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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:53 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Eugenie Grandet
+
+Author: Honore de Balzac
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11049]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGENIE GRANDET ***
+
+
+
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+
+E-text prepared by Walter Debeuf
+HTML-file of this e-text is to find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks
+
+
+
+EUGÉNIE GRANDET.
+
+Scènes de la vie de Province.
+
+par
+
+HONORÉ DE BALZAC.
+
+
+
+
+A MARIA,
+
+_Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet
+ouvrage, soit ici comme une branche de buis bénit, prise on ne sait à
+quel arbre, mais certainement sanctifiée par la religion et renouvelée,
+toujours verte, par des mains pieuses, pour protéger la maison_.
+
+ DE BALZAC
+
+
+
+Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire
+une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus
+sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes.
+Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître
+et l'aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le
+mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées,
+s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne
+immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée,
+au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la
+physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui
+mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu
+fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques
+endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux,
+toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la
+paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et que
+dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont
+encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects
+contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à
+l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer
+devant ces maisons, sans admirer les énormes madriers dont les bouts
+sont taillés en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir
+le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois
+transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues
+sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que
+les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par
+l'action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des
+appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient
+à peine, et qui semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où
+s'élancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin,
+c'est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a
+tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais.
+Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit
+Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa _noblesse de
+cloches_, la gloire de son échevinage oublié. L'Histoire de France est
+là tout entière. A côté de la tremblante maison à pans hourdés où
+l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un gentilhomme où sur le
+plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de
+ses armes, brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont
+agité le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont
+ni des boutiques ni des magasins, les amis du moyen-âge y retrouveraient
+l'ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles
+basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes,
+obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs, Leur porte est
+ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la
+supérieure se replie intérieurement, et dont l'inférieure armée d'une
+sonnette à ressort va et vient constamment. L'air et le jour arrivent à
+cette espèce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace
+qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur
+d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis
+et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert à
+étaler les marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme. Suivant la
+nature du commerce, les échantillons consistent en deux ou trois baquets
+pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile à voile, des
+cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long
+des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons. Entrez? Une fille
+propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges quitte son
+tricot, appelle son père ou sa mère qui vient et vous vend à vos
+souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son
+caractère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de
+marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis à sa porte et qui
+tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possède en apparence
+que de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois paquets de
+lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers
+de l'Anjou; il sait, à une planche près, combien il _peut_ de tonneaux
+si la récolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de
+pluie le ruine: en une seule matinée, les poinçons valent onze francs
+ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les
+vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons,
+propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers
+sont tous à l'affût d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant
+le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gelé pendant la nuit;
+ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l'eau, du
+chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le
+ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie
+tour à tour les physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue,
+l'ancienne Grand'rue de Saumur, ces mots: Voilà un temps d'or! se
+chiffrent de porte en porte. Aussi chacun répond-il au voisin: Il pleut
+des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie
+opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison,
+vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves
+industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à
+la campagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les
+commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en
+joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels.
+Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins ne demandent
+au mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête
+à sa fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les
+consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables, noires
+et silencieuses n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en
+plein air: chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y
+dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi,
+jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il
+gaussé de porte en porte. De là les bons contes, de là le surnom de
+_copieux_ donné aux habitants d'Angers qui excellaient à ces railleries
+urbaines. Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés en haut de
+cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine
+de mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire
+était précisément un de ces logis, restes vénérables d'un siècle où les
+choses et les hommes avaient ce caractère de simplicité que les moeurs
+françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours de ce
+chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs
+et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie
+machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel
+est cachée la porte de la maison à monsieur Grandet. Il est impossible
+de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la
+biographie de monsieur Grandet.
+
+Monsieur Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et
+les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont
+point, peu ou prou, vécu en province. Monsieur Grandet, encore nommé par
+certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieillards
+diminuait sensiblement, était en 1789 un maître-tonnelier fort à son
+aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française
+mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le
+tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un
+riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et
+de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, où, moyennant
+deux cents doubles louis offerts par son beau-père au farouche
+républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour
+un morceau de pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux
+vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies.
+Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandet
+passa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit
+qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait
+tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration
+du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir
+politiquement et commercialement. Politiquement, il protégea les
+ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés;
+commercialement, il fournit aux armées républicaines un ou deux
+milliers de pièces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies
+dépendant d'une communauté de femmes que l'on avait réservée pour un
+dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire,
+administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut
+monsieur Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains: il remplaça
+monsieur Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un
+grand propriétaire, un homme à particule, un futur baron de l'Empire.
+Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il
+avait fait faire dans l'intérêt de la ville d'excellents chemins qui
+menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très avantageusement
+cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses
+différents clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient
+devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les
+vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pu
+demander la croix de la Légion-d'Honneur. Cet événement eut lieu en
+1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme
+environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours,
+était âgée de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans
+doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita successivement
+pendant cette année de madame de La Gaudinière, née de La Bertellière,
+mère de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertellière, père de
+la défunte; et encore de madame Gentillet, grand'mère du côté maternel:
+trois successions dont l'importance ne fut connue de personne.
+L'avarice de ces trois vieillards était si passionnée que depuis
+longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler
+secrètement. Le vieux monsieur La Bertellière appelait un placement une
+prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que
+dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur
+des économies d'après les retenus des biens au soleil. Monsieur Grandet
+obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité
+n'effacera jamais: il devint _le plus imposé_ de l'arrondissement. Il
+exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses,
+lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il possédait treize
+métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les
+croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent
+vingt-sept arpents de prairies où croissaient et grossissaient trois
+mille peupliers plantés en 1793. Enfin la maison dans laquelle il
+demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible,
+Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en
+présumer l'importance: l'une était monsieur Cruchot, notaire chargé des
+placements usuraires de monsieur Grandet; l'autre, monsieur des
+Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le
+vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux
+Cruchot et monsieur des Grassins possédassent cette profonde discrétion
+qui engendre en province la confiance et la fortune, ils témoignaient
+publiquement à monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs
+pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après la
+portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y
+avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet
+n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se
+donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une
+grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en
+voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir
+communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer de ses
+capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du
+voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes
+indéfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystérieux qui
+n'échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en
+quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. Monsieur Grandet
+inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui
+ne devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,
+devinait avec la précision d'un astronome quand il fallait fabriquer
+pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cents; qui ne manquait
+pas une seule spéculation, avait toujours des tonneaux à vendre alors
+que le tonneau valait plus cher que la denrée à recueillir, pouvait
+mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son
+poinçon à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le
+leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée,
+lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille
+livres. Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du
+boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie,
+sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait
+une charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui
+digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans
+éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur.
+Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli de ses
+griffes d'acier? à celui-ci maître Cruchot avait procuré l'argent
+nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour cent; à celui-là
+monsieur des Grassins avait escompté des traites, mais avec un
+effroyable prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de jours sans que
+le nom de monsieur Grandet fût prononcé soit au marché, soit pendant les
+soirées dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la
+fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi
+plus d'un négociant, plus d'un aubergiste disait-il aux étrangers avec
+un certain contentement: «Monsieur, nous avons ici deux ou trois
+maisons millionnaires; mais, quant à monsieur Grandet, il ne connaît
+pas lui-même sa fortune!»En 1816 les plus habiles calculateurs de
+Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près de quatre
+millions; mais, comme terme moyen, il avait dû tirer par an, depuis
+1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses propriétés, il était
+présumable qu'il possédait en argent une somme presque égale à celle de
+ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'après une partie de boston, on quelque
+entretien sur les vignes, on venait à parler de monsieur Grandet, les
+gens capables disaient-ils:
+
+--Le père Grandet?... le père Grandet doit avoir cinq à six millions.
+
+--Vous êtes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le t
+otal, répondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils
+entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild ou de
+monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi
+riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une
+dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tête d'un air
+d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes
+les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularités de sa vie
+donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule
+s'étaient usés. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui
+l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le
+clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après
+l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez
+les animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses
+plus légers mouvements.
+
+--L'hiver sera rude, disait-on, le père Grandet a mis ses gants fourrés:
+il faut vendanger.
+
+--Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette
+année. Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses
+fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de
+chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait
+un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une
+certaine quantité de grains et lui en rapporter le son et la farine. La
+grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fût plus jeune,
+boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. Monsieur
+Grandet s'était arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils
+le fournissent de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle
+quantité qu'il en faisait vendre une grande partie au marché. Son bois
+de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles
+truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses
+fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par
+complaisance dans son bûcher et recevaient ses remercîments. Ses seules
+dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle
+de sa fille, et le payement de leurs chaises à l'église; la lumière,
+les gages de la grande Nanon, l'étamage de ses casseroles;
+l'acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les
+frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment
+achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il
+promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il
+mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. Il
+parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites phrases
+sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Révolution, époque à
+laquelle il attira les regards, le bonhomme bégayait d'une manière
+fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une
+discussion. Ce bredouillement, l'incohérence de ses paroles, le flux de
+mots où il noyait sa pensée, son manque apparent de logique attribués à
+un défaut d'éducation étaient affectés et seront suffisamment expliqués
+par quelques événements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases
+exactes autant que des formules algébriques lui servaient habituellement
+à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce:
+Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il
+ne disait jamais ni _oui_ ni _non_, et n'écrivait point. Lui parlait-on?
+il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en
+appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait
+en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il
+méditait longuement les moindres marchés. Quand, après une savante
+conversation, son adversaire lui avait livré le secret de ses
+prétentions en croyant le tenir, il lui répondait:
+
+--Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme. Sa femme, qu'il
+avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son paravent le
+plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir
+ni donner à dîner; il ne faisait jamais de bruit, et semblait
+économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rien chez les
+autres par un respect constant de la propriété. Néanmoins, malgré la
+douceur de sa voix, malgré sa tenue circonspecte, le langage et les
+habitudes du tonnelier perçaient, surtout quand il était au logis, où il
+se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet était
+un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces
+de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules; son visage
+était rond, tanné, marqué de petite vérole; son menton était droit, ses
+lèvres n'offraient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches;
+ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde
+au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de
+protubérances significatives; ses cheveux jaunâtres et grisonnants
+étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient
+pas la gravité d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez,
+gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait,
+non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse
+dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à
+concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul
+être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule
+héritière. Attitude, manières, démarche, tout en lui, d'ailleurs,
+attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours
+réussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de moeurs faciles et molles
+en apparence, monsieur Grandet avait-il un caractère de bronze. Toujours
+vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il
+était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de
+cuir, il portait en tout temps des bas de laine drapés, une culotte
+courte de gros drap marron à boucles d'argent, un gilet de velours à
+raies alternativement jaunes et puces, boutonné carrément, un large
+habit marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker.
+Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt
+mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son
+chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien
+de plus sur ce personnage.
+
+Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le
+plus considérable des trois premiers était le neveu de monsieur Cruchot.
+Depuis sa nomination de président au tribunal de première instance de
+Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons,
+et travaillait à faire prévaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait déjà C.
+de Bonfons. Le plaideur assez malavisé pour l'appeler monsieur Cruchot
+s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. Le magistrat protégeait
+ceux qui le nommaient monsieur le président, mais il favorisait de ses
+plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de
+Bonfons. Monsieur le président était âgé de trente-trois ans, possédait
+le domaine de Bonfons (_Boni Fontis_), valant sept mille livres de rente;
+il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son
+oncle l'abbé Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours,
+qui tous deux passaient pour être assez riches. Ces trois Cruchot,
+soutenus par bon nombre de cousins, alliés à vingt maisons de la ville,
+formaient un parti, comme jadis à Florence les Médicis; et, comme les
+Médicis, les Cruchot avaient leurs Lazzi. Madame des Grassins, mère d'un
+fils de vingt-trois ans, venait très assidûment faire la partie de
+madame Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle
+Eugénie. Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les
+manoeuvres de sa femme par de constants services secrètement rendus au
+vieil avare, et arrivait toujours à temps sur le champ de bataille. Ces
+trois des Grassins avaient également leurs adhérents, leurs cousins,
+leurs alliés fidèles. Du côté des Cruchot, l'abbé, le Talleyrand de la
+famille, bien appuyé par son frère le notaire, disputait vivement le
+terrain à la financière, et tentait de réserver le riche héritage à son
+neveu le président. Ce combat secret entre les Cruchot et les des
+Grassins, dont le prix était la main d'Eugénie Grandet, occupait
+passionnément les diverses sociétés de Saumur. Mademoiselle Grandet
+épousera-t-elle monsieur le président ou monsieur Adolphe des Grassins?
+A ce problème, les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa
+fille ni à l'un ni à l'autre. L'ancien tonnelier rongé d'ambition
+cherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, à qui trois
+cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passés,
+présents et futurs des Grandet. D'autres répliquaient que monsieur et
+madame des Grassins étaient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe était
+un bien gentil cavalier, et qu'à moins d'avoir un neveu du pape dans sa
+manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien,
+un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui,
+d'ailleurs, avait porté le bonnet rouge. Les plus sensés faisaient
+observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entrées à toute heure
+au logis, tandis que son rival n'y était reçu que les dimanches. Ceux-ci
+soutenaient que madame des Grassins, plus liée avec les femmes de la
+maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines idées
+qui la feraient, tôt ou tard, réussir. Ceux-là répliquaient que l'abbé
+Cruchot était l'homme le plus insinuant du monde, et que femme contre
+moine la partie se trouvait égale.
+
+--Ils sont manche à manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus
+instruits, les anciens du pays prétendaient que les Grandet étaient trop
+avisés pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle
+Eugénie Grandet de Saumur serait mariée au fils de monsieur Grandet de
+Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les
+Grassinistes répondaient:
+
+--D'abord les deux frères ne se sont pas vus deux fois depuis trente
+ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautes prétentions pour son
+fils. Il est maire d'un arrondissement, député, colonel de la garde
+nationale, juge au tribunal de commerce; il renie Grandet de Saumur, et
+prétend s'allier à quelque famille ducale par la grâce de Napoléon Que
+ne disait-on pas d'une héritière dont on parlait à vingt lieues à la
+ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers à Blois
+inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotins remportèrent un
+avantage signalé sur les Grassinistes. La terre de Froidfond,
+remarquable par son parc, son admirable château, ses fermes, rivières,
+étangs, forêts, et valant trois millions, fut mise en vente par le jeune
+marquis de Froidfond obligé de réaliser ses capitaux. Maître Cruchot, le
+président Cruchot, l'abbé Cruchot, aidés par leurs adhérents, surent
+empêcher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune
+homme un marché d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites
+sans nombre à diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le
+prix des lots; il valait mieux vendre à monsieur Grandet, homme
+solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le
+beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l'oesophage de
+monsieur Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur, le paya, sous
+escompte, après les formalités. Cette affaire eut du retentissement à
+Nantes et à Orléans. Monsieur Grandet alla voir son château par
+l'occasion d'une charrette qui y retournait. Après avoir jeté sur sa
+propriété le coup d'oeil du maître, il revint à Saumur, certain d'avoir
+placé ses fonds à cinq, et saisi de la magnifique pensée d'arrondir le
+marquisat de Froidfond en y réunissant tous ses biens. Puis, pour
+remplir de nouveau son trésor presque vide, il décida de couper à blanc
+ses bois, ses forêts, et d'exploiter les peupliers de ses prairies.
+
+Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la
+maison à monsieur Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse,
+située en haut de la ville, et abritée par les ruines des remparts. Les
+deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été, comme
+la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière au
+littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de
+deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du
+climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux
+jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculées de
+l'architecture française et quelque ressemblance avec le porche d'une
+geôle. Au dessus du cintre régnait un long bas-relief de pierre dure
+sculptée, représentant les quatre Saisons, figures déjà rongées et
+toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe saillante, sur
+laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard, des
+pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un
+petit cerisier assez haut déjà. La porte, en chêne massif, brune,
+desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement
+maintenue par le système de ses boulons qui figuraient des dessins
+symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux serrés et rouges
+de rouille, occupait le milieu de la porte bâtarde et servait, pour
+ainsi dire, de motif à un marteau qui s'y rattachait par un anneau, et
+frappait sur la tête grimaçante d'un maître-clou. Ce marteau, de forme
+oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient Jacquemart,
+ressemblait à un gros point d'admiration; en l'examinant avec
+attention, un antiquaire y aurait retrouvé quelques indices de la figure
+essentiellement bouffonne qu'il représentait jadis, et qu'un long usage
+avait effacée. Par la petite grille, destinée à reconnaître les amis, au
+temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond
+d'une voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradées par
+lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des
+murs épais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes
+malingres. Ces murs étaient ceux du rempart sur lequel s'élevaient les
+jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la maison,
+la pièce la plus considérable était une _salle_ dont l'entrée se
+trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de personnes connaissent
+l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la
+Touraine et du Berry. La salle est à la fois l'antichambre, le salon, le
+cabinet, le boudoir, la salle à manger; elle est le théâtre de la vie
+domestique, le foyer commun; là, le coiffeur du quartier venait couper
+deux fois l'an les cheveux de monsieur Grandet; là entraient les
+fermiers, le curé, le sous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont
+les deux croisées donnaient sur la rue, était planchéiée; des panneaux
+gris, à moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se
+composait de poutres apparentes également peintes en gris, dont les
+entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux
+cartel de cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de
+la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel était une glace
+verdâtre dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer l'épaisseur,
+reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau gothique en acier
+damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des
+coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur
+servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche s'adaptait au
+piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal
+formait un chandelier pour les petits jours. Les siéges de forme antique
+étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La Fontaine;
+mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les
+couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient
+difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des
+encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une
+vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier,
+était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus
+de cette table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé
+par des rubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusement
+folâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée à la
+cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l'aïeul de
+madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, en lieutenant des
+gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux
+fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par
+des cordons de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu
+en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été comprise dans
+l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en
+tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisée la plus
+rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds
+étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une
+hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de
+merisier déteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie
+Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées
+de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées à cette place,
+dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de
+novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur
+station d'hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait
+qu'on allumât du feu dans la salle, et il le faisait éteindre au trente
+et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à
+ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant
+du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant
+d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées
+ou les soirées les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère
+et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
+consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière, que,
+si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de
+prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la
+lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa fille et
+à la Grande Nanon, de même qu'il distribuait dès le matin le pain et les
+denrées nécessaires à la consommation journalière.
+
+La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable
+d'accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à
+monsieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommée à cause de
+sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis
+trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle
+passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante
+livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer
+récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat
+des longues et persistantes économies de la Grande Nanon parut
+gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain
+pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur servage
+par lequel il avait été acquis. A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre
+fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait
+repoussante; et certes ce sentiment était bien injuste: sa figure eût
+été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde; mais en
+tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée
+où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du
+service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père
+Grandet pensait alors se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il
+avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle
+en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une
+créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un
+chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos,
+ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était
+son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le
+teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon
+n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le
+coeur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui
+donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi
+accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha
+sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon
+faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle
+allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle
+se levait au jour, se couchait tard; faisait à manger à tous les
+vendangeurs pendant les récoltes, surveillait les halleboteurs;
+défendait, comme un chien fidèle, le bien de son maître; enfin, pleine
+d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses
+fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse année de 1811, dont
+la récolte coûta des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet
+résolut de donner sa vieille montre à Nanon, seul présent qu'elle reçut
+jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait
+les mettre), il est impossible de considérer le profit trimestriel des
+souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité
+rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer
+comme on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier
+garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet
+coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait
+pas; elle participait gaiement aux profits hygiéniques que procurait le
+régime sévère de la maison où jamais personne n'était malade. Puis la
+Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet,
+s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de
+douces compensations dans cette égalité! Jamais le maître n'avait
+reproché à la servante ni l'halleberge ou la pêche de vigne, ni les
+prunes ou les brugnons mangés sous l'arbre.
+
+--Allons, régale-toi, Nanon, lui disait-il dans les années où les
+branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient obligés de
+donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse
+n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une pauvresse
+recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un vrai
+rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tête étroite de Nanon ne
+pouvaient contenir qu'un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq ans,
+elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du père Grandet,
+pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant:
+
+--Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance était toujours
+jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre créature n'avait
+jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les
+sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaître un jour
+devant Dieu, plus chaste que ne l'était la Vierge Marie elle-même;
+Grandet, saisi de pitié, disait en la regardant:
+
+--Cette pauvre Nanon! Son exclamation était toujours suivie d'un regard
+indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps
+à autre, formait depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue,
+et à laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié,
+placée au coeur de Grandet et prise tout en gré par la vieille fille,
+avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitié d'avare, qui
+réveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, était pour Nanon
+sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: Pauvre Nanon! Dieu
+reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et à leurs mystérieux
+regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les
+domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient
+néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase: «Qu'est-ce que
+les Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si
+attachée? Elle passerait dans le feu pour eux!»Sa cuisine, dont les
+fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette,
+froide, véritable cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand
+Nanon avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son
+feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et
+venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle
+suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de
+ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste
+santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où
+elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui
+régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé
+de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
+
+La description des autres portions du logis se trouvera liée aux
+événements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle où
+éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la
+nudité des étages supérieurs.
+
+En 1819, vers le commencement de la soirée, au milieu du mois de
+novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la première fois. L'automne
+avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bien connu des
+Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se
+préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans
+la salle et s'y surpasser en preuves d'amitié. Le matin tout Saumur
+avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnées de Nanon, se
+rendant à l'église paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se
+souvint que ce jour était l'anniversaire de la naissance de mademoiselle
+Eugénie. Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir, maître
+Cruchot, l'abbé Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils
+d'arriver avant les des Grassins peur fêter mademoiselle Grandet. Tous
+trois apportaient d'énormes bouquets cueillis dans leurs petites serres.
+La queue des fleurs que le président voulait présenter était
+ingénieusement enveloppée d'un ruban de satin blanc, orné de franges
+d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours
+mémorables de la naissance et de la fête d'Eugénie, était venu la
+surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son présent
+paternel, consistant, depuis treize années, en une curieuse pièce d'or.
+Madame Grandet donnait ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou
+d'été, selon la circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle
+récoltait au premier jour de l'an et à la fête de son père, lui
+composaient un petit revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à
+lui voir entasser. N'était-ce pas mettre son argent d'une caisse dans
+une autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l'avarice de son
+héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor,
+autrefois grossi par les La Bertellière, en lui disant:
+
+--Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage
+encore en vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au
+centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie,
+sa famille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se
+trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de
+pièces ou douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des
+bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de
+gros sous. On parle encore à Issoudun de je ne sais quel douzain offert
+à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaises
+d'or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fit
+présent, en la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or
+antiques de la plus grande valeur. Pendant le dîner, le père, tout
+joyeux de voir son Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié:
+
+--Puisque c'est la fête d'Eugénie, faisons du feu! ce sera de bon
+augure.
+
+--Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la grande Nanon
+en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
+
+--Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame Grandet
+en regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge, annonçait
+l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la pauvre femme.
+
+Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement:
+
+--Elle a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt
+s'occuper d'elle.
+
+Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'oeil
+d'intelligence.
+
+Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing,
+gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour être
+tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros
+yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces
+fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient
+noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton affectait la forme
+dite en galoche. C'était une excellente femme, une vraie La Bertellière.
+L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle
+n'avait pas été trop mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une
+résignation d'insecte tourmenté par des enfants, une piété rare, une
+inaltérable égalité d'âme, un bon coeur, la faisaient universellement
+plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs
+à la fois pour ses menues dépenses. Quoique ridicule en apparence, cette
+femme qui, par sa dot et ses successions, avait apporté au père Grandet
+plus de trois cent mille francs, s'était toujours sentie si profondément
+humiliée d'une dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de
+son âme lui interdisait de se révolter, qu'elle n'avait jamais demandé
+un sou, ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot lui
+présentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse d'âme
+constamment méconnue et blessée par Grandet, dominaient la conduite de
+cette femme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine
+verdâtre, qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une année;
+elle portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille
+cousue, et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant
+peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais
+rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se
+rappelant le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six
+francs à sa femme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en
+vendant ses récoltes de l'année. Les quatre ou cinq louis offerts par le
+Hollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient le
+plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait
+reçu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse
+était commune:
+
+--As-tu quelques sous à me prêter? Et la pauvre femme, heureuse de
+pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui
+représentait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans le courant
+de l'hiver, quelques écus sur l'argent des épingles. Lorsque Grandet
+tirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les
+menues dépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne
+manquait jamais, après avoir boutonné son gousset, de dire à sa femme:
+
+--Et toi, la mère, veux-tu quelque chose?
+
+--Mon ami, répondait madame Grandet animée par un sentiment de dignité
+maternelle, nous verrons cela.
+
+Sublimité perdue! Grandet se croyait très généreux envers sa femme. Les
+philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugénie
+ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du
+caractère de la Providence? Après ce dîner, où, pour la première fois,
+il fut question du mariage d'Eugénie, Nanon alla chercher une bouteille
+de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
+descendant.
+
+--Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisserais choir
+comme une autre, toi?
+
+--Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas.
+
+--Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire raccommoder
+depuis longtemps. Hier, Eugénie a failli s'y fouler le pied.
+
+--Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle, puisque c'est la
+naissance d'Eugénie, et que tu as manqué de tomber, prends un petit
+verre de cassis pour te remettre.
+
+--Ma foi, je l'ai bien gagné, dit Nanon. A ma place, il y a bien des
+gens qui auraient cassé la bouteille, mais je me serais plutôt cassé le
+coude pour la tenir en l'air.
+
+--C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.
+
+--T'es-tu fait mal? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.
+
+--Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.
+
+--Hé! bien, puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit Grandet, je vais
+vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le
+pied dans le coin, à l'endroit où elle est encore solide.
+
+Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante,
+sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et
+alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.
+
+--Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans
+l'escalier.
+
+--Non! non! ça me connaît, répondit l'ancien tonnelier.
+
+Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier vermoulu, et
+sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes années, les trois Cruchot
+frappèrent à la porte.
+
+--C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la
+petite grille.
+
+--Oui, répondit le président.
+
+Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait sous la
+voûte, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de la salle.
+
+--Ah! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.
+
+--Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis,
+je suis à vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-même une marche
+de mon escalier.
+
+--Faites, faites, monsieur Grandet, _Charbonnier est Maire chez lui_,
+dit sentencieusement le président en riant tout seul de son allusion que
+personne ne comprit.
+
+Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. Le président, profitant de
+l'obscurité, dit alors à Eugénie:
+
+--Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que
+vous venez de naître, une suite d'années heureuses, et la continuation
+de la santé dont vous jouissez?
+
+Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur; puis, serrant
+l'héritière par les coudes, il l'embrassa des deux côtés du cou, avec
+une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Le président, qui
+ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi faire sa cour.
+
+--Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les
+jours de fête, monsieur le président!
+
+--Mais, avec mademoiselle, répondit l'abbé Cruchot armé de son bouquet,
+tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fête.
+
+L'abbé baisa la main d'Eugénie. Quant à maître Cruchot, il embrassa la
+jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit:
+
+--Comme ça nous pousse, ça! Tous les ans douze mois.
+
+En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui ne quittait
+jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui semblait
+drôle, dit:
+
+--Puisque c'est la fête d'Eugénie, allumons les flambeaux!
+
+Il ôta soigneusement les branches des candélabres, mit la bobèche à
+chaque piédestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve
+entortillée d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura,
+l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en regardant
+alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbé
+Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à
+figure de vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bien chaussés
+dans de forts souliers à agrafes d'argent:
+
+--Les des Grassins ne sont pas venus?
+
+--Pas encore, dit Grandet.
+
+--Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer
+sa face trouée comme une écumoire.
+
+--Je le crois, répondit madame Grandet.
+
+--Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de Bonfons à
+Grandet.
+
+--Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de
+long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement
+plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui
+allait à la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise à son feu,
+ayant une lumière et se préparant à filer là, pour ne pas se mêler à la
+fête.
+
+--Nanon, dit-il, en s'avançant dans le couloir, veux-tu bien éteindre
+ton feu, ta lumière, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez
+grande pour nous tous.
+
+--Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
+
+--Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la côte d'Adam tout comme toi.
+
+Grandet revint vers le président et lui dit:
+
+--Avez-vous vendu votre récolte?
+
+--Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans
+il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien, se sont juré de
+tenir les prix convenus, et cette année les Belges ne l'emporteront pas
+sur nous. S'ils s'en vont, hé! bien, ils reviendront.
+
+--Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit frémir le
+président.
+
+--Serait-il en marché? pensa Cruchot.
+
+En ce moment, un coup de marteau annonça la famille des Grassins, et
+leur arrivée interrompit une conversation commencée entre madame Grandet
+et l'abbé.
+
+Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives, dodues,
+blanches et roses, qui, grâce au régime claustral des provinces et aux
+habitudes d'une vie vertueuse, se sont conservées jeunes encore à
+quarante ans. Elles sont comme ces dernières roses de l'arrière-saison,
+dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je ne sais quelle
+froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien,
+faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton à la ville de Saumur,
+et avait des soirées. Son mari, ancien quartier-maître dans la garde
+impériale, grièvement blessé à Austerlitz et retraité, conservait,
+malgré sa considération pour Grandet, l'apparente franchise des
+militaires.
+
+--Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et
+affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait toujours
+les Cruchot.
+
+--Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué madame Grandet, vous
+êtes toujours belle et sage, je ne sais en vérité ce que l'on peut vous
+souhaiter. Puis il présenta une petite caisse que son domestique
+portait, et qui contenait une bruyère du Cap, fleur nouvellement
+apportée en Europe et fort rare.
+
+Madame des Grassins embrassa très affectueusement Eugénie, lui serra la
+main, et lui dit:
+
+--Adolphe s'est chargé de vous présenter mon petit souvenir.
+
+Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d'assez bonnes façons,
+timide en apparence, mais qui venait de dépenser à Paris, où il était
+allé faire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension,
+s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une
+boîte à ouvrage dont tous les ustensiles étaient en vermeil, véritable
+marchandise de pacotille, malgré l'écusson sur lequel un E. G. gothique
+assez bien gravé pouvait faire croire à une façon très soignée. En
+l'ouvrant, Eugénie eut une de ces joies inespérées et complètes qui font
+rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les
+yeux sur son père, comme pour savoir s'il lui était permis d'accepter,
+et monsieur Grandet dit un «Prends, ma fille!»dont l'accent eût
+illustré un acteur. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits en voyant le
+regard joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par l'héritière à
+qui de semblables richesses parurent inouïes. Monsieur des Grassins
+offrit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains
+tombés sur le ruban de la Légion-d'Honneur attaché à la boutonnière de
+son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire:
+
+--Parez-moi cette botte-là? Madame des Grassins jeta les yeux sur les
+bocaux bleus où étaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs
+cadeaux avec la bonne foi jouée d'une femme moqueuse. Dans cette
+conjoncture délicate, l'abbé Cruchot laissa la société s'asseoir en
+cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec
+Grandet. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre
+la plus éloignée des Grassins:
+
+--Ces gens-là, dit le prêtre à l'oreille de l'avare, jettent l'argent
+par les fenêtres.
+
+--Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave, répliqua le
+vigneron.
+
+--Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille, vous en auriez
+bien le moyen, dit l'abbé.
+
+--Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.
+
+--Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le président dont
+les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la mauvaise grâce de sa
+physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite bêtise qui eût du
+prix.
+
+--Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des
+Grassins.
+
+--Mais nous sommes tous réunis, _nous pouvons_ deux tables ...
+
+--Puisque c'est la fête d'Eugénie, faites votre loto général, dit le
+père Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne
+jouait jamais à aucun jeu, montra sa fille et Adolphe.
+
+--Allons, Nanon, mets les tables.
+
+--Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des
+Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eugénie.
+
+--Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je n'ai
+rien vu de si joli nulle part.
+
+--C'est Adolphe qui l'a rapportée de Paris et qui l'a choisie, lui dit
+madame des Grassins à l'oreille.
+
+--Va, va ton train, damnée intrigante! se disait le président; si tu
+es jamais en procès, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais
+bonne.
+
+Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbé d'un air calme en se
+disant:
+
+--Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frère et
+celle de mon neveu montent en somme à onze cent mille francs. Les des
+Grassins en ont tout au plus la moitié, et ils ont une fille: ils
+peuvent offrir ce qu'ils voudront! héritière et cadeaux, tout sera pour
+nous un jour.
+
+A huit heures et demie du soir, deux tables étaient dressées. La jolie
+madame des Grassins avait réussi à mettre son fils à côté d'Eugénie. Les
+acteurs de cette scène pleine d'intérêt, quoique vulgaire en apparence,
+munis de cartons bariolés, chiffrés, et de jetons en verre bleu,
+semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas
+un numéro sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions de
+monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les
+plumes roses, la toilette fraîche de madame des Grassins, la tête
+martiale du banquier, celle d'Adolphe, le président, l'abbé, le notaire,
+et se disait intérieurement: Ils sont là pour mes écus. Ils viennent
+s'ennuyer ici pour ma fille. Hé! ma fille ne sera ni pour les uns ni
+pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harpons pour pêcher!
+
+Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairé par deux
+chandelles; ces rires, accompagnés par le bruit du rouet de la grande
+Nanon, et qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Eugénie ou de sa
+mère; cette petitesse jointe à de si grands intérêts; cette jeune
+fille qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les
+met et qu'ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves
+d'amitié dont elle était la dupe; tout contribuait à rendre cette scène
+tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps
+et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple expression? La
+figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en
+tirant d'énormes profits, dominait ce drame et l'éclairait. N'était-ce
+pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa
+puissance, exprimé par une seule physionomie? Les doux sentiments de la
+vie n'occupaient là qu'une place secondaire, ils animaient trois coeurs
+purs, ceux de Nanon, d'Eugénie et sa mère. Encore, combien d'ignorance
+dans leur naïveté! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de
+Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu'à la lueur de leurs
+pâles idées, et ne prisaient ni ne méprisaient l'argent, accoutumées
+qu'elles étaient à s'en passer. Leurs sentiments, froissés à leur insu
+mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions
+curieuses dans cette réunion de gens dont la vie était purement
+matérielle. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses
+bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment où madame
+Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût
+jamais été ponté dans cette salle, et que la grande Nanon riait d'aise
+en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau
+retentit à la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les
+femmes sautèrent sur leurs chaises.
+
+--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.
+
+--Peut-on cogner comme ça, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?
+
+--Quel diable est-ce? s'écria Grandet.
+
+Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnée de
+Grandet.
+
+--Grandet, Grandet, s'écria sa femme qui poussée par un vague sentiment
+de peur s'élança vers la porte de la salle.
+
+Tous les joueurs se regardèrent.
+
+--Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me
+paraît malveillant.
+
+A peine fut-il permis à monsieur des Grassins d'apercevoir la figure
+d'un jeune homme accompagné du facteur des messageries, qui portait deux
+malles énormes et traînait des sacs de nuit. Grandet se retourna
+brusquement vers sa femme et lui dit:
+
+--Madame Grandet, allez à votre loto. Laissez-moi m'entendre avec
+monsieur.
+
+Puis il tira vivement la porte de la salle, où les joueurs agités
+reprirent leurs places, mais sans continuer le jeu.
+
+--Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.
+
+--Non, c'est un voyageur.
+
+--Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa
+vieille montre épaisse de deux doigts et qui ressemblait à un vaisseau
+hollandais, il est _neuffe-s-heures_. Peste! la diligence du Grand
+Bureau n'est jamais en retard.
+
+--Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbé Cruchot.
+
+--Oui, répondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui
+doivent peser au moins trois cents kilos.
+
+--Nanon ne revient pas, dit Eugénie.
+
+--Ce ne peut être qu'un de vos parents, dit le président.
+
+--Faisons les mises, s'écria doucement Madame Grandet. A sa voix, j'ai
+vu que monsieur Grandet était contrarié, peut-être ne serait-il pas
+content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires.
+
+--Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans doute votre
+cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur
+de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère lui marcha sur le pied,
+puis, en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise:
+
+--Veux-tu te taire, grand nigaud! lui dit-elle à l'oreille.
+
+En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui
+du facteur retentirent dans les escaliers; il était suivi du voyageur
+qui depuis quelques instants excitait tant de curiosités et préoccupait
+si vivement les imaginations, que son arrivée en ce logis et sa chute au
+milieu de ce monde peut être comparée à celle d'un colimaçon dans une
+ruche, ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de
+village.
+
+--Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.
+
+Avant de s'asseoir, le jeune étranger salua très gracieusement
+l'assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par une inclination
+polie, et les femmes firent une révérence cérémonieuse.
+
+--Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez
+peut-être de ...
+
+--Voilà bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture
+d'une lettre qu'il tenait à la main, laissez donc monsieur se reposer.
+
+--Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose, dit
+Eugénie.
+
+--Il a une langue, répondit sévèrement le vigneron.
+
+L'inconnu fut seul surpris de cette scène. Les autres personnes étaient
+faites aux façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quand ces deux
+demandes et ces deux réponses furent échangées, l'inconnu se leva,
+présenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle
+de ses bottes, et dit à Eugénie:
+
+--Ma cousine, je vous remercie, j'ai dîné à Tours. Et, ajouta-t-il en
+regardant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis même point
+fatigué.
+
+--Monsieur vient de la Capitale, demanda madame des Grassins.
+
+Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris,
+en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une
+chaîne à son col, l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il
+y avait sur la table et les personnes qui y étaient assises, lorgna fort
+impertinemment madame des Grassins, et lui dit après avoir tout vu:
+
+--Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en
+prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter ...
+
+--J'étais sûre que c'était le cousin, pensait madame des Grassins en lui
+jetant de petites oeillades.
+
+--Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez donc, madame des Grassins,
+n'est-ce pas votre numéro?
+
+Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui,
+saisie par de tristes pressentiments, observa tour à tour le cousin de
+Paris et Eugénie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune
+héritière lança de furtifs regards à son cousin, et la femme du banquier
+put facilement y découvrir un _crescendo_ d'étonnement ou de curiosité.
+*Le cousin de Paris* Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de
+vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les
+bons provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient
+passablement, et que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut
+une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez
+voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages Aussi,
+peut-être, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien
+quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait
+Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui avait
+dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être
+monsieur Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en
+province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître avec la
+supériorité d'un jeune homme à la mode, de désespérer l'arrondissement
+par son luxe, d'y faire époque, et d'y importer les inventions de la vie
+parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passer à
+Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles, et y affecter
+l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant
+abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce. Charles
+emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus
+joli couteau, la plus jolie gaîne de Paris. Il emporta sa collection de
+gilets les plus ingénieux: il y en avait de gris, de blancs, de noirs,
+de couleur scarabée, à reflets d'or, de pailletés, de chinés, de
+doubles, à châle ou droits de col, à col renversé, de boutonnés jusqu'en
+haut, à boutons d'or. Il emporta toutes les variétés de cols et de
+cravates en faveur à cette époque. Il emporta deux habits de Buisson, et
+son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or, présent de sa
+mère. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante
+petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui du
+moins, par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui voyageait
+maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupçons
+auxquels besoin était de sacrifier momentanément son bonheur; puis
+force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce fut,
+enfin, une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il était
+possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un
+duel, jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient
+tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer
+la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement, il était
+venu dans le coupé de la diligence retenu pour seul, assez content de ne
+pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller
+au-devant de son Annette, la grande dame que ... etc., et qu'il devait
+rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait
+rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à courre dans les
+forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de château; il ne savait
+pas le trouver à Saumur où il ne s'était informé de lui que pour
+demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut
+l'y voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son
+oncle, soit à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette de
+voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée, la plus
+adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les
+perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur
+venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains; il y avait changé de
+linge, et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond de
+manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une
+redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait
+voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet
+blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans une poche, se
+rattachait par une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. Son
+pantalon gris se boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie
+noire enjolivaient les coutures. Il maniait agréablement une canne dont
+la pomme d'or sculpté n'altérait point la fraîcheur de ses gants gris.
+Enfin, sa casquette était d'un goût excellent. Un Parisien, un Parisien
+de la sphère la plus élevée, pouvait seul et s'agencer ainsi sans
+paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces
+niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune
+homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et Annette. Maintenant, si
+vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du
+jeune Parisien, voir parfaitement le vil éclat que l'élégance du
+voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle, et des figures
+qui composaient le tableau de famille, essayez de vous représenter les
+Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac et ne songeaient plus depuis
+longtemps à éviter ni les roupies, ni les petites galettes noires qui
+parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, à cols recroquevillés et
+à plis jaunâtres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitôt
+qu'ils se les étaient attachées au cou. L'énorme quantité de linge qui
+leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le
+garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses
+teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de
+mauvaise grâce et de sénilité. Leurs figures, aussi flétries que
+l'étaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons,
+semblaient usées, racornies, et grimaçaient. La négligence générale des
+autres costumes, tous incomplets, sans fraîcheur, comme le sont les
+toilettes de province, où l'on arrive insensiblement à ne plus
+s'habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prix d'une
+paire de gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de
+la mode était le seul point sur lequel les Grassinistes et les
+Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son
+lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les
+solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches
+y avaient imprimés et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer
+l'Encyclopédie méthodique et le Moniteur, aussitôt les joueurs de loto
+levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils en
+eussent manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
+auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue,
+s'associèrent néanmoins à l'étonnement de leurs voisins, soit qu'ils
+éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment général, soit
+qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes par des oeillades
+pleines d'ironie:
+
+--Voilà comme _ils_ sont à Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer
+Charles à loisir, sans craindre de déplaire au maître du logis. Grandet
+était absorbé dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour
+la lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes ni
+de leur plaisir. Eugénie, à qui le type d'une perfection semblable, soit
+dans la mise, soit dans la personne, était entièrement inconnu, crut
+voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique.
+Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette chevelure si
+brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher
+la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains
+de Charles, son teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits.
+Enfin, si toutefois cette image peut résumer les impressions que le
+jeune élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à
+rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont la vie
+s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue
+silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son cousin fit
+sourdre en son coeur les émotions de fine volupté que causent à un jeune
+homme les fantastiques figures de femmes dessinées par Westall dans les
+Keepsake anglais et gravées par les Finden d'un burin si habile qu'on a
+peur, en soufflant sur le vélin, de faire envoler ces apparitions
+célestes Charles tira de sa poche un mouchoir brodé par la grande dame
+qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour
+pendant les heures perdues pour l'amour, Eugénie regarda son cousin pour
+savoir s'il allait bien réellement s'en servir. Les manières de Charles,
+ses gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son impertinence
+affectée, son mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir
+à la riche héritière et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou
+ridicule; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins
+lui plaisait si fort qu'avant de s'endormir elle dût rêver longtemps à
+ce phénix des cousins.
+
+Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto fut arrêté.
+La grande Nanon entra et dit tout haut:
+
+--Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit à ce
+monsieur.
+
+Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors à voix basse:
+
+--Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deux sous dans
+la vieille soucoupe écornée où il les avait mis. Puis l'assemblée se
+remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu.
+
+--Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.
+
+--Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant prendre place près de
+Charles.
+
+Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au coeur des jeunes
+filles quand un sentiment s'y loge pour la première fois, quitta la
+salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle avait été questionnée
+par un confesseur habile, elle lui eût sans doute avoué qu'elle ne
+songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu'elle était travaillée par un
+poignant désir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de
+son cousin, pour y placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour
+y tout prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et
+propre. Eugénie se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts et
+les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour
+prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait,
+que tout était à faire. Elle donna l'idée à la grande Nanon de bassiner
+les draps avec la braise du feu, elle couvrit elle-même la vieille table
+d'un napperon, et recommanda bien à Nanon de changer le napperon tous
+les matins. Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon
+feu dans la cheminée, et détermina Nanon à monter, sans en rien dire à
+son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher
+dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui
+venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellière, y
+prit également un verre de cristal à six pans, une petite cuiller
+dédorée, un flacon antique où étaient gravés des amours, et mit
+triomphalement le tout sur un coin de la cheminée. Il lui avait plus
+surgi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle
+était au monde.
+
+--Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une
+chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla, légère comme un
+oiseau, tirer de sa bourse l'écu de cent sous qu'elle avait reçu pour
+ses dépenses du mois.
+
+--Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.
+
+--Mais, que dira ton père? Cette objection terrible fut proposée par
+madame Grandet en voyant sa fille armée d'un sucrier de vieux Sèvres
+rapporté du château de Froidfond par Grandet.
+
+--Et où prendras-tu donc du sucre? es-tu folle?
+
+--Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de la bougie.
+
+--Mais ton père?
+
+--Serait-il convenable que son neveu ne put boire un verre d'eau sucrée
+? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.
+
+--Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.
+
+Nanon hésitait, elle connaissait son maître.
+
+--Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fête!
+
+Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première plaisanterie
+que sa jeune maîtresse eût jamais faite, et lui obéit. Pendant
+qu'Eugénie et sa mère s'efforçaient d'embellir la chambre destinée par
+monsieur Grandet à son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions
+de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
+
+--Vous êtes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter les
+plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Mais
+si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore
+s'y amuser.
+
+Elle lui lança une véritable oeillade de province, où, par habitude, les
+femmes mettent tant de réserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles
+leur communiquent la friande concupiscence particulière à ceux des
+ecclésiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute.
+Charles se trouvait si dépaysé dans cette salle, si loin du vaste
+château et de la fastueuse existence qu'il supposait à son oncle, qu'en
+regardant attentivement madame des Grassins, il aperçut enfin une image
+à demi effacée des figures parisiennes. Il répondit avec grâce à
+l'espèce d'invitation qui lui était adressée, et il s'engagea
+naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa
+graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses
+confidences. Il existait chez elle et chez Charles un même besoin de
+confiance. Aussi, après quelques moments de causerie coquette et de
+plaisanteries sérieuses, l'adroite provinciale put-elle lui dire sans se
+croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la vente des
+vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois:
+
+--Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous
+ferez très certainement autant de plaisir à mon mari qu'à moi. Notre
+salon est le seul dans Saumur où vous trouverez réunis le haut commerce
+et la noblesse: nous appartenons aux deux sociétés, qui ne veulent se
+rencontrer que là parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec
+orgueil, est également considéré par les uns et par les autres. Ainsi,
+nous tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. Si vous
+restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Votre
+oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre tante est une
+dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre cousine est une
+petite sotte, sans éducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie à
+raccommoder des torchons.
+
+--Elle est très bien, cette femme, se dit en lui-même Charles Grandet en
+répondant aux minauderies de madame des Grassins.
+
+--Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant
+le gros et grand banquier.
+
+A cette observation, le notaire et le président dirent des mots plus ou
+moins malicieux; mais l'abbé les regarda d'un air fin et résuma leurs
+pensées en prenant une pincée de tabac, et offrant sa tabatière à la
+ronde:
+
+--Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire à monsieur les honneurs
+de Saumur?
+
+--Ha! çà, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbé? demanda monsieur
+des Grassins.
+
+--Je l'entends, monsieur, dans le sens la plus favorable pour vous, pour
+madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rusé
+vieillard en se tournant vers Charles.
+
+Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot avait su
+deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.
+
+--Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait voulu
+rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelque souvenir de moi;
+j'ai eu le plaisir d'être votre vis-à-vis à un bal donné par monsieur
+le baron de Nucingen, et ...
+
+--Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles surpris de se
+voir l'objet des attentions de tout le monde.
+
+--Monsieur est votre fils? demanda-t-il à madame des Grassins.
+
+L'abbé regarda malicieusement la mère.
+
+--Oui, monsieur, dit-elle.
+
+--Vous étiez donc bien jeune à Paris? reprit Charles en s'adressant à
+Adolphe.
+
+--Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbé, nous les envoyons à Babylone
+aussitôt qu'ils sont sevrés.
+
+Madame des Grassins interrogea l'abbé par un regard d'une étonnante
+profondeur.
+
+--Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des
+femmes de trente et quelques années aussi fraîches que l'est madame,
+après avoir eu des fils bientôt Licenciés en Droit. Il me semble être
+encore au jour où les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises
+pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abbé en se tournant vers
+son adversaire femelle. Pour moi, vos succès sont d'hier ...
+
+--Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-même madame des Grassins, me
+devinerait-il donc?
+
+--Il paraît que j'aurai beaucoup de succès à Saumur, se disait Charles
+en déboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et
+jetant son regard à travers les espaces pour imiter la pose donnée à
+lord Byron par Chantrey.
+
+L'inattention du père Grandet, ou, pour mieux dire, la préoccupation
+dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'échappèrent ni au
+notaire ni au président qui tâchaient d'en conjecturer le contenu par
+les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortement
+éclairée par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calme
+habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la
+contenance affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:
+
+«Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus.
+Mon mariage a été l'objet de notre dernière entrevue, après laquelle
+nous nous sommes quittés joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais
+guère prévoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille, à la
+prospérité de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cette
+lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position où j'étais,
+je n'ai pas voulu survivre à la honte d'une faillite. Je me suis tenu
+sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment, espérant surnager
+toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes réunies de mon agent de
+change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernières ressources
+et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir près de quatre
+millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes
+vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent
+l'abondance et la qualité de vos récoltes. Dans trois jours Paris dira:
+«Monsieur Grandet était un fripon!» Je me coucherai, moi probe, dans
+un linceul d'infamie. Je ravis à mon fils et son nom que j'entache et la
+fortune de sa mère. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfant que
+j'idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait, par
+bonheur, que les derniers flots de ma vie s'épanchaient dans cet adieu.
+Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frère, mon frère, la malédiction de
+nos enfants est épouvantable; ils peuvent appeler de la nôtre, mais la
+leur est irrévocable.
+
+«Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta protection: fais que Charles
+ne jette aucune parole amère sur ma tombe! Mon frère, si je t'écrivais
+avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs que
+j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais, je saignerais, je
+serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort
+d'un oeil sec. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de parents
+du côté maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obéi aux
+préjugés sociaux? Pourquoi ai-je cédé à l'amour? Pourquoi ai-je épousé
+la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O
+mon malheureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne suis pas venu
+t'implorer pour moi; d'ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez
+considérables pour supporter une hypothèque de trois millions; mais
+pour mon fils! Sache-le bien, mon frère, mes mains suppliantes se sont
+jointes en pensant à toi. Grandet, je te confie Charles en mourant.
+Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui
+serviras de père. Il m'aimait bien, Charles; j'étais si bon pour lui,
+je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu
+verras, il est doux, il tient de sa mère, il ne te donnera jamais de
+chagrin. Pauvre enfant! accoutumé aux jouissances du luxe, il ne
+connaît aucune des privations auxquelles nous a condamnés l'un et
+l'autre notre première misère ... Et le voilà ruiné, seul. Oui, tous ses
+amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah!
+je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup
+dans les cieux près de sa mère. Folie! Je reviens à mon malheur, à
+celui de Charles. Je te l'ai donc envoyé pour que tu lui apprennes
+convenablement et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui,
+mais un bon père.
+
+«Ne l'arrache pas tout à coup à sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui
+demande à genoux de renoncer aux créances qu'en qualité d'héritier de sa
+mère il pourrait exercer contre moi. Mais c'est une prière superflue;
+il a de l'honneur, et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre à mes
+créanciers. Fais-le renoncer à ma succession en temps utile. Révèle-lui
+les dures conditions de la vie que je lui fais; et s'il me conserve sa
+tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui.
+Oui, le travail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune
+que je lui emporte; et, s'il veut écouter la voix de son père, qui pour
+lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux
+Indes! Mon frère, Charles est un jeune homme probe et courageux: tu
+lui feras une pacotille, il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les
+premiers fonds que tu lui prêteras; car tu lui en prêteras, Grandet!
+sinon tu te créerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni
+secours ni tendresse en toi, je demanderais éternellement vengeance à
+Dieu de ta dureté. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien
+le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mère; mais les
+payements de ma fin du mois avaient absorbé toutes mes ressources. Je
+n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant;
+j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main,
+qui m'eût réchauffé; mais le temps me manque. Pendant que Charles
+voyage, je suis obligé de dresser mon bilan. Je tâche de prouver par la
+bonne foi qui préside à mes affaires qu'il n'y a dans mes désastres ni
+faute ni improbité. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon
+frère. Que toutes les bénédictions de Dieu te soient acquises pour la
+généreuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute
+pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde où
+nous devons aller tous un jour, et où je suis déjà.
+
+Victor-Ange-Guillaume Grandet. »
+
+--Vous causez donc? dit le père Grandet en pliant avec exactitude la
+lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il
+regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses
+émotions et ses calculs.
+
+--Vous êtes-vous réchauffé?
+
+--Très bien, mon cher oncle.
+
+--Hé! bien, où sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant déjà que son
+neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénie et ma dame Grandet
+rentrèrent.
+
+--Tout est-il arrangé là-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant
+son calme.
+
+--Oui, mon père.
+
+--Hé! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vous conduire à
+votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de _mirliflor_! mais
+vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impôts
+nous avalent tout.
+
+--Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous
+pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir.
+A demain.
+
+A ces mots, l'assemblée se leva, et chacun fit la révérence suivant son
+caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et
+vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des
+Grassins n'avait pas prévu l'incident qui devait faire finir
+prématurément la soirée, et son domestique n'était pas arrivé.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit
+l'abbé Cruchot à madame des Grassins.
+
+--Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon fils, répondit-elle sèchement.
+
+--Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbé.
+
+--Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit son mari.
+
+L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver à quelques
+pas en avant de la caravane.
+
+--Il est très bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le
+bras. _Adieu, paniers, vendanges sont faites_! Il vous faut dire adieu
+à mademoiselle Grandet, Eugénie sera pour le Parisien. A moins que ce
+cousin ne soit amouraché d'une Parisienne, votre fils Adolphe va
+rencontrer en lui le rival le plus ...
+
+--Laissez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme ne tardera pas à
+s'apercevoir qu'Eugénie est une niaise, une fille sans fraîcheur.
+L'avez-vous examinée? elle était, ce soir, jaune comme un coing.
+
+--Vous l'avez peut-être déjà fait remarquer au cousin.
+
+--Et je ne m'en suis pas gênée ...
+
+--Mettez-vous toujours auprès d'Eugénie, madame, et vous n'aurez pas
+grand'chose à dire à ce jeune homme contre sa cousine, il fera de
+lui-même une comparaison qui ...
+
+--D'abord, il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi.
+
+--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'abbé.
+
+--Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé? Entendez-vous
+ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à l'âge de
+trente-neuf ans, avec une réputation sans tache, Dieu merci, pour la
+compromettre, même quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous
+sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut
+dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien
+incongrues. Fi! cela est digne de Faublas.
+
+--Vous avez donc lu Faublas?
+
+--Non, monsieur l'abbé, je voulais dire les Liaisons Dangereuses.
+
+--Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé. Mais
+vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je
+voulais simplement vous ...
+
+--Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines
+choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est très bien,
+j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas à sa cousine. A
+Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le
+bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,
+monsieur l'abbé.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même ne voudrait
+pas de cent millions achetés à ce prix ...
+
+--Madame, je n'ai point parlé de cent millions. La tentation eût été
+peut-être au-dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seulement je
+crois qu'une honnête femme peut se permettre, en tout bien tout honneur,
+de petites coquetteries sans conséquence, qui font partie de ses devoirs
+en société, et qui ...
+
+--Vous croyez?
+
+--Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être agréables les uns aux
+autres ... Permettez que je me mouche.
+
+--Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu
+plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui
+pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté ...
+
+--Il est clair, disait le président de sa grosse voix, que monsieur
+Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des intentions
+extrêmement matrimoniales ...
+
+--Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe, répondait
+le notaire.
+
+--Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est
+_cachottier_.
+
+--Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à dîner, ce jeune homme. Il
+faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnière, et les du
+Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu
+qu'elle se mette bien ce jour-là! Par jalousie, sa mère la fagote si
+mal! J'espère, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir,
+ajouta-t-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux
+Cruchot.
+
+--Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.
+
+Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en
+retournèrent chez eux, en se servant de ce génie d'analyse que possèdent
+les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces le grand événement de
+cette soirée, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et
+des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces
+grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la nécessité
+d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
+mutuellement empêcher Eugénie d'aimer son cousin, et Charles de penser à
+sa cousine? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides,
+aux calomnies doucereuses, aux médisances pleines d'éloges, aux
+dénégations naïves qui allaient constamment tourner autour de lui et
+l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombé
+dans leur ruche?
+
+Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle, monsieur
+Grandet dit à son neveu:
+
+--Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous
+amènent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous
+déjeunons à huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain
+sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dînons,
+comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre. Si vous voulez voir
+la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez
+si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous
+les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis riche:
+monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par là! Je les laisse dire,
+leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le sou,
+et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout
+bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être
+bientôt par vous-même ce que coûte un écu quand il faut le suer. Allons,
+Nanon, les chandelles?
+
+--J'espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez
+besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous
+pourrez appeler Nanon.
+
+--Ma chère tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporté toutes
+mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi
+qu'à ma jeune cousine.
+
+Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougie d'Anjou,
+bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille à de la
+chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en soupçonner l'existence
+au logis, ne s'aperçut pas de cette magnificence.
+
+--Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
+
+Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voûte,
+Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir qui séparait la salle
+de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre
+ovale fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer le froid
+qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par
+là très rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la salle,
+à peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon alla
+verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans l'écurie un
+chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryngite. Cet
+animal d'une notable férocité ne connaissait que Nanon. Ces deux
+créatures champêtres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunâtres
+et enfumés de la cage où l'escalier à rampe vermoulue tremblait sous le
+pas pesant de son oncle, son dégrisement alla _rinforzando_. Il se
+croyait dans un juchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers
+lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien
+façonnées à cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son
+étonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y
+répondirent par un sourire agréable qui le désespéra.
+
+--Que diable mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il.
+
+Arrivé sur le premier palier, il aperçut trois portes peintes en rouge
+étrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille
+poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées, apparentes, terminées
+en façon de flammes comme l'était à chaque bout la longue entrée de la
+serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et
+qui donnait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine, était
+évidemment murée. On n'y pénétrait en effet que par la chambre de
+Grandet, à qui cette pièce servait de cabinet. L'unique croisée d'où
+elle tirait son jour était défendue sur la cour par d'énormes barreaux
+en fer grillagés. Personne, pas même madame Grandet, n'avait la
+permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un
+alchimiste à son fourneau. Là, sans doute, quelque cachette avait été
+très habilement pratiquée, là s'emmagasinaient les titres de propriété,
+là pendaient les balances à peser les louis, là se faisaient nuitamment
+et en secret les quittances, les reçus, les calculs; de manière que les
+gens d'affaires, voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer
+qu'il avait à ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand
+Nanon ronflait à ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et
+bâillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien
+endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver,
+cercler son or. Les murs étaient épais, les contrevents discrets. Lui
+seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait des
+plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il
+chiffrait ses produits à un provin, à une bourrée près. L'entrée de la
+chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au bout du
+palier, était l'appartement des deux époux qui occupaient tout le devant
+de la maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle
+d'Eugénie, chez qui l'on entrait par une porte vitrée. La chambre du
+maître était séparée de celle de sa femme par une cloison, et du
+mystérieux cabinet par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu
+au second étage, dans la haute mansarde située au-dessus de sa chambre,
+de manière à pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et
+de venir. Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles
+se donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles
+quelques mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au
+coeur de la fille, elles rentrèrent dans leurs chambres.
+
+--Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui
+ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez
+Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous
+dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont
+fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armée
+d'une bassinoire.
+
+--En voilà bien d'une autre! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon
+neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise,
+Nanon.
+
+--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment
+mignon comme une femme.
+
+--Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la poussant
+par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare
+descendit en grommelant de vagues paroles.
+
+Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les
+yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune à
+bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminée en
+pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait froid, sur des
+chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui semblaient avoir
+plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle
+aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de
+lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient
+comme si elles allaient tomber, achevées par les vers, il regarda
+sérieusement la grande Nanon et lui dit:
+
+--Ah çà! ma chère enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien
+maire de Saumur, frère de monsieur Grandet de Paris?
+
+--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait
+monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles?
+
+--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi
+dans les marins de la garde impériale?
+
+--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la
+garde? C'est-y salé? Ca va-t-il sur l'eau?
+
+--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici
+la clef.
+
+Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à
+fleurs d'or et à dessins antiques.
+
+--Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Sainte-Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon
+cher mignon monsieur, donnez donc ça à l'église, vous sauverez votre
+âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh! que vous êtes donc gentil
+comme ça. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
+
+--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi
+coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plaît
+tant, vous sauverez votre âme. Je suis trop bon chrétien pour vous la
+refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
+
+Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir
+ajouter foi à ses paroles.
+
+--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà, ce
+monsieur. Bonsoir.
+
+--Bonsoir, Nanon.
+
+--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant.
+Mon père n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! à
+demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque.
+
+--Sainte-Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en
+interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent pas finies.
+
+Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par
+la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison,
+l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable à toutes
+les femmes timides, elle avait étudié le caractère de son seigneur. De
+même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à d'imperceptibles
+signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet, et, pour
+employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte.
+Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait
+fait mettre à son cabinet, et se disait:
+
+--Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant? Jolie
+succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais qu'est-ce que vingt
+écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu
+en faire du feu?
+
+En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était
+peut-être plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça.
+
+--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillée de
+son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tabis, de damas, pour la
+première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d'amour.
+
+Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure
+délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur
+leur exprime des pensées, où les palpitations du coeur communiquent au
+cerveau leur chaude fécondance, et fondent les idées en un vague désir;
+jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés! Quand les enfants
+commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment
+dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière
+est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur?
+Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour
+Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de
+bonne heure, fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette,
+occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses
+cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec
+le plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s'échappassent de
+leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui rehaussa
+la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité des
+accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs fois les
+mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle
+regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin
+pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien façonnés.
+Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laça droit,
+sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la première fois de sa
+vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe
+fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut
+achevée, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de
+ne compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire
+pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art de
+remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet, Eugénie
+se croisa bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre, contempla la cour,
+le jardin étroit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue
+mélancolique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue des mystérieuses
+beautés particulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte.
+Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d'une margelle, et à
+poulie maintenue dans une branche de fer courbée, qu'embrassait une
+vigne aux pampres flétris, rougis, brouis par la saison. De là, le
+tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la
+maison et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant
+d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé de
+la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les
+mousses, par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais
+présentaient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin
+les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte
+du jardin, étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme
+le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades.
+Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de
+bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à
+leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à
+claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris.
+Trois allées parallèles, sablées et séparées par des carrés dont les
+terres étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce
+jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A
+un bout, des framboisiers; à l'autre, un immense noyer qui inclinait
+ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau
+soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à
+dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux
+murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva
+des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si
+ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et
+y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil.
+Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui
+enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être physique.
+Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage,
+et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
+nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des
+Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la
+gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir
+pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs
+pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un
+souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille
+produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau,
+donnait une réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille, qui
+serait restée là, pendant toute la journée, sans s'apercevoir de la
+fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'âme. Elle se
+leva fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
+auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire
+des injures à lui-même.
+
+--Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eugénie,
+pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait
+pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des
+premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à ce type
+d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite
+bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais si elle
+ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies par cette
+suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une
+distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme,
+le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris
+auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entière, imprimait une
+lumière jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et
+rose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n'y
+point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté de la peau,
+néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y
+traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort,
+mais il s'harmoniait avec une bouche d'un rouge de minium, dont les
+lèvres à mille raies étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait
+une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le
+regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due
+à la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette
+haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait
+donc rien du joli qui plaît aux masses; mais elle était belle de cette
+beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent seulement les
+artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de
+Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers
+devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature,
+mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire
+acquérir; ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à
+coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu
+sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans
+l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les
+contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait jamais ni
+altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
+tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie
+calme, colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait
+l'âme, communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait, et
+commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où
+fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites
+avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
+sans savoir encore ce qu'était l'amour:
+
+--Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi.
+
+Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et
+tendit le cou pour écouter les bruits de la maison.
+
+--Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
+Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son
+feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. Aussitôt
+Eugénie descendit et courut à Nanon qui trayait la vache.
+
+--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon
+cousin.
+
+--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui
+partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre
+cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu
+dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du
+linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.
+
+--Nanon, fais-nous donc de la galette.
+
+--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre?
+dit Nanon laquelle en sa qualité de premier ministre de Grandet
+prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère.
+Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin? Demandez-lui
+du beurre, de la farine, du bois, il est votre père, il peut vous en
+donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux provisions ...
+
+Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler
+l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de
+cette profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre
+bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être, que nos pensées
+sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
+s'apercevant enfin du froid dénuement de la maison paternelle, la pauvre
+fille concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie
+avec l'élégance de son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de faire
+quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Naïve et vraie,
+elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses
+impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait
+éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se
+déployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisième
+année, elle se trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses
+désirs. Pour la première fois, elle eut dans le coeur de la terreur à
+l'aspect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut
+coupable d'une faute en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à
+marcher à pas précipités en s'étonnant de respirer un air plus pur, de
+sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur
+morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour
+obtenir la galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de
+ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
+hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres
+nécessaires à la consommation de la journée.
+
+--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
+
+--Pas une miette, monsieur.
+
+Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un de ces
+paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper,
+quand Nanon lui dit:
+
+--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.
+
+--C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en
+restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ça ne mange
+point de pain.
+
+--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.
+
+En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement
+du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire,
+jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguée des frippes; et
+tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le pain,
+comprendront la portée de cette locution.
+
+--Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont
+quasiment comme des filles à marier.
+
+Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien, le
+bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les
+armoires de sa _Dépense_, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire:
+
+--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai
+une galette aux enfants.
+
+--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu?
+
+--Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus que
+vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez _aveint_
+que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
+
+--Ha! çà, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe
+donc par la tête? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux
+de sucre.
+
+--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café?
+
+--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
+
+--Vous vous passerez de sucre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en
+acheter de ma poche.
+
+--Mêle-toi de ce qui te regarde.
+
+Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du
+tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours
+six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager, prise sous
+l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les
+femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins,
+Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
+
+--Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez
+de la galette?
+
+--Non, non, répondit Eugénie.
+
+--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il
+ouvrit la _mette_ où était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta
+quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
+
+--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
+
+--Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il
+mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu
+nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux
+feux.
+
+--Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet
+jeta sur son fidèle ministre un coup d'oeil presque paternel.
+
+--Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. Le père
+Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée
+sur la table de la cuisine.
+
+--Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre
+neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc?
+Faut-il y mettre de votre cirage à l'oeuf?
+
+--Nanon, je crois que l'oeuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que
+tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui, c'est du
+maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera de quoi illustrer
+ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage
+pour le rendre brillant.
+
+--C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à son
+nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah!
+c'est-il drôle.
+
+--Drôle! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus
+d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
+
+--Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le
+fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu
+par semaine à cause de votre ...?
+
+--Oui.
+
+--Faudra que j'aille à la boucherie.
+
+--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne
+t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer
+des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.
