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+The Project Gutenberg EBook of La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie d'Ernest Psichari
+
+Author: Henri Massis
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
+
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+
+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
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+[Illustration]
+
+
+
+
+LA VIE D'ERNEST PSICHARI
+
+Par Henri Massis
+
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numeriques [1] a [41] referent aux notes a la fin du livre.
+
+Les renvois alphabetiques [a] a [f], dans l'edition originale, etaient
+des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont ete placees a
+la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.
+
+
+
+
+JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
+BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHE ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
+ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
+CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
+DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.
+
+
+Voici nos destinees et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
+dans sa course rapide et dont la plenitude incomparable semble vouloir
+restreindre la brievete tragique, ce n'est point seulement la biographie
+d'un jeune homme qui chercha ses modeles parmi les heros et les saints,
+c'est l'histoire exemplaire de notre age, c'est, fraternellement
+soufferte, partagee, vecue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
+accomplie dans le sang de la plus belle mort.
+
+De sa generation, Ernest Psichari connut toutes les fievres, tous les
+troubles, puis les esperances, le fier redressement, la mission. Il prit
+sa part de ce sombre tourment et de cette volonte grandiose: il voulut
+tout eprouver en son coeur. Mais ce coeur etait si serieux et si brule
+de flamme qu'il jetait sa lumiere sur nos destins: il nous eclairait en
+se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
+avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
+certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
+il les voulait mener.
+
+Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'ame, mais ce combat
+etait celui-la meme qui se livrait dans l'ame de toute une race.
+Retracer son histoire qui est la prefiguration de la notre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
+sacrifiees pour la France et pour Dieu.
+
+Il fut notre modele: il continuera de nous enseigner et de nous
+secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chretienne peut
+l'invoquer dans ses prieres: il n'a vecu que pour elle, il lui avait
+voue son esprit et son coeur; il lui a donne sa chair juvenile. Ce heros
+grave et tendre, qui vit dans la Lumiere qu'il avait douloureusement
+desiree, ne cessera point de nous etre fraternel.
+
+On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aines, quand on vit le
+petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
+de Sorbonne pour elire la carriere des armes, mener une action francaise
+dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
+vertus de la guerre. Des l'abord, certains lettres ne trouverent dans
+cet enthousiasme qu'une maniere de dilettantisme, le degout d'une
+intelligence gorgee de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extreme
+barbarie comme d'autres de l'extreme civilisation. Sous la prose fluide,
+chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
+ou ce "revenant nouveau venu" celebrait la vie fruste et primitive du
+desert, ils ne voulurent entendre qu'un echo de l'enchanteur: ils s'y
+plurent comme a un "mysterieux recommencement".
+
+Elle etait pourtant bien opposante, la volonte de ce jeune soldat, et
+l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
+de toute son energie tendue, c'etait _prendre contre son pere le parti
+de ses peres_,--formule saisissante ou se resume l'accablante obligation
+de notre jeunesse. Et deja il pensait: "Une, deux generations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
+ingratitudes. Mais il faut bien, a l'heure marquee, que la chaine soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
+maison[2]."
+
+Cette heure lui semblait etre venue. Comme tous ceux de son age,
+Psichari en avait la certitude: "Notre generation, nous ecrivait-il,
+notre generation--celle de ceux qui ont commence leur vie d'homme
+avec le siecle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
+espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que depend le salut de la
+France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
+tetes. Il me semble que les jeunes sentent obscurement qu'ils verront de
+grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
+pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes a
+travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3]." Et parce qu'il
+prenait une conscience nette de l'evenement qui dominerait nos
+vies, nous trouvions a mediter sur l'aventure de cet officier, fils
+d'intellectuels. Ne nous avait-il pas deja donne sujet de l'envier, ce
+soldat au grand coeur qui realisait tout ce que nous souhaitions de
+posseder: gout de l'action, desir du reve... Et dans cette lente reprise
+de nous-memes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie deja si
+pleine, si riche de temoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
+les miseres ou nous nous agitions, pour nous decouvrir les vertus qui
+seules donnent du prix a l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
+continents perdus, les yeux laves par les horizons libres de l'Afrique,
+c'est a ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinees, c'est
+lui que nous interrogions sur nous-memes, c'est de cet exile que nous
+attendions les paroles qui elevent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
+nous avait restitue le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
+Nous devions a son exemple une certaine tension de l'ame qui nous avait
+aides a rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
+cette fievre de l'action, nous sentions que se debattait une plus grande
+misere, ce mal inconnu qui nous laissait desempares devant la vie, ce
+desir eperdu que la verite et la purete ne fussent point que de vains
+mots.
+
+N'etait-il pas notre frere, celui-la qui se montre, a vingt ans,"sans
+defense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
+sans conviction dans les jardins empoisonnes du vice, mais en malade et
+poursuivi par d'obscurs remords, charge de l'affreuse derision d'une
+vie engagee dans le desordre des sentiments et des pensees". Quelle
+mysterieuse preference nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
+qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
+rencontre son regard, "ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
+de toute clarte", celui-la decouvrait qu'Ernest Psichari avait une ame
+et qu'il "etait ne pour croire et pour esperer, qu'il avait une ame
+qui n'etait pas faite pour le doute, ni pour le blaspheme, ni pour la
+colere". Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres a
+son mal. Il ne disait point: "Je suis perverti, mais qu'y faire?" Tout
+etait en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
+viendrait ou cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
+une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
+dans quelles erreurs sa jeunesse avait sejourne, mais tout nous
+avertissait qu'il n'etait pas fait pour le sacrilege: chaque etape etait
+utile a son coeur.
+
+
+LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PENITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
+LE DESERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
+COEUR--OSEE, II, 14.
+
+
+Parce qu'il savait deja que "de grandes choses se font par l'Afrique,
+qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui", Ernest
+Psichari partit pour la Mauritanie au debut de 1910. C'est sur les
+routes du desert ou, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
+verse son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
+cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].
+
+Notre imagination, seduite par tant d'heroisme juvenile et par cette
+grace belliqueuse, le suivait a travers les larges horizons de l'Adrar.
+Il nous ecrivait: "C'est un des derniers pays ou l'on fasse encore
+oeuvre de soldat, ou l'on vive militairement.... C'est une terre toute
+chaude encore du sang francais." Et nous apprenions qu'au sud de
+Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses meharistes,
+glorieusement capture une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
+eussent devine que c'etait pousse par un obscur desir de pardon, pour
+remonter a sa source, pour se racheter de bien des miseres, pour
+retrouver la verite non possedee, mais desiree, qu'il s'etait enfonce
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
+heros n'etait qu'une maniere de "vie purgative" que Dieu imposait a une
+ame qu'il s'etait reservee.
+
+A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
+pour devenir attentif a son ame. La nature saharienne extremement
+epuree, debarrassee de toute surcharge, vetue de recueillement et de
+silence, va agir en quelque sorte sur lui a la facon d'un cloitre. Ici
+les facilites, les expedients, toutes les complaisances du monde ne
+jouent plus, mais repugnent et decoivent. Seul dans le grand vent des
+plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, "la ou les soucis sont
+hauts, la ou l'on marche tout aupres de l'eternite", il va apprendre un
+autre langage. C'est que la, suivant les paroles du Docteur, "on apprend
+a dire non, a dire je ne puis plus, a payer le monde de negatives seches
+et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se deplait a soi-meme..."
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa presence, pour lui dire
+du fond de son coeur: "Seul et invisible temoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! ecoutez la voix de mes larmes." De ce combat spirituel,
+"aussi brutal que la bataille d'hommes", et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laisse le
+recit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
+decouvrir[7]. Ce livre, marque de l'inspiration divine et dont la
+redaction "n'aura ete qu'une longue priere" indefiniment reprise,
+c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaitre les longues
+preparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientot
+habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-meme, le _Voyage du Centurion_
+pretend montrer comment la Grace, dans la vie frugale et saine des
+brousses sahariennes, prepare ses propres voies. "Le desert, ecrivait-il
+a M. Trogan, le desert est une terre benie. Notre-Seigneur y est alle;
+des centaines de religieux y ont conquis la saintete. Je voudrais
+dire que les Thebaides existent encore et qu'il ne manque que d'ames
+attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces etudes, ecrites
+pour la plupart en Mauritanie, ont, a defaut d'autorite doctrinale, la
+sincerite d'une confession. Ce sont simplement les pensees d'un homme
+qui, pendant de longues annees, a passionnement cherche la Verite et
+qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonte,
+de la retrouver[8]".
