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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:52 -0700 |
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Lebreton. +VERTILLAC: Bender. +CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly. +CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton. +FOURDYLIS, mousse: Gardanne. +DAGORNE, matelot: Tressy. +KORCUFF: Lerighe. +DIQUELOU, matelot: Feld. +LE TELÉMÉTRISTE: Lebreton +L'ESTISSAC: Ch. Leriche. +LE GREFFIER: Feld. +JEANNE: Mmes Madeleine Lély. +ALICE: Magd. Damiroff. + + + +PREMIER ACTE + + +[Le théâtre représente le salon et la salle à manger du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-éclaireur +l'Alma. (L'Alma est un bâtiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagérer +par conséquent les dimensions apparentes du décor; un croiseur-éclaireur +n'est pas un cuirassé dreadnought.) + +Les deux pièces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arrière +du bâtiment. Deux amorces de cloison séparent le salon et la salle à +manger, celle-ci à l'extrémité poupe: ligne de sabords en demi-cercle +pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de +Toulon; (feux de bâtiments et feux de la terre çà et là ). Dans le salon, +adossés aux amorces de cloison, petits divans de coin; à gauche, table à +écrire, à droite, l'armoire blindée des documents secrets. + +(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (étoffe +réglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pièces au +besoin n'en font qu'une seule. + +Au lever du rideau, la draperie est ouverte complètement. Le Commandant +de Corlaix est à table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une +conversation animée. Rires, etc. Mais aussitôt des "chut". Le silence se +fait. Corlaix se lève, le verre en main.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG, +D'ARTELLES, à table. + +[CORLAIX, debout, le verre en main.] + +Messieurs, avant de passer au salon, permettez à votre commandant de +vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurés en +acceptant de dîner à sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas +très gai d'être consignés tous à bord, au lieu d'aller à terre faire ses +adieux à la paix qui sera peut-être défunte demain. Le service de la +nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'à obéir joyeusement. Moi, +d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grâce à rien regretter puisque ma +famille m'a fait la charité de venir à moi qui ne pouvais aller à elle +et que mes officiers, qui sont ma famille également, ma famille de +marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens à me +conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lève mon verre, +Messieurs, à la santé de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis +et dont vous regrettez l'absence. + +FERGASSOU. [Accent provençal qu'il exagère de temps en temps, par +plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.] + +Commandant, à la vôtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous êtes un +peu là , coquin de sort! Ça n'est pas tout ça. Il faut que quelqu'un lui +réponde au Commandant. + +CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvée ici, je dispense ... + +FERGASSOU. Corvée, que vous dites?... + +D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvée sera pour le commandant +[geste vers Corlaix] qui va être obligé de m'écouter. + +ALICE. Bravo! + +FERGASSOU. Ça va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou! + +D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est +la première fois. + +FERGASSOU. On le sait ... le début, l'émotion inséparable, allez de +l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou! + +D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un début ... + +BRAMBOURG. De quoi diable, alors! + +ALICE. Silence aux interrupteurs! + +D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes, +c'est-à -dire tout l'état-major et tout l'équipage de notre bonne vieille +_Alma_. + +FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un député cet enseigne. + +D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous étions ce +matin ... + +BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants. + +D'ARTELLES.... nous étions trois cents hommes très malheureux. + +FERGASSOU. Malheureux, c'est-à -dire que c'était épouvantable. + +D'ARTELLES. C'est bien simple: voilà six jours que sous prétexte d'une +mission secrète ... et secrète ... on sait ce que parler veut dire. + +BRAMBOURG. Excepté les journaux, personne n'en sait rien. + +ALICE. Bravo! Fred, à propos, il n'y a toujours rien de nouveau? + +CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le +télégramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est à l'orateur. + +D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je répète: voilà six jours que nous +sommes tous consignés à bord dans l'attente de cet appareillage +problématique, en sorte que ce soir, qui est peut-être notre dernier +soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprêtions tous +à souper à la mode des anciens chevaliers ... + +ALICE. Ils jeûnaient les anciens chevaliers ... + +D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous +apprêtions tous à jeûner comme eux, et vous nous avez épargné cette +tristesse-là , Commandant, vous nous l'avez épargnée somptueusement, +d'abord en nous réunissant autour d'une table de famille, et de plus, en +y faisant asseoir avec nous de quoi réjouir nos yeux et de quoi +réconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens à vous +exprimer notre reconnaissance. Et je suis sûr que vous ne m'en voudrez +pas si je lève mon verre à la santé de vos charmantes invitées plutôt +qu'à la vôtre comme je devrais le faire. + +[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix +se lève. Tout le monde l'imite.] + +CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ... +Mesdames ... + +[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.] + +FERGASSOU. Hé bé, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit +compliment de derrière les fagots qu'il vous a tourné, ce d'Artelles. + +JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrête.] +Et tenez, j'ai même envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous +êtes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lâche le bras de Fergassou, +court à d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scène. Ils causent à voix +basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et +Brambourg ferment la marche.] + +BRAMBOURG. [à Fergassou] Vous voilà en pénitence, commandant Fergassou: +privé de jolie femme. + +FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand +je peux faire plaisir à mes amis, ce serait de ne pas le faire. + +VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un +bridge? [Ils sont tous passés. Ils se séparent. Rabeuf et Fergassou se +retrouvent en tête à tête, au premier plan. La scène a changé pendant ce +dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.] + +BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation. + +JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ça, vous croyez donc tous que cette chose +soit possible? + +FERGASSOU. Hé! hé! les rumeurs sont assez fâcheuses. + +RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est à vous de nous renseigner. Qu'est-ce +qu'on fait à Toulon? + +JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armées ... que +sais-je? + +D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien. + +JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui +m'inquiète. Pourquoi envoyer l'_Alma_ à Bizerte? + +CORLAIX. Ma chère Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un +contre-ordre est si vite arrivé. + +JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie! + +FERGASSOU. Alors, espérons le. + +JEANNE. En attendant, vous êtes là ... sous pression. + +CORLAIX. Au fait, Birodart, où en sommes-nous pour les feux? + +BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudières +en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes après +que vous en aurez donné l'ordre. + +CORLAIX. Combien de charbon déjà brûlé? + +BIRODART. 250 tonnes environ? + +CORLAIX. 12.000 francs de fumée! Mécanicien, vous coûtez cher. + +BIRODART. Pas moi, la mission. + +[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.] + +VERTILLAC. Birodart, vous en êtes? + +BIRODART [à Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre. +Corlaix reste auprès de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause à voix +basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le café.] + +JEANNE [à d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ça vous plairait, je +parie, qu'il y eût la guerre. + +D'ARTELLES. Ma foi ... oui! + +JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrière vous? + +D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne. + +JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille? + +D'ARTELLES. Si ... lointaine. + +JEANNE. Et ... c'est tout? + +D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise! + +JEANNE. Chut! prends garde! + +ALICE. Monsieur d'Artelles, à mon secours! Toute seule, je n'arriverai +jamais à satisfaire ma clientèle. + +D'ARTELLES [se précipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle. + +ALICE. Je vous charge du sucre. + +D'ARTELLES. Merci de la confiance! + +FERGASSOU. Enfin! voilà donc un enseigne qui va servir à quelque chose. + +ALICE [bas, à Jeanne]. Méchante, méchante! + +JEANNE. Pourquoi? + +ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, là -bas ... C'est ton +mari. Tu es sûre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardée, tu +sais, pendant tout le dîner ... Il t'a regardée ... d'un regard si tendre, +si tendre ... ça m'a crevé le coeur. On parle de mobilisation, personne +ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait +donc, cet enseigne? + +JEANNE. Que tu es bête! Rien du tout, naturellement! + +ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce +que les hommes disent aux femmes ... + +JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espèce de petite fille! + +ALICE. Comme si on avait besoin d'être mariée pour ... + +JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances! + +ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles +filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux, +c'est que tu ne fasses pas de chagrin à ton mari. Tu es une brave petite +bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bête dont tu fais +tout ce que tu veux. Est-ce vrai? + +JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui. + +ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur là -bas! Ton +mari ... + +BRAMBOURG [qui s'est approché des deux femmes, à Jeanne]. Faut-il vous +inscrire au bridge, Madame? + +JEANNE [qui à la vue de Brambourg n'a pu se défendre d'un léger +mouvement de répulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai +pas. + +[Brambourg s'incline en souriant.] + +BRAMBOURG [à Alice]. Et vous, Mademoiselle? + +ALICE. On ne sait pas ... Peut-être ... oui ... + +BRAMBOURG [rapportant la réponse à ceux qui sont vers la table de +bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit: +peut-être. + +ALICE [bas, à Jeanne]. Tu as une façon de rembarrer les gens! + +JEANNE. Celui-là m'exaspère! + +ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour? + +JEANNE. La cour! Tu t'y connais! + +[Alice va vers la table de bridge où Vertillac et Birodart sont déjà +installés.] + +VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous +n'attendons plus que vous. + +JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous +permettez. Il a des choses importantes à me dire. + +RABEUF [à Fergassou]. Commençons toujours. On est quatre. + +FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ... + +[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis à +la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix +restent seuls dans le salon.] + +JEANNE [qui est assise délibérément près du bureau de Corlaix]. Eh bien, +Fred? + +CORLAIX. Vous êtes bien sûre que c'est moi qui ai à vous parler? [Jeanne +fait un "oui" très sérieux de la tête.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que +j'ai à vous dire? + +JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des +circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez à me dire que vous +auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille +sans lui dire adieu! + +CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le départ d'un vieux +monsieur n'est jamais une chose bien grave! + +JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous défends de traiter ainsi mon +mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez +l'apprécier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre +marine et que je serais, moi, un monstre si je n'étais pas extrêmement +fière d'être sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un +enfant qui a trouvé dans son sabot de Noël un cadeau magnifique, +beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son +âge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le +connaître tout à fait ... + +CORLAIX. Le petit Noël s'est trompé ... + +JEANNE. Le petit Noël ne se trompe jamais! + +[Un temps. Corlaix médite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait +mal.] + +JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau, +changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une étrangère +au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette +affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce +qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous +voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs, +Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec +passion. Jeanne éclate de rire, triomphante.] + +CORLAIX. Enfant! + +JEANNE. Pas plus que vous. + +[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute à la chambre de +bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.] + +VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je réclame votre +arbitrage. + +BIRODART. Moi aussi. + +CORLAIX [allant à eux]. Qu'est-ce que c'est? + +VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de +carreau. + +BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commençons par le commencement. Je +demande un sans atout. + +VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-là . Regardez, Commandant. + +BIRODART. C'est un jeu superbe. + +[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il +ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.] + + + + +SCÈNE II + +JEANNE, BRAMBOURG. + + +BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dévorer. Affreux spectacle! [Il +fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumières, les +feux des bâtiments. Parions que vous trouvez ça très joli? + +JEANNE. Ce n'est pas votre avis? + +BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins +intéressé par leur ensemble que par tel petit détail que je découvre +tout à coup et que je découvre d'autant plus que j'imagine qu'il est à +moi seul. Aussi jugez si je le déguste en gourmet. Par exemple, ce soir, +je l'ai découvert tout de suite en entrant, mon petit détail, et il est +particulièrement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le +sabord et semble ne pas l'écouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette +grande mer a été créée, pourquoi cette énorme masse sombre pleine de +lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si léger qu'il +est à peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre +épaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lève et s'éloigne de lui.] + +JEANNE. Monsieur ... vous n'êtes pas au bridge?... + +BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement +quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, même le plus +grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuité de croire que mon tour +viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me +font moins de mal. J'espère, j'attends ... Oui, c'est bien cela! +j'attends. C'est délicieux de consoler. + +JEANNE. Consoler? + +BRAMBOURG. Consoler. + +JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un +aveu: je suis très sotte. + +BRAMBOURG [se récriant]. Oh! + +JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne +vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire à une Parisienne. J'ai été +élevée à la campagne, puis j'ai vécu en province. Toutes les finesses +m'échappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans +réticences. + +BRAMBOURG. Encouragé comme je le suis ... + +JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-être un +malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous? + +BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi. + +JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.] +Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le +rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien +seuls. Profitons-en. + +BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre côté du bureau.] Je ne demande pas +mieux. + +JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout à l'heure. Vite la prose. + +BRAMBOURG. C'est mon avis. Où en étais-je? + +JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ... + +BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poème? + +JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ... + +BRAMBOURG. Je me rappelle. + +JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des réponses très nettes. Attendre +quoi? + +BRAMBOURG. Ma chance. + +JEANNE. Consoler qui? + +BRAMBOURG. Vous. + +JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse? + +BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades? + +JEANNE. Oui, oui. + +BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'évidence. + +JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'écoute. Parlez. + +[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde +Brambourg bien en face.] + +BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis. +Pardi! vous vous donnez le change à vous-même en vous répétant "c'est un +officier de grande valeur". Évidemment ... c'est presque un grand +homme ... D'accord! mais en amour, la vérité, la voilà toute crue, comme +vous la désirez: votre mari a le double de votre âge. + +JEANNE. Même un peu plus. + +BRAMBOURG [encouragé]. Plus du double de votre âge. Alors, dans votre +déconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez +donc pas au dévouement, à l'abnégation, à la folie? au respect aussi, +oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de +confiance, le droit de souffrir de vos déceptions, d'être ... votre +ami ... qui vous aime ... + +JEANNE [se levant]. Enfin! + +BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ... + +JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est très clair, maintenant. Je puis +vous répondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais +goût. Écoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par +contre ... je ne suis pas sûre d'éprouver pour vous une estime +particulière. Si je ne suis pas extrêmement claire, dites-le. Je tiens +avant tout à nous éviter à tous deux de nouvelles humiliations. + +BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joué. J'ai été fait comme un gosse. + +JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien à nous dire, rien, jamais, +excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG [se levant]. Pardi! + +[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les +examine l'un après l'autre.] + + + + +SCÈNE III + + +Les Mêmes, CORLAIX, D'ARTELLES +[entré à la suite de Corlaix] + +CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tête.] + +JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur +le pont. J'ai besoin d'air. + +[Sortent Jeanne et d'Artelles.] + + +SCÈNE IV + +CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un départ vers le +rideau. Corlaix l'appelle.] + +CORLAIX. Brambourg? + +BRAMBOURG. Commandant? + +CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai +trouvé un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voilà ! [Il le +parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon +sujet. Ah! vous savez les rédiger, vous, les motifs, les motifs qui font +des petits. + +BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ... + +CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquête, tarif +d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant +flanquerait à ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le +maximum, vous ne croyez pas, vous? + +BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup. + +CORLAIX. Disons même que c'est trop. En somme, quoi? Il a parlé à haute +voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est à peu près tout ... Parler sur +la passerelle, ça mérite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de +police simple, s'entend! avec sursis. + +BRAMBOURG. Sursis? + +CORLAIX. J'en étais sûr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, là ... +Vous voyez bien que vous êtes féroce. + +BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutôt +le contraire. + +CORLAIX. Fichtre!... Débonnaire alors? + +BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ça. + +CORLAIX. Ça ne m'étonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons +comme pain et les moutons méchants comme gale. + +BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon. + +CORLAIX. Selon quoi? + +[Brambourg: geste.] + +CORLAIX. Dites-le donc. + +BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ... + +CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent. + +BRAMBOURG. Il y a un peu de cela. + +CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous êtes marin comme moi, je suppose et +vous vous inquiétez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage +inouï de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille +de discipline sans raideur et sans façon ... d'une discipline joyeuse, +paternelle ... et forte tout de même ... et sûre ... nous qui jouissons de +cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons +pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bête! +et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'égal à +égal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me +dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque +vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez. +Voyons, mon ami, dites-le moi donc. + +BRAMBOURG. Dame. + +CORLAIX. Je vous en prie. + +BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous êtes, vous pour l'indulgence +contre la sévérité, et vous avez raison, vous, parce que vous êtes, +vous, un cas particulier. + +CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout à fait +général. + +BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous êtes excessivement modeste. Un officier +comme vous ... + +CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est égal, passons aux officiers ... +pas comme moi? + +BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement à eux que je voulais en +venir ... Je me trompe peut-être, mais j'imagine que ces officiers-là ne +pourraient être comme vous ... pour l'indulgence contre la sévérité ... +sans inconvénients majeurs. + +CORLAIX. Quels inconvénients? + +BRAMBOURG. Il n'en manque pas. + +CORLAIX. Par exemple! + +BRAMBOURG. C'est délicat. + +CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ... + +BRAMBOURG. Voyons, Commandant! + +CORLAIX. Vous hésitez tellement! + +BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer très mal. + +CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue. + +BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous êtes toujours pour l'indulgence. + +CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune, +votre idée de derrière la tête que vous n'osez la sortir. + +BRAMBOURG. Je n'ai aucune idée de derrière la tête et d'ailleurs rien +n'est plus simple au fond. Si j'étais indulgent, moi, comme vous l'êtes, +vous, mon indulgence courrait grand risque d'être prise pour de la +faiblesse et peut-être pour de la complaisance. + +CORLAIX. Par qui? + +BRAMBOURG. Par tout le monde. + +CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnés ... vos supérieurs. + +BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue après avoir hésité.] Et +sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes +privilégiés ... ceux dont le mérite ... + +CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes? + +BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter +l'aventure d'être bons ... d'être trop bons ... et qui s'en sont mal +trouvés. Ils cherchaient à se faire aimer ... ils se font fait +mépriser ...berner ... + +CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?... + +BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous +avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ... + +CORLAIX. Citez, mon cher, citez!... + +BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des +hommes de coeur bafoués par la canaille ... + +CORLAIX. Ma foi! vous êtes trop jeune pour avoir souvent voyagé et tout +de même vous êtes revenu de beaucoup de pays. + +BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni même +Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui +pillent leurs maîtres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que +diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois! + +CORLAIX. C'est toujours instructif à rappeler ... quand c'est à propos. + +BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu. + +CORLAIX. Où? + +BRAMBOURG. Dans ma propre famille. + +CORLAIX. Il vous est peut-être pénible de remuer ... + +BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire très +laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui +était vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur +ma foi ... il n'était plus jeune ... mais il était encore loin d'être +vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas à Brambourg.] +Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou +douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le +prit de se marier ... Il avait vécu seul jusqu'alors, mais sa solitude +lui pesa tout à coup. Dieu sait pourquoi. Il crut très bien faire en +épousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui témoignait, +paraît-il, beaucoup d'amitié. + +CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire? + +BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait +mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle était un homme +bon ... indulgent ... indulgent à l'excès. + +CORLAIX. Je l'avais deviné. + +BRAMBOURG. Sa femme n'était pas une mauvaise femme, mais c'était une +femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme +au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop +vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle. + +CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde. + +BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas épousé mon brave +homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour. + +CORLAIX. Il y a tant de goujats ... + +BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y +veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et +des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle était aveugle par +vocation. + +CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intéresse mystérieusement. Sa jeune et +jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa +vieille bête de mari? + +BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut +fidèle trois ou quatre mois ... et puis ... + +CORLAIX. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant. + +CORLAIX. J'avais compris. + +BRAMBOURG. Un garçon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme +elle-même. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui. + +CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens! + +BRAMBOURG. Mon oncle sut bientôt à quoi s'en tenir. + +CORLAIX. Vous m'étonnez. Je me suis laissé dire que les maris trompés ne +savent jamais ... + +BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas être complices. + +CORLAIX. Vous m'en direz tant. + +BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discrètement ... la puce à +l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupçon qui coûte. + +CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez? + +BRAMBOURG. Mon oncle, bon gré mal gré, sut par conséquent tout ce qu'il +devait savoir. Mais il était aveugle par vocation, et il avait trop aimé +sa femme innocente ... il continua à l'aimer coupable ... Elle, inquiète +d'abord ... puis étonnée ... puis vexée ... humiliée, puis méprisante ... +eut tôt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus +tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir été un mari trop +débonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. +Il mourut deux ou trois ans plus tard. + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en félicite. [Silence.] A propos, +l'histoire est terminée? + +BRAMBOURG. Mais oui. + +CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres détails?... Par exemple, sur +ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ... +qui ne voulurent pas être complices?... + +BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ... + +CORLAIX. Dommage! je m'y intéressais, moi, à ces amis ... à ces bons +amis, honnêtes gens ... sincères ... l'histoire est vraiment finie? +Brambourg, vous êtes bien de service, ce soir? + +BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde. + +CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup +d'oeil personnel ... vérifier qu'un homme est réellement éveillé dans +chaque armement ... faire une ronde dans tout le bâtiment ... de l'avant à +l'arrière comme c'est votre devoir et ne revenez qu'après avoir bien +vérifié que tout est à poste et en ordre. + +BRAMBOURG. Très bien, Commandant! + +[Il sort, Corlaix hausse les épaules et jette sa cigarette. Un temps.] + + + + +SCÈNE V + + +CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART, +FERGASSOU. + +JEANNE. Fred, un T.S.F. + +DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La télégraphie sans fil vient de +recevoir ça, Commandant. + +CORLAIX. Merci, Dagorne. + +[Dagorne salue et sort.] + +JEANNE. Lisez vite. C'est peut-être une bonne nouvelle ... Pourquoi me +regardez-vous ainsi, Fred? + +CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas +chiffrés, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils +n'ont pas encore vues ces yeux-là !... Toutes ces vilaines bêtes +sournoises qui traînent autour de nous. Comme ils regardent franc et +clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-là ! ce sont mes meilleurs +amis. Au travail! [Aussitôt entré d'Artelles est allé derrière le rideau +porter la nouvelle de la dépêche. Vertillac entre suivi des autres +officiers. L'un d'eux ouvrira complètement le rideau.] + +FERGASSOU. Une dépêche, Commandant? + +RABEUF. Une dépêche! diable! + +CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plaît. [Il s'installe devant son +bureau et commence le déchiffrage. Fergassou lit par-dessus son épaule. +Les autres officiers groupés à l'écart attendent le résultat. Jeanne +cause avec d'Artelles à l'autre bout de la scène.] + +FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de même! + +JEANNE. Est-ce un long déchiffrage? + +D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est très habile. + +JEANNE. Eh bien, Fred, où en êtes-vous? + +FERGASSOU. Oh! c'est très intéressant. [Il lit pardessus l'épaule de +Corlaix.] Marine Paris à vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral +_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_. + +JEANNE. Après? + +FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf. + +JEANNE. C'est interminable! + +FERGASSOU. Hé! hé! il faut le temps. + +JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous êtes gentil, vous ne +croyez pas à la guerre. + +D'ARTELLES. Dites, pour être plus exacte que je n'ose pas l'espérer. + +JEANNE. Ne parlez pas ainsi. + +D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mépriseriez. Alors, j'aime +mieux dire la vérité. C'est que vous êtes une Française, Madame, et vous +verrez que les Françaises seront plus héroïques encore que ces +Lacédémoniennes si vantées, qui faisaient des mots historiques au départ +des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout +simplement leur mari, leurs frères ... et elles se tairont ... Ce sera +beaucoup plus beau. + +[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se +sont groupés derrière Corlaix pour suivre le déchiffrage avec anxiété. +Maintenant le déchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes +rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en +montrant Jeanne.] + +JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred? + +CORLAIX. Oh! dépêche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ... +Dispositions prévues par précédents télégrammes numéros 457 et 462 +désormais sans objet aucun navire ne devant se rendre à Bizerte jusqu'à +nouvel ordre; faites immédiatement éteindre ses feux au croiseur _Alma_ +et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez réception. + +JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprès, cela?... Vous ne partez plus. +L'_Alma_ reste à Toulon. Alors, c'est la paix? Évidemment, puisque vous +ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien? + +CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet. + +JEANNE. Donc, la paix? + +CORLAIX [brève hésitation]. Heu ... vous l'avez dit. + +JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! +Alice!... où est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la +paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!... + +[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrière +elle, attend qu'elle se soit éloignée, puis se retourne brusquement.] + +D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip! + +TOUS. Hurrah! + + + + +SCÈNE VI + +Les Mêmes, moins JEANNE. + +[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les épaules. On se serre +les mains. On rit sans motif.] + +CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une espérance. + +FERGASSOU. Basée sur un fait. + +CORLAIX. Je le reconnais. + +BIRODART. Si on nous garde à Toulon ... + +VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous. + +D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au +complet. + +VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ça! + +CORLAIX [à Vertillac]. J'y pense, ça ne doit pas vous aller plus qu'il +ne faut, à vous? + +VERTILLAC. Pourquoi donc? + +CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous +n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des +conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ... + +VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les +officiers de France et je serais certainement le seul à ne pas tirer +l'épée avec enthousiasme. + +CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais +douté. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la +petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de même vous n'en êtes pas +moins papa ... inquiet de personne chez vous? La santé? + +VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnée se porte comme le +Pont-Neuf. + +CORLAIX. Bravo! vrai, ça me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitié +de venir déjeuner demain à ma table; nous décoifferons une bouteille à +la santé du nouveau-né. + +VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant. + +CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gâter la +sienne. + + + + +SCÈNE VII + + +Les Mêmes, JEANNE. + +JEANNE. Je suis contente, mais contente! + +CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites éteindre les feux, voulez-vous? + +BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.] + +VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublié ... [Il le +suit.] + +RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.] + +FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est +colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux! +[Il sort également.] + +[Toutes ces répliques et toutes ces sorties en même temps et très vite +dans une gaieté fébrile.] + +JEANNE [éclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est +devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils? + +CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme à mes +côtés, ce soir ... Ils sont allés écrire, n'en doutez pas et +attendez-vous à être chargée d'une infinité de lettres tout à l'heure. +[Il sonne.] Ça devient contagieux! Personne à la timonerie! Il faut +pourtant faire armer le canot à vapeur. + +D'ARTELLES. Commandant ... + +CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres à donner. +[Il sort.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.] +Heureusement que vous me restez fidèle, sans cela je ne trouverais +jamais mon manteau. + +D'ARTELLES [qui trouve le manteau à l'autre bout de la pièce, éclatant +de rire.] Le voilà , vous ne brûliez guère. + +JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide à enfiler son +manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouvé mon +manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une +grande joie. + +D'ARTELLES. Oh! oui. + +JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi? + +D'ARTELLES. Par exemple! + +JEANNE. Mais puisque c'est la paix! + +D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgré lui.] Je ne pensais plus +à ça!... + +JEANNE. Pourquoi ris-tu? + +D'ARTELLES. Je ne ris pas. + +JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus. + +D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'était si charmant, si communicatif ... +Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... Hé! mon Dieu, parce +que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce +que tu es délicieusement jolie ... Voilà ! Tu me regardes? + +JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus. + +D'ARTELLES. Chut! ils écrivent. Ne les dérange pas. Ce sont des enragés. +Tu sais que la marine est notre plus grande école de littérature! + +JEANNE [qui n'écoute pas]. Cette dépêche ... qu'est-ce qu'elle signifiait +au juste? + +D'ARTELLES. Hé! le commandant te l'a bien dit! + +JEANNE [même jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers +français? + +D'ARTELLES [très sérieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais +vu bien d'autres si la dépêche avait apporté une meilleure nouvelle. +J'en sais quelque chose. Mon père était à Saint-Cyr quand la guerre de +70 éclata. Il m'a raconté souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle +fête. Toute la promotion en même temps recevait le grade de +sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout à coup en pleine bataille!... des +gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux +pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immédiatement sans qu'on +n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idée le premier, ils firent un +beau serment de gosses et de Français. Un serment absurde, mais si +beau ... Celui de charger leur première charge en gants blancs et le +casoar au képi. Toute la journée ce fut un délire indescriptible. +C'était à qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y! +un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se +bousculait, on se battait déjà . On parlait sans entendre les réponses. +Les petites lingères de l'école ne savaient où donner de la tête. Elles +cousaient, elles cousaient des galons sans relâche, et le soir, chacune +d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et +plusieurs centaines de baisers à son cou. Des pourboires tout ça! Ah! +comme ça sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardés +jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On +est ivre, on est fou! + +JEANNE. Georges! + +D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tête ... Je m'étais juré de ne +rien changer aux choses. Tu ne t'étais pas aperçue ... + +JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et +le regardant avec une infinie pitié.] La guerre! et tu vas partir ... + +LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebâillement de la porte]. La canot à +vapeur est paré. + +[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont séparés.] + +JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-être que jamais ... + +[Elle n'a pas le courage d'achever.] + +D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas +t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: à onze +heures, le canot à vapeur doit retourner à terre pour le service ... +c'est moi qui l'expédierai, personne ne sera là ... donne-moi cette +heure-là , cette toute petite heure ... Ne dis pas non! + +JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible. + +D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une +femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un +objet oublié, par exemple ... Tout le monde court à sa recherche ... Tu +restes seule sur le pont. Libre! + +JEANNE. Assez! + +D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'échelle du panneau des +officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si +j'ai mérité un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout à +l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicité +de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue. +Songe que peut-être jamais ... + +JEANNE. Oh! tais-toi! + + + + +SCÈNE IX + +Les Mêmes, ALICE, puis FERGASSOU. + +ALICE [un paquet de lettres à la main]. Onze lettres! je suis le +vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus écrivassier de France. [A +Jeanne.] Tu es prête? Tout le monde attend à la coupée. [Elle +s'habille.] + +FERGASSOU [entrant, une lettre à la main]. Mademoiselle Perlet est +ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvée? + +ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure! + +FERGASSOU. Voilà comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses, +vous en apprendriez des choses! + +ALICE. Soyez tranquille! en route. + +[Jeanne toute indécise, très émue, échange un long regard avec +d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la +cheminée.] + +JEANNE [à Alice]. Viens. + +ALICE [qui a vu le jeu de scène]. Ton sac? + +JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle. +[A Fergassou]. Au revoir. Commandant. + +FERGASSOU. Mais ... + +JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous +restiez ici. + +FERGASSOU. A vos ordres, Madame. + +JEANNE [à d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.] + +ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien? + +JEANNE [bas]. Viens, ma grande ... + +[Elles sortent.] + + + + +SCÈNE X + + +D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF, +puis CORLAIX. + +FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ça, ces petites +femmes! Hé! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait +un public de tous les diables! + +D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous là -haut? + +FERGASSOU. Évidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous +[d'Artelles qui ne l'écoute pas, prête l'oreille aux bruits du dehors. +Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conférence, petite +conférence. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs +pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de +ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans +étoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie +d'y accrocher son chapeau, de ces petites mécaniques de Japonaises +toutes en cire et même des Laponnes qui semblent des chiens bassets +trottant sur leurs pattes de derrière ... Eh! bien, savez-vous quelle est +celle qui m'a encore le mieux trompé? Mon cher, c'est une Auvergnate. +Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me +fais comprendre,--mais là , bien comme il faut, elle s'arrangeait de +telle façon que c'était encore moi, benêt qui devais la consoler. Ah! +nos femmes de France! Bon Diou! + +BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laissé son sac quelque part, +vous ne l'avez pas vu, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Non. + +VERTILLAC [entrant]. Le sac doit être sous les coussins du divan. Madame +Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournés.] + +RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis +du bridge. + +FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus là que là -bas. + +CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette. +La potiche qui est près de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la +potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort +emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.] + +FERGASSOU. En voilà une affaire de sac. + +RABEUF. Tout est bien qui finit bien. + +CORLAIX. Le canot à vapeur nous passe à poupe, n'est-ce pas? + +BIRODART. Oui, Commandant. + +VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrivé trop tard. + +CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ... + +VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir. + +CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et +peut-être que demain ... + +FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci. + +[Corlaix distribue des poignées de main sans quitter le canot des yeux. +Quand c'est le tour de d'Artelles]: + +CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parlé de ce chronomètre C +que vous devez porter demain matin à 5 h. 30 à l'Observation? + +D'ARTELLES. Non, Commandant. + +CORLAIX. Ce ne sera pas très long. Vous n'avez pas trop sommeil? + +D'ARTELLES. Je suis à vos ordres. + +[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.] + + + + +SCÈNE XI + + +CORLAIX, D'ARTELLES. + +CORLAIX [Il va vers sa table à écrire, ouvre un tiroir et en sort +plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donné un coup d'oeil ces +jours derniers aux carnets individuels de vos chronomètres, le +chronomètre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai préparé une +petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la +trouve, la remet à d'Artelles.] Ah! la voilà ... je voulais la revoir +avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre +canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de +l'Horloge d'étudier la question. + +D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Très bien, Commandant. + +CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du +bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce +diable de chronomètre qui vous a retenu à bord, j'espère? + +D'ARTELLES. Mon Dieu ... + +CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de +la peine!... Il faut du zèle, mais pas trop n'en faut! C'est très mal +porté d'être un officier irréprochable. + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Croyez-moi.., à vingt-quatre ans, on a mieux à faire dans la +vie que de porter soi-même des chronomètres à l'Observatoire ... + +D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez dû préparer l'École navale à +Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. + +CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porté des chronomètres, beaucoup +de chronomètres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne +m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose. + +D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ... + +CORLAIX. A cause?... Ah! à cause de ça! [Il montre les galons de sa +manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis +quatre ans déjà ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier +cri ... + +D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les étoiles. + +CORLAIX. Les étoiles, d'Artelles! les étoiles à un petit jeune homme d'à +peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout +de même pensez à ceci que je vais vous dire ... et dont vous goûterez +plus tard, vous-même, l'amertume ... "On peut très bien être tout +ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux +bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de +beaux rêves, tous brodés d'or, galonnés, décorés, empanachés ... + +D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est à vos broderies, à vous et à +vos étoiles que je vais rêver. + +CORLAIX. Vous êtes un gentil garçon, d'Artelles, et je vous aime bien, +mais ... + +D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui êtes trop bon. Il faudrait un +drôle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fût +pas le plus tôt possible à la tête de l'escadre. + +CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument à me +souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois étoiles d'argent dont +je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort +envie. + +D'ARTELLES [deux pas en arrière]. Commandant?... J'ai mal entendu?... +Vous n'avez pas dit ... + +CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ... + +D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le +droit. + +CORLAIX. Je n'ai peut-être pas le droit de me tuer ... mais il n'en est +pas question, il est question d'une bonne fièvre secourable ou d'un bon +petit choléra compatissant. + +D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'êtes pas seul. + +CORLAIX. Vous trouvez? + +D'ARTELLES. Comment, si je trouve?... + +CORLAIX. C'est juste, je suis marié ... donc, je ne suis pas seul au +monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel âge me +donnez-vous? + +D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans, +Commandant. + +CORLAIX. Et quel âge donnez-vous à ma femme? + +D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ... + +CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois égale +vingt-sept. Vingt-sept à l'écart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez +toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis +épouvantablement, d'Artelles ... je le suis à crier ... je le suis à +crever, seul, tout seul ... [Il s'arrête devant d'Artelles, les bras +croisés.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! +Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me réveiller; d'autres +fois, je m'arrête dans la rue et j'écoute stupéfait d'avoir entendu +quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi +faire? qui m'a donné cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de +même pas si bête le bon Dieu! [Silence prolongé, d'Artelles regarde +Corlaix avec une stupeur et une anxiété immenses. Corlaix s'est repris à +marcher de long en large, il se calme peu à peu.) Mon pauvre petit, vous +voilà tout bouleversé. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je +vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le déballage d'âme, le +coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre +car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je +me suis marié, il y a deux ans, ma femme n'était pas encore majeure ... +et moi! ah! ce que j'ai fait là , ma faute, mon crime ... il n'y a pas de +châtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas +quarante-huit ans que j'avais, les années vécues sur la mer comptent +double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de +passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ... +quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante! + +D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagération. Et d'abord on ne +se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui". + +CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit. + +D'ARTELLES. Peut-être pas absolument, mais ... + +CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrête de nouveau en face de l'enseigne.] +Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que +je n'ai jamais raconté à âme qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi, +pourquoi? Évidemment, vous me plaisez ..., évidemment, si j'avais un fils +j'aimerais qu'il fût ce que vous êtes. Que mon supplice vous serve +d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son +père ..., elle l'avait beaucoup aimé ... elle le regrettait encore après +dix autres années et c'est alors que je l'ai rencontrée. D'Artelles, +elle était tellement naïve qu'elle mit sa main dans la mienne croyant +qu'un mari ... un mari de mon âge était un second père ... et voilà +tout!... un père de rechange qui allait remplacer le premier! +Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus, +rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu à peu, je suis +devenu le père de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ... +rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Commandant, je vous ... + +CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus +beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son père. Eh bien, +figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; +comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour! +d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est à se tordre! + +D'ARTELLES [Il a reculé peu à peu jusqu'à la porte]. Commandant, je vous +en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit +d'entendre. + +CORLAIX [qui n'écoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, +un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les +minutes ... J'étouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.] + +D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, +taisez-vous! + +CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas même un trou dans le +mur ... Rien. Si, quelque chose tout de même ... Les six planches ... les +six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ... + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +DIEUXIÈME ACTE + + +[La scène représente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au +fond, un hublot caché par un rideau. + +Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis côte à côte.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Ah! bah! + +JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur! + +D'ARTELLES. Allons donc! + +JEANNE. Comme je vous le dis! + +D'ARTELLES [haussant les épaules]. Menteuse! + +JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de +suite! + +D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a +jamais demandé pardon à une heure pareille ... + +JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ... + +D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ça ... + +JEANNE. Allons! + +D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes. + +JEANNE. Menteur! + +D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon +chéri ... acier, papier. Si le type d'à côté ne dort pas sur ses deux +oreilles, il entend la moitié de ce que tu dis. + +JEANNE [bas]. Menteur! + +D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. +Ma petite fille, on ne vous a pas élevée, on vous a nourrie. Alors, pour +croire il te faut voir, à présent? Très bien! vois! + +JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors! +Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi? + +D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chéri! Il y en a des canots, le matin. Il +y en a un à six heures. + +JEANNE. Pour les femmes! + +D'ARTELLES. Pour les femmes habillées intelligemment. Je te prêterai une +redingote. Personne n'y verra que du feu. + +JEANNE. Il pousse du bord à six heures, ton canot? + +D'ARTELLES. Oui. On nous préviendra. Dame, il y aura un moment délicat. + +JEANNE. Oui? + +D'ARTELLES. Le moment du départ. Suppose que l'officier de quart soit à +la coupée. + +JEANNE. Eh bien, tu te débrouilleras. Il y avait cinq officiers à la +coupée, hier, et je me suis débrouillée tout de même ... tu n'auras qu'à +perdre ton sac, toi aussi. + +D'ARTELLES. Bien sûr! Dire que je n'y pensais pas. + +JEANNE. Tu ne penses jamais à rien ... + +[Clarté bleue assez vive, très douce.] + +D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu! + +JEANNE [qui s'étire]. Ça fait très jolie, le circuit bleu. + +D'ARTELLES. Ça fait très joli, mais ça fait extraordinaire ... Oh! +extraordinaire ... somme toute pas tant que ça, ils auront encore cassé +quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis +donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la très chaste ... +quelle tête va-t-elle te faire tout à l'heure quand tu rentreras? + +JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des têtes?... elle +est mieux élevée que ça. + +D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es +sûre ... mais là , sûre, ce qui s'appelle sûre? + +JEANNE. Dix fois plutôt qu'une. On lui couperait les quatre membres +avant de lui arracher un mot. + +D'ARTELLES. Mon chéri, il faut que je te dise ... + +JEANNE. Quoi? + +D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça ... parce que je +t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma +pensée ... parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un +amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous +deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un +homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant +auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute +aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ... +Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne +frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton +poignet ... Quelques étés, quelques hivers ... et je ne serai plus pour +toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier +amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le +souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te +soit toujours très doux, très consolant, très pur ... toujours, +toujours ... jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a +quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors, +écoute, écoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu +m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me +retenait ... pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit ... ce que +je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ... + +JEANNE. Pourquoi? + +D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voilà que je +tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'était affreux, +affreux ... Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de +courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de +crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire +cela, mais ... ton mari ... il t'aime! + +JEANNE. Naturellement qu'il m'aime. + +D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il +t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins +passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle ... moins +passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est +vieux et qu'il souffre. + +JEANNE. Il souffre? + +D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a +beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te +laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il +t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me +promettre ... veux-tu? + +JEANNE. Promettre quoi? + +D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord. + +JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour +où tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ça ... il ne viendra jamais ce +jour-là , je veux dire: quand je ne serai plus là ... quand je serai +parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grâce ... ne plus +aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer +d'amour ... pour aimer seulement d'amitié, de tendresse ... pour aimer +comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ça ... pour +n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari. + +JEANNE. Oui ... je promets. + +D'ARTELLES. Je t'aime. + +JEANNE. Je te promets, mon chéri, mais tu sais ce n'était pas la peine +de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariée, je ne +savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'étais +excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire +que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aimé +vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais à +moi-même? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ... +et je te promets encore, mon chéri, chéri, qui vas partir! Mais pourquoi +dire cela ... quand même tu mourrais avant moi, ce sera dans si +longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ... +veux-tu que je te dise? + +D'ARTELLES. Bien sûr que je veux. + +JEANNE. Eh bien, voilà : mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je +l'aime beaucoup. + +D'ARTELLES. Eh là ! + +JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as +commencé ... c'est toi qui as dit des choses sérieuses le premier, par +conséquent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sûr, je l'aime +parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et +silencieux ... et secret ... et sais-tu? à partir d'à présent, je vais +l'aimer bien plus encore. + +D'ARTELLES [la menaçant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de +même. + +JEANNE. Allons, bon! voilà qu'il devient jaloux, à présent! [Baisers.] +Tu m'étouffes ... lâche moi ... mais lâche-moi donc, petite brute. + +[Elle se dégage.] + +D'ARTELLES. Mon chéri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous +avons encore très peu de temps à être ensemble, dans cette petite +chambre où nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce +petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand même je vivrais +cent ans ... Nous avons encore très peu, trop peu de temps ... et alors il +ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tête là ... + +JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir. + +D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut! + +[Tout en restant enlacés, ils prêtent l'oreille. La pendule sonne quatre +heures et demie. Lentement Jeanne prend la tête de d'Artelles et +l'embrasse sur le front.] + +JEANNE. Il doit faire jour. + +D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un +encrier. [Il va à la fenêtre, écarte le rideau, dévisse l'écrou de +cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh là ! + +JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal? + +D'ARTELLES. Mon Dieu! + +JEANNE. Mais quoi? Tu es blessé?µ + +D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repoussé le hublot et revient +vers elle.] Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur! + +D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est épouvantable! + +JEANNE [articulant à peine]. Ah!... Ah! + +D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ... + +JEANNE. Eh bien? + +D'ARTELLES. Le bateau est appareillé! Nous sommes en mer! + +JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle]. +Comment, en mer? + +D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la côte, nous +marchons. + +JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre à son tour, regarde. Silence.] +Je suis perdue! + +[Silence.] + +D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On +n'aurait prévenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu? + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Et le bruit des hélices ... et les trépidations!... + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les hélices à la rigueur ... le +bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que +nous sachions ... Je vais sonner. + +[Il a fermé les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il +semble être seul dans la pièce.] + + + + +SCÈNE II + + +JEANNE cachée, D'ARTELLES, FOURDYLIS. + +[Silence d'un quart de minute. On frappe à la porte.] + +D'ARTELLES. Entrez! + +[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet à la main.] + +FOURDYLIS. Me voilà capitaine. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareillé? + +FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareillé? qui a donné l'ordre? + +FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ... + +D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareillé? + +FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'étais pas de quart ... à quatre +heures seulement que j'ai pris le quart. + +D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton +quartier-maître. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de +nouveau.] Où va-t-on? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prévenu les officiers? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'étais pas là . + +D'ARTELLES. Tu n'étais pas là , on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien? +[On frappe à la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne! +[A Fourdylis qui se dépêche d'obéir.] Toi, fous-moi le camp, idiot! + + + + +SCÈNE III + + +JEANNE [cachée], D'ARTELLES, DAGORNE. + +DAGORNE [le bonnet sur la tête, il salue militairement, se découvre]. A +vos ordres, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là ? Nous voilà en mer? +Où va-t-on? + +DAGORNE. Nous allons à Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est +du monde pour doubler la Sardaigne. + +D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacré nom d'un chien! Ce soir à +dix heures, le commandant avait reçu de Paris l'ordre d'éteindre les +feux. + +DAGORNE. On les a bien éteints, Lieutenant. Seulement, à onze heures on +les a rallumés. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans +la marine. + +D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre? + +DAGORNE. Paraît. + +D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela? + +DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-être +prudent. [Silence.] + +D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prévenu personne? + +DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordée de quart. Le +Commandant a dit comme ça qu'il fallait laisser dormir ceux dont on +n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-être besoin plus tard. On +n'a réveillé que les officiers de service. + +D'ARTELLES [à soi-même, tête basse, geste d'impuissance]. C'était écrit! +[Il relève la tête. A Dagorne.] Par conséquent, nous allons à Bizerte? +A-t-on dit quand on arriverait? + +DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme +ça qu'on y serait après-demain matin, dans les trois heures de la +nuit ... 420 milles à 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut. + +D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart? + +DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg. + +D'ARTELLES. Ah! et une fois à Bizerte ... + +DAGORNE. Une fois à Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce +qu'on fera à cette heure-ci, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne. + +[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en +va en refermant la porte sans bruit.] + + + + +SCÈNE IV + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +[D'Artelles vérifie que la porte est bien fermée puis écarte le rideau, +Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixité étrange.] + +D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de réponse] demain nous serons +à Bizerte. [Même silence. La voix de d'Artelles devient inquiète.] +Jeanne tu ne réponds pas? [Il court à elle.] Parle, je t'en supplie, +non, ne regarde pas là ! [Il l'oblige à tourner la tête vers lui et +pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ça! Jamais! ce serait trop +horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il +l'entraîne vers l'avant-scène, la fait asseoir et à genoux devant elle, +il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas. + +JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas mérité. Oh non! + +D'ARTELLES. Ne dis pas cela ... + +JEANNE [elle l'atire à soi par la tête]. Non, je ne le dirai pas, n'aie +pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps. + +D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ... + +JEANNE. Chut! mon chéri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer, +donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne +pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable. + +D'ARTELLES. Je t'ai entraînée ... + +JEANNE. J'ai accepté, je suis la seule coupable ... + +D'ARTELLES. Mais ... + +JEANNE. Mais peut-être avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons, +ce matelot ... il a dit Bizerte? + +D'ARTELLES. C'est là que nous allons. + +JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous? + +D'ARTELLES. Demain soir. + +JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon chéri, mon petit, mon petit à +moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Écoute, il ne +s'agit pas de désespérer ... réfléchissons ... d'abord. Nous serons à +Bizerte demain soir ... d'ici là est-ce que je risque quelque chose? +Quelqu'un peut-il entrer tout à coup dans ta chambre? Vois-tu un autre +endroit sûr où me cacher? + +D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme à +clé. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance. + +JEANNE. Ton matelot? + +D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est chargé de faire mon lit, ma chambre, +tout enfin ... Je ne vois guère comment l'empêcher d'entrer, il +trouverait ça louche. + +JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'était +un homme très sûr? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire? + +D'ARTELLES. Tu voudrais ... + +JEANNE. Puisqu'il t'est fidèle. C'est un Breton n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira +pas. + +D'ARTELLES. Oh! quant à nous trahir, jamais! Ce petit-là , c'est +l'honneur même, seulement, il est jeune, il peut gaffer. + +JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... ça ne durera qu'un jour et +qu'une nuit en somme, cette traversée. Maintenant, une fois à Bizerte ... +[Elle regarde d'Artelles.] + +D'ARTELLES. Une fois à Bizerte, qui t'empêchera de débarquer comme tu +devais débarquer à Toulon?... de grand matin? par la première +embarcation, avec moi? + +JEANNE. Appelle ton ordonnance. + +D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite? + +JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... après, nous réfléchirons +mieux à notre aise. Sonne. + +D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait. + +JEANNE. Ah! encore une chose à laquelle je ne pensais pas! + +D'ARTELLES. Quoi? + +JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que +va-t-elle faire tout à l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand +elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui télégraphier +d'ici. + +D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du +Commandant. Tu te rattraperas à Bizerte. + +JEANNE. A Bizerte ... si tu réussis à me mettre à terre sans anicroche, +une fois débarquée, que faire? + +D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant à +ça, rien de plus simple. + +JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille? + +D'ARTELLES. Deux fois par semaine, à peu près. + +JEANNE. Mon chéri! mon chéri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances, +de bonnes chances! + +D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu! + +JEANNE. Je ne suis peut-être pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.] + +D'ARTELLES. Le timonier! + +LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc. + +D'ARTELLES [à Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance. + +JEANNE. Ouvre. + +D'ARTELLES. Tu restes là ? + +JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien à lui cacher à luit. + +D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre. + + + + +SCÈNE V + + +JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC. + +[Jeanne, assise dans l'ombre, la tête dans les mains, est placée de +telle façon que Le Duc ne la voit pas.] + +D'ARTELLES. Qui ta dit de venir? + +LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'étais réveillé et +alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisième fois, je me suis +dit que ça devrait être comme si que vous auriez besoin de moi aussi +donc. + +D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as deviné ... J'ai besoin de toi. +Ferme la porte, ferme à clé. + +LE DUC. A clé? + +D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois +pas. D'Artelles le regarde.] + +D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi. + +LE DUC. Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Écoute: cette nuit, il est arrivé un grand malheur. + +LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tête.] Pas à vous +qu'il est arrivé, Lieutenant, ce grand malheur? + +D'ARTELLES. Si, à moi, à moi ... et à une autre personne. + +LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins? + +D'ARTELLES. Peut-être, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait +deux dames à dîner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait +oui de la tête.] Deux dames, tu sais qui? + +LE DUC. Oui-da! + +D'ARTELLES. Eh bien, c'est à une de ces dames que le grand malheur est +arrivé aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, +elle est tombée évanouie ... et dans ce moment-là il n'y avait personne à +la coupée. + +LE DUC. Il n'y avait personne? + +D'ARTELLES. Personne ... personne, excepté moi. Comme tu penses bien, je +l'ai tout de suite emportée pour la soigner, mais pendant ce temps-là le +canot à vapeur a poussé du bord. + +LE DUC. Le canot a poussé? Mais la dame? + +D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les épaules +et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voilà , mon pauvre petit. + +LE DUC. Oh! ma Doué! bon sang! Misère! + +[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.] + +D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix était bien +malade tantôt ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit à +personne ... naturellement. + +LE DUC. Eh oui donc! + +D'ARTELLES. Seulement voilà le grand malheur: nous sommes appareillés. + +LE DUC. Bon sang! misère! + +JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait +un simple signe de tête très grave.] Et vous aimez bien le Commandant, +aussi? + +LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est +un homme juste! + +JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... très bon. +Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que +je voulais vous dire. + +D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne à bord ne sache! Tu +comprends? Demain, d'abord toute la journée, la chambre sera fermée à +clé, n'est-ce pas? Il y a deux clés je crois? + +LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef. + +D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci à toi. +Comme cela nous aurons chacun notre clé et personne du bord ne pourra +entrer dans la chambre excepté nous deux ... même s'il y avait le feu +dans les soutes à poudre! + +LE DUC. Il faut que ça soit comme ça, oui. + +D'ARTELLES. Tu iras dire à l'office du carré que je suis malade et que +je veux déjeûner et dîner ici. Le maître d'hôtel voudra m'apporter le +menu lui-même, mais tu lui diras que j'ai très mal à la tête et que je +ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant à ma porte. Tu lui montreras +la clé en manière de preuve. + +LE DUC. C'est ça, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journée, mais +n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra +passer là -haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre +coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu +t'arrangeras, toi, pour y être. + +LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart +d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me +raconter si tout va bien. + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et +j'apporterai aussi à manger à Madame ... tout ce que je trouverai de +meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Tu es un très bon petit. + +LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ça ira! Je vous +assure que ça ira ... [à d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois +comme ça qu'on sera à Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc? + +D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu +quelconque. + +LE DUC. C'est ça. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ça coûtera +trente à trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ça. Et après qu'on sera +à terre? + +D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera +le bon! + +LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas +et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez +d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs +marqués sur mon livret de caisse d'épargne, vous savez ... + +D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiète pas ... Mais ce n'est pas +pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me +manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te +demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignée de main. + +JEANNE. A moi aussi, voulez-vous? + +[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc +reprend la main et la baise gauchement.] + +D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne à ton poste ... surtout ... +il ne faut rien dire à personne, tu sais, à personne, jamais! pas même à +ton père ni à ta mère ... pas même au recteur, en cofession! + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon père et ma mère d'abord ...et +le recteur ... y sont à Châteauneuf en Finistère. + +D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot! + +LE DUC. Ils m'arracheraient plutôt la langue s'ils voulaient. A tantôt, +Lieutenant et Madame ... + +[Il sort.] + + + + +SCÈNE VI + + +JEANNE? D'ARTELLES. + +[Un temps.] + +D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat! + +JEANNE. A Dieu vat! Nous voilà tous les deux prisonniers dans une même +petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journée de +vingt-quatre heures ... + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous désirée, combien de fois +l'avons-nous souhaitée, appelée, cette journée-là ! pense: quelle joie +nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fée nous avait prédit que +nous allions les avoir à nous, ces vingt-quatre heures. + +D'ARTELLES. C'est vrai, hélas! + +JEANNE. Il ne faut pas être ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures +nous les avons ... si la fée m'avait offert ... + +[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.] + + + + +SCÈNE VII + + +JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG. + +JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre à côté. + +JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre à l'autre! + +D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut! +écoute! + +[Fracas de chaises.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu! + +JEANNE. Qui est-ce? + +D'ARTELLES. Brambourg. + +JEANNE. Brambourg? Comment? Tout à l'heure le quartier-maître a dit +qu'il était de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle +quand on est de quart? + +D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutôt défendu. +[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va. + +[On frappe à la porte brutalement.] + +JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui! + +[Ils se regardent. On frappe de nouveau.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plaît, mon vieux. Vous ne +dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner +toute la timonerie. + +D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis réveillé. + +JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux. + +[Elle se blottit sur le lit et se cache derrière les rideaux. Nouveaux +coups à la porte.] + +D'ARTELLES [à Brambourg, très haut]. Hein, quoi? qui est-ce? + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg! + +[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaître tout ce qui peut +signaler la présence d'une femme.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un +homme en chemise. Vous êtes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en +habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain? + +D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. Hé; +entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empêche? + +[Brambourg secoue la porte.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc! + +[D'Artelles ouvre. Brambourg paraît.] + +BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous êtes pas couché cette nuit? + +D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaillé un peu. Je tombe de +sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de très pressé à me +dire ... + +BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long. + +D'ARTELLES. J'écoute. + +BRAMBOURG. Vous avez bien reçu, il y a quinze jours ou trois semaines, +une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, désigné pour le +diable vauvert, et fiancé de neuf ou marié de frais demandait un +permutant? + +D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault. + +BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ça. A-t-il trouvé son permutant, le petit +Garnault? + +D'ARTELLES. Pas que je sache. + +BRAMBOURG. Vous le connaissez? + +D'ARTELLES. Suffisamment. + +BRAMBOURG. Voulez-vous lui télégraphier que je permute s'il accepte +d'avoir son sac à bord de l'_Alma_.? + +D'ARTELLES. C'est tout ça? + +BRAMBOURG. Oui, c'est tout ça ... Ça ne vous paraît pas suffisant?... Moi +je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voilà tantôt douze ans +que je roule ma bosse de Brest à Toulon pour le cap Horn avec tangage à +la clé, bord à bord avec tout ce que la marine française compte de gens +particulièrement mal élevés, mais avec un Corlaix, jamais encore, +celui-là est le premier. + +D'ARTELLES. Brambourg! + +BRAMBOURG. Ah! oui, le premier. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous à fait? + +BRAMBOURG. Toutes les saletés possibles depuis que je le connais ... Hier +au soir, après ce dîner idiot, il est vrai que je lui ai donné une +petite leçon, mais tout à l'heure sur la passerelle il a voulu revenir +là -dessus. Dame! je me suis rebiffé ... ça a été assez chaud. Et +finalement, savez-vous ce qu'il a trouvé de mieux? C'est de m'envoyer +faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui. + +D'ARTELLES. Mais c'est son droit. + +BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant +comme on ne parle pas à des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi +aussi! + +D'ARTELLES [bâille]. Pardonnez-moi ... + +BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez +pas mon télégramme. [Par le hublot resté ouvert une lueur entre dans la +chambre.] Qu'est-ce que c'est que ça? [Il va au hublot ouvert, vivement +il a marché vers bâbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du +travers, vous voyez bien! C'est illuminé, on dirait l'avenue de l'Opéra. + +D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ça n'en a pas +l'air! + +BRAMBOURG. Ce ne peut pas être un bâtiment de guerre tout de même, tous +les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation! + +D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqués! Et pourtant, tenez, +les feux de reconnaissance. + +[Les feux du bâtiment qui approche en ce moment sont visibles à travers +le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la réplique +précédente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumés et +clignotent régulièrement.] + +BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la première question, +c'est la première réponse. Nous allons faire la seconde question, vous +allez voir la seconde réponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges +s'éteignent, sont remplacés au bout d'une dizaine de secondes par quatre +feux bleus.] Là ! qu'est-ce que je disais! + +D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul? + +BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout. + +D'ARTELLES. Alors, bateau français. + +BRAMBOURG. Heu ... + +D'ARTELLES. Puisqu'il a répondu aux signaux. Un navire ennemi, il +faudrait qu'il devine. + +BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui. + +D'ARTELLES. Elles sont secrètes, les tables de calcul. + +BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'année +dernière, j'étais embarqué dans l'escadre internationale de +l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands, +les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De là à les +interprêter, à trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le +hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voilà un croiseur qui +avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il +avance! c'est naturel, ça? Bon Dieu! je remonte. + +D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ça. + +BRAMBOURG. Vous venez? + +D'ARTELLES. Non + +BRAMBOURG. Vous préférez attendre ici le branle-bas du combat? + +D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc! + +BRAMBOURG. Ah ça! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots? + +D'ARTELLES. Vous êtes fou. + +BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance! + +[Ils sort. D'Artelles court aussitôt au rideau et en tire Jeanne +défaillante.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur français. Il a +répondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division traîne +entre Bizerte et Toulon ... ça aurait été un miracle que nous ne fassions +aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit à moi ... + +[Jean s'accroche à d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de +combat.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +TROISIÈME ACTE + +[La scène représente le pont et la passerelle de l'_Alma_.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS. + +LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxième secteur! + +VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a? + +UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bâbord, à trois quarts devant. + +VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant +de la passerelle traverse de bâbord à tribord cherchant le commandant]. +Commandant! la veille signale un feu de bâtiment. + +CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bâbord, oui. + +VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce +bâtiment-là m'a l'air d'être un bâtiment de guerre. + +CORLAIX [qui revient brusquement à la situation]. Un bâtiment de guerre? +Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqués, votre bâtiment de guerre, +vous ne les verriez pas. + +VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de même, +prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant? + +CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend à +Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie! +apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scène.] Pas celle-là , voyons, la +télémétrique! + +DAGORNE [qui se précipite]. Bougre d'empoté! Il sait pas seulement rien, +excusez Commandant, voilà ! + +CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et +regarde assez longuement.] + +VERTILLAC. Eh bien, Commandant? + +CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordée de +quart aux postes de combat! + +VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de +scène, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart +qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pièces! + +CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc +cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle. + +VERTILLAC [face à l'arrière]. Les pointeurs ... à bâbord trente-cinq +degrés!... hausses supérieures ... tir sur limite ... [Il se retourne +vers Corlaix.] Nous sommes parés, Commandant! + +CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre +colonne est prête? + +VERTILLAC. Bien sûr, Commandant, j'ai même fait vérifier les quatre +signaux par Brambourg, tout à l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.] +Korcuf ... première question!... allumez!... + +KORCUF. C'est ça, Capitaine. [Il lève le nez.] La colonne est claire. + +CORLAIX. [à Vertillac, il a regardé la colonne.] Rouge, blanc, bleu, +vert ... Première question. La première réponse? qu'est-ce que c'est, +Vertillac? + +VERTILLAC. Première réponse ... rouge partout, Commandant. + +[On voit très bien de la salle les feux du bâtiment signalé. Au fur et à +mesure que ce bâtiment est censé se rapprocher de l'_Alma_, les feux +sont devenus plus brillants et se sont écartés les uns des autres comme +il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la réplique +_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument. + +VERTILLAC. Exact. + +CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ... + +VERTILLAC. Moi non plus. + +CORLAIX. Donc ça serait français, ça? ah bah. + +VERTILLAC. Qui diable ça peut-il être? + +CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxième +question! + +VERTILLAC. Korcuf! Allumez! + +KORCUF. C'est ça! + +[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'éteignent à la fois. Il +ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la +navigation.] + +CORLAIX [à Vertillac]. Il doit nous répondre quoi? + +VERTILLAC. Bleu partout. + +CORLAIX. Voyons. + +[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges +qui viennent de s'éteindre.] + +VERTILLAC. Cette fois ... + +CORLAIX. Oui. + +VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus français. + +[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinément]. + +CORLAIX. Tout de même il y a tension diplomatique ... à la rigueur il +n'aurait pas interprété la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses +possibles ... + +VERTILLAC. Mais faut être imbécile pour naviguer comme ça, illuminer des +pieds à la tête, et pour rallier un camarade par l'avant et à grande +vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait +pas autre chose. + +CORLAIX [les jumelles toujours]. Écartons-nous; ça lui donnera toujours +une leçon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! à droite! +dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... là . télémétriste, la +distance. + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Quatre mille deux cents. + +VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant? + +CORLAIX. Jamais de la vie! + +VERTILLAC. Puisqu'il est français! + +CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-même qu'il manoeuvre exactement +comme s'il était autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous +compter ses cheminées? + +VERTILLAC [lunette télémétrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je +vois double ... j'en compte quatre. + +CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminées! + +VERTILLAC. Pas comme ça, Commandant!... Un seul groupe, de quatre +cheminées également distantes!... Dans ce genre-là , je ne vois pas que +nous ayons grand'chose ... + +CORLAIX [à la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zéro! à gauche +cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... à gauche toute! +Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Télémétriste!... la distance! + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Trois mille cinquante. + +CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent mètres en cent mètres. + +[Brambourg arrive sur la passerelle.] + +BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier à la ronde. + +CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Écartez-vous +de ma route" ... + +BRAMBOURG. Écartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ... +La tactique de nuit! + +CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mémoire, vérifiez tout de même. + +[Le timonier s'approche avec le volume.] + +BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez à 2605. + +CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Bâtiments isolés. Plus vite que +cela, mon ami!... + +BRAMBOURG [qui feuillette]. Voilà , Commandant: 2605: Écartez-vous de ma +route. + +CORLAIX [à Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante +secondes! S'il n'a pas indiqué sa manoeuvre à la soixantième ... [Il +commande.] Chargez les pièces. + +[Bruit de culasse.] + +CORLAIX. La distance? + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Deux mille quatre cents. + +CORLAIX. Vertillac! ne le lâchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur +sa gauche, je n'attendrai pas la soixantième seconde! + +VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres à +l'artillerie sont arrivés sans élever la voix dans le kiosque de +navigation où les matelots manient des transmetteurs d'ordres.] +Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le nécessaire! + +BRAMBOURG. Le but est le croiseur à quatre cheminées qui vient de +l'avant. Sur la première cheminée à la flottaison! + +[Sourde détonation au loin, jet de vapeur très blanche, parmi les feux +du bâtiment qui vient.] + +CORLAIX. Hausse supérieure!... Commencez le feu!... + +BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein? + +VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes +rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu +qu'ils viennent de lancer une torpille? + +[Violente détonation des pièces.] + +CORLAIX. Clairons, fermeture des portes étanches. Prenez votre temps les +pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un? + +BRAMBOURG. Je ne vois rien. + +VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place à côté de nous. +Qu'est-ce qu'ils fichent donc là -bas ils ont éteint leurs feux? + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. + +KORCUF [toujours à la barre]. Ils ont pas fait exprès, Capitaine. Ils +ont reçu! + +DAGORNE [à Corlaix] L'ennemi est coulé bas, Commandant. + +CORLAIX. Je crois que moi aussi. + +VERTILLAC [accourt]. Vous êtes blessé, Commandant? + +CORLAIX. Oui, l'épaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir à +grand'chose. + +VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf. + +[Les canons ont cessé le feu, dans le silence détonation basse.] + +VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La +torpille!... + +[Corlaix assis sur son pliant et presque affaissé se redresse +brusquement la main droite à la rambarde.] + +CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez +l'officier en second! + +VERTILLAC. Commandant, mais vous êtes blessé!... gravement blessé! + +CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blessé! du +moins ça me semble ... Et puis après? + +VERTILLAC. A vos ordres! + +CORLAIX. Armez la baleinière de sauvetage, d'abord ... la bordée de quart +à débarquer les embarcations. + +VERTILLAC. Bien, Commandant! + +[Il fait demi-tour et chancelle près de descendre l'échelle.] + +CORLAIX. Vous êtes blessé aussi, vous! + +VERTILLAC. Peut-être bien ... Le même obus ... + +[Il s'affaisse soudain.] + +CORLAIX. Brambourg! Remplacez! débarquer les embarcations!... + +[Brambourg salue, descend l'échelle. Il croise Rabeuf qui monte à +demi-vêtu.] + +RABEUF. Eh bien? + +CORLAIX. Ah! te voilà ... vite!... Regarde celui-là ! + +RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relève]. Celui-là ? c'est fini ... +il est mort. [Corlaix se découvre et jette sa casquette.] Mais toi? je +croyais que c'était toi! + +CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prévenu? +[Rabeuf, malgré la résistance de Corlaix ouvre la redingote et examine +l'épaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque +je te dis que j'ai mon compte. Les choses sérieuse d'abord!... Est-ce +que le bâtiment ne commence pas à donner de la bande? + +[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu +à la pièce d'artillerie de bâbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer +sa pièce s'arrête tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme +pour se précipiter vers l'échelle puis se ravisant appelle:] + +LE DUC. Diquelou! + +[Il prend à part et lui parle tout bas avec animation.] + +DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voilà une histoire! Et alors? + +LE DUC. Gueule donc pas comme ça, bougre d'abruti! + +DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est là , en bas, dans la +chambre de l'autre? + +LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai +jamais tout seul. + +DIQUELOU [coup d'oeil à l'extérieur]. On va couler, tu sais! si nous +descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter. + +LE DUC. Je m'en fous! + +DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi. + +[Ils se précipitent en bas tous les deux et disparaissent dans +l'échelle.] + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement +FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un après l'autre sortant des fonds +les vêtements en désordre. + +FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me +racontait que vous étiez mort. + +CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose à faire! Nous +avons reçu une torpille par bâbord, dans le compartiment D, du moins, je +le suppose. + +FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coulé? + +CORLAIX. Oui + +FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D? + +CORLAIX. Oui, allez-y et faites le nécessaire. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. A tout hasard, vérifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai +fait siffler tout le monde sur le pont. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. Il me semble que la bande augmente. + +FERGASSOU. Peut-être bien. + +CORLAIX. Téléphonez-moi du poste central, hein? + +FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout? + +CORLAIX. C'est tout! + +FERGASSOU. J'y cours! + +[Il se précipite dans l'échelle.] + +BIRODART [arrivant à son tour]. Commandant! à vos ordres!... Mais?... +qu'est-ce que c'est que cette bande-là ?... si ça continue, nous allons +faire le tour! + +CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites évacuer les machines et +chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement. + +BIRODART. Naturellement! + +CORLAIX. Quand vous remonterez ... + +BIRODART. Je serai peut-être longtemps en bas! + +CORLAIX. Alors ... + +[Il l'embrasse. Birodart disparaît.] + +RABEUF. Commandant, si je peux servir à quelque chose? + +CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du téléphone, il décroche +le récepteur.] Allô!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends +bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond percé!... La cloison +G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central +quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'échelle +avant ... le passage est obstrué?... Obstrué!... [Il jette le récepteur.] +Merde!... L'équipage aux postes d'évacuation. + +RABEUF [derrière Corlaix]. Alors?... tes ordres?... + +CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort, +remplace-le: et fais évacuer le bâtiment! + +RABEUF? Par où? + +CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pêcheurs dans +ces parages, les hommes ont encore une chance ... + +RABEUF. Et toi?... + +CORLAIX. Moi? je suis déjà crevé, je vais couler bas avec mon navire: ce +n'est pas le moment de parler de moi!... File ... + +[Il lui montre l'échelle d'un geste impératif. Rabeuf salue +militairement et descend.] + + + + +SCÈNE III + + +LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE. + +CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il +y avait à faire ... Oui ... [Il lâche la rambarde, s'affaisse et demeure +immobile.] + +[A la fin de la scène précédente, l'_Alma_ a commencé de s'incliner peu +à peu sur bâbord. On voit le côté tribord de la passerelle s'élever +petit à petit tandis que le côté bâbord s'enfonce. Tout d'un coup le +compas étalon de la passerelle supérieure s'écroule et tombe sur Corlaix +qui s'abat, la face contre terre.] + +KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son +compte! + +[Les matelots du Spardeck se sont précipités sur la passerelle.] + +DAGORNE [se penchant sur Corlaix évanoui]. Il n'est pas mort, mais il +n'en vaut guère mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte; +au haut de l'échelle inférieure, vient d'apparaître Le Duc portant dans +ses bras, Jeanne évanouie. D'Artelles ensanglanté les suit.] + +DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-là ! + +DIQUELOU. As pas peur, vieux frère, n'y a point de risque, le Commandant +ne voit plus clair. + +D'ARTELLES. [Il est demeuré sur la dernière marche de l'échelle, à bout +de forces, cramponné des deux mains à la rambarde]. Plus clair?... +alors ... Le Duc! Diquelou! + +LE DUC. Me voilà , Lieutenant. Nous voilà ! + +D'ARTELLES. Foutez le camp à la mer tout de suite avant que le bateau +chavire, le tourbillon vous entraînerait, allez! + +[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont près d'enjamber la +rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lâche la +rambarde et tombe à plat pont.] + +LE DUC [terrifié]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a? + +DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les tôles du bordé sont rentrées +dans la chambre, il s'est laissé éventrer pour qu'elle ait le temps de +sortir ... + +LE DUC [sanglotant]. Oh! oh! + +D'ARTELLES [il se soulève d'un dernier effort sur une main et sur les +genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obéissent. Il +retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.] + +[La bande sur bâbord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds +de Dagorne. Rideau baissé lentement.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +QUATRIÈME ACTE + + +[A terre, à Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon. +Meubles élégants et de bon goût sans exagération de luxe. Au lever du +rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ... +Alice entre aussitôt ... + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a +pas entendu. Alice vient tout près d'elle.] Jeanne? + +JEANNE [comme réveillée en sursaut, se rassure]. C'est toi? + +ALICE. Écoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur +gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ... +Mais je te supplie de réfléchir un peu. Tu as eu ce bonheur inouï, +extravagant, d'être sauvée ... recueillie ... ramenée à terre ... Tu as eu +cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez +toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupçonné ... +Et Fred ... rapporté en civière trois heures après toi ... Fred qui a +déliré des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ... +comme tout le monde excepté nous trois ... toi ... le petit matelot Le +Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquiétude, +bientôt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se +lèvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton désespoir? Toi qui +remplissais tout la maison ... + +JEANNE. Alice, ma grande soeur, écoute-moi à ton tour. As-tu oublié? Il +y a cinq semaines, j'étais heureuse, j'étais aimée, j'avais un amant! +Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'étais près de lui ... +Tout à coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ... +c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis +trouvée dans une barque ... Un homme était penché sur moi, mais ce +n'était pas lui ... c'était Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le +regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me +désigner quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des épaves. +Il est mort. + +ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chérie! Ma pauvre chérie! Ma +pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es +la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur +toi ... le voilà blessé, à peine convalescent. Il n'a plus de navire, il +ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque +c'est la loi ... puisqu'il était commandant ... son honneur est en jeu, sa +carrière, sa liberté, je ne sais pas moi ... sa vie peut-être, Jeanne +pense à cela ... Jeanne!... Oublie, oublie. + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC. + +[Pendant les dernières phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit +et on aperçoit Corlaix]. + +CORLAIX. Bonjour, les petites filles! + +[Elles se dressent stupéfaites.] + +ALICE. Fred!... Debout!... + +CORLAIX. C'est une surprise, hein? + +[Corlaix, veston d'intérieur, civil, entre péniblement s'appuyant de la +main gauche sur une canne-béquille. Son bras droit est en écharpe. A sa +droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice +va e soutenir de l'autre côté.] + +ALICE. Vous marchez tout seul? + +CORLAIX. Tout à fait tout seul; une béquille, un infirmier, une +infirmière, je n'ai plus besoin d'autre chose. + +ALICE. Mais le médecin n'a pas autorisé ... + +CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir +de mon lit: le commissaire du Gouvernement. + +[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.] + + +ALICE. Encore? Vous avez déjà subi un interrogatoire mardi. + +CORLAIX. Il paraît que celui-là ne suffit pas, qu'il en faut un autre +plus beau, de qualité au-dessus et on va tout recommencer à partir du +commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du +Gouvernement près le Conseil de guerre va venir d'un moment à l'autre +m'interroger une seconde fois. + +ALICE. Ce vieux fou! Était-ce une raison pour vous lever? + +CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a été mon capitaine +de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'étais enseigne. Il +est vieux, c'est vrai, très vieux même, original aussi, mais pas fou du +tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit à sa dernière visite, +j'avais une excuse: j'étais presque mourant. + +ALICE. Vous exagérez. + +CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je +me porte comme un charme. [Le Duc sort après avoir posé un dossier qu'il +apportait, sur un petit meuble à portée de Corlaix. Celui-ci cherche +Jeanne des yeux, et de la main il écarte doucement Alice qui, +volontairement, la masque à sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi +restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-même et se résigne +à approcher. Corlaix la regarde avec étonnement.] + +ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas +dû vous lever. + +JEANNE. En effet, c'est une imprudence. + +ALICE. Une grande imprudence. + +JEANNE. Je ne m'attendais pas ... + +CORLAIX [à Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi. + +ALICE. En voilà une idée! + +CORLAIX. Ou alors ... vous avez été souffrante et on me l'a caché. + +ALICE. Allons bon! + +CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De là -bas, je n'entendais plus votre +gaieté qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je +me suis levé. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu? + +JEANNE. Mais ... je vous assure. + +CORLAIX. Alice? + +ALICE. Elle n'a pas changé. + +CORLAIX. Si! + +ALICE. En tout cas, ce serait à son éloge. Il n'y a pas cinq minutes, +vous disiez vous-même que vous avez été en danger. + +CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquiétude qui vous aurait +transformée de la sorte? Vous vous intéressez à ce point au vieux +bonhomme? + +JEANNE. Mon ami ... + +ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas? + +CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voilà rétabli +maintenant, prêt à prendre le commandement d'un autre bateau, car +j'espère bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chère +petite Jeanne, quittez cet air renfrogné qui ne vous va pas du tout ... + + + + +SCÈNE III + + +Les Mêmes, MORBRAZ. + +[Le Duc entre précédant Morbraz, puis se retire.] + +MORBRAZ [Il est très vieux, marche d'un pas raide et saccadé, grosse +rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux +fois la gueule à Morbraz au lieu d'une ... Ça passe toute mesure, +hein?... [Il lui serre la main, puis aperçoit Jeanne et Alice.] Oh! cré +nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages! +Mademoiselle ... + +ALICE. Excusez-moi, Commandant. + +[Révérence. Alice sort, laissant Morbraz interloqué.] + + + + +SCÈNE IV + + +JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ. + +JEANNE [qui s'est levée]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous +devez avoir des choses sérieuses à vous dire. + +MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il +y a de plus sérieux, mais on n'as pas prononcé le huis clos. + +JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gênerais beaucoup. + +MORBRAZ. C'est-à -dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre +mari ait quelque chose à écrire, une note, enfin, n'importe quelle +blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassée ... + +CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulève +son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma +petite Jeanne: le métier de greffier n'est pas grand'chose de +reluisant ... Vous restez tout de même? C'est gentil, merci beaucoup de +fois, vous êtes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement, je vous écoute. + +[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allongé dans son fauteuil, +Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu à peu à sa +distraction. Elle est bientôt tout à fait ailleurs, revient vaguement à +elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en +entendant à l'improviste les mots: condamné, sauter, que prononce +Morbraz.] + +MORBRAZ. Voilà un inculpé comme je les aime. Hé là ! Corlaix, paré que tu +es? + +CORLAIX. Paré, Commandant! + +MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est +tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse +à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte +une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup ... Vous devriez +d'abord le préparer un peu ... s'il a encore la fièvre ... + +CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je +suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de +pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, +elle est tout de même la très bien venue. + +MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les +aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?... parce que si on ne le +posait pas ... + +CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème. + +MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31 +juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'_Alma_ +croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé +par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte, +rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot +attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi. + +CORLAIX. Très probablement. + +MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il +attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas +chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive +droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien +de noeuds? + +CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime ... + +MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De +mon temps ... Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon +petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq +noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas +d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc +l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux +pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque, +toi, qu'est-ce que tu fais? + +CORLAIX. Je me défends et je le coule bas. + +MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coulé bas ... en te +flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'étais donc laissé approcher +à portée de torpille, toi? + +CORLAIX. Hélas!... puisqu'il m'a flanqué, comme vous dites ... + +MORBRAZ. Et je répète: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ça +prouve?... Ça prouve que tu es la dernière des moules, mon pauvre vieux? +Et sais-tu ce que ça vaut? Ça vaut d'être cassé de ton grade, fichu à +pied, flanqué hors la marine et peut-être foutu à l'ombre pour dix ans, +le temps de réfléchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ça que ça se +joue! + +CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est ça? + +MORBRAZ. Ça? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ça! espère, +tu vas voir. Mais procédons par ordre: tu es foutu, à moins ... + +CORLAIX. A moins que? + +MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient +bonnes. + +CORLAIX. J'en ai une. + +MORBRAZ. Sors-la voir. + +CORLAIX. C'est simple: sitôt à portée de signaux, j'ai questionné le +bâtiment inconnu sur sa nationalité, je l'ai questionné deux fois, par +les deux questions réglementaires des signaux de reconnaissance et deux +fois il m'a répondu qu'il était français, très correctement. Alors comme +juste, je ne l'ai plus supposé ennemi, je l'ai cru ami. Voilà ma raison. + +MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de même, voyons voir, et répète un +peu ... Il t'a répondu deux fois très correctement, le bateau des Boches? + +CORLAIX. Deux fois. + +MORBRAZ. Et c'était combiné comme il fallait tout ça? + +CORLAIX. Oui, Commandant! + +MORBRAZ. Tu l'as vu? + +CORLAIX. Naturellement! + +MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu? + +CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-là ! + +MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais +été menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne +te croira pas. + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Réfléchis donc +une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voilà un bateau ennemi qui ne +sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui +n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de +reconnaissance! Il n'y a que les officiers à savoir ce secrèt-là ... et +même ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en +sont chargés ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au +courant de la chose? + +CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a placé à sa portée]. Voici la +liste de l'État-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous +étions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, +l'officier de montres Brambourg et moi-même. [Il laisse le dossier +ouvert.] + +MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ça ne fait pas gras, quatre! + +CORLAIX. Non. + +MORBRAZ. Alors, voilà un bateau ennemi qui ignore les signaux de +reconnaissance et qui répond correctement à tes deux questions? Tu +trouves que c'est croyable, toi? + +CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allumé les deux +réponses qu'il fallait, combinées comme il fallait. Je les ai vues, moi, +que voilà , et beaucoup d'autres les ont vues comme moi. + +MORBRAZ. Évidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en +reste plus ... Voilà ma sale nouvelle. Tu n'as pas de témoin pour toi. +Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un +quiconque! + +CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, +grâce à Dieu! + +MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont +rien vu, rien de rien, pas un fifrelin! + +CORLAIX. Rien? + +MORBRAZ. Rien! + +CORLAIX. C'est extravagant. + +MORBRAZ. Non. + +CORLAIX. Comment non? + +MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'était leur +droit à ces bougres-là puisqu'on n'avait pas encore rappelé aux postes +de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'étaient pas de quart, dans +leur hamac; ceux qui étaient de quart, sur le pont. + +CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille +ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la +passerelle, nous étions douze ou quinze à ne pas dormir. + +MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-là se trouvait +probablement si bien à ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas +un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous. + +CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y +suis pas ... + +MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, +hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a +que vingt-neuf ou trente-neuf de crevés! et celui qui ne l'est pas en +devient bête à couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses! +mais vraiment aussi cet animal-là passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu +que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance. + +CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-être pas tort! + +MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A +Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, +il regrettait de n'être pas mort, il voulait se faire sauter ... + +JEANNE [qui comprend à l'improviste]. Sauter?... + +MORBRAZ [qui continue à Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: +le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ... +Mais à cette heure, changement à vue ... Il ricane sans savoir pourquoi +non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? +Parce que te voilà sûr et certain d'être condamné? + +JEANNE [stupéfaite, à Corlaix]. Condamné? + +CORLAIX [à Jeanne]. Condamné ou acquitté. Ne vous affolez pas huit jours +d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien. + +MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitté, tu +seras condamné. [A Jeanne.] Il sera condamné, Madame, vous pouvez m'en +croire! c'est sûr comme Amen à l'église. + +JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?... + +MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que +vous ayez la gaieté facile. + +JEANNE [à Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible? + +CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il +n'a jamais été question de me guillotiner. + +MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le +rendre à la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, +neuf, dans une belle forteresse toute neuve. + +JEANNE. Mais pourquoi? + +MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de témoins! Bon Dieu! Allons, je vois que +vous avez très bien compris. Là -dessus, je vous laisse tous les deux +réfléchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrête.] Voyons +donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis +donc, Corlaix! + +CORLAIX. Commandant? + +MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui était de quart et qui s'en est +tiré ... Bon Dieu de bon Dieu! voilà que j'oublie son nom! + +CORLAIX. Brambourg! + +MORBRAZ. C'est ça, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'être bien chaud pour +toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein? + +CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu à lui adresser le moindre reproche à +l'occasion du service. + +MORBRAZ. Et à l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.] +Suffit! Ça va bien ... Il paraît que tu l'avais envoyé faire une ronde au +moment psychologique?... Une riche idée que tu as eue là ! Ah! quand tu +te mêles d'en avoir, toi ... + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que s'il avait été sur la passerelle, il aurait +probablement vu quelque chose ... + +CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute. + +JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il +n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai déjà dit. Personne ne les a vus, pas un +chat. + +JEANNE. Mais Brambourg? + +MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure. + +JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non! +Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien, +pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes +aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqué pour vendredi, +mercredi, jeudi, vendredi, ça te fait trois jours. Mon petit Corlaix, +tâche moyen de te débrouiller. Cherche un témoin. Cherche une preuve, +cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu +ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le répéter ... tu es +foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ça me fera tout +de même une sacrée peine! [Il s'incline devant Jeanne.] + +CORLAIX [appelant]. Le Duc! + +MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi? + +CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide à se +lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blessé on en devienne +malotru! + + + + +SCÈNE V + + +JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE. + +[Jeanne restée seule, fait un jeu de scène assez long. Hésitation, carte +de visite, table à écrire, griffonnage hâtif, enveloppe. Elle sonne. Le +Duc entre.] + +JEANNE [quand elle a écrit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas +besoin de vous pour le moment?... + +LE DUC. Sûr que non, Madame. Après que le Commandant Morbraz, il a été +sorti, le Commandant comme ça, il est rentré dans sa chambre. + +JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous? +C'est tout près, n'est-ce pas? + +LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sûr! + +JEANNE. Il y a une réponse. Vous direz que vous attendez une réponse. + +LE DUC. Je dirai. + +[Alice entre.] + +ALICE. Finie, la visite? + +JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas? + +LE DUC. Ayez pas peur, Madame, espérez que je revienne et vous +regarderez voir à votre montre. + + + + +SCÈNE VI + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi? + +JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout à l'heure. Mais écoute d'abord. + +ALICE. Quoi donc? + +JEANNE. Je t'ai raconté la nuit du combat, la nuit du 31 juillet. + +ALICE. Oui. + +JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passé ... enfin tout ce que j'ai vu +ou entendu. Tu te rappelles? + +ALICE. Parfaitement. Mais ... + +JEANNE. Attends ... c'est très sérieux. Tu te rappelles donc que +Brambourg est entré dans la chambre. Je me suis cachée. Ils ont causé. +Je t'ai répété ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tête.] Bon. +Veux-tu me répéter à ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce +qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernières paroles de Brambourg? ce +qu'il a dit avant de s'en aller! + +ALICE. Avant de s'en aller? + +JEANNE. Oui, il était face au hublot ouvert, tu te rappelles bien? + +ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui +arrivait ... + +JEANNE. Et il a dit quoi? + +ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ça? on +dirait un bâtiment de guerre!" Et puis le navire a allumé ses feux de +reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ... + +JEANNE. Brambourg les a vus? + +ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a +interprétés, je veux dire qui a vérifié que c'était bien les signaux de +reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire +français ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait vérifier ça ... +puisqu'il était de quart ... donc, c'est bien lui ... + +JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo! + +ALICE. Ah! c'était tout cela? + +JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, +sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prévenir Fred que son procès +marchait tout à fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit témoin ... et +que dans ces conditions ... pas de témoin ... la condamnation ... + +ALICE. La condamnation? + +JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ça aussi, tout à l'heure ... que, dans ces +conditions: aucun témoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un +pli. Voilà . + +ALICE. Voilà !... + +JEANNE. Bien sûr, voilà ! puisqu'il n'y a pas de témoin! puisque personne +n'a vu les feux ... + +ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?... + +JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se +souvient de rien. + +ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible! + +JEANNE. Évidemment, c'est impossible!... Il y a là certainement un +malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que +Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de même un homme d'honneur, +un officier. + +ALICE. Peut-être a-t-il oublié ... + +JEANNE. Je vais lui rafraîchir la mémoire. + +ALICE. Comment, Jeanne? + +JEANNE. Je l'attends. + +ALICE. Il va venir ici? + +JEANNE. Pourquoi pas? Dès que nous aurons causé cinq minutes, tête à +tête, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir. + +ALICE. C'est à lui que tu écrivais quand je suis entrée! + +JEANNE. Justement! + +ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Eh bien quoi, ma grande! + +ALICE. Jeanne! mais tu oublies ... + +JEANNE. Quoi? + +ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir. + +JEANNE. Comment! + +ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas être à bord de +l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait été ... par mégarde ... si +l'appareillage l'avait surprise à bord, ç'aurait été chez son mari ... +dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son +mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y étais pas ... + +JEANNE. Naturellement, je n'y étais pas ... + +ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!... +et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoyé chercher +Brambourg, ma pauvre Jeanne? + +[Long silence.] + +JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe! + +ALICE [geste vague.]