+
+--C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
+
+--Tu es bête, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils
+trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-ce donc que
+les successions? Le père Grandet n'ayant plus d'ordre à donner, tira sa
+montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant
+le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit:
+
+--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai
+quelque chose à y faire.
+
+Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas
+rose; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à
+la place.
+
+--Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra
+Grandet.
+
+--Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la
+promenade matinale de son ami.
+
+Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par
+expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc
+il l'accompagna.
+
+--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis, je
+vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des peupliers
+dans de bonnes terres ...
+
+--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez
+palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître
+Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur?... Couper
+vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et les
+vendre trente francs!
+
+Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel
+de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt
+paternel et souverain. Grandet était arrivé aux magnifiques prairies
+qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente ouvriers s'occupaient
+à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les
+peupliers.
+
+--Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au
+notaire. Jean, cria-t-il à un ouvrier, me ... me ... mesure avec ta toise
+dans tou ... t ou ... tous les sens?
+
+--Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.
+
+--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais sur cette
+ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ...
+cent fois trente-d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ...
+mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
+côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant. Alors, mé ... mé ...
+mettons mille bottes de foin.
+
+--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là
+valent environ six cents francs.
+
+--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents à cause des trois à quatre
+cents francs de regain. Eh! bien, ca ... ca ... ca ... calculez ce que que
+que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pendant quarante ans do
+... donnent a ... a ... avec les in ... in ... intérêts com ... com ...
+composés que que que vouous saaavez.
+
+--Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
+
+--Je le veux bien! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs.
+Eh! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de
+quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte.
+J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean,
+reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où tu
+planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la
+rivière, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en
+se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger
+mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
+
+--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les
+terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
+
+--_O-u-i, monsieur_, répondit ironiquement le tonnelier.
+
+Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans écouter les
+calculs de son père, prêta bientôt l'oreille aux discours de Cruchot en
+l'entendant dire à son client:
+
+--Hé! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question
+que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientôt avoir un contrat à
+dresser, père Grandet.
+
+--Vous ... ou ... vous êtes so ... so ... orti de bo ... bonne heure
+pooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d'un
+mouvement de sa loupe. Hé! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc,
+et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux,
+voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la
+dooonner à son cououousin: vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer ça.
+Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde.
+
+Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointaines
+espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son coeur fleurirent
+soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit
+coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle s'attachait à Charles
+par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes; désormais la
+souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble
+destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des
+splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu
+s'éteindre au fond du coeur de son père? de quel crime Charles était-il
+donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour naissant,
+mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint tremblant sur
+ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si joyeuse pour
+elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la mélancolie
+que les temps et les choses y avaient imprimée. Aucun des enseignements
+de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devança son
+père et l'attendit à la porte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui
+voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait
+dit:
+
+--Où en sont les fonds?
+
+--Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit Cruchot.
+Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en deux ans,
+outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres de rente pour
+quatre-vingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts francs
+cinquante centimes.
+
+--Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le menton.
+
+--Mon Dieu! dit le notaire.
+
+--Hé! bien, quoi? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le
+journal sous les yeux en lui disant:
+
+--Lisez cet article.
+
+_Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus estimés de Paris, s'est
+brûlé la cervelle hier après avoir fait son apparition accoutumée à la
+Bourse. Il avait envoyé au président de la Chambre des Députés sa
+démission, et s'était également démis de ses fonctions de juge au
+tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son
+agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont
+jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il
+eût sans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à
+regretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment de
+désespoir, etc_.
+
+--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
+
+Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire,
+se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait
+peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur.
+
+--Et son fils, si joyeux hier ...
+
+--Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
+
+--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui comprit tout et alla rassurer
+le président de Bonfons.
+
+En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou de
+laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur
+que nous cause un chagrin secret, était déjà sur son siége à patins, et
+se tricotait des manches pour l'hiver.
+
+--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à
+quatre, l'enfant dort comme un chérubin. Qu'il est gentil les yeux
+fermés! Je suis entrée, je l'ai appelé. Ah bien oui! personne.
+
+--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt
+aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux
+petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le
+bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame
+Grandet, qui n'avait pas osé faire cette question, regarda son mari.
+
+--Son père s'est brûlé la cervelle.
+
+--Mon oncle?... dit Eugénie.
+
+--Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet.
+
+--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
+
+--Hé! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un
+accent doux.
+
+Eugénie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand,
+pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui
+qu'elle aime, s'épanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre
+fille pleura.
+
+--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son
+père en lui lançant un de ces regards de tigre affamé qu'il jetait sans
+doute à ses tas d'or.
+
+--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitié pour
+ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?
+
+--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.
+
+Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours
+dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas.
+
+--Jusqu'à mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espère, m'ame
+Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire
+aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à midi pour
+le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant
+à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures,
+assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les
+grandes Indes. Tu ne le verras plus ...
+
+Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme
+habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les
+autres, et sortit.
+
+--Ah! maman, j'étouffe, s'écria Eugénie quand elle fut seule avec sa
+mère. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille
+pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air.
+
+--Je suis mieux, dit Eugénie après un moment.
+
+Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et
+froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette
+intuition sympathique dont sont douées les mères pour l'objet de leur
+tendresse, et devina tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres soeurs
+hongroises, attachées l'une à l'autre par une erreur de la nature,
+n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa
+mère, toujours ensemble dans cette embrasure de croisée, ensemble à
+l'église, et dormant ensemble dans le même air.
+
+--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie
+pour l'appuyer contre son sein.
+
+A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par un
+regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit:
+
+--Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas
+rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent?
+
+--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton père a ses raisons,
+nous devons les respecter.
+
+La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à patins,
+l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur
+ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur
+que lui avait témoignée sa mère, Eugénie lui baisa la main en disant:
+
+--Combien tu es bonne, ma chère maman!
+
+Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel, flétri par de
+longues douleurs.
+
+--Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
+
+Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après un moment de
+silence, elle dit à voix basse:
+
+--L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal.
+
+--Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon,
+pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son
+déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en lui disant:
+
+--Tu es folle! Mais elle se plut à justifier la folie de sa fille en la
+partageant. Eugénie appela Nanon.
+
+--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?
+
+--Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
+
+--Ah! pour midi, oui, répondit la vieille servante.
+
+--Hé! bien, donne-lui du café bien fort, j'ai entendu dire à monsieur
+des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris. Mets-en beaucoup.
+
+--Et où voulez-vous que j'en prenne?
+
+--Achètes-en.
+
+--Et si monsieur me rencontre?
+
+--Il est à ses prés.
+
+--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les trois Mages
+étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir
+nos déportements.
+
+--Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est
+capable de nous battre.
+
+--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
+
+Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanon prit sa
+coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher
+quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur
+des cordes dans le grenier; elle marcha légèrement le long du corridor
+pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher d'écouter à sa
+porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de ses lèvres.
+
+--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus
+vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que
+l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement
+sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires
+comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles.
+Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre à
+sac toute la maison de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon
+revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugénie eut l'envie de
+lui sauter au cou.
+
+--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
+demandés, et il me les a donnés pour m'être agréable, le mignon.
+
+Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois
+son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter le
+bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer un
+déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement aux
+habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner de midi s'y faisait
+debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un
+verre de vin. En voyant la table placée auprès du feu, l'un des
+fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux
+assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain,
+et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses
+membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son
+père, s'il venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la
+pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le
+retour du bonhomme.
+
+--Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi,
+dit madame Grandet.
+
+Eugénie ne put retenir une larme.
+
+--Oh! ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée!
+
+Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant,
+descendit enfin. Heureusement, il n'était encore que onze heures. Le
+parisien! il avait mis autant de coquetterie à sa toilette que s'il se
+fût trouvé au château de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra
+de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse, et qui causa
+une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le désastre de
+ses châteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
+
+--Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante? Et vous, ma cousine?
+
+--Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
+
+--Moi, parfaitement.
+
+--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie; mettez-vous à table.
+
+--Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève.
+Cependant, j'ai si mal vécu en route, que je me laisserai faire.
+D'ailleurs ... Il tira la plus délicieuse montre plate que Breguet ait
+faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal.
+
+--Matinal?... dit madame Grandet.
+
+--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais
+volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
+
+--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.
+
+--Un perdreau, se disait Eugénie qui aurai voulu payer un perdreau de
+tout son pécule.
+
+--Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
+
+Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se
+pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises et se mirent
+près de lui devant le feu.
+
+--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore
+plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières.
+
+--Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté pendant les
+vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous à l'abbaye de
+Noyers.
+
+--Vous ne vous promenez jamais?
+
+--Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, dit madame
+Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.
+
+--Avez-vous un théâtre?
+
+--Aller au spectacle, s'écria madame Grandet, voir des comédiens! Mais,
+monsieur, ne savez-vous pas que c'est un péché mortel?
+
+--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous
+donnerons les poulets à la coque.
+
+--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui semblable aux gens habitués au
+luxe ne pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est délicieux, si vous
+aviez du beurre? Hein, ma chère enfant.
+
+--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
+
+--Mais donne du beurre, Nanon! s'écria Eugénie.
+
+La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait
+plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend à voir
+jouer un mélodrame où triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles,
+élevé par une mère gracieuse, perfectionné par une femme à la mode,
+avait des mouvements coquets, élégants, menus, comme le sont ceux d'une
+petite maîtresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille
+possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant
+l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se
+soustraire à l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en
+l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards
+brillants de bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
+s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de
+ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses
+yeux où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir ignorait
+la volupté.
+
+--Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en grande
+toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison,
+vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux hommes et de jalousie
+aux femmes.
+
+Ce compliment étreignit le coeur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie,
+quoiqu'elle n'y comprit rien.
+
+--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite
+provinciale.
+
+--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la
+raillerie, elle flétrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il
+goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n'ai probablement
+pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce défaut me fait
+beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme
+en disant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garçon est
+bête comme un rhinocéros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre
+une poupée du premier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et
+en plein champ, la raillerie me respecte.
+
+--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur.
+
+--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous
+demander à la voir?
+
+Charles tendit la main en défaisant son anneau, et Eugénie rougit en
+effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.
+
+--Voyez, ma mère, le beau travail.
+
+--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
+
+Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïencé à
+l'intérieur, bordé d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le
+café en revenant à la surface du liquide bouillonnant.
+
+--C'est du café boullu, dit Nanon.
+
+--Ah! ma chère tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante
+de mon passage ici. Vous êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire
+du bon café dans une cafetière à la Chaptal.
+
+Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
+
+--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ça, dit Manon, il faudrait
+bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah! bien,
+oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je
+ferais le café?
+
+--C'est moi qui le ferai, dit Eugénie.
+
+--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
+
+A ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux
+jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de
+commisération qui le frappa.
+
+--Qu'avez-vous donc, ma cousine?
+
+--Chut! dit madame Grandet à Eugénie qui allait parler. Tu sais, ma
+fille, que ton père s'est chargé de parler à monsieur ...
+
+--Dites Charles, dit le jeune Grandet.
+
+--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eugénie.
+
+Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon, madame
+Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux
+tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur
+était bien connu.
+
+--Voilà papa, dit Eugénie.
+
+Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la
+nappe. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme
+une biche effrayée. C'était une peur panique de laquelle Charles dut
+s'étonner.
+
+--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
+
+--Mais voilà mon père, dit Eugénie.
+
+--Eh! bien?...
+
+Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles,
+il vit tout.
+
+--Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très bien,
+c'est fort bien! dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur les
+toits, les souris dansent sur les planchers.
+
+--Fête?... se dit Charles incapable de soupçonner le régime et les moeurs
+de cette maison.
+
+--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
+
+Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de
+corne à grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'étendit
+soigneusement et se mit à manger debout. En ce moment, Charles sucrait
+son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de sucre, examina sa
+femme qui pâlit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la
+pauvre vieille, et lui dit:
+
+--Où donc avez-vous pris tout ce sucre?
+
+--Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
+
+Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette
+offrait à ces trois femmes: Nanon avait quitté sa cuisine et regardait
+dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles
+ayant goûté son café, le trouva trop amer et chercha le sucre que
+Grandet avait déjà serré.
+
+--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
+
+--Le sucre.
+
+--Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café
+s'adoucira.
+
+Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la
+mit sur la table en contemplant son père d'un air calme. Certes, la
+Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses
+faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en
+déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. L'amant
+récompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau
+bras meurtri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de
+baisers, et guérie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais
+être dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa
+cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
+
+--Tu ne manges pas, ma femme?
+
+La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de pain, et prit
+une poire. Eugénie offrit audacieusement à son père du raisin, en lui
+disant:
+
+--Goûte donc à ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez,
+n'est-ce pas? Je suis allée chercher ces jolies grappes-là pour vous.
+
+--Oh! si on ne les arrête, elles mettront Saumur au pillage pour vous,
+mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin,
+j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas sucrées.
+
+Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles à l'expression duquel
+le jeune homme ne put se tromper.
+
+--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma
+pauvre mère ... (à ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur
+possible pour moi ...
+
+--Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquelles Dieu veut
+nous éprouver? lui dit sa tante.
+
+--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent. Je
+vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les
+espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des
+bras. Voilà des mains faites pour ramasser des écus! Vous avez été
+élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les
+portefeuilles où nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais!
+
+--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux être pendu si je comprends un
+seul mot.
+
+--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le
+reste de son vin blanc et ouvrit la porte.
+
+--Mon cousin, ayez du courage!
+
+L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit son terrible
+parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa mère et Nanon
+vinrent dans la cuisine, excitées par une invincible curiosité à épier
+les deux acteurs de la scène qui allait se passer dans le petit jardin
+humide où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet
+n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son père,
+mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et
+il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle
+vérité. Vous avez perdu votre père! ce n'était rien à dire. Les pères
+meurent avant les enfants. Mais: Vous êtes sans aucune espèce de
+fortune! tous les malheurs de la terre étaient réunis dans ces paroles.
+Et le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'allée du
+milieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes
+circonstances de la vie, notre âme s'attache fortement aux lieux où les
+plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il
+avec une attention particulière les buis de ce petit jardin, les
+feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries
+des arbres fruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés
+dans son souvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, par une
+mnémotechnie particulière aux passions.
+
+--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte
+partie d'air.
+
+--Oui, mon oncle, mais pourquoi ...
+
+--Eh! bien, mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles à
+t'apprendre. Ton père est bien mal ...
+
+--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de
+poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se
+tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
+
+--Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet. Charles
+resta muet, pâlit et les yeux devinrent fixes.
+
+--Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien.
+Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brûlé la cervelle ...
+
+--Mon père?...
+
+--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en
+avaient le droit. Tiens, lis.
+
+Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal article
+sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore
+enfant, encore dans l'âge où les sentiments se produisent avec naïveté,
+fondit en larmes.
+
+--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient ... Il pleure, le
+voilà sauvé. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet à
+haute voix sans savoir si Charles l'écoutait, ce n'est rien, tu te
+consoleras; mais ...
+
+--Jamais! jamais! mon père! mon père!
+
+--Il t'a ruiné, tu es sans argent.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?
+
+Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une
+horrible façon et se répercutaient dans les échos. Les trois femmes,
+saisies de pitié, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que
+peut l'être le rire. Charles, sans écouter son oncle, se sauva dans la
+cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers
+sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer à son aise
+loin de ses parents.
+
+--Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant
+dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs
+places et travaillaient d'une main tremblante après s'être essuyé les
+yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts
+que de l'argent.
+
+Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus
+sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père.
+Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette
+sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous
+terre, ne cessa que vers le soir, après s'être graduellement affaiblie.
+
+--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.
+
+Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie et le
+sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le
+parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
+
+--Ah! çà, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez
+pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas
+_mon_ argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle.
+
+--Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui ...
+
+--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa
+fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie ...
+
+--Mon père, le fils de votre frère ne devait pas manquer chez vous de ...
+
+--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils
+de mon frère par-ci, mon neveu par là. Charles ne nous est de rien, il
+n'a ni sou ni maille; son père a fait faillite; et, quand ce mirliflor
+aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux pas qu'il
+révolutionne ma maison.
+
+--Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite? demanda
+Eugénie.
+
+--Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus
+déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme.
+
+--Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et notre frère
+serait damné.
+
+--Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les épaules.
+Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi prend
+malheureusement sous sa protection. Des gens ont donné leurs denrées à
+Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de probité, puis il a
+tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de
+grand chemin est préférable au banqueroutier: celui-là vous attaque,
+vous pouvez vous défendre, il risque sa tête; mais l'autre ... Enfin
+Charles est déshonoré.
+
+Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesèrent de
+tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt est
+délicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses
+raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce
+explication que son père lui donnait à dessein de la faillite, sans lui
+faire connaître la distinction qui existe entre une faillite
+involontaire et une faillite calculée.
+
+--Eh! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce malheur?
+
+--Mon frère ne m'a pas consulté. D'ailleurs, il doit quatre millions.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père? demanda-t-elle avec
+la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il
+désire.
+
+--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pièces de
+vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eugénie, comment mon oncle avait-il eu à
+lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui
+puisse avoir autant de millions? (Le père Grandet se caressait le
+menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va devenir
+mon cousin Charles?
+
+--Il va partir pour les Grandes-Indes, où, selon le voeu de son père, il
+tâchera de faire fortune.
+
+--Mais a-t-il de l'argent pour aller là?
+
+--Je lui payerai son voyage ... jusqu'à ... Oui, jusqu'à Nantes.
+
+Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
+
+--Ah! mon père, vous êtes bon, vous!
+
+Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet, que sa
+conscience harcelait un peu.
+
+--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui
+demanda-t-elle.
+
+--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon.
+
+Eh! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.
+
+--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
+
+--J'y pensais, répondit la mère.
+
+--C'est cela! toujours dépenser de l'argent, s'écria le père. Ah! çà,
+croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?
+
+En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres,
+retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère.
+
+--Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet.
+
+--Ha! çà, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son
+mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je
+vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis
+j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout ça.
+
+Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère
+respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait
+senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis quelques
+heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées.
+
+--Maman, pour combien de louis vend-on une pièce de vin?
+
+--Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,
+quelquefois deux cents, à ce que j'ai entendu dire.
+
+--Quand il récolte quatorze cents pièces de vin ...
+
+--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton père ne me
+dit jamais ses affaires.
+
+--Mais alors papa doit être riche.
+
+--Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond
+il y a deux ans. Ca l'aura gêné.
+
+Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, en resta là
+de ses calculs.
+
+--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant.
+Il est étendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine,
+que c'est une vraie bénédiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil
+jeune homme?
+
+--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous
+descendrons.
+
+Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa
+fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes deux, le coeur
+palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La porte était ouverte. Le
+jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plongé dans les larmes, il
+poussait des plaintes inarticulées.
+
+--Comme il aime son père? dit Eugénie à voix basse.
+
+Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les
+espérances d'un coeur à son insu passionné. Aussi madame Grandet
+jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité, puis tout bas à
+l'oreille:
+
+--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.
+
+--L'aimer! reprit Eugénie. Ah! si tu savais ce que mon père a dit!
+
+Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
+
+--J'ai perdu mon père, mon pauvre père! S'il m'avait confié le secret
+de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le réparer. Mon Dieu,
+mon bon père! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je crois,
+froidement embrassé.
+
+Les sanglots lui coupèrent la parole.
+
+--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la
+volonté de Dieu.
+
+--Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage! Votre perte est irréparable;
+ainsi songez maintenant à sauver votre honneur ...
+
+Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute
+chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de
+son cousin en l'occupant de lui-même.
+
+--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un
+mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras.
+
+--Ah! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait faillite. Il
+poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses mains.
+
+--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez
+à mon père, il a dû bien souffrir.
+
+Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression de
+cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée. C'était
+une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugénie et de sa mère
+comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner
+à lui-même. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places près
+de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire
+un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
+ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un
+clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses
+rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu à travers la douleur
+lui rendit Charles encore plus intéressant, par contraste peut-être.
+Jamais un événement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait
+frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le
+calme et la solitude.
+
+--Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
+
+--Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
+
+Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points avec
+une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les
+fécondes pensées de sa méditation. Le premier désir de cette adorable
+fille était de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un
+coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet.
+
+--Qu'a donc ton père? dit-elle à sa fille.
+
+Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les
+mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût pas été tanné
+comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se
+promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.
+
+--Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est
+vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis
+promené sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de bêtiser.
+Chose, que tu connais, est venu à moi. Les propriétaires de tous les
+bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre, je ne les en ai
+pas empêchés. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite,
+il prend notre récolte à deux cents francs la pièce, moitié comptant. Je
+suis payé en or. Les billets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans
+trois mois, les vins baisseront.
+
+Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément
+ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce moment sur la place et
+anéantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en
+auraient frémi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eût fait
+tomber les vins de cinquante pour cent.
+
+--Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.
+
+--Oui, _fifille_.
+
+Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.
+
+--Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.
+
+--Oui, mademoiselle Grandet.
+
+--Eh! bien, mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.
+
+L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant le
+_Mane-Tekel-Pharès_ ne sauraient se comparer au froid courroux de
+Grandet qui, ne pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au coeur et
+dans les calculs de sa fille.
+
+--Ah! çà, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout
+y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de
+faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je
+sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être! D'ailleurs je
+n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour
+mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer
+le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne
+m'en parle plus, sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers avec Nanon voir
+si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où est-il
+donc, ce garçon, est-il descendu?
+
+--Non, mon ami, répondit madame Grandet.
+
+--Eh! bien, que fait-il donc?
+
+--Il pleure son père, répondit Eugénie.
+
+Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu
+père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta
+promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds
+publics. Ses deux mille arpents de forêt coupés à blanc lui avaient
+donné six cent mille francs; en joignant à cette somme l'argent de ses
+peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre
+les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il
+pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent à
+gagner en peu de temps sur les rentes, qui étaient à 80 francs, le
+tentaient. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort de son
+frère était annoncée, en entendant, sans les écouter, les gémissements
+de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à
+descendre: le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche
+de l'escalier, Grandet disait en lui-même:
+
+--Puisque je toucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En
+deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en
+bon or.
+
+--Eh! bien, où donc est mon neveu?
+
+--Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ca n'est pas sain.
+
+--Autant d'économisé, lui répliqua son maître.
+
+--Dame, _voui_, dit-elle.
+
+--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du
+bois.
+
+Le dîner fut étrangement silencieux.
+
+--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que
+nous prenions le deuil.
+
+--En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour
+dépenser de l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.
+
+--Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Eglise nous ordonne
+de ...
+
+--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela
+me suffira.
+
+Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première fois dans
+sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés, mais subitement
+éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette soirée fut semblable en
+apparence à mille soirées de leur existence monotone, mais ce fut certes
+la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la tête, et ne se servit
+point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. Madame Grandet
+tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,
+abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain,
+étonner Saumur. Personne ne vint, ce jour-là, visiter la famille. En ce
+moment, la ville entière retentissait du tour de force de Grandet, de la
+faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu. Pour obéir au besoin
+de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les propriétaires de
+vignobles des hautes et moyennes sociétés de Saumur étaient chez
+monsieur des Grassins, où se fulminèrent de terribles imprécations
+contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la
+seule voix qui se fît entendre sous les planchers grisâtres de la salle.
+
+--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents
+blanches et grosses comme des amandes pelées.
+
+--Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses
+méditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans,
+voguait sur cette longue nappe d'or.
+
+--Couchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et
+voir s'il veut prendre quelque chose.
+
+Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la
+conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme.
+Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.
+
+--Hé! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est
+naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal en patience.
+Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent,
+voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin?
+Le vin ne coûte rien à Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes
+une tasse de thé.
+
+--Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière. Mauvais,
+mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet marcha vers la
+cheminée.
+
+--Tiens! s'écria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on pêché de la
+bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des
+oeufs à ce garçon-là.
+
+En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs
+chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris
+effrayées qui rentrent dans leurs trous.
+
+--Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans
+la chambre de sa femme.
+
+--Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la
+pauvre mère.
+
+--Que le diable emporte ton bon Dieu! répliqua Grandet en grommelant.
+
+Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour
+eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle,
+où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique
+et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à
+miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social est
+appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une
+transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le
+requiem, a été transposé dans le présent. Arriver _per fas et nefas_ au
+paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son
+coeur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on
+souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la
+pensée générale! pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les
+lois, qui demandent au législateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire:
+Que penses-tu? Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au
+peuple, que deviendra le pays?
+
+--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.
+
+--Mon ami, je prie pour toi.
+
+--Très bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.
+
+La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses
+leçons, craint de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au
+moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien
+entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint
+la baiser au front.
+
+--Oh! bonne mère, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi.
+
+--Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.
+
+--Entends-tu, maman?
+
+--Quoi?
+
+--Hé! bien, _il_ pleure toujours.
+
+--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau
+est humide.
+
+Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie
+de la riche et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi
+complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent
+certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant,
+invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet
+presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte
+de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons
+mystérieusement conçues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde
+passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus
+délicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie,
+et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les
+dénouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches
+qui soudent secrètement un fait à un autre dans l'ordre moral. Ici donc
+le passé d'Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine,
+de garantie à la naïveté de son irréflexion et à la soudaineté des
+effusions de son âme. Plus sa vie avait été tranquille, plus vivement la
+pitié féminine, le plus ingénieux des sentiments, se déploya dans son
+âme. Aussi, troublée par les événements de la journée, s'éveilla-t-elle,
+à plusieurs reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu
+les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur. Tantôt elle
+le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim.
+Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation.
+Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger,
+auprès de son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait
+brûlé dans la bobèche du flambeau. Charles, vaincu par la nature,
+dormait habillé, assis dans un fauteuil, la tête renversée sur le lit;
+il rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie put
+pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré
+par la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis
+semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la
+présence d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.
+
+--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l'heure qu'il
+était ni le lieu où il se trouvait.
+
+--Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru
+que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous
+vous fatiguez en restant ainsi.
+
+--Cela est vrai.
+
+--Hé! bien, adieu.
+
+Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose seule
+de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le
+Vice. Eugénie, qui, près de son cousin, n'avait pas tremblé, put à peine
+se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante
+vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille reproches.
+Quelle idée va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. C'était
+précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour
+franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel événement
+pour cette jeune fille solitaire, d'être ainsi entrée furtivement chez
+un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour,
+équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles! Une heure
+après, elle entra chez sa mère, et l'habilla suivant son habitude. Puis
+elles vinrent s'asseoir à leurs places devant la fenêtre et attendirent
+Grandet avec cette anxiété qui glace le coeur ou l'échauffe, le serre ou
+le dilate suivant les caractères, alors que l'on redoute une scène, une
+punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques
+l'éprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux
+qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme
+descendit, mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa Eugénie,
+et se mit à table sans paraître penser à ses menaces de la veille.
+
+--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant.
+
+--Monsieur, il dort, répondit Nanon.
+
+--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton
+goguenard.
+
+Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame Grandet
+qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-être
+est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou,
+dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjà souvent employé pour désigner
+Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses,
+aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne préjuge rien
+sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses
+gants, et dit:
+
+--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.
+
+--Eugénie, ton père a décidément quelque chose.
+
+En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux
+calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à
+ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante
+réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain
+est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et
+veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance
+humaine mise au service de la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux
+sentiments: l'amour-propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en
+quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation
+continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux
+parties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse
+curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient
+par un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentiments
+humains, en les résumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir
+social se résoudra sans argent? Grandet avait bien réellement quelque
+chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme
+chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les
+autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui,
+n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit
+de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh!
+qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le
+plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur
+avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées? Cet agneau,
+l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange
+et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain.
+Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours: de
+là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens,
+pour les tordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer,
+espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de
+sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur.
+Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort
+sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient
+être placés pour trois ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens, il
+fallait donc un aliment à son activité malicieuse et il l'avait trouvé
+dans la faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à
+pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et
+se montrer excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait
+pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être
+comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer une
+partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui étaient
+nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé
+de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir même la comédie
+dont le plan venait d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il
+lui en coûtât un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. *Promesses
+d'avare, serments d'amour* En l'absence de son père, Eugénie eut le
+bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin,
+d'épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l'une des
+sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille faire
+sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre sur
+lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de son
+cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait; puis, quand il se
+leva, la crème, le café, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre,
+tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque
+soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouter le bruit
+que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint
+jusqu'à la porte.
+
+--Mon cousin?
+
+--Ma cousine.
+
+--Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?
+
+--Où vous voudrez.
+
+--Comment vous trouvez-vous?
+
+--Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.
+
+Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épisode
+de roman.
+
+--Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin
+de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la
+légèreté d'un oiseau.
+
+--Nanon, va donc faire sa chambre.
+
+Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre
+bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le
+voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme son
+amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente mère,
+voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre
+de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au
+malheureux: la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de le consoler?
+Ces deux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petits
+sophismes pour se justifier leurs déportements. Charles Grandet se vit
+donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur
+endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée, de cette
+exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent
+déployer en se trouvant libres un moment dans la région des souffrances,
+leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se mit à ranger
+le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportés, et put
+s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets
+d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main, et qu'elle
+tenait longtemps sous prétexte de les examiner. Charles ne vit pas sans
+un attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante
+et sa cousine; il connaissait assez la société de Paris pour savoir que
+dans sa position il n'y eût trouvé que des coeurs indifférents ou froids.
+Eugénie lui apparut dans toute la splendeur de sa beauté spéciale.
+
+Il admira dès lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la
+veille. Aussi, quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence
+plein de café à la crème pour le lui servir avec toute l'ingénuité du
+sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillèrent-ils
+de larmes, il lui prit la main et la baisa.
+
+--Hé! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.
+
+--C'est des larmes de reconnaissance, répondit-il. Eugénie se tourna
+brusquement vers la cheminée pour prendre les flambeaux.
+
+--Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
+
+Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore, mais au
+moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui
+lui inondait le coeur; mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment,
+comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée: l'avenir était à
+eux. Cette douce émotion fut d'autant plus délicieuse pour Charles au
+milieu de son immense chagrin, qu'elle était moins attendue. Un coup de
+marteau rappela les deux femmes à leurs places. Par bonheur, elles
+purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver à
+l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les eût rencontrées sous la voûte,
+il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons. Après le
+déjeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnité
+promise n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfond, d'où il
+apportait un lièvre, des perdreaux tués dans le parc, des anguilles et
+deux brochets dus par les meuniers.
+
+--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme marée en carême. Est-ce
+bon à manger, ça?
+
+--Oui, mon cher généreux monsieur, c'est tué depuis deux jours.
+
+--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera
+pour le dîner, je régale deux Cruchot.
+
+Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.
+
+--Eh! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices?
+
+--Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir
+d'aller à la cave chercher du bon vin.
+
+--Eh! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait préparé
+sa harangue afin de faire décider la question de ses appointements,
+monsieur Grandet ...
+
+--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon
+diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé aujourd'hui.
+
+--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame Grandet.
+
+Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour
+onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours,
+après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l'argent qu'il lui donnait.
+
+--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main,
+quelque jour nous reconnaîtrons tes services.
+
+Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.
+
+--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier,
+je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ça ira tout
+de même.
+
+--Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie.
+
+--Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame
+Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père
+donne à dîner.
+
+Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient fini de
+mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du logis avait
+monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les
+provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme était
+pâle. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent
+une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait
+véritablement, et le voile étendu sur ses traits par la peine lui
+donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima
+bien davantage. Peut-être aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle.
+Charles n'était plus ce riche et beau jeune homme placé dans une sphère
+inabordable pour elle; mais un parent plongé dans une effroyable
+misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela de commun avec
+l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugénie
+s'entendirent et se parlèrent des yeux seulement; car le pauvre dandy
+déchu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier;
+mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine
+venait luire sur lui, le contraignait à quitter ses tristes pensées, à
+s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérance et de l'Avenir où
+elle aimait à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était
+plus émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait été
+la veille par la vente de sa récolte qui constituait un crime de haute
+trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron eût donné son
+dîner dans la même pensée qui coûta la queue au chien d'Alcibiade, il
+aurait été peut-être un grand homme; mais trop supérieur à une ville de
+laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les
+des Grassins apprirent bientôt la mort violente et la faillite probable
+du père de Charles, ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur
+client afin de prendre part à son malheur et lui donner des signes
+d'amitié, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé
+à inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner. A cinq heures
+précises, le président G. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent
+endimanchés jusqu'aux dents. Les convives se mirent à table et
+commencèrent par manger notablement bien. Grandet était grave, Charles
+silencieux, Eugénie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de
+coutume, en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance.
+Quand on se leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle:
+
+--Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue
+et triste correspondance.
+
+--Faites, mon neveu.
+
+Lorsque après son départ le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait
+rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il regarda
+sournoisement sa femme.
+
+--Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous, il
+est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre
+portefeuille. Bonne nuit, ma fille.
+
+Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commença la scène
+où le père Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa
+l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui
+valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement
+la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eût porté son
+ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver
+vers les sphères supérieures de la Société, l'eussent envoyé dans les
+congrès où se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fût
+servi du génie dont l'avait doté son intérêt personnel, nul doute qu'il
+n'y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins, peut-être aussi
+serait-il également probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait
+fait qu'une pauvre figure. Peut-être en est-il des esprits comme de
+certains animaux, qui n'engendrent plus transplantés hors des climats où
+ils naissent.
+
+--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pré ... pré ... pré ... président,
+vouoouous di ... di ... di ... disiiieeez que la faaaaiiillite ...
+
+Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui
+passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait par
+les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les
+deux Cruchot, qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en
+faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels
+il s'empêtrait à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de
+donner l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Personne,
+dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement
+le français angevin que le rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa
+finesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans la discussion,
+appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte de
+mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que
+Grandet, victime de son humanité, se crut obligé de suggérer à ce malin
+Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif, d'achever
+lui-même les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le
+damné Juif, d'être enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de
+ce combat bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se
+plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit
+pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus
+tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par bénir
+le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire
+commercial; et, en l'occupant à exprimer sa pensée, de lui faire
+constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus
+que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdité, du bredouillement,
+et des ambages incompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses
+idées. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilité de ses
+idées; puis, il voulait rester maître de sa parole, et laisser en doute
+ses véritables intentions.
+
+--Monsieur de Bon ... Bon ... Bonfons ... Pour la seconde fois, depuis
+trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Le président
+put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme.
+
+--Vooouuous di ... di ... di ... disiez donc que les faiiiillites peu ...
+peu ... peu ... peuvent, dandans ce ... ertains cas, être empê ... pê ...
+pê ... chées pa ... par ...
+
+--Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit tous les jours,
+dit monsieur C. de Bonfons enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant
+la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez?
+
+--J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse
+contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur tout en
+paraissant lui prêter la plus grande attention.
+
+--Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple,
+défunt monsieur votre frère à Paris ...
+
+--Mon ... on frère, oui.
+
+--Est menacé d'une déconfiture ...
+
+--Caaaa s'aappelle dé, dé, déconfiture?
+
+--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont
+il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un jugement, de
+nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas
+faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est
+déshonoré; mais en liquidant, il reste honnête homme.
+
+--C'est bien di, di, di, différent, si çaââ ne coû, ou, ou, ou, oûte
+pas, pas, pas plus cher, dit Grandet.
+
+--Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le secours du
+tribunal de commerce. Car, dit le président en humant sa prise de tabac,
+comment se déclare une faillite?
+
+--Oui, je n'y ai jamais pen, pen, pen, pensé, répondit Grandet.
+
+--Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe du
+tribunal, que fait le négociant lui-même, ou son fondé de pouvoirs,
+dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si le
+négociant ne dépose pas de bilan, si aucun créancier ne requiert du
+tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite,
+qu'arriverait-il?
+
+--Oui, i, i, voy, voy ... ons.
+
+--Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie; ou le
+négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, liquident.
+Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre frère? demanda le
+président.
+
+--Ah! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur
+au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre
+nom, vous seriez un homme ...
+
+--Sublime, dit le président en interrompant son oncle.
+
+--Ceertainement, répliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frère se
+no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. Cé, ce, c'es, c'est sûr
+et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li,
+li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, être sooons
+tous lles ra, ra, rapports très avanvantatageuse aux in, in, in,
+intérêts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir.
+Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis à Sau,
+au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooossés, et, en, enfin
+j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce
+qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup reçu, je n'en ai
+jamais si, si, signé ... C, a, aaa se ssse touche, ça s'essscooompte.
+Voilllà tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di,
+dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ...
+
+--Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la place,
+moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?
+
+Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le
+président lui répéta sa phrase.
+
+--Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à manger dan,
+dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de toooutes ce,
+ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve,
+veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le
+grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux ré,
+ré, récoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures à Froidfond et des
+inté, té, téressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma,
+maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous
+les di, diaâblles, où je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que
+je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la déclaration de
+faillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver à la fois en,
+en, en deux endroits, à moins d'être pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ...
+
+--Et, je vous entends, s'écria le notaire. Eh! bien, mon vieil, ami,
+vous avez des amis, de vieux amis, capables de dévouement pour vous.
+
+--Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc!
+
+--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort créancier
+de votre frère Guillaume, lui disait ...
+
+--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque,
+que cho, chooo, chose ce, ce, comme ça:
+
+--Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det
+de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet
+est un bon pa, pa, parent, et il a de très bonnes intentions. Il a bien
+vendu sa ré, ré, récolte. Ne déclarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite,
+aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors
+Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant
+qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le né, né, nez ...
+Hein! pas vrai?
+
+--Juste! dit le président.
+
+--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir,
+avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af,
+af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut
+connaître les ressources et les charges. Hein! pas vrai?
+
+--Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques
+mois de temps l'on pourra racheter les créances pour une somme de, et
+payer intégralement par arrangement. Ha! ha! l'on mène les chiens bien
+loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de
+déclaration de faillite et que vous tenez les titres de créances, vous
+devenez blanc comme neige.
+
+--Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet de sa main.
+Je ne comprends pas la né, né, neige.
+
+--Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.
+
+--J'é, j'é, j'écoute.
+
+--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse.
+Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure. Ce
+publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les
+usuriers était une sottise.
+
+--Ouais! fit le bonhomme.
+
+--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise,
+et que ce qui représente l'argent devient également marchandise, reprit
+le président; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations
+habituelles qui régissent les choses commerciales, la marchandise-
+billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article,
+abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à rien, le
+tribunal ordonne ... (tiens! que je suis bête, pardon), je suis d'avis
+que vous pourrez racheter votre frère pour vingt-cinq du cent.
+
+--Vooous le no, no, no, nommez Jé, Jé, Jé, Jérémie Ben ...
+
+--Bentham, un Anglais.
+
+--Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les
+affaires, dit le notaire en riant.
+
+--Ces Anglais ont qué, qué, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet.
+Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon
+frère ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis
+bien, n'est-ce pas? Cela me paraît clair ... Les créanciers seraient
+... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.
+
+--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En Droit, si
+vous possédez les titres de toutes les créances dues par la maison
+Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à personne. Bien.
+
+--Bien, répéta le bonhomme.
+
+--En équité, si les effets de votre frère se négocient (négocient,
+entendez-vous bien ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte;
+si l'un de vos amis a passé par là; s'il les a rachetés, les créanciers
+n'ayant été contraints par aucune violence à les donner, la succession
+de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
+
+--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier.
+Cela pooooosé ... Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que
+c'est di, di, di, difficile ... Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni,
+ni le temps, ni le temps, ni ...
+
+--Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé! bien, je vous offre
+d'aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misère).
+J'y vois les créanciers, je leur parle, j'atermoie, et tout s'arrange
+avec un supplément de payement que vous ajoutez aux valeurs de la
+liquidation, afin de rentrer dans les titres de créances.
+
+--Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux
+pas m'en, en, en, engager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut,
+ne peut. Vooouous comprenez?
+
+--Cela est juste.
+
+--J'ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez
+dé, dé, décliqué là. Voilà la, la, première fois de ma vie que je, je
+suis fooorcé de son, songer à de ...
+
+--Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.
+
+--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que
+vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'é, j'é, j'étudie
+çççà.
+
+--Hé! bien, reprit le président en se posant comme pour résumer la
+discussion.
+
+--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.
+
+--Hé! bien, mon oncle, répondit le président.
+
+--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en
+ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le définir congrûm ...
+
+Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins,
+leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchot d'achever sa
+phrase. Le notaire fut content de cette interruption; déjà Grandet le
+regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intérieur; mais
+d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de
+tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des
+créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois
+de la stricte probité; puis, n'ayant pas encore entendu le père Grandet
+exprimant la moindre velléité de payer quoi que ce fût, il tremblait
+instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. Il profita
+donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président
+par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre.
+
+--Tu t'es bien suffisamment montré mon neveu; mais assez de dévouement
+comme ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas
+aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant
+conduire la barque, aide seulement à la manoeuvre. Est-ce bien ton rôle
+de compromettre ta dignité de magistrat dans une pareille ...
+
+Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux
+tonnelier en lui tendant la main:
+
+--Grandet nous avons appris l'affreux malheur arrivé dans votre famille,
+le désastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère;
+nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce triste
+événement.
+
+--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier,
+que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tué
+s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son secours. Notre vieil ami
+qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles compte liquider les dettes
+de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le président pour lui éviter
+les tracas d'une affaire tout judiciaire lui offre de partir
+sur-le-champ pour Paris afin de transiger avec les créanciers et les
+satisfaire convenablement.
+
+Ces paroles confirmées par l'attitude du vigneron qui se caressait le
+menton surprirent étrangement les trois des Grassins qui pendant le
+chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant
+presque d'un fratricide.
+
+--Ah! je le savais bien s'écria le banquier en regardant sa femme. Que
+te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur
+jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reçoive la
+plus légère atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a
+de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, très bien Grandet. Je
+suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée; je la dis
+rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.
+
+--Aaalors llle su ... su ... sub ... sublime est bi ... bi ... bien cher,
+répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement
+la main.
+
+--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à monsieur le président,
+reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un
+négociant consommé. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour,
+débours, calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires,
+et je pourrais alors me charger de ...
+
+--Nous verrions donc à tâ ... tâ ... tâcher de nous aaaarranger tou ...
+tous deux dans les po ... po ... po ... possibilités relatives et sans
+m'en ... m'en ... m'engager à quelque chose que je ... je ... je ne
+voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que,
+voyez-vous, monsieur le président me demandait naturellement les frais
+du voyage.
+
+Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.
+
+--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à
+Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.
+
+Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler cette
+commission à leurs adversaires coûte que coûte; puis elle regarda fort
+ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet
+saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'attira
+dans un coin.
+
+--J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président, lui
+dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa
+loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques milliers de
+francs de rente à faire acheter, et je ne veux placer qu'à quatre-vingts
+francs. Cette mécanique baisse, dit-on, à la fin des mois. Vous vous
+connaissez à ça, pas vrai?
+
+--Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelques mille livres de rente à
+lever pour vous?
+
+--Pas grand'chose pour commencer. _Motus_! Je veux jouer ce jeu-là sans
+qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un marché pour la fin du mois;
+mais n'en dites rien aux Cruchot, ça les taquinerait. Puisque vous
+allez à Paris, nous y verrons en même temps, pour mon pauvre neveu, de
+quelle couleur sont les atouts.
+
+--Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit à haute voix
+des Grassins, et je viendrai prendre vos dernières instructions à ... à
+quelle heure?
+
+--A cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottant les
+mains.
+
+Les deux partis restèrent encore quelques instants en présence.
+
+Des Grassins dit après une pause en frappant sur l'épaule de Grandet:
+
+--Il fait bon avoir de bons parents comme ça ...
+
+--Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis un bon pa ...
+parent. J'aimais mon frère, et je le prouverai bien si si ça ne ne coûte
+pas ...
+
+--Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en
+l'interrompant heureusement avant qu'il n'achevât sa phrase. Si j'avance
+mon départ, il faut mettre en ordre quelques affaires.
+
+--Bien, bien. Moi-même, raa ... apport à ce que vouvous savez je je vais
+me rereretirer dans ma cham ... ambre des dédélibérations, comme dit le
+président Cruchot.
+
+--Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le
+magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuyé par
+une plaidoirie.
+
+Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni les uns
+ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'était rendu
+coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sondèrent
+mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils pensaient sur les
+intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.
+
+--Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au
+notaire.
+
+--Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le permet,
+j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir,
+et nous nous y rendrons d'abord.
+
+--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des
+Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit à son père:
+
+--Ils fument joliment, hein?
+
+--Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent encore nous
+entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole
+de Droit.
+
+--Eh! bien, mon oncle, s'écria le magistrat quand il vit les des
+Grassins éloignés, j'ai commencé par être le président de Bonfons, et
+j'ai fini par être tout simplement un Cruchot.
+
+--J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des
+Grassins. Es-tu bête, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer
+sur un _nous verrons_ du père Grandet, et tiens-toi tranquille, mon
+petit: Eugénie n'en sera pas moins ta femme.
+
+En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet
+se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus question
+dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. Chacun pardonnait à
+Grandet sa vente faite au mépris de la foi jurée entre les
+propriétaires, en admirant son honneur, en vantant une générosité dont
+on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractère français de
+s'enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du
+moment, pour les bâtons flottants de l'actualité. Les êtres collectifs,
+les peuples, seraient-ils donc sans mémoire?
+
+Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon.
+
+--Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler
+ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver à ma porte avec le
+berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empêcher de cogner, et
+dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police défendent le tapage
+nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me
+mettre en route.
+
+Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanon l'entendit
+remuant, fouillant, allant, venant, mais avec précaution. Il ne voulait
+évidemment réveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point
+exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commencé par maudire en
+apercevant de la lumière dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugénie,
+préoccupée de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et
+pour elle ce mourant était Charles: elle l'avait quitté si pâle, si
+désespéré! peut-être s'était-il tué. Soudain elle s'enveloppa d'une
+coiffe, espèce de pelisse à capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive
+lumière qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu;
+puis elle se rassura bientôt en entendant les pas pesants de Nanon et sa
+voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux.
+
+--Mon père enlèverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa
+porte avec assez de précaution pour l'empêcher de crier, mais de manière
+à voir ce qui se passait dans le corridor.
+
+Tout à coup son oeil rencontra celui de son père, dont le regard, quelque
+vague et insouciant qu'il fût, la glaça de terreur. Le bonhomme et Nanon
+étaient accouplés par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur
+épaule droite et soutenait un câble auquel était attaché un barillet
+semblable à ceux que le père Grandet s'amusait à faire dans son fournil
+à ses moments perdus.
+
+--Sainte Vierge! monsieur, ça pèse-t-il?... dit à voix basse la Nanon.
+
+--Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! répondit le bonhomme.
+Prends garde de heurter le chandelier.
+
+Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux
+barreaux de la rampe.
+
+--Cornoiller, dit Grandet à son garde _in partibus_, as-tu pris tes
+pistolets?
+
+--Non, monsieur. Pardé! quoi qu'il y a donc à craindre pour vos gros
+sous?...
+
+--Oh! rien, dit le père Grandet.
+
+--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi
+pour vous leurs meilleurs chevaux.
+
+--Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais?
+
+--Je ne le savais point.
+
+--Bien. La voiture est solide?
+
+--Ca, notre maître? ha! ben, ça porterait trois mille. Qu'est-ce que
+ça pèse donc vos méchants barils?
+
+--Tiens, dit Nanon, je le savons bien! Y a ben près de dix-huit cents.
+
+--Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras à ma femme que je suis allé à la
+campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train, Cornoiller, faut
+être à Angers avant neuf heures.
+
+La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le chien, se
+coucha l'épaule meurtrie, et personne dans le quartier ne soupçonna ni
+le départ de Grandet ni l'objet de son voyage. La discrétion du bonhomme
+était complète. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison
+pleine d'or. Après avoir appris dans la matinée par les causeries du
+port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux armements
+entrepris à Nantes, et que des spéculateurs étaient arrivés à Angers
+pour en acheter, le vieux vigneron par un simple emprunt de chevaux fait
+à ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en
+rapporter en valeurs du receveur-général sur le trésor la somme
+nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.
+
+--Mon père s'en va, dit Eugénie qui du haut de l'escalier avait tout
+entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et le lointain
+roulement de la voiture, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà plus
+dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénie entendit en son coeur, avant
+de l'écouter par l'oreille, une plainte qui perça les cloisons, et qui
+venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant que
+le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait
+horizontalement les balustres du vieil escalier.
+
+--Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un second gémissement
+la fit arriver sur le palier de la chambre. La porte était entr'ouverte,
+elle la poussa. Charles dormait la tête penchée en dehors du vieux
+fauteuil, sa main avait laissé tomber la plume et touchait presque à
+terre. La respiration saccadée que nécessitait la posture du jeune homme
+effraya soudain Eugénie, qui entra promptement.
+
+--Il doit être bien fatigué, se dit-elle en regardant une dizaine de
+lettres cachetées, elle en lut les adresses: A messieurs Farry,
+Breilman et Cie, carrossiers.
+
+--A monsieur Buisson, tailleur, etc.
+
+--Il a sans doute arrangé toutes ses affaires pour pouvoir bientôt
+quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tombèrent sur deux lettres
+ouvertes. Ces mots qui en commençaient une: «Ma chère Annette ...»lui
+causèrent un éblouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clouèrent sur
+le carreau. Sa chère Annette, il aime, il est aimé! Plus d'espoir! Que
+lui dit-il? Ces idées lui traversèrent la tête et le coeur. Elle lisait
+ces mots partout, même sur les carreaux, en traits de flammes.
+
+--Déjà renoncer à lui! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en
+aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda Charles, lui prit
+doucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire
+comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore sa mère et reçoit,
+sans s'éveiller, ses soins et ses baisers. Comme une mère, Eugénie
+releva la main pendante, et, comme une mère, elle baisa doucement les
+cheveux. Chère Annette! Un démon lui criait ces deux mots aux oreilles.
+
+--Je sais que je fais peut-être mal, mais je lirai la lettre, dit-elle.
+Eugénie détourna la tête, car sa noble probité gronda. Pour la première
+fois de sa vie, le bien et le mal étaient en présence dans son coeur.
+Jusque-là elle n'avait eu à rougir d'aucune action. La passion, la
+curiosité l'emportèrent. A chaque phrase, son coeur se gonfla davantage,
+et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit
+encore plus friands les plaisirs du premier amour.
+
+«Ma chère Annette, rien ne devait nous séparer, si ce n'est le malheur
+qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. Mon
+père s'est tué, sa fortune et la mienne sont entièrement perdues. Je
+suis orphelin à un âge où, par la nature de mon éducation, je puis
+passer pour un enfant; et je dois néanmoins me relever homme de l'abîme
+où je suis tombé. Je viens d'employer une partie de cette nuit à faire
+mes calculs. Si je veux quitter la France en honnête homme, et ce n'est
+pas un doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort
+aux Indes ou en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la
+fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux, elle
+est sûre et prompte, m'a-t-on dit. Quant à rester à Paris, je ne
+saurais. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les
+affronts, la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du
+failli! Bon Dieu! devoir deux millions?... J'y serais tué en duel dans
+la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour, le plus
+tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme, ne
+saurait m'y attirer. Hélas! ma bien-aimée, je n'ai point assez d'argent
+pour aller là où tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser où
+je puiserais la force nécessaire à mon entreprise. »
+
+--Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui
+donnerai, dit Eugénie.
+
+Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.
+
+«Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai les
+cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me
+faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je
+ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le règlement de mes
+dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement à Nantes, je m'y
+embarquerai simple matelot, et je commencerai là-bas comme ont commencé
+les hommes d'énergie qui, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus,
+riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir.
+Il est plus horrible pour moi que pour tout autre, moi choyé par une
+mère qui m'adorait, chéri par le meilleur des pères, et qui, à mon début
+dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna! Je n'ai connu que les
+fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai néanmoins, ma
+chère Annette, plus de courage qu'il n'était permis à un insouciant
+jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune homme habitué aux cajoleries
+de la plus délicieuse femme de Paris, bercé dans les joies de la
+famille, à qui tout souriait au logis, et dont les désirs étaient des
+lois pour un père ... Oh! mon père, Annette, il est mort ... Eh! bien,
+j'ai réfléchi à ma position, j'ai réfléchi à la tienne aussi. J'ai bien
+vieilli en vingt-quatre heures. Chère Anna, si, pour me garder près de
+toi, dans Paris, tu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta
+toilette, ta loge à l'Opéra, nous n'arriverions pas encore au chiffre
+des dépenses nécessaires à ma vie dissipée; puis je ne saurais accepter
+tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. »
+
+--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur!
+
+Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de
+terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla pas. Elle reprit:
+
+«Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit
+promptement un Européen, et surtout un Européen qui travaille.
+Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit ans,
+elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera bien cruel,
+ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des exemples de ces
+jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en
+profiter. Garde au fond de ton âme comme je le garderai moi-même le
+souvenir de ces quatre années de bonheur, et sois fidèle, si tu peux, à
+ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma
+chère Annette, je dois me conformer à ma position, voir bourgeoisement
+la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui
+devient une des nécessités de ma nouvelle existence; et je t'avouerai
+que j'ai trouvé ici, à Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les
+manières, la figure, l'esprit et le coeur te plairaient, et qui, en
+outre, me paraît avoir ... »
+
+--Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit
+Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase.
+
+Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette innocente
+fille s'aperçût de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes
+filles religieusement élevées, ignorantes et pures, tout est amour dès
+qu'elles mettent le pied dans les régions enchantées de l'amour. Elles y
+marchent entourées de la céleste lumière que leur âme projette, et qui
+rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur
+propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la
+femme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa
+confiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mots: Ma chère Annette, ma
+bien-aimée, lui résonnaient au coeur comme le plus joli langage de
+l'amour, et lui caressaient l'âme comme, dans son enfance, les notes
+divines du _Venite adoremus_, redites par l'orgue, lui caressèrent
+l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de
+Charles lui accusaient toutes les noblesses de coeur par lesquelles une
+jeune fille doit être séduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait
+tant son père et le pleurait si véritablement, cette tendresse venait
+moins de la bonté de son coeur que des bontés paternelles? Monsieur et
+madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de
+leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient
+empêché de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins
+coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, en présence des
+jouissances parisiennes, ils forment des désirs et conçoivent des plans
+qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournés et retardés par la vie
+de leurs parents. La prodigalité du père alla donc jusqu'à semer dans le
+coeur de son fils un amour filial vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins,
+Charles était un enfant de Paris, habitué par les moeurs de Paris, par
+Annette elle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque du
+jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde, où,
+dans une soirée, il se commet en pensées, en paroles, plus de crimes que
+la Justice n'en punit aux Cours d'assises, où les bons mots assassinent
+les plus grandes idées, où l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on
+voit juste; et là, voir juste, c'est ne croire à rien, ni aux
+sentiments, ni aux hommes, ni même aux événements: on y fait de faux
+événements. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse
+d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive;
+provisoirement, ne rien admirer, ni les oeuvres d'art, ni les nobles
+actions, et donner pour mobile à toute chose l'intérêt personnel. Après
+mille folies, la grande dame, la belle Annette, forçait Charles à penser
+gravement; elle lui parlait de sa position future, en lui passant dans
+les cheveux une main parfumée; en lui refaisant une boucle, elle lui
+faisait calculer la vie: elle le féminisait et le matérialisait. Double
+corruption, mais corruption élégante et fine, de bon goût.
+
+--Vous êtes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine à
+vous apprendre le monde. Vous avez été très mal pour monsieur des
+Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attendez
+qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mépriserez à votre aise.
+Savez-vous ce que madame Campan nous disait?
+
+--Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministère, adorez-le;
+tombe-t-il, aidez à le traîner à la voirie. Puissant, il est une espèce
+de dieu; détruit, il est au-dessous de Marat dans son égout, parce
+qu'il vit et que Marat était mort. La vie est une suite de combinaisons,
+et il faut les étudier, les suivre, pour arriver à se maintenir toujours
+en bonne position.
+
+Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop constamment
+heureux par ses parents, trop adulé par le monde pour avoir de grands
+sentiments. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au coeur s'était
+étendu dans la filière parisienne, il l'avait employé en superficie et
+devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore que vingt
+et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie semble inséparable de la
+candeur de l'âme. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie
+avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, l'avoué le plus
+incrédule, l'usurier le moins facile hésitent-ils toujours à croire à la
+vieillesse du coeur, à la corruption des calculs, quand les yeux nagent
+encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front.
+Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la
+morale parisienne, et jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience.
+Mais, à son insu, l'égoïsme lui avait été inoculé. Les germes de
+l'économie politique à l'usage du Parisien, latents en son coeur, ne
+devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisif il
+deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. Presque toutes les
+jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors; mais
+Eugénie eût-elle été prudente et observatrice autant que le sont
+certaines filles en province, aurait-elle pu se défier de son cousin,
+quand, chez lui, les manières, les paroles et les actions s'accordaient
+encore avec les inspirations du coeur? Un hasard, fatal pour elle, lui
+fit essuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui fût en ce
+jeune coeur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la
+conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et
+se mit complaisamment à contempler son cousin endormi: les fraîches
+illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se
+jura d'abord à elle-même de l'aimer toujours. Puis elle jeta les yeux
+sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance à cette
+indiscrétion, et, si elle commença de la lire, ce fut pour acquérir de
+nouvelles preuves des nobles qualités que, semblable à toutes les
+femmes, elle prêtait à celui qu'elle choisissait.
+
+«Mon cher, Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus
+d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués à
+prodiguer ce mot, je n'ai pas douté de ton amitié. Je te charge donc
+d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour tirer un bon parti de
+tout ce que je possède. Tu dois maintenant connaître ma position. Je
+n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'écrire à
+toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelqu'argent, et tu en
+trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible de la
+donner de mémoire. Ma bibliothèque, mes meubles, mes voitures, mes
+chevaux, etc., suffiront, je crois, à payer mes dettes. Je ne veux me
+réserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me
+faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai
+d'ici, pour cette vente, une procuration régulière, en cas de
+contestations. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour
+toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bête,
+j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que lègue un mourant à
+son exécuteur testamentaire. On m'a fait une très _comfortable_ voiture
+de voyage chez les Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l'ont pas livrée,
+obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnité; s'ils se
+refusaient à cet arrangement, évite tout ce qui pourrait entacher ma
+loyauté, dans les circonstances où je me trouve. Je dois six louis à
+l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui ... »
+
+--Cher cousin, dit Eugénie en laissant la lettre, et se sauvant à petits
+pas chez elle avec une des bougies allumées. Là ce ne fut pas sans une
+vive émotion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en
+chêne, l'un des plus beaux ouvrages de l'époque nommée la _Renaissance_,
+et sur lequel se voyait encore, à demi effacée, la fameuse Salamandre
+royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge à glands d'or, et
+bordée de cannetille usée, provenant de la succession de sa grand'mère.
+Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier
+le compte oublié de son petit pécule. Elle sépara d'abord vingt
+portugaises encore neuves, frappées sous le règne de Jean V, en 1725,
+valant réellement au change cinq lisbonines ou chacune cent
+soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son père, mais
+dont la valeur conventionnelle était de cent quatre-vingts francs,
+attendu la rareté, la beauté desdites pièces qui reluisaient comme des
+soleils. ITEM, cinq génovines ou pièces de cent livres de Gênes, autre
+monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change, mais cent
+francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La
+Bertellière. ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V,
+frappés en 1729, donnés par madame Gentillet, qui, en les lui offrant,
+lui disait toujours la même phrase:
+
+--Ce cher serin-là, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres!
+Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trésor. ITEM, ce
+que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois
+carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriqués en l'an
+1756, et valant près de treize francs. ITEM, une grande curiosité!...
+des espèces de médailles précieuses aux avares, trois roupies au signe
+de la Balance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d'or pur à
+vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont
+chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au
+moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment à manier l'or.
+ITEM, le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et qu'elle
+avait négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait des
+pièces neuves et vierges, de véritables morceaux d'art desquels le père
+Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin de détailler à
+sa fille les vertus intrinsèques, comme la beauté du cordon, la clarté
+du plat, la richesse des lettres dont les vives arêtes n'étaient pas
+encore rayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni à la manie de
+son père, ni au danger qu'il y avait pour elle de se démunir d'un trésor
+si cher à son père; non, elle songeait à son cousin, et parvint enfin à
+comprendre, après quelques fautes de calcul, qu'elle possédait environ
+cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, qui, conventionnellement,
+pouvaient se vendre près de deux mille écus. A la vue de ses richesses,
+elle se mit à applaudir en battant des mains, comme un enfant forcé de
+perdre son trop plein de joie dans les naïfs mouvements du corps. Ainsi
+le père et la fille avaient compté chacun leur fortune: lui, pour aller
+vendre son or; Eugénie, pour jeter le sien dans un océan d'affection.
+Elle remit les pièces dans la vieille bourse, la prit et remonta sans
+hésitation. La misère secrète de son cousin lui faisait oublier la nuit,
+les convenances; puis, elle était forte de sa conscience, de son
+dévouement, de son bonheur. Au moment où elle se montra sur le seuil de
+la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles
+se réveilla, vit sa cousine et resta béant de surprise. Eugénie
+s'avança, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix émue:
+
+--Mon cousin, j'ai à vous demander pardon d'une faute grave que j'ai
+commise envers vous; mais Dieu me le pardonnera, ce péché, si vous
+voulez l'effacer.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux.
+
+--J'ai lu ces deux lettres.
+
+Charles rougit.
+
+--Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je montée? En
+vérité, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentée de ne pas
+trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait
+connaître votre coeur, votre âme et ...
+
+--Et quoi? demanda Charles.
+
+--Et vos projets, la nécessité où vous êtes d'avoir une somme ...
+
+--Ma chère cousine ...
+
+--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne. Voici,
+dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d'une pauvre fille qui n'a
+besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'était
+l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voilà tout. Un
+cousin est presque un frère, vous pouvez bien emprunter la bourse de
+votre soeur.
+
+Eugénie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prévu des refus, et
+son cousin restait muet.
+
+--Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugénie dont les palpitations
+retentirent au milieu du profond silence.
+
+L'hésitation de son cousin l'humilia; mais la nécessité dans laquelle
+il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit, et elle plia le
+genou.
+
+--Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon
+cousin, de grâce, une réponse?... que je sache si vous m'honorez, si
+vous êtes généreux, si ...
+
+En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber des
+larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher de
+s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie sauta sur la
+bourse, la lui versa sur la table.
+
+--Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne
+craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur;
+un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons; enfin
+je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous
+devriez ne pas donner tant de prix à ce don.
+
+Charles put enfin exprimer ses sentiments.
+
+--Oui, Eugénie, j'aurais l'âme bien petite, si je n'acceptais pas.
+Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.
+
+--Que voulez-vous, dit-elle effrayée.
+
+--Ecoutez, ma chère cousine, j'ai là ... Il s'interrompit pour montrer sur
+la commode une caisse carrée enveloppée d'un surtout de cuir.
+
+--Là, voyez-vous, une chose qui m'est aussi précieuse que la vie. Cette
+boîte est un présent de ma mère. Depuis ce matin je pensais que, si elle
+pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-même l'or que sa
+tendresse lui a fait prodiguer dans ce nécessaire; mais, accomplie par
+moi, cette action me paraîtrait un sacrilège. Eugénie serra
+convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots.
+
+--Non, reprit-il après une légère pause, pendant laquelle tous deux ils
+se jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni le détruire, ni le
+risquer dans mes voyages. Chère Eugénie, vous en serez dépositaire.
+Jamais ami n'aura confié quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-en
+juge. Il alla prendre la boîte, la sortit du fourreau, l'ouvrit et
+montra tristement à sa cousine émerveillée un nécessaire où le travail
+donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son poids.
+
+--Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort qui fit
+partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre entière. Il
+tira deux portraits, deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel, richement
+entourés de perles.
+
+--Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame à qui vous écriv ...
+
+--Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mère, et voici mon père,
+qui sont votre tante et votre oncle. Eugénie, je devrais vous supplier à
+genoux de me garder ce trésor. Si je périssais en perdant votre petite
+fortune, cet or vous dédommagerait; et, à vous seule, je puis laisser
+les deux portraits, vous êtes digne de les conserver; mais
+détruisez-les, afin qu'après vous ils n'aillent pas en d'autres mains ...
+Eugénie se taisait.
+
+--Hé! bien, oui, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grâce.
+
+En entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin, elle lui jeta
+son premier regard de femme aimante, un de ces regards où il y a presque
+autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et la
+baisa.
+
+--Ange de pureté! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais
+rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout désormais.
+
+--Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce que la
+vôtre?
+
+--Oh! bien plus douce ...
+
+--Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons, Charles,
+couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. A demain.
+
+Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la
+reconduisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de
+la porte:
+
+--Ah! pourquoi suis-je ruiné, dit-il.
+
+--Bah! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.
+
+--Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied dans la chambre et
+s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir le mien, il ne
+vous laisserait pas dans ce dénuement, enfin il vivrait autrement.
+
+--Mais il a Froidfond.
+
+--Et que vaut Froidfond?
+
+--Je ne sais pas; mais il a Noyers.
+
+--Quelque mauvaise ferme!
+
+--Il a des vignes et des prés ...
+
+--Des misères, dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre père avait
+seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette
+chambre froide et nue? ajouta-t-il en avançant le pied gauche.
+
+--Là seront donc mes trésors, dit-il en montrant le vieux bahut pour
+voiler sa pensée.
+
+--Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en
+désordre.
+
+Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.
+
+Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve, et Charles commença dès
+lors à jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame
+Grandet trouva sa fille se promenant avant le déjeuner en compagnie de
+Charles. Le jeune homme était encore triste comme devait l'être un
+malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en
+mesurant la profondeur de l'abîme où il était tombé, avait senti tout le
+poids de sa vie future.
+
+--Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant
+l'inquiétude peinte sur le visage de sa mère.
+
+Il était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie et
+dans la singulière douceur que contracta sa voix, une conformité de
+pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s'étaient ardemment épousées
+avant peut-être même d'avoir bien éprouvé la force des sentiments par
+lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. Charles resta dans la salle,
+et sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois femmes eut à
+s'occuper. Grandet ayant oublié ses affaires, il vint un assez grand
+nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le maçon, les
+terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour
+conclure des marchés relatifs à des réparations, les autres pour payer
+des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugénie furent
+donc obligées d'aller et de venir, de répondre aux interminables
+discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les
+redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son
+maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison ou vendu au
+marché. L'habitude du bonhomme était, comme celle d'un grand nombre de
+gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses
+fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu
+quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des
+bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu'au jour où il aurait à payer
+ses rentes. Il avait laissé Cornoiller à Angers, pour y soigner les
+chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après les avoir bien
+fait reposer.
+
+--Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.
+
+Nanon lui cria de la cuisine:
+
+--Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis hier?
+
+--Rien, répondit le bonhomme.
+
+Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son
+client au moment où la famille était à table. Le père Grandet n'avait
+seulement pas vu son neveu.
+
+--Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons.
+Savez-vous ce que vaut l'or à Angers où l'on en est venu chercher pour
+Nantes? je vais en envoyer.
+
+--N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment.
+Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de
+temps.
+
+--Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.
+
+--Dites donc valait.
+
+--D'où diable en serait-il venu?
+
+--Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.
+
+Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'établit
+entre eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet
+regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où sans doute
+l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de
+rente, des Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnement.