+
+[Note a: Nous le suivrons continument et, pour retracer cette
+preparation interieure de la vie chretienne d'Ernest Psichari, nous ne
+ferons guere que le citer et le paraphraser.
+
+E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
+scrupule de veracite. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
+noter, avec leur exacte valeur, tous les details de l'action divine qui
+prepare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilite, il
+lui repugnait de parler de lui-meme.
+
+Mais s'il convenait a E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
+contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaitre son ame et
+ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
+continue apres sa mort l'oeuvre d'apostolat a quoi il s'etait voue.]
+
+Mais une chose, des l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
+qui, "sous le double airain de la solitude et du silence", marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer a son propre salut,
+avant de s'apitoyer sur sa misere, avant de prier pour lui-meme, c'est
+pour la France qu'il prie, pour la France abandonnee et douloureuse.
+C'est pour elle que son ame debordante de charite demande grace, c'est
+pour la servir plus fidelement qu'il appelle cette foi dont elle est
+d'election le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
+qu'il veut l'ordre de l'Eglise, cette Eglise qu'on voit penchee sur la
+France tout au long de son histoire.
+
+Un jour qu'il etait de passage a Port-Etienne, Psichari avait montre
+a un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
+installation de telegraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
+saharien.
+
+--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
+les Maures sont fous de vouloir resister a des gens aussi riches et
+aussi puissants que les Francais.
+
+Le Maure resta un moment silencieux, puis repondit gravement:
+
+--Oui, vous autres Francais, vous avez le Royaume de la Terre, mais
+nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9]."
+
+"Voila une idee que les Maures ne devraient pas avoir, ecrivait alors
+Psichari a Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnee."
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
+cathedrale de Dakar[10]:
+
+_"Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
+d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
+qui veulent separer la race francaise et la religion qui l'a faite ce
+qu'elle est et d'ou vient toute sa grandeur. Aupres de gens aussi portes
+a la meditation metaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
+peut avoir de funestes consequences. J'en ai acquis la conviction.
+Nous ne paraitrons grands aupres d'eux qu'autant qu'ils connaitront la
+grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons a eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera a leur regard. Certes, nous n'avons
+plus des ames de croises et ce n'est pas a la pensee d'aller combattre
+l'Infidele qu'un officier designe pour le Tchad ou l'Adrar va se
+rejouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
+avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
+d'atheisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
+reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race meme. Car, pour le Maure, France et Chretiente ne
+font qu'un. Ne nous appellent-ils pas "Nazareens" plus volontiers que
+"Francais"? Et c'est une chose etrange que ce soit eux qui viennent sur
+ce point nous eclairer nous-memes et nous donner une lecon."_
+
+C'est qu'a ce vrai soldat, rien ne parait beau que la fidelite. Et une
+pensee de tres loin vient a lui: "Pourquoi donc, s'il est un soldat de
+fidelite, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
+dont il est coupable? Pourquoi, s'il deteste le progres infidele,
+rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidelite? Et s'il regarde
+l'epee immuable avec amour, pourquoi donc detourne-t-il les yeux de
+l'immuable Croix? Si absurde est cette infidelite, s'avouait-il a
+lui-meme, que "je n'ose meme la confesser devant les Maures et je
+leur dis: "Nous croyons!..." Ah! oui, ma lachete devant eux me fait
+comprendre combien, malgre moi et a mon insu, Jesus me lie!"
+
+Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
+les bienfaits d'une race materiellement puissante. La France n'avait
+point que des routes a frayer, des camps a batir, des villes a
+construire dans ces terres mauritaniennes ou elle essayait de
+s'installer par la force. Elle portait avec elle une ame, un principe
+spirituel et cela meme qui fait son eternite. Pour lui, il n'en doutait
+point. Aussi bien "il avait la certitude de n'etre pas le veritable
+heritier de cette dignite francaise qu'il savait desormais etre surtout
+une dignite chretienne". Il se rendait maintenant compte qu'"il ne
+pouvait en aucune facon parler pour la France dont il portait le nom
+jusqu'aux extremites de la terre". "Heureux, s'ecrie-t-il, ceux qui
+n'ont pas la charge d'etre les envoyes de toute une nation! Heureux ceux
+qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs epaules! Lui, il ne
+connaitra pas de repos qu'il n'ait retrouve le visage de la terre natale
+et la signification de son nom beni."
+
+Ainsi peut-on dire que la France deposa dans cette ame le premier desir
+de Dieu. La premiere priere qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitee. Ce n'est que plus tard que le probleme du
+salut individuel se posa pour cet homme d'action. La premiere fois que
+Psichari pense a Dieu, c'est en pensant a l'armee. Pour l'instant il
+se dit: "Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille ainee la
+France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-a-vis de l'Eglise,
+l'indifference n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
+contre moi. Et je prends parti de toute mon ame[11]."
+
+Voila ou en etait Ernest Psichari au debut de 1911. Tout en desirant la
+lumiere surnaturelle de la Grace, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il etait loin encore de la vie et de la verite chretiennes [l2].
+C'est a peu pres l'etat d'ame que traduisent quelques pages de l'_Appel
+des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressee de
+conclure devait prendre pour un temoignage decisif [l3]. Son oeil
+n'etait pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-meme: il
+n'allait que plus tard parvenir a son coeur et il lui fallait attendre
+et souffrir pour connaitre la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
+devait venir le chercher pour le conduire vers elle.
+
+En France, Ernest Psichari avait laisse un ami qui, lui aussi, avait des
+l'abord cherche son ame dans la vanite de la pensee humaine, mais a
+qui la verite, un jour, s'etait donnee par la Grace. Et cette voix
+fraternelle venait le presser dans sa solitude: "Nous avons prie pour
+toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
+pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
+l'ecouteras-tu point?"
+
+Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La verite, il la voulait
+avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
+demandait, d'abord, "que Jesus-Christ fut vraiment le Verbe incarne, que
+l'Eglise fut de toute certitude la gardienne infaillible de la Verite,
+que Marie fut en toute realite la Reine du Ciel". L'impatience de
+connaitre grandissait en lui. Il apercevait bien le bel equilibre de
+la raison chretienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
+toujours etranger a son coeur. Et il confiait a l'ami qui le secourait
+de ses prieres l'incertitude ou il se desolait. Des l'abord, il
+s'empressait de reconnaitre:
+
+_Tout essai de liberation du catholicisme est une absurdite, puisque,
+bon gre, mal gre, nous sommes chretiens, et une mechancete, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
+catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siecles d'histoire, precedes
+de toute une eternite; et comme la science a ete fondee par des
+croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'eleve, vient aussi
+de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
+decoule la fausse morale, comme aussi la fausse science._
+
+Mais aussitot il ajoutait:
+
+_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
+chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais a moi et assez
+tristement en lisant cette belle page[14]: "Il semble qu'en ce temps
+la verite soit trop forte pour les ames..." et je me demandais si tu
+pouvais bien me tenir rigueur de mon impiete. Il me semble pourtant que
+je deteste les gens que tu detestes et que j'aime ceux que tu aimes et
+que je ne differe guere de toi qu'en ce que la grace ne m'a pas touche.
+La grace! Voila le mystere des mysteres. Tu vas me dire de ne pas tomber
+dans l'erreur janseniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
+oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grace (je ne sais pas si je
+dis bien). Mais non, je sens qu'arrive au tournant ou je suis, il n'y a
+plus rien a faire qu'a, attendre. "Abetissez-Vous", me dit Pascal,
+mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abetir que se donner de
+l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaues
+n'ont pas cru apres l'enseignement du Christ._ "Deum quem in Scripturae
+Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt",
+_dit saint Gregoire, dans une phrase qui me fait rever infiniment.
+Et nullement semblable a l'aveugle qui ne demande pas la guerison,
+j'appelle a grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._
+
+Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle meprise la negation et
+le doute: elle se fait humble devant la verite; elle participe deja de
+sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connait et elle
+connait Dieu, et cela devant que la grace ait purifie son coeur. Mais il
+fallait qu'il se brisat par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
+y fut attire. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
+esprit? Et Dieu pouvait-il tarder a marquer du signe de son election
+celui que ses seules forces naturelles poussaient a l'aimer d'un tel
+desir?
