures les plus capables de reparer ou d'adoucir le mal.
+
+Elle ordonna un compte general des finances, presentant les recettes et les
+depenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
+sans toutefois recourir a la demonetisation, afin de ne pas les
+discrediter. Sur la proposition de Cambon, elle renonca a une ressource
+financiere miserable, qui donnait lieu a de nombreuses exactions et
+contrariait les prejuges de beaucoup de provinces: c'etait la fonte de
+l'argenterie des eglises. On avait evalue d'abord cette argenterie a un
+milliard; en realite elle ne s'elevait qu'a trente millions. Il fut decide
+qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en depot dans
+les communes. La convention chercha ensuite a corriger les plus graves
+inconveniens du _maximum_. Quelques voix s'elevaient deja pour le faire
+abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnee dans les prix empecha
+de ceder a cette impulsion des reacteurs. On songea seulement a modifier la
+loi. Le _maximum_ avait contribue a tuer le commerce, parce que les
+commercans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
+fret ni celui des assurances. En consequence toute denree coloniale, toute
+marchandise de premiere necessite, toute matiere premiere apportee de
+l'etranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des requisitions,
+et put etre vendue a pris libre, de gre a gre. Meme faveur fut accordee aux
+marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
+sans trouver de debit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
+inconvenient extremement grave. La production du ble etait plus couteuse et
+moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
+fermiers dans ces provinces ne payait pas meme leurs avances. Il fut decide
+que les prix des grains varieraient dans chaque departement, d'apres ceux
+de 1790, et qu'ils seraient portes a deux tiers en sus. En augmentant ainsi
+le prix des subsistances, on songea a elever les appointemens, les
+salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idee, loyalement
+proposee par Cambon, fut repoussee comme perfide par Tallien, et ajournee.
+
+On s'occupa ensuite des requisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
+generales, illimitees, confuses, qu'elles n'epuisassent plus les moyens de
+transport, on decida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
+seule le droit de requerir; qu'elle ne pourrait plus requerir ni toute une
+denree, ni tous les produits d'un departement, mais qu'elle designerait
+l'objet, sa nature, sa quantite, l'epoque de la livraison et du paiement,
+qu'elle ne demanderait qu'au fur et a mesure du besoin, et dans le district
+le plus voisin du lieu a approvisionner. Les representans pres les armees
+eurent seuls, dans le cas urgent d'un defaut de vivres ou d'un mouvement
+rapide, la faculte de faire immediatement les requisitions necessaires.
+
+La question du sequestre des valeurs etrangeres fut vivement agitee. Les
+uns disaient que la guerre ne devait pas s'etendre des gouvernemens aux
+sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
+relations et leurs echanges, et n'attaquer que les armees; que les Francais
+n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
+qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendit les 100; que
+le sequestre etait ruineux pour nos banquiers, car ils etaient obliges de
+deposer au tresor ce qu'ils devaient a l'etranger, tandis qu'ils ne
+recevaient pas ce que l'etranger leur devait a eux, les gouvernemens s'en
+emparant toujours par represailles; que cette mesure ainsi prolongee
+rendait le commerce francais suspect meme aux neutres; qu'enfin la
+circulation des effets de credit ayant cesse, il fallait payer en argent
+une partie des denrees tirees des pays voisins. Les autres repondaient que,
+puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
+faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tete des
+rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
+anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
+vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions sequestres,
+l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
+millions des Francais seraient toujours retenus; que retablir la
+circulation des valeurs, ce n'etait que fournir aux emigres le moyen de
+recevoir des fonds.
+
+La convention n'osa pas trancher la question, et decida seulement que le
+sequestre serait leve a l'egard des Belges, que la conquete avait en
+quelque sorte remis en paix avec la France, et a l'egard des negocians de
+Hambourg, qui n'etaient pas coupables de la guerre declaree par l'empire,
+et dont les valeurs representaient des bles fournis a la France.
+
+A toutes ces mesures reparatrices prises dans l'interet de l'agriculture et
+du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
+securite et rappeler les negocians. Un ancien decret mettait hors la loi
+tous ceux qui s'etaient soustraits ou a un jugement, ou a une application
+d'une loi; il fut aboli, et les condamnes par les commissions
+revolutionnaires, les suspects qui s'etaient caches, purent rentrer dans
+leur domicile. On rendit aux suspects encore detenus l'administration de
+leurs biens. Lyon fut declare n'etre plus en etat de rebellion; son nom lui
+fut rendu; les demolitions cesserent; on lui restitua les marchandises qui
+etaient sequestrees par les communes environnantes; ses negocians n'eurent
+plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expedier, et la
+circulation recommenca pour cette cite malheureuse. Les membres de la
+commission populaire de Bordeaux et leurs adherens, c'est-a-dire presque
+tous les negocians bordelais, etaient hors la loi: le decret porte contre
+eux fut rapporte. Une colonne infamante devait etre placee a Caen en
+memoire du federalisme; on decida qu'elle ne serait pas elevee. Sedan fut
+libre de fabriquer toutes les especes de drap. Les departemens du Nord, du
+Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispenses de l'impot
+territorial pendant quatre ans, a la condition pour eux de retablir la
+culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
+Vendee. Les representais Hentz et Francastel, le general Turreau et
+plusieurs autres qui avaient execute les decrets formidables de la terreur,
+furent rappeles. On pretendit, naturellement, qu'ils etaient complices de
+Robespierre et du comite de salut public, qui avaient voulu faire durer
+eternellement la guerre de la Vendee en employant la cruaute. On ne sait
+pourquoi le comite aurait eu une pareille intention; mais les partis se
+rendent absurdite pour absurdite. Vimeux fut appele a commander dans la
+Vendee, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrees de nouveaux
+representans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
+accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.