+
+--Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris; et, si vous
+aviez des commissions à me donner ...
+
+--Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.
+
+--Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour arranger les
+affaires de la maison Guillaume Grandet.
+
+--Y aurait-il donc quelque espoir, demanda Charles.
+
+--Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n'êtes-vous pas
+mon neveu? votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?
+
+Charles se leva, saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et sortit.
+Eugénie contemplait son père avec admiration.
+
+--Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et emboisez-moi bien
+ces gens-là! Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main,
+l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'à la porte; puis,
+après l'avoir fermée, il revint et dit à Nanon en se plongeant dans son
+fauteuil:
+
+--Donne-moi du cassis? Mais trop ému pour rester en place, il se leva,
+regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et se mit à chanter,
+en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:
+
+Dans les gardes françaises
+
+J'avais un bon papa.
+
+Nanon, madame Grandet, Eugénie s'examinèrent mutuellement et en silence.
+La joie du vigneron les épouvantait toujours quand elle arrivait à son
+apogée. La soirée fut bientôt finie. D'abord le père Grandet voulut se
+coucher de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait
+dormir; de même que quand Auguste buvait la Pologne était ivre. Puis
+Nanon, Charles et Eugénie n'étaient pas moins las que le maître. Quant à
+madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les
+désirs de son mari. Néanmoins, pendant les deux heures accordées à la
+digestion, le tonnelier, plus facétieux qu'il ne l'avait jamais été, dit
+beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure
+de son esprit. Quand il eut avalé son cassis, il regarda le verre.
+
+--On n'a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide!
+Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne
+peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait
+trop belle.
+
+Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet:
+
+--Tu dois être lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.
+
+--Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, répondit la servante.
+
+--Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis?
+
+--Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que
+les apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.
+
+--Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bonhomme.
+
+Le lendemain la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner, offrit
+le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle. Le malheur
+avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugénie et Charles;
+Nanon elle-même sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre
+commencèrent à faire une même famille. Quant au vieux vigneron, son
+avarice satisfaite et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor
+sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes, le rendirent
+presque indifférent à sa présence au logis. Il laissa les deux enfants,
+ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie, libres de se comporter comme bon
+leur semblerait sous l'oeil de madame Grandet, en laquelle il avait
+d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la morale publique
+et religieuse. L'alignement de ses prés et des fossés jouxtant la route,
+ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d'hiver dans ses
+clos et à Froidfond l'occupèrent exclusivement. Dès lors commença pour
+Eugénie le primevère de l'amour. Depuis la scène de nuit pendant
+laquelle la cousine donna son trésor au cousin, son coeur avait suivi le
+trésor. Complices tous deux du même secret, ils se regardaient en
+s'exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs
+sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les
+mettant pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La
+parenté n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent, une
+tendresse dans les regards: aussi Eugénie se plut-elle à endormir les
+souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour.
+N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de
+l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux
+chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses
+histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'espérance ne
+déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas
+tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas
+pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un
+mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés? N'est-il
+pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre
+seconde transformation. L'enfance et l'amour furent même chose entre
+Eugénie et Charles: ce fut la passion première avec tous ses
+enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils étaient
+enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa naissance sous les crêpes
+du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la
+simplicité provinciale de cette maison en ruines. En échangeant quelques
+mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette; en
+restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à l'heure où le
+soleil se couchait, occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans
+le calme qui régnait entre le rempart et la maison, comme on l'est sous
+les arcades d'une église, Charles comprit la sainteté de l'amour; car
+sa grande dame, sa chère Annette ne lui en avait fait connaître que les
+troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne,
+coquette, vaniteuse, éclatante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait
+cette maison, dont les moeurs ne lui semblèrent plus si ridicules. Il
+descendait dès le matin afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques
+moments avant que Grandet ne vint donner les provisions; et, quand les
+pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au
+jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret même
+pour la mère d'Eugénie, et que Nanon faisait semblant de ne pas
+apercevoir, imprimait à l'amour le plus innocent du monde la vivacité
+des plaisirs défendus. Puis, quand, après le déjeuner, le père Grandet
+était parti pour aller voir ses propriétés et ses exploitations, Charles
+demeurait entre la mère et la fille, éprouvant des délices inconnues à
+leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les
+entendre jaser La simplicité de cette vie presque monastique, qui lui
+révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le
+toucha vivement. Il avait cru ces moeurs impossibles en France, et
+n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'était-ce que
+fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine. Bientôt pour lui
+Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de Goethe, moins la faute. Enfin de
+jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui
+s'abandonna délicieusement au courant de l'amour; elle saisissait sa
+félicité comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du
+fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence
+n'attristaient-ils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces fuyardes
+journées? Chaque jour un petit événement leur rappelait la prochaine
+séparation. Ainsi, trois jours après le départ de des Grassins, Charles
+fut emmené par Grandet au Tribunal de Première Instance avec la
+solennité que les gens de province attachent à de tels actes, pour y
+signer une renonciation à la succession de son père. Répudiation
+terrible! espèce d'apostasie domestique. Il alla chez maître Cruchot
+faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour
+l'ami chargé de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les
+formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l'étranger. Enfin,
+quand arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charles avait
+demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa
+garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au père Grandet.
+
+--Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire
+fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap noir.
+Bien, très bien!
+
+--Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai
+bien avoir l'esprit de ma situation.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux
+s'animèrent à la vue d'une poignée d'or que lui montra Charles.
+
+--Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluités
+que je possède et qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne
+connaissant personne à Saumur, je voulais vous prier ce matin de ...
+
+--De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.
+
+--Non, mon oncle, de m'indiquer un honnête homme qui ...
+
+--Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela là-haut, et je
+reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou,
+dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huit à dix-neuf carats.
+
+Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.
+
+--Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons
+qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets. Cela fait
+un bracelet fort à la mode en ce moment.
+
+--J'accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard
+d'intelligence.
+
+--Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusement dans ma
+toilette de voyage, dit Charles en présentant un joli dé d'or à madame
+Grandet qui depuis dix ans en désirait un.
+
+--Il n'y a pas de remercîments possibles, mon neveu, dit la vieille mère
+dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matin dans mes prières
+j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des
+voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou.
+
+--Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes,
+mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous éviter la
+peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent ... en livres.
+
+Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus de
+six livres doivent être acceptés pour six francs sans déduction.
+
+--Je n'osais vous le proposer, répondit Charles; mais il me répugnait
+de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver
+son linge sale en famille, disait Napoléon. Je vous remercie donc de
+votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment
+de silence.
+
+--Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air inquiet comme
+s'il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ont
+bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez à votre tour
+agréer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous
+rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera certes à ceux
+qui désormais seront toute sa famille.
+
+--Mon garçon! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça ... Qu'as-tu donc,
+ma femme? dit-il en se tournant avec avidité vers elle, ah! un dé
+d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends
+tes boutons, mon garçon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais
+... tu me permettras de ... te payer ... ton, oui ... ton passage aux
+Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garçon,
+qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compté que l'or brut, il y a
+peut-être quelque chose à gagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est
+dit. Je te donnerai quinze cents francs ... en livres, que Cruchot me
+prêtera; car je n'ai pas un rouge liard ici, à moins que Perrottet, qui
+est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais
+l'aller voir.
+
+Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
+
+--Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard de
+tristesse mêlée d'admiration.
+
+--Il le faut, dit-il en baissant la tête.
+
+Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de Charles
+étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé, mais qui, sentant
+peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son
+malheur. Il ne soupirait plus, il s'était fait homme. Aussi jamais
+Eugénie ne présuma-t-elle mieux du caractère de son cousin, qu'en le
+voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien à
+sa figure pâlie et à sa sombre contenance. Ce jour-là le deuil fut pris
+par les deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un Requiem célébré à
+la paroisse pour l'âme de feu Guillaume Grandet.
+
+Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.
+
+--Hé! bien, mon cousin, êtes-vous content de vos affaires? dit Eugénie
+à voix basse.
+
+--Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit Grandet.
+Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez
+dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garçon.
+
+--Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles.
+
+--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride
+dans le commerce.
+
+Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à Eugénie
+en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le noyer:
+
+--J'avais bien présumé d'Alphonse, il s'est conduit à merveille. Il a
+fait mes affaires avec prudence et loyauté. Je ne dois rien à Paris,
+tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'après les
+conseils d'un capitaine au long-cours, employé trois mille francs qui
+lui restaient en une pacotille composée de curiosités européennes
+desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirigé mes colis
+sur Nantes, où se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours,
+Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-être, mais au
+moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient
+deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à
+mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas en
+balance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-être se présentera-t-il
+pour vous un riche établissement ...
+
+--Vous m'aimez?... dit-elle.
+
+--Oh! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait
+une égale profondeur dans le sentiment.
+
+--J'attendrai, Charles. Dieu! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en
+repoussant son cousin qui s'approchait pour l'embrasser.
+
+Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se
+retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante; puis, sans
+trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge de Nanon, à
+l'endroit le moins clair du couloir; là Charles, qui l'avait
+accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la
+taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus; elle
+reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de
+tous les baisers.
+
+--Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser, lui
+dit Charles.
+
+--Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
+
+Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie reprit
+son ouvrage, et où Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans
+le paroissien de madame Grandet.
+
+--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.
+
+Dès que Charles eut annoncé son départ, Grandet se mit en mouvement pour
+faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intérêt; il se montra libéral
+de tout ce qui ne coûtait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et
+dit que cet homme prétendait vendre ses caisses trop cher; il voulut
+alors à toute force les faire lui-même, et y employa de vieilles
+planches; il se leva dès le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer
+ses voliges et en confectionner de très belles caisses dans lesquelles
+il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de les faire
+descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expédier en
+temps utile à Nantes.
+
+Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour
+Eugénie avec une effrayante rapidité. Parfois elle voulait suivre son
+cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la
+durée est chaque jour abrégée par l'âge, par le temps, par une maladie
+mortelle, par quelques-unes des fatalités humaines, celui-là comprendra
+les tourments d'Eugénie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce
+jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi que la cour, la maison,
+la ville: elle s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers.
+Enfin la veille du départ arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et
+de Nanon, le précieux coffret où se trouvaient les deux portraits fut
+solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef
+et où était la bourse maintenant vide. Le dépôt de ce trésor n'alla pas
+sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugénie mit la clef dans
+son sein, elle n'eut pas le courage de défendre à Charles d'y baiser la
+place.
+
+--Elle ne sortira pas de là, mon ami.
+
+--Eh! bien, mon coeur y sera toujours aussi.
+
+--Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
+
+--Ne sommes-nous pas mariés, répondit-il; j'ai ta parole, prends la
+mienne.
+
+--A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.
+
+Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur
+d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de Charles. Le lendemain
+matin le déjeuner fut triste. Malgré la robe d'or et une croix à la
+Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-même, libre d'exprimer ses
+sentiments, eut la larme à l'oeil.
+
+--Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise.
+
+A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner
+Charles à la diligence de Nantes. Nanon avait lâché le chien, fermé la
+porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de
+la vieille rue étaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer
+ce cortège, auquel se joignit sur la place maître Cruchot.
+
+--Ne va pas pleurer, Eugénie, lui dit sa mère.
+
+--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant
+Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez
+l'honneur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi, Grandet; car,
+alors, il ne tiendra qu'à vous de ...
+
+--Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon départ. N'est-ce pas
+le plus beau présent que vous puissiez me faire?
+
+Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait
+interrompu, Charles répandit sur le visage tanné de son oncle des larmes
+de reconnaissance, tandis qu'Eugénie serrait de toutes ses forces la
+main de son cousin et celle de son père. Le notaire seul souriait en
+admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le
+bonhomme. Les quatre Saumurois, environnés de plusieurs personnes,
+restèrent devant la voiture jusqu'à ce qu'elle partît; puis, quand elle
+disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain:
+
+--Bon voyage! dit le vigneron. Heureusement maître Cruchot fut le seul
+qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient allées à un
+endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la diligence, et
+agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles en
+déployant le sien.
+
+--Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit
+Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
+
+Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au
+sein de la famille Grandet, il est nécessaire de jeter par anticipation
+un coup d'oeil sur les opérations que le bonhomme fit à Paris par
+l'entremise de des Grassins. Un mois après le départ du banquier,
+Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée
+à quatre-vingts francs net. Les renseignements donnés à sa mort par son
+inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa
+défiance lui suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre
+l'inscription elle-même. Maître Cruchot pensa que Nanon fut, à son insu,
+l'instrument fidèle du transport des fonds. Vers cette époque, la
+servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte d'aller ranger
+quelque chose à Froidfond, comme si le bonhomme était capable de laisser
+traîner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison
+Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent.
+
+A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements
+les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des départements.
+Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus
+et y jouissaient de l'estime accordée aux célébrités financières qui
+s'appuient sur d'immenses propriétés territoriales libres d'hypothèques.
+L'arrivée du banquier de Saumur, chargé, disait-on, de liquider par
+honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à l'ombre du
+négociant la honte des protêts. La levée des scellés se fit en présence
+des créanciers, et le notaire de la famille se mit à procéder
+régulièrement à l'inventaire de la succession. Bientôt des Grassins
+réunit les créanciers, qui, d'une voix unanime, élurent pour
+liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec François Keller,
+chef d'une riche maison, l'un des principaux intéressés, et leur
+confièrent tous les pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l'honneur
+de la famille et les créances. Le crédit du Grandet de Saumur,
+l'espérance qu'il répandit au coeur des créanciers par l'organe de des
+Grassins, facilitèrent les transactions; il ne se rencontra pas un seul
+récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa
+créance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait:
+
+--Grandet de Saumur payera! Six mois s'écoulèrent. Les Parisiens
+avaient remboursé les effets en circulation et les conservaient au fond
+de leurs portefeuilles. Premier résultat que voulait obtenir le
+tonnelier. Neuf mois après la première assemblée, les deux liquidateurs
+distribuèrent quarante-sept pour cent à chaque créancier. Cette somme
+fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses
+généralement quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet, et qui fut
+faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte probité présidait à
+cette liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaître l'admirable
+et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circulé
+convenablement, les créanciers demandèrent le reste de leur argent. Il
+leur fallut écrire une lettre collective à Grandet.
+
+--Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu;
+patience, mes petits amis.
+
+En réponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de
+Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance
+existants contre la succession de son frère, en les accompagnant d'une
+quittance des payements déjà faits, sous prétexte d'apurer les comptes,
+et de correctement établir l'état de la succession. Ce dépôt souleva
+mille difficultés. Généralement, le créancier est une sorte de maniaque.
+Aujourd'hui prêt à conclure, demain il veut tout mettre à feu et à sang;
+plus tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui sa femme est de
+bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis,
+il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut, il ne peut pas sortir,
+il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions qui peuvent
+terminer une affaire; le surlendemain il lui faut des garanties, à la
+fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau! Le créancier
+ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on engage les petits
+enfants à tâcher de poser un grain de sel; mais le créancier rétorque
+cette image contre sa créance, de laquelle il ne peut rien saisir.
+Grandet avait observé les variations atmosphériques des créanciers, et
+ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les uns se fâchèrent et
+se refusèrent _net_ au dépôt.
+
+--Bon! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la lecture
+des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne
+consentirent audit dépôt que sous la condition de faire bien constater
+leurs droits, ne renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire
+déclarer la faillite. Nouvelle correspondance, après laquelle Grandet de
+Saumur consentit à toutes les réserves demandées. Moyennant cette
+concession, les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers
+durs. Le dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes.
+
+--Ce bonhomme, dit-on à des Grassins, se moque de vous et de nous.
+Vingt-trois mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de
+commerçants, entraînés par le mouvement des affaires de Paris, avaient
+oublié leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire:
+
+--Je commence à croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que
+je tirerai de cela. Le tonnelier avait calculé sur la puissance du
+temps, qui, disait-il, est un bon diable A la fin de la troisième année,
+des Grassins écrivit à Grandet que, moyennant dix pour cent des deux
+millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il
+avait amené les créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet répondit
+que le notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites
+avaient causé la mort de son frère, vivaient, _eux_! pouvaient être
+devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque
+chose et diminuer le chiffre du déficit. A la fin de la quatrième année,
+le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille
+francs. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois entre les
+liquidateurs et les créanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref,
+vivement pressé de s'exécuter, Grandet de Saumur répondit aux deux
+liquidateurs, vers le neuvième mois de cette année, que son neveu, qui
+avait fait fortune aux Indes, lui avait manifesté l'intention de payer
+intégralement les dettes de son père; il ne pouvait pas prendre sur lui
+de les solder frauduleusement sans l'avoir consulté; il attendait une
+réponse. Les créanciers, vers le milieu de la cinquième année, étaient
+encore tenus en échec avec le mot _intégralement_, de temps en temps
+lâché par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait
+jamais, sans laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot:
+
+--Ces PARISIENS! Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï
+dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position où les
+avait maintenus Grandet au moment où les événements de cette histoire
+les obligeront à y reparaître. Quand les rentes atteignirent à 115, le
+père Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent
+mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent
+mille francs d'intérêts composés que lui avaient donnés ses
+inscriptions. Des Grassins demeurait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il
+fut nommé député; puis il s'amouracha, lui père de famille, mais ennuyé
+par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices
+du théâtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître chez
+le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugée à
+Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très heureuse d'être
+séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener la maison de
+Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son nom, afin de réparer
+les brèches faites à sa fortune par les folies de monsieur des Grassins.
+Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve,
+qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie
+Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y
+devint, dit-on, fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.
+
+--Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant une somme à
+madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous plains beaucoup, vous
+êtes une bonne petite femme.
+
+--Ah! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour
+où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine.
+
+--Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier
+moment pour l'empêcher d'y aller. Monsieur le président voulait à toute
+force l'y remplacer; et, s'il tenait tant à s'y rendre, nous savons
+maintenant pourquoi.
+
+Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
+
+*Chagrins de famille* En toute situation, les femmes ont plus de causes
+de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa
+force, et l'exercice de sa puissance: il agit, il va, il s'occupe, il
+pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait
+Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin
+dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a
+ouvert, le mesure et souvent le comble de ses voeux et de ses larmes.
+Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa destinée. Sentir, aimer,
+souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes.
+Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Son
+bonheur, amassé comme les clous semés sur la muraille, suivant la
+sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le
+creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle
+ils arrivèrent bientôt. Le lendemain du départ de Charles, la maison
+Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie
+qui la trouva tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut
+que la chambre de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée.
+Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce _statu quo_.
+
+--Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le croyons,
+dit-elle.
+
+--Ah! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais ben à
+lui! C'était un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli,
+moutonné comme une fille. Eugénie regarda Nanon.
+
+--Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition de
+votre âme! Ne regardez donc pas le monde comme ça.
+
+Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau
+caractère. Les graves pensées d'amour par lesquelles son âme était
+lentement envahie, la dignité de la femme aimée donnèrent à ses traits
+cette espèce d'éclat que les peintres figurent par l'auréole. Avant la
+venue de son cousin, Eugénie pouvait être comparée à la Vierge avant la
+conception, quand il fut parti elle ressemblait à la Vierge mère: elle
+avait conçu l'amour. Ces deux Maries, si différentes et si bien
+représentées par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus
+brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant de la
+messe où elle alla le lendemain du départ de Charles, et où elle avait
+fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la
+ville, une mappemonde qu'elle cloua près de son miroir, afin de suivre
+son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un
+peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de le voir,
+de lui adresser mille questions, de lui dire:
+
+--Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien à moi, en voyant
+cette étoile dont tu m'as appris à connaître les beautés et l'usage?
+
+Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc
+de bois rongé par les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient dit
+tant de bonnes choses, de niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux
+en Espagne de leur joli ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le
+ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser;
+puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel était la chambre
+de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste,
+qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou,
+comme eussent dit nos pères, l'étoffe de la vie. Quand les soi-disant
+amis du père Grandet venaient faire la partie le soir, elle était gaie,
+elle dissimulait; mais, pendant toute la matinée, elle causait de
+Charles avec sa mère et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait
+compatir aux souffrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses
+devoirs envers son vieux patron, elle qui disait à Eugénie:
+
+--Si j'avais eu un homme à moi, je l'aurais ... suivi dans l'enfer. Je
+l'aurais ... quoi ... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais ...
+rien. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous,
+mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de même,
+tourne autour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui
+viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je
+vois ça, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une
+tour; hé! bien, mam'zelle, ça me fait plaisir, quoique ça ne soye pas
+de l'amour.
+
+Deux mois se passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone,
+s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement
+ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisâtres de cette
+salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugénie
+ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche
+matin elle fut surprise par sa mère au moment où elle était occupée à
+chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut
+alors initiée au terrible secret de l'échange fait par le voyageur
+contre le trésor d'Eugénie.
+
+--Tu lui as tout donné, dit la mère épouvantée. Que diras-tu donc à ton
+père, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?
+
+Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurèrent dans
+un effroi mortel pendant la moitié de la matinée. Elles furent assez
+troublées pour manquer la grand'messe, et n'allèrent qu'à la messe
+militaire. Dans trois jours l'année 1819 finissait. Dans trois jours
+devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans
+poison, ni poignard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs,
+plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des
+Atrides.
+
+--Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en laissant son
+tricot sur ses genoux.
+
+La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois que les
+manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'étaient pas
+encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes
+résultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une façon
+fâcheuse au milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère de son
+mari.
+
+--Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confié ton secret,
+nous aurions eu le temps d'écrire à Paris à monsieur des Grassins. Il
+aurait pu nous envoyer des pièces d'or semblables aux tiennes; et,
+quoique Grandet les connaisse bien, peut-être ...
+
+--Mais où donc aurions-nous pris tant d'argent?
+
+--J'aurais engagé mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous eût
+bien ...
+
+--Il n'est plus temps, répondit Eugénie d'une voix sourde et altérée en
+interrompant sa mère. Demain matin ne devons-nous pas aller lui
+souhaiter la bonne année dans sa chambre?
+
+--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?
+
+--Non, non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur
+dépendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me
+repens de rien. Dieu me protégera. Que sa sainte volonté se fasse. Ah!
+si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé qu'à lui, ma mère.
+
+Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante à
+laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus
+naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre
+de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de
+l'époque. La neige encombrait les toits.
+
+Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se remuant dans sa
+chambre:
+
+--Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid
+est si vif que je gèle sous ma couverture. Je suis arrivée à un âge où
+j'ai besoin de ménagements. D'ailleurs, reprit-elle après une légère
+pause, Eugénie viendra s'habiller là. Cette pauvre fille pourrait gagner
+une maladie à faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous
+irons te souhaiter le bon an près du feu, dans la salle.
+
+--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'année, madame
+Grandet? Tu n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as pas mangé de pain
+trempé dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh! bien,
+reprit le bonhomme que sans doute la proposition de sa femme arrangeait,
+je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une
+bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à l'échéance de
+ton âge, quoique en général les La Bertellière soient faits de vieux
+ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il après une pause. Enfin, nous en
+avons hérité, je leur pardonne. Et il toussa.
+
+--Vous êtes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.
+
+--Toujours gai, moi,
+
+Gai, gai, gai, le tonnelier,
+
+Raccommodez votre cuvier!
+
+ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un petit
+bonhomme, il fait solidement froid tout de même. Nous déjeunerons bien,
+ma femme. Des Grassins m'a envoyé un pâté de foies gras truffé! Je vais
+aller le chercher à la diligence. Il doit y avoir joint un double
+napoléon pour Eugénie, vint lui dire le tonnelier à l'oreille. Je n'ai
+plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pièces, je
+puis te dire cela à toi; mais il a fallu les lâcher pour les affaires.
+Et, pour célébrer lever jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
+
+--Eugénie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton père a
+dormi, mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.
+
+--Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en entrant chez sa
+maîtresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit: «Bonjour, bon
+an, grosse bête! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid.»Ai-je
+été sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un écu de
+six francs qui n'est quasi point rogné du tout! tenez, madame,
+regardez-le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de
+même. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais
+lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben
+parfait, un ben bon homme ...
+
+Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la
+spéculation de Grandet. Monsieur des Grassins, après avoir déduit les
+sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante
+mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait
+avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des cent mille
+livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en
+écus, restant sur le semestre de ses intérêts, et lui avait annoncé la
+hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89, les plus célèbres
+capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92. Grandet gagnait, depuis
+deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré ses comptes,
+et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois
+sans avoir à paver ni impositions, ni réparations. Il concevait enfin la
+rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une
+répugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, maître d'un
+capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint à
+la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune
+colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d'un
+immense service que la servante avait à son insu rendu à son maître.
+
+--Oh! oh! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le matin comme
+au feu? se dirent les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. Puis,
+quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries
+transportant sur une brouette des sacs pleins:
+
+--L'eau va toujours à la rivière, le bonhomme allait à ses écus, disait
+l'un.
+
+--Il lui en vient de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre.
+
+--Il finira par acheter Saumur, s'écriait un troisième.
+
+--Il se moque du froid, il est toujours à son affaire, disait une femme
+à son mari.
+
+--Eh! eh! monsieur Grandet, si ça vous gênait, lui dit un marchand de
+drap, son plus proche voisin, je vous en débarrasserais.
+
+--Ouin! ce sont des sous, répondit le vigneron.
+
+--D'argent, dit le facteur à voix basse.
+
+--Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta _margoulette_, dit le
+bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.
+
+--Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur; il
+paraît que quand il fait froid il entend.
+
+--Voilà vingt sous pour tes étrennes, et _motus_! Détale! lui dit
+Grandet. Nanon te reportera ta brouette.
+
+--Nanon, les linottes sont-elles à la messe?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Allons, haut la patte! à l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de
+sacs. En un moment les écus furent transportés dans sa chambre où il
+s'enferma.
+
+--Quand le déjeuner sera prêt, tu me cogneras au mur. Reporte la
+brouette aux Messageries.
+
+La famille ne déjeuna qu'à dix heures.
+
+--Ici ton père ne demandera pas à voir ton or, dit madame Grandet à sa
+fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis
+nous aurons le temps de remplir ton trésor pour le jour de ta naissance ...
+
+Grandet descendait l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses
+écus parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur
+l'Etat. Il était décidé à placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la
+rente atteignit le taux de cent francs. Méditation funeste à Eugénie.
+Aussitôt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitèrent une bonne année,
+sa fille en lui sautant au cou et le câlinant, madame Grandet gravement
+et avec dignité.
+
+--Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je
+travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent
+pour être heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voilà un napoléon tout
+neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas
+un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or,
+fifille.
+
+--Bah! il fait trop froid; déjeunons, lui répondit Eugénie.
+
+--Hé! bien, après, hein? Ca nous aidera tous à digérer. Ce gros des
+Grassins, il nous a envoyé ça tout de même, reprit-il. Ainsi mangez, mes
+enfants, ça ne nous coûte rien. Il va bien des Grassins, je suis content
+de lui. Le merluchon rend service à Charles, et gratis encore. Il
+arrange très bien les affaires de ce pauvre défunt Grandet.
+
+--Ououh! ououh! fit-il, la bouche pleine, après une pause, cela est
+bon! Manges-en donc, ma femme? ça nourrit au moins pour deux jours.
+
+--Je n'ai pas faim. Je suis tout malingre, tu le sais bien.
+
+--Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre;
+tu es une La Bertellière, une femme solide. Tu es bien un petit brin
+jaunette, mais j'aime le jaune.
+
+L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible
+peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa
+fille l'attente des événements qui devaient terminer ce déjeuner de
+famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le
+coeur de ces deux femmes se serrait. La fille avait néanmoins un appui
+dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour.
+
+--Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
+
+A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de
+courage.
+
+--Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures le déjeuner
+fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l'aise pour
+voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit, ma foi, non.
+Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf
+francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un.
+Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce
+que, vois-tu, fifille ... Hé! bien, pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi
+tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon
+disparut.
+
+--Ecoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras
+pas à ton pépère, ma petite fifille, hein? Les deux femmes étaient
+muettes.
+
+--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six
+mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire.
+Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera
+bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau
+douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ecoute donc,
+fifille. Il se présente une belle occasion: tu peux mettre tes six
+mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près
+de deux cents francs d'intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle,
+ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu répugnes
+peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout de
+même. Je te ramasserai des pièces d'or, des hollandaises, des
+portugaises, des roupies du Mogol, des génovines; et, avec celles que
+je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de
+son joli petit trésor en or. Que dis-tu, fifille? Lève donc le nez.
+Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux
+pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour
+les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes: ça
+va, ça vient, ça sue, ça produit.
+
+Eugénie se leva; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte,
+elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit:
+
+--Je n'ai plus _mon_ or.
+
+--Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets
+comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
+
+--Non, je ne l'ai plus.
+
+--Tu te trompes, Eugénie.
+
+--Non.
+
+--Par la serpette de mon père!
+
+Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
+
+--Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.
+
+--Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.
+
+--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille!
+
+--Eugénie, qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en fondant sur
+elle.
+
+--Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mère souffre
+beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.
+
+Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme,
+naguère si jaune.
+
+--Nanon, venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix faible. Je
+meurs.
+
+Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse, autant en fit Eugénie, et
+ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez
+elle, car elle tombait en défaillance de marche en marche. Grandet resta
+seul. Néanmoins, quelques moments après, il monta sept ou huit marches,
+et cria:
+
+--Eugénie, quand votre mère sera couchée, vous descendrez.
+
+--Oui, mon père.
+
+Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
+
+--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
+
+--Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas
+entièrement maîtresse, reprenez-les, répondit froidement Eugénie en
+cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.
+
+Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
+
+--Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça!
+dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.
+Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance en lui,
+vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père. S'il n'est pas tout pour
+vous, il n'est rien. Où est votre or?
+
+--Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais je
+vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez
+assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait
+de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bien
+placé ...
+
+--Où?
+
+--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
+
+--Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?
+
+--C'est aussi mon affaire.
+
+--Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à
+votre père, mademoiselle Grandet.
+
+--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
+
+--Au moins, quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un signe de
+tête négatif.
+
+--Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein? Eugénie, devenue
+aussi rusée par amour que son père l'était par avarice, réitéra le même
+signe de tête.
+
+--Mais l'on n'a jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet
+d'une voix qui alla _crescendo_ et qui fit graduellement retentir la
+maison. Comment! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura
+pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or
+est une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes,
+donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et même
+chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à
+quelqu'un, hein? Eugénie fut impassible. A-t-on vu pareille fille!
+Est-ce moi qui suis votre père? Si vous l'avez placé, vous en avez un
+reçu ...
+
+--Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
+Etait-ce à moi?
+
+--Mais tu es un enfant.
+
+--Majeure.
+
+Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura;
+puis trouvant enfin des paroles, il cria:
+
+--Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je
+t'aime, et tu en abuses. Elle égorge son père! Pardieu, tu auras jeté
+notre fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin.
+Par la serpette de mon père, je ne peux pas te déshériter, nom d'un
+tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants! Tu ne
+verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'était à
+Charles, que ... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce méchant
+mirliflor m'aurait dévalisé ... Il regarda sa fille qui restait muette et
+froide.
+
+--Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet
+que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donné ton or pour rien, au moins.
+Voyons, dis? Eugénie regarda son père, en lui jetant un regard ironique
+qui l'offensa. Eugénie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez,
+pour y rester, vous soumettre à ses ordres. Les prêtres vous ordonnent
+de m'obéir. Eugénie baissa la tête. Vous m'offensez dans ce que j'ai de
+plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre
+chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir.
+Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!
+
+Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après avoir fait
+un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans
+s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait être chez sa
+femme; et, charmé de la prendre en contravention à ses ordres, il
+grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat, et apparut dans la
+chambre de madame Grandet au moment où elle caressait les cheveux
+d'Eugénie dont le visage était plongé dans le sein maternel.
+
+--Console-toi, ma pauvre enfant, ton père s'apaisera.
+
+--Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi,
+madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante comme l'est
+celle-là? Jolie éducation, et religieuse surtout. Hé! bien, vous
+n'êtes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison,
+mademoiselle.
+
+--Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en
+montrant un visage rougi par la fièvre.
+
+--Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la
+maison. Tonnerre, où est l'or, qu'est devenu l'or?
+
+Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur son père, et rentra dans
+sa chambre à laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
+
+--Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur
+un fauteuil au coin de la cheminée de sa femme, en lui disant:
+
+--Elle l'a donné sans doute à ce misérable séducteur de Charles qui n'en
+voulait qu'à notre argent.
+
+Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille et dans son
+sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide,
+muette et sourde.
+
+--Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant du côté
+de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards étincelants de son
+mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes
+pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez
+dû m'épargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais causé de
+chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois
+innocente autant que l'enfant qui naît; ainsi ne lui faites pas de
+peine, révoquez votre arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez être
+cause de quelque grave maladie.
+
+--Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au
+pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Que diable,
+un chef de famille doit savoir où va l'or de sa maison. Elle possédait
+les seules roupies qui fussent en France peut-être, puis des génovines,
+des ducats de Hollande.
+
+--Monsieur, Eugénie est notre unique enfant, et quand même elle les
+aurait jetés à l'eau ...
+
+--A l'eau? cria le bonhomme, à l'eau! Vous êtes folle, madame Grandet.
+Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au
+logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez? les femmes
+s'entendent mieux entre elles à ça que nous autres. Quoi qu'elle ait pu
+faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait
+doré son cousin de la tête aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous
+ne pouvons pas courir après ...
+
+--Eh! bien, monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se
+trouvait, ou par le malheur de sa fille qui développait sa tendresse et
+son intelligence, la perspicacité de madame Grandet lui fit apercevoir
+un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment où elle
+répondait; elle changea d'idée sans changer de ton.
+
+--Eh! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez?
+Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.
+
+--Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta,
+vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-être avec elle.
+
+Il regarda sa femme fixement.
+
+--En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à
+continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il m'en coûter la
+vie, je vous le répéterais encore: vous avez tort envers votre fille,
+elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet argent lui
+appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le
+droit de connaître nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie,
+rendez vos bonnes grâces à Eugénie?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du
+coup que m'a porté votre colère, et vous me sauverez peut-être la vie.
+Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
+
+--Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mère et la fille
+raisonnent et parlent comme si ... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donné de
+cruelles étrennes, Eugénie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous
+faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de
+manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de
+votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre coeur quand
+vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que vaut votre
+Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il
+n'a ni coeur ni âme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille
+sans l'agrément des parents.
+
+Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa chambre et
+vint près de sa mère.
+
+--Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
+
+--Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites?... tu m'as
+fait faire un mensonge.
+
+--Oh! je demanderai à Dieu de m'en punir seule.
+
+--C'est-y vrai, dit Nanon effarée en arrivant, que voilà mademoiselle au
+pain et à l'eau pour le reste des jours?
+
+--Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugénie.
+
+--Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la
+maison mange du pain sec. Non, non.
+
+--Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
+
+--J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
+
+Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
+
+--Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien désagréable
+d'être veuf avec deux femmes dans sa maison.
+
+--Je ne te parle pas à toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
+Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le
+fourneau?
+
+--C'est des graisses que je fonds ...
+
+--Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
+
+Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit heures,
+et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
+
+--Ma femme est un peu indisposée. Eugénie est auprès d'elle, répondit le
+vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune émotion.
+
+Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes, madame des
+Grassins, qui était montée faire sa visite à madame Grandet, descendit,
+et chacun lui demanda:
+
+--Comment va madame Grandet?
+
+--Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'état de sa santé me
+paraît vraiment inquiétant. A son âge, il faut prendre les plus grandes
+précautions, papa Grandet.
+
+--Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
+
+Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue,
+madame des Grassins leur dit:
+
+--Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mère est très mal
+sans seulement qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme
+quelqu'un qui a pleuré longtemps. Voudraient-ils la marier contre son
+gré?
+
+Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas muets chez
+Eugénie, et lui découvrit un pâté fait à la casserole.
+
+--Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donné un
+lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera bien huit jours;
+et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au moins, vous ne
+demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain du tout.
+
+--Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main.
+
+--Je l'ai fait ben bon, ben délicat, et il ne s'en est point aperçu.
+J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben
+la maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.
+
+Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme à des
+heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille,
+sans la voir, ni faire à elle la moindre allusion Madame Grandet ne
+quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son état empira. Rien ne
+fit plier le vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et froid
+comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses
+habitudes; mais il ne bégaya plus, causa moins, et se montra dans les
+affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais été. Souvent il lui échappait
+quelque erreur dans ses chiffres.
+
+--Il s'est passé quelque chose chez les Grandet, disaient les Cruchotins
+et les Grassinistes.
+
+--Qu'est-il donc arrivé dans la maison Grandet? fut une question
+convenue que l'on s'adressait généralement dans toutes les soirées à
+Saumur. Eugénie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir
+de l'église, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle
+y répondait d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité.
+Néanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux
+trois Cruchot, soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion
+d'Eugénie. Il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour justifier
+sa perpétuelle absence. Puis, sans qu'il fût possible de savoir par qui
+le secret avait été trahi, toute la ville apprit que depuis le premier
+jour de l'an mademoiselle Grandet était, par l'ordre de son père,
+enfermée dans sa chambre, au pain et à l'eau, sans feu; que Nanon lui
+faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on
+savait même que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que
+pendant le temps où son père était absent du logis. La conduite de
+Grandet fut alors jugée très sévèrement. La ville entière le mit pour
+ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretés, et
+l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant.
+Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à
+vêpres, accompagnée de Nanon, tous les habitants se mettaient aux
+fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche
+héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une douceur
+angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père, n'étaient rien pour
+elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin, le pan
+de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses lèvres le miel qu'y avaient
+laissé les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque temps les
+conversations dont elle était l'objet en ville, tout aussi bien que les
+ignorait son père. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et
+l'amour l'aidaient à patiemment supporter la colère et la vengeance
+paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire toutes les autres
+douleurs. Chaque jour, sa mère, douce et tendre créature, qui
+s'embellissait de l'éclat que jetait son âme en approchant de la tombe,
+sa mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait
+d'avoir été la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la
+dévorait. Ces remords, quoique calmés par sa mère, l'attachaient encore
+plus étroitement à son amour. Tous les matins, aussitôt que son père
+était sorti, elle venait au chevet du lit de sa mère, et là, Nanon lui
+apportait son déjeuner. Mais la pauvre Eugénie, triste et souffrante des
+souffrances de sa mère, en montrait le visage à Nanon par un geste muet,
+pleurait et n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la première,
+était forcée de lui dire:
+
+--Où est-_il_? pourquoi n'écrit-_il_ pas?
+
+La mère et la fille ignoraient complètement les distances.
+
+--Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons pas. Vous
+souffrez, vous avant tout.
+
+_Tout_ c'était _lui_.
+
+--Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu
+m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme de mes misères.
+
+Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et chrétiennes.
+Quand, au moment de déjeuner près d'elle, son mari venait se promener
+dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'année, les
+mêmes discours, répétés avec une douceur angélique, mais avec la fermeté
+d'une femme à qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait
+manqué pendant sa vie.
+
+--Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé,
+lui répondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes;
+mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et alléger
+mes douleurs, rendez vos bonnes grâces à notre fille; montrez-vous
+chrétien, époux et père.
+
+En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme
+un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement à l'abri
+sous une porte cochère: il écoutait silencieusement sa femme, et ne
+répondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus
+religieuses supplications lui avaient été adressées, il disait:
+
+--Tu es un peu pâlotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus
+complet de sa fille semblait être gravé sur son front de grès, sur ses
+lèvres serrées. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues
+réponses, dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le
+long du blanc visage de sa femme.
+
+--Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne
+moi-même. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
+
+Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son
+terrible: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'était-il pas
+désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de jour
+en jour, chassée par l'expression des qualités morales qui venaient
+fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la prière semblait
+purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la
+faisait resplendir. Qui n'a pas observé le phénomène de cette
+transfiguration sur de saints visages où les habitudes de l'âme
+finissent par triompher des traits les plus rudement contournés, en leur
+imprimant l'animation particulière due à la noblesse et à la pureté des
+pensées élevées! Le spectacle de cette transformation accomplie par les
+souffrances qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans cette
+femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont le
+caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dédaigneuse, un
+imperturbable silence, qui sauvait sa supériorité de père de famille,
+domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au marché, soudain
+quelques lazzis, quelques plaintes sur son maître lui sifflaient aux
+oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnât hautement le père
+Grandet, la servante le défendait par orgueil pour la maison.
+
+--Eh! bien, disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne
+devenons pas tous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous
+pas qu'il se racornisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menteries.
+Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bien, c'est son
+goût. D'ailleurs, mes maîtres ont des raisons majeures.
+
+Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, dévorée par le
+chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas réussi, malgré ses
+prières, à réconcilier Eugénie et son père, confia ses peines secrètes
+aux Cruchot.
+
+--Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?... s'écria le
+président de Bonfons, et sans motifs; mais cela constitue _des sévices
+tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur_ ...
+
+--Allons, mon neveu; dit le notaire, laissez votre baragouin de palais.
+Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion dès demain.
+
+En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
+
+--Messieurs, dit-elle en s'avançant par un mouvement plein de fierté, je
+vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon père est maître
+chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obéir. Sa conduite
+ne saurait être soumise à l'approbation ni à la désapprobation du monde,
+il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié le plus
+profond silence à cet égard. Blâmer mon père serait attaquer notre
+propre considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt que vous
+me témoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire
+cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et desquels j'ai
+été instruite par hasard.
+
+--Elle a raison, dit madame Grandet.
+
+--Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde de jaser est de
+vous faire rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux
+notaire frappé de la beauté que la retraite, la mélancolie et l'amour
+avaient imprimée à Eugénie.
+
+--Eh! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin d'arranger
+cette affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît ton père et sait
+comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu
+de temps qui me reste à vivre, il faut, à tout prix, que ton père et toi
+vous soyez réconciliés.
+
+Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion
+d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit
+jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se
+peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait
+derrière le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants à
+contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre
+les pensées que lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir
+d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de
+bois pourri où Charles et Eugénie s'étaient juré un éternel amour,
+pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son
+miroir. S'il se levait et recommençait sa promenade, elle s'asseyait
+complaisamment à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où
+pendaient les plus jolies fleurs, d'où sortaient, d'entre les crevasses,
+des Cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou
+blanche, un _Sedum_ très abondant dans les vignes à Saumur et à Tours.
+Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par
+un beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuyé au mur mitoyen,
+occupé à voir sa fille.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en apercevant
+le notaire.
+
+--Je viens vous parler d'affaires.
+
+--Ah! ah! avez-vous un peu d'or à me donner contre des écus?
+
+--Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugénie. Tout
+le monde parle d'elle et de vous.
+
+--De quoi se mêle-t-on? Charbonnier est maître chez lui.
+
+--D'accord, le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce qui est
+pis, de jeter son argent par les fenêtres.
+
+--Comment cela?
+
+--Eh! mais votre femme est très malade, mon ami. Vous devriez même
+consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait
+à mourir sans avoir été soignée comme il faut, vous ne seriez pas
+tranquille, je le crois.
+
+--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces médecins, une
+fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des cinq à six fois
+par jour.
+
+--Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de
+vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus
+que moi d'intérêt à ce qui vous concerne; j'ai donc dû vous dire cela.
+Maintenant, arrive qui plante, vous êtes majeur, vous savez vous
+conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amène. Il
+s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-être. Après tout,
+vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
+Songez donc à la situation où vous seriez, vis-à-vis votre fille, si
+madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes à Eugénie, puisque vous
+êtes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit de
+réclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin,
+elle succède à sa mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
+
+Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'était pas
+aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce. Il n'avait
+jamais pensé à une licitation.
+
+--Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en
+terminant.
+
+--Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot?
+
+--Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père
+Grandet et de connaître la cause de la querelle.
+
+--Elle a donné son or.
+
+--Eh! bien, était-il à elle? demanda le notaire.
+
+--Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras
+par un mouvement tragique.
+
+--Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des entraves aux
+concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère?
+
+--Ah! vous appelez six mille francs d'or une misère?
+
+--Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coûtera l'inventaire et le
+partage de la succession de votre femme si Eugénie l'exige?
+
+--Quoi?
+
+--Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! Ne faudra-t-il
+pas liciter, et vendre pour connaître la véritable valeur? au lieu
+qu'en vous entendant ...
+
+--Par la serpette de mon père! s'écria le vigneron qui s'assit en
+pâlissant, nous verrons ça, Cruchot.
+
+Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire
+en lui disant:
+
+--La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs. Cruchot,
+reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur
+l'honneur que ce que vous me chantez là est fondé en Droit. Montrez-moi
+le Code, je veux voir le Code!
+
+--Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mon métier?
+
+--Cela est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par ma
+fille.
+
+--Elle hérite de sa mère.
+
+--A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est
+solide heureusement. C'est une La Bertellière.
+
+--Elle n'a pas un mois à vivre.
+
+Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard
+effrayant à Cruchot:
+
+--Comment faire? lui dit-il.
+
+--Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de sa
+mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n'est-ce pas? Mais, pour
+obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis
+là, mon vieux, est contre mon intérêt. Qu'ai-je à faire, moi?... des
+liquidations, des inventaires, des ventes, des partages ...
+
+--Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me
+tribouillez les entrailles. Avez-vous reçu de l'or?
+
+--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les
+donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugénie. Voyez-vous, tout
+Saumur vous jette la pierre.
+
+--Les drôles!
+
+--Allons, les rentes sont à 99. Soyez donc content une fois dans la vie.
+
+--A 99, Cruchot?
+
+--Oui.
+
+--Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire
+jusqu'à la porte de la rue. Puis, trop agité par ce qu'il venait
+d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit:
+
+--Allons, la mère, tu peux passer la journée avec ta fille, je vais à
+Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage,
+ma bonne femme: tiens, voilà dix écus pour ton reposoir de la
+Fête-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, régale-toi!
+Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie! Il jeta
+dix écus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tête pour
+la baiser au front.
+
+--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?
+
+--Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison le Dieu qui
+pardonne en tenant votre fille exilée de votre coeur? dit-elle avec
+émotion.
+
+--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le père d'une voix caressante, nous verrons
+cela.
+
+--Bonté du ciel! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie, viens
+embrasser ton père? il te pardonne!
+
+Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes vers ses
+closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées. Grandet
+commençait alors sa soixante-seizième année. Depuis deux ans
+principalement, son avarice s'était accrue comme s'accroissent toutes
+les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur
+les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a été
+consacrée à une idée dominante, son sentiment avait affectionné plus
+particulièrement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession
+de l'or était devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait
+grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la
+moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lui paraissait une
+chose _contre nature_. Déclarer sa fortune à sa fille, inventorier
+l'universalité de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?...
+
+--Ce serait à se couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos
+en en examinant les ceps.
+
+Enfin il prit son parti, revint à Saumur à l'heure du dîner, résolu de
+plier devant Eugénie, de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir
+mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses
+millions. Au moment où le bonhomme, qui par hasard avait pris son
+passe-partout, montait l'escalier à pas de loup pour venir chez sa
+femme, Eugénie avait apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire.
+Toutes deux, en l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le
+portrait de Charles, en examinant celui de sa mère.
+
+--C'est tout à fait son front et sa bouche! disait Eugénie au moment où
+le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or,
+madame Grandet cria:
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de nous!
+
+Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant
+endormi.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le trésor et allant
+se placer à la fenêtre.
+
+--Du bon or! de l'or! s'écria-t-il ... Beaucoup d'or! ça pèse deux
+livres. Ah! ah! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. Hein!
+pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu
+es ma fille, je te reconnais. Eugénie tremblait de tous ses membres.
+
+--N'est-ce pas, ceci est à Charles? reprit le bonhomme.
+
+--Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meuble est un dépôt sacré.
+
+--Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit
+trésor.
+
+--Mon père?...
+
+Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
+d'or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie
+s'élança pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout à la fois
+l'oeil à sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en étendant le
+bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
+
+--Monsieur, monsieur, cria la mère en se dressant sur son lit.
+
+Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or.
+
+--Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour
+arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père, au
+nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort
+sur la croix; au nom de votre salut éternel, mon père, au nom de ma
+vie, ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à vous ni à moi;
+elle est à un malheureux parent qui me l'a confiée, et je dois la lui
+rendre intacte.
+
+--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que
+toucher.
+
+--Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père,
+entendez-vous?
+
+--Monsieur, grâce! dit la mère.
+
+--Mon père, cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée
+monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en arma.
+
+--Eh! bien? lui dit froidement Grandet en souriant à froid.
+
+--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mère.
+
+--Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je
+me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement malade,
+vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure?
+
+Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en
+hésitant.
+
+--En serais-tu donc capable, Eugénie? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, dit la mère.
+
+--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable,
+monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille
+alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'évanouit.
+
+--Là, voyez-vous, mon cher monsieur? madame se meurt, cria Nanon.
+
+--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc!
+s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit.
+
+--Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin.
+
+--Allons, la mère, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien;
+va: nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu
+mangeras tout ce que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh! bien, la
+mère, mémère, timère, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugénie.
+Elle aime son cousin, elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le
+petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc!
+Ecoute, tu auras le plus beau reposoir qui ce soit jamais fait à Saumur.
+
+--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit
+d'une voix faible madame Grandet.
+
+--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre
+femme. Il alla à son cabinet, et revint avec une poignée de louis qu'il
+éparpilla sur le lit.
+
+--Tiens, Eugénie, tiens, ma femme, voilà pour vous, dit-il en maniant
+les louis. Allons, égaie-toi, ma femme; porte-toi bien, tu ne manqueras
+de rien ni Eugénie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les
+donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein?
+
+Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées.
+
+--Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse.
+
+--Eh! bien, c'est ça, dit-il en empochant les louis, vivons comme de
+bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jouer au loto
+tous les soirs à deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?
+
+--Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être agréable, dit
+la mourante; mais je ne saurais me lever.
+
+--Pauvre mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et
+toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon
+d'embrasser sa fille après une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu,
+mémère, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il à
+Eugénie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en
+parlerai plus, jamais.
+
+Monsieur Bergerin, le plus célèbre médecin de Saumur, arriva bientôt. La
+consultation finie, il déclara positivement à Grandet que sa femme était
+bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un régime doux et des soins
+minutieux pourraient reculer l'époque de sa mort vers la fin de
+l'automne.
+
+--Ça coûtera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
+
+--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, répondit le médecin qui ne put
+retenir un sourire.
+
+--Enfin, monsieur Bergerin, répondit Grandet, vous êtes un homme
+d'honneur, pas vrai? Je me fie à vous, venez voir ma femme toutes et
+quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme;
+je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que ça paraisse, parce que, chez
+moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'âme. J'ai du chagrin. Le
+chagrin est entré chez moi avec la mort de mon frère pour lequel je
+dépense, à Paris, des sommes ... les yeux de la tête, enfin! et ça ne
+finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la,
+quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs.
+
+Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé de sa
+femme, dont la succession ouverte était une première mort pour lui;
+malgré la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les
+moindres volontés de la mère et de la fille étonnées; malgré les soins
+les plus tendres prodigués par Eugénie, madame Grandet marcha rapidement
+vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et dépérissait comme
+dépérissent la plupart des femmes atteintes, à cet âge, par la maladie.
+Elle était frêle autant que les feuilles des arbres en automne. Les
+rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil
+traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute
+chrétienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822
+éclatèrent particulièrement ses vertus, sa patience d'ange et son amour
+pour sa fille; elle s'éteignit sans avoir laissé échapper la moindre
+plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait
+ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, à laquelle ses derniers
+regards semblaient prédire mille maux. Elle tremblait de laisser cette
+brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde égoïste qui
+voulait lui arracher sa toison, ses trésors.
+
+--Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans
+le ciel, tu le sauras un jour.
+
+Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva de nouveaux motifs de
+s'attacher à cette maison où elle était née, où elle avait tant
+souffert, où sa mère venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la
+croisée et la chaise à patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle
+crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet de ses
+soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au
+déjeuner; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures
+entières; enfin il la couvait comme si elle eût été d'or. Le vieux
+tonnelier se ressemblait si peu à lui-même, il tremblait tellement
+devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, témoins de sa faiblesse,
+l'attribuèrent à son grand âge, et craignirent ainsi quelque
+affaiblissement dans ses facultés; mais le jour où la famille prit le
+deuil, après le dîner auquel fut convié maître Cruchot, qui seul
+connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.
+
+--Ma chère enfant, dit-il à Eugénie lorsque la table fut ôtée et les
+portes soigneusement closes, te voilà héritière de ta mère, et nous
+avons de petites affaires à régler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot?
+
+--Oui.
+
+--Est-il donc si nécessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon père?
+
+--Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude où je
+suis. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine.
+
+--Oh! mon père.
+
+--Hé! bien, il faut arranger tout cela ce soir.
+
+--Que voulez-vous donc que je fasse?
+
+--Mais, fifille, ça ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.
+
+--Mademoiselle, monsieur votre père ne voudrait ni partager, ni vendre
+ses biens, ni payer des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut
+posséder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire
+l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise
+entre vous et monsieur votre père ...
+
+--Cruchot, êtes-vous bien sûr de cela, pour en parler ainsi devant un
+enfant?
+
+--Laissez-moi dire, Grandet.
+
+--Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller.
+N'est-ce pas, fifille?
+
+--Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse? demanda Eugénie
+impatientée.
+
+--Eh! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous
+renonceriez à la succession de madame votre mère, et laisseriez à votre
+père l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous
+assure la nue-propriété ...
+
+--Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie,
+donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place où je dois signer.
+
+Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille
+et l'acte, en éprouvant de si violentes émotions qu'il s'essuya quelques
+gouttes de sueur venues sur son front.
+
+--Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à faire
+enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement à la
+succession de ta pauvre chère mère défunte, et t'en rapporter à moi pour
+l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les mois une
+bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de
+messes que tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein!
+cent francs par mois, en livres?
+
+--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père.
+
+--Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire
+observer que vous vous dépouillez ...
+
+--Eh! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la
+main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugénie, tu ne te dédiras
+point, tu es une honnête fille, hein?
+
+--Oh! mon père?...
+
+Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer.
+
+--Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père; mais tu lui rends ce
+qu'il t'a donné: nous sommes quittes. Voilà comment doivent se faire
+les affaires. La vie est une affaire. Je te bénis! Tu es une vertueuse
+fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. A
+demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire épouvanté. Vous
+verrez à bien préparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.
+
+Le lendemain, vers midi, fut signée la déclaration par laquelle Eugénie
+accomplissait elle-même sa spoliation. Cependant, malgré sa parole, à la
+fin de la première année, le vieux tonnelier n'avait pas encore donné un
+sou des cent francs par mois si solennellement promis à sa fille. Aussi,
+quand Eugénie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empêcher de rougir;
+il monta vivement à son cabinet, revint, et lui présenta environ le
+tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu.
+
+--Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ça pour tes
+douze cents francs?
+
+--O mon père! vrai, me les donnez-vous?
+
+--Je t'en rendrai autant l'année prochaine, dit-il en les lui jetant
+dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques,
+ajouta-t-il en se frottant les mains, heureux de pouvoir spéculer sur le
+sentiment de sa fille.
+
+Néanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la nécessité
+d'initier sa fille aux secrets du ménage. Pendant deux années
+consécutives il lui fit ordonner en sa présence le menu de la maison, et
+recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les
+noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisième année
+il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice, il les
+avait si véritablement tournées chez elle en habitudes, qu'il lui laissa
+sans crainte les clefs de la dépense, et l'institua la maîtresse au
+logis.
+
+Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans l'existence
+monotone d'Eugénie et de son père. Ce fut les mêmes actes constamment
+accomplis avec la régularité chronométrique des mouvements de la vieille
+pendule. La profonde mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un
+secret pour personne; mais, si chacun put en pressentir la cause,
+jamais un mot prononcé par elle ne justifia les soupçons que toutes les
+sociétés de Saumur formaient sur l'état du coeur de la riche héritière.
+Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de
+leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui
+avaient appris à jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la
+partie. Dans l'année 1827, son père, sentant le poids des infirmités fut
+forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui
+disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot le notaire,
+dont la probité lui était connue. Puis, vers la fin de cette année, le
+bonhomme fut enfin, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une
+paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par monsieur
+Bergerin. En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le
+monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra
+plus fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pensée, comme dans
+celle de toutes les femmes aimantes, l'amour était le monde entier, et
+Charles n'était pas là. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour
+son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser, mais dont
+l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne
+contrasta-t-elle point avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler
+entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute
+plein d'or. Il restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour
+avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. Il se
+faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait; et, au grand
+étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la
+cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où
+il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers,
+ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes
+jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le
+faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu'elle plaçât en secret
+elle-même les sacs d'argent les uns sur les autres, à ce qu'elle fermât
+la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu'elle
+lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la poche de son
+gilet, et qu'il tâtait de temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le
+notaire, sentant que la riche héritière épouserait nécessairement son
+neveu le président si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins
+et d'attentions: il venait tous les jours se mettre aux ordres de
+Grandet, allait à son commandement à Froidfond, aux terres, aux prés,
+aux vignes, vendait les récoltes, et transmutait tout en or et en argent
+qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. Enfin
+arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du
+bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au
+coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à lui et
+roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait à
+Nanon:
+
+--Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir
+les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait aussitôt
+vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille:
+
+--Y sont-ils? y sont-ils? d'un son de voix qui dénotait une sorte de
+peur panique.
+
+--Oui, mon père.
+
+--Veille à l'or, mets de l'or devant moi.
+
+Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures
+entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment
+où il commence à voir, contemple stupidement le même objet; et, comme à
+un enfant, il lui échappait un sourire pénible.
+
+--Ça me réchauffe! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa
+figure une expression de béatitude.
+
+Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en
+apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix,
+des chandeliers, du bénitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa
+loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des
+lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un
+épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie.
+Il appela Eugénie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fût agenouillée
+devant lui et qu'elle baignât de ses larmes une main déjà froide.
+
+--Mon père, bénissez-moi.
+
+--Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il en
+prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la
+religion des avares.
+
+Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant
+que Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la certitude d'être
+entendue et comprise, Nanon, le seul être qui l'aimât pour elle et avec
+qui elle pût causer de ses chagrins. La grande Nanon était une
+providence pour Eugénie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une
+humble amie. Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître
+Cruchot qu'elle possédait trois cent mille livres de rente en
+biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions placés en
+trois pour cent à soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept
+francs; plus deux millions en or et cent mille francs en écus, sans
+compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens
+allait à dix-sept millions.
+
+--Où donc est mon cousin? se dit-elle.
+
+Le jour où maître Cruchot remit à sa cliente l'état de la succession,
+devenue claire et liquide, Eugénie resta seule avec Nanon, assises l'une
+et l'autre de chaque côté de la cheminée de cette salle si vide, où tout
+était souvenir, depuis la chaise à patins sur laquelle s'asseyait sa
+mère jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
+
+--Nanon, nous sommes seules ...
+
+--Oui, mademoiselle; et, si je savais où il est, ce mignon, j'irais de
+mon pied le chercher.
+
+--Il y a la mer entre nous, dit-elle.
+
+Pendant que la pauvre héritière pleurait ainsi en compagnie de sa
+vieille servante, dans cette froide et obscure maison, qui pour elle
+composait tout l'univers, il n'était question de Nantes à Orléans que
+des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un de ses premiers actes
+fut de donner douze cents francs de rente viagère à Nanon, qui,
+possédant déjà six cents autres francs, devint un riche parti. En moins
+d'un mois, elle passa de l'état de fille à celui de femme sous la
+protection d'Antoine Cornoiller, qui fut nommé garde-général des terres
+et propriétés de mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses
+contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle eût cinquante-neuf ans,
+elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits
+avaient résisté aux attaques du temps. Grâce au régime de sa vie
+monastique, elle narguait la vieillesse par un teint coloré, par une
+santé de fer. Peut-être n'avait-elle jamais été aussi bien qu'elle le
+fut au jour de son mariage. Elle eut les bénéfices de sa laideur, et
+apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un air
+de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller.
+
+--Elle est bon teint, disait le drapier.
+
+--Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle
+s'est conservée comme dans de la saumure, sous votre respect--Elle est
+riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre voisin.
+En sortant du vieux logis, Nanon, qui était aimée de tout le voisinage,
+ne reçut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se
+rendre à la paroisse. Pour présent de noce, Eugénie lui donna trois
+douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle magnificence,
+parlait de sa maîtresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher
+pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugénie, madame Cornoiller
+eut désormais un bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari.
+Elle avait enfin une dépense à ouvrir, à fermer, des provisions à donner
+le matin, comme faisait son défunt maître. Puis elle eut à régir deux
+domestiques, une cuisinière et une femme de chambre chargée de
+raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle.
+Cornoiller cumula les fonctions de garde et de régisseur. Il est inutile
+de dire que la cuisinière et la femme de chambre choisies par Nanon
+étaient de véritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre
+serviteurs dont le dévouement était sans bornes. Les fermiers ne
+s'aperçurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait sévèrement
+établi les usages et coutumes de son administration, qui fut
+soigneusement continuée par monsieur et madame Cornoiller.
+
+*Ainsi va le monde* A trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune
+des félicités de la vie. Sa pâle et triste enfance s'était écoulée
+auprès d'une mère dont le coeur méconnu, froissé, avait toujours
+souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa
+fille d'avoir à vivre, et lui laissa dans l'âme de légers remords et
+d'éternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugénie était, pour
+elle, un principe de mélancolie. Après avoir entrevu son amant pendant
+quelques jours, elle lui avait donné son coeur entre deux baisers
+furtivement acceptés et reçus; puis, il était parti, mettant tout un
+monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son père, lui avait
+presque coûté sa mère, et ne lui causait que des douleurs mêlées de
+frêles espérances. Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée vers le
+bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans la vie morale,
+aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une
+respiration: l'âme a besoin d'absorber les sentiments d'une autre âme,
+de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau
+phénomène humain, point de vie au coeur; l'air lui manque alors, il
+souffre, et dépérit. Eugénie commençait à souffrir. Pour elle, la
+fortune n'était ni un pouvoir ni une consolation; elle ne pouvait
+exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir.
+L'amour lui expliquait l'éternité. Son coeur et l'Evangile lui
+signalaient deux mondes à attendre. Elle se plongeait nuit et jour au
+sein de deux pensées infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient
+qu'une seule. Elle se retirait en elle-même, aimant, et se croyant
+aimée. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses trésors
+n'étaient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le
+coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus à son lit, mais
+les bijoux rachetés à son père, étalés orgueilleusement sur une couche
+de ouate dans un tiroir du bahut; mais le dé de sa tante duquel s'était
+servi sa mère, et que tous les jours elle prenait religieusement pour
+travailler à une broderie, ouvrage de Pénélope, entrepris seulement pour
+mettre à son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas
+vraisemblable que mademoiselle Grandet voulût se marier durant son
+deuil. Sa piété vraie était connue. Aussi la famille Cruchot, dont la
+politique était sagement dirigée par le vieil abbé, se contenta-t-elle
+de cerner l'héritière, en l'entourant des soins les plus affectueux.
+Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une société
+composée des plus chauds et des plus dévoués Cruchotins du pays qui
+s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sur tous
+les tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre, son grand
+aumônier, son chambellan, sa première dame d'atours, son premier
+ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout
+dire. L'héritière eût-elle désiré un porte-queue, on lui en aurait
+trouvé un. C'était une reine, et la plus habilement adulée de toutes les
+reines. La flatterie n'émane jamais des grandes âmes, elle est l'apanage
+des petits esprits qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux
+entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils
+gravitent. La flatterie sous-entend un intérêt. Aussi les personnes qui
+venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nommée
+par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles
+merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d'éloges, nouveaux
+pour Eugénie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelque
+grossiers que fussent les compliments, son oreille s'accoutuma si bien à
+entendre vanter sa beauté, que si quelque nouveau venu l'eût trouvée
+laide, ce reproche lui aurait été beaucoup plus sensible alors que huit
+ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait
+secrètement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se
+laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs.
+Monsieur le président de Bonfons était le héros de ce petit cercle, où
+son esprit, sa personne, son instruction, son amabilité sans cesse
+étaient vantés. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait
+beaucoup augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille
+francs de rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des
+Cruchot, dans les vastes domaines de l'héritière.
+
+--Savez-vous, mademoiselle, disait un habitué, que les Cruchot ont à eux
+quarante mille livres de rente.
+
+--Et leurs économies, reprenait une vieille Cruchotine, mademoiselle de
+Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernièrement offrir à
+monsieur Cruchot deux cent mille francs de son étude. Il doit la vendre,
+s'il peut être nommé juge de paix.
+
+--Il veut succéder à monsieur de Bonfons dans la présidence du tribunal,
+et prend ses précautions, répondit madame d'Orsonval; car monsieur le
+président deviendra conseiller, puis président à la Cour, il a trop de
+moyens pour ne pas arriver.
+
+--Oui, c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne trouvez-vous
+pas, mademoiselle? Monsieur le président avait tâché de se mettre en
+harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans,
+malgré sa figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque
+toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme,
+badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de
+Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le
+jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du
+genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui
+disait: Notre chère Eugénie! Enfin, hormis le nombre des personnages,
+en remplaçant le loto par le whist, et en supprimant les figures de
+monsieur et de madame Grandet, la scène, par laquelle commence cette
+histoire, était à peu près la même que par le passé. La meute
+poursuivait toujours Eugénie et ses millions; mais la meute plus
+nombreuse aboyait mieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles
+fût arrivé du fond des Indes, il eût donc retrouvé les mêmes personnages
+et les mêmes intérêts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugénie était
+parfaite de grâce et de bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais
+alors, comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le tableau;
+comme autrefois, Charles eût encore été là le souverain. Néanmoins il y
+avait un progrès. Le bouquet présenté jadis à Eugénie aux jours de sa
+fête par le président était devenu périodique. Tous les soirs il
+apportait à la riche héritière un gros et magnifique bouquet que madame
+Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait secrètement
+dans un coin de la cour, aussitôt les visiteurs partis. Au commencement
+du printemps, madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des
+Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond, dont la maison
+ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui rendre sa terre par
+un contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner haut la
+pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire de dédain d'Eugénie
+pour une approbation, elle allait disant que le mariage de monsieur le
+président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le croyait.
+
+--Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne
+paraît pas plus âgé que ne l'est monsieur Cruchot; il est veuf, il a
+des enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France,
+et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je
+sais de science certaine que le père Grandet, en réunissant tous ses
+biens à la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
+Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il était malin, le bonhomme.
+
+--Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira pas
+une fois en sept ans?...