...................... + + + + +SCÈNE VII. + + +Les Mêmes, LE DUC, puis BRAMBOURG. + +LE DUC. Madame, regardez voir votre montre. + +JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite. + +ALICE. J'aimerais mieux rester. + +JEANNE. Ah! ça ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse? + +BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ... + +JEANNE. Monsieur. + +BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher? + +JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligée +d'aller là -bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ... à ce soir, chérie ... + +ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur. + +BRAMBOURG. Mademoiselle ... + +[Sort Alice.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, BRAMBOURG. + +[Un temps.] + +BRAMBOURG. Madame, je suis à vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoyé +chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... très urgente, qui nous +intéresse tous les deux." + +JEANNE. Oui. + +BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatté! +infiniment flatté! un peu intrigué aussi ... + +JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort +d'ici. + +BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y étais pas du tout, il s'agit du procès +devant le Conseil de guerre? + +JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre +déposition. + +BRAMBOURG. Ah! + +JEANNE. Oui, j'ai pensé que vous voudriez bien excuser une curiosité +légitime ... il s'agit de mon mari ... et compléter les renseignements que +j'ai ... + +BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai déjà dit. Je suis à vos ordres. +Malheureusement, j'ai bien peur ... + +JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont précédé le combat. + +BRAMBOURG [qui réfléchit]. Madame ... + +JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont été +échangés entre l'_Alma_ et le bâtiment ennemi ... de ces signaux qui +trompèrent le Commandant de Corlaix ... + +BRAMBOURG. Je crains de vous être d'un faible secours. A ce propos, +Madame, vous savez sans doute qu'après le naufrage, on m'a repêché en +assez mauvais état. Ma mémoire s'en est ressentie de la manière la plus +pénible, et ce sont précisément les circonstances qui ont précédé le +combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a là pour +moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes +de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment où les +signaux furent échangés, je n'étais pas sur la passerelle; le Commandant +de Corlaix m'avait envoyé faire une ronde. + +JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'être sur +la passerelle pour voir les signaux? + +BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle? +Madame, il me semble que oui. + +JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont été faits par l'_Alma_, il +s'agit des signaux qui ont été faits par le bâtiment ennemi. + +[Brambourg réfléchit.] + +BRAMBOURG. Je n'étais pas sur la passerelle, je n'étais pas sur le pont +non plus; j'étais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir. + +JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois? + +BRAMBOURG. Des hublots?... + +JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de +cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre? + +BRAMBOURG. Peut-être. + +JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions. + +BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir +vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun +hublot ... Madame, je regrette vraiment. + +JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de +vous avoir mal dite ... Vous allez déposer vendredi devant le Conseil de +guerre ... et votre déposition se trouve avoir une importance capitale, +vous n'y avez sûrement pas songé!... vous ne pouvez pas y avoir songé! + +BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il +m'est impossible de déposer contre mes souvenirs, contre ma +conscience ... fût-ce même dans l'intérêt d'un chef avec qui j'ai pu +parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cessé d'estimer comme +un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurément d'être +acquitté et félicité par le Conseil de guerre. + +JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vérité! + +BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez +cependant pas me faire dire plus que je ne sais. + +JEANNE. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG. Comment? + +JEANNE. Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose +en vous, une rancune ... + +BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis très +sûr qu'en effet vous avez été déjà pour moi désagréable et brutale, +autant et plus que n'a été le Commandant de Corlaix. Mais je suis sûr en +ce moment, plus sûr encore que vous m'insultez très gratuitement en +supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon +témoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit +de l'admettre un seul instant!... + +JEANNE. Monsieur ... + +BRAMBOURG. Je ne prétends pas être un coeur d'élite, ni un grand +caractère, et je ne pratique pas à tort et à travers l'oubli des +injures, mais je suis un officier français!... + +[Corlaix entre en marchant péniblement, s'appuyant sur Le Duc.] + + + + +SCÈNE IX + + +Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC. + +BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne santé. + +CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remerçie, Monsieur, de +l'intérêt que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu +les débats? + +BRAMBOURG [menaçant]. Oui, Commandant ... à vendredi! [Il salue et sort.] + + + + +SCÈNE X + + +JEANNE, CORLAIX, LE DUC. + +JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tête.] +Vous avez l'air très fatigué. + +CORLAIX. La journée a été longue. + +JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas +peur de vous appuyer. + +CORLAIX. Petite Jeanne, merci. + +JEANNE. Asseyez-vous là ... vous êtes bien? + +CORLAIX. Tout à fait bien ... ah ça! vous vous intéressez donc à moi, +maintenant? + +JEANNE. Oh! Fred!... + +CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... à mon âge, on prend ce qu'on vous +donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. +[Agenouillée au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde très prévenante +et très gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? +Cet homme? + +JEANNE. Brambourg? + +CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que +cela ... Je ne savais pas. + +JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, +c'est la première fois ... + +CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous +demander ... + +JEANNE. Quoi? + +CORLAIX. C'est une prière ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai +toujours estimé votre droiture ... Il me serait aujourd'hui très pénible +de vous trouver ... moins ... + +JEANNE. Ai-je donc changé? + +CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous +supplie de me dire la vérité ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire +ici?... La vérité, Jeanne! + +JEANNE. Fred, quelle idée avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg +est venu parce que j'ai prié de venir, et je l'ai prié de venir parce +que le Commandant Morbraz avait trouvé sa déposition suspecte ... +malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte +par moi-même, et voilà tout. + +CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre +compte de quoi? + +JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette déposition, Brambourg prétend +n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement +extraordinaire! + +CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'était pas sur la +passerelle! + +JEANNE. Oui, je sais ... Il paraît que vous l'aviez chassé ... + +CORLAIX. Je l'avais chassé ... à peu près ... Il vous l'a dit? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi +pourquoi? + +JEANNE. Non. Pourquoi au fait? + +CORLAIX. Oh! c'est sans intérêt ... je ne sais même plus au juste quelle +insolence il m'avait lâchée ... + +JEANNE. En tout cas ... vous êtes bien sûr qu'il ne peut rien contre +vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous déteste +horriblement ... et il me déteste aussi. + +CORLAIX. Ah! vous aussi ... + +JEANNE. Du moins, je crois. + +CORLAIX. Il vous a fait la cour? + +JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqué de ménagement à +son égard. Il m'ennuyait trop. + +CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore +la vérité ... toute la vérité? + +JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogée comme cela. + +CORLAIX. Pardon!... c'est très absurde et ce n'est guère élégant ... ayez +tout de même pitié d'un vieil homme qui souffre ... + +JEANNE. Vous souffrez? + +CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez +indulgente et ... répondez-moi, c'est ma dernière question ... Ce +Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ... +Était-ce seulement à propos de moi?... à propos de mon procès?... rien +qu'à propos de mon procès. + +JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment? + +CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, +pour l'aider, pour le défendre ... vous avez surmonté votre répugnance et +vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?... + +JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma +faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le +pardonnerai jamais. + +CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sûr. + +JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiète ... je sais bien +qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgré tout il ne +faut rien négliger, c'est trop important votre carrière ... votre avenir +d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie. + + + + +SCÈNE XI + + +CORLAIX, JEANNE. + +CORLAIX. Vous croyez ... + +JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-même bien souvent: "Une +fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait +renoncer à la mer. + +CORLAIX. J'ai renoncé à d'autres choses. + +JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer +pour vous ... Vous ne renonceriez pas à la mer? + +CORLAIX. J'ai renoncé à vous ... + +JEANNE. Fred? + +CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'êtes plus ma femme ... ou si peu. + +JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitié! + +CORLAIX. Pardon ... + +JEANNE [un mouvement]. Fred, tout à l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma +dernière question." + +CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde. + +[Jeanne s'écarte de lui.] + +CORLAIX. Non! pas même cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement +vers lui, mais il l'arrête d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent +sur le dossier resté ouvert sur la liste de l'état-major de l'_Alma_.] +Seul! seul! + +[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +CINQUIÈME ACTE + + +Cette salle est située Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. +C'est un local rectangulaire, très banal, blanchi à la chaux, fenêtres +sur un des longs côtés donnant sur la Place d'Armes dont on aperçoit les +platanes. Deux portes, opposées aux fenêtres, l'une sert d'entrée au +public et aux témoins, l'autre au Conseil de guerre. + +On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpé +d'office dans les faits de la perte du croiseur-éclaireur l'_Alma_. + +Corlaix se présente un bras en écharpe, le front bandé sous sa casquette +d'uniforme. Il est pâle et visiblement affaibli. + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +VICE-AMIRAL DE FOLGOET, président du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE +CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN +CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. +Défenseurs: Capitaine de Frégate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau +de Toulon, Maître VALÈCHE. PRÉVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de +garde, Plantons, etc ... LE DUC à la barre. PUBLIC. + + +FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous étiez de quart sur la passerelle? + +LE DUC. Dessous la passerelle que j'étais de quart, Amiral. + +FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous étiez donc de quart +"dessous" le passerelle et, malgré cela, vous n'en savez pas plus long +que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez +rien? Je veux dire de tout ce qui a précédé le premier coup de canon? + +LE DUC [la main au bonnet, à chaque réplique]. C'est ça comme vous +dites, Amiral! Rien de tout ça que vous m'avez demandé aussi donc! + +LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Président" à la fin des fins. +Vous êtes donc bouché à l'émeri, vous? + +LE DUC [au greffier]. C'est ça, Monsieur le Président. + +FOLGOET. C'est vraiment une fatalité, Messieurs, je vous prie de le +constater une fois de plus! Voilà notre septième témoin et pas une +indication! + +CHALLEROY. Pas la moitié d'une. + +FOLGOET. Sept témoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il +est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de +vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survécu. Messieurs, avec +le Commandant de Corlaix. + +CHALLEROY. Et l'état-major de l'_Alma_ comptait? + +CORLAIX. Vingt-quatre officiers. + +LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par conséquent vingt +deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour +cent--proportion des tués pour l'état-major. Voyons pour l'équipage. +Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes? + +CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont +survécu. + +LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, +disons _grosso modo_ la moitié. Et par conséquent pour l'équipage, +proportion des tués: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de +quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix? + +CORLAIX. Sitôt que la torpille allemande nous eut frappés, je fis +rappeler aux postes d'évacuation ... L'ennemi était déjà coulé bas à ce +moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation à la +mer, mais des barques de pêche étaient alentour. Mes officiers +rallièrent leurs postes dans les fonds et y restèrent jusqu'à la fin, +puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes +devant eux. + +LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers +français sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots français et +pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je +n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'était pas utile que le pays en +fût informé. + +FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg à la barre. [A Le Duc.] +Toi, va-t'en. + +LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ... + +FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! +tiens bon! + +LUTZEN [à Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? +Ça va comme ça, espère un peu ... Tantôt tu nous as expliqué que pour les +choses avant qu'on eût rappelé aux postes de combat, tu ne te rappelles +rien. Mais pour les choses après? Tu es un peu là , hein, pour te les +rappeler les choses après? + +LE DUC [à l'aise]. Pour sûr comme vous dites, Amiral. + +LUTZEN. Bon ça. Alors, écoute voir. Sitôt que le clairon eut rappelé ... +qu'est-ce que tu as fait? + +LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport à ça qu'il +nous est arrivé quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, +autant dire. Même que j'ai point seulement eu la chance d'être blessé! + +LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'étais point blessé, tu t'es ramassé. Et +sitôt ramassé, qu'est-ce que tu as encore fait? + +LE DUC. J'ai couru à mon canon, donc! + +LUTZEN. Et tu as tiré, hein? C'est toi qui as coulé le Boche, je parie? + +LE DUC. Pour sûr, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres. + +LUTZEN. Et après? + +LE DUC. Après? + +LUTZEN. Après que la torpille vous fût rentrée dedans? + +LE DUC. Après que la torpille ... + +LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant! + +LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ... + +LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as juré ... + +LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doué! j'ai jamais su! Je me +recherche ... espérez un coup ... ça y est ... c'est ça! Je suis été +trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas quérir Monsieur +d'Artelles ... rapport comme ça qu'il n'était pas de quart, Monsieur +d'Artelles ... et alors, sûr et certain étant endormi couché dans sa +chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilité à +déjà monter puisqu'on ne s'était pas même battu en tout quatre, cinq +minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'étais son canonnier. + +LUTZEN. Alors, tu as été quérir Monsieur d'Artelles? + +LE DUC. C'est ça, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire +comme ça quelque chose et alors il s'est éventré contre les ferrures de +sa chambre ... qui avait sauté en vrac ... quelque obus, probable ... et +alors il a décédé ... [La main aux yeux.] + +LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a décédé? + +LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonté +moi et Diquelou ... + +LUTZEN. Bon. Comme ça donc, tu étais sur le pont, tu es descendu dans +les fonds réveiller ton officier; il était blessé, tu l'as porté ... tout +ça pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle +s'en allait par le fond? + +LE DUC. Pour sûr. Diquelou il m'avait dit: "Peut être qu'on n'aura pas +le temps de remonter si on descend." + +LUTZEN. Tu es descendu tout de même ... Bon. C'est ça que je voulais +savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein? + +LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc. + +LUTZEN. + +Ça va bien, merci. Je me rappellerai. + +FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du +Gouvernement?... Monsieur le défenseur? [Signes négatifs.] On n'a plus +besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous où vous voudrez. + +[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus éloigné.] + +LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotés.] + +FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau +Brambourg à la barre. + +LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg à la barre. + +FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entière: +nous sommes toujours en présence de l'unique affirmation du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle +n'est malheureusement étayée d'aucune preuve et demeure--passez-moi le +mot, Commandant--tout à fait extraordinaire, voire extravagante. +Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul +doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet +et fut coulé bas en même temps que l'_Alma_. + +UNE VOIX [dans le public]. Avant! + +FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse évacuer la salle? [Au +Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_ +questionné à deux reprises, sur sa nationalité, comme il est +réglementaire, répondit deux fois par signal correct qu'il était +Français. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? +C'est bien là votre système de défense? + +CORLAIX. C'est bien là l'exacte vérité. + +[Entre Brambourg.] + +FOLGOET. C'est ce que nous allons voir. + +[Mouvements dans le public.] + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, BRAMBOURG, à la barre. + +FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Oui, Monsieur le Président. + +FOLGOET. Age, prénoms, qualité. + +BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de première classe, +vingt-huit ans, j'étais officier de quart en sous-ordre à bord de +l'_Alma_. + +FOLGOET. Vous n'êtes ni parent ni allié de l'accusé ..., vous n'avez +jamais été à son service, il n'a jamais été au vôtre? + +BRAMBOURG. Non, Amiral. + +FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire +toute la vérité, rien que la vérité. + +BRAMBOURG. Je le jure. + +FOLGOET. Si vous voulez bien déposer. + +BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extrêmement vagues ... On a dû vous +transmettre une note de l'hôpital à mon sujet ... + +FOLGOET. Nous savons que vous n'avez été recueilli que plusieurs heures +après le naufrage, qu'un évanouissement prolongé s'en est suivi et que +la mémoire des faits ne vous est revenue que peu à peu, confuse et +fragmentaire. Alors, dites-nous tout de même ce que vous savez des +circonstances qui ont précédé le combat à la suite duquel l'_Alma_ a +péri. Vous étiez de quart, je crois? + +BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'étais de quart. + +FOLGOET. Eh bien, alors? + +BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fût signalé, l'ordre +m'a été donné de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans +les fonds du navire et je n'étais pas encore remonté ... + +FOLGOET. Qui vous a donné cet ordre? l'officier de quart en premier? + +BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-même. + +FOLGOET. Monsieur de Corlaix? + +BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix. + +FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donné cet ordre? + +CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement. + +FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'était pas encore en vue quand vous avez +quitté la passerelle? + +BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ... + +CORLAIX. Il n'était pas encore en vue. + +FOLGOET. Et vous êtes revenu sur la passerelle? + +BRAMBOURG. Pendant le combat. + +FOLGOET. Que savez-vous sur le combat? + +BRAMBOURG. Il a été très court. + +FOLGOET. Où étiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chaviré? + +BRAMBOURG. Je crois bien que j'étais sur le pont, Amiral. J'avais +conduit moi-même à l'extérieur, un groupe de traînards. Nos hommes, et +surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au bâtiment et +nous avions toutes les peines du monde à les persuader de se jeter à la +mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouvé tout à coup +dans l'eau, une vague a déferlé sur moi ... + +FOLGOET. Nous savons également tout cela. La seule chose que nous ne +sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de +signaux que le _Coblentz_ a fait à l'_Alma_ et que le Commandant de +Corlaix a pris pour les réponses correctes des signaux de reconnaissance +du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_, +Monsieur? + +BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont échangé leur signaux, +j'étais sûrement dans les fonds du navire, Amiral. + +FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire +due Gouvernement ... + +MORBRAZ [geste, il s'adresse à Brambourg]. D'après vos déclarations, +Monsieur, vous avez quitté la passerelle dix bonnes minutes avant que le +_Coblentz_ fût en vue? + +BRAMBOURG. Il me semble. + +MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix +minutes! Qu'avez-vous fait toute cette éternité-là ? + +BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde. + +MORBRAZ. Quelle ronde? + +BRAMBOURG. Celle que j'avais reçu l'ordre de faire. + +MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous +demande: quelle espèce de ronde? Oui, par où avez-vous passé? + +BRAMBOURG. Voilà précisément ce dont je me souviens le plus mal, j'ai dû +passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirassé. + +MORBRAZ. C'est tout? + +BRAMBOURG. Je n'avais pas à aller ailleurs. + +LE DUC [se levant]. Commandant? + +FOLGOET. Qui est-ce qui a parlé? + +LE DUC. Amiral? + +FOLGOET. Vous répondrez quand on vous questionnera. + +LE DUC. Oui, Amiral. + +LE GREFFIER. Asseyez-vous. + +LE DUC [obéissant]. Oui, Amiral. + +BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant +qu'avant de faire ma ronde, je suis entré dans ma chambre au moment +précis où cet homme [Il désigne Le Duc] sortait de la chambre voisine. +[Rumeur ironique dans la foule.] + +MORBRAZ. Ah! + +BRAMBOURG. Ce détail m'avait échappé. Je me rappelle très bien, je +reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guère +d'importance. + +MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, où était-elle? + +BRAMBOURG. A bâbord, dans la batterie. + +MORBRAZ. A bâbord, voilà qui devient intéressant. + +LUTZEN. Comment ça? + +MORBRAZ. Bien sûr puisque c'est par bâbord que M. de Corlaix nous disait +tout à l'heure avoir relevé le croiseur allemand. + +BRAMBOURG. Je vois où vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la +refermer; mon hublot était vissé, la tape de cuivre en place. Je ne +pouvais rien voir à l'extérieur. + +MORBRAZ. Péremptoire. Ensuite? Avez-vous commencé immédiatement cette +fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs. + +BRAMBOURG. Ensuite, je suis entré dans la chambre voisine. [Rumeur +ironique de la foule.] + +MORBRAZ. Voici du nouveau. + +BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublié, mais il +n'y a rien là qui concerne le procès. + +MORBRAZ. Êtes-vous sûr? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de même? + +BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point. + +FOLGOET. Quel motif? + +BRAMBOURG. Amiral ... + +FOLGOET. Je trouve étrange que vous hésitiez ... + +BRAMBOURG. J'ai hésité, Amiral, mais dès l'instant que vous insistez ... +Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hésitation. Le fait +qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune manière au procès, +ma première intention n'était pas d'en rien dire ici. Au cours de ma +ronde, je suis entré, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur +d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles était mon ami. +[Exclamation étouffée qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet +murmure. Brambourg continue.] Je suis entré chez Monsieur d'Artelles +dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider +à ma permutation. Je savais que cela lui était faisable. Je voulais en +effet débarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible. + +FOLGOET. Vous vouliez débarquer? Pourquoi? + +BRAMBOURG. Je désirais n'être plus sous les ordres du Commandant de +Corlaix. Lui-même, d'ailleurs n'aurait rien objecté à ma permutation. + +FOLGOET. [Geste vers Corlaix.] + +....................................................... + +CORLAIX [il incline la tête]. C'est exact. + +FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.] + +........................................................ + +LUTZEN. Vous auriez à vous plaindre de lui? + +CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irréprochablement, je +n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire, et la veille même, +j'aurais regretté qu'il permutât et lui-même n'y pensait probablement +pas ... c'est à peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons +eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement privé. + +FOLGOET. Strictement privé? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il +s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir +là . + +MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre privé n'est pas de la +compétence d'un tribunal ... un fait d'ordre privé ça ne nous regarde +pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les conséquences +d'ordre public qui en résultent de ce fait d'ordre privé ... [Geste de +Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrées +conséquences d'ordre public ... il ne pleut ... + +FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ... + +MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le Président, moi non plus je ne vois pas ... +et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister, +mais tout à l'heure, j'ai demandé au témoin quel avait été l'itinéraire +de sa ronde et il m'a répondu: "batterie, entrepont cuirassé" tout sec; +j'ai pu me contenter de cette réponse-là tout à l'heure, à présent je ne +peux absolument pas ... et je réclame des détails. + +BRAMBOURG. Quels détails? + +MORBRAZ. Tous les détails. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon +cher Monsieur, loin de là ... Mais c'est mon métier d'ennuyer les gens ... +je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui +n'ennuierait pas les gens, ça passerait la mesure! Alors, +récapitulons ... Vous nous révélez tout d'un coup à brûle-pourpoint ... Eh +bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces +choses ... de les savoir sans exception de la première à la dernière ... +Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour +commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre mémoire de haut en bas, et +de tribord à bâbord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa +chambre à Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur +l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a répondu. + +FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous +avez entendu la question, Monsieur? + +BRAMBOURG. Monsieur le Président, il m'est impossible de me rappeler mot +pour mot, surtout dans l'état où je suis, les termes d'une conversation +déjà vieille de plus d'un mois. + +MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublié le mot à mot? +On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en +contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en détail, +hein? ne sautez rien! + +BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est très très vague ... J'ai +frappé plusieurs fois à la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se +mettre au lit ... + +MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a dû vous recevoir aimablement! Je ne +m'étonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux! + +BRAMBOURG [regarde Morbraz, hésite et continue]. D'Artelles m'ouvrit +enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me +rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps +auparavant. Il l'avait refusée. Je lui demandai de bien vouloir renouer +l'affaire à mon compte. Il me promit de le faire. + +MORBRAZ. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout. + +MORBRAZ. Vous êtes sûr? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus +crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons là des +dépositions très précises sur ce point. + +BRAMBOURG [geste vague.]...................................... + +MORBRAZ. Il était ouvert ou fermé le hublot de Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous êtes bien souvenu que le vôtre +était fermé! + +BRAMBOURG. Naturellement! le mien. + +MORBRAZ. Oui, oui, le vôtre, c'était le vôtre. Seulement, celui de +Monsieur d'Artelles, c'était celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez +pas où j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu +Monsieur d'Artelles, j'étais au courant de ses habitudes et je sais que +ses hublots étaient toujours ouverts la nuit ... par conséquent ... j'y +songe: elle était à bâbord comme la vôtre n'est-ce pas, la chambre de +Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voilà que je trouve +mon affaire! Vous êtes sorti de chez Monsieur d'Artelles à quatre heures +vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous? + +MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulté les chronomètres +du bord! Mais vous êtes remonté sur le pont à l'instant de l'ouverture +du feu; donc à quatre heures trente, puisque c'est à quatre heures +trente que le _Coblentz_ vous a lancé sa torpille, vous aviez quitté +Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_ +a lancé sa torpille. + +BRAMBOURG. Tout au plus, oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant +d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas être bien loin de +l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regardé par le +hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux +du _Coblentz_. Et vous avez regardé par le hublot. Un hublot ouvert, on +ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil. + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Vous avez regardé, je vous dis que vous avez regardé! Si vous +ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si +vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que +le Commandant de Corlaix est coupable! + +L'ESTISSAC. Ah bah! voilà une culpabilité à laquelle je ne m'attendais +pas. + +MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le défenseur! je ne m'y attentais pas. +Elle n'en est pas moins évidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre +mon raisonnement. Voilà Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regardé +par un hublot à l'heure précise où le croiseur allemand _Coblentz_ +défilait devant le hublot, à l'heure précise aussi où le susdit croiseur +_Coblentz-échangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui +ont trompé le Commandant de Corlaix. Quels étaient ces signaux? D'après +le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous +ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve. +Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en +a rien vu, puisqu'il n'en a gardé aucun souvenir. Quand on vous allume +sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en +souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne +vous a rien allumé du tout, et si on ne vous a rien allumé du tout, le +Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ça me suffit. Je +n'ai plus rien à vous demander, ma conviction est faite. + +FOLGOET. Monsieur le défenseur? + +L'ESTISSAC. Je fais toutes mes réserves sur de telles preuves ... le +Conseil de guerre appréciera, mais je n'ai à demander à un témoin frappé +d'amnésie. + +FOLGOET [aux juges]. Messieurs ... + +LUTZEN. Monsieur le Président, je voudrais demander au témoin s'il a +mesuré l'importance imprévue que sa déposition semble prendre. + +[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ... +Exclamations dans la foule.] + +FOLGOET. C'est intolérable! Sergent d'armes! un peu de silence! + +LUTZEN [directement à Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ... +Après tout ce qui vient d'être dit, vous ne pouvez pas vous faire +d'illusion. Si le prévenu est condamné, le poids de sa condamnation +pèsera sur vous. + +BRAMBOURG. Amiral, si le prévenu est condamné, j'en aurai certainement +beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne +me souviens pas, Amiral. + +[Vives exclamations.] + +FOLGOET. Sergent d'armes.! + +LUTZEN. J'en appelle à votre conscience, Monsieur, à votre conscience +d'officier, d'officier français. + +[Nouvelles exclamations plus violentes.] + +FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison? + +LUTZEN. Le problème est à présent bien posé ce me semble: Vous, qui avez +regardé par un hublot de bâbord, avez-vous vu oui ou non? + +BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas! + +LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous +êtes sûr de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG [qui hésite]. Il me semble bien ... + +MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre! +faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique! +"Il vous semble" à vous? Eh bien à moi, il me semble que ça passe toute +mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carrière d'un +officier sont en train de se jouer à pile ou face. Et il me semble que +l'honneur d'un officier ça doit peser lourd dans la conscience d'un +autre officier, c'est votre avis, je suppose? + +BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!... + +MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos +paroles! Vous n'êtes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamné, +vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si +fait! son ennemi! je dis bien et je répète: son ennemi puisque nous +sommes lui accusé, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je +vous jure tout de même, foi de marin, que si je lui cassais les reins +tout à l'heure, à Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il +me fût prouvé par la suite que je me suis trompé et qu'il était +innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser à cela parce que ça +passerait la mesure de toutes les mesures des sacrés tonnerre de nom +d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voilà , Monsieur! j'ai +tout dit! A vous le crachoir! + +BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sûr, +absolument sûr de rien. Tout à l'heure, j'avais même oublié être entré +dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aidé, je m'en suis +souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ... + +MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous êtes dans la chambre de +Monsieur d'Artelles. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Devant le hublot. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. C'est peut-être vous qui avez regardé. C'est vous. Vous +regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les +voyez ... + +BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas +dire que je vois ... je ne vois pas! + +JEANNE. Il a vu! + +[Sensation. Mouvement. Bruit.] + +FOLGOET. Qui a parlé? + +JEANNE. Moi, Amiral. + +MORBRAZ. Madame de Corlaix! + +JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur +l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu. + +BRAMBOURG [qui se relève tout d'un coup]. Moi? + +JEANNE. Il vous a dit tout à l'heure qu'après avoir quitté la passerelle +de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de +reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompé ... Après avoir quitté la +passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entré dans sa +chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et +s'ouvrant à bâbord de l'_Alma_. + +BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit. + +JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles était ouvert ... Par ce +hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitôt +le _Coblentz_ a allumé la première réponse, quatre feux rouges. Alors M. +d'Artelles lui a demandé [geste]: "Vous qui êtes de quart est-ce que +c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a répondu: "Oui". +[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la +salle auquel succède un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles +a encore demandé: "Quelle est la réponse à l'autre question". Monsieur +[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont +été remplacés par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrête et reprend +haleine. Brusquement.] Après que le _Coblentz_ eut tout éteint, comme M. +d'Artelles disait à Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire français", +Monsieur [geste] a dit: "français ou étranger. C'est un secret de +polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands +ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de +là à les interpréter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et +je l'ai entendu. + +FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu? + +CORLAIX. Eh bien, Jeanne? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat? + +JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui, +les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce +que j'étais là . + +FOLGOET. Vous étiez là ? + +JEANNE. Oui, à bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles. + +FOLGOET. Dans la ... + +JEANNE. Son canonnier peut en témoigner, c'est lui qui m'a sauvée. + +FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hésite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.] + +LE DUC. C'est la vérité, Amiral! + +[Corlaix retombe accablé sur son banc et semblera ne plus rien entendre +jusqu'à la fin de la scène.] + +MORBRAZ [à Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout à l'heure bourgre +d'âne. + +LE DUC. Vous ne me l'avez pas demandé, Commandant. + +FOLGOET. Monsieur? + +BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme +de Corlaix ait vu. + +FOLGOET. Vous confirmez la déposition? + +BRAMBOURG. Absolument. + +FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est +plus que formalité. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement +abandonne l'accusation? + +MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le +Président. + +FOLGOET. Monsieur le Défenseur? + +L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot. + +FOLGOET. La séance est levée. + +[Sort le Conseil de guerre]. + + + + +SCÈNE III + + +CORLAIX, JEANNE. + +[Un temps. Corlaix lève enfin la tête, regarde sa femme qui n'a pas +bougé toujours dans la même attitude humiliée. Il fait un grand effort +sur lui-même, puis:] + +CORLAIX [d'une voix très douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant +croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se lève avec de +grandes difficultés.] Vous allez être obligée de soutenir votre vieil +ami ... + +JEANNE [vient tomber à ses genoux]. Pardon! Pardon! + +[A l'extérieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le +Conseil de guerre!] + +CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!... + +[Pendant que le rideau baisse, très doucement en lui caressant les +cheveux.] + +Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!... + + + RIDEAU. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes +by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11037 *** diff --git a/11037-8.txt b/11037-8.txt new file mode 100644 index 0000000..41cf821 --- /dev/null +++ b/11037-8.txt @@ -0,0 +1,5137 @@ +Project Gutenberg's La veille d'armes, by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La veille d'armes + Piece en cinq actes + +Author: Claude Farrere et Lucien Nepoty + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11037] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + + + + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer. +http://users.belgacom.net/gc782486 + + + +LA VEILLE D'ARMES. + +par + +CLAUDE FARRÈRE et LUCIEN NÉPOTY. + + + +Pièce en cinq actes. + +_Représenté pour la première fois au Théâtre du Gymnase le 5 janvier 1917. + + + +PERSONNAGES + +COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur. +BRAMBOURG: Henry Burguet. +COMMANDANT MORBRAZ: Candé. +VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet. +D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny. +LE DUC, matelot: Alcover. +BIRODART, mécanicien de vaisseau: Coradin. +COMMANDANT FERGASSOU: Valbret. +DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton. +VERTILLAC: Bender. +CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly. +CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton. +FOURDYLIS, mousse: Gardanne. +DAGORNE, matelot: Tressy. +KORCUFF: Lerighe. +DIQUELOU, matelot: Feld. +LE TELÉMÉTRISTE: Lebreton +L'ESTISSAC: Ch. Leriche. +LE GREFFIER: Feld. +JEANNE: Mmes Madeleine Lély. +ALICE: Magd. Damiroff. + + + +PREMIER ACTE + + +[Le théâtre représente le salon et la salle à manger du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-éclaireur +l'Alma. (L'Alma est un bâtiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagérer +par conséquent les dimensions apparentes du décor; un croiseur-éclaireur +n'est pas un cuirassé dreadnought.) + +Les deux pièces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arrière +du bâtiment. Deux amorces de cloison séparent le salon et la salle à +manger, celle-ci à l'extrémité poupe: ligne de sabords en demi-cercle +pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de +Toulon; (feux de bâtiments et feux de la terre çà et là). Dans le salon, +adossés aux amorces de cloison, petits divans de coin; à gauche, table à +écrire, à droite, l'armoire blindée des documents secrets. + +(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (étoffe +réglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pièces au +besoin n'en font qu'une seule. + +Au lever du rideau, la draperie est ouverte complètement. Le Commandant +de Corlaix est à table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une +conversation animée. Rires, etc. Mais aussitôt des "chut". Le silence se +fait. Corlaix se lève, le verre en main.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG, +D'ARTELLES, à table. + +[CORLAIX, debout, le verre en main.] + +Messieurs, avant de passer au salon, permettez à votre commandant de +vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurés en +acceptant de dîner à sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas +très gai d'être consignés tous à bord, au lieu d'aller à terre faire ses +adieux à la paix qui sera peut-être défunte demain. Le service de la +nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'à obéir joyeusement. Moi, +d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grâce à rien regretter puisque ma +famille m'a fait la charité de venir à moi qui ne pouvais aller à elle +et que mes officiers, qui sont ma famille également, ma famille de +marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens à me +conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lève mon verre, +Messieurs, à la santé de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis +et dont vous regrettez l'absence. + +FERGASSOU. [Accent provençal qu'il exagère de temps en temps, par +plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.] + +Commandant, à la vôtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous êtes un +peu là, coquin de sort! Ça n'est pas tout ça. Il faut que quelqu'un lui +réponde au Commandant. + +CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvée ici, je dispense ... + +FERGASSOU. Corvée, que vous dites?... + +D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvée sera pour le commandant +[geste vers Corlaix] qui va être obligé de m'écouter. + +ALICE. Bravo! + +FERGASSOU. Ça va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou! + +D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est +la première fois. + +FERGASSOU. On le sait ... le début, l'émotion inséparable, allez de +l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou! + +D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un début ... + +BRAMBOURG. De quoi diable, alors! + +ALICE. Silence aux interrupteurs! + +D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes, +c'est-à-dire tout l'état-major et tout l'équipage de notre bonne vieille +_Alma_. + +FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un député cet enseigne. + +D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous étions ce +matin ... + +BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants. + +D'ARTELLES.... nous étions trois cents hommes très malheureux. + +FERGASSOU. Malheureux, c'est-à-dire que c'était épouvantable. + +D'ARTELLES. C'est bien simple: voilà six jours que sous prétexte d'une +mission secrète ... et secrète ... on sait ce que parler veut dire. + +BRAMBOURG. Excepté les journaux, personne n'en sait rien. + +ALICE. Bravo! Fred, à propos, il n'y a toujours rien de nouveau? + +CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le +télégramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est à l'orateur. + +D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je répète: voilà six jours que nous +sommes tous consignés à bord dans l'attente de cet appareillage +problématique, en sorte que ce soir, qui est peut-être notre dernier +soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprêtions tous +à souper à la mode des anciens chevaliers ... + +ALICE. Ils jeûnaient les anciens chevaliers ... + +D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous +apprêtions tous à jeûner comme eux, et vous nous avez épargné cette +tristesse-là, Commandant, vous nous l'avez épargnée somptueusement, +d'abord en nous réunissant autour d'une table de famille, et de plus, en +y faisant asseoir avec nous de quoi réjouir nos yeux et de quoi +réconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens à vous +exprimer notre reconnaissance. Et je suis sûr que vous ne m'en voudrez +pas si je lève mon verre à la santé de vos charmantes invitées plutôt +qu'à la vôtre comme je devrais le faire. + +[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix +se lève. Tout le monde l'imite.] + +CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ... +Mesdames ... + +[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.] + +FERGASSOU. Hé bé, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit +compliment de derrière les fagots qu'il vous a tourné, ce d'Artelles. + +JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrête.] +Et tenez, j'ai même envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous +êtes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lâche le bras de Fergassou, +court à d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scène. Ils causent à voix +basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et +Brambourg ferment la marche.] + +BRAMBOURG. [à Fergassou] Vous voilà en pénitence, commandant Fergassou: +privé de jolie femme. + +FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand +je peux faire plaisir à mes amis, ce serait de ne pas le faire. + +VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un +bridge? [Ils sont tous passés. Ils se séparent. Rabeuf et Fergassou se +retrouvent en tête à tête, au premier plan. La scène a changé pendant ce +dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.] + +BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation. + +JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ça, vous croyez donc tous que cette chose +soit possible? + +FERGASSOU. Hé! hé! les rumeurs sont assez fâcheuses. + +RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est à vous de nous renseigner. Qu'est-ce +qu'on fait à Toulon? + +JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armées ... que +sais-je? + +D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien. + +JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui +m'inquiète. Pourquoi envoyer l'_Alma_ à Bizerte? + +CORLAIX. Ma chère Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un +contre-ordre est si vite arrivé. + +JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie! + +FERGASSOU. Alors, espérons le. + +JEANNE. En attendant, vous êtes là ... sous pression. + +CORLAIX. Au fait, Birodart, où en sommes-nous pour les feux? + +BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudières +en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes après +que vous en aurez donné l'ordre. + +CORLAIX. Combien de charbon déjà brûlé? + +BIRODART. 250 tonnes environ? + +CORLAIX. 12.000 francs de fumée! Mécanicien, vous coûtez cher. + +BIRODART. Pas moi, la mission. + +[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.] + +VERTILLAC. Birodart, vous en êtes? + +BIRODART [à Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre. +Corlaix reste auprès de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause à voix +basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le café.] + +JEANNE [à d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ça vous plairait, je +parie, qu'il y eût la guerre. + +D'ARTELLES. Ma foi ... oui! + +JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrière vous? + +D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne. + +JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille? + +D'ARTELLES. Si ... lointaine. + +JEANNE. Et ... c'est tout? + +D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise! + +JEANNE. Chut! prends garde! + +ALICE. Monsieur d'Artelles, à mon secours! Toute seule, je n'arriverai +jamais à satisfaire ma clientèle. + +D'ARTELLES [se précipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle. + +ALICE. Je vous charge du sucre. + +D'ARTELLES. Merci de la confiance! + +FERGASSOU. Enfin! voilà donc un enseigne qui va servir à quelque chose. + +ALICE [bas, à Jeanne]. Méchante, méchante! + +JEANNE. Pourquoi? + +ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, là-bas ... C'est ton +mari. Tu es sûre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardée, tu +sais, pendant tout le dîner ... Il t'a regardée ... d'un regard si tendre, +si tendre ... ça m'a crevé le coeur. On parle de mobilisation, personne +ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait +donc, cet enseigne? + +JEANNE. Que tu es bête! Rien du tout, naturellement! + +ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce +que les hommes disent aux femmes ... + +JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espèce de petite fille! + +ALICE. Comme si on avait besoin d'être mariée pour ... + +JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances! + +ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles +filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux, +c'est que tu ne fasses pas de chagrin à ton mari. Tu es une brave petite +bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bête dont tu fais +tout ce que tu veux. Est-ce vrai? + +JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui. + +ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur là-bas! Ton +mari ... + +BRAMBOURG [qui s'est approché des deux femmes, à Jeanne]. Faut-il vous +inscrire au bridge, Madame? + +JEANNE [qui à la vue de Brambourg n'a pu se défendre d'un léger +mouvement de répulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai +pas. + +[Brambourg s'incline en souriant.] + +BRAMBOURG [à Alice]. Et vous, Mademoiselle? + +ALICE. On ne sait pas ... Peut-être ... oui ... + +BRAMBOURG [rapportant la réponse à ceux qui sont vers la table de +bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit: +peut-être. + +ALICE [bas, à Jeanne]. Tu as une façon de rembarrer les gens! + +JEANNE. Celui-là m'exaspère! + +ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour? + +JEANNE. La cour! Tu t'y connais! + +[Alice va vers la table de bridge où Vertillac et Birodart sont déjà +installés.] + +VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous +n'attendons plus que vous. + +JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous +permettez. Il a des choses importantes à me dire. + +RABEUF [à Fergassou]. Commençons toujours. On est quatre. + +FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ... + +[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis à +la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix +restent seuls dans le salon.] + +JEANNE [qui est assise délibérément près du bureau de Corlaix]. Eh bien, +Fred? + +CORLAIX. Vous êtes bien sûre que c'est moi qui ai à vous parler? [Jeanne +fait un "oui" très sérieux de la tête.