+
+On voit combien etait rapide et general le retour vers d'autres idees. Il
+etait naturel qu'en songeant a toutes les especes de maux, a toutes les
+classes de proscrits, l'assemblee songeat aussi a ses propres membres.
+Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux etaient detenus a
+Port-Libre, pour avoir signe une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
+ecrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du cote
+droit, une partie des membres dits du _ventre_, se leverent dans une
+question qui interessait la securite du vote, et demanderent la
+reintegration de leurs collegues. Alors s'eleva une de ces discussions
+orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance des qu'on
+soulevait le passe. "Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'ecrient les
+montagnards; vous voulez fletrir une journee que jusqu'a ce jour vous avez
+proclamee glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
+son opposition, manqua perdre la republique; vous voulez rehabiliter le
+federalisme!!!" Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
+etaient embarrasses; et, pour reculer la decision, la convention ordonna un
+rapport sur les soixante-treize.
+
+Il est dans la nature des reactions non-seulement de chercher a reparer le
+mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On reclamait chaque
+jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait deja demande
+celui de Billaud, Collot, Barrere, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
+des anciens comites. Le temps amenait a tout instant des propositions du
+meme genre. Les noyades de Nantes, restees long-temps inconnues, venaient
+enfin d'etre revelees. Cent trente-trois Nantais, envoyes a Paris pour etre
+juges par le tribunal revolutionnaire, n'etaient arrives qu'apres le 9
+thermidor; ils avaient ete acquittes, et ecoutes avec faveur dans toutes
+les revelations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
+publique fut telle, qu'on se vit oblige de mander a Paris les membres du
+comite revolutionnaire de Nantes. Leur proces venait de faire connaitre
+toutes les atrocites ordinaires de la guerre civile. A Paris, et loin du
+theatre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eut ete poussee
+aussi loin. Les accuses n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient a tous
+les griefs: la Vendee a leurs portes, et les ordres du representant
+Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'elevaient chaque
+jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vint partager leur
+sort, et rendre compte lui-meme des actes qu'il avait ordonnes. Le public
+en masse reclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
+tribunal revolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
+montagnards demandaient si, apres avoir deja enferme Lebon et David, et
+accuse plusieurs fois Billaud, Collot et Barrere, on ne finirait pas par
+poursuivre tous les deputes qui etaient alles en mission. Pour rassurer
+leurs craintes, on imagina de rendre un decret sur les formes a employer
+dans les poursuites contre un membre de la representation nationale. Ce
+decret fut long-temps discute, et avec le plus grand acharnement de part et
+d'autre. Les montagnards voulaient, pour eviter une nouvelle decimation,
+rendre les formalites longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
+reacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
+et plus sure la punition de certains deputes designes sous le nom de
+proconsuls. Il fut decrete enfin que toute denonciation serait renvoyee aux
+trois comites, de salut public, de surete generale et de legislation, qui
+decideraient s'il y avait lieu a examen; que, dans le cas d'une decision
+affirmative, il serait forme au sort une commission de vingt-un membres
+pour faire un rapport; que, d'apres ce rapport et la defense contradictoire
+du depute inculpe, la convention deciderait enfin s'il y avait lieu a
+accusation, et enverrait le depute devant le tribunal competent.
+
+Aussitot le decret rendu, les trois comites declarerent qu'il y avait lieu
+a examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formee;
+elle s'empara des pieces du proces, fit comparaitre Carrier devant elle, et
+commenca une instruction. D'apres ce qui s'etait passe au tribunal
+revolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
+faits, le sort de Carrier ne pouvait etre douteux. Les montagnards, tout en
+condamnant les crimes de Carrier, pretendaient que, si on le poursuivait,
+ce n'etait pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue serie
+de vengeances contre les hommes dont l'energie avait sauve la France. Leurs
+adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comite
+revolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
+lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
+Le comite de surete generale, craignant qu'il ne prit la fuite, le fit
+entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
+cependant ne songeait pas a s'enfuir. Quelques revolutionnaires l'avaient
+secretement engage a s'echapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
+semblait accable et paralyse en quelque sorte par l'horreur publique. Un
+jour il s'apercut qu'il etait poursuivi, s'arreta devant un des agens, lui
+demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
+une rixe s'ensuivit, la force armee accourut, Carrier fut saisi et conduit
+a sa demeure. Cette scene excita une grande rumeur dans l'assemblee et de
+violentes reclamations aux Jacobins. On dit que la representation nationale
+avait ete violee dans la personne de Carrier, et on demanda des
+explications au comite de surete generale. Ce comite expliqua comment les
+faits s'etaient passes, et, quoique vivement censure, il eut du moins
+l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'evasion de Carrier.
+Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut a la mise en
+accusation devant le tribunal revolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
+se defendre; il rejeta toutes les cruautes sur l'exasperation produite par
+la guerre civile, sur la necessite de terrifier la Vendee toujours
+menacante, enfin sur l'impulsion du comite de salut public, auquel il n'osa
+pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
+d'energie feroce qui avait entraine plusieurs commissaires de la
+convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, deja soulevees
+plusieurs fois; on se voyait expose encore a discuter la part de chacun
+dans les violences de la revolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
+les comites, les comites sur la convention, la convention sur la France,
+cette inspiration qui avait amene de si affreuses mais de si grandes
+choses, qui etait commune a tout le monde, et qui surtout dependait d'une
+situation sans exemple. "Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
+desespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'a la sonnette du
+president." Cependant le recit des horreurs commises a Nantes avait excite
+une indignation si grande, que pas un membre n'osa defendre Carrier, et ne
+songea a le justifier par des considerations generales. Il fut decrete
+d'accusation a l'unanimite, et envoye au tribunal revolutionnaire.
+
+La reaction faisait donc des progres rapides. Les coups qu'on n'avait pas
+ose frapper encore sur les membres des anciens comites de gouvernement,
+etaient diriges sur Carrier. Tous les membres des comites revolutionnaires,
+tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
+enfin qui avaient ete charges de fonctions rigoureuses, commencaient a
+trembler pour eux-memes.
+
+Les jacobins, deja frappes d'un decret qui leur interdisait l'affiliation
+et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
+depuis les derniers evenemens[1], il etait peu probable qu'ils sussent se
+contenir, et eviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
+qui s'etait passe a l'egard de Carrier amena en effet une seance orageuse
+dans leur club. Crassous, depute et jacobin, fit un tableau des moyens
+employes par l'aristocratie pour perdre les patriotes. "Le proces qui
+s'instruit maintenant devant le tribunal revolutionnaire, dit-il, est sa
+principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
+accuses ont a peine la faculte d'etre entendus devant le tribunal; les
+temoins sont presque tous des gens interesses a faire grand bruit de cette
+affaire; quelques-uns ont des passeports signes des chouans; les
+journalistes, les pamphletaires sont coalises pour exagerer les moindres
+faits, entrainer l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
+circonstances qui ont amene et qui expliquent les malheurs arrives,
+non-seulement a Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
+prend garde, elle se verra deshonoree par ces aristocrates, qui ne font
+tant de bruit de ce proces que pour en faire rejaillir sur elle tout
+l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
+dissoudre la convention, mais ces hommes coalises pour la compromettre; et
+l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
+garde; l'attaque contre eux est commencee; qu'ils se serrent et soient
+prets a se defendre avec energie."
+
+Plusieurs jacobins parlerent apres Crassous, et repeterent a peu pres les
+memes choses. "On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
+ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
+fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautes commises
+envers nos volontaires, que l'on pendait a des arbres, et que l'on
+fusillait a la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
+familles de deux cent mille republicains massacres impitoyablement viennent
+donc aussi demander vengeance." Les esprits etaient extremement animes; la
+seance se changeait en un veritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
+auquel les jacobins reprochaient son silence, prit a son tour la parole.
+"La marche des contre-revolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
+voulurent, sous l'assemblee constituante, faire le proces a la revolution,
+ils appelerent les jacobins des desorganisateurs, et les fusillerent au
+Champ-de-Mars. Apres le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empecher
+l'etablissement de la republique, ils les appelerent des buveurs de sang,
+et les chargerent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
+memes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
+patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
+quand il sommeille, et a son reveil il extermine tous ses ennemis. La
+tranchee est ouverte, les patriotes vont se reveiller et reprendre toute
+leur energie; nous avons deja mille fois expose notre vie; si l'echafaud
+nous attend encore, songeons que c'est l'echafaud qui a couvert de gloire
+l'immortel Sidney!"
+
+Ce discours electrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
+se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
+patriotes menaces, et de se defendre jusqu'a la mort.