+
+Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune
+aux Indes. Sa pacotille s'était d'abord très bien vendue. Il avait
+réalisé promptement une somme de six mille dollars. Le baptême de la
+Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés; il s'aperçut que le meilleur
+moyen d'arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales,
+aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc
+sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son
+commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à
+échanger sur les divers marchés où l'amenaient ses intérêts. Il porta
+dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun moment de
+libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans tout
+l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante
+encore que celle d'où il était tombé. A force de rouler à travers les
+hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idées se
+modifièrent et il devint sceptique. Il n'eut plus de notions fixes sur
+le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui
+était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son coeur
+se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit
+point à sa destinée. Charles devint dur, âpre à la curée. Il vendit des
+Chinois, des Nègres, des nids d'hirondelles, des enfants, des artistes;
+il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le
+rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors à
+Saint-Thomas acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates,
+et les portait sur les places où elles manquaient. Si la noble et pure
+figure d'Eugénie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image
+de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s'il
+attribua ses premiers succès à la magique influence des voeux et des
+prières de cette douce fille; plus tard, les Négresses, les
+Mulâtresses, les Blanches, les Javanaises, les Almées, ses orgies de
+toutes les couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays
+effacèrent complètement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la
+maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait
+seulement du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa
+destinée hasardeuse avait commencé; mais il reniait sa famille: son
+oncle était un vieux chien qui lui avait filouté ses bijoux; Eugénie
+n'occupait ni son coeur ni ses pensées, elle occupait une place dans ses
+affaires comme créancière d'une somme de six mille francs. Cette
+conduite et ces idées expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les
+Indes, à Saint-Thomas, à la côte d'Afrique, à Lisbonne et aux
+Etats-Unis, le spéculateur avait pris, pour ne pas compromettre son nom,
+le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pouvait sans danger se montrer
+partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui, résolu de faire
+fortune _quibuscumque viis_, se dépêche d'en finir avec l'infamie pour
+rester honnête homme pendant le restant de ses jours. Avec ce système,
+sa fortune fut rapide et brillante. En 1827 donc il revenait à Bordeaux,
+sur le Marie-Caroline, joli brick appartenant à une maison de commerce
+royaliste. Il possédait dix-neuf mille francs en trois tonneaux de
+poudre d'or bien cerclés, desquels il comptait tirer sept ou huit pour
+cent en les monnayant à Paris. Sur ce brick, se trouvait également un
+gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, monsieur
+d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme à
+la mode, et dont la fortune était aux îles. Pour réparer les
+prodigalités de madame d'Aubrion, il était allé réaliser ses propriétés.
+Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion-de-Busch, dont le
+dernier Captal mourut avant 1789, réduits à une vingtaine de mille
+livres de rente, avaient une fille assez laide que la mère voulait
+marier sans dot, sa fortune lui suffisant à peine pour vivre à Paris.
+C'était une entreprise dont le succès eût semblé problématique à tous
+les gens du monde malgré l'habileté qu'ils prêtent aux femmes à la mode.
+Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque, en voyant sa
+fille, d'en embarrasser qui que ce fût, fût-ce même un homme ivre de
+noblesse. Mademoiselle d'Aubrion était une demoiselle longue comme
+l'insecte, son homonyme, maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur
+laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état
+normal, mais complétement rouge après les repas, espèce de phénomène
+végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans
+tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer une mère de
+trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des prétentions. Mais,
+pour contre-balancer de tels désavantages, la marquise d'Aubrion avait
+donné à sa fille un air très distingué, l'avait soumise à une hygiène
+qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair raisonnable, lui
+avait appris l'art de se mettre avec goût, l'avait dotée de jolies
+manières, lui avait enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent
+un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement
+cherché; elle lui avait montré la manoeuvre du pied, pour l'avancer à
+propos et en faire admirer la petitesse, au moment où le nez avait
+l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tiré de sa fille un parti
+très satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de
+robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset à haute pression,
+elle avait obtenu des produits féminins si curieux que, pour
+l'instruction des mères, elle aurait dû les déposer dans un musée.
+Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait précisément
+se lier avec lui. Plusieurs personnes prétendent même que, pendant la
+traversée, la belle madame d'Aubrion ne négligea aucun moyen de capturer
+un gendre si riche. En débarquant à Bordeaux, au mois de juin 1827,
+monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logèrent ensemble
+dans le même hôtel et partirent ensemble pour Paris. L'hôtel d'Aubrion
+était criblé d'hypothèques, Charles devait le libérer. La mère avait
+déjà parlé du bonheur qu'elle aurait de céder son rez-de-chaussée à son
+gendre et à sa fille. Ne partageant pas les préjugés de monsieur
+d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir
+du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet,
+à porter le nom d'Aubrion, à en prendre les armes, et à succéder,
+moyennant la constitution d'un majorat de trente-six mille livres de
+rente, à Aubrion, dans le titre de Captal de Buch et marquis d'Aubrion.
+En réunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant
+des sinécures, on pourrait réunir cent et quelques mille livres de rente
+à l'hôtel d'Aubrion.
+
+--Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que
+l'on va à la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre,
+on devient tout ce qu'on veut être, disait-elle à Charles. Ainsi vous
+serez, à votre choix, maître des requêtes au conseil d'Etat, préfet,
+secrétaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion,
+ils se connaissent depuis l'enfance.
+
+Enivré d'ambition par cette femme, Charles avait caressé, pendant la
+traversée, toutes ces espérances qui lui furent présentées par une main
+habile, et sous forme de confidences versées de coeur à coeur. Croyant les
+affaires de son père arrangées par son oncle, il se voyait ancré tout à
+coup dans le faubourg Saint-Germain, où tout le monde voulait alors
+entrer, et où, à l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il
+reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en
+Brézé. Ebloui par la prospérité de la Restauration qu'il avait laissée
+chancelante, saisi par l'éclat des idées aristocratiques, son enivrement
+commencé sur le vaisseau se maintint à Paris où il résolut de tout faire
+pour arriver à la haute position que son égoïste belle-mère lui faisait
+entrevoir. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans
+l'espace de cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du
+monde, Annette conseilla vivement à son ancien ami de contracter cette
+alliance, et lui promit son appui dans toutes ses entreprises
+ambitieuses. Annette était enchantée de faire épouser une demoiselle
+laide et ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes avait rendu très
+séduisant: son teint avait bruni, ses manières étaient devenues
+décidées, hardies, comme le sont celles des hommes habitués à trancher,
+à dominer, à réussir. Charles respira plus à l'aise dans Paris, en
+voyant qu'il pouvait y jouer un rôle. Des Grassins, apprenant son
+retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler
+des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les
+dettes de son père. Il trouva Charles en conférence avec le joaillier
+auquel il avait commandé des bijoux pour la corbeille de mademoiselle
+d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgré les magnifiques
+diamants que Charles avait rapportés des Indes, les façons,
+l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune ménage allaient
+encore à plus de deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins,
+qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode,
+qui, dans les Indes, avait tué quatre hommes en différents duels.
+Monsieur des Grassins était déjà venu trois fois, Charles l'écouta
+froidement; puis il lui répondit, sans l'avoir bien compris:
+
+--Les affaires de mon père ne sont pas les miennes. Je vous suis obligé,
+monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne
+saurais profiter. Je n'ai pas ramassé presque deux millions à la sueur
+de mon front pour aller les flanquer à la tête des créanciers de mon
+père.
+
+--Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en
+faillite?
+
+--Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion.
+Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifférent. D'ailleurs,
+vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de
+rente, son père n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant
+poliment le sieur des Grassins vers la porte.
+
+Au commencement du mois d'août de cette année, Eugénie était assise sur
+le petit banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour, et
+où elle venait déjeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se
+complaisait en ce moment, par la plus fraîche, la plus joyeuse matinée,
+à repasser dans sa mémoire les grands, les petits événements de son
+amour, et les catastrophes dont il avait été suivi. Le soleil éclairait
+le joli pan de mur tout fendillé, presque en ruines, auquel il était
+défendu de toucher, de par la fantasque héritière, quoique Cornoiller
+répétât souvent à sa femme qu'on serait écrasé dessous quelque jour. En
+ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre à madame
+Cornoiller, qui vint au jardin en criant:
+
+--Mademoiselle, une lettre!
+
+Elle la donna à sa maîtresse en lui disant:
+
+--C'est-y celle que vous attendez?
+
+Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugénie qu'ils
+retentirent réellement entre les murailles de la cour et du jardin.
+
+--Paris! C'est de lui. Il est revenu.
+
+Eugénie pâlit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop
+vivement pour pouvoir la décacheter et la lire. La grande Nanon resta
+debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'échapper
+comme une fumée par les crevasses de son brun visage.
+
+--Lisez donc, mademoiselle ...
+
+--Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est allé par
+Saumur?
+
+--Lisez, vous le saurez.
+
+Eugénie décacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la
+maison _madame des Grassins et Corret_ de Saumur. Nanon le ramassa.
+
+«Ma chère cousine ... »
+
+--Je ne suis plus Eugénie, pensa-t-elle. Et son coeur se serra.
+
+«Vous ... »
+
+--Il me disait _tu_!
+
+Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes
+lui vinrent aux yeux.
+
+--Est-il mort? demanda Nanon.
+
+--Il n'écrirait pas, dit Eugénie.
+
+Elle lut toute la lettre que voici.
+
+«Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le
+succès de mes entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je suis revenu
+riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de
+ma tante viennent de m'être apprises par monsieur des Grassins. La mort
+de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succéder.
+J'espère que vous êtes aujourd'hui consolée. Rien ne résiste au temps,
+je l'éprouve. Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment
+des illusions est passé. Que voulez-vous! En voyageant à travers de
+nombreux pays, j'ai réfléchi sur la vie. D'enfant que j'étais au départ,
+je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense à bien des choses
+auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et
+je suis libre encore; rien n'empêche, en apparence, la réalisation de
+nos petits projets; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour
+vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublié que je ne
+m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu dans mes longues
+traversées du petit banc de bois ... »
+
+Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardents, et alla
+s'asseoir sur une des marches de la cour.
+
+«... du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous aimer
+toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et
+de la nuit où vous m'avez rendu, par votre délicate obligeance, mon
+avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me
+suis dit que vous pensiez toujours à moi comme je pensais souvent à
+vous, à l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien regardé les nuages à
+neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une
+amitié sacrée pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'agit,
+en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait à toutes les idées
+que je me suis formées sur le mariage. L'amour, dans le mariage, est une
+chimère. Aujourd'hui mon expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les
+lois sociales et réunir toutes les convenances voulues par le monde en
+se mariant. Or, déjà se trouve entre nous une différence d'âge qui,
+peut-être, influerait plus sur votre avenir, ma chère cousine, que sur
+le mien. Je ne vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre éducation, ni
+de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris,
+et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ultérieurs. Il entre
+dans mes plans de tenir un grand état de maison, de recevoir beaucoup de
+monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et
+tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma
+situation; il vous appartient de la connaître, et vous avez le droit de
+la juger. Aujourd'hui je possède quatre-vingt mille livres de rentes.
+Cette fortune me permet de m'unir à la famille d'Aubrion, dont
+l'héritière, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son
+nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa
+Majesté, et une position des plus brillantes.
+
+Je vous avouerai, ma chère cousine, que je n'aime pas le moins du monde
+mademoiselle d'Aubrion; mais, par son alliance, j'assure à mes enfants
+une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables:
+de jour en jour, les idées monarchiques reprennent faveur. Donc,
+quelques années plus tard, mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un
+majorat de quarante mille livres de rente, pourra prendre dans l'Etat
+telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons à nos
+enfants. Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose
+l'état de mon coeur, de mes espérances et de ma fortune. Il est possible
+que de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années
+d'absence; mais moi, je n'ai oublié ni votre indulgence, ni mes paroles;
+je me souviens de toutes, même des plus légèrement données, et
+auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant
+un coeur moins jeune et moins probe, ne songerait même pas. En vous
+disant que je ne pense qu'à faire un mariage de convenance, et que je me
+souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre
+entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon sort, et
+vous dire que, s'il faut renoncer à mes ambitions sociales, je me
+contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez
+offert de si touchantes images ... »
+
+--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Toûn!--Toûn, ta, ti.--
+Tinn, ta, ta ..., etc., avait chanté Charles Grandet sur l'air de _Non
+più andrai_, en signant:
+
+«Votre dévoué cousin,
+
+Charles. »
+
+--Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procédés, se dit-il. Et il avait
+cherché le mandat, et il avait ajouté ceci:
+
+«P.S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit
+mille francs à votre ordre, et payable en or, comprenant intérêts et
+capital de la somme que vous avez eu la bonté de me prêter. J'attends de
+Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets que vous me
+permettrez de vous offrir en témoignage de mon éternelle reconnaissance.
+Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel d'Aubrion,
+rue Hillerin-Bertin. »
+
+--Par la diligence! dit Eugénie. Une chose pour laquelle j'aurais donné
+mille fois ma vie!
+
+Epouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni
+un cordage, ni une planche sur le vaste océan des espérances. En se
+voyant abandonnées, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras
+d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'échafaud ou
+dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de ce crime est
+une sublime passion qui impose à la Justice humaine. D'autres femmes
+baissent la tête et souffrent en silence; elles vont mourantes et
+résignées, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au
+dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges,
+l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment
+d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards au
+ciel, en pensant aux dernières paroles de sa mère, qui, semblable à
+quelques mourants, avait projeté sur l'avenir un coup d'oeil pénétrant,
+lucide; puis, Eugénie se souvenant de cette mort et de cette vie
+prophétique, mesura d'un regard toute sa destinée. Elle n'avait plus
+qu'à déployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prières jusqu'au
+jour de sa délivrance.
+
+--Ma mère avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.
+
+Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude,
+elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de
+son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminée duquel était
+toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins à
+son déjeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sèvres. Cette matinée devait
+être solennelle et pleine d'événements pour elle. Nanon lui annonça le
+curé de la paroisse. Ce curé, parent des Cruchot, était dans les
+intérêts du président de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abbé
+l'avait déterminé à parler à mademoiselle Grandet, dans un sens purement
+religieux, de l'obligation où elle était de contracter mariage. En
+voyant son pasteur, Eugénie crut qu'il venait chercher les mille francs
+qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit à Nanon de les aller
+chercher; mais le curé se prit à sourire.
+
+--Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille à
+laquelle toute la ville de Saumur s'intéresse, et qui, faute de charité
+pour elle-même, ne vit pas chrétiennement.
+
+--Mon Dieu! monsieur le curé, vous me trouvez dans un moment où il
+m'est impossible de songer à mon prochain, je suis tout occupée de moi.
+Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a
+un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentiments
+assez féconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les
+tarir.
+
+--Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous
+occuperons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous
+n'avez que deux voies à suivre, ou quitter le monde ou en suivre les
+lois. Obéir à votre destinée terrestre ou à votre destinée céleste.
+
+--Ah! votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix.
+Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et
+vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite.
+
+--Il est nécessaire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce violent
+parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.
+
+--Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le curé, dit-elle
+avec une effrayante vivacité.
+
+--La mort! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers la
+Société, mademoiselle. N'êtes-vous donc pas la mère des pauvres auxquels
+vous donnez des vêtements, du bois en hiver et du travail en été? Votre
+grande fortune est un prêt qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement
+acceptée ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'égoïsme;
+quant à rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord,
+pourriez-vous gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez
+peut-être. Vous auriez bientôt mille procès, et vous seriez engarriée en
+d'inextricables difficultés. Croyez votre pasteur: un époux vous est
+utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donné. Je vous parle
+comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop sincèrement Dieu pour ne pas
+faire votre salut au milieu du monde, dont vous êtes un des plus beaux
+ornements, et auquel vous donnez de saints exemples.
+
+En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenée
+par la vengeance et par un grand désespoir.
+
+--Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le curé. Je me tais, je
+venais vous parler d'affaires, et je vois que vous êtes en grande
+conférence.
+
+--Madame, dit le curé, je vous laisse le champ libre.
+
+--Oh! monsieur le curé, dit Eugénie, revenez dans quelques instants,
+votre appui m'est en ce moment bien nécessaire.
+
+--Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.
+
+--Que voulez-vous dire? demandèrent mademoiselle Grandet et le curé.
+
+--Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec
+mademoiselle d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa
+poche.
+
+Eugénie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter à
+l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père.
+
+--Eh! bien, madame, répondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit
+dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le
+curé, vous savez qu'il est mon directeur.
+
+--Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'écrit. Lisez.
+
+Eugénie lut la lettre suivante:
+
+«Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à Paris
+depuis un mois ... »
+
+--Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main.
+
+Après une pause, elle reprit la lettre.
+
+«... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler à
+ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et
+que tous les bans soient publiés ... »
+
+--Il m'écrivait donc au moment où ... se dit Eugénie. Elle n'acheva pas,
+elle ne s'écria pas comme une Parisienne: «Le polisson!»Mais pour
+ne pas être exprimé, le mépris n'en fut pas moins complet.
+
+«... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera
+pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des
+soins que son oncle et moi nous avons donnés aux affaires de son père,
+et des habiles manoeuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les
+créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il
+pas eu le front de me répondre, à moi qui, pendant cinq ans, me suis
+dévoué nuit et jour à ses intérêts et à son honneur, que _les affaires
+de son père n'étaient pas les siennes_. Un agréé serait en droit de lui
+demander trente à quarante mille francs d'honoraires, à un pour cent sur
+la somme des créances. Mais, patience, il est bien légitimement dû douze
+cent mille francs aux créanciers, et je vais faire déclarer son père en
+faillite. Je me suis embarqué dans cette affaire sur la parole de ce
+vieux caïman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la
+famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur,
+le mien m'intéresse fort. Aussi vais-je expliquer ma position aux
+créanciers. Néanmoins, j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugénie, à
+l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pensé,
+pour agir sans que tu lui aies parlé de cette affaire ... »
+
+Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever.
+
+--Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, _nous verrons cela_ ...
+
+--En ce moment, vous avez toute la voix de défunt votre père, dit madame
+des Grassins.
+
+--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter, lui dit
+Nanon.
+
+--Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame
+Cornoiller.
+
+--Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui donna
+la pensée qu'elle allait exprimer, serait-ce pécher que de demeurer en
+état de virginité dans le mariage?
+
+--Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous
+voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Matrimonio_ le célèbre
+Sanchez, je pourrai vous le dire demain.
+
+Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père
+et y passa la journée seule, sans vouloir descendre à l'heure du dîner,
+malgré les instances de Nanon. Elle parut le soir, à l'heure où les
+habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le salon des Grandet n'avait
+été aussi plein qu'il le fut pendant cette soirée. La nouvelle du retour
+et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute la
+ville. Mais quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs, elle
+ne fut point satisfaite. Eugénie, qui s'y était attendue, ne laissa
+percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui
+l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux qui
+voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des paroles
+mélancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la
+politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs
+quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups
+de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment où
+l'assemblée se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de
+théâtre qui retentit dans Saumur, de là dans l'arrondissement et dans
+les quatre préfectures environnantes.
+
+--Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de Bonfons en
+lui voyant prendre sa canne.
+
+A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui
+ne se sentit ému. Le président pâlit et fut obligé de s'asseoir.
+
+--Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.
+
+--C'est clair, le président de Bonfons épouse mademoiselle Grandet,
+s'écria madame d'Orsonval.
+
+--Voilà le meilleur coup de la partie, dit l'abbé.
+
+--C'est un beau _schleem_, dit le notaire.
+
+Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'héritière
+montée sur ses millions, comme sur un piédestal. Le drame commencé
+depuis neuf ans se dénouait. Dire, en face de tout Saumur, au président
+de rester, n'était-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son
+mari. Dans les petites villes, les convenances sont si sévèrement
+observées, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle
+des promesses.
+
+--Monsieur le président, lui dit Eugénie d'une voix émue quand ils
+furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Jurez de me laisser
+libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le
+mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous. Oh! reprit-elle en
+le voyant se mettre à ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas
+vous tromper, monsieur. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible.
+L'amitié sera le seul sentiment que je puisse accorder à mon mari: je
+ne veux ni l'offenser, ni contrevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne
+posséderez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service.
+
+--Vous me voyez prêt à tout, dit le président.
+
+--Voici douze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle en
+tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non
+pas cette nuit, mais à l'instant même. Rendez-vous chez monsieur des
+Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle,
+rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et
+intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à celui du
+remboursement, enfin veillez à faire faire une quittance générale et
+notariée, bien en forme Vous êtes magistrat, je ne me fie qu'à vous en
+cette affaire. Vous êtes un homme loyal, un galant homme; je
+m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de
+la vie à l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle
+indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes
+presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.
+
+Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie
+et d'angoisse.
+
+--Je serai votre esclave! lui dit-il.
+
+--Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un
+regard froid, vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet
+et vous lui remettrez cette lettre. A votre retour, je tiendrai ma
+parole.
+
+Le président comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet à un dépit
+amoureux; aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres avec la plus
+grande promptitude, afin qu'il n'arrivât aucune réconciliation entre les
+deux amants.
+
+Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugénie tomba sur son fauteuil et
+fondit en larmes. Tout était consommé. Le président prit la poste, et se
+trouvait à Paris le lendemain soir. Dans la matinée du jour qui suivit
+son arrivée, il alla chez des Grassins. Le magistrat convoqua les
+créanciers en l'Etude du notaire où étaient déposés les titres, et chez
+lequel pas un ne faillit à l'appel. Quoique ce fussent des créanciers,
+il faut leur rendre justice: ils furent exacts. Là, le président de
+Bonfons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les
+intérêts dus. Le payement des intérêts fut pour le commerce parisien un
+des événements les plus étonnants de l'époque. Quand la quittance fut
+enregistrée et des Grassins payé de ses soins par le don d'une somme de
+cinquante mille francs que lui avait allouée Eugénie, le président se
+rendit à l'hôtel d'Aubrion, et y trouva Charles au moment où il rentrait
+dans son appartement, accablé par son beau-père. Le vieux marquis venait
+de lui déclarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous
+les créanciers de Guillaume Grandet seraient soldés.
+
+Le président lui remit d'abord la lettre suivante.
+
+«MON COUSIN, monsieur le président de Bonfons s'est chargé de vous
+remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle
+par laquelle je reconnais les avoir reçues de vous. On m'a parlé de
+faillite!... J'ai pensé que le fils d'un failli ne pouvait peut-être pas
+épouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien jugé de
+mon esprit et de mes manières: je n'ai sans doute rien du monde, je
+n'en connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner
+les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les
+conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours.
+Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que
+l'honneur de votre père. Adieu, vous aurez toujours une fidèle amie dans
+votre cousine,
+
+EUGENIE. »
+
+Le président sourit de l'exclamation que ne put réprimer cet ambitieux
+au moment où il reçut l'acte authentique.
+
+--Nous nous annoncerons réciproquement nos mariages, lui dit-il.
+
+--Ah! vous épousez Eugénie. Eh! bien, j'en suis content, c'est une
+bonne fille. Mais, reprit-il frappé tout à coup par une réflexion
+lumineuse, elle est donc riche?
+
+--Elle avait, répondit le président d'un air goguenard, près de dix-neuf
+millions, il y a quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept
+aujourd'hui.
+
+Charles regarda le président d'un air hébété.
+
+--Dix-sept mil ...
+
+--Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous réunissons, mademoiselle
+Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous
+mariant.
+
+--Mon cher cousin, dit Charles en retrouvant un peu d'assurance, nous
+pourrons nous pousser l'un l'autre.
+
+--D'accord, dit le président. Voici, de plus, une petite caisse que je
+dois aussi ne remettre qu'à vous, ajouta-t-il en déposant sur une table
+le coffret dans lequel était la toilette.
+
+--Hé! bien, mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant
+sans faire attention à Cruchot, ne prenez nul souci de ce que vient de
+vous dire ce pauvre monsieur d'Aubrion, à qui la duchesse de Chaulieu
+vient de tourner la tête. Je vous le répète, rien n'empêchera votre
+mariage ...
+
+--Rien, madame, répondit Charles. Les trois millions autrefois dus par
+mon père ont été soldés hier.
+
+--En argent? dit-elle.
+
+--Intégralement, intérêts et capital, et je vais faire réhabiliter sa
+mémoire.
+
+--Quelle bêtise! s'écria la belle-mère.
+
+--Quel est ce monsieur? dit-elle à l'oreille de son gendre, en
+apercevant le Cruchot.
+
+--Mon homme d'affaires, lui répondit-il à voix basse.
+
+La marquise salua dédaigneusement monsieur de Bonfons et sortit.
+
+--Nous nous poussons déjà, dit le président en prenant sou chapeau.
+Adieu, mon cousin.
+
+--Il se moque de moi, ce catacouas de Saumur. J'ai envie de lui donner
+six pouces de fer dans le ventre.
+
+Le président était parti. Trois jours après, monsieur de Bonfons, de
+retour à Saumur, publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il
+était nommé conseiller à la Cour royale d'Angers. Avant de quitter
+Saumur, Eugénie fit fondre l'or des joyaux si longtemps précieux à son
+coeur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, à
+un ostensoir d'or et en fit présent à la paroisse où elle avait tant
+prié Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers et
+Saumur. Son mari, qui montra du dévouement dans une circonstance
+politique, devint président de chambre, et enfin premier président au
+bout de quelques années. Il attendit impatiemment la réélection générale
+afin d'avoir un siége à la Chambre. Il convoitait déjà la Pairie, et
+alors ...
+
+--Alors le roi sera donc son cousin, disait Nanon, la grande Nanon,
+madame Cornoiller, bourgeoise de Saumur, à qui sa maîtresse annonçait
+les grandeurs auxquelles elle était appelée. Néanmoins monsieur le
+président de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de
+Cruchot) ne parvint à réaliser aucune de ses idées ambitieuses. Il
+mourut huit jours après avoir été nommé député de Saumur. Dieu, qui voit
+tout et ne frappe jamais à faux, le punissait sans doute de ses calculs
+et de l'habileté juridique avec laquelle il avait minuté, _accurante
+Cruchot_, son contrat de mariage où les deux futurs époux se donnaient
+l'un à l'autre, _au cas où ils n'auraient pas d'enfants, l'universalité
+de leurs biens, meubles et immeubles sans en rien excepter ni réserver,
+en toute propriété, se dispensant même de la formalité de l'inventaire,
+sans que l'omission dudit inventaire puisse être opposée à leurs
+héritiers ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc_.
+Cette clause peut expliquer le profond respect que le président eut
+constamment pour la volonté, pour la solitude de madame de Bonfons. Les
+femmes citaient monsieur le premier président comme un des hommes les
+plus délicats, le plaignaient et allaient jusqu'à souvent accuser la
+douleur, la passion d'Eugénie, mais comme elles savent accuser une
+femme, avec les plus cruels ménagements.
+
+--Il faut que madame la présidente de Bonfons soit bien souffrante pour
+laisser son mari seul. Pauvre petite femme! Guérira-t-elle bientôt?
+Qu'a-t-elle donc, une gastrite, un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas
+des médecins? Elle devient jaune depuis quelque temps; elle devrait
+aller consulter les célébrités de Paris. Comment peut-elle ne pas
+désirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas
+lui donner d'héritier, dans sa position? Savez-vous que cela est
+affreux; et si c'était par l'effet d'un caprice, il serait bien
+condamnable. Pauvre président!
+
+Douée de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpétuelles
+méditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui
+tombent dans sa sphère, Eugénie, habituée par le malheur et par sa
+dernière éducation à tout deviner, savait que le président désirait sa
+mort pour se trouver en possession cette immense fortune, encore
+augmentée par les successions de son oncle le notaire, et de son oncle
+l'abbé, que Dieu eut la fantaisie d'appeler à lui. La pauvre recluse
+avait pitié du président. La Providence la vengea des calculs et de
+l'infâme indifférence d'un époux qui respectait, comme la plus forte des
+garanties, la passion sans espoir dont se nourrissait Eugénie. Donner la
+vie à un enfant, n'était-ce pas tuer les espérances de l'égoïsme, les
+joies de l'ambition caressées par le premier président? Dieu jeta donc
+des masses d'or à sa prisonnière pour qui l'or était indifférent et qui
+aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensées,
+qui secourait incessamment les malheureux en secret. Madame de Bonfons
+fut veuve à trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente,
+encore belle, mais comme une femme est belle près de quarante ans. Son
+visage est blanc, reposé, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses
+manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la
+sainteté d'une personne qui n'a pas souillé son âme au contact du monde,
+mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que
+donne l'existence étroite de la province. Malgré ses huit cent mille
+livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet,
+n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui
+permettait d'allumer le foyer de la salle, et l'éteint conformément au
+programme en vigueur dans ses jeunes années. Elle est toujours vêtue
+comme l'était sa mère. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans
+chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l'image de sa vie. Elle
+accumule soigneusement ses revenus, et peut-être eût-elle semblé
+parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de
+sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la
+vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque
+publique richement dotée, témoignent chaque année contre l'avarice que
+lui reprochent certaines personnes. Les églises de Saumur lui doivent
+quelques embellissements. Madame de Bonfons que, par raillerie, on
+appelle _mademoiselle_, inspire généralement un religieux respect. Ce
+noble coeur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres,
+devait donc être soumis aux calculs de l'intérêt humain. L'argent devait
+communiquer ses teintes froides à cette vie céleste, et lui donner de la
+défiance pour les sentiments.
+
+--Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle à Nanon.
+
+La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles.
+Eugénie marche au ciel accompagnée d'un cortège de bienfaits. La
+grandeur de son âme amoindrit les petitesses de son éducation et les
+coutumes de sa vie première. Telle est l'histoire de cette femme, qui
+n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour être
+magnifiquement épouse et mère, n'a ni mari, ni enfants, ni famille.
+Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle.
+Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de
+Froidfond dont la famille commence à cerner la riche veuve comme jadis
+avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont, dit-on, dans les
+intérêts du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni
+Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du
+monde.
+
+Paris, septembre 1833.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGENIE GRANDET ***
+
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+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+
diff --git a/old/11049-8.zip b/old/11049-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..df1af1f
--- /dev/null
+++ b/old/11049-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11049.txt b/old/11049.txt
new file mode 100644
index 0000000..53dbf68
--- /dev/null
+++ b/old/11049.txt
@@ -0,0 +1,7744 @@
+The Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Eugenie Grandet
+
+Author: Honore de Balzac
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11049]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGENIE GRANDET ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+E-text prepared by Walter Debeuf
+HTML-file of this e-text is to find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks
+
+
+
+EUGENIE GRANDET.
+
+Scenes de la vie de Province.
+
+par
+
+HONORE DE BALZAC.
+
+
+
+
+A MARIA,
+
+_Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet
+ouvrage, soit ici comme une branche de buis benit, prise on ne sait a
+quel arbre, mais certainement sanctifiee par la religion et renouvelee,
+toujours verte, par des mains pieuses, pour proteger la maison_.
+
+ DE BALZAC
+
+
+
+Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire
+une melancolie egale a celle que provoquent les cloitres les plus
+sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes.
+Peut-etre y a-t-il a la fois dans ces maisons et le silence du cloitre
+et l'aridite des landes et les ossements des ruines. La vie et le
+mouvement y sont si tranquilles qu'un etranger les croirait inhabitees,
+s'il ne rencontrait tout a coup le regard pale et froid d'une personne
+immobile dont la figure a demi monastique depasse l'appui de la croisee,
+au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de melancolie existent dans la
+physionomie d'un logis situe a Saumur, au bout de la rue montueuse qui
+mene au chateau, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu
+frequentee, chaude en ete, froide en hiver, obscure en quelques
+endroits, est remarquable par la sonorite de son petit pave caillouteux,
+toujours propre et sec, par l'etroitesse de sa voie tortueuse, par la
+paix de ses maisons qui appartiennent a la vieille ville, et que
+dominent les remparts. Des habitations trois fois seculaires y sont
+encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects
+contribuent a l'originalite qui recommande cette partie de Saumur a
+l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer
+devant ces maisons, sans admirer les enormes madriers dont les bouts
+sont tailles en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir
+le rez-de-chaussee de la plupart d'entre elles. Ici, des pieces de bois
+transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues
+sur les freles murailles d'un logis termine par un toit en colombage que
+les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont ete tordus par
+l'action alternative de la pluie et du soleil. La se presentent des
+appuis de fenetre uses, noircis, dont les delicates sculptures se voient
+a peine, et qui semblent trop legers pour le pot d'argile brune d'ou
+s'elancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvriere. Plus loin,
+c'est des portes garnies de clous enormes ou le genie de nos ancetres a
+trace des hieroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais.
+Tantot un protestant y a signe sa foi, tantot un ligueur y a maudit
+Henri IV. Quelque bourgeois y a grave les insignes de sa _noblesse de
+cloches_, la gloire de son echevinage oublie. L'Histoire de France est
+la tout entiere. A cote de la tremblante maison a pans hourdes ou
+l'artisan a deifie son rabot, s'eleve l'hotel d'un gentilhomme ou sur le
+plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de
+ses armes, brisees par les diverses revolutions qui depuis 1789 ont
+agite le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussee commercants ne sont
+ni des boutiques ni des magasins, les amis du moyen-age y retrouveraient
+l'ouvrouere de nos peres en toute sa naive simplicite. Ces salles
+basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes,
+obscures et sans ornements exterieurs ou interieurs, Leur porte est
+ouverte en deux parties pleines, grossierement ferrees, dont la
+superieure se replie interieurement, et dont l'inferieure armee d'une
+sonnette a ressort va et vient constamment. L'air et le jour arrivent a
+cette espece d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace
+qui se trouve entre la voute, le plancher et le petit mur a hauteur
+d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, otes le matin, remis
+et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnees. Ce mur sert a
+etaler les marchandises du negociant. La, nul charlatanisme. Suivant la
+nature du commerce, les echantillons consistent en deux ou trois baquets
+pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile a voile, des
+cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long
+des murs, ou quelques pieces de drap sur des rayons. Entrez? Une fille
+propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges quitte son
+tricot, appelle son pere ou sa mere qui vient et vous vend a vos
+souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son
+caractere, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de
+marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis a sa porte et qui
+tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possede en apparence
+que de mauvaises planches a bouteilles et deux ou trois paquets de
+lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers
+de l'Anjou; il sait, a une planche pres, combien il _peut_ de tonneaux
+si la recolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de
+pluie le ruine: en une seule matinee, les poincons valent onze francs
+ou tombent a six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les
+vicissitudes de l'atmosphere dominent la vie commerciale. Vignerons,
+proprietaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers
+sont tous a l'affut d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant
+le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gele pendant la nuit;
+ils redoutent la pluie, le vent, la secheresse, et veulent de l'eau, du
+chaud, des nuages, a leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le
+ciel et les interets terrestres. Le barometre attriste, deride, egaie
+tour a tour les physionomies. D'un bout a l'autre de cette rue,
+l'ancienne Grand'rue de Saumur, ces mots: Voila un temps d'or! se
+chiffrent de porte en porte. Aussi chacun repond-il au voisin: Il pleut
+des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie
+opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison,
+vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves
+industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours a
+la campagne. La, tout etant prevu, l'achat, la vente, le profit, les
+commercants se trouvent avoir dix heures sur douze a employer en
+joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels.
+Une menagere n'achete pas une perdrix sans que les voisins ne demandent
+au mari si elle etait cuite a point. Une jeune fille ne met pas la tete
+a sa fenetre sans y etre vue par tous les groupes inoccupes. La donc les
+consciences sont a jour, de meme que ces maisons impenetrables, noires
+et silencieuses n'ont point de mysteres. La vie est presque toujours en
+plein air: chaque menage s'assied a sa porte, y dejeune, y dine, s'y
+dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit etudie. Aussi,
+jadis, quand un etranger arrivait dans une ville de province, etait-il
+gausse de porte en porte. De la les bons contes, de la le surnom de
+_copieux_ donne aux habitants d'Angers qui excellaient a ces railleries
+urbaines. Les anciens hotels de la vieille ville sont situes en haut de
+cette rue jadis habitee par les gentilshommes du pays. La maison pleine
+de melancolie ou se sont accomplis les evenements de cette histoire
+etait precisement un de ces logis, restes venerables d'un siecle ou les
+choses et les hommes avaient ce caractere de simplicite que les moeurs
+francaises perdent de jour en jour. Apres avoir suivi les detours de ce
+chemin pittoresque dont les moindres accidents reveillent des souvenirs
+et dont l'effet general tend a plonger dans une sorte de reverie
+machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel
+est cachee la porte de la maison a monsieur Grandet. Il est impossible
+de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la
+biographie de monsieur Grandet.
+
+Monsieur Grandet jouissait a Saumur d'une reputation dont les causes et
+les effets ne seront pas entierement compris par les personnes qui n'ont
+point, peu ou prou, vecu en province. Monsieur Grandet, encore nomme par
+certaines gens le pere Grandet, mais le nombre de ces vieillards
+diminuait sensiblement, etait en 1789 un maitre-tonnelier fort a son
+aise, sachant lire, ecrire et compter. Des que la Republique francaise
+mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clerge, le
+tonnelier, alors age de quarante ans, venait d'epouser la fille d'un
+riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et
+de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, ou, moyennant
+deux cents doubles louis offerts par son beau-pere au farouche
+republicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour
+un morceau de pain, legalement, sinon legitimement, les plus beaux
+vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques metairies.
+Les habitants de Saumur etant peu revolutionnaires, le pere Grandet
+passa pour un homme hardi, un republicain, un patriote, pour un esprit
+qui donnait dans les nouvelles idees, tandis que le tonnelier donnait
+tout bonnement dans les vignes. Il fut nomme membre de l'administration
+du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir
+politiquement et commercialement. Politiquement, il protegea les
+ci-devant et empecha de tout son pouvoir la vente des biens des emigres;
+commercialement, il fournit aux armees republicaines un ou deux
+milliers de pieces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies
+dependant d'une communaute de femmes que l'on avait reservee pour un
+dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire,
+administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut
+monsieur Grandet. Napoleon n'aimait pas les republicains: il remplaca
+monsieur Grandet, qui passait pour avoir porte le bonnet rouge, par un
+grand proprietaire, un homme a particule, un futur baron de l'Empire.
+Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il
+avait fait faire dans l'interet de la ville d'excellents chemins qui
+menaient a ses proprietes. Sa maison et ses biens, tres avantageusement
+cadastres, payaient des impots moderes. Depuis le classement de ses
+differents clos, ses vignes, grace a des soins constants, etaient
+devenues la tete du pays, mot technique en usage pour indiquer les
+vignobles qui produisent la premiere qualite de vin. Il aurait pu
+demander la croix de la Legion-d'Honneur. Cet evenement eut lieu en
+1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme
+environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs legitimes amours,
+etait agee de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans
+doute consoler de sa disgrace administrative, herita successivement
+pendant cette annee de madame de La Gaudiniere, nee de La Bertelliere,
+mere de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertelliere, pere de
+la defunte; et encore de madame Gentillet, grand'mere du cote maternel:
+trois successions dont l'importance ne fut connue de personne.
+L'avarice de ces trois vieillards etait si passionnee que depuis
+longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler
+secretement. Le vieux monsieur La Bertelliere appelait un placement une
+prodigalite, trouvant de plus gros interets dans l'aspect de l'or que
+dans les benefices de l'usure. La ville de Saumur presuma donc la valeur
+des economies d'apres les retenus des biens au soleil. Monsieur Grandet
+obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'egalite
+n'effacera jamais: il devint _le plus impose_ de l'arrondissement. Il
+exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les annees plantureuses,
+lui donnaient sept a huit cents poincons de vin. Il possedait treize
+metairies, une vieille abbaye, ou, par economie, il avait mure les
+croisees, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent
+vingt-sept arpents de prairies ou croissaient et grossissaient trois
+mille peupliers plantes en 1793. Enfin la maison dans laquelle il
+demeurait etait la sienne. Ainsi etablissait-on sa fortune visible,
+Quant a ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en
+presumer l'importance: l'une etait monsieur Cruchot, notaire charge des
+placements usuraires de monsieur Grandet; l'autre, monsieur des
+Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux benefices duquel le
+vigneron participait a sa convenance et secretement. Quoique le vieux
+Cruchot et monsieur des Grassins possedassent cette profonde discretion
+qui engendre en province la confiance et la fortune, ils temoignaient
+publiquement a monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs
+pouvaient mesurer l'etendue des capitaux de l'ancien maire d'apres la
+portee de l'obsequieuse consideration dont il etait l'objet. Il n'y
+avait dans Saumur personne qui ne fut persuade que monsieur Grandet
+n'eut un tresor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se
+donnat nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une
+grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en
+voyant les yeux du bonhomme, auxquels le metal jaune semblait avoir
+communique ses teintes. Le regard d'un homme accoutume a tirer de ses
+capitaux un interet enorme contracte necessairement, comme celui du
+voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes
+indefinissables, des mouvements furtifs, avides, mysterieux qui
+n'echappent point a ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en
+quelque sorte la franc-maconnerie des passions. Monsieur Grandet
+inspirait donc l'estime respectueuse a laquelle avait droit un homme qui
+ne devait jamais rien a personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,
+devinait avec la precision d'un astronome quand il fallait fabriquer
+pour sa recolte mille poincons ou seulement cinq cents; qui ne manquait
+pas une seule speculation, avait toujours des tonneaux a vendre alors
+que le tonneau valait plus cher que la denree a recueillir, pouvait
+mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son
+poincon a deux cents francs quand les petits proprietaires donnaient le
+leur a cinq louis. Sa fameuse recolte de 1811, sagement serree,
+lentement vendue, lui avait rapporte plus de deux cent quarante mille
+livres. Financierement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du
+boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie,
+sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait
+une charge d'ecus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui
+digere, impassible, froid, methodique. Personne ne le voyait passer sans
+eprouver un sentiment d'admiration melange de respect et de terreur.
+Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le dechirement poli de ses
+griffes d'acier? a celui-ci maitre Cruchot avait procure l'argent
+necessaire a l'achat d'un domaine, mais a onze pour cent; a celui-la
+monsieur des Grassins avait escompte des traites, mais avec un
+effroyable prelevement d'interets. Il s'ecoulait peu de jours sans que
+le nom de monsieur Grandet fut prononce soit au marche, soit pendant les
+soirees dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la
+fortune du vieux vigneron etait l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi
+plus d'un negociant, plus d'un aubergiste disait-il aux etrangers avec
+un certain contentement: "Monsieur, nous avons ici deux ou trois
+maisons millionnaires; mais, quant a monsieur Grandet, il ne connait
+pas lui-meme sa fortune!"En 1816 les plus habiles calculateurs de
+Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme a pres de quatre
+millions; mais, comme terme moyen, il avait du tirer par an, depuis
+1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses proprietes, il etait
+presumable qu'il possedait en argent une somme presque egale a celle de
+ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'apres une partie de boston, on quelque
+entretien sur les vignes, on venait a parler de monsieur Grandet, les
+gens capables disaient-ils:
+
+--Le pere Grandet?... le pere Grandet doit avoir cinq a six millions.
+
+--Vous etes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le t
+otal, repondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils
+entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild ou de
+monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils etaient aussi
+riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une
+dedaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tete d'un air
+d'incredulite. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes
+les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularites de sa vie
+donnerent prise au ridicule et a la moquerie, la moquerie et le ridicule
+s'etaient uses. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui
+l'autorite de la chose jugee. Sa parole, son vetement, ses gestes, le
+clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, ou chacun, apres
+l'avoir etudie comme un naturaliste etudie les effets de l'instinct chez
+les animaux, avait pu reconnaitre la profonde et muette sagesse de ses
+plus legers mouvements.
+
+--L'hiver sera rude, disait-on, le pere Grandet a mis ses gants fourres:
+il faut vendanger.
+
+--Le pere Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette
+annee. Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses
+fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de
+chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de ble de rente. Il possedait
+un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une
+certaine quantite de grains et lui en rapporter le son et la farine. La
+grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fut plus jeune,
+boulangeait elle-meme tous les samedis le pain de la maison. Monsieur
+Grandet s'etait arrange avec les maraichers, ses locataires, pour qu'ils
+le fournissent de legumes. Quant aux fruits, il en recoltait une telle
+quantite qu'il en faisait vendre une grande partie au marche. Son bois
+de chauffage etait coupe dans ses haies ou pris dans les vieilles
+truisses a moitie pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses
+fermiers le lui charroyaient en ville tout debite, le rangeaient par
+complaisance dans son bucher et recevaient ses remerciments. Ses seules
+depenses connues etaient le pain benit, la toilette de sa femme, celle
+de sa fille, et le payement de leurs chaises a l'eglise; la lumiere,
+les gages de la grande Nanon, l'etamage de ses casseroles;
+l'acquittement des impositions, les reparations de ses batiments et les
+frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois recemment
+achetes qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il
+promettait une indemnite. Depuis cette acquisition seulement, il
+mangeait du gibier. Les manieres de cet homme etaient fort simples. Il
+parlait peu. Generalement il exprimait ses idees par de petites phrases
+sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Revolution, epoque a
+laquelle il attira les regards, le bonhomme begayait d'une maniere
+fatigante aussitot qu'il avait a discourir longuement ou a soutenir une
+discussion. Ce bredouillement, l'incoherence de ses paroles, le flux de
+mots ou il noyait sa pensee, son manque apparent de logique attribues a
+un defaut d'education etaient affectes et seront suffisamment expliques
+par quelques evenements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases
+exactes autant que des formules algebriques lui servaient habituellement
+a embrasser, a resoudre toutes les difficultes de la vie et du commerce:
+Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il
+ne disait jamais ni _oui_ ni _non_, et n'ecrivait point. Lui parlait-on?
+il ecoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en
+appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait
+en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il
+meditait longuement les moindres marches. Quand, apres une savante
+conversation, son adversaire lui avait livre le secret de ses
+pretentions en croyant le tenir, il lui repondait:
+
+--Je ne puis rien conclure sans avoir consulte ma femme. Sa femme, qu'il
+avait reduite a un ilotisme complet, etait en affaires son paravent le
+plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir
+ni donner a diner; il ne faisait jamais de bruit, et semblait
+economiser tout, meme le mouvement. Il ne derangeait rien chez les
+autres par un respect constant de la propriete. Neanmoins, malgre la
+douceur de sa voix, malgre sa tenue circonspecte, le langage et les
+habitudes du tonnelier percaient, surtout quand il etait au logis, ou il
+se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet etait
+un homme de cinq pieds, trapu, carre, ayant des mollets de douze pouces
+de circonference, des rotules noueuses et de larges epaules; son visage
+etait rond, tanne, marque de petite verole; son menton etait droit, ses
+levres n'offraient aucunes sinuosites, et ses dents etaient blanches;
+ses yeux avaient l'expression calme et devoratrice que le peuple accorde
+au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de
+protuberances significatives; ses cheveux jaunatres et grisonnants
+etaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient
+pas la gravite d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez,
+gros par le bout, supportait une loupe veinee que le vulgaire disait,
+non sans raison, pleine de malice. Cette figure annoncait une finesse
+dangereuse, une probite sans chaleur, l'egoisme d'un homme habitue a
+concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul
+etre qui lui fut reellement de quelque chose, sa fille Eugenie, sa seule
+heritiere. Attitude, manieres, demarche, tout en lui, d'ailleurs,
+attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours
+reussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de moeurs faciles et molles
+en apparence, monsieur Grandet avait-il un caractere de bronze. Toujours
+vetu de la meme maniere, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il
+etait depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de
+cuir, il portait en tout temps des bas de laine drapes, une culotte
+courte de gros drap marron a boucles d'argent, un gilet de velours a
+raies alternativement jaunes et puces, boutonne carrement, un large
+habit marron a grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker.
+Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt
+mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son
+chapeau a la meme place, par un geste methodique. Saumur ne savait rien
+de plus sur ce personnage.
+
+Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le
+plus considerable des trois premiers etait le neveu de monsieur Cruchot.
+Depuis sa nomination de president au tribunal de premiere instance de
+Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons,
+et travaillait a faire prevaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait deja C.
+de Bonfons. Le plaideur assez malavise pour l'appeler monsieur Cruchot
+s'apercevait bientot a l'audience de sa sottise. Le magistrat protegeait
+ceux qui le nommaient monsieur le president, mais il favorisait de ses
+plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de
+Bonfons. Monsieur le president etait age de trente-trois ans, possedait
+le domaine de Bonfons (_Boni Fontis_), valant sept mille livres de rente;
+il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son
+oncle l'abbe Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours,
+qui tous deux passaient pour etre assez riches. Ces trois Cruchot,
+soutenus par bon nombre de cousins, allies a vingt maisons de la ville,
+formaient un parti, comme jadis a Florence les Medicis; et, comme les
+Medicis, les Cruchot avaient leurs Lazzi. Madame des Grassins, mere d'un
+fils de vingt-trois ans, venait tres assidument faire la partie de
+madame Grandet, esperant marier son cher Adolphe avec mademoiselle
+Eugenie. Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les
+manoeuvres de sa femme par de constants services secretement rendus au
+vieil avare, et arrivait toujours a temps sur le champ de bataille. Ces
+trois des Grassins avaient egalement leurs adherents, leurs cousins,
+leurs allies fideles. Du cote des Cruchot, l'abbe, le Talleyrand de la
+famille, bien appuye par son frere le notaire, disputait vivement le
+terrain a la financiere, et tentait de reserver le riche heritage a son
+neveu le president. Ce combat secret entre les Cruchot et les des
+Grassins, dont le prix etait la main d'Eugenie Grandet, occupait
+passionnement les diverses societes de Saumur. Mademoiselle Grandet
+epousera-t-elle monsieur le president ou monsieur Adolphe des Grassins?
+A ce probleme, les uns repondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa
+fille ni a l'un ni a l'autre. L'ancien tonnelier ronge d'ambition
+cherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, a qui trois
+cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passes,
+presents et futurs des Grandet. D'autres repliquaient que monsieur et
+madame des Grassins etaient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe etait
+un bien gentil cavalier, et qu'a moins d'avoir un neveu du pape dans sa
+manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien,
+un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui,
+d'ailleurs, avait porte le bonnet rouge. Les plus senses faisaient
+observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entrees a toute heure
+au logis, tandis que son rival n'y etait recu que les dimanches. Ceux-ci
+soutenaient que madame des Grassins, plus liee avec les femmes de la
+maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines idees
+qui la feraient, tot ou tard, reussir. Ceux-la repliquaient que l'abbe
+Cruchot etait l'homme le plus insinuant du monde, et que femme contre
+moine la partie se trouvait egale.
+
+--Ils sont manche a manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus
+instruits, les anciens du pays pretendaient que les Grandet etaient trop
+avises pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle
+Eugenie Grandet de Saumur serait mariee au fils de monsieur Grandet de
+Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les
+Grassinistes repondaient:
+
+--D'abord les deux freres ne se sont pas vus deux fois depuis trente
+ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautes pretentions pour son
+fils. Il est maire d'un arrondissement, depute, colonel de la garde
+nationale, juge au tribunal de commerce; il renie Grandet de Saumur, et
+pretend s'allier a quelque famille ducale par la grace de Napoleon Que
+ne disait-on pas d'une heritiere dont on parlait a vingt lieues a la
+ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers a Blois
+inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotins remporterent un
+avantage signale sur les Grassinistes. La terre de Froidfond,
+remarquable par son parc, son admirable chateau, ses fermes, rivieres,
+etangs, forets, et valant trois millions, fut mise en vente par le jeune
+marquis de Froidfond oblige de realiser ses capitaux. Maitre Cruchot, le
+president Cruchot, l'abbe Cruchot, aides par leurs adherents, surent
+empecher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune
+homme un marche d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites
+sans nombre a diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le
+prix des lots; il valait mieux vendre a monsieur Grandet, homme
+solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le
+beau marquisat de Froidfond fut alors convoye vers l'oesophage de
+monsieur Grandet, qui, au grand etonnement de Saumur, le paya, sous
+escompte, apres les formalites. Cette affaire eut du retentissement a
+Nantes et a Orleans. Monsieur Grandet alla voir son chateau par
+l'occasion d'une charrette qui y retournait. Apres avoir jete sur sa
+propriete le coup d'oeil du maitre, il revint a Saumur, certain d'avoir
+place ses fonds a cinq, et saisi de la magnifique pensee d'arrondir le
+marquisat de Froidfond en y reunissant tous ses biens. Puis, pour
+remplir de nouveau son tresor presque vide, il decida de couper a blanc
+ses bois, ses forets, et d'exploiter les peupliers de ses prairies.
+
+Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la
+maison a monsieur Grandet, cette maison pale, froide, silencieuse,
+situee en haut de la ville, et abritee par les ruines des remparts. Les
+deux piliers et la voute formant la baie de la porte avaient ete, comme
+la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particuliere au
+littoral de la Loire, et si molle que sa duree moyenne est a peine de
+deux cents ans. Les trous inegaux et nombreux que les intemperies du
+climat y avaient bizarrement pratiques donnaient au cintre et aux
+jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculees de
+l'architecture francaise et quelque ressemblance avec le porche d'une
+geole. Au dessus du cintre regnait un long bas-relief de pierre dure
+sculptee, representant les quatre Saisons, figures deja rongees et
+toutes noires. Ce bas-relief etait surmonte d'une plinthe saillante, sur
+laquelle s'elevaient plusieurs de ces vegetations dues au hasard, des
+parietaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un
+petit cerisier assez haut deja. La porte, en chene massif, brune,
+dessechee, fendue de toutes parts, frele en apparence, etait solidement
+maintenue par le systeme de ses boulons qui figuraient des dessins
+symetriques. Une grille carree, petite, mais a barreaux serres et rouges
+de rouille, occupait le milieu de la porte batarde et servait, pour
+ainsi dire, de motif a un marteau qui s'y rattachait par un anneau, et
+frappait sur la tete grimacante d'un maitre-clou. Ce marteau, de forme
+oblongue et du genre de ceux que nos ancetres nommaient Jacquemart,
+ressemblait a un gros point d'admiration; en l'examinant avec
+attention, un antiquaire y aurait retrouve quelques indices de la figure
+essentiellement bouffonne qu'il representait jadis, et qu'un long usage
+avait effacee. Par la petite grille, destinee a reconnaitre les amis, au
+temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond
+d'une voute obscure et verdatre, quelques marches degradees par
+lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des
+murs epais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes
+malingres. Ces murs etaient ceux du rempart sur lequel s'elevaient les
+jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussee de la maison,
+la piece la plus considerable etait une _salle_ dont l'entree se
+trouvait sous la voute de la porte cochere. Peu de personnes connaissent
+l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la
+Touraine et du Berry. La salle est a la fois l'antichambre, le salon, le
+cabinet, le boudoir, la salle a manger; elle est le theatre de la vie
+domestique, le foyer commun; la, le coiffeur du quartier venait couper
+deux fois l'an les cheveux de monsieur Grandet; la entraient les
+fermiers, le cure, le sous-prefet, le garcon meunier. Cette piece, dont
+les deux croisees donnaient sur la rue, etait plancheiee; des panneaux
+gris, a moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se
+composait de poutres apparentes egalement peintes en gris, dont les
+entre-deux etaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux
+cartel de cuivre incruste d'arabesques en ecaille ornait le manteau de
+la cheminee en pierre blanche, mal sculpte, sur lequel etait une glace
+verdatre dont les cotes, coupes en biseau pour en montrer l'epaisseur,
+refletaient un filet de lumiere le long d'un trumeau gothique en acier
+damasquine. Les deux girandoles de cuivre dore qui decoraient chacun des
+coins de la cheminee etaient a deux fins, en enlevant les roses qui leur
+servaient de bobeches, et dont la maitresse-branche s'adaptait au
+piedestal de marbre bleuatre agence de vieux cuivre, ce piedestal
+formait un chandelier pour les petits jours. Les sieges de forme antique
+etaient garnis en tapisseries representant les fables de La Fontaine;
+mais il fallait le savoir pour en reconnaitre les sujets, tant les
+couleurs passees et les figures criblees de reprises se voyaient
+difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des
+encoignures, especes de buffets termines par de crasseuses etageres. Une
+vieille table a jouer en marqueterie, dont le dessus faisait echiquier,
+etait placee dans le tableau qui separait les deux fenetres. Au-dessus
+de cette table, il y avait un barometre ovale, a bordure noire, enjolive
+par des rubans de bois dore, ou les mouches avaient si licencieusement
+folatre que la dorure en etait un probleme. Sur la paroi opposee a la
+cheminee, deux portraits au pastel etaient censes representer l'aieul de
+madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertelliere, en lieutenant des
+gardes francaises, et defunt madame Gentillet en bergere. Aux deux
+fenetres etaient drapes des rideaux en gros de Tours rouge, releves par
+des cordons de soie a glands d'eglise. Cette luxueuse decoration, si peu
+en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait ete comprise dans
+l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en
+tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisee la plus
+rapprochee de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds
+etaient montes sur des patins, afin d'elever madame Grandet a une
+hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de
+merisier deteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugenie
+Grandet etait place tout aupres. Depuis quinze ans, toutes les journees
+de la mere et de la fille s'etaient paisiblement ecoulees a cette place,
+dans un travail constant, a compter du mois d'avril jusqu'au mois de
+novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur
+station d'hiver a la cheminee. Ce jour-la seulement Grandet permettait
+qu'on allumat du feu dans la salle, et il le faisait eteindre au trente
+et un mars, sans avoir egard ni aux premiers froids du printemps ni a
+ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant
+du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur reservait en usant
+d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet a passer les matinees
+ou les soirees les plus fraiches des mois d'avril et d'octobre. La mere
+et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
+consciencieusement leurs journees a ce veritable labeur d'ouvriere, que,
+si Eugenie voulait broder une collerette a sa mere, elle etait forcee de
+prendre sur ses heures de sommeil en trompant son pere pour avoir de la
+lumiere. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle a sa fille et
+a la Grande Nanon, de meme qu'il distribuait des le matin le pain et les
+denrees necessaires a la consommation journaliere.
+
+La Grande Nanon etait peut-etre la seule creature humaine capable
+d'accepter le despotisme de son maitre. Toute la ville l'enviait a
+monsieur et a madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommee a cause de
+sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait a Grandet depuis
+trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eut que soixante livres de gages, elle
+passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante
+livres, accumulees depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer
+recemment quatre mille livres en viager chez maitre Cruchot. Ce resultat
+des longues et persistantes economies de la Grande Nanon parut
+gigantesque. Chaque servante, voyant a la pauvre sexagenaire du pain
+pour ses vieux jours, etait jalouse d'elle sans penser au dur servage
+par lequel il avait ete acquis. A l'age de vingt-deux ans, la pauvre
+fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait
+repoussante; et certes ce sentiment etait bien injuste: sa figure eut
+ete fort admiree sur les epaules d'un grenadier de la garde; mais en
+tout il faut, dit-on, l'a-propos. Forcee de quitter une ferme incendiee
+ou elle gardait les vaches, elle vint a Saumur, ou elle chercha du
+service, animee de ce robuste courage qui ne se refuse a rien. Le pere
+Grandet pensait alors se marier, et voulait deja monter son menage. Il
+avisa cette fille rebutee de porte en porte. Juge de la force corporelle
+en sa qualite de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une
+creature femelle taillee en Hercule, plantee sur ses pieds comme un
+chene de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carree du dos,
+ayant des mains de charretier et une probite vigoureuse comme l'etait
+son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le
+teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon
+n'epouvanterent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'age ou le
+coeur tressaille. Il vetit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui
+donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi
+accueillie, la Grande Nanon pleura secretement de joie, et s'attacha
+sincerement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita feodalement. Nanon
+faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les buees, elle
+allait laver le linge a la Loire, le rapportait sur ses epaules; elle
+se levait au jour, se couchait tard; faisait a manger a tous les
+vendangeurs pendant les recoltes, surveillait les halleboteurs;
+defendait, comme un chien fidele, le bien de son maitre; enfin, pleine
+d'une confiance aveugle en lui, elle obeissait sans murmure a ses
+fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse annee de 1811, dont
+la recolte couta des peines inouies, apres vingt ans de service, Grandet
+resolut de donner sa vieille montre a Nanon, seul present qu'elle recut
+jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnat ses vieux souliers (elle pouvait
+les mettre), il est impossible de considerer le profit trimestriel des
+souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils etaient uses. La necessite
+rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer
+comme on aime un chien, et Nanon s'etait laisse mettre au cou un collier
+garni de pointes dont les piqures ne la piquaient plus. Si Grandet
+coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait
+pas; elle participait gaiement aux profits hygieniques que procurait le
+regime severe de la maison ou jamais personne n'etait malade. Puis la
+Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet,
+s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de
+douces compensations dans cette egalite! Jamais le maitre n'avait
+reproche a la servante ni l'halleberge ou la peche de vigne, ni les
+prunes ou les brugnons manges sous l'arbre.
+
+--Allons, regale-toi, Nanon, lui disait-il dans les annees ou les
+branches pliaient sous les fruits que les fermiers etaient obliges de
+donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse
+n'avait recolte que de mauvais traitements, pour une pauvresse
+recueillie par charite, le rire equivoque du pere Grandet etait un vrai
+rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tete etroite de Nanon ne
+pouvaient contenir qu'un sentiment et une idee. Depuis trente-cinq ans,
+elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du pere Grandet,
+pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant:
+
+--Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance etait toujours
+jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre creature n'avait
+jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les
+sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaitre un jour
+devant Dieu, plus chaste que ne l'etait la Vierge Marie elle-meme;
+Grandet, saisi de pitie, disait en la regardant:
+
+--Cette pauvre Nanon! Son exclamation etait toujours suivie d'un regard
+indefinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps
+a autre, formait depuis longtemps une chaine d'amitie non interrompue,
+et a laquelle chaque exclamation ajoutait un chainon. Cette pitie,
+placee au coeur de Grandet et prise tout en gre par la vieille fille,
+avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitie d'avare, qui
+reveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, etait pour Nanon
+sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: Pauvre Nanon! Dieu
+reconnaitra ses anges aux inflexions de leur voix et a leurs mysterieux
+regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantite de menages ou les
+domestiques etaient mieux traites, mais ou les maitres n'en recevaient
+neanmoins aucun contentement. De la cette autre phrase: "Qu'est-ce que
+les Grandet font donc a leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si
+attachee? Elle passerait dans le feu pour eux!"Sa cuisine, dont les
+fenetres grillees donnaient sur la cour, etait toujours propre, nette,
+froide, veritable cuisine d'avare ou rien ne devait se perdre. Quand
+Nanon avait lave sa vaisselle, serre les restes du diner, eteint son
+feu, elle quittait sa cuisine, separee de la salle par un couloir, et
+venait filer du chanvre aupres de ses maitres. Une seule chandelle
+suffisait a la famille pour la soiree. La servante couchait au fond de
+ce couloir, dans un bouge eclaire par un jour de souffrance. Sa robuste
+sante lui permettait d'habiter impunement cette espece de trou, d'ou
+elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui
+regnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue charge
+de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
+
+La description des autres portions du logis se trouvera liee aux
+evenements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle ou
+eclatait tout le luxe du menage peut faire soupconner par avance la
+nudite des etages superieurs.
+
+En 1819, vers le commencement de la soiree, au milieu du mois de
+novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la premiere fois. L'automne
+avait ete tres beau. Ce jour etait un jour de fete bien connu des
+Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se
+preparaient-ils a venir armes de toutes pieces, pour se rencontrer dans
+la salle et s'y surpasser en preuves d'amitie. Le matin tout Saumur
+avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnees de Nanon, se
+rendant a l'eglise paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se
+souvint que ce jour etait l'anniversaire de la naissance de mademoiselle
+Eugenie. Aussi, calculant l'heure ou le diner devait finir, maitre
+Cruchot, l'abbe Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils
+d'arriver avant les des Grassins peur feter mademoiselle Grandet. Tous
+trois apportaient d'enormes bouquets cueillis dans leurs petites serres.
+La queue des fleurs que le president voulait presenter etait
+ingenieusement enveloppee d'un ruban de satin blanc, orne de franges
+d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours
+memorables de la naissance et de la fete d'Eugenie, etait venu la
+surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son present
+paternel, consistant, depuis treize annees, en une curieuse piece d'or.
+Madame Grandet donnait ordinairement a sa fille une robe d'hiver ou
+d'ete, selon la circonstance. Ces deux robes, les pieces d'or qu'elle
+recoltait au premier jour de l'an et a la fete de son pere, lui
+composaient un petit revenu de cent ecus environ, que Grandet aimait a
+lui voir entasser. N'etait-ce pas mettre son argent d'une caisse dans
+une autre, et, pour ainsi dire, elever a la brochette l'avarice de son
+heritiere, a laquelle il demandait parfois compte de son tresor,
+autrefois grossi par les La Bertelliere, en lui disant:
+
+--Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage
+encore en vigueur et saintement conserve dans quelques pays situes au
+centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie,
+sa famille ou celle de l'epoux doit lui donner une bourse ou se
+trouvent, suivant les fortunes, douze pieces ou douze douzaines de
+pieces ou douze cents pieces d'argent ou d'or. La plus pauvre des
+bergeres ne se marierait pas sans son douzain, ne fut-il compose que de
+gros sous. On parle encore a Issoudun de je ne sais quel douzain offert
+a une riche heritiere et qui contenait cent quarante-quatre portugaises
+d'or. Le pape Clement VII, oncle de Catherine de Medicis, lui fit
+present, en la mariant a Henri II, d'une douzaine de medailles d'or
+antiques de la plus grande valeur. Pendant le diner, le pere, tout
+joyeux de voir son Eugenie plus belle dans une robe neuve, s'etait ecrie:
+
+--Puisque c'est la fete d'Eugenie, faisons du feu! ce sera de bon
+augure.
+
+--Mademoiselle se mariera dans l'annee, c'est sur, dit la grande Nanon
+en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
+
+--Je ne vois point de partis pour elle a Saumur, repondit madame Grandet
+en regardant son mari d'un air timide qui, vu son age, annoncait
+l'entiere servitude conjugale sous laquelle gemissait la pauvre femme.
+
+Grandet contempla sa fille, et s'ecria gaiement:
+
+--Elle a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientot
+s'occuper d'elle.
+
+Eugenie et sa mere se jeterent silencieusement un coup d'oeil
+d'intelligence.
+
+Madame Grandet etait une femme seche et maigre, jaune comme un coing,
+gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour etre
+tyrannisees. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros
+yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces
+fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents etaient
+noires et rares, sa bouche etait ridee, et son menton affectait la forme
+dite en galoche. C'etait une excellente femme, une vraie La Bertelliere.
+L'abbe Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle
+n'avait pas ete trop mal, et elle le croyait. Une douceur angelique, une
+resignation d'insecte tourmente par des enfants, une piete rare, une
+inalterable egalite d'ame, un bon coeur, la faisaient universellement
+plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs
+a la fois pour ses menues depenses. Quoique ridicule en apparence, cette
+femme qui, par sa dot et ses successions, avait apporte au pere Grandet
+plus de trois cent mille francs, s'etait toujours sentie si profondement
+humiliee d'une dependance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de
+son ame lui interdisait de se revolter, qu'elle n'avait jamais demande
+un sou, ni fait une observation sur les actes que maitre Cruchot lui
+presentait a signer. Cette fierte sotte et secrete, cette noblesse d'ame
+constamment meconnue et blessee par Grandet, dominaient la conduite de
+cette femme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine
+verdatre, qu'elle s'etait accoutumee a faire durer pres d'une annee;
+elle portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille
+cousue, et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant
+peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais
+rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se
+rappelant le long temps ecoule depuis le jour ou il avait donne six
+francs a sa femme, stipulait-il toujours des epingles pour elle en
+vendant ses recoltes de l'annee. Les quatre ou cinq louis offerts par le
+Hollandais ou le Belge acquereur de la vendange Grandet formaient le
+plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait
+recu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse
+etait commune:
+
+--As-tu quelques sous a me preter? Et la pauvre femme, heureuse de
+pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui
+representait comme son seigneur et maitre, lui rendait, dans le courant
+de l'hiver, quelques ecus sur l'argent des epingles. Lorsque Grandet
+tirait de sa poche la piece de cent sous allouee par mois pour les
+menues depenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne
+manquait jamais, apres avoir boutonne son gousset, de dire a sa femme:
+
+--Et toi, la mere, veux-tu quelque chose?