+
+Son ame deja avait gagne de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
+evoquant ce passe, il dira [l6]: "Alors je ne croyais a rien, je vivais
+comme un paien et pourtant je sentais l'irresistible invasion de la
+Grace. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais." Car
+Ernest Psichari avait, des lors, entrevu la loi de son progres interieur
+et les exigences de Dieu lui etaient claires. De toutes ses forces,
+il aspirait a la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
+hierarchie entre les ames. "Et d'abord il y a des pensees viles pour les
+coeurs mauvais. Et puis il y a des pensees belles mais faciles, il y a
+de pauvres, de miserables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondement le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
+ordinaires." Et ce soldat, consume dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'ecriait du fond de ses tenebres: "Quels sont
+ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les heroiques, les affames de la vertu, les assoiffes
+de la justice! Certes ils se sont gardes des chutes grossieres. Mais
+ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette purete essentielle qui
+est l'entree dans l'intelligence superieure. Car tout est lie dans le
+systeme interieur de l'homme et la lumiere profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours a qui ne se sera point fait un coeur de cristal."
+
+Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui reservait,
+celui qui souffrant encore du "mal horrible de la terre", desirait de
+monter a Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
+modeles de vie que les plus purs, que les plus heroiques, comme elu,
+presse, designe mysterieusement pour les suivre? Ecoutez l'appel de ce
+coeur presse par ses sanglots:
+
+"Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par dela les dernieres lumieres de
+l'horizon, toutes les ames des apotres, des vierges et des martyrs,
+avec l'innombrable armee des Temoins et des Confesseurs. Tous me font
+violence, m'enlevent par la force vers le Ciel superieur, et je veux de
+tout mon coeur leur purete, je veux leur humilite, je veux la chastete
+qui les ceint et la piete qui les couronne, je veux leur grace et leur
+force. Je ne m'arreterai pas..."
+
+Et devant cette effusion si brulante, devant ce desir avide de la
+possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait a
+lui-meme: "N'est-il pas chretien en quelque maniere, cet homme qui
+desire un certain rejaillissement de l'ame en lui, qui a soif de la
+vertu surnaturelle, qui desire de vivre avec les anges et non plus avec
+les betes, qui a la volonte de s'elever, de se spiritualiser sans cesse
+et dont le coeur est si vaste qu'il deborde les limites de la terre...
+Et n'appartient-il pas deja au Ciel celui qui en a la mysterieuse
+preference?"
+
+Pourtant les mots de la liberation n'avaient pas encore retenti. A ce
+cri pathetique dont le silence du desert avait ete brise: "O mon Dieu,
+daignez voir cette misere et cette confidence. Ayez pitie de l'homme qui
+est malade depuis trente ans", nulle voix n'avait repondu. Et le sejour
+en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
+connaitre le riche plaisir de la verite et de sa possession. C'est
+seulement sur la terre de ses ancetres que les paroles de remission
+devaient etre prononcees.
+
+
+SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
+MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDELE--SAINT PAUL
+
+
+Si l'Afrique avait ete le lieu de sa purification et de son attente,
+Paris reservait a ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
+l'eprouverait de definitive facon et lui ferait payer les graces dont
+il voulait le combler [b]. Quand nous revimes Psichari, a la fin de
+decembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-la meme dont notre ame
+etait justement tourmentee. Apres trois annees de separation, nos coeurs
+fraternels se retrouvaient, travailles d'une pareille souffrance. Nous
+faisions a la vie la meme interrogation pressante, decisive, et nous
+nous refusions a ce que notre destinee n'eut aucun sens. Nous ne
+pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions eprouve la vanite
+des doctrines et des belles idees que nos professeurs nous avaient
+servies a profusion. "Nous cherchions un maitre, un maitre de verite",
+et pour cela, nous etions prets a changer nos existences, mais non pas
+pour un systeme quel qu'il fut ... Par quelle correspondance vraiment
+divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout fremissant
+d'action et revetu de gloire guerriere, nous confiait-il ce meme besoin
+que nous renoncions a satisfaire dans la raison depravee des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions deja,
+dans la beaute de l'Eglise, l'eclat de la beaute eternelle. Nous savions
+qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
+rien, dans la vaste et charnelle futilite du temps present, ne nous
+la procurerait. Nous savions que l'Eglise seule etait capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien a opposer a ses dogmes, bien
+plus, nous etions persuades que la seulement etait la verite. Nous
+savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indecis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hesitions devant
+l'affirmation qui est la gloire de l'Eglise. Et tous deux, nous nous
+declarions, cette chose derisoire, des catholiques sans la grace. Tel
+est l'aveu qu'au debut de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
+a l'ami qui, plus avance que nous-memes dans la foi et dans la vraie
+science, l'avait assiste par la priere et qui allait le presser,
+dans cet instant decisif, de se laisser informer "par l'esprit
+ecclesiastique, qui est le Saint-Esprit".
+
+[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
+riche d'eclaircissements sur la preparation de la conversion d'Ernest
+Psichari, s'arrete au seuil de cette etape decisive, et nous reprenons
+nos souvenirs personnels, aide de sa correspondance inedite.]
+
+Nous avons vu, par ses meditations africaines, a quelle haute ferveur
+Ernest Psichari avait deja pu s'elever, et de quelle charite sa
+contemplation etait empreinte. Maintenant, il lui fallait s'etablir
+dans les regions de la priere, accomplir les actes qui engagent et qui
+liberent.
+
+Nous voici au point culminant de ce debat ou l'enjeu est une ame. Moment
+unique dont tout le passe ne fut que la preparation secrete et ou va
+naitre un homme nouveau qui portera temoignage pour ses ancetres et pour
+lui-meme de la fidelite reconquise. Dans la durete du temps present,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphemes, dans la plus grande
+detresse des foyers, la voix du Seigneur a nouveau se fait entendre:
+"Race incredule et depravee, amenez ici votre fils!" Paroles
+d'indignation legitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
+tendresse incomparable ... Prodige de la charite qui doucement le ramene
+vers la maison de son ame ...
+
+Des l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
+d'apprendre qu'il n'etait pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
+que le bapteme de rite grec qu'il avait recu etait valable.
+
+Mais il se preoccupait de l'impression que sa conversion eventuelle
+pourrait causer a sa mere. Que de troubles, que d'incertitudes, que
+d'hesitations encore a l'aube d'une journee qui allait etre si belle!
+Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
+
+_Il me semble_, ecrit-il au confident de son ame, _il me semble
+impossible que je continue bien longtemps encore a regarder cette
+adorable pensee chretienne en etranger, et je me dis qu'apres avoir ete
+aussi delaisse et avoir ete prive de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'etonner que la pente soit si dure a monter... Ce qui me desespere,
+c'est cette vie de Paris ou le recueillement est impossible. J'etais
+infiniment plus pres du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
+repartais la-bas, sans savoir les prieres qui m'ont tant manque pendant
+ces dernieres annees. Je crois que si j'etais dans le desert en ce
+moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
+ce qui fait que j'ai tant de hate de voir enfin la vraie Lumiere. Mes
+lectures [l7] sont fievreuses, desordonnees et je n'en tire pas tout le
+prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
+bien maintenant que la priere est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
+commence toujours sans gout et que je ne manque jamais de l'achever dans
+la joie et la serenite. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
+pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus ferme[18]?_
+
+Dieu, qui est "la nourriture des grands", n'allait plus longtemps se
+refuser a ce coeur affame. La grace allait achever sur la terre de
+France l'oeuvre qu'elle avait commencee et menee si loin dans le desert,
+ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la preparation du
+coeur terminee par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
+plus qu'a demander a etre recu dans l'Eglise. Sur ces heures decisives,
+nous possedons un document unique, le journal ou une amie fraternelle
+prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
+Psichari. C'est ici le temoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
+feuillets debordants de piete et d'amour.
+
+18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chretien._
+
+21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-etre bientot
+a voir un pretre._
+
+23.--_Visite d'Ernest: il nous parait trouble. Dimanche, il doit aller a
+la messe avec J... a la cathedrale[19]; il se fait expliquer la lecture
+de la messe._
+
+Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble a la grand'messe; ils
+reviennent grandement emus tous deux. Ernest dit a J... qu'a l'Eglise
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admire son aisance et
+sa piete. Il dit aussi: "La confession, c'est un peu difficile, et
+surtout... le ferme propos." Deja, il prie beaucoup et surtout la sainte
+Vierge. Il est visible que c'est la foi de son bapteme qui se reveille
+et agit. Spontanement, il se decide a aller tous les dimanches a la
+grand'messe. Le Pere Clerissac[20] doit arriver dans huit jours._
+
+Dimanche 2 fevrier.--_Ernest et J... assistent a la messe rue d'Ulm.
+Ernest est absorbe, peu communicatif. J... revient inquiet._
+
+3 fevrier.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Pere Clerissac
+vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
+si simple, si franc, devant le Pere... Dejeuner plein d'emotion. Apres
+le dejeuner, le Pere emmene Ernest au parc. Leur absence dure deux
+heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se decider.