+
+Dans la situation ou etaient les partis, une pareille seance ne pouvait
+manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
+qui jusque-la s'etait abstenu de se montrer a aucune des deux tribunes,
+etaient une veritable declaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
+en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
+Montagne, ou etait le compte rendu de la seance des Jacobins, et denonce
+ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
+sommeille, et a son reveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
+Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
+montagnards se soulevent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
+nombre de ceux qui ont fait elargir les aristocrates. Duhem le traite de
+coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effraye du
+tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
+demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes a s'expliquer sur le _reveil du
+lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. A la tribune! lui
+crie-t-on de toutes parts; il resiste, mais il est enfin oblige d'y monter,
+et de prendre la parole. "Je ne desavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
+emise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
+individuelles, j'ai garde le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
+vu l'aristocratie se lever plus menacante que jamais." A ces derniers mots
+le rire eclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. "Faites
+sortir les chouans!" s'ecrie-t-on a la Montagne. Billaud continue au milieu
+des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
+embarrassee, qu'on a elargi des royalistes connus, et enferme les patriotes
+les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
+France, qu'on vient de mettre en liberte, et qui peut former a elle seule
+un noyau de contre-revolution. On eclate de rire a ces derniers mots. Il
+ajoute que la conduite secrete des comites dement le langage public des
+adresses de la convention; que, dans un pareil etat de choses, il a ete
+fonde a parler du reveil necessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
+hommes sur leurs droits qui les conduit a l'esclavage.
+
+Quelques applaudissemens[1] se font entendre a la Montagne en faveur de
+Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblee laissent eclater le
+rire avec plus de force, et semblent n'eprouver que cette insultante pitie
+qu'inspire la puissance renversee, balbutiant de vaines paroles pour sa
+justification. Tallien se hate de succeder a Billaud pour repousser ses
+reproches. "Il est temps, dit-il, de repondre a ces hommes qui veulent
+diriger les mains du peuple contre la convention." Personne ne le veut,
+s'ecrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, repondent d'autres, on
+veut diriger les mains du peuple contre la convention! "Ce sont, continue
+Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les tetes
+criminelles, en voyant la lumiere portee dans toutes les parties de
+l'administration, la vengeance des lois prete a s'appesantir contre les
+assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui pretendent que
+le peuple doit se reveiller, qui veulent egarer les patriotes en leur
+persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui esperent enfin, a la faveur
+d'un mouvement general, empecher de poursuivre les approbateurs ou les
+complices de Carrier." Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
+Billaud, qui ne veut pas de cette complicite avec Carrier, s'ecrie de sa
+place: "Je declare que je n'ai point approuve la conduite de Carrier." On
+ne fait pas attention a cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
+celui-ci continue. "Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
+plus long-temps deux autorites rivales, que l'on permette a des membres,
+qui se taisent ici, d'aller ensuite denoncer ailleurs ce que vous avez
+fait." Non, non, s'ecrient plusieurs voix; point d'autorites rivales de la
+convention! "Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
+ce soit, deverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
+auxquels elle a confie le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
+conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait repondu a ce qui
+a ete dit dans une autre; il suffit que l'unanimite de la convention soit
+fortement prononcee contre les hommes de sang."
+
+De nouveaux applaudissemens prouvent a Tallien que l'assemblee est decidee
+a seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
+l'Oise) appuie les paroles du preopinant, quoiqu'en beaucoup de questions
+il differat de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
+voix energique. "Quels sont ceux, dit-il, qui blament nos operations? c'est
+une poignee d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
+figure un vernis compose avec le fiel des tyrans." Ces expressions, qui
+etaient dirigees contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
+sont vivement applaudies. "De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
+vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
+incarcerer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
+cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
+cela notre plaisir est different du votre, et notre maniere de deblayer les
+prisons n'est pas la meme. Nous nous y sommes transportes; nous avons fait,
+autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
+patriotes; si nous nous sommes trompes, nos tetes sont la pour en repondre.
+Mais tandis que nous reparons des crimes, que nous cherchons a vous faire
+oublier que ces crimes sont les votres, pourquoi allez-vous dans une
+societe fameuse, nous denoncer, et egarer le peuple, heureusement peu
+nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
+convention prenne les moyens d'empecher ses membres d'aller precher la
+revolte aux Jacobins." La convention adopte la proposition de Legendre, et
+charge les comites de lui presenter ces moyens.
+
+La convention et les jacobins etaient ainsi en presence, et dans cette
+situation ou, tous les discours etant epuises, il ne reste plus qu'a
+frapper. L'intention de detruire cette societe celebre commencait a n'etre
+plus douteuse; il fallait seulement que les comites eussent le courage d'en
+faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
+toutes leurs seances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
+gouvernement actuel a Leopold, a Brunswick, a Cobourg, qui avaient aussi
+demande leur dissolution. Un mot surtout, prononce a la tribune, leur avait
+fourni un texte fecond pour se pretendre calomnies et attaques. Il avait
+ete dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comite
+des emigres en Suisse etait d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
+voulait dire seulement par la que les emigres souhaitaient des agitations
+qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
+lettre saisie sur un emigre portait en effet que l'espoir de vaincre la
+revolution par les armes etait une folie, et qu'il fallait chercher a
+l'aneantir par ses propres desordres. Mais si, au contraire, on allait
+jusqu'a supposer que les jacobins et les emigres correspondaient et se
+concertaient pour arriver a une meme fin, on disait une chose aussi absurde
+que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
+accuses de cette maniere. Aussi ne cesserent-ils pendant plusieurs jours de
+se dire calomnies; et Duhem demanda a plusieurs reprises qu'on vint lire
+ces pretendues lettres a la tribune.