+
+--Mon ami, repondait madame Grandet animee par un sentiment de dignite
+maternelle, nous verrons cela.
+
+Sublimite perdue! Grandet se croyait tres genereux envers sa femme. Les
+philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugenie
+ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du
+caractere de la Providence? Apres ce diner, ou, pour la premiere fois,
+il fut question du mariage d'Eugenie, Nanon alla chercher une bouteille
+de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
+descendant.
+
+--Grande bete, lui dit son maitre, est-ce que tu te laisserais choir
+comme une autre, toi?
+
+--Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas.
+
+--Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez du la faire raccommoder
+depuis longtemps. Hier, Eugenie a failli s'y fouler le pied.
+
+--Tiens, dit Grandet a Nanon en la voyant toute pale, puisque c'est la
+naissance d'Eugenie, et que tu as manque de tomber, prends un petit
+verre de cassis pour te remettre.
+
+--Ma foi, je l'ai bien gagne, dit Nanon. A ma place, il y a bien des
+gens qui auraient casse la bouteille, mais je me serais plutot casse le
+coude pour la tenir en l'air.
+
+--C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.
+
+--T'es-tu fait mal? lui dit Eugenie en la regardant avec interet.
+
+--Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.
+
+--He! bien, puisque c'est la naissance d'Eugenie, dit Grandet, je vais
+vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le
+pied dans le coin, a l'endroit ou elle est encore solide.
+
+Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante,
+sans autre lumiere que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et
+alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.
+
+--Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans
+l'escalier.
+
+--Non! non! ca me connait, repondit l'ancien tonnelier.
+
+Au moment ou Grandet raccommodait lui-meme son escalier vermoulu, et
+sifflait a tue-tete en souvenir de ses jeunes annees, les trois Cruchot
+frapperent a la porte.
+
+--C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la
+petite grille.
+
+--Oui, repondit le president.
+
+Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se refletait sous la
+voute, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entree de la salle.
+
+--Ah! vous etes des feteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.
+
+--Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis,
+je suis a vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-meme une marche
+de mon escalier.
+
+--Faites, faites, monsieur Grandet, _Charbonnier est Maire chez lui_,
+dit sentencieusement le president en riant tout seul de son allusion que
+personne ne comprit.
+
+Madame et mademoiselle Grandet se leverent. Le president, profitant de
+l'obscurite, dit alors a Eugenie:
+
+--Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que
+vous venez de naitre, une suite d'annees heureuses, et la continuation
+de la sante dont vous jouissez?
+
+Il offrit un gros bouquet de fleurs rares a Saumur; puis, serrant
+l'heritiere par les coudes, il l'embrassa des deux cotes du cou, avec
+une complaisance qui rendit Eugenie honteuse. Le president, qui
+ressemblait a un grand clou rouille, croyait ainsi faire sa cour.
+
+--Ne vous genez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les
+jours de fete, monsieur le president!
+
+--Mais, avec mademoiselle, repondit l'abbe Cruchot arme de son bouquet,
+tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fete.
+
+L'abbe baisa la main d'Eugenie. Quant a maitre Cruchot, il embrassa la
+jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit:
+
+--Comme ca nous pousse, ca! Tous les ans douze mois.
+
+En replacant la lumiere devant le cartel, Grandet, qui ne quittait
+jamais une plaisanterie et la repetait a satiete quand elle lui semblait
+drole, dit:
+
+--Puisque c'est la fete d'Eugenie, allumons les flambeaux!
+
+Il ota soigneusement les branches des candelabres, mit la bobeche a
+chaque piedestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve
+entortillee d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura,
+l'alluma, et vint s'asseoir a cote de sa femme, en regardant
+alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbe
+Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, a perruque rousse et plate, a
+figure de vieille femme joueuse, dit en avancant ses pieds bien chausses
+dans de forts souliers a agrafes d'argent:
+
+--Les des Grassins ne sont pas venus?
+
+--Pas encore, dit Grandet.
+
+--Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer
+sa face trouee comme une ecumoire.
+
+--Je le crois, repondit madame Grandet.
+
+--Vos vendanges sont-elles finies? demanda le president de Bonfons a
+Grandet.
+
+--Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de
+long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement
+plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui
+allait a la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise a son feu,
+ayant une lumiere et se preparant a filer la, pour ne pas se meler a la
+fete.
+
+--Nanon, dit-il, en s'avancant dans le couloir, veux-tu bien eteindre
+ton feu, ta lumiere, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez
+grande pour nous tous.
+
+--Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
+
+--Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la cote d'Adam tout comme toi.
+
+Grandet revint vers le president et lui dit:
+
+--Avez-vous vendu votre recolte?
+
+--Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans
+il sera meilleur. Les proprietaires, vous le savez bien, se sont jure de
+tenir les prix convenus, et cette annee les Belges ne l'emporteront pas
+sur nous. S'ils s'en vont, he! bien, ils reviendront.
+
+--Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit fremir le
+president.
+
+--Serait-il en marche? pensa Cruchot.
+
+En ce moment, un coup de marteau annonca la famille des Grassins, et
+leur arrivee interrompit une conversation commencee entre madame Grandet
+et l'abbe.
+
+Madame des Grassins etait une de ces petites femmes vives, dodues,
+blanches et roses, qui, grace au regime claustral des provinces et aux
+habitudes d'une vie vertueuse, se sont conservees jeunes encore a
+quarante ans. Elles sont comme ces dernieres roses de l'arriere-saison,
+dont la vue fait plaisir, mais dont les petales ont je ne sais quelle
+froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien,
+faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton a la ville de Saumur,
+et avait des soirees. Son mari, ancien quartier-maitre dans la garde
+imperiale, grievement blesse a Austerlitz et retraite, conservait,
+malgre sa consideration pour Grandet, l'apparente franchise des
+militaires.
+
+--Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et
+affectant une sorte de superiorite sous laquelle il ecrasait toujours
+les Cruchot.
+
+--Mademoiselle, dit-il a Eugenie apres avoir salue madame Grandet, vous
+etes toujours belle et sage, je ne sais en verite ce que l'on peut vous
+souhaiter. Puis il presenta une petite caisse que son domestique
+portait, et qui contenait une bruyere du Cap, fleur nouvellement
+apportee en Europe et fort rare.
+
+Madame des Grassins embrassa tres affectueusement Eugenie, lui serra la
+main, et lui dit:
+
+--Adolphe s'est charge de vous presenter mon petit souvenir.
+
+Un grand jeune homme blond, pale et frele, ayant d'assez bonnes facons,
+timide en apparence, mais qui venait de depenser a Paris, ou il etait
+alle faire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension,
+s'avanca vers Eugenie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une
+boite a ouvrage dont tous les ustensiles etaient en vermeil, veritable
+marchandise de pacotille, malgre l'ecusson sur lequel un E. G. gothique
+assez bien grave pouvait faire croire a une facon tres soignee. En
+l'ouvrant, Eugenie eut une de ces joies inesperees et completes qui font
+rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les
+yeux sur son pere, comme pour savoir s'il lui etait permis d'accepter,
+et monsieur Grandet dit un "Prends, ma fille!"dont l'accent eut
+illustre un acteur. Les trois Cruchot resterent stupefaits en voyant le
+regard joyeux et anime lance sur Adolphe des Grassins par l'heritiere a
+qui de semblables richesses parurent inouies. Monsieur des Grassins
+offrit a Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains
+tombes sur le ruban de la Legion-d'Honneur attache a la boutonniere de
+son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire:
+
+--Parez-moi cette botte-la? Madame des Grassins jeta les yeux sur les
+bocaux bleus ou etaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs
+cadeaux avec la bonne foi jouee d'une femme moqueuse. Dans cette
+conjoncture delicate, l'abbe Cruchot laissa la societe s'asseoir en
+cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec
+Grandet. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenetre
+la plus eloignee des Grassins:
+
+--Ces gens-la, dit le pretre a l'oreille de l'avare, jettent l'argent
+par les fenetres.
+
+--Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave, repliqua le
+vigneron.
+
+--Si vous vouliez donner des ciseaux d'or a votre fille, vous en auriez
+bien le moyen, dit l'abbe.
+
+--Je lui donne mieux que des ciseaux, repondit Grandet.
+
+--Mon neveu est une cruche, pensa l'abbe en regardant le president dont
+les cheveux ebouriffes ajoutaient encore a la mauvaise grace de sa
+physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite betise qui eut du
+prix.
+
+--Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des
+Grassins.
+
+--Mais nous sommes tous reunis, _nous pouvons_ deux tables ...
+
+--Puisque c'est la fete d'Eugenie, faites votre loto general, dit le
+pere Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne
+jouait jamais a aucun jeu, montra sa fille et Adolphe.
+
+--Allons, Nanon, mets les tables.
+
+--Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des
+Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causee a Eugenie.
+
+--Je n'ai jamais de ma vie ete si contente, lui dit l'heritiere. Je n'ai
+rien vu de si joli nulle part.
+
+--C'est Adolphe qui l'a rapportee de Paris et qui l'a choisie, lui dit
+madame des Grassins a l'oreille.
+
+--Va, va ton train, damnee intrigante! se disait le president; si tu
+es jamais en proces, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais
+bonne.
+
+Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbe d'un air calme en se
+disant:
+
+--Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frere et
+celle de mon neveu montent en somme a onze cent mille francs. Les des
+Grassins en ont tout au plus la moitie, et ils ont une fille: ils
+peuvent offrir ce qu'ils voudront! heritiere et cadeaux, tout sera pour
+nous un jour.
+
+A huit heures et demie du soir, deux tables etaient dressees. La jolie
+madame des Grassins avait reussi a mettre son fils a cote d'Eugenie. Les
+acteurs de cette scene pleine d'interet, quoique vulgaire en apparence,
+munis de cartons barioles, chiffres, et de jetons en verre bleu,
+semblaient ecouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas
+un numero sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions de
+monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les
+plumes roses, la toilette fraiche de madame des Grassins, la tete
+martiale du banquier, celle d'Adolphe, le president, l'abbe, le notaire,
+et se disait interieurement: Ils sont la pour mes ecus. Ils viennent
+s'ennuyer ici pour ma fille. He! ma fille ne sera ni pour les uns ni
+pour les autres, et tous ces gens-la me servent de harpons pour pecher!
+
+Cette gaiete de famille, dans ce vieux salon gris, mal eclaire par deux
+chandelles; ces rires, accompagnes par le bruit du rouet de la grande
+Nanon, et qui n'etaient sinceres que sur les levres d'Eugenie ou de sa
+mere; cette petitesse jointe a de si grands interets; cette jeune
+fille qui, semblable a ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les
+met et qu'ils ignorent, se trouvait traquee, serree par des preuves
+d'amitie dont elle etait la dupe; tout contribuait a rendre cette scene
+tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scene de tous les temps
+et de tous les lieux, mais ramenee a sa plus simple expression? La
+figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en
+tirant d'enormes profits, dominait ce drame et l'eclairait. N'etait-ce
+pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa
+puissance, exprime par une seule physionomie? Les doux sentiments de la
+vie n'occupaient la qu'une place secondaire, ils animaient trois coeurs
+purs, ceux de Nanon, d'Eugenie et sa mere. Encore, combien d'ignorance
+dans leur naivete! Eugenie et sa mere ne savaient rien de la fortune de
+Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu'a la lueur de leurs
+pales idees, et ne prisaient ni ne meprisaient l'argent, accoutumees
+qu'elles etaient a s'en passer. Leurs sentiments, froisses a leur insu
+mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions
+curieuses dans cette reunion de gens dont la vie etait purement
+materielle. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses
+bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment ou madame
+Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considerable qui eut
+jamais ete ponte dans cette salle, et que la grande Nanon riait d'aise
+en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau
+retentit a la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les
+femmes sauterent sur leurs chaises.
+
+--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.
+
+--Peut-on cogner comme ca, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?
+
+--Quel diable est-ce? s'ecria Grandet.
+
+Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnee de
+Grandet.
+
+--Grandet, Grandet, s'ecria sa femme qui poussee par un vague sentiment
+de peur s'elanca vers la porte de la salle.
+
+Tous les joueurs se regarderent.
+
+--Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me
+parait malveillant.
+
+A peine fut-il permis a monsieur des Grassins d'apercevoir la figure
+d'un jeune homme accompagne du facteur des messageries, qui portait deux
+malles enormes et trainait des sacs de nuit. Grandet se retourna
+brusquement vers sa femme et lui dit:
+
+--Madame Grandet, allez a votre loto. Laissez-moi m'entendre avec
+monsieur.
+
+Puis il tira vivement la porte de la salle, ou les joueurs agites
+reprirent leurs places, mais sans continuer le jeu.
+
+--Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.
+
+--Non, c'est un voyageur.
+
+--Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa
+vieille montre epaisse de deux doigts et qui ressemblait a un vaisseau
+hollandais, il est _neuffe-s-heures_. Peste! la diligence du Grand
+Bureau n'est jamais en retard.
+
+--Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbe Cruchot.
+
+--Oui, repondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui
+doivent peser au moins trois cents kilos.
+
+--Nanon ne revient pas, dit Eugenie.
+
+--Ce ne peut etre qu'un de vos parents, dit le president.
+
+--Faisons les mises, s'ecria doucement Madame Grandet. A sa voix, j'ai
+vu que monsieur Grandet etait contrarie, peut-etre ne serait-il pas
+content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires.
+
+--Mademoiselle, dit Adolphe a sa voisine, ce sera sans doute votre
+cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur
+de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mere lui marcha sur le pied,
+puis, en lui demandant a haute voix deux sous pour sa mise:
+
+--Veux-tu te taire, grand nigaud! lui dit-elle a l'oreille.
+
+En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui
+du facteur retentirent dans les escaliers; il etait suivi du voyageur
+qui depuis quelques instants excitait tant de curiosites et preoccupait
+si vivement les imaginations, que son arrivee en ce logis et sa chute au
+milieu de ce monde peut etre comparee a celle d'un colimacon dans une
+ruche, ou a l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de
+village.
+
+--Asseyez-vous aupres du feu, lui dit Grandet.
+
+Avant de s'asseoir, le jeune etranger salua tres gracieusement
+l'assemblee. Les hommes se leverent pour repondre par une inclination
+polie, et les femmes firent une reverence ceremonieuse.
+
+--Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez
+peut-etre de ...
+
+--Voila bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture
+d'une lettre qu'il tenait a la main, laissez donc monsieur se reposer.
+
+--Mais, mon pere, monsieur a peut-etre besoin de quelque chose, dit
+Eugenie.
+
+--Il a une langue, repondit severement le vigneron.
+
+L'inconnu fut seul surpris de cette scene. Les autres personnes etaient
+faites aux facons despotiques du bonhomme. Neanmoins, quand ces deux
+demandes et ces deux reponses furent echangees, l'inconnu se leva,
+presenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle
+de ses bottes, et dit a Eugenie:
+
+--Ma cousine, je vous remercie, j'ai dine a Tours. Et, ajouta-t-il en
+regardant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis meme point
+fatigue.
+
+--Monsieur vient de la Capitale, demanda madame des Grassins.
+
+Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris,
+en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une
+chaine a son col, l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il
+y avait sur la table et les personnes qui y etaient assises, lorgna fort
+impertinemment madame des Grassins, et lui dit apres avoir tout vu:
+
+--Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en
+prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter ...
+
+--J'etais sure que c'etait le cousin, pensait madame des Grassins en lui
+jetant de petites oeillades.
+
+--Quarante-sept, cria le vieil abbe. Marquez donc, madame des Grassins,
+n'est-ce pas votre numero?
+
+Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui,
+saisie par de tristes pressentiments, observa tour a tour le cousin de
+Paris et Eugenie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune
+heritiere lanca de furtifs regards a son cousin, et la femme du banquier
+put facilement y decouvrir un _crescendo_ d'etonnement ou de curiosite.
+*Le cousin de Paris* Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de
+vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les
+bons provinciaux que deja ses manieres aristocratiques revoltaient
+passablement, et que tous etudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut
+une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez
+voisins de l'enfance pour se laisser aller a des enfantillages Aussi,
+peut-etre, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien
+quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait
+Charles Grandet. Quelques jours avant cette soiree, son pere lui avait
+dit d'aller pour quelques mois chez son frere de Saumur. Peut-etre
+monsieur Grandet de Paris pensait-il a Eugenie. Charles, qui tombait en
+province pour la premiere fois, eut la pensee d'y paraitre avec la
+superiorite d'un jeune homme a la mode, de desesperer l'arrondissement
+par son luxe, d'y faire epoque, et d'y importer les inventions de la vie
+parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passer a
+Saumur plus de temps qu'a Paris a se brosser les ongles, et y affecter
+l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme elegant
+abandonne pour une negligence qui ne manque pas de grace. Charles
+emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus
+joli couteau, la plus jolie gaine de Paris. Il emporta sa collection de
+gilets les plus ingenieux: il y en avait de gris, de blancs, de noirs,
+de couleur scarabee, a reflets d'or, de pailletes, de chines, de
+doubles, a chale ou droits de col, a col renverse, de boutonnes jusqu'en
+haut, a boutons d'or. Il emporta toutes les varietes de cols et de
+cravates en faveur a cette epoque. Il emporta deux habits de Buisson, et
+son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or, present de sa
+mere. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante
+petite ecritoire donnee par la plus aimable des femmes, pour lui du
+moins, par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui voyageait
+maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupcons
+auxquels besoin etait de sacrifier momentanement son bonheur; puis
+force joli papier pour lui ecrire une lettre par quinzaine. Ce fut,
+enfin, une cargaison de futilites parisiennes aussi complete qu'il etait
+possible de la faire, et ou, depuis la cravache qui sert a commencer un
+duel, jusqu'aux beaux pistolets ciseles qui le terminent, se trouvaient
+tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer
+la vie. Son pere lui ayant dit de voyager seul et modestement, il etait
+venu dans le coupe de la diligence retenu pour seul, assez content de ne
+pas gater une delicieuse voiture de voyage commandee pour aller
+au-devant de son Annette, la grande dame que ... etc., et qu'il devait
+rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait
+rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser a courre dans les
+forets de son oncle, y vivre enfin de la vie de chateau; il ne savait
+pas le trouver a Saumur ou il ne s'etait informe de lui que pour
+demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut
+l'y voir dans un grand hotel. Afin de debuter convenablement chez son
+oncle, soit a Saumur, soit a Froidfond, il avait fait la toilette de
+voyage la plus coquette, la plus simplement recherchee, la plus
+adorable, pour employer le mot qui dans ce temps resumait les
+perfections speciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur
+venait de lui refriser ses beaux cheveux chatains; il y avait change de
+linge, et mis une cravate de satin noir combinee avec un col rond de
+maniere a encadrer agreablement sa blanche et rieuse figure. Une
+redingote de voyage a demi boutonnee lui pincait la taille, et laissait
+voir un gilet de cachemire a chale sous lequel etait un second gilet
+blanc. Sa montre, negligemment abandonnee au hasard dans une poche, se
+rattachait par une courte chaine d'or a l'une des boutonnieres. Son
+pantalon gris se boutonnait sur les cotes, ou des dessins brodes en soie
+noire enjolivaient les coutures. Il maniait agreablement une canne dont
+la pomme d'or sculpte n'alterait point la fraicheur de ses gants gris.
+Enfin, sa casquette etait d'un gout excellent. Un Parisien, un Parisien
+de la sphere la plus elevee, pouvait seul et s'agencer ainsi sans
+paraitre ridicule, et donner une harmonie de fatuite a toutes ces
+niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune
+homme qui a de beaux pistolets, le coup sur et Annette. Maintenant, si
+vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du
+jeune Parisien, voir parfaitement le vil eclat que l'elegance du
+voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle, et des figures
+qui composaient le tableau de famille, essayez de vous representer les
+Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac et ne songeaient plus depuis
+longtemps a eviter ni les roupies, ni les petites galettes noires qui
+parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, a cols recroquevilles et
+a plis jaunatres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitot
+qu'ils se les etaient attachees au cou. L'enorme quantite de linge qui
+leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le
+garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses
+teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de
+mauvaise grace et de senilite. Leurs figures, aussi fletries que
+l'etaient leurs habits rapes, aussi plissees que leurs pantalons,
+semblaient usees, racornies, et grimacaient. La negligence generale des
+autres costumes, tous incomplets, sans fraicheur, comme le sont les
+toilettes de province, ou l'on arrive insensiblement a ne plus
+s'habiller les uns pour les autres, et a prendre garde au prix d'une
+paire de gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de
+la mode etait le seul point sur lequel les Grassinistes et les
+Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son
+lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les
+solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches
+y avaient imprimes et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer
+l'Encyclopedie methodique et le Moniteur, aussitot les joueurs de loto
+levaient le nez et le consideraient avec autant de curiosite qu'ils en
+eussent manifeste pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
+auxquels la figure d'un homme a la mode n'etait pas inconnue,
+s'associerent neanmoins a l'etonnement de leurs voisins, soit qu'ils
+eprouvassent l'indefinissable influence d'un sentiment general, soit
+qu'ils l'approuvassent en disant a leurs compatriotes par des oeillades
+pleines d'ironie:
+
+--Voila comme _ils_ sont a Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer
+Charles a loisir, sans craindre de deplaire au maitre du logis. Grandet
+etait absorbe dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour
+la lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hotes ni
+de leur plaisir. Eugenie, a qui le type d'une perfection semblable, soit
+dans la mise, soit dans la personne, etait entierement inconnu, crut
+voir en son cousin une creature descendue de quelque region seraphique.
+Elle respirait avec delices les parfums exhales par cette chevelure si
+brillante, si gracieusement bouclee. Elle aurait voulu pouvoir toucher
+la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains
+de Charles, son teint, la fraicheur et la delicatesse de ses traits.
+Enfin, si toutefois cette image peut resumer les impressions que le
+jeune elegant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupee a
+rapetasser des bas, a ravauder la garde-robe de son pere, et dont la vie
+s'etait ecoulee sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue
+silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son cousin fit
+sourdre en son coeur les emotions de fine volupte que causent a un jeune
+homme les fantastiques figures de femmes dessinees par Westall dans les
+Keepsake anglais et gravees par les Finden d'un burin si habile qu'on a
+peur, en soufflant sur le velin, de faire envoler ces apparitions
+celestes Charles tira de sa poche un mouchoir brode par la grande dame
+qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour
+pendant les heures perdues pour l'amour, Eugenie regarda son cousin pour
+savoir s'il allait bien reellement s'en servir. Les manieres de Charles,
+ses gestes, la facon dont il prenait son lorgnon, son impertinence
+affectee, son mepris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir
+a la riche heritiere et qu'il trouvait evidemment ou sans valeur ou
+ridicule; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins
+lui plaisait si fort qu'avant de s'endormir elle dut rever longtemps a
+ce phenix des cousins.
+
+Les numeros se tiraient fort lentement, mais bientot le loto fut arrete.
+La grande Nanon entra et dit tout haut:
+
+--Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit a ce
+monsieur.
+
+Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors a voix basse:
+
+--Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deux sous dans
+la vieille soucoupe ecornee ou il les avait mis. Puis l'assemblee se
+remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu.
+
+--Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.
+
+--Oui, oui, repondit madame des Grassins en venant prendre place pres de
+Charles.
+
+Eugenie, mue par une de ces pensees qui naissent au coeur des jeunes
+filles quand un sentiment s'y loge pour la premiere fois, quitta la
+salle pour aller aider sa mere et Nanon. Si elle avait ete questionnee
+par un confesseur habile, elle lui eut sans doute avoue qu'elle ne
+songeait ni a sa mere ni a Nanon, mais qu'elle etait travaillee par un
+poignant desir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de
+son cousin, pour y placer quoi que ce fut, pour obvier a un oubli, pour
+y tout prevoir, afin de la rendre, autant que possible, elegante et
+propre. Eugenie se croyait deja seule capable de comprendre les gouts et
+les idees de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour
+prouver a sa mere et a Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait,
+que tout etait a faire. Elle donna l'idee a la grande Nanon de bassiner
+les draps avec la braise du feu, elle couvrit elle-meme la vieille table
+d'un napperon, et recommanda bien a Nanon de changer le napperon tous
+les matins. Elle convainquit sa mere de la necessite d'allumer un bon
+feu dans la cheminee, et determina Nanon a monter, sans en rien dire a
+son pere, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher
+dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui
+venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertelliere, y
+prit egalement un verre de cristal a six pans, une petite cuiller
+dedoree, un flacon antique ou etaient graves des amours, et mit
+triomphalement le tout sur un coin de la cheminee. Il lui avait plus
+surgi d'idees en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle
+etait au monde.
+
+--Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une
+chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla, legere comme un
+oiseau, tirer de sa bourse l'ecu de cent sous qu'elle avait recu pour
+ses depenses du mois.
+
+--Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.
+
+--Mais, que dira ton pere? Cette objection terrible fut proposee par
+madame Grandet en voyant sa fille armee d'un sucrier de vieux Sevres
+rapporte du chateau de Froidfond par Grandet.
+
+--Et ou prendras-tu donc du sucre? es-tu folle?
+
+--Maman, Nanon achetera aussi bien du sucre que de la bougie.
+
+--Mais ton pere?
+
+--Serait-il convenable que son neveu ne put boire un verre d'eau sucree
+? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.
+
+--Ton pere voit tout, dit madame Grandet en hochant la tete.
+
+Nanon hesitait, elle connaissait son maitre.
+
+--Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fete!
+
+Nanon laissa echapper un gros rire en entendant la premiere plaisanterie
+que sa jeune maitresse eut jamais faite, et lui obeit. Pendant
+qu'Eugenie et sa mere s'efforcaient d'embellir la chambre destinee par
+monsieur Grandet a son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions
+de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
+
+--Vous etes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter les
+plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Mais
+si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore
+s'y amuser.
+
+Elle lui lanca une veritable oeillade de province, ou, par habitude, les
+femmes mettent tant de reserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles
+leur communiquent la friande concupiscence particuliere a ceux des
+ecclesiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute.
+Charles se trouvait si depayse dans cette salle, si loin du vaste
+chateau et de la fastueuse existence qu'il supposait a son oncle, qu'en
+regardant attentivement madame des Grassins, il apercut enfin une image
+a demi effacee des figures parisiennes. Il repondit avec grace a
+l'espece d'invitation qui lui etait adressee, et il s'engagea
+naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa
+graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses
+confidences. Il existait chez elle et chez Charles un meme besoin de
+confiance. Aussi, apres quelques moments de causerie coquette et de
+plaisanteries serieuses, l'adroite provinciale put-elle lui dire sans se
+croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la vente des
+vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois:
+
+--Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous
+ferez tres certainement autant de plaisir a mon mari qu'a moi. Notre
+salon est le seul dans Saumur ou vous trouverez reunis le haut commerce
+et la noblesse: nous appartenons aux deux societes, qui ne veulent se
+rencontrer que la parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec
+orgueil, est egalement considere par les uns et par les autres. Ainsi,
+nous tacherons de faire diversion a l'ennui de votre sejour ici. Si vous
+restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Votre
+oncle est un grigou qui ne pense qu'a ses provins, votre tante est une
+devote qui ne sait pas coudre deux idees, et votre cousine est une
+petite sotte, sans education, commune, sans dot, et qui passe sa vie a
+raccommoder des torchons.
+
+--Elle est tres bien, cette femme, se dit en lui-meme Charles Grandet en
+repondant aux minauderies de madame des Grassins.
+
+--Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant
+le gros et grand banquier.
+
+A cette observation, le notaire et le president dirent des mots plus ou
+moins malicieux; mais l'abbe les regarda d'un air fin et resuma leurs
+pensees en prenant une pincee de tabac, et offrant sa tabatiere a la
+ronde:
+
+--Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire a monsieur les honneurs
+de Saumur?
+
+--Ha! ca, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbe? demanda monsieur
+des Grassins.
+
+--Je l'entends, monsieur, dans le sens la plus favorable pour vous, pour
+madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le ruse
+vieillard en se tournant vers Charles.
+
+Sans paraitre y preter la moindre attention, l'abbe Cruchot avait su
+deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.
+
+--Monsieur, dit enfin Adolphe a Charles d'un air qu'il aurait voulu
+rendre degage, je ne sais si vous avez conserve quelque souvenir de moi;
+j'ai eu le plaisir d'etre votre vis-a-vis a un bal donne par monsieur
+le baron de Nucingen, et ...
+
+--Parfaitement, monsieur, parfaitement, repondit Charles surpris de se
+voir l'objet des attentions de tout le monde.
+
+--Monsieur est votre fils? demanda-t-il a madame des Grassins.
+
+L'abbe regarda malicieusement la mere.
+
+--Oui, monsieur, dit-elle.
+
+--Vous etiez donc bien jeune a Paris? reprit Charles en s'adressant a
+Adolphe.
+
+--Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbe, nous les envoyons a Babylone
+aussitot qu'ils sont sevres.
+
+Madame des Grassins interrogea l'abbe par un regard d'une etonnante
+profondeur.
+
+--Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des
+femmes de trente et quelques annees aussi fraiches que l'est madame,
+apres avoir eu des fils bientot Licencies en Droit. Il me semble etre
+encore au jour ou les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises
+pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abbe en se tournant vers
+son adversaire femelle. Pour moi, vos succes sont d'hier ...
+
+--Oh! le vieux scelerat! se dit en elle-meme madame des Grassins, me
+devinerait-il donc?
+
+--Il parait que j'aurai beaucoup de succes a Saumur, se disait Charles
+en deboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et
+jetant son regard a travers les espaces pour imiter la pose donnee a
+lord Byron par Chantrey.
+
+L'inattention du pere Grandet, ou, pour mieux dire, la preoccupation
+dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'echapperent ni au
+notaire ni au president qui tachaient d'en conjecturer le contenu par
+les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortement
+eclairee par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calme
+habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la
+contenance affectee par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:
+
+"Mon frere, voici bientot vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus.
+Mon mariage a ete l'objet de notre derniere entrevue, apres laquelle
+nous nous sommes quittes joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais
+guere prevoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille, a la
+prosperite de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cette
+lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position ou j'etais,
+je n'ai pas voulu survivre a la honte d'une faillite. Je me suis tenu
+sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment, esperant surnager
+toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes reunies de mon agent de
+change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernieres ressources
+et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir pres de quatre
+millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes
+vins emmagasines eprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent
+l'abondance et la qualite de vos recoltes. Dans trois jours Paris dira:
+"Monsieur Grandet etait un fripon!" Je me coucherai, moi probe, dans
+un linceul d'infamie. Je ravis a mon fils et son nom que j'entache et la
+fortune de sa mere. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfant que
+j'idolatre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait, par
+bonheur, que les derniers flots de ma vie s'epanchaient dans cet adieu.
+Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frere, mon frere, la malediction de
+nos enfants est epouvantable; ils peuvent appeler de la notre, mais la
+leur est irrevocable.
+
+"Grandet, tu es mon aine, tu me dois ta protection: fais que Charles
+ne jette aucune parole amere sur ma tombe! Mon frere, si je t'ecrivais
+avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs que
+j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais, je saignerais, je
+serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort
+d'un oeil sec. Te voila donc le pere de Charles! il n'a point de parents
+du cote maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obei aux
+prejuges sociaux? Pourquoi ai-je cede a l'amour? Pourquoi ai-je epouse
+la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O
+mon malheureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne suis pas venu
+t'implorer pour moi; d'ailleurs tes biens ne sont peut-etre pas assez
+considerables pour supporter une hypotheque de trois millions; mais
+pour mon fils! Sache-le bien, mon frere, mes mains suppliantes se sont
+jointes en pensant a toi. Grandet, je te confie Charles en mourant.
+Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui
+serviras de pere. Il m'aimait bien, Charles; j'etais si bon pour lui,
+je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu
+verras, il est doux, il tient de sa mere, il ne te donnera jamais de
+chagrin. Pauvre enfant! accoutume aux jouissances du luxe, il ne
+connait aucune des privations auxquelles nous a condamnes l'un et
+l'autre notre premiere misere ... Et le voila ruine, seul. Oui, tous ses
+amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah!
+je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup
+dans les cieux pres de sa mere. Folie! Je reviens a mon malheur, a
+celui de Charles. Je te l'ai donc envoye pour que tu lui apprennes
+convenablement et ma mort et son sort a venir. Sois un pere pour lui,
+mais un bon pere.
+
+"Ne l'arrache pas tout a coup a sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui
+demande a genoux de renoncer aux creances qu'en qualite d'heritier de sa
+mere il pourrait exercer contre moi. Mais c'est une priere superflue;
+il a de l'honneur, et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre a mes
+creanciers. Fais-le renoncer a ma succession en temps utile. Revele-lui
+les dures conditions de la vie que je lui fais; et s'il me conserve sa
+tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui.
+Oui, le travail, qui nous a sauves tous deux, peut lui rendre la fortune
+que je lui emporte; et, s'il veut ecouter la voix de son pere, qui pour
+lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux
+Indes! Mon frere, Charles est un jeune homme probe et courageux: tu
+lui feras une pacotille, il mourrait plutot que de ne pas te rendre les
+premiers fonds que tu lui preteras; car tu lui en preteras, Grandet!
+sinon tu te creerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni
+secours ni tendresse en toi, je demanderais eternellement vengeance a
+Dieu de ta durete. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien
+le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mere; mais les
+payements de ma fin du mois avaient absorbe toutes mes ressources. Je
+n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant;
+j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main,
+qui m'eut rechauffe; mais le temps me manque. Pendant que Charles
+voyage, je suis oblige de dresser mon bilan. Je tache de prouver par la
+bonne foi qui preside a mes affaires qu'il n'y a dans mes desastres ni
+faute ni improbite. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon
+frere. Que toutes les benedictions de Dieu te soient acquises pour la
+genereuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute
+pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde ou
+nous devons aller tous un jour, et ou je suis deja.
+
+Victor-Ange-Guillaume Grandet. "
+
+--Vous causez donc? dit le pere Grandet en pliant avec exactitude la
+lettre dans les memes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il
+regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses
+emotions et ses calculs.
+
+--Vous etes-vous rechauffe?
+
+--Tres bien, mon cher oncle.
+
+--He! bien, ou sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant deja que son
+neveu couchait chez lui. En ce moment Eugenie et ma dame Grandet
+rentrerent.
+
+--Tout est-il arrange la-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant
+son calme.
+
+--Oui, mon pere.
+
+--He! bien, mon neveu, si vous etes fatigue, Nanon va vous conduire a
+votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de _mirliflor_! mais
+vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impots
+nous avalent tout.
+
+--Nous ne voulons pas etre indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous
+pouvez avoir a jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir.
+A demain.
+
+A ces mots, l'assemblee se leva, et chacun fit la reverence suivant son
+caractere. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et
+vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des
+Grassins n'avait pas prevu l'incident qui devait faire finir
+prematurement la soiree, et son domestique n'etait pas arrive.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit
+l'abbe Cruchot a madame des Grassins.
+
+--Merci, monsieur l'abbe. J'ai mon fils, repondit-elle sechement.
+
+--Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbe.
+
+--Donne donc le bras a monsieur Cruchot, lui dit son mari.
+
+L'abbe emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver a quelques
+pas en avant de la caravane.
+
+--Il est tres bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le
+bras. _Adieu, paniers, vendanges sont faites_! Il vous faut dire adieu
+a mademoiselle Grandet, Eugenie sera pour le Parisien. A moins que ce
+cousin ne soit amourache d'une Parisienne, votre fils Adolphe va
+rencontrer en lui le rival le plus ...
+
+--Laissez donc, monsieur l'abbe. Ce jeune homme ne tardera pas a
+s'apercevoir qu'Eugenie est une niaise, une fille sans fraicheur.
+L'avez-vous examinee? elle etait, ce soir, jaune comme un coing.
+
+--Vous l'avez peut-etre deja fait remarquer au cousin.
+
+--Et je ne m'en suis pas genee ...
+
+--Mettez-vous toujours aupres d'Eugenie, madame, et vous n'aurez pas
+grand'chose a dire a ce jeune homme contre sa cousine, il fera de
+lui-meme une comparaison qui ...
+
+--D'abord, il m'a promis de venir diner apres-demain chez moi.
+
+--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'abbe.
+
+--Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbe? Entendez-vous
+ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivee a l'age de
+trente-neuf ans, avec une reputation sans tache, Dieu merci, pour la
+compromettre, meme quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous
+sommes a un age, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut
+dire. Pour un ecclesiastique, vous avez en verite des idees bien
+incongrues. Fi! cela est digne de Faublas.
+
+--Vous avez donc lu Faublas?
+
+--Non, monsieur l'abbe, je voulais dire les Liaisons Dangereuses.
+
+--Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbe. Mais
+vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je
+voulais simplement vous ...
+
+--Osez me dire que vous ne songiez pas a me conseiller de vilaines
+choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est tres bien,
+j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas a sa cousine. A
+Paris, je le sais, quelques bonnes meres se devouent ainsi pour le
+bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,
+monsieur l'abbe.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-meme ne voudrait
+pas de cent millions achetes a ce prix ...
+
+--Madame, je n'ai point parle de cent millions. La tentation eut ete
+peut-etre au-dessus de nos forces a l'un et a l'autre. Seulement je
+crois qu'une honnete femme peut se permettre, en tout bien tout honneur,
+de petites coquetteries sans consequence, qui font partie de ses devoirs
+en societe, et qui ...
+
+--Vous croyez?
+
+--Ne devons-nous pas, madame, tacher de nous etre agreables les uns aux
+autres ... Permettez que je me mouche.
+
+--Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu
+plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui
+pardonne d'honorer preferablement a la vieillesse la beaute ...
+
+--Il est clair, disait le president de sa grosse voix, que monsieur
+Grandet de Paris envoie son fils a Saumur dans des intentions
+extremement matrimoniales ...
+
+--Mais, alors, le cousin ne serait pas tombe comme une bombe, repondait
+le notaire.
+
+--Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est
+_cachottier_.
+
+--Des Grassins, mon ami, je l'ai invite a diner, ce jeune homme. Il
+faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonniere, et les du
+Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu
+qu'elle se mette bien ce jour-la! Par jalousie, sa mere la fagote si
+mal! J'espere, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir,
+ajouta-t-elle en arretant le cortege pour se retourner vers les deux
+Cruchot.
+
+--Vous voila chez vous, madame, dit le notaire.
+
+Apres avoir salue les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en
+retournerent chez eux, en se servant de ce genie d'analyse que possedent
+les provinciaux pour etudier sous toutes ses faces le grand evenement de
+cette soiree, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et
+des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces
+grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la necessite
+d'une alliance momentanee contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
+mutuellement empecher Eugenie d'aimer son cousin, et Charles de penser a
+sa cousine? Le Parisien pourrait-il resister aux insinuations perfides,
+aux calomnies doucereuses, aux medisances pleines d'eloges, aux
+denegations naives qui allaient constamment tourner autour de lui et
+l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimacon tombe
+dans leur ruche?
+
+Lorsque les quatre parents se trouverent seuls dans la salle, monsieur
+Grandet dit a son neveu:
+
+--Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous
+amenent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous
+dejeunons a huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain
+sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dinons,
+comme les Parisiens, a cinq heures. Voila l'ordre. Si vous voulez voir
+la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez
+si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous
+les entendrez peut-etre tous ici vous disant que je suis riche:
+monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par la! Je les laisse dire,
+leurs bavardages ne nuisent point a mon credit. Mais je n'ai pas le sou,
+et je travaille a mon age comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout
+bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-etre
+bientot par vous-meme ce que coute un ecu quand il faut le suer. Allons,
+Nanon, les chandelles?
+
+--J'espere, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez
+besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous
+pourrez appeler Nanon.
+
+--Ma chere tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporte toutes
+mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi
+qu'a ma jeune cousine.
+
+Charles prit des mains de Nanon une bougie allumee, une bougie d'Anjou,
+bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille a de la
+chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en soupconner l'existence
+au logis, ne s'apercut pas de cette magnificence.
+
+--Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
+
+Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voute,
+Grandet fit la ceremonie de passer par le couloir qui separait la salle
+de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre
+ovale fermait ce couloir du cote de l'escalier afin de temperer le froid
+qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par
+la tres rudement, et, malgre les bourrelets mis aux portes de la salle,
+a peine la chaleur s'y maintenait-elle a un degre convenable. Nanon alla
+verrouiller la grande porte, ferma la salle, et detacha dans l'ecurie un
+chien-loup dont la voix etait cassee comme s'il avait une laryngite. Cet
+animal d'une notable ferocite ne connaissait que Nanon. Ces deux
+creatures champetres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunatres
+et enfumes de la cage ou l'escalier a rampe vermoulue tremblait sous le
+pas pesant de son oncle, son degrisement alla _rinforzando_. Il se
+croyait dans un juchoir a poules. Sa tante et sa cousine, vers
+lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, etaient si bien
+faconnees a cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son
+etonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y
+repondirent par un sourire agreable qui le desespera.
+
+--Que diable mon pere m'envoie-t-il faire ici? se disait-il.
+
+Arrive sur le premier palier, il apercut trois portes peintes en rouge
+etrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille
+poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnees, apparentes, terminees
+en facon de flammes comme l'etait a chaque bout la longue entree de la
+serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et
+qui donnait entree dans la piece situee au-dessus de la cuisine, etait
+evidemment muree. On n'y penetrait en effet que par la chambre de
+Grandet, a qui cette piece servait de cabinet. L'unique croisee d'ou
+elle tirait son jour etait defendue sur la cour par d'enormes barreaux
+en fer grillages. Personne, pas meme madame Grandet, n'avait la
+permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un
+alchimiste a son fourneau. La, sans doute, quelque cachette avait ete
+tres habilement pratiquee, la s'emmagasinaient les titres de propriete,
+la pendaient les balances a peser les louis, la se faisaient nuitamment
+et en secret les quittances, les recus, les calculs; de maniere que les
+gens d'affaires, voyant toujours Grandet pret a tout, pouvaient imaginer
+qu'il avait a ses ordres une fee ou un demon. La, sans doute, quand
+Nanon ronflait a ebranler les planchers, quand le chien-loup veillait et
+baillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet etaient bien
+endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver,
+cercler son or. Les murs etaient epais, les contrevents discrets. Lui
+seul avait la clef de ce laboratoire, ou, dit-on, il consultait des
+plans sur lesquels ses arbres a fruits etaient designes et ou il
+chiffrait ses produits a un provin, a une bourree pres. L'entree de la
+chambre d'Eugenie faisait face a cette porte muree. Puis, au bout du
+palier, etait l'appartement des deux epoux qui occupaient tout le devant
+de la maison. Madame Grandet avait une chambre contigue a celle
+d'Eugenie, chez qui l'on entrait par une porte vitree. La chambre du
+maitre etait separee de celle de sa femme par une cloison, et du
+mysterieux cabinet par un gros mur. Le pere Grandet avait loge son neveu
+au second etage, dans la haute mansarde situee au-dessus de sa chambre,
+de maniere a pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et
+de venir. Quand Eugenie et sa mere arriverent au milieu du palier, elles
+se donnerent le baiser du soir; puis, apres avoir dit a Charles
+quelques mots d'adieu, froids sur les levres, mais certes chaleureux au
+coeur de la fille, elles rentrerent dans leurs chambres.
+
+--Vous voila chez vous, mon neveu, dit le pere Grandet a Charles en lui
+ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez
+Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous
+dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont
+fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armee
+d'une bassinoire.
+
+--En voila bien d'une autre! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon
+neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise,
+Nanon.
+
+--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment
+mignon comme une femme.
+
+--Allons, va, puisque tu l'as dans la tete, dit Grandet en la poussant
+par les epaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare
+descendit en grommelant de vagues paroles.
+
+Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Apres avoir jete les
+yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune a
+bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminee en
+pierre de liais cannelee dont le seul aspect donnait froid, sur des
+chaises de bois jaune garnies en canne vernissee et qui semblaient avoir
+plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle
+aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de
+lisiere place au bas d'un lit a ciel dont les pentes en drap tremblaient
+comme si elles allaient tomber, achevees par les vers, il regarda
+serieusement la grande Nanon et lui dit:
+
+--Ah ca! ma chere enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien
+maire de Saumur, frere de monsieur Grandet de Paris?
+
+--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait
+monsieur. Faut-il que je vous aide a defaire vos malles?
+
+--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi
+dans les marins de la garde imperiale?
+
+--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ca, les marins de la
+garde? C'est-y sale? Ca va-t-il sur l'eau?
+
+--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici
+la clef.
+
+Nanon fut tout emerveillee de voir une robe de chambre en soie verte a
+fleurs d'or et a dessins antiques.
+
+--Vous allez mettre ca pour vous coucher, dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Sainte-Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon
+cher mignon monsieur, donnez donc ca a l'eglise, vous sauverez votre
+ame, tandis que ca vous la fera perdre. Oh! que vous etes donc gentil
+comme ca. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
+
+--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi
+coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plait
+tant, vous sauverez votre ame. Je suis trop bon chretien pour vous la
+refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
+
+Nanon resta plantee sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir
+ajouter foi a ses paroles.
+
+--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il reve deja, ce
+monsieur. Bonsoir.
+
+--Bonsoir, Nanon.
+
+--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant.
+Mon pere n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! a
+demain les affaires serieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque.
+
+--Sainte-Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugenie en
+interrompant ses prieres qui ce soir-la ne furent pas finies.
+
+Madame Grandet n'eut aucune pensee en se couchant. Elle entendait, par
+la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison,
+l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable a toutes
+les femmes timides, elle avait etudie le caractere de son seigneur. De
+meme que la mouette prevoit l'orage, elle avait, a d'imperceptibles
+signes, pressenti la tempete interieure qui agitait Grandet, et, pour
+employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte.
+Grandet regardait la porte interieurement doublee en tole qu'il avait
+fait mettre a son cabinet, et se disait:
+
+--Quelle idee bizarre a eue mon frere de me leguer son enfant? Jolie
+succession! Je n'ai pas vingt ecus a donner. Mais qu'est-ce que vingt
+ecus pour ce mirliflor qui lorgnait mon barometre comme s'il avait voulu
+en faire du feu?
+
+En songeant aux consequences de ce testament de douleur, Grandet etait
+peut-etre plus agite que ne l'etait son frere au moment ou il le traca.
+
+--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillee de
+son devant d'autel, revant de fleurs, de tabis, de damas, pour la
+premiere fois de sa vie, comme Eugenie reva d'amour.
+
+Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure
+delicieuse ou le soleil leur epanche ses rayons dans l'ame, ou la fleur
+leur exprime des pensees, ou les palpitations du coeur communiquent au
+cerveau leur chaude fecondance, et fondent les idees en un vague desir;
+jour d'innocente melancolie et de suaves joyeusetes! Quand les enfants
+commencent a voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment
+dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumiere
+est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumiere du coeur?
+Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas etait arrive pour
+Eugenie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de
+bonne heure, fit sa priere, et commenca l'oeuvre de sa toilette,
+occupation qui desormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses
+cheveux chatains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tete avec
+le plus grand soin, en evitant que les cheveux ne s'echappassent de
+leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symetrie qui rehaussa
+la timide candeur de son visage, en accordant la simplicite des
+accessoires a la naivete des lignes. En se lavant plusieurs fois les
+mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle
+regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin
+pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien faconnes.
+Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laca droit,
+sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la premiere fois de sa
+vie, de paraitre a son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe
+fraiche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut
+achevee, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'etonna de
+ne compter que sept heures. Le desir d'avoir tout le temps necessaire
+pour se bien habiller l'avait fait lever trop tot. Ignorant l'art de
+remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en etudier l'effet, Eugenie
+se croisa bonnement les bras, s'assit a sa fenetre, contempla la cour,
+le jardin etroit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue
+melancolique, bornee, mais qui n'etait pas depourvue des mysterieuses
+beautes particulieres aux endroits solitaires ou a la nature inculte.
+Aupres de la cuisine se trouvait un puits entoure d'une margelle, et a
+poulie maintenue dans une branche de fer courbee, qu'embrassait une
+vigne aux pampres fletris, rougis, brouis par la saison. De la, le
+tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la
+maison et finissait sur un bucher ou le bois etait range avec autant
+d'exactitude que peuvent l'etre les livres d'un bibliophile. Le pave de
+la cour offrait ces teintes noiratres produites avec le temps par les
+mousses, par les herbes, par le defaut de mouvement. Les murs epais
+presentaient leur chemise verte, ondee de longues traces brunes. Enfin
+les huit marches qui regnaient au fond de la cour et menaient a la porte
+du jardin, etaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme
+le tombeau d'un chevalier enterre par sa veuve au temps des croisades.
+Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongees s'elevait une grille de
+bois pourri, a moitie tombee de vetuste, mais a laquelle se mariaient a
+leur gre des plantes grimpantes. De chaque cote de la porte a
+claire-voie s'avancaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris.
+Trois allees paralleles, sablees et separees par des carres dont les
+terres etaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce
+jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A
+un bout, des framboisiers; a l'autre, un immense noyer qui inclinait
+ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau
+soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commencaient a
+dissiper le glacis imprime par la nuit aux pittoresques objets, aux
+murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugenie trouva
+des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si
+ordinaires pour elle. Mille pensees confuses naissaient dans son ame, et
+y croissaient a mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil.
+Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui
+enveloppe l'etre moral, comme un nuage envelopperait l'etre physique.
+Ses reflexions s'accordaient avec les details de ce singulier paysage,
+et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
+nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'ou tombaient des
+Cheveux de Venus aux feuilles epaisses a couleurs changeantes comme la
+gorge des pigeons, de celestes rayons d'esperance illuminerent l'avenir
+pour Eugenie, qui desormais se plut a regarder ce pan de mur, ses fleurs
+pales, ses clochettes bleues et ses herbes fanees, auxquelles se mela un
+souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille
+produisait dans cette cour sonore, en se detachant de son rameau,
+donnait une reponse aux secretes interrogations de la jeune fille, qui
+serait restee la, pendant toute la journee, sans s'apercevoir de la
+fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'ame. Elle se
+leva frequemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
+auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire
+des injures a lui-meme.
+
+--Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle etait la pensee d'Eugenie,
+pensee humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait
+pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des
+premieres vertus de l'amour. Eugenie appartenait bien a ce type
+d'enfants fortement constitues, comme ils le sont dans la petite
+bourgeoisie, et dont les beautes paraissent vulgaires; mais si elle
+ressemblait a Venus de Milo, ses formes etaient ennoblies par cette
+suavite du sentiment chretien qui purifie la femme et lui donne une
+distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tete enorme,
+le front masculin mais delicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris
+auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entiere, imprimait une
+lumiere jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et
+rose, avaient ete grossis par une petite verole assez clemente pour n'y
+point laisser de traces, mais qui avait detruit le veloute de la peau,
+neanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mere y
+tracait passagerement une marque rouge. Son nez etait un peu trop fort,
+mais il s'harmoniait avec une bouche d'un rouge de minium, dont les
+levres a mille raies etaient pleines d'amour et de bonte. Le col avait
+une rondeur parfaite. Le corsage bombe, soigneusement voile, attirait le
+regard et faisait rever; il manquait sans doute un peu de la grace due
+a la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilite de cette
+haute taille devait etre un charme. Eugenie, grande et forte, n'avait
+donc rien du joli qui plait aux masses; mais elle etait belle de cette
+beaute si facile a reconnaitre, et dont s'eprennent seulement les
+artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type a la celeste purete de
+Marie, qui demande a toute la nature feminine ces yeux modestement fiers
+devines par Raphael, ces lignes vierges que donne parfois la nature,
+mais qu'une vie chretienne et pudique peut seule conserver ou faire
+acquerir; ce peintre, amoureux d'un si rare modele, eut trouve tout a
+coup dans le visage d'Eugenie la noblesse innee qui s'ignore; il eut vu
+sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans
+l'habitude des paupieres, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les
+contours de sa tete que l'expression du plaisir n'avait jamais ni
+alteres ni fatigues, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
+tranchees dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie
+calme, coloree, bordee de lueur comme une jolie fleur eclose, reposait
+l'ame, communiquait le charme de la conscience qui s'y refletait, et
+commandait le regard. Eugenie etait encore sur la rive de la vie ou
+fleurissent les illusions enfantines, ou se cueillent les marguerites
+avec des delices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
+sans savoir encore ce qu'etait l'amour:
+
+--Je suis trop laide, il ne fera pas attention a moi.
+
+Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et
+tendit le cou pour ecouter les bruits de la maison.
+
+--Il ne se leve pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
+Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son
+feu, enchainant le chien et parlant a ses betes dans l'ecurie. Aussitot
+Eugenie descendit et courut a Nanon qui trayait la vache.
+
+--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la creme pour le cafe de mon
+cousin.
+
+--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui
+partit d'un gros eclat de rire. Je ne peux pas faire de la creme. Votre
+cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu
+dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du
+linge fin comme celui du surplis a monsieur le cure.
+
+--Nanon, fais-nous donc de la galette.
+
+--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre?
+dit Nanon laquelle en sa qualite de premier ministre de Grandet
+prenait parfois une importance enorme aux yeux d'Eugenie et de sa mere.
+Faut-il pas le voler, cet homme, pour feter votre cousin? Demandez-lui
+du beurre, de la farine, du bois, il est votre pere, il peut vous en
+donner. Tenez, le voila qui descend pour voir aux provisions ...
+
+Eugenie se sauva dans le jardin, tout epouvantee en entendant trembler
+l'escalier sous le pas de son pere. Elle eprouvait deja les effets de
+cette profonde pudeur et de cette conscience particuliere de notre
+bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-etre, que nos pensees
+sont gravees sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
+s'apercevant enfin du froid denuement de la maison paternelle, la pauvre
+fille concevait une sorte de depit de ne pouvoir la mettre en harmonie
+avec l'elegance de son cousin. Elle eprouva un besoin passionne de faire
+quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Naive et vraie,
+elle se laissait aller a sa nature angelique sans se defier ni de ses
+impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait
+eveille chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se
+deployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisieme
+annee, elle se trouvait dans la plenitude de son intelligence et de ses
+desirs. Pour la premiere fois, elle eut dans le coeur de la terreur a
+l'aspect de son pere, vit en lui le maitre de son sort, et se crut
+coupable d'une faute en lui taisant quelques pensees. Elle se mit a
+marcher a pas precipites en s'etonnant de respirer un air plus pur, de
+sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur
+morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour
+obtenir la galette, il s'elevait entre la Grande Nanon et Grandet une de
+ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
+hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme etait venu pour mesurer les vivres
+necessaires a la consommation de la journee.
+
+--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il a Nanon.
+
+--Pas une miette, monsieur.
+
+Grandet prit un gros pain rond, bien enfarine, moule dans un de ces
+paniers plats qui servent a boulanger en Anjou, et il allait le couper,
+quand Nanon lui dit:
+
+--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.
+
+--C'est vrai, repondit Grandet, mais ton pain pese six livres, il en
+restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ca ne mange
+point de pain.
+
+--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.
+
+En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement
+du pain, depuis le beurre etendu sur la tartine, frippe vulgaire,
+jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguee des frippes; et
+tous ceux qui, dans leur enfance, ont leche la frippe et laisse le pain,
+comprendront la portee de cette locution.
+
+--Non, repondit Grandet, ca ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont
+quasiment comme des filles a marier.
+
+Enfin, apres avoir parcimonieusement ordonne le menu quotidien, le
+bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant neanmoins les
+armoires de sa _Depense_, lorsque Nanon l'arreta pour lui dire:
+
+--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai
+une galette aux enfants.
+
+--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage a cause de mon neveu?
+
+--Je ne pensais pas plus a votre neveu qu'a votre chien, pas plus que
+vous n'y pensez vous-meme. Ne voila-t-il pas que vous ne m'avez _aveint_
+que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
+
+--Ha! ca, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ca. Qu'est-ce qui te passe
+donc par la tete? Es-tu la maitresse ici? Tu n'auras que six morceaux
+de sucre.
+
+--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son cafe?
+
+--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
+
+--Vous vous passerez de sucre, a votre age! J'aimerais mieux vous en
+acheter de ma poche.
+
+--Mele-toi de ce qui te regarde.
+
+Malgre la baisse du prix, le sucre etait toujours, aux yeux du
+tonnelier, la plus precieuse des denrees coloniales, il valait toujours
+six francs la livre, pour lui. L'obligation de le menager, prise sous
+l'Empire, etait devenue la plus indelebile de ses habitudes. Toutes les
+femmes, meme la plus niaise, savent ruser pour arriver a leurs fins,
+Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
+
+--Mademoiselle, cria-t-elle par la croisee, est-ce pas que vous voulez
+de la galette?
+
+--Non, non, repondit Eugenie.
+
+--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il
+ouvrit la _mette_ ou etait la farine, lui en donna une mesure, et ajouta
+quelques onces de beurre au morceau qu'il avait deja coupe.
+
+--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
+
+--Eh! bien, tu en prendras a ta suffisance, repondit-il
+melancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu
+nous cuiras au four tout le diner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux
+feux.
+
+--Quien! s'ecria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet
+jeta sur son fidele ministre un coup d'oeil presque paternel.
+
+--Mademoiselle, cria la cuisiniere, nous aurons une galette. Le pere
+Grandet revint charge de ses fruits, et en rangea une premiere assiettee
+sur la table de la cuisine.
+
+--Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre
+neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ca se nettoie donc?
+Faut-il y mettre de votre cirage a l'oeuf?
+
+--Nanon, je crois que l'oeuf gaterait ce cuir-la. D'ailleurs, dis-lui que
+tu ne connais point la maniere de cirer le maroquin, oui, c'est du
+maroquin, il achetera lui-meme a Saumur et t'apportera de quoi illustrer
+ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage
+pour le rendre brillant.
+
+--C'est donc bon a manger, dit la servante en portant les bottes a son
+nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah!
+c'est-il drole.
+
+--Drole! dit le maitre, tu trouves drole de mettre a des bottes plus
+d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
+
+--Monsieur, dit-elle au second voyage de son maitre qui avait ferme le
+fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu
+par semaine a cause de votre ...?
+
+--Oui.
+
+--Faudra que j'aille a la boucherie.
+
+--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne
+t'en laisseront pas chomer. Mais je vais dire a Cornoiller de me tuer
+des corbeaux. Ce gibier-la donne le meilleur bouillon de la terre.
+
+--C'est-y vrai, monsieur, que ca mange les morts?
+
+--Tu es bete, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils
+trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-ce donc que
+les successions? Le pere Grandet n'ayant plus d'ordre a donner, tira sa
+montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant
+le dejeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit:
+
+--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai
+quelque chose a y faire.
+
+Eugenie alla mettre son chapeau de paille cousue, double de taffetas
+rose; puis, le pere et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'a
+la place.
+
+--Ou devalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra
+Grandet.
+
+--Voir quelque chose, repondit le bonhomme sans etre la dupe de la
+promenade matinale de son ami.
+
+Quand le pere Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par
+experience qu'il y avait toujours quelque chose a gagner avec lui. Donc
+il l'accompagna.
+
+--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous etes de mes amis, je
+vais vous demontrer comme quoi c'est une betise de planter des peupliers
+dans de bonnes terres ...
+
+--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez
+palpes pour ceux qui etaient dans vos prairies de la Loire, dit maitre
+Cruchot en ouvrant des yeux hebetes. Avez-vous eu du bonheur?... Couper
+vos arbres au moment ou l'on manquait de bois blanc a Nantes, et les
+vendre trente francs!
+
+Eugenie ecoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel
+de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arret
+paternel et souverain. Grandet etait arrive aux magnifiques prairies
+qu'il possedait au bord de la Loire, et ou trente ouvriers s'occupaient
+a deblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les
+peupliers.
+
+--Maitre Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au
+notaire. Jean, cria-t-il a un ouvrier, me ... me ... mesure avec ta toise
+dans tou ... t ou ... tous les sens?
+
+--Quatre fois huit pieds, repondit l'ouvrier apres avoir fini.
+
+--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet a Cruchot. J'avais sur cette
+ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ...
+cent fois trente-d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ...
+mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
+cotes, quinze cents; les rangees du milieu autant. Alors, me ... me ...
+mettons mille bottes de foin.
+
+--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-la
+valent environ six cents francs.
+
+--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents a cause des trois a quatre
+cents francs de regain. Eh! bien, ca ... ca ... ca ... calculez ce que que
+que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pendant quarante ans do
+... donnent a ... a ... avec les in ... in ... interets com ... com ...
+composes que que que vouous saaavez.
+
+--Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
+
+--Je le veux bien! ca ne ne ne fera que que que soixante mille francs.
+Eh! bien, reprit le vigneron sans begayer, deux mille peupliers de
+quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte.
+J'ai trouve ca, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean,
+reprit-il, tu combleras les trous, excepte du cote de la Loire, ou tu
+planteras les peupliers que j'ai achetes. En les mettant dans la
+riviere, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en
+se tournant vers Cruchot et imprimant a la loupe de son nez un leger
+mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
+
+--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les
+terres maigres, dit Cruchot stupefait par les calculs de Grandet.
+
+--_O-u-i, monsieur_, repondit ironiquement le tonnelier.
+
+Eugenie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans ecouter les
+calculs de son pere, preta bientot l'oreille aux discours de Cruchot en
+l'entendant dire a son client:
+
+--He! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question
+que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientot avoir un contrat a
+dresser, pere Grandet.
+
+--Vous ... ou ... vous etes so ... so ... orti de bo ... bonne heure
+pooour me dire ca, reprit Grandet en accompagnant cette reflexion d'un
+mouvement de sa loupe. He! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc,
+et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux,
+voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la
+dooonner a son cououousin: vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer ca.
+Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde.
+
+Cette reponse causa des eblouissements a Eugenie. Les lointaines
+esperances qui pour elle commencaient a poindre dans son coeur fleurirent
+soudain, se realiserent et formerent un faisceau de fleurs qu'elle vit
+coupees et gisant a terre. Depuis la veille, elle s'attachait a Charles
+par tous les liens de bonheur qui unissent les ames; desormais la
+souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble
+destinee de la femme d'etre plus touchee des pompes de la misere que des
+splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu
+s'eteindre au fond du coeur de son pere? de quel crime Charles etait-il
+donc coupable? Questions mysterieuses! Deja son amour naissant,
+mystere si profond, s'enveloppait de mysteres. Elle revint tremblant sur
+ses jambes, et en arrivant a la vieille rue sombre, si joyeuse pour
+elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la melancolie
+que les temps et les choses y avaient imprimee. Aucun des enseignements
+de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devanca son
+pere et l'attendit a la porte apres y avoir frappe. Mais Grandet, qui
+voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait
+dit:
+
+--Ou en sont les fonds?
+
+--Vous ne voulez pas m'ecouter, Grandet, lui repondit Cruchot.
+Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent a gagner en deux ans,
+outre les interets a un excellent taux, cinq mille livres de rente pour
+quatre-vingt mille francs. Les fonds sont a quatre-vingts francs
+cinquante centimes.
+
+--Nous verrons cela, repondit Grandet en se frottant le menton.
+
+--Mon Dieu! dit le notaire.
+
+--He! bien, quoi? s'ecria Grandet au moment ou Cruchot lui mettait le
+journal sous les yeux en lui disant:
+
+--Lisez cet article.
+
+_Monsieur Grandet, l'un des negociants les plus estimes de Paris, s'est
+brule la cervelle hier apres avoir fait son apparition accoutumee a la
+Bourse. Il avait envoye au president de la Chambre des Deputes sa
+demission, et s'etait egalement demis de ses fonctions de juge au
+tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son
+agent de change et son notaire, l'ont ruine. La consideration dont
+jouissait monsieur Grandet et son credit etaient neanmoins tels qu'il
+eut sans doute trouve des secours sur la place de Paris. Il est a
+regretter que cet homme honorable ait cede a un premier moment de
+desespoir, etc_.
+
+--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
+
+Ce mot glaca maitre Cruchot, qui, malgre son impassibilite de notaire,
+se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait
+peut-etre implore vainement les millions du Grandet de Saumur.
+
+--Et son fils, si joyeux hier ...
+
+--Il ne sait rien encore, repondit Grandet avec le meme calme.
+
+--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui comprit tout et alla rassurer
+le president de Bonfons.
+
+En entrant, Grandet trouva le dejeuner pret. Madame Grandet, au cou de
+laquelle Eugenie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur
+que nous cause un chagrin secret, etait deja sur son siege a patins, et
+se tricotait des manches pour l'hiver.
+
+--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre a
+quatre, l'enfant dort comme un cherubin. Qu'il est gentil les yeux
+fermes! Je suis entree, je l'ai appele. Ah bien oui! personne.
+
+--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'eveillera toujours assez tot
+aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugenie en mettant dans son cafe les deux
+petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le
+bonhomme s'amusait a couper lui-meme a ses heures perdues. Madame
+Grandet, qui n'avait pas ose faire cette question, regarda son mari.
+
+--Son pere s'est brule la cervelle.
+
+--Mon oncle?... dit Eugenie.
+
+--Le pauvre jeune homme! s'ecria madame Grandet.
+
+--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possede pas un sou.
+
+--He! ben, il dort comme s'il etait le roi de la terre, dit Nanon d'un
+accent doux.
+
+Eugenie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand,
+pour la premiere fois, la compassion, excitee par le malheur de celui
+qu'elle aime, s'epanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre
+fille pleura.
+
+--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son
+pere en lui lancant un de ces regards de tigre affame qu'il jetait sans
+doute a ses tas d'or.
+
+--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitie pour
+ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?
+
+--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.
+
+Eugenie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours
+dissimuler ses sentiments. Elle ne repondit pas.
+
+--Jusqu'a mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espere, m'ame
+Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis oblige d'aller faire
+aligner le fosse de mes pres sur la route. Je serai revenu a midi pour
+le second dejeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant
+a toi, mademoiselle Eugenie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures,
+assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les
+grandes Indes. Tu ne le verras plus ...
+
+Le pere prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme
+habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les
+autres, et sortit.
+
+--Ah! maman, j'etouffe, s'ecria Eugenie quand elle fut seule avec sa
+mere. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille
+palir, ouvrit la croisee et lui fit respirer le grand air.
+
+--Je suis mieux, dit Eugenie apres un moment.
+
+Cette emotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et
+froide reagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette
+intuition sympathique dont sont douees les meres pour l'objet de leur
+tendresse, et devina tout. Mais, a la verite, la vie des celebres soeurs
+hongroises, attachees l'une a l'autre par une erreur de la nature,
+n'avait pas ete plus intime que ne l'etait celle d'Eugenie et de sa
+mere, toujours ensemble dans cette embrasure de croisee, ensemble a
+l'eglise, et dormant ensemble dans le meme air.
+
+--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tete d'Eugenie
+pour l'appuyer contre son sein.
+
+A ces mots, la jeune fille releva la tete, interrogea sa mere par un
+regard, en scruta les secretes pensees, et lui dit:
+
+--Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas
+rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent?
+
+--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton pere a ses raisons,
+nous devons les respecter.
+
+La mere et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise a patins,
+l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur
+ouvrage. Oppressee de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur
+que lui avait temoignee sa mere, Eugenie lui baisa la main en disant:
+
+--Combien tu es bonne, ma chere maman!
+
+Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel, fletri par de
+longues douleurs.
+
+--Le trouves-tu bien? demanda Eugenie.