+Enfin ils reviennent; et le Pere nous expose le programme arrete qui
+nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tot
+possible, et dimanche premiere communion; puis pelerinage d'action de
+graces a Chartres.
+
+Ernest a absolument conquis le Pere qui n'a trouve en lui aucune
+resistance, "une ame sans un pli, toute pleine de foi."_
+
+Mardi 4 fevrier.--_Le Pere et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
+petite chapelle est toute paree; les cierges sont allumes, deux beaux
+cierges intacts, benis dimanche. Agenouille devant la statue de
+Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique tres emu--Ernest
+Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Pere
+est debout, comme un temoin devant Dieu. J ... et moi ecoutons a genoux,
+tremblants d'emotion. Apres cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._
+
+_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transforme, rayonnant
+de joie. C'est une heure de beatitude pour tous.--"Vous voyez, nous dit
+le Pere, un homme tout a Dieu"... Et qui est heureux, disons-nous. "Oh!
+oui, je suis heureux," s'ecrie Ernest, et il n'est pas difficile de
+le croire.--On sent deja entre le Pere et Ernest une amitie tendre et
+profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._
+
+_Apres le depart d'Ernest, le Pere nous dit son admiration pour la bonte
+de Dieu, sa joie de la reparation qui lui est faite, son amour pour
+cette ame qui n'a pas resiste a Dieu qui est toute loyale et simple._
+
+Mercredi des Cendres, 5 fevrier.--_Le Pere avec Ernest assistent a la
+benediction des Cendres a la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
+Gibier et fixent au samedi 8 fevrier la date de la confirmation. Ernest
+a un air touchant, heureux, tout penetre de la pensee de Dieu._
+
+Jeudi 6 fevrier.--_Nous voyons Ernest avec le Pere. Ernest sent deja
+qu'on le dira subjugue, suggestionne par quelqu'un. Cela lui parait bien
+vil. "Je sentais toujours, dit-il, que si je venais a la foi, ce serait
+par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
+pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
+illumination?"_
+
+_Ernest doit prendre le nom de Paul a la confirmation, en reparation des
+outrages de Renan a saint Paul_.
+
+Mardi 7 fevrier.--_Le Pere a vu Ernest a Paris. Ernest le ravit par sa
+droiture et l'ouverture entiere de son ame a la foi. Il ne cesse et nous
+ne cessons de dire avec lui: "Que Dieu est bon et que tout cela est
+beau!"_
+
+Le samedi 8 fevrier, Ernest Psichari fut confirme par Mgr Gibier, dans
+la chapelle du petit seminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il recita le _Credo_, dont il scanda une a une les
+syllabes latines. Apres la confirmation, l'eveque de Versailles lui
+demanda son age. "Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu", repondit
+notre ami. Et s'inclinant filialement sous la benediction du prelat, il
+lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
+"Monseigneur, il me semble que j'ai une autre ame[21]". Le lendemain,
+Ernest Psichari fit sa premiere communion a la Chapelle des Soeurs de
+la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pelerinage. A son
+retour, il confiait au P. Clerissac: "Je sens que je donnerai a Dieu
+tout ce qu'il me demandera."
+
+Tous ceux qui furent alors les temoins de ces evenements admirables,
+tous ont ete frappes de la joie qui soudain l'habita. Desormais, E.
+Psichari vecut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
+qui connait et epouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
+veritable charite dans une ame. Tout de suite, il posseda cette gaiete
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frere avait quelque
+chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui decelait l'etat de grande
+liberte interieure et, comme on l'a note deja, d'"innocence enfantine"
+ou il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins a quoi Dieu
+le predestinait.
+
+Une chose aussi nous causait de l'etonnement: il semblait qu'Ernest
+Psichari fut entre dans la vie chretienne de plain-pied, sans
+preparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eut ete
+catholique depuis toujours. Cette ame, hier encore ignorante des
+communications de la sagesse divine, semblait en etre soudain remplie et
+sans intermediaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
+ses prieres et elles se trouvaient etre celles-la meme que l'Eglise
+avait repandues sur les ages. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
+s'ecriait: "Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!"
+
+Ce qui frappe, en effet, c'est la plenitude de vie surnaturelle qui
+surgit en lui. Tout de suite, il s'etait tourne vers le Christ et
+c'est de lui qu'il attendait la verite et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].
+
+_C'est une decouverte adorable, ecrivait-il au P. Clerissac[23],
+que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
+reconnaissance et il n'est point d'office ou je ne verse d'abondantes
+larmes devant le Maitre que j'ai si longtemps crucifie, que la France
+elle-meme crucifie a toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
+les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
+la misericorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
+qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
+entierement a elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit desirer avec le plus d'amour
+l'Eucharistie et, quant a moi, c'est a ces heures-la que je me tourne
+avec le plus de confiance vers le Maitre a qui je suis desormais[24]._
+
+Nul ne fut plus que Psichari un homme de priere; nul n'en eut davantage
+le don. Ses travaux d'ecrivain, son metier de soldat, tout lui etait
+pretexte d'elevation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
+avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels etaient l'amour
+et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
+la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
+longuement meditee: il avait meme compose pour le Rosaire une suite
+de proses. Ces elevations, il les commencait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passees, tant il sentait en lui-meme
+de ruines et de tenebres, de revoltes et de luttes. Et de chacune
+d'elles montait cette pensee: "Que puis-je faire pour l'Eglise qui m'a
+accueilli au plus fort de ma detresse? Jesus, Marie, je vous supplie
+de m'eclairer, de me donner la force d'etre sans partage au pied de la
+Croix, uniquement attentif a vos ordres[25]." Et l'oraison s'achevait
+dans la joie, sous le desir enflamme qu'y repandait l'esperance
+eternelle. Ainsi, la priere semblait a Psichari le devoir premier, bien
+plus, "la position normale de la creature qui veut se tenir a sa place
+sous son Createur". Etre a sa place, se tenir a sa place, voila le grand
+souci de ce soldat chretien.
+
+Mais il savait aussi que la place ou la Providence l'avait mis sur la
+terre etait un poste ou il devait etre un exemple, ou les privileges
+recus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
+lui-meme combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
+reserves. D'ou l'impatience que nous lui vimes de rendre graces pour
+tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul etre n'aimait autant
+a se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'etait l'amour de
+Jean qui habitait son coeur.
+
+Et ici, nous penetrons le secret essentiel de cette ame choisie, la
+volonte profonde qui dirigea sa destinee, ce qui donne soudain tout son
+sens et son sublime au drame interieur que nous resumons. Voila le point
+ou cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
+annees douloureuses n'avaient ete souffertes que pour aboutir a cette
+vocation.
+
+Des qu'il connut par lui-meme les joies de la Lumiere, Ernest Psichari
+n'eut qu'une pensee: donner sa vie pour reparer l'offense que son
+grand-pere avait faite a Dieu. Pour cette oeuvre de reparation, il
+s'etait promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
+cette messe jadis abandonnee, il voulait se courber devant ce tabernacle
+delaisse pour les parvis humains, avoir part a ce Calice, etre pretre
+a tout jamais, reprendre la place, le precepte et le mandat qu'un des
+siens avait deserte... Et peut-etre, et surtout soulager les peines sous
+lesquelles ce pere de sa chair s'affligeait, hater sa delivrance, lui
+sacrifier son coeur filial, pour qu'il vit enfin ce Dieu qui avait ete
+le Dieu de leurs peres.
+
+Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
+erreurs de Renan; il detesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piete veritable. Qu'un fils
+se desole a l'idee que l'ame de son pere soit perdue pour une autre vie,
+qu'il connaitra des delices qui lui sont refusees; et, que ce fils mette
+toute son ardeur a reparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'a
+l'holocauste de son ame, et qu'il place son espoir dans la misericorde
+de la Bonte Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
+le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
+offre pour reconcilier a Dieu celui qui l'engendra. Quel aieul fut
+jamais pleure de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
+plus parfait temoignage, jamais la charite ne fut plus magnanime qu'en
+cette ame de fils; jamais l'esperance ne s'y maintint d'une plus
+fervente tendresse.
+
+Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
+un jour, que l'ame de Renan, au moment de paraitre devant Dieu, avait
+peut-etre ete allegee de ses fautes par la priere de quelque carmelite,
+par les larmes de quelque contemplatif tres humble...
+
+Et l'on avait ajoute: "Qui vous dit que votre grand-pere n'est pas
+sauve? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
+n'a le droit de mettre des limites a la misericorde du Pere celeste. Qui
+sait si, mysterieusement, en vertu d'une grace cachee, Renan ne s'est
+pas reconcilie avec le Maitre de ses premieres annees? Qui sait meme, si
+ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour reparer les dommages
+qu'il a pu faire aux ames[26]?"
