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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Eugenie Grandet + +Author: Honore de Balzac + +Release Date: February 12, 2004 [EBook #11049] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGENIE GRANDET *** + + + + + + + + + +E-text prepared by Walter Debeuf +HTML-file of this e-text is to find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks + + + +EUGENIE GRANDET. + +Scenes de la vie de Province. + +par + +HONORE DE BALZAC. + + + + +A MARIA, + +_Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet +ouvrage, soit ici comme une branche de buis benit, prise on ne sait a +quel arbre, mais certainement sanctifiee par la religion et renouvelee, +toujours verte, par des mains pieuses, pour proteger la maison_. + + DE BALZAC + + + +Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire +une melancolie egale a celle que provoquent les cloitres les plus +sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. +Peut-etre y a-t-il a la fois dans ces maisons et le silence du cloitre +et l'aridite des landes et les ossements des ruines. La vie et le +mouvement y sont si tranquilles qu'un etranger les croirait inhabitees, +s'il ne rencontrait tout a coup le regard pale et froid d'une personne +immobile dont la figure a demi monastique depasse l'appui de la croisee, +au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de melancolie existent dans la +physionomie d'un logis situe a Saumur, au bout de la rue montueuse qui +mene au chateau, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu +frequentee, chaude en ete, froide en hiver, obscure en quelques +endroits, est remarquable par la sonorite de son petit pave caillouteux, +toujours propre et sec, par l'etroitesse de sa voie tortueuse, par la +paix de ses maisons qui appartiennent a la vieille ville, et que +dominent les remparts. Des habitations trois fois seculaires y sont +encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects +contribuent a l'originalite qui recommande cette partie de Saumur a +l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer +devant ces maisons, sans admirer les enormes madriers dont les bouts +sont tailles en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir +le rez-de-chaussee de la plupart d'entre elles. Ici, des pieces de bois +transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues +sur les freles murailles d'un logis termine par un toit en colombage que +les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont ete tordus par +l'action alternative de la pluie et du soleil. La se presentent des +appuis de fenetre uses, noircis, dont les delicates sculptures se voient +a peine, et qui semblent trop legers pour le pot d'argile brune d'ou +s'elancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvriere. Plus loin, +c'est des portes garnies de clous enormes ou le genie de nos ancetres a +trace des hieroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. +Tantot un protestant y a signe sa foi, tantot un ligueur y a maudit +Henri IV. Quelque bourgeois y a grave les insignes de sa _noblesse de +cloches_, la gloire de son echevinage oublie. L'Histoire de France est +la tout entiere. A cote de la tremblante maison a pans hourdes ou +l'artisan a deifie son rabot, s'eleve l'hotel d'un gentilhomme ou sur le +plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de +ses armes, brisees par les diverses revolutions qui depuis 1789 ont +agite le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussee commercants ne sont +ni des boutiques ni des magasins, les amis du moyen-age y retrouveraient +l'ouvrouere de nos peres en toute sa naive simplicite. Ces salles +basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, +obscures et sans ornements exterieurs ou interieurs, Leur porte est +ouverte en deux parties pleines, grossierement ferrees, dont la +superieure se replie interieurement, et dont l'inferieure armee d'une +sonnette a ressort va et vient constamment. L'air et le jour arrivent a +cette espece d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace +qui se trouve entre la voute, le plancher et le petit mur a hauteur +d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, otes le matin, remis +et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnees. Ce mur sert a +etaler les marchandises du negociant. La, nul charlatanisme. Suivant la +nature du commerce, les echantillons consistent en deux ou trois baquets +pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile a voile, des +cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long +des murs, ou quelques pieces de drap sur des rayons. Entrez? Une fille +propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges quitte son +tricot, appelle son pere ou sa mere qui vient et vous vend a vos +souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son +caractere, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de +marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis a sa porte et qui +tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possede en apparence +que de mauvaises planches a bouteilles et deux ou trois paquets de +lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers +de l'Anjou; il sait, a une planche pres, combien il _peut_ de tonneaux +si la recolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de +pluie le ruine: en une seule matinee, les poincons valent onze francs +ou tombent a six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les +vicissitudes de l'atmosphere dominent la vie commerciale. Vignerons, +proprietaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers +sont tous a l'affut d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant +le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gele pendant la nuit; +ils redoutent la pluie, le vent, la secheresse, et veulent de l'eau, du +chaud, des nuages, a leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le +ciel et les interets terrestres. Le barometre attriste, deride, egaie +tour a tour les physionomies. D'un bout a l'autre de cette rue, +l'ancienne Grand'rue de Saumur, ces mots: Voila un temps d'or! se +chiffrent de porte en porte. Aussi chacun repond-il au voisin: Il pleut +des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie +opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison, +vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves +industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours a +la campagne. La, tout etant prevu, l'achat, la vente, le profit, les +commercants se trouvent avoir dix heures sur douze a employer en +joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels. +Une menagere n'achete pas une perdrix sans que les voisins ne demandent +au mari si elle etait cuite a point. Une jeune fille ne met pas la tete +a sa fenetre sans y etre vue par tous les groupes inoccupes. La donc les +consciences sont a jour, de meme que ces maisons impenetrables, noires +et silencieuses n'ont point de mysteres. La vie est presque toujours en +plein air: chaque menage s'assied a sa porte, y dejeune, y dine, s'y +dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit etudie. Aussi, +jadis, quand un etranger arrivait dans une ville de province, etait-il +gausse de porte en porte. De la les bons contes, de la le surnom de +_copieux_ donne aux habitants d'Angers qui excellaient a ces railleries +urbaines. Les anciens hotels de la vieille ville sont situes en haut de +cette rue jadis habitee par les gentilshommes du pays. La maison pleine +de melancolie ou se sont accomplis les evenements de cette histoire +etait precisement un de ces logis, restes venerables d'un siecle ou les +choses et les hommes avaient ce caractere de simplicite que les moeurs +francaises perdent de jour en jour. Apres avoir suivi les detours de ce +chemin pittoresque dont les moindres accidents reveillent des souvenirs +et dont l'effet general tend a plonger dans une sorte de reverie +machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel +est cachee la porte de la maison a monsieur Grandet. Il est impossible +de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la +biographie de monsieur Grandet. + +Monsieur Grandet jouissait a Saumur d'une reputation dont les causes et +les effets ne seront pas entierement compris par les personnes qui n'ont +point, peu ou prou, vecu en province. Monsieur Grandet, encore nomme par +certaines gens le pere Grandet, mais le nombre de ces vieillards +diminuait sensiblement, etait en 1789 un maitre-tonnelier fort a son +aise, sachant lire, ecrire et compter. Des que la Republique francaise +mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clerge, le +tonnelier, alors age de quarante ans, venait d'epouser la fille d'un +riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et +de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, ou, moyennant +deux cents doubles louis offerts par son beau-pere au farouche +republicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour +un morceau de pain, legalement, sinon legitimement, les plus beaux +vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques metairies. +Les habitants de Saumur etant peu revolutionnaires, le pere Grandet +passa pour un homme hardi, un republicain, un patriote, pour un esprit +qui donnait dans les nouvelles idees, tandis que le tonnelier donnait +tout bonnement dans les vignes. Il fut nomme membre de l'administration +du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir +politiquement et commercialement. Politiquement, il protegea les +ci-devant et empecha de tout son pouvoir la vente des biens des emigres; +commercialement, il fournit aux armees republicaines un ou deux +milliers de pieces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies +dependant d'une communaute de femmes que l'on avait reservee pour un +dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, +administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut +monsieur Grandet. Napoleon n'aimait pas les republicains: il remplaca +monsieur Grandet, qui passait pour avoir porte le bonnet rouge, par un +grand proprietaire, un homme a particule, un futur baron de l'Empire. +Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il +avait fait faire dans l'interet de la ville d'excellents chemins qui +menaient a ses proprietes. Sa maison et ses biens, tres avantageusement +cadastres, payaient des impots moderes. Depuis le classement de ses +differents clos, ses vignes, grace a des soins constants, etaient +devenues la tete du pays, mot technique en usage pour indiquer les +vignobles qui produisent la premiere qualite de vin. Il aurait pu +demander la croix de la Legion-d'Honneur. Cet evenement eut lieu en +1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme +environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs legitimes amours, +etait agee de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans +doute consoler de sa disgrace administrative, herita successivement +pendant cette annee de madame de La Gaudiniere, nee de La Bertelliere, +mere de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertelliere, pere de +la defunte; et encore de madame Gentillet, grand'mere du cote maternel: +trois successions dont l'importance ne fut connue de personne. +L'avarice de ces trois vieillards etait si passionnee que depuis +longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler +secretement. Le vieux monsieur La Bertelliere appelait un placement une +prodigalite, trouvant de plus gros interets dans l'aspect de l'or que +dans les benefices de l'usure. La ville de Saumur presuma donc la valeur +des economies d'apres les retenus des biens au soleil. Monsieur Grandet +obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'egalite +n'effacera jamais: il devint _le plus impose_ de l'arrondissement. Il +exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les annees plantureuses, +lui donnaient sept a huit cents poincons de vin. Il possedait treize +metairies, une vieille abbaye, ou, par economie, il avait mure les +croisees, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent +vingt-sept arpents de prairies ou croissaient et grossissaient trois +mille peupliers plantes en 1793. Enfin la maison dans laquelle il +demeurait etait la sienne. Ainsi etablissait-on sa fortune visible, +Quant a ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en +presumer l'importance: l'une etait monsieur Cruchot, notaire charge des +placements usuraires de monsieur Grandet; l'autre, monsieur des +Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux benefices duquel le +vigneron participait a sa convenance et secretement. Quoique le vieux +Cruchot et monsieur des Grassins possedassent cette profonde discretion +qui engendre en province la confiance et la fortune, ils temoignaient +publiquement a monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs +pouvaient mesurer l'etendue des capitaux de l'ancien maire d'apres la +portee de l'obsequieuse consideration dont il etait l'objet. Il n'y +avait dans Saumur personne qui ne fut persuade que monsieur Grandet +n'eut un tresor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se +donnat nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une +grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en +voyant les yeux du bonhomme, auxquels le metal jaune semblait avoir +communique ses teintes. Le regard d'un homme accoutume a tirer de ses +capitaux un interet enorme contracte necessairement, comme celui du +voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes +indefinissables, des mouvements furtifs, avides, mysterieux qui +n'echappent point a ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en +quelque sorte la franc-maconnerie des passions. Monsieur Grandet +inspirait donc l'estime respectueuse a laquelle avait droit un homme qui +ne devait jamais rien a personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron, +devinait avec la precision d'un astronome quand il fallait fabriquer +pour sa recolte mille poincons ou seulement cinq cents; qui ne manquait +pas une seule speculation, avait toujours des tonneaux a vendre alors +que le tonneau valait plus cher que la denree a recueillir, pouvait +mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son +poincon a deux cents francs quand les petits proprietaires donnaient le +leur a cinq louis. Sa fameuse recolte de 1811, sagement serree, +lentement vendue, lui avait rapporte plus de deux cent quarante mille +livres. Financierement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du +boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, +sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait +une charge d'ecus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui +digere, impassible, froid, methodique. Personne ne le voyait passer sans +eprouver un sentiment d'admiration melange de respect et de terreur. +Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le dechirement poli de ses +griffes d'acier? a celui-ci maitre Cruchot avait procure l'argent +necessaire a l'achat d'un domaine, mais a onze pour cent; a celui-la +monsieur des Grassins avait escompte des traites, mais avec un +effroyable prelevement d'interets. Il s'ecoulait peu de jours sans que +le nom de monsieur Grandet fut prononce soit au marche, soit pendant les +soirees dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la +fortune du vieux vigneron etait l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi +plus d'un negociant, plus d'un aubergiste disait-il aux etrangers avec +un certain contentement: "Monsieur, nous avons ici deux ou trois +maisons millionnaires; mais, quant a monsieur Grandet, il ne connait +pas lui-meme sa fortune!"En 1816 les plus habiles calculateurs de +Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme a pres de quatre +millions; mais, comme terme moyen, il avait du tirer par an, depuis +1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses proprietes, il etait +presumable qu'il possedait en argent une somme presque egale a celle de +ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'apres une partie de boston, on quelque +entretien sur les vignes, on venait a parler de monsieur Grandet, les +gens capables disaient-ils: + +--Le pere Grandet?... le pere Grandet doit avoir cinq a six millions. + +--Vous etes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le t +otal, repondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils +entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild ou de +monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils etaient aussi +riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une +dedaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tete d'un air +d'incredulite. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes +les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularites de sa vie +donnerent prise au ridicule et a la moquerie, la moquerie et le ridicule +s'etaient uses. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui +l'autorite de la chose jugee. Sa parole, son vetement, ses gestes, le +clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, ou chacun, apres +l'avoir etudie comme un naturaliste etudie les effets de l'instinct chez +les animaux, avait pu reconnaitre la profonde et muette sagesse de ses +plus legers mouvements. + +--L'hiver sera rude, disait-on, le pere Grandet a mis ses gants fourres: +il faut vendanger. + +--Le pere Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette +annee. Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses +fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de +chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de ble de rente. Il possedait +un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une +certaine quantite de grains et lui en rapporter le son et la farine. La +grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fut plus jeune, +boulangeait elle-meme tous les samedis le pain de la maison. Monsieur +Grandet s'etait arrange avec les maraichers, ses locataires, pour qu'ils +le fournissent de legumes. Quant aux fruits, il en recoltait une telle +quantite qu'il en faisait vendre une grande partie au marche. Son bois +de chauffage etait coupe dans ses haies ou pris dans les vieilles +truisses a moitie pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses +fermiers le lui charroyaient en ville tout debite, le rangeaient par +complaisance dans son bucher et recevaient ses remerciments. Ses seules +depenses connues etaient le pain benit, la toilette de sa femme, celle +de sa fille, et le payement de leurs chaises a l'eglise; la lumiere, +les gages de la grande Nanon, l'etamage de ses casseroles; +l'acquittement des impositions, les reparations de ses batiments et les +frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois recemment +achetes qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il +promettait une indemnite. Depuis cette acquisition seulement, il +mangeait du gibier. Les manieres de cet homme etaient fort simples. Il +parlait peu. Generalement il exprimait ses idees par de petites phrases +sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Revolution, epoque a +laquelle il attira les regards, le bonhomme begayait d'une maniere +fatigante aussitot qu'il avait a discourir longuement ou a soutenir une +discussion. Ce bredouillement, l'incoherence de ses paroles, le flux de +mots ou il noyait sa pensee, son manque apparent de logique attribues a +un defaut d'education etaient affectes et seront suffisamment expliques +par quelques evenements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases +exactes autant que des formules algebriques lui servaient habituellement +a embrasser, a resoudre toutes les difficultes de la vie et du commerce: +Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il +ne disait jamais ni _oui_ ni _non_, et n'ecrivait point. Lui parlait-on? +il ecoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en +appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait +en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il +meditait longuement les moindres marches. Quand, apres une savante +conversation, son adversaire lui avait livre le secret de ses +pretentions en croyant le tenir, il lui repondait: + +--Je ne puis rien conclure sans avoir consulte ma femme. Sa femme, qu'il +avait reduite a un ilotisme complet, etait en affaires son paravent le +plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir +ni donner a diner; il ne faisait jamais de bruit, et semblait +economiser tout, meme le mouvement. Il ne derangeait rien chez les +autres par un respect constant de la propriete. Neanmoins, malgre la +douceur de sa voix, malgre sa tenue circonspecte, le langage et les +habitudes du tonnelier percaient, surtout quand il etait au logis, ou il +se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet etait +un homme de cinq pieds, trapu, carre, ayant des mollets de douze pouces +de circonference, des rotules noueuses et de larges epaules; son visage +etait rond, tanne, marque de petite verole; son menton etait droit, ses +levres n'offraient aucunes sinuosites, et ses dents etaient blanches; +ses yeux avaient l'expression calme et devoratrice que le peuple accorde +au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de +protuberances significatives; ses cheveux jaunatres et grisonnants +etaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient +pas la gravite d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez, +gros par le bout, supportait une loupe veinee que le vulgaire disait, +non sans raison, pleine de malice. Cette figure annoncait une finesse +dangereuse, une probite sans chaleur, l'egoisme d'un homme habitue a +concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul +etre qui lui fut reellement de quelque chose, sa fille Eugenie, sa seule +heritiere. Attitude, manieres, demarche, tout en lui, d'ailleurs, +attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours +reussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de moeurs faciles et molles +en apparence, monsieur Grandet avait-il un caractere de bronze. Toujours +vetu de la meme maniere, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il +etait depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de +cuir, il portait en tout temps des bas de laine drapes, une culotte +courte de gros drap marron a boucles d'argent, un gilet de velours a +raies alternativement jaunes et puces, boutonne carrement, un large +habit marron a grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. +Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt +mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son +chapeau a la meme place, par un geste methodique. Saumur ne savait rien +de plus sur ce personnage. + +Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le +plus considerable des trois premiers etait le neveu de monsieur Cruchot. +Depuis sa nomination de president au tribunal de premiere instance de +Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons, +et travaillait a faire prevaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait deja C. +de Bonfons. Le plaideur assez malavise pour l'appeler monsieur Cruchot +s'apercevait bientot a l'audience de sa sottise. Le magistrat protegeait +ceux qui le nommaient monsieur le president, mais il favorisait de ses +plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de +Bonfons. Monsieur le president etait age de trente-trois ans, possedait +le domaine de Bonfons (_Boni Fontis_), valant sept mille livres de rente; +il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son +oncle l'abbe Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours, +qui tous deux passaient pour etre assez riches. Ces trois Cruchot, +soutenus par bon nombre de cousins, allies a vingt maisons de la ville, +formaient un parti, comme jadis a Florence les Medicis; et, comme les +Medicis, les Cruchot avaient leurs Lazzi. Madame des Grassins, mere d'un +fils de vingt-trois ans, venait tres assidument faire la partie de +madame Grandet, esperant marier son cher Adolphe avec mademoiselle +Eugenie. Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les +manoeuvres de sa femme par de constants services secretement rendus au +vieil avare, et arrivait toujours a temps sur le champ de bataille. Ces +trois des Grassins avaient egalement leurs adherents, leurs cousins, +leurs allies fideles. Du cote des Cruchot, l'abbe, le Talleyrand de la +famille, bien appuye par son frere le notaire, disputait vivement le +terrain a la financiere, et tentait de reserver le riche heritage a son +neveu le president. Ce combat secret entre les Cruchot et les des +Grassins, dont le prix etait la main d'Eugenie Grandet, occupait +passionnement les diverses societes de Saumur. Mademoiselle Grandet +epousera-t-elle monsieur le president ou monsieur Adolphe des Grassins? +A ce probleme, les uns repondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa +fille ni a l'un ni a l'autre. L'ancien tonnelier ronge d'ambition +cherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, a qui trois +cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passes, +presents et futurs des Grandet. D'autres repliquaient que monsieur et +madame des Grassins etaient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe etait +un bien gentil cavalier, et qu'a moins d'avoir un neveu du pape dans sa +manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien, +un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui, +d'ailleurs, avait porte le bonnet rouge. Les plus senses faisaient +observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entrees a toute heure +au logis, tandis que son rival n'y etait recu que les dimanches. Ceux-ci +soutenaient que madame des Grassins, plus liee avec les femmes de la +maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines idees +qui la feraient, tot ou tard, reussir. Ceux-la repliquaient que l'abbe +Cruchot etait l'homme le plus insinuant du monde, et que femme contre +moine la partie se trouvait egale. + +--Ils sont manche a manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus +instruits, les anciens du pays pretendaient que les Grandet etaient trop +avises pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle +Eugenie Grandet de Saumur serait mariee au fils de monsieur Grandet de +Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les +Grassinistes repondaient: + +--D'abord les deux freres ne se sont pas vus deux fois depuis trente +ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautes pretentions pour son +fils. Il est maire d'un arrondissement, depute, colonel de la garde +nationale, juge au tribunal de commerce; il renie Grandet de Saumur, et +pretend s'allier a quelque famille ducale par la grace de Napoleon Que +ne disait-on pas d'une heritiere dont on parlait a vingt lieues a la +ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers a Blois +inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotins remporterent un +avantage signale sur les Grassinistes. La terre de Froidfond, +remarquable par son parc, son admirable chateau, ses fermes, rivieres, +etangs, forets, et valant trois millions, fut mise en vente par le jeune +marquis de Froidfond oblige de realiser ses capitaux. Maitre Cruchot, le +president Cruchot, l'abbe Cruchot, aides par leurs adherents, surent +empecher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune +homme un marche d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites +sans nombre a diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le +prix des lots; il valait mieux vendre a monsieur Grandet, homme +solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le +beau marquisat de Froidfond fut alors convoye vers l'oesophage de +monsieur Grandet, qui, au grand etonnement de Saumur, le paya, sous +escompte, apres les formalites. Cette affaire eut du retentissement a +Nantes et a Orleans. Monsieur Grandet alla voir son chateau par +l'occasion d'une charrette qui y retournait. Apres avoir jete sur sa +propriete le coup d'oeil du maitre, il revint a Saumur, certain d'avoir +place ses fonds a cinq, et saisi de la magnifique pensee d'arrondir le +marquisat de Froidfond en y reunissant tous ses biens. Puis, pour +remplir de nouveau son tresor presque vide, il decida de couper a blanc +ses bois, ses forets, et d'exploiter les peupliers de ses prairies. + +Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la +maison a monsieur Grandet, cette maison pale, froide, silencieuse, +situee en haut de la ville, et abritee par les ruines des remparts. Les +deux piliers et la voute formant la baie de la porte avaient ete, comme +la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particuliere au +littoral de la Loire, et si molle que sa duree moyenne est a peine de +deux cents ans. Les trous inegaux et nombreux que les intemperies du +climat y avaient bizarrement pratiques donnaient au cintre et aux +jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculees de +l'architecture francaise et quelque ressemblance avec le porche d'une +geole. Au dessus du cintre regnait un long bas-relief de pierre dure +sculptee, representant les quatre Saisons, figures deja rongees et +toutes noires. Ce bas-relief etait surmonte d'une plinthe saillante, sur +laquelle s'elevaient plusieurs de ces vegetations dues au hasard, des +parietaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un +petit cerisier assez haut deja. La porte, en chene massif, brune, +dessechee, fendue de toutes parts, frele en apparence, etait solidement +maintenue par le systeme de ses boulons qui figuraient des dessins +symetriques. Une grille carree, petite, mais a barreaux serres et rouges +de rouille, occupait le milieu de la porte batarde et servait, pour +ainsi dire, de motif a un marteau qui s'y rattachait par un anneau, et +frappait sur la tete grimacante d'un maitre-clou. Ce marteau, de forme +oblongue et du genre de ceux que nos ancetres nommaient Jacquemart, +ressemblait a un gros point d'admiration; en l'examinant avec +attention, un antiquaire y aurait retrouve quelques indices de la figure +essentiellement bouffonne qu'il representait jadis, et qu'un long usage +avait effacee. Par la petite grille, destinee a reconnaitre les amis, au +temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond +d'une voute obscure et verdatre, quelques marches degradees par +lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des +murs epais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes +malingres. Ces murs etaient ceux du rempart sur lequel s'elevaient les +jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussee de la maison, +la piece la plus considerable etait une _salle_ dont l'entree se +trouvait sous la voute de la porte cochere. Peu de personnes connaissent +l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la +Touraine et du Berry. La salle est a la fois l'antichambre, le salon, le +cabinet, le boudoir, la salle a manger; elle est le theatre de la vie +domestique, le foyer commun; la, le coiffeur du quartier venait couper +deux fois l'an les cheveux de monsieur Grandet; la entraient les +fermiers, le cure, le sous-prefet, le garcon meunier. Cette piece, dont +les deux croisees donnaient sur la rue, etait plancheiee; des panneaux +gris, a moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se +composait de poutres apparentes egalement peintes en gris, dont les +entre-deux etaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux +cartel de cuivre incruste d'arabesques en ecaille ornait le manteau de +la cheminee en pierre blanche, mal sculpte, sur lequel etait une glace +verdatre dont les cotes, coupes en biseau pour en montrer l'epaisseur, +refletaient un filet de lumiere le long d'un trumeau gothique en acier +damasquine. Les deux girandoles de cuivre dore qui decoraient chacun des +coins de la cheminee etaient a deux fins, en enlevant les roses qui leur +servaient de bobeches, et dont la maitresse-branche s'adaptait au +piedestal de marbre bleuatre agence de vieux cuivre, ce piedestal +formait un chandelier pour les petits jours. Les sieges de forme antique +etaient garnis en tapisseries representant les fables de La Fontaine; +mais il fallait le savoir pour en reconnaitre les sujets, tant les +couleurs passees et les figures criblees de reprises se voyaient +difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des +encoignures, especes de buffets termines par de crasseuses etageres. Une +vieille table a jouer en marqueterie, dont le dessus faisait echiquier, +etait placee dans le tableau qui separait les deux fenetres. Au-dessus +de cette table, il y avait un barometre ovale, a bordure noire, enjolive +par des rubans de bois dore, ou les mouches avaient si licencieusement +folatre que la dorure en etait un probleme. Sur la paroi opposee a la +cheminee, deux portraits au pastel etaient censes representer l'aieul de +madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertelliere, en lieutenant des +gardes francaises, et defunt madame Gentillet en bergere. Aux deux +fenetres etaient drapes des rideaux en gros de Tours rouge, releves par +des cordons de soie a glands d'eglise. Cette luxueuse decoration, si peu +en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait ete comprise dans +l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en +tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisee la plus +rapprochee de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds +etaient montes sur des patins, afin d'elever madame Grandet a une +hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de +merisier deteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugenie +Grandet etait place tout aupres. Depuis quinze ans, toutes les journees +de la mere et de la fille s'etaient paisiblement ecoulees a cette place, +dans un travail constant, a compter du mois d'avril jusqu'au mois de +novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur +station d'hiver a la cheminee. Ce jour-la seulement Grandet permettait +qu'on allumat du feu dans la salle, et il le faisait eteindre au trente +et un mars, sans avoir egard ni aux premiers froids du printemps ni a +ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant +du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur reservait en usant +d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet a passer les matinees +ou les soirees les plus fraiches des mois d'avril et d'octobre. La mere +et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si +consciencieusement leurs journees a ce veritable labeur d'ouvriere, que, +si Eugenie voulait broder une collerette a sa mere, elle etait forcee de +prendre sur ses heures de sommeil en trompant son pere pour avoir de la +lumiere. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle a sa fille et +a la Grande Nanon, de meme qu'il distribuait des le matin le pain et les +denrees necessaires a la consommation journaliere. + +La Grande Nanon etait peut-etre la seule creature humaine capable +d'accepter le despotisme de son maitre. Toute la ville l'enviait a +monsieur et a madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommee a cause de +sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait a Grandet depuis +trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eut que soixante livres de gages, elle +passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante +livres, accumulees depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer +recemment quatre mille livres en viager chez maitre Cruchot. Ce resultat +des longues et persistantes economies de la Grande Nanon parut +gigantesque. Chaque servante, voyant a la pauvre sexagenaire du pain +pour ses vieux jours, etait jalouse d'elle sans penser au dur servage +par lequel il avait ete acquis. A l'age de vingt-deux ans, la pauvre +fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait +repoussante; et certes ce sentiment etait bien injuste: sa figure eut +ete fort admiree sur les epaules d'un grenadier de la garde; mais en +tout il faut, dit-on, l'a-propos. Forcee de quitter une ferme incendiee +ou elle gardait les vaches, elle vint a Saumur, ou elle chercha du +service, animee de ce robuste courage qui ne se refuse a rien. Le pere +Grandet pensait alors se marier, et voulait deja monter son menage. Il +avisa cette fille rebutee de porte en porte. Juge de la force corporelle +en sa qualite de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une +creature femelle taillee en Hercule, plantee sur ses pieds comme un +chene de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carree du dos, +ayant des mains de charretier et une probite vigoureuse comme l'etait +son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le +teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon +n'epouvanterent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'age ou le +coeur tressaille. Il vetit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui +donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi +accueillie, la Grande Nanon pleura secretement de joie, et s'attacha +sincerement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita feodalement. Nanon +faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les buees, elle +allait laver le linge a la Loire, le rapportait sur ses epaules; elle +se levait au jour, se couchait tard; faisait a manger a tous les +vendangeurs pendant les recoltes, surveillait les halleboteurs; +defendait, comme un chien fidele, le bien de son maitre; enfin, pleine +d'une confiance aveugle en lui, elle obeissait sans murmure a ses +fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse annee de 1811, dont +la recolte couta des peines inouies, apres vingt ans de service, Grandet +resolut de donner sa vieille montre a Nanon, seul present qu'elle recut +jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnat ses vieux souliers (elle pouvait +les mettre), il est impossible de considerer le profit trimestriel des +souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils etaient uses. La necessite +rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer +comme on aime un chien, et Nanon s'etait laisse mettre au cou un collier +garni de pointes dont les piqures ne la piquaient plus. Si Grandet +coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait +pas; elle participait gaiement aux profits hygieniques que procurait le +regime severe de la maison ou jamais personne n'etait malade. Puis la +Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet, +s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de +douces compensations dans cette egalite! Jamais le maitre n'avait +reproche a la servante ni l'halleberge ou la peche de vigne, ni les +prunes ou les brugnons manges sous l'arbre. + +--Allons, regale-toi, Nanon, lui disait-il dans les annees ou les +branches pliaient sous les fruits que les fermiers etaient obliges de +donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse +n'avait recolte que de mauvais traitements, pour une pauvresse +recueillie par charite, le rire equivoque du pere Grandet etait un vrai +rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tete etroite de Nanon ne +pouvaient contenir qu'un sentiment et une idee. Depuis trente-cinq ans, +elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du pere Grandet, +pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant: + +--Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance etait toujours +jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre creature n'avait +jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les +sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaitre un jour +devant Dieu, plus chaste que ne l'etait la Vierge Marie elle-meme; +Grandet, saisi de pitie, disait en la regardant: + +--Cette pauvre Nanon! Son exclamation etait toujours suivie d'un regard +indefinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps +a autre, formait depuis longtemps une chaine d'amitie non interrompue, +et a laquelle chaque exclamation ajoutait un chainon. Cette pitie, +placee au coeur de Grandet et prise tout en gre par la vieille fille, +avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitie d'avare, qui +reveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, etait pour Nanon +sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: Pauvre Nanon! Dieu +reconnaitra ses anges aux inflexions de leur voix et a leurs mysterieux +regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantite de menages ou les +domestiques etaient mieux traites, mais ou les maitres n'en recevaient +neanmoins aucun contentement. De la cette autre phrase: "Qu'est-ce que +les Grandet font donc a leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si +attachee? Elle passerait dans le feu pour eux!"Sa cuisine, dont les +fenetres grillees donnaient sur la cour, etait toujours propre, nette, +froide, veritable cuisine d'avare ou rien ne devait se perdre. Quand +Nanon avait lave sa vaisselle, serre les restes du diner, eteint son +feu, elle quittait sa cuisine, separee de la salle par un couloir, et +venait filer du chanvre aupres de ses maitres. Une seule chandelle +suffisait a la famille pour la soiree. La servante couchait au fond de +ce couloir, dans un bouge eclaire par un jour de souffrance. Sa robuste +sante lui permettait d'habiter impunement cette espece de trou, d'ou +elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui +regnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue charge +de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant. + +La description des autres portions du logis se trouvera liee aux +evenements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle ou +eclatait tout le luxe du menage peut faire soupconner par avance la +nudite des etages superieurs. + +En 1819, vers le commencement de la soiree, au milieu du mois de +novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la premiere fois. L'automne +avait ete tres beau. Ce jour etait un jour de fete bien connu des +Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se +preparaient-ils a venir armes de toutes pieces, pour se rencontrer dans +la salle et s'y surpasser en preuves d'amitie. Le matin tout Saumur +avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnees de Nanon, se +rendant a l'eglise paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se +souvint que ce jour etait l'anniversaire de la naissance de mademoiselle +Eugenie. Aussi, calculant l'heure ou le diner devait finir, maitre +Cruchot, l'abbe Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils +d'arriver avant les des Grassins peur feter mademoiselle Grandet. Tous +trois apportaient d'enormes bouquets cueillis dans leurs petites serres. +La queue des fleurs que le president voulait presenter etait +ingenieusement enveloppee d'un ruban de satin blanc, orne de franges +d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours +memorables de la naissance et de la fete d'Eugenie, etait venu la +surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son present +paternel, consistant, depuis treize annees, en une curieuse piece d'or. +Madame Grandet donnait ordinairement a sa fille une robe d'hiver ou +d'ete, selon la circonstance. Ces deux robes, les pieces d'or qu'elle +recoltait au premier jour de l'an et a la fete de son pere, lui +composaient un petit revenu de cent ecus environ, que Grandet aimait a +lui voir entasser. N'etait-ce pas mettre son argent d'une caisse dans +une autre, et, pour ainsi dire, elever a la brochette l'avarice de son +heritiere, a laquelle il demandait parfois compte de son tresor, +autrefois grossi par les La Bertelliere, en lui disant: + +--Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage +encore en vigueur et saintement conserve dans quelques pays situes au +centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie, +sa famille ou celle de l'epoux doit lui donner une bourse ou se +trouvent, suivant les fortunes, douze pieces ou douze douzaines de +pieces ou douze cents pieces d'argent ou d'or. La plus pauvre des +bergeres ne se marierait pas sans son douzain, ne fut-il compose que de +gros sous. On parle encore a Issoudun de je ne sais quel douzain offert +a une riche heritiere et qui contenait cent quarante-quatre portugaises +d'or. Le pape Clement VII, oncle de Catherine de Medicis, lui fit +present, en la mariant a Henri II, d'une douzaine de medailles d'or +antiques de la plus grande valeur. Pendant le diner, le pere, tout +joyeux de voir son Eugenie plus belle dans une robe neuve, s'etait ecrie: + +--Puisque c'est la fete d'Eugenie, faisons du feu! ce sera de bon +augure. + +--Mademoiselle se mariera dans l'annee, c'est sur, dit la grande Nanon +en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers. + +--Je ne vois point de partis pour elle a Saumur, repondit madame Grandet +en regardant son mari d'un air timide qui, vu son age, annoncait +l'entiere servitude conjugale sous laquelle gemissait la pauvre femme. + +Grandet contempla sa fille, et s'ecria gaiement: + +--Elle a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientot +s'occuper d'elle. + +Eugenie et sa mere se jeterent silencieusement un coup d'oeil +d'intelligence. + +Madame Grandet etait une femme seche et maigre, jaune comme un coing, +gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour etre +tyrannisees. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros +yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces +fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents etaient +noires et rares, sa bouche etait ridee, et son menton affectait la forme +dite en galoche. C'etait une excellente femme, une vraie La Bertelliere. +L'abbe Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle +n'avait pas ete trop mal, et elle le croyait. Une douceur angelique, une +resignation d'insecte tourmente par des enfants, une piete rare, une +inalterable egalite d'ame, un bon coeur, la faisaient universellement +plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs +a la fois pour ses menues depenses. Quoique ridicule en apparence, cette +femme qui, par sa dot et ses successions, avait apporte au pere Grandet +plus de trois cent mille francs, s'etait toujours sentie si profondement +humiliee d'une dependance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de +son ame lui interdisait de se revolter, qu'elle n'avait jamais demande +un sou, ni fait une observation sur les actes que maitre Cruchot lui +presentait a signer. Cette fierte sotte et secrete, cette noblesse d'ame +constamment meconnue et blessee par Grandet, dominaient la conduite de +cette femme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine +verdatre, qu'elle s'etait accoutumee a faire durer pres d'une annee; +elle portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille +cousue, et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant +peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais +rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se +rappelant le long temps ecoule depuis le jour ou il avait donne six +francs a sa femme, stipulait-il toujours des epingles pour elle en +vendant ses recoltes de l'annee. Les quatre ou cinq louis offerts par le +Hollandais ou le Belge acquereur de la vendange Grandet formaient le +plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait +recu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse +etait commune: + +--As-tu quelques sous a me preter? Et la pauvre femme, heureuse de +pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui +representait comme son seigneur et maitre, lui rendait, dans le courant +de l'hiver, quelques ecus sur l'argent des epingles. Lorsque Grandet +tirait de sa poche la piece de cent sous allouee par mois pour les +menues depenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne +manquait jamais, apres avoir boutonne son gousset, de dire a sa femme: + +--Et toi, la mere, veux-tu quelque chose? + +--Mon ami, repondait madame Grandet animee par un sentiment de dignite +maternelle, nous verrons cela. + +Sublimite perdue! Grandet se croyait tres genereux envers sa femme. Les +philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugenie +ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du +caractere de la Providence? Apres ce diner, ou, pour la premiere fois, +il fut question du mariage d'Eugenie, Nanon alla chercher une bouteille +de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en +descendant. + +--Grande bete, lui dit son maitre, est-ce que tu te laisserais choir +comme une autre, toi? + +--Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas. + +--Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez du la faire raccommoder +depuis longtemps. Hier, Eugenie a failli s'y fouler le pied. + +--Tiens, dit Grandet a Nanon en la voyant toute pale, puisque c'est la +naissance d'Eugenie, et que tu as manque de tomber, prends un petit +verre de cassis pour te remettre. + +--Ma foi, je l'ai bien gagne, dit Nanon. A ma place, il y a bien des +gens qui auraient casse la bouteille, mais je me serais plutot casse le +coude pour la tenir en l'air. + +--C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis. + +--T'es-tu fait mal? lui dit Eugenie en la regardant avec interet. + +--Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins. + +--He! bien, puisque c'est la naissance d'Eugenie, dit Grandet, je vais +vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le +pied dans le coin, a l'endroit ou elle est encore solide. + +Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante, +sans autre lumiere que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et +alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils. + +--Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans +l'escalier. + +--Non! non! ca me connait, repondit l'ancien tonnelier. + +Au moment ou Grandet raccommodait lui-meme son escalier vermoulu, et +sifflait a tue-tete en souvenir de ses jeunes annees, les trois Cruchot +frapperent a la porte. + +--C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la +petite grille. + +--Oui, repondit le president. + +Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se refletait sous la +voute, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entree de la salle. + +--Ah! vous etes des feteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs. + +--Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis, +je suis a vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-meme une marche +de mon escalier. + +--Faites, faites, monsieur Grandet, _Charbonnier est Maire chez lui_, +dit sentencieusement le president en riant tout seul de son allusion que +personne ne comprit. + +Madame et mademoiselle Grandet se leverent. Le president, profitant de +l'obscurite, dit alors a Eugenie: + +--Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que +vous venez de naitre, une suite d'annees heureuses, et la continuation +de la sante dont vous jouissez? + +Il offrit un gros bouquet de fleurs rares a Saumur; puis, serrant +l'heritiere par les coudes, il l'embrassa des deux cotes du cou, avec +une complaisance qui rendit Eugenie honteuse. Le president, qui +ressemblait a un grand clou rouille, croyait ainsi faire sa cour. + +--Ne vous genez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les +jours de fete, monsieur le president! + +--Mais, avec mademoiselle, repondit l'abbe Cruchot arme de son bouquet, +tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fete. + +L'abbe baisa la main d'Eugenie. Quant a maitre Cruchot, il embrassa la +jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit: + +--Comme ca nous pousse, ca! Tous les ans douze mois. + +En replacant la lumiere devant le cartel, Grandet, qui ne quittait +jamais une plaisanterie et la repetait a satiete quand elle lui semblait +drole, dit: + +--Puisque c'est la fete d'Eugenie, allumons les flambeaux! + +Il ota soigneusement les branches des candelabres, mit la bobeche a +chaque piedestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve +entortillee d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura, +l'alluma, et vint s'asseoir a cote de sa femme, en regardant +alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbe +Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, a perruque rousse et plate, a +figure de vieille femme joueuse, dit en avancant ses pieds bien chausses +dans de forts souliers a agrafes d'argent: + +--Les des Grassins ne sont pas venus? + +--Pas encore, dit Grandet. + +--Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer +sa face trouee comme une ecumoire. + +--Je le crois, repondit madame Grandet. + +--Vos vendanges sont-elles finies? demanda le president de Bonfons a +Grandet. + +--Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de +long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement +plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui +allait a la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise a son feu, +ayant une lumiere et se preparant a filer la, pour ne pas se meler a la +fete. + +--Nanon, dit-il, en s'avancant dans le couloir, veux-tu bien eteindre +ton feu, ta lumiere, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez +grande pour nous tous. + +--Mais, monsieur, vous aurez du beau monde. + +--Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la cote d'Adam tout comme toi. + +Grandet revint vers le president et lui dit: + +--Avez-vous vendu votre recolte? + +--Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans +il sera meilleur. Les proprietaires, vous le savez bien, se sont jure de +tenir les prix convenus, et cette annee les Belges ne l'emporteront pas +sur nous. S'ils s'en vont, he! bien, ils reviendront. + +--Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit fremir le +president. + +--Serait-il en marche? pensa Cruchot. + +En ce moment, un coup de marteau annonca la famille des Grassins, et +leur arrivee interrompit une conversation commencee entre madame Grandet +et l'abbe. + +Madame des Grassins etait une de ces petites femmes vives, dodues, +blanches et roses, qui, grace au regime claustral des provinces et aux +habitudes d'une vie vertueuse, se sont conservees jeunes encore a +quarante ans. Elles sont comme ces dernieres roses de l'arriere-saison, +dont la vue fait plaisir, mais dont les petales ont je ne sais quelle +froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien, +faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton a la ville de Saumur, +et avait des soirees. Son mari, ancien quartier-maitre dans la garde +imperiale, grievement blesse a Austerlitz et retraite, conservait, +malgre sa consideration pour Grandet, l'apparente franchise des +militaires. + +--Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et +affectant une sorte de superiorite sous laquelle il ecrasait toujours +les Cruchot. + +--Mademoiselle, dit-il a Eugenie apres avoir salue madame Grandet, vous +etes toujours belle et sage, je ne sais en verite ce que l'on peut vous +souhaiter. Puis il presenta une petite caisse que son domestique +portait, et qui contenait une bruyere du Cap, fleur nouvellement +apportee en Europe et fort rare. + +Madame des Grassins embrassa tres affectueusement Eugenie, lui serra la +main, et lui dit: + +--Adolphe s'est charge de vous presenter mon petit souvenir. + +Un grand jeune homme blond, pale et frele, ayant d'assez bonnes facons, +timide en apparence, mais qui venait de depenser a Paris, ou il etait +alle faire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension, +s'avanca vers Eugenie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une +boite a ouvrage dont tous les ustensiles etaient en vermeil, veritable +marchandise de pacotille, malgre l'ecusson sur lequel un E. G. gothique +assez bien grave pouvait faire croire a une facon tres soignee. En +l'ouvrant, Eugenie eut une de ces joies inesperees et completes qui font +rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les +yeux sur son pere, comme pour savoir s'il lui etait permis d'accepter, +et monsieur Grandet dit un "Prends, ma fille!"dont l'accent eut +illustre un acteur. Les trois Cruchot resterent stupefaits en voyant le +regard joyeux et anime lance sur Adolphe des Grassins par l'heritiere a +qui de semblables richesses parurent inouies. Monsieur des Grassins +offrit a Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains +tombes sur le ruban de la Legion-d'Honneur attache a la boutonniere de +son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire: + +--Parez-moi cette botte-la? Madame des Grassins jeta les yeux sur les +bocaux bleus ou etaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs +cadeaux avec la bonne foi jouee d'une femme moqueuse. Dans cette +conjoncture delicate, l'abbe Cruchot laissa la societe s'asseoir en +cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec +Grandet. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenetre +la plus eloignee des Grassins: + +--Ces gens-la, dit le pretre a l'oreille de l'avare, jettent l'argent +par les fenetres. + +--Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave, repliqua le +vigneron. + +--Si vous vouliez donner des ciseaux d'or a votre fille, vous en auriez +bien le moyen, dit l'abbe. + +--Je lui donne mieux que des ciseaux, repondit Grandet. + +--Mon neveu est une cruche, pensa l'abbe en regardant le president dont +les cheveux ebouriffes ajoutaient encore a la mauvaise grace de sa +physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite betise qui eut du +prix. + +--Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des +Grassins. + +--Mais nous sommes tous reunis, _nous pouvons_ deux tables ... + +--Puisque c'est la fete d'Eugenie, faites votre loto general, dit le +pere Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne +jouait jamais a aucun jeu, montra sa fille et Adolphe. + +--Allons, Nanon, mets les tables. + +--Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des +Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causee a Eugenie. + +--Je n'ai jamais de ma vie ete si contente, lui dit l'heritiere. Je n'ai +rien vu de si joli nulle part. + +--C'est Adolphe qui l'a rapportee de Paris et qui l'a choisie, lui dit +madame des Grassins a l'oreille. + +--Va, va ton train, damnee intrigante! se disait le president; si tu +es jamais en proces, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais +bonne. + +Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbe d'un air calme en se +disant: + +--Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frere et +celle de mon neveu montent en somme a onze cent mille francs. Les des +Grassins en ont tout au plus la moitie, et ils ont une fille: ils +peuvent offrir ce qu'ils voudront! heritiere et cadeaux, tout sera pour +nous un jour. + +A huit heures et demie du soir, deux tables etaient dressees. La jolie +madame des Grassins avait reussi a mettre son fils a cote d'Eugenie. Les +acteurs de cette scene pleine d'interet, quoique vulgaire en apparence, +munis de cartons barioles, chiffres, et de jetons en verre bleu, +semblaient ecouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas +un numero sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions de +monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les +plumes roses, la toilette fraiche de madame des Grassins, la tete +martiale du banquier, celle d'Adolphe, le president, l'abbe, le notaire, +et se disait interieurement: Ils sont la pour mes ecus. Ils viennent +s'ennuyer ici pour ma fille. He! ma fille ne sera ni pour les uns ni +pour les autres, et tous ces gens-la me servent de harpons pour pecher! + +Cette gaiete de famille, dans ce vieux salon gris, mal eclaire par deux +chandelles; ces rires, accompagnes par le bruit du rouet de la grande +Nanon, et qui n'etaient sinceres que sur les levres d'Eugenie ou de sa +mere; cette petitesse jointe a de si grands interets; cette jeune +fille qui, semblable a ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les +met et qu'ils ignorent, se trouvait traquee, serree par des preuves +d'amitie dont elle etait la dupe; tout contribuait a rendre cette scene +tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scene de tous les temps +et de tous les lieux, mais ramenee a sa plus simple expression? La +figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en +tirant d'enormes profits, dominait ce drame et l'eclairait. N'etait-ce +pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa +puissance, exprime par une seule physionomie? Les doux sentiments de la +vie n'occupaient la qu'une place secondaire, ils animaient trois coeurs +purs, ceux de Nanon, d'Eugenie et sa mere. Encore, combien d'ignorance +dans leur naivete! Eugenie et sa mere ne savaient rien de la fortune de +Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu'a la lueur de leurs +pales idees, et ne prisaient ni ne meprisaient l'argent, accoutumees +qu'elles etaient a s'en passer. Leurs sentiments, froisses a leur insu +mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions +curieuses dans cette reunion de gens dont la vie etait purement +materielle. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses +bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment ou madame +Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considerable qui eut +jamais ete ponte dans cette salle, et que la grande Nanon riait d'aise +en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau +retentit a la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les +femmes sauterent sur leurs chaises. + +--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire. + +--Peut-on cogner comme ca, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte? + +--Quel diable est-ce? s'ecria Grandet. + +Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnee de +Grandet. + +--Grandet, Grandet, s'ecria sa femme qui poussee par un vague sentiment +de peur s'elanca vers la porte de la salle. + +Tous les joueurs se regarderent. + +--Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me +parait malveillant. + +A peine fut-il permis a monsieur des Grassins d'apercevoir la figure +d'un jeune homme accompagne du facteur des messageries, qui portait deux +malles enormes et trainait des sacs de nuit. Grandet se retourna +brusquement vers sa femme et lui dit: + +--Madame Grandet, allez a votre loto. Laissez-moi m'entendre avec +monsieur. + +Puis il tira vivement la porte de la salle, ou les joueurs agites +reprirent leurs places, mais sans continuer le jeu. + +--Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme. + +--Non, c'est un voyageur. + +--Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa +vieille montre epaisse de deux doigts et qui ressemblait a un vaisseau +hollandais, il est _neuffe-s-heures_. Peste! la diligence du Grand +Bureau n'est jamais en retard. + +--Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbe Cruchot. + +--Oui, repondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui +doivent peser au moins trois cents kilos. + +--Nanon ne revient pas, dit Eugenie. + +--Ce ne peut etre qu'un de vos parents, dit le president. + +--Faisons les mises, s'ecria doucement Madame Grandet. A sa voix, j'ai +vu que monsieur Grandet etait contrarie, peut-etre ne serait-il pas +content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires. + +--Mademoiselle, dit Adolphe a sa voisine, ce sera sans doute votre +cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur +de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mere lui marcha sur le pied, +puis, en lui demandant a haute voix deux sous pour sa mise: + +--Veux-tu te taire, grand nigaud! lui dit-elle a l'oreille. + +En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui +du facteur retentirent dans les escaliers; il etait suivi du voyageur +qui depuis quelques instants excitait tant de curiosites et preoccupait +si vivement les imaginations, que son arrivee en ce logis et sa chute au +milieu de ce monde peut etre comparee a celle d'un colimacon dans une +ruche, ou a l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de +village. + +--Asseyez-vous aupres du feu, lui dit Grandet. + +Avant de s'asseoir, le jeune etranger salua tres gracieusement +l'assemblee. Les hommes se leverent pour repondre par une inclination +polie, et les femmes firent une reverence ceremonieuse. + +--Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez +peut-etre de ... + +--Voila bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture +d'une lettre qu'il tenait a la main, laissez donc monsieur se reposer. + +--Mais, mon pere, monsieur a peut-etre besoin de quelque chose, dit +Eugenie. + +--Il a une langue, repondit severement le vigneron. + +L'inconnu fut seul surpris de cette scene. Les autres personnes etaient +faites aux facons despotiques du bonhomme. Neanmoins, quand ces deux +demandes et ces deux reponses furent echangees, l'inconnu se leva, +presenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle +de ses bottes, et dit a Eugenie: + +--Ma cousine, je vous remercie, j'ai dine a Tours. Et, ajouta-t-il en +regardant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis meme point +fatigue. + +--Monsieur vient de la Capitale, demanda madame des Grassins. + +Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris, +en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une +chaine a son col, l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il +y avait sur la table et les personnes qui y etaient assises, lorgna fort +impertinemment madame des Grassins, et lui dit apres avoir tout vu: + +--Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en +prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter ... + +--J'etais sure que c'etait le cousin, pensait madame des Grassins en lui +jetant de petites oeillades. + +--Quarante-sept, cria le vieil abbe. Marquez donc, madame des Grassins, +n'est-ce pas votre numero? + +Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui, +saisie par de tristes pressentiments, observa tour a tour le cousin de +Paris et Eugenie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune +heritiere lanca de furtifs regards a son cousin, et la femme du banquier +put facilement y decouvrir un _crescendo_ d'etonnement ou de curiosite. +*Le cousin de Paris* Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de +vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les +bons provinciaux que deja ses manieres aristocratiques revoltaient +passablement, et que tous etudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut +une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez +voisins de l'enfance pour se laisser aller a des enfantillages Aussi, +peut-etre, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien +quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait +Charles Grandet. Quelques jours avant cette soiree, son pere lui avait +dit d'aller pour quelques mois chez son frere de Saumur. Peut-etre +monsieur Grandet de Paris pensait-il a Eugenie. Charles, qui tombait en +province pour la premiere fois, eut la pensee d'y paraitre avec la +superiorite d'un jeune homme a la mode, de desesperer l'arrondissement +par son luxe, d'y faire epoque, et d'y importer les inventions de la vie +parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passer a +Saumur plus de temps qu'a Paris a se brosser les ongles, et y affecter +l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme elegant +abandonne pour une negligence qui ne manque pas de grace. Charles +emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus +joli couteau, la plus jolie gaine de Paris. Il emporta sa collection de +gilets les plus ingenieux: il y en avait de gris, de blancs, de noirs, +de couleur scarabee, a reflets d'or, de pailletes, de chines, de +doubles, a chale ou droits de col, a col renverse, de boutonnes jusqu'en +haut, a boutons d'or. Il emporta toutes les varietes de cols et de +cravates en faveur a cette epoque. Il emporta deux habits de Buisson, et +son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or, present de sa +mere. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante +petite ecritoire donnee par la plus aimable des femmes, pour lui du +moins, par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui voyageait +maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupcons +auxquels besoin etait de sacrifier momentanement son bonheur; puis +force joli papier pour lui ecrire une lettre par quinzaine. Ce fut, +enfin, une cargaison de futilites parisiennes aussi complete qu'il etait +possible de la faire, et ou, depuis la cravache qui sert a commencer un +duel, jusqu'aux beaux pistolets ciseles qui le terminent, se trouvaient +tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer +la vie. Son pere lui ayant dit de voyager seul et modestement, il etait +venu dans le coupe de la diligence retenu pour seul, assez content de ne +pas gater une delicieuse voiture de voyage commandee pour aller +au-devant de son Annette, la grande dame que ... etc., et qu'il devait +rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait +rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser a courre dans les +forets de son oncle, y vivre enfin de la vie de chateau; il ne savait +pas le trouver a Saumur ou il ne s'etait informe de lui que pour +demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut +l'y voir dans un grand hotel. Afin de debuter convenablement chez son +oncle, soit a Saumur, soit a Froidfond, il avait fait la toilette de +voyage la plus coquette, la plus simplement recherchee, la plus +adorable, pour employer le mot qui dans ce temps resumait les +perfections speciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur +venait de lui refriser ses beaux cheveux chatains; il y avait change de +linge, et mis une cravate de satin noir combinee avec un col rond de +maniere a encadrer agreablement sa blanche et rieuse figure. Une +redingote de voyage a demi boutonnee lui pincait la taille, et laissait +voir un gilet de cachemire a chale sous lequel etait un second gilet +blanc. Sa montre, negligemment abandonnee au hasard dans une poche, se +rattachait par une courte chaine d'or a l'une des boutonnieres. Son +pantalon gris se boutonnait sur les cotes, ou des dessins brodes en soie +noire enjolivaient les coutures. Il maniait agreablement une canne dont +la pomme d'or sculpte n'alterait point la fraicheur de ses gants gris. +Enfin, sa casquette etait d'un gout excellent. Un Parisien, un Parisien +de la sphere la plus elevee, pouvait seul et s'agencer ainsi sans +paraitre ridicule, et donner une harmonie de fatuite a toutes ces +niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune +homme qui a de beaux pistolets, le coup sur et Annette. Maintenant, si +vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du +jeune Parisien, voir parfaitement le vil eclat que l'elegance du +voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle, et des figures +qui composaient le tableau de famille, essayez de vous representer les +Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac et ne songeaient plus depuis +longtemps a eviter ni les roupies, ni les petites galettes noires qui +parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, a cols recroquevilles et +a plis jaunatres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitot +qu'ils se les etaient attachees au cou. L'enorme quantite de linge qui +leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le +garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses +teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de +mauvaise grace et de senilite. Leurs figures, aussi fletries que +l'etaient leurs habits rapes, aussi plissees que leurs pantalons, +semblaient usees, racornies, et grimacaient. La negligence generale des +autres costumes, tous incomplets, sans fraicheur, comme le sont les +toilettes de province, ou l'on arrive insensiblement a ne plus +s'habiller les uns pour les autres, et a prendre garde au prix d'une +paire de gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de +la mode etait le seul point sur lequel les Grassinistes et les +Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son +lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les +solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches +y avaient imprimes et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer +l'Encyclopedie methodique et le Moniteur, aussitot les joueurs de loto +levaient le nez et le consideraient avec autant de curiosite qu'ils en +eussent manifeste pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils, +auxquels la figure d'un homme a la mode n'etait pas inconnue, +s'associerent neanmoins a l'etonnement de leurs voisins, soit qu'ils +eprouvassent l'indefinissable influence d'un sentiment general, soit +qu'ils l'approuvassent en disant a leurs compatriotes par des oeillades +pleines d'ironie: + +--Voila comme _ils_ sont a Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer +Charles a loisir, sans craindre de deplaire au maitre du logis. Grandet +etait absorbe dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour +la lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hotes ni +de leur plaisir. Eugenie, a qui le type d'une perfection semblable, soit +dans la mise, soit dans la personne, etait entierement inconnu, crut +voir en son cousin une creature descendue de quelque region seraphique. +Elle respirait avec delices les parfums exhales par cette chevelure si +brillante, si gracieusement bouclee. Elle aurait voulu pouvoir toucher +la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains +de Charles, son teint, la fraicheur et la delicatesse de ses traits. +Enfin, si toutefois cette image peut resumer les impressions que le +jeune elegant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupee a +rapetasser des bas, a ravauder la garde-robe de son pere, et dont la vie +s'etait ecoulee sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue +silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son cousin fit +sourdre en son coeur les emotions de fine volupte que causent a un jeune +homme les fantastiques figures de femmes dessinees par Westall dans les +Keepsake anglais et gravees par les Finden d'un burin si habile qu'on a +peur, en soufflant sur le velin, de faire envoler ces apparitions +celestes Charles tira de sa poche un mouchoir brode par la grande dame +qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour +pendant les heures perdues pour l'amour, Eugenie regarda son cousin pour +savoir s'il allait bien reellement s'en servir. Les manieres de Charles, +ses gestes, la facon dont il prenait son lorgnon, son impertinence +affectee, son mepris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir +a la riche heritiere et qu'il trouvait evidemment ou sans valeur ou +ridicule; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins +lui plaisait si fort qu'avant de s'endormir elle dut rever longtemps a +ce phenix des cousins. + +Les numeros se tiraient fort lentement, mais bientot le loto fut arrete. +La grande Nanon entra et dit tout haut: + +--Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit a ce +monsieur. + +Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors a voix basse: + +--Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deux sous dans +la vieille soucoupe ecornee ou il les avait mis. Puis l'assemblee se +remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu. + +--Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre. + +--Oui, oui, repondit madame des Grassins en venant prendre place pres de +Charles. + +Eugenie, mue par une de ces pensees qui naissent au coeur des jeunes +filles quand un sentiment s'y loge pour la premiere fois, quitta la +salle pour aller aider sa mere et Nanon. Si elle avait ete questionnee +par un confesseur habile, elle lui eut sans doute avoue qu'elle ne +songeait ni a sa mere ni a Nanon, mais qu'elle etait travaillee par un +poignant desir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de +son cousin, pour y placer quoi que ce fut, pour obvier a un oubli, pour +y tout prevoir, afin de la rendre, autant que possible, elegante et +propre. Eugenie se croyait deja seule capable de comprendre les gouts et +les idees de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour +prouver a sa mere et a Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait, +que tout etait a faire. Elle donna l'idee a la grande Nanon de bassiner +les draps avec la braise du feu, elle couvrit elle-meme la vieille table +d'un napperon, et recommanda bien a Nanon de changer le napperon tous +les matins. Elle convainquit sa mere de la necessite d'allumer un bon +feu dans la cheminee, et determina Nanon a monter, sans en rien dire a +son pere, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher +dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui +venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertelliere, y +prit egalement un verre de cristal a six pans, une petite cuiller +dedoree, un flacon antique ou etaient graves des amours, et mit +triomphalement le tout sur un coin de la cheminee. Il lui avait plus +surgi d'idees en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle +etait au monde. + +--Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une +chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla, legere comme un +oiseau, tirer de sa bourse l'ecu de cent sous qu'elle avait recu pour +ses depenses du mois. + +--Tiens, Nanon, dit-elle, va vite. + +--Mais, que dira ton pere? Cette objection terrible fut proposee par +madame Grandet en voyant sa fille armee d'un sucrier de vieux Sevres +rapporte du chateau de Froidfond par Grandet. + +--Et ou prendras-tu donc du sucre? es-tu folle? + +--Maman, Nanon achetera aussi bien du sucre que de la bougie. + +--Mais ton pere? + +--Serait-il convenable que son neveu ne put boire un verre d'eau sucree +? D'ailleurs, il n'y fera pas attention. + +--Ton pere voit tout, dit madame Grandet en hochant la tete. + +Nanon hesitait, elle connaissait son maitre. + +--Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fete! + +Nanon laissa echapper un gros rire en entendant la premiere plaisanterie +que sa jeune maitresse eut jamais faite, et lui obeit. Pendant +qu'Eugenie et sa mere s'efforcaient d'embellir la chambre destinee par +monsieur Grandet a son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions +de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries. + +--Vous etes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter les +plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Mais +si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore +s'y amuser. + +Elle lui lanca une veritable oeillade de province, ou, par habitude, les +femmes mettent tant de reserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles +leur communiquent la friande concupiscence particuliere a ceux des +ecclesiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute. +Charles se trouvait si depayse dans cette salle, si loin du vaste +chateau et de la fastueuse existence qu'il supposait a son oncle, qu'en +regardant attentivement madame des Grassins, il apercut enfin une image +a demi effacee des figures parisiennes. Il repondit avec grace a +l'espece d'invitation qui lui etait adressee, et il s'engagea +naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa +graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses +confidences. Il existait chez elle et chez Charles un meme besoin de +confiance. Aussi, apres quelques moments de causerie coquette et de +plaisanteries serieuses, l'adroite provinciale put-elle lui dire sans se +croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la vente des +vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois: + +--Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous +ferez tres certainement autant de plaisir a mon mari qu'a moi. Notre +salon est le seul dans Saumur ou vous trouverez reunis le haut commerce +et la noblesse: nous appartenons aux deux societes, qui ne veulent se +rencontrer que la parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec +orgueil, est egalement considere par les uns et par les autres. Ainsi, +nous tacherons de faire diversion a l'ennui de votre sejour ici. Si vous +restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Votre +oncle est un grigou qui ne pense qu'a ses provins, votre tante est une +devote qui ne sait pas coudre deux idees, et votre cousine est une +petite sotte, sans education, commune, sans dot, et qui passe sa vie a +raccommoder des torchons. + +--Elle est tres bien, cette femme, se dit en lui-meme Charles Grandet en +repondant aux minauderies de madame des Grassins. + +--Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant +le gros et grand banquier. + +A cette observation, le notaire et le president dirent des mots plus ou +moins malicieux; mais l'abbe les regarda d'un air fin et resuma leurs +pensees en prenant une pincee de tabac, et offrant sa tabatiere a la +ronde: + +--Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire a monsieur les honneurs +de Saumur? + +--Ha! ca, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbe? demanda monsieur +des Grassins. + +--Je l'entends, monsieur, dans le sens la plus favorable pour vous, pour +madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le ruse +vieillard en se tournant vers Charles. + +Sans paraitre y preter la moindre attention, l'abbe Cruchot avait su +deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins. + +--Monsieur, dit enfin Adolphe a Charles d'un air qu'il aurait voulu +rendre degage, je ne sais si vous avez conserve quelque souvenir de moi; +j'ai eu le plaisir d'etre votre vis-a-vis a un bal donne par monsieur +le baron de Nucingen, et ... + +--Parfaitement, monsieur, parfaitement, repondit Charles surpris de se +voir l'objet des attentions de tout le monde. + +--Monsieur est votre fils? demanda-t-il a madame des Grassins. + +L'abbe regarda malicieusement la mere. + +--Oui, monsieur, dit-elle. + +--Vous etiez donc bien jeune a Paris? reprit Charles en s'adressant a +Adolphe. + +--Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbe, nous les envoyons a Babylone +aussitot qu'ils sont sevres. + +Madame des Grassins interrogea l'abbe par un regard d'une etonnante +profondeur. + +--Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des +femmes de trente et quelques annees aussi fraiches que l'est madame, +apres avoir eu des fils bientot Licencies en Droit. Il me semble etre +encore au jour ou les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises +pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abbe en se tournant vers +son adversaire femelle. Pour moi, vos succes sont d'hier ... + +--Oh! le vieux scelerat! se dit en elle-meme madame des Grassins, me +devinerait-il donc? + +--Il parait que j'aurai beaucoup de succes a Saumur, se disait Charles +en deboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et +jetant son regard a travers les espaces pour imiter la pose donnee a +lord Byron par Chantrey. + +L'inattention du pere Grandet, ou, pour mieux dire, la preoccupation +dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'echapperent ni au +notaire ni au president qui tachaient d'en conjecturer le contenu par +les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortement +eclairee par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calme +habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la +contenance affectee par cet homme en lisant la fatale lettre que voici: + +"Mon frere, voici bientot vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus. +Mon mariage a ete l'objet de notre derniere entrevue, apres laquelle +nous nous sommes quittes joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais +guere prevoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille, a la +prosperite de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cette +lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position ou j'etais, +je n'ai pas voulu survivre a la honte d'une faillite. Je me suis tenu +sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment, esperant surnager +toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes reunies de mon agent de +change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernieres ressources +et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir pres de quatre +millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes +vins emmagasines eprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent +l'abondance et la qualite de vos recoltes. Dans trois jours Paris dira: +"Monsieur Grandet etait un fripon!" Je me coucherai, moi probe, dans +un linceul d'infamie. Je ravis a mon fils et son nom que j'entache et la +fortune de sa mere. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfant que +j'idolatre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait, par +bonheur, que les derniers flots de ma vie s'epanchaient dans cet adieu. +Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frere, mon frere, la malediction de +nos enfants est epouvantable; ils peuvent appeler de la notre, mais la +leur est irrevocable. + +"Grandet, tu es mon aine, tu me dois ta protection: fais que Charles +ne jette aucune parole amere sur ma tombe! Mon frere, si je t'ecrivais +avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs que +j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais, je saignerais, je +serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort +d'un oeil sec. Te voila donc le pere de Charles! il n'a point de parents +du cote maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obei aux +prejuges sociaux? Pourquoi ai-je cede a l'amour? Pourquoi ai-je epouse +la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O +mon malheureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne suis pas venu +t'implorer pour moi; d'ailleurs tes biens ne sont peut-etre pas assez +considerables pour supporter une hypotheque de trois millions; mais +pour mon fils! Sache-le bien, mon frere, mes mains suppliantes se sont +jointes en pensant a toi. Grandet, je te confie Charles en mourant. +Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui +serviras de pere. Il m'aimait bien, Charles; j'etais si bon pour lui, +je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu +verras, il est doux, il tient de sa mere, il ne te donnera jamais de +chagrin. Pauvre enfant! accoutume aux jouissances du luxe, il ne +connait aucune des privations auxquelles nous a condamnes l'un et +l'autre notre premiere misere ... Et le voila ruine, seul. Oui, tous ses +amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah! +je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup +dans les cieux pres de sa mere. Folie! Je reviens a mon malheur, a +celui de Charles. Je te l'ai donc envoye pour que tu lui apprennes +convenablement et ma mort et son sort a venir. Sois un pere pour lui, +mais un bon pere. + +"Ne l'arrache pas tout a coup a sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui +demande a genoux de renoncer aux creances qu'en qualite d'heritier de sa +mere il pourrait exercer contre moi. Mais c'est une priere superflue; +il a de l'honneur, et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre a mes +creanciers. Fais-le renoncer a ma succession en temps utile. Revele-lui +les dures conditions de la vie que je lui fais; et s'il me conserve sa +tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui. +Oui, le travail, qui nous a sauves tous deux, peut lui rendre la fortune +que je lui emporte; et, s'il veut ecouter la voix de son pere, qui pour +lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux +Indes! Mon frere, Charles est un jeune homme probe et courageux: tu +lui feras une pacotille, il mourrait plutot que de ne pas te rendre les +premiers fonds que tu lui preteras; car tu lui en preteras, Grandet! +sinon tu te creerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni +secours ni tendresse en toi, je demanderais eternellement vengeance a +Dieu de ta durete. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien +le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mere; mais les +payements de ma fin du mois avaient absorbe toutes mes ressources. Je +n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant; +j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main, +qui m'eut rechauffe; mais le temps me manque. Pendant que Charles +voyage, je suis oblige de dresser mon bilan. Je tache de prouver par la +bonne foi qui preside a mes affaires qu'il n'y a dans mes desastres ni +faute ni improbite. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon +frere. Que toutes les benedictions de Dieu te soient acquises pour la +genereuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute +pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde ou +nous devons aller tous un jour, et ou je suis deja. + +Victor-Ange-Guillaume Grandet. " + +--Vous causez donc? dit le pere Grandet en pliant avec exactitude la +lettre dans les memes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il +regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses +emotions et ses calculs. + +--Vous etes-vous rechauffe? + +--Tres bien, mon cher oncle. + +--He! bien, ou sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant deja que son +neveu couchait chez lui. En ce moment Eugenie et ma dame Grandet +rentrerent. + +--Tout est-il arrange la-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant +son calme. + +--Oui, mon pere. + +--He! bien, mon neveu, si vous etes fatigue, Nanon va vous conduire a +votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de _mirliflor_! mais +vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impots +nous avalent tout. + +--Nous ne voulons pas etre indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous +pouvez avoir a jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir. +A demain. + +A ces mots, l'assemblee se leva, et chacun fit la reverence suivant son +caractere. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et +vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des +Grassins n'avait pas prevu l'incident qui devait faire finir +prematurement la soiree, et son domestique n'etait pas arrive. + +--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit +l'abbe Cruchot a madame des Grassins. + +--Merci, monsieur l'abbe. J'ai mon fils, repondit-elle sechement. + +--Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbe. + +--Donne donc le bras a monsieur Cruchot, lui dit son mari. + +L'abbe emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver a quelques +pas en avant de la caravane. + +--Il est tres bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le +bras. _Adieu, paniers, vendanges sont faites_! Il vous faut dire adieu +a mademoiselle Grandet, Eugenie sera pour le Parisien. A moins que ce +cousin ne soit amourache d'une Parisienne, votre fils Adolphe va +rencontrer en lui le rival le plus ... + +--Laissez donc, monsieur l'abbe. Ce jeune homme ne tardera pas a +s'apercevoir qu'Eugenie est une niaise, une fille sans fraicheur. +L'avez-vous examinee? elle etait, ce soir, jaune comme un coing. + +--Vous l'avez peut-etre deja fait remarquer au cousin. + +--Et je ne m'en suis pas genee ... + +--Mettez-vous toujours aupres d'Eugenie, madame, et vous n'aurez pas +grand'chose a dire a ce jeune homme contre sa cousine, il fera de +lui-meme une comparaison qui ... + +--D'abord, il m'a promis de venir diner apres-demain chez moi. + +--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'abbe. + +--Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbe? Entendez-vous +ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivee a l'age de +trente-neuf ans, avec une reputation sans tache, Dieu merci, pour la +compromettre, meme quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous +sommes a un age, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut +dire. Pour un ecclesiastique, vous avez en verite des idees bien +incongrues. Fi! cela est digne de Faublas. + +--Vous avez donc lu Faublas? + +--Non, monsieur l'abbe, je voulais dire les Liaisons Dangereuses. + +--Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbe. Mais +vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je +voulais simplement vous ... + +--Osez me dire que vous ne songiez pas a me conseiller de vilaines +choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est tres bien, +j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas a sa cousine. A +Paris, je le sais, quelques bonnes meres se devouent ainsi pour le +bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province, +monsieur l'abbe. + +--Oui, madame. + +--Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-meme ne voudrait +pas de cent millions achetes a ce prix ... + +--Madame, je n'ai point parle de cent millions. La tentation eut ete +peut-etre au-dessus de nos forces a l'un et a l'autre. Seulement je +crois qu'une honnete femme peut se permettre, en tout bien tout honneur, +de petites coquetteries sans consequence, qui font partie de ses devoirs +en societe, et qui ... + +--Vous croyez? + +--Ne devons-nous pas, madame, tacher de nous etre agreables les uns aux +autres ... Permettez que je me mouche. + +--Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu +plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui +pardonne d'honorer preferablement a la vieillesse la beaute ... + +--Il est clair, disait le president de sa grosse voix, que monsieur +Grandet de Paris envoie son fils a Saumur dans des intentions +extremement matrimoniales ... + +--Mais, alors, le cousin ne serait pas tombe comme une bombe, repondait +le notaire. + +--Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est +_cachottier_. + +--Des Grassins, mon ami, je l'ai invite a diner, ce jeune homme. Il +faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonniere, et les du +Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu +qu'elle se mette bien ce jour-la! Par jalousie, sa mere la fagote si +mal! J'espere, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir, +ajouta-t-elle en arretant le cortege pour se retourner vers les deux +Cruchot. + +--Vous voila chez vous, madame, dit le notaire. + +Apres avoir salue les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en +retournerent chez eux, en se servant de ce genie d'analyse que possedent +les provinciaux pour etudier sous toutes ses faces le grand evenement de +cette soiree, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et +des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces +grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la necessite +d'une alliance momentanee contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas +mutuellement empecher Eugenie d'aimer son cousin, et Charles de penser a +sa cousine? Le Parisien pourrait-il resister aux insinuations perfides, +aux calomnies doucereuses, aux medisances pleines d'eloges, aux +denegations naives qui allaient constamment tourner autour de lui et +l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimacon tombe +dans leur ruche? + +Lorsque les quatre parents se trouverent seuls dans la salle, monsieur +Grandet dit a son neveu: + +--Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous +amenent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous +dejeunons a huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain +sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dinons, +comme les Parisiens, a cinq heures. Voila l'ordre. Si vous voulez voir +la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez +si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous +les entendrez peut-etre tous ici vous disant que je suis riche: +monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par la! Je les laisse dire, +leurs bavardages ne nuisent point a mon credit. Mais je n'ai pas le sou, +et je travaille a mon age comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout +bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-etre +bientot par vous-meme ce que coute un ecu quand il faut le suer. Allons, +Nanon, les chandelles? + +--J'espere, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez +besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous +pourrez appeler Nanon. + +--Ma chere tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporte toutes +mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi +qu'a ma jeune cousine. + +Charles prit des mains de Nanon une bougie allumee, une bougie d'Anjou, +bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille a de la +chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en soupconner l'existence +au logis, ne s'apercut pas de cette magnificence. + +--Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme. + +Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voute, +Grandet fit la ceremonie de passer par le couloir qui separait la salle +de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre +ovale fermait ce couloir du cote de l'escalier afin de temperer le froid +qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par +la tres rudement, et, malgre les bourrelets mis aux portes de la salle, +a peine la chaleur s'y maintenait-elle a un degre convenable. Nanon alla +verrouiller la grande porte, ferma la salle, et detacha dans l'ecurie un +chien-loup dont la voix etait cassee comme s'il avait une laryngite. Cet +animal d'une notable ferocite ne connaissait que Nanon. Ces deux +creatures champetres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunatres +et enfumes de la cage ou l'escalier a rampe vermoulue tremblait sous le +pas pesant de son oncle, son degrisement alla _rinforzando_. Il se +croyait dans un juchoir a poules. Sa tante et sa cousine, vers +lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, etaient si bien +faconnees a cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son +etonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y +repondirent par un sourire agreable qui le desespera. + +--Que diable mon pere m'envoie-t-il faire ici? se disait-il. + +Arrive sur le premier palier, il apercut trois portes peintes en rouge +etrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille +poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnees, apparentes, terminees +en facon de flammes comme l'etait a chaque bout la longue entree de la +serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et +qui donnait entree dans la piece situee au-dessus de la cuisine, etait +evidemment muree. On n'y penetrait en effet que par la chambre de +Grandet, a qui cette piece servait de cabinet. L'unique croisee d'ou +elle tirait son jour etait defendue sur la cour par d'enormes barreaux +en fer grillages. Personne, pas meme madame Grandet, n'avait la +permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un +alchimiste a son fourneau. La, sans doute, quelque cachette avait ete +tres habilement pratiquee, la s'emmagasinaient les titres de propriete, +la pendaient les balances a peser les louis, la se faisaient nuitamment +et en secret les quittances, les recus, les calculs; de maniere que les +gens d'affaires, voyant toujours Grandet pret a tout, pouvaient imaginer +qu'il avait a ses ordres une fee ou un demon. La, sans doute, quand +Nanon ronflait a ebranler les planchers, quand le chien-loup veillait et +baillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet etaient bien +endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver, +cercler son or. Les murs etaient epais, les contrevents discrets. Lui +seul avait la clef de ce laboratoire, ou, dit-on, il consultait des +plans sur lesquels ses arbres a fruits etaient designes et ou il +chiffrait ses produits a un provin, a une bourree pres. L'entree de la +chambre d'Eugenie faisait face a cette porte muree. Puis, au bout du +palier, etait l'appartement des deux epoux qui occupaient tout le devant +de la maison. Madame Grandet avait une chambre contigue a celle +d'Eugenie, chez qui l'on entrait par une porte vitree. La chambre du +maitre etait separee de celle de sa femme par une cloison, et du +mysterieux cabinet par un gros mur. Le pere Grandet avait loge son neveu +au second etage, dans la haute mansarde situee au-dessus de sa chambre, +de maniere a pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et +de venir. Quand Eugenie et sa mere arriverent au milieu du palier, elles +se donnerent le baiser du soir; puis, apres avoir dit a Charles +quelques mots d'adieu, froids sur les levres, mais certes chaleureux au +coeur de la fille, elles rentrerent dans leurs chambres. + +--Vous voila chez vous, mon neveu, dit le pere Grandet a Charles en lui +ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez +Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous +dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont +fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armee +d'une bassinoire. + +--En voila bien d'une autre! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon +neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise, +Nanon. + +--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment +mignon comme une femme. + +--Allons, va, puisque tu l'as dans la tete, dit Grandet en la poussant +par les epaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare +descendit en grommelant de vagues paroles. + +Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Apres avoir jete les +yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune a +bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminee en +pierre de liais cannelee dont le seul aspect donnait froid, sur des +chaises de bois jaune garnies en canne vernissee et qui semblaient avoir +plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle +aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de +lisiere place au bas d'un lit a ciel dont les pentes en drap tremblaient +comme si elles allaient tomber, achevees par les vers, il regarda +serieusement la grande Nanon et lui dit: + +--Ah ca! ma chere enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien +maire de Saumur, frere de monsieur Grandet de Paris? + +--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait +monsieur. Faut-il que je vous aide a defaire vos malles? + +--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi +dans les marins de la garde imperiale? + +--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ca, les marins de la +garde? C'est-y sale? Ca va-t-il sur l'eau? + +--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici +la clef. + +Nanon fut tout emerveillee de voir une robe de chambre en soie verte a +fleurs d'or et a dessins antiques. + +--Vous allez mettre ca pour vous coucher, dit-elle. + +--Oui. + +--Sainte-Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon +cher mignon monsieur, donnez donc ca a l'eglise, vous sauverez votre +ame, tandis que ca vous la fera perdre. Oh! que vous etes donc gentil +comme ca. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde. + +--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi +coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plait +tant, vous sauverez votre ame. Je suis trop bon chretien pour vous la +refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez. + +Nanon resta plantee sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir +ajouter foi a ses paroles. + +--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il reve deja, ce +monsieur. Bonsoir. + +--Bonsoir, Nanon. + +--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant. +Mon pere n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! a +demain les affaires serieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque. + +--Sainte-Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugenie en +interrompant ses prieres qui ce soir-la ne furent pas finies. + +Madame Grandet n'eut aucune pensee en se couchant. Elle entendait, par +la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison, +l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable a toutes +les femmes timides, elle avait etudie le caractere de son seigneur. De +meme que la mouette prevoit l'orage, elle avait, a d'imperceptibles +signes, pressenti la tempete interieure qui agitait Grandet, et, pour +employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte. +Grandet regardait la porte interieurement doublee en tole qu'il avait +fait mettre a son cabinet, et se disait: + +--Quelle idee bizarre a eue mon frere de me leguer son enfant? Jolie +succession! Je n'ai pas vingt ecus a donner. Mais qu'est-ce que vingt +ecus pour ce mirliflor qui lorgnait mon barometre comme s'il avait voulu +en faire du feu? + +En songeant aux consequences de ce testament de douleur, Grandet etait +peut-etre plus agite que ne l'etait son frere au moment ou il le traca. + +--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillee de +son devant d'autel, revant de fleurs, de tabis, de damas, pour la +premiere fois de sa vie, comme Eugenie reva d'amour. + +Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure +delicieuse ou le soleil leur epanche ses rayons dans l'ame, ou la fleur +leur exprime des pensees, ou les palpitations du coeur communiquent au +cerveau leur chaude fecondance, et fondent les idees en un vague desir; +jour d'innocente melancolie et de suaves joyeusetes! Quand les enfants +commencent a voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment +dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumiere +est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumiere du coeur? +Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas etait arrive pour +Eugenie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de +bonne heure, fit sa priere, et commenca l'oeuvre de sa toilette, +occupation qui desormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses +cheveux chatains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tete avec +le plus grand soin, en evitant que les cheveux ne s'echappassent de +leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symetrie qui rehaussa +la timide candeur de son visage, en accordant la simplicite des +accessoires a la naivete des lignes. En se lavant plusieurs fois les +mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle +regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin +pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien faconnes. +Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laca droit, +sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la premiere fois de sa +vie, de paraitre a son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe +fraiche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut +achevee, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'etonna de +ne compter que sept heures. Le desir d'avoir tout le temps necessaire +pour se bien habiller l'avait fait lever trop tot. Ignorant l'art de +remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en etudier l'effet, Eugenie +se croisa bonnement les bras, s'assit a sa fenetre, contempla la cour, +le jardin etroit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue +melancolique, bornee, mais qui n'etait pas depourvue des mysterieuses +beautes particulieres aux endroits solitaires ou a la nature inculte. +Aupres de la cuisine se trouvait un puits entoure d'une margelle, et a +poulie maintenue dans une branche de fer courbee, qu'embrassait une +vigne aux pampres fletris, rougis, brouis par la saison. De la, le +tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la +maison et finissait sur un bucher ou le bois etait range avec autant +d'exactitude que peuvent l'etre les livres d'un bibliophile. Le pave de +la cour offrait ces teintes noiratres produites avec le temps par les +mousses, par les herbes, par le defaut de mouvement. Les murs epais +presentaient leur chemise verte, ondee de longues traces brunes. Enfin +les huit marches qui regnaient au fond de la cour et menaient a la porte +du jardin, etaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme +le tombeau d'un chevalier enterre par sa veuve au temps des croisades. +Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongees s'elevait une grille de +bois pourri, a moitie tombee de vetuste, mais a laquelle se mariaient a +leur gre des plantes grimpantes. De chaque cote de la porte a +claire-voie s'avancaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris. +Trois allees paralleles, sablees et separees par des carres dont les +terres etaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce +jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A +un bout, des framboisiers; a l'autre, un immense noyer qui inclinait +ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau +soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commencaient a +dissiper le glacis imprime par la nuit aux pittoresques objets, aux +murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugenie trouva +des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si +ordinaires pour elle. Mille pensees confuses naissaient dans son ame, et +y croissaient a mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil. +Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui +enveloppe l'etre moral, comme un nuage envelopperait l'etre physique. +Ses reflexions s'accordaient avec les details de ce singulier paysage, +et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la +nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'ou tombaient des +Cheveux de Venus aux feuilles epaisses a couleurs changeantes comme la +gorge des pigeons, de celestes rayons d'esperance illuminerent l'avenir +pour Eugenie, qui desormais se plut a regarder ce pan de mur, ses fleurs +pales, ses clochettes bleues et ses herbes fanees, auxquelles se mela un +souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille +produisait dans cette cour sonore, en se detachant de son rameau, +donnait une reponse aux secretes interrogations de la jeune fille, qui +serait restee la, pendant toute la journee, sans s'apercevoir de la +fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'ame. Elle se +leva frequemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un +auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire +des injures a lui-meme. + +--Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle etait la pensee d'Eugenie, +pensee humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait +pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des +premieres vertus de l'amour. Eugenie appartenait bien a ce type +d'enfants fortement constitues, comme ils le sont dans la petite +bourgeoisie, et dont les beautes paraissent vulgaires; mais si elle +ressemblait a Venus de Milo, ses formes etaient ennoblies par cette +suavite du sentiment chretien qui purifie la femme et lui donne une +distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tete enorme, +le front masculin mais delicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris +auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entiere, imprimait une +lumiere jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et +rose, avaient ete grossis par une petite verole assez clemente pour n'y +point laisser de traces, mais qui avait detruit le veloute de la peau, +neanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mere y +tracait passagerement une marque rouge. Son nez etait un peu trop fort, +mais il s'harmoniait avec une bouche d'un rouge de minium, dont les +levres a mille raies etaient pleines d'amour et de bonte. Le col avait +une rondeur parfaite. Le corsage bombe, soigneusement voile, attirait le +regard et faisait rever; il manquait sans doute un peu de la grace due +a la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilite de cette +haute taille devait etre un charme. Eugenie, grande et forte, n'avait +donc rien du joli qui plait aux masses; mais elle etait belle de cette +beaute si facile a reconnaitre, et dont s'eprennent seulement les +artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type a la celeste purete de +Marie, qui demande a toute la nature feminine ces yeux modestement fiers +devines par Raphael, ces lignes vierges que donne parfois la nature, +mais qu'une vie chretienne et pudique peut seule conserver ou faire +acquerir; ce peintre, amoureux d'un si rare modele, eut trouve tout a +coup dans le visage d'Eugenie la noblesse innee qui s'ignore; il eut vu +sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans +l'habitude des paupieres, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les +contours de sa tete que l'expression du plaisir n'avait jamais ni +alteres ni fatigues, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement +tranchees dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie +calme, coloree, bordee de lueur comme une jolie fleur eclose, reposait +l'ame, communiquait le charme de la conscience qui s'y refletait, et +commandait le regard. Eugenie etait encore sur la rive de la vie ou +fleurissent les illusions enfantines, ou se cueillent les marguerites +avec des delices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant, +sans savoir encore ce qu'etait l'amour: + +--Je suis trop laide, il ne fera pas attention a moi. + +Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et +tendit le cou pour ecouter les bruits de la maison. + +--Il ne se leve pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de +Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son +feu, enchainant le chien et parlant a ses betes dans l'ecurie. Aussitot +Eugenie descendit et courut a Nanon qui trayait la vache. + +--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la creme pour le cafe de mon +cousin. + +--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui +partit d'un gros eclat de rire. Je ne peux pas faire de la creme. Votre +cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu +dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du +linge fin comme celui du surplis a monsieur le cure. + +--Nanon, fais-nous donc de la galette. + +--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre? +dit Nanon laquelle en sa qualite de premier ministre de Grandet +prenait parfois une importance enorme aux yeux d'Eugenie et de sa mere. +Faut-il pas le voler, cet homme, pour feter votre cousin? Demandez-lui +du beurre, de la farine, du bois, il est votre pere, il peut vous en +donner. Tenez, le voila qui descend pour voir aux provisions ... + +Eugenie se sauva dans le jardin, tout epouvantee en entendant trembler +l'escalier sous le pas de son pere. Elle eprouvait deja les effets de +cette profonde pudeur et de cette conscience particuliere de notre +bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-etre, que nos pensees +sont gravees sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En +s'apercevant enfin du froid denuement de la maison paternelle, la pauvre +fille concevait une sorte de depit de ne pouvoir la mettre en harmonie +avec l'elegance de son cousin. Elle eprouva un besoin passionne de faire +quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Naive et vraie, +elle se laissait aller a sa nature angelique sans se defier ni de ses +impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait +eveille chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se +deployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisieme +annee, elle se trouvait dans la plenitude de son intelligence et de ses +desirs. Pour la premiere fois, elle eut dans le coeur de la terreur a +l'aspect de son pere, vit en lui le maitre de son sort, et se crut +coupable d'une faute en lui taisant quelques pensees. Elle se mit a +marcher a pas precipites en s'etonnant de respirer un air plus pur, de +sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur +morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour +obtenir la galette, il s'elevait entre la Grande Nanon et Grandet une de +ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en +hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme etait venu pour mesurer les vivres +necessaires a la consommation de la journee. + +--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il a Nanon. + +--Pas une miette, monsieur. + +Grandet prit un gros pain rond, bien enfarine, moule dans un de ces +paniers plats qui servent a boulanger en Anjou, et il allait le couper, +quand Nanon lui dit: + +--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur. + +--C'est vrai, repondit Grandet, mais ton pain pese six livres, il en +restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ca ne mange +point de pain. + +--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon. + +En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement +du pain, depuis le beurre etendu sur la tartine, frippe vulgaire, +jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguee des frippes; et +tous ceux qui, dans leur enfance, ont leche la frippe et laisse le pain, +comprendront la portee de cette locution. + +--Non, repondit Grandet, ca ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont +quasiment comme des filles a marier. + +Enfin, apres avoir parcimonieusement ordonne le menu quotidien, le +bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant neanmoins les +armoires de sa _Depense_, lorsque Nanon l'arreta pour lui dire: + +--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai +une galette aux enfants. + +--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage a cause de mon neveu? + +--Je ne pensais pas plus a votre neveu qu'a votre chien, pas plus que +vous n'y pensez vous-meme. Ne voila-t-il pas que vous ne m'avez _aveint_ +que six morceaux de sucre, m'en faut huit. + +--Ha! ca, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ca. Qu'est-ce qui te passe +donc par la tete? Es-tu la maitresse ici? Tu n'auras que six morceaux +de sucre. + +--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son cafe? + +--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi. + +--Vous vous passerez de sucre, a votre age! J'aimerais mieux vous en +acheter de ma poche. + +--Mele-toi de ce qui te regarde. + +Malgre la baisse du prix, le sucre etait toujours, aux yeux du +tonnelier, la plus precieuse des denrees coloniales, il valait toujours +six francs la livre, pour lui. L'obligation de le menager, prise sous +l'Empire, etait devenue la plus indelebile de ses habitudes. Toutes les +femmes, meme la plus niaise, savent ruser pour arriver a leurs fins, +Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette. + +--Mademoiselle, cria-t-elle par la croisee, est-ce pas que vous voulez +de la galette? + +--Non, non, repondit Eugenie. + +--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il +ouvrit la _mette_ ou etait la farine, lui en donna une mesure, et ajouta +quelques onces de beurre au morceau qu'il avait deja coupe. + +--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon. + +--Eh! bien, tu en prendras a ta suffisance, repondit-il +melancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu +nous cuiras au four tout le diner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux +feux. + +--Quien! s'ecria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet +jeta sur son fidele ministre un coup d'oeil presque paternel. + +--Mademoiselle, cria la cuisiniere, nous aurons une galette. Le pere +Grandet revint charge de ses fruits, et en rangea une premiere assiettee +sur la table de la cuisine. + +--Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre +neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ca se nettoie donc? +Faut-il y mettre de votre cirage a l'oeuf? + +--Nanon, je crois que l'oeuf gaterait ce cuir-la. D'ailleurs, dis-lui que +tu ne connais point la maniere de cirer le maroquin, oui, c'est du +maroquin, il achetera lui-meme a Saumur et t'apportera de quoi illustrer +ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage +pour le rendre brillant. + +--C'est donc bon a manger, dit la servante en portant les bottes a son +nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah! +c'est-il drole. + +--Drole! dit le maitre, tu trouves drole de mettre a des bottes plus +d'argent que n'en vaut celui qui les porte. + +--Monsieur, dit-elle au second voyage de son maitre qui avait ferme le +fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu +par semaine a cause de votre ...? + +--Oui. + +--Faudra que j'aille a la boucherie. + +--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne +t'en laisseront pas chomer. Mais je vais dire a Cornoiller de me tuer +des corbeaux. Ce gibier-la donne le meilleur bouillon de la terre. + +--C'est-y vrai, monsieur, que ca mange les morts? + +--Tu es bete, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils +trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-ce donc que +les successions? Le pere Grandet n'ayant plus d'ordre a donner, tira sa +montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant +le dejeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit: + +--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai +quelque chose a y faire. + +Eugenie alla mettre son chapeau de paille cousue, double de taffetas +rose; puis, le pere et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'a +la place. + +--Ou devalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra +Grandet. + +--Voir quelque chose, repondit le bonhomme sans etre la dupe de la +promenade matinale de son ami. + +Quand le pere Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par +experience qu'il y avait toujours quelque chose a gagner avec lui. Donc +il l'accompagna. + +--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous etes de mes amis, je +vais vous demontrer comme quoi c'est une betise de planter des peupliers +dans de bonnes terres ... + +--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez +palpes pour ceux qui etaient dans vos prairies de la Loire, dit maitre +Cruchot en ouvrant des yeux hebetes. Avez-vous eu du bonheur?... Couper +vos arbres au moment ou l'on manquait de bois blanc a Nantes, et les +vendre trente francs! + +Eugenie ecoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel +de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arret +paternel et souverain. Grandet etait arrive aux magnifiques prairies +qu'il possedait au bord de la Loire, et ou trente ouvriers s'occupaient +a deblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les +peupliers. + +--Maitre Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au +notaire. Jean, cria-t-il a un ouvrier, me ... me ... mesure avec ta toise +dans tou ... t ou ... tous les sens? + +--Quatre fois huit pieds, repondit l'ouvrier apres avoir fini. + +--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet a Cruchot. J'avais sur cette +ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ... +cent fois trente-d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ... +mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les +cotes, quinze cents; les rangees du milieu autant. Alors, me ... me ... +mettons mille bottes de foin. + +--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-la +valent environ six cents francs. + +--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents a cause des trois a quatre +cents francs de regain. Eh! bien, ca ... ca ... ca ... calculez ce que que +que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pendant quarante ans do +... donnent a ... a ... avec les in ... in ... interets com ... com ... +composes que que que vouous saaavez. + +--Va pour soixante mille francs, dit le notaire. + +--Je le veux bien! ca ne ne ne fera que que que soixante mille francs. +Eh! bien, reprit le vigneron sans begayer, deux mille peupliers de +quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte. +J'ai trouve ca, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean, +reprit-il, tu combleras les trous, excepte du cote de la Loire, ou tu +planteras les peupliers que j'ai achetes. En les mettant dans la +riviere, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en +se tournant vers Cruchot et imprimant a la loupe de son nez un leger +mouvement qui valait le plus ironique des sourires. + +--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les +terres maigres, dit Cruchot stupefait par les calculs de Grandet. + +--_O-u-i, monsieur_, repondit ironiquement le tonnelier. + +Eugenie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans ecouter les +calculs de son pere, preta bientot l'oreille aux discours de Cruchot en +l'entendant dire a son client: + +--He! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question +que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientot avoir un contrat a +dresser, pere Grandet. + +--Vous ... ou ... vous etes so ... so ... orti de bo ... bonne heure +pooour me dire ca, reprit Grandet en accompagnant cette reflexion d'un +mouvement de sa loupe. He! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc, +et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux, +voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la +dooonner a son cououousin: vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer ca. +Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde. + +Cette reponse causa des eblouissements a Eugenie. Les lointaines +esperances qui pour elle commencaient a poindre dans son coeur fleurirent +soudain, se realiserent et formerent un faisceau de fleurs qu'elle vit +coupees et gisant a terre. Depuis la veille, elle s'attachait a Charles +par tous les liens de bonheur qui unissent les ames; desormais la +souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble +destinee de la femme d'etre plus touchee des pompes de la misere que des +splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu +s'eteindre au fond du coeur de son pere? de quel crime Charles etait-il +donc coupable? Questions mysterieuses! Deja son amour naissant, +mystere si profond, s'enveloppait de mysteres. Elle revint tremblant sur +ses jambes, et en arrivant a la vieille rue sombre, si joyeuse pour +elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la melancolie +que les temps et les choses y avaient imprimee. Aucun des enseignements +de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devanca son +pere et l'attendit a la porte apres y avoir frappe. Mais Grandet, qui +voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait +dit: + +--Ou en sont les fonds? + +--Vous ne voulez pas m'ecouter, Grandet, lui repondit Cruchot. +Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent a gagner en deux ans, +outre les interets a un excellent taux, cinq mille livres de rente pour +quatre-vingt mille francs. Les fonds sont a quatre-vingts francs +cinquante centimes. + +--Nous verrons cela, repondit Grandet en se frottant le menton. + +--Mon Dieu! dit le notaire. + +--He! bien, quoi? s'ecria Grandet au moment ou Cruchot lui mettait le +journal sous les yeux en lui disant: + +--Lisez cet article. + +_Monsieur Grandet, l'un des negociants les plus estimes de Paris, s'est +brule la cervelle hier apres avoir fait son apparition accoutumee a la +Bourse. Il avait envoye au president de la Chambre des Deputes sa +demission, et s'etait egalement demis de ses fonctions de juge au +tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son +agent de change et son notaire, l'ont ruine. La consideration dont +jouissait monsieur Grandet et son credit etaient neanmoins tels qu'il +eut sans doute trouve des secours sur la place de Paris. Il est a +regretter que cet homme honorable ait cede a un premier moment de +desespoir, etc_. + +--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire. + +Ce mot glaca maitre Cruchot, qui, malgre son impassibilite de notaire, +se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait +peut-etre implore vainement les millions du Grandet de Saumur. + +--Et son fils, si joyeux hier ... + +--Il ne sait rien encore, repondit Grandet avec le meme calme. + +--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui comprit tout et alla rassurer +le president de Bonfons. + +En entrant, Grandet trouva le dejeuner pret. Madame Grandet, au cou de +laquelle Eugenie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur +que nous cause un chagrin secret, etait deja sur son siege a patins, et +se tricotait des manches pour l'hiver. + +--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre a +quatre, l'enfant dort comme un cherubin. Qu'il est gentil les yeux +fermes! Je suis entree, je l'ai appele. Ah bien oui! personne. + +--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'eveillera toujours assez tot +aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugenie en mettant dans son cafe les deux +petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le +bonhomme s'amusait a couper lui-meme a ses heures perdues. Madame +Grandet, qui n'avait pas ose faire cette question, regarda son mari. + +--Son pere s'est brule la cervelle. + +--Mon oncle?... dit Eugenie. + +--Le pauvre jeune homme! s'ecria madame Grandet. + +--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possede pas un sou. + +--He! ben, il dort comme s'il etait le roi de la terre, dit Nanon d'un +accent doux. + +Eugenie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand, +pour la premiere fois, la compassion, excitee par le malheur de celui +qu'elle aime, s'epanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre +fille pleura. + +--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son +pere en lui lancant un de ces regards de tigre affame qu'il jetait sans +doute a ses tas d'or. + +--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitie pour +ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort? + +--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue. + +Eugenie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours +dissimuler ses sentiments. Elle ne repondit pas. + +--Jusqu'a mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espere, m'ame +Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis oblige d'aller faire +aligner le fosse de mes pres sur la route. Je serai revenu a midi pour +le second dejeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant +a toi, mademoiselle Eugenie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures, +assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les +grandes Indes. Tu ne le verras plus ... + +Le pere prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme +habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les +autres, et sortit. + +--Ah! maman, j'etouffe, s'ecria Eugenie quand elle fut seule avec sa +mere. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille +palir, ouvrit la croisee et lui fit respirer le grand air. + +--Je suis mieux, dit Eugenie apres un moment. + +Cette emotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et +froide reagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette +intuition sympathique dont sont douees les meres pour l'objet de leur +tendresse, et devina tout. Mais, a la verite, la vie des celebres soeurs +hongroises, attachees l'une a l'autre par une erreur de la nature, +n'avait pas ete plus intime que ne l'etait celle d'Eugenie et de sa +mere, toujours ensemble dans cette embrasure de croisee, ensemble a +l'eglise, et dormant ensemble dans le meme air. + +--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tete d'Eugenie +pour l'appuyer contre son sein. + +A ces mots, la jeune fille releva la tete, interrogea sa mere par un +regard, en scruta les secretes pensees, et lui dit: + +--Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas +rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent? + +--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton pere a ses raisons, +nous devons les respecter. + +La mere et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise a patins, +l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur +ouvrage. Oppressee de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur +que lui avait temoignee sa mere, Eugenie lui baisa la main en disant: + +--Combien tu es bonne, ma chere maman! + +Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel, fletri par de +longues douleurs. + +--Le trouves-tu bien? demanda Eugenie. + +Madame Grandet ne repondit que par un sourire; puis, apres un moment de +silence, elle dit a voix basse: + +--L'aimerais-tu donc deja? ce serait mal. + +--Mal, reprit Eugenie, pourquoi? Il te plait, il plait a Nanon, +pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son +dejeuner. Elle jeta son ouvrage, la mere en fit autant en lui disant: + +--Tu es folle! Mais elle se plut a justifier la folie de sa fille en la +partageant. Eugenie appela Nanon. + +--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle? + +--Nanon, tu auras bien de la creme pour midi. + +--Ah! pour midi, oui, repondit la vieille servante. + +--He! bien, donne-lui du cafe bien fort, j'ai entendu dire a monsieur +des Grassins que le cafe se faisait bien fort a Paris. Mets-en beaucoup. + +--Et ou voulez-vous que j'en prenne? + +--Achetes-en. + +--Et si monsieur me rencontre? + +--Il est a ses pres. + +--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a deja demande si les trois Mages +etaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir +nos deportements. + +--Si ton pere s'apercoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est +capable de nous battre. + +--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups a genoux. + +Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute reponse. Nanon prit sa +coiffe et sortit. Eugenie donna du linge blanc, elle alla chercher +quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'etait amusee a etendre sur +des cordes dans le grenier; elle marcha legerement le long du corridor +pour ne point eveiller son cousin, et ne put s'empecher d'ecouter a sa +porte la respiration qui s'echappait en temps egaux de ses levres. + +--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus +vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que +l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement +sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires +comptees par son pere, et les disposa en pyramide parmi des feuilles. +Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre a +sac toute la maison de son pere; mais il avait les clefs de tout. Nanon +revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugenie eut l'envie de +lui sauter au cou. + +--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai +demandes, et il me les a donnes pour m'etre agreable, le mignon. + +Apres deux heures de soins, pendant lesquelles Eugenie quitta vingt fois +son ouvrage pour aller voir bouillir le cafe, pour aller ecouter le +bruit que faisait son cousin en se levant, elle reussit a preparer un +dejeuner tres simple, peu couteux, mais qui derogeait terriblement aux +habitudes inveterees de la maison. Le dejeuner de midi s'y faisait +debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un +verre de vin. En voyant la table placee aupres du feu, l'un des +fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux +assiettees de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain, +et le sucre amoncele dans une soucoupe, Eugenie trembla de tous ses +membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son +pere, s'il venait a entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la +pendule, afin de calculer si son cousin pourrait dejeuner avant le +retour du bonhomme. + +--Sois tranquille, Eugenie, si ton pere vient, je prendrai tout sur moi, +dit madame Grandet. + +Eugenie ne put retenir une larme. + +--Oh! ma bonne mere, s'ecria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimee! + +Charles, apres avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant, +descendit enfin. Heureusement, il n'etait encore que onze heures. Le +parisien! il avait mis autant de coquetterie a sa toilette que s'il se +fut trouve au chateau de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra +de cet air affable et riant qui sied si bien a la jeunesse, et qui causa +une joie triste a Eugenie. Il avait pris en plaisanterie le desastre de +ses chateaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement. + +--Avez-vous bien passe la nuit, ma chere tante? Et vous, ma cousine? + +--Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet. + +--Moi, parfaitement. + +--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugenie; mettez-vous a table. + +--Mais je ne dejeune jamais avant midi, le moment ou je me leve. +Cependant, j'ai si mal vecu en route, que je me laisserai faire. +D'ailleurs ... Il tira la plus delicieuse montre plate que Breguet ait +faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai ete matinal. + +--Matinal?... dit madame Grandet. + +--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais +volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau. + +--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles. + +--Un perdreau, se disait Eugenie qui aurai voulu payer un perdreau de +tout son pecule. + +--Venez vous asseoir, lui dit sa tante. + +Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se +pose sur son divan. Eugenie et sa mere prirent des chaises et se mirent +pres de lui devant le feu. + +--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore +plus laide au jour qu'elle ne l'etait aux lumieres. + +--Toujours, repondit Eugenie en le regardant, excepte pendant les +vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous a l'abbaye de +Noyers. + +--Vous ne vous promenez jamais? + +--Quelquefois le dimanche apres vepres, quand il fait beau, dit madame +Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche. + +--Avez-vous un theatre? + +--Aller au spectacle, s'ecria madame Grandet, voir des comediens! Mais, +monsieur, ne savez-vous pas que c'est un peche mortel? + +--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous +donnerons les poulets a la coque. + +--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui semblable aux gens habitues au +luxe ne pensait deja plus a son perdreau. Mais c'est delicieux, si vous +aviez du beurre? Hein, ma chere enfant. + +--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante. + +--Mais donne du beurre, Nanon! s'ecria Eugenie. + +La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait +plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend a voir +jouer un melodrame ou triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles, +eleve par une mere gracieuse, perfectionne par une femme a la mode, +avait des mouvements coquets, elegants, menus, comme le sont ceux d'une +petite maitresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille +possedent une influence vraiment magnetique. Aussi Charles, en se voyant +l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se +soustraire a l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en +l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugenie un de ces regards +brillants de bonte, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il +s'apercut, en contemplant Eugenie, de l'exquise harmonie des traits de +ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarte magique de ses +yeux ou scintillaient de jeunes pensees d'amour, et ou le desir ignorait +la volupte. + +--Ma foi, ma chere cousine, si vous etiez en grande loge et en grande +toilette a l'Opera, je vous garantis que ma tante aurait bien raison, +vous y feriez faire bien des peches d'envie aux hommes et de jalousie +aux femmes. + +Ce compliment etreignit le coeur d'Eugenie, et le fit palpiter de joie, +quoiqu'elle n'y comprit rien. + +--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite +provinciale. + +--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la +raillerie, elle fletrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il +goba fort agreablement sa mouillette beurree. Non, je n'ai probablement +pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce defaut me fait +beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme +en disant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garcon est +bete comme un rhinoceros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre +une poupee du premier coup a trente pas avec toute espece de pistolet et +en plein champ, la raillerie me respecte. + +--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur. + +--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugenie, est-ce mal de vous +demander a la voir? + +Charles tendit la main en defaisant son anneau, et Eugenie rougit en +effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin. + +--Voyez, ma mere, le beau travail. + +--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le cafe. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant. + +Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faience a +l'interieur, borde d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le +cafe en revenant a la surface du liquide bouillonnant. + +--C'est du cafe boullu, dit Nanon. + +--Ah! ma chere tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante +de mon passage ici. Vous etes bien arrieres! Je vous apprendrai a faire +du bon cafe dans une cafetiere a la Chaptal. + +Il tenta d'expliquer le systeme de la cafetiere a la Chaptal. + +--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ca, dit Manon, il faudrait +bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de cafe comme ca. Ah! bien, +oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je +ferais le cafe? + +--C'est moi qui le ferai, dit Eugenie. + +--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille. + +A ce mot, qui rappelait le chagrin pres de fondre sur ce malheureux +jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplerent d'un air de +commiseration qui le frappa. + +--Qu'avez-vous donc, ma cousine? + +--Chut! dit madame Grandet a Eugenie qui allait parler. Tu sais, ma +fille, que ton pere s'est charge de parler a monsieur ... + +--Dites Charles, dit le jeune Grandet. + +--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'ecria Eugenie. + +Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. La, Nanon, madame +Grandet et Eugenie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux +tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur +etait bien connu. + +--Voila papa, dit Eugenie. + +Elle ota la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la +nappe. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme +une biche effrayee. C'etait une peur panique de laquelle Charles dut +s'etonner. + +--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il. + +--Mais voila mon pere, dit Eugenie. + +--Eh! bien?... + +Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles, +il vit tout. + +--Ah! ah! vous avez fait fete a votre neveu, c'est bien, tres bien, +c'est fort bien! dit-il sans begayer. Quand le chat court sur les +toits, les souris dansent sur les planchers. + +--Fete?... se dit Charles incapable de soupconner le regime et les moeurs +de cette maison. + +--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme. + +Eugenie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de +corne a grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'etendit +soigneusement et se mit a manger debout. En ce moment, Charles sucrait +son cafe. Le pere Grandet apercut les morceaux de sucre, examina sa +femme qui palit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la +pauvre vieille, et lui dit: + +--Ou donc avez-vous pris tout ce sucre? + +--Nanon est allee en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas. + +Il est impossible de se figurer l'interet profond que cette scene muette +offrait a ces trois femmes: Nanon avait quitte sa cuisine et regardait +dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles +ayant goute son cafe, le trouva trop amer et chercha le sucre que +Grandet avait deja serre. + +--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme. + +--Le sucre. + +--Mettez du lait, repondit le maitre de la maison, votre cafe +s'adoucira. + +Eugenie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait deja serree, et la +mit sur la table en contemplant son pere d'un air calme. Certes, la +Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses +faibles bras une echelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en +deployait Eugenie en remettant le sucre sur la table. L'amant +recompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau +bras meurtri dont chaque veine fletrie sera baignee de larmes, de +baisers, et guerie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais +etre dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa +cousine, alors foudroyee par le regard du vieux tonnelier. + +--Tu ne manges pas, ma femme? + +La pauvre ilote s'avanca, coupa piteusement un morceau de pain, et prit +une poire. Eugenie offrit audacieusement a son pere du raisin, en lui +disant: + +--Goute donc a ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez, +n'est-ce pas? Je suis allee chercher ces jolies grappes-la pour vous. + +--Oh! si on ne les arrete, elles mettront Saumur au pillage pour vous, +mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin, +j'ai a vous dire des choses qui ne sont pas sucrees. + +Eugenie et sa mere lancerent un regard sur Charles a l'expression duquel +le jeune homme ne put se tromper. + +--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma +pauvre mere ... (a ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur +possible pour moi ... + +--Mon neveu, qui peut connaitre les afflictions par lesquelles Dieu veut +nous eprouver? lui dit sa tante. + +--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voila les betises qui commencent. Je +vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les +especes d'epaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des +bras. Voila des mains faites pour ramasser des ecus! Vous avez ete +eleve a mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les +portefeuilles ou nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais! + +--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux etre pendu si je comprends un +seul mot. + +--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le +reste de son vin blanc et ouvrit la porte. + +--Mon cousin, ayez du courage! + +L'accent de la jeune fille avait glace Charles, qui suivit son terrible +parent en proie a de mortelles inquietudes. Eugenie, sa mere et Nanon +vinrent dans la cuisine, excitees par une invincible curiosite a epier +les deux acteurs de la scene qui allait se passer dans le petit jardin +humide ou l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet +n'etait pas embarrasse pour apprendre a Charles la mort de son pere, +mais il eprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et +il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle +verite. Vous avez perdu votre pere! ce n'etait rien a dire. Les peres +meurent avant les enfants. Mais: Vous etes sans aucune espece de +fortune! tous les malheurs de la terre etaient reunis dans ces paroles. +Et le bonhomme de faire, pour la troisieme fois, le tour de l'allee du +milieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes +circonstances de la vie, notre ame s'attache fortement aux lieux ou les +plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il +avec une attention particuliere les buis de ce petit jardin, les +feuilles pales qui tombaient, les degradations des murs, les bizarreries +des arbres fruitiers, details pittoresques qui devaient rester graves +dans son souvenir, eternellement meles a cette heure supreme, par une +mnemotechnie particuliere aux passions. + +--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte +partie d'air. + +--Oui, mon oncle, mais pourquoi ... + +--Eh! bien, mon garcon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles a +t'apprendre. Ton pere est bien mal ... + +--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de +poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se +tournant vers son oncle qui demeurait immobile. + +--Les chevaux et la voiture sont inutiles, repondit Grandet. Charles +resta muet, palit et les yeux devinrent fixes. + +--Oui, mon pauvre garcon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien. +Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brule la cervelle ... + +--Mon pere?... + +--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en +avaient le droit. Tiens, lis. + +Grandet, qui avait emprunte le journal de Cruchot, mit le fatal article +sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore +enfant, encore dans l'age ou les sentiments se produisent avec naivete, +fondit en larmes. + +--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient ... Il pleure, le +voila sauve. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet a +haute voix sans savoir si Charles l'ecoutait, ce n'est rien, tu te +consoleras; mais ... + +--Jamais! jamais! mon pere! mon pere! + +--Il t'a ruine, tu es sans argent. + +--Qu'est-ce que cela me fait! Ou est mon pere, mon pere? + +Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une +horrible facon et se repercutaient dans les echos. Les trois femmes, +saisies de pitie, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que +peut l'etre le rire. Charles, sans ecouter son oncle, se sauva dans la +cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers +sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer a son aise +loin de ses parents. + +--Il faut laisser passer la premiere averse, dit Grandet en rentrant +dans la salle ou Eugenie et sa mere avaient brusquement repris leurs +places et travaillaient d'une main tremblante apres s'etre essuye les +yeux. Mais ce jeune homme n'est bon a rien, il s'occupe plus des morts +que de l'argent. + +Eugenie frissonna en entendant son pere s'exprimant ainsi sur la plus +sainte des douleurs. Des ce moment, elle commenca a juger son pere. +Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette +sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous +terre, ne cessa que vers le soir, apres s'etre graduellement affaiblie. + +--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet. + +Fatale exclamation! Le pere Grandet regarda sa femme, Eugenie et le +sucrier; il se souvint du dejeuner extraordinaire apprete pour le +parent malheureux, et se posa au milieu de la salle. + +--Ah! ca, j'espere, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez +pas continuer vos prodigalites, madame Grandet. Je ne vous donne pas +_mon_ argent pour embucquer de sucre ce jeune drole. + +--Ma mere n'y est pour rien, dit Eugenie. C'est moi qui ... + +--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa +fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugenie ... + +--Mon pere, le fils de votre frere ne devait pas manquer chez vous de ... + +--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils +de mon frere par-ci, mon neveu par la. Charles ne nous est de rien, il +n'a ni sou ni maille; son pere a fait faillite; et, quand ce mirliflor +aura pleure son soul, il decampera d'ici; je ne veux pas qu'il +revolutionne ma maison. + +--Qu'est-ce que c'est, mon pere, que de faire faillite? demanda +Eugenie. + +--Faire faillite, reprit le pere, c'est commettre l'action la plus +deshonorante entre toutes celles qui peuvent deshonorer l'homme. + +--Ce doit etre un bien grand peche, dit madame Grandet, et notre frere +serait damne. + +--Allons, voila tes litanies, dit-il a sa femme en haussant les epaules. +Faire faillite, Eugenie, reprit-il, est un vol que la loi prend +malheureusement sous sa protection. Des gens ont donne leurs denrees a +Guillaume Grandet sur sa reputation d'honneur et de probite, puis il a +tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de +grand chemin est preferable au banqueroutier: celui-la vous attaque, +vous pouvez vous defendre, il risque sa tete; mais l'autre ... Enfin +Charles est deshonore. + +Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y peserent de +tout leur poids. Probe autant qu'une fleur nee au fond d'une foret est +delicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses +raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce +explication que son pere lui donnait a dessein de la faillite, sans lui +faire connaitre la distinction qui existe entre une faillite +involontaire et une faillite calculee. + +--Eh! bien, mon pere, vous n'avez donc pu empecher ce malheur? + +--Mon frere ne m'a pas consulte. D'ailleurs, il doit quatre millions. + +--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon pere? demanda-t-elle avec +la naivete d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il +desire. + +--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pieces de +vingt sous, et il faut cinq pieces de vingt sous pour faire cinq francs. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Eugenie, comment mon oncle avait-il eu a +lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui +puisse avoir autant de millions? (Le pere Grandet se caressait le +menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va devenir +mon cousin Charles? + +--Il va partir pour les Grandes-Indes, ou, selon le voeu de son pere, il +tachera de faire fortune. + +--Mais a-t-il de l'argent pour aller la? + +--Je lui payerai son voyage ... jusqu'a ... Oui, jusqu'a Nantes. + +Eugenie sauta d'un bond au cou de son pere. + +--Ah! mon pere, vous etes bon, vous! + +Elle l'embrassait de maniere a rendre presque honteux Grandet, que sa +conscience harcelait un peu. + +--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui +demanda-t-elle. + +--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoleon. + +Eh! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million. + +--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui. + +--J'y pensais, repondit la mere. + +--C'est cela! toujours depenser de l'argent, s'ecria le pere. Ah! ca, +croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici? + +En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres, +retentit dans les greniers et glaca de terreur Eugenie et sa mere. + +--Nanon, va voir la-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet. + +--Ha! ca, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son +mot avait rendues pales, pas de betises, vous deux. Je vous laisse. Je +vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis +j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout ca. + +Il partit. Quand Grandet eut tire la porte, Eugenie et sa mere +respirerent a leur aise. Avant cette matinee, jamais la fille n'avait +senti de contrainte en presence de son pere; mais, depuis quelques +heures, elle changeait a tous moments et de sentiments et d'idees. + +--Maman, pour combien de louis vend-on une piece de vin? + +--Ton pere vend les siennes entre cent et cent cinquante francs, +quelquefois deux cents, a ce que j'ai entendu dire. + +--Quand il recolte quatorze cents pieces de vin ... + +--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton pere ne me +dit jamais ses affaires. + +--Mais alors papa doit etre riche. + +--Peut-etre. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait achete Froidfond +il y a deux ans. Ca l'aura gene. + +Eugenie, ne comprenant plus rien a la fortune de son pere, en resta la +de ses calculs. + +--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant. +Il est etendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine, +que c'est une vraie benediction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil +jeune homme? + +--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous +descendrons. + +Madame Grandet fut sans defense contre les harmonies de la voix de sa +fille. Eugenie etait sublime, elle etait femme. Toutes deux, le coeur +palpitant, monterent a la chambre de Charles. La porte etait ouverte. Le +jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plonge dans les larmes, il +poussait des plaintes inarticulees. + +--Comme il aime son pere? dit Eugenie a voix basse. + +Il etait impossible de meconnaitre dans l'accent de ces paroles les +esperances d'un coeur a son insu passionne. Aussi madame Grandet +jeta-t-elle a sa fille un regard empreint de maternite, puis tout bas a +l'oreille: + +--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle. + +--L'aimer! reprit Eugenie. Ah! si tu savais ce que mon pere a dit! + +Charles se retourna, apercut sa tante et sa cousine. + +--J'ai perdu mon pere, mon pauvre pere! S'il m'avait confie le secret +de son malheur, nous aurions travaille tous deux a le reparer. Mon Dieu, +mon bon pere! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je crois, +froidement embrasse. + +Les sanglots lui couperent la parole. + +--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Resignez-vous a la +volonte de Dieu. + +--Mon cousin, dit Eugenie, prenez courage! Votre perte est irreparable; +ainsi songez maintenant a sauver votre honneur ... + +Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute +chose, meme quand elle console, Eugenie voulait tromper la douleur de +son cousin en l'occupant de lui-meme. + +--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un +mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras. + +--Ah! c'est vrai. Mon pere, disait mon oncle, a fait faillite. Il +poussa un cri dechirant et se cacha le visage dans ses mains. + +--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez +a mon pere, il a du bien souffrir. + +Il y avait quelque chose d'horriblement attachant a voir l'expression de +cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arriere-pensee. C'etait +une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugenie et de sa mere +comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner +a lui-meme. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places pres +de la croisee, et travaillerent pendant une heure environ sans se dire +un mot. Eugenie avait apercu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le +menage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un +clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses +rasoirs enrichis d'or. Cette echappee d'un luxe vu a travers la douleur +lui rendit Charles encore plus interessant, par contraste peut-etre. +Jamais un evenement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait +frappe l'imagination de ces deux creatures incessamment plongees dans le +calme et la solitude. + +--Maman, dit Eugenie, nous porterons le deuil de mon oncle. + +--Ton pere decidera de cela, repondit madame Grandet. + +Elles resterent de nouveau silencieuses. Eugenie tirait ses points avec +une regularite de mouvement qui eut devoile a un observateur les +fecondes pensees de sa meditation. Le premier desir de cette adorable +fille etait de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un +coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet. + +--Qu'a donc ton pere? dit-elle a sa fille. + +Le vigneron entra joyeux. Apres avoir ote ses gants, il se frotta les +mains a s'en emporter la peau, si l'epiderme n'en eut pas ete tanne +comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des melezes et de l'encens. Il se +promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui echappa. + +--Ma femme, dit-il sans begayer, je les ai tous attrapes. Notre vin est +vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis +promene sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de betiser. +Chose, que tu connais, est venu a moi. Les proprietaires de tous les +bons vignobles gardent leur recolte et veulent attendre, je ne les en ai +pas empeches. Notre Belge etait desespere. J'ai vu cela. Affaire faite, +il prend notre recolte a deux cents francs la piece, moitie comptant. Je +suis paye en or. Les billets sont faits, voila six louis pour toi. Dans +trois mois, les vins baisseront. + +Ces derniers mots furent prononces d'un ton calme, mais si profondement +ironique, que les gens de Saumur, groupes en ce moment sur la place et +aneantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en +auraient fremi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eut fait +tomber les vins de cinquante pour cent. + +--Vous avez mille pieces cette annee, mon pere? dit Eugenie. + +--Oui, _fifille_. + +Ce mot etait l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier. + +--Cela fait deux cent mille pieces de vingt sous. + +--Oui, mademoiselle Grandet. + +--Eh! bien, mon pere, vous pouvez facilement secourir Charles. + +L'etonnement, la colere, la stupefaction de Balthazar en apercevant le +_Mane-Tekel-Phares_ ne sauraient se comparer au froid courroux de +Grandet qui, ne pensant plus a son neveu, le retrouvait loge au coeur et +dans les calculs de sa fille. + +--Ah! ca, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout +y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragees, de +faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-la. Je +sais, a mon age, comment je dois me conduire, peut-etre! D'ailleurs je +n'ai de lecons a prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour +mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas a y fourrer +le nez. Quant a toi, Eugenie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne +m'en parle plus, sinon je t'envoie a l'abbaye de Noyers avec Nanon voir +si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Ou est-il +donc, ce garcon, est-il descendu? + +--Non, mon ami, repondit madame Grandet. + +--Eh! bien, que fait-il donc? + +--Il pleure son pere, repondit Eugenie. + +Grandet regarda sa fille sans trouver un mot a dire. Il etait un peu +pere, lui. Apres avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta +promptement a son cabinet pour y mediter un placement dans les fonds +publics. Ses deux mille arpents de foret coupes a blanc lui avaient +donne six cent mille francs; en joignant a cette somme l'argent de ses +peupliers, ses revenus de l'annee derniere et de l'annee courante, outre +les deux cent mille francs du marche qu'il venait de conclure, il +pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent a +gagner en peu de temps sur les rentes, qui etaient a 80 francs, le +tentaient. Il chiffra sa speculation sur le journal ou la mort de son +frere etait annoncee, en entendant, sans les ecouter, les gemissements +de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maitre a +descendre: le diner etait servi. Sous la voute et a la derniere marche +de l'escalier, Grandet disait en lui-meme: + +--Puisque je toucherai mes interets a huit, je ferai cette affaire. En +deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en +bon or. + +--Eh! bien, ou donc est mon neveu? + +--Il dit qu'il ne veut pas manger, repondit Nanon. Ca n'est pas sain. + +--Autant d'economise, lui repliqua son maitre. + +--Dame, _voui_, dit-elle. + +--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du +bois. + +Le diner fut etrangement silencieux. + +--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut otee, il faut que +nous prenions le deuil. + +--En verite, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour +depenser de l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits. + +--Mais le deuil d'un frere est indispensable, et l'Eglise nous ordonne +de ... + +--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crepe, cela +me suffira. + +Eugenie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la premiere fois dans +sa vie, ses genereux penchants endormis, comprimes, mais subitement +eveilles, etaient a tout moment froisses. Cette soiree fut semblable en +apparence a mille soirees de leur existence monotone, mais ce fut certes +la plus horrible. Eugenie travailla sans lever la tete, et ne se servit +point du necessaire que Charles avait dedaigne la veille. Madame Grandet +tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures, +abime dans des calculs dont les resultats devaient, le lendemain, +etonner Saumur. Personne ne vint, ce jour-la, visiter la famille. En ce +moment, la ville entiere retentissait du tour de force de Grandet, de la +faillite de son frere et de l'arrivee de son neveu. Pour obeir au besoin +de bavarder sur leurs interets communs, tous les proprietaires de +vignobles des hautes et moyennes societes de Saumur etaient chez +monsieur des Grassins, ou se fulminerent de terribles imprecations +contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la +seule voix qui se fit entendre sous les planchers grisatres de la salle. + +--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents +blanches et grosses comme des amandes pelees. + +--Ne faut rien user, repondit Grandet en se reveillant de ses +meditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans, +voguait sur cette longue nappe d'or. + +--Couchons-nous. J'irai dire bonsoir a mon neveu pour tout le monde, et +voir s'il veut prendre quelque chose. + +Madame Grandet resta sur le palier du premier etage pour entendre la +conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme. +Eugenie, plus hardie que sa mere, monta deux marches. + +--He! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est +naturel. Un pere est un pere. Mais faut prendre notre mal en patience. +Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent, +voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin? +Le vin ne coute rien a Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes +une tasse de the. + +--Mais, dit Grandet en continuant, vous etes sans lumiere. Mauvais, +mauvais! faut voir clair a ce que l'on fait. Grandet marcha vers la +cheminee. + +--Tiens! s'ecria-t-il, voila de la bougie. Ou diable a-t-on peche de la +bougie? Les garces demoliraient le plancher de ma maison pour cuire des +oeufs a ce garcon-la. + +En entendant ces mots, la mere et la fille rentrerent dans leurs +chambres et se fourrerent dans leurs lits avec la celerite de souris +effrayees qui rentrent dans leurs trous. + +--Madame Grandet, vous avez donc un tresor? dit l'homme en entrant dans +la chambre de sa femme. + +--Mon ami, je fais mes prieres, attendez, repondit d'une voix alteree la +pauvre mere. + +--Que le diable emporte ton bon Dieu! repliqua Grandet en grommelant. + +Les avares ne croient point a une vie a venir, le present est tout pour +eux. Cette reflexion jette une horrible clarte sur l'epoque actuelle, +ou, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique +et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire a +miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'edifice social est +appuye depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une +transition peu redoutee. L'avenir, qui nous attendait par dela le +requiem, a ete transpose dans le present. Arriver _per fas et nefas_ au +paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, petrifier son +coeur et se macerer le corps en vue de possessions passageres, comme on +souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens eternels, est la +pensee generale! pensee d'ailleurs ecrite partout, jusque dans les +lois, qui demandent au legislateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire: +Que penses-tu? Quand cette doctrine aura passe de la bourgeoisie au +peuple, que deviendra le pays? + +--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier. + +--Mon ami, je prie pour toi. + +--Tres bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons. + +La pauvre femme s'endormit comme l'ecolier qui, n'ayant pas appris ses +lecons, craint de trouver a son reveil le visage irrite du maitre. Au +moment ou, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien +entendre, Eugenie se coula pres d'elle, en chemise, pieds nus, et vint +la baiser au front. + +--Oh! bonne mere, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi. + +--Non, il t'enverrait a Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas. + +--Entends-tu, maman? + +--Quoi? + +--He! bien, _il_ pleure toujours. + +--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau +est humide. + +Ainsi se passa la journee solennelle qui devait peser sur toute la vie +de la riche et pauvre heritiere dont le sommeil ne fut plus aussi +complet ni aussi pur qu'il l'avait ete jusqu'alors. Assez souvent +certaines actions de la vie humaine paraissent, litteralement parlant, +invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet +presque toujours de repandre sur nos determinations spontanees une sorte +de lumiere psychologique, en n'expliquant pas les raisons +mysterieusement concues qui les ont necessitees? Peut-etre la profonde +passion d'Eugenie devrait-elle etre analysee dans ses fibrilles les plus +delicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie, +et influenca toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les +denouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches +qui soudent secretement un fait a un autre dans l'ordre moral. Ici donc +le passe d'Eugenie servira, pour les observateurs de la nature humaine, +de garantie a la naivete de son irreflexion et a la soudainete des +effusions de son ame. Plus sa vie avait ete tranquille, plus vivement la +pitie feminine, le plus ingenieux des sentiments, se deploya dans son +ame. Aussi, troublee par les evenements de la journee, s'eveilla-t-elle, +a plusieurs reprises, pour ecouter son cousin, croyant en avoir entendu +les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur. Tantot elle +le voyait expirant de chagrin, tantot elle le revait mourant de faim. +Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation. +Aussitot elle se vetit, et accourut au petit jour, d'un pied leger, +aupres de son cousin qui avait laisse sa porte ouverte. La bougie avait +brule dans la bobeche du flambeau. Charles, vaincu par la nature, +dormait habille, assis dans un fauteuil, la tete renversee sur le lit; +il revait comme revent les gens qui ont l'estomac vide. Eugenie put +pleurer a son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbre +par la douleur, ces yeux gonfles par les larmes, et qui tout endormis +semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la +presence d'Eugenie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie. + +--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant evidemment ni l'heure qu'il +etait ni le lieu ou il se trouvait. + +--Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru +que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous +vous fatiguez en restant ainsi. + +--Cela est vrai. + +--He! bien, adieu. + +Elle se sauva, honteuse et heureuse d'etre venue. L'innocence ose seule +de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le +Vice. Eugenie, qui, pres de son cousin, n'avait pas tremble, put a peine +se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante +vie avait cesse tout a coup, elle raisonna, se fit mille reproches. +Quelle idee va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. C'etait +precisement ce qu'elle desirait le plus de lui voir croire. L'amour +franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel evenement +pour cette jeune fille solitaire, d'etre ainsi entree furtivement chez +un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensees, des actions qui, en amour, +equivalent, pour certaines ames, a de saintes fiancailles! Une heure +apres, elle entra chez sa mere, et l'habilla suivant son habitude. Puis +elles vinrent s'asseoir a leurs places devant la fenetre et attendirent +Grandet avec cette anxiete qui glace le coeur ou l'echauffe, le serre ou +le dilate suivant les caracteres, alors que l'on redoute une scene, une +punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques +l'eprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux +qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme +descendit, mais il parla d'un air distrait a sa femme, embrassa Eugenie, +et se mit a table sans paraitre penser a ses menaces de la veille. + +--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas genant. + +--Monsieur, il dort, repondit Nanon. + +--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton +goguenard. + +Cette clemence insolite, cette amere gaiete frapperent madame Grandet +qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-etre +est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou, +dans la Bretagne, le mot bonhomme, deja souvent employe pour designer +Grandet, est decerne aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses, +aussitot qu'ils sont arrives a un certain age. Ce titre ne prejuge rien +sur la mansuetude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses +gants, et dit: + +--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot. + +--Eugenie, ton pere a decidement quelque chose. + +En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitie de ses nuits aux +calculs preliminaires qui donnaient a ses vues, a ses observations, a +ses plans, leur etonnante justesse et leur assuraient cette constante +reussite de laquelle s'emerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain +est un compose de patience et de temps. Les gens puissants veulent et +veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance +humaine mise au service de la personnalite. Il ne s'appuie que sur deux +sentiments: l'amour-propre et l'interet; mais l'interet etant en +quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation +continue d'une superiorite reelle, l'amour-propre et l'interet sont deux +parties d'un meme tout, l'egoisme. De la vient peut-etre la prodigieuse +curiosite qu'excitent les avares habilement mis en scene. Chacun tient +par un fil a ces personnages qui s'attaquent a tous les sentiments +humains, en les resumant tous. Ou est l'homme sans desir, et quel desir +social se resoudra sans argent? Grandet avait bien reellement quelque +chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme +chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les +autres hommes, de leur gagner legalement leurs ecus. Imposer autrui, +n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpetuellement le droit +de mepriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas devorer? Oh! +qui a bien compris l'agneau paisiblement couche aux pieds de Dieu, le +plus touchant embleme de toutes les victimes terrestres, celui de leur +avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiees? Cet agneau, +l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange +et le meprise. La pature des avares se compose d'argent et de dedain. +Pendant la nuit, les idees du bonhomme avaient pris un autre cours: de +la, sa clemence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens, +pour les tordre, les rouler, les petrir, les faire aller, venir, suer, +esperer, palir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de +sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur. +Son neveu l'avait occupe. Il voulait sauver l'honneur de son frere mort +sans qu'il en coutat un sou ni a son neveu ni a lui. Ses fonds allaient +etre places pour trois ans, il n'avait plus qu'a gerer ses biens, il +fallait donc un aliment a son activite malicieuse et il l'avait trouve +dans la faillite de son frere. Ne se sentant rien entre les pattes a +pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et +se montrer excellent frere a bon marche. L'honneur de la famille entrait +pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonte doit etre +comparee au besoin qu'eprouvent les joueurs de voir bien jouer une +partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui etaient +necessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait decide +de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir meme la comedie +dont le plan venait d'etre concu, afin d'etre le lendemain, sans qu'il +lui en coutat un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. *Promesses +d'avare, serments d'amour* En l'absence de son pere, Eugenie eut le +bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aime cousin, +d'epancher sur lui sans crainte les tresors de sa pitie, l'une des +sublimes superiorites de la femme, la seule qu'elle veuille faire +sentir, la seule qu'elle pardonne a l'homme de lui laisser prendre sur +lui. Trois ou quatre fois, Eugenie alla ecouter la respiration de son +cousin; savoir s'il dormait, s'il se reveillait; puis, quand il se +leva, la creme, le cafe, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre, +tout ce qui faisait partie du dejeuner, fut pour elle l'objet de quelque +soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour ecouter le bruit +que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint +jusqu'a la porte. + +--Mon cousin? + +--Ma cousine. + +--Voulez-vous dejeuner dans la salle ou dans votre chambre? + +--Ou vous voudrez. + +--Comment vous trouvez-vous? + +--Ma chere cousine, j'ai honte d'avoir faim. + +Cette conversation a travers la porte etait pour Eugenie tout un episode +de roman. + +--Eh! bien, nous vous apporterons a dejeuner dans votre chambre, afin +de ne pas contrarier mon pere. Elle descendit dans la cuisine avec la +legerete d'un oiseau. + +--Nanon, va donc faire sa chambre. + +Cet escalier si souvent monte, descendu, ou retentissait le moindre +bruit, semblait a Eugenie avoir perdu son caractere de vetuste; elle le +voyait lumineux, il parlait, il etait jeune comme elle, jeune comme son +amour auquel il servait. Enfin sa mere, sa bonne et indulgente mere, +voulut bien se preter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre +de Charles fut faite, elles allerent toutes deux tenir compagnie au +malheureux: la charite chretienne n'ordonnait-elle pas de le consoler? +Ces deux femmes puiserent dans la religion bon nombre de petits +sophismes pour se justifier leurs deportements. Charles Grandet se vit +donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur +endolori sentit vivement la douceur de cette amitie veloutee, de cette +exquise sympathie, que ces deux ames toujours contraintes surent +deployer en se trouvant libres un moment dans la region des souffrances, +leur sphere naturelle. Autorisee par la parente, Eugenie se mit a ranger +le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportes, et put +s'emerveiller a son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets +d'argent, d'or travaille qui lui tombaient sous la main, et qu'elle +tenait longtemps sous pretexte de les examiner. Charles ne vit pas sans +un attendrissement profond l'interet genereux que lui portaient sa tante +et sa cousine; il connaissait assez la societe de Paris pour savoir que +dans sa position il n'y eut trouve que des coeurs indifferents ou froids. +Eugenie lui apparut dans toute la splendeur de sa beaute speciale. + +Il admira des lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la +veille. Aussi, quand Eugenie prit des mains de Nanon le bol de faience +plein de cafe a la creme pour le lui servir avec toute l'ingenuite du +sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillerent-ils +de larmes, il lui prit la main et la baisa. + +--He! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle. + +--C'est des larmes de reconnaissance, repondit-il. Eugenie se tourna +brusquement vers la cheminee pour prendre les flambeaux. + +--Nanon, tenez, emportez, dit-elle. + +Quand elle regarda son cousin, elle etait bien rouge encore, mais au +moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui +lui inondait le coeur; mais leurs yeux exprimerent un meme sentiment, +comme leurs ames se fondirent dans une meme pensee: l'avenir etait a +eux. Cette douce emotion fut d'autant plus delicieuse pour Charles au +milieu de son immense chagrin, qu'elle etait moins attendue. Un coup de +marteau rappela les deux femmes a leurs places. Par bonheur, elles +purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver a +l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les eut rencontrees sous la voute, +il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupcons. Apres le +dejeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnite +promise n'avait pas encore ete donnee, arriva de Froidfond, d'ou il +apportait un lievre, des perdreaux tues dans le parc, des anguilles et +deux brochets dus par les meuniers. + +--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme maree en careme. Est-ce +bon a manger, ca? + +--Oui, mon cher genereux monsieur, c'est tue depuis deux jours. + +--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera +pour le diner, je regale deux Cruchot. + +Nanon ouvrit des yeux betes et regarda tout le monde. + +--Eh! bien, dit-elle, ou que je trouverai du lard et des epices? + +--Ma femme, dit Grandet, donne six francs a Nanon, et fais-moi souvenir +d'aller a la cave chercher du bon vin. + +--Eh! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait prepare +sa harangue afin de faire decider la question de ses appointements, +monsieur Grandet ... + +--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon +diable, nous verrons cela demain, je suis trop presse aujourd'hui. + +--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il a madame Grandet. + +Il decampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour +onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours, +apres avoir ainsi repris, piece a piece, l'argent qu'il lui donnait. + +--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main, +quelque jour nous reconnaitrons tes services. + +Cornoiller n'eut rien a dire. Il partit. + +--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier, +je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ca ira tout +de meme. + +--Fais un bon diner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugenie. + +--Decidement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame +Grandet. Voici la troisieme fois que, depuis notre mariage, ton pere +donne a diner. + +Vers quatre heures, au moment ou Eugenie et sa mere avaient fini de +mettre un couvert pour six personnes, et ou le maitre du logis avait +monte quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les +provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme etait +pale. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent +une tristesse pleine de grace. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait +veritablement, et le voile etendu sur ses traits par la peine lui +donnait cet air interessant qui plait tant aux femmes. Eugenie l'en aima +bien davantage. Peut-etre aussi le malheur l'avait-il rapproche d'elle. +Charles n'etait plus ce riche et beau jeune homme place dans une sphere +inabordable pour elle; mais un parent plonge dans une effroyable +misere. La misere enfante l'egalite. La femme a cela de commun avec +l'ange que les etres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugenie +s'entendirent et se parlerent des yeux seulement; car le pauvre dandy +dechu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier; +mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine +venait luire sur lui, le contraignait a quitter ses tristes pensees, a +s'elancer avec elle dans les champs de l'Esperance et de l'Avenir ou +elle aimait a s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur etait +plus emue du diner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait ete +la veille par la vente de sa recolte qui constituait un crime de haute +trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron eut donne son +diner dans la meme pensee qui couta la queue au chien d'Alcibiade, il +aurait ete peut-etre un grand homme; mais trop superieur a une ville de +laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les +des Grassins apprirent bientot la mort violente et la faillite probable +du pere de Charles, ils resolurent d'aller des le soir meme chez leur +client afin de prendre part a son malheur et lui donner des signes +d'amitie, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir determine +a inviter, en semblable occurrence, les Cruchot a diner. A cinq heures +precises, le president G. de Bonfons et son oncle le notaire arriverent +endimanches jusqu'aux dents. Les convives se mirent a table et +commencerent par manger notablement bien. Grandet etait grave, Charles +silencieux, Eugenie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de +coutume, en sorte que ce diner fut un veritable repas de condoleance. +Quand on se leva de table, Charles dit a sa tante et a son oncle: + +--Permettez-moi de me retirer. Je suis oblige de m'occuper d'une longue +et triste correspondance. + +--Faites, mon neveu. + +Lorsque apres son depart le bonhomme put presumer que Charles ne pouvait +rien entendre, et devait etre plonge dans ses ecritures, il regarda +sournoisement sa femme. + +--Madame Grandet, ce que nous avons a dire serait du latin pour vous, il +est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre +portefeuille. Bonne nuit, ma fille. + +Il embrassa Eugenie, et les deux femmes sortirent. La commenca la scene +ou le pere Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa +l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui +valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement +la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eut porte son +ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver +vers les spheres superieures de la Societe, l'eussent envoye dans les +congres ou se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fut +servi du genie dont l'avait dote son interet personnel, nul doute qu'il +n'y eut ete glorieusement utile a la France. Neanmoins, peut-etre aussi +serait-il egalement probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait +fait qu'une pauvre figure. Peut-etre en est-il des esprits comme de +certains animaux, qui n'engendrent plus transplantes hors des climats ou +ils naissent. + +--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pre ... pre ... pre ... president, +vouoouous di ... di ... di ... disiiieeez que la faaaaiiillite ... + +Le bredouillement affecte depuis si longtemps par le bonhomme et qui +passait pour naturel, aussi bien que la surdite dont il se plaignait par +les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les +deux Cruchot, qu'en ecoutant le vigneron ils grimacaient a leur insu, en +faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels +il s'empetrait a plaisir. Ici, peut-etre, devient-il necessaire de +donner l'histoire du begayement et de la surdite de Grandet. Personne, +dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement +le francais angevin que le ruse vigneron. Jadis, malgre toute sa +finesse, il avait ete dupe par un Israelite qui, dans la discussion, +appliquait sa main a son oreille en guise de cornet, sous pretexte de +mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que +Grandet, victime de son humanite, se crut oblige de suggerer a ce malin +Juif les mots et les idees que paraissait chercher le Juif, d'achever +lui-meme les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le +damne Juif, d'etre enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de +ce combat bizarre, ayant conclu le seul marche dont il ait eu a se +plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit +pecuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne lecon, et, plus +tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par benir +le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire +commercial; et, en l'occupant a exprimer sa pensee, de lui faire +constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus +que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdite, du bredouillement, +et des ambages incomprehensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses +idees. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilite de ses +idees; puis, il voulait rester maitre de sa parole, et laisser en doute +ses veritables intentions. + +--Monsieur de Bon ... Bon ... Bonfons ... Pour la seconde fois, depuis +trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Le president +put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme. + +--Vooouuous di ... di ... di ... disiez donc que les faiiiillites peu ... +peu ... peu ... peuvent, dandans ce ... ertains cas, etre empe ... pe ... +pe ... chees pa ... par ... + +--Par les tribunaux de commerce eux-memes. Cela se voit tous les jours, +dit monsieur C. de Bonfons enfourchant l'idee du pere Grandet ou croyant +la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez? + +--J'ecoucoute, repondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse +contenance d'un enfant qui rit interieurement de son professeur tout en +paraissant lui preter la plus grande attention. + +--Quand un homme considerable et considere, comme l'etait, par exemple, +defunt monsieur votre frere a Paris ... + +--Mon ... on frere, oui. + +--Est menace d'une deconfiture ... + +--Caaaa s'aappelle de, de, deconfiture? + +--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont +il est justiciable (suivez bien), a la faculte, par un jugement, de +nommer, a sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas +faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est +deshonore; mais en liquidant, il reste honnete homme. + +--C'est bien di, di, di, different, si caaa ne cou, ou, ou, ou, oute +pas, pas, pas plus cher, dit Grandet. + +--Mais une liquidation peut encore se faire, meme sans le secours du +tribunal de commerce. Car, dit le president en humant sa prise de tabac, +comment se declare une faillite? + +--Oui, je n'y ai jamais pen, pen, pen, pense, repondit Grandet. + +--Premierement, reprit le magistrat, par le depot du bilan au greffe du +tribunal, que fait le negociant lui-meme, ou son fonde de pouvoirs, +dument enregistre. Deuxiemement, a la requete des creanciers. Or, si le +negociant ne depose pas de bilan, si aucun creancier ne requiert du +tribunal un jugement qui declare le susdit negociant en faillite, +qu'arriverait-il? + +--Oui, i, i, voy, voy ... ons. + +--Alors la famille du decede, ses representants, son hoirie; ou le +negociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est cache, liquident. +Peut-etre voulez-vous liquider les affaires de votre frere? demanda le +president. + +--Ah! Grandet, s'ecria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur +au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre +nom, vous seriez un homme ... + +--Sublime, dit le president en interrompant son oncle. + +--Ceertainement, repliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frere se +no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. Ce, ce, c'es, c'est sur +et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li, +li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, etre sooons +tous lles ra, ra, rapports tres avanvantatageuse aux in, in, in, +interets de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir. +Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis a Sau, +au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooosses, et, en, enfin +j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce +qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup recu, je n'en ai +jamais si, si, signe ... C, a, aaa se ssse touche, ca s'essscooompte. +Voillla tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di, +dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ... + +--Oui, dit le president. L'on peut acquerir les billets sur la place, +moyennant tant pour cent. Comprenez-vous? + +Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le +president lui repeta sa phrase. + +--Mais, repondit le vigneron, il y a ddddonc a boire et a manger dan, +dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, a mon aaage, de toooutes ce, +ce, ces choooses-la. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve, +veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le +grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux re, +re, recoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures a Froidfond et des +inte, te, teressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma, +maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous +les di, diaablles, ou je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que +je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arreter la declaration de +faillite, etre a Paris. On ne peut pas se trooou, ouver a la fois en, +en, en deux endroits, a moins d'etre pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ... + +--Et, je vous entends, s'ecria le notaire. Eh! bien, mon vieil, ami, +vous avez des amis, de vieux amis, capables de devouement pour vous. + +--Allons donc, pensait en lui-meme le vigneron, decidez-vous donc! + +--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort creancier +de votre frere Guillaume, lui disait ... + +--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque, +que cho, chooo, chose ce, ce, comme ca: + +--Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det +de Saumur par la. Il aime son frere, il aime son ne, ne, neveu. Grandet +est un bon pa, pa, parent, et il a de tres bonnes intentions. Il a bien +vendu sa re, re, recolte. Ne declarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite, +aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors +Grandet ve, ee, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant +qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le ne, ne, nez ... +Hein! pas vrai? + +--Juste! dit le president. + +--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir, +avant de se de, decider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af, +af, affaire ooonenereuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut +connaitre les ressources et les charges. Hein! pas vrai? + +--Certainement, dit le president. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques +mois de temps l'on pourra racheter les creances pour une somme de, et +payer integralement par arrangement. Ha! ha! l'on mene les chiens bien +loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de +declaration de faillite et que vous tenez les titres de creances, vous +devenez blanc comme neige. + +--Comme ne, ne, neige, repeta Grandet en refaisant un cornet de sa main. +Je ne comprends pas la ne, ne, neige. + +--Mais, cria le president, ecoutez-moi donc, alors. + +--J'e, j'e, j'ecoute. + +--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse. +Ceci est une deduction du principe de Jeremie Bentham sur l'usure. Ce +publiciste a prouve que le prejuge qui frappait de reprobation les +usuriers etait une sottise. + +--Ouais! fit le bonhomme. + +--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise, +et que ce qui represente l'argent devient egalement marchandise, reprit +le president; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations +habituelles qui regissent les choses commerciales, la marchandise- +billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article, +abonde ou manque sur la place, qu'elle est chere ou tombe a rien, le +tribunal ordonne ... (tiens! que je suis bete, pardon), je suis d'avis +que vous pourrez racheter votre frere pour vingt-cinq du cent. + +--Vooous le no, no, no, nommez Je, Je, Je, Jeremie Ben ... + +--Bentham, un Anglais. + +--Ce Jeremie-la nous fera eviter bien des lamentations dans les +affaires, dit le notaire en riant. + +--Ces Anglais ont que, que, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet. +Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon +frere ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis +bien, n'est-ce pas? Cela me parait clair ... Les creanciers seraient +... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends. + +--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le president. En Droit, si +vous possedez les titres de toutes les creances dues par la maison +Grandet, votre frere ou ses hoirs ne doivent rien a personne. Bien. + +--Bien, repeta le bonhomme. + +--En equite, si les effets de votre frere se negocient (negocient, +entendez-vous bien ce terme?) sur la place a tant pour cent de perte; +si l'un de vos amis a passe par la; s'il les a rachetes, les creanciers +n'ayant ete contraints par aucune violence a les donner, la succession +de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte. + +--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier. +Cela pooooose ... Mais, neanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que +c'est di, di, di, difficile ... Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni, +ni le temps, ni le temps, ni ... + +--Oui, vous ne pouvez pas vous deranger. He! bien, je vous offre +d'aller a Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misere). +J'y vois les creanciers, je leur parle, j'atermoie, et tout s'arrange +avec un supplement de payement que vous ajoutez aux valeurs de la +liquidation, afin de rentrer dans les titres de creances. + +--Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux +pas m'en, en, en, engager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut, +ne peut. Vooouous comprenez? + +--Cela est juste. + +--J'ai la tete ca, ca, cassee de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez +de, de, declique la. Voila la, la, premiere fois de ma vie que je, je +suis fooorce de son, songer a de ... + +--Oui, vous n'etes pas jurisconsulte. + +--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que +vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'e, j'e, j'etudie +ccca. + +--He! bien, reprit le president en se posant comme pour resumer la +discussion. + +--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant. + +--He! bien, mon oncle, repondit le president. + +--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en +ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le definir congrum ... + +Un coup de marteau qui annonca l'arrivee de la famille des Grassins, +leur entree et leurs salutations empecherent Cruchot d'achever sa +phrase. Le notaire fut content de cette interruption; deja Grandet le +regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage interieur; mais +d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable a un president de +tribunal de premiere instance d'aller a Paris pour y faire capituler des +creanciers et y preter les mains a un tripotage qui froissait les lois +de la stricte probite; puis, n'ayant pas encore entendu le pere Grandet +exprimant la moindre velleite de payer quoi que ce fut, il tremblait +instinctivement de voir son neveu engage dans cette affaire. Il profita +donc du moment ou les des Grassins entraient pour prendre le president +par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenetre. + +--Tu t'es bien suffisamment montre mon neveu; mais assez de devouement +comme ca. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas +aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant +conduire la barque, aide seulement a la manoeuvre. Est-ce bien ton role +de compromettre ta dignite de magistrat dans une pareille ... + +Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux +tonnelier en lui tendant la main: + +--Grandet nous avons appris l'affreux malheur arrive dans votre famille, +le desastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frere; +nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons a ce triste +evenement. + +--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier, +que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tue +s'il avait eu l'idee d'appeler son frere a son secours. Notre vieil ami +qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles compte liquider les dettes +de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le president pour lui eviter +les tracas d'une affaire tout judiciaire lui offre de partir +sur-le-champ pour Paris afin de transiger avec les creanciers et les +satisfaire convenablement. + +Ces paroles confirmees par l'attitude du vigneron qui se caressait le +menton surprirent etrangement les trois des Grassins qui pendant le +chemin avaient medit tout a loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant +presque d'un fratricide. + +--Ah! je le savais bien s'ecria le banquier en regardant sa femme. Que +te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur +jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom recoive la +plus legere atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a +de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, tres bien Grandet. Je +suis un vieux militaire, je ne sais pas deguiser ma pensee; je la dis +rudement: cela est, mille tonnerres! sublime. + +--Aaalors llle su ... su ... sub ... sublime est bi ... bi ... bien cher, +repondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement +la main. + +--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en deplaise a monsieur le president, +reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un +negociant consomme. Ne faut-il pas se connaitre aux comptes de retour, +debours, calculs d'interets? Je dois aller a Paris pour mes affaires, +et je pourrais alors me charger de ... + +--Nous verrions donc a ta ... ta ... tacher de nous aaaarranger tou ... +tous deux dans les po ... po ... po ... possibilites relatives et sans +m'en ... m'en ... m'engager a quelque chose que je ... je ... je ne +voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en begayant. Parce que, +voyez-vous, monsieur le president me demandait naturellement les frais +du voyage. + +Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots. + +--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'etre a +Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi. + +Et elle fit un signe a son mari comme pour l'encourager a souffler cette +commission a leurs adversaires coute que coute; puis elle regarda fort +ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet +saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'attira +dans un coin. + +--J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le president, lui +dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa +loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques milliers de +francs de rente a faire acheter, et je ne veux placer qu'a quatre-vingts +francs. Cette mecanique baisse, dit-on, a la fin des mois. Vous vous +connaissez a ca, pas vrai? + +--Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelques mille livres de rente a +lever pour vous? + +--Pas grand'chose pour commencer. _Motus_! Je veux jouer ce jeu-la sans +qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un marche pour la fin du mois; +mais n'en dites rien aux Cruchot, ca les taquinerait. Puisque vous +allez a Paris, nous y verrons en meme temps, pour mon pauvre neveu, de +quelle couleur sont les atouts. + +--Voila qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit a haute voix +des Grassins, et je viendrai prendre vos dernieres instructions a ... a +quelle heure? + +--A cinq heures, avant le diner, dit le vigneron en se frottant les +mains. + +Les deux partis resterent encore quelques instants en presence. + +Des Grassins dit apres une pause en frappant sur l'epaule de Grandet: + +--Il fait bon avoir de bons parents comme ca ... + +--Oui, oui, sans que ca paraisse, repondit Grandet, je suis un bon pa ... +parent. J'aimais mon frere, et je le prouverai bien si si ca ne ne coute +pas ... + +--Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en +l'interrompant heureusement avant qu'il n'achevat sa phrase. Si j'avance +mon depart, il faut mettre en ordre quelques affaires. + +--Bien, bien. Moi-meme, raa ... apport a ce que vouvous savez je je vais +me rereretirer dans ma cham ... ambre des dedeliberations, comme dit le +president Cruchot. + +--Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le +magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuye par +une plaidoirie. + +Les chefs des deux familles rivales s'en allerent ensemble. Ni les uns +ni les autres ne songeaient plus a la trahison dont s'etait rendu +coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sonderent +mutuellement, mais en vain, pour connaitre ce qu'ils pensaient sur les +intentions reelles du bonhomme en cette nouvelle affaire. + +--Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au +notaire. + +--Nous irons plus tard, repondit le president. Si mon oncle le permet, +j'ai promis a mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir, +et nous nous y rendrons d'abord. + +--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des +Grassins furent a quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit a son pere: + +--Ils fument joliment, hein? + +--Tais-toi donc, mon fils, lui repliqua sa mere, ils peuvent encore nous +entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon gout et sent l'Ecole +de Droit. + +--Eh! bien, mon oncle, s'ecria le magistrat quand il vit les des +Grassins eloignes, j'ai commence par etre le president de Bonfons, et +j'ai fini par etre tout simplement un Cruchot. + +--J'ai bien vu que ca te contrariait; mais le vent etait aux des +Grassins. Es-tu bete, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer +sur un _nous verrons_ du pere Grandet, et tiens-toi tranquille, mon +petit: Eugenie n'en sera pas moins ta femme. + +En quelques instants la nouvelle de la magnanime resolution de Grandet +se repandit dans trois maisons a la fois, et il ne fut plus question +dans toute la ville que de ce devouement fraternel. Chacun pardonnait a +Grandet sa vente faite au mepris de la foi juree entre les +proprietaires, en admirant son honneur, en vantant une generosite dont +on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractere francais de +s'enthousiasmer, de se colerer, de se passionner pour le meteore du +moment, pour les batons flottants de l'actualite. Les etres collectifs, +les peuples, seraient-ils donc sans memoire? + +Quand le pere Grandet eut ferme sa porte, il appela Nanon. + +--Ne lache pas le chien et ne dors pas, nous avons a travailler +ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver a ma porte avec le +berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empecher de cogner, et +dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police defendent le tapage +nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me +mettre en route. + +Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, ou Nanon l'entendit +remuant, fouillant, allant, venant, mais avec precaution. Il ne voulait +evidemment reveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point +exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commence par maudire en +apercevant de la lumiere dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugenie, +preoccupee de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et +pour elle ce mourant etait Charles: elle l'avait quitte si pale, si +desespere! peut-etre s'etait-il tue. Soudain elle s'enveloppa d'une +coiffe, espece de pelisse a capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive +lumiere qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu; +puis elle se rassura bientot en entendant les pas pesants de Nanon et sa +voix melee au hennissement de plusieurs chevaux. + +--Mon pere enleverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa +porte avec assez de precaution pour l'empecher de crier, mais de maniere +a voir ce qui se passait dans le corridor. + +Tout a coup son oeil rencontra celui de son pere, dont le regard, quelque +vague et insouciant qu'il fut, la glaca de terreur. Le bonhomme et Nanon +etaient accouples par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur +epaule droite et soutenait un cable auquel etait attache un barillet +semblable a ceux que le pere Grandet s'amusait a faire dans son fournil +a ses moments perdus. + +--Sainte Vierge! monsieur, ca pese-t-il?... dit a voix basse la Nanon. + +--Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! repondit le bonhomme. +Prends garde de heurter le chandelier. + +Cette scene etait eclairee par une seule chandelle placee entre deux +barreaux de la rampe. + +--Cornoiller, dit Grandet a son garde _in partibus_, as-tu pris tes +pistolets? + +--Non, monsieur. Parde! quoi qu'il y a donc a craindre pour vos gros +sous?... + +--Oh! rien, dit le pere Grandet. + +--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi +pour vous leurs meilleurs chevaux. + +--Bien, bien. Tu ne leur as pas dit ou j'allais? + +--Je ne le savais point. + +--Bien. La voiture est solide? + +--Ca, notre maitre? ha! ben, ca porterait trois mille. Qu'est-ce que +ca pese donc vos mechants barils? + +--Tiens, dit Nanon, je le savons bien! Y a ben pres de dix-huit cents. + +--Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras a ma femme que je suis alle a la +campagne. Je serai revenu pour diner. Va bon train, Cornoiller, faut +etre a Angers avant neuf heures. + +La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lacha le chien, se +coucha l'epaule meurtrie, et personne dans le quartier ne soupconna ni +le depart de Grandet ni l'objet de son voyage. La discretion du bonhomme +etait complete. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison +pleine d'or. Apres avoir appris dans la matinee par les causeries du +port que l'or avait double de prix par suite de nombreux armements +entrepris a Nantes, et que des speculateurs etaient arrives a Angers +pour en acheter, le vieux vigneron par un simple emprunt de chevaux fait +a ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en +rapporter en valeurs du receveur-general sur le tresor la somme +necessaire a l'achat de ses rentes apres l'avoir grossie de l'agio. + +--Mon pere s'en va, dit Eugenie qui du haut de l'escalier avait tout +entendu. Le silence etait retabli dans la maison, et le lointain +roulement de la voiture, qui cessa par degres, ne retentissait deja plus +dans Saumur endormi. En ce moment, Eugenie entendit en son coeur, avant +de l'ecouter par l'oreille, une plainte qui perca les cloisons, et qui +venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant que +le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait +horizontalement les balustres du vieil escalier. + +--Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un second gemissement +la fit arriver sur le palier de la chambre. La porte etait entr'ouverte, +elle la poussa. Charles dormait la tete penchee en dehors du vieux +fauteuil, sa main avait laisse tomber la plume et touchait presque a +terre. La respiration saccadee que necessitait la posture du jeune homme +effraya soudain Eugenie, qui entra promptement. + +--Il doit etre bien fatigue, se dit-elle en regardant une dizaine de +lettres cachetees, elle en lut les adresses: A messieurs Farry, +Breilman et Cie, carrossiers. + +--A monsieur Buisson, tailleur, etc. + +--Il a sans doute arrange toutes ses affaires pour pouvoir bientot +quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tomberent sur deux lettres +ouvertes. Ces mots qui en commencaient une: "Ma chere Annette ..."lui +causerent un eblouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clouerent sur +le carreau. Sa chere Annette, il aime, il est aime! Plus d'espoir! Que +lui dit-il? Ces idees lui traverserent la tete et le coeur. Elle lisait +ces mots partout, meme sur les carreaux, en traits de flammes. + +--Deja renoncer a lui! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en +aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda Charles, lui prit +doucement la tete, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire +comme un enfant qui, meme en dormant, connait encore sa mere et recoit, +sans s'eveiller, ses soins et ses baisers. Comme une mere, Eugenie +releva la main pendante, et, comme une mere, elle baisa doucement les +cheveux. Chere Annette! Un demon lui criait ces deux mots aux oreilles. + +--Je sais que je fais peut-etre mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. +Eugenie detourna la tete, car sa noble probite gronda. Pour la premiere +fois de sa vie, le bien et le mal etaient en presence dans son coeur. +Jusque-la elle n'avait eu a rougir d'aucune action. La passion, la +curiosite l'emporterent. A chaque phrase, son coeur se gonfla davantage, +et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit +encore plus friands les plaisirs du premier amour. + +"Ma chere Annette, rien ne devait nous separer, si ce n'est le malheur +qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prevoir. Mon +pere s'est tue, sa fortune et la mienne sont entierement perdues. Je +suis orphelin a un age ou, par la nature de mon education, je puis +passer pour un enfant; et je dois neanmoins me relever homme de l'abime +ou je suis tombe. Je viens d'employer une partie de cette nuit a faire +mes calculs. Si je veux quitter la France en honnete homme, et ce n'est +pas un doute, je n'ai pas cent francs a moi pour aller tenter le sort +aux Indes ou en Amerique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la +fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux, elle +est sure et prompte, m'a-t-on dit. Quant a rester a Paris, je ne +saurais. Ni mon ame ni mon visage ne sont faits a supporter les +affronts, la froideur, le dedain qui attendent l'homme ruine, le fils du +failli! Bon Dieu! devoir deux millions?... J'y serais tue en duel dans +la premiere semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour, le plus +tendre et le plus devoue qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme, ne +saurait m'y attirer. Helas! ma bien-aimee, je n'ai point assez d'argent +pour aller la ou tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser ou +je puiserais la force necessaire a mon entreprise. " + +--Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui +donnerai, dit Eugenie. + +Elle reprit sa lecture apres avoir essuye ses pleurs. + +"Je n'avais point encore songe aux malheurs de la misere. Si j'ai les +cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me +faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je +ne connaitrai ce qui me restera d'argent qu'apres le reglement de mes +dettes a Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement a Nantes, je m'y +embarquerai simple matelot, et je commencerai la-bas comme ont commence +les hommes d'energie qui, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus, +riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisage mon avenir. +Il est plus horrible pour moi que pour tout autre, moi choye par une +mere qui m'adorait, cheri par le meilleur des peres, et qui, a mon debut +dans le monde, ai rencontre l'amour d'une Anna! Je n'ai connu que les +fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai neanmoins, ma +chere Annette, plus de courage qu'il n'etait permis a un insouciant +jeune homme d'en avoir, surtout a un jeune homme habitue aux cajoleries +de la plus delicieuse femme de Paris, berce dans les joies de la +famille, a qui tout souriait au logis, et dont les desirs etaient des +lois pour un pere ... Oh! mon pere, Annette, il est mort ... Eh! bien, +j'ai reflechi a ma position, j'ai reflechi a la tienne aussi. J'ai bien +vieilli en vingt-quatre heures. Chere Anna, si, pour me garder pres de +toi, dans Paris, tu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta +toilette, ta loge a l'Opera, nous n'arriverions pas encore au chiffre +des depenses necessaires a ma vie dissipee; puis je ne saurais accepter +tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. " + +--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur! + +Eugenie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de +terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'eveilla pas. Elle reprit: + +"Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit +promptement un Europeen, et surtout un Europeen qui travaille. +Mettons-nous a dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit ans, +elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera bien cruel, +ta fille le sera peut-etre davantage. Nous avons vu des exemples de ces +jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en +profiter. Garde au fond de ton ame comme je le garderai moi-meme le +souvenir de ces quatre annees de bonheur, et sois fidele, si tu peux, a +ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma +chere Annette, je dois me conformer a ma position, voir bourgeoisement +la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui +devient une des necessites de ma nouvelle existence; et je t'avouerai +que j'ai trouve ici, a Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les +manieres, la figure, l'esprit et le coeur te plairaient, et qui, en +outre, me parait avoir ... " + +--Il devait etre bien fatigue, pour avoir cesse de lui ecrire, se dit +Eugenie en voyant la lettre arretee au milieu de cette phrase. + +Elle le justifiait! N'etait-il pas impossible alors que cette innocente +fille s'apercut de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes +filles religieusement elevees, ignorantes et pures, tout est amour des +qu'elles mettent le pied dans les regions enchantees de l'amour. Elles y +marchent entourees de la celeste lumiere que leur ame projette, et qui +rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur +propre sentiment et lui pretent leurs belles pensees. Les erreurs de la +femme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa +confiance dans le vrai. Pour Eugenie, ces mots: Ma chere Annette, ma +bien-aimee, lui resonnaient au coeur comme le plus joli langage de +l'amour, et lui caressaient l'ame comme, dans son enfance, les notes +divines du _Venite adoremus_, redites par l'orgue, lui caresserent +l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de +Charles lui accusaient toutes les noblesses de coeur par lesquelles une +jeune fille doit etre seduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait +tant son pere et le pleurait si veritablement, cette tendresse venait +moins de la bonte de son coeur que des bontes paternelles? Monsieur et +madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de +leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient +empeche de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins +coupables, a Paris, la plupart des enfants quand, en presence des +jouissances parisiennes, ils forment des desirs et concoivent des plans +qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournes et retardes par la vie +de leurs parents. La prodigalite du pere alla donc jusqu'a semer dans le +coeur de son fils un amour filial vrai, sans arriere-pensee. Neanmoins, +Charles etait un enfant de Paris, habitue par les moeurs de Paris, par +Annette elle-meme, a tout calculer, deja vieillard sous le masque du +jeune homme. Il avait recu l'epouvantable education de ce monde, ou, +dans une soiree, il se commet en pensees, en paroles, plus de crimes que +la Justice n'en punit aux Cours d'assises, ou les bons mots assassinent +les plus grandes idees, ou l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on +voit juste; et la, voir juste, c'est ne croire a rien, ni aux +sentiments, ni aux hommes, ni meme aux evenements: on y fait de faux +evenements. La, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse +d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive; +provisoirement, ne rien admirer, ni les oeuvres d'art, ni les nobles +actions, et donner pour mobile a toute chose l'interet personnel. Apres +mille folies, la grande dame, la belle Annette, forcait Charles a penser +gravement; elle lui parlait de sa position future, en lui passant dans +les cheveux une main parfumee; en lui refaisant une boucle, elle lui +faisait calculer la vie: elle le feminisait et le materialisait. Double +corruption, mais corruption elegante et fine, de bon gout. + +--Vous etes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine a +vous apprendre le monde. Vous avez ete tres mal pour monsieur des +Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attendez +qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mepriserez a votre aise. +Savez-vous ce que madame Campan nous disait? + +--Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministere, adorez-le; +tombe-t-il, aidez a le trainer a la voirie. Puissant, il est une espece +de dieu; detruit, il est au-dessous de Marat dans son egout, parce +qu'il vit et que Marat etait mort. La vie est une suite de combinaisons, +et il faut les etudier, les suivre, pour arriver a se maintenir toujours +en bonne position. + +Charles etait un homme trop a la mode, il avait ete trop constamment +heureux par ses parents, trop adule par le monde pour avoir de grands +sentiments. Le grain d'or que sa mere lui avait jete au coeur s'etait +etendu dans la filiere parisienne, il l'avait employe en superficie et +devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore que vingt +et un ans. A cet age, la fraicheur de la vie semble inseparable de la +candeur de l'ame. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie +avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, l'avoue le plus +incredule, l'usurier le moins facile hesitent-ils toujours a croire a la +vieillesse du coeur, a la corruption des calculs, quand les yeux nagent +encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front. +Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la +morale parisienne, et jusqu'a ce jour il etait beau d'inexperience. +Mais, a son insu, l'egoisme lui avait ete inocule. Les germes de +l'economie politique a l'usage du Parisien, latents en son coeur, ne +devaient pas tarder a y fleurir, aussitot que de spectateur oisif il +deviendrait acteur dans le drame de la vie reelle. Presque toutes les +jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors; mais +Eugenie eut-elle ete prudente et observatrice autant que le sont +certaines filles en province, aurait-elle pu se defier de son cousin, +quand, chez lui, les manieres, les paroles et les actions s'accordaient +encore avec les inspirations du coeur? Un hasard, fatal pour elle, lui +fit essuyer les dernieres effusions de sensibilite vraie qui fut en ce +jeune coeur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la +conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et +se mit complaisamment a contempler son cousin endormi: les fraiches +illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se +jura d'abord a elle-meme de l'aimer toujours. Puis elle jeta les yeux +sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance a cette +indiscretion, et, si elle commenca de la lire, ce fut pour acquerir de +nouvelles preuves des nobles qualites que, semblable a toutes les +femmes, elle pretait a celui qu'elle choisissait. + +"Mon cher, Alphonse, au moment ou tu liras cette lettre je n'aurai plus +d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitues a +prodiguer ce mot, je n'ai pas doute de ton amitie. Je te charge donc +d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour tirer un bon parti de +tout ce que je possede. Tu dois maintenant connaitre ma position. Je +n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'ecrire a +toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelqu'argent, et tu en +trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible de la +donner de memoire. Ma bibliotheque, mes meubles, mes voitures, mes +chevaux, etc., suffiront, je crois, a payer mes dettes. Je ne veux me +reserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me +faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai +d'ici, pour cette vente, une procuration reguliere, en cas de +contestations. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour +toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bete, +j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que legue un mourant a +son executeur testamentaire. On m'a fait une tres _comfortable_ voiture +de voyage chez les Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l'ont pas livree, +obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnite; s'ils se +refusaient a cet arrangement, evite tout ce qui pourrait entacher ma +loyaute, dans les circonstances ou je me trouve. Je dois six louis a +l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui ... " + +--Cher cousin, dit Eugenie en laissant la lettre, et se sauvant a petits +pas chez elle avec une des bougies allumees. La ce ne fut pas sans une +vive emotion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en +chene, l'un des plus beaux ouvrages de l'epoque nommee la _Renaissance_, +et sur lequel se voyait encore, a demi effacee, la fameuse Salamandre +royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge a glands d'or, et +bordee de cannetille usee, provenant de la succession de sa grand'mere. +Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut a verifier +le compte oublie de son petit pecule. Elle separa d'abord vingt +portugaises encore neuves, frappees sous le regne de Jean V, en 1725, +valant reellement au change cinq lisbonines ou chacune cent +soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son pere, mais +dont la valeur conventionnelle etait de cent quatre-vingts francs, +attendu la rarete, la beaute desdites pieces qui reluisaient comme des +soleils. ITEM, cinq genovines ou pieces de cent livres de Genes, autre +monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change, mais cent +francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La +Bertelliere. ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V, +frappes en 1729, donnes par madame Gentillet, qui, en les lui offrant, +lui disait toujours la meme phrase: + +--Ce cher serin-la, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres! +Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre tresor. ITEM, ce +que son pere estimait le plus (l'or de ces pieces etait a vingt-trois +carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriques en l'an +1756, et valant pres de treize francs. ITEM, une grande curiosite!... +des especes de medailles precieuses aux avares, trois roupies au signe +de la Balance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d'or pur a +vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont +chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au +moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment a manier l'or. +ITEM, le napoleon de quarante francs recu l'avant-veille, et qu'elle +avait negligemment mis dans sa bourse rouge. Ce tresor contenait des +pieces neuves et vierges, de veritables morceaux d'art desquels le pere +Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin de detailler a +sa fille les vertus intrinseques, comme la beaute du cordon, la clarte +du plat, la richesse des lettres dont les vives aretes n'etaient pas +encore rayees. Mais elle ne pensait ni a ces raretes, ni a la manie de +son pere, ni au danger qu'il y avait pour elle de se demunir d'un tresor +si cher a son pere; non, elle songeait a son cousin, et parvint enfin a +comprendre, apres quelques fautes de calcul, qu'elle possedait environ +cinq mille huit cents francs en valeurs reelles, qui, conventionnellement, +pouvaient se vendre pres de deux mille ecus. A la vue de ses richesses, +elle se mit a applaudir en battant des mains, comme un enfant force de +perdre son trop plein de joie dans les naifs mouvements du corps. Ainsi +le pere et la fille avaient compte chacun leur fortune: lui, pour aller +vendre son or; Eugenie, pour jeter le sien dans un ocean d'affection. +Elle remit les pieces dans la vieille bourse, la prit et remonta sans +hesitation. La misere secrete de son cousin lui faisait oublier la nuit, +les convenances; puis, elle etait forte de sa conscience, de son +devouement, de son bonheur. Au moment ou elle se montra sur le seuil de +la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles +se reveilla, vit sa cousine et resta beant de surprise. Eugenie +s'avanca, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix emue: + +--Mon cousin, j'ai a vous demander pardon d'une faute grave que j'ai +commise envers vous; mais Dieu me le pardonnera, ce peche, si vous +voulez l'effacer. + +--Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux. + +--J'ai lu ces deux lettres. + +Charles rougit. + +--Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je montee? En +verite, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentee de ne pas +trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait +connaitre votre coeur, votre ame et ... + +--Et quoi? demanda Charles. + +--Et vos projets, la necessite ou vous etes d'avoir une somme ... + +--Ma chere cousine ... + +--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'eveillons personne. Voici, +dit-elle en ouvrant la bourse, les economies d'une pauvre fille qui n'a +besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'etait +l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voila tout. Un +cousin est presque un frere, vous pouvez bien emprunter la bourse de +votre soeur. + +Eugenie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prevu des refus, et +son cousin restait muet. + +--Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugenie dont les palpitations +retentirent au milieu du profond silence. + +L'hesitation de son cousin l'humilia; mais la necessite dans laquelle +il se trouvait se representa plus vivement a son esprit, et elle plia le +genou. + +--Je ne me releverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon +cousin, de grace, une reponse?... que je sache si vous m'honorez, si +vous etes genereux, si ... + +En entendant le cri d'un noble desespoir, Charles laissa tomber des +larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empecher de +s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugenie sauta sur la +bourse, la lui versa sur la table. + +--Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne +craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur; +un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons; enfin +je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous +devriez ne pas donner tant de prix a ce don. + +Charles put enfin exprimer ses sentiments. + +--Oui, Eugenie, j'aurais l'ame bien petite, si je n'acceptais pas. +Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance. + +--Que voulez-vous, dit-elle effrayee. + +--Ecoutez, ma chere cousine, j'ai la ... Il s'interrompit pour montrer sur +la commode une caisse carree enveloppee d'un surtout de cuir. + +--La, voyez-vous, une chose qui m'est aussi precieuse que la vie. Cette +boite est un present de ma mere. Depuis ce matin je pensais que, si elle +pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-meme l'or que sa +tendresse lui a fait prodiguer dans ce necessaire; mais, accomplie par +moi, cette action me paraitrait un sacrilege. Eugenie serra +convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots. + +--Non, reprit-il apres une legere pause, pendant laquelle tous deux ils +se jeterent un regard humide, non, je ne veux ni le detruire, ni le +risquer dans mes voyages. Chere Eugenie, vous en serez depositaire. +Jamais ami n'aura confie quelque chose de plus sacre a son ami. Soyez-en +juge. Il alla prendre la boite, la sortit du fourreau, l'ouvrit et +montra tristement a sa cousine emerveillee un necessaire ou le travail +donnait a l'or un prix bien superieur a celui de son poids. + +--Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort qui fit +partir un double fond. Voila ce qui, pour moi, vaut la terre entiere. Il +tira deux portraits, deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel, richement +entoures de perles. + +--Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame a qui vous ecriv ... + +--Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mere, et voici mon pere, +qui sont votre tante et votre oncle. Eugenie, je devrais vous supplier a +genoux de me garder ce tresor. Si je perissais en perdant votre petite +fortune, cet or vous dedommagerait; et, a vous seule, je puis laisser +les deux portraits, vous etes digne de les conserver; mais +detruisez-les, afin qu'apres vous ils n'aillent pas en d'autres mains ... +Eugenie se taisait. + +--He! bien, oui, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grace. + +En entendant les mots qu'elle venait de dire a son cousin, elle lui jeta +son premier regard de femme aimante, un de ces regards ou il y a presque +autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et la +baisa. + +--Ange de purete! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais +rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout desormais. + +--Vous ressemblez a votre mere. Avait-elle la voix aussi douce que la +votre? + +--Oh! bien plus douce ... + +--Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupieres. Allons, Charles, +couchez-vous, je le veux, vous etes fatigue. A demain. + +Elle degagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la +reconduisit en l'eclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de +la porte: + +--Ah! pourquoi suis-je ruine, dit-il. + +--Bah! mon pere est riche, je le crois, repondit-elle. + +--Pauvre enfant, reprit Charles en avancant un pied dans la chambre et +s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laisse mourir le mien, il ne +vous laisserait pas dans ce denuement, enfin il vivrait autrement. + +--Mais il a Froidfond. + +--Et que vaut Froidfond? + +--Je ne sais pas; mais il a Noyers. + +--Quelque mauvaise ferme! + +--Il a des vignes et des pres ... + +--Des miseres, dit Charles d'un air dedaigneux. Si votre pere avait +seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette +chambre froide et nue? ajouta-t-il en avancant le pied gauche. + +--La seront donc mes tresors, dit-il en montrant le vieux bahut pour +voiler sa pensee. + +--Allez dormir, dit-elle en l'empechant d'entrer dans une chambre en +desordre. + +Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire. + +Tous deux ils s'endormirent dans le meme reve, et Charles commenca des +lors a jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame +Grandet trouva sa fille se promenant avant le dejeuner en compagnie de +Charles. Le jeune homme etait encore triste comme devait l'etre un +malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en +mesurant la profondeur de l'abime ou il etait tombe, avait senti tout le +poids de sa vie future. + +--Mon pere ne reviendra que pour le diner, dit Eugenie en voyant +l'inquietude peinte sur le visage de sa mere. + +Il etait facile de voir dans les manieres, sur la figure d'Eugenie et +dans la singuliere douceur que contracta sa voix, une conformite de +pensee entre elle et son cousin. Leurs ames s'etaient ardemment epousees +avant peut-etre meme d'avoir bien eprouve la force des sentiments par +lesquels ils s'unissaient l'un a l'autre. Charles resta dans la salle, +et sa melancolie y fut respectee. Chacune des trois femmes eut a +s'occuper. Grandet ayant oublie ses affaires, il vint un assez grand +nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le macon, les +terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour +conclure des marches relatifs a des reparations, les autres pour payer +des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugenie furent +donc obligees d'aller et de venir, de repondre aux interminables +discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les +redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son +maitre pour savoir ce qui devait etre garde pour la maison ou vendu au +marche. L'habitude du bonhomme etait, comme celle d'un grand nombre de +gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses +fruits gates. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu +quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des +bons royaux qui lui portaient interet jusqu'au jour ou il aurait a payer +ses rentes. Il avait laisse Cornoiller a Angers, pour y soigner les +chevaux a demi fourbus, et les ramener lentement apres les avoir bien +fait reposer. + +--Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim. + +Nanon lui cria de la cuisine: + +--Est-ce que vous n'avez rien mange depuis hier? + +--Rien, repondit le bonhomme. + +Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son +client au moment ou la famille etait a table. Le pere Grandet n'avait +seulement pas vu son neveu. + +--Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons. +Savez-vous ce que vaut l'or a Angers ou l'on en est venu chercher pour +Nantes? je vais en envoyer. + +--N'en envoyez pas, repondit le bonhomme, il y en a deja suffisamment. +Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous evite pas une perte de +temps. + +--Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes. + +--Dites donc valait. + +--D'ou diable en serait-il venu? + +--Je suis alle cette nuit a Angers, lui repondit Grandet a voix basse. + +Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'etablit +entre eux d'oreille a oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet +regarderent Charles a plusieurs reprises. Au moment ou sans doute +l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de +rente, des Grassins laissa derechef echapper un geste d'etonnement. + +--Monsieur Grandet, dit-il a Charles, je pars pour Paris; et, si vous +aviez des commissions a me donner ... + +--Aucune, monsieur. Je vous remercie, repondit Charles. + +--Remerciez-le mieux que ca, mon neveu. Monsieur va pour arranger les +affaires de la maison Guillaume Grandet. + +--Y aurait-il donc quelque espoir, demanda Charles. + +--Mais, s'ecria le tonnelier avec un orgueil bien joue, n'etes-vous pas +mon neveu? votre honneur est le notre. Ne vous nommez-vous pas Grandet? + +Charles se leva, saisit le pere Grandet, l'embrassa, palit et sortit. +Eugenie contemplait son pere avec admiration. + +--Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout a vous, et emboisez-moi bien +ces gens-la! Les deux diplomates se donnerent une poignee de main, +l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'a la porte; puis, +apres l'avoir fermee, il revint et dit a Nanon en se plongeant dans son +fauteuil: + +--Donne-moi du cassis? Mais trop emu pour rester en place, il se leva, +regarda le portrait de monsieur de La Bertelliere et se mit a chanter, +en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse: + +Dans les gardes francaises + +J'avais un bon papa. + +Nanon, madame Grandet, Eugenie s'examinerent mutuellement et en silence. +La joie du vigneron les epouvantait toujours quand elle arrivait a son +apogee. La soiree fut bientot finie. D'abord le pere Grandet voulut se +coucher de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait +dormir; de meme que quand Auguste buvait la Pologne etait ivre. Puis +Nanon, Charles et Eugenie n'etaient pas moins las que le maitre. Quant a +madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les +desirs de son mari. Neanmoins, pendant les deux heures accordees a la +digestion, le tonnelier, plus facetieux qu'il ne l'avait jamais ete, dit +beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure +de son esprit. Quand il eut avale son cassis, il regarda le verre. + +--On n'a pas plutot mis les levres a un verre qu'il est deja vide! +Voila notre histoire. On ne peut pas etre et avoir ete. Les ecus ne +peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait +trop belle. + +Il fut jovial et clement. Lorsque Nanon vint avec son rouet: + +--Tu dois etre lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre. + +--Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, repondit la servante. + +--Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis? + +--Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que +les apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue. + +--Ils y mettent trop de sucre, ca ne sent plus rien, dit le bonhomme. + +Le lendemain la famille, reunie a huit heures pour le dejeuner, offrit +le tableau de la premiere scene d'une intimite bien reelle. Le malheur +avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugenie et Charles; +Nanon elle-meme sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre +commencerent a faire une meme famille. Quant au vieux vigneron, son +avarice satisfaite et la certitude de voir bientot partir le mirliflor +sans avoir a lui payer autre chose que son voyage a Nantes, le rendirent +presque indifferent a sa presence au logis. Il laissa les deux enfants, +ainsi qu'il nomma Charles et Eugenie, libres de se comporter comme bon +leur semblerait sous l'oeil de madame Grandet, en laquelle il avait +d'ailleurs une entiere confiance en ce qui concernait la morale publique +et religieuse. L'alignement de ses pres et des fosses jouxtant la route, +ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d'hiver dans ses +clos et a Froidfond l'occuperent exclusivement. Des lors commenca pour +Eugenie le primevere de l'amour. Depuis la scene de nuit pendant +laquelle la cousine donna son tresor au cousin, son coeur avait suivi le +tresor. Complices tous deux du meme secret, ils se regardaient en +s'exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs +sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les +mettant pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La +parente n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent, une +tendresse dans les regards: aussi Eugenie se plut-elle a endormir les +souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour. +N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de +l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux +chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses +histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'esperance ne +deploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas +tour a tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas +pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se batir un +mobile palais, pour des bouquets aussitot oublies que coupes? N'est-il +pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre +seconde transformation. L'enfance et l'amour furent meme chose entre +Eugenie et Charles: ce fut la passion premiere avec tous ses +enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils etaient +enveloppes de melancolie. En se debattant a sa naissance sous les crepes +du deuil, cet amour n'en etait d'ailleurs que mieux en harmonie avec la +simplicite provinciale de cette maison en ruines. En echangeant quelques +mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette; en +restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'a l'heure ou le +soleil se couchait, occupes a se dire de grands riens ou recueillis dans +le calme qui regnait entre le rempart et la maison, comme on l'est sous +les arcades d'une eglise, Charles comprit la saintete de l'amour; car +sa grande dame, sa chere Annette ne lui en avait fait connaitre que les +troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne, +coquette, vaniteuse, eclatante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait +cette maison, dont les moeurs ne lui semblerent plus si ridicules. Il +descendait des le matin afin de pouvoir causer avec Eugenie quelques +moments avant que Grandet ne vint donner les provisions; et, quand les +pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au +jardin. La petite criminalite de ce rendez-vous matinal, secret meme +pour la mere d'Eugenie, et que Nanon faisait semblant de ne pas +apercevoir, imprimait a l'amour le plus innocent du monde la vivacite +des plaisirs defendus. Puis, quand, apres le dejeuner, le pere Grandet +etait parti pour aller voir ses proprietes et ses exploitations, Charles +demeurait entre la mere et la fille, eprouvant des delices inconnues a +leur preter les mains pour devider du fil, a les voir travaillant, a les +entendre jaser La simplicite de cette vie presque monastique, qui lui +revela les beautes de ces ames auxquelles le monde etait inconnu, le +toucha vivement. Il avait cru ces moeurs impossibles en France, et +n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'etait-ce que +fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine. Bientot pour lui +Eugenie fut l'ideal de la Marguerite de Goethe, moins la faute. Enfin de +jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui +s'abandonna delicieusement au courant de l'amour; elle saisissait sa +felicite comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du +fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence +n'attristaient-ils pas deja les heures les plus joyeuses de ces fuyardes +journees? Chaque jour un petit evenement leur rappelait la prochaine +separation. Ainsi, trois jours apres le depart de des Grassins, Charles +fut emmene par Grandet au Tribunal de Premiere Instance avec la +solennite que les gens de province attachent a de tels actes, pour y +signer une renonciation a la succession de son pere. Repudiation +terrible! espece d'apostasie domestique. Il alla chez maitre Cruchot +faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour +l'ami charge de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les +formalites necessaires pour obtenir un passeport a l'etranger. Enfin, +quand arriverent les simples vetements de deuil que Charles avait +demandes a Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa +garde-robe inutile. Cet acte plut singulierement au pere Grandet. + +--Ah! vous voila comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire +fortune, lui dit-il en le voyant vetu d'une redingote de gros drap noir. +Bien, tres bien! + +--Je vous prie de croire, monsieur, lui repondit Charles, que je saurai +bien avoir l'esprit de ma situation. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux +s'animerent a la vue d'une poignee d'or que lui montra Charles. + +--Monsieur, j'ai reuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluites +que je possede et qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne +connaissant personne a Saumur, je voulais vous prier ce matin de ... + +--De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant. + +--Non, mon oncle, de m'indiquer un honnete homme qui ... + +--Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela la-haut, et je +reviendrai vous dire ce que cela vaut, a un centime pres. Or de bijou, +dit-il en examinant une longue chaine, dix-huit a dix-neuf carats. + +Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or. + +--Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons +qui pourront vous servir a attacher des rubans a vos poignets. Cela fait +un bracelet fort a la mode en ce moment. + +--J'accepte sans hesiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard +d'intelligence. + +--Ma tante, voici le de de ma mere, je le gardais precieusement dans ma +toilette de voyage, dit Charles en presentant un joli de d'or a madame +Grandet qui depuis dix ans en desirait un. + +--Il n'y a pas de remerciments possibles, mon neveu, dit la vieille mere +dont les yeux se mouillerent de larmes. Soir et matin dans mes prieres +j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des +voyageurs. Si je mourais, Eugenie vous conserverait ce bijou. + +--Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes, +mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous eviter la +peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent ... en livres. + +Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les ecus de +six livres doivent etre acceptes pour six francs sans deduction. + +--Je n'osais vous le proposer, repondit Charles; mais il me repugnait +de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver +son linge sale en famille, disait Napoleon. Je vous remercie donc de +votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment +de silence. + +--Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air inquiet comme +s'il eut craint de blesser sa susceptibilite, ma cousine et ma tante ont +bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez a votre tour +agreer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous +rappelleront un pauvre garcon qui, loin de vous, pensera certes a ceux +qui desormais seront toute sa famille. + +--Mon garcon! mon garcon, faut pas te denuer comme ca ... Qu'as-tu donc, +ma femme? dit-il en se tournant avec avidite vers elle, ah! un de +d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends +tes boutons, mon garcon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais +... tu me permettras de ... te payer ... ton, oui ... ton passage aux +Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garcon, +qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compte que l'or brut, il y a +peut-etre quelque chose a gagner sur les facons. Ainsi, voila qui est +dit. Je te donnerai quinze cents francs ... en livres, que Cruchot me +pretera; car je n'ai pas un rouge liard ici, a moins que Perrottet, qui +est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais +l'aller voir. + +Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit. + +--Vous vous en irez donc, dit Eugenie en lui jetant un regard de +tristesse melee d'admiration. + +--Il le faut, dit-il en baissant la tete. + +Depuis quelques jours, le maintien, les manieres, les paroles de Charles +etaient devenus ceux d'un homme profondement afflige, mais qui, sentant +peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son +malheur. Il ne soupirait plus, il s'etait fait homme. Aussi jamais +Eugenie ne presuma-t-elle mieux du caractere de son cousin, qu'en le +voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien a +sa figure palie et a sa sombre contenance. Ce jour-la le deuil fut pris +par les deux femmes, qui assisterent avec Charles a un Requiem celebre a +la paroisse pour l'ame de feu Guillaume Grandet. + +Au second dejeuner, Charles recut des lettres de Paris, et les lut. + +--He! bien, mon cousin, etes-vous content de vos affaires? dit Eugenie +a voix basse. + +--Ne fais donc jamais de ces questions-la, ma fille, repondit Grandet. +Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez +dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garcon. + +--Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles. + +--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride +dans le commerce. + +Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit a Eugenie +en l'attirant sur le vieux banc ou ils s'assirent sous le noyer: + +--J'avais bien presume d'Alphonse, il s'est conduit a merveille. Il a +fait mes affaires avec prudence et loyaute. Je ne dois rien a Paris, +tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'apres les +conseils d'un capitaine au long-cours, employe trois mille francs qui +lui restaient en une pacotille composee de curiosites europeennes +desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirige mes colis +sur Nantes, ou se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours, +Eugenie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-etre, mais au +moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient +deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer a +mon retour avant plusieurs annees. Ma chere cousine, ne mettez pas en +balance ma vie et la votre, je puis perir, peut-etre se presentera-t-il +pour vous un riche etablissement ... + +--Vous m'aimez?... dit-elle. + +--Oh! oui, bien, repondit-il avec une profondeur d'accent qui revelait +une egale profondeur dans le sentiment. + +--J'attendrai, Charles. Dieu! mon pere est a sa fenetre, dit-elle en +repoussant son cousin qui s'approchait pour l'embrasser. + +Elle se sauva sous la voute, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se +retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante; puis, sans +trop savoir ou elle allait, Eugenie se trouva pres du bouge de Nanon, a +l'endroit le moins clair du couloir; la Charles, qui l'avait +accompagnee, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la +taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugenie ne resista plus; elle +recut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de +tous les baisers. + +--Chere Eugenie, un cousin est mieux qu'un frere, il peut t'epouser, lui +dit Charles. + +--Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis. + +Les deux amants, effrayes, se sauverent dans la salle, ou Eugenie reprit +son ouvrage, et ou Charles se mit a lire les litanies de la Vierge dans +le paroissien de madame Grandet. + +--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prieres. + +Des que Charles eut annonce son depart, Grandet se mit en mouvement pour +faire croire qu'il lui portait beaucoup d'interet; il se montra liberal +de tout ce qui ne coutait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et +dit que cet homme pretendait vendre ses caisses trop cher; il voulut +alors a toute force les faire lui-meme, et y employa de vieilles +planches; il se leva des le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer +ses voliges et en confectionner de tres belles caisses dans lesquelles +il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de les faire +descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expedier en +temps utile a Nantes. + +Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour +Eugenie avec une effrayante rapidite. Parfois elle voulait suivre son +cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la +duree est chaque jour abregee par l'age, par le temps, par une maladie +mortelle, par quelques-unes des fatalites humaines, celui-la comprendra +les tourments d'Eugenie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce +jardin, maintenant trop etroit pour elle, ainsi que la cour, la maison, +la ville: elle s'elancait par avance sur la vaste etendue des mers. +Enfin la veille du depart arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et +de Nanon, le precieux coffret ou se trouvaient les deux portraits fut +solennellement installe dans le seul tiroir du bahut qui fermait a clef +et ou etait la bourse maintenant vide. Le depot de ce tresor n'alla pas +sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugenie mit la clef dans +son sein, elle n'eut pas le courage de defendre a Charles d'y baiser la +place. + +--Elle ne sortira pas de la, mon ami. + +--Eh! bien, mon coeur y sera toujours aussi. + +--Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur. + +--Ne sommes-nous pas maries, repondit-il; j'ai ta parole, prends la +mienne. + +--A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre. + +Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur +d'Eugenie avait momentanement sanctifie l'amour de Charles. Le lendemain +matin le dejeuner fut triste. Malgre la robe d'or et une croix a la +Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-meme, libre d'exprimer ses +sentiments, eut la larme a l'oeil. + +--Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise. + +A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner +Charles a la diligence de Nantes. Nanon avait lache le chien, ferme la +porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de +la vieille rue etaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer +ce cortege, auquel se joignit sur la place maitre Cruchot. + +--Ne va pas pleurer, Eugenie, lui dit sa mere. + +--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant +Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez +l'honneur de votre pere sauf. Je vous en reponds, moi, Grandet; car, +alors, il ne tiendra qu'a vous de ... + +--Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon depart. N'est-ce pas +le plus beau present que vous puissiez me faire? + +Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait +interrompu, Charles repandit sur le visage tanne de son oncle des larmes +de reconnaissance, tandis qu'Eugenie serrait de toutes ses forces la +main de son cousin et celle de son pere. Le notaire seul souriait en +admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le +bonhomme. Les quatre Saumurois, environnes de plusieurs personnes, +resterent devant la voiture jusqu'a ce qu'elle partit; puis, quand elle +disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain: + +--Bon voyage! dit le vigneron. Heureusement maitre Cruchot fut le seul +qui entendit cette exclamation. Eugenie et sa mere etaient allees a un +endroit du quai d'ou elles pouvaient encore voir la diligence, et +agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel repondit Charles en +deployant le sien. + +--Ma mere, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit +Eugenie au moment ou elle ne vit plus le mouchoir de Charles. + +Pour ne point interrompre le cours des evenements qui se passerent au +sein de la famille Grandet, il est necessaire de jeter par anticipation +un coup d'oeil sur les operations que le bonhomme fit a Paris par +l'entremise de des Grassins. Un mois apres le depart du banquier, +Grandet possedait une inscription de cent mille livres de rente achetee +a quatre-vingts francs net. Les renseignements donnes a sa mort par son +inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumiere sur les moyens que sa +defiance lui suggera pour echanger le prix de l'inscription contre +l'inscription elle-meme. Maitre Cruchot pensa que Nanon fut, a son insu, +l'instrument fidele du transport des fonds. Vers cette epoque, la +servante fit une absence de cinq jours, sous pretexte d'aller ranger +quelque chose a Froidfond, comme si le bonhomme etait capable de laisser +trainer quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison +Guillaume Grandet, toutes les previsions du tonnelier se realiserent. + +A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements +les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des departements. +Les noms de des Grassins et de Felix Grandet de Saumur y etaient connus +et y jouissaient de l'estime accordee aux celebrites financieres qui +s'appuient sur d'immenses proprietes territoriales libres d'hypotheques. +L'arrivee du banquier de Saumur, charge, disait-on, de liquider par +honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour eviter a l'ombre du +negociant la honte des protets. La levee des scelles se fit en presence +des creanciers, et le notaire de la famille se mit a proceder +regulierement a l'inventaire de la succession. Bientot des Grassins +reunit les creanciers, qui, d'une voix unanime, elurent pour +liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec Francois Keller, +chef d'une riche maison, l'un des principaux interesses, et leur +confierent tous les pouvoirs necessaires pour sauver a la fois l'honneur +de la famille et les creances. Le credit du Grandet de Saumur, +l'esperance qu'il repandit au coeur des creanciers par l'organe de des +Grassins, faciliterent les transactions; il ne se rencontra pas un seul +recalcitrant parmi les creanciers. Personne ne pensait a passer sa +creance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait: + +--Grandet de Saumur payera! Six mois s'ecoulerent. Les Parisiens +avaient rembourse les effets en circulation et les conservaient au fond +de leurs portefeuilles. Premier resultat que voulait obtenir le +tonnelier. Neuf mois apres la premiere assemblee, les deux liquidateurs +distribuerent quarante-sept pour cent a chaque creancier. Cette somme +fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses +generalement quelconques appartenant a feu Guillaume Grandet, et qui fut +faite avec une fidelite scrupuleuse. La plus exacte probite presidait a +cette liquidation. Les creanciers se plurent a reconnaitre l'admirable +et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circule +convenablement, les creanciers demanderent le reste de leur argent. Il +leur fallut ecrire une lettre collective a Grandet. + +--Nous y voila, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu; +patience, mes petits amis. + +En reponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de +Saumur demanda le depot chez un notaire de tous les titres de creance +existants contre la succession de son frere, en les accompagnant d'une +quittance des payements deja faits, sous pretexte d'apurer les comptes, +et de correctement etablir l'etat de la succession. Ce depot souleva +mille difficultes. Generalement, le creancier est une sorte de maniaque. +Aujourd'hui pret a conclure, demain il veut tout mettre a feu et a sang; +plus tard il se fait ultra-debonnaire. Aujourd'hui sa femme est de +bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis, +il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut, il ne peut pas sortir, +il est melancolique, il dit oui a toutes les propositions qui peuvent +terminer une affaire; le surlendemain il lui faut des garanties, a la +fin du mois il pretend vous executer, le bourreau! Le creancier +ressemble a ce moineau franc a la queue duquel on engage les petits +enfants a tacher de poser un grain de sel; mais le creancier retorque +cette image contre sa creance, de laquelle il ne peut rien saisir. +Grandet avait observe les variations atmospheriques des creanciers, et +ceux de son frere obeirent a tous ses calculs. Les uns se facherent et +se refuserent _net_ au depot. + +--Bon! ca va bien, disait Grandet en se frottant les mains a la lecture +des lettres que lui ecrivait a ce sujet des Grassins. Quelques autres ne +consentirent audit depot que sous la condition de faire bien constater +leurs droits, ne renoncer a aucuns, et se reserver meme celui de faire +declarer la faillite. Nouvelle correspondance, apres laquelle Grandet de +Saumur consentit a toutes les reserves demandees. Moyennant cette +concession, les creanciers benins firent entendre raison aux creanciers +durs. Le depot eut lieu, non sans quelques plaintes. + +--Ce bonhomme, dit-on a des Grassins, se moque de vous et de nous. +Vingt-trois mois apres la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de +commercants, entraines par le mouvement des affaires de Paris, avaient +oublie leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire: + +--Je commence a croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que +je tirerai de cela. Le tonnelier avait calcule sur la puissance du +temps, qui, disait-il, est un bon diable A la fin de la troisieme annee, +des Grassins ecrivit a Grandet que, moyennant dix pour cent des deux +millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il +avait amene les creanciers a lui rendre leurs titres. Grandet repondit +que le notaire et l'agent de change dont les epouvantables faillites +avaient cause la mort de son frere, vivaient, _eux_! pouvaient etre +devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque +chose et diminuer le chiffre du deficit. A la fin de la quatrieme annee, +le deficit fut bien et dument arrete a la somme de douze cent mille +francs. Il y eut des pourparlers qui durerent six mois entre les +liquidateurs et les creanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref, +vivement presse de s'executer, Grandet de Saumur repondit aux deux +liquidateurs, vers le neuvieme mois de cette annee, que son neveu, qui +avait fait fortune aux Indes, lui avait manifeste l'intention de payer +integralement les dettes de son pere; il ne pouvait pas prendre sur lui +de les solder frauduleusement sans l'avoir consulte; il attendait une +reponse. Les creanciers, vers le milieu de la cinquieme annee, etaient +encore tenus en echec avec le mot _integralement_, de temps en temps +lache par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait +jamais, sans laisser echapper un fin sourire et un juron, le mot: + +--Ces PARISIENS! Mais les creanciers furent reserves a un sort inoui +dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position ou les +avait maintenus Grandet au moment ou les evenements de cette histoire +les obligeront a y reparaitre. Quand les rentes atteignirent a 115, le +pere Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent +mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent +mille francs d'interets composes que lui avaient donnes ses +inscriptions. Des Grassins demeurait a Paris. Voici pourquoi. D'abord il +fut nomme depute; puis il s'amouracha, lui pere de famille, mais ennuye +par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices +du theatre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maitre chez +le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugee a +Saumur profondement immorale. Sa femme se trouva tres heureuse d'etre +separee de biens et d'avoir assez de tete pour mener la maison de +Saumur, dont les affaires se continuerent sous son nom, afin de reparer +les breches faites a sa fortune par les folies de monsieur des Grassins. +Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve, +qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer a l'alliance d'Eugenie +Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins a Paris, et y +devint, dit-on, fort mauvais sujet. Les Cruchot triompherent. + +--Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en pretant une somme a +madame des Grassins, moyennant suretes. Je vous plains beaucoup, vous +etes une bonne petite femme. + +--Ah! monsieur, repondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour +ou il partit de chez vous pour aller a Paris, il courait a sa ruine. + +--Le ciel m'est temoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier +moment pour l'empecher d'y aller. Monsieur le president voulait a toute +force l'y remplacer; et, s'il tenait tant a s'y rendre, nous savons +maintenant pourquoi. + +Ainsi Grandet n'avait aucune obligation a des Grassins. + +*Chagrins de famille* En toute situation, les femmes ont plus de causes +de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa +force, et l'exercice de sa puissance: il agit, il va, il s'occupe, il +pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait +Charles. Mais la femme demeure, elle reste face a face avec le chagrin +dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abime qu'il a +ouvert, le mesure et souvent le comble de ses voeux et de ses larmes. +Ainsi faisait Eugenie. Elle s'initiait a sa destinee. Sentir, aimer, +souffrir, se devouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. +Eugenie devait etre toute la femme, moins ce qui la console. Son +bonheur, amasse comme les clous semes sur la muraille, suivant la +sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le +creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle +ils arriverent bientot. Le lendemain du depart de Charles, la maison +Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepte pour Eugenie +qui la trouva tout a coup bien vide. A l'insu de son pere, elle voulut +que la chambre de Charles restat dans l'etat ou il l'avait laissee. +Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce _statu quo_. + +--Qui sait s'il ne reviendra pas plus tot que nous ne le croyons, +dit-elle. + +--Ah! je le voudrais voir ici, repondit Nanon. Je m'accoutumais ben a +lui! C'etait un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli, +moutonne comme une fille. Eugenie regarda Nanon. + +--Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux a la perdition de +votre ame! Ne regardez donc pas le monde comme ca. + +Depuis ce jour, la beaute de mademoiselle Grandet prit un nouveau +caractere. Les graves pensees d'amour par lesquelles son ame etait +lentement envahie, la dignite de la femme aimee donnerent a ses traits +cette espece d'eclat que les peintres figurent par l'aureole. Avant la +venue de son cousin, Eugenie pouvait etre comparee a la Vierge avant la +conception, quand il fut parti elle ressemblait a la Vierge mere: elle +avait concu l'amour. Ces deux Maries, si differentes et si bien +representees par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus +brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant de la +messe ou elle alla le lendemain du depart de Charles, et ou elle avait +fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la +ville, une mappemonde qu'elle cloua pres de son miroir, afin de suivre +son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un +peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de le voir, +de lui adresser mille questions, de lui dire: + +--Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien a moi, en voyant +cette etoile dont tu m'as appris a connaitre les beautes et l'usage? + +Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc +de bois ronge par les vers et garni de mousse grise ou ils s'etaient dit +tant de bonnes choses, de niaiseries, ou ils avaient bati les chateaux +en Espagne de leur joli menage. Elle pensait a l'avenir en regardant le +ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser; +puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel etait la chambre +de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste, +qui se glisse dans toutes les pensees, et devient la substance, ou, +comme eussent dit nos peres, l'etoffe de la vie. Quand les soi-disant +amis du pere Grandet venaient faire la partie le soir, elle etait gaie, +elle dissimulait; mais, pendant toute la matinee, elle causait de +Charles avec sa mere et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait +compatir aux souffrances de sa jeune maitresse sans manquer a ses +devoirs envers son vieux patron, elle qui disait a Eugenie: + +--Si j'avais eu un homme a moi, je l'aurais ... suivi dans l'enfer. Je +l'aurais ... quoi ... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais ... +rien. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous, +mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de meme, +tourne autour de ma jupe, rapport a mes rentes, tout comme ceux qui +viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je +vois ca, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une +tour; he! bien, mam'zelle, ca me fait plaisir, quoique ca ne soye pas +de l'amour. + +Deux mois se passerent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone, +s'etait animee par l'immense interet du secret qui liait plus intimement +ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisatres de cette +salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugenie +ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche +matin elle fut surprise par sa mere au moment ou elle etait occupee a +chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut +alors initiee au terrible secret de l'echange fait par le voyageur +contre le tresor d'Eugenie. + +--Tu lui as tout donne, dit la mere epouvantee. Que diras-tu donc a ton +pere, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or? + +Les yeux d'Eugenie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurerent dans +un effroi mortel pendant la moitie de la matinee. Elles furent assez +troublees pour manquer la grand'messe, et n'allerent qu'a la messe +militaire. Dans trois jours l'annee 1819 finissait. Dans trois jours +devait commencer une terrible action, une tragedie bourgeoise sans +poison, ni poignard, ni sang repandu; mais, relativement aux acteurs, +plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des +Atrides. + +--Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet a sa fille en laissant son +tricot sur ses genoux. + +La pauvre mere subissait de tels troubles depuis deux mois que les +manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'etaient pas +encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes +resultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une facon +facheuse au milieu d'une sueur causee par une epouvantable colere de son +mari. + +--Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confie ton secret, +nous aurions eu le temps d'ecrire a Paris a monsieur des Grassins. Il +aurait pu nous envoyer des pieces d'or semblables aux tiennes; et, +quoique Grandet les connaisse bien, peut-etre ... + +--Mais ou donc aurions-nous pris tant d'argent? + +--J'aurais engage mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous eut +bien ... + +--Il n'est plus temps, repondit Eugenie d'une voix sourde et alteree en +interrompant sa mere. Demain matin ne devons-nous pas aller lui +souhaiter la bonne annee dans sa chambre? + +--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot? + +--Non, non, ce serait me livrer a eux et nous mettre sous leur +dependance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me +repens de rien. Dieu me protegera. Que sa sainte volonte se fasse. Ah! +si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pense qu'a lui, ma mere. + +Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante a +laquelle la mere et la fille etaient en proie leur suggera la plus +naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre +de Grandet. L'hiver de 1819 a 1820 fut un des plus rigoureux de +l'epoque. La neige encombrait les toits. + +Madame Grandet dit a son mari, des qu'elle l'entendit se remuant dans sa +chambre: + +--Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid +est si vif que je gele sous ma couverture. Je suis arrivee a un age ou +j'ai besoin de menagements. D'ailleurs, reprit-elle apres une legere +pause, Eugenie viendra s'habiller la. Cette pauvre fille pourrait gagner +une maladie a faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous +irons te souhaiter le bon an pres du feu, dans la salle. + +--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'annee, madame +Grandet? Tu n'as jamais tant parle. Cependant tu n'as pas mange de pain +trempe dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh! bien, +reprit le bonhomme que sans doute la proposition de sa femme arrangeait, +je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une +bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur a l'echeance de +ton age, quoique en general les La Bertelliere soient faits de vieux +ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il apres une pause. Enfin, nous en +avons herite, je leur pardonne. Et il toussa. + +--Vous etes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme. + +--Toujours gai, moi, + +Gai, gai, gai, le tonnelier, + +Raccommodez votre cuvier! + +ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habille. Oui, nom d'un petit +bonhomme, il fait solidement froid tout de meme. Nous dejeunerons bien, +ma femme. Des Grassins m'a envoye un pate de foies gras truffe! Je vais +aller le chercher a la diligence. Il doit y avoir joint un double +napoleon pour Eugenie, vint lui dire le tonnelier a l'oreille. Je n'ai +plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pieces, je +puis te dire cela a toi; mais il a fallu les lacher pour les affaires. +Et, pour celebrer lever jour de l'an, il l'embrassa sur le front. + +--Eugenie, cria la bonne mere, je ne sais sur quel cote ton pere a +dormi, mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons. + +--Quoi qu'il a donc, notre maitre? dit Nanon en entrant chez sa +maitresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit: "Bonjour, bon +an, grosse bete! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid."Ai-je +ete sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un ecu de +six francs qui n'est quasi point rogne du tout! tenez, madame, +regardez-le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de +meme. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais +lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben +parfait, un ben bon homme ... + +Le secret de cette joie etait dans une entiere reussite de la +speculation de Grandet. Monsieur des Grassins, apres avoir deduit les +sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante +mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait +avance afin de completer l'argent necessaire a l'achat des cent mille +livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en +ecus, restant sur le semestre de ses interets, et lui avait annonce la +hausse des fonds publics. Ils etaient alors a 89, les plus celebres +capitalistes en achetaient, fin janvier, a 92. Grandet gagnait, depuis +deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apure ses comptes, +et allait desormais toucher cinquante mille francs tous les six mois +sans avoir a paver ni impositions, ni reparations. Il concevait enfin la +rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une +repugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, maitre d'un +capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint a +la valeur territoriale de ses proprietes, composerait une fortune +colossale. Les six francs donnes a Nanon etaient peut-etre le solde d'un +immense service que la servante avait a son insu rendu a son maitre. + +--Oh! oh! ou va donc le pere Grandet, qu'il court des le matin comme +au feu? se dirent les marchands occupes a ouvrir leurs boutiques. Puis, +quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries +transportant sur une brouette des sacs pleins: + +--L'eau va toujours a la riviere, le bonhomme allait a ses ecus, disait +l'un. + +--Il lui en vient de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre. + +--Il finira par acheter Saumur, s'ecriait un troisieme. + +--Il se moque du froid, il est toujours a son affaire, disait une femme +a son mari. + +--Eh! eh! monsieur Grandet, si ca vous genait, lui dit un marchand de +drap, son plus proche voisin, je vous en debarrasserais. + +--Ouin! ce sont des sous, repondit le vigneron. + +--D'argent, dit le facteur a voix basse. + +--Si tu veux que je te soigne, mets une bride a ta _margoulette_, dit le +bonhomme au facteur en ouvrant sa porte. + +--Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur; il +parait que quand il fait froid il entend. + +--Voila vingt sous pour tes etrennes, et _motus_! Detale! lui dit +Grandet. Nanon te reportera ta brouette. + +--Nanon, les linottes sont-elles a la messe? + +--Oui, monsieur. + +--Allons, haut la patte! a l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de +sacs. En un moment les ecus furent transportes dans sa chambre ou il +s'enferma. + +--Quand le dejeuner sera pret, tu me cogneras au mur. Reporte la +brouette aux Messageries. + +La famille ne dejeuna qu'a dix heures. + +--Ici ton pere ne demandera pas a voir ton or, dit madame Grandet a sa +fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis +nous aurons le temps de remplir ton tresor pour le jour de ta naissance ... + +Grandet descendait l'escalier en pensant a metamorphoser promptement ses +ecus parisiens en bon or et a son admirable speculation des rentes sur +l'Etat. Il etait decide a placer ainsi ses revenus jusqu'a ce que la +rente atteignit le taux de cent francs. Meditation funeste a Eugenie. +Aussitot qu'il entra, les deux femmes lui souhaiterent une bonne annee, +sa fille en lui sautant au cou et le calinant, madame Grandet gravement +et avec dignite. + +--Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je +travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent +pour etre heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voila un napoleon tout +neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas +un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or, +fifille. + +--Bah! il fait trop froid; dejeunons, lui repondit Eugenie. + +--He! bien, apres, hein? Ca nous aidera tous a digerer. Ce gros des +Grassins, il nous a envoye ca tout de meme, reprit-il. Ainsi mangez, mes +enfants, ca ne nous coute rien. Il va bien des Grassins, je suis content +de lui. Le merluchon rend service a Charles, et gratis encore. Il +arrange tres bien les affaires de ce pauvre defunt Grandet. + +--Ououh! ououh! fit-il, la bouche pleine, apres une pause, cela est +bon! Manges-en donc, ma femme? ca nourrit au moins pour deux jours. + +--Je n'ai pas faim. Je suis tout malingre, tu le sais bien. + +--Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre; +tu es une La Bertelliere, une femme solide. Tu es bien un petit brin +jaunette, mais j'aime le jaune. + +L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible +peut-etre pour un condamne que ne l'etait pour madame Grandet et pour sa +fille l'attente des evenements qui devaient terminer ce dejeuner de +famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le +coeur de ces deux femmes se serrait. La fille avait neanmoins un appui +dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour. + +--Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts. + +A cette pensee, elle jetait a sa mere des regards flamboyants de +courage. + +--Ote tout cela, dit Grandet a Nanon quand, vers onze heures le dejeuner +fut acheve; mais laisse-nous la table. Nous serons plus a l'aise pour +voir ton petit tresor, dit-il en regardant Eugenie. Petit, ma foi, non. +Tu possedes, valeur intrinseque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf +francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. +Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour completer la somme, parce +que, vois-tu, fifille ... He! bien, pourquoi nous ecoutes-tu? Montre-moi +tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon +disparut. + +--Ecoute, Eugenie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras +pas a ton pepere, ma petite fifille, hein? Les deux femmes etaient +muettes. + +--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six +mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. +Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera +bientot, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau +douzain dont on aura jamais parle dans la province. Ecoute donc, +fifille. Il se presente une belle occasion: tu peux mettre tes six +mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois pres +de deux cents francs d'interets, sans impots, ni reparations, ni grele, +ni gelee, ni maree, ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu repugnes +peut-etre a te separer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout de +meme. Je te ramasserai des pieces d'or, des hollandaises, des +portugaises, des roupies du Mogol, des genovines; et, avec celles que +je te donnerai a tes fetes, en trois ans tu auras retabli la moitie de +son joli petit tresor en or. Que dis-tu, fifille? Leve donc le nez. +Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux +pour te dire ainsi des secrets et des mysteres de vie et de mort pour +les ecus. Vraiment les ecus vivent et grouillent comme des hommes: ca +va, ca vient, ca sue, ca produit. + +Eugenie se leva; mais, apres avoir fait quelques pas vers la porte, +elle se retourna brusquement, regarda son pere en face et lui dit: + +--Je n'ai plus _mon_ or. + +--Tu n'as plus ton or! s'ecria Grandet en se dressant sur ses jarrets +comme un cheval qui entend tirer le canon a dix pas de lui. + +--Non, je ne l'ai plus. + +--Tu te trompes, Eugenie. + +--Non. + +--Par la serpette de mon pere! + +Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient. + +--Bon saint bon Dieu! voila madame qui palit, cria Nanon. + +--Grandet, ta colere me fera mourir, dit la pauvre femme. + +--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille! + +--Eugenie, qu'avez-vous fait de vos pieces? cria-t-il en fondant sur +elle. + +--Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mere souffre +beaucoup. Voyez, ne la tuez pas. + +Grandet fut epouvante de la paleur repandue sur le teint de sa femme, +naguere si jaune. + +--Nanon, venez m'aider a me coucher, dit la mere d'une voix faible. Je +meurs. + +Aussitot Nanon donna le bras a sa maitresse, autant en fit Eugenie, et +ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez +elle, car elle tombait en defaillance de marche en marche. Grandet resta +seul. Neanmoins, quelques moments apres, il monta sept ou huit marches, +et cria: + +--Eugenie, quand votre mere sera couchee, vous descendrez. + +--Oui, mon pere. + +Elle ne tarda pas a venir, apres avoir rassure sa mere. + +--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire ou est votre tresor. + +--Mon pere, si vous me faites des presents dont je ne sois pas +entierement maitresse, reprenez-les, repondit froidement Eugenie en +cherchant le napoleon sur la cheminee et le lui presentant. + +Grandet saisit vivement le napoleon et le coula dans son gousset. + +--Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ca! +dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maitresse dent. +Vous meprisez donc votre pere, vous n'avez donc pas confiance en lui, +vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pere. S'il n'est pas tout pour +vous, il n'est rien. Ou est votre or? + +--Mon pere, je vous aime et vous respecte, malgre votre colere; mais je +vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez +assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait +de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sur qu'il est bien +place ... + +--Ou? + +--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets? + +--Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires? + +--C'est aussi mon affaire. + +--Cette affaire doit etre mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire a +votre pere, mademoiselle Grandet. + +--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire a mon pere. + +--Au moins, quand avez-vous donne votre or? Eugenie fit un signe de +tete negatif. + +--Vous l'aviez encore le jour de votre fete, hein? Eugenie, devenue +aussi rusee par amour que son pere l'etait par avarice, reitera le meme +signe de tete. + +--Mais l'on n'a jamais vu pareil entetement, ni vol pareil, dit Grandet +d'une voix qui alla _crescendo_ et qui fit graduellement retentir la +maison. Comment! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura +pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or +est une chose chere. Les plus honnetes filles peuvent faire des fautes, +donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et meme +chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donne a +quelqu'un, hein? Eugenie fut impassible. A-t-on vu pareille fille! +Est-ce moi qui suis votre pere? Si vous l'avez place, vous en avez un +recu ... + +--Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait? +Etait-ce a moi? + +--Mais tu es un enfant. + +--Majeure. + +Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet palit, trepigna, jura; +puis trouvant enfin des paroles, il cria: + +--Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je +t'aime, et tu en abuses. Elle egorge son pere! Pardieu, tu auras jete +notre fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin. +Par la serpette de mon pere, je ne peux pas te desheriter, nom d'un +tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants! Tu ne +verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'etait a +Charles, que ... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce mechant +mirliflor m'aurait devalise ... Il regarda sa fille qui restait muette et +froide. + +--Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet +que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donne ton or pour rien, au moins. +Voyons, dis? Eugenie regarda son pere, en lui jetant un regard ironique +qui l'offensa. Eugenie, vous etes chez moi, chez votre pere. Vous devez, +pour y rester, vous soumettre a ses ordres. Les pretres vous ordonnent +de m'obeir. Eugenie baissa la tete. Vous m'offensez dans ce que j'ai de +plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre +chambre. Vous y demeurerez jusqu'a ce que je vous permette d'en sortir. +Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez! + +Eugenie fondit en larmes et se sauva pres de sa mere. Apres avoir fait +un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans +s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait etre chez sa +femme; et, charme de la prendre en contravention a ses ordres, il +grimpa les escaliers avec l'agilite d'un chat, et apparut dans la +chambre de madame Grandet au moment ou elle caressait les cheveux +d'Eugenie dont le visage etait plonge dans le sein maternel. + +--Console-toi, ma pauvre enfant, ton pere s'apaisera. + +--Elle n'a plus de pere, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi, +madame Grandet, qui avons fait une fille desobeissante comme l'est +celle-la? Jolie education, et religieuse surtout. He! bien, vous +n'etes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison, +mademoiselle. + +--Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en +montrant un visage rougi par la fievre. + +--Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la +maison. Tonnerre, ou est l'or, qu'est devenu l'or? + +Eugenie se leva, lanca un regard d'orgueil sur son pere, et rentra dans +sa chambre a laquelle le bonhomme donna un tour de clef. + +--Nanon, cria-t-il, eteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur +un fauteuil au coin de la cheminee de sa femme, en lui disant: + +--Elle l'a donne sans doute a ce miserable seducteur de Charles qui n'en +voulait qu'a notre argent. + +Madame Grandet trouva, dans le danger qui menacait sa fille et dans son +sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide, +muette et sourde. + +--Je ne savais rien de tout ceci, repondit-elle en se tournant du cote +de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards etincelants de son +mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes +pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez +du m'epargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais cause de +chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois +innocente autant que l'enfant qui nait; ainsi ne lui faites pas de +peine, revoquez votre arret. Le froid est bien vif, vous pouvez etre +cause de quelque grave maladie. + +--Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au +pain et a l'eau jusqu'a ce qu'elle ait satisfait son pere. Que diable, +un chef de famille doit savoir ou va l'or de sa maison. Elle possedait +les seules roupies qui fussent en France peut-etre, puis des genovines, +des ducats de Hollande. + +--Monsieur, Eugenie est notre unique enfant, et quand meme elle les +aurait jetes a l'eau ... + +--A l'eau? cria le bonhomme, a l'eau! Vous etes folle, madame Grandet. +Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au +logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez? les femmes +s'entendent mieux entre elles a ca que nous autres. Quoi qu'elle ait pu +faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait +dore son cousin de la tete aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous +ne pouvons pas courir apres ... + +--Eh! bien, monsieur? Excitee par la crise nerveuse ou elle se +trouvait, ou par le malheur de sa fille qui developpait sa tendresse et +son intelligence, la perspicacite de madame Grandet lui fit apercevoir +un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment ou elle +repondait; elle changea d'idee sans changer de ton. + +--Eh! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez? +Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous. + +--Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta, +vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-etre avec elle. + +Il regarda sa femme fixement. + +--En verite, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'a +continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dut-il m'en couter la +vie, je vous le repeterais encore: vous avez tort envers votre fille, +elle est plus raisonnable que vous ne l'etes. Cet argent lui +appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le +droit de connaitre nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie, +rendez vos bonnes graces a Eugenie?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du +coup que m'a porte votre colere, et vous me sauverez peut-etre la vie. +Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille. + +--Je decampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mere et la fille +raisonnent et parlent comme si ... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donne de +cruelles etrennes, Eugenie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous +faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de +manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de +votre pere en cachette a un faineant qui vous devorera votre coeur quand +vous n'aurez plus que ca a lui preter? Vous verrez ce que vaut votre +Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il +n'a ni coeur ni ame, puisqu'il ose emporter le tresor d'une pauvre fille +sans l'agrement des parents. + +Quand la porte de la rue fut fermee, Eugenie sortit de sa chambre et +vint pres de sa mere. + +--Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle. + +--Vois-tu, mon enfant, ou nous menent les choses illicites?... tu m'as +fait faire un mensonge. + +--Oh! je demanderai a Dieu de m'en punir seule. + +--C'est-y vrai, dit Nanon effaree en arrivant, que voila mademoiselle au +pain et a l'eau pour le reste des jours? + +--Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugenie. + +--Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la +maison mange du pain sec. Non, non. + +--Pas un mot de tout ca, Nanon, dit Eugenie. + +--J'aurai la goule morte, mais vous verrez. + +Grandet dina seul pour la premiere fois depuis vingt-quatre ans. + +--Vous voila donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien desagreable +d'etre veuf avec deux femmes dans sa maison. + +--Je ne te parle pas a toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse. +Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le +fourneau? + +--C'est des graisses que je fonds ... + +--Il viendra du monde ce soir, allume le feu. + +Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arriverent a huit heures, +et s'etonnerent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille. + +--Ma femme est un peu indisposee. Eugenie est aupres d'elle, repondit le +vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune emotion. + +Au bout d'une heure employee en conversations insignifiantes, madame des +Grassins, qui etait montee faire sa visite a madame Grandet, descendit, +et chacun lui demanda: + +--Comment va madame Grandet? + +--Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'etat de sa sante me +parait vraiment inquietant. A son age, il faut prendre les plus grandes +precautions, papa Grandet. + +--Nous verrons cela, repondit le vigneron d'un air distrait. + +Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue, +madame des Grassins leur dit: + +--Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mere est tres mal +sans seulement qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme +quelqu'un qui a pleure longtemps. Voudraient-ils la marier contre son +gre? + +Lorsque le vigneron fut couche, Nanon vint en chaussons a pas muets chez +Eugenie, et lui decouvrit un pate fait a la casserole. + +--Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donne un +lievre. Vous mangez si peu, que ce pate vous durera bien huit jours; +et, par la gelee, il ne risquera point de se gater. Au moins, vous ne +demeurerez pas au pain sec. C'est que ca n'est point sain du tout. + +--Pauvre Nanon, dit Eugenie en lui serrant la main. + +--Je l'ai fait ben bon, ben delicat, et il ne s'en est point apercu. +J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben +la maitresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet. + +Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme a des +heures differentes dans la journee, sans prononcer le nom de sa fille, +sans la voir, ni faire a elle la moindre allusion Madame Grandet ne +quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son etat empira. Rien ne +fit plier le vieux tonnelier. Il restait inebranlable, apre et froid +comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses +habitudes; mais il ne begaya plus, causa moins, et se montra dans les +affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais ete. Souvent il lui echappait +quelque erreur dans ses chiffres. + +--Il s'est passe quelque chose chez les Grandet, disaient les Cruchotins +et les Grassinistes. + +--Qu'est-il donc arrive dans la maison Grandet? fut une question +convenue que l'on s'adressait generalement dans toutes les soirees a +Saumur. Eugenie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir +de l'eglise, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle +y repondait d'une maniere evasive et sans satisfaire sa curiosite. +Neanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux +trois Cruchot, soit a madame des Grassins, le secret de la reclusion +d'Eugenie. Il y eut un moment ou les pretextes manquerent pour justifier +sa perpetuelle absence. Puis, sans qu'il fut possible de savoir par qui +le secret avait ete trahi, toute la ville apprit que depuis le premier +jour de l'an mademoiselle Grandet etait, par l'ordre de son pere, +enfermee dans sa chambre, au pain et a l'eau, sans feu; que Nanon lui +faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on +savait meme que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mere que +pendant le temps ou son pere etait absent du logis. La conduite de +Grandet fut alors jugee tres severement. La ville entiere le mit pour +ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretes, et +l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant. +Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller a la messe ou a +vepres, accompagnee de Nanon, tous les habitants se mettaient aux +fenetres pour examiner avec curiosite la contenance de la riche +heritiere et son visage, ou se peignaient une melancolie et une douceur +angeliques. Sa reclusion, la disgrace de son pere, n'etaient rien pour +elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin, le pan +de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses levres le miel qu'y avaient +laisse les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque temps les +conversations dont elle etait l'objet en ville, tout aussi bien que les +ignorait son pere. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et +l'amour l'aidaient a patiemment supporter la colere et la vengeance +paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire toutes les autres +douleurs. Chaque jour, sa mere, douce et tendre creature, qui +s'embellissait de l'eclat que jetait son ame en approchant de la tombe, +sa mere deperissait de jour en jour. Souvent Eugenie se reprochait +d'avoir ete la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la +devorait. Ces remords, quoique calmes par sa mere, l'attachaient encore +plus etroitement a son amour. Tous les matins, aussitot que son pere +etait sorti, elle venait au chevet du lit de sa mere, et la, Nanon lui +apportait son dejeuner. Mais la pauvre Eugenie, triste et souffrante des +souffrances de sa mere, en montrait le visage a Nanon par un geste muet, +pleurait et n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la premiere, +etait forcee de lui dire: + +--Ou est-_il_? pourquoi n'ecrit-_il_ pas? + +La mere et la fille ignoraient completement les distances. + +--Pensons a lui, ma mere, repondait Eugenie, et n'en parlons pas. Vous +souffrez, vous avant tout. + +_Tout_ c'etait _lui_. + +--Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu +m'a protegee en me faisant envisager avec joie le terme de mes miseres. + +Les paroles de cette femme etaient constamment saintes et chretiennes. +Quand, au moment de dejeuner pres d'elle, son mari venait se promener +dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'annee, les +memes discours, repetes avec une douceur angelique, mais avec la fermete +d'une femme a qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait +manque pendant sa vie. + +--Monsieur, je vous remercie de l'interet que vous prenez a ma sante, +lui repondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes; +mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et alleger +mes douleurs, rendez vos bonnes graces a notre fille; montrez-vous +chretien, epoux et pere. + +En entendant ces mots, Grandet s'asseyait pres du lit et agissait comme +un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement a l'abri +sous une porte cochere: il ecoutait silencieusement sa femme, et ne +repondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus +religieuses supplications lui avaient ete adressees, il disait: + +--Tu es un peu palotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus +complet de sa fille semblait etre grave sur son front de gres, sur ses +levres serrees. Il n'etait meme pas emu par les larmes que ses vagues +reponses, dont les termes etaient a peine varies, faisaient couler le +long du blanc visage de sa femme. + +--Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne +moi-meme. Vous aurez un jour besoin d'indulgence. + +Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus ose se servir de son +terrible: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'etait-il pas +desarme par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de jour +en jour, chassee par l'expression des qualites morales qui venaient +fleurir sur sa face. Elle etait tout ame. Le genie de la priere semblait +purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la +faisait resplendir. Qui n'a pas observe le phenomene de cette +transfiguration sur de saints visages ou les habitudes de l'ame +finissent par triompher des traits les plus rudement contournes, en leur +imprimant l'animation particuliere due a la noblesse et a la purete des +pensees elevees! Le spectacle de cette transformation accomplie par les +souffrances qui consumaient les lambeaux de l'etre humain dans cette +femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont le +caractere resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dedaigneuse, un +imperturbable silence, qui sauvait sa superiorite de pere de famille, +domina sa conduite. Sa fidele Nanon paraissait-elle au marche, soudain +quelques lazzis, quelques plaintes sur son maitre lui sifflaient aux +oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnat hautement le pere +Grandet, la servante le defendait par orgueil pour la maison. + +--Eh! bien, disait-elle aux detracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne +devenons pas tous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous +pas qu'il se racornisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menteries. +Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bien, c'est son +gout. D'ailleurs, mes maitres ont des raisons majeures. + +Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, devoree par le +chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas reussi, malgre ses +prieres, a reconcilier Eugenie et son pere, confia ses peines secretes +aux Cruchot. + +--Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et a l'eau?... s'ecria le +president de Bonfons, et sans motifs; mais cela constitue _des sevices +tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur_ ... + +--Allons, mon neveu; dit le notaire, laissez votre baragouin de palais. +Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette reclusion des demain. + +En entendant parler d'elle, Eugenie sortit de sa chambre. + +--Messieurs, dit-elle en s'avancant par un mouvement plein de fierte, je +vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon pere est maitre +chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obeir. Sa conduite +ne saurait etre soumise a l'approbation ni a la desapprobation du monde, +il n'en est comptable qu'a Dieu. Je reclame de votre amitie le plus +profond silence a cet egard. Blamer mon pere serait attaquer notre +propre consideration. Je vous sais gre, messieurs, de l'interet que vous +me temoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire +cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et desquels j'ai +ete instruite par hasard. + +--Elle a raison, dit madame Grandet. + +--Mademoiselle, la meilleure maniere d'empecher le monde de jaser est de +vous faire rendre la liberte, lui repondit respectueusement le vieux +notaire frappe de la beaute que la retraite, la melancolie et l'amour +avaient imprimee a Eugenie. + +--Eh! bien, ma fille, laisse a monsieur Cruchot le soin d'arranger +cette affaire, puisqu'il repond du succes. Il connait ton pere et sait +comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu +de temps qui me reste a vivre, il faut, a tout prix, que ton pere et toi +vous soyez reconcilies. + +Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la reclusion +d'Eugenie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit +jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment ou Eugenie se +peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait +derriere le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants a +contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre +les pensees que lui suggerait la tenacite de son caractere et le desir +d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de +bois pourri ou Charles et Eugenie s'etaient jure un eternel amour, +pendant qu'elle regardait aussi son pere a la derobee ou dans son +miroir. S'il se levait et recommencait sa promenade, elle s'asseyait +complaisamment a la fenetre et se mettait a examiner le pan de mur ou +pendaient les plus jolies fleurs, d'ou sortaient, d'entre les crevasses, +des Cheveux de Venus, des liserons et une plante grasse, jaune ou +blanche, un _Sedum_ tres abondant dans les vignes a Saumur et a Tours. +Maitre Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par +un beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuye au mur mitoyen, +occupe a voir sa fille. + +--Qu'y a-t-il pour votre service, maitre Cruchot? dit-il en apercevant +le notaire. + +--Je viens vous parler d'affaires. + +--Ah! ah! avez-vous un peu d'or a me donner contre des ecus? + +--Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugenie. Tout +le monde parle d'elle et de vous. + +--De quoi se mele-t-on? Charbonnier est maitre chez lui. + +--D'accord, le charbonnier est maitre de se tuer aussi, ou, ce qui est +pis, de jeter son argent par les fenetres. + +--Comment cela? + +--Eh! mais votre femme est tres malade, mon ami. Vous devriez meme +consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait +a mourir sans avoir ete soignee comme il faut, vous ne seriez pas +tranquille, je le crois. + +--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces medecins, une +fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des cinq a six fois +par jour. + +--Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de +vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus +que moi d'interet a ce qui vous concerne; j'ai donc du vous dire cela. +Maintenant, arrive qui plante, vous etes majeur, vous savez vous +conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amene. Il +s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-etre. Apres tout, +vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile. +Songez donc a la situation ou vous seriez, vis-a-vis votre fille, si +madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes a Eugenie, puisque vous +etes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit de +reclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin, +elle succede a sa mere, de qui vous ne pouvez pas heriter. + +Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'etait pas +aussi fort en legislation qu'il pouvait l'etre en commerce. Il n'avait +jamais pense a une licitation. + +--Ainsi je vous engage a la traiter avec douceur, dit Cruchot en +terminant. + +--Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot? + +--Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du pere +Grandet et de connaitre la cause de la querelle. + +--Elle a donne son or. + +--Eh! bien, etait-il a elle? demanda le notaire. + +--Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras +par un mouvement tragique. + +--Allez-vous, pour une misere, reprit Cruchot, mettre des entraves aux +concessions que vous lui demanderez de vous faire a la mort de sa mere? + +--Ah! vous appelez six mille francs d'or une misere? + +--Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coutera l'inventaire et le +partage de la succession de votre femme si Eugenie l'exige? + +--Quoi? + +--Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-etre! Ne faudra-t-il +pas liciter, et vendre pour connaitre la veritable valeur? au lieu +qu'en vous entendant ... + +--Par la serpette de mon pere! s'ecria le vigneron qui s'assit en +palissant, nous verrons ca, Cruchot. + +Apres un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire +en lui disant: + +--La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs. Cruchot, +reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur +l'honneur que ce que vous me chantez la est fonde en Droit. Montrez-moi +le Code, je veux voir le Code! + +--Mon pauvre ami, repondit le notaire, ne sais-je pas mon metier? + +--Cela est donc bien vrai. Je serai depouille, trahi, tue, devore par ma +fille. + +--Elle herite de sa mere. + +--A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est +solide heureusement. C'est une La Bertelliere. + +--Elle n'a pas un mois a vivre. + +Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard +effrayant a Cruchot: + +--Comment faire? lui dit-il. + +--Eugenie pourra renoncer purement et simplement a la succession de sa +mere. Vous ne voulez pas la desheriter, n'est-ce pas? Mais, pour +obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis +la, mon vieux, est contre mon interet. Qu'ai-je a faire, moi?... des +liquidations, des inventaires, des ventes, des partages ... + +--Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me +tribouillez les entrailles. Avez-vous recu de l'or? + +--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les +donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugenie. Voyez-vous, tout +Saumur vous jette la pierre. + +--Les droles! + +--Allons, les rentes sont a 99. Soyez donc content une fois dans la vie. + +--A 99, Cruchot? + +--Oui. + +--Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire +jusqu'a la porte de la rue. Puis, trop agite par ce qu'il venait +d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit: + +--Allons, la mere, tu peux passer la journee avec ta fille, je vais a +Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage, +ma bonne femme: tiens, voila dix ecus pour ton reposoir de la +Fete-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, regale-toi! +Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie! Il jeta +dix ecus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tete pour +la baiser au front. + +--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas? + +--Comment pouvez-vous penser a recevoir dans votre maison le Dieu qui +pardonne en tenant votre fille exilee de votre coeur? dit-elle avec +emotion. + +--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le pere d'une voix caressante, nous verrons +cela. + +--Bonte du ciel! Eugenie, cria la mere en rougissant de joie, viens +embrasser ton pere? il te pardonne! + +Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait a toutes jambes vers ses +closeries en tachant de mettre en ordre ses idees renversees. Grandet +commencait alors sa soixante-seizieme annee. Depuis deux ans +principalement, son avarice s'etait accrue comme s'accroissent toutes +les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur +les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a ete +consacree a une idee dominante, son sentiment avait affectionne plus +particulierement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession +de l'or etait devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait +grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la +moindre partie de ses biens a la mort de sa femme lui paraissait une +chose _contre nature_. Declarer sa fortune a sa fille, inventorier +l'universalite de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?... + +--Ce serait a se couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos +en en examinant les ceps. + +Enfin il prit son parti, revint a Saumur a l'heure du diner, resolu de +plier devant Eugenie, de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir +mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les renes de ses +millions. Au moment ou le bonhomme, qui par hasard avait pris son +passe-partout, montait l'escalier a pas de loup pour venir chez sa +femme, Eugenie avait apporte sur le lit de sa mere le beau necessaire. +Toutes deux, en l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le +portrait de Charles, en examinant celui de sa mere. + +--C'est tout a fait son front et sa bouche! disait Eugenie au moment ou +le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or, +madame Grandet cria: + +--Mon Dieu, ayez pitie de nous! + +Le bonhomme sauta sur le necessaire comme un tigre fond sur un enfant +endormi. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le tresor et allant +se placer a la fenetre. + +--Du bon or! de l'or! s'ecria-t-il ... Beaucoup d'or! ca pese deux +livres. Ah! ah! Charles t'a donne cela contre tes belles pieces. Hein! +pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu +es ma fille, je te reconnais. Eugenie tremblait de tous ses membres. + +--N'est-ce pas, ceci est a Charles? reprit le bonhomme. + +--Oui, mon pere, ce n'est pas a moi. Ce meuble est un depot sacre. + +--Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te retablir ton petit +tresor. + +--Mon pere?... + +Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque +d'or, et fut oblige de poser le necessaire sur une chaise. Eugenie +s'elanca pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout a la fois +l'oeil a sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en etendant le +bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mere. + +--Monsieur, monsieur, cria la mere en se dressant sur son lit. + +Grandet avait tire son couteau et s'appretait a soulever l'or. + +--Mon pere, cria Eugenie en se jetant a genoux et marchant ainsi pour +arriver plus pres du bonhomme et lever les mains vers lui, mon pere, au +nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort +sur la croix; au nom de votre salut eternel, mon pere, au nom de ma +vie, ne touchez pas a ceci! Cette toilette n'est ni a vous ni a moi; +elle est a un malheureux parent qui me l'a confiee, et je dois la lui +rendre intacte. + +--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un depot? Voir, c'est pis que +toucher. + +--Mon pere, ne la detruisez pas, ou vous me deshonorez. Mon pere, +entendez-vous? + +--Monsieur, grace! dit la mere. + +--Mon pere, cria Eugenie d'une voix si eclatante que Nanon effrayee +monta. Eugenie sauta sur un couteau qui etait a sa portee et s'en arma. + +--Eh! bien? lui dit froidement Grandet en souriant a froid. + +--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mere. + +--Mon pere, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je +me perce de celui-ci. Vous avez deja rendu ma mere mortellement malade, +vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure? + +Grandet tint son couteau sur le necessaire, et regarda sa fille en +hesitant. + +--En serais-tu donc capable, Eugenie? dit-il. + +--Oui, monsieur, dit la mere. + +--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable, +monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille +alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'evanouit. + +--La, voyez-vous, mon cher monsieur? madame se meurt, cria Nanon. + +--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc! +s'ecria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit. + +--Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin. + +--Allons, la mere, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien; +va: nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu +mangeras tout ce que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh! bien, la +mere, memere, timere, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugenie. +Elle aime son cousin, elle l'epousera si elle veut, elle lui gardera le +petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc! +Ecoute, tu auras le plus beau reposoir qui ce soit jamais fait a Saumur. + +--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit +d'une voix faible madame Grandet. + +--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre +femme. Il alla a son cabinet, et revint avec une poignee de louis qu'il +eparpilla sur le lit. + +--Tiens, Eugenie, tiens, ma femme, voila pour vous, dit-il en maniant +les louis. Allons, egaie-toi, ma femme; porte-toi bien, tu ne manqueras +de rien ni Eugenie non plus. Voila cent louis d'or pour elle. Tu ne les +donneras pas, Eugenie, ceux-la, hein? + +Madame Grandet et sa fille se regarderent etonnees. + +--Reprenez-les, mon pere; nous n'avons besoin que de votre tendresse. + +--Eh! bien, c'est ca, dit-il en empochant les louis, vivons comme de +bons amis. Descendons tous dans la salle pour diner, pour jouer au loto +tous les soirs a deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme? + +--Helas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous etre agreable, dit +la mourante; mais je ne saurais me lever. + +--Pauvre mere, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et +toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon +d'embrasser sa fille apres une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu, +memere, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il a +Eugenie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en +parlerai plus, jamais. + +Monsieur Bergerin, le plus celebre medecin de Saumur, arriva bientot. La +consultation finie, il declara positivement a Grandet que sa femme etait +bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un regime doux et des soins +minutieux pourraient reculer l'epoque de sa mort vers la fin de +l'automne. + +--Ca coutera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues? + +--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, repondit le medecin qui ne put +retenir un sourire. + +--Enfin, monsieur Bergerin, repondit Grandet, vous etes un homme +d'honneur, pas vrai? Je me fie a vous, venez voir ma femme toutes et +quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme; +je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que ca paraisse, parce que, chez +moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'ame. J'ai du chagrin. Le +chagrin est entre chez moi avec la mort de mon frere pour lequel je +depense, a Paris, des sommes ... les yeux de la tete, enfin! et ca ne +finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la, +quand meme il faudrait depenser pour ca cent ou deux cents francs. + +Malgre les souhaits fervents que Grandet faisait pour la sante de sa +femme, dont la succession ouverte etait une premiere mort pour lui; +malgre la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les +moindres volontes de la mere et de la fille etonnees; malgre les soins +les plus tendres prodigues par Eugenie, madame Grandet marcha rapidement +vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et deperissait comme +deperissent la plupart des femmes atteintes, a cet age, par la maladie. +Elle etait frele autant que les feuilles des arbres en automne. Les +rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil +traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute +chretienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822 +eclaterent particulierement ses vertus, sa patience d'ange et son amour +pour sa fille; elle s'eteignit sans avoir laisse echapper la moindre +plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait +ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, a laquelle ses derniers +regards semblaient predire mille maux. Elle tremblait de laisser cette +brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde egoiste qui +voulait lui arracher sa toison, ses tresors. + +--Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans +le ciel, tu le sauras un jour. + +Le lendemain de cette mort, Eugenie trouva de nouveaux motifs de +s'attacher a cette maison ou elle etait nee, ou elle avait tant +souffert, ou sa mere venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la +croisee et la chaise a patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle +crut avoir meconnu l'ame de son vieux pere en se voyant l'objet de ses +soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au +dejeuner; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures +entieres; enfin il la couvait comme si elle eut ete d'or. Le vieux +tonnelier se ressemblait si peu a lui-meme, il tremblait tellement +devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, temoins de sa faiblesse, +l'attribuerent a son grand age, et craignirent ainsi quelque +affaiblissement dans ses facultes; mais le jour ou la famille prit le +deuil, apres le diner auquel fut convie maitre Cruchot, qui seul +connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua. + +--Ma chere enfant, dit-il a Eugenie lorsque la table fut otee et les +portes soigneusement closes, te voila heritiere de ta mere, et nous +avons de petites affaires a regler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot? + +--Oui. + +--Est-il donc si necessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon pere? + +--Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude ou je +suis. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine. + +--Oh! mon pere. + +--He! bien, il faut arranger tout cela ce soir. + +--Que voulez-vous donc que je fasse? + +--Mais, fifille, ca ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot. + +--Mademoiselle, monsieur votre pere ne voudrait ni partager, ni vendre +ses biens, ni payer des droits enormes pour l'argent comptant qu'il peut +posseder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire +l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise +entre vous et monsieur votre pere ... + +--Cruchot, etes-vous bien sur de cela, pour en parler ainsi devant un +enfant? + +--Laissez-moi dire, Grandet. + +--Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me depouiller. +N'est-ce pas, fifille? + +--Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse? demanda Eugenie +impatientee. + +--Eh! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous +renonceriez a la succession de madame votre mere, et laisseriez a votre +pere l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous +assure la nue-propriete ... + +--Je ne comprends rien a tout ce que vous me dites, repondit Eugenie, +donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place ou je dois signer. + +Le pere Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille +et l'acte, en eprouvant de si violentes emotions qu'il s'essuya quelques +gouttes de sueur venues sur son front. + +--Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coutera gros a faire +enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement a la +succession de ta pauvre chere mere defunte, et t'en rapporter a moi pour +l'avenir, j'aimerais mieux ca. Je te ferais alors tous les mois une +bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de +messes que tu voudrais a ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein! +cent francs par mois, en livres? + +--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon pere. + +--Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire +observer que vous vous depouillez ... + +--Eh! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait? + +--Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'ecria Grandet en prenant la +main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugenie, tu ne te dediras +point, tu es une honnete fille, hein? + +--Oh! mon pere?... + +Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras a l'etouffer. + +--Va, mon enfant, tu donnes la vie a ton pere; mais tu lui rends ce +qu'il t'a donne: nous sommes quittes. Voila comment doivent se faire +les affaires. La vie est une affaire. Je te benis! Tu es une vertueuse +fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. A +demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire epouvante. Vous +verrez a bien preparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal. + +Le lendemain, vers midi, fut signee la declaration par laquelle Eugenie +accomplissait elle-meme sa spoliation. Cependant, malgre sa parole, a la +fin de la premiere annee, le vieux tonnelier n'avait pas encore donne un +sou des cent francs par mois si solennellement promis a sa fille. Aussi, +quand Eugenie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empecher de rougir; +il monta vivement a son cabinet, revint, et lui presenta environ le +tiers des bijoux qu'il avait pris a son neveu. + +--Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ca pour tes +douze cents francs? + +--O mon pere! vrai, me les donnez-vous? + +--Je t'en rendrai autant l'annee prochaine, dit-il en les lui jetant +dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques, +ajouta-t-il en se frottant les mains, heureux de pouvoir speculer sur le +sentiment de sa fille. + +Neanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la necessite +d'initier sa fille aux secrets du menage. Pendant deux annees +consecutives il lui fit ordonner en sa presence le menu de la maison, et +recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les +noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisieme annee +il l'avait si bien accoutumee a toutes ses facons d'avarice, il les +avait si veritablement tournees chez elle en habitudes, qu'il lui laissa +sans crainte les clefs de la depense, et l'institua la maitresse au +logis. + +Cinq ans se passerent sans qu'aucun evenement marquat dans l'existence +monotone d'Eugenie et de son pere. Ce fut les memes actes constamment +accomplis avec la regularite chronometrique des mouvements de la vieille +pendule. La profonde melancolie de mademoiselle Grandet n'etait un +secret pour personne; mais, si chacun put en pressentir la cause, +jamais un mot prononce par elle ne justifia les soupcons que toutes les +societes de Saumur formaient sur l'etat du coeur de la riche heritiere. +Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de +leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui +avaient appris a jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la +partie. Dans l'annee 1827, son pere, sentant le poids des infirmites fut +force de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui +disait, en cas de difficultes, de s'en rapporter a Cruchot le notaire, +dont la probite lui etait connue. Puis, vers la fin de cette annee, le +bonhomme fut enfin, a l'age de quatre-vingt-deux ans, pris par une +paralysie qui fit de rapides progres. Grandet fut condamne par monsieur +Bergerin. En pensant qu'elle allait bientot se trouver seule dans le +monde, Eugenie se tint, pour ainsi dire, plus pres de son pere, et serra +plus fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pensee, comme dans +celle de toutes les femmes aimantes, l'amour etait le monde entier, et +Charles n'etait pas la. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour +son vieux pere, dont les facultes commencaient a baisser, mais dont +l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne +contrasta-t-elle point avec sa vie. Des le matin il se faisait rouler +entre la cheminee de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute +plein d'or. Il restait la sans mouvement, mais il regardait tour a tour +avec anxiete ceux qui venaient le voir et la porte doublee de fer. Il se +faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait; et, au grand +etonnement du notaire, il entendait le baillement de son chien dans la +cour. Il se reveillait de sa stupeur apparente au jour et a l'heure ou +il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, +ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil a roulettes +jusqu'a ce qu'il se trouvat en face de la porte de son cabinet. Il le +faisait ouvrir par sa fille, et veillait a ce qu'elle placat en secret +elle-meme les sacs d'argent les uns sur les autres, a ce qu'elle fermat +la porte. Puis il revenait a sa place silencieusement aussitot qu'elle +lui avait rendu la precieuse clef, toujours placee dans la poche de son +gilet, et qu'il tatait de temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le +notaire, sentant que la riche heritiere epouserait necessairement son +neveu le president si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins +et d'attentions: il venait tous les jours se mettre aux ordres de +Grandet, allait a son commandement a Froidfond, aux terres, aux pres, +aux vignes, vendait les recoltes, et transmutait tout en or et en argent +qui venait se reunir secretement aux sacs empiles dans le cabinet. Enfin +arriverent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du +bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au +coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait a lui et +roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait a +Nanon: + +--Serre, serre ca, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir +les yeux, ou toute sa vie s'etait refugiee, il les tournait aussitot +vers la porte du cabinet ou gisaient ses tresors en disant a sa fille: + +--Y sont-ils? y sont-ils? d'un son de voix qui denotait une sorte de +peur panique. + +--Oui, mon pere. + +--Veille a l'or, mets de l'or devant moi. + +Eugenie lui etendait des louis sur une table, et il demeurait des heures +entieres les yeux attaches sur les louis, comme un enfant qui, au moment +ou il commence a voir, contemple stupidement le meme objet; et, comme a +un enfant, il lui echappait un sourire penible. + +--Ca me rechauffe! disait-il quelquefois en laissant paraitre sur sa +figure une expression de beatitude. + +Lorsque le cure de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en +apparence depuis quelques heures, se ranimerent a la vue de la croix, +des chandeliers, du benitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa +loupe remua pour la derniere fois. Lorsque le pretre lui approcha des +levres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un +epouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui couta la vie. +Il appela Eugenie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fut agenouillee +devant lui et qu'elle baignat de ses larmes une main deja froide. + +--Mon pere, benissez-moi. + +--Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ca la-bas, dit-il en +prouvant par cette derniere parole que le christianisme doit etre la +religion des avares. + +Eugenie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant +que Nanon a qui elle put jeter un regard avec la certitude d'etre +entendue et comprise, Nanon, le seul etre qui l'aimat pour elle et avec +qui elle put causer de ses chagrins. La grande Nanon etait une +providence pour Eugenie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une +humble amie. Apres la mort de son pere, Eugenie apprit par maitre +Cruchot qu'elle possedait trois cent mille livres de rente en +biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions places en +trois pour cent a soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept +francs; plus deux millions en or et cent mille francs en ecus, sans +compter les arrerages a recevoir. L'estimation totale de ses biens +allait a dix-sept millions. + +--Ou donc est mon cousin? se dit-elle. + +Le jour ou maitre Cruchot remit a sa cliente l'etat de la succession, +devenue claire et liquide, Eugenie resta seule avec Nanon, assises l'une +et l'autre de chaque cote de la cheminee de cette salle si vide, ou tout +etait souvenir, depuis la chaise a patins sur laquelle s'asseyait sa +mere jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin. + +--Nanon, nous sommes seules ... + +--Oui, mademoiselle; et, si je savais ou il est, ce mignon, j'irais de +mon pied le chercher. + +--Il y a la mer entre nous, dit-elle. + +Pendant que la pauvre heritiere pleurait ainsi en compagnie de sa +vieille servante, dans cette froide et obscure maison, qui pour elle +composait tout l'univers, il n'etait question de Nantes a Orleans que +des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un de ses premiers actes +fut de donner douze cents francs de rente viagere a Nanon, qui, +possedant deja six cents autres francs, devint un riche parti. En moins +d'un mois, elle passa de l'etat de fille a celui de femme sous la +protection d'Antoine Cornoiller, qui fut nomme garde-general des terres +et proprietes de mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses +contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle eut cinquante-neuf ans, +elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits +avaient resiste aux attaques du temps. Grace au regime de sa vie +monastique, elle narguait la vieillesse par un teint colore, par une +sante de fer. Peut-etre n'avait-elle jamais ete aussi bien qu'elle le +fut au jour de son mariage. Elle eut les benefices de sa laideur, et +apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un air +de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller. + +--Elle est bon teint, disait le drapier. + +--Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle +s'est conservee comme dans de la saumure, sous votre respect--Elle est +riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre voisin. +En sortant du vieux logis, Nanon, qui etait aimee de tout le voisinage, +ne recut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se +rendre a la paroisse. Pour present de noce, Eugenie lui donna trois +douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle magnificence, +parlait de sa maitresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher +pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugenie, madame Cornoiller +eut desormais un bonheur egal pour elle a celui de posseder un mari. +Elle avait enfin une depense a ouvrir, a fermer, des provisions a donner +le matin, comme faisait son defunt maitre. Puis elle eut a regir deux +domestiques, une cuisiniere et une femme de chambre chargee de +raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle. +Cornoiller cumula les fonctions de garde et de regisseur. Il est inutile +de dire que la cuisiniere et la femme de chambre choisies par Nanon +etaient de veritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre +serviteurs dont le devouement etait sans bornes. Les fermiers ne +s'apercurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait severement +etabli les usages et coutumes de son administration, qui fut +soigneusement continuee par monsieur et madame Cornoiller. + +*Ainsi va le monde* A trente ans, Eugenie ne connaissait encore aucune +des felicites de la vie. Sa pale et triste enfance s'etait ecoulee +aupres d'une mere dont le coeur meconnu, froisse, avait toujours +souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mere plaignit sa +fille d'avoir a vivre, et lui laissa dans l'ame de legers remords et +d'eternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugenie etait, pour +elle, un principe de melancolie. Apres avoir entrevu son amant pendant +quelques jours, elle lui avait donne son coeur entre deux baisers +furtivement acceptes et recus; puis, il etait parti, mettant tout un +monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son pere, lui avait +presque coute sa mere, et ne lui causait que des douleurs melees de +freles esperances. Ainsi jusqu'alors elle s'etait elancee vers le +bonheur en perdant ses forces, sans les echanger. Dans la vie morale, +aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une +respiration: l'ame a besoin d'absorber les sentiments d'une autre ame, +de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau +phenomene humain, point de vie au coeur; l'air lui manque alors, il +souffre, et deperit. Eugenie commencait a souffrir. Pour elle, la +fortune n'etait ni un pouvoir ni une consolation; elle ne pouvait +exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir. +L'amour lui expliquait l'eternite. Son coeur et l'Evangile lui +signalaient deux mondes a attendre. Elle se plongeait nuit et jour au +sein de deux pensees infinies, qui pour elle peut-etre n'en faisaient +qu'une seule. Elle se retirait en elle-meme, aimant, et se croyant +aimee. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses tresors +n'etaient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le +coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus a son lit, mais +les bijoux rachetes a son pere, etales orgueilleusement sur une couche +de ouate dans un tiroir du bahut; mais le de de sa tante duquel s'etait +servi sa mere, et que tous les jours elle prenait religieusement pour +travailler a une broderie, ouvrage de Penelope, entrepris seulement pour +mettre a son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas +vraisemblable que mademoiselle Grandet voulut se marier durant son +deuil. Sa piete vraie etait connue. Aussi la famille Cruchot, dont la +politique etait sagement dirigee par le vieil abbe, se contenta-t-elle +de cerner l'heritiere, en l'entourant des soins les plus affectueux. +Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une societe +composee des plus chauds et des plus devoues Cruchotins du pays qui +s'efforcaient de chanter les louanges de la maitresse du logis sur tous +les tons. Elle avait le medecin ordinaire de sa chambre, son grand +aumonier, son chambellan, sa premiere dame d'atours, son premier +ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout +dire. L'heritiere eut-elle desire un porte-queue, on lui en aurait +trouve un. C'etait une reine, et la plus habilement adulee de toutes les +reines. La flatterie n'emane jamais des grandes ames, elle est l'apanage +des petits esprits qui reussissent a se rapetisser encore pour mieux +entrer dans la sphere vitale de la personne autour de laquelle ils +gravitent. La flatterie sous-entend un interet. Aussi les personnes qui +venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nommee +par elles mademoiselle de Froidfond, reussissaient-elles +merveilleusement a l'accabler de louanges. Ce concert d'eloges, nouveaux +pour Eugenie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelque +grossiers que fussent les compliments, son oreille s'accoutuma si bien a +entendre vanter sa beaute, que si quelque nouveau venu l'eut trouvee +laide, ce reproche lui aurait ete beaucoup plus sensible alors que huit +ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait +secretement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degres a se +laisser traiter en souveraine et a voir sa cour pleine tous les soirs. +Monsieur le president de Bonfons etait le heros de ce petit cercle, ou +son esprit, sa personne, son instruction, son amabilite sans cesse +etaient vantes. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait +beaucoup augmente sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille +francs de rente et se trouvait enclave, comme tous les biens des +Cruchot, dans les vastes domaines de l'heritiere. + +--Savez-vous, mademoiselle, disait un habitue, que les Cruchot ont a eux +quarante mille livres de rente. + +--Et leurs economies, reprenait une vieille Cruchotine, mademoiselle de +Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernierement offrir a +monsieur Cruchot deux cent mille francs de son etude. Il doit la vendre, +s'il peut etre nomme juge de paix. + +--Il veut succeder a monsieur de Bonfons dans la presidence du tribunal, +et prend ses precautions, repondit madame d'Orsonval; car monsieur le +president deviendra conseiller, puis president a la Cour, il a trop de +moyens pour ne pas arriver. + +--Oui, c'est un homme bien distingue, disait un autre. Ne trouvez-vous +pas, mademoiselle? Monsieur le president avait tache de se mettre en +harmonie avec le role qu'il voulait jouer. Malgre ses quarante ans, +malgre sa figure brune et rebarbative, fletrie comme le sont presque +toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, +badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de +Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le +jabot a gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du +genre dindon. Il parlait familierement a la belle heritiere, et lui +disait: Notre chere Eugenie! Enfin, hormis le nombre des personnages, +en remplacant le loto par le whist, et en supprimant les figures de +monsieur et de madame Grandet, la scene, par laquelle commence cette +histoire, etait a peu pres la meme que par le passe. La meute +poursuivait toujours Eugenie et ses millions; mais la meute plus +nombreuse aboyait mieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles +fut arrive du fond des Indes, il eut donc retrouve les memes personnages +et les memes interets. Madame des Grassins, pour laquelle Eugenie etait +parfaite de grace et de bonte, persistait a tourmenter les Cruchot. Mais +alors, comme autrefois, la figure d'Eugenie eut domine le tableau; +comme autrefois, Charles eut encore ete la le souverain. Neanmoins il y +avait un progres. Le bouquet presente jadis a Eugenie aux jours de sa +fete par le president etait devenu periodique. Tous les soirs il +apportait a la riche heritiere un gros et magnifique bouquet que madame +Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait secretement +dans un coin de la cour, aussitot les visiteurs partis. Au commencement +du printemps, madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des +Cruchotins en parlant a Eugenie du marquis de Froidfond, dont la maison +ruinee pouvait se relever si l'heritiere voulait lui rendre sa terre par +un contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner haut la +pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire de dedain d'Eugenie +pour une approbation, elle allait disant que le mariage de monsieur le +president Cruchot n'etait pas aussi avance qu'on le croyait. + +--Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne +parait pas plus age que ne l'est monsieur Cruchot; il est veuf, il a +des enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France, +et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je +sais de science certaine que le pere Grandet, en reunissant tous ses +biens a la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les +Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il etait malin, le bonhomme. + +--Comment, Nanon, dit un soir Eugenie en se couchant, il ne m'ecrira pas +une fois en sept ans?... + +Pendant que ces choses se passaient a Saumur, Charles faisait fortune +aux Indes. Sa pacotille s'etait d'abord tres bien vendue. Il avait +realise promptement une somme de six mille dollars. Le bapteme de la +Ligne lui fit perdre beaucoup de prejuges; il s'apercut que le meilleur +moyen d'arriver a la fortune etait, dans les regions intertropicales, +aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc +sur les cotes d'Afrique et fit la traite des negres, en joignant a son +commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses a +echanger sur les divers marches ou l'amenaient ses interets. Il porta +dans les affaires une activite qui ne lui laissait aucun moment de +libre. Il etait domine par l'idee de reparaitre a Paris dans tout +l'eclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante +encore que celle d'ou il etait tombe. A force de rouler a travers les +hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idees se +modifierent et il devint sceptique. Il n'eut plus de notions fixes sur +le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui +etait vertu dans un autre. Au contact perpetuel des interets, son coeur +se refroidit, se contracta, se dessecha. Le sang des Grandet ne faillit +point a sa destinee. Charles devint dur, apre a la curee. Il vendit des +Chinois, des Negres, des nids d'hirondelles, des enfants, des artistes; +il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le +rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors a +Saint-Thomas acheter a vil prix les marchandises volees par les pirates, +et les portait sur les places ou elles manquaient. Si la noble et pure +figure d'Eugenie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image +de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s'il +attribua ses premiers succes a la magique influence des voeux et des +prieres de cette douce fille; plus tard, les Negresses, les +Mulatresses, les Blanches, les Javanaises, les Almees, ses orgies de +toutes les couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays +effacerent completement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la +maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait +seulement du petit jardin encadre de vieux murs, parce que la sa +destinee hasardeuse avait commence; mais il reniait sa famille: son +oncle etait un vieux chien qui lui avait filoute ses bijoux; Eugenie +n'occupait ni son coeur ni ses pensees, elle occupait une place dans ses +affaires comme creanciere d'une somme de six mille francs. Cette +conduite et ces idees expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les +Indes, a Saint-Thomas, a la cote d'Afrique, a Lisbonne et aux +Etats-Unis, le speculateur avait pris, pour ne pas compromettre son nom, +le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pouvait sans danger se montrer +partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui, resolu de faire +fortune _quibuscumque viis_, se depeche d'en finir avec l'infamie pour +rester honnete homme pendant le restant de ses jours. Avec ce systeme, +sa fortune fut rapide et brillante. En 1827 donc il revenait a Bordeaux, +sur le Marie-Caroline, joli brick appartenant a une maison de commerce +royaliste. Il possedait dix-neuf mille francs en trois tonneaux de +poudre d'or bien cercles, desquels il comptait tirer sept ou huit pour +cent en les monnayant a Paris. Sur ce brick, se trouvait egalement un +gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, monsieur +d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'epouser une femme a +la mode, et dont la fortune etait aux iles. Pour reparer les +prodigalites de madame d'Aubrion, il etait alle realiser ses proprietes. +Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion-de-Busch, dont le +dernier Captal mourut avant 1789, reduits a une vingtaine de mille +livres de rente, avaient une fille assez laide que la mere voulait +marier sans dot, sa fortune lui suffisant a peine pour vivre a Paris. +C'etait une entreprise dont le succes eut semble problematique a tous +les gens du monde malgre l'habilete qu'ils pretent aux femmes a la mode. +Aussi madame d'Aubrion elle-meme desesperait-elle presque, en voyant sa +fille, d'en embarrasser qui que ce fut, fut-ce meme un homme ivre de +noblesse. Mademoiselle d'Aubrion etait une demoiselle longue comme +l'insecte, son homonyme, maigre, fluette, a bouche dedaigneuse, sur +laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent a l'etat +normal, mais completement rouge apres les repas, espece de phenomene +vegetal plus desagreable au milieu d'un visage pale et ennuye que dans +tout autre. Enfin, elle etait telle que pouvait la desirer une mere de +trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des pretentions. Mais, +pour contre-balancer de tels desavantages, la marquise d'Aubrion avait +donne a sa fille un air tres distingue, l'avait soumise a une hygiene +qui maintenait provisoirement le nez a un ton de chair raisonnable, lui +avait appris l'art de se mettre avec gout, l'avait dotee de jolies +manieres, lui avait enseigne ces regards melancoliques qui interessent +un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement +cherche; elle lui avait montre la manoeuvre du pied, pour l'avancer a +propos et en faire admirer la petitesse, au moment ou le nez avait +l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tire de sa fille un parti +tres satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de +robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset a haute pression, +elle avait obtenu des produits feminins si curieux que, pour +l'instruction des meres, elle aurait du les deposer dans un musee. +Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait precisement +se lier avec lui. Plusieurs personnes pretendent meme que, pendant la +traversee, la belle madame d'Aubrion ne negligea aucun moyen de capturer +un gendre si riche. En debarquant a Bordeaux, au mois de juin 1827, +monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logerent ensemble +dans le meme hotel et partirent ensemble pour Paris. L'hotel d'Aubrion +etait crible d'hypotheques, Charles devait le liberer. La mere avait +deja parle du bonheur qu'elle aurait de ceder son rez-de-chaussee a son +gendre et a sa fille. Ne partageant pas les prejuges de monsieur +d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis a Charles Grandet d'obtenir +du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet, +a porter le nom d'Aubrion, a en prendre les armes, et a succeder, +moyennant la constitution d'un majorat de trente-six mille livres de +rente, a Aubrion, dans le titre de Captal de Buch et marquis d'Aubrion. +En reunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant +des sinecures, on pourrait reunir cent et quelques mille livres de rente +a l'hotel d'Aubrion. + +--Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que +l'on va a la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre, +on devient tout ce qu'on veut etre, disait-elle a Charles. Ainsi vous +serez, a votre choix, maitre des requetes au conseil d'Etat, prefet, +secretaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion, +ils se connaissent depuis l'enfance. + +Enivre d'ambition par cette femme, Charles avait caresse, pendant la +traversee, toutes ces esperances qui lui furent presentees par une main +habile, et sous forme de confidences versees de coeur a coeur. Croyant les +affaires de son pere arrangees par son oncle, il se voyait ancre tout a +coup dans le faubourg Saint-Germain, ou tout le monde voulait alors +entrer, et ou, a l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il +reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en +Breze. Ebloui par la prosperite de la Restauration qu'il avait laissee +chancelante, saisi par l'eclat des idees aristocratiques, son enivrement +commence sur le vaisseau se maintint a Paris ou il resolut de tout faire +pour arriver a la haute position que son egoiste belle-mere lui faisait +entrevoir. Sa cousine n'etait donc plus pour lui qu'un point dans +l'espace de cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du +monde, Annette conseilla vivement a son ancien ami de contracter cette +alliance, et lui promit son appui dans toutes ses entreprises +ambitieuses. Annette etait enchantee de faire epouser une demoiselle +laide et ennuyeuse a Charles, que le sejour des Indes avait rendu tres +seduisant: son teint avait bruni, ses manieres etaient devenues +decidees, hardies, comme le sont celles des hommes habitues a trancher, +a dominer, a reussir. Charles respira plus a l'aise dans Paris, en +voyant qu'il pouvait y jouer un role. Des Grassins, apprenant son +retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler +des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les +dettes de son pere. Il trouva Charles en conference avec le joaillier +auquel il avait commande des bijoux pour la corbeille de mademoiselle +d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgre les magnifiques +diamants que Charles avait rapportes des Indes, les facons, +l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune menage allaient +encore a plus de deux cent mille francs. Charles recut des Grassins, +qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme a la mode, +qui, dans les Indes, avait tue quatre hommes en differents duels. +Monsieur des Grassins etait deja venu trois fois, Charles l'ecouta +froidement; puis il lui repondit, sans l'avoir bien compris: + +--Les affaires de mon pere ne sont pas les miennes. Je vous suis oblige, +monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne +saurais profiter. Je n'ai pas ramasse presque deux millions a la sueur +de mon front pour aller les flanquer a la tete des creanciers de mon +pere. + +--Et si monsieur votre pere etait, d'ici a quelques jours, declare en +faillite? + +--Monsieur, d'ici a quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion. +Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifferent. D'ailleurs, +vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de +rente, son pere n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant +poliment le sieur des Grassins vers la porte. + +Au commencement du mois d'aout de cette annee, Eugenie etait assise sur +le petit banc de bois ou son cousin lui avait jure un eternel amour, et +ou elle venait dejeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se +complaisait en ce moment, par la plus fraiche, la plus joyeuse matinee, +a repasser dans sa memoire les grands, les petits evenements de son +amour, et les catastrophes dont il avait ete suivi. Le soleil eclairait +le joli pan de mur tout fendille, presque en ruines, auquel il etait +defendu de toucher, de par la fantasque heritiere, quoique Cornoiller +repetat souvent a sa femme qu'on serait ecrase dessous quelque jour. En +ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre a madame +Cornoiller, qui vint au jardin en criant: + +--Mademoiselle, une lettre! + +Elle la donna a sa maitresse en lui disant: + +--C'est-y celle que vous attendez? + +Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugenie qu'ils +retentirent reellement entre les murailles de la cour et du jardin. + +--Paris! C'est de lui. Il est revenu. + +Eugenie palit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop +vivement pour pouvoir la decacheter et la lire. La grande Nanon resta +debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'echapper +comme une fumee par les crevasses de son brun visage. + +--Lisez donc, mademoiselle ... + +--Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est alle par +Saumur? + +--Lisez, vous le saurez. + +Eugenie decacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la +maison _madame des Grassins et Corret_ de Saumur. Nanon le ramassa. + +"Ma chere cousine ... " + +--Je ne suis plus Eugenie, pensa-t-elle. Et son coeur se serra. + +"Vous ... " + +--Il me disait _tu_! + +Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes +lui vinrent aux yeux. + +--Est-il mort? demanda Nanon. + +--Il n'ecrirait pas, dit Eugenie. + +Elle lut toute la lettre que voici. + +"Ma chere cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le +succes de mes entreprises. Vous m'avez porte bonheur, je suis revenu +riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de +ma tante viennent de m'etre apprises par monsieur des Grassins. La mort +de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succeder. +J'espere que vous etes aujourd'hui consolee. Rien ne resiste au temps, +je l'eprouve. Oui, ma chere cousine, malheureusement pour moi, le moment +des illusions est passe. Que voulez-vous! En voyageant a travers de +nombreux pays, j'ai reflechi sur la vie. D'enfant que j'etais au depart, +je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense a bien des choses +auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous etes libre, ma cousine, et +je suis libre encore; rien n'empeche, en apparence, la realisation de +nos petits projets; mais j'ai trop de loyaute dans le caractere pour +vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublie que je ne +m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu dans mes longues +traversees du petit banc de bois ... " + +Eugenie se leva comme si elle eut ete sur des charbons ardents, et alla +s'asseoir sur une des marches de la cour. + +"... du petit banc de bois ou nous nous sommes jure de nous aimer +toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et +de la nuit ou vous m'avez rendu, par votre delicate obligeance, mon +avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me +suis dit que vous pensiez toujours a moi comme je pensais souvent a +vous, a l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien regarde les nuages a +neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une +amitie sacree pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'agit, +en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait a toutes les idees +que je me suis formees sur le mariage. L'amour, dans le mariage, est une +chimere. Aujourd'hui mon experience me dit qu'il faut obeir a toutes les +lois sociales et reunir toutes les convenances voulues par le monde en +se mariant. Or, deja se trouve entre nous une difference d'age qui, +peut-etre, influerait plus sur votre avenir, ma chere cousine, que sur +le mien. Je ne vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre education, ni +de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris, +et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ulterieurs. Il entre +dans mes plans de tenir un grand etat de maison, de recevoir beaucoup de +monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et +tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma +situation; il vous appartient de la connaitre, et vous avez le droit de +la juger. Aujourd'hui je possede quatre-vingt mille livres de rentes. +Cette fortune me permet de m'unir a la famille d'Aubrion, dont +l'heritiere, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son +nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa +Majeste, et une position des plus brillantes. + +Je vous avouerai, ma chere cousine, que je n'aime pas le moins du monde +mademoiselle d'Aubrion; mais, par son alliance, j'assure a mes enfants +une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables: +de jour en jour, les idees monarchiques reprennent faveur. Donc, +quelques annees plus tard, mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un +majorat de quarante mille livres de rente, pourra prendre dans l'Etat +telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons a nos +enfants. Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose +l'etat de mon coeur, de mes esperances et de ma fortune. Il est possible +que de votre cote vous ayez oublie nos enfantillages apres sept annees +d'absence; mais moi, je n'ai oublie ni votre indulgence, ni mes paroles; +je me souviens de toutes, meme des plus legerement donnees, et +auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant +un coeur moins jeune et moins probe, ne songerait meme pas. En vous +disant que je ne pense qu'a faire un mariage de convenance, et que je me +souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre +entierement a votre discretion, vous rendre maitresse de mon sort, et +vous dire que, s'il faut renoncer a mes ambitions sociales, je me +contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez +offert de si touchantes images ... " + +--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Toun!--Toun, ta, ti.-- +Tinn, ta, ta ..., etc., avait chante Charles Grandet sur l'air de _Non +piu andrai_, en signant: + +"Votre devoue cousin, + +Charles. " + +--Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procedes, se dit-il. Et il avait +cherche le mandat, et il avait ajoute ceci: + +"P.S. Je joins a ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit +mille francs a votre ordre, et payable en or, comprenant interets et +capital de la somme que vous avez eu la bonte de me preter. J'attends de +Bordeaux une caisse ou se trouvent quelques objets que vous me +permettrez de vous offrir en temoignage de mon eternelle reconnaissance. +Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette a l'hotel d'Aubrion, +rue Hillerin-Bertin. " + +--Par la diligence! dit Eugenie. Une chose pour laquelle j'aurais donne +mille fois ma vie! + +Epouvantable et complet desastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni +un cordage, ni une planche sur le vaste ocean des esperances. En se +voyant abandonnees, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras +d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'echafaud ou +dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de ce crime est +une sublime passion qui impose a la Justice humaine. D'autres femmes +baissent la tete et souffrent en silence; elles vont mourantes et +resignees, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au +dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges, +l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment +d'Eugenie apres avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards au +ciel, en pensant aux dernieres paroles de sa mere, qui, semblable a +quelques mourants, avait projete sur l'avenir un coup d'oeil penetrant, +lucide; puis, Eugenie se souvenant de cette mort et de cette vie +prophetique, mesura d'un regard toute sa destinee. Elle n'avait plus +qu'a deployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prieres jusqu'au +jour de sa delivrance. + +--Ma mere avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir. + +Elle vint a pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude, +elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de +son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminee duquel etait +toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins a +son dejeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sevres. Cette matinee devait +etre solennelle et pleine d'evenements pour elle. Nanon lui annonca le +cure de la paroisse. Ce cure, parent des Cruchot, etait dans les +interets du president de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abbe +l'avait determine a parler a mademoiselle Grandet, dans un sens purement +religieux, de l'obligation ou elle etait de contracter mariage. En +voyant son pasteur, Eugenie crut qu'il venait chercher les mille francs +qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit a Nanon de les aller +chercher; mais le cure se prit a sourire. + +--Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille a +laquelle toute la ville de Saumur s'interesse, et qui, faute de charite +pour elle-meme, ne vit pas chretiennement. + +--Mon Dieu! monsieur le cure, vous me trouvez dans un moment ou il +m'est impossible de songer a mon prochain, je suis tout occupee de moi. +Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a +un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentiments +assez feconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les +tarir. + +--Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous +occuperons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous +n'avez que deux voies a suivre, ou quitter le monde ou en suivre les +lois. Obeir a votre destinee terrestre ou a votre destinee celeste. + +--Ah! votre voix me parle au moment ou je voulais entendre une voix. +Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et +vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite. + +--Il est necessaire, ma fille, de longtemps reflechir a ce violent +parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort. + +--Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le cure, dit-elle +avec une effrayante vivacite. + +--La mort! mais vous avez de grandes obligations a remplir envers la +Societe, mademoiselle. N'etes-vous donc pas la mere des pauvres auxquels +vous donnez des vetements, du bois en hiver et du travail en ete? Votre +grande fortune est un pret qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement +acceptee ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'egoisme; +quant a rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord, +pourriez-vous gerer seule votre immense fortune? vous la perdriez +peut-etre. Vous auriez bientot mille proces, et vous seriez engarriee en +d'inextricables difficultes. Croyez votre pasteur: un epoux vous est +utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donne. Je vous parle +comme a une ouaille cherie. Vous aimez trop sincerement Dieu pour ne pas +faire votre salut au milieu du monde, dont vous etes un des plus beaux +ornements, et auquel vous donnez de saints exemples. + +En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenee +par la vengeance et par un grand desespoir. + +--Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le cure. Je me tais, je +venais vous parler d'affaires, et je vois que vous etes en grande +conference. + +--Madame, dit le cure, je vous laisse le champ libre. + +--Oh! monsieur le cure, dit Eugenie, revenez dans quelques instants, +votre appui m'est en ce moment bien necessaire. + +--Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins. + +--Que voulez-vous dire? demanderent mademoiselle Grandet et le cure. + +--Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec +mademoiselle d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa +poche. + +Eugenie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter a +l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son pere. + +--Eh! bien, madame, repondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit +dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le +cure, vous savez qu'il est mon directeur. + +--Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'ecrit. Lisez. + +Eugenie lut la lettre suivante: + +"Ma chere femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est a Paris +depuis un mois ... " + +--Un mois! se dit Eugenie en laissant tomber sa main. + +Apres une pause, elle reprit la lettre. + +"... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler a +ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et +que tous les bans soient publies ... " + +--Il m'ecrivait donc au moment ou ... se dit Eugenie. Elle n'acheva pas, +elle ne s'ecria pas comme une Parisienne: "Le polisson!"Mais pour +ne pas etre exprime, le mepris n'en fut pas moins complet. + +"... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera +pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des +soins que son oncle et moi nous avons donnes aux affaires de son pere, +et des habiles manoeuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les +creanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il +pas eu le front de me repondre, a moi qui, pendant cinq ans, me suis +devoue nuit et jour a ses interets et a son honneur, que _les affaires +de son pere n'etaient pas les siennes_. Un agree serait en droit de lui +demander trente a quarante mille francs d'honoraires, a un pour cent sur +la somme des creances. Mais, patience, il est bien legitimement du douze +cent mille francs aux creanciers, et je vais faire declarer son pere en +faillite. Je me suis embarque dans cette affaire sur la parole de ce +vieux caiman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la +famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur, +le mien m'interesse fort. Aussi vais-je expliquer ma position aux +creanciers. Neanmoins, j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugenie, a +l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pense, +pour agir sans que tu lui aies parle de cette affaire ... " + +La, Eugenie rendit froidement la lettre sans l'achever. + +--Je vous remercie, dit-elle a madame des Grassins, _nous verrons cela_ ... + +--En ce moment, vous avez toute la voix de defunt votre pere, dit madame +des Grassins. + +--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or a nous compter, lui dit +Nanon. + +--Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame +Cornoiller. + +--Monsieur le cure, dit Eugenie avec un noble sang-froid que lui donna +la pensee qu'elle allait exprimer, serait-ce pecher que de demeurer en +etat de virginite dans le mariage? + +--Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous +voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Matrimonio_ le celebre +Sanchez, je pourrai vous le dire demain. + +Le cure partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son pere +et y passa la journee seule, sans vouloir descendre a l'heure du diner, +malgre les instances de Nanon. Elle parut le soir, a l'heure ou les +habitues de son cercle arriverent. Jamais le salon des Grandet n'avait +ete aussi plein qu'il le fut pendant cette soiree. La nouvelle du retour +et de la sotte trahison de Charles avait ete repandue dans toute la +ville. Mais quelque attentive que fut la curiosite des visiteurs, elle +ne fut point satisfaite. Eugenie, qui s'y etait attendue, ne laissa +percer sur son visage calme aucune des cruelles emotions qui +l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour repondre a ceux qui +voulurent lui temoigner de l'interet par des regards ou des paroles +melancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la +politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs +quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups +de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment ou +l'assemblee se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de +theatre qui retentit dans Saumur, de la dans l'arrondissement et dans +les quatre prefectures environnantes. + +--Restez, monsieur le president, dit Eugenie a monsieur de Bonfons en +lui voyant prendre sa canne. + +A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblee qui +ne se sentit emu. Le president palit et fut oblige de s'asseoir. + +--Au president les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt. + +--C'est clair, le president de Bonfons epouse mademoiselle Grandet, +s'ecria madame d'Orsonval. + +--Voila le meilleur coup de la partie, dit l'abbe. + +--C'est un beau _schleem_, dit le notaire. + +Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'heritiere +montee sur ses millions, comme sur un piedestal. Le drame commence +depuis neuf ans se denouait. Dire, en face de tout Saumur, au president +de rester, n'etait-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son +mari. Dans les petites villes, les convenances sont si severement +observees, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle +des promesses. + +--Monsieur le president, lui dit Eugenie d'une voix emue quand ils +furent seuls, je sais ce qui vous plait en moi. Jurez de me laisser +libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le +mariage vous donne sur moi, et ma main est a vous. Oh! reprit-elle en +le voyant se mettre a ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas +vous tromper, monsieur. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible. +L'amitie sera le seul sentiment que je puisse accorder a mon mari: je +ne veux ni l'offenser, ni contrevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne +possederez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service. + +--Vous me voyez pret a tout, dit le president. + +--Voici douze cent mille francs, monsieur le president, dit-elle en +tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non +pas cette nuit, mais a l'instant meme. Rendez-vous chez monsieur des +Grassins, sachez-y le nom de tous les creanciers de mon oncle, +rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et +interets a cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'a celui du +remboursement, enfin veillez a faire faire une quittance generale et +notariee, bien en forme Vous etes magistrat, je ne me fie qu'a vous en +cette affaire. Vous etes un homme loyal, un galant homme; je +m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de +la vie a l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle +indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes +presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse. + +Le president tomba aux pieds de la riche heritiere en palpitant de joie +et d'angoisse. + +--Je serai votre esclave! lui dit-il. + +--Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un +regard froid, vous la porterez avec tous les titres a mon cousin Grandet +et vous lui remettrez cette lettre. A votre retour, je tiendrai ma +parole. + +Le president comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet a un depit +amoureux; aussi s'empressa-t-il d'executer ses ordres avec la plus +grande promptitude, afin qu'il n'arrivat aucune reconciliation entre les +deux amants. + +Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugenie tomba sur son fauteuil et +fondit en larmes. Tout etait consomme. Le president prit la poste, et se +trouvait a Paris le lendemain soir. Dans la matinee du jour qui suivit +son arrivee, il alla chez des Grassins. Le magistrat convoqua les +creanciers en l'Etude du notaire ou etaient deposes les titres, et chez +lequel pas un ne faillit a l'appel. Quoique ce fussent des creanciers, +il faut leur rendre justice: ils furent exacts. La, le president de +Bonfons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les +interets dus. Le payement des interets fut pour le commerce parisien un +des evenements les plus etonnants de l'epoque. Quand la quittance fut +enregistree et des Grassins paye de ses soins par le don d'une somme de +cinquante mille francs que lui avait allouee Eugenie, le president se +rendit a l'hotel d'Aubrion, et y trouva Charles au moment ou il rentrait +dans son appartement, accable par son beau-pere. Le vieux marquis venait +de lui declarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous +les creanciers de Guillaume Grandet seraient soldes. + +Le president lui remit d'abord la lettre suivante. + +"MON COUSIN, monsieur le president de Bonfons s'est charge de vous +remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle +par laquelle je reconnais les avoir recues de vous. On m'a parle de +faillite!... J'ai pense que le fils d'un failli ne pouvait peut-etre pas +epouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien juge de +mon esprit et de mes manieres: je n'ai sans doute rien du monde, je +n'en connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner +les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les +conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premieres amours. +Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que +l'honneur de votre pere. Adieu, vous aurez toujours une fidele amie dans +votre cousine, + +EUGENIE. " + +Le president sourit de l'exclamation que ne put reprimer cet ambitieux +au moment ou il recut l'acte authentique. + +--Nous nous annoncerons reciproquement nos mariages, lui dit-il. + +--Ah! vous epousez Eugenie. Eh! bien, j'en suis content, c'est une +bonne fille. Mais, reprit-il frappe tout a coup par une reflexion +lumineuse, elle est donc riche? + +--Elle avait, repondit le president d'un air goguenard, pres de dix-neuf +millions, il y a quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept +aujourd'hui. + +Charles regarda le president d'un air hebete. + +--Dix-sept mil ... + +--Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous reunissons, mademoiselle +Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous +mariant. + +--Mon cher cousin, dit Charles en retrouvant un peu d'assurance, nous +pourrons nous pousser l'un l'autre. + +--D'accord, dit le president. Voici, de plus, une petite caisse que je +dois aussi ne remettre qu'a vous, ajouta-t-il en deposant sur une table +le coffret dans lequel etait la toilette. + +--He! bien, mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant +sans faire attention a Cruchot, ne prenez nul souci de ce que vient de +vous dire ce pauvre monsieur d'Aubrion, a qui la duchesse de Chaulieu +vient de tourner la tete. Je vous le repete, rien n'empechera votre +mariage ... + +--Rien, madame, repondit Charles. Les trois millions autrefois dus par +mon pere ont ete soldes hier. + +--En argent? dit-elle. + +--Integralement, interets et capital, et je vais faire rehabiliter sa +memoire. + +--Quelle betise! s'ecria la belle-mere. + +--Quel est ce monsieur? dit-elle a l'oreille de son gendre, en +apercevant le Cruchot. + +--Mon homme d'affaires, lui repondit-il a voix basse. + +La marquise salua dedaigneusement monsieur de Bonfons et sortit. + +--Nous nous poussons deja, dit le president en prenant sou chapeau. +Adieu, mon cousin. + +--Il se moque de moi, ce catacouas de Saumur. J'ai envie de lui donner +six pouces de fer dans le ventre. + +Le president etait parti. Trois jours apres, monsieur de Bonfons, de +retour a Saumur, publia son mariage avec Eugenie. Six mois apres, il +etait nomme conseiller a la Cour royale d'Angers. Avant de quitter +Saumur, Eugenie fit fondre l'or des joyaux si longtemps precieux a son +coeur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, a +un ostensoir d'or et en fit present a la paroisse ou elle avait tant +prie Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers et +Saumur. Son mari, qui montra du devouement dans une circonstance +politique, devint president de chambre, et enfin premier president au +bout de quelques annees. Il attendit impatiemment la reelection generale +afin d'avoir un siege a la Chambre. Il convoitait deja la Pairie, et +alors ... + +--Alors le roi sera donc son cousin, disait Nanon, la grande Nanon, +madame Cornoiller, bourgeoise de Saumur, a qui sa maitresse annoncait +les grandeurs auxquelles elle etait appelee. Neanmoins monsieur le +president de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de +Cruchot) ne parvint a realiser aucune de ses idees ambitieuses. Il +mourut huit jours apres avoir ete nomme depute de Saumur. Dieu, qui voit +tout et ne frappe jamais a faux, le punissait sans doute de ses calculs +et de l'habilete juridique avec laquelle il avait minute, _accurante +Cruchot_, son contrat de mariage ou les deux futurs epoux se donnaient +l'un a l'autre, _au cas ou ils n'auraient pas d'enfants, l'universalite +de leurs biens, meubles et immeubles sans en rien excepter ni reserver, +en toute propriete, se dispensant meme de la formalite de l'inventaire, +sans que l'omission dudit inventaire puisse etre opposee a leurs +heritiers ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc_. +Cette clause peut expliquer le profond respect que le president eut +constamment pour la volonte, pour la solitude de madame de Bonfons. Les +femmes citaient monsieur le premier president comme un des hommes les +plus delicats, le plaignaient et allaient jusqu'a souvent accuser la +douleur, la passion d'Eugenie, mais comme elles savent accuser une +femme, avec les plus cruels menagements. + +--Il faut que madame la presidente de Bonfons soit bien souffrante pour +laisser son mari seul. Pauvre petite femme! Guerira-t-elle bientot? +Qu'a-t-elle donc, une gastrite, un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas +des medecins? Elle devient jaune depuis quelque temps; elle devrait +aller consulter les celebrites de Paris. Comment peut-elle ne pas +desirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas +lui donner d'heritier, dans sa position? Savez-vous que cela est +affreux; et si c'etait par l'effet d'un caprice, il serait bien +condamnable. Pauvre president! + +Douee de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpetuelles +meditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui +tombent dans sa sphere, Eugenie, habituee par le malheur et par sa +derniere education a tout deviner, savait que le president desirait sa +mort pour se trouver en possession cette immense fortune, encore +augmentee par les successions de son oncle le notaire, et de son oncle +l'abbe, que Dieu eut la fantaisie d'appeler a lui. La pauvre recluse +avait pitie du president. La Providence la vengea des calculs et de +l'infame indifference d'un epoux qui respectait, comme la plus forte des +garanties, la passion sans espoir dont se nourrissait Eugenie. Donner la +vie a un enfant, n'etait-ce pas tuer les esperances de l'egoisme, les +joies de l'ambition caressees par le premier president? Dieu jeta donc +des masses d'or a sa prisonniere pour qui l'or etait indifferent et qui +aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensees, +qui secourait incessamment les malheureux en secret. Madame de Bonfons +fut veuve a trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente, +encore belle, mais comme une femme est belle pres de quarante ans. Son +visage est blanc, repose, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses +manieres sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la +saintete d'une personne qui n'a pas souille son ame au contact du monde, +mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que +donne l'existence etroite de la province. Malgre ses huit cent mille +livres de rente, elle vit comme avait vecu la pauvre Eugenie Grandet, +n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours ou jadis son pere lui +permettait d'allumer le foyer de la salle, et l'eteint conformement au +programme en vigueur dans ses jeunes annees. Elle est toujours vetue +comme l'etait sa mere. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans +chaleur, sans cesse ombragee, melancolique, est l'image de sa vie. Elle +accumule soigneusement ses revenus, et peut-etre eut-elle semble +parcimonieuse si elle ne dementait la medisance par un noble emploi de +sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la +vieillesse et des ecoles chretiennes pour les enfants, une bibliotheque +publique richement dotee, temoignent chaque annee contre l'avarice que +lui reprochent certaines personnes. Les eglises de Saumur lui doivent +quelques embellissements. Madame de Bonfons que, par raillerie, on +appelle _mademoiselle_, inspire generalement un religieux respect. Ce +noble coeur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres, +devait donc etre soumis aux calculs de l'interet humain. L'argent devait +communiquer ses teintes froides a cette vie celeste, et lui donner de la +defiance pour les sentiments. + +--Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle a Nanon. + +La main de cette femme panse les plaies secretes de toutes les familles. +Eugenie marche au ciel accompagnee d'un cortege de bienfaits. La +grandeur de son ame amoindrit les petitesses de son education et les +coutumes de sa vie premiere. Telle est l'histoire de cette femme, qui +n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour etre +magnifiquement epouse et mere, n'a ni mari, ni enfants, ni famille. +Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle. +Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de +Froidfond dont la famille commence a cerner la riche veuve comme jadis +avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont, dit-on, dans les +interets du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni +Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du +monde. + +Paris, septembre 1833. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGENIE GRANDET *** + +***** This file should be named 11049.txt or 11049.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/4/11049/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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