+
+Madame Grandet ne repondit que par un sourire; puis, apres un moment de
+silence, elle dit a voix basse:
+
+--L'aimerais-tu donc deja? ce serait mal.
+
+--Mal, reprit Eugenie, pourquoi? Il te plait, il plait a Nanon,
+pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son
+dejeuner. Elle jeta son ouvrage, la mere en fit autant en lui disant:
+
+--Tu es folle! Mais elle se plut a justifier la folie de sa fille en la
+partageant. Eugenie appela Nanon.
+
+--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?
+
+--Nanon, tu auras bien de la creme pour midi.
+
+--Ah! pour midi, oui, repondit la vieille servante.
+
+--He! bien, donne-lui du cafe bien fort, j'ai entendu dire a monsieur
+des Grassins que le cafe se faisait bien fort a Paris. Mets-en beaucoup.
+
+--Et ou voulez-vous que j'en prenne?
+
+--Achetes-en.
+
+--Et si monsieur me rencontre?
+
+--Il est a ses pres.
+
+--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a deja demande si les trois Mages
+etaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir
+nos deportements.
+
+--Si ton pere s'apercoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est
+capable de nous battre.
+
+--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups a genoux.
+
+Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute reponse. Nanon prit sa
+coiffe et sortit. Eugenie donna du linge blanc, elle alla chercher
+quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'etait amusee a etendre sur
+des cordes dans le grenier; elle marcha legerement le long du corridor
+pour ne point eveiller son cousin, et ne put s'empecher d'ecouter a sa
+porte la respiration qui s'echappait en temps egaux de ses levres.
+
+--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus
+vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que
+l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement
+sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires
+comptees par son pere, et les disposa en pyramide parmi des feuilles.
+Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre a
+sac toute la maison de son pere; mais il avait les clefs de tout. Nanon
+revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugenie eut l'envie de
+lui sauter au cou.
+
+--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
+demandes, et il me les a donnes pour m'etre agreable, le mignon.
+
+Apres deux heures de soins, pendant lesquelles Eugenie quitta vingt fois
+son ouvrage pour aller voir bouillir le cafe, pour aller ecouter le
+bruit que faisait son cousin en se levant, elle reussit a preparer un
+dejeuner tres simple, peu couteux, mais qui derogeait terriblement aux
+habitudes inveterees de la maison. Le dejeuner de midi s'y faisait
+debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un
+verre de vin. En voyant la table placee aupres du feu, l'un des
+fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux
+assiettees de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain,
+et le sucre amoncele dans une soucoupe, Eugenie trembla de tous ses
+membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son
+pere, s'il venait a entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la
+pendule, afin de calculer si son cousin pourrait dejeuner avant le
+retour du bonhomme.
+
+--Sois tranquille, Eugenie, si ton pere vient, je prendrai tout sur moi,
+dit madame Grandet.
+
+Eugenie ne put retenir une larme.
+
+--Oh! ma bonne mere, s'ecria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimee!
+
+Charles, apres avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant,
+descendit enfin. Heureusement, il n'etait encore que onze heures. Le
+parisien! il avait mis autant de coquetterie a sa toilette que s'il se
+fut trouve au chateau de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra
+de cet air affable et riant qui sied si bien a la jeunesse, et qui causa
+une joie triste a Eugenie. Il avait pris en plaisanterie le desastre de
+ses chateaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
+
+--Avez-vous bien passe la nuit, ma chere tante? Et vous, ma cousine?
+
+--Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
+
+--Moi, parfaitement.
+
+--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugenie; mettez-vous a table.
+
+--Mais je ne dejeune jamais avant midi, le moment ou je me leve.
+Cependant, j'ai si mal vecu en route, que je me laisserai faire.
+D'ailleurs ... Il tira la plus delicieuse montre plate que Breguet ait
+faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai ete matinal.
+
+--Matinal?... dit madame Grandet.
+
+--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais
+volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
+
+--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.
+
+--Un perdreau, se disait Eugenie qui aurai voulu payer un perdreau de
+tout son pecule.
+
+--Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
+
+Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se
+pose sur son divan. Eugenie et sa mere prirent des chaises et se mirent
+pres de lui devant le feu.
+
+--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore
+plus laide au jour qu'elle ne l'etait aux lumieres.
+
+--Toujours, repondit Eugenie en le regardant, excepte pendant les
+vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous a l'abbaye de
+Noyers.
+
+--Vous ne vous promenez jamais?
+
+--Quelquefois le dimanche apres vepres, quand il fait beau, dit madame
+Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.
+
+--Avez-vous un theatre?
+
+--Aller au spectacle, s'ecria madame Grandet, voir des comediens! Mais,
+monsieur, ne savez-vous pas que c'est un peche mortel?
+
+--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous
+donnerons les poulets a la coque.
+
+--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui semblable aux gens habitues au
+luxe ne pensait deja plus a son perdreau. Mais c'est delicieux, si vous
+aviez du beurre? Hein, ma chere enfant.
+
+--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
+
+--Mais donne du beurre, Nanon! s'ecria Eugenie.
+
+La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait
+plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend a voir
+jouer un melodrame ou triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles,
+eleve par une mere gracieuse, perfectionne par une femme a la mode,
+avait des mouvements coquets, elegants, menus, comme le sont ceux d'une
+petite maitresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille
+possedent une influence vraiment magnetique. Aussi Charles, en se voyant
+l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se
+soustraire a l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en
+l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugenie un de ces regards
+brillants de bonte, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
+s'apercut, en contemplant Eugenie, de l'exquise harmonie des traits de
+ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarte magique de ses
+yeux ou scintillaient de jeunes pensees d'amour, et ou le desir ignorait
+la volupte.
+
+--Ma foi, ma chere cousine, si vous etiez en grande loge et en grande
+toilette a l'Opera, je vous garantis que ma tante aurait bien raison,
+vous y feriez faire bien des peches d'envie aux hommes et de jalousie
+aux femmes.
+
+Ce compliment etreignit le coeur d'Eugenie, et le fit palpiter de joie,
+quoiqu'elle n'y comprit rien.
+
+--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite
+provinciale.
+
+--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la
+raillerie, elle fletrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il
+goba fort agreablement sa mouillette beurree. Non, je n'ai probablement
+pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce defaut me fait
+beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme
+en disant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garcon est
+bete comme un rhinoceros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre
+une poupee du premier coup a trente pas avec toute espece de pistolet et
+en plein champ, la raillerie me respecte.
+
+--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur.
+
+--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugenie, est-ce mal de vous
+demander a la voir?
+
+Charles tendit la main en defaisant son anneau, et Eugenie rougit en
+effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.
+
+--Voyez, ma mere, le beau travail.
+
+--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le cafe.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
+
+Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faience a
+l'interieur, borde d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le
+cafe en revenant a la surface du liquide bouillonnant.
+
+--C'est du cafe boullu, dit Nanon.
+
+--Ah! ma chere tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante
+de mon passage ici. Vous etes bien arrieres! Je vous apprendrai a faire
+du bon cafe dans une cafetiere a la Chaptal.
+
+Il tenta d'expliquer le systeme de la cafetiere a la Chaptal.
+
+--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ca, dit Manon, il faudrait
+bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de cafe comme ca. Ah! bien,
+oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je
+ferais le cafe?
+
+--C'est moi qui le ferai, dit Eugenie.
+
+--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
+
+A ce mot, qui rappelait le chagrin pres de fondre sur ce malheureux
+jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplerent d'un air de
+commiseration qui le frappa.
+
+--Qu'avez-vous donc, ma cousine?
+
+--Chut! dit madame Grandet a Eugenie qui allait parler. Tu sais, ma
+fille, que ton pere s'est charge de parler a monsieur ...
+
+--Dites Charles, dit le jeune Grandet.
+
+--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'ecria Eugenie.
+
+Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. La, Nanon, madame
+Grandet et Eugenie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux
+tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur
+etait bien connu.
+
+--Voila papa, dit Eugenie.
+
+Elle ota la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la
+nappe. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme
+une biche effrayee. C'etait une peur panique de laquelle Charles dut
+s'etonner.
+
+--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
+
+--Mais voila mon pere, dit Eugenie.
+
+--Eh! bien?...
+
+Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles,
+il vit tout.
+
+--Ah! ah! vous avez fait fete a votre neveu, c'est bien, tres bien,
+c'est fort bien! dit-il sans begayer. Quand le chat court sur les
+toits, les souris dansent sur les planchers.
+
+--Fete?... se dit Charles incapable de soupconner le regime et les moeurs
+de cette maison.
+
+--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
+
+Eugenie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de
+corne a grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'etendit
+soigneusement et se mit a manger debout. En ce moment, Charles sucrait
+son cafe. Le pere Grandet apercut les morceaux de sucre, examina sa
+femme qui palit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la
+pauvre vieille, et lui dit:
+
+--Ou donc avez-vous pris tout ce sucre?
+
+--Nanon est allee en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
+
+Il est impossible de se figurer l'interet profond que cette scene muette
+offrait a ces trois femmes: Nanon avait quitte sa cuisine et regardait
+dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles
+ayant goute son cafe, le trouva trop amer et chercha le sucre que
+Grandet avait deja serre.
+
+--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
+
+--Le sucre.
+
+--Mettez du lait, repondit le maitre de la maison, votre cafe
+s'adoucira.
+
+Eugenie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait deja serree, et la
+mit sur la table en contemplant son pere d'un air calme. Certes, la
+Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses
+faibles bras une echelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en
+deployait Eugenie en remettant le sucre sur la table. L'amant
+recompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau
+bras meurtri dont chaque veine fletrie sera baignee de larmes, de
+baisers, et guerie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais
+etre dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa
+cousine, alors foudroyee par le regard du vieux tonnelier.
+
+--Tu ne manges pas, ma femme?
+
+La pauvre ilote s'avanca, coupa piteusement un morceau de pain, et prit
+une poire. Eugenie offrit audacieusement a son pere du raisin, en lui
+disant:
+
+--Goute donc a ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez,
+n'est-ce pas? Je suis allee chercher ces jolies grappes-la pour vous.
+
+--Oh! si on ne les arrete, elles mettront Saumur au pillage pour vous,
+mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin,
+j'ai a vous dire des choses qui ne sont pas sucrees.
+
+Eugenie et sa mere lancerent un regard sur Charles a l'expression duquel
+le jeune homme ne put se tromper.
+
+--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma
+pauvre mere ... (a ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur
+possible pour moi ...
+
+--Mon neveu, qui peut connaitre les afflictions par lesquelles Dieu veut
+nous eprouver? lui dit sa tante.
+
+--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voila les betises qui commencent. Je
+vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les
+especes d'epaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des
+bras. Voila des mains faites pour ramasser des ecus! Vous avez ete
+eleve a mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les
+portefeuilles ou nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais!
+
+--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux etre pendu si je comprends un
+seul mot.
+
+--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le
+reste de son vin blanc et ouvrit la porte.
+
+--Mon cousin, ayez du courage!
+
+L'accent de la jeune fille avait glace Charles, qui suivit son terrible
+parent en proie a de mortelles inquietudes. Eugenie, sa mere et Nanon
+vinrent dans la cuisine, excitees par une invincible curiosite a epier
+les deux acteurs de la scene qui allait se passer dans le petit jardin
+humide ou l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet
+n'etait pas embarrasse pour apprendre a Charles la mort de son pere,
+mais il eprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et
+il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle
+verite. Vous avez perdu votre pere! ce n'etait rien a dire. Les peres
+meurent avant les enfants. Mais: Vous etes sans aucune espece de
+fortune! tous les malheurs de la terre etaient reunis dans ces paroles.
+Et le bonhomme de faire, pour la troisieme fois, le tour de l'allee du
+milieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes
+circonstances de la vie, notre ame s'attache fortement aux lieux ou les
+plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il
+avec une attention particuliere les buis de ce petit jardin, les
+feuilles pales qui tombaient, les degradations des murs, les bizarreries
+des arbres fruitiers, details pittoresques qui devaient rester graves
+dans son souvenir, eternellement meles a cette heure supreme, par une
+mnemotechnie particuliere aux passions.
+
+--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte
+partie d'air.
+
+--Oui, mon oncle, mais pourquoi ...
+
+--Eh! bien, mon garcon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles a
+t'apprendre. Ton pere est bien mal ...
+
+--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de
+poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se
+tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
+
+--Les chevaux et la voiture sont inutiles, repondit Grandet. Charles
+resta muet, palit et les yeux devinrent fixes.
+
+--Oui, mon pauvre garcon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien.
+Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brule la cervelle ...
+
+--Mon pere?...
+
+--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en
+avaient le droit. Tiens, lis.
+
+Grandet, qui avait emprunte le journal de Cruchot, mit le fatal article
+sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore
+enfant, encore dans l'age ou les sentiments se produisent avec naivete,
+fondit en larmes.
+
+--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient ... Il pleure, le
+voila sauve. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet a
+haute voix sans savoir si Charles l'ecoutait, ce n'est rien, tu te
+consoleras; mais ...
+
+--Jamais! jamais! mon pere! mon pere!
+
+--Il t'a ruine, tu es sans argent.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait! Ou est mon pere, mon pere?
+
+Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une
+horrible facon et se repercutaient dans les echos. Les trois femmes,
+saisies de pitie, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que
+peut l'etre le rire. Charles, sans ecouter son oncle, se sauva dans la
+cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers
+sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer a son aise
+loin de ses parents.
+
+--Il faut laisser passer la premiere averse, dit Grandet en rentrant
+dans la salle ou Eugenie et sa mere avaient brusquement repris leurs
+places et travaillaient d'une main tremblante apres s'etre essuye les
+yeux. Mais ce jeune homme n'est bon a rien, il s'occupe plus des morts
+que de l'argent.
+
+Eugenie frissonna en entendant son pere s'exprimant ainsi sur la plus
+sainte des douleurs. Des ce moment, elle commenca a juger son pere.
+Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette
+sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous
+terre, ne cessa que vers le soir, apres s'etre graduellement affaiblie.
+
+--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.
+
+Fatale exclamation! Le pere Grandet regarda sa femme, Eugenie et le
+sucrier; il se souvint du dejeuner extraordinaire apprete pour le
+parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
+
+--Ah! ca, j'espere, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez
+pas continuer vos prodigalites, madame Grandet. Je ne vous donne pas
+_mon_ argent pour embucquer de sucre ce jeune drole.
+
+--Ma mere n'y est pour rien, dit Eugenie. C'est moi qui ...
+
+--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa
+fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugenie ...
+
+--Mon pere, le fils de votre frere ne devait pas manquer chez vous de ...
+
+--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils
+de mon frere par-ci, mon neveu par la. Charles ne nous est de rien, il
+n'a ni sou ni maille; son pere a fait faillite; et, quand ce mirliflor
+aura pleure son soul, il decampera d'ici; je ne veux pas qu'il
+revolutionne ma maison.
+
+--Qu'est-ce que c'est, mon pere, que de faire faillite? demanda
+Eugenie.
+
+--Faire faillite, reprit le pere, c'est commettre l'action la plus
+deshonorante entre toutes celles qui peuvent deshonorer l'homme.
+
+--Ce doit etre un bien grand peche, dit madame Grandet, et notre frere
+serait damne.
+
+--Allons, voila tes litanies, dit-il a sa femme en haussant les epaules.
+Faire faillite, Eugenie, reprit-il, est un vol que la loi prend
+malheureusement sous sa protection. Des gens ont donne leurs denrees a
+Guillaume Grandet sur sa reputation d'honneur et de probite, puis il a
+tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de
+grand chemin est preferable au banqueroutier: celui-la vous attaque,
+vous pouvez vous defendre, il risque sa tete; mais l'autre ... Enfin
+Charles est deshonore.
+
+Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y peserent de
+tout leur poids. Probe autant qu'une fleur nee au fond d'une foret est
+delicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses
+raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce
+explication que son pere lui donnait a dessein de la faillite, sans lui
+faire connaitre la distinction qui existe entre une faillite
+involontaire et une faillite calculee.
+
+--Eh! bien, mon pere, vous n'avez donc pu empecher ce malheur?
+
+--Mon frere ne m'a pas consulte. D'ailleurs, il doit quatre millions.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon pere? demanda-t-elle avec
+la naivete d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il
+desire.
+
+--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pieces de
+vingt sous, et il faut cinq pieces de vingt sous pour faire cinq francs.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Eugenie, comment mon oncle avait-il eu a
+lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui
+puisse avoir autant de millions? (Le pere Grandet se caressait le
+menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va devenir
+mon cousin Charles?
+
+--Il va partir pour les Grandes-Indes, ou, selon le voeu de son pere, il
+tachera de faire fortune.
+
+--Mais a-t-il de l'argent pour aller la?
+
+--Je lui payerai son voyage ... jusqu'a ... Oui, jusqu'a Nantes.
+
+Eugenie sauta d'un bond au cou de son pere.
+
+--Ah! mon pere, vous etes bon, vous!
+
+Elle l'embrassait de maniere a rendre presque honteux Grandet, que sa
+conscience harcelait un peu.
+
+--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui
+demanda-t-elle.
+
+--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoleon.
+
+Eh! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.
+
+--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
+
+--J'y pensais, repondit la mere.
+
+--C'est cela! toujours depenser de l'argent, s'ecria le pere. Ah! ca,
+croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?
+
+En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres,
+retentit dans les greniers et glaca de terreur Eugenie et sa mere.
+
+--Nanon, va voir la-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet.
+
+--Ha! ca, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son
+mot avait rendues pales, pas de betises, vous deux. Je vous laisse. Je
+vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis
+j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout ca.
+
+Il partit. Quand Grandet eut tire la porte, Eugenie et sa mere
+respirerent a leur aise. Avant cette matinee, jamais la fille n'avait
+senti de contrainte en presence de son pere; mais, depuis quelques
+heures, elle changeait a tous moments et de sentiments et d'idees.
+
+--Maman, pour combien de louis vend-on une piece de vin?
+
+--Ton pere vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,
+quelquefois deux cents, a ce que j'ai entendu dire.
+
+--Quand il recolte quatorze cents pieces de vin ...
+
+--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton pere ne me
+dit jamais ses affaires.
+
+--Mais alors papa doit etre riche.
+
+--Peut-etre. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait achete Froidfond
+il y a deux ans. Ca l'aura gene.
+
+Eugenie, ne comprenant plus rien a la fortune de son pere, en resta la
+de ses calculs.
+
+--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant.
+Il est etendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine,
+que c'est une vraie benediction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil
+jeune homme?
+
+--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous
+descendrons.
+
+Madame Grandet fut sans defense contre les harmonies de la voix de sa
+fille. Eugenie etait sublime, elle etait femme. Toutes deux, le coeur
+palpitant, monterent a la chambre de Charles. La porte etait ouverte. Le
+jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plonge dans les larmes, il
+poussait des plaintes inarticulees.
+
+--Comme il aime son pere? dit Eugenie a voix basse.
+
+Il etait impossible de meconnaitre dans l'accent de ces paroles les
+esperances d'un coeur a son insu passionne. Aussi madame Grandet
+jeta-t-elle a sa fille un regard empreint de maternite, puis tout bas a
+l'oreille:
+
+--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.
+
+--L'aimer! reprit Eugenie. Ah! si tu savais ce que mon pere a dit!
+
+Charles se retourna, apercut sa tante et sa cousine.
+
+--J'ai perdu mon pere, mon pauvre pere! S'il m'avait confie le secret
+de son malheur, nous aurions travaille tous deux a le reparer. Mon Dieu,
+mon bon pere! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je crois,
+froidement embrasse.
+
+Les sanglots lui couperent la parole.
+
+--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Resignez-vous a la
+volonte de Dieu.
+
+--Mon cousin, dit Eugenie, prenez courage! Votre perte est irreparable;
+ainsi songez maintenant a sauver votre honneur ...
+
+Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute
+chose, meme quand elle console, Eugenie voulait tromper la douleur de
+son cousin en l'occupant de lui-meme.
+
+--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un
+mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras.
+
+--Ah! c'est vrai. Mon pere, disait mon oncle, a fait faillite. Il
+poussa un cri dechirant et se cacha le visage dans ses mains.
+
+--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez
+a mon pere, il a du bien souffrir.
+
+Il y avait quelque chose d'horriblement attachant a voir l'expression de
+cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arriere-pensee. C'etait
+une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugenie et de sa mere
+comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner
+a lui-meme. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places pres
+de la croisee, et travaillerent pendant une heure environ sans se dire
+un mot. Eugenie avait apercu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
+menage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un
+clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses
+rasoirs enrichis d'or. Cette echappee d'un luxe vu a travers la douleur
+lui rendit Charles encore plus interessant, par contraste peut-etre.
+Jamais un evenement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait
+frappe l'imagination de ces deux creatures incessamment plongees dans le
+calme et la solitude.
+
+--Maman, dit Eugenie, nous porterons le deuil de mon oncle.
+
+--Ton pere decidera de cela, repondit madame Grandet.
+
+Elles resterent de nouveau silencieuses. Eugenie tirait ses points avec
+une regularite de mouvement qui eut devoile a un observateur les
+fecondes pensees de sa meditation. Le premier desir de cette adorable
+fille etait de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un
+coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet.
+
+--Qu'a donc ton pere? dit-elle a sa fille.
+
+Le vigneron entra joyeux. Apres avoir ote ses gants, il se frotta les
+mains a s'en emporter la peau, si l'epiderme n'en eut pas ete tanne
+comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des melezes et de l'encens. Il se
+promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui echappa.
+
+--Ma femme, dit-il sans begayer, je les ai tous attrapes. Notre vin est
+vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis
+promene sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de betiser.
+Chose, que tu connais, est venu a moi. Les proprietaires de tous les
+bons vignobles gardent leur recolte et veulent attendre, je ne les en ai
+pas empeches. Notre Belge etait desespere. J'ai vu cela. Affaire faite,
+il prend notre recolte a deux cents francs la piece, moitie comptant. Je
+suis paye en or. Les billets sont faits, voila six louis pour toi. Dans
+trois mois, les vins baisseront.
+
+Ces derniers mots furent prononces d'un ton calme, mais si profondement
+ironique, que les gens de Saumur, groupes en ce moment sur la place et
+aneantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en
+auraient fremi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eut fait
+tomber les vins de cinquante pour cent.
+
+--Vous avez mille pieces cette annee, mon pere? dit Eugenie.
+
+--Oui, _fifille_.
+
+Ce mot etait l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.
+
+--Cela fait deux cent mille pieces de vingt sous.
+
+--Oui, mademoiselle Grandet.
+
+--Eh! bien, mon pere, vous pouvez facilement secourir Charles.
+
+L'etonnement, la colere, la stupefaction de Balthazar en apercevant le
+_Mane-Tekel-Phares_ ne sauraient se comparer au froid courroux de
+Grandet qui, ne pensant plus a son neveu, le retrouvait loge au coeur et
+dans les calculs de sa fille.
+
+--Ah! ca, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout
+y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragees, de
+faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-la. Je
+sais, a mon age, comment je dois me conduire, peut-etre! D'ailleurs je
+n'ai de lecons a prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour
+mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas a y fourrer
+le nez. Quant a toi, Eugenie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne
+m'en parle plus, sinon je t'envoie a l'abbaye de Noyers avec Nanon voir
+si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Ou est-il
+donc, ce garcon, est-il descendu?
+
+--Non, mon ami, repondit madame Grandet.
+
+--Eh! bien, que fait-il donc?
+
+--Il pleure son pere, repondit Eugenie.
+
+Grandet regarda sa fille sans trouver un mot a dire. Il etait un peu
+pere, lui. Apres avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta
+promptement a son cabinet pour y mediter un placement dans les fonds
+publics. Ses deux mille arpents de foret coupes a blanc lui avaient
+donne six cent mille francs; en joignant a cette somme l'argent de ses
+peupliers, ses revenus de l'annee derniere et de l'annee courante, outre
+les deux cent mille francs du marche qu'il venait de conclure, il
+pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent a
+gagner en peu de temps sur les rentes, qui etaient a 80 francs, le
+tentaient. Il chiffra sa speculation sur le journal ou la mort de son
+frere etait annoncee, en entendant, sans les ecouter, les gemissements
+de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maitre a
+descendre: le diner etait servi. Sous la voute et a la derniere marche
+de l'escalier, Grandet disait en lui-meme:
+
+--Puisque je toucherai mes interets a huit, je ferai cette affaire. En
+deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en
+bon or.
+
+--Eh! bien, ou donc est mon neveu?
+
+--Il dit qu'il ne veut pas manger, repondit Nanon. Ca n'est pas sain.
+
+--Autant d'economise, lui repliqua son maitre.
+
+--Dame, _voui_, dit-elle.
+
+--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du
+bois.
+
+Le diner fut etrangement silencieux.
+
+--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut otee, il faut que
+nous prenions le deuil.
+
+--En verite, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour
+depenser de l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.
+
+--Mais le deuil d'un frere est indispensable, et l'Eglise nous ordonne
+de ...
+
+--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crepe, cela
+me suffira.
+
+Eugenie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la premiere fois dans
+sa vie, ses genereux penchants endormis, comprimes, mais subitement
+eveilles, etaient a tout moment froisses. Cette soiree fut semblable en
+apparence a mille soirees de leur existence monotone, mais ce fut certes
+la plus horrible. Eugenie travailla sans lever la tete, et ne se servit
+point du necessaire que Charles avait dedaigne la veille. Madame Grandet
+tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,
+abime dans des calculs dont les resultats devaient, le lendemain,
+etonner Saumur. Personne ne vint, ce jour-la, visiter la famille. En ce
+moment, la ville entiere retentissait du tour de force de Grandet, de la
+faillite de son frere et de l'arrivee de son neveu. Pour obeir au besoin
+de bavarder sur leurs interets communs, tous les proprietaires de
+vignobles des hautes et moyennes societes de Saumur etaient chez
+monsieur des Grassins, ou se fulminerent de terribles imprecations
+contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la
+seule voix qui se fit entendre sous les planchers grisatres de la salle.
+
+--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents
+blanches et grosses comme des amandes pelees.
+
+--Ne faut rien user, repondit Grandet en se reveillant de ses
+meditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans,
+voguait sur cette longue nappe d'or.
+
+--Couchons-nous. J'irai dire bonsoir a mon neveu pour tout le monde, et
+voir s'il veut prendre quelque chose.
+
+Madame Grandet resta sur le palier du premier etage pour entendre la
+conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme.
+Eugenie, plus hardie que sa mere, monta deux marches.
+
+--He! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est
+naturel. Un pere est un pere. Mais faut prendre notre mal en patience.
+Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent,
+voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin?
+Le vin ne coute rien a Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes
+une tasse de the.
+
+--Mais, dit Grandet en continuant, vous etes sans lumiere. Mauvais,
+mauvais! faut voir clair a ce que l'on fait. Grandet marcha vers la
+cheminee.
+
+--Tiens! s'ecria-t-il, voila de la bougie. Ou diable a-t-on peche de la
+bougie? Les garces demoliraient le plancher de ma maison pour cuire des
+oeufs a ce garcon-la.
+
+En entendant ces mots, la mere et la fille rentrerent dans leurs
+chambres et se fourrerent dans leurs lits avec la celerite de souris
+effrayees qui rentrent dans leurs trous.
+
+--Madame Grandet, vous avez donc un tresor? dit l'homme en entrant dans
+la chambre de sa femme.
+
+--Mon ami, je fais mes prieres, attendez, repondit d'une voix alteree la
+pauvre mere.
+
+--Que le diable emporte ton bon Dieu! repliqua Grandet en grommelant.
+
+Les avares ne croient point a une vie a venir, le present est tout pour
+eux. Cette reflexion jette une horrible clarte sur l'epoque actuelle,
+ou, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique
+et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire a
+miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'edifice social est
+appuye depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une
+transition peu redoutee. L'avenir, qui nous attendait par dela le
+requiem, a ete transpose dans le present. Arriver _per fas et nefas_ au
+paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, petrifier son
+coeur et se macerer le corps en vue de possessions passageres, comme on
+souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens eternels, est la
+pensee generale! pensee d'ailleurs ecrite partout, jusque dans les
+lois, qui demandent au legislateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire:
+Que penses-tu? Quand cette doctrine aura passe de la bourgeoisie au
+peuple, que deviendra le pays?
+
+--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.
+
+--Mon ami, je prie pour toi.
+
+--Tres bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.
+
+La pauvre femme s'endormit comme l'ecolier qui, n'ayant pas appris ses
+lecons, craint de trouver a son reveil le visage irrite du maitre. Au
+moment ou, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien
+entendre, Eugenie se coula pres d'elle, en chemise, pieds nus, et vint
+la baiser au front.
+
+--Oh! bonne mere, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi.
+
+--Non, il t'enverrait a Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.
+
+--Entends-tu, maman?
+
+--Quoi?
+
+--He! bien, _il_ pleure toujours.
+
+--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau
+est humide.
+
+Ainsi se passa la journee solennelle qui devait peser sur toute la vie
+de la riche et pauvre heritiere dont le sommeil ne fut plus aussi
+complet ni aussi pur qu'il l'avait ete jusqu'alors. Assez souvent
+certaines actions de la vie humaine paraissent, litteralement parlant,
+invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet
+presque toujours de repandre sur nos determinations spontanees une sorte
+de lumiere psychologique, en n'expliquant pas les raisons
+mysterieusement concues qui les ont necessitees? Peut-etre la profonde
+passion d'Eugenie devrait-elle etre analysee dans ses fibrilles les plus
+delicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie,
+et influenca toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les
+denouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches
+qui soudent secretement un fait a un autre dans l'ordre moral. Ici donc
+le passe d'Eugenie servira, pour les observateurs de la nature humaine,
+de garantie a la naivete de son irreflexion et a la soudainete des
+effusions de son ame. Plus sa vie avait ete tranquille, plus vivement la
+pitie feminine, le plus ingenieux des sentiments, se deploya dans son
+ame. Aussi, troublee par les evenements de la journee, s'eveilla-t-elle,
+a plusieurs reprises, pour ecouter son cousin, croyant en avoir entendu
+les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur. Tantot elle
+le voyait expirant de chagrin, tantot elle le revait mourant de faim.
+Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation.
+Aussitot elle se vetit, et accourut au petit jour, d'un pied leger,
+aupres de son cousin qui avait laisse sa porte ouverte. La bougie avait
+brule dans la bobeche du flambeau. Charles, vaincu par la nature,
+dormait habille, assis dans un fauteuil, la tete renversee sur le lit;
+il revait comme revent les gens qui ont l'estomac vide. Eugenie put
+pleurer a son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbre
+par la douleur, ces yeux gonfles par les larmes, et qui tout endormis
+semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la
+presence d'Eugenie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.
+
+--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant evidemment ni l'heure qu'il
+etait ni le lieu ou il se trouvait.
+
+--Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru
+que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous
+vous fatiguez en restant ainsi.
+
+--Cela est vrai.
+
+--He! bien, adieu.
+
+Elle se sauva, honteuse et heureuse d'etre venue. L'innocence ose seule
+de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le
+Vice. Eugenie, qui, pres de son cousin, n'avait pas tremble, put a peine
+se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante
+vie avait cesse tout a coup, elle raisonna, se fit mille reproches.
+Quelle idee va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. C'etait
+precisement ce qu'elle desirait le plus de lui voir croire. L'amour
+franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel evenement
+pour cette jeune fille solitaire, d'etre ainsi entree furtivement chez
+un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensees, des actions qui, en amour,
+equivalent, pour certaines ames, a de saintes fiancailles! Une heure
+apres, elle entra chez sa mere, et l'habilla suivant son habitude. Puis
+elles vinrent s'asseoir a leurs places devant la fenetre et attendirent
+Grandet avec cette anxiete qui glace le coeur ou l'echauffe, le serre ou
+le dilate suivant les caracteres, alors que l'on redoute une scene, une
+punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques
+l'eprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux
+qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme
+descendit, mais il parla d'un air distrait a sa femme, embrassa Eugenie,
+et se mit a table sans paraitre penser a ses menaces de la veille.
+
+--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas genant.
+
+--Monsieur, il dort, repondit Nanon.
+
+--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton
+goguenard.
+
+Cette clemence insolite, cette amere gaiete frapperent madame Grandet
+qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-etre
+est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou,
+dans la Bretagne, le mot bonhomme, deja souvent employe pour designer
+Grandet, est decerne aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses,
+aussitot qu'ils sont arrives a un certain age. Ce titre ne prejuge rien
+sur la mansuetude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses
+gants, et dit:
+
+--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.
+
+--Eugenie, ton pere a decidement quelque chose.
+
+En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitie de ses nuits aux
+calculs preliminaires qui donnaient a ses vues, a ses observations, a
+ses plans, leur etonnante justesse et leur assuraient cette constante
+reussite de laquelle s'emerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain
+est un compose de patience et de temps. Les gens puissants veulent et
+veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance
+humaine mise au service de la personnalite. Il ne s'appuie que sur deux
+sentiments: l'amour-propre et l'interet; mais l'interet etant en
+quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation
+continue d'une superiorite reelle, l'amour-propre et l'interet sont deux
+parties d'un meme tout, l'egoisme. De la vient peut-etre la prodigieuse
+curiosite qu'excitent les avares habilement mis en scene. Chacun tient
+par un fil a ces personnages qui s'attaquent a tous les sentiments
+humains, en les resumant tous. Ou est l'homme sans desir, et quel desir
+social se resoudra sans argent? Grandet avait bien reellement quelque
+chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme
+chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les
+autres hommes, de leur gagner legalement leurs ecus. Imposer autrui,
+n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpetuellement le droit
+de mepriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas devorer? Oh!
+qui a bien compris l'agneau paisiblement couche aux pieds de Dieu, le
+plus touchant embleme de toutes les victimes terrestres, celui de leur
+avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiees? Cet agneau,
+l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange
+et le meprise. La pature des avares se compose d'argent et de dedain.
+Pendant la nuit, les idees du bonhomme avaient pris un autre cours: de
+la, sa clemence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens,
+pour les tordre, les rouler, les petrir, les faire aller, venir, suer,
+esperer, palir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de
+sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur.
+Son neveu l'avait occupe. Il voulait sauver l'honneur de son frere mort
+sans qu'il en coutat un sou ni a son neveu ni a lui. Ses fonds allaient
+etre places pour trois ans, il n'avait plus qu'a gerer ses biens, il
+fallait donc un aliment a son activite malicieuse et il l'avait trouve
+dans la faillite de son frere. Ne se sentant rien entre les pattes a
+pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et
+se montrer excellent frere a bon marche. L'honneur de la famille entrait
+pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonte doit etre
+comparee au besoin qu'eprouvent les joueurs de voir bien jouer une
+partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui etaient
+necessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait decide
+de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir meme la comedie
+dont le plan venait d'etre concu, afin d'etre le lendemain, sans qu'il
+lui en coutat un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. *Promesses
+d'avare, serments d'amour* En l'absence de son pere, Eugenie eut le
+bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aime cousin,
+d'epancher sur lui sans crainte les tresors de sa pitie, l'une des
+sublimes superiorites de la femme, la seule qu'elle veuille faire
+sentir, la seule qu'elle pardonne a l'homme de lui laisser prendre sur
+lui. Trois ou quatre fois, Eugenie alla ecouter la respiration de son
+cousin; savoir s'il dormait, s'il se reveillait; puis, quand il se
+leva, la creme, le cafe, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre,
+tout ce qui faisait partie du dejeuner, fut pour elle l'objet de quelque
+soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour ecouter le bruit
+que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint
+jusqu'a la porte.
+
+--Mon cousin?
+
+--Ma cousine.
+
+--Voulez-vous dejeuner dans la salle ou dans votre chambre?
+
+--Ou vous voudrez.
+
+--Comment vous trouvez-vous?
+
+--Ma chere cousine, j'ai honte d'avoir faim.
+
+Cette conversation a travers la porte etait pour Eugenie tout un episode
+de roman.
+
+--Eh! bien, nous vous apporterons a dejeuner dans votre chambre, afin
+de ne pas contrarier mon pere. Elle descendit dans la cuisine avec la
+legerete d'un oiseau.
+
+--Nanon, va donc faire sa chambre.
+
+Cet escalier si souvent monte, descendu, ou retentissait le moindre
+bruit, semblait a Eugenie avoir perdu son caractere de vetuste; elle le
+voyait lumineux, il parlait, il etait jeune comme elle, jeune comme son
+amour auquel il servait. Enfin sa mere, sa bonne et indulgente mere,
+voulut bien se preter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre
+de Charles fut faite, elles allerent toutes deux tenir compagnie au
+malheureux: la charite chretienne n'ordonnait-elle pas de le consoler?
+Ces deux femmes puiserent dans la religion bon nombre de petits
+sophismes pour se justifier leurs deportements. Charles Grandet se vit
+donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur
+endolori sentit vivement la douceur de cette amitie veloutee, de cette
+exquise sympathie, que ces deux ames toujours contraintes surent
+deployer en se trouvant libres un moment dans la region des souffrances,
+leur sphere naturelle. Autorisee par la parente, Eugenie se mit a ranger
+le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportes, et put
+s'emerveiller a son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets
+d'argent, d'or travaille qui lui tombaient sous la main, et qu'elle
+tenait longtemps sous pretexte de les examiner. Charles ne vit pas sans
+un attendrissement profond l'interet genereux que lui portaient sa tante
+et sa cousine; il connaissait assez la societe de Paris pour savoir que
+dans sa position il n'y eut trouve que des coeurs indifferents ou froids.
+Eugenie lui apparut dans toute la splendeur de sa beaute speciale.
+
+Il admira des lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la
+veille. Aussi, quand Eugenie prit des mains de Nanon le bol de faience
+plein de cafe a la creme pour le lui servir avec toute l'ingenuite du
+sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillerent-ils
+de larmes, il lui prit la main et la baisa.
+
+--He! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.
+
+--C'est des larmes de reconnaissance, repondit-il. Eugenie se tourna
+brusquement vers la cheminee pour prendre les flambeaux.
+
+--Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
+
+Quand elle regarda son cousin, elle etait bien rouge encore, mais au
+moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui
+lui inondait le coeur; mais leurs yeux exprimerent un meme sentiment,
+comme leurs ames se fondirent dans une meme pensee: l'avenir etait a
+eux. Cette douce emotion fut d'autant plus delicieuse pour Charles au
+milieu de son immense chagrin, qu'elle etait moins attendue. Un coup de
+marteau rappela les deux femmes a leurs places. Par bonheur, elles
+purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver a
+l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les eut rencontrees sous la voute,
+il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupcons. Apres le
+dejeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnite
+promise n'avait pas encore ete donnee, arriva de Froidfond, d'ou il
+apportait un lievre, des perdreaux tues dans le parc, des anguilles et
+deux brochets dus par les meuniers.
+
+--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme maree en careme. Est-ce
+bon a manger, ca?
+
+--Oui, mon cher genereux monsieur, c'est tue depuis deux jours.
+
+--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera
+pour le diner, je regale deux Cruchot.
+
+Nanon ouvrit des yeux betes et regarda tout le monde.
+
+--Eh! bien, dit-elle, ou que je trouverai du lard et des epices?
+
+--Ma femme, dit Grandet, donne six francs a Nanon, et fais-moi souvenir
+d'aller a la cave chercher du bon vin.
+
+--Eh! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait prepare
+sa harangue afin de faire decider la question de ses appointements,
+monsieur Grandet ...
+
+--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon
+diable, nous verrons cela demain, je suis trop presse aujourd'hui.
+
+--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il a madame Grandet.
+
+Il decampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour
+onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours,
+apres avoir ainsi repris, piece a piece, l'argent qu'il lui donnait.
+
+--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main,
+quelque jour nous reconnaitrons tes services.
+
+Cornoiller n'eut rien a dire. Il partit.
+
+--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier,
+je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ca ira tout
+de meme.
+
+--Fais un bon diner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugenie.
+
+--Decidement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame
+Grandet. Voici la troisieme fois que, depuis notre mariage, ton pere
+donne a diner.
+
+Vers quatre heures, au moment ou Eugenie et sa mere avaient fini de
+mettre un couvert pour six personnes, et ou le maitre du logis avait
+monte quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les
+provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme etait
+pale. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent
+une tristesse pleine de grace. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait
+veritablement, et le voile etendu sur ses traits par la peine lui
+donnait cet air interessant qui plait tant aux femmes. Eugenie l'en aima
+bien davantage. Peut-etre aussi le malheur l'avait-il rapproche d'elle.
+Charles n'etait plus ce riche et beau jeune homme place dans une sphere
+inabordable pour elle; mais un parent plonge dans une effroyable
+misere. La misere enfante l'egalite. La femme a cela de commun avec
+l'ange que les etres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugenie
+s'entendirent et se parlerent des yeux seulement; car le pauvre dandy
+dechu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier;
+mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine
+venait luire sur lui, le contraignait a quitter ses tristes pensees, a
+s'elancer avec elle dans les champs de l'Esperance et de l'Avenir ou
+elle aimait a s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur etait
+plus emue du diner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait ete
+la veille par la vente de sa recolte qui constituait un crime de haute
+trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron eut donne son
+diner dans la meme pensee qui couta la queue au chien d'Alcibiade, il
+aurait ete peut-etre un grand homme; mais trop superieur a une ville de
+laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les
+des Grassins apprirent bientot la mort violente et la faillite probable
+du pere de Charles, ils resolurent d'aller des le soir meme chez leur
+client afin de prendre part a son malheur et lui donner des signes
+d'amitie, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir determine
+a inviter, en semblable occurrence, les Cruchot a diner. A cinq heures
+precises, le president G. de Bonfons et son oncle le notaire arriverent
+endimanches jusqu'aux dents. Les convives se mirent a table et
+commencerent par manger notablement bien. Grandet etait grave, Charles
+silencieux, Eugenie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de
+coutume, en sorte que ce diner fut un veritable repas de condoleance.
+Quand on se leva de table, Charles dit a sa tante et a son oncle:
+
+--Permettez-moi de me retirer. Je suis oblige de m'occuper d'une longue
+et triste correspondance.
+
+--Faites, mon neveu.
+
+Lorsque apres son depart le bonhomme put presumer que Charles ne pouvait
+rien entendre, et devait etre plonge dans ses ecritures, il regarda
+sournoisement sa femme.
+
+--Madame Grandet, ce que nous avons a dire serait du latin pour vous, il
+est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre
+portefeuille. Bonne nuit, ma fille.
+
+Il embrassa Eugenie, et les deux femmes sortirent. La commenca la scene
+ou le pere Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa
+l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui
+valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement
+la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eut porte son
+ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver
+vers les spheres superieures de la Societe, l'eussent envoye dans les
+congres ou se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fut
+servi du genie dont l'avait dote son interet personnel, nul doute qu'il
+n'y eut ete glorieusement utile a la France. Neanmoins, peut-etre aussi
+serait-il egalement probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait
+fait qu'une pauvre figure. Peut-etre en est-il des esprits comme de
+certains animaux, qui n'engendrent plus transplantes hors des climats ou
+ils naissent.
+
+--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pre ... pre ... pre ... president,
+vouoouous di ... di ... di ... disiiieeez que la faaaaiiillite ...
+
+Le bredouillement affecte depuis si longtemps par le bonhomme et qui
+passait pour naturel, aussi bien que la surdite dont il se plaignait par
+les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les
+deux Cruchot, qu'en ecoutant le vigneron ils grimacaient a leur insu, en
+faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels
+il s'empetrait a plaisir. Ici, peut-etre, devient-il necessaire de
+donner l'histoire du begayement et de la surdite de Grandet. Personne,
+dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement
+le francais angevin que le ruse vigneron. Jadis, malgre toute sa
+finesse, il avait ete dupe par un Israelite qui, dans la discussion,
+appliquait sa main a son oreille en guise de cornet, sous pretexte de
+mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que
+Grandet, victime de son humanite, se crut oblige de suggerer a ce malin
+Juif les mots et les idees que paraissait chercher le Juif, d'achever
+lui-meme les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le
+damne Juif, d'etre enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de
+ce combat bizarre, ayant conclu le seul marche dont il ait eu a se
+plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit
+pecuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne lecon, et, plus
+tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par benir
+le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire
+commercial; et, en l'occupant a exprimer sa pensee, de lui faire
+constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus
+que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdite, du bredouillement,
+et des ambages incomprehensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses
+idees. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilite de ses
+idees; puis, il voulait rester maitre de sa parole, et laisser en doute
+ses veritables intentions.
+
+--Monsieur de Bon ... Bon ... Bonfons ... Pour la seconde fois, depuis
+trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Le president
+put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme.
+
+--Vooouuous di ... di ... di ... disiez donc que les faiiiillites peu ...
+peu ... peu ... peuvent, dandans ce ... ertains cas, etre empe ... pe ...
+pe ... chees pa ... par ...
+
+--Par les tribunaux de commerce eux-memes. Cela se voit tous les jours,
+dit monsieur C. de Bonfons enfourchant l'idee du pere Grandet ou croyant
+la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez?
+
+--J'ecoucoute, repondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse
+contenance d'un enfant qui rit interieurement de son professeur tout en
+paraissant lui preter la plus grande attention.
+
+--Quand un homme considerable et considere, comme l'etait, par exemple,
+defunt monsieur votre frere a Paris ...
+
+--Mon ... on frere, oui.
+
+--Est menace d'une deconfiture ...
+
+--Caaaa s'aappelle de, de, deconfiture?
+
+--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont
+il est justiciable (suivez bien), a la faculte, par un jugement, de
+nommer, a sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas
+faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est
+deshonore; mais en liquidant, il reste honnete homme.
+
+--C'est bien di, di, di, different, si caaa ne cou, ou, ou, ou, oute
+pas, pas, pas plus cher, dit Grandet.
+
+--Mais une liquidation peut encore se faire, meme sans le secours du
+tribunal de commerce. Car, dit le president en humant sa prise de tabac,
+comment se declare une faillite?
+
+--Oui, je n'y ai jamais pen, pen, pen, pense, repondit Grandet.
+
+--Premierement, reprit le magistrat, par le depot du bilan au greffe du
+tribunal, que fait le negociant lui-meme, ou son fonde de pouvoirs,
+dument enregistre. Deuxiemement, a la requete des creanciers. Or, si le
+negociant ne depose pas de bilan, si aucun creancier ne requiert du
+tribunal un jugement qui declare le susdit negociant en faillite,
+qu'arriverait-il?
+
+--Oui, i, i, voy, voy ... ons.
+
+--Alors la famille du decede, ses representants, son hoirie; ou le
+negociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est cache, liquident.
+Peut-etre voulez-vous liquider les affaires de votre frere? demanda le
+president.
+
+--Ah! Grandet, s'ecria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur
+au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre
+nom, vous seriez un homme ...
+
+--Sublime, dit le president en interrompant son oncle.
+
+--Ceertainement, repliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frere se
+no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. Ce, ce, c'es, c'est sur
+et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li,
+li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, etre sooons
+tous lles ra, ra, rapports tres avanvantatageuse aux in, in, in,
+interets de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir.
+Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis a Sau,
+au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooosses, et, en, enfin
+j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce
+qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup recu, je n'en ai
+jamais si, si, signe ... C, a, aaa se ssse touche, ca s'essscooompte.
+Voillla tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di,
+dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ...
+
+--Oui, dit le president. L'on peut acquerir les billets sur la place,
+moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?
+
+Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le
+president lui repeta sa phrase.
+
+--Mais, repondit le vigneron, il y a ddddonc a boire et a manger dan,
+dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, a mon aaage, de toooutes ce,
+ce, ces choooses-la. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve,
+veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le
+grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux re,
+re, recoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures a Froidfond et des
+inte, te, teressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma,
+maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous
+les di, diaablles, ou je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que
+je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arreter la declaration de
+faillite, etre a Paris. On ne peut pas se trooou, ouver a la fois en,
+en, en deux endroits, a moins d'etre pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ...
+
+--Et, je vous entends, s'ecria le notaire. Eh! bien, mon vieil, ami,
+vous avez des amis, de vieux amis, capables de devouement pour vous.
+
+--Allons donc, pensait en lui-meme le vigneron, decidez-vous donc!
+
+--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort creancier
+de votre frere Guillaume, lui disait ...
+
+--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque,
+que cho, chooo, chose ce, ce, comme ca:
+
+--Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det
+de Saumur par la. Il aime son frere, il aime son ne, ne, neveu. Grandet
+est un bon pa, pa, parent, et il a de tres bonnes intentions. Il a bien
+vendu sa re, re, recolte. Ne declarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite,
+aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors
+Grandet ve, ee, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant
+qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le ne, ne, nez ...
+Hein! pas vrai?
+
+--Juste! dit le president.
+
+--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir,
+avant de se de, decider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af,
+af, affaire ooonenereuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut
+connaitre les ressources et les charges. Hein! pas vrai?
+
+--Certainement, dit le president. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques
+mois de temps l'on pourra racheter les creances pour une somme de, et
+payer integralement par arrangement. Ha! ha! l'on mene les chiens bien
+loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de
+declaration de faillite et que vous tenez les titres de creances, vous
+devenez blanc comme neige.
+
+--Comme ne, ne, neige, repeta Grandet en refaisant un cornet de sa main.
+Je ne comprends pas la ne, ne, neige.
+
+--Mais, cria le president, ecoutez-moi donc, alors.
+
+--J'e, j'e, j'ecoute.
+
+--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse.
+Ceci est une deduction du principe de Jeremie Bentham sur l'usure. Ce
+publiciste a prouve que le prejuge qui frappait de reprobation les
+usuriers etait une sottise.
+
+--Ouais! fit le bonhomme.
+
+--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise,
+et que ce qui represente l'argent devient egalement marchandise, reprit
+le president; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations
+habituelles qui regissent les choses commerciales, la marchandise-
+billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article,
+abonde ou manque sur la place, qu'elle est chere ou tombe a rien, le
+tribunal ordonne ... (tiens! que je suis bete, pardon), je suis d'avis
+que vous pourrez racheter votre frere pour vingt-cinq du cent.
+
+--Vooous le no, no, no, nommez Je, Je, Je, Jeremie Ben ...
+
+--Bentham, un Anglais.
+
+--Ce Jeremie-la nous fera eviter bien des lamentations dans les
+affaires, dit le notaire en riant.
+
+--Ces Anglais ont que, que, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet.
+Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon
+frere ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis
+bien, n'est-ce pas? Cela me parait clair ... Les creanciers seraient
+... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.
+
+--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le president. En Droit, si
+vous possedez les titres de toutes les creances dues par la maison
+Grandet, votre frere ou ses hoirs ne doivent rien a personne. Bien.
+
+--Bien, repeta le bonhomme.
+
+--En equite, si les effets de votre frere se negocient (negocient,
+entendez-vous bien ce terme?) sur la place a tant pour cent de perte;
+si l'un de vos amis a passe par la; s'il les a rachetes, les creanciers
+n'ayant ete contraints par aucune violence a les donner, la succession
+de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
+
+--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier.
+Cela pooooose ... Mais, neanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que
+c'est di, di, di, difficile ... Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni,
+ni le temps, ni le temps, ni ...
+
+--Oui, vous ne pouvez pas vous deranger. He! bien, je vous offre
+d'aller a Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misere).
+J'y vois les creanciers, je leur parle, j'atermoie, et tout s'arrange
+avec un supplement de payement que vous ajoutez aux valeurs de la
+liquidation, afin de rentrer dans les titres de creances.
+
+--Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux
+pas m'en, en, en, engager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut,
+ne peut. Vooouous comprenez?
+
+--Cela est juste.
+
+--J'ai la tete ca, ca, cassee de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez
+de, de, declique la. Voila la, la, premiere fois de ma vie que je, je
+suis fooorce de son, songer a de ...
+
+--Oui, vous n'etes pas jurisconsulte.
+
+--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que
+vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'e, j'e, j'etudie
+ccca.
+
+--He! bien, reprit le president en se posant comme pour resumer la
+discussion.
+
+--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.
+
+--He! bien, mon oncle, repondit le president.
+
+--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en
+ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le definir congrum ...
+
+Un coup de marteau qui annonca l'arrivee de la famille des Grassins,
+leur entree et leurs salutations empecherent Cruchot d'achever sa
+phrase. Le notaire fut content de cette interruption; deja Grandet le
+regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage interieur; mais
+d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable a un president de
+tribunal de premiere instance d'aller a Paris pour y faire capituler des
+creanciers et y preter les mains a un tripotage qui froissait les lois
+de la stricte probite; puis, n'ayant pas encore entendu le pere Grandet
+exprimant la moindre velleite de payer quoi que ce fut, il tremblait
+instinctivement de voir son neveu engage dans cette affaire. Il profita
+donc du moment ou les des Grassins entraient pour prendre le president
+par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenetre.
+
+--Tu t'es bien suffisamment montre mon neveu; mais assez de devouement
+comme ca. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas
+aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant
+conduire la barque, aide seulement a la manoeuvre. Est-ce bien ton role
+de compromettre ta dignite de magistrat dans une pareille ...
+
+Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux
+tonnelier en lui tendant la main:
+
+--Grandet nous avons appris l'affreux malheur arrive dans votre famille,
+le desastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frere;
+nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons a ce triste
+evenement.
+
+--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier,
+que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tue
+s'il avait eu l'idee d'appeler son frere a son secours. Notre vieil ami
+qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles compte liquider les dettes
+de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le president pour lui eviter
+les tracas d'une affaire tout judiciaire lui offre de partir
+sur-le-champ pour Paris afin de transiger avec les creanciers et les
+satisfaire convenablement.
+
+Ces paroles confirmees par l'attitude du vigneron qui se caressait le
+menton surprirent etrangement les trois des Grassins qui pendant le
+chemin avaient medit tout a loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant
+presque d'un fratricide.
+
+--Ah! je le savais bien s'ecria le banquier en regardant sa femme. Que
+te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur
+jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom recoive la
+plus legere atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a
+de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, tres bien Grandet. Je
+suis un vieux militaire, je ne sais pas deguiser ma pensee; je la dis
+rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.
+
+--Aaalors llle su ... su ... sub ... sublime est bi ... bi ... bien cher,
+repondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement
+la main.
+
+--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en deplaise a monsieur le president,
+reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un
+negociant consomme. Ne faut-il pas se connaitre aux comptes de retour,
+debours, calculs d'interets? Je dois aller a Paris pour mes affaires,
+et je pourrais alors me charger de ...
+
+--Nous verrions donc a ta ... ta ... tacher de nous aaaarranger tou ...
+tous deux dans les po ... po ... po ... possibilites relatives et sans
+m'en ... m'en ... m'engager a quelque chose que je ... je ... je ne
+voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en begayant. Parce que,
+voyez-vous, monsieur le president me demandait naturellement les frais
+du voyage.
+
+Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.
+
+--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'etre a
+Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.
+
+Et elle fit un signe a son mari comme pour l'encourager a souffler cette
+commission a leurs adversaires coute que coute; puis elle regarda fort
+ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet
+saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'attira
+dans un coin.
+
+--J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le president, lui
+dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa
+loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques milliers de
+francs de rente a faire acheter, et je ne veux placer qu'a quatre-vingts
+francs. Cette mecanique baisse, dit-on, a la fin des mois. Vous vous
+connaissez a ca, pas vrai?
+
+--Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelques mille livres de rente a
+lever pour vous?
+
+--Pas grand'chose pour commencer. _Motus_! Je veux jouer ce jeu-la sans
+qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un marche pour la fin du mois;
+mais n'en dites rien aux Cruchot, ca les taquinerait. Puisque vous
+allez a Paris, nous y verrons en meme temps, pour mon pauvre neveu, de
+quelle couleur sont les atouts.
+
+--Voila qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit a haute voix
+des Grassins, et je viendrai prendre vos dernieres instructions a ... a
+quelle heure?
+
+--A cinq heures, avant le diner, dit le vigneron en se frottant les
+mains.
+
+Les deux partis resterent encore quelques instants en presence.
+
+Des Grassins dit apres une pause en frappant sur l'epaule de Grandet:
+
+--Il fait bon avoir de bons parents comme ca ...
+
+--Oui, oui, sans que ca paraisse, repondit Grandet, je suis un bon pa ...
+parent. J'aimais mon frere, et je le prouverai bien si si ca ne ne coute
+pas ...
+
+--Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en
+l'interrompant heureusement avant qu'il n'achevat sa phrase. Si j'avance
+mon depart, il faut mettre en ordre quelques affaires.
+
+--Bien, bien. Moi-meme, raa ... apport a ce que vouvous savez je je vais
+me rereretirer dans ma cham ... ambre des dedeliberations, comme dit le
+president Cruchot.
+
+--Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le
+magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuye par
+une plaidoirie.
+
+Les chefs des deux familles rivales s'en allerent ensemble. Ni les uns
+ni les autres ne songeaient plus a la trahison dont s'etait rendu
+coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sonderent
+mutuellement, mais en vain, pour connaitre ce qu'ils pensaient sur les
+intentions reelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.
+
+--Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au
+notaire.
+
+--Nous irons plus tard, repondit le president. Si mon oncle le permet,
+j'ai promis a mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir,
+et nous nous y rendrons d'abord.
+
+--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des
+Grassins furent a quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit a son pere:
+
+--Ils fument joliment, hein?
+
+--Tais-toi donc, mon fils, lui repliqua sa mere, ils peuvent encore nous
+entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon gout et sent l'Ecole
+de Droit.
+
+--Eh! bien, mon oncle, s'ecria le magistrat quand il vit les des
+Grassins eloignes, j'ai commence par etre le president de Bonfons, et
+j'ai fini par etre tout simplement un Cruchot.
+
+--J'ai bien vu que ca te contrariait; mais le vent etait aux des
+Grassins. Es-tu bete, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer
+sur un _nous verrons_ du pere Grandet, et tiens-toi tranquille, mon
+petit: Eugenie n'en sera pas moins ta femme.
+
+En quelques instants la nouvelle de la magnanime resolution de Grandet
+se repandit dans trois maisons a la fois, et il ne fut plus question
+dans toute la ville que de ce devouement fraternel. Chacun pardonnait a
+Grandet sa vente faite au mepris de la foi juree entre les
+proprietaires, en admirant son honneur, en vantant une generosite dont
+on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractere francais de
+s'enthousiasmer, de se colerer, de se passionner pour le meteore du
+moment, pour les batons flottants de l'actualite. Les etres collectifs,
+les peuples, seraient-ils donc sans memoire?
+
+Quand le pere Grandet eut ferme sa porte, il appela Nanon.
+
+--Ne lache pas le chien et ne dors pas, nous avons a travailler
+ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver a ma porte avec le
+berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empecher de cogner, et
+dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police defendent le tapage
+nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me
+mettre en route.
+
+Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, ou Nanon l'entendit
+remuant, fouillant, allant, venant, mais avec precaution. Il ne voulait
+evidemment reveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point
+exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commence par maudire en
+apercevant de la lumiere dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugenie,
+preoccupee de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et
+pour elle ce mourant etait Charles: elle l'avait quitte si pale, si
+desespere! peut-etre s'etait-il tue. Soudain elle s'enveloppa d'une
+coiffe, espece de pelisse a capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive
+lumiere qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu;
+puis elle se rassura bientot en entendant les pas pesants de Nanon et sa
+voix melee au hennissement de plusieurs chevaux.
+
+--Mon pere enleverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa
+porte avec assez de precaution pour l'empecher de crier, mais de maniere
+a voir ce qui se passait dans le corridor.
+
+Tout a coup son oeil rencontra celui de son pere, dont le regard, quelque
+vague et insouciant qu'il fut, la glaca de terreur. Le bonhomme et Nanon
+etaient accouples par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur
+epaule droite et soutenait un cable auquel etait attache un barillet
+semblable a ceux que le pere Grandet s'amusait a faire dans son fournil
+a ses moments perdus.
+
+--Sainte Vierge! monsieur, ca pese-t-il?... dit a voix basse la Nanon.
+
+--Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! repondit le bonhomme.
+Prends garde de heurter le chandelier.
+
+Cette scene etait eclairee par une seule chandelle placee entre deux
+barreaux de la rampe.
+
+--Cornoiller, dit Grandet a son garde _in partibus_, as-tu pris tes
+pistolets?
+
+--Non, monsieur. Parde! quoi qu'il y a donc a craindre pour vos gros
+sous?...
+
+--Oh! rien, dit le pere Grandet.
+
+--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi
+pour vous leurs meilleurs chevaux.
+
+--Bien, bien. Tu ne leur as pas dit ou j'allais?
+
+--Je ne le savais point.
+
+--Bien. La voiture est solide?
+
+--Ca, notre maitre? ha! ben, ca porterait trois mille. Qu'est-ce que
+ca pese donc vos mechants barils?
+
+--Tiens, dit Nanon, je le savons bien! Y a ben pres de dix-huit cents.
+
+--Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras a ma femme que je suis alle a la
+campagne. Je serai revenu pour diner. Va bon train, Cornoiller, faut
+etre a Angers avant neuf heures.
+
+La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lacha le chien, se
+coucha l'epaule meurtrie, et personne dans le quartier ne soupconna ni
+le depart de Grandet ni l'objet de son voyage. La discretion du bonhomme
+etait complete. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison
+pleine d'or. Apres avoir appris dans la matinee par les causeries du
+port que l'or avait double de prix par suite de nombreux armements
+entrepris a Nantes, et que des speculateurs etaient arrives a Angers
+pour en acheter, le vieux vigneron par un simple emprunt de chevaux fait
+a ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en
+rapporter en valeurs du receveur-general sur le tresor la somme
+necessaire a l'achat de ses rentes apres l'avoir grossie de l'agio.
+
+--Mon pere s'en va, dit Eugenie qui du haut de l'escalier avait tout
+entendu. Le silence etait retabli dans la maison, et le lointain
+roulement de la voiture, qui cessa par degres, ne retentissait deja plus
+dans Saumur endormi. En ce moment, Eugenie entendit en son coeur, avant
+de l'ecouter par l'oreille, une plainte qui perca les cloisons, et qui
+venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant que
+le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait
+horizontalement les balustres du vieil escalier.
+
+--Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un second gemissement
+la fit arriver sur le palier de la chambre. La porte etait entr'ouverte,
+elle la poussa. Charles dormait la tete penchee en dehors du vieux
+fauteuil, sa main avait laisse tomber la plume et touchait presque a
+terre. La respiration saccadee que necessitait la posture du jeune homme
+effraya soudain Eugenie, qui entra promptement.
+
+--Il doit etre bien fatigue, se dit-elle en regardant une dizaine de
+lettres cachetees, elle en lut les adresses: A messieurs Farry,
+Breilman et Cie, carrossiers.
+
+--A monsieur Buisson, tailleur, etc.
+
+--Il a sans doute arrange toutes ses affaires pour pouvoir bientot
+quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tomberent sur deux lettres
+ouvertes. Ces mots qui en commencaient une: "Ma chere Annette ..."lui
+causerent un eblouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clouerent sur
+le carreau. Sa chere Annette, il aime, il est aime! Plus d'espoir! Que
+lui dit-il? Ces idees lui traverserent la tete et le coeur. Elle lisait
+ces mots partout, meme sur les carreaux, en traits de flammes.
+
+--Deja renoncer a lui! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en
+aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda Charles, lui prit
+doucement la tete, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire
+comme un enfant qui, meme en dormant, connait encore sa mere et recoit,
+sans s'eveiller, ses soins et ses baisers. Comme une mere, Eugenie
+releva la main pendante, et, comme une mere, elle baisa doucement les
+cheveux. Chere Annette! Un demon lui criait ces deux mots aux oreilles.
+
+--Je sais que je fais peut-etre mal, mais je lirai la lettre, dit-elle.
+Eugenie detourna la tete, car sa noble probite gronda. Pour la premiere
+fois de sa vie, le bien et le mal etaient en presence dans son coeur.
+Jusque-la elle n'avait eu a rougir d'aucune action. La passion, la
+curiosite l'emporterent. A chaque phrase, son coeur se gonfla davantage,
+et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit
+encore plus friands les plaisirs du premier amour.
+
+"Ma chere Annette, rien ne devait nous separer, si ce n'est le malheur
+qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prevoir. Mon
+pere s'est tue, sa fortune et la mienne sont entierement perdues. Je
+suis orphelin a un age ou, par la nature de mon education, je puis
+passer pour un enfant; et je dois neanmoins me relever homme de l'abime
+ou je suis tombe. Je viens d'employer une partie de cette nuit a faire
+mes calculs. Si je veux quitter la France en honnete homme, et ce n'est
+pas un doute, je n'ai pas cent francs a moi pour aller tenter le sort
+aux Indes ou en Amerique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la
+fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux, elle
+est sure et prompte, m'a-t-on dit. Quant a rester a Paris, je ne
+saurais. Ni mon ame ni mon visage ne sont faits a supporter les
+affronts, la froideur, le dedain qui attendent l'homme ruine, le fils du
+failli! Bon Dieu! devoir deux millions?... J'y serais tue en duel dans
+la premiere semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour, le plus
+tendre et le plus devoue qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme, ne
+saurait m'y attirer. Helas! ma bien-aimee, je n'ai point assez d'argent
+pour aller la ou tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser ou
+je puiserais la force necessaire a mon entreprise. "
+
+--Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui
+donnerai, dit Eugenie.
+
+Elle reprit sa lecture apres avoir essuye ses pleurs.
+
+"Je n'avais point encore songe aux malheurs de la misere. Si j'ai les
+cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me
+faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je
+ne connaitrai ce qui me restera d'argent qu'apres le reglement de mes
+dettes a Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement a Nantes, je m'y
+embarquerai simple matelot, et je commencerai la-bas comme ont commence
+les hommes d'energie qui, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus,
+riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisage mon avenir.
+Il est plus horrible pour moi que pour tout autre, moi choye par une
+mere qui m'adorait, cheri par le meilleur des peres, et qui, a mon debut
+dans le monde, ai rencontre l'amour d'une Anna! Je n'ai connu que les
+fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai neanmoins, ma
+chere Annette, plus de courage qu'il n'etait permis a un insouciant
+jeune homme d'en avoir, surtout a un jeune homme habitue aux cajoleries
+de la plus delicieuse femme de Paris, berce dans les joies de la
+famille, a qui tout souriait au logis, et dont les desirs etaient des
+lois pour un pere ... Oh! mon pere, Annette, il est mort ... Eh! bien,
+j'ai reflechi a ma position, j'ai reflechi a la tienne aussi. J'ai bien
+vieilli en vingt-quatre heures. Chere Anna, si, pour me garder pres de
+toi, dans Paris, tu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta
+toilette, ta loge a l'Opera, nous n'arriverions pas encore au chiffre
+des depenses necessaires a ma vie dissipee; puis je ne saurais accepter
+tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. "
+
+--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur!
+
+Eugenie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de
+terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'eveilla pas. Elle reprit:
+
+"Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit
+promptement un Europeen, et surtout un Europeen qui travaille.
+Mettons-nous a dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit ans,
+elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera bien cruel,
+ta fille le sera peut-etre davantage. Nous avons vu des exemples de ces
+jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en
+profiter. Garde au fond de ton ame comme je le garderai moi-meme le
+souvenir de ces quatre annees de bonheur, et sois fidele, si tu peux, a
+ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma
+chere Annette, je dois me conformer a ma position, voir bourgeoisement
+la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui
+devient une des necessites de ma nouvelle existence; et je t'avouerai
+que j'ai trouve ici, a Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les
+manieres, la figure, l'esprit et le coeur te plairaient, et qui, en
+outre, me parait avoir ... "
+
+--Il devait etre bien fatigue, pour avoir cesse de lui ecrire, se dit
+Eugenie en voyant la lettre arretee au milieu de cette phrase.