+
+Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
+espoir... Pour lui, fils de la fidelite, il n'aurait de cesse qu'il
+n'ait donne son etre pour que le pere prodigue ne fut point banni de la
+maison de tous ses desirs[27]!
+
+Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait a se detourner de
+la voie large du monde pour s'engager dans l'etroit sentier de la
+perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obeissance qu'il
+tenait d'un esprit tout ensemble militaire et tres humble, tout l'y
+predestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
+parole de Dieu, ce soldat tombait a genoux. Le Christ etait son chef: il
+attendait ses ordres. Mais la encore la Providence reservait a Ernest
+Psichari une suite de grandes epreuves et de poignantes incertitudes,
+qu'il allait subir d'une ame pleine de paix et d'abandon.
+
+_J'attends, ecrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clerissac, j'attends
+simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: "Leve-toi et
+viens..." Souvent la certitude de ce qui me sera demande me pese; j'ai
+peur, je ne me sens pas pret, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
+me rendre et j'entends clairement cette voix interieure qui me dit
+l'adorable parole toujours presente:_ "Alius te cinget et ducet quo
+tu non vis." _Que la volonte du Seigneur Jesus soit faite et non la
+mienne_.
+
+Des l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dut etre quelque
+jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+deja de toute son ame et dont la "regle joyeuse" lui convenait si
+bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonte
+d'apostolat qui l'empechait d'etre purement contemplatif. Dans le
+premier moment de sa conversion, il avait commence par reciter l'office
+benedictin. "Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
+suis dominicain." Enfin, c'etait un fils de saint Dominique qui l'avait
+confesse, puis qui l'avait recu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
+au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
+qu'il devait a l'intercession de saint Dominique "ce renouvellement de
+son ame[29]".
+
+Aussi bien, quand il voulut entreprendre le recit des choses admirables
+que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
+Dominique qu'il invoque pour obtenir le veritable esprit de l'Ordre:
+
+_Oui, mon ambition est haute, ecrivait-il le 30 janvier 1914 a propos
+du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzieme heure
+qui sans doute devrait se borner a l'humble etude des maitres. Mais je
+ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste a faire, dans
+le domaine de la pure litterature, un livre vraiment_ dominicain,
+_autant que ce livre peut etre ecrit par un laic et un ecrivain.
+Pourquoi n'ecrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
+serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une priere_ continue,
+_obtenir cet esprit de foi et de verite, et surtout ce veritable esprit
+d'apostolat qui fait considerer, a chaque phrase que l'on ecrit,
+l'utilite spirituelle plutot que la vaine beaute de l'art?_[30]
+
+Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la detourner pour
+un instant des hautes preoccupations qui l'agitaient. Son conge acheve,
+Ernest Psichari avait du rejoindre son regiment a Cherbourg. Nul
+ne mettait a son metier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
+chretien, c'est le devoir d'etat que ce soldat etait porte d'instinct
+a placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilites qui pesent sur le plus humble des chefs: il s'y
+consacrait avec amour. C'est plein d'allegresse qu'il reprit, en juin
+1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
+canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'etait un etre nouveau qui revenait
+parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir etranger. Les regiments, a
+leur maniere, ne sont-ils pas "des couvents d'hommes"? "Meme habitude
+de se donner corps et ame, remarque Vigny qui le premier nota la
+ressemblance, meme besoin de se devouer; pareils usages de gravite, de
+retenue et de silence." Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
+vie de militaire et de chretien.
+
+_J'ai retrouve a Cherbourg, ecrivait-il au P. Clerissac, le milieu sain
+et reconfortant que j'avais quitte, il y a plus de trois ans, et revu
+avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
+tracee. Ils sont loin de bien des compromissions de l'epoque. C'est un
+grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grace. Beaucoup
+d'entre eux, la plupart, seraient pres peut-etre de la meriter, s'ils
+avaient seulement quelques mouvements de bonne volonte. Que notre Divin
+Maitre daigne les eclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
+bon exemple, de faire un peu de bien a ces braves gens_[31].
+
+Charge de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
+prive de bien des secours. Il se rappelait avec une triste emotion le
+temps ou il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
+dire tout entier le _Diurnal_: "Il me faut faire une bien petite place
+au Bon Dieu, s'ecriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
+actions et mes pensees, faisant confiance pour le reste a sa divine
+misericorde[32]."
+
+Pourtant son zele ne restait pas inactif. Des son arrivee a Cherbourg,
+Ernest Psichari avait rendu visite au cure de cette paroisse qui porte
+le nom tres doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demande de faire
+partie de la Conference de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, leve
+des l'aube, il montait a cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
+chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, pres de la bibliotheque ou
+il avait reuni les _Meditations_ et les _Elevations_ de Bossuet,
+les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
+Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
+L'ecrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
+le doux envahissement de la Lumiere; et, a travers les antiennes et les
+repons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
+France et sur son armee quelques-unes des faveurs dont il se sentait
+indigne.
+
+Psichari goutait alors une quietude sans melange: le bonheur rayonnait
+dans son etre. Parfois, il se demandait: "Que dois-je faire et qu'est-ce
+que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?" Et tranquille, il se
+repondait a lui-meme: "Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
+un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonte. L'exact
+discernement et la vraie force ne seront pas refuses, j'en ai une ferme
+confiance, pour mon humble priere."
+
+A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
+Un jour ou son regiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
+une conference sur l'Eucharistie et la frequente communion. Quel ne fut
+pas son etonnement de reconnaitre parmi ses auditeurs quelques-uns des
+canonniers de sa batterie!
+
+Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
+de ce voyage a travers la France. A son retour a Cherbourg, il ecrivait
+a un pretre[34] qu'il avait rencontre au hasard d'un cantonnement:
+
+_Comment ne pas voir que cette terre est benie entre toutes, qu'elle est
+et restera toujours la terre de l'humble fidelite et que c'est elle qui
+portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grace
+qui rayonne a travers la terre de France, j'admire qu'apres tant
+d'efforts, apres tant de persecutions, la petite lampe vacille encore au
+fond du temple et qu'elle suffise encore a eclairer le monde._
+
+Une chose surtout l'avait fortifie parmi celles qu'il avait vues: la
+piete de nos pretres:
+
+_Il faudra, ecrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
+force, que notre clerge est admirable, qu'il est penetre des plus males
+vertus chretiennes, qu'il est plus grand peut-etre qu'il n'a jamais ete.
+Au village comme a la ville, le presbytere est le seul endroit ou se
+refugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
+intelligence depravee des intellectuels,--le seul ou il y ait vraiment
+de la vie, le seul ou l'on soit assure de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine comprehension de
+toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus deliee. On dit
+qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
+je dirais bien qu'il y en a et ou ils sont._
+
+Et ces reflexions, par une pente naturelle, le ramenaient a lui-meme, a
+l'atroce destinee de celui qui appartenait a ce clerge admirable, et
+qui eut du etre le bon pretre d'une paroisse francaise. Il se sentait a
+nouveau travaille du desir de reparation qui grandissait en son coeur,
+et j'imagine que c'etait la le sujet de ses entretiens a Cherbourg, avec
+un fidele ami, cet abbe Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
+avenir. Aussi etait-il dispose a ecouter avec bienveillance celui qui
+voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
+sacerdoce. Est-ce a dire que son ame cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur des etudes theologiques
+l'effrayait, et surtout la peine que sa decision causerait a sa mere
+et l'obligation ou il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
+et l'admirait entre toutes. Enfin, _il etait presse de dire la
+messe_--toujours le meme desir sublime de reprendre la place abandonnee.
+Et voici qu'on lui disait: "Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
+Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les pretres seculiers."
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari recut ce conseil avec un
+debordement de joie: Oui, etre un simple cure de campagne, comme son
+grand-pere l'eut ete, vivre dans quelque presbytere tres simple de
+basse Bretagne, retourner fidelement, minutieusement, sur les voies
+abandonnees et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au seminaire...
+
+C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
+superieur du grand seminaire d'Issy. Le parc et la chapelle etaient
+intacts et tels que Renan les decrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
+jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janseniste du dix-septieme,
+les longues allees solitaires, et c'est avec une grande emotion qu'il
+vit ces endroits memes ou son "malheureux grand-pere" avait prie.