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que +j'ai à vous dire? + +JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des +circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez à me dire que vous +auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille +sans lui dire adieu! + +CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le départ d'un vieux +monsieur n'est jamais une chose bien grave! + +JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous défends de traiter ainsi mon +mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez +l'apprécier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre +marine et que je serais, moi, un monstre si je n'étais pas extrêmement +fière d'être sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un +enfant qui a trouvé dans son sabot de Noël un cadeau magnifique, +beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son +âge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le +connaître tout à fait ... + +CORLAIX. Le petit Noël s'est trompé ... + +JEANNE. Le petit Noël ne se trompe jamais! + +[Un temps. Corlaix médite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait +mal.] + +JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau, +changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une étrangère +au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette +affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce +qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous +voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs, +Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec +passion. Jeanne éclate de rire, triomphante.] + +CORLAIX. Enfant! + +JEANNE. Pas plus que vous. + +[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute à la chambre de +bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.] + +VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je réclame votre +arbitrage. + +BIRODART. Moi aussi. + +CORLAIX [allant à eux]. Qu'est-ce que c'est? + +VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de +carreau. + +BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commençons par le commencement. Je +demande un sans atout. + +VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-là. Regardez, Commandant. + +BIRODART. C'est un jeu superbe. + +[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il +ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.] + + + + +SCÈNE II + +JEANNE, BRAMBOURG. + + +BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dévorer. Affreux spectacle! [Il +fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumières, les +feux des bâtiments. Parions que vous trouvez ça très joli? + +JEANNE. Ce n'est pas votre avis? + +BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins +intéressé par leur ensemble que par tel petit détail que je découvre +tout à coup et que je découvre d'autant plus que j'imagine qu'il est à +moi seul. Aussi jugez si je le déguste en gourmet. Par exemple, ce soir, +je l'ai découvert tout de suite en entrant, mon petit détail, et il est +particulièrement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le +sabord et semble ne pas l'écouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette +grande mer a été créée, pourquoi cette énorme masse sombre pleine de +lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si léger qu'il +est à peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre +épaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lève et s'éloigne de lui.] + +JEANNE. Monsieur ... vous n'êtes pas au bridge?... + +BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement +quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, même le plus +grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuité de croire que mon tour +viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me +font moins de mal. J'espère, j'attends ... Oui, c'est bien cela! +j'attends. C'est délicieux de consoler. + +JEANNE. Consoler? + +BRAMBOURG. Consoler. + +JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un +aveu: je suis très sotte. + +BRAMBOURG [se récriant]. Oh! + +JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne +vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire à une Parisienne. J'ai été +élevée à la campagne, puis j'ai vécu en province. Toutes les finesses +m'échappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans +réticences. + +BRAMBOURG. Encouragé comme je le suis ... + +JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-être un +malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous? + +BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi. + +JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.] +Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le +rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien +seuls. Profitons-en. + +BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre côté du bureau.] Je ne demande pas +mieux. + +JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout à l'heure. Vite la prose. + +BRAMBOURG. C'est mon avis. Où en étais-je? + +JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ... + +BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poème? + +JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ... + +BRAMBOURG. Je me rappelle. + +JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des réponses très nettes. Attendre +quoi? + +BRAMBOURG. Ma chance. + +JEANNE. Consoler qui? + +BRAMBOURG. Vous. + +JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse? + +BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades? + +JEANNE. Oui, oui. + +BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'évidence. + +JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'écoute. Parlez. + +[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde +Brambourg bien en face.] + +BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis. +Pardi! vous vous donnez le change à vous-même en vous répétant "c'est un +officier de grande valeur". Évidemment ... c'est presque un grand +homme ... D'accord! mais en amour, la vérité, la voilà toute crue, comme +vous la désirez: votre mari a le double de votre âge. + +JEANNE. Même un peu plus. + +BRAMBOURG [encouragé]. Plus du double de votre âge. Alors, dans votre +déconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez +donc pas au dévouement, à l'abnégation, à la folie? au respect aussi, +oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de +confiance, le droit de souffrir de vos déceptions, d'être ... votre +ami ... qui vous aime ... + +JEANNE [se levant]. Enfin! + +BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ... + +JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est très clair, maintenant. Je puis +vous répondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais +goût. Écoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par +contre ... je ne suis pas sûre d'éprouver pour vous une estime +particulière. Si je ne suis pas extrêmement claire, dites-le. Je tiens +avant tout à nous éviter à tous deux de nouvelles humiliations. + +BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joué. J'ai été fait comme un gosse. + +JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien à nous dire, rien, jamais, +excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG [se levant]. Pardi! + +[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les +examine l'un après l'autre.] + + + + +SCÈNE III + + +Les Mêmes, CORLAIX, D'ARTELLES +[entré à la suite de Corlaix] + +CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tête.] + +JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur +le pont. J'ai besoin d'air. + +[Sortent Jeanne et d'Artelles.] + + +SCÈNE IV + +CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un départ vers le +rideau. Corlaix l'appelle.] + +CORLAIX. Brambourg? + +BRAMBOURG. Commandant? + +CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai +trouvé un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voilà! [Il le +parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon +sujet. Ah! vous savez les rédiger, vous, les motifs, les motifs qui font +des petits. + +BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ... + +CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquête, tarif +d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant +flanquerait à ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le +maximum, vous ne croyez pas, vous? + +BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup. + +CORLAIX. Disons même que c'est trop. En somme, quoi? Il a parlé à haute +voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est à peu près tout ... Parler sur +la passerelle, ça mérite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de +police simple, s'entend! avec sursis. + +BRAMBOURG. Sursis? + +CORLAIX. J'en étais sûr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, là ... +Vous voyez bien que vous êtes féroce. + +BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutôt +le contraire. + +CORLAIX. Fichtre!... Débonnaire alors? + +BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ça. + +CORLAIX. Ça ne m'étonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons +comme pain et les moutons méchants comme gale. + +BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon. + +CORLAIX. Selon quoi? + +[Brambourg: geste.] + +CORLAIX. Dites-le donc. + +BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ... + +CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent. + +BRAMBOURG. Il y a un peu de cela. + +CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous êtes marin comme moi, je suppose et +vous vous inquiétez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage +inouï de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille +de discipline sans raideur et sans façon ... d'une discipline joyeuse, +paternelle ... et forte tout de même ... et sûre ... nous qui jouissons de +cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons +pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bête! +et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'égal à +égal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me +dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque +vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez. +Voyons, mon ami, dites-le moi donc. + +BRAMBOURG. Dame. + +CORLAIX. Je vous en prie. + +BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous êtes, vous pour l'indulgence +contre la sévérité, et vous avez raison, vous, parce que vous êtes, +vous, un cas particulier. + +CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout à fait +général. + +BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous êtes excessivement modeste. Un officier +comme vous ... + +CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est égal, passons aux officiers ... +pas comme moi? + +BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement à eux que je voulais en +venir ... Je me trompe peut-être, mais j'imagine que ces officiers-là ne +pourraient être comme vous ... pour l'indulgence contre la sévérité ... +sans inconvénients majeurs. + +CORLAIX. Quels inconvénients? + +BRAMBOURG. Il n'en manque pas. + +CORLAIX. Par exemple! + +BRAMBOURG. C'est délicat. + +CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ... + +BRAMBOURG. Voyons, Commandant! + +CORLAIX. Vous hésitez tellement! + +BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer très mal. + +CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue. + +BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous êtes toujours pour l'indulgence. + +CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune, +votre idée de derrière la tête que vous n'osez la sortir. + +BRAMBOURG. Je n'ai aucune idée de derrière la tête et d'ailleurs rien +n'est plus simple au fond. Si j'étais indulgent, moi, comme vous l'êtes, +vous, mon indulgence courrait grand risque d'être prise pour de la +faiblesse et peut-être pour de la complaisance. + +CORLAIX. Par qui? + +BRAMBOURG. Par tout le monde. + +CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnés ... vos supérieurs. + +BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue après avoir hésité.] Et +sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes +privilégiés ... ceux dont le mérite ... + +CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes? + +BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter +l'aventure d'être bons ... d'être trop bons ... et qui s'en sont mal +trouvés. Ils cherchaient à se faire aimer ... ils se font fait +mépriser ...berner ... + +CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?... + +BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous +avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ... + +CORLAIX. Citez, mon cher, citez!... + +BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des +hommes de coeur bafoués par la canaille ... + +CORLAIX. Ma foi! vous êtes trop jeune pour avoir souvent voyagé et tout +de même vous êtes revenu de beaucoup de pays. + +BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni même +Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui +pillent leurs maîtres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que +diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois! + +CORLAIX. C'est toujours instructif à rappeler ... quand c'est à propos. + +BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu. + +CORLAIX. Où? + +BRAMBOURG. Dans ma propre famille. + +CORLAIX. Il vous est peut-être pénible de remuer ... + +BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire très +laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui +était vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur +ma foi ... il n'était plus jeune ... mais il était encore loin d'être +vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas à Brambourg.] +Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou +douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le +prit de se marier ... Il avait vécu seul jusqu'alors, mais sa solitude +lui pesa tout à coup. Dieu sait pourquoi. Il crut très bien faire en +épousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui témoignait, +paraît-il, beaucoup d'amitié. + +CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire? + +BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait +mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle était un homme +bon ... indulgent ... indulgent à l'excès. + +CORLAIX. Je l'avais deviné. + +BRAMBOURG. Sa femme n'était pas une mauvaise femme, mais c'était une +femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme +au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop +vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle. + +CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde. + +BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas épousé mon brave +homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour. + +CORLAIX. Il y a tant de goujats ... + +BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y +veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et +des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle était aveugle par +vocation. + +CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intéresse mystérieusement. Sa jeune et +jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa +vieille bête de mari? + +BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut +fidèle trois ou quatre mois ... et puis ... + +CORLAIX. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant. + +CORLAIX. J'avais compris. + +BRAMBOURG. Un garçon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme +elle-même. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui. + +CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens! + +BRAMBOURG. Mon oncle sut bientôt à quoi s'en tenir. + +CORLAIX. Vous m'étonnez. Je me suis laissé dire que les maris trompés ne +savent jamais ... + +BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas être complices. + +CORLAIX. Vous m'en direz tant. + +BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discrètement ... la puce à +l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupçon qui coûte. + +CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez? + +BRAMBOURG. Mon oncle, bon gré mal gré, sut par conséquent tout ce qu'il +devait savoir. Mais il était aveugle par vocation, et il avait trop aimé +sa femme innocente ... il continua à l'aimer coupable ... Elle, inquiète +d'abord ... puis étonnée ... puis vexée ... humiliée, puis méprisante ... +eut tôt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus +tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir été un mari trop +débonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. +Il mourut deux ou trois ans plus tard. + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en félicite. [Silence.] A propos, +l'histoire est terminée? + +BRAMBOURG. Mais oui. + +CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres détails?... Par exemple, sur +ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ... +qui ne voulurent pas être complices?... + +BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ... + +CORLAIX. Dommage! je m'y intéressais, moi, à ces amis ... à ces bons +amis, honnêtes gens ... sincères ... l'histoire est vraiment finie? +Brambourg, vous êtes bien de service, ce soir? + +BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde. + +CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup +d'oeil personnel ... vérifier qu'un homme est réellement éveillé dans +chaque armement ... faire une ronde dans tout le bâtiment ... de l'avant à +l'arrière comme c'est votre devoir et ne revenez qu'après avoir bien +vérifié que tout est à poste et en ordre. + +BRAMBOURG. Très bien, Commandant! + +[Il sort, Corlaix hausse les épaules et jette sa cigarette. Un temps.] + + + + +SCÈNE V + + +CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART, +FERGASSOU. + +JEANNE. Fred, un T.S.F. + +DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La télégraphie sans fil vient de +recevoir ça, Commandant. + +CORLAIX. Merci, Dagorne. + +[Dagorne salue et sort.] + +JEANNE. Lisez vite. C'est peut-être une bonne nouvelle ... Pourquoi me +regardez-vous ainsi, Fred? + +CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas +chiffrés, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils +n'ont pas encore vues ces yeux-là!... Toutes ces vilaines bêtes +sournoises qui traînent autour de nous. Comme ils regardent franc et +clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-là! ce sont mes meilleurs +amis. Au travail! [Aussitôt entré d'Artelles est allé derrière le rideau +porter la nouvelle de la dépêche. Vertillac entre suivi des autres +officiers. L'un d'eux ouvrira complètement le rideau.] + +FERGASSOU. Une dépêche, Commandant? + +RABEUF. Une dépêche! diable! + +CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plaît. [Il s'installe devant son +bureau et commence le déchiffrage. Fergassou lit par-dessus son épaule. +Les autres officiers groupés à l'écart attendent le résultat. Jeanne +cause avec d'Artelles à l'autre bout de la scène.] + +FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de même! + +JEANNE. Est-ce un long déchiffrage? + +D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est très habile. + +JEANNE. Eh bien, Fred, où en êtes-vous? + +FERGASSOU. Oh! c'est très intéressant. [Il lit pardessus l'épaule de +Corlaix.] Marine Paris à vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral +_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_. + +JEANNE. Après? + +FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf. + +JEANNE. C'est interminable! + +FERGASSOU. Hé! hé! il faut le temps. + +JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous êtes gentil, vous ne +croyez pas à la guerre. + +D'ARTELLES. Dites, pour être plus exacte que je n'ose pas l'espérer. + +JEANNE. Ne parlez pas ainsi. + +D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mépriseriez. Alors, j'aime +mieux dire la vérité. C'est que vous êtes une Française, Madame, et vous +verrez que les Françaises seront plus héroïques encore que ces +Lacédémoniennes si vantées, qui faisaient des mots historiques au départ +des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout +simplement leur mari, leurs frères ... et elles se tairont ... Ce sera +beaucoup plus beau. + +[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se +sont groupés derrière Corlaix pour suivre le déchiffrage avec anxiété. +Maintenant le déchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes +rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en +montrant Jeanne.] + +JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred? + +CORLAIX. Oh! dépêche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ... +Dispositions prévues par précédents télégrammes numéros 457 et 462 +désormais sans objet aucun navire ne devant se rendre à Bizerte jusqu'à +nouvel ordre; faites immédiatement éteindre ses feux au croiseur _Alma_ +et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez réception. + +JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprès, cela?... Vous ne partez plus. +L'_Alma_ reste à Toulon. Alors, c'est la paix? Évidemment, puisque vous +ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien? + +CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet. + +JEANNE. Donc, la paix? + +CORLAIX [brève hésitation]. Heu ... vous l'avez dit. + +JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! +Alice!... où est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la +paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!... + +[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrière +elle, attend qu'elle se soit éloignée, puis se retourne brusquement.] + +D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip! + +TOUS. Hurrah! + + + + +SCÈNE VI + +Les Mêmes, moins JEANNE. + +[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les épaules. On se serre +les mains. On rit sans motif.] + +CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une espérance. + +FERGASSOU. Basée sur un fait. + +CORLAIX. Je le reconnais. + +BIRODART. Si on nous garde à Toulon ... + +VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous. + +D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au +complet. + +VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ça! + +CORLAIX [à Vertillac]. J'y pense, ça ne doit pas vous aller plus qu'il +ne faut, à vous? + +VERTILLAC. Pourquoi donc? + +CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous +n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des +conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ... + +VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les +officiers de France et je serais certainement le seul à ne pas tirer +l'épée avec enthousiasme. + +CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais +douté. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la +petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de même vous n'en êtes pas +moins papa ... inquiet de personne chez vous? La santé? + +VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnée se porte comme le +Pont-Neuf. + +CORLAIX. Bravo! vrai, ça me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitié +de venir déjeuner demain à ma table; nous décoifferons une bouteille à +la santé du nouveau-né. + +VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant. + +CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gâter la +sienne. + + + + +SCÈNE VII + + +Les Mêmes, JEANNE. + +JEANNE. Je suis contente, mais contente! + +CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites éteindre les feux, voulez-vous? + +BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.] + +VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublié ... [Il le +suit.] + +RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.] + +FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est +colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux! +[Il sort également.] + +[Toutes ces répliques et toutes ces sorties en même temps et très vite +dans une gaieté fébrile.] + +JEANNE [éclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est +devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils? + +CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme à mes +côtés, ce soir ... Ils sont allés écrire, n'en doutez pas et +attendez-vous à être chargée d'une infinité de lettres tout à l'heure. +[Il sonne.] Ça devient contagieux! Personne à la timonerie! Il faut +pourtant faire armer le canot à vapeur. + +D'ARTELLES. Commandant ... + +CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres à donner. +[Il sort.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.] +Heureusement que vous me restez fidèle, sans cela je ne trouverais +jamais mon manteau. + +D'ARTELLES [qui trouve le manteau à l'autre bout de la pièce, éclatant +de rire.] Le voilà, vous ne brûliez guère. + +JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide à enfiler son +manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouvé mon +manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une +grande joie. + +D'ARTELLES. Oh! oui. + +JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi? + +D'ARTELLES. Par exemple! + +JEANNE. Mais puisque c'est la paix! + +D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgré lui.] Je ne pensais plus +à ça!... + +JEANNE. Pourquoi ris-tu? + +D'ARTELLES. Je ne ris pas. + +JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus. + +D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'était si charmant, si communicatif ... +Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... Hé! mon Dieu, parce +que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce +que tu es délicieusement jolie ... Voilà! Tu me regardes? + +JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus. + +D'ARTELLES. Chut! ils écrivent. Ne les dérange pas. Ce sont des enragés. +Tu sais que la marine est notre plus grande école de littérature! + +JEANNE [qui n'écoute pas]. Cette dépêche ... qu'est-ce qu'elle signifiait +au juste? + +D'ARTELLES. Hé! le commandant te l'a bien dit! + +JEANNE [même jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers +français? + +D'ARTELLES [très sérieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais +vu bien d'autres si la dépêche avait apporté une meilleure nouvelle. +J'en sais quelque chose. Mon père était à Saint-Cyr quand la guerre de +70 éclata. Il m'a raconté souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle +fête. Toute la promotion en même temps recevait le grade de +sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout à coup en pleine bataille!... des +gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux +pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immédiatement sans qu'on +n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idée le premier, ils firent un +beau serment de gosses et de Français. Un serment absurde, mais si +beau ... Celui de charger leur première charge en gants blancs et le +casoar au képi. Toute la journée ce fut un délire indescriptible. +C'était à qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y! +un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se +bousculait, on se battait déjà. On parlait sans entendre les réponses. +Les petites lingères de l'école ne savaient où donner de la tête. Elles +cousaient, elles cousaient des galons sans relâche, et le soir, chacune +d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et +plusieurs centaines de baisers à son cou. Des pourboires tout ça! Ah! +comme ça sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardés +jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On +est ivre, on est fou! + +JEANNE. Georges! + +D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tête ... Je m'étais juré de ne +rien changer aux choses. Tu ne t'étais pas aperçue ... + +JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et +le regardant avec une infinie pitié.] La guerre! et tu vas partir ... + +LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebâillement de la porte]. La canot à +vapeur est paré. + +[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont séparés.] + +JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-être que jamais ... + +[Elle n'a pas le courage d'achever.] + +D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas +t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: à onze +heures, le canot à vapeur doit retourner à terre pour le service ... +c'est moi qui l'expédierai, personne ne sera là ... donne-moi cette +heure-là, cette toute petite heure ... Ne dis pas non! + +JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible. + +D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une +femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un +objet oublié, par exemple ... Tout le monde court à sa recherche ... Tu +restes seule sur le pont. Libre! + +JEANNE. Assez! + +D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'échelle du panneau des +officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si +j'ai mérité un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout à +l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicité +de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue. +Songe que peut-être jamais ... + +JEANNE. Oh! tais-toi! + + + + +SCÈNE IX + +Les Mêmes, ALICE, puis FERGASSOU. + +ALICE [un paquet de lettres à la main]. Onze lettres! je suis le +vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus écrivassier de France. [A +Jeanne.] Tu es prête? Tout le monde attend à la coupée. [Elle +s'habille.] + +FERGASSOU [entrant, une lettre à la main]. Mademoiselle Perlet est +ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvée? + +ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure! + +FERGASSOU. Voilà comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses, +vous en apprendriez des choses! + +ALICE. Soyez tranquille! en route. + +[Jeanne toute indécise, très émue, échange un long regard avec +d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la +cheminée.] + +JEANNE [à Alice]. Viens. + +ALICE [qui a vu le jeu de scène]. Ton sac? + +JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle. +[A Fergassou]. Au revoir. Commandant. + +FERGASSOU. Mais ... + +JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous +restiez ici. + +FERGASSOU. A vos ordres, Madame. + +JEANNE [à d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.] + +ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien? + +JEANNE [bas]. Viens, ma grande ... + +[Elles sortent.] + + + + +SCÈNE X + + +D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF, +puis CORLAIX. + +FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ça, ces petites +femmes! Hé! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait +un public de tous les diables! + +D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous là-haut? + +FERGASSOU. Évidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous +[d'Artelles qui ne l'écoute pas, prête l'oreille aux bruits du dehors. +Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conférence, petite +conférence. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs +pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de +ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans +étoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie +d'y accrocher son chapeau, de ces petites mécaniques de Japonaises +toutes en cire et même des Laponnes qui semblent des chiens bassets +trottant sur leurs pattes de derrière ... Eh! bien, savez-vous quelle est +celle qui m'a encore le mieux trompé? Mon cher, c'est une Auvergnate. +Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me +fais comprendre,--mais là, bien comme il faut, elle s'arrangeait de +telle façon que c'était encore moi, benêt qui devais la consoler. Ah! +nos femmes de France! Bon Diou! + +BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laissé son sac quelque part, +vous ne l'avez pas vu, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Non. + +VERTILLAC [entrant]. Le sac doit être sous les coussins du divan. Madame +Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournés.] + +RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis +du bridge. + +FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus là que là-bas. + +CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette. +La potiche qui est près de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la +potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort +emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.] + +FERGASSOU. En voilà une affaire de sac. + +RABEUF. Tout est bien qui finit bien. + +CORLAIX. Le canot à vapeur nous passe à poupe, n'est-ce pas? + +BIRODART. Oui, Commandant. + +VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrivé trop tard. + +CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ... + +VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir. + +CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et +peut-être que demain ... + +FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci. + +[Corlaix distribue des poignées de main sans quitter le canot des yeux. +Quand c'est le tour de d'Artelles]: + +CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parlé de ce chronomètre C +que vous devez porter demain matin à 5 h. 30 à l'Observation? + +D'ARTELLES. Non, Commandant. + +CORLAIX. Ce ne sera pas très long. Vous n'avez pas trop sommeil? + +D'ARTELLES. Je suis à vos ordres. + +[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.] + + + + +SCÈNE XI + + +CORLAIX, D'ARTELLES. + +CORLAIX [Il va vers sa table à écrire, ouvre un tiroir et en sort +plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donné un coup d'oeil ces +jours derniers aux carnets individuels de vos chronomètres, le +chronomètre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai préparé une +petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la +trouve, la remet à d'Artelles.] Ah! la voilà ... je voulais la revoir +avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre +canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de +l'Horloge d'étudier la question. + +D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Très bien, Commandant. + +CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du +bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce +diable de chronomètre qui vous a retenu à bord, j'espère? + +D'ARTELLES. Mon Dieu ... + +CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de +la peine!... Il faut du zèle, mais pas trop n'en faut! C'est très mal +porté d'être un officier irréprochable. + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Croyez-moi.., à vingt-quatre ans, on a mieux à faire dans la +vie que de porter soi-même des chronomètres à l'Observatoire ... + +D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez dû préparer l'École navale à +Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. + +CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porté des chronomètres, beaucoup +de chronomètres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne +m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose. + +D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ... + +CORLAIX. A cause?... Ah! à cause de ça! [Il montre les galons de sa +manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis +quatre ans déjà ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier +cri ... + +D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les étoiles. + +CORLAIX. Les étoiles, d'Artelles! les étoiles à un petit jeune homme d'à +peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout +de même pensez à ceci que je vais vous dire ... et dont vous goûterez +plus tard, vous-même, l'amertume ... "On peut très bien être tout +ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux +bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de +beaux rêves, tous brodés d'or, galonnés, décorés, empanachés ... + +D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est à vos broderies, à vous et à +vos étoiles que je vais rêver. + +CORLAIX. Vous êtes un gentil garçon, d'Artelles, et je vous aime bien, +mais ... + +D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui êtes trop bon. Il faudrait un +drôle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fût +pas le plus tôt possible à la tête de l'escadre. + +CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument à me +souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois étoiles d'argent dont +je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort +envie. + +D'ARTELLES [deux pas en arrière]. Commandant?... J'ai mal entendu?... +Vous n'avez pas dit ... + +CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ... + +D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le +droit. + +CORLAIX. Je n'ai peut-être pas le droit de me tuer ... mais il n'en est +pas question, il est question d'une bonne fièvre secourable ou d'un bon +petit choléra compatissant. + +D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'êtes pas seul. + +CORLAIX. Vous trouvez? + +D'ARTELLES. Comment, si je trouve?... + +CORLAIX. C'est juste, je suis marié ... donc, je ne suis pas seul au +monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel âge me +donnez-vous? + +D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans, +Commandant. + +CORLAIX. Et quel âge donnez-vous à ma femme? + +D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ... + +CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois égale +vingt-sept. Vingt-sept à l'écart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez +toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis +épouvantablement, d'Artelles ... je le suis à crier ... je le suis à +crever, seul, tout seul ... [Il s'arrête devant d'Artelles, les bras +croisés.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! +Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me réveiller; d'autres +fois, je m'arrête dans la rue et j'écoute stupéfait d'avoir entendu +quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi +faire? qui m'a donné cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de +même pas si bête le bon Dieu! [Silence prolongé, d'Artelles regarde +Corlaix avec une stupeur et une anxiété immenses. Corlaix s'est repris à +marcher de long en large, il se calme peu à peu.) Mon pauvre petit, vous +voilà tout bouleversé. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je +vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le déballage d'âme, le +coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre +car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je +me suis marié, il y a deux ans, ma femme n'était pas encore majeure ... +et moi! ah! ce que j'ai fait là, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de +châtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas +quarante-huit ans que j'avais, les années vécues sur la mer comptent +double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de +passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ... +quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante! + +D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagération. Et d'abord on ne +se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui". + +CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit. + +D'ARTELLES. Peut-être pas absolument, mais ... + +CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrête de nouveau en face de l'enseigne.] +Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que +je n'ai jamais raconté à âme qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi, +pourquoi? Évidemment, vous me plaisez ..., évidemment, si j'avais un fils +j'aimerais qu'il fût ce que vous êtes. Que mon supplice vous serve +d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son +père ..., elle l'avait beaucoup aimé ... elle le regrettait encore après +dix autres années et c'est alors que je l'ai rencontrée. D'Artelles, +elle était tellement naïve qu'elle mit sa main dans la mienne croyant +qu'un mari ... un mari de mon âge était un second père ... et voilà +tout!... un père de rechange qui allait remplacer le premier! +Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus, +rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu à peu, je suis +devenu le père de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ... +rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Commandant, je vous ... + +CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus +beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son père. Eh bien, +figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; +comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour! +d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est à se tordre! + +D'ARTELLES [Il a reculé peu à peu jusqu'à la porte]. Commandant, je vous +en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit +d'entendre. + +CORLAIX [qui n'écoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, +un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les +minutes ... J'étouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.] + +D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, +taisez-vous! + +CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas même un trou dans le +mur ... Rien. Si, quelque chose tout de même ... Les six planches ... les +six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ... + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +DIEUXIÈME ACTE + + +[La scène représente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au +fond, un hublot caché par un rideau. + +Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis côte à côte.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Ah! bah! + +JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur! + +D'ARTELLES. Allons donc! + +JEANNE. Comme je vous le dis! + +D'ARTELLES [haussant les épaules]. Menteuse! + +JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de +suite! + +D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a +jamais demandé pardon à une heure pareille ... + +JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ... + +D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ça ... + +JEANNE. Allons! + +D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes. + +JEANNE. Menteur! + +D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon +chéri ... acier, papier. Si le type d'à côté ne dort pas sur ses deux +oreilles, il entend la moitié de ce que tu dis. + +JEANNE [bas]. Menteur! + +D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. +Ma petite fille, on ne vous a pas élevée, on vous a nourrie. Alors, pour +croire il te faut voir, à présent? Très bien! vois! + +JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors! +Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi? + +D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chéri! Il y en a des canots, le matin. Il +y en a un à six heures. + +JEANNE. Pour les femmes! + +D'ARTELLES. Pour les femmes habillées intelligemment. Je te prêterai une +redingote. Personne n'y verra que du feu. + +JEANNE. Il pousse du bord à six heures, ton canot? + +D'ARTELLES. Oui. On nous préviendra. Dame, il y aura un moment délicat. + +JEANNE. Oui? + +D'ARTELLES. Le moment du départ. Suppose que l'officier de quart soit à +la coupée. + +JEANNE. Eh bien, tu te débrouilleras. Il y avait cinq officiers à la +coupée, hier, et je me suis débrouillée tout de même ... tu n'auras qu'à +perdre ton sac, toi aussi. + +D'ARTELLES. Bien sûr! Dire que je n'y pensais pas. + +JEANNE. Tu ne penses jamais à rien ... + +[Clarté bleue assez vive, très douce.] + +D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu! + +JEANNE [qui s'étire]. Ça fait très jolie, le circuit bleu. + +D'ARTELLES. Ça fait très joli, mais ça fait extraordinaire ... Oh! +extraordinaire ... somme toute pas tant que ça, ils auront encore cassé +quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis +donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la très chaste ... +quelle tête va-t-elle te faire tout à l'heure quand tu rentreras? + +JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des têtes?... elle +est mieux élevée que ça. + +D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es +sûre ... mais là, sûre, ce qui s'appelle sûre? + +JEANNE. Dix fois plutôt qu'une. On lui couperait les quatre membres +avant de lui arracher un mot. + +D'ARTELLES. Mon chéri, il faut que je te dise ... + +JEANNE. Quoi? + +D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça ... parce que je +t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma +pensée ... parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un +amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous +deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un +homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant +auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute +aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ... +Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne +frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton +poignet ... Quelques étés, quelques hivers ... et je ne serai plus pour +toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier +amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le +souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te +soit toujours très doux, très consolant, très pur ... toujours, +toujours ... jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a +quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors, +écoute, écoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu +m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me +retenait ... pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit ... ce que +je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ... + +JEANNE. Pourquoi? + +D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voilà que je +tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'était affreux, +affreux ... Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de +courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de +crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire +cela, mais ... ton mari ... il t'aime! + +JEANNE. Naturellement qu'il m'aime. + +D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il +t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins +passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle ... moins +passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est +vieux et qu'il souffre. + +JEANNE. Il souffre? + +D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a +beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te +laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il +t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me +promettre ... veux-tu? + +JEANNE. Promettre quoi? + +D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord. + +JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour +où tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ça ... il ne viendra jamais ce +jour-là, je veux dire: quand je ne serai plus là ... quand je serai +parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grâce ... ne plus +aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer +d'amour ... pour aimer seulement d'amitié, de tendresse ... pour aimer +comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ça ... pour +n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari. + +JEANNE. Oui ... je promets. + +D'ARTELLES. Je t'aime. + +JEANNE. Je te promets, mon chéri, mais tu sais ce n'était pas la peine +de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariée, je ne +savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'étais +excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire +que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aimé +vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais à +moi-même? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ... +et je te promets encore, mon chéri, chéri, qui vas partir! Mais pourquoi +dire cela ... quand même tu mourrais avant moi, ce sera dans si +longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ... +veux-tu que je te dise? + +D'ARTELLES. Bien sûr que je veux. + +JEANNE. Eh bien, voilà: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je +l'aime beaucoup. + +D'ARTELLES. Eh là! + +JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as +commencé ... c'est toi qui as dit des choses sérieuses le premier, par +conséquent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sûr, je l'aime +parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et +silencieux ... et secret ... et sais-tu? à partir d'à présent, je vais +l'aimer bien plus encore. + +D'ARTELLES [la menaçant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de +même. + +JEANNE. Allons, bon! voilà qu'il devient jaloux, à présent! [Baisers.] +Tu m'étouffes ... lâche moi ... mais lâche-moi donc, petite brute. + +[Elle se dégage.] + +D'ARTELLES. Mon chéri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous +avons encore très peu de temps à être ensemble, dans cette petite +chambre où nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce +petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand même je vivrais +cent ans ... Nous avons encore très peu, trop peu de temps ... et alors il +ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tête là ... + +JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir. + +D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut! + +[Tout en restant enlacés, ils prêtent l'oreille. La pendule sonne quatre +heures et demie. Lentement Jeanne prend la tête de d'Artelles et +l'embrasse sur le front.] + +JEANNE. Il doit faire jour. + +D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un +encrier. [Il va à la fenêtre, écarte le rideau, dévisse l'écrou de +cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh là! + +JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal? + +D'ARTELLES. Mon Dieu! + +JEANNE. Mais quoi? Tu es blessé?µ + +D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repoussé le hublot et revient +vers elle.] Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur! + +D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est épouvantable! + +JEANNE [articulant à peine]. Ah!... Ah! + +D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ... + +JEANNE. Eh bien? + +D'ARTELLES. Le bateau est appareillé! Nous sommes en mer! + +JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle]. +Comment, en mer? + +D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la côte, nous +marchons. + +JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre à son tour, regarde. Silence.] +Je suis perdue! + +[Silence.] + +D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On +n'aurait prévenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu? + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Et le bruit des hélices ... et les trépidations!... + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les hélices à la rigueur ... le +bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que +nous sachions ... Je vais sonner. + +[Il a fermé les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il +semble être seul dans la pièce.] + + + + +SCÈNE II + + +JEANNE cachée, D'ARTELLES, FOURDYLIS. + +[Silence d'un quart de minute. On frappe à la porte.] + +D'ARTELLES. Entrez! + +[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet à la main.] + +FOURDYLIS. Me voilà capitaine. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareillé? + +FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareillé? qui a donné l'ordre? + +FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ... + +D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareillé? + +FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'étais pas de quart ... à quatre +heures seulement que j'ai pris le quart. + +D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton +quartier-maître. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de +nouveau.] Où va-t-on? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prévenu les officiers? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'étais pas là. + +D'ARTELLES. Tu n'étais pas là, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien? +[On frappe à la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne! +[A Fourdylis qui se dépêche d'obéir.] Toi, fous-moi le camp, idiot! + + + + +SCÈNE III + + +JEANNE [cachée], D'ARTELLES, DAGORNE. + +DAGORNE [le bonnet sur la tête, il salue militairement, se découvre]. A +vos ordres, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là? Nous voilà en mer? +Où va-t-on? + +DAGORNE. Nous allons à Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est +du monde pour doubler la Sardaigne. + +D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacré nom d'un chien! Ce soir à +dix heures, le commandant avait reçu de Paris l'ordre d'éteindre les +feux. + +DAGORNE. On les a bien éteints, Lieutenant. Seulement, à onze heures on +les a rallumés. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans +la marine. + +D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre? + +DAGORNE. Paraît. + +D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela? + +DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-être +prudent. [Silence.] + +D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prévenu personne? + +DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordée de quart. Le +Commandant a dit comme ça qu'il fallait laisser dormir ceux dont on +n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-être besoin plus tard. On +n'a réveillé que les officiers de service. + +D'ARTELLES [à soi-même, tête basse, geste d'impuissance]. C'était écrit! +[Il relève la tête. A Dagorne.] Par conséquent, nous allons à Bizerte? +A-t-on dit quand on arriverait? + +DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme +ça qu'on y serait après-demain matin, dans les trois heures de la +nuit ... 420 milles à 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut. + +D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart? + +DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg. + +D'ARTELLES. Ah! et une fois à Bizerte ... + +DAGORNE. Une fois à Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce +qu'on fera à cette heure-ci, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne. + +[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en +va en refermant la porte sans bruit.] + + + + +SCÈNE IV + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +[D'Artelles vérifie que la porte est bien fermée puis écarte le rideau, +Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixité étrange.] + +D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de réponse] demain nous serons +à Bizerte. [Même silence. La voix de d'Artelles devient inquiète.] +Jeanne tu ne réponds pas? [Il court à elle.] Parle, je t'en supplie, +non, ne regarde pas là! [Il l'oblige à tourner la tête vers lui et +pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ça! Jamais! ce serait trop +horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il +l'entraîne vers l'avant-scène, la fait asseoir et à genoux devant elle, +il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas. + +JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas mérité. Oh non! + +D'ARTELLES. Ne dis pas cela ... + +JEANNE [elle l'atire à soi par la tête]. Non, je ne le dirai pas, n'aie +pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps. + +D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ... + +JEANNE. Chut! mon chéri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer, +donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne +pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable. + +D'ARTELLES. Je t'ai entraînée ... + +JEANNE. J'ai accepté, je suis la seule coupable ... + +D'ARTELLES. Mais ... + +JEANNE. Mais peut-être avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons, +ce matelot ... il a dit Bizerte? + +D'ARTELLES. C'est là que nous allons. + +JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous? + +D'ARTELLES. Demain soir. + +JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon chéri, mon petit, mon petit à +moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Écoute, il ne +s'agit pas de désespérer ... réfléchissons ... d'abord. Nous serons à +Bizerte demain soir ... d'ici là est-ce que je risque quelque chose? +Quelqu'un peut-il entrer tout à coup dans ta chambre? Vois-tu un autre +endroit sûr où me cacher? + +D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme à +clé. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance. + +JEANNE. Ton matelot? + +D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est chargé de faire mon lit, ma chambre, +tout enfin ... Je ne vois guère comment l'empêcher d'entrer, il +trouverait ça louche. + +JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'était +un homme très sûr? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire? + +D'ARTELLES. Tu voudrais ... + +JEANNE. Puisqu'il t'est fidèle. C'est un Breton n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira +pas. + +D'ARTELLES. Oh! quant à nous trahir, jamais! Ce petit-là, c'est +l'honneur même, seulement, il est jeune, il peut gaffer. + +JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... ça ne durera qu'un jour et +qu'une nuit en somme, cette traversée. Maintenant, une fois à Bizerte ... +[Elle regarde d'Artelles.] + +D'ARTELLES. Une fois à Bizerte, qui t'empêchera de débarquer comme tu +devais débarquer à Toulon?... de grand matin? par la première +embarcation, avec moi? + +JEANNE. Appelle ton ordonnance. + +D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite? + +JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... après, nous réfléchirons +mieux à notre aise. Sonne. + +D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait. + +JEANNE. Ah! encore une chose à laquelle je ne pensais pas! + +D'ARTELLES. Quoi? + +JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que +va-t-elle faire tout à l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand +elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui télégraphier +d'ici. + +D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du +Commandant. Tu te rattraperas à Bizerte. + +JEANNE. A Bizerte ... si tu réussis à me mettre à terre sans anicroche, +une fois débarquée, que faire? + +D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant à +ça, rien de plus simple. + +JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille? + +D'ARTELLES. Deux fois par semaine, à peu près. + +JEANNE. Mon chéri! mon chéri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances, +de bonnes chances! + +D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu! + +JEANNE. Je ne suis peut-être pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.] + +D'ARTELLES. Le timonier! + +LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc. + +D'ARTELLES [à Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance. + +JEANNE. Ouvre. + +D'ARTELLES. Tu restes là? + +JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien à lui cacher à luit. + +D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre. + + + + +SCÈNE V + + +JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC. + +[Jeanne, assise dans l'ombre, la tête dans les mains, est placée de +telle façon que Le Duc ne la voit pas.] + +D'ARTELLES. Qui ta dit de venir? + +LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'étais réveillé et +alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisième fois, je me suis +dit que ça devrait être comme si que vous auriez besoin de moi aussi +donc. + +D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as deviné ... J'ai besoin de toi. +Ferme la porte, ferme à clé. + +LE DUC. A clé? + +D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois +pas. D'Artelles le regarde.] + +D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi. + +LE DUC. Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Écoute: cette nuit, il est arrivé un grand malheur. + +LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tête.] Pas à vous +qu'il est arrivé, Lieutenant, ce grand malheur? + +D'ARTELLES. Si, à moi, à moi ... et à une autre personne. + +LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins? + +D'ARTELLES. Peut-être, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait +deux dames à dîner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait +oui de la tête.] Deux dames, tu sais qui? + +LE DUC. Oui-da! + +D'ARTELLES. Eh bien, c'est à une de ces dames que le grand malheur est +arrivé aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, +elle est tombée évanouie ... et dans ce moment-là il n'y avait personne à +la coupée. + +LE DUC. Il n'y avait personne? + +D'ARTELLES. Personne ... personne, excepté moi. Comme tu penses bien, je +l'ai tout de suite emportée pour la soigner, mais pendant ce temps-là le +canot à vapeur a poussé du bord. + +LE DUC. Le canot a poussé? Mais la dame? + +D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les épaules +et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voilà, mon pauvre petit. + +LE DUC. Oh! ma Doué! bon sang! Misère! + +[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.] + +D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix était bien +malade tantôt ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit à +personne ... naturellement. + +LE DUC. Eh oui donc! + +D'ARTELLES. Seulement voilà le grand malheur: nous sommes appareillés. + +LE DUC. Bon sang! misère! + +JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait +un simple signe de tête très grave.] Et vous aimez bien le Commandant, +aussi? + +LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est +un homme juste! + +JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... très bon. +Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que +je voulais vous dire. + +D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne à bord ne sache! Tu +comprends? Demain, d'abord toute la journée, la chambre sera fermée à +clé, n'est-ce pas? Il y a deux clés je crois? + +LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef. + +D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci à toi. +Comme cela nous aurons chacun notre clé et personne du bord ne pourra +entrer dans la chambre excepté nous deux ... même s'il y avait le feu +dans les soutes à poudre! + +LE DUC. Il faut que ça soit comme ça, oui. + +D'ARTELLES. Tu iras dire à l'office du carré que je suis malade et que +je veux déjeûner et dîner ici. Le maître d'hôtel voudra m'apporter le +menu lui-même, mais tu lui diras que j'ai très mal à la tête et que je +ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant à ma porte. Tu lui montreras +la clé en manière de preuve. + +LE DUC. C'est ça, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journée, mais +n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra +passer là-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre +coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu +t'arrangeras, toi, pour y être. + +LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart +d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me +raconter si tout va bien. + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et +j'apporterai aussi à manger à Madame ... tout ce que je trouverai de +meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Tu es un très bon petit. + +LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ça ira! Je vous +assure que ça ira ... [à d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois +comme ça qu'on sera à Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc? + +D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu +quelconque. + +LE DUC. C'est ça. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ça coûtera +trente à trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ça. Et après qu'on sera +à terre? + +D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera +le bon! + +LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas +et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez +d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs +marqués sur mon livret de caisse d'épargne, vous savez ... + +D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiète pas ... Mais ce n'est pas +pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me +manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te +demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignée de main. + +JEANNE. A moi aussi, voulez-vous? + +[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc +reprend la main et la baise gauchement.] + +D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne à ton poste ... surtout ... +il ne faut rien dire à personne, tu sais, à personne, jamais! pas même à +ton père ni à ta mère ... pas même au recteur, en cofession! + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon père et ma mère d'abord ...et +le recteur ... y sont à Châteauneuf en Finistère. + +D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot! + +LE DUC. Ils m'arracheraient plutôt la langue s'ils voulaient. A tantôt, +Lieutenant et Madame ... + +[Il sort.] + + + + +SCÈNE VI + + +JEANNE? D'ARTELLES. + +[Un temps.] + +D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat! + +JEANNE. A Dieu vat! Nous voilà tous les deux prisonniers dans une même +petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journée de +vingt-quatre heures ... + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous désirée, combien de fois +l'avons-nous souhaitée, appelée, cette journée-là! pense: quelle joie +nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fée nous avait prédit que +nous allions les avoir à nous, ces vingt-quatre heures. + +D'ARTELLES. C'est vrai, hélas! + +JEANNE. Il ne faut pas être ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures +nous les avons ... si la fée m'avait offert ... + +[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.] + + + + +SCÈNE VII + + +JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG. + +JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre à côté. + +JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre à l'autre! + +D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut! +écoute! + +[Fracas de chaises.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu! + +JEANNE. Qui est-ce? + +D'ARTELLES. Brambourg. + +JEANNE. Brambourg? Comment? Tout à l'heure le quartier-maître a dit +qu'il était de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle +quand on est de quart? + +D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutôt défendu. +[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va. + +[On frappe à la porte brutalement.] + +JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui! + +[Ils se regardent. On frappe de nouveau.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plaît, mon vieux. Vous ne +dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner +toute la timonerie. + +D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis réveillé. + +JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux. + +[Elle se blottit sur le lit et se cache derrière les rideaux. Nouveaux +coups à la porte.] + +D'ARTELLES [à Brambourg, très haut]. Hein, quoi? qui est-ce? + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg! + +[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaître tout ce qui peut +signaler la présence d'une femme.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un +homme en chemise. Vous êtes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en +habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain? + +D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. Hé; +entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empêche? + +[Brambourg secoue la porte.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc! + +[D'Artelles ouvre. Brambourg paraît.] + +BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous êtes pas couché cette nuit? + +D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaillé un peu. Je tombe de +sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de très pressé à me +dire ... + +BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long. + +D'ARTELLES. J'écoute. + +BRAMBOURG. Vous avez bien reçu, il y a quinze jours ou trois semaines, +une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, désigné pour le +diable vauvert, et fiancé de neuf ou marié de frais demandait un +permutant? + +D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault. + +BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ça. A-t-il trouvé son permutant, le petit +Garnault? + +D'ARTELLES. Pas que je sache. + +BRAMBOURG. Vous le connaissez? + +D'ARTELLES. Suffisamment. + +BRAMBOURG. Voulez-vous lui télégraphier que je permute s'il accepte +d'avoir son sac à bord de l'_Alma_.? + +D'ARTELLES. C'est tout ça? + +BRAMBOURG. Oui, c'est tout ça ... Ça ne vous paraît pas suffisant?... Moi +je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voilà tantôt douze ans +que je roule ma bosse de Brest à Toulon pour le cap Horn avec tangage à +la clé, bord à bord avec tout ce que la marine française compte de gens +particulièrement mal élevés, mais avec un Corlaix, jamais encore, +celui-là est le premier. + +D'ARTELLES. Brambourg! + +BRAMBOURG. Ah! oui, le premier. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous à fait? + +BRAMBOURG. Toutes les saletés possibles depuis que je le connais ... Hier +au soir, après ce dîner idiot, il est vrai que je lui ai donné une +petite leçon, mais tout à l'heure sur la passerelle il a voulu revenir +là-dessus. Dame! je me suis rebiffé ... ça a été assez chaud. Et +finalement, savez-vous ce qu'il a trouvé de mieux? C'est de m'envoyer +faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui. + +D'ARTELLES. Mais c'est son droit. + +BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant +comme on ne parle pas à des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi +aussi! + +D'ARTELLES [bâille]. Pardonnez-moi ... + +BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez +pas mon télégramme. [Par le hublot resté ouvert une lueur entre dans la +chambre.] Qu'est-ce que c'est que ça? [Il va au hublot ouvert, vivement +il a marché vers bâbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du +travers, vous voyez bien! C'est illuminé, on dirait l'avenue de l'Opéra. + +D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ça n'en a pas +l'air! + +BRAMBOURG. Ce ne peut pas être un bâtiment de guerre tout de même, tous +les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation! + +D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqués! Et pourtant, tenez, +les feux de reconnaissance. + +[Les feux du bâtiment qui approche en ce moment sont visibles à travers +le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la réplique +précédente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumés et +clignotent régulièrement.] + +BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la première question, +c'est la première réponse. Nous allons faire la seconde question, vous +allez voir la seconde réponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges +s'éteignent, sont remplacés au bout d'une dizaine de secondes par quatre +feux bleus.] Là! qu'est-ce que je disais! + +D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul? + +BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout. + +D'ARTELLES. Alors, bateau français. + +BRAMBOURG. Heu ... + +D'ARTELLES. Puisqu'il a répondu aux signaux. Un navire ennemi, il +faudrait qu'il devine. + +BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui. + +D'ARTELLES. Elles sont secrètes, les tables de calcul. + +BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'année +dernière, j'étais embarqué dans l'escadre internationale de +l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands, +les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De là à les +interprêter, à trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le +hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voilà un croiseur qui +avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il +avance! c'est naturel, ça? Bon Dieu! je remonte. + +D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ça. + +BRAMBOURG. Vous venez? + +D'ARTELLES. Non + +BRAMBOURG. Vous préférez attendre ici le branle-bas du combat? + +D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc! + +BRAMBOURG. Ah ça! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots? + +D'ARTELLES. Vous êtes fou. + +BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance! + +[Ils sort. D'Artelles court aussitôt au rideau et en tire Jeanne +défaillante.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur français. Il a +répondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division traîne +entre Bizerte et Toulon ... ça aurait été un miracle que nous ne fassions +aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit à moi ... + +[Jean s'accroche à d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de +combat.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +TROISIÈME ACTE + +[La scène représente le pont et la passerelle de l'_Alma_.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS. + +LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxième secteur! + +VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a? + +UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bâbord, à trois quarts devant. + +VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant +de la passerelle traverse de bâbord à tribord cherchant le commandant]. +Commandant! la veille signale un feu de bâtiment. + +CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bâbord, oui. + +VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce +bâtiment-là m'a l'air d'être un bâtiment de guerre. + +CORLAIX [qui revient brusquement à la situation]. Un bâtiment de guerre? +Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqués, votre bâtiment de guerre, +vous ne les verriez pas. + +VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de même, +prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant? + +CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend à +Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie! +apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scène.] Pas celle-là, voyons, la +télémétrique! + +DAGORNE [qui se précipite]. Bougre d'empoté! Il sait pas seulement rien, +excusez Commandant, voilà! + +CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et +regarde assez longuement.] + +VERTILLAC. Eh bien, Commandant? + +CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordée de +quart aux postes de combat! + +VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de +scène, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart +qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pièces! + +CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc +cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle. + +VERTILLAC [face à l'arrière]. Les pointeurs ... à bâbord trente-cinq +degrés!... hausses supérieures ... tir sur limite ... [Il se retourne +vers Corlaix.] Nous sommes parés, Commandant! + +CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre +colonne est prête? + +VERTILLAC. Bien sûr, Commandant, j'ai même fait vérifier les quatre +signaux par Brambourg, tout à l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.] +Korcuf ... première question!... allumez!... + +KORCUF. C'est ça, Capitaine. [Il lève le nez.] La colonne est claire. + +CORLAIX. [à Vertillac, il a regardé la colonne.] Rouge, blanc, bleu, +vert ... Première question. La première réponse? qu'est-ce que c'est, +Vertillac? + +VERTILLAC. Première réponse ... rouge partout, Commandant. + +[On voit très bien de la salle les feux du bâtiment signalé. Au fur et à +mesure que ce bâtiment est censé se rapprocher de l'_Alma_, les feux +sont devenus plus brillants et se sont écartés les uns des autres comme +il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la réplique +_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument. + +VERTILLAC. Exact. + +CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ... + +VERTILLAC. Moi non plus. + +CORLAIX. Donc ça serait français, ça? ah bah. + +VERTILLAC. Qui diable ça peut-il être? + +CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxième +question! + +VERTILLAC. Korcuf! Allumez! + +KORCUF. C'est ça! + +[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'éteignent à la fois. Il +ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la +navigation.] + +CORLAIX [à Vertillac]. Il doit nous répondre quoi? + +VERTILLAC. Bleu partout. + +CORLAIX. Voyons. + +[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges +qui viennent de s'éteindre.] + +VERTILLAC. Cette fois ... + +CORLAIX. Oui. + +VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus français. + +[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinément]. + +CORLAIX. Tout de même il y a tension diplomatique ... à la rigueur il +n'aurait pas interprété la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses +possibles ... + +VERTILLAC. Mais faut être imbécile pour naviguer comme ça, illuminer des +pieds à la tête, et pour rallier un camarade par l'avant et à grande +vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait +pas autre chose. + +CORLAIX [les jumelles toujours]. Écartons-nous; ça lui donnera toujours +une leçon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! à droite! +dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... là. télémétriste, la +distance. + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Quatre mille deux cents. + +VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant? + +CORLAIX. Jamais de la vie! + +VERTILLAC. Puisqu'il est français! + +CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-même qu'il manoeuvre exactement +comme s'il était autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous +compter ses cheminées? + +VERTILLAC [lunette télémétrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je +vois double ... j'en compte quatre. + +CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminées! + +VERTILLAC. Pas comme ça, Commandant!... Un seul groupe, de quatre +cheminées également distantes!... Dans ce genre-là, je ne vois pas que +nous ayons grand'chose ... + +CORLAIX [à la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zéro! à gauche +cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... à gauche toute! +Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Télémétriste!... la distance! + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Trois mille cinquante. + +CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent mètres en cent mètres. + +[Brambourg arrive sur la passerelle.] + +BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier à la ronde. + +CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Écartez-vous +de ma route" ... + +BRAMBOURG. Écartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ... +La tactique de nuit! + +CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mémoire, vérifiez tout de même. + +[Le timonier s'approche avec le volume.] + +BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez à 2605. + +CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Bâtiments isolés. Plus vite que +cela, mon ami!... + +BRAMBOURG [qui feuillette]. Voilà, Commandant: 2605: Écartez-vous de ma +route. + +CORLAIX [à Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante +secondes! S'il n'a pas indiqué sa manoeuvre à la soixantième ... [Il +commande.] Chargez les pièces. + +[Bruit de culasse.] + +CORLAIX. La distance? + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Deux mille quatre cents. + +CORLAIX. Vertillac! ne le lâchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur +sa gauche, je n'attendrai pas la soixantième seconde! + +VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres à +l'artillerie sont arrivés sans élever la voix dans le kiosque de +navigation où les matelots manient des transmetteurs d'ordres.] +Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le nécessaire! + +BRAMBOURG. Le but est le croiseur à quatre cheminées qui vient de +l'avant. Sur la première cheminée à la flottaison! + +[Sourde détonation au loin, jet de vapeur très blanche, parmi les feux +du bâtiment qui vient.] + +CORLAIX. Hausse supérieure!... Commencez le feu!... + +BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein? + +VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes +rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu +qu'ils viennent de lancer une torpille? + +[Violente détonation des pièces.] + +CORLAIX. Clairons, fermeture des portes étanches. Prenez votre temps les +pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un? + +BRAMBOURG. Je ne vois rien. + +VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place à côté de nous. +Qu'est-ce qu'ils fichent donc là-bas ils ont éteint leurs feux? + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. + +KORCUF [toujours à la barre]. Ils ont pas fait exprès, Capitaine. Ils +ont reçu! + +DAGORNE [à Corlaix] L'ennemi est coulé bas, Commandant. + +CORLAIX. Je crois que moi aussi. + +VERTILLAC [accourt]. Vous êtes blessé, Commandant? + +CORLAIX. Oui, l'épaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir à +grand'chose. + +VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf. + +[Les canons ont cessé le feu, dans le silence détonation basse.] + +VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La +torpille!... + +[Corlaix assis sur son pliant et presque affaissé se redresse +brusquement la main droite à la rambarde.] + +CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez +l'officier en second! + +VERTILLAC. Commandant, mais vous êtes blessé!... gravement blessé! + +CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blessé! du +moins ça me semble ... Et puis après? + +VERTILLAC. A vos ordres! + +CORLAIX. Armez la baleinière de sauvetage, d'abord ... la bordée de quart +à débarquer les embarcations. + +VERTILLAC. Bien, Commandant! + +[Il fait demi-tour et chancelle près de descendre l'échelle.] + +CORLAIX. Vous êtes blessé aussi, vous! + +VERTILLAC. Peut-être bien ... Le même obus ... + +[Il s'affaisse soudain.] + +CORLAIX. Brambourg! Remplacez! débarquer les embarcations!... + +[Brambourg salue, descend l'échelle. Il croise Rabeuf qui monte à +demi-vêtu.] + +RABEUF. Eh bien? + +CORLAIX. Ah! te voilà ... vite!... Regarde celui-là! + +RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relève]. Celui-là? c'est fini ... +il est mort. [Corlaix se découvre et jette sa casquette.] Mais toi? je +croyais que c'était toi! + +CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prévenu? +[Rabeuf, malgré la résistance de Corlaix ouvre la redingote et examine +l'épaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque +je te dis que j'ai mon compte. Les choses sérieuse d'abord!... Est-ce +que le bâtiment ne commence pas à donner de la bande? + +[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu +à la pièce d'artillerie de bâbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer +sa pièce s'arrête tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme +pour se précipiter vers l'échelle puis se ravisant appelle:] + +LE DUC. Diquelou! + +[Il prend à part et lui parle tout bas avec animation.] + +DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voilà une histoire! Et alors? + +LE DUC. Gueule donc pas comme ça, bougre d'abruti! + +DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est là, en bas, dans la +chambre de l'autre? + +LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai +jamais tout seul. + +DIQUELOU [coup d'oeil à l'extérieur]. On va couler, tu sais! si nous +descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter. + +LE DUC. Je m'en fous! + +DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi. + +[Ils se précipitent en bas tous les deux et disparaissent dans +l'échelle.] + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement +FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un après l'autre sortant des fonds +les vêtements en désordre. + +FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me +racontait que vous étiez mort. + +CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose à faire! Nous +avons reçu une torpille par bâbord, dans le compartiment D, du moins, je +le suppose. + +FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coulé? + +CORLAIX. Oui + +FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D? + +CORLAIX. Oui, allez-y et faites le nécessaire. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. A tout hasard, vérifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai +fait siffler tout le monde sur le pont. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. Il me semble que la bande augmente. + +FERGASSOU. Peut-être bien. + +CORLAIX. Téléphonez-moi du poste central, hein? + +FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout? + +CORLAIX. C'est tout! + +FERGASSOU. J'y cours! + +[Il se précipite dans l'échelle.] + +BIRODART [arrivant à son tour]. Commandant! à vos ordres!... Mais?... +qu'est-ce que c'est que cette bande-là?... si ça continue, nous allons +faire le tour! + +CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites évacuer les machines et +chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement. + +BIRODART. Naturellement! + +CORLAIX. Quand vous remonterez ... + +BIRODART. Je serai peut-être longtemps en bas! + +CORLAIX. Alors ... + +[Il l'embrasse. Birodart disparaît.] + +RABEUF. Commandant, si je peux servir à quelque chose? + +CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du téléphone, il décroche +le récepteur.] Allô!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends +bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond percé!... La cloison +G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central +quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'échelle +avant ... le passage est obstrué?... Obstrué!... [Il jette le récepteur.] +Merde!... L'équipage aux postes d'évacuation. + +RABEUF [derrière Corlaix]. Alors?... tes ordres?... + +CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort, +remplace-le: et fais évacuer le bâtiment! + +RABEUF? Par où? + +CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pêcheurs dans +ces parages, les hommes ont encore une chance ... + +RABEUF. Et toi?... + +CORLAIX. Moi? je suis déjà crevé, je vais couler bas avec mon navire: ce +n'est pas le moment de parler de moi!... File ... + +[Il lui montre l'échelle d'un geste impératif. Rabeuf salue +militairement et descend.] + + + + +SCÈNE III + + +LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE. + +CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il +y avait à faire ... Oui ... [Il lâche la rambarde, s'affaisse et demeure +immobile.] + +[A la fin de la scène précédente, l'_Alma_ a commencé de s'incliner peu +à peu sur bâbord. On voit le côté tribord de la passerelle s'élever +petit à petit tandis que le côté bâbord s'enfonce. Tout d'un coup le +compas étalon de la passerelle supérieure s'écroule et tombe sur Corlaix +qui s'abat, la face contre terre.] + +KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son +compte! + +[Les matelots du Spardeck se sont précipités sur la passerelle.] + +DAGORNE [se penchant sur Corlaix évanoui]. Il n'est pas mort, mais il +n'en vaut guère mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte; +au haut de l'échelle inférieure, vient d'apparaître Le Duc portant dans +ses bras, Jeanne évanouie. D'Artelles ensanglanté les suit.] + +DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-là! + +DIQUELOU. As pas peur, vieux frère, n'y a point de risque, le Commandant +ne voit plus clair. + +D'ARTELLES. [Il est demeuré sur la dernière marche de l'échelle, à bout +de forces, cramponné des deux mains à la rambarde]. Plus clair?... +alors ... Le Duc! Diquelou! + +LE DUC. Me voilà, Lieutenant. Nous voilà! + +D'ARTELLES. Foutez le camp à la mer tout de suite avant que le bateau +chavire, le tourbillon vous entraînerait, allez! + +[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont près d'enjamber la +rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lâche la +rambarde et tombe à plat pont.] + +LE DUC [terrifié]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a? + +DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les tôles du bordé sont rentrées +dans la chambre, il s'est laissé éventrer pour qu'elle ait le temps de +sortir ... + +LE DUC [sanglotant]. Oh! oh! + +D'ARTELLES [il se soulève d'un dernier effort sur une main et sur les +genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obéissent. Il +retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.] + +[La bande sur bâbord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds +de Dagorne. Rideau baissé lentement.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +QUATRIÈME ACTE + + +[A terre, à Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon. +Meubles élégants et de bon goût sans exagération de luxe. Au lever du +rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ... +Alice entre aussitôt ... + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a +pas entendu. Alice vient tout près d'elle.] Jeanne? + +JEANNE [comme réveillée en sursaut, se rassure]. C'est toi? + +ALICE. Écoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur +gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ... +Mais je te supplie de réfléchir un peu. Tu as eu ce bonheur inouï, +extravagant, d'être sauvée ... recueillie ... ramenée à terre ... Tu as eu +cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez +toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupçonné ... +Et Fred ... rapporté en civière trois heures après toi ... Fred qui a +déliré des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ... +comme tout le monde excepté nous trois ... toi ... le petit matelot Le +Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquiétude, +bientôt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se +lèvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton désespoir? Toi qui +remplissais tout la maison ... + +JEANNE. Alice, ma grande soeur, écoute-moi à ton tour. As-tu oublié? Il +y a cinq semaines, j'étais heureuse, j'étais aimée, j'avais un amant! +Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'étais près de lui ... +Tout à coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ... +c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis +trouvée dans une barque ... Un homme était penché sur moi, mais ce +n'était pas lui ... c'était Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le +regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me +désigner quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des épaves. +Il est mort. + +ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chérie! Ma pauvre chérie! Ma +pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es +la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur +toi ... le voilà blessé, à peine convalescent. Il n'a plus de navire, il +ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque +c'est la loi ... puisqu'il était commandant ... son honneur est en jeu, sa +carrière, sa liberté, je ne sais pas moi ... sa vie peut-être, Jeanne +pense à cela ... Jeanne!... Oublie, oublie. + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC. + +[Pendant les dernières phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit +et on aperçoit Corlaix]. + +CORLAIX. Bonjour, les petites filles! + +[Elles se dressent stupéfaites.] + +ALICE. Fred!... Debout!... + +CORLAIX. C'est une surprise, hein? + +[Corlaix, veston d'intérieur, civil, entre péniblement s'appuyant de la +main gauche sur une canne-béquille. Son bras droit est en écharpe. A sa +droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice +va e soutenir de l'autre côté.] + +ALICE. Vous marchez tout seul? + +CORLAIX. Tout à fait tout seul; une béquille, un infirmier, une +infirmière, je n'ai plus besoin d'autre chose. + +ALICE. Mais le médecin n'a pas autorisé ... + +CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir +de mon lit: le commissaire du Gouvernement. + +[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.] + + +ALICE. Encore? Vous avez déjà subi un interrogatoire mardi. + +CORLAIX. Il paraît que celui-là ne suffit pas, qu'il en faut un autre +plus beau, de qualité au-dessus et on va tout recommencer à partir du +commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du +Gouvernement près le Conseil de guerre va venir d'un moment à l'autre +m'interroger une seconde fois. + +ALICE. Ce vieux fou! Était-ce une raison pour vous lever? + +CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a été mon capitaine +de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'étais enseigne. Il +est vieux, c'est vrai, très vieux même, original aussi, mais pas fou du +tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit à sa dernière visite, +j'avais une excuse: j'étais presque mourant. + +ALICE. Vous exagérez. + +CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je +me porte comme un charme. [Le Duc sort après avoir posé un dossier qu'il +apportait, sur un petit meuble à portée de Corlaix. Celui-ci cherche +Jeanne des yeux, et de la main il écarte doucement Alice qui, +volontairement, la masque à sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi +restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-même et se résigne +à approcher. Corlaix la regarde avec étonnement.] + +ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas +dû vous lever. + +JEANNE. En effet, c'est une imprudence. + +ALICE. Une grande imprudence. + +JEANNE. Je ne m'attendais pas ... + +CORLAIX [à Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi. + +ALICE. En voilà une idée! + +CORLAIX. Ou alors ... vous avez été souffrante et on me l'a caché. + +ALICE. Allons bon! + +CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De là-bas, je n'entendais plus votre +gaieté qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je +me suis levé. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu? + +JEANNE. Mais ... je vous assure. + +CORLAIX. Alice? + +ALICE. Elle n'a pas changé. + +CORLAIX. Si! + +ALICE. En tout cas, ce serait à son éloge. Il n'y a pas cinq minutes, +vous disiez vous-même que vous avez été en danger. + +CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquiétude qui vous aurait +transformée de la sorte? Vous vous intéressez à ce point au vieux +bonhomme? + +JEANNE. Mon ami ... + +ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas? + +CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voilà rétabli +maintenant, prêt à prendre le commandement d'un autre bateau, car +j'espère bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chère +petite Jeanne, quittez cet air renfrogné qui ne vous va pas du tout ... + + + + +SCÈNE III + + +Les Mêmes, MORBRAZ. + +[Le Duc entre précédant Morbraz, puis se retire.] + +MORBRAZ [Il est très vieux, marche d'un pas raide et saccadé, grosse +rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux +fois la gueule à Morbraz au lieu d'une ... Ça passe toute mesure, +hein?... [Il lui serre la main, puis aperçoit Jeanne et Alice.] Oh! cré +nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages! +Mademoiselle ... + +ALICE. Excusez-moi, Commandant. + +[Révérence. Alice sort, laissant Morbraz interloqué.] + + + + +SCÈNE IV + + +JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ. + +JEANNE [qui s'est levée]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous +devez avoir des choses sérieuses à vous dire. + +MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il +y a de plus sérieux, mais on n'as pas prononcé le huis clos. + +JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gênerais beaucoup. + +MORBRAZ. C'est-à-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre +mari ait quelque chose à écrire, une note, enfin, n'importe quelle +blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassée ... + +CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulève +son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma +petite Jeanne: le métier de greffier n'est pas grand'chose de +reluisant ... Vous restez tout de même? C'est gentil, merci beaucoup de +fois, vous êtes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement, je vous écoute. + +[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allongé dans son fauteuil, +Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu à peu à sa +distraction. Elle est bientôt tout à fait ailleurs, revient vaguement à +elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en +entendant à l'improviste les mots: condamné, sauter, que prononce +Morbraz.] + +MORBRAZ. Voilà un inculpé comme je les aime. Hé là! Corlaix, paré que tu +es? + +CORLAIX. Paré, Commandant! + +MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est +tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse +à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte +une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup ... Vous devriez +d'abord le préparer un peu ... s'il a encore la fièvre ... + +CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je +suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de +pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, +elle est tout de même la très bien venue. + +MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les +aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?... parce que si on ne le +posait pas ... + +CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème. + +MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31 +juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'_Alma_ +croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé +par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte, +rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot +attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi. + +CORLAIX. Très probablement. + +MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il +attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas +chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive +droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien +de noeuds? + +CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime ... + +MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De +mon temps ... Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon +petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq +noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas +d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc +l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux +pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque, +toi, qu'est-ce que tu fais? + +CORLAIX. Je me défends et je le coule bas. + +MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coulé bas ... en te +flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'étais donc laissé approcher +à portée de torpille, toi? + +CORLAIX. Hélas!... puisqu'il m'a flanqué, comme vous dites ... + +MORBRAZ. Et je répète: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ça +prouve?... Ça prouve que tu es la dernière des moules, mon pauvre vieux? +Et sais-tu ce que ça vaut? Ça vaut d'être cassé de ton grade, fichu à +pied, flanqué hors la marine et peut-être foutu à l'ombre pour dix ans, +le temps de réfléchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ça que ça se +joue! + +CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est ça? + +MORBRAZ. Ça? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ça! espère, +tu vas voir. Mais procédons par ordre: tu es foutu, à moins ... + +CORLAIX. A moins que? + +MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient +bonnes. + +CORLAIX. J'en ai une. + +MORBRAZ. Sors-la voir. + +CORLAIX. C'est simple: sitôt à portée de signaux, j'ai questionné le +bâtiment inconnu sur sa nationalité, je l'ai questionné deux fois, par +les deux questions réglementaires des signaux de reconnaissance et deux +fois il m'a répondu qu'il était français, très correctement. Alors comme +juste, je ne l'ai plus supposé ennemi, je l'ai cru ami. Voilà ma raison. + +MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de même, voyons voir, et répète un +peu ... Il t'a répondu deux fois très correctement, le bateau des Boches? + +CORLAIX. Deux fois. + +MORBRAZ. Et c'était combiné comme il fallait tout ça? + +CORLAIX. Oui, Commandant! + +MORBRAZ. Tu l'as vu? + +CORLAIX. Naturellement! + +MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu? + +CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-là! + +MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais +été menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne +te croira pas. + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Réfléchis donc +une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voilà un bateau ennemi qui ne +sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui +n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de +reconnaissance! Il n'y a que les officiers à savoir ce secrèt-là ... et +même ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en +sont chargés ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au +courant de la chose? + +CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a placé à sa portée]. Voici la +liste de l'État-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous +étions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, +l'officier de montres Brambourg et moi-même. [Il laisse le dossier +ouvert.] + +MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ça ne fait pas gras, quatre! + +CORLAIX. Non. + +MORBRAZ. Alors, voilà un bateau ennemi qui ignore les signaux de +reconnaissance et qui répond correctement à tes deux questions? Tu +trouves que c'est croyable, toi? + +CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allumé les deux +réponses qu'il fallait, combinées comme il fallait. Je les ai vues, moi, +que voilà, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi. + +MORBRAZ. Évidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en +reste plus ... Voilà ma sale nouvelle. Tu n'as pas de témoin pour toi. +Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un +quiconque! + +CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, +grâce à Dieu! + +MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont +rien vu, rien de rien, pas un fifrelin! + +CORLAIX. Rien? + +MORBRAZ. Rien! + +CORLAIX. C'est extravagant. + +MORBRAZ. Non. + +CORLAIX. Comment non? + +MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'était leur +droit à ces bougres-là puisqu'on n'avait pas encore rappelé aux postes +de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'étaient pas de quart, dans +leur hamac; ceux qui étaient de quart, sur le pont. + +CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille +ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la +passerelle, nous étions douze ou quinze à ne pas dormir. + +MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-là se trouvait +probablement si bien à ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas +un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous. + +CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y +suis pas ... + +MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, +hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a +que vingt-neuf ou trente-neuf de crevés! et celui qui ne l'est pas en +devient bête à couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses! +mais vraiment aussi cet animal-là passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu +que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance. + +CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-être pas tort! + +MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A +Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, +il regrettait de n'être pas mort, il voulait se faire sauter ... + +JEANNE [qui comprend à l'improviste]. Sauter?... + +MORBRAZ [qui continue à Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: +le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ... +Mais à cette heure, changement à vue ... Il ricane sans savoir pourquoi +non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? +Parce que te voilà sûr et certain d'être condamné? + +JEANNE [stupéfaite, à Corlaix]. Condamné? + +CORLAIX [à Jeanne]. Condamné ou acquitté. Ne vous affolez pas huit jours +d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien. + +MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitté, tu +seras condamné. [A Jeanne.] Il sera condamné, Madame, vous pouvez m'en +croire! c'est sûr comme Amen à l'église. + +JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?... + +MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que +vous ayez la gaieté facile. + +JEANNE [à Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible? + +CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il +n'a jamais été question de me guillotiner. + +MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le +rendre à la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, +neuf, dans une belle forteresse toute neuve. + +JEANNE. Mais pourquoi? + +MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de témoins! Bon Dieu! Allons, je vois que +vous avez très bien compris. Là-dessus, je vous laisse tous les deux +réfléchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrête.] Voyons +donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis +donc, Corlaix! + +CORLAIX. Commandant? + +MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui était de quart et qui s'en est +tiré ... Bon Dieu de bon Dieu! voilà que j'oublie son nom! + +CORLAIX. Brambourg! + +MORBRAZ. C'est ça, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'être bien chaud pour +toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein? + +CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu à lui adresser le moindre reproche à +l'occasion du service. + +MORBRAZ. Et à l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.] +Suffit! Ça va bien ... Il paraît que tu l'avais envoyé faire une ronde au +moment psychologique?... Une riche idée que tu as eue là! Ah! quand tu +te mêles d'en avoir, toi ... + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que s'il avait été sur la passerelle, il aurait +probablement vu quelque chose ... + +CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute. + +JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il +n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai déjà dit. Personne ne les a vus, pas un +chat. + +JEANNE. Mais Brambourg? + +MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure. + +JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non! +Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien, +pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes +aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqué pour vendredi, +mercredi, jeudi, vendredi, ça te fait trois jours. Mon petit Corlaix, +tâche moyen de te débrouiller. Cherche un témoin. Cherche une preuve, +cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu +ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le répéter ... tu es +foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ça me fera tout +de même une sacrée peine! [Il s'incline devant Jeanne.] + +CORLAIX [appelant]. Le Duc! + +MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi? + +CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide à se +lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blessé on en devienne +malotru! + + + + +SCÈNE V + + +JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE. + +[Jeanne restée seule, fait un jeu de scène assez long. Hésitation, carte +de visite, table à écrire, griffonnage hâtif, enveloppe. Elle sonne. Le +Duc entre.] + +JEANNE [quand elle a écrit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas +besoin de vous pour le moment?... + +LE DUC. Sûr que non, Madame. Après que le Commandant Morbraz, il a été +sorti, le Commandant comme ça, il est rentré dans sa chambre. + +JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous? +C'est tout près, n'est-ce pas? + +LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sûr! + +JEANNE. Il y a une réponse. Vous direz que vous attendez une réponse. + +LE DUC. Je dirai. + +[Alice entre.] + +ALICE. Finie, la visite? + +JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas? + +LE DUC. Ayez pas peur, Madame, espérez que je revienne et vous +regarderez voir à votre montre. + + + + +SCÈNE VI + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi? + +JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout à l'heure. Mais écoute d'abord. + +ALICE. Quoi donc? + +JEANNE. Je t'ai raconté la nuit du combat, la nuit du 31 juillet. + +ALICE. Oui. + +JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passé ... enfin tout ce que j'ai vu +ou entendu. Tu te rappelles? + +ALICE. Parfaitement. Mais ... + +JEANNE. Attends ... c'est très sérieux. Tu te rappelles donc que +Brambourg est entré dans la chambre. Je me suis cachée. Ils ont causé. +Je t'ai répété ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tête.] Bon. +Veux-tu me répéter à ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce +qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernières paroles de Brambourg? ce +qu'il a dit avant de s'en aller! + +ALICE. Avant de s'en aller? + +JEANNE. Oui, il était face au hublot ouvert, tu te rappelles bien? + +ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui +arrivait ... + +JEANNE. Et il a dit quoi? + +ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ça? on +dirait un bâtiment de guerre!" Et puis le navire a allumé ses feux de +reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ... + +JEANNE. Brambourg les a vus? + +ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a +interprétés, je veux dire qui a vérifié que c'était bien les signaux de +reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire +français ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait vérifier ça ... +puisqu'il était de quart ... donc, c'est bien lui ... + +JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo! + +ALICE. Ah! c'était tout cela? + +JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, +sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prévenir Fred que son procès +marchait tout à fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit témoin ... et +que dans ces conditions ... pas de témoin ... la condamnation ... + +ALICE. La condamnation? + +JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ça aussi, tout à l'heure ... que, dans ces +conditions: aucun témoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un +pli. Voilà. + +ALICE. Voilà!... + +JEANNE. Bien sûr, voilà! puisqu'il n'y a pas de témoin! puisque personne +n'a vu les feux ... + +ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?... + +JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se +souvient de rien. + +ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible! + +JEANNE. Évidemment, c'est impossible!... Il y a là certainement un +malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que +Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de même un homme d'honneur, +un officier. + +ALICE. Peut-être a-t-il oublié ... + +JEANNE. Je vais lui rafraîchir la mémoire. + +ALICE. Comment, Jeanne? + +JEANNE. Je l'attends. + +ALICE. Il va venir ici? + +JEANNE. Pourquoi pas? Dès que nous aurons causé cinq minutes, tête à +tête, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir. + +ALICE. C'est à lui que tu écrivais quand je suis entrée! + +JEANNE. Justement! + +ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Eh bien quoi, ma grande! + +ALICE. Jeanne! mais tu oublies ... + +JEANNE. Quoi? + +ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir. + +JEANNE. Comment! + +ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas être à bord de +l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait été ... par mégarde ... si +l'appareillage l'avait surprise à bord, ç'aurait été chez son mari ... +dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son +mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y étais pas ... + +JEANNE. Naturellement, je n'y étais pas ... + +ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!... +et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoyé chercher +Brambourg, ma pauvre Jeanne? + +[Long silence.] + +JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe! + +ALICE [geste vague.]...................... + + + + +SCÈNE VII. + + +Les Mêmes, LE DUC, puis BRAMBOURG. + +LE DUC. Madame, regardez voir votre montre. + +JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite. + +ALICE. J'aimerais mieux rester. + +JEANNE. Ah! ça ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse? + +BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ... + +JEANNE. Monsieur. + +BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher? + +JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligée +d'aller là-bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ... à ce soir, chérie ... + +ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur. + +BRAMBOURG. Mademoiselle ... + +[Sort Alice.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, BRAMBOURG. + +[Un temps.] + +BRAMBOURG. Madame, je suis à vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoyé +chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... très urgente, qui nous +intéresse tous les deux." + +JEANNE. Oui. + +BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatté! +infiniment flatté! un peu intrigué aussi ... + +JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort +d'ici. + +BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y étais pas du tout, il s'agit du procès +devant le Conseil de guerre? + +JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre +déposition. + +BRAMBOURG. Ah! + +JEANNE. Oui, j'ai pensé que vous voudriez bien excuser une curiosité +légitime ... il s'agit de mon mari ... et compléter les renseignements que +j'ai ... + +BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai déjà dit. Je suis à vos ordres. +Malheureusement, j'ai bien peur ... + +JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont précédé le combat. + +BRAMBOURG [qui réfléchit]. Madame ... + +JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont été +échangés entre l'_Alma_ et le bâtiment ennemi ... de ces signaux qui +trompèrent le Commandant de Corlaix ... + +BRAMBOURG. Je crains de vous être d'un faible secours. A ce propos, +Madame, vous savez sans doute qu'après le naufrage, on m'a repêché en +assez mauvais état. Ma mémoire s'en est ressentie de la manière la plus +pénible, et ce sont précisément les circonstances qui ont précédé le +combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a là pour +moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes +de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment où les +signaux furent échangés, je n'étais pas sur la passerelle; le Commandant +de Corlaix m'avait envoyé faire une ronde. + +JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'être sur +la passerelle pour voir les signaux? + +BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle? +Madame, il me semble que oui. + +JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont été faits par l'_Alma_, il +s'agit des signaux qui ont été faits par le bâtiment ennemi. + +[Brambourg réfléchit.] + +BRAMBOURG. Je n'étais pas sur la passerelle, je n'étais pas sur le pont +non plus; j'étais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir. + +JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois? + +BRAMBOURG. Des hublots?... + +JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de +cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre? + +BRAMBOURG. Peut-être. + +JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions. + +BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir +vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun +hublot ... Madame, je regrette vraiment. + +JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de +vous avoir mal dite ... Vous allez déposer vendredi devant le Conseil de +guerre ... et votre déposition se trouve avoir une importance capitale, +vous n'y avez sûrement pas songé!... vous ne pouvez pas y avoir songé! + +BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il +m'est impossible de déposer contre mes souvenirs, contre ma +conscience ... fût-ce même dans l'intérêt d'un chef avec qui j'ai pu +parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cessé d'estimer comme +un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurément d'être +acquitté et félicité par le Conseil de guerre. + +JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vérité! + +BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez +cependant pas me faire dire plus que je ne sais. + +JEANNE. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG. Comment? + +JEANNE. Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose +en vous, une rancune ... + +BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis très +sûr qu'en effet vous avez été déjà pour moi désagréable et brutale, +autant et plus que n'a été le Commandant de Corlaix. Mais je suis sûr en +ce moment, plus sûr encore que vous m'insultez très gratuitement en +supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon +témoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit +de l'admettre un seul instant!... + +JEANNE. Monsieur ... + +BRAMBOURG. Je ne prétends pas être un coeur d'élite, ni un grand +caractère, et je ne pratique pas à tort et à travers l'oubli des +injures, mais je suis un officier français!... + +[Corlaix entre en marchant péniblement, s'appuyant sur Le Duc.] + + + + +SCÈNE IX + + +Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC. + +BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne santé. + +CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remerçie, Monsieur, de +l'intérêt que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu +les débats? + +BRAMBOURG [menaçant]. Oui, Commandant ... à vendredi! [Il salue et sort.] + + + + +SCÈNE X + + +JEANNE, CORLAIX, LE DUC. + +JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tête.] +Vous avez l'air très fatigué. + +CORLAIX. La journée a été longue. + +JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas +peur de vous appuyer. + +CORLAIX. Petite Jeanne, merci. + +JEANNE. Asseyez-vous là ... vous êtes bien? + +CORLAIX. Tout à fait bien ... ah ça! vous vous intéressez donc à moi, +maintenant? + +JEANNE. Oh! Fred!... + +CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... à mon âge, on prend ce qu'on vous +donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. +[Agenouillée au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde très prévenante +et très gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? +Cet homme? + +JEANNE. Brambourg? + +CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que +cela ... Je ne savais pas. + +JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, +c'est la première fois ... + +CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous +demander ... + +JEANNE. Quoi? + +CORLAIX. C'est une prière ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai +toujours estimé votre droiture ... Il me serait aujourd'hui très pénible +de vous trouver ... moins ... + +JEANNE. Ai-je donc changé? + +CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous +supplie de me dire la vérité ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire +ici?... La vérité, Jeanne! + +JEANNE. Fred, quelle idée avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg +est venu parce que j'ai prié de venir, et je l'ai prié de venir parce +que le Commandant Morbraz avait trouvé sa déposition suspecte ... +malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte +par moi-même, et voilà tout. + +CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre +compte de quoi? + +JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette déposition, Brambourg prétend +n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement +extraordinaire! + +CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'était pas sur la +passerelle! + +JEANNE. Oui, je sais ... Il paraît que vous l'aviez chassé ... + +CORLAIX. Je l'avais chassé ... à peu près ... Il vous l'a dit? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi +pourquoi? + +JEANNE. Non. Pourquoi au fait? + +CORLAIX. Oh! c'est sans intérêt ... je ne sais même plus au juste quelle +insolence il m'avait lâchée ... + +JEANNE. En tout cas ... vous êtes bien sûr qu'il ne peut rien contre +vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous déteste +horriblement ... et il me déteste aussi. + +CORLAIX. Ah! vous aussi ... + +JEANNE. Du moins, je crois. + +CORLAIX. Il vous a fait la cour? + +JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqué de ménagement à +son égard. Il m'ennuyait trop. + +CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore +la vérité ... toute la vérité? + +JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogée comme cela. + +CORLAIX. Pardon!... c'est très absurde et ce n'est guère élégant ... ayez +tout de même pitié d'un vieil homme qui souffre ... + +JEANNE. Vous souffrez? + +CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez +indulgente et ... répondez-moi, c'est ma dernière question ... Ce +Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ... +Était-ce seulement à propos de moi?... à propos de mon procès?... rien +qu'à propos de mon procès. + +JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment? + +CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, +pour l'aider, pour le défendre ... vous avez surmonté votre répugnance et +vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?... + +JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma +faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le +pardonnerai jamais. + +CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sûr. + +JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiète ... je sais bien +qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgré tout il ne +faut rien négliger, c'est trop important votre carrière ... votre avenir +d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie. + + + + +SCÈNE XI + + +CORLAIX, JEANNE. + +CORLAIX. Vous croyez ... + +JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-même bien souvent: "Une +fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait +renoncer à la mer. + +CORLAIX. J'ai renoncé à d'autres choses. + +JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer +pour vous ... Vous ne renonceriez pas à la mer? + +CORLAIX. J'ai renoncé à vous ... + +JEANNE. Fred? + +CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'êtes plus ma femme ... ou si peu. + +JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitié! + +CORLAIX. Pardon ... + +JEANNE [un mouvement]. Fred, tout à l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma +dernière question." + +CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde. + +[Jeanne s'écarte de lui.] + +CORLAIX. Non! pas même cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement +vers lui, mais il l'arrête d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent +sur le dossier resté ouvert sur la liste de l'état-major de l'_Alma_.] +Seul! seul! + +[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +CINQUIÈME ACTE + + +Cette salle est située Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. +C'est un local rectangulaire, très banal, blanchi à la chaux, fenêtres +sur un des longs côtés donnant sur la Place d'Armes dont on aperçoit les +platanes. Deux portes, opposées aux fenêtres, l'une sert d'entrée au +public et aux témoins, l'autre au Conseil de guerre. + +On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpé +d'office dans les faits de la perte du croiseur-éclaireur l'_Alma_. + +Corlaix se présente un bras en écharpe, le front bandé sous sa casquette +d'uniforme. Il est pâle et visiblement affaibli. + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +VICE-AMIRAL DE FOLGOET, président du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE +CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN +CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. +Défenseurs: Capitaine de Frégate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau +de Toulon, Maître VALÈCHE. PRÉVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de +garde, Plantons, etc ... LE DUC à la barre. PUBLIC. + + +FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous étiez de quart sur la passerelle? + +LE DUC. Dessous la passerelle que j'étais de quart, Amiral. + +FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous étiez donc de quart +"dessous" le passerelle et, malgré cela, vous n'en savez pas plus long +que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez +rien? Je veux dire de tout ce qui a précédé le premier coup de canon? + +LE DUC [la main au bonnet, à chaque réplique]. C'est ça comme vous +dites, Amiral! Rien de tout ça que vous m'avez demandé aussi donc! + +LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Président" à la fin des fins. +Vous êtes donc bouché à l'émeri, vous? + +LE DUC [au greffier]. C'est ça, Monsieur le Président. + +FOLGOET. C'est vraiment une fatalité, Messieurs, je vous prie de le +constater une fois de plus! Voilà notre septième témoin et pas une +indication! + +CHALLEROY. Pas la moitié d'une. + +FOLGOET. Sept témoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il +est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de +vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survécu. Messieurs, avec +le Commandant de Corlaix. + +CHALLEROY. Et l'état-major de l'_Alma_ comptait? + +CORLAIX. Vingt-quatre officiers. + +LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par conséquent vingt +deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour +cent--proportion des tués pour l'état-major. Voyons pour l'équipage. +Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes? + +CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont +survécu. + +LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, +disons _grosso modo_ la moitié. Et par conséquent pour l'équipage, +proportion des tués: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de +quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix? + +CORLAIX. Sitôt que la torpille allemande nous eut frappés, je fis +rappeler aux postes d'évacuation ... L'ennemi était déjà coulé bas à ce +moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation à la +mer, mais des barques de pêche étaient alentour. Mes officiers +rallièrent leurs postes dans les fonds et y restèrent jusqu'à la fin, +puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes +devant eux. + +LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers +français sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots français et +pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je +n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'était pas utile que le pays en +fût informé. + +FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg à la barre. [A Le Duc.] +Toi, va-t'en. + +LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ... + +FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! +tiens bon! + +LUTZEN [à Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? +Ça va comme ça, espère un peu ... Tantôt tu nous as expliqué que pour les +choses avant qu'on eût rappelé aux postes de combat, tu ne te rappelles +rien. Mais pour les choses après? Tu es un peu là, hein, pour te les +rappeler les choses après? + +LE DUC [à l'aise]. Pour sûr comme vous dites, Amiral. + +LUTZEN. Bon ça. Alors, écoute voir. Sitôt que le clairon eut rappelé ... +qu'est-ce que tu as fait? + +LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport à ça qu'il +nous est arrivé quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, +autant dire. Même que j'ai point seulement eu la chance d'être blessé! + +LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'étais point blessé, tu t'es ramassé. Et +sitôt ramassé, qu'est-ce que tu as encore fait? + +LE DUC. J'ai couru à mon canon, donc! + +LUTZEN. Et tu as tiré, hein? C'est toi qui as coulé le Boche, je parie? + +LE DUC. Pour sûr, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres. + +LUTZEN. Et après? + +LE DUC. Après? + +LUTZEN. Après que la torpille vous fût rentrée dedans? + +LE DUC. Après que la torpille ... + +LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant! + +LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ... + +LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as juré ... + +LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doué! j'ai jamais su! Je me +recherche ... espérez un coup ... ça y est ... c'est ça! Je suis été +trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas quérir Monsieur +d'Artelles ... rapport comme ça qu'il n'était pas de quart, Monsieur +d'Artelles ... et alors, sûr et certain étant endormi couché dans sa +chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilité à +déjà monter puisqu'on ne s'était pas même battu en tout quatre, cinq +minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'étais son canonnier. + +LUTZEN. Alors, tu as été quérir Monsieur d'Artelles? + +LE DUC. C'est ça, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire +comme ça quelque chose et alors il s'est éventré contre les ferrures de +sa chambre ... qui avait sauté en vrac ... quelque obus, probable ... et +alors il a décédé ... [La main aux yeux.] + +LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a décédé? + +LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonté +moi et Diquelou ... + +LUTZEN. Bon. Comme ça donc, tu étais sur le pont, tu es descendu dans +les fonds réveiller ton officier; il était blessé, tu l'as porté ... tout +ça pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle +s'en allait par le fond? + +LE DUC. Pour sûr. Diquelou il m'avait dit: "Peut être qu'on n'aura pas +le temps de remonter si on descend." + +LUTZEN. Tu es descendu tout de même ... Bon. C'est ça que je voulais +savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein? + +LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc. + +LUTZEN. + +Ça va bien, merci. Je me rappellerai. + +FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du +Gouvernement?... Monsieur le défenseur? [Signes négatifs.] On n'a plus +besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous où vous voudrez. + +[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus éloigné.] + +LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotés.] + +FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau +Brambourg à la barre. + +LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg à la barre. + +FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entière: +nous sommes toujours en présence de l'unique affirmation du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle +n'est malheureusement étayée d'aucune preuve et demeure--passez-moi le +mot, Commandant--tout à fait extraordinaire, voire extravagante. +Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul +doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet +et fut coulé bas en même temps que l'_Alma_. + +UNE VOIX [dans le public]. Avant! + +FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse évacuer la salle? [Au +Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_ +questionné à deux reprises, sur sa nationalité, comme il est +réglementaire, répondit deux fois par signal correct qu'il était +Français. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? +C'est bien là votre système de défense? + +CORLAIX. C'est bien là l'exacte vérité. + +[Entre Brambourg.] + +FOLGOET. C'est ce que nous allons voir. + +[Mouvements dans le public.] + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, BRAMBOURG, à la barre. + +FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Oui, Monsieur le Président. + +FOLGOET. Age, prénoms, qualité. + +BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de première classe, +vingt-huit ans, j'étais officier de quart en sous-ordre à bord de +l'_Alma_. + +FOLGOET. Vous n'êtes ni parent ni allié de l'accusé ..., vous n'avez +jamais été à son service, il n'a jamais été au vôtre? + +BRAMBOURG. Non, Amiral. + +FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire +toute la vérité, rien que la vérité. + +BRAMBOURG. Je le jure. + +FOLGOET. Si vous voulez bien déposer. + +BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extrêmement vagues ... On a dû vous +transmettre une note de l'hôpital à mon sujet ... + +FOLGOET. Nous savons que vous n'avez été recueilli que plusieurs heures +après le naufrage, qu'un évanouissement prolongé s'en est suivi et que +la mémoire des faits ne vous est revenue que peu à peu, confuse et +fragmentaire. Alors, dites-nous tout de même ce que vous savez des +circonstances qui ont précédé le combat à la suite duquel l'_Alma_ a +péri. Vous étiez de quart, je crois? + +BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'étais de quart. + +FOLGOET. Eh bien, alors? + +BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fût signalé, l'ordre +m'a été donné de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans +les fonds du navire et je n'étais pas encore remonté ... + +FOLGOET. Qui vous a donné cet ordre? l'officier de quart en premier? + +BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-même. + +FOLGOET. Monsieur de Corlaix? + +BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix. + +FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donné cet ordre? + +CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement. + +FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'était pas encore en vue quand vous avez +quitté la passerelle? + +BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ... + +CORLAIX. Il n'était pas encore en vue. + +FOLGOET. Et vous êtes revenu sur la passerelle? + +BRAMBOURG. Pendant le combat. + +FOLGOET. Que savez-vous sur le combat? + +BRAMBOURG. Il a été très court. + +FOLGOET. Où étiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chaviré? + +BRAMBOURG. Je crois bien que j'étais sur le pont, Amiral. J'avais +conduit moi-même à l'extérieur, un groupe de traînards. Nos hommes, et +surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au bâtiment et +nous avions toutes les peines du monde à les persuader de se jeter à la +mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouvé tout à coup +dans l'eau, une vague a déferlé sur moi ... + +FOLGOET. Nous savons également tout cela. La seule chose que nous ne +sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de +signaux que le _Coblentz_ a fait à l'_Alma_ et que le Commandant de +Corlaix a pris pour les réponses correctes des signaux de reconnaissance +du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_, +Monsieur? + +BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont échangé leur signaux, +j'étais sûrement dans les fonds du navire, Amiral. + +FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire +due Gouvernement ... + +MORBRAZ [geste, il s'adresse à Brambourg]. D'après vos déclarations, +Monsieur, vous avez quitté la passerelle dix bonnes minutes avant que le +_Coblentz_ fût en vue? + +BRAMBOURG. Il me semble. + +MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix +minutes! Qu'avez-vous fait toute cette éternité-là? + +BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde. + +MORBRAZ. Quelle ronde? + +BRAMBOURG. Celle que j'avais reçu l'ordre de faire. + +MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous +demande: quelle espèce de ronde? Oui, par où avez-vous passé? + +BRAMBOURG. Voilà précisément ce dont je me souviens le plus mal, j'ai dû +passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirassé. + +MORBRAZ. C'est tout? + +BRAMBOURG. Je n'avais pas à aller ailleurs. + +LE DUC [se levant]. Commandant? + +FOLGOET. Qui est-ce qui a parlé? + +LE DUC. Amiral? + +FOLGOET. Vous répondrez quand on vous questionnera. + +LE DUC. Oui, Amiral. + +LE GREFFIER. Asseyez-vous. + +LE DUC [obéissant]. Oui, Amiral. + +BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant +qu'avant de faire ma ronde, je suis entré dans ma chambre au moment +précis où cet homme [Il désigne Le Duc] sortait de la chambre voisine. +[Rumeur ironique dans la foule.] + +MORBRAZ. Ah! + +BRAMBOURG. Ce détail m'avait échappé. Je me rappelle très bien, je +reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guère +d'importance. + +MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, où était-elle? + +BRAMBOURG. A bâbord, dans la batterie. + +MORBRAZ. A bâbord, voilà qui devient intéressant. + +LUTZEN. Comment ça? + +MORBRAZ. Bien sûr puisque c'est par bâbord que M. de Corlaix nous disait +tout à l'heure avoir relevé le croiseur allemand. + +BRAMBOURG. Je vois où vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la +refermer; mon hublot était vissé, la tape de cuivre en place. Je ne +pouvais rien voir à l'extérieur. + +MORBRAZ. Péremptoire. Ensuite? Avez-vous commencé immédiatement cette +fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs. + +BRAMBOURG. Ensuite, je suis entré dans la chambre voisine. [Rumeur +ironique de la foule.] + +MORBRAZ. Voici du nouveau. + +BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublié, mais il +n'y a rien là qui concerne le procès. + +MORBRAZ. Êtes-vous sûr? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de même? + +BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point. + +FOLGOET. Quel motif? + +BRAMBOURG. Amiral ... + +FOLGOET. Je trouve étrange que vous hésitiez ... + +BRAMBOURG. J'ai hésité, Amiral, mais dès l'instant que vous insistez ... +Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hésitation. Le fait +qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune manière au procès, +ma première intention n'était pas d'en rien dire ici. Au cours de ma +ronde, je suis entré, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur +d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles était mon ami. +[Exclamation étouffée qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet +murmure. Brambourg continue.] Je suis entré chez Monsieur d'Artelles +dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider +à ma permutation. Je savais que cela lui était faisable. Je voulais en +effet débarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible. + +FOLGOET. Vous vouliez débarquer? Pourquoi? + +BRAMBOURG. Je désirais n'être plus sous les ordres du Commandant de +Corlaix. Lui-même, d'ailleurs n'aurait rien objecté à ma permutation. + +FOLGOET. [Geste vers Corlaix.] + +....................................................... + +CORLAIX [il incline la tête]. C'est exact. + +FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.] + +........................................................ + +LUTZEN. Vous auriez à vous plaindre de lui? + +CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irréprochablement, je +n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire, et la veille même, +j'aurais regretté qu'il permutât et lui-même n'y pensait probablement +pas ... c'est à peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons +eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement privé. + +FOLGOET. Strictement privé? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il +s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir +là. + +MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre privé n'est pas de la +compétence d'un tribunal ... un fait d'ordre privé ça ne nous regarde +pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les conséquences +d'ordre public qui en résultent de ce fait d'ordre privé ... [Geste de +Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrées +conséquences d'ordre public ... il ne pleut ... + +FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ... + +MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le Président, moi non plus je ne vois pas ... +et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister, +mais tout à l'heure, j'ai demandé au témoin quel avait été l'itinéraire +de sa ronde et il m'a répondu: "batterie, entrepont cuirassé" tout sec; +j'ai pu me contenter de cette réponse-là tout à l'heure, à présent je ne +peux absolument pas ... et je réclame des détails. + +BRAMBOURG. Quels détails? + +MORBRAZ. Tous les détails. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon +cher Monsieur, loin de là ... Mais c'est mon métier d'ennuyer les gens ... +je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui +n'ennuierait pas les gens, ça passerait la mesure! Alors, +récapitulons ... Vous nous révélez tout d'un coup à brûle-pourpoint ... Eh +bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces +choses ... de les savoir sans exception de la première à la dernière ... +Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour +commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre mémoire de haut en bas, et +de tribord à bâbord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa +chambre à Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur +l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a répondu. + +FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous +avez entendu la question, Monsieur? + +BRAMBOURG. Monsieur le Président, il m'est impossible de me rappeler mot +pour mot, surtout dans l'état où je suis, les termes d'une conversation +déjà vieille de plus d'un mois. + +MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublié le mot à mot? +On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en +contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en détail, +hein? ne sautez rien! + +BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est très très vague ... J'ai +frappé plusieurs fois à la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se +mettre au lit ... + +MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a dû vous recevoir aimablement! Je ne +m'étonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux! + +BRAMBOURG [regarde Morbraz, hésite et continue]. D'Artelles m'ouvrit +enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me +rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps +auparavant. Il l'avait refusée. Je lui demandai de bien vouloir renouer +l'affaire à mon compte. Il me promit de le faire. + +MORBRAZ. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout. + +MORBRAZ. Vous êtes sûr? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus +crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons là des +dépositions très précises sur ce point. + +BRAMBOURG [geste vague.]...................................... + +MORBRAZ. Il était ouvert ou fermé le hublot de Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous êtes bien souvenu que le vôtre +était fermé! + +BRAMBOURG. Naturellement! le mien. + +MORBRAZ. Oui, oui, le vôtre, c'était le vôtre. Seulement, celui de +Monsieur d'Artelles, c'était celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez +pas où j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu +Monsieur d'Artelles, j'étais au courant de ses habitudes et je sais que +ses hublots étaient toujours ouverts la nuit ... par conséquent ... j'y +songe: elle était à bâbord comme la vôtre n'est-ce pas, la chambre de +Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voilà que je trouve +mon affaire! Vous êtes sorti de chez Monsieur d'Artelles à quatre heures +vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous? + +MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulté les chronomètres +du bord! Mais vous êtes remonté sur le pont à l'instant de l'ouverture +du feu; donc à quatre heures trente, puisque c'est à quatre heures +trente que le _Coblentz_ vous a lancé sa torpille, vous aviez quitté +Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_ +a lancé sa torpille. + +BRAMBOURG. Tout au plus, oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant +d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas être bien loin de +l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regardé par le +hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux +du _Coblentz_. Et vous avez regardé par le hublot. Un hublot ouvert, on +ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil. + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Vous avez regardé, je vous dis que vous avez regardé! Si vous +ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si +vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que +le Commandant de Corlaix est coupable! + +L'ESTISSAC. Ah bah! voilà une culpabilité à laquelle je ne m'attendais +pas. + +MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le défenseur! je ne m'y attentais pas. +Elle n'en est pas moins évidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre +mon raisonnement. Voilà Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regardé +par un hublot à l'heure précise où le croiseur allemand _Coblentz_ +défilait devant le hublot, à l'heure précise aussi où le susdit croiseur +_Coblentz-échangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui +ont trompé le Commandant de Corlaix. Quels étaient ces signaux? D'après +le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous +ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve. +Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en +a rien vu, puisqu'il n'en a gardé aucun souvenir. Quand on vous allume +sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en +souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne +vous a rien allumé du tout, et si on ne vous a rien allumé du tout, le +Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ça me suffit. Je +n'ai plus rien à vous demander, ma conviction est faite. + +FOLGOET. Monsieur le défenseur? + +L'ESTISSAC. Je fais toutes mes réserves sur de telles preuves ... le +Conseil de guerre appréciera, mais je n'ai à demander à un témoin frappé +d'amnésie. + +FOLGOET [aux juges]. Messieurs ... + +LUTZEN. Monsieur le Président, je voudrais demander au témoin s'il a +mesuré l'importance imprévue que sa déposition semble prendre. + +[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ... +Exclamations dans la foule.] + +FOLGOET. C'est intolérable! Sergent d'armes! un peu de silence! + +LUTZEN [directement à Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ... +Après tout ce qui vient d'être dit, vous ne pouvez pas vous faire +d'illusion. Si le prévenu est condamné, le poids de sa condamnation +pèsera sur vous. + +BRAMBOURG. Amiral, si le prévenu est condamné, j'en aurai certainement +beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne +me souviens pas, Amiral. + +[Vives exclamations.] + +FOLGOET. Sergent d'armes.! + +LUTZEN. J'en appelle à votre conscience, Monsieur, à votre conscience +d'officier, d'officier français. + +[Nouvelles exclamations plus violentes.] + +FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison? + +LUTZEN. Le problème est à présent bien posé ce me semble: Vous, qui avez +regardé par un hublot de bâbord, avez-vous vu oui ou non? + +BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas! + +LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous +êtes sûr de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG [qui hésite]. Il me semble bien ... + +MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre! +faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique! +"Il vous semble" à vous? Eh bien à moi, il me semble que ça passe toute +mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carrière d'un +officier sont en train de se jouer à pile ou face. Et il me semble que +l'honneur d'un officier ça doit peser lourd dans la conscience d'un +autre officier, c'est votre avis, je suppose? + +BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!... + +MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos +paroles! Vous n'êtes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamné, +vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si +fait! son ennemi! je dis bien et je répète: son ennemi puisque nous +sommes lui accusé, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je +vous jure tout de même, foi de marin, que si je lui cassais les reins +tout à l'heure, à Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il +me fût prouvé par la suite que je me suis trompé et qu'il était +innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser à cela parce que ça +passerait la mesure de toutes les mesures des sacrés tonnerre de nom +d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voilà, Monsieur! j'ai +tout dit! A vous le crachoir! + +BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sûr, +absolument sûr de rien. Tout à l'heure, j'avais même oublié être entré +dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aidé, je m'en suis +souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ... + +MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous êtes dans la chambre de +Monsieur d'Artelles. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Devant le hublot. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. C'est peut-être vous qui avez regardé. C'est vous. Vous +regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les +voyez ... + +BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas +dire que je vois ... je ne vois pas! + +JEANNE. Il a vu! + +[Sensation. Mouvement. Bruit.] + +FOLGOET. Qui a parlé? + +JEANNE. Moi, Amiral. + +MORBRAZ. Madame de Corlaix! + +JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur +l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu. + +BRAMBOURG [qui se relève tout d'un coup]. Moi? + +JEANNE. Il vous a dit tout à l'heure qu'après avoir quitté la passerelle +de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de +reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompé ... Après avoir quitté la +passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entré dans sa +chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et +s'ouvrant à bâbord de l'_Alma_. + +BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit. + +JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles était ouvert ... Par ce +hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitôt +le _Coblentz_ a allumé la première réponse, quatre feux rouges. Alors M. +d'Artelles lui a demandé [geste]: "Vous qui êtes de quart est-ce que +c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a répondu: "Oui". +[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la +salle auquel succède un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles +a encore demandé: "Quelle est la réponse à l'autre question". Monsieur +[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont +été remplacés par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrête et reprend +haleine. Brusquement.] Après que le _Coblentz_ eut tout éteint, comme M. +d'Artelles disait à Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire français", +Monsieur [geste] a dit: "français ou étranger. C'est un secret de +polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands +ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de +là à les interpréter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et +je l'ai entendu. + +FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu? + +CORLAIX. Eh bien, Jeanne? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat? + +JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui, +les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce +que j'étais là. + +FOLGOET. Vous étiez là? + +JEANNE. Oui, à bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles. + +FOLGOET. Dans la ... + +JEANNE. Son canonnier peut en témoigner, c'est lui qui m'a sauvée. + +FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hésite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.] + +LE DUC. C'est la vérité, Amiral! + +[Corlaix retombe accablé sur son banc et semblera ne plus rien entendre +jusqu'à la fin de la scène.] + +MORBRAZ [à Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout à l'heure bourgre +d'âne. + +LE DUC. Vous ne me l'avez pas demandé, Commandant. + +FOLGOET. Monsieur? + +BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme +de Corlaix ait vu. + +FOLGOET. Vous confirmez la déposition? + +BRAMBOURG. Absolument. + +FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est +plus que formalité. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement +abandonne l'accusation? + +MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le +Président. + +FOLGOET. Monsieur le Défenseur? + +L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot. + +FOLGOET. La séance est levée. + +[Sort le Conseil de guerre]. + + + + +SCÈNE III + + +CORLAIX, JEANNE. + +[Un temps. Corlaix lève enfin la tête, regarde sa femme qui n'a pas +bougé toujours dans la même attitude humiliée. Il fait un grand effort +sur lui-même, puis:] + +CORLAIX [d'une voix très douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant +croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se lève avec de +grandes difficultés.] Vous allez être obligée de soutenir votre vieil +ami ... + +JEANNE [vient tomber à ses genoux]. Pardon! Pardon! + +[A l'extérieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le +Conseil de guerre!] + +CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!... + +[Pendant que le rideau baisse, très doucement en lui caressant les +cheveux.] + +Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!... + + + RIDEAU. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes +by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + +***** This file should be named 11037-8.txt or 11037-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11037/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La veille d'armes + Piece en cinq actes + +Author: Claude Farrere et Lucien Nepoty + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11037] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + + + + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer. +http://users.belgacom.net/gc782486 + + + +LA VEILLE D'ARMES. + +par + +CLAUDE FARRERE et LUCIEN NEPOTY. + + + +Piece en cinq actes. + +_Represente pour la premiere fois au Theatre du Gymnase le 5 janvier 1917. + + + +PERSONNAGES + +COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur. +BRAMBOURG: Henry Burguet. +COMMANDANT MORBRAZ: Cande. +VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet. +D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny. +LE DUC, matelot: Alcover. +BIRODART, mecanicien de vaisseau: Coradin. +COMMANDANT FERGASSOU: Valbret. +DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton. +VERTILLAC: Bender. +CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly. +CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton. +FOURDYLIS, mousse: Gardanne. +DAGORNE, matelot: Tressy. +KORCUFF: Lerighe. +DIQUELOU, matelot: Feld. +LE TELEMETRISTE: Lebreton +L'ESTISSAC: Ch. Leriche. +LE GREFFIER: Feld. +JEANNE: Mmes Madeleine Lely. +ALICE: Magd. Damiroff. + + + +PREMIER ACTE + + +[Le theatre represente le salon et la salle a manger du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-eclaireur +l'Alma. (L'Alma est un batiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagerer +par consequent les dimensions apparentes du decor; un croiseur-eclaireur +n'est pas un cuirasse dreadnought.) + +Les deux pieces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arriere +du batiment. Deux amorces de cloison separent le salon et la salle a +manger, celle-ci a l'extremite poupe: ligne de sabords en demi-cercle +pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de +Toulon; (feux de batiments et feux de la terre ca et la). Dans le salon, +adosses aux amorces de cloison, petits divans de coin; a gauche, table a +ecrire, a droite, l'armoire blindee des documents secrets. + +(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (etoffe +reglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pieces au +besoin n'en font qu'une seule. + +Au lever du rideau, la draperie est ouverte completement. Le Commandant +de Corlaix est a table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une +conversation animee. Rires, etc. Mais aussitot des "chut". Le silence se +fait. Corlaix se leve, le verre en main.] + + + + +SCENE PREMIERE + + +JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG, +D'ARTELLES, a table. + +[CORLAIX, debout, le verre en main.] + +Messieurs, avant de passer au salon, permettez a votre commandant de +vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procures en +acceptant de diner a sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas +tres gai d'etre consignes tous a bord, au lieu d'aller a terre faire ses +adieux a la paix qui sera peut-etre defunte demain. Le service de la +nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'a obeir joyeusement. Moi, +d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grace a rien regretter puisque ma +famille m'a fait la charite de venir a moi qui ne pouvais aller a elle +et que mes officiers, qui sont ma famille egalement, ma famille de +marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens a me +conformer au rite de la bonne tradition maritime et je leve mon verre, +Messieurs, a la sante de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis +et dont vous regrettez l'absence. + +FERGASSOU. [Accent provencal qu'il exagere de temps en temps, par +plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.] + +Commandant, a la votre! pour les toast [il prononce to-ast] vous etes un +peu la, coquin de sort! Ca n'est pas tout ca. Il faut que quelqu'un lui +reponde au Commandant. + +CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvee ici, je dispense ... + +FERGASSOU. Corvee, que vous dites?... + +D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvee sera pour le commandant +[geste vers Corlaix] qui va etre oblige de m'ecouter. + +ALICE. Bravo! + +FERGASSOU. Ca va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou! + +D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est +la premiere fois. + +FERGASSOU. On le sait ... le debut, l'emotion inseparable, allez de +l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou! + +D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un debut ... + +BRAMBOURG. De quoi diable, alors! + +ALICE. Silence aux interrupteurs! + +D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes, +c'est-a-dire tout l'etat-major et tout l'equipage de notre bonne vieille +_Alma_. + +FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un depute cet enseigne. + +D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous etions ce +matin ... + +BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants. + +D'ARTELLES.... nous etions trois cents hommes tres malheureux. + +FERGASSOU. Malheureux, c'est-a-dire que c'etait epouvantable. + +D'ARTELLES. C'est bien simple: voila six jours que sous pretexte d'une +mission secrete ... et secrete ... on sait ce que parler veut dire. + +BRAMBOURG. Excepte les journaux, personne n'en sait rien. + +ALICE. Bravo! Fred, a propos, il n'y a toujours rien de nouveau? + +CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le +telegramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est a l'orateur. + +D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je repete: voila six jours que nous +sommes tous consignes a bord dans l'attente de cet appareillage +problematique, en sorte que ce soir, qui est peut-etre notre dernier +soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous appretions tous +a souper a la mode des anciens chevaliers ... + +ALICE. Ils jeunaient les anciens chevaliers ... + +D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous +appretions tous a jeuner comme eux, et vous nous avez epargne cette +tristesse-la, Commandant, vous nous l'avez epargnee somptueusement, +d'abord en nous reunissant autour d'une table de famille, et de plus, en +y faisant asseoir avec nous de quoi rejouir nos yeux et de quoi +reconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens a vous +exprimer notre reconnaissance. Et je suis sur que vous ne m'en voudrez +pas si je leve mon verre a la sante de vos charmantes invitees plutot +qu'a la votre comme je devrais le faire. + +[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix +se leve. Tout le monde l'imite.] + +CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ... +Mesdames ... + +[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.] + +FERGASSOU. He be, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit +compliment de derriere les fagots qu'il vous a tourne, ce d'Artelles. + +JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrete.] +Et tenez, j'ai meme envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous +etes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lache le bras de Fergassou, +court a d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scene. Ils causent a voix +basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et +Brambourg ferment la marche.] + +BRAMBOURG. [a Fergassou] Vous voila en penitence, commandant Fergassou: +prive de jolie femme. + +FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand +je peux faire plaisir a mes amis, ce serait de ne pas le faire. + +VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un +bridge? [Ils sont tous passes. Ils se separent. Rabeuf et Fergassou se +retrouvent en tete a tete, au premier plan. La scene a change pendant ce +dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.] + +BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation. + +JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ca, vous croyez donc tous que cette chose +soit possible? + +FERGASSOU. He! he! les rumeurs sont assez facheuses. + +RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est a vous de nous renseigner. Qu'est-ce +qu'on fait a Toulon? + +JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armees ... que +sais-je? + +D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien. + +JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui +m'inquiete. Pourquoi envoyer l'_Alma_ a Bizerte? + +CORLAIX. Ma chere Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un +contre-ordre est si vite arrive. + +JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie! + +FERGASSOU. Alors, esperons le. + +JEANNE. En attendant, vous etes la ... sous pression. + +CORLAIX. Au fait, Birodart, ou en sommes-nous pour les feux? + +BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudieres +en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes apres +que vous en aurez donne l'ordre. + +CORLAIX. Combien de charbon deja brule? + +BIRODART. 250 tonnes environ? + +CORLAIX. 12.000 francs de fumee! Mecanicien, vous coutez cher. + +BIRODART. Pas moi, la mission. + +[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.] + +VERTILLAC. Birodart, vous en etes? + +BIRODART [a Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre. +Corlaix reste aupres de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause a voix +basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le cafe.] + +JEANNE [a d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ca vous plairait, je +parie, qu'il y eut la guerre. + +D'ARTELLES. Ma foi ... oui! + +JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derriere vous? + +D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne. + +JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille? + +D'ARTELLES. Si ... lointaine. + +JEANNE. Et ... c'est tout? + +D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise! + +JEANNE. Chut! prends garde! + +ALICE. Monsieur d'Artelles, a mon secours! Toute seule, je n'arriverai +jamais a satisfaire ma clientele. + +D'ARTELLES [se precipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle. + +ALICE. Je vous charge du sucre. + +D'ARTELLES. Merci de la confiance! + +FERGASSOU. Enfin! voila donc un enseigne qui va servir a quelque chose. + +ALICE [bas, a Jeanne]. Mechante, mechante! + +JEANNE. Pourquoi? + +ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, la-bas ... C'est ton +mari. Tu es sure de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardee, tu +sais, pendant tout le diner ... Il t'a regardee ... d'un regard si tendre, +si tendre ... ca m'a creve le coeur. On parle de mobilisation, personne +ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait +donc, cet enseigne? + +JEANNE. Que tu es bete! Rien du tout, naturellement! + +ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce +que les hommes disent aux femmes ... + +JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espece de petite fille! + +ALICE. Comme si on avait besoin d'etre mariee pour ... + +JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances! + +ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles +filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux, +c'est que tu ne fasses pas de chagrin a ton mari. Tu es une brave petite +bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bete dont tu fais +tout ce que tu veux. Est-ce vrai? + +JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui. + +ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur la-bas! Ton +mari ... + +BRAMBOURG [qui s'est approche des deux femmes, a Jeanne]. Faut-il vous +inscrire au bridge, Madame? + +JEANNE [qui a la vue de Brambourg n'a pu se defendre d'un leger +mouvement de repulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai +pas. + +[Brambourg s'incline en souriant.] + +BRAMBOURG [a Alice]. Et vous, Mademoiselle? + +ALICE. On ne sait pas ... Peut-etre ... oui ... + +BRAMBOURG [rapportant la reponse a ceux qui sont vers la table de +bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit: +peut-etre. + +ALICE [bas, a Jeanne]. Tu as une facon de rembarrer les gens! + +JEANNE. Celui-la m'exaspere! + +ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour? + +JEANNE. La cour! Tu t'y connais! + +[Alice va vers la table de bridge ou Vertillac et Birodart sont deja +installes.] + +VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous +n'attendons plus que vous. + +JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous +permettez. Il a des choses importantes a me dire. + +RABEUF [a Fergassou]. Commencons toujours. On est quatre. + +FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ... + +[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis a +la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix +restent seuls dans le salon.] + +JEANNE [qui est assise deliberement pres du bureau de Corlaix]. Eh bien, +Fred? + +CORLAIX. Vous etes bien sure que c'est moi qui ai a vous parler? [Jeanne +fait un "oui" tres serieux de la tete.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que +j'ai a vous dire? + +JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des +circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez a me dire que vous +auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille +sans lui dire adieu! + +CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le depart d'un vieux +monsieur n'est jamais une chose bien grave! + +JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous defends de traiter ainsi mon +mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez +l'apprecier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre +marine et que je serais, moi, un monstre si je n'etais pas extremement +fiere d'etre sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un +enfant qui a trouve dans son sabot de Noel un cadeau magnifique, +beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son +age. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le +connaitre tout a fait ... + +CORLAIX. Le petit Noel s'est trompe ... + +JEANNE. Le petit Noel ne se trompe jamais! + +[Un temps. Corlaix medite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait +mal.] + +JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau, +changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une etrangere +au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette +affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce +qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous +voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs, +Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec +passion. Jeanne eclate de rire, triomphante.] + +CORLAIX. Enfant! + +JEANNE. Pas plus que vous. + +[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute a la chambre de +bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.] + +VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je reclame votre +arbitrage. + +BIRODART. Moi aussi. + +CORLAIX [allant a eux]. Qu'est-ce que c'est? + +VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de +carreau. + +BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commencons par le commencement. Je +demande un sans atout. + +VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-la. Regardez, Commandant. + +BIRODART. C'est un jeu superbe. + +[Pendant la querelle, Brambourg est entre dans le salon. Sans bruit, il +ferme le rideau qui separe le salon de la salle a manger.] + + + + +SCENE II + +JEANNE, BRAMBOURG. + + +BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se devorer. Affreux spectacle! [Il +fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumieres, les +feux des batiments. Parions que vous trouvez ca tres joli? + +JEANNE. Ce n'est pas votre avis? + +BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins +interesse par leur ensemble que par tel petit detail que je decouvre +tout a coup et que je decouvre d'autant plus que j'imagine qu'il est a +moi seul. Aussi jugez si je le deguste en gourmet. Par exemple, ce soir, +je l'ai decouvert tout de suite en entrant, mon petit detail, et il est +particulierement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le +sabord et semble ne pas l'ecouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette +grande mer a ete creee, pourquoi cette enorme masse sombre pleine de +lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si leger qu'il +est a peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre +epaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se leve et s'eloigne de lui.] + +JEANNE. Monsieur ... vous n'etes pas au bridge?... + +BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement +quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, meme le plus +grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuite de croire que mon tour +viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me +font moins de mal. J'espere, j'attends ... Oui, c'est bien cela! +j'attends. C'est delicieux de consoler. + +JEANNE. Consoler? + +BRAMBOURG. Consoler. + +JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un +aveu: je suis tres sotte. + +BRAMBOURG [se recriant]. Oh! + +JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne +vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire a une Parisienne. J'ai ete +elevee a la campagne, puis j'ai vecu en province. Toutes les finesses +m'echappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans +reticences. + +BRAMBOURG. Encourage comme je le suis ... + +JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-etre un +malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous? + +BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi. + +JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.] +Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le +rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien +seuls. Profitons-en. + +BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre cote du bureau.] Je ne demande pas +mieux. + +JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout a l'heure. Vite la prose. + +BRAMBOURG. C'est mon avis. Ou en etais-je? + +JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ... + +BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poeme? + +JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ... + +BRAMBOURG. Je me rappelle. + +JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des reponses tres nettes. Attendre +quoi? + +BRAMBOURG. Ma chance. + +JEANNE. Consoler qui? + +BRAMBOURG. Vous. + +JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse? + +BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades? + +JEANNE. Oui, oui. + +BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'evidence. + +JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'ecoute. Parlez. + +[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde +Brambourg bien en face.] + +BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis. +Pardi! vous vous donnez le change a vous-meme en vous repetant "c'est un +officier de grande valeur". Evidemment ... c'est presque un grand +homme ... D'accord! mais en amour, la verite, la voila toute crue, comme +vous la desirez: votre mari a le double de votre age. + +JEANNE. Meme un peu plus. + +BRAMBOURG [encourage]. Plus du double de votre age. Alors, dans votre +deconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez +donc pas au devouement, a l'abnegation, a la folie? au respect aussi, +oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de +confiance, le droit de souffrir de vos deceptions, d'etre ... votre +ami ... qui vous aime ... + +JEANNE [se levant]. Enfin! + +BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ... + +JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est tres clair, maintenant. Je puis +vous repondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais +gout. Ecoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par +contre ... je ne suis pas sure d'eprouver pour vous une estime +particuliere. Si je ne suis pas extremement claire, dites-le. Je tiens +avant tout a nous eviter a tous deux de nouvelles humiliations. + +BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joue. J'ai ete fait comme un gosse. + +JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien a nous dire, rien, jamais, +excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG [se levant]. Pardi! + +[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les +examine l'un apres l'autre.] + + + + +SCENE III + + +Les Memes, CORLAIX, D'ARTELLES +[entre a la suite de Corlaix] + +CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tete.] + +JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur +le pont. J'ai besoin d'air. + +[Sortent Jeanne et d'Artelles.] + + +SCENE IV + +CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un depart vers le +rideau. Corlaix l'appelle.] + +CORLAIX. Brambourg? + +BRAMBOURG. Commandant? + +CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai +trouve un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voila! [Il le +parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon +sujet. Ah! vous savez les rediger, vous, les motifs, les motifs qui font +des petits. + +BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ... + +CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquete, tarif +d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant +flanquerait a ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le +maximum, vous ne croyez pas, vous? + +BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup. + +CORLAIX. Disons meme que c'est trop. En somme, quoi? Il a parle a haute +voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est a peu pres tout ... Parler sur +la passerelle, ca merite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de +police simple, s'entend! avec sursis. + +BRAMBOURG. Sursis? + +CORLAIX. J'en etais sur? Vous trouvez maintenant que c'est peu, la ... +Vous voyez bien que vous etes feroce. + +BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutot +le contraire. + +CORLAIX. Fichtre!... Debonnaire alors? + +BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ca. + +CORLAIX. Ca ne m'etonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons +comme pain et les moutons mechants comme gale. + +BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon. + +CORLAIX. Selon quoi? + +[Brambourg: geste.] + +CORLAIX. Dites-le donc. + +BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ... + +CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent. + +BRAMBOURG. Il y a un peu de cela. + +CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous etes marin comme moi, je suppose et +vous vous inquietez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage +inoui de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille +de discipline sans raideur et sans facon ... d'une discipline joyeuse, +paternelle ... et forte tout de meme ... et sure ... nous qui jouissons de +cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons +pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bete! +et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'egal a +egal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me +dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque +vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez. +Voyons, mon ami, dites-le moi donc. + +BRAMBOURG. Dame. + +CORLAIX. Je vous en prie. + +BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous etes, vous pour l'indulgence +contre la severite, et vous avez raison, vous, parce que vous etes, +vous, un cas particulier. + +CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout a fait +general. + +BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous etes excessivement modeste. Un officier +comme vous ... + +CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est egal, passons aux officiers ... +pas comme moi? + +BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement a eux que je voulais en +venir ... Je me trompe peut-etre, mais j'imagine que ces officiers-la ne +pourraient etre comme vous ... pour l'indulgence contre la severite ... +sans inconvenients majeurs. + +CORLAIX. Quels inconvenients? + +BRAMBOURG. Il n'en manque pas. + +CORLAIX. Par exemple! + +BRAMBOURG. C'est delicat. + +CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ... + +BRAMBOURG. Voyons, Commandant! + +CORLAIX. Vous hesitez tellement! + +BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer tres mal. + +CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue. + +BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous etes toujours pour l'indulgence. + +CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune, +votre idee de derriere la tete que vous n'osez la sortir. + +BRAMBOURG. Je n'ai aucune idee de derriere la tete et d'ailleurs rien +n'est plus simple au fond. Si j'etais indulgent, moi, comme vous l'etes, +vous, mon indulgence courrait grand risque d'etre prise pour de la +faiblesse et peut-etre pour de la complaisance. + +CORLAIX. Par qui? + +BRAMBOURG. Par tout le monde. + +CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnes ... vos superieurs. + +BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue apres avoir hesite.] Et +sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes +privilegies ... ceux dont le merite ... + +CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes? + +BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter +l'aventure d'etre bons ... d'etre trop bons ... et qui s'en sont mal +trouves. Ils cherchaient a se faire aimer ... ils se font fait +mepriser ...berner ... + +CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?... + +BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous +avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ... + +CORLAIX. Citez, mon cher, citez!... + +BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des +hommes de coeur bafoues par la canaille ... + +CORLAIX. Ma foi! vous etes trop jeune pour avoir souvent voyage et tout +de meme vous etes revenu de beaucoup de pays. + +BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni meme +Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui +pillent leurs maitres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que +diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois! + +CORLAIX. C'est toujours instructif a rappeler ... quand c'est a propos. + +BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu. + +CORLAIX. Ou? + +BRAMBOURG. Dans ma propre famille. + +CORLAIX. Il vous est peut-etre penible de remuer ... + +BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire tres +laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui +etait vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur +ma foi ... il n'etait plus jeune ... mais il etait encore loin d'etre +vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas a Brambourg.] +Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou +douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le +prit de se marier ... Il avait vecu seul jusqu'alors, mais sa solitude +lui pesa tout a coup. Dieu sait pourquoi. Il crut tres bien faire en +epousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui temoignait, +parait-il, beaucoup d'amitie. + +CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire? + +BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait +mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle etait un homme +bon ... indulgent ... indulgent a l'exces. + +CORLAIX. Je l'avais devine. + +BRAMBOURG. Sa femme n'etait pas une mauvaise femme, mais c'etait une +femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme +au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop +vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle. + +CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde. + +BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas epouse mon brave +homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour. + +CORLAIX. Il y a tant de goujats ... + +BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y +veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et +des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle etait aveugle par +vocation. + +CORLAIX. Monsieur votre oncle m'interesse mysterieusement. Sa jeune et +jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa +vieille bete de mari? + +BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut +fidele trois ou quatre mois ... et puis ... + +CORLAIX. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant. + +CORLAIX. J'avais compris. + +BRAMBOURG. Un garcon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme +elle-meme. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui. + +CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens! + +BRAMBOURG. Mon oncle sut bientot a quoi s'en tenir. + +CORLAIX. Vous m'etonnez. Je me suis laisse dire que les maris trompes ne +savent jamais ... + +BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas etre complices. + +CORLAIX. Vous m'en direz tant. + +BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discretement ... la puce a +l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupcon qui coute. + +CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez? + +BRAMBOURG. Mon oncle, bon gre mal gre, sut par consequent tout ce qu'il +devait savoir. Mais il etait aveugle par vocation, et il avait trop aime +sa femme innocente ... il continua a l'aimer coupable ... Elle, inquiete +d'abord ... puis etonnee ... puis vexee ... humiliee, puis meprisante ... +eut tot fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus +tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir ete un mari trop +debonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. +Il mourut deux ou trois ans plus tard. + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en felicite. [Silence.] A propos, +l'histoire est terminee? + +BRAMBOURG. Mais oui. + +CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres details?... Par exemple, sur +ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ... +qui ne voulurent pas etre complices?... + +BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ... + +CORLAIX. Dommage! je m'y interessais, moi, a ces amis ... a ces bons +amis, honnetes gens ... sinceres ... l'histoire est vraiment finie? +Brambourg, vous etes bien de service, ce soir? + +BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde. + +CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup +d'oeil personnel ... verifier qu'un homme est reellement eveille dans +chaque armement ... faire une ronde dans tout le batiment ... de l'avant a +l'arriere comme c'est votre devoir et ne revenez qu'apres avoir bien +verifie que tout est a poste et en ordre. + +BRAMBOURG. Tres bien, Commandant! + +[Il sort, Corlaix hausse les epaules et jette sa cigarette. Un temps.] + + + + +SCENE V + + +CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART, +FERGASSOU. + +JEANNE. Fred, un T.S.F. + +DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La telegraphie sans fil vient de +recevoir ca, Commandant. + +CORLAIX. Merci, Dagorne. + +[Dagorne salue et sort.] + +JEANNE. Lisez vite. C'est peut-etre une bonne nouvelle ... Pourquoi me +regardez-vous ainsi, Fred? + +CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas +chiffres, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils +n'ont pas encore vues ces yeux-la!... Toutes ces vilaines betes +sournoises qui trainent autour de nous. Comme ils regardent franc et +clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-la! ce sont mes meilleurs +amis. Au travail! [Aussitot entre d'Artelles est alle derriere le rideau +porter la nouvelle de la depeche. Vertillac entre suivi des autres +officiers. L'un d'eux ouvrira completement le rideau.] + +FERGASSOU. Une depeche, Commandant? + +RABEUF. Une depeche! diable! + +CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plait. [Il s'installe devant son +bureau et commence le dechiffrage. Fergassou lit par-dessus son epaule. +Les autres officiers groupes a l'ecart attendent le resultat. Jeanne +cause avec d'Artelles a l'autre bout de la scene.] + +FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de meme! + +JEANNE. Est-ce un long dechiffrage? + +D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est tres habile. + +JEANNE. Eh bien, Fred, ou en etes-vous? + +FERGASSOU. Oh! c'est tres interessant. [Il lit pardessus l'epaule de +Corlaix.] Marine Paris a vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral +_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_. + +JEANNE. Apres? + +FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf. + +JEANNE. C'est interminable! + +FERGASSOU. He! he! il faut le temps. + +JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous etes gentil, vous ne +croyez pas a la guerre. + +D'ARTELLES. Dites, pour etre plus exacte que je n'ose pas l'esperer. + +JEANNE. Ne parlez pas ainsi. + +D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mepriseriez. Alors, j'aime +mieux dire la verite. C'est que vous etes une Francaise, Madame, et vous +verrez que les Francaises seront plus heroiques encore que ces +Lacedemoniennes si vantees, qui faisaient des mots historiques au depart +des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout +simplement leur mari, leurs freres ... et elles se tairont ... Ce sera +beaucoup plus beau. + +[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se +sont groupes derriere Corlaix pour suivre le dechiffrage avec anxiete. +Maintenant le dechiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes +rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en +montrant Jeanne.] + +JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred? + +CORLAIX. Oh! depeche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ... +Dispositions prevues par precedents telegrammes numeros 457 et 462 +desormais sans objet aucun navire ne devant se rendre a Bizerte jusqu'a +nouvel ordre; faites immediatement eteindre ses feux au croiseur _Alma_ +et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez reception. + +JEANNE. Mais c'est le contre-ordre expres, cela?... Vous ne partez plus. +L'_Alma_ reste a Toulon. Alors, c'est la paix? Evidemment, puisque vous +ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien? + +CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet. + +JEANNE. Donc, la paix? + +CORLAIX [breve hesitation]. Heu ... vous l'avez dit. + +JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! +Alice!... ou est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la +paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!... + +[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derriere +elle, attend qu'elle se soit eloignee, puis se retourne brusquement.] + +D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip! + +TOUS. Hurrah! + + + + +SCENE VI + +Les Memes, moins JEANNE. + +[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les epaules. On se serre +les mains. On rit sans motif.] + +CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une esperance. + +FERGASSOU. Basee sur un fait. + +CORLAIX. Je le reconnais. + +BIRODART. Si on nous garde a Toulon ... + +VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous. + +D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au +complet. + +VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ca! + +CORLAIX [a Vertillac]. J'y pense, ca ne doit pas vous aller plus qu'il +ne faut, a vous? + +VERTILLAC. Pourquoi donc? + +CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous +n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des +conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ... + +VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les +officiers de France et je serais certainement le seul a ne pas tirer +l'epee avec enthousiasme. + +CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais +doute. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la +petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de meme vous n'en etes pas +moins papa ... inquiet de personne chez vous? La sante? + +VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnee se porte comme le +Pont-Neuf. + +CORLAIX. Bravo! vrai, ca me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitie +de venir dejeuner demain a ma table; nous decoifferons une bouteille a +la sante du nouveau-ne. + +VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant. + +CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gater la +sienne. + + + + +SCENE VII + + +Les Memes, JEANNE. + +JEANNE. Je suis contente, mais contente! + +CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites eteindre les feux, voulez-vous? + +BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.] + +VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublie ... [Il le +suit.] + +RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.] + +FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est +colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux! +[Il sort egalement.] + +[Toutes ces repliques et toutes ces sorties en meme temps et tres vite +dans une gaiete febrile.] + +JEANNE [eclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est +devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils? + +CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme a mes +cotes, ce soir ... Ils sont alles ecrire, n'en doutez pas et +attendez-vous a etre chargee d'une infinite de lettres tout a l'heure. +[Il sonne.] Ca devient contagieux! Personne a la timonerie! Il faut +pourtant faire armer le canot a vapeur. + +D'ARTELLES. Commandant ... + +CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres a donner. +[Il sort.] + + + + +SCENE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.] +Heureusement que vous me restez fidele, sans cela je ne trouverais +jamais mon manteau. + +D'ARTELLES [qui trouve le manteau a l'autre bout de la piece, eclatant +de rire.] Le voila, vous ne bruliez guere. + +JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide a enfiler son +manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouve mon +manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une +grande joie. + +D'ARTELLES. Oh! oui. + +JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi? + +D'ARTELLES. Par exemple! + +JEANNE. Mais puisque c'est la paix! + +D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgre lui.] Je ne pensais plus +a ca!... + +JEANNE. Pourquoi ris-tu? + +D'ARTELLES. Je ne ris pas. + +JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus. + +D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'etait si charmant, si communicatif ... +Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... He! mon Dieu, parce +que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce +que tu es delicieusement jolie ... Voila! Tu me regardes? + +JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus. + +D'ARTELLES. Chut! ils ecrivent. Ne les derange pas. Ce sont des enrages. +Tu sais que la marine est notre plus grande ecole de litterature! + +JEANNE [qui n'ecoute pas]. Cette depeche ... qu'est-ce qu'elle signifiait +au juste? + +D'ARTELLES. He! le commandant te l'a bien dit! + +JEANNE [meme jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers +francais? + +D'ARTELLES [tres serieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais +vu bien d'autres si la depeche avait apporte une meilleure nouvelle. +J'en sais quelque chose. Mon pere etait a Saint-Cyr quand la guerre de +70 eclata. Il m'a raconte souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle +fete. Toute la promotion en meme temps recevait le grade de +sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout a coup en pleine bataille!... des +gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux +pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immediatement sans qu'on +n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idee le premier, ils firent un +beau serment de gosses et de Francais. Un serment absurde, mais si +beau ... Celui de charger leur premiere charge en gants blancs et le +casoar au kepi. Toute la journee ce fut un delire indescriptible. +C'etait a qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y! +un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se +bousculait, on se battait deja. On parlait sans entendre les reponses. +Les petites lingeres de l'ecole ne savaient ou donner de la tete. Elles +cousaient, elles cousaient des galons sans relache, et le soir, chacune +d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et +plusieurs centaines de baisers a son cou. Des pourboires tout ca! Ah! +comme ca sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardes +jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On +est ivre, on est fou! + +JEANNE. Georges! + +D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tete ... Je m'etais jure de ne +rien changer aux choses. Tu ne t'etais pas apercue ... + +JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et +le regardant avec une infinie pitie.] La guerre! et tu vas partir ... + +LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebaillement de la porte]. La canot a +vapeur est pare. + +[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont separes.] + +JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-etre que jamais ... + +[Elle n'a pas le courage d'achever.] + +D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas +t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: a onze +heures, le canot a vapeur doit retourner a terre pour le service ... +c'est moi qui l'expedierai, personne ne sera la ... donne-moi cette +heure-la, cette toute petite heure ... Ne dis pas non! + +JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible. + +D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une +femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un +objet oublie, par exemple ... Tout le monde court a sa recherche ... Tu +restes seule sur le pont. Libre! + +JEANNE. Assez! + +D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'echelle du panneau des +officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si +j'ai merite un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout a +l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicite +de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue. +Songe que peut-etre jamais ... + +JEANNE. Oh! tais-toi! + + + + +SCENE IX + +Les Memes, ALICE, puis FERGASSOU. + +ALICE [un paquet de lettres a la main]. Onze lettres! je suis le +vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus ecrivassier de France. [A +Jeanne.] Tu es prete? Tout le monde attend a la coupee. [Elle +s'habille.] + +FERGASSOU [entrant, une lettre a la main]. Mademoiselle Perlet est +ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvee? + +ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure! + +FERGASSOU. Voila comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses, +vous en apprendriez des choses! + +ALICE. Soyez tranquille! en route. + +[Jeanne toute indecise, tres emue, echange un long regard avec +d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la +cheminee.] + +JEANNE [a Alice]. Viens. + +ALICE [qui a vu le jeu de scene]. Ton sac? + +JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle. +[A Fergassou]. Au revoir. Commandant. + +FERGASSOU. Mais ... + +JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous +restiez ici. + +FERGASSOU. A vos ordres, Madame. + +JEANNE [a d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.] + +ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien? + +JEANNE [bas]. Viens, ma grande ... + +[Elles sortent.] + + + + +SCENE X + + +D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF, +puis CORLAIX. + +FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ca, ces petites +femmes! He! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait +un public de tous les diables! + +D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous la-haut? + +FERGASSOU. Evidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous +[d'Artelles qui ne l'ecoute pas, prete l'oreille aux bruits du dehors. +Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conference, petite +conference. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs +pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de +ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans +etoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie +d'y accrocher son chapeau, de ces petites mecaniques de Japonaises +toutes en cire et meme des Laponnes qui semblent des chiens bassets +trottant sur leurs pattes de derriere ... Eh! bien, savez-vous quelle est +celle qui m'a encore le mieux trompe? Mon cher, c'est une Auvergnate. +Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me +fais comprendre,--mais la, bien comme il faut, elle s'arrangeait de +telle facon que c'etait encore moi, benet qui devais la consoler. Ah! +nos femmes de France! Bon Diou! + +BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laisse son sac quelque part, +vous ne l'avez pas vu, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Non. + +VERTILLAC [entrant]. Le sac doit etre sous les coussins du divan. Madame +Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournes.] + +RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis +du bridge. + +FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus la que la-bas. + +CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette. +La potiche qui est pres de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la +potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort +emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.] + +FERGASSOU. En voila une affaire de sac. + +RABEUF. Tout est bien qui finit bien. + +CORLAIX. Le canot a vapeur nous passe a poupe, n'est-ce pas? + +BIRODART. Oui, Commandant. + +VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrive trop tard. + +CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ... + +VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir. + +CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et +peut-etre que demain ... + +FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci. + +[Corlaix distribue des poignees de main sans quitter le canot des yeux. +Quand c'est le tour de d'Artelles]: + +CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parle de ce chronometre C +que vous devez porter demain matin a 5 h. 30 a l'Observation? + +D'ARTELLES. Non, Commandant. + +CORLAIX. Ce ne sera pas tres long. Vous n'avez pas trop sommeil? + +D'ARTELLES. Je suis a vos ordres. + +[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.] + + + + +SCENE XI + + +CORLAIX, D'ARTELLES. + +CORLAIX [Il va vers sa table a ecrire, ouvre un tiroir et en sort +plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donne un coup d'oeil ces +jours derniers aux carnets individuels de vos chronometres, le +chronometre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai prepare une +petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la +trouve, la remet a d'Artelles.] Ah! la voila ... je voulais la revoir +avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre +canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de +l'Horloge d'etudier la question. + +D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Tres bien, Commandant. + +CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du +bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce +diable de chronometre qui vous a retenu a bord, j'espere? + +D'ARTELLES. Mon Dieu ... + +CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de +la peine!... Il faut du zele, mais pas trop n'en faut! C'est tres mal +porte d'etre un officier irreprochable. + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Croyez-moi.., a vingt-quatre ans, on a mieux a faire dans la +vie que de porter soi-meme des chronometres a l'Observatoire ... + +D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez du preparer l'Ecole navale a +Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. + +CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porte des chronometres, beaucoup +de chronometres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne +m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose. + +D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ... + +CORLAIX. A cause?... Ah! a cause de ca! [Il montre les galons de sa +manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis +quatre ans deja ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier +cri ... + +D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les etoiles. + +CORLAIX. Les etoiles, d'Artelles! les etoiles a un petit jeune homme d'a +peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout +de meme pensez a ceci que je vais vous dire ... et dont vous gouterez +plus tard, vous-meme, l'amertume ... "On peut tres bien etre tout +ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux +bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de +beaux reves, tous brodes d'or, galonnes, decores, empanaches ... + +D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est a vos broderies, a vous et a +vos etoiles que je vais rever. + +CORLAIX. Vous etes un gentil garcon, d'Artelles, et je vous aime bien, +mais ... + +D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui etes trop bon. Il faudrait un +drole d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fut +pas le plus tot possible a la tete de l'escadre. + +CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument a me +souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois etoiles d'argent dont +je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort +envie. + +D'ARTELLES [deux pas en arriere]. Commandant?... J'ai mal entendu?... +Vous n'avez pas dit ... + +CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ... + +D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le +droit. + +CORLAIX. Je n'ai peut-etre pas le droit de me tuer ... mais il n'en est +pas question, il est question d'une bonne fievre secourable ou d'un bon +petit cholera compatissant. + +D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'etes pas seul. + +CORLAIX. Vous trouvez? + +D'ARTELLES. Comment, si je trouve?... + +CORLAIX. C'est juste, je suis marie ... donc, je ne suis pas seul au +monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel age me +donnez-vous? + +D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans, +Commandant. + +CORLAIX. Et quel age donnez-vous a ma femme? + +D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ... + +CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois egale +vingt-sept. Vingt-sept a l'ecart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez +toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis +epouvantablement, d'Artelles ... je le suis a crier ... je le suis a +crever, seul, tout seul ... [Il s'arrete devant d'Artelles, les bras +croises.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! +Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me reveiller; d'autres +fois, je m'arrete dans la rue et j'ecoute stupefait d'avoir entendu +quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi +faire? qui m'a donne cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de +meme pas si bete le bon Dieu! [Silence prolonge, d'Artelles regarde +Corlaix avec une stupeur et une anxiete immenses. Corlaix s'est repris a +marcher de long en large, il se calme peu a peu.) Mon pauvre petit, vous +voila tout bouleverse. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je +vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le deballage d'ame, le +coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre +car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je +me suis marie, il y a deux ans, ma femme n'etait pas encore majeure ... +et moi! ah! ce que j'ai fait la, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de +chatiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas +quarante-huit ans que j'avais, les annees vecues sur la mer comptent +double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de +passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ... +quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante! + +D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exageration. Et d'abord on ne +se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui". + +CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit. + +D'ARTELLES. Peut-etre pas absolument, mais ... + +CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrete de nouveau en face de l'enseigne.] +Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que +je n'ai jamais raconte a ame qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi, +pourquoi? Evidemment, vous me plaisez ..., evidemment, si j'avais un fils +j'aimerais qu'il fut ce que vous etes. Que mon supplice vous serve +d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son +pere ..., elle l'avait beaucoup aime ... elle le regrettait encore apres +dix autres annees et c'est alors que je l'ai rencontree. D'Artelles, +elle etait tellement naive qu'elle mit sa main dans la mienne croyant +qu'un mari ... un mari de mon age etait un second pere ... et voila +tout!... un pere de rechange qui allait remplacer le premier! +Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus, +rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu a peu, je suis +devenu le pere de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ... +rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Commandant, je vous ... + +CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus +beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son pere. Eh bien, +figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; +comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour! +d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est a se tordre! + +D'ARTELLES [Il a recule peu a peu jusqu'a la porte]. Commandant, je vous +en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit +d'entendre. + +CORLAIX [qui n'ecoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, +un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les +minutes ... J'etouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.] + +D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, +taisez-vous! + +CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas meme un trou dans le +mur ... Rien. Si, quelque chose tout de meme ... Les six planches ... les +six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ... + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +DIEUXIEME ACTE + + +[La scene represente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au +fond, un hublot cache par un rideau. + +Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis cote a cote.] + + + + +SCENE PREMIERE + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Ah! bah! + +JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur! + +D'ARTELLES. Allons donc! + +JEANNE. Comme je vous le dis! + +D'ARTELLES [haussant les epaules]. Menteuse! + +JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de +suite! + +D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a +jamais demande pardon a une heure pareille ... + +JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ... + +D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ca ... + +JEANNE. Allons! + +D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes. + +JEANNE. Menteur! + +D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon +cheri ... acier, papier. Si le type d'a cote ne dort pas sur ses deux +oreilles, il entend la moitie de ce que tu dis. + +JEANNE [bas]. Menteur! + +D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. +Ma petite fille, on ne vous a pas elevee, on vous a nourrie. Alors, pour +croire il te faut voir, a present? Tres bien! vois! + +JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors! +Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi? + +D'ARTELLES. Te frappe pas, mon cheri! Il y en a des canots, le matin. Il +y en a un a six heures. + +JEANNE. Pour les femmes! + +D'ARTELLES. Pour les femmes habillees intelligemment. Je te preterai une +redingote. Personne n'y verra que du feu. + +JEANNE. Il pousse du bord a six heures, ton canot? + +D'ARTELLES. Oui. On nous previendra. Dame, il y aura un moment delicat. + +JEANNE. Oui? + +D'ARTELLES. Le moment du depart. Suppose que l'officier de quart soit a +la coupee. + +JEANNE. Eh bien, tu te debrouilleras. Il y avait cinq officiers a la +coupee, hier, et je me suis debrouillee tout de meme ... tu n'auras qu'a +perdre ton sac, toi aussi. + +D'ARTELLES. Bien sur! Dire que je n'y pensais pas. + +JEANNE. Tu ne penses jamais a rien ... + +[Clarte bleue assez vive, tres douce.] + +D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu! + +JEANNE [qui s'etire]. Ca fait tres jolie, le circuit bleu. + +D'ARTELLES. Ca fait tres joli, mais ca fait extraordinaire ... Oh! +extraordinaire ... somme toute pas tant que ca, ils auront encore casse +quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis +donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la tres chaste ... +quelle tete va-t-elle te faire tout a l'heure quand tu rentreras? + +JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des tetes?... elle +est mieux elevee que ca. + +D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es +sure ... mais la, sure, ce qui s'appelle sure? + +JEANNE. Dix fois plutot qu'une. On lui couperait les quatre membres +avant de lui arracher un mot. + +D'ARTELLES. Mon cheri, il faut que je te dise ... + +JEANNE. Quoi? + +D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ca ... parce que je +t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma +pensee ... parce que ca doit tout partager, tout! une maitresse et un +amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous +deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un +homme qui a l'age de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant +aupres d'une femme qui pourrait etre sa fille. Mais vois-tu, ma toute +aimee, l'amour, ca s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ... +Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne +frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton +poignet ... Quelques etes, quelques hivers ... et je ne serai plus pour +toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier +amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le +souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te +soit toujours tres doux, tres consolant, tres pur ... toujours, +toujours ... jusqu'a la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a +quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors, +ecoute, ecoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu +m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me +retenait ... pour cette affaire de chronometre, je te l'ai dit ... ce que +je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ... + +JEANNE. Pourquoi? + +D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voila que je +tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'etait affreux, +affreux ... Il m'a retenu parce qu'il etait a bout de forces et de +courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de +crier. Mon cheri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire +cela, mais ... ton mari ... il t'aime! + +JEANNE. Naturellement qu'il m'aime. + +D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il +t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins +passionnement parce que je suis jeune et que mon coeur brule ... moins +passionnement, certes, mais plus profondement peut-etre parce qu'il est +vieux et qu'il souffre. + +JEANNE. Il souffre? + +D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de meme, il a +beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te +laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il +t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me +promettre ... veux-tu? + +JEANNE. Promettre quoi? + +D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord. + +JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour +ou tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ca ... il ne viendra jamais ce +jour-la, je veux dire: quand je ne serai plus la ... quand je serai +parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grace ... ne plus +aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer +d'amour ... pour aimer seulement d'amitie, de tendresse ... pour aimer +comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ca ... pour +n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari. + +JEANNE. Oui ... je promets. + +D'ARTELLES. Je t'aime. + +JEANNE. Je te promets, mon cheri, mais tu sais ce n'etait pas la peine +de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariee, je ne +savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'etais +excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire +que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aime +vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais a +moi-meme? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ... +et je te promets encore, mon cheri, cheri, qui vas partir! Mais pourquoi +dire cela ... quand meme tu mourrais avant moi, ce sera dans si +longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ... +veux-tu que je te dise? + +D'ARTELLES. Bien sur que je veux. + +JEANNE. Eh bien, voila: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je +l'aime beaucoup. + +D'ARTELLES. Eh la! + +JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as +commence ... c'est toi qui as dit des choses serieuses le premier, par +consequent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sur, je l'aime +parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et +silencieux ... et secret ... et sais-tu? a partir d'a present, je vais +l'aimer bien plus encore. + +D'ARTELLES [la menacant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de +meme. + +JEANNE. Allons, bon! voila qu'il devient jaloux, a present! [Baisers.] +Tu m'etouffes ... lache moi ... mais lache-moi donc, petite brute. + +[Elle se degage.] + +D'ARTELLES. Mon cheri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous +avons encore tres peu de temps a etre ensemble, dans cette petite +chambre ou nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce +petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand meme je vivrais +cent ans ... Nous avons encore tres peu, trop peu de temps ... et alors il +ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tete la ... + +JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir. + +D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut! + +[Tout en restant enlaces, ils pretent l'oreille. La pendule sonne quatre +heures et demie. Lentement Jeanne prend la tete de d'Artelles et +l'embrasse sur le front.] + +JEANNE. Il doit faire jour. + +D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un +encrier. [Il va a la fenetre, ecarte le rideau, devisse l'ecrou de +cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh la! + +JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal? + +D'ARTELLES. Mon Dieu! + +JEANNE. Mais quoi? Tu es blesse? mu + +D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repousse le hublot et revient +vers elle.] Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur! + +D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est epouvantable! + +JEANNE [articulant a peine]. Ah!... Ah! + +D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ... + +JEANNE. Eh bien? + +D'ARTELLES. Le bateau est appareille! Nous sommes en mer! + +JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle]. +Comment, en mer? + +D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la cote, nous +marchons. + +JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre a son tour, regarde. Silence.] +Je suis perdue! + +[Silence.] + +D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On +n'aurait prevenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu? + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Et le bruit des helices ... et les trepidations!... + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les helices a la rigueur ... le +bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que +nous sachions ... Je vais sonner. + +[Il a ferme les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il +semble etre seul dans la piece.] + + + + +SCENE II + + +JEANNE cachee, D'ARTELLES, FOURDYLIS. + +[Silence d'un quart de minute. On frappe a la porte.] + +D'ARTELLES. Entrez! + +[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet a la main.] + +FOURDYLIS. Me voila capitaine. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareille? + +FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareille? qui a donne l'ordre? + +FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ... + +D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareille? + +FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'etais pas de quart ... a quatre +heures seulement que j'ai pris le quart. + +D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton +quartier-maitre. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de +nouveau.] Ou va-t-on? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prevenu les officiers? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'etais pas la. + +D'ARTELLES. Tu n'etais pas la, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien? +[On frappe a la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne! +[A Fourdylis qui se depeche d'obeir.] Toi, fous-moi le camp, idiot! + + + + +SCENE III + + +JEANNE [cachee], D'ARTELLES, DAGORNE. + +DAGORNE [le bonnet sur la tete, il salue militairement, se decouvre]. A +vos ordres, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce la? Nous voila en mer? +Ou va-t-on? + +DAGORNE. Nous allons a Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est +du monde pour doubler la Sardaigne. + +D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacre nom d'un chien! Ce soir a +dix heures, le commandant avait recu de Paris l'ordre d'eteindre les +feux. + +DAGORNE. On les a bien eteints, Lieutenant. Seulement, a onze heures on +les a rallumes. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans +la marine. + +D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre? + +DAGORNE. Parait. + +D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela? + +DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-etre +prudent. [Silence.] + +D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prevenu personne? + +DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordee de quart. Le +Commandant a dit comme ca qu'il fallait laisser dormir ceux dont on +n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-etre besoin plus tard. On +n'a reveille que les officiers de service. + +D'ARTELLES [a soi-meme, tete basse, geste d'impuissance]. C'etait ecrit! +[Il releve la tete. A Dagorne.] Par consequent, nous allons a Bizerte? +A-t-on dit quand on arriverait? + +DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme +ca qu'on y serait apres-demain matin, dans les trois heures de la +nuit ... 420 milles a 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut. + +D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart? + +DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg. + +D'ARTELLES. Ah! et une fois a Bizerte ... + +DAGORNE. Une fois a Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce +qu'on fera a cette heure-ci, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne. + +[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en +va en refermant la porte sans bruit.] + + + + +SCENE IV + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +[D'Artelles verifie que la porte est bien fermee puis ecarte le rideau, +Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixite etrange.] + +D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de reponse] demain nous serons +a Bizerte. [Meme silence. La voix de d'Artelles devient inquiete.] +Jeanne tu ne reponds pas? [Il court a elle.] Parle, je t'en supplie, +non, ne regarde pas la! [Il l'oblige a tourner la tete vers lui et +pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ca! Jamais! ce serait trop +horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il +l'entraine vers l'avant-scene, la fait asseoir et a genoux devant elle, +il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas. + +JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas merite. Oh non! + +D'ARTELLES. Ne dis pas cela ... + +JEANNE [elle l'atire a soi par la tete]. Non, je ne le dirai pas, n'aie +pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps. + +D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ... + +JEANNE. Chut! mon cheri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer, +donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne +pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable. + +D'ARTELLES. Je t'ai entrainee ... + +JEANNE. J'ai accepte, je suis la seule coupable ... + +D'ARTELLES. Mais ... + +JEANNE. Mais peut-etre avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons, +ce matelot ... il a dit Bizerte? + +D'ARTELLES. C'est la que nous allons. + +JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous? + +D'ARTELLES. Demain soir. + +JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon cheri, mon petit, mon petit a +moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Ecoute, il ne +s'agit pas de desesperer ... reflechissons ... d'abord. Nous serons a +Bizerte demain soir ... d'ici la est-ce que je risque quelque chose? +Quelqu'un peut-il entrer tout a coup dans ta chambre? Vois-tu un autre +endroit sur ou me cacher? + +D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme a +cle. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance. + +JEANNE. Ton matelot? + +D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est charge de faire mon lit, ma chambre, +tout enfin ... Je ne vois guere comment l'empecher d'entrer, il +trouverait ca louche. + +JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'etait +un homme tres sur? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire? + +D'ARTELLES. Tu voudrais ... + +JEANNE. Puisqu'il t'est fidele. C'est un Breton n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira +pas. + +D'ARTELLES. Oh! quant a nous trahir, jamais! Ce petit-la, c'est +l'honneur meme, seulement, il est jeune, il peut gaffer. + +JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... ca ne durera qu'un jour et +qu'une nuit en somme, cette traversee. Maintenant, une fois a Bizerte ... +[Elle regarde d'Artelles.] + +D'ARTELLES. Une fois a Bizerte, qui t'empechera de debarquer comme tu +devais debarquer a Toulon?... de grand matin? par la premiere +embarcation, avec moi? + +JEANNE. Appelle ton ordonnance. + +D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite? + +JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... apres, nous reflechirons +mieux a notre aise. Sonne. + +D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait. + +JEANNE. Ah! encore une chose a laquelle je ne pensais pas! + +D'ARTELLES. Quoi? + +JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que +va-t-elle faire tout a l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand +elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui telegraphier +d'ici. + +D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du +Commandant. Tu te rattraperas a Bizerte. + +JEANNE. A Bizerte ... si tu reussis a me mettre a terre sans anicroche, +une fois debarquee, que faire? + +D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant a +ca, rien de plus simple. + +JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille? + +D'ARTELLES. Deux fois par semaine, a peu pres. + +JEANNE. Mon cheri! mon cheri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances, +de bonnes chances! + +D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu! + +JEANNE. Je ne suis peut-etre pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.] + +D'ARTELLES. Le timonier! + +LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc. + +D'ARTELLES [a Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance. + +JEANNE. Ouvre. + +D'ARTELLES. Tu restes la? + +JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien a lui cacher a luit. + +D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre. + + + + +SCENE V + + +JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC. + +[Jeanne, assise dans l'ombre, la tete dans les mains, est placee de +telle facon que Le Duc ne la voit pas.] + +D'ARTELLES. Qui ta dit de venir? + +LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'etais reveille et +alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisieme fois, je me suis +dit que ca devrait etre comme si que vous auriez besoin de moi aussi +donc. + +D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as devine ... J'ai besoin de toi. +Ferme la porte, ferme a cle. + +LE DUC. A cle? + +D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois +pas. D'Artelles le regarde.] + +D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi. + +LE DUC. Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Ecoute: cette nuit, il est arrive un grand malheur. + +LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tete.] Pas a vous +qu'il est arrive, Lieutenant, ce grand malheur? + +D'ARTELLES. Si, a moi, a moi ... et a une autre personne. + +LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins? + +D'ARTELLES. Peut-etre, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait +deux dames a diner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait +oui de la tete.] Deux dames, tu sais qui? + +LE DUC. Oui-da! + +D'ARTELLES. Eh bien, c'est a une de ces dames que le grand malheur est +arrive aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, +elle est tombee evanouie ... et dans ce moment-la il n'y avait personne a +la coupee. + +LE DUC. Il n'y avait personne? + +D'ARTELLES. Personne ... personne, excepte moi. Comme tu penses bien, je +l'ai tout de suite emportee pour la soigner, mais pendant ce temps-la le +canot a vapeur a pousse du bord. + +LE DUC. Le canot a pousse? Mais la dame? + +D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les epaules +et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voila, mon pauvre petit. + +LE DUC. Oh! ma Doue! bon sang! Misere! + +[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.] + +D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix etait bien +malade tantot ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit a +personne ... naturellement. + +LE DUC. Eh oui donc! + +D'ARTELLES. Seulement voila le grand malheur: nous sommes appareilles. + +LE DUC. Bon sang! misere! + +JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait +un simple signe de tete tres grave.] Et vous aimez bien le Commandant, +aussi? + +LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est +un homme juste! + +JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... tres bon. +Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que +je voulais vous dire. + +D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne a bord ne sache! Tu +comprends? Demain, d'abord toute la journee, la chambre sera fermee a +cle, n'est-ce pas? Il y a deux cles je crois? + +LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef. + +D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci a toi. +Comme cela nous aurons chacun notre cle et personne du bord ne pourra +entrer dans la chambre excepte nous deux ... meme s'il y avait le feu +dans les soutes a poudre! + +LE DUC. Il faut que ca soit comme ca, oui. + +D'ARTELLES. Tu iras dire a l'office du carre que je suis malade et que +je veux dejeuner et diner ici. Le maitre d'hotel voudra m'apporter le +menu lui-meme, mais tu lui diras que j'ai tres mal a la tete et que je +ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant a ma porte. Tu lui montreras +la cle en maniere de preuve. + +LE DUC. C'est ca, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journee, mais +n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra +passer la-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre +coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu +t'arrangeras, toi, pour y etre. + +LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart +d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me +raconter si tout va bien. + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et +j'apporterai aussi a manger a Madame ... tout ce que je trouverai de +meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Tu es un tres bon petit. + +LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ca ira! Je vous +assure que ca ira ... [a d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois +comme ca qu'on sera a Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc? + +D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu +quelconque. + +LE DUC. C'est ca. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ca coutera +trente a trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ca. Et apres qu'on sera +a terre? + +D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera +le bon! + +LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas +et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez +d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs +marques sur mon livret de caisse d'epargne, vous savez ... + +D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiete pas ... Mais ce n'est pas +pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me +manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te +demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignee de main. + +JEANNE. A moi aussi, voulez-vous? + +[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc +reprend la main et la baise gauchement.] + +D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne a ton poste ... surtout ... +il ne faut rien dire a personne, tu sais, a personne, jamais! pas meme a +ton pere ni a ta mere ... pas meme au recteur, en cofession! + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon pere et ma mere d'abord ...et +le recteur ... y sont a Chateauneuf en Finistere. + +D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot! + +LE DUC. Ils m'arracheraient plutot la langue s'ils voulaient. A tantot, +Lieutenant et Madame ... + +[Il sort.] + + + + +SCENE VI + + +JEANNE? D'ARTELLES. + +[Un temps.] + +D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat! + +JEANNE. A Dieu vat! Nous voila tous les deux prisonniers dans une meme +petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journee de +vingt-quatre heures ... + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous desiree, combien de fois +l'avons-nous souhaitee, appelee, cette journee-la! pense: quelle joie +nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fee nous avait predit que +nous allions les avoir a nous, ces vingt-quatre heures. + +D'ARTELLES. C'est vrai, helas! + +JEANNE. Il ne faut pas etre ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures +nous les avons ... si la fee m'avait offert ... + +[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.] + + + + +SCENE VII + + +JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG. + +JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre a cote. + +JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre a l'autre! + +D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut! +ecoute! + +[Fracas de chaises.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu! + +JEANNE. Qui est-ce? + +D'ARTELLES. Brambourg. + +JEANNE. Brambourg? Comment? Tout a l'heure le quartier-maitre a dit +qu'il etait de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle +quand on est de quart? + +D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutot defendu. +[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va. + +[On frappe a la porte brutalement.] + +JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui! + +[Ils se regardent. On frappe de nouveau.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plait, mon vieux. Vous ne +dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner +toute la timonerie. + +D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis reveille. + +JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux. + +[Elle se blottit sur le lit et se cache derriere les rideaux. Nouveaux +coups a la porte.] + +D'ARTELLES [a Brambourg, tres haut]. Hein, quoi? qui est-ce? + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg! + +[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaitre tout ce qui peut +signaler la presence d'une femme.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un +homme en chemise. Vous etes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en +habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain? + +D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. He; +entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empeche? + +[Brambourg secoue la porte.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc! + +[D'Artelles ouvre. Brambourg parait.] + +BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous etes pas couche cette nuit? + +D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaille un peu. Je tombe de +sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de tres presse a me +dire ... + +BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long. + +D'ARTELLES. J'ecoute. + +BRAMBOURG. Vous avez bien recu, il y a quinze jours ou trois semaines, +une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, designe pour le +diable vauvert, et fiance de neuf ou marie de frais demandait un +permutant? + +D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault. + +BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ca. A-t-il trouve son permutant, le petit +Garnault? + +D'ARTELLES. Pas que je sache. + +BRAMBOURG. Vous le connaissez? + +D'ARTELLES. Suffisamment. + +BRAMBOURG. Voulez-vous lui telegraphier que je permute s'il accepte +d'avoir son sac a bord de l'_Alma_.? + +D'ARTELLES. C'est tout ca? + +BRAMBOURG. Oui, c'est tout ca ... Ca ne vous parait pas suffisant?... Moi +je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voila tantot douze ans +que je roule ma bosse de Brest a Toulon pour le cap Horn avec tangage a +la cle, bord a bord avec tout ce que la marine francaise compte de gens +particulierement mal eleves, mais avec un Corlaix, jamais encore, +celui-la est le premier. + +D'ARTELLES. Brambourg! + +BRAMBOURG. Ah! oui, le premier. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous a fait? + +BRAMBOURG. Toutes les saletes possibles depuis que je le connais ... Hier +au soir, apres ce diner idiot, il est vrai que je lui ai donne une +petite lecon, mais tout a l'heure sur la passerelle il a voulu revenir +la-dessus. Dame! je me suis rebiffe ... ca a ete assez chaud. Et +finalement, savez-vous ce qu'il a trouve de mieux? C'est de m'envoyer +faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui. + +D'ARTELLES. Mais c'est son droit. + +BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant +comme on ne parle pas a des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi +aussi! + +D'ARTELLES [baille]. Pardonnez-moi ... + +BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez +pas mon telegramme. [Par le hublot reste ouvert une lueur entre dans la +chambre.] Qu'est-ce que c'est que ca? [Il va au hublot ouvert, vivement +il a marche vers babord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du +travers, vous voyez bien! C'est illumine, on dirait l'avenue de l'Opera. + +D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ca n'en a pas +l'air! + +BRAMBOURG. Ce ne peut pas etre un batiment de guerre tout de meme, tous +les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation! + +D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masques! Et pourtant, tenez, +les feux de reconnaissance. + +[Les feux du batiment qui approche en ce moment sont visibles a travers +le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la replique +precedente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumes et +clignotent regulierement.] + +BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la premiere question, +c'est la premiere reponse. Nous allons faire la seconde question, vous +allez voir la seconde reponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges +s'eteignent, sont remplaces au bout d'une dizaine de secondes par quatre +feux bleus.] La! qu'est-ce que je disais! + +D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul? + +BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout. + +D'ARTELLES. Alors, bateau francais. + +BRAMBOURG. Heu ... + +D'ARTELLES. Puisqu'il a repondu aux signaux. Un navire ennemi, il +faudrait qu'il devine. + +BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui. + +D'ARTELLES. Elles sont secretes, les tables de calcul. + +BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'annee +derniere, j'etais embarque dans l'escadre internationale de +l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands, +les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De la a les +interpreter, a trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le +hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voila un croiseur qui +avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il +avance! c'est naturel, ca? Bon Dieu! je remonte. + +D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ca. + +BRAMBOURG. Vous venez? + +D'ARTELLES. Non + +BRAMBOURG. Vous preferez attendre ici le branle-bas du combat? + +D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc! + +BRAMBOURG. Ah ca! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots? + +D'ARTELLES. Vous etes fou. + +BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance! + +[Ils sort. D'Artelles court aussitot au rideau et en tire Jeanne +defaillante.] + + + + +SCENE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur francais. Il a +repondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division traine +entre Bizerte et Toulon ... ca aurait ete un miracle que nous ne fassions +aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit a moi ... + +[Jean s'accroche a d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de +combat.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +TROISIEME ACTE + +[La scene represente le pont et la passerelle de l'_Alma_.] + + + + +SCENE PREMIERE + + +CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS. + +LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxieme secteur! + +VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a? + +UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par babord, a trois quarts devant. + +VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant +de la passerelle traverse de babord a tribord cherchant le commandant]. +Commandant! la veille signale un feu de batiment. + +CORLAIX [distrait]. A trois quarts par babord, oui. + +VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce +batiment-la m'a l'air d'etre un batiment de guerre. + +CORLAIX [qui revient brusquement a la situation]. Un batiment de guerre? +Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masques, votre batiment de guerre, +vous ne les verriez pas. + +VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de meme, +prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant? + +CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend a +Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie! +apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scene.] Pas celle-la, voyons, la +telemetrique! + +DAGORNE [qui se precipite]. Bougre d'empote! Il sait pas seulement rien, +excusez Commandant, voila! + +CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et +regarde assez longuement.] + +VERTILLAC. Eh bien, Commandant? + +CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordee de +quart aux postes de combat! + +VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de +scene, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart +qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pieces! + +CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc +cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle. + +VERTILLAC [face a l'arriere]. Les pointeurs ... a babord trente-cinq +degres!... hausses superieures ... tir sur limite ... [Il se retourne +vers Corlaix.] Nous sommes pares, Commandant! + +CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre +colonne est prete? + +VERTILLAC. Bien sur, Commandant, j'ai meme fait verifier les quatre +signaux par Brambourg, tout a l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.] +Korcuf ... premiere question!... allumez!... + +KORCUF. C'est ca, Capitaine. [Il leve le nez.] La colonne est claire. + +CORLAIX. [a Vertillac, il a regarde la colonne.] Rouge, blanc, bleu, +vert ... Premiere question. La premiere reponse? qu'est-ce que c'est, +Vertillac? + +VERTILLAC. Premiere reponse ... rouge partout, Commandant. + +[On voit tres bien de la salle les feux du batiment signale. Au fur et a +mesure que ce batiment est cense se rapprocher de l'_Alma_, les feux +sont devenus plus brillants et se sont ecartes les uns des autres comme +il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la replique +_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument. + +VERTILLAC. Exact. + +CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ... + +VERTILLAC. Moi non plus. + +CORLAIX. Donc ca serait francais, ca? ah bah. + +VERTILLAC. Qui diable ca peut-il etre? + +CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxieme +question! + +VERTILLAC. Korcuf! Allumez! + +KORCUF. C'est ca! + +[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'eteignent a la fois. Il +ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la +navigation.] + +CORLAIX [a Vertillac]. Il doit nous repondre quoi? + +VERTILLAC. Bleu partout. + +CORLAIX. Voyons. + +[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges +qui viennent de s'eteindre.] + +VERTILLAC. Cette fois ... + +CORLAIX. Oui. + +VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus francais. + +[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinement]. + +CORLAIX. Tout de meme il y a tension diplomatique ... a la rigueur il +n'aurait pas interprete la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses +possibles ... + +VERTILLAC. Mais faut etre imbecile pour naviguer comme ca, illuminer des +pieds a la tete, et pour rallier un camarade par l'avant et a grande +vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait +pas autre chose. + +CORLAIX [les jumelles toujours]. Ecartons-nous; ca lui donnera toujours +une lecon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! a droite! +dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... la. telemetriste, la +distance. + +LE TELEMETRISTE. Quatre mille deux cents. + +VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant? + +CORLAIX. Jamais de la vie! + +VERTILLAC. Puisqu'il est francais! + +CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-meme qu'il manoeuvre exactement +comme s'il etait autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous +compter ses cheminees? + +VERTILLAC [lunette telemetrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je +vois double ... j'en compte quatre. + +CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminees! + +VERTILLAC. Pas comme ca, Commandant!... Un seul groupe, de quatre +cheminees egalement distantes!... Dans ce genre-la, je ne vois pas que +nous ayons grand'chose ... + +CORLAIX [a la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zero! a gauche +cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... a gauche toute! +Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Telemetriste!... la distance! + +LE TELEMETRISTE. Trois mille cinquante. + +CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent metres en cent metres. + +[Brambourg arrive sur la passerelle.] + +BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier a la ronde. + +CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Ecartez-vous +de ma route" ... + +BRAMBOURG. Ecartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ... +La tactique de nuit! + +CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne memoire, verifiez tout de meme. + +[Le timonier s'approche avec le volume.] + +BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez a 2605. + +CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Batiments isoles. Plus vite que +cela, mon ami!... + +BRAMBOURG [qui feuillette]. Voila, Commandant: 2605: Ecartez-vous de ma +route. + +CORLAIX [a Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante +secondes! S'il n'a pas indique sa manoeuvre a la soixantieme ... [Il +commande.] Chargez les pieces. + +[Bruit de culasse.] + +CORLAIX. La distance? + +LE TELEMETRISTE. Deux mille quatre cents. + +CORLAIX. Vertillac! ne le lachez pas avec vos jumelles! s'il vient sur +sa gauche, je n'attendrai pas la soixantieme seconde! + +VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres a +l'artillerie sont arrives sans elever la voix dans le kiosque de +navigation ou les matelots manient des transmetteurs d'ordres.] +Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le necessaire! + +BRAMBOURG. Le but est le croiseur a quatre cheminees qui vient de +l'avant. Sur la premiere cheminee a la flottaison! + +[Sourde detonation au loin, jet de vapeur tres blanche, parmi les feux +du batiment qui vient.] + +CORLAIX. Hausse superieure!... Commencez le feu!... + +BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein? + +VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes +rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu +qu'ils viennent de lancer une torpille? + +[Violente detonation des pieces.] + +CORLAIX. Clairons, fermeture des portes etanches. Prenez votre temps les +pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un? + +BRAMBOURG. Je ne vois rien. + +VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place a cote de nous. +Qu'est-ce qu'ils fichent donc la-bas ils ont eteint leurs feux? + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. + +KORCUF [toujours a la barre]. Ils ont pas fait expres, Capitaine. Ils +ont recu! + +DAGORNE [a Corlaix] L'ennemi est coule bas, Commandant. + +CORLAIX. Je crois que moi aussi. + +VERTILLAC [accourt]. Vous etes blesse, Commandant? + +CORLAIX. Oui, l'epaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir a +grand'chose. + +VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf. + +[Les canons ont cesse le feu, dans le silence detonation basse.] + +VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La +torpille!... + +[Corlaix assis sur son pliant et presque affaisse se redresse +brusquement la main droite a la rambarde.] + +CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez +l'officier en second! + +VERTILLAC. Commandant, mais vous etes blesse!... gravement blesse! + +CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blesse! du +moins ca me semble ... Et puis apres? + +VERTILLAC. A vos ordres! + +CORLAIX. Armez la baleiniere de sauvetage, d'abord ... la bordee de quart +a debarquer les embarcations. + +VERTILLAC. Bien, Commandant! + +[Il fait demi-tour et chancelle pres de descendre l'echelle.] + +CORLAIX. Vous etes blesse aussi, vous! + +VERTILLAC. Peut-etre bien ... Le meme obus ... + +[Il s'affaisse soudain.] + +CORLAIX. Brambourg! Remplacez! debarquer les embarcations!... + +[Brambourg salue, descend l'echelle. Il croise Rabeuf qui monte a +demi-vetu.] + +RABEUF. Eh bien? + +CORLAIX. Ah! te voila ... vite!... Regarde celui-la! + +RABEUF [se penche sur Vertillac, il se releve]. Celui-la? c'est fini ... +il est mort. [Corlaix se decouvre et jette sa casquette.] Mais toi? je +croyais que c'etait toi! + +CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prevenu? +[Rabeuf, malgre la resistance de Corlaix ouvre la redingote et examine +l'epaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque +je te dis que j'ai mon compte. Les choses serieuse d'abord!... Est-ce +que le batiment ne commence pas a donner de la bande? + +[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu +a la piece d'artillerie de babord et qui s'occupe maintenant d'amarrer +sa piece s'arrete tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme +pour se precipiter vers l'echelle puis se ravisant appelle:] + +LE DUC. Diquelou! + +[Il prend a part et lui parle tout bas avec animation.] + +DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voila une histoire! Et alors? + +LE DUC. Gueule donc pas comme ca, bougre d'abruti! + +DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est la, en bas, dans la +chambre de l'autre? + +LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai +jamais tout seul. + +DIQUELOU [coup d'oeil a l'exterieur]. On va couler, tu sais! si nous +descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter. + +LE DUC. Je m'en fous! + +DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi. + +[Ils se precipitent en bas tous les deux et disparaissent dans +l'echelle.] + + + + +SCENE II + + +Les Memes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement +FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un apres l'autre sortant des fonds +les vetements en desordre. + +FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me +racontait que vous etiez mort. + +CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose a faire! Nous +avons recu une torpille par babord, dans le compartiment D, du moins, je +le suppose. + +FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coule? + +CORLAIX. Oui + +FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D? + +CORLAIX. Oui, allez-y et faites le necessaire. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. A tout hasard, verifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai +fait siffler tout le monde sur le pont. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. Il me semble que la bande augmente. + +FERGASSOU. Peut-etre bien. + +CORLAIX. Telephonez-moi du poste central, hein? + +FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout? + +CORLAIX. C'est tout! + +FERGASSOU. J'y cours! + +[Il se precipite dans l'echelle.] + +BIRODART [arrivant a son tour]. Commandant! a vos ordres!... Mais?... +qu'est-ce que c'est que cette bande-la?... si ca continue, nous allons +faire le tour! + +CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites evacuer les machines et +chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement. + +BIRODART. Naturellement! + +CORLAIX. Quand vous remonterez ... + +BIRODART. Je serai peut-etre longtemps en bas! + +CORLAIX. Alors ... + +[Il l'embrasse. Birodart disparait.] + +RABEUF. Commandant, si je peux servir a quelque chose? + +CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du telephone, il decroche +le recepteur.] Allo!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends +bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond perce!... La cloison +G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central +quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'echelle +avant ... le passage est obstrue?... Obstrue!... [Il jette le recepteur.] +Merde!... L'equipage aux postes d'evacuation. + +RABEUF [derriere Corlaix]. Alors?... tes ordres?... + +CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort, +remplace-le: et fais evacuer le batiment! + +RABEUF? Par ou? + +CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pecheurs dans +ces parages, les hommes ont encore une chance ... + +RABEUF. Et toi?... + +CORLAIX. Moi? je suis deja creve, je vais couler bas avec mon navire: ce +n'est pas le moment de parler de moi!... File ... + +[Il lui montre l'echelle d'un geste imperatif. Rabeuf salue +militairement et descend.] + + + + +SCENE III + + +LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE. + +CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il +y avait a faire ... Oui ... [Il lache la rambarde, s'affaisse et demeure +immobile.] + +[A la fin de la scene precedente, l'_Alma_ a commence de s'incliner peu +a peu sur babord. On voit le cote tribord de la passerelle s'elever +petit a petit tandis que le cote babord s'enfonce. Tout d'un coup le +compas etalon de la passerelle superieure s'ecroule et tombe sur Corlaix +qui s'abat, la face contre terre.] + +KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son +compte! + +[Les matelots du Spardeck se sont precipites sur la passerelle.] + +DAGORNE [se penchant sur Corlaix evanoui]. Il n'est pas mort, mais il +n'en vaut guere mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte; +au haut de l'echelle inferieure, vient d'apparaitre Le Duc portant dans +ses bras, Jeanne evanouie. D'Artelles ensanglante les suit.] + +DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-la! + +DIQUELOU. As pas peur, vieux frere, n'y a point de risque, le Commandant +ne voit plus clair. + +D'ARTELLES. [Il est demeure sur la derniere marche de l'echelle, a bout +de forces, cramponne des deux mains a la rambarde]. Plus clair?... +alors ... Le Duc! Diquelou! + +LE DUC. Me voila, Lieutenant. Nous voila! + +D'ARTELLES. Foutez le camp a la mer tout de suite avant que le bateau +chavire, le tourbillon vous entrainerait, allez! + +[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont pres d'enjamber la +rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lache la +rambarde et tombe a plat pont.] + +LE DUC [terrifie]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a? + +DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les toles du borde sont rentrees +dans la chambre, il s'est laisse eventrer pour qu'elle ait le temps de +sortir ... + +LE DUC [sanglotant]. Oh! oh! + +D'ARTELLES [il se souleve d'un dernier effort sur une main et sur les +genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obeissent. Il +retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.] + +[La bande sur babord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds +de Dagorne. Rideau baisse lentement.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +QUATRIEME ACTE + + +[A terre, a Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon. +Meubles elegants et de bon gout sans exageration de luxe. Au lever du +rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ... +Alice entre aussitot ... + + + + +SCENE PREMIERE + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a +pas entendu. Alice vient tout pres d'elle.] Jeanne? + +JEANNE [comme reveillee en sursaut, se rassure]. C'est toi? + +ALICE. Ecoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur +gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ... +Mais je te supplie de reflechir un peu. Tu as eu ce bonheur inoui, +extravagant, d'etre sauvee ... recueillie ... ramenee a terre ... Tu as eu +cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez +toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupconne ... +Et Fred ... rapporte en civiere trois heures apres toi ... Fred qui a +delire des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ... +comme tout le monde excepte nous trois ... toi ... le petit matelot Le +Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquietude, +bientot, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se +levera. Comment feras-tu pour lui cacher ton desespoir? Toi qui +remplissais tout la maison ... + +JEANNE. Alice, ma grande soeur, ecoute-moi a ton tour. As-tu oublie? Il +y a cinq semaines, j'etais heureuse, j'etais aimee, j'avais un amant! +Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'etais pres de lui ... +Tout a coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ... +c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment ou je me suis +trouvee dans une barque ... Un homme etait penche sur moi, mais ce +n'etait pas lui ... c'etait Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le +regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me +designer quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des epaves. +Il est mort. + +ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma cherie! Ma pauvre cherie! Ma +pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es +la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur +toi ... le voila blesse, a peine convalescent. Il n'a plus de navire, il +ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque +c'est la loi ... puisqu'il etait commandant ... son honneur est en jeu, sa +carriere, sa liberte, je ne sais pas moi ... sa vie peut-etre, Jeanne +pense a cela ... Jeanne!... Oublie, oublie. + + + + +SCENE II + + +Les Memes, CORLAIX, LE DUC. + +[Pendant les dernieres phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit +et on apercoit Corlaix]. + +CORLAIX. Bonjour, les petites filles! + +[Elles se dressent stupefaites.] + +ALICE. Fred!... Debout!... + +CORLAIX. C'est une surprise, hein? + +[Corlaix, veston d'interieur, civil, entre peniblement s'appuyant de la +main gauche sur une canne-bequille. Son bras droit est en echarpe. A sa +droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice +va e soutenir de l'autre cote.] + +ALICE. Vous marchez tout seul? + +CORLAIX. Tout a fait tout seul; une bequille, un infirmier, une +infirmiere, je n'ai plus besoin d'autre chose. + +ALICE. Mais le medecin n'a pas autorise ... + +CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir +de mon lit: le commissaire du Gouvernement. + +[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.] + + +ALICE. Encore? Vous avez deja subi un interrogatoire mardi. + +CORLAIX. Il parait que celui-la ne suffit pas, qu'il en faut un autre +plus beau, de qualite au-dessus et on va tout recommencer a partir du +commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du +Gouvernement pres le Conseil de guerre va venir d'un moment a l'autre +m'interroger une seconde fois. + +ALICE. Ce vieux fou! Etait-ce une raison pour vous lever? + +CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a ete mon capitaine +de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'etais enseigne. Il +est vieux, c'est vrai, tres vieux meme, original aussi, mais pas fou du +tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit a sa derniere visite, +j'avais une excuse: j'etais presque mourant. + +ALICE. Vous exagerez. + +CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je +me porte comme un charme. [Le Duc sort apres avoir pose un dossier qu'il +apportait, sur un petit meuble a portee de Corlaix. Celui-ci cherche +Jeanne des yeux, et de la main il ecarte doucement Alice qui, +volontairement, la masque a sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi +restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-meme et se resigne +a approcher. Corlaix la regarde avec etonnement.] + +ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas +du vous lever. + +JEANNE. En effet, c'est une imprudence. + +ALICE. Une grande imprudence. + +JEANNE. Je ne m'attendais pas ... + +CORLAIX [a Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi. + +ALICE. En voila une idee! + +CORLAIX. Ou alors ... vous avez ete souffrante et on me l'a cache. + +ALICE. Allons bon! + +CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De la-bas, je n'entendais plus votre +gaiete qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je +me suis leve. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu? + +JEANNE. Mais ... je vous assure. + +CORLAIX. Alice? + +ALICE. Elle n'a pas change. + +CORLAIX. Si! + +ALICE. En tout cas, ce serait a son eloge. Il n'y a pas cinq minutes, +vous disiez vous-meme que vous avez ete en danger. + +CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquietude qui vous aurait +transformee de la sorte? Vous vous interessez a ce point au vieux +bonhomme? + +JEANNE. Mon ami ... + +ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas? + +CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voila retabli +maintenant, pret a prendre le commandement d'un autre bateau, car +j'espere bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chere +petite Jeanne, quittez cet air renfrogne qui ne vous va pas du tout ... + + + + +SCENE III + + +Les Memes, MORBRAZ. + +[Le Duc entre precedant Morbraz, puis se retire.] + +MORBRAZ [Il est tres vieux, marche d'un pas raide et saccade, grosse +rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux +fois la gueule a Morbraz au lieu d'une ... Ca passe toute mesure, +hein?... [Il lui serre la main, puis apercoit Jeanne et Alice.] Oh! cre +nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages! +Mademoiselle ... + +ALICE. Excusez-moi, Commandant. + +[Reverence. Alice sort, laissant Morbraz interloque.] + + + + +SCENE IV + + +JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ. + +JEANNE [qui s'est levee]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous +devez avoir des choses serieuses a vous dire. + +MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il +y a de plus serieux, mais on n'as pas prononce le huis clos. + +JEANNE. N'importe, Commandant, je vous generais beaucoup. + +MORBRAZ. C'est-a-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre +mari ait quelque chose a ecrire, une note, enfin, n'importe quelle +blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassee ... + +CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, souleve +son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma +petite Jeanne: le metier de greffier n'est pas grand'chose de +reluisant ... Vous restez tout de meme? C'est gentil, merci beaucoup de +fois, vous etes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement, je vous ecoute. + +[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allonge dans son fauteuil, +Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu a peu a sa +distraction. Elle est bientot tout a fait ailleurs, revient vaguement a +elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en +entendant a l'improviste les mots: condamne, sauter, que prononce +Morbraz.] + +MORBRAZ. Voila un inculpe comme je les aime. He la! Corlaix, pare que tu +es? + +CORLAIX. Pare, Commandant! + +MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est +tout le contraire; Stop! Faut etre prudent! Tu es blesse! [Il s'adresse +a la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte +une sale nouvelle, vous savez! ca va lui fiche un coup ... Vous devriez +d'abord le preparer un peu ... s'il a encore la fievre ... + +CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai meme plus le delire. Je +suis tout ce qu'il y a de mieux prepare a savoir tout ce qu'il y a de +pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, +elle est tout de meme la tres bien venue. + +MORBRAZ. Bon ca! quand je vous le disais: voila un inculpe comme je les +aime! Alors posons le probleme, n'est-ce pas?... parce que si on ne le +posait pas ... + +CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le probleme. + +MORBRAZ. Ca va bien. Commencons par le commencement. Dans la nuit du 31 +juillet au 1er aout, le vaisseau de la Republique l'_Alma_ +croiseur-eclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commande +par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon a Bizerte, +rencontre deux heures apres l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot +attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi. + +CORLAIX. Tres probablement. + +MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il +attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas +chercher midi a quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive +droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien +de noeuds? + +CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq a mon estime ... + +MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inoui. De +mon temps ... Enfin, j'ai pose le probleme. Maintenant, je conclus! Mon +petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, a quarante-cinq +noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas +d'hesitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc +l'autre voulait ta peau a toi. A preuve qu'il t'a attaque, tu ne peux +pas dire le contraire. Bon, ca va bien! Je continue! L'autre t'attaque, +toi, qu'est-ce que tu fais? + +CORLAIX. Je me defends et je le coule bas. + +MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coule bas ... en te +flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'etais donc laisse approcher +a portee de torpille, toi? + +CORLAIX. Helas!... puisqu'il m'a flanque, comme vous dites ... + +MORBRAZ. Et je repete: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ca +prouve?... Ca prouve que tu es la derniere des moules, mon pauvre vieux? +Et sais-tu ce que ca vaut? Ca vaut d'etre casse de ton grade, fichu a +pied, flanque hors la marine et peut-etre foutu a l'ombre pour dix ans, +le temps de reflechir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ca que ca se +joue! + +CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est ca? + +MORBRAZ. Ca? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ca! espere, +tu vas voir. Mais procedons par ordre: tu es foutu, a moins ... + +CORLAIX. A moins que? + +MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient +bonnes. + +CORLAIX. J'en ai une. + +MORBRAZ. Sors-la voir. + +CORLAIX. C'est simple: sitot a portee de signaux, j'ai questionne le +batiment inconnu sur sa nationalite, je l'ai questionne deux fois, par +les deux questions reglementaires des signaux de reconnaissance et deux +fois il m'a repondu qu'il etait francais, tres correctement. Alors comme +juste, je ne l'ai plus suppose ennemi, je l'ai cru ami. Voila ma raison. + +MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de meme, voyons voir, et repete un +peu ... Il t'a repondu deux fois tres correctement, le bateau des Boches? + +CORLAIX. Deux fois. + +MORBRAZ. Et c'etait combine comme il fallait tout ca? + +CORLAIX. Oui, Commandant! + +MORBRAZ. Tu l'as vu? + +CORLAIX. Naturellement! + +MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu? + +CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-la! + +MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais +ete menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne +te croira pas. + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Reflechis donc +une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voila un bateau ennemi qui ne +sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui +n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de +reconnaissance! Il n'y a que les officiers a savoir ce secret-la ... et +meme ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en +sont charges ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au +courant de la chose? + +CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a place a sa portee]. Voici la +liste de l'Etat-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous +etions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, +l'officier de montres Brambourg et moi-meme. [Il laisse le dossier +ouvert.] + +MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ca ne fait pas gras, quatre! + +CORLAIX. Non. + +MORBRAZ. Alors, voila un bateau ennemi qui ignore les signaux de +reconnaissance et qui repond correctement a tes deux questions? Tu +trouves que c'est croyable, toi? + +CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allume les deux +reponses qu'il fallait, combinees comme il fallait. Je les ai vues, moi, +que voila, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi. + +MORBRAZ. Evidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en +reste plus ... Voila ma sale nouvelle. Tu n'as pas de temoin pour toi. +Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un +quiconque! + +CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, +grace a Dieu! + +MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont +rien vu, rien de rien, pas un fifrelin! + +CORLAIX. Rien? + +MORBRAZ. Rien! + +CORLAIX. C'est extravagant. + +MORBRAZ. Non. + +CORLAIX. Comment non? + +MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'etait leur +droit a ces bougres-la puisqu'on n'avait pas encore rappele aux postes +de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'etaient pas de quart, dans +leur hamac; ceux qui etaient de quart, sur le pont. + +CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille +ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la +passerelle, nous etions douze ou quinze a ne pas dormir. + +MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-la se trouvait +probablement si bien a ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas +un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous. + +CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y +suis pas ... + +MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, +hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a +que vingt-neuf ou trente-neuf de creves! et celui qui ne l'est pas en +devient bete a couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses! +mais vraiment aussi cet animal-la passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu +que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance. + +CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-etre pas tort! + +MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A +Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, +il regrettait de n'etre pas mort, il voulait se faire sauter ... + +JEANNE [qui comprend a l'improviste]. Sauter?... + +MORBRAZ [qui continue a Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: +le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ... +Mais a cette heure, changement a vue ... Il ricane sans savoir pourquoi +non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? +Parce que te voila sur et certain d'etre condamne? + +JEANNE [stupefaite, a Corlaix]. Condamne? + +CORLAIX [a Jeanne]. Condamne ou acquitte. Ne vous affolez pas huit jours +d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien. + +MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitte, tu +seras condamne. [A Jeanne.] Il sera condamne, Madame, vous pouvez m'en +croire! c'est sur comme Amen a l'eglise. + +JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?... + +MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que +vous ayez la gaiete facile. + +JEANNE [a Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible? + +CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il +n'a jamais ete question de me guillotiner. + +MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le +rendre a la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, +neuf, dans une belle forteresse toute neuve. + +JEANNE. Mais pourquoi? + +MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de temoins! Bon Dieu! Allons, je vois que +vous avez tres bien compris. La-dessus, je vous laisse tous les deux +reflechir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrete.] Voyons +donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis +donc, Corlaix! + +CORLAIX. Commandant? + +MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui etait de quart et qui s'en est +tire ... Bon Dieu de bon Dieu! voila que j'oublie son nom! + +CORLAIX. Brambourg! + +MORBRAZ. C'est ca, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'etre bien chaud pour +toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein? + +CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu a lui adresser le moindre reproche a +l'occasion du service. + +MORBRAZ. Et a l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.] +Suffit! Ca va bien ... Il parait que tu l'avais envoye faire une ronde au +moment psychologique?... Une riche idee que tu as eue la! Ah! quand tu +te meles d'en avoir, toi ... + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que s'il avait ete sur la passerelle, il aurait +probablement vu quelque chose ... + +CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute. + +JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il +n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai deja dit. Personne ne les a vus, pas un +chat. + +JEANNE. Mais Brambourg? + +MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure. + +JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non! +Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien, +pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes +aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoque pour vendredi, +mercredi, jeudi, vendredi, ca te fait trois jours. Mon petit Corlaix, +tache moyen de te debrouiller. Cherche un temoin. Cherche une preuve, +cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu +ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le repeter ... tu es +foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ca me fera tout +de meme une sacree peine! [Il s'incline devant Jeanne.] + +CORLAIX [appelant]. Le Duc! + +MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi? + +CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide a se +lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blesse on en devienne +malotru! + + + + +SCENE V + + +JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE. + +[Jeanne restee seule, fait un jeu de scene assez long. Hesitation, carte +de visite, table a ecrire, griffonnage hatif, enveloppe. Elle sonne. Le +Duc entre.] + +JEANNE [quand elle a ecrit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas +besoin de vous pour le moment?... + +LE DUC. Sur que non, Madame. Apres que le Commandant Morbraz, il a ete +sorti, le Commandant comme ca, il est rentre dans sa chambre. + +JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous? +C'est tout pres, n'est-ce pas? + +LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sur! + +JEANNE. Il y a une reponse. Vous direz que vous attendez une reponse. + +LE DUC. Je dirai. + +[Alice entre.] + +ALICE. Finie, la visite? + +JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas? + +LE DUC. Ayez pas peur, Madame, esperez que je revienne et vous +regarderez voir a votre montre. + + + + +SCENE VI + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi? + +JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout a l'heure. Mais ecoute d'abord. + +ALICE. Quoi donc? + +JEANNE. Je t'ai raconte la nuit du combat, la nuit du 31 juillet. + +ALICE. Oui. + +JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passe ... enfin tout ce que j'ai vu +ou entendu. Tu te rappelles? + +ALICE. Parfaitement. Mais ... + +JEANNE. Attends ... c'est tres serieux. Tu te rappelles donc que +Brambourg est entre dans la chambre. Je me suis cachee. Ils ont cause. +Je t'ai repete ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tete.] Bon. +Veux-tu me repeter a ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce +qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernieres paroles de Brambourg? ce +qu'il a dit avant de s'en aller! + +ALICE. Avant de s'en aller? + +JEANNE. Oui, il etait face au hublot ouvert, tu te rappelles bien? + +ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui +arrivait ... + +JEANNE. Et il a dit quoi? + +ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ca? on +dirait un batiment de guerre!" Et puis le navire a allume ses feux de +reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ... + +JEANNE. Brambourg les a vus? + +ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a +interpretes, je veux dire qui a verifie que c'etait bien les signaux de +reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire +francais ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait verifier ca ... +puisqu'il etait de quart ... donc, c'est bien lui ... + +JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo! + +ALICE. Ah! c'etait tout cela? + +JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, +sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prevenir Fred que son proces +marchait tout a fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit temoin ... et +que dans ces conditions ... pas de temoin ... la condamnation ... + +ALICE. La condamnation? + +JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ca aussi, tout a l'heure ... que, dans ces +conditions: aucun temoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un +pli. Voila. + +ALICE. Voila!... + +JEANNE. Bien sur, voila! puisqu'il n'y a pas de temoin! puisque personne +n'a vu les feux ... + +ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?... + +JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se +souvient de rien. + +ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible! + +JEANNE. Evidemment, c'est impossible!... Il y a la certainement un +malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que +Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de meme un homme d'honneur, +un officier. + +ALICE. Peut-etre a-t-il oublie ... + +JEANNE. Je vais lui rafraichir la memoire. + +ALICE. Comment, Jeanne? + +JEANNE. Je l'attends. + +ALICE. Il va venir ici? + +JEANNE. Pourquoi pas? Des que nous aurons cause cinq minutes, tete a +tete, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir. + +ALICE. C'est a lui que tu ecrivais quand je suis entree! + +JEANNE. Justement! + +ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Eh bien quoi, ma grande! + +ALICE. Jeanne! mais tu oublies ... + +JEANNE. Quoi? + +ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir. + +JEANNE. Comment! + +ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas etre a bord de +l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait ete ... par megarde ... si +l'appareillage l'avait surprise a bord, c'aurait ete chez son mari ... +dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son +mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y etais pas ... + +JEANNE. Naturellement, je n'y etais pas ... + +ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!... +et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoye chercher +Brambourg, ma pauvre Jeanne? + +[Long silence.] + +JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe! + +ALICE [geste vague.]...................... + + + + +SCENE VII. + + +Les Memes, LE DUC, puis BRAMBOURG. + +LE DUC. Madame, regardez voir votre montre. + +JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite. + +ALICE. J'aimerais mieux rester. + +JEANNE. Ah! ca ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse? + +BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ... + +JEANNE. Monsieur. + +BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher? + +JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligee +d'aller la-bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ... a ce soir, cherie ... + +ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur. + +BRAMBOURG. Mademoiselle ... + +[Sort Alice.] + + + + +SCENE VIII + + +JEANNE, BRAMBOURG. + +[Un temps.] + +BRAMBOURG. Madame, je suis a vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoye +chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... tres urgente, qui nous +interesse tous les deux." + +JEANNE. Oui. + +BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatte! +infiniment flatte! un peu intrigue aussi ... + +JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort +d'ici. + +BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y etais pas du tout, il s'agit du proces +devant le Conseil de guerre? + +JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre +deposition. + +BRAMBOURG. Ah! + +JEANNE. Oui, j'ai pense que vous voudriez bien excuser une curiosite +legitime ... il s'agit de mon mari ... et completer les renseignements que +j'ai ... + +BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai deja dit. Je suis a vos ordres. +Malheureusement, j'ai bien peur ... + +JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont precede le combat. + +BRAMBOURG [qui reflechit]. Madame ... + +JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont ete +echanges entre l'_Alma_ et le batiment ennemi ... de ces signaux qui +tromperent le Commandant de Corlaix ... + +BRAMBOURG. Je crains de vous etre d'un faible secours. A ce propos, +Madame, vous savez sans doute qu'apres le naufrage, on m'a repeche en +assez mauvais etat. Ma memoire s'en est ressentie de la maniere la plus +penible, et ce sont precisement les circonstances qui ont precede le +combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a la pour +moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes +de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment ou les +signaux furent echanges, je n'etais pas sur la passerelle; le Commandant +de Corlaix m'avait envoye faire une ronde. + +JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'etre sur +la passerelle pour voir les signaux? + +BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle? +Madame, il me semble que oui. + +JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont ete faits par l'_Alma_, il +s'agit des signaux qui ont ete faits par le batiment ennemi. + +[Brambourg reflechit.] + +BRAMBOURG. Je n'etais pas sur la passerelle, je n'etais pas sur le pont +non plus; j'etais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir. + +JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois? + +BRAMBOURG. Des hublots?... + +JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de +cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre? + +BRAMBOURG. Peut-etre. + +JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions. + +BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir +vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun +hublot ... Madame, je regrette vraiment. + +JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de +vous avoir mal dite ... Vous allez deposer vendredi devant le Conseil de +guerre ... et votre deposition se trouve avoir une importance capitale, +vous n'y avez surement pas songe!... vous ne pouvez pas y avoir songe! + +BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il +m'est impossible de deposer contre mes souvenirs, contre ma +conscience ... fut-ce meme dans l'interet d'un chef avec qui j'ai pu +parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cesse d'estimer comme +un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurement d'etre +acquitte et felicite par le Conseil de guerre. + +JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la verite! + +BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez +cependant pas me faire dire plus que je ne sais. + +JEANNE. Etes-vous bien sur de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG. Comment? + +JEANNE. Etes-vous bien sur qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose +en vous, une rancune ... + +BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis tres +sur qu'en effet vous avez ete deja pour moi desagreable et brutale, +autant et plus que n'a ete le Commandant de Corlaix. Mais je suis sur en +ce moment, plus sur encore que vous m'insultez tres gratuitement en +supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon +temoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit +de l'admettre un seul instant!... + +JEANNE. Monsieur ... + +BRAMBOURG. Je ne pretends pas etre un coeur d'elite, ni un grand +caractere, et je ne pratique pas a tort et a travers l'oubli des +injures, mais je suis un officier francais!... + +[Corlaix entre en marchant peniblement, s'appuyant sur Le Duc.] + + + + +SCENE IX + + +Les Memes, CORLAIX, LE DUC. + +BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne sante. + +CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remercie, Monsieur, de +l'interet que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu +les debats? + +BRAMBOURG [menacant]. Oui, Commandant ... a vendredi! [Il salue et sort.] + + + + +SCENE X + + +JEANNE, CORLAIX, LE DUC. + +JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tete.] +Vous avez l'air tres fatigue. + +CORLAIX. La journee a ete longue. + +JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas +peur de vous appuyer. + +CORLAIX. Petite Jeanne, merci. + +JEANNE. Asseyez-vous la ... vous etes bien? + +CORLAIX. Tout a fait bien ... ah ca! vous vous interessez donc a moi, +maintenant? + +JEANNE. Oh! Fred!... + +CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... a mon age, on prend ce qu'on vous +donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. +[Agenouillee au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde tres prevenante +et tres gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? +Cet homme? + +JEANNE. Brambourg? + +CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que +cela ... Je ne savais pas. + +JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, +c'est la premiere fois ... + +CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous +demander ... + +JEANNE. Quoi? + +CORLAIX. C'est une priere ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai +toujours estime votre droiture ... Il me serait aujourd'hui tres penible +de vous trouver ... moins ... + +JEANNE. Ai-je donc change? + +CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous +supplie de me dire la verite ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire +ici?... La verite, Jeanne! + +JEANNE. Fred, quelle idee avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg +est venu parce que j'ai prie de venir, et je l'ai prie de venir parce +que le Commandant Morbraz avait trouve sa deposition suspecte ... +malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte +par moi-meme, et voila tout. + +CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre +compte de quoi? + +JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette deposition, Brambourg pretend +n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement +extraordinaire! + +CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'etait pas sur la +passerelle! + +JEANNE. Oui, je sais ... Il parait que vous l'aviez chasse ... + +CORLAIX. Je l'avais chasse ... a peu pres ... Il vous l'a dit? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi +pourquoi? + +JEANNE. Non. Pourquoi au fait? + +CORLAIX. Oh! c'est sans interet ... je ne sais meme plus au juste quelle +insolence il m'avait lachee ... + +JEANNE. En tout cas ... vous etes bien sur qu'il ne peut rien contre +vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous deteste +horriblement ... et il me deteste aussi. + +CORLAIX. Ah! vous aussi ... + +JEANNE. Du moins, je crois. + +CORLAIX. Il vous a fait la cour? + +JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manque de menagement a +son egard. Il m'ennuyait trop. + +CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore +la verite ... toute la verite? + +JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogee comme cela. + +CORLAIX. Pardon!... c'est tres absurde et ce n'est guere elegant ... ayez +tout de meme pitie d'un vieil homme qui souffre ... + +JEANNE. Vous souffrez? + +CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez +indulgente et ... repondez-moi, c'est ma derniere question ... Ce +Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ... +Etait-ce seulement a propos de moi?... a propos de mon proces?... rien +qu'a propos de mon proces. + +JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment? + +CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, +pour l'aider, pour le defendre ... vous avez surmonte votre repugnance et +vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?... + +JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma +faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le +pardonnerai jamais. + +CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sur. + +JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiete ... je sais bien +qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgre tout il ne +faut rien negliger, c'est trop important votre carriere ... votre avenir +d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie. + + + + +SCENE XI + + +CORLAIX, JEANNE. + +CORLAIX. Vous croyez ... + +JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-meme bien souvent: "Une +fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait +renoncer a la mer. + +CORLAIX. J'ai renonce a d'autres choses. + +JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer +pour vous ... Vous ne renonceriez pas a la mer? + +CORLAIX. J'ai renonce a vous ... + +JEANNE. Fred? + +CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'etes plus ma femme ... ou si peu. + +JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitie! + +CORLAIX. Pardon ... + +JEANNE [un mouvement]. Fred, tout a l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma +derniere question." + +CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde. + +[Jeanne s'ecarte de lui.] + +CORLAIX. Non! pas meme cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement +vers lui, mais il l'arrete d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent +sur le dossier reste ouvert sur la liste de l'etat-major de l'_Alma_.] +Seul! seul! + +[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +CINQUIEME ACTE + + +Cette salle est situee Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. +C'est un local rectangulaire, tres banal, blanchi a la chaux, fenetres +sur un des longs cotes donnant sur la Place d'Armes dont on apercoit les +platanes. Deux portes, opposees aux fenetres, l'une sert d'entree au +public et aux temoins, l'autre au Conseil de guerre. + +On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpe +d'office dans les faits de la perte du croiseur-eclaireur l'_Alma_. + +Corlaix se presente un bras en echarpe, le front bande sous sa casquette +d'uniforme. Il est pale et visiblement affaibli. + + + + +SCENE PREMIERE + + +VICE-AMIRAL DE FOLGOET, president du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE +CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN +CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. +Defenseurs: Capitaine de Fregate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau +de Toulon, Maitre VALECHE. PREVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de +garde, Plantons, etc ... LE DUC a la barre. PUBLIC. + + +FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous etiez de quart sur la passerelle? + +LE DUC. Dessous la passerelle que j'etais de quart, Amiral. + +FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous etiez donc de quart +"dessous" le passerelle et, malgre cela, vous n'en savez pas plus long +que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez +rien? Je veux dire de tout ce qui a precede le premier coup de canon? + +LE DUC [la main au bonnet, a chaque replique]. C'est ca comme vous +dites, Amiral! Rien de tout ca que vous m'avez demande aussi donc! + +LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le President" a la fin des fins. +Vous etes donc bouche a l'emeri, vous? + +LE DUC [au greffier]. C'est ca, Monsieur le President. + +FOLGOET. C'est vraiment une fatalite, Messieurs, je vous prie de le +constater une fois de plus! Voila notre septieme temoin et pas une +indication! + +CHALLEROY. Pas la moitie d'une. + +FOLGOET. Sept temoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il +est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de +vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survecu. Messieurs, avec +le Commandant de Corlaix. + +CHALLEROY. Et l'etat-major de l'_Alma_ comptait? + +CORLAIX. Vingt-quatre officiers. + +LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par consequent vingt +deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour +cent--proportion des tues pour l'etat-major. Voyons pour l'equipage. +Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes? + +CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont +survecu. + +LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, +disons _grosso modo_ la moitie. Et par consequent pour l'equipage, +proportion des tues: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de +quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix? + +CORLAIX. Sitot que la torpille allemande nous eut frappes, je fis +rappeler aux postes d'evacuation ... L'ennemi etait deja coule bas a ce +moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation a la +mer, mais des barques de peche etaient alentour. Mes officiers +rallierent leurs postes dans les fonds et y resterent jusqu'a la fin, +puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes +devant eux. + +LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers +francais sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots francais et +pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je +n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'etait pas utile que le pays en +fut informe. + +FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg a la barre. [A Le Duc.] +Toi, va-t'en. + +LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ... + +FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! +tiens bon! + +LUTZEN [a Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? +Ca va comme ca, espere un peu ... Tantot tu nous as explique que pour les +choses avant qu'on eut rappele aux postes de combat, tu ne te rappelles +rien. Mais pour les choses apres? Tu es un peu la, hein, pour te les +rappeler les choses apres? + +LE DUC [a l'aise]. Pour sur comme vous dites, Amiral. + +LUTZEN. Bon ca. Alors, ecoute voir. Sitot que le clairon eut rappele ... +qu'est-ce que tu as fait? + +LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport a ca qu'il +nous est arrive quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, +autant dire. Meme que j'ai point seulement eu la chance d'etre blesse! + +LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'etais point blesse, tu t'es ramasse. Et +sitot ramasse, qu'est-ce que tu as encore fait? + +LE DUC. J'ai couru a mon canon, donc! + +LUTZEN. Et tu as tire, hein? C'est toi qui as coule le Boche, je parie? + +LE DUC. Pour sur, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres. + +LUTZEN. Et apres? + +LE DUC. Apres? + +LUTZEN. Apres que la torpille vous fut rentree dedans? + +LE DUC. Apres que la torpille ... + +LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant! + +LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ... + +LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as jure ... + +LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doue! j'ai jamais su! Je me +recherche ... esperez un coup ... ca y est ... c'est ca! Je suis ete +trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas querir Monsieur +d'Artelles ... rapport comme ca qu'il n'etait pas de quart, Monsieur +d'Artelles ... et alors, sur et certain etant endormi couche dans sa +chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilite a +deja monter puisqu'on ne s'etait pas meme battu en tout quatre, cinq +minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'etais son canonnier. + +LUTZEN. Alors, tu as ete querir Monsieur d'Artelles? + +LE DUC. C'est ca, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire +comme ca quelque chose et alors il s'est eventre contre les ferrures de +sa chambre ... qui avait saute en vrac ... quelque obus, probable ... et +alors il a decede ... [La main aux yeux.] + +LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a decede? + +LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonte +moi et Diquelou ... + +LUTZEN. Bon. Comme ca donc, tu etais sur le pont, tu es descendu dans +les fonds reveiller ton officier; il etait blesse, tu l'as porte ... tout +ca pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle +s'en allait par le fond? + +LE DUC. Pour sur. Diquelou il m'avait dit: "Peut etre qu'on n'aura pas +le temps de remonter si on descend." + +LUTZEN. Tu es descendu tout de meme ... Bon. C'est ca que je voulais +savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein? + +LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc. + +LUTZEN. + +Ca va bien, merci. Je me rappellerai. + +FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du +Gouvernement?... Monsieur le defenseur? [Signes negatifs.] On n'a plus +besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous ou vous voudrez. + +[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus eloigne.] + +LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotes.] + +FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau +Brambourg a la barre. + +LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg a la barre. + +FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entiere: +nous sommes toujours en presence de l'unique affirmation du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle +n'est malheureusement etayee d'aucune preuve et demeure--passez-moi le +mot, Commandant--tout a fait extraordinaire, voire extravagante. +Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul +doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet +et fut coule