+
+Elle le justifiait! N'etait-il pas impossible alors que cette innocente
+fille s'apercut de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes
+filles religieusement elevees, ignorantes et pures, tout est amour des
+qu'elles mettent le pied dans les regions enchantees de l'amour. Elles y
+marchent entourees de la celeste lumiere que leur ame projette, et qui
+rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur
+propre sentiment et lui pretent leurs belles pensees. Les erreurs de la
+femme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa
+confiance dans le vrai. Pour Eugenie, ces mots: Ma chere Annette, ma
+bien-aimee, lui resonnaient au coeur comme le plus joli langage de
+l'amour, et lui caressaient l'ame comme, dans son enfance, les notes
+divines du _Venite adoremus_, redites par l'orgue, lui caresserent
+l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de
+Charles lui accusaient toutes les noblesses de coeur par lesquelles une
+jeune fille doit etre seduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait
+tant son pere et le pleurait si veritablement, cette tendresse venait
+moins de la bonte de son coeur que des bontes paternelles? Monsieur et
+madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de
+leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient
+empeche de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins
+coupables, a Paris, la plupart des enfants quand, en presence des
+jouissances parisiennes, ils forment des desirs et concoivent des plans
+qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournes et retardes par la vie
+de leurs parents. La prodigalite du pere alla donc jusqu'a semer dans le
+coeur de son fils un amour filial vrai, sans arriere-pensee. Neanmoins,
+Charles etait un enfant de Paris, habitue par les moeurs de Paris, par
+Annette elle-meme, a tout calculer, deja vieillard sous le masque du
+jeune homme. Il avait recu l'epouvantable education de ce monde, ou,
+dans une soiree, il se commet en pensees, en paroles, plus de crimes que
+la Justice n'en punit aux Cours d'assises, ou les bons mots assassinent
+les plus grandes idees, ou l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on
+voit juste; et la, voir juste, c'est ne croire a rien, ni aux
+sentiments, ni aux hommes, ni meme aux evenements: on y fait de faux
+evenements. La, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse
+d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive;
+provisoirement, ne rien admirer, ni les oeuvres d'art, ni les nobles
+actions, et donner pour mobile a toute chose l'interet personnel. Apres
+mille folies, la grande dame, la belle Annette, forcait Charles a penser
+gravement; elle lui parlait de sa position future, en lui passant dans
+les cheveux une main parfumee; en lui refaisant une boucle, elle lui
+faisait calculer la vie: elle le feminisait et le materialisait. Double
+corruption, mais corruption elegante et fine, de bon gout.
+
+--Vous etes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine a
+vous apprendre le monde. Vous avez ete tres mal pour monsieur des
+Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attendez
+qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mepriserez a votre aise.
+Savez-vous ce que madame Campan nous disait?
+
+--Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministere, adorez-le;
+tombe-t-il, aidez a le trainer a la voirie. Puissant, il est une espece
+de dieu; detruit, il est au-dessous de Marat dans son egout, parce
+qu'il vit et que Marat etait mort. La vie est une suite de combinaisons,
+et il faut les etudier, les suivre, pour arriver a se maintenir toujours
+en bonne position.
+
+Charles etait un homme trop a la mode, il avait ete trop constamment
+heureux par ses parents, trop adule par le monde pour avoir de grands
+sentiments. Le grain d'or que sa mere lui avait jete au coeur s'etait
+etendu dans la filiere parisienne, il l'avait employe en superficie et
+devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore que vingt
+et un ans. A cet age, la fraicheur de la vie semble inseparable de la
+candeur de l'ame. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie
+avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, l'avoue le plus
+incredule, l'usurier le moins facile hesitent-ils toujours a croire a la
+vieillesse du coeur, a la corruption des calculs, quand les yeux nagent
+encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front.
+Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la
+morale parisienne, et jusqu'a ce jour il etait beau d'inexperience.
+Mais, a son insu, l'egoisme lui avait ete inocule. Les germes de
+l'economie politique a l'usage du Parisien, latents en son coeur, ne
+devaient pas tarder a y fleurir, aussitot que de spectateur oisif il
+deviendrait acteur dans le drame de la vie reelle. Presque toutes les
+jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors; mais
+Eugenie eut-elle ete prudente et observatrice autant que le sont
+certaines filles en province, aurait-elle pu se defier de son cousin,
+quand, chez lui, les manieres, les paroles et les actions s'accordaient
+encore avec les inspirations du coeur? Un hasard, fatal pour elle, lui
+fit essuyer les dernieres effusions de sensibilite vraie qui fut en ce
+jeune coeur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la
+conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et
+se mit complaisamment a contempler son cousin endormi: les fraiches
+illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se
+jura d'abord a elle-meme de l'aimer toujours. Puis elle jeta les yeux
+sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance a cette
+indiscretion, et, si elle commenca de la lire, ce fut pour acquerir de
+nouvelles preuves des nobles qualites que, semblable a toutes les
+femmes, elle pretait a celui qu'elle choisissait.
+
+"Mon cher, Alphonse, au moment ou tu liras cette lettre je n'aurai plus
+d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitues a
+prodiguer ce mot, je n'ai pas doute de ton amitie. Je te charge donc
+d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour tirer un bon parti de
+tout ce que je possede. Tu dois maintenant connaitre ma position. Je
+n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'ecrire a
+toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelqu'argent, et tu en
+trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible de la
+donner de memoire. Ma bibliotheque, mes meubles, mes voitures, mes
+chevaux, etc., suffiront, je crois, a payer mes dettes. Je ne veux me
+reserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me
+faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai
+d'ici, pour cette vente, une procuration reguliere, en cas de
+contestations. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour
+toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bete,
+j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que legue un mourant a
+son executeur testamentaire. On m'a fait une tres _comfortable_ voiture
+de voyage chez les Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l'ont pas livree,
+obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnite; s'ils se
+refusaient a cet arrangement, evite tout ce qui pourrait entacher ma
+loyaute, dans les circonstances ou je me trouve. Je dois six louis a
+l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui ... "
+
+--Cher cousin, dit Eugenie en laissant la lettre, et se sauvant a petits
+pas chez elle avec une des bougies allumees. La ce ne fut pas sans une
+vive emotion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en
+chene, l'un des plus beaux ouvrages de l'epoque nommee la _Renaissance_,
+et sur lequel se voyait encore, a demi effacee, la fameuse Salamandre
+royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge a glands d'or, et
+bordee de cannetille usee, provenant de la succession de sa grand'mere.
+Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut a verifier
+le compte oublie de son petit pecule. Elle separa d'abord vingt
+portugaises encore neuves, frappees sous le regne de Jean V, en 1725,
+valant reellement au change cinq lisbonines ou chacune cent
+soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son pere, mais
+dont la valeur conventionnelle etait de cent quatre-vingts francs,
+attendu la rarete, la beaute desdites pieces qui reluisaient comme des
+soleils. ITEM, cinq genovines ou pieces de cent livres de Genes, autre
+monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change, mais cent
+francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La
+Bertelliere. ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V,
+frappes en 1729, donnes par madame Gentillet, qui, en les lui offrant,
+lui disait toujours la meme phrase:
+
+--Ce cher serin-la, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres!
+Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre tresor. ITEM, ce
+que son pere estimait le plus (l'or de ces pieces etait a vingt-trois
+carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriques en l'an
+1756, et valant pres de treize francs. ITEM, une grande curiosite!...
+des especes de medailles precieuses aux avares, trois roupies au signe
+de la Balance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d'or pur a
+vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont
+chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au
+moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment a manier l'or.
+ITEM, le napoleon de quarante francs recu l'avant-veille, et qu'elle
+avait negligemment mis dans sa bourse rouge. Ce tresor contenait des
+pieces neuves et vierges, de veritables morceaux d'art desquels le pere
+Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin de detailler a
+sa fille les vertus intrinseques, comme la beaute du cordon, la clarte
+du plat, la richesse des lettres dont les vives aretes n'etaient pas
+encore rayees. Mais elle ne pensait ni a ces raretes, ni a la manie de
+son pere, ni au danger qu'il y avait pour elle de se demunir d'un tresor
+si cher a son pere; non, elle songeait a son cousin, et parvint enfin a
+comprendre, apres quelques fautes de calcul, qu'elle possedait environ
+cinq mille huit cents francs en valeurs reelles, qui, conventionnellement,
+pouvaient se vendre pres de deux mille ecus. A la vue de ses richesses,
+elle se mit a applaudir en battant des mains, comme un enfant force de
+perdre son trop plein de joie dans les naifs mouvements du corps. Ainsi
+le pere et la fille avaient compte chacun leur fortune: lui, pour aller
+vendre son or; Eugenie, pour jeter le sien dans un ocean d'affection.
+Elle remit les pieces dans la vieille bourse, la prit et remonta sans
+hesitation. La misere secrete de son cousin lui faisait oublier la nuit,
+les convenances; puis, elle etait forte de sa conscience, de son
+devouement, de son bonheur. Au moment ou elle se montra sur le seuil de
+la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles
+se reveilla, vit sa cousine et resta beant de surprise. Eugenie
+s'avanca, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix emue:
+
+--Mon cousin, j'ai a vous demander pardon d'une faute grave que j'ai
+commise envers vous; mais Dieu me le pardonnera, ce peche, si vous
+voulez l'effacer.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux.
+
+--J'ai lu ces deux lettres.
+
+Charles rougit.
+
+--Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je montee? En
+verite, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentee de ne pas
+trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait
+connaitre votre coeur, votre ame et ...
+
+--Et quoi? demanda Charles.
+
+--Et vos projets, la necessite ou vous etes d'avoir une somme ...
+
+--Ma chere cousine ...
+
+--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'eveillons personne. Voici,
+dit-elle en ouvrant la bourse, les economies d'une pauvre fille qui n'a
+besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'etait
+l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voila tout. Un
+cousin est presque un frere, vous pouvez bien emprunter la bourse de
+votre soeur.
+
+Eugenie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prevu des refus, et
+son cousin restait muet.
+
+--Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugenie dont les palpitations
+retentirent au milieu du profond silence.
+
+L'hesitation de son cousin l'humilia; mais la necessite dans laquelle
+il se trouvait se representa plus vivement a son esprit, et elle plia le
+genou.
+
+--Je ne me releverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon
+cousin, de grace, une reponse?... que je sache si vous m'honorez, si
+vous etes genereux, si ...
+
+En entendant le cri d'un noble desespoir, Charles laissa tomber des
+larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empecher de
+s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugenie sauta sur la
+bourse, la lui versa sur la table.
+
+--Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne
+craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur;
+un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons; enfin
+je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous
+devriez ne pas donner tant de prix a ce don.
+
+Charles put enfin exprimer ses sentiments.
+
+--Oui, Eugenie, j'aurais l'ame bien petite, si je n'acceptais pas.
+Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.
+
+--Que voulez-vous, dit-elle effrayee.
+
+--Ecoutez, ma chere cousine, j'ai la ... Il s'interrompit pour montrer sur
+la commode une caisse carree enveloppee d'un surtout de cuir.
+
+--La, voyez-vous, une chose qui m'est aussi precieuse que la vie. Cette
+boite est un present de ma mere. Depuis ce matin je pensais que, si elle
+pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-meme l'or que sa
+tendresse lui a fait prodiguer dans ce necessaire; mais, accomplie par
+moi, cette action me paraitrait un sacrilege. Eugenie serra
+convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots.
+
+--Non, reprit-il apres une legere pause, pendant laquelle tous deux ils
+se jeterent un regard humide, non, je ne veux ni le detruire, ni le
+risquer dans mes voyages. Chere Eugenie, vous en serez depositaire.
+Jamais ami n'aura confie quelque chose de plus sacre a son ami. Soyez-en
+juge. Il alla prendre la boite, la sortit du fourreau, l'ouvrit et
+montra tristement a sa cousine emerveillee un necessaire ou le travail
+donnait a l'or un prix bien superieur a celui de son poids.
+
+--Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort qui fit
+partir un double fond. Voila ce qui, pour moi, vaut la terre entiere. Il
+tira deux portraits, deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel, richement
+entoures de perles.
+
+--Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame a qui vous ecriv ...
+
+--Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mere, et voici mon pere,
+qui sont votre tante et votre oncle. Eugenie, je devrais vous supplier a
+genoux de me garder ce tresor. Si je perissais en perdant votre petite
+fortune, cet or vous dedommagerait; et, a vous seule, je puis laisser
+les deux portraits, vous etes digne de les conserver; mais
+detruisez-les, afin qu'apres vous ils n'aillent pas en d'autres mains ...
+Eugenie se taisait.
+
+--He! bien, oui, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grace.
+
+En entendant les mots qu'elle venait de dire a son cousin, elle lui jeta
+son premier regard de femme aimante, un de ces regards ou il y a presque
+autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et la
+baisa.
+
+--Ange de purete! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais
+rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout desormais.
+
+--Vous ressemblez a votre mere. Avait-elle la voix aussi douce que la
+votre?
+
+--Oh! bien plus douce ...
+
+--Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupieres. Allons, Charles,
+couchez-vous, je le veux, vous etes fatigue. A demain.
+
+Elle degagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la
+reconduisit en l'eclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de
+la porte:
+
+--Ah! pourquoi suis-je ruine, dit-il.
+
+--Bah! mon pere est riche, je le crois, repondit-elle.
+
+--Pauvre enfant, reprit Charles en avancant un pied dans la chambre et
+s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laisse mourir le mien, il ne
+vous laisserait pas dans ce denuement, enfin il vivrait autrement.
+
+--Mais il a Froidfond.
+
+--Et que vaut Froidfond?
+
+--Je ne sais pas; mais il a Noyers.
+
+--Quelque mauvaise ferme!
+
+--Il a des vignes et des pres ...
+
+--Des miseres, dit Charles d'un air dedaigneux. Si votre pere avait
+seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette
+chambre froide et nue? ajouta-t-il en avancant le pied gauche.
+
+--La seront donc mes tresors, dit-il en montrant le vieux bahut pour
+voiler sa pensee.
+
+--Allez dormir, dit-elle en l'empechant d'entrer dans une chambre en
+desordre.
+
+Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.
+
+Tous deux ils s'endormirent dans le meme reve, et Charles commenca des
+lors a jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame
+Grandet trouva sa fille se promenant avant le dejeuner en compagnie de
+Charles. Le jeune homme etait encore triste comme devait l'etre un
+malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en
+mesurant la profondeur de l'abime ou il etait tombe, avait senti tout le
+poids de sa vie future.
+
+--Mon pere ne reviendra que pour le diner, dit Eugenie en voyant
+l'inquietude peinte sur le visage de sa mere.
+
+Il etait facile de voir dans les manieres, sur la figure d'Eugenie et
+dans la singuliere douceur que contracta sa voix, une conformite de
+pensee entre elle et son cousin. Leurs ames s'etaient ardemment epousees
+avant peut-etre meme d'avoir bien eprouve la force des sentiments par
+lesquels ils s'unissaient l'un a l'autre. Charles resta dans la salle,
+et sa melancolie y fut respectee. Chacune des trois femmes eut a
+s'occuper. Grandet ayant oublie ses affaires, il vint un assez grand
+nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le macon, les
+terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour
+conclure des marches relatifs a des reparations, les autres pour payer
+des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugenie furent
+donc obligees d'aller et de venir, de repondre aux interminables
+discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les
+redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son
+maitre pour savoir ce qui devait etre garde pour la maison ou vendu au
+marche. L'habitude du bonhomme etait, comme celle d'un grand nombre de
+gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses
+fruits gates. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu
+quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des
+bons royaux qui lui portaient interet jusqu'au jour ou il aurait a payer
+ses rentes. Il avait laisse Cornoiller a Angers, pour y soigner les
+chevaux a demi fourbus, et les ramener lentement apres les avoir bien
+fait reposer.
+
+--Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.
+
+Nanon lui cria de la cuisine:
+
+--Est-ce que vous n'avez rien mange depuis hier?
+
+--Rien, repondit le bonhomme.
+
+Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son
+client au moment ou la famille etait a table. Le pere Grandet n'avait
+seulement pas vu son neveu.
+
+--Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons.
+Savez-vous ce que vaut l'or a Angers ou l'on en est venu chercher pour
+Nantes? je vais en envoyer.
+
+--N'en envoyez pas, repondit le bonhomme, il y en a deja suffisamment.
+Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous evite pas une perte de
+temps.
+
+--Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.
+
+--Dites donc valait.
+
+--D'ou diable en serait-il venu?
+
+--Je suis alle cette nuit a Angers, lui repondit Grandet a voix basse.
+
+Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'etablit
+entre eux d'oreille a oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet
+regarderent Charles a plusieurs reprises. Au moment ou sans doute
+l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de
+rente, des Grassins laissa derechef echapper un geste d'etonnement.
+
+--Monsieur Grandet, dit-il a Charles, je pars pour Paris; et, si vous
+aviez des commissions a me donner ...
+
+--Aucune, monsieur. Je vous remercie, repondit Charles.
+
+--Remerciez-le mieux que ca, mon neveu. Monsieur va pour arranger les
+affaires de la maison Guillaume Grandet.
+
+--Y aurait-il donc quelque espoir, demanda Charles.
+
+--Mais, s'ecria le tonnelier avec un orgueil bien joue, n'etes-vous pas
+mon neveu? votre honneur est le notre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?
+
+Charles se leva, saisit le pere Grandet, l'embrassa, palit et sortit.
+Eugenie contemplait son pere avec admiration.
+
+--Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout a vous, et emboisez-moi bien
+ces gens-la! Les deux diplomates se donnerent une poignee de main,
+l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'a la porte; puis,
+apres l'avoir fermee, il revint et dit a Nanon en se plongeant dans son
+fauteuil:
+
+--Donne-moi du cassis? Mais trop emu pour rester en place, il se leva,
+regarda le portrait de monsieur de La Bertelliere et se mit a chanter,
+en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:
+
+Dans les gardes francaises
+
+J'avais un bon papa.
+
+Nanon, madame Grandet, Eugenie s'examinerent mutuellement et en silence.
+La joie du vigneron les epouvantait toujours quand elle arrivait a son
+apogee. La soiree fut bientot finie. D'abord le pere Grandet voulut se
+coucher de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait
+dormir; de meme que quand Auguste buvait la Pologne etait ivre. Puis
+Nanon, Charles et Eugenie n'etaient pas moins las que le maitre. Quant a
+madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les
+desirs de son mari. Neanmoins, pendant les deux heures accordees a la
+digestion, le tonnelier, plus facetieux qu'il ne l'avait jamais ete, dit
+beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure
+de son esprit. Quand il eut avale son cassis, il regarda le verre.
+
+--On n'a pas plutot mis les levres a un verre qu'il est deja vide!
+Voila notre histoire. On ne peut pas etre et avoir ete. Les ecus ne
+peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait
+trop belle.
+
+Il fut jovial et clement. Lorsque Nanon vint avec son rouet:
+
+--Tu dois etre lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.
+
+--Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, repondit la servante.
+
+--Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis?
+
+--Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que
+les apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.
+
+--Ils y mettent trop de sucre, ca ne sent plus rien, dit le bonhomme.
+
+Le lendemain la famille, reunie a huit heures pour le dejeuner, offrit
+le tableau de la premiere scene d'une intimite bien reelle. Le malheur
+avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugenie et Charles;
+Nanon elle-meme sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre
+commencerent a faire une meme famille. Quant au vieux vigneron, son
+avarice satisfaite et la certitude de voir bientot partir le mirliflor
+sans avoir a lui payer autre chose que son voyage a Nantes, le rendirent
+presque indifferent a sa presence au logis. Il laissa les deux enfants,
+ainsi qu'il nomma Charles et Eugenie, libres de se comporter comme bon
+leur semblerait sous l'oeil de madame Grandet, en laquelle il avait
+d'ailleurs une entiere confiance en ce qui concernait la morale publique
+et religieuse. L'alignement de ses pres et des fosses jouxtant la route,
+ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d'hiver dans ses
+clos et a Froidfond l'occuperent exclusivement. Des lors commenca pour
+Eugenie le primevere de l'amour. Depuis la scene de nuit pendant
+laquelle la cousine donna son tresor au cousin, son coeur avait suivi le
+tresor. Complices tous deux du meme secret, ils se regardaient en
+s'exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs
+sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les
+mettant pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La
+parente n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent, une
+tendresse dans les regards: aussi Eugenie se plut-elle a endormir les
+souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour.
+N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de
+l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux
+chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses
+histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'esperance ne
+deploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas
+tour a tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas
+pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se batir un
+mobile palais, pour des bouquets aussitot oublies que coupes? N'est-il
+pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre
+seconde transformation. L'enfance et l'amour furent meme chose entre
+Eugenie et Charles: ce fut la passion premiere avec tous ses
+enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils etaient
+enveloppes de melancolie. En se debattant a sa naissance sous les crepes
+du deuil, cet amour n'en etait d'ailleurs que mieux en harmonie avec la
+simplicite provinciale de cette maison en ruines. En echangeant quelques
+mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette; en
+restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'a l'heure ou le
+soleil se couchait, occupes a se dire de grands riens ou recueillis dans
+le calme qui regnait entre le rempart et la maison, comme on l'est sous
+les arcades d'une eglise, Charles comprit la saintete de l'amour; car
+sa grande dame, sa chere Annette ne lui en avait fait connaitre que les
+troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne,
+coquette, vaniteuse, eclatante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait
+cette maison, dont les moeurs ne lui semblerent plus si ridicules. Il
+descendait des le matin afin de pouvoir causer avec Eugenie quelques
+moments avant que Grandet ne vint donner les provisions; et, quand les
+pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au
+jardin. La petite criminalite de ce rendez-vous matinal, secret meme
+pour la mere d'Eugenie, et que Nanon faisait semblant de ne pas
+apercevoir, imprimait a l'amour le plus innocent du monde la vivacite
+des plaisirs defendus. Puis, quand, apres le dejeuner, le pere Grandet
+etait parti pour aller voir ses proprietes et ses exploitations, Charles
+demeurait entre la mere et la fille, eprouvant des delices inconnues a
+leur preter les mains pour devider du fil, a les voir travaillant, a les
+entendre jaser La simplicite de cette vie presque monastique, qui lui
+revela les beautes de ces ames auxquelles le monde etait inconnu, le
+toucha vivement. Il avait cru ces moeurs impossibles en France, et
+n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'etait-ce que
+fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine. Bientot pour lui
+Eugenie fut l'ideal de la Marguerite de Goethe, moins la faute. Enfin de
+jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui
+s'abandonna delicieusement au courant de l'amour; elle saisissait sa
+felicite comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du
+fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence
+n'attristaient-ils pas deja les heures les plus joyeuses de ces fuyardes
+journees? Chaque jour un petit evenement leur rappelait la prochaine
+separation. Ainsi, trois jours apres le depart de des Grassins, Charles
+fut emmene par Grandet au Tribunal de Premiere Instance avec la
+solennite que les gens de province attachent a de tels actes, pour y
+signer une renonciation a la succession de son pere. Repudiation
+terrible! espece d'apostasie domestique. Il alla chez maitre Cruchot
+faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour
+l'ami charge de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les
+formalites necessaires pour obtenir un passeport a l'etranger. Enfin,
+quand arriverent les simples vetements de deuil que Charles avait
+demandes a Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa
+garde-robe inutile. Cet acte plut singulierement au pere Grandet.
+
+--Ah! vous voila comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire
+fortune, lui dit-il en le voyant vetu d'une redingote de gros drap noir.
+Bien, tres bien!
+
+--Je vous prie de croire, monsieur, lui repondit Charles, que je saurai
+bien avoir l'esprit de ma situation.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux
+s'animerent a la vue d'une poignee d'or que lui montra Charles.
+
+--Monsieur, j'ai reuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluites
+que je possede et qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne
+connaissant personne a Saumur, je voulais vous prier ce matin de ...
+
+--De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.
+
+--Non, mon oncle, de m'indiquer un honnete homme qui ...
+
+--Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela la-haut, et je
+reviendrai vous dire ce que cela vaut, a un centime pres. Or de bijou,
+dit-il en examinant une longue chaine, dix-huit a dix-neuf carats.
+
+Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.
+
+--Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons
+qui pourront vous servir a attacher des rubans a vos poignets. Cela fait
+un bracelet fort a la mode en ce moment.
+
+--J'accepte sans hesiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard
+d'intelligence.
+
+--Ma tante, voici le de de ma mere, je le gardais precieusement dans ma
+toilette de voyage, dit Charles en presentant un joli de d'or a madame
+Grandet qui depuis dix ans en desirait un.
+
+--Il n'y a pas de remerciments possibles, mon neveu, dit la vieille mere
+dont les yeux se mouillerent de larmes. Soir et matin dans mes prieres
+j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des
+voyageurs. Si je mourais, Eugenie vous conserverait ce bijou.
+
+--Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes,
+mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous eviter la
+peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent ... en livres.
+
+Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les ecus de
+six livres doivent etre acceptes pour six francs sans deduction.
+
+--Je n'osais vous le proposer, repondit Charles; mais il me repugnait
+de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver
+son linge sale en famille, disait Napoleon. Je vous remercie donc de
+votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment
+de silence.
+
+--Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air inquiet comme
+s'il eut craint de blesser sa susceptibilite, ma cousine et ma tante ont
+bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez a votre tour
+agreer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous
+rappelleront un pauvre garcon qui, loin de vous, pensera certes a ceux
+qui desormais seront toute sa famille.
+
+--Mon garcon! mon garcon, faut pas te denuer comme ca ... Qu'as-tu donc,
+ma femme? dit-il en se tournant avec avidite vers elle, ah! un de
+d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends
+tes boutons, mon garcon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais
+... tu me permettras de ... te payer ... ton, oui ... ton passage aux
+Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garcon,
+qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compte que l'or brut, il y a
+peut-etre quelque chose a gagner sur les facons. Ainsi, voila qui est
+dit. Je te donnerai quinze cents francs ... en livres, que Cruchot me
+pretera; car je n'ai pas un rouge liard ici, a moins que Perrottet, qui
+est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais
+l'aller voir.
+
+Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
+
+--Vous vous en irez donc, dit Eugenie en lui jetant un regard de
+tristesse melee d'admiration.
+
+--Il le faut, dit-il en baissant la tete.
+
+Depuis quelques jours, le maintien, les manieres, les paroles de Charles
+etaient devenus ceux d'un homme profondement afflige, mais qui, sentant
+peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son
+malheur. Il ne soupirait plus, il s'etait fait homme. Aussi jamais
+Eugenie ne presuma-t-elle mieux du caractere de son cousin, qu'en le
+voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien a
+sa figure palie et a sa sombre contenance. Ce jour-la le deuil fut pris
+par les deux femmes, qui assisterent avec Charles a un Requiem celebre a
+la paroisse pour l'ame de feu Guillaume Grandet.
+
+Au second dejeuner, Charles recut des lettres de Paris, et les lut.
+
+--He! bien, mon cousin, etes-vous content de vos affaires? dit Eugenie
+a voix basse.
+
+--Ne fais donc jamais de ces questions-la, ma fille, repondit Grandet.
+Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez
+dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garcon.
+
+--Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles.
+
+--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride
+dans le commerce.
+
+Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit a Eugenie
+en l'attirant sur le vieux banc ou ils s'assirent sous le noyer:
+
+--J'avais bien presume d'Alphonse, il s'est conduit a merveille. Il a
+fait mes affaires avec prudence et loyaute. Je ne dois rien a Paris,
+tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'apres les
+conseils d'un capitaine au long-cours, employe trois mille francs qui
+lui restaient en une pacotille composee de curiosites europeennes
+desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirige mes colis
+sur Nantes, ou se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours,
+Eugenie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-etre, mais au
+moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient
+deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer a
+mon retour avant plusieurs annees. Ma chere cousine, ne mettez pas en
+balance ma vie et la votre, je puis perir, peut-etre se presentera-t-il
+pour vous un riche etablissement ...
+
+--Vous m'aimez?... dit-elle.
+
+--Oh! oui, bien, repondit-il avec une profondeur d'accent qui revelait
+une egale profondeur dans le sentiment.
+
+--J'attendrai, Charles. Dieu! mon pere est a sa fenetre, dit-elle en
+repoussant son cousin qui s'approchait pour l'embrasser.
+
+Elle se sauva sous la voute, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se
+retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante; puis, sans
+trop savoir ou elle allait, Eugenie se trouva pres du bouge de Nanon, a
+l'endroit le moins clair du couloir; la Charles, qui l'avait
+accompagnee, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la
+taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugenie ne resista plus; elle
+recut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de
+tous les baisers.
+
+--Chere Eugenie, un cousin est mieux qu'un frere, il peut t'epouser, lui
+dit Charles.
+
+--Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
+
+Les deux amants, effrayes, se sauverent dans la salle, ou Eugenie reprit
+son ouvrage, et ou Charles se mit a lire les litanies de la Vierge dans
+le paroissien de madame Grandet.
+
+--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prieres.
+
+Des que Charles eut annonce son depart, Grandet se mit en mouvement pour
+faire croire qu'il lui portait beaucoup d'interet; il se montra liberal
+de tout ce qui ne coutait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et
+dit que cet homme pretendait vendre ses caisses trop cher; il voulut
+alors a toute force les faire lui-meme, et y employa de vieilles
+planches; il se leva des le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer
+ses voliges et en confectionner de tres belles caisses dans lesquelles
+il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de les faire
+descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expedier en
+temps utile a Nantes.
+
+Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour
+Eugenie avec une effrayante rapidite. Parfois elle voulait suivre son
+cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la
+duree est chaque jour abregee par l'age, par le temps, par une maladie
+mortelle, par quelques-unes des fatalites humaines, celui-la comprendra
+les tourments d'Eugenie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce
+jardin, maintenant trop etroit pour elle, ainsi que la cour, la maison,
+la ville: elle s'elancait par avance sur la vaste etendue des mers.
+Enfin la veille du depart arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et
+de Nanon, le precieux coffret ou se trouvaient les deux portraits fut
+solennellement installe dans le seul tiroir du bahut qui fermait a clef
+et ou etait la bourse maintenant vide. Le depot de ce tresor n'alla pas
+sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugenie mit la clef dans
+son sein, elle n'eut pas le courage de defendre a Charles d'y baiser la
+place.
+
+--Elle ne sortira pas de la, mon ami.
+
+--Eh! bien, mon coeur y sera toujours aussi.
+
+--Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
+
+--Ne sommes-nous pas maries, repondit-il; j'ai ta parole, prends la
+mienne.
+
+--A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.
+
+Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur
+d'Eugenie avait momentanement sanctifie l'amour de Charles. Le lendemain
+matin le dejeuner fut triste. Malgre la robe d'or et une croix a la
+Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-meme, libre d'exprimer ses
+sentiments, eut la larme a l'oeil.
+
+--Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise.
+
+A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner
+Charles a la diligence de Nantes. Nanon avait lache le chien, ferme la
+porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de
+la vieille rue etaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer
+ce cortege, auquel se joignit sur la place maitre Cruchot.
+
+--Ne va pas pleurer, Eugenie, lui dit sa mere.
+
+--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant
+Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez
+l'honneur de votre pere sauf. Je vous en reponds, moi, Grandet; car,
+alors, il ne tiendra qu'a vous de ...
+
+--Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon depart. N'est-ce pas
+le plus beau present que vous puissiez me faire?
+
+Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait
+interrompu, Charles repandit sur le visage tanne de son oncle des larmes
+de reconnaissance, tandis qu'Eugenie serrait de toutes ses forces la
+main de son cousin et celle de son pere. Le notaire seul souriait en
+admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le
+bonhomme. Les quatre Saumurois, environnes de plusieurs personnes,
+resterent devant la voiture jusqu'a ce qu'elle partit; puis, quand elle
+disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain:
+
+--Bon voyage! dit le vigneron. Heureusement maitre Cruchot fut le seul
+qui entendit cette exclamation. Eugenie et sa mere etaient allees a un
+endroit du quai d'ou elles pouvaient encore voir la diligence, et
+agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel repondit Charles en
+deployant le sien.
+
+--Ma mere, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit
+Eugenie au moment ou elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
+
+Pour ne point interrompre le cours des evenements qui se passerent au
+sein de la famille Grandet, il est necessaire de jeter par anticipation
+un coup d'oeil sur les operations que le bonhomme fit a Paris par
+l'entremise de des Grassins. Un mois apres le depart du banquier,
+Grandet possedait une inscription de cent mille livres de rente achetee
+a quatre-vingts francs net. Les renseignements donnes a sa mort par son
+inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumiere sur les moyens que sa
+defiance lui suggera pour echanger le prix de l'inscription contre
+l'inscription elle-meme. Maitre Cruchot pensa que Nanon fut, a son insu,
+l'instrument fidele du transport des fonds. Vers cette epoque, la
+servante fit une absence de cinq jours, sous pretexte d'aller ranger
+quelque chose a Froidfond, comme si le bonhomme etait capable de laisser
+trainer quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison
+Guillaume Grandet, toutes les previsions du tonnelier se realiserent.
+
+A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements
+les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des departements.
+Les noms de des Grassins et de Felix Grandet de Saumur y etaient connus
+et y jouissaient de l'estime accordee aux celebrites financieres qui
+s'appuient sur d'immenses proprietes territoriales libres d'hypotheques.
+L'arrivee du banquier de Saumur, charge, disait-on, de liquider par
+honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour eviter a l'ombre du
+negociant la honte des protets. La levee des scelles se fit en presence
+des creanciers, et le notaire de la famille se mit a proceder
+regulierement a l'inventaire de la succession. Bientot des Grassins
+reunit les creanciers, qui, d'une voix unanime, elurent pour
+liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec Francois Keller,
+chef d'une riche maison, l'un des principaux interesses, et leur
+confierent tous les pouvoirs necessaires pour sauver a la fois l'honneur
+de la famille et les creances. Le credit du Grandet de Saumur,
+l'esperance qu'il repandit au coeur des creanciers par l'organe de des
+Grassins, faciliterent les transactions; il ne se rencontra pas un seul
+recalcitrant parmi les creanciers. Personne ne pensait a passer sa
+creance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait:
+
+--Grandet de Saumur payera! Six mois s'ecoulerent. Les Parisiens
+avaient rembourse les effets en circulation et les conservaient au fond
+de leurs portefeuilles. Premier resultat que voulait obtenir le
+tonnelier. Neuf mois apres la premiere assemblee, les deux liquidateurs
+distribuerent quarante-sept pour cent a chaque creancier. Cette somme
+fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses
+generalement quelconques appartenant a feu Guillaume Grandet, et qui fut
+faite avec une fidelite scrupuleuse. La plus exacte probite presidait a
+cette liquidation. Les creanciers se plurent a reconnaitre l'admirable
+et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circule
+convenablement, les creanciers demanderent le reste de leur argent. Il
+leur fallut ecrire une lettre collective a Grandet.
+
+--Nous y voila, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu;
+patience, mes petits amis.
+
+En reponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de
+Saumur demanda le depot chez un notaire de tous les titres de creance
+existants contre la succession de son frere, en les accompagnant d'une
+quittance des payements deja faits, sous pretexte d'apurer les comptes,
+et de correctement etablir l'etat de la succession. Ce depot souleva
+mille difficultes. Generalement, le creancier est une sorte de maniaque.
+Aujourd'hui pret a conclure, demain il veut tout mettre a feu et a sang;
+plus tard il se fait ultra-debonnaire. Aujourd'hui sa femme est de
+bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis,
+il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut, il ne peut pas sortir,
+il est melancolique, il dit oui a toutes les propositions qui peuvent
+terminer une affaire; le surlendemain il lui faut des garanties, a la
+fin du mois il pretend vous executer, le bourreau! Le creancier
+ressemble a ce moineau franc a la queue duquel on engage les petits
+enfants a tacher de poser un grain de sel; mais le creancier retorque
+cette image contre sa creance, de laquelle il ne peut rien saisir.
+Grandet avait observe les variations atmospheriques des creanciers, et
+ceux de son frere obeirent a tous ses calculs. Les uns se facherent et
+se refuserent _net_ au depot.
+
+--Bon! ca va bien, disait Grandet en se frottant les mains a la lecture
+des lettres que lui ecrivait a ce sujet des Grassins. Quelques autres ne
+consentirent audit depot que sous la condition de faire bien constater
+leurs droits, ne renoncer a aucuns, et se reserver meme celui de faire
+declarer la faillite. Nouvelle correspondance, apres laquelle Grandet de
+Saumur consentit a toutes les reserves demandees. Moyennant cette
+concession, les creanciers benins firent entendre raison aux creanciers
+durs. Le depot eut lieu, non sans quelques plaintes.
+
+--Ce bonhomme, dit-on a des Grassins, se moque de vous et de nous.
+Vingt-trois mois apres la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de
+commercants, entraines par le mouvement des affaires de Paris, avaient
+oublie leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire:
+
+--Je commence a croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que
+je tirerai de cela. Le tonnelier avait calcule sur la puissance du
+temps, qui, disait-il, est un bon diable A la fin de la troisieme annee,
+des Grassins ecrivit a Grandet que, moyennant dix pour cent des deux
+millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il
+avait amene les creanciers a lui rendre leurs titres. Grandet repondit
+que le notaire et l'agent de change dont les epouvantables faillites
+avaient cause la mort de son frere, vivaient, _eux_! pouvaient etre
+devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque
+chose et diminuer le chiffre du deficit. A la fin de la quatrieme annee,
+le deficit fut bien et dument arrete a la somme de douze cent mille
+francs. Il y eut des pourparlers qui durerent six mois entre les
+liquidateurs et les creanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref,
+vivement presse de s'executer, Grandet de Saumur repondit aux deux
+liquidateurs, vers le neuvieme mois de cette annee, que son neveu, qui
+avait fait fortune aux Indes, lui avait manifeste l'intention de payer
+integralement les dettes de son pere; il ne pouvait pas prendre sur lui
+de les solder frauduleusement sans l'avoir consulte; il attendait une
+reponse. Les creanciers, vers le milieu de la cinquieme annee, etaient
+encore tenus en echec avec le mot _integralement_, de temps en temps
+lache par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait
+jamais, sans laisser echapper un fin sourire et un juron, le mot:
+
+--Ces PARISIENS! Mais les creanciers furent reserves a un sort inoui
+dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position ou les
+avait maintenus Grandet au moment ou les evenements de cette histoire
+les obligeront a y reparaitre. Quand les rentes atteignirent a 115, le
+pere Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent
+mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent
+mille francs d'interets composes que lui avaient donnes ses
+inscriptions. Des Grassins demeurait a Paris. Voici pourquoi. D'abord il
+fut nomme depute; puis il s'amouracha, lui pere de famille, mais ennuye
+par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices
+du theatre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maitre chez
+le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugee a
+Saumur profondement immorale. Sa femme se trouva tres heureuse d'etre
+separee de biens et d'avoir assez de tete pour mener la maison de
+Saumur, dont les affaires se continuerent sous son nom, afin de reparer
+les breches faites a sa fortune par les folies de monsieur des Grassins.
+Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve,
+qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer a l'alliance d'Eugenie
+Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins a Paris, et y
+devint, dit-on, fort mauvais sujet. Les Cruchot triompherent.
+
+--Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en pretant une somme a
+madame des Grassins, moyennant suretes. Je vous plains beaucoup, vous
+etes une bonne petite femme.
+
+--Ah! monsieur, repondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour
+ou il partit de chez vous pour aller a Paris, il courait a sa ruine.
+
+--Le ciel m'est temoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier
+moment pour l'empecher d'y aller. Monsieur le president voulait a toute
+force l'y remplacer; et, s'il tenait tant a s'y rendre, nous savons
+maintenant pourquoi.
+
+Ainsi Grandet n'avait aucune obligation a des Grassins.
+
+*Chagrins de famille* En toute situation, les femmes ont plus de causes
+de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa
+force, et l'exercice de sa puissance: il agit, il va, il s'occupe, il
+pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait
+Charles. Mais la femme demeure, elle reste face a face avec le chagrin
+dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abime qu'il a
+ouvert, le mesure et souvent le comble de ses voeux et de ses larmes.
+Ainsi faisait Eugenie. Elle s'initiait a sa destinee. Sentir, aimer,
+souffrir, se devouer, sera toujours le texte de la vie des femmes.
+Eugenie devait etre toute la femme, moins ce qui la console. Son
+bonheur, amasse comme les clous semes sur la muraille, suivant la
+sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le
+creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle
+ils arriverent bientot. Le lendemain du depart de Charles, la maison
+Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepte pour Eugenie
+qui la trouva tout a coup bien vide. A l'insu de son pere, elle voulut
+que la chambre de Charles restat dans l'etat ou il l'avait laissee.
+Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce _statu quo_.
+
+--Qui sait s'il ne reviendra pas plus tot que nous ne le croyons,
+dit-elle.
+
+--Ah! je le voudrais voir ici, repondit Nanon. Je m'accoutumais ben a
+lui! C'etait un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli,
+moutonne comme une fille. Eugenie regarda Nanon.
+
+--Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux a la perdition de
+votre ame! Ne regardez donc pas le monde comme ca.
+
+Depuis ce jour, la beaute de mademoiselle Grandet prit un nouveau
+caractere. Les graves pensees d'amour par lesquelles son ame etait
+lentement envahie, la dignite de la femme aimee donnerent a ses traits
+cette espece d'eclat que les peintres figurent par l'aureole. Avant la
+venue de son cousin, Eugenie pouvait etre comparee a la Vierge avant la
+conception, quand il fut parti elle ressemblait a la Vierge mere: elle
+avait concu l'amour. Ces deux Maries, si differentes et si bien
+representees par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus
+brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant de la
+messe ou elle alla le lendemain du depart de Charles, et ou elle avait
+fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la
+ville, une mappemonde qu'elle cloua pres de son miroir, afin de suivre
+son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un
+peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de le voir,
+de lui adresser mille questions, de lui dire:
+
+--Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien a moi, en voyant
+cette etoile dont tu m'as appris a connaitre les beautes et l'usage?
+
+Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc
+de bois ronge par les vers et garni de mousse grise ou ils s'etaient dit
+tant de bonnes choses, de niaiseries, ou ils avaient bati les chateaux
+en Espagne de leur joli menage. Elle pensait a l'avenir en regardant le
+ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser;
+puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel etait la chambre
+de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste,
+qui se glisse dans toutes les pensees, et devient la substance, ou,
+comme eussent dit nos peres, l'etoffe de la vie. Quand les soi-disant
+amis du pere Grandet venaient faire la partie le soir, elle etait gaie,
+elle dissimulait; mais, pendant toute la matinee, elle causait de
+Charles avec sa mere et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait
+compatir aux souffrances de sa jeune maitresse sans manquer a ses
+devoirs envers son vieux patron, elle qui disait a Eugenie:
+
+--Si j'avais eu un homme a moi, je l'aurais ... suivi dans l'enfer. Je
+l'aurais ... quoi ... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais ...
+rien. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous,
+mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de meme,
+tourne autour de ma jupe, rapport a mes rentes, tout comme ceux qui
+viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je
+vois ca, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une
+tour; he! bien, mam'zelle, ca me fait plaisir, quoique ca ne soye pas
+de l'amour.
+
+Deux mois se passerent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone,
+s'etait animee par l'immense interet du secret qui liait plus intimement
+ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisatres de cette
+salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugenie
+ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche
+matin elle fut surprise par sa mere au moment ou elle etait occupee a
+chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut
+alors initiee au terrible secret de l'echange fait par le voyageur
+contre le tresor d'Eugenie.
+
+--Tu lui as tout donne, dit la mere epouvantee. Que diras-tu donc a ton
+pere, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?
+
+Les yeux d'Eugenie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurerent dans
+un effroi mortel pendant la moitie de la matinee. Elles furent assez
+troublees pour manquer la grand'messe, et n'allerent qu'a la messe
+militaire. Dans trois jours l'annee 1819 finissait. Dans trois jours
+devait commencer une terrible action, une tragedie bourgeoise sans
+poison, ni poignard, ni sang repandu; mais, relativement aux acteurs,
+plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des
+Atrides.
+
+--Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet a sa fille en laissant son
+tricot sur ses genoux.
+
+La pauvre mere subissait de tels troubles depuis deux mois que les
+manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'etaient pas
+encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes
+resultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une facon
+facheuse au milieu d'une sueur causee par une epouvantable colere de son
+mari.
+
+--Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confie ton secret,
+nous aurions eu le temps d'ecrire a Paris a monsieur des Grassins. Il
+aurait pu nous envoyer des pieces d'or semblables aux tiennes; et,
+quoique Grandet les connaisse bien, peut-etre ...
+
+--Mais ou donc aurions-nous pris tant d'argent?
+
+--J'aurais engage mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous eut
+bien ...
+
+--Il n'est plus temps, repondit Eugenie d'une voix sourde et alteree en
+interrompant sa mere. Demain matin ne devons-nous pas aller lui
+souhaiter la bonne annee dans sa chambre?
+
+--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?
+
+--Non, non, ce serait me livrer a eux et nous mettre sous leur
+dependance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me
+repens de rien. Dieu me protegera. Que sa sainte volonte se fasse. Ah!
+si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pense qu'a lui, ma mere.
+
+Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante a
+laquelle la mere et la fille etaient en proie leur suggera la plus
+naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre
+de Grandet. L'hiver de 1819 a 1820 fut un des plus rigoureux de
+l'epoque. La neige encombrait les toits.
+
+Madame Grandet dit a son mari, des qu'elle l'entendit se remuant dans sa
+chambre:
+
+--Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid
+est si vif que je gele sous ma couverture. Je suis arrivee a un age ou
+j'ai besoin de menagements. D'ailleurs, reprit-elle apres une legere
+pause, Eugenie viendra s'habiller la. Cette pauvre fille pourrait gagner
+une maladie a faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous
+irons te souhaiter le bon an pres du feu, dans la salle.
+
+--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'annee, madame
+Grandet? Tu n'as jamais tant parle. Cependant tu n'as pas mange de pain
+trempe dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh! bien,
+reprit le bonhomme que sans doute la proposition de sa femme arrangeait,
+je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une
+bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur a l'echeance de
+ton age, quoique en general les La Bertelliere soient faits de vieux
+ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il apres une pause. Enfin, nous en
+avons herite, je leur pardonne. Et il toussa.
+
+--Vous etes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.
+
+--Toujours gai, moi,
+
+Gai, gai, gai, le tonnelier,
+
+Raccommodez votre cuvier!
+
+ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habille. Oui, nom d'un petit
+bonhomme, il fait solidement froid tout de meme. Nous dejeunerons bien,
+ma femme. Des Grassins m'a envoye un pate de foies gras truffe! Je vais
+aller le chercher a la diligence. Il doit y avoir joint un double
+napoleon pour Eugenie, vint lui dire le tonnelier a l'oreille. Je n'ai
+plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pieces, je
+puis te dire cela a toi; mais il a fallu les lacher pour les affaires.
+Et, pour celebrer lever jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
+
+--Eugenie, cria la bonne mere, je ne sais sur quel cote ton pere a
+dormi, mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.
+
+--Quoi qu'il a donc, notre maitre? dit Nanon en entrant chez sa
+maitresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit: "Bonjour, bon
+an, grosse bete! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid."Ai-je
+ete sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un ecu de
+six francs qui n'est quasi point rogne du tout! tenez, madame,
+regardez-le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de
+meme. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais
+lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben
+parfait, un ben bon homme ...
+
+Le secret de cette joie etait dans une entiere reussite de la
+speculation de Grandet. Monsieur des Grassins, apres avoir deduit les
+sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante
+mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait
+avance afin de completer l'argent necessaire a l'achat des cent mille
+livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en
+ecus, restant sur le semestre de ses interets, et lui avait annonce la
+hausse des fonds publics. Ils etaient alors a 89, les plus celebres
+capitalistes en achetaient, fin janvier, a 92. Grandet gagnait, depuis
+deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apure ses comptes,
+et allait desormais toucher cinquante mille francs tous les six mois
+sans avoir a paver ni impositions, ni reparations. Il concevait enfin la
+rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une
+repugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, maitre d'un
+capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint a
+la valeur territoriale de ses proprietes, composerait une fortune
+colossale. Les six francs donnes a Nanon etaient peut-etre le solde d'un
+immense service que la servante avait a son insu rendu a son maitre.
+
+--Oh! oh! ou va donc le pere Grandet, qu'il court des le matin comme
+au feu? se dirent les marchands occupes a ouvrir leurs boutiques. Puis,
+quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries
+transportant sur une brouette des sacs pleins:
+
+--L'eau va toujours a la riviere, le bonhomme allait a ses ecus, disait
+l'un.
+
+--Il lui en vient de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre.
+
+--Il finira par acheter Saumur, s'ecriait un troisieme.
+
+--Il se moque du froid, il est toujours a son affaire, disait une femme
+a son mari.
+
+--Eh! eh! monsieur Grandet, si ca vous genait, lui dit un marchand de
+drap, son plus proche voisin, je vous en debarrasserais.
+
+--Ouin! ce sont des sous, repondit le vigneron.
+
+--D'argent, dit le facteur a voix basse.
+
+--Si tu veux que je te soigne, mets une bride a ta _margoulette_, dit le
+bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.
+
+--Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur; il
+parait que quand il fait froid il entend.
+
+--Voila vingt sous pour tes etrennes, et _motus_! Detale! lui dit
+Grandet. Nanon te reportera ta brouette.
+
+--Nanon, les linottes sont-elles a la messe?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Allons, haut la patte! a l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de
+sacs. En un moment les ecus furent transportes dans sa chambre ou il
+s'enferma.
+
+--Quand le dejeuner sera pret, tu me cogneras au mur. Reporte la
+brouette aux Messageries.
+
+La famille ne dejeuna qu'a dix heures.
+
+--Ici ton pere ne demandera pas a voir ton or, dit madame Grandet a sa
+fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis
+nous aurons le temps de remplir ton tresor pour le jour de ta naissance ...
+
+Grandet descendait l'escalier en pensant a metamorphoser promptement ses
+ecus parisiens en bon or et a son admirable speculation des rentes sur
+l'Etat. Il etait decide a placer ainsi ses revenus jusqu'a ce que la
+rente atteignit le taux de cent francs. Meditation funeste a Eugenie.
+Aussitot qu'il entra, les deux femmes lui souhaiterent une bonne annee,
+sa fille en lui sautant au cou et le calinant, madame Grandet gravement
+et avec dignite.
+
+--Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je
+travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent
+pour etre heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voila un napoleon tout
+neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas
+un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or,
+fifille.
+
+--Bah! il fait trop froid; dejeunons, lui repondit Eugenie.
+
+--He! bien, apres, hein? Ca nous aidera tous a digerer. Ce gros des
+Grassins, il nous a envoye ca tout de meme, reprit-il. Ainsi mangez, mes
+enfants, ca ne nous coute rien. Il va bien des Grassins, je suis content
+de lui. Le merluchon rend service a Charles, et gratis encore. Il
+arrange tres bien les affaires de ce pauvre defunt Grandet.
+
+--Ououh! ououh! fit-il, la bouche pleine, apres une pause, cela est
+bon! Manges-en donc, ma femme? ca nourrit au moins pour deux jours.
+
+--Je n'ai pas faim. Je suis tout malingre, tu le sais bien.
+
+--Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre;
+tu es une La Bertelliere, une femme solide. Tu es bien un petit brin
+jaunette, mais j'aime le jaune.
+
+L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible
+peut-etre pour un condamne que ne l'etait pour madame Grandet et pour sa
+fille l'attente des evenements qui devaient terminer ce dejeuner de
+famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le
+coeur de ces deux femmes se serrait. La fille avait neanmoins un appui
+dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour.
+
+--Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
+
+A cette pensee, elle jetait a sa mere des regards flamboyants de
+courage.
+
+--Ote tout cela, dit Grandet a Nanon quand, vers onze heures le dejeuner
+fut acheve; mais laisse-nous la table. Nous serons plus a l'aise pour
+voir ton petit tresor, dit-il en regardant Eugenie. Petit, ma foi, non.
+Tu possedes, valeur intrinseque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf
+francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un.
+Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour completer la somme, parce
+que, vois-tu, fifille ... He! bien, pourquoi nous ecoutes-tu? Montre-moi
+tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon
+disparut.
+
+--Ecoute, Eugenie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras
+pas a ton pepere, ma petite fifille, hein? Les deux femmes etaient
+muettes.
+
+--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six
+mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire.
+Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera
+bientot, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau
+douzain dont on aura jamais parle dans la province. Ecoute donc,
+fifille. Il se presente une belle occasion: tu peux mettre tes six
+mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois pres
+de deux cents francs d'interets, sans impots, ni reparations, ni grele,
+ni gelee, ni maree, ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu repugnes
+peut-etre a te separer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout de
+meme. Je te ramasserai des pieces d'or, des hollandaises, des
+portugaises, des roupies du Mogol, des genovines; et, avec celles que
+je te donnerai a tes fetes, en trois ans tu auras retabli la moitie de
+son joli petit tresor en or. Que dis-tu, fifille? Leve donc le nez.
+Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux
+pour te dire ainsi des secrets et des mysteres de vie et de mort pour
+les ecus. Vraiment les ecus vivent et grouillent comme des hommes: ca
+va, ca vient, ca sue, ca produit.
+
+Eugenie se leva; mais, apres avoir fait quelques pas vers la porte,
+elle se retourna brusquement, regarda son pere en face et lui dit:
+
+--Je n'ai plus _mon_ or.
+
+--Tu n'as plus ton or! s'ecria Grandet en se dressant sur ses jarrets
+comme un cheval qui entend tirer le canon a dix pas de lui.
+
+--Non, je ne l'ai plus.
+
+--Tu te trompes, Eugenie.
+
+--Non.
+
+--Par la serpette de mon pere!
+
+Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
+
+--Bon saint bon Dieu! voila madame qui palit, cria Nanon.
+
+--Grandet, ta colere me fera mourir, dit la pauvre femme.
+
+--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille!
+
+--Eugenie, qu'avez-vous fait de vos pieces? cria-t-il en fondant sur
+elle.
+
+--Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mere souffre
+beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.
+
+Grandet fut epouvante de la paleur repandue sur le teint de sa femme,
+naguere si jaune.
+
+--Nanon, venez m'aider a me coucher, dit la mere d'une voix faible. Je
+meurs.
+
+Aussitot Nanon donna le bras a sa maitresse, autant en fit Eugenie, et
+ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez
+elle, car elle tombait en defaillance de marche en marche. Grandet resta
+seul. Neanmoins, quelques moments apres, il monta sept ou huit marches,
+et cria:
+
+--Eugenie, quand votre mere sera couchee, vous descendrez.
+
+--Oui, mon pere.
+
+Elle ne tarda pas a venir, apres avoir rassure sa mere.
+
+--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire ou est votre tresor.
+
+--Mon pere, si vous me faites des presents dont je ne sois pas
+entierement maitresse, reprenez-les, repondit froidement Eugenie en
+cherchant le napoleon sur la cheminee et le lui presentant.
+
+Grandet saisit vivement le napoleon et le coula dans son gousset.
+
+--Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ca!
+dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maitresse dent.
+Vous meprisez donc votre pere, vous n'avez donc pas confiance en lui,
+vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pere. S'il n'est pas tout pour
+vous, il n'est rien. Ou est votre or?
+
+--Mon pere, je vous aime et vous respecte, malgre votre colere; mais je
+vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez
+assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait
+de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sur qu'il est bien
+place ...
+
+--Ou?
+
+--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
+
+--Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?
+
+--C'est aussi mon affaire.
+
+--Cette affaire doit etre mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire a
+votre pere, mademoiselle Grandet.
+
+--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire a mon pere.
+
+--Au moins, quand avez-vous donne votre or? Eugenie fit un signe de
+tete negatif.
+
+--Vous l'aviez encore le jour de votre fete, hein? Eugenie, devenue
+aussi rusee par amour que son pere l'etait par avarice, reitera le meme
+signe de tete.
+
+--Mais l'on n'a jamais vu pareil entetement, ni vol pareil, dit Grandet
+d'une voix qui alla _crescendo_ et qui fit graduellement retentir la
+maison. Comment! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura
+pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or
+est une chose chere. Les plus honnetes filles peuvent faire des fautes,
+donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et meme
+chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donne a
+quelqu'un, hein? Eugenie fut impassible. A-t-on vu pareille fille!
+Est-ce moi qui suis votre pere? Si vous l'avez place, vous en avez un
+recu ...
+
+--Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
+Etait-ce a moi?
+
+--Mais tu es un enfant.
+
+--Majeure.
+
+Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet palit, trepigna, jura;
+puis trouvant enfin des paroles, il cria:
+
+--Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je
+t'aime, et tu en abuses. Elle egorge son pere! Pardieu, tu auras jete
+notre fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin.
+Par la serpette de mon pere, je ne peux pas te desheriter, nom d'un
+tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants! Tu ne
+verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'etait a
+Charles, que ... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce mechant
+mirliflor m'aurait devalise ... Il regarda sa fille qui restait muette et
+froide.
+
+--Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet
+que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donne ton or pour rien, au moins.
+Voyons, dis? Eugenie regarda son pere, en lui jetant un regard ironique
+qui l'offensa. Eugenie, vous etes chez moi, chez votre pere. Vous devez,
+pour y rester, vous soumettre a ses ordres. Les pretres vous ordonnent
+de m'obeir. Eugenie baissa la tete. Vous m'offensez dans ce que j'ai de
+plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre
+chambre. Vous y demeurerez jusqu'a ce que je vous permette d'en sortir.
+Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!
+
+Eugenie fondit en larmes et se sauva pres de sa mere. Apres avoir fait
+un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans
+s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait etre chez sa
+femme; et, charme de la prendre en contravention a ses ordres, il
+grimpa les escaliers avec l'agilite d'un chat, et apparut dans la
+chambre de madame Grandet au moment ou elle caressait les cheveux
+d'Eugenie dont le visage etait plonge dans le sein maternel.
+
+--Console-toi, ma pauvre enfant, ton pere s'apaisera.
+
+--Elle n'a plus de pere, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi,
+madame Grandet, qui avons fait une fille desobeissante comme l'est
+celle-la? Jolie education, et religieuse surtout. He! bien, vous
+n'etes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison,
+mademoiselle.
+
+--Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en
+montrant un visage rougi par la fievre.
+
+--Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la
+maison. Tonnerre, ou est l'or, qu'est devenu l'or?
+
+Eugenie se leva, lanca un regard d'orgueil sur son pere, et rentra dans
+sa chambre a laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
+
+--Nanon, cria-t-il, eteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur
+un fauteuil au coin de la cheminee de sa femme, en lui disant:
+
+--Elle l'a donne sans doute a ce miserable seducteur de Charles qui n'en
+voulait qu'a notre argent.
+
+Madame Grandet trouva, dans le danger qui menacait sa fille et dans son
+sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide,
+muette et sourde.
+
+--Je ne savais rien de tout ceci, repondit-elle en se tournant du cote
+de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards etincelants de son
+mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes
+pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez
+du m'epargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais cause de
+chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois
+innocente autant que l'enfant qui nait; ainsi ne lui faites pas de
+peine, revoquez votre arret. Le froid est bien vif, vous pouvez etre
+cause de quelque grave maladie.
+
+--Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au
+pain et a l'eau jusqu'a ce qu'elle ait satisfait son pere. Que diable,
+un chef de famille doit savoir ou va l'or de sa maison. Elle possedait
+les seules roupies qui fussent en France peut-etre, puis des genovines,
+des ducats de Hollande.
+
+--Monsieur, Eugenie est notre unique enfant, et quand meme elle les
+aurait jetes a l'eau ...
+
+--A l'eau? cria le bonhomme, a l'eau! Vous etes folle, madame Grandet.
+Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au
+logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez? les femmes
+s'entendent mieux entre elles a ca que nous autres. Quoi qu'elle ait pu
+faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait
+dore son cousin de la tete aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous
+ne pouvons pas courir apres ...
+
+--Eh! bien, monsieur? Excitee par la crise nerveuse ou elle se
+trouvait, ou par le malheur de sa fille qui developpait sa tendresse et
+son intelligence, la perspicacite de madame Grandet lui fit apercevoir
+un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment ou elle
+repondait; elle changea d'idee sans changer de ton.
+
+--Eh! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez?
+Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.
+
+--Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta,
+vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-etre avec elle.
+
+Il regarda sa femme fixement.
+
+--En verite, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'a
+continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dut-il m'en couter la
+vie, je vous le repeterais encore: vous avez tort envers votre fille,
+elle est plus raisonnable que vous ne l'etes. Cet argent lui
+appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le
+droit de connaitre nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie,
+rendez vos bonnes graces a Eugenie?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du
+coup que m'a porte votre colere, et vous me sauverez peut-etre la vie.
+Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
+
+--Je decampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mere et la fille
+raisonnent et parlent comme si ... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donne de
+cruelles etrennes, Eugenie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous
+faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de
+manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de
+votre pere en cachette a un faineant qui vous devorera votre coeur quand
+vous n'aurez plus que ca a lui preter? Vous verrez ce que vaut votre
+Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il
+n'a ni coeur ni ame, puisqu'il ose emporter le tresor d'une pauvre fille
+sans l'agrement des parents.
+
+Quand la porte de la rue fut fermee, Eugenie sortit de sa chambre et
+vint pres de sa mere.
+
+--Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
+
+--Vois-tu, mon enfant, ou nous menent les choses illicites?... tu m'as
+fait faire un mensonge.
+
+--Oh! je demanderai a Dieu de m'en punir seule.
+
+--C'est-y vrai, dit Nanon effaree en arrivant, que voila mademoiselle au
+pain et a l'eau pour le reste des jours?
+
+--Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugenie.
+
+--Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la
+maison mange du pain sec. Non, non.
+
+--Pas un mot de tout ca, Nanon, dit Eugenie.
+
+--J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
+
+Grandet dina seul pour la premiere fois depuis vingt-quatre ans.
+
+--Vous voila donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien desagreable
+d'etre veuf avec deux femmes dans sa maison.
+
+--Je ne te parle pas a toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
+Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le
+fourneau?
+
+--C'est des graisses que je fonds ...
+
+--Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
+
+Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arriverent a huit heures,
+et s'etonnerent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
+
+--Ma femme est un peu indisposee. Eugenie est aupres d'elle, repondit le
+vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune emotion.
+
+Au bout d'une heure employee en conversations insignifiantes, madame des
+Grassins, qui etait montee faire sa visite a madame Grandet, descendit,
+et chacun lui demanda:
+
+--Comment va madame Grandet?
+
+--Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'etat de sa sante me
+parait vraiment inquietant. A son age, il faut prendre les plus grandes
+precautions, papa Grandet.
+
+--Nous verrons cela, repondit le vigneron d'un air distrait.
+
+Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue,
+madame des Grassins leur dit:
+
+--Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mere est tres mal
+sans seulement qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme
+quelqu'un qui a pleure longtemps. Voudraient-ils la marier contre son
+gre?
+
+Lorsque le vigneron fut couche, Nanon vint en chaussons a pas muets chez
+Eugenie, et lui decouvrit un pate fait a la casserole.
+
+--Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donne un
+lievre. Vous mangez si peu, que ce pate vous durera bien huit jours;
+et, par la gelee, il ne risquera point de se gater. Au moins, vous ne
+demeurerez pas au pain sec. C'est que ca n'est point sain du tout.
+
+--Pauvre Nanon, dit Eugenie en lui serrant la main.
+
+--Je l'ai fait ben bon, ben delicat, et il ne s'en est point apercu.
+J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben
+la maitresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.
+
+Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme a des
+heures differentes dans la journee, sans prononcer le nom de sa fille,
+sans la voir, ni faire a elle la moindre allusion Madame Grandet ne
+quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son etat empira. Rien ne
+fit plier le vieux tonnelier. Il restait inebranlable, apre et froid
+comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses
+habitudes; mais il ne begaya plus, causa moins, et se montra dans les
+affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais ete. Souvent il lui echappait
+quelque erreur dans ses chiffres.
+
+--Il s'est passe quelque chose chez les Grandet, disaient les Cruchotins
+et les Grassinistes.
+
+--Qu'est-il donc arrive dans la maison Grandet? fut une question
+convenue que l'on s'adressait generalement dans toutes les soirees a
+Saumur. Eugenie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir
+de l'eglise, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle
+y repondait d'une maniere evasive et sans satisfaire sa curiosite.
+Neanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux
+trois Cruchot, soit a madame des Grassins, le secret de la reclusion
+d'Eugenie. Il y eut un moment ou les pretextes manquerent pour justifier
+sa perpetuelle absence. Puis, sans qu'il fut possible de savoir par qui
+le secret avait ete trahi, toute la ville apprit que depuis le premier
+jour de l'an mademoiselle Grandet etait, par l'ordre de son pere,
+enfermee dans sa chambre, au pain et a l'eau, sans feu; que Nanon lui
+faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on
+savait meme que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mere que
+pendant le temps ou son pere etait absent du logis. La conduite de
+Grandet fut alors jugee tres severement. La ville entiere le mit pour
+ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretes, et
+l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant.
+Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller a la messe ou a
+vepres, accompagnee de Nanon, tous les habitants se mettaient aux
+fenetres pour examiner avec curiosite la contenance de la riche
+heritiere et son visage, ou se peignaient une melancolie et une douceur
+angeliques. Sa reclusion, la disgrace de son pere, n'etaient rien pour
+elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin, le pan
+de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses levres le miel qu'y avaient
+laisse les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque temps les
+conversations dont elle etait l'objet en ville, tout aussi bien que les
+ignorait son pere. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et
+l'amour l'aidaient a patiemment supporter la colere et la vengeance
+paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire toutes les autres
+douleurs. Chaque jour, sa mere, douce et tendre creature, qui
+s'embellissait de l'eclat que jetait son ame en approchant de la tombe,
+sa mere deperissait de jour en jour. Souvent Eugenie se reprochait
+d'avoir ete la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la
+devorait. Ces remords, quoique calmes par sa mere, l'attachaient encore
+plus etroitement a son amour. Tous les matins, aussitot que son pere
+etait sorti, elle venait au chevet du lit de sa mere, et la, Nanon lui
+apportait son dejeuner. Mais la pauvre Eugenie, triste et souffrante des
+souffrances de sa mere, en montrait le visage a Nanon par un geste muet,
+pleurait et n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la premiere,
+etait forcee de lui dire:
+
+--Ou est-_il_? pourquoi n'ecrit-_il_ pas?
+
+La mere et la fille ignoraient completement les distances.
+
+--Pensons a lui, ma mere, repondait Eugenie, et n'en parlons pas. Vous
+souffrez, vous avant tout.
+
+_Tout_ c'etait _lui_.
+
+--Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu
+m'a protegee en me faisant envisager avec joie le terme de mes miseres.
+
+Les paroles de cette femme etaient constamment saintes et chretiennes.
+Quand, au moment de dejeuner pres d'elle, son mari venait se promener
+dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'annee, les
+memes discours, repetes avec une douceur angelique, mais avec la fermete
+d'une femme a qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait
+manque pendant sa vie.