+
+Quelques semaines plus tard, M. l'abbe Tanquerey, directeur au grand
+Seminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: "Nous avons recu la
+visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._" Il semble
+bien, en effet, que ce pelerinage a Issy n'ait fait que confirmer Ernest
+Psichari dans son dessein de se donner a saint Dominique. Toujours
+est-il que son fremissement interieur ne s'etait pas apaise:
+
+_Ce qui me parait vraiment insupportable, c'est de continuer cette
+existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, ecrivait-il
+alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
+lassera-t-il pas a la fin de tout donner sans rien recevoir?_
+
+Le P. Clerissac, a qui Psichari faisait cet aveu, finit, apres avoir
+longuement hesite, par acquerir la certitude que la vocation de ce jeune
+homme etait bien dominicaine. Pour ne rien hater cependant, il fut
+convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immediatement et qu'il
+irait d'abord prendre ses grades en theologie a Rome, au College
+Angelique, et comme auditeur libre.
+
+
+NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
+
+
+Mais Dieu, lui, savait deja la mission qu'il destinait a son enfant et
+le sacrifice pour lequel, dans sa pitie pour la France, il reserverait
+ce soldat, fils de Dominique. Bientot tous les voeux d'Ernest Psichari
+allaient etre exauces: Dieu lui donnerait sujet de pretendre, de
+realiser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler a la
+terre de ses peres, de reparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
+allait offrir pour le service de la Patrie est en meme temps un
+temoignage rendu a Dieu, un holocauste veritable, "librement consenti
+et consomme en union avec le sacrifice de l'autel[37]". Ernest Psichari
+partit le second jour de la guerre avec le 2e regiment d'artillerie
+coloniale. En quittant Cherbourg, il dit a l'abbe Bailleul: "Je vais a
+cette guerre comme a une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
+defendre les deux grandes causes a quoi j'ai voue ma vie."
+
+Le 20 aout, il ecrit a sa mere[38]: "Nous allons certainement a de
+grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
+desire la guerre, qui etait necessaire a l'honneur et a la grandeur de
+la France. Elle est venue a l'heure et de la maniere qu'il fallait.
+Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
+magnifique aventure[39]!"
+
+Le soir du 22 aout, a Saint-Vincent-Rossignol[40], apres etre reste
+douze heures sous un feu epouvantable, Ernest Psichari fut tue net
+d'une balle a la tempe. Un temoin de sa mort ecrit: "Vers six heures,
+j'apercus le lieutenant Psichari sous un arbre, pres de ses pieces,
+soutenant le capitaine Cherrier, blesse. Il se dirigea avec lui vers
+l'ambulance et le laissa a la porte, _pour retourner a sa piece_. A
+ce moment les Allemands arrivaient a 30 metres. Le feu cessait et le
+lieutenant etait assez isole. Je le vis regarder le demi-cercle que les
+Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
+sur un blesse et tomber mortellement frappe. Il tomba sur le canon et
+glissa a terre." Ceux qui l'ont vu plus tard ont ete frappes du calme
+de son visage: autour de ses mains etait enroule son chapelet[41] qu'il
+avait pu saisir.
+
+A trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait a la vie et a la
+gloire. Ernest Psichari y est entre, suivi d'une heroique milice de
+jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
+jamais conduite.
+
+
+NOTES ET DOCUMENTS
+
+
+
+[Note 1: Grec par son pere et tout ensemble "francais, latin,
+breton", par sa mere en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
+sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
+la gloire de sa famille dans le siecle, profondement mele aux evenements
+spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphere morale
+ou grandit l'heritier de toutes ces cultures, ce serait du meme coup
+evoquer tout un age qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
+engendre. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, a noter les moments essentiels de la
+jeunesse d'Ernest Psichari.
+
+Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses etudes aux
+lycees Henri IV et Condorcet. A dix-huit ans, il publiait des vers
+subtils, a la maniere de Verlaine et de Mallarme qui fut aussi celle
+d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, epris de metaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.
+
+Apres sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualite de
+dispense, accomplir une annee de service militaire.
+
+L'armee lui apparut comme la seule activite ou demeure cet idealisme
+qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Des son arrivee a
+la caserne, il sentit avec une vivacite extraordinaire qu'il etait fait
+pour vivre la, que c'etait la sa vocation. Desormais il eut quelque
+chose ou se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+reengagement au 51e de ligne, a Beauvais. Mais, impatient d'action, le
+sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
+comme simple canonnier. Bien vite, il recoit les galons de marechal des
+logis.
+
+Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
+Alors commence la vie heroique et libre qui realise tous les reves de sa
+jeunesse et donne a son etre sa premiere raison et son premier but.
+
+Aupres d'un chef qu'il aime a la facon d'un pere, Psichari va, pendant
+de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils penetrent
+la Sangha, parmi les monts sauvages du Yade, vers cette claire Pennde
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
+boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journees, des nuits
+entieres, s'enivre de solitude et d'action.[c]
+
+[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+recut la medaille militaire (1908).]
+
+En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
+ce marechal des logis, que nous avions connu etudiant en Sorbonne: "Je
+ne suis plus un jeune bourgeois, occupe des travaux de mon etat; je
+suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
+primitifs." Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions deja sa
+destinee!
+
+Psichari entra alors a l'ecole de Versailles, d'ou il sortit
+sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
+cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en decembre
+1912. Voila le moment ou nous avons entrepris de raconter sa vie.]
+
+[Note 2: Lettre a M. Henry Bordeaux, a propos de la _Maison_.]
+
+[Note 3: Lettre a Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
+(1913).
+
+A propos de ce livre, Psichari nous ecrivait: "Il me semble que tous
+les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, a de la gloire
+guerriere et, pour tout dire, a une revanche dont nous ne devons jamais
+detourner nos regards."
+
+Et, dans la reponse que nous citons, relevons encore ces propos: "Ce
+serait singulierement rabaisser la foi patriotique que de la croire
+fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
+nous ramener au point de l'Allemagne actuelle ou tout est sacrifie aux
+entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est necessaire, quand
+on songe a la haute mission de la race francaise, a la grande election
+qui domine toute son histoire..."]
+
+[Note 4: En voici le temoignage. Des 1912, nous avions note ce
+_reveil de l'heroisme_ et, invoquant deja l'exemple d'un Psichari, nous
+ecrivions:
+
+"... L'intellectualisme orgueilleux ou se refugierent nos aines devait
+les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
+pratiquement aboutir a l'anarchie ideologique, a toutes les confusions
+morales. L'affaire Dreyfus, voila le bilan de cette generation, et c'est
+en reflechissant sur le passe qui trouve la son symbole qu'ils ont fait
+l'aveu de leur desarroi. Parmi la decomposition dreyfusienne, ils ont vu
+avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme etaient la consequence
+de leurs doctrines et avec une simplicite douloureuse, malgre
+l'apparente victoire ils nous disent: "Instruisez-vous par notre
+defaite. Tout notre role aura ete de vous montrer le danger et de vous
+avertir."[d]
+
+[Note d: Charles Peguy.]
+
+"Et, o miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
+aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcee jeune homme
+de notre age. C'est d'une famille ou l'intelligence semblait devoir
+s'epuiser apres avoir donne ses fleurs les plus rares que part le
+conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'heroisme qu'on
+croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
+sous-lieutenant d'artillerie coloniale a Moudjeria (Mauritanie), qui la
+passe a notre generation.
+
+"Je voudrais que l'on meditat sur l'aventure de ce garcon de vingt-cinq
+ans qui, abandonnant ses etudes de Sorbonne, partit a deux reprises pour
+mener une action francaise dans la brousse africaine, pour donner a la
+France un empire dont M. de Mun a dit "que nulle abdication n'empechera
+jamais qu'il n'ait ete par elle, et par elle seule, arrache a la
+barbarie". Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
+brigadier Psichari redigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
+au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont la des
+paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles determiner des
+vocations heroiques! Ecoutez, des l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
+
+"Nous y venons pour faire un peu de bien a ces terres maudites. Mais
+nous y venons aussi pour nous faire du bien a nous-memes. L'Afrique est
+un des derniers refuges de l'energie nationale, un des derniers endroits
+ou nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, ou les dernieres
+consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ a leur activite
+tendue." Ce noble pays revela a ce soldat francais les vertus de la
+guerre: "Nous reviendrons, dit-il, a l'opinion du peuple qui est
+la guerre. De l'extreme barbarie, nous sommes passes a l'extreme
+civilisation... Mais qui sait si, par un retour frequent dans l'histoire
+humaine, nous ne reviendrons pas au point d'ou nous sommes partis? ...