+
+L'agitation dans Paris etait extreme. Des groupes nombreux, partis les uns
+du Palais-Royal, et composes de jeunes gens a cadenettes et a collet noir,
+les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
+de tous les quartiers domines par les jacobins, se rencontraient au
+Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Revolution. Les
+uns criaient _vive la convention! a bas les terroristes et la queue de
+Robespierre!_ Les autres repondaient par les cris de _vive la convention!
+vive les jacobins! a bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
+differens. La jeunesse doree avait adopte un air qui s'appelait le _Reveil
+du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
+la revolution, immortalise par tant de victoires: _Allons, enfans de la
+patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposes, puis on poussait
+les cris ennemis, et souvent on s'attaquait a coups de pierres et de baton;
+le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
+d'autre au comite de surete generale. Les jacobins disaient que ce comite,
+tout compose de thermidoriens, relachait les jeunes gens qu'on lui livrait,
+et ne detenait que les patriotes.
+
+Ces scenes durerent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
+alarmantes pour que les comites de gouvernement prissent des mesures de
+surete, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
+novembre 1794), les rassemblemens etaient encore plus nombreux et plus
+considerables que les jours precedens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
+longeant la rue Saint-Honore, etait arrive devant la salle des Jacobins et
+l'avait entouree. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
+etaient obstruees; et les jacobins, qui dans ce moment etaient en seance,
+pouvaient se croire assieges. Quelques groupes qui leur etaient favorables
+avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
+auxquels on repondait par les cris contraires; une lutte s'etait engagee,
+et comme les jeunes gens etaient les plus forts, ils etaient bientot
+parvenus a dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entoure la
+salle du club, et en cassaient les vitres a coups de pierres. Deja
+d'enormes cailloux etaient tombes au milieu des jacobins assembles.
+Ceux-ci, furieux, s'ecriaient qu'on les egorgeait; et, se prevalant surtout
+de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
+disaient qu'on assassinait la representation nationale. Les femmes qui
+remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
+guillotine_, avaient voulu sortir pour echapper au danger; mais les jeunes
+gens qui les attendaient, s'etant saisis de celles qui cherchaient a fuir,
+leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indecens[1], et en
+avaient meme chatie quelques-unes avec cruaute. Plusieurs etaient rentrees
+dans la salle, eperdues, echevelees, disant qu'on voulait les egorger. Les
+pierres pleuvaient toujours dans l'assemblee. Les jacobins avaient alors
+resolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'energique
+Duhem, arme d'un baton, s'etait mis a la tete de l'une de ces sorties, et
+il en etait resulte une cohue epouvantable dans la rue Saint-Honore. Si de
+part et d'autre les armes eussent ete meurtrieres, un massacre s'en serait
+suivi. Les jacobins etaient rentres avec quelques prisonniers; les jeunes
+gens, restes au dehors, menacaient, si on ne leur rendait pas leurs
+camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
+plus eclatante vengeance.
+
+Cette scene durait depuis plusieurs heures avant que les comites de
+gouvernement fussent reunis et pussent donner des ordres. Des emissaires,
+partis des Jacobins, etaient venus dire au comite de surete generale qu'on
+assassinait les deputes qui siegeaient dans la societe. Les quatre comites,
+de salut public, de surete generale, de legislation et de la guerre,
+s'etaient rassembles, et avaient arrete d'envoyer sur-le-champ des
+patrouilles, pour degager leurs collegues compromis dans cette scene plus
+scandaleuse que meurtriere.
+
+Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comite pour se rendre
+sur le lieu du combat: il etait huit heures. Les membres des comites qui
+conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
+desiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
+salle, comme les y engageaient ceux de leurs collegues qui s'y trouvaient;
+ils resterent dehors, invitant les jeunes gens a se dissiper, et promettant
+de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissiperent peu a peu les
+groupes; ils firent ensuite evacuer la salle des Jacobins, et renvoyerent
+tout le monde chez soi.
+
+Le calme retabli, ils retournerent vers leurs collegues, et les quatre
+comites passerent la nuit a discuter sur le parti a prendre. Les uns
+etaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
+Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
+thermidor, commencait a s'effrayer de la reaction, et semblait pencher pour
+les jacobins. On se separa sans avoir pris un parti.