+
+--Monsieur, je vous remercie de l'interet que vous prenez a ma sante,
+lui repondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes;
+mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et alleger
+mes douleurs, rendez vos bonnes graces a notre fille; montrez-vous
+chretien, epoux et pere.
+
+En entendant ces mots, Grandet s'asseyait pres du lit et agissait comme
+un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement a l'abri
+sous une porte cochere: il ecoutait silencieusement sa femme, et ne
+repondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus
+religieuses supplications lui avaient ete adressees, il disait:
+
+--Tu es un peu palotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus
+complet de sa fille semblait etre grave sur son front de gres, sur ses
+levres serrees. Il n'etait meme pas emu par les larmes que ses vagues
+reponses, dont les termes etaient a peine varies, faisaient couler le
+long du blanc visage de sa femme.
+
+--Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne
+moi-meme. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
+
+Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus ose se servir de son
+terrible: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'etait-il pas
+desarme par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de jour
+en jour, chassee par l'expression des qualites morales qui venaient
+fleurir sur sa face. Elle etait tout ame. Le genie de la priere semblait
+purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la
+faisait resplendir. Qui n'a pas observe le phenomene de cette
+transfiguration sur de saints visages ou les habitudes de l'ame
+finissent par triompher des traits les plus rudement contournes, en leur
+imprimant l'animation particuliere due a la noblesse et a la purete des
+pensees elevees! Le spectacle de cette transformation accomplie par les
+souffrances qui consumaient les lambeaux de l'etre humain dans cette
+femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont le
+caractere resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dedaigneuse, un
+imperturbable silence, qui sauvait sa superiorite de pere de famille,
+domina sa conduite. Sa fidele Nanon paraissait-elle au marche, soudain
+quelques lazzis, quelques plaintes sur son maitre lui sifflaient aux
+oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnat hautement le pere
+Grandet, la servante le defendait par orgueil pour la maison.
+
+--Eh! bien, disait-elle aux detracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne
+devenons pas tous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous
+pas qu'il se racornisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menteries.
+Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bien, c'est son
+gout. D'ailleurs, mes maitres ont des raisons majeures.
+
+Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, devoree par le
+chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas reussi, malgre ses
+prieres, a reconcilier Eugenie et son pere, confia ses peines secretes
+aux Cruchot.
+
+--Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et a l'eau?... s'ecria le
+president de Bonfons, et sans motifs; mais cela constitue _des sevices
+tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur_ ...
+
+--Allons, mon neveu; dit le notaire, laissez votre baragouin de palais.
+Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette reclusion des demain.
+
+En entendant parler d'elle, Eugenie sortit de sa chambre.
+
+--Messieurs, dit-elle en s'avancant par un mouvement plein de fierte, je
+vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon pere est maitre
+chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obeir. Sa conduite
+ne saurait etre soumise a l'approbation ni a la desapprobation du monde,
+il n'en est comptable qu'a Dieu. Je reclame de votre amitie le plus
+profond silence a cet egard. Blamer mon pere serait attaquer notre
+propre consideration. Je vous sais gre, messieurs, de l'interet que vous
+me temoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire
+cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et desquels j'ai
+ete instruite par hasard.
+
+--Elle a raison, dit madame Grandet.
+
+--Mademoiselle, la meilleure maniere d'empecher le monde de jaser est de
+vous faire rendre la liberte, lui repondit respectueusement le vieux
+notaire frappe de la beaute que la retraite, la melancolie et l'amour
+avaient imprimee a Eugenie.
+
+--Eh! bien, ma fille, laisse a monsieur Cruchot le soin d'arranger
+cette affaire, puisqu'il repond du succes. Il connait ton pere et sait
+comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu
+de temps qui me reste a vivre, il faut, a tout prix, que ton pere et toi
+vous soyez reconcilies.
+
+Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la reclusion
+d'Eugenie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit
+jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment ou Eugenie se
+peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait
+derriere le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants a
+contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre
+les pensees que lui suggerait la tenacite de son caractere et le desir
+d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de
+bois pourri ou Charles et Eugenie s'etaient jure un eternel amour,
+pendant qu'elle regardait aussi son pere a la derobee ou dans son
+miroir. S'il se levait et recommencait sa promenade, elle s'asseyait
+complaisamment a la fenetre et se mettait a examiner le pan de mur ou
+pendaient les plus jolies fleurs, d'ou sortaient, d'entre les crevasses,
+des Cheveux de Venus, des liserons et une plante grasse, jaune ou
+blanche, un _Sedum_ tres abondant dans les vignes a Saumur et a Tours.
+Maitre Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par
+un beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuye au mur mitoyen,
+occupe a voir sa fille.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, maitre Cruchot? dit-il en apercevant
+le notaire.
+
+--Je viens vous parler d'affaires.
+
+--Ah! ah! avez-vous un peu d'or a me donner contre des ecus?
+
+--Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugenie. Tout
+le monde parle d'elle et de vous.
+
+--De quoi se mele-t-on? Charbonnier est maitre chez lui.
+
+--D'accord, le charbonnier est maitre de se tuer aussi, ou, ce qui est
+pis, de jeter son argent par les fenetres.
+
+--Comment cela?
+
+--Eh! mais votre femme est tres malade, mon ami. Vous devriez meme
+consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait
+a mourir sans avoir ete soignee comme il faut, vous ne seriez pas
+tranquille, je le crois.
+
+--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces medecins, une
+fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des cinq a six fois
+par jour.
+
+--Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de
+vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus
+que moi d'interet a ce qui vous concerne; j'ai donc du vous dire cela.
+Maintenant, arrive qui plante, vous etes majeur, vous savez vous
+conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amene. Il
+s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-etre. Apres tout,
+vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
+Songez donc a la situation ou vous seriez, vis-a-vis votre fille, si
+madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes a Eugenie, puisque vous
+etes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit de
+reclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin,
+elle succede a sa mere, de qui vous ne pouvez pas heriter.
+
+Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'etait pas
+aussi fort en legislation qu'il pouvait l'etre en commerce. Il n'avait
+jamais pense a une licitation.
+
+--Ainsi je vous engage a la traiter avec douceur, dit Cruchot en
+terminant.
+
+--Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot?
+
+--Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du pere
+Grandet et de connaitre la cause de la querelle.
+
+--Elle a donne son or.
+
+--Eh! bien, etait-il a elle? demanda le notaire.
+
+--Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras
+par un mouvement tragique.
+
+--Allez-vous, pour une misere, reprit Cruchot, mettre des entraves aux
+concessions que vous lui demanderez de vous faire a la mort de sa mere?
+
+--Ah! vous appelez six mille francs d'or une misere?
+
+--Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coutera l'inventaire et le
+partage de la succession de votre femme si Eugenie l'exige?
+
+--Quoi?
+
+--Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-etre! Ne faudra-t-il
+pas liciter, et vendre pour connaitre la veritable valeur? au lieu
+qu'en vous entendant ...
+
+--Par la serpette de mon pere! s'ecria le vigneron qui s'assit en
+palissant, nous verrons ca, Cruchot.
+
+Apres un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire
+en lui disant:
+
+--La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs. Cruchot,
+reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur
+l'honneur que ce que vous me chantez la est fonde en Droit. Montrez-moi
+le Code, je veux voir le Code!
+
+--Mon pauvre ami, repondit le notaire, ne sais-je pas mon metier?
+
+--Cela est donc bien vrai. Je serai depouille, trahi, tue, devore par ma
+fille.
+
+--Elle herite de sa mere.
+
+--A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est
+solide heureusement. C'est une La Bertelliere.
+
+--Elle n'a pas un mois a vivre.
+
+Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard
+effrayant a Cruchot:
+
+--Comment faire? lui dit-il.
+
+--Eugenie pourra renoncer purement et simplement a la succession de sa
+mere. Vous ne voulez pas la desheriter, n'est-ce pas? Mais, pour
+obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis
+la, mon vieux, est contre mon interet. Qu'ai-je a faire, moi?... des
+liquidations, des inventaires, des ventes, des partages ...
+
+--Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me
+tribouillez les entrailles. Avez-vous recu de l'or?
+
+--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les
+donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugenie. Voyez-vous, tout
+Saumur vous jette la pierre.
+
+--Les droles!
+
+--Allons, les rentes sont a 99. Soyez donc content une fois dans la vie.
+
+--A 99, Cruchot?
+
+--Oui.
+
+--Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire
+jusqu'a la porte de la rue. Puis, trop agite par ce qu'il venait
+d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit:
+
+--Allons, la mere, tu peux passer la journee avec ta fille, je vais a
+Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage,
+ma bonne femme: tiens, voila dix ecus pour ton reposoir de la
+Fete-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, regale-toi!
+Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie! Il jeta
+dix ecus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tete pour
+la baiser au front.
+
+--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?
+
+--Comment pouvez-vous penser a recevoir dans votre maison le Dieu qui
+pardonne en tenant votre fille exilee de votre coeur? dit-elle avec
+emotion.
+
+--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le pere d'une voix caressante, nous verrons
+cela.
+
+--Bonte du ciel! Eugenie, cria la mere en rougissant de joie, viens
+embrasser ton pere? il te pardonne!
+
+Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait a toutes jambes vers ses
+closeries en tachant de mettre en ordre ses idees renversees. Grandet
+commencait alors sa soixante-seizieme annee. Depuis deux ans
+principalement, son avarice s'etait accrue comme s'accroissent toutes
+les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur
+les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a ete
+consacree a une idee dominante, son sentiment avait affectionne plus
+particulierement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession
+de l'or etait devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait
+grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la
+moindre partie de ses biens a la mort de sa femme lui paraissait une
+chose _contre nature_. Declarer sa fortune a sa fille, inventorier
+l'universalite de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?...
+
+--Ce serait a se couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos
+en en examinant les ceps.
+
+Enfin il prit son parti, revint a Saumur a l'heure du diner, resolu de
+plier devant Eugenie, de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir
+mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les renes de ses
+millions. Au moment ou le bonhomme, qui par hasard avait pris son
+passe-partout, montait l'escalier a pas de loup pour venir chez sa
+femme, Eugenie avait apporte sur le lit de sa mere le beau necessaire.
+Toutes deux, en l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le
+portrait de Charles, en examinant celui de sa mere.
+
+--C'est tout a fait son front et sa bouche! disait Eugenie au moment ou
+le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or,
+madame Grandet cria:
+
+--Mon Dieu, ayez pitie de nous!
+
+Le bonhomme sauta sur le necessaire comme un tigre fond sur un enfant
+endormi.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le tresor et allant
+se placer a la fenetre.
+
+--Du bon or! de l'or! s'ecria-t-il ... Beaucoup d'or! ca pese deux
+livres. Ah! ah! Charles t'a donne cela contre tes belles pieces. Hein!
+pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu
+es ma fille, je te reconnais. Eugenie tremblait de tous ses membres.
+
+--N'est-ce pas, ceci est a Charles? reprit le bonhomme.
+
+--Oui, mon pere, ce n'est pas a moi. Ce meuble est un depot sacre.
+
+--Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te retablir ton petit
+tresor.
+
+--Mon pere?...
+
+Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
+d'or, et fut oblige de poser le necessaire sur une chaise. Eugenie
+s'elanca pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout a la fois
+l'oeil a sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en etendant le
+bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mere.
+
+--Monsieur, monsieur, cria la mere en se dressant sur son lit.
+
+Grandet avait tire son couteau et s'appretait a soulever l'or.
+
+--Mon pere, cria Eugenie en se jetant a genoux et marchant ainsi pour
+arriver plus pres du bonhomme et lever les mains vers lui, mon pere, au
+nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort
+sur la croix; au nom de votre salut eternel, mon pere, au nom de ma
+vie, ne touchez pas a ceci! Cette toilette n'est ni a vous ni a moi;
+elle est a un malheureux parent qui me l'a confiee, et je dois la lui
+rendre intacte.
+
+--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un depot? Voir, c'est pis que
+toucher.
+
+--Mon pere, ne la detruisez pas, ou vous me deshonorez. Mon pere,
+entendez-vous?
+
+--Monsieur, grace! dit la mere.
+
+--Mon pere, cria Eugenie d'une voix si eclatante que Nanon effrayee
+monta. Eugenie sauta sur un couteau qui etait a sa portee et s'en arma.
+
+--Eh! bien? lui dit froidement Grandet en souriant a froid.
+
+--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mere.
+
+--Mon pere, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je
+me perce de celui-ci. Vous avez deja rendu ma mere mortellement malade,
+vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure?
+
+Grandet tint son couteau sur le necessaire, et regarda sa fille en
+hesitant.
+
+--En serais-tu donc capable, Eugenie? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, dit la mere.
+
+--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable,
+monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille
+alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'evanouit.
+
+--La, voyez-vous, mon cher monsieur? madame se meurt, cria Nanon.
+
+--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc!
+s'ecria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit.
+
+--Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin.
+
+--Allons, la mere, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien;
+va: nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu
+mangeras tout ce que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh! bien, la
+mere, memere, timere, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugenie.
+Elle aime son cousin, elle l'epousera si elle veut, elle lui gardera le
+petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc!
+Ecoute, tu auras le plus beau reposoir qui ce soit jamais fait a Saumur.
+
+--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit
+d'une voix faible madame Grandet.
+
+--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre
+femme. Il alla a son cabinet, et revint avec une poignee de louis qu'il
+eparpilla sur le lit.
+
+--Tiens, Eugenie, tiens, ma femme, voila pour vous, dit-il en maniant
+les louis. Allons, egaie-toi, ma femme; porte-toi bien, tu ne manqueras
+de rien ni Eugenie non plus. Voila cent louis d'or pour elle. Tu ne les
+donneras pas, Eugenie, ceux-la, hein?
+
+Madame Grandet et sa fille se regarderent etonnees.
+
+--Reprenez-les, mon pere; nous n'avons besoin que de votre tendresse.
+
+--Eh! bien, c'est ca, dit-il en empochant les louis, vivons comme de
+bons amis. Descendons tous dans la salle pour diner, pour jouer au loto
+tous les soirs a deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?
+
+--Helas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous etre agreable, dit
+la mourante; mais je ne saurais me lever.
+
+--Pauvre mere, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et
+toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon
+d'embrasser sa fille apres une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu,
+memere, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il a
+Eugenie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en
+parlerai plus, jamais.
+
+Monsieur Bergerin, le plus celebre medecin de Saumur, arriva bientot. La
+consultation finie, il declara positivement a Grandet que sa femme etait
+bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un regime doux et des soins
+minutieux pourraient reculer l'epoque de sa mort vers la fin de
+l'automne.
+
+--Ca coutera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
+
+--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, repondit le medecin qui ne put
+retenir un sourire.
+
+--Enfin, monsieur Bergerin, repondit Grandet, vous etes un homme
+d'honneur, pas vrai? Je me fie a vous, venez voir ma femme toutes et
+quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme;
+je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que ca paraisse, parce que, chez
+moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'ame. J'ai du chagrin. Le
+chagrin est entre chez moi avec la mort de mon frere pour lequel je
+depense, a Paris, des sommes ... les yeux de la tete, enfin! et ca ne
+finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la,
+quand meme il faudrait depenser pour ca cent ou deux cents francs.
+
+Malgre les souhaits fervents que Grandet faisait pour la sante de sa
+femme, dont la succession ouverte etait une premiere mort pour lui;
+malgre la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les
+moindres volontes de la mere et de la fille etonnees; malgre les soins
+les plus tendres prodigues par Eugenie, madame Grandet marcha rapidement
+vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et deperissait comme
+deperissent la plupart des femmes atteintes, a cet age, par la maladie.
+Elle etait frele autant que les feuilles des arbres en automne. Les
+rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil
+traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute
+chretienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822
+eclaterent particulierement ses vertus, sa patience d'ange et son amour
+pour sa fille; elle s'eteignit sans avoir laisse echapper la moindre
+plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait
+ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, a laquelle ses derniers
+regards semblaient predire mille maux. Elle tremblait de laisser cette
+brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde egoiste qui
+voulait lui arracher sa toison, ses tresors.
+
+--Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans
+le ciel, tu le sauras un jour.
+
+Le lendemain de cette mort, Eugenie trouva de nouveaux motifs de
+s'attacher a cette maison ou elle etait nee, ou elle avait tant
+souffert, ou sa mere venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la
+croisee et la chaise a patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle
+crut avoir meconnu l'ame de son vieux pere en se voyant l'objet de ses
+soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au
+dejeuner; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures
+entieres; enfin il la couvait comme si elle eut ete d'or. Le vieux
+tonnelier se ressemblait si peu a lui-meme, il tremblait tellement
+devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, temoins de sa faiblesse,
+l'attribuerent a son grand age, et craignirent ainsi quelque
+affaiblissement dans ses facultes; mais le jour ou la famille prit le
+deuil, apres le diner auquel fut convie maitre Cruchot, qui seul
+connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.
+
+--Ma chere enfant, dit-il a Eugenie lorsque la table fut otee et les
+portes soigneusement closes, te voila heritiere de ta mere, et nous
+avons de petites affaires a regler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot?
+
+--Oui.
+
+--Est-il donc si necessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon pere?
+
+--Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude ou je
+suis. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine.
+
+--Oh! mon pere.
+
+--He! bien, il faut arranger tout cela ce soir.
+
+--Que voulez-vous donc que je fasse?
+
+--Mais, fifille, ca ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.
+
+--Mademoiselle, monsieur votre pere ne voudrait ni partager, ni vendre
+ses biens, ni payer des droits enormes pour l'argent comptant qu'il peut
+posseder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire
+l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise
+entre vous et monsieur votre pere ...
+
+--Cruchot, etes-vous bien sur de cela, pour en parler ainsi devant un
+enfant?
+
+--Laissez-moi dire, Grandet.
+
+--Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me depouiller.
+N'est-ce pas, fifille?
+
+--Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse? demanda Eugenie
+impatientee.
+
+--Eh! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous
+renonceriez a la succession de madame votre mere, et laisseriez a votre
+pere l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous
+assure la nue-propriete ...
+
+--Je ne comprends rien a tout ce que vous me dites, repondit Eugenie,
+donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place ou je dois signer.
+
+Le pere Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille
+et l'acte, en eprouvant de si violentes emotions qu'il s'essuya quelques
+gouttes de sueur venues sur son front.
+
+--Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coutera gros a faire
+enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement a la
+succession de ta pauvre chere mere defunte, et t'en rapporter a moi pour
+l'avenir, j'aimerais mieux ca. Je te ferais alors tous les mois une
+bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de
+messes que tu voudrais a ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein!
+cent francs par mois, en livres?
+
+--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon pere.
+
+--Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire
+observer que vous vous depouillez ...
+
+--Eh! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'ecria Grandet en prenant la
+main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugenie, tu ne te dediras
+point, tu es une honnete fille, hein?
+
+--Oh! mon pere?...
+
+Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras a l'etouffer.
+
+--Va, mon enfant, tu donnes la vie a ton pere; mais tu lui rends ce
+qu'il t'a donne: nous sommes quittes. Voila comment doivent se faire
+les affaires. La vie est une affaire. Je te benis! Tu es une vertueuse
+fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. A
+demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire epouvante. Vous
+verrez a bien preparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.
+
+Le lendemain, vers midi, fut signee la declaration par laquelle Eugenie
+accomplissait elle-meme sa spoliation. Cependant, malgre sa parole, a la
+fin de la premiere annee, le vieux tonnelier n'avait pas encore donne un
+sou des cent francs par mois si solennellement promis a sa fille. Aussi,
+quand Eugenie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empecher de rougir;
+il monta vivement a son cabinet, revint, et lui presenta environ le
+tiers des bijoux qu'il avait pris a son neveu.
+
+--Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ca pour tes
+douze cents francs?
+
+--O mon pere! vrai, me les donnez-vous?
+
+--Je t'en rendrai autant l'annee prochaine, dit-il en les lui jetant
+dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques,
+ajouta-t-il en se frottant les mains, heureux de pouvoir speculer sur le
+sentiment de sa fille.
+
+Neanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la necessite
+d'initier sa fille aux secrets du menage. Pendant deux annees
+consecutives il lui fit ordonner en sa presence le menu de la maison, et
+recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les
+noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisieme annee
+il l'avait si bien accoutumee a toutes ses facons d'avarice, il les
+avait si veritablement tournees chez elle en habitudes, qu'il lui laissa
+sans crainte les clefs de la depense, et l'institua la maitresse au
+logis.
+
+Cinq ans se passerent sans qu'aucun evenement marquat dans l'existence
+monotone d'Eugenie et de son pere. Ce fut les memes actes constamment
+accomplis avec la regularite chronometrique des mouvements de la vieille
+pendule. La profonde melancolie de mademoiselle Grandet n'etait un
+secret pour personne; mais, si chacun put en pressentir la cause,
+jamais un mot prononce par elle ne justifia les soupcons que toutes les
+societes de Saumur formaient sur l'etat du coeur de la riche heritiere.
+Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de
+leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui
+avaient appris a jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la
+partie. Dans l'annee 1827, son pere, sentant le poids des infirmites fut
+force de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui
+disait, en cas de difficultes, de s'en rapporter a Cruchot le notaire,
+dont la probite lui etait connue. Puis, vers la fin de cette annee, le
+bonhomme fut enfin, a l'age de quatre-vingt-deux ans, pris par une
+paralysie qui fit de rapides progres. Grandet fut condamne par monsieur
+Bergerin. En pensant qu'elle allait bientot se trouver seule dans le
+monde, Eugenie se tint, pour ainsi dire, plus pres de son pere, et serra
+plus fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pensee, comme dans
+celle de toutes les femmes aimantes, l'amour etait le monde entier, et
+Charles n'etait pas la. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour
+son vieux pere, dont les facultes commencaient a baisser, mais dont
+l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne
+contrasta-t-elle point avec sa vie. Des le matin il se faisait rouler
+entre la cheminee de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute
+plein d'or. Il restait la sans mouvement, mais il regardait tour a tour
+avec anxiete ceux qui venaient le voir et la porte doublee de fer. Il se
+faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait; et, au grand
+etonnement du notaire, il entendait le baillement de son chien dans la
+cour. Il se reveillait de sa stupeur apparente au jour et a l'heure ou
+il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers,
+ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil a roulettes
+jusqu'a ce qu'il se trouvat en face de la porte de son cabinet. Il le
+faisait ouvrir par sa fille, et veillait a ce qu'elle placat en secret
+elle-meme les sacs d'argent les uns sur les autres, a ce qu'elle fermat
+la porte. Puis il revenait a sa place silencieusement aussitot qu'elle
+lui avait rendu la precieuse clef, toujours placee dans la poche de son
+gilet, et qu'il tatait de temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le
+notaire, sentant que la riche heritiere epouserait necessairement son
+neveu le president si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins
+et d'attentions: il venait tous les jours se mettre aux ordres de
+Grandet, allait a son commandement a Froidfond, aux terres, aux pres,
+aux vignes, vendait les recoltes, et transmutait tout en or et en argent
+qui venait se reunir secretement aux sacs empiles dans le cabinet. Enfin
+arriverent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du
+bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au
+coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait a lui et
+roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait a
+Nanon:
+
+--Serre, serre ca, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir
+les yeux, ou toute sa vie s'etait refugiee, il les tournait aussitot
+vers la porte du cabinet ou gisaient ses tresors en disant a sa fille:
+
+--Y sont-ils? y sont-ils? d'un son de voix qui denotait une sorte de
+peur panique.
+
+--Oui, mon pere.
+
+--Veille a l'or, mets de l'or devant moi.
+
+Eugenie lui etendait des louis sur une table, et il demeurait des heures
+entieres les yeux attaches sur les louis, comme un enfant qui, au moment
+ou il commence a voir, contemple stupidement le meme objet; et, comme a
+un enfant, il lui echappait un sourire penible.
+
+--Ca me rechauffe! disait-il quelquefois en laissant paraitre sur sa
+figure une expression de beatitude.
+
+Lorsque le cure de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en
+apparence depuis quelques heures, se ranimerent a la vue de la croix,
+des chandeliers, du benitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa
+loupe remua pour la derniere fois. Lorsque le pretre lui approcha des
+levres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un
+epouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui couta la vie.
+Il appela Eugenie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fut agenouillee
+devant lui et qu'elle baignat de ses larmes une main deja froide.
+
+--Mon pere, benissez-moi.
+
+--Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ca la-bas, dit-il en
+prouvant par cette derniere parole que le christianisme doit etre la
+religion des avares.
+
+Eugenie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant
+que Nanon a qui elle put jeter un regard avec la certitude d'etre
+entendue et comprise, Nanon, le seul etre qui l'aimat pour elle et avec
+qui elle put causer de ses chagrins. La grande Nanon etait une
+providence pour Eugenie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une
+humble amie. Apres la mort de son pere, Eugenie apprit par maitre
+Cruchot qu'elle possedait trois cent mille livres de rente en
+biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions places en
+trois pour cent a soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept
+francs; plus deux millions en or et cent mille francs en ecus, sans
+compter les arrerages a recevoir. L'estimation totale de ses biens
+allait a dix-sept millions.
+
+--Ou donc est mon cousin? se dit-elle.
+
+Le jour ou maitre Cruchot remit a sa cliente l'etat de la succession,
+devenue claire et liquide, Eugenie resta seule avec Nanon, assises l'une
+et l'autre de chaque cote de la cheminee de cette salle si vide, ou tout
+etait souvenir, depuis la chaise a patins sur laquelle s'asseyait sa
+mere jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
+
+--Nanon, nous sommes seules ...
+
+--Oui, mademoiselle; et, si je savais ou il est, ce mignon, j'irais de
+mon pied le chercher.
+
+--Il y a la mer entre nous, dit-elle.
+
+Pendant que la pauvre heritiere pleurait ainsi en compagnie de sa
+vieille servante, dans cette froide et obscure maison, qui pour elle
+composait tout l'univers, il n'etait question de Nantes a Orleans que
+des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un de ses premiers actes
+fut de donner douze cents francs de rente viagere a Nanon, qui,
+possedant deja six cents autres francs, devint un riche parti. En moins
+d'un mois, elle passa de l'etat de fille a celui de femme sous la
+protection d'Antoine Cornoiller, qui fut nomme garde-general des terres
+et proprietes de mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses
+contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle eut cinquante-neuf ans,
+elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits
+avaient resiste aux attaques du temps. Grace au regime de sa vie
+monastique, elle narguait la vieillesse par un teint colore, par une
+sante de fer. Peut-etre n'avait-elle jamais ete aussi bien qu'elle le
+fut au jour de son mariage. Elle eut les benefices de sa laideur, et
+apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un air
+de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller.
+
+--Elle est bon teint, disait le drapier.
+
+--Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle
+s'est conservee comme dans de la saumure, sous votre respect--Elle est
+riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre voisin.
+En sortant du vieux logis, Nanon, qui etait aimee de tout le voisinage,
+ne recut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se
+rendre a la paroisse. Pour present de noce, Eugenie lui donna trois
+douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle magnificence,
+parlait de sa maitresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher
+pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugenie, madame Cornoiller
+eut desormais un bonheur egal pour elle a celui de posseder un mari.
+Elle avait enfin une depense a ouvrir, a fermer, des provisions a donner
+le matin, comme faisait son defunt maitre. Puis elle eut a regir deux
+domestiques, une cuisiniere et une femme de chambre chargee de
+raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle.
+Cornoiller cumula les fonctions de garde et de regisseur. Il est inutile
+de dire que la cuisiniere et la femme de chambre choisies par Nanon
+etaient de veritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre
+serviteurs dont le devouement etait sans bornes. Les fermiers ne
+s'apercurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait severement
+etabli les usages et coutumes de son administration, qui fut
+soigneusement continuee par monsieur et madame Cornoiller.
+
+*Ainsi va le monde* A trente ans, Eugenie ne connaissait encore aucune
+des felicites de la vie. Sa pale et triste enfance s'etait ecoulee
+aupres d'une mere dont le coeur meconnu, froisse, avait toujours
+souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mere plaignit sa
+fille d'avoir a vivre, et lui laissa dans l'ame de legers remords et
+d'eternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugenie etait, pour
+elle, un principe de melancolie. Apres avoir entrevu son amant pendant
+quelques jours, elle lui avait donne son coeur entre deux baisers
+furtivement acceptes et recus; puis, il etait parti, mettant tout un
+monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son pere, lui avait
+presque coute sa mere, et ne lui causait que des douleurs melees de
+freles esperances. Ainsi jusqu'alors elle s'etait elancee vers le
+bonheur en perdant ses forces, sans les echanger. Dans la vie morale,
+aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une
+respiration: l'ame a besoin d'absorber les sentiments d'une autre ame,
+de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau
+phenomene humain, point de vie au coeur; l'air lui manque alors, il
+souffre, et deperit. Eugenie commencait a souffrir. Pour elle, la
+fortune n'etait ni un pouvoir ni une consolation; elle ne pouvait
+exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir.
+L'amour lui expliquait l'eternite. Son coeur et l'Evangile lui
+signalaient deux mondes a attendre. Elle se plongeait nuit et jour au
+sein de deux pensees infinies, qui pour elle peut-etre n'en faisaient
+qu'une seule. Elle se retirait en elle-meme, aimant, et se croyant
+aimee. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses tresors
+n'etaient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le
+coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus a son lit, mais
+les bijoux rachetes a son pere, etales orgueilleusement sur une couche
+de ouate dans un tiroir du bahut; mais le de de sa tante duquel s'etait
+servi sa mere, et que tous les jours elle prenait religieusement pour
+travailler a une broderie, ouvrage de Penelope, entrepris seulement pour
+mettre a son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas
+vraisemblable que mademoiselle Grandet voulut se marier durant son
+deuil. Sa piete vraie etait connue. Aussi la famille Cruchot, dont la
+politique etait sagement dirigee par le vieil abbe, se contenta-t-elle
+de cerner l'heritiere, en l'entourant des soins les plus affectueux.
+Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une societe
+composee des plus chauds et des plus devoues Cruchotins du pays qui
+s'efforcaient de chanter les louanges de la maitresse du logis sur tous
+les tons. Elle avait le medecin ordinaire de sa chambre, son grand
+aumonier, son chambellan, sa premiere dame d'atours, son premier
+ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout
+dire. L'heritiere eut-elle desire un porte-queue, on lui en aurait
+trouve un. C'etait une reine, et la plus habilement adulee de toutes les
+reines. La flatterie n'emane jamais des grandes ames, elle est l'apanage
+des petits esprits qui reussissent a se rapetisser encore pour mieux
+entrer dans la sphere vitale de la personne autour de laquelle ils
+gravitent. La flatterie sous-entend un interet. Aussi les personnes qui
+venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nommee
+par elles mademoiselle de Froidfond, reussissaient-elles
+merveilleusement a l'accabler de louanges. Ce concert d'eloges, nouveaux
+pour Eugenie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelque
+grossiers que fussent les compliments, son oreille s'accoutuma si bien a
+entendre vanter sa beaute, que si quelque nouveau venu l'eut trouvee
+laide, ce reproche lui aurait ete beaucoup plus sensible alors que huit
+ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait
+secretement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degres a se
+laisser traiter en souveraine et a voir sa cour pleine tous les soirs.
+Monsieur le president de Bonfons etait le heros de ce petit cercle, ou
+son esprit, sa personne, son instruction, son amabilite sans cesse
+etaient vantes. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait
+beaucoup augmente sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille
+francs de rente et se trouvait enclave, comme tous les biens des
+Cruchot, dans les vastes domaines de l'heritiere.
+
+--Savez-vous, mademoiselle, disait un habitue, que les Cruchot ont a eux
+quarante mille livres de rente.
+
+--Et leurs economies, reprenait une vieille Cruchotine, mademoiselle de
+Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernierement offrir a
+monsieur Cruchot deux cent mille francs de son etude. Il doit la vendre,
+s'il peut etre nomme juge de paix.
+
+--Il veut succeder a monsieur de Bonfons dans la presidence du tribunal,
+et prend ses precautions, repondit madame d'Orsonval; car monsieur le
+president deviendra conseiller, puis president a la Cour, il a trop de
+moyens pour ne pas arriver.
+
+--Oui, c'est un homme bien distingue, disait un autre. Ne trouvez-vous
+pas, mademoiselle? Monsieur le president avait tache de se mettre en
+harmonie avec le role qu'il voulait jouer. Malgre ses quarante ans,
+malgre sa figure brune et rebarbative, fletrie comme le sont presque
+toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme,
+badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de
+Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le
+jabot a gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du
+genre dindon. Il parlait familierement a la belle heritiere, et lui
+disait: Notre chere Eugenie! Enfin, hormis le nombre des personnages,
+en remplacant le loto par le whist, et en supprimant les figures de
+monsieur et de madame Grandet, la scene, par laquelle commence cette
+histoire, etait a peu pres la meme que par le passe. La meute
+poursuivait toujours Eugenie et ses millions; mais la meute plus
+nombreuse aboyait mieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles
+fut arrive du fond des Indes, il eut donc retrouve les memes personnages
+et les memes interets. Madame des Grassins, pour laquelle Eugenie etait
+parfaite de grace et de bonte, persistait a tourmenter les Cruchot. Mais
+alors, comme autrefois, la figure d'Eugenie eut domine le tableau;
+comme autrefois, Charles eut encore ete la le souverain. Neanmoins il y
+avait un progres. Le bouquet presente jadis a Eugenie aux jours de sa
+fete par le president etait devenu periodique. Tous les soirs il
+apportait a la riche heritiere un gros et magnifique bouquet que madame
+Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait secretement
+dans un coin de la cour, aussitot les visiteurs partis. Au commencement
+du printemps, madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des
+Cruchotins en parlant a Eugenie du marquis de Froidfond, dont la maison
+ruinee pouvait se relever si l'heritiere voulait lui rendre sa terre par
+un contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner haut la
+pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire de dedain d'Eugenie
+pour une approbation, elle allait disant que le mariage de monsieur le
+president Cruchot n'etait pas aussi avance qu'on le croyait.
+
+--Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne
+parait pas plus age que ne l'est monsieur Cruchot; il est veuf, il a
+des enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France,
+et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je
+sais de science certaine que le pere Grandet, en reunissant tous ses
+biens a la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
+Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il etait malin, le bonhomme.
+
+--Comment, Nanon, dit un soir Eugenie en se couchant, il ne m'ecrira pas
+une fois en sept ans?...
+
+Pendant que ces choses se passaient a Saumur, Charles faisait fortune
+aux Indes. Sa pacotille s'etait d'abord tres bien vendue. Il avait
+realise promptement une somme de six mille dollars. Le bapteme de la
+Ligne lui fit perdre beaucoup de prejuges; il s'apercut que le meilleur
+moyen d'arriver a la fortune etait, dans les regions intertropicales,
+aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc
+sur les cotes d'Afrique et fit la traite des negres, en joignant a son
+commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses a
+echanger sur les divers marches ou l'amenaient ses interets. Il porta
+dans les affaires une activite qui ne lui laissait aucun moment de
+libre. Il etait domine par l'idee de reparaitre a Paris dans tout
+l'eclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante
+encore que celle d'ou il etait tombe. A force de rouler a travers les
+hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idees se
+modifierent et il devint sceptique. Il n'eut plus de notions fixes sur
+le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui
+etait vertu dans un autre. Au contact perpetuel des interets, son coeur
+se refroidit, se contracta, se dessecha. Le sang des Grandet ne faillit
+point a sa destinee. Charles devint dur, apre a la curee. Il vendit des
+Chinois, des Negres, des nids d'hirondelles, des enfants, des artistes;
+il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le
+rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors a
+Saint-Thomas acheter a vil prix les marchandises volees par les pirates,
+et les portait sur les places ou elles manquaient. Si la noble et pure
+figure d'Eugenie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image
+de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s'il
+attribua ses premiers succes a la magique influence des voeux et des
+prieres de cette douce fille; plus tard, les Negresses, les
+Mulatresses, les Blanches, les Javanaises, les Almees, ses orgies de
+toutes les couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays
+effacerent completement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la
+maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait
+seulement du petit jardin encadre de vieux murs, parce que la sa
+destinee hasardeuse avait commence; mais il reniait sa famille: son
+oncle etait un vieux chien qui lui avait filoute ses bijoux; Eugenie
+n'occupait ni son coeur ni ses pensees, elle occupait une place dans ses
+affaires comme creanciere d'une somme de six mille francs. Cette
+conduite et ces idees expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les
+Indes, a Saint-Thomas, a la cote d'Afrique, a Lisbonne et aux
+Etats-Unis, le speculateur avait pris, pour ne pas compromettre son nom,
+le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pouvait sans danger se montrer
+partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui, resolu de faire
+fortune _quibuscumque viis_, se depeche d'en finir avec l'infamie pour
+rester honnete homme pendant le restant de ses jours. Avec ce systeme,
+sa fortune fut rapide et brillante. En 1827 donc il revenait a Bordeaux,
+sur le Marie-Caroline, joli brick appartenant a une maison de commerce
+royaliste. Il possedait dix-neuf mille francs en trois tonneaux de
+poudre d'or bien cercles, desquels il comptait tirer sept ou huit pour
+cent en les monnayant a Paris. Sur ce brick, se trouvait egalement un
+gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, monsieur
+d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'epouser une femme a
+la mode, et dont la fortune etait aux iles. Pour reparer les
+prodigalites de madame d'Aubrion, il etait alle realiser ses proprietes.
+Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion-de-Busch, dont le
+dernier Captal mourut avant 1789, reduits a une vingtaine de mille
+livres de rente, avaient une fille assez laide que la mere voulait
+marier sans dot, sa fortune lui suffisant a peine pour vivre a Paris.
+C'etait une entreprise dont le succes eut semble problematique a tous
+les gens du monde malgre l'habilete qu'ils pretent aux femmes a la mode.
+Aussi madame d'Aubrion elle-meme desesperait-elle presque, en voyant sa
+fille, d'en embarrasser qui que ce fut, fut-ce meme un homme ivre de
+noblesse. Mademoiselle d'Aubrion etait une demoiselle longue comme
+l'insecte, son homonyme, maigre, fluette, a bouche dedaigneuse, sur
+laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent a l'etat
+normal, mais completement rouge apres les repas, espece de phenomene
+vegetal plus desagreable au milieu d'un visage pale et ennuye que dans
+tout autre. Enfin, elle etait telle que pouvait la desirer une mere de
+trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des pretentions. Mais,
+pour contre-balancer de tels desavantages, la marquise d'Aubrion avait
+donne a sa fille un air tres distingue, l'avait soumise a une hygiene
+qui maintenait provisoirement le nez a un ton de chair raisonnable, lui
+avait appris l'art de se mettre avec gout, l'avait dotee de jolies
+manieres, lui avait enseigne ces regards melancoliques qui interessent
+un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement
+cherche; elle lui avait montre la manoeuvre du pied, pour l'avancer a
+propos et en faire admirer la petitesse, au moment ou le nez avait
+l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tire de sa fille un parti
+tres satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de
+robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset a haute pression,
+elle avait obtenu des produits feminins si curieux que, pour
+l'instruction des meres, elle aurait du les deposer dans un musee.
+Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait precisement
+se lier avec lui. Plusieurs personnes pretendent meme que, pendant la
+traversee, la belle madame d'Aubrion ne negligea aucun moyen de capturer
+un gendre si riche. En debarquant a Bordeaux, au mois de juin 1827,
+monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logerent ensemble
+dans le meme hotel et partirent ensemble pour Paris. L'hotel d'Aubrion
+etait crible d'hypotheques, Charles devait le liberer. La mere avait
+deja parle du bonheur qu'elle aurait de ceder son rez-de-chaussee a son
+gendre et a sa fille. Ne partageant pas les prejuges de monsieur
+d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis a Charles Grandet d'obtenir
+du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet,
+a porter le nom d'Aubrion, a en prendre les armes, et a succeder,
+moyennant la constitution d'un majorat de trente-six mille livres de
+rente, a Aubrion, dans le titre de Captal de Buch et marquis d'Aubrion.
+En reunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant
+des sinecures, on pourrait reunir cent et quelques mille livres de rente
+a l'hotel d'Aubrion.
+
+--Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que
+l'on va a la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre,
+on devient tout ce qu'on veut etre, disait-elle a Charles. Ainsi vous
+serez, a votre choix, maitre des requetes au conseil d'Etat, prefet,
+secretaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion,
+ils se connaissent depuis l'enfance.
+
+Enivre d'ambition par cette femme, Charles avait caresse, pendant la
+traversee, toutes ces esperances qui lui furent presentees par une main
+habile, et sous forme de confidences versees de coeur a coeur. Croyant les
+affaires de son pere arrangees par son oncle, il se voyait ancre tout a
+coup dans le faubourg Saint-Germain, ou tout le monde voulait alors
+entrer, et ou, a l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il
+reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en
+Breze. Ebloui par la prosperite de la Restauration qu'il avait laissee
+chancelante, saisi par l'eclat des idees aristocratiques, son enivrement
+commence sur le vaisseau se maintint a Paris ou il resolut de tout faire
+pour arriver a la haute position que son egoiste belle-mere lui faisait
+entrevoir. Sa cousine n'etait donc plus pour lui qu'un point dans
+l'espace de cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du
+monde, Annette conseilla vivement a son ancien ami de contracter cette
+alliance, et lui promit son appui dans toutes ses entreprises
+ambitieuses. Annette etait enchantee de faire epouser une demoiselle
+laide et ennuyeuse a Charles, que le sejour des Indes avait rendu tres
+seduisant: son teint avait bruni, ses manieres etaient devenues
+decidees, hardies, comme le sont celles des hommes habitues a trancher,
+a dominer, a reussir. Charles respira plus a l'aise dans Paris, en
+voyant qu'il pouvait y jouer un role. Des Grassins, apprenant son
+retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler
+des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les
+dettes de son pere. Il trouva Charles en conference avec le joaillier
+auquel il avait commande des bijoux pour la corbeille de mademoiselle
+d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgre les magnifiques
+diamants que Charles avait rapportes des Indes, les facons,
+l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune menage allaient
+encore a plus de deux cent mille francs. Charles recut des Grassins,
+qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme a la mode,
+qui, dans les Indes, avait tue quatre hommes en differents duels.
+Monsieur des Grassins etait deja venu trois fois, Charles l'ecouta
+froidement; puis il lui repondit, sans l'avoir bien compris:
+
+--Les affaires de mon pere ne sont pas les miennes. Je vous suis oblige,
+monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne
+saurais profiter. Je n'ai pas ramasse presque deux millions a la sueur
+de mon front pour aller les flanquer a la tete des creanciers de mon
+pere.
+
+--Et si monsieur votre pere etait, d'ici a quelques jours, declare en
+faillite?
+
+--Monsieur, d'ici a quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion.
+Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifferent. D'ailleurs,
+vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de
+rente, son pere n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant
+poliment le sieur des Grassins vers la porte.
+
+Au commencement du mois d'aout de cette annee, Eugenie etait assise sur
+le petit banc de bois ou son cousin lui avait jure un eternel amour, et
+ou elle venait dejeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se
+complaisait en ce moment, par la plus fraiche, la plus joyeuse matinee,
+a repasser dans sa memoire les grands, les petits evenements de son
+amour, et les catastrophes dont il avait ete suivi. Le soleil eclairait
+le joli pan de mur tout fendille, presque en ruines, auquel il etait
+defendu de toucher, de par la fantasque heritiere, quoique Cornoiller
+repetat souvent a sa femme qu'on serait ecrase dessous quelque jour. En
+ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre a madame
+Cornoiller, qui vint au jardin en criant:
+
+--Mademoiselle, une lettre!
+
+Elle la donna a sa maitresse en lui disant:
+
+--C'est-y celle que vous attendez?
+
+Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugenie qu'ils
+retentirent reellement entre les murailles de la cour et du jardin.
+
+--Paris! C'est de lui. Il est revenu.
+
+Eugenie palit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop
+vivement pour pouvoir la decacheter et la lire. La grande Nanon resta
+debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'echapper
+comme une fumee par les crevasses de son brun visage.
+
+--Lisez donc, mademoiselle ...
+
+--Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est alle par
+Saumur?
+
+--Lisez, vous le saurez.
+
+Eugenie decacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la
+maison _madame des Grassins et Corret_ de Saumur. Nanon le ramassa.
+
+"Ma chere cousine ... "
+
+--Je ne suis plus Eugenie, pensa-t-elle. Et son coeur se serra.
+
+"Vous ... "
+
+--Il me disait _tu_!
+
+Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes
+lui vinrent aux yeux.
+
+--Est-il mort? demanda Nanon.
+
+--Il n'ecrirait pas, dit Eugenie.
+
+Elle lut toute la lettre que voici.
+
+"Ma chere cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le
+succes de mes entreprises. Vous m'avez porte bonheur, je suis revenu
+riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de
+ma tante viennent de m'etre apprises par monsieur des Grassins. La mort
+de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succeder.
+J'espere que vous etes aujourd'hui consolee. Rien ne resiste au temps,
+je l'eprouve. Oui, ma chere cousine, malheureusement pour moi, le moment
+des illusions est passe. Que voulez-vous! En voyageant a travers de
+nombreux pays, j'ai reflechi sur la vie. D'enfant que j'etais au depart,
+je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense a bien des choses
+auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous etes libre, ma cousine, et
+je suis libre encore; rien n'empeche, en apparence, la realisation de
+nos petits projets; mais j'ai trop de loyaute dans le caractere pour
+vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublie que je ne
+m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu dans mes longues
+traversees du petit banc de bois ... "
+
+Eugenie se leva comme si elle eut ete sur des charbons ardents, et alla
+s'asseoir sur une des marches de la cour.
+
+"... du petit banc de bois ou nous nous sommes jure de nous aimer
+toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et
+de la nuit ou vous m'avez rendu, par votre delicate obligeance, mon
+avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me
+suis dit que vous pensiez toujours a moi comme je pensais souvent a
+vous, a l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien regarde les nuages a
+neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une
+amitie sacree pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'agit,
+en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait a toutes les idees
+que je me suis formees sur le mariage. L'amour, dans le mariage, est une
+chimere. Aujourd'hui mon experience me dit qu'il faut obeir a toutes les
+lois sociales et reunir toutes les convenances voulues par le monde en
+se mariant. Or, deja se trouve entre nous une difference d'age qui,
+peut-etre, influerait plus sur votre avenir, ma chere cousine, que sur
+le mien. Je ne vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre education, ni
+de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris,
+et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ulterieurs. Il entre
+dans mes plans de tenir un grand etat de maison, de recevoir beaucoup de
+monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et
+tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma
+situation; il vous appartient de la connaitre, et vous avez le droit de
+la juger. Aujourd'hui je possede quatre-vingt mille livres de rentes.
+Cette fortune me permet de m'unir a la famille d'Aubrion, dont
+l'heritiere, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son
+nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa
+Majeste, et une position des plus brillantes.
+
+Je vous avouerai, ma chere cousine, que je n'aime pas le moins du monde
+mademoiselle d'Aubrion; mais, par son alliance, j'assure a mes enfants
+une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables:
+de jour en jour, les idees monarchiques reprennent faveur. Donc,
+quelques annees plus tard, mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un
+majorat de quarante mille livres de rente, pourra prendre dans l'Etat
+telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons a nos
+enfants. Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose
+l'etat de mon coeur, de mes esperances et de ma fortune. Il est possible
+que de votre cote vous ayez oublie nos enfantillages apres sept annees
+d'absence; mais moi, je n'ai oublie ni votre indulgence, ni mes paroles;
+je me souviens de toutes, meme des plus legerement donnees, et
+auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant
+un coeur moins jeune et moins probe, ne songerait meme pas. En vous
+disant que je ne pense qu'a faire un mariage de convenance, et que je me
+souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre
+entierement a votre discretion, vous rendre maitresse de mon sort, et
+vous dire que, s'il faut renoncer a mes ambitions sociales, je me
+contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez
+offert de si touchantes images ... "
+
+--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Toun!--Toun, ta, ti.--
+Tinn, ta, ta ..., etc., avait chante Charles Grandet sur l'air de _Non
+piu andrai_, en signant:
+
+"Votre devoue cousin,
+
+Charles. "
+
+--Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procedes, se dit-il. Et il avait
+cherche le mandat, et il avait ajoute ceci:
+
+"P.S. Je joins a ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit
+mille francs a votre ordre, et payable en or, comprenant interets et
+capital de la somme que vous avez eu la bonte de me preter. J'attends de
+Bordeaux une caisse ou se trouvent quelques objets que vous me
+permettrez de vous offrir en temoignage de mon eternelle reconnaissance.
+Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette a l'hotel d'Aubrion,
+rue Hillerin-Bertin. "
+
+--Par la diligence! dit Eugenie. Une chose pour laquelle j'aurais donne
+mille fois ma vie!
+
+Epouvantable et complet desastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni
+un cordage, ni une planche sur le vaste ocean des esperances. En se
+voyant abandonnees, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras
+d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'echafaud ou
+dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de ce crime est
+une sublime passion qui impose a la Justice humaine. D'autres femmes
+baissent la tete et souffrent en silence; elles vont mourantes et
+resignees, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au
+dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges,
+l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment
+d'Eugenie apres avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards au
+ciel, en pensant aux dernieres paroles de sa mere, qui, semblable a
+quelques mourants, avait projete sur l'avenir un coup d'oeil penetrant,
+lucide; puis, Eugenie se souvenant de cette mort et de cette vie
+prophetique, mesura d'un regard toute sa destinee. Elle n'avait plus
+qu'a deployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prieres jusqu'au
+jour de sa delivrance.
+
+--Ma mere avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.
+
+Elle vint a pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude,
+elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de
+son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminee duquel etait
+toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins a
+son dejeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sevres. Cette matinee devait
+etre solennelle et pleine d'evenements pour elle. Nanon lui annonca le
+cure de la paroisse. Ce cure, parent des Cruchot, etait dans les
+interets du president de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abbe
+l'avait determine a parler a mademoiselle Grandet, dans un sens purement
+religieux, de l'obligation ou elle etait de contracter mariage. En
+voyant son pasteur, Eugenie crut qu'il venait chercher les mille francs
+qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit a Nanon de les aller
+chercher; mais le cure se prit a sourire.
+
+--Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille a
+laquelle toute la ville de Saumur s'interesse, et qui, faute de charite
+pour elle-meme, ne vit pas chretiennement.
+
+--Mon Dieu! monsieur le cure, vous me trouvez dans un moment ou il
+m'est impossible de songer a mon prochain, je suis tout occupee de moi.
+Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a
+un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentiments
+assez feconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les
+tarir.
+
+--Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous
+occuperons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous
+n'avez que deux voies a suivre, ou quitter le monde ou en suivre les
+lois. Obeir a votre destinee terrestre ou a votre destinee celeste.
+
+--Ah! votre voix me parle au moment ou je voulais entendre une voix.
+Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et
+vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite.
+
+--Il est necessaire, ma fille, de longtemps reflechir a ce violent
+parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.
+
+--Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le cure, dit-elle
+avec une effrayante vivacite.
+
+--La mort! mais vous avez de grandes obligations a remplir envers la
+Societe, mademoiselle. N'etes-vous donc pas la mere des pauvres auxquels
+vous donnez des vetements, du bois en hiver et du travail en ete? Votre
+grande fortune est un pret qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement
+acceptee ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'egoisme;
+quant a rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord,
+pourriez-vous gerer seule votre immense fortune? vous la perdriez
+peut-etre. Vous auriez bientot mille proces, et vous seriez engarriee en
+d'inextricables difficultes. Croyez votre pasteur: un epoux vous est
+utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donne. Je vous parle
+comme a une ouaille cherie. Vous aimez trop sincerement Dieu pour ne pas
+faire votre salut au milieu du monde, dont vous etes un des plus beaux
+ornements, et auquel vous donnez de saints exemples.
+
+En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenee
+par la vengeance et par un grand desespoir.
+
+--Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le cure. Je me tais, je
+venais vous parler d'affaires, et je vois que vous etes en grande
+conference.
+
+--Madame, dit le cure, je vous laisse le champ libre.
+
+--Oh! monsieur le cure, dit Eugenie, revenez dans quelques instants,
+votre appui m'est en ce moment bien necessaire.
+
+--Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.
+
+--Que voulez-vous dire? demanderent mademoiselle Grandet et le cure.
+
+--Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec
+mademoiselle d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa
+poche.
+
+Eugenie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter a
+l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son pere.
+
+--Eh! bien, madame, repondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit
+dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le
+cure, vous savez qu'il est mon directeur.
+
+--Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'ecrit. Lisez.
+
+Eugenie lut la lettre suivante:
+
+"Ma chere femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est a Paris
+depuis un mois ... "
+
+--Un mois! se dit Eugenie en laissant tomber sa main.
+
+Apres une pause, elle reprit la lettre.
+
+"... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler a
+ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et
+que tous les bans soient publies ... "
+
+--Il m'ecrivait donc au moment ou ... se dit Eugenie. Elle n'acheva pas,
+elle ne s'ecria pas comme une Parisienne: "Le polisson!"Mais pour
+ne pas etre exprime, le mepris n'en fut pas moins complet.
+
+"... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera
+pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des
+soins que son oncle et moi nous avons donnes aux affaires de son pere,
+et des habiles manoeuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les
+creanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il
+pas eu le front de me repondre, a moi qui, pendant cinq ans, me suis
+devoue nuit et jour a ses interets et a son honneur, que _les affaires
+de son pere n'etaient pas les siennes_. Un agree serait en droit de lui
+demander trente a quarante mille francs d'honoraires, a un pour cent sur
+la somme des creances. Mais, patience, il est bien legitimement du douze
+cent mille francs aux creanciers, et je vais faire declarer son pere en
+faillite. Je me suis embarque dans cette affaire sur la parole de ce
+vieux caiman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la
+famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur,
+le mien m'interesse fort. Aussi vais-je expliquer ma position aux
+creanciers. Neanmoins, j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugenie, a
+l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pense,
+pour agir sans que tu lui aies parle de cette affaire ... "
+
+La, Eugenie rendit froidement la lettre sans l'achever.
+
+--Je vous remercie, dit-elle a madame des Grassins, _nous verrons cela_ ...
+
+--En ce moment, vous avez toute la voix de defunt votre pere, dit madame
+des Grassins.
+
+--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or a nous compter, lui dit
+Nanon.
+
+--Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame
+Cornoiller.
+
+--Monsieur le cure, dit Eugenie avec un noble sang-froid que lui donna
+la pensee qu'elle allait exprimer, serait-ce pecher que de demeurer en
+etat de virginite dans le mariage?
+
+--Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous
+voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Matrimonio_ le celebre
+Sanchez, je pourrai vous le dire demain.
+
+Le cure partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son pere
+et y passa la journee seule, sans vouloir descendre a l'heure du diner,
+malgre les instances de Nanon. Elle parut le soir, a l'heure ou les
+habitues de son cercle arriverent. Jamais le salon des Grandet n'avait
+ete aussi plein qu'il le fut pendant cette soiree. La nouvelle du retour
+et de la sotte trahison de Charles avait ete repandue dans toute la
+ville. Mais quelque attentive que fut la curiosite des visiteurs, elle
+ne fut point satisfaite. Eugenie, qui s'y etait attendue, ne laissa
+percer sur son visage calme aucune des cruelles emotions qui
+l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour repondre a ceux qui
+voulurent lui temoigner de l'interet par des regards ou des paroles
+melancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la
+politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs
+quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups
+de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment ou
+l'assemblee se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de
+theatre qui retentit dans Saumur, de la dans l'arrondissement et dans
+les quatre prefectures environnantes.
+
+--Restez, monsieur le president, dit Eugenie a monsieur de Bonfons en
+lui voyant prendre sa canne.
+
+A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblee qui
+ne se sentit emu. Le president palit et fut oblige de s'asseoir.
+
+--Au president les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.
+
+--C'est clair, le president de Bonfons epouse mademoiselle Grandet,
+s'ecria madame d'Orsonval.
+
+--Voila le meilleur coup de la partie, dit l'abbe.
+
+--C'est un beau _schleem_, dit le notaire.
+
+Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'heritiere
+montee sur ses millions, comme sur un piedestal. Le drame commence
+depuis neuf ans se denouait. Dire, en face de tout Saumur, au president
+de rester, n'etait-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son
+mari. Dans les petites villes, les convenances sont si severement
+observees, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle
+des promesses.
+
+--Monsieur le president, lui dit Eugenie d'une voix emue quand ils
+furent seuls, je sais ce qui vous plait en moi. Jurez de me laisser
+libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le
+mariage vous donne sur moi, et ma main est a vous. Oh! reprit-elle en
+le voyant se mettre a ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas
+vous tromper, monsieur. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible.
+L'amitie sera le seul sentiment que je puisse accorder a mon mari: je
+ne veux ni l'offenser, ni contrevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne
+possederez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service.
+
+--Vous me voyez pret a tout, dit le president.
+
+--Voici douze cent mille francs, monsieur le president, dit-elle en
+tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non
+pas cette nuit, mais a l'instant meme. Rendez-vous chez monsieur des
+Grassins, sachez-y le nom de tous les creanciers de mon oncle,
+rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et
+interets a cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'a celui du
+remboursement, enfin veillez a faire faire une quittance generale et
+notariee, bien en forme Vous etes magistrat, je ne me fie qu'a vous en
+cette affaire. Vous etes un homme loyal, un galant homme; je
+m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de
+la vie a l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle
+indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes
+presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.
+
+Le president tomba aux pieds de la riche heritiere en palpitant de joie
+et d'angoisse.
+
+--Je serai votre esclave! lui dit-il.
+
+--Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un
+regard froid, vous la porterez avec tous les titres a mon cousin Grandet
+et vous lui remettrez cette lettre. A votre retour, je tiendrai ma
+parole.
+
+Le president comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet a un depit
+amoureux; aussi s'empressa-t-il d'executer ses ordres avec la plus
+grande promptitude, afin qu'il n'arrivat aucune reconciliation entre les
+deux amants.
+
+Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugenie tomba sur son fauteuil et
+fondit en larmes. Tout etait consomme. Le president prit la poste, et se
+trouvait a Paris le lendemain soir. Dans la matinee du jour qui suivit
+son arrivee, il alla chez des Grassins. Le magistrat convoqua les
+creanciers en l'Etude du notaire ou etaient deposes les titres, et chez
+lequel pas un ne faillit a l'appel. Quoique ce fussent des creanciers,
+il faut leur rendre justice: ils furent exacts. La, le president de
+Bonfons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les
+interets dus. Le payement des interets fut pour le commerce parisien un
+des evenements les plus etonnants de l'epoque. Quand la quittance fut
+enregistree et des Grassins paye de ses soins par le don d'une somme de
+cinquante mille francs que lui avait allouee Eugenie, le president se
+rendit a l'hotel d'Aubrion, et y trouva Charles au moment ou il rentrait
+dans son appartement, accable par son beau-pere. Le vieux marquis venait
+de lui declarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous
+les creanciers de Guillaume Grandet seraient soldes.
+
+Le president lui remit d'abord la lettre suivante.
+
+"MON COUSIN, monsieur le president de Bonfons s'est charge de vous
+remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle
+par laquelle je reconnais les avoir recues de vous. On m'a parle de
+faillite!... J'ai pense que le fils d'un failli ne pouvait peut-etre pas
+epouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien juge de
+mon esprit et de mes manieres: je n'ai sans doute rien du monde, je
+n'en connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner
+les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les
+conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premieres amours.
+Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que
+l'honneur de votre pere. Adieu, vous aurez toujours une fidele amie dans
+votre cousine,
+
+EUGENIE. "
+
+Le president sourit de l'exclamation que ne put reprimer cet ambitieux
+au moment ou il recut l'acte authentique.
+
+--Nous nous annoncerons reciproquement nos mariages, lui dit-il.
+
+--Ah! vous epousez Eugenie. Eh! bien, j'en suis content, c'est une
+bonne fille. Mais, reprit-il frappe tout a coup par une reflexion
+lumineuse, elle est donc riche?
+
+--Elle avait, repondit le president d'un air goguenard, pres de dix-neuf
+millions, il y a quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept
+aujourd'hui.
+
+Charles regarda le president d'un air hebete.
+
+--Dix-sept mil ...
+
+--Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous reunissons, mademoiselle
+Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous
+mariant.
+
+--Mon cher cousin, dit Charles en retrouvant un peu d'assurance, nous
+pourrons nous pousser l'un l'autre.
+
+--D'accord, dit le president. Voici, de plus, une petite caisse que je
+dois aussi ne remettre qu'a vous, ajouta-t-il en deposant sur une table
+le coffret dans lequel etait la toilette.
+
+--He! bien, mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant
+sans faire attention a Cruchot, ne prenez nul souci de ce que vient de
+vous dire ce pauvre monsieur d'Aubrion, a qui la duchesse de Chaulieu
+vient de tourner la tete. Je vous le repete, rien n'empechera votre
+mariage ...
+
+--Rien, madame, repondit Charles. Les trois millions autrefois dus par
+mon pere ont ete soldes hier.
+
+--En argent? dit-elle.
+
+--Integralement, interets et capital, et je vais faire rehabiliter sa
+memoire.
+
+--Quelle betise! s'ecria la belle-mere.
+
+--Quel est ce monsieur? dit-elle a l'oreille de son gendre, en
+apercevant le Cruchot.
+
+--Mon homme d'affaires, lui repondit-il a voix basse.
+
+La marquise salua dedaigneusement monsieur de Bonfons et sortit.
+
+--Nous nous poussons deja, dit le president en prenant sou chapeau.
+Adieu, mon cousin.
+
+--Il se moque de moi, ce catacouas de Saumur. J'ai envie de lui donner
+six pouces de fer dans le ventre.
+
+Le president etait parti. Trois jours apres, monsieur de Bonfons, de
+retour a Saumur, publia son mariage avec Eugenie. Six mois apres, il
+etait nomme conseiller a la Cour royale d'Angers. Avant de quitter
+Saumur, Eugenie fit fondre l'or des joyaux si longtemps precieux a son
+coeur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, a
+un ostensoir d'or et en fit present a la paroisse ou elle avait tant
+prie Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers et
+Saumur. Son mari, qui montra du devouement dans une circonstance
+politique, devint president de chambre, et enfin premier president au
+bout de quelques annees. Il attendit impatiemment la reelection generale
+afin d'avoir un siege a la Chambre. Il convoitait deja la Pairie, et
+alors ...
+
+--Alors le roi sera donc son cousin, disait Nanon, la grande Nanon,
+madame Cornoiller, bourgeoise de Saumur, a qui sa maitresse annoncait
+les grandeurs auxquelles elle etait appelee. Neanmoins monsieur le
+president de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de
+Cruchot) ne parvint a realiser aucune de ses idees ambitieuses. Il
+mourut huit jours apres avoir ete nomme depute de Saumur. Dieu, qui voit
+tout et ne frappe jamais a faux, le punissait sans doute de ses calculs
+et de l'habilete juridique avec laquelle il avait minute, _accurante
+Cruchot_, son contrat de mariage ou les deux futurs epoux se donnaient
+l'un a l'autre, _au cas ou ils n'auraient pas d'enfants, l'universalite
+de leurs biens, meubles et immeubles sans en rien excepter ni reserver,
+en toute propriete, se dispensant meme de la formalite de l'inventaire,
+sans que l'omission dudit inventaire puisse etre opposee a leurs
+heritiers ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc_.
+Cette clause peut expliquer le profond respect que le president eut
+constamment pour la volonte, pour la solitude de madame de Bonfons. Les
+femmes citaient monsieur le premier president comme un des hommes les
+plus delicats, le plaignaient et allaient jusqu'a souvent accuser la
+douleur, la passion d'Eugenie, mais comme elles savent accuser une
+femme, avec les plus cruels menagements.
+
+--Il faut que madame la presidente de Bonfons soit bien souffrante pour
+laisser son mari seul. Pauvre petite femme! Guerira-t-elle bientot?
+Qu'a-t-elle donc, une gastrite, un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas
+des medecins? Elle devient jaune depuis quelque temps; elle devrait
+aller consulter les celebrites de Paris. Comment peut-elle ne pas
+desirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas
+lui donner d'heritier, dans sa position? Savez-vous que cela est
+affreux; et si c'etait par l'effet d'un caprice, il serait bien
+condamnable. Pauvre president!
+
+Douee de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpetuelles
+meditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui
+tombent dans sa sphere, Eugenie, habituee par le malheur et par sa
+derniere education a tout deviner, savait que le president desirait sa
+mort pour se trouver en possession cette immense fortune, encore
+augmentee par les successions de son oncle le notaire, et de son oncle
+l'abbe, que Dieu eut la fantaisie d'appeler a lui. La pauvre recluse
+avait pitie du president. La Providence la vengea des calculs et de
+l'infame indifference d'un epoux qui respectait, comme la plus forte des
+garanties, la passion sans espoir dont se nourrissait Eugenie. Donner la
+vie a un enfant, n'etait-ce pas tuer les esperances de l'egoisme, les
+joies de l'ambition caressees par le premier president? Dieu jeta donc
+des masses d'or a sa prisonniere pour qui l'or etait indifferent et qui
+aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensees,
+qui secourait incessamment les malheureux en secret. Madame de Bonfons
+fut veuve a trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente,
+encore belle, mais comme une femme est belle pres de quarante ans. Son
+visage est blanc, repose, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses
+manieres sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la
+saintete d'une personne qui n'a pas souille son ame au contact du monde,
+mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que
+donne l'existence etroite de la province. Malgre ses huit cent mille
+livres de rente, elle vit comme avait vecu la pauvre Eugenie Grandet,
+n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours ou jadis son pere lui
+permettait d'allumer le foyer de la salle, et l'eteint conformement au
+programme en vigueur dans ses jeunes annees. Elle est toujours vetue
+comme l'etait sa mere. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans
+chaleur, sans cesse ombragee, melancolique, est l'image de sa vie. Elle
+accumule soigneusement ses revenus, et peut-etre eut-elle semble
+parcimonieuse si elle ne dementait la medisance par un noble emploi de
+sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la
+vieillesse et des ecoles chretiennes pour les enfants, une bibliotheque
+publique richement dotee, temoignent chaque annee contre l'avarice que
+lui reprochent certaines personnes. Les eglises de Saumur lui doivent
+quelques embellissements. Madame de Bonfons que, par raillerie, on
+appelle _mademoiselle_, inspire generalement un religieux respect. Ce
+noble coeur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres,
+devait donc etre soumis aux calculs de l'interet humain. L'argent devait
+communiquer ses teintes froides a cette vie celeste, et lui donner de la
+defiance pour les sentiments.
+
+--Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle a Nanon.
+
+La main de cette femme panse les plaies secretes de toutes les familles.
+Eugenie marche au ciel accompagnee d'un cortege de bienfaits. La
+grandeur de son ame amoindrit les petitesses de son education et les
+coutumes de sa vie premiere. Telle est l'histoire de cette femme, qui
+n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour etre
+magnifiquement epouse et mere, n'a ni mari, ni enfants, ni famille.
+Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle.
+Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de
+Froidfond dont la famille commence a cerner la riche veuve comme jadis
+avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont, dit-on, dans les
+interets du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni
+Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du
+monde.
+
+Paris, septembre 1833.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGENIE GRANDET ***
+
+***** This file should be named 11049.txt or 11049.zip *****
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+
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+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+works.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11049.zip b/old/11049.zip
new file mode 100644
index 0000000..73175dc
--- /dev/null
+++ b/old/11049.zip
Binary files differ