+Il vient une heure ou la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
+naturel d'une ame forte et trempee comme un acier. Il vient une heure
+ou la bonte meme cesse d'etre feconde et devient amollissante et
+lache. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poeme de sang et de
+beaute."[e]
+
+[Note e: Psichari avait rectifie l'exces d'un tel "bellicisme". Mais
+que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
+
+Et voici ce que lut au fond de lui-meme ce fils d'intellectuels: "Dans
+ma patrie, on aime la guerre et secretement on la desire. Nous avons
+toujours fait la guerre. Non pour conquerir une province. Non pour
+exterminer une nation. Non pour regler un conflit d'interets. Ces causes
+existaient assurement, mais elles etaient peu de chose. En verite, nous
+faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idee, pour l'amour
+de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous depenser et
+de nous imposer, parce que c'etait notre loi, notre raison secrete,
+notre foi."
+
+"Cette foi, ce gout francais de l'heroisme, cet elan qui traverse les
+pages africaines de Psichari, je l'ai retrouve, cet ete, dans l'ame
+de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
+desir..."
+
+Nous devions, deux annees encore, attendre l'evenement qui emploierait
+cette passion ...]
+
+5. Charles Peguy, dans l'epitre votive qui termine son _Victor Marie,
+comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent metres carres,
+au milieu du desert, avec ses livres. Sa bibliotheque de campagne, a
+ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensees_ de Pascal, les
+Sermons de Bossuet, le _Reglement d'artillerie de montagne_, la _Table
+de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
+militaires_ auquel Psichari tenait, "parce qu'il composait l'unique
+bagage litteraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir a Ksar-Teuchane, en Adrar"; plus, cinq petits livres qui
+n'etaient autres que des _cahiers_ de Peguy lui-meme.
+
+Et, dans ce meme morceau, Peguy cite cette belle lettre de Psichari,
+datee de Moudjeria:
+
+"Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
+romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractere de
+ses habitants et par l'action que nous y exercons encore. Histoire de
+brigands, assassinats, combats epiques, pillages, sombres intrigues,
+tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
+a cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guere _jolis_, ont
+cependant une beaute qui leur vient d'un tragique puissant, une beaute
+sans grace, mais bizarre et monstrueuse comme un decor du second Faust.
+"Des plaines sans eau de l'Agan, ecrasees de soleil, du montueux Tagant
+et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
+noir Assaba, toute vie s'est retiree aujourd'hui et il reste un rude
+squelette mineral ou errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
+troupeaux nomades. Les Maures de ces contrees desolees sont parmi les
+plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
+plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
+Cette noble et antique race qui se rattache a l'Orient mystique (il y a
+ici des "Chiites" que les guerres du premier siecle de l'Islam avaient
+pourtant rejetes et confines en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
+qui se ramifie vers l'est jusqu'au dela de Tombouctou (les Kounta
+du Tagant s'echelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+presente un echantillon d'humanite extremement evolue et ou pourtant la
+simplicite des moeurs est restee grande, ou l'ardeur du sang primitif
+est restee vierge. Ces gens d'esprit tres cultive generalement, retors
+en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
+jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswani devore en ce
+moment un traite de mystique arabe sur la "predestination" que lui a
+prete le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en meme temps
+sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents a l'action, braves et ruses. Jeunesse de coeur et
+vieillesse d'esprit, voila la caracteristique generale. "C'est dans ce
+rude pays que nous avons essaye de nous installer par la force de nos
+armes, et c'est un des derniers ou l'on fasse encore oeuvre de soldat,
+ou l'on vive militairement. Enfin c'est une terre heroique, pleine pour
+nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
+francais."
+
+[Note 6: C'est a propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous ecrivait d'Amijenjer, le 21 fevrier 1912:
+
+"Notre mois de janvier a ete occupe par des operations interessantes qui
+se sont deroulees avec une grande rapidite. Il s'agissait d'aller
+nous montrer a Tichitt, ksar important situe a 200 kilometres Est de
+Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'interet de cette manifestation etait d'occuper un des derniers
+repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hotellerie ordinaire.
+
+"Le 10 decembre, je procedais--dans un coin etonnant de l'Adrar--a
+l'arrestation d'un chef, quand je recus par un courrier rapide l'ordre
+de me rendre au peloton mehariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai a la fin de decembre, presque en meme temps que le colonel Patey
+qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
+
+"Le 2 janvier, nous etions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
+a toute allure, comme le permettait la legerete de la troupe: rien que
+des troupes meharistes et cent hommes a pied.
+
+"Le 10, une partie de la reconnaissance (meharistes de l'Adrar, sous
+les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
+forcee jusqu'a Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
+dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tues.
+L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aida, blesse, est fait
+prisonnier. Gros succes, grand effet moral sur les Maures.
+
+"J'arrivais personnellement a Tichitt le 14, avec le peloton mehariste
+du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
+vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
+dunes du sud de Tichitt. A partir de ce moment, je suis mon maitre, et
+j'en profite pour faire des operations sinon fructueuses au point de vue
+general, du moins interessantes pour moi, parce que je suis en contact
+avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
+
+"Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
+le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
+21, dans un chaos de rocs tres pittoresques, mais rendant le contact
+tres dur. Deux tues et un blesse chez l'ennemi, un tue chez moi, apres
+une journee ereintante, mais honorable."
+
+C'est, en effet, apres cette journee que le lieutenant Ernest Psichari
+fut cite a l'ordre du jour de l'armee. On trouve un beau recit de ce
+combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
+
+[Note 7: Voir _l'Illustration_, numero de Noel 1915. Le _Voyage du
+Centurion_ vient de paraitre en volume a la librairie Conard, avec une
+preface de Paul Bourget.]
+
+[Note 8: Lettre a Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
+
+[Note 9: Lettre inedite a Mgr Jalabert (1911).--Cet episode est
+rapporte dans le _Voyage du Centurion_.]
+
+[Note 10: C'est a propos de cette demarche, qu'Ernest Psichari
+ecrivait, en 1914, a M. Charles Maurras qui lui avait envoye son livre
+l'_Action francaise et la religion catholique:_
+
+"En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
+j'ecrivais a Mgr Jalabert, eveque de Senegambie, en veritable enfant
+de l'Eglise. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aime
+l'Eglise avant d'y croire ne le dira."]
+
+[Note 11: Lettre inedite a M. Maritain (15 juin 1912).]
+
+[Note 12: Lettre a Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
+
+[Note 13: Lettres a Mgr Gibier, publiees par l'eveque de Versailles
+dans l'article qu'il a consacre a la memoire d'Ernest Psichari (_Le
+Correspondant_, 25 novembre 1914).
+
+Ernest Psichari, a propos de son _Appel des Armes_, dit de ce "pauvre
+livre" qu'il date "du temps ou il attendait sans rien faire pour s'en
+rendre digne la lumiere qui guerit et qui sauve".
+
+La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
+dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arreter la publication en
+volume. Apres beaucoup d'hesitation et sur le conseil du P. Clerissac,
+il consentit a le publier, par un humble souci de verite et pour
+"montrer les preparations eloignees de l'oeuvre divine dans une ame
+encore fermee".]
+
+[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
+philosophie, 1910).]
+
+[Note 15: Lettre inedite a M. Maritain, datee de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.]
+
+[Note 16: Lettre inedite au P. Clerissac, 8 fevrier 1914.]
+
+[Note 17: Psichari lisait particulierement alors l'_Action_, de
+Blondel; et deja la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
+Dominique_, le Catechisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
+une veritable etude.]
+
+[Note 18: Lettre inedite a M. Maritain.]
+
+[Note 19: A la cathedrale de Versailles.]
+
+[Note 20: Le P. Clerissac, des Freres precheurs, mort en novembre
+1914, quelques jours apres avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
+
+[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cite.]
+
+[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: "Maxence n'a d'autre raison
+pour aller a Dieu que Jesus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
+ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jesus. Et il ne peut avoir
+d'autre acces a Dieu que Jesus, Dieu lui-meme et Homme en meme temps."]
+
+[Note 23: Lettre inedite au P. Clerissac, mercredi des Cendres,
+1913.]
+
+[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
+Clerissac, de s'emerveiller des joies de la vie chretienne: "Que sont,
+ecrit-il le jour de la Sainte-Trinite (1913), que sont les petites
+miseres du corps a cote de ce rayonnement d'esperance qui nous force de
+tomber a genoux, des qu'un peu de solitude nous est laissee? Si tout le
+monde savait ce qu'est la vie d'un chretien, nous ne verrions plus de
+ces malheureux qui refusent obstinement le Paradis qui leur est offert.
+Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie a
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!" Et il ajoutait: "Vous m'avez
+appris, mon bien-aime Pere, qu'il n'y a, comme disait sainte Angele,
+qu'un livre a lire: la Croix. Puisse-je maintenant l'ecrire, ce
+meme livre, mais au dedans de moi-meme, pour reparer tant d'annees
+d'ignorance et meriter les graces qu'il a plu a Notre Seigneur de
+m'envoyer."
+
+Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
+disait a M. Paul Bourget: "C'est un tremblement que d'ecrire en presence
+de la Tres Sainte Trinite."]
+
+[Note 25: Ses lettres de ce temps-la sont pleines de pareils
+scrupules: "Dites-moi, ecrit-il au P. Clerissac, dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
+rendre une partie de ce qu'il me donne, car je recois beaucoup et ne
+rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'etre accable par le poids
+de sa misericorde."]
+
+[Note 26: Le R.P. Janvier.]
+
+[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
+Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlat devant lui de
+son grand-pere sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
+culpabilite a ete sans doute attenuee, dans une mesure que seul Dieu
+peut connaitre, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
+nourriture clericale, aucune formation philosophique et theologique
+vraiment serieuse ne lui fut donnee.
+
+La theologie dogmatique et la philosophie rationnelle etaient, au
+debut du XIXe siecle, completement abandonnees par l'enseignement des
+seminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre theodicee que la pauvre
+"philosophie de Lyon", oeuvre janseniste du XVIIIe siecle; puis on lui
+fit lire sans discernement Thomas Reid, les Ecossais, qu'on melangeait
+avec le cartesianisme mitige du cours. Il n'etudia jamais saint Thomas,
+dont la scolastique lui apparait barbare et "enfantine", au regard de la
+"scolastique cartesienne" qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
+direction philosophique.
+
+Ainsi ses maitres cartesiens, loin de lui montrer combien la raison est
+necessaire a la foi, s'efforcerent, au contraire, de le convaincre de ce
+qu'a "_d'antichretien la confiance en la raison_". Le jeune clerc etait
+passionne de recherche intellectuelle, et ils lui repondaient: "Tout ce
+qu'il y a d'essentiel est trouve", l'empechant de mettre dans sa foi les
+legitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
+la science et la religion, ou devait se desesperer tout le siecle, c'est
+chez eux que Renan, des l'abord, la rencontre. "Ce n'est pas la science
+qui sauve les ames." Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
+allait retourner contre ceux-la memes qui le formulaient.
+
+Privee de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
+l'integrite, la foi de Renan abandonnee a elle-meme et soumise aux
+caprices instables du sens individuel, etait exposee a toutes les
+aventures. Deja chancelante, ne trouvant plus rien ou se prendre, elle
+allait degenerer en un idealisme de plus en plus imprecis, pour aboutir
+a cette negation: "Le christianisme n'est peut-etre qu'une reverie."
+
+Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
+grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
+philosophie chretienne, une des causes des erreurs de Renan, attenuant
+peut-etre, dans une certaine mesure, sa responsabilite.]
+
+[Note 28: A Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
+parmi les membres de la fraternite du Saint-Sacrement.]
+
+[Note 29: Lettre au P. Clerissac. La-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en temoignages. Le jour de la Sainte-Trinite,
+fete particulierement dominicaine, il ecrivait: "J'ai prie avec plus
+d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient deja
+tout mon coeur."
+
+Et ailleurs: "Il est de toute certitude que je dois a l'intercession de
+saint Dominique ce renouvellement de mon ame que j'ai si bien senti,
+il y a quelques jours. Car il a coincide avec le moment ou vous m'avez
+permis, pour mon eternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
+m'unir ainsi a vos prieres."
+
+Et enfin: "Je prie pour l'Ordre dont je desirerais tant etre un jour le
+bien humble et bien indigne serviteur."]
+
+[Note 30: Lettre inedite au P. Clerissac.--Chaque page du manuscrit
+du _Voyage du Centurion_ est surmontee de la croix dominicaine.]
+
+[Note 31: Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 32; Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 33: Lettre inedite au P. Clerissac (8 fevrier 1914).]
+
+[Note 34: M. l'abbe Tournebise.]
+
+[Note 35: M. l'abbe Bailleul, vicaire a l'eglise de la
+Sainte-Trinite a Cherbourg.]
+
+[Note 36: Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]
+
+[Note 38: Dans cette meme lettre a sa mere, Ernest Psichari
+ecrivait: "Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
+grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards tres
+fiers de marcher a l'ennemi et tres decides a se conduire en braves
+gens."]
+
+[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari ecrivait, en effet: "Il
+faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre completement
+sa place dans le monde."]
+
+[Note 40: Pres de Neufchateau (Belgique).
+
+De ce combat du 22 aout 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
+Allemagne, a fait le beau recit que l'on va lire: "Engages, ce jour-la,
+avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boise et insuffisamment
+explore par la cavalerie, lances beaucoup trop en avant pour compter
+sur aucun secours, cernes des les premieres heures de la journee par un
+ennemi tres superieur en nombre, nous n'avons pu que vendre cherement
+notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
+ont pu s'echapper, de l'artillerie personne. A sept heures du soir,
+apres etre restes douze heures sous un feu epouvantable, il ne restait
+plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+etaient hors de service, apres avoir consomme toutes les munitions, les
+chevaux etaient eventres, la moitie du personnel etait hors de
+combat. Les survivants, a la nuit, etaient faits prisonniers par les
+Allemands... Les hommes ont ete d'une bravoure sans egale; pas un n'a
+bronche. Alors qu'ils etaient surs d'y passer tous, pas un n'a flanche:
+ils ont servi leurs pieces comme a la manoeuvre."]
+
+[Note 41: Nous possedons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
+versions differentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
+choisir. Le medecin-major B... la rapporte de maniere assez differente:
+
+"Le soir du 22 aout, ecrit-il, vers six heures, j'etais en train de
+panser des blesses au poste de secours etabli dans la premiere maison du
+village de Rossignol. Cette maison, isolee des autres, etait au centre
+meme des batteries.
+
+"Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
+groupe. L'appel etait si pressant, que je courus dans le couloir
+au-devant du capitaine; a ce moment un fantassin allemand que je vis
+agenouille de l'autre cote de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance meme le capitaine deja blesse a la jambe. Or, mon infirmier
+(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
+minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
+fils soutenant le capitaine: ils etaient entoures, a quelques metres,
+par les Allemands qui, a ce moment, sur ce point, arrivaient presque
+jusqu'a nos pieces. Les munitions epuisees, les servants tues a leur
+poste, beaucoup de pieces s'etaient tues, c'etait l'agonie derniere de
+notre beau regiment.
+
+"Psichari est tombe a la place meme ou mon infirmier venait de le voir.
+
+"A cet instant precis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
+blesses a l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari a
+ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
+qu'il n'a pas souffert et est mort dans la serenite absolue de sa foi
+chretienne."
+
+Dans une autre lettre, M. le medecin-major B... revient sur la serenite
+du jeune heros a cette minute supreme:
+
+"Mort le soir d'une defaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
+desespere de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
+recueillir de ses propres levres l'aveu de cet espoir certain: mais
+cette foi dans le succes final avec laquelle nous etions tous partis, je
+l'ai retrouvee le lendemain, intacte, chez tous nos blesses et, certes,
+ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
+plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eut doute, alors que
+personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
+Ceux qui l'ont vu plus tard ont ete frappes du calme de ses traits;
+autour de ses mains etait enroule un chapelet"[f]
+
+[Note f: Citee par M. Maurice Barres _(Echo de Paris_, 24
+decembre).]
+
+Un temoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, ecrit:
+
+"Le lieutenant Psichari est mort a mes cotes, ainsi que son capitaine.
+Nous avons passe un apres-midi cote a cote. C'est lui qui commandait la
+piece ou je me trouvais. Le soir, a cinq heures, en voulant sauver la
+piece, il a ete fauche par les mitrailleuses."
+
+Un autre de ses compagnons ecrit:
+
+"Au moment de sa chute, Psichari etait au pas de gymnastique et
+souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se precipita immediatement pour
+le relever, mais deja il avait cesse de vivre. Il avait ete frappe d'une
+balle a la tempe."
+
+Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, pres de la
+route de Brevannes a Rossignol, aux cotes du capitaine Cherrier, de
+l'aspirant Thiebaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
+canonniers. Tous ont recu les honneurs militaires.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+MATIERES
+
+
+
+
+_Voici nos destinees..._
+
+_Parce qu'il savait deja..._
+
+_Si l'Afrique avait ete le lieu..._
+
+_Mais Dieu..._
+
+_Notes et Documents_
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+