+
+Le lendemain matin (20 brumaire), une scene des plus violentes eclata dans
+l'assemblee. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, a soutenir que
+la veille on avait egorge les patriotes, et que le comite de surete
+generale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part a la
+discussion faisaient un bruit epouvantable, et semblaient d'un cote
+appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
+et immediatement apres une foule de membres demanderent la parole: Bourdon
+(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comite; Duhem, Duroy,
+Bentabolle pour le combattre. Chacun parla a son tour, presenta les faits
+dans un sens, et fut interrompu par les dementis de ceux qui avaient vu les
+faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient apercu que des groupes ou
+l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontre que des
+groupes ou l'on maltraitait les jeunes gens, et ou l'on attaquait la
+convention et les comites. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
+dans toutes les discussions de ce genre, s'ecria que les coups avaient ete
+diriges par les aristocrates qui dinaient chez la Cabarrus, et qui allaient
+chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura evident au
+milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comites, malgre
+leur empressement a se reunir et a convoquer la force armee, n'avaient pu
+cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
+patrouilles dirigees vers la rue Saint-Honore, ils n'avaient pas voulu
+degager les jacobins par la force, et s'etaient contentes de faire ecouler
+peu a peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montre une indulgence assez
+naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
+lesquels on ne disait pas que le gouvernement fut livre a des
+contre-revolutionnaires. On ne pouvait guere, en effet, leur demander
+davantage. Empecher qu'on ne maltraitat leurs ennemis etait leur devoir;
+mais c'etait trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent a la baionnette
+leurs propres amis, c'est-a-dire ces jeunes gens qui tous les jours se
+presentaient en foule prets a les appuyer contre les revolutionnaires. Ils
+declarerent a la convention qu'ils avaient passe la nuit a discuter la
+question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
+demanda s'ils avaient arrete un projet, et sur leur declaration qu'ils ne
+s'etaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
+parti, et venir ensuite soumettre leur resolution a l'assemblee.
+
+Cette journee du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
+reunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de seance, les
+rassemblemens se renouvelerent. Des deux cotes on semblait prepare, et il
+etait evident qu'on allait en venir aux mains dans la soiree meme. Les
+quatre comites se reunirent aussitot, suspendirent par un arrete les
+seances des jacobins, et ordonnerent que la clef de la salle fut apportee
+sur-le-champ au secretariat du comite de surete generale.
+
+L'ordre fut execute, la salle fermee, et les clefs portees au secretariat.
+Cette mesure prevint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
+dissiperent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
+vint au nom des quatre comites faire part a la convention de l'arrete
+qu'ils avaient pris. "Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
+d'attaquer les societes populaires; mais nous avons le droit de fermer les
+portes la ou il s'eleve des factions, et ou l'on preche la guerre civile."
+La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demande, et
+l'arrete fut sanctionne a la presque unanimite, au milieu des acclamations
+et des cris de _Vive la republique! vive la convention!_
+
+Ainsi finit cette societe dont le nom est reste si celebre et si odieux, et
+qui, semblable a toutes les assemblees, a tous les hommes qui figurerent
+successivement sur la scene, semblable a la revolution meme, eut le merite
+et les torts de l'extreme energie. Placee au-dessous de la convention,
+ouverte a tous les nouveaux venus, elle etait la lice ou les jeunes
+revolutionnaires qui n'avaient pas figure encore, et qui etaient impatiens
+de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche
+ordinairement plus lente des revolutionnaires deja assis au pouvoir. Tant
+qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies
+pretes a se sacrifier, la societe des jacobins fut utile, et fournit des
+hommes dont la revolution avait besoin dans cette lutte sanglante et
+terrible. Quand la revolution, arrivee a son dernier terme, commenca a
+retrograder, c'est dans la societe des jacobins que furent refoules les
+hommes ardens[1] eleves dans son sein, et qui avaient survecu a cette
+action violente. Bientot elle devint importune par ses inquietudes,
+dangereuse meme par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiee par les hommes
+qui cherchaient a ramener la revolution du terme extreme ou elle etait
+arrivee, a un juste milieu de raison, d'equite, de liberte, et qui,
+aveugles, comme tous les hommes qui agissent, par l'esperance, croyaient
+pouvoir la fixer dans ce milieu desire. Ils avaient raison sans doute de
+vouloir revenir a la moderation, et les jacobins avaient raison de leur
+dire qu'ils allaient a la contre-revolution. Les revolutions, semblables a
+un pendule violemment agite, courant d'une extremite a une autre, on est
+toujours fonde a leur predire des exces; mais heureusement les societes
+politiques, apres avoir violemment oscille en sens contraires, finissent
+par se renfermer dans un mouvement egal et justement limite. Mais que de
+temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver a cette heureuse
+epoque! Nos devanciers les Anglais eurent encore a traverser Cromwell et
+deux Stuarts.
+
+Les jacobins disperses n'etaient pas gens a se renfermer dans la vie
+privee, et a renoncer aux agitations politiques. Les uns se refugierent au
+club electoral, qui, chasse de l'eveche par les comites, s'etait reuni dans
+une des salles du Museum; les autres se porterent au faubourg
+Saint-Antoine, dans la Societe populaire de la section des Quinze-Vingts.
+C'est la que se reunissaient les hommes les plus marquans et les plus
+prononces du faubourg. Les jacobins s'y presenterent en foule le 24
+brumaire, en disant: "Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui etes
+les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins
+persecutes. Nous vous demandons a etre recus dans votre societe. Nous nous
+sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables;
+reunis, nous porterons des coups plus surs pour garantir le peuple et la
+convention de l'esclavage." Ils furent tous admis sans examen, se permirent
+les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois
+cet article de la declaration des droits: _Quand le gouvernement viole les
+droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacre des
+droits et le plus indispensable des devoirs._
+
+Les comites, qui avaient essaye leurs forces, et qui se sentaient capables
+de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile,
+et leur permirent de vains propos, se tenant prets a agir au premier
+signal, si les faits venaient a suivre les paroles.
+
+La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulserent de leur
+sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirerent du cote du
+Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Delivrees de
+cette opposition, elles redigerent de nombreuses adresses pour feliciter la
+convention de l'energie qu'elle venait de deployer contre les _complices de
+Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses
+semblables, et la convention, ainsi entrainee dans la direction qu'elle
+venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize deja
+redemandes le furent tous les jours a grands cris par les membres du centre
+et du cote droit, qui tenaient a se renforcer de soixante-treize voix, et
+qui voulaient surtout assurer la liberte du vote en rappelant leurs
+collegues. Les soixante-treize furent enfin elargis et reintegres; la
+convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, declara qu'on avait pu penser
+sur cet evenement autrement que la majorite, sans pour cela etre coupable.
+Ils rentrerent tous ensemble, le vieux Dusaulx a leur tete. Celui-ci prit
+la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir a cote de leurs
+collegues ils deposaient tout ressentiment, et n'etaient occupes que du
+desir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'etait plus temps de
+s'arreter. Louvet, Lanjuinais, Henri Lariviere, Doulcet, Isnard, tous les
+girondins echappes a la proscription, et caches la plupart dans des
+cavernes, ecrivirent et demanderent leur reintegration. Une scene violente
+s'eleva a ce sujet. Les thermidoriens, epouvantes de la rapidite de la
+reaction, s'arreterent, et imposerent au cote droit qui, croyant avoir
+besoin d'eux, n'osa pas leur deplaire et cessa d'insister. Il fut decrete
+que les deputes mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne
+rentreraient pas dans le sein de l'assemblee.
+
+Le meme esprit qui faisait absoudre les uns devait porter a condamner les
+autres. Un vieux depute, nomme Raffron, s'ecria qu'il etait temps de
+poursuivre tout ce qui etait coupable, et de prouver a la France que la
+convention n'etait pas complice des assassins; il demanda qu'on mit
+sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arretes. Ce qui s'etait
+passe dans le Midi, et surtout a Bedouin (Vaucluse), ayant ete connu, on
+voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix
+demanderent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre
+l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livre les bureaux
+de la guerre aux jacobins. On fit la meme proposition contre l'ex-maire
+Pache, complice, disait-on, des hebertistes, et sauve par Robespierre. Au
+milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs revolutionnaires, les
+trois chefs principaux, long-temps defendus, devaient enfin succomber.
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrere, accuses de nouveau, et d'une
+maniere formelle par Legendre, ne purent echapper au sort commun. Les
+comites ne purent se dispenser de recevoir la denonciation, et de donner
+leur avis. Lecointre, declare calomniateur dans sa premiere accusation,
+annonca qu'il avait fait imprimer les pieces qui lui avaient manque
+d'abord; elles furent renvoyees aux comites: ceux-ci, entraines par
+l'opinion, n'oserent pas resister, et declarerent qu'il y avait lieu a
+examen contre Billaud, Collot et Barrere, mais non contre Vadier, Vouland,
+Amar et David.
+
+Le proces de Carrier, longuement instruit en presence d'un public qui
+deguisait mal l'esprit de reaction dont il etait anime, s'acheva enfin le
+26 frimaire (16 decembre). Carrier et deux membres du comite
+revolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnes a la
+peine de mort, comme agens et complices du systeme de la terreur; les
+autres furent acquittes comme excuses de leur participation aux noyades par
+l'obeissance a leurs superieurs. Carrier, persistant a soutenir que la
+revolution tout entiere, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigee,
+etaient aussi coupables que lui, fut traine a l'echafaud: il prit de la
+resignation au moment fatal, et recut la mort avec calme et courage. En
+preuve de l'entrainement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier
+des traits de caractere qui, avant sa mission a Nantes, prouvaient chez lui
+une humeur nullement sanguinaire. Les revolutionnaires, tout en condamnant
+sa conduite, furent effrayes de son sort; ils ne pouvaient pas se
+dissimuler que cette execution etait le commencement de sanglantes
+represailles que leur preparait la contre-revolution. Outre les poursuites
+dirigees contre les representans membres des anciens comites, ou envoyes en
+mission, d'autres lois recemment rendues leur prouvaient que la vengeance
+allait descendre plus bas, et que l'inferiorite du role ne les sauverait
+pas. Un decret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions
+quelconques et manie les deniers publics, a rendre compte de leur gestion.
+Or, comme tous les membres des comites revolutionnaires avaient forme des
+caisses avec le revenu des impots, avec l'argenterie des eglises, avec les
+taxes revolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de
+volontaires, pour solder des armees revolutionnaires, pour payer des
+transports, pour faire la police, pour mille depenses enfin du meme genre,
+il etait evident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur,
+allait etre expose a des poursuites.
+
+A ces craintes fondees se joignaient encore des bruits fort alarmans. On
+parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendee
+meme, et on pretendait que les conditions de cette paix seraient funestes
+au parti revolutionnaire.
+
+FIN DU TOME SIXIEME.
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIEME.
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Resultats des dernieres executions contre les partis ennemis du
+gouvernement.-Decret contre les ex-nobles.--Les ministeres sont abolis et
+remplaces par des commissions.--Efforts du comite de Salut Public pour
+concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des societes
+populaires, excepte celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de
+l'administration entre les membres du comite.--La convention, d'apres le
+rapport de Robespierre, declare, au nom du peuple francais, la
+reconnaissance de l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame.
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Etat de l'Europe au commencement de l'annee 1794 (an II).--Preparatifs
+universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalises et des
+Francais.-Etat de nos armees de terre et de mer.--Activite et energie du
+gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la
+campagne; occupation des Pyrenees et des Alpes.--Operations dans les
+Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin
+de la guerre de la Vendee.--Commencement de la guerre des
+chouans.--Evenemens dans les colonies. Desastre de Saint-Domingue. Perte de
+la Martinique.--Bataille navale.
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Situation interieure an commencement de l'annee 1794.-Travaux
+administratifs du comite.--Lois des finances. Capitalisation des rentes
+viageres.-Etat des prisons. Persecutions politiques. Nombreuses
+executions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et
+Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mere de
+Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comites.--Fete a l'Etre
+supreme.--Loi du 22 prairial reorganisant le tribunal
+revolutionnaire.--Terreur extreme. Grandes executions a Paris. Missions de
+Lebon, Carrier et Maignet; cruautes atroces commises par eux. Noyades dans
+la Loire.--Rupture entre les chefs du comite de salut public; retraite de
+Robespierre.
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Operations de l'armee du Nord vers le milieu de 1794. Prise
+d'Ypres.-Formation de l'armee de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
+Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de
+Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comites.
+Journees des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
+Saint-Just.--Marche de la revolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Consequences du 9 thermidor.--Modifications apportees au gouvernement
+revolutionnaire.--Reorganisation du personnel des comites.--Revocation de
+la loi du 22 prairial; decrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville,
+Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal
+revolutionnaire; elargissement des suspects.--Deux partis se forment, les
+montagnards et les thermidoriens.--Reorganisation des comites de
+gouvernement.--Modifications des comites revolutionnaires.--Etat des
+finances, du commerce et de l'agriculture apres la terreur.--Accusation
+portee contre les membres des anciens comites, et declaree calomnieuse par
+la convention.--Explosion de la poudriere de Grenelle; exasperation des
+partis.--Rapport fait a la convention sur l'etat de la France.--Nombreux et
+importans decrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de
+Marat sont transportes au Pantheon et mis a la place de ceux de Mirabeau.
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Reprise des operations militaires.--Reddition de Conde, Valenciennes,
+Landrecies et le Quesnoy. Decouragement des coalises.--Bataille de l'Ourthe
+et de la Roer.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du
+Rhin.--Situation des armees aux Alpes et aux Pyrenees. Succes des Francais
+sur tous les points.--Etat de la Vendee et de la Bretagne; guerre des
+chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti
+royaliste avec les princes francais et l'etranger. Intrigues a l'interieur;
+roles des princes emigres.
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Hiver de l'an III. Reformes administratives dans toutes les
+provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse doree_.
+Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scenes
+tumultueuses.-Violences du parti revolutionnaire aux Jacobins et au club
+electoral.-Decrets sur les societes populaires--Decrets relatifs aux
+finances. Modifications au _maximum_ et aux requisitions.--Proces de
+Carrier.-Agitation dans Paris, et exasperation croissante des deux
+partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse doree.-Cloture du
+club des Jacobins.-Rentree des soixante-treize deputes emprisonnes apres le
+31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencees contre
+Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrere.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, VI
+by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VI ***
+
+***** This file should be named 11423.txt or 11423.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/4/2/11423/
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11423.zip b/old/11423.zip
new file mode 100644
index 0000000..38bd6e4
--- /dev/null
+++ b/old/11423.zip
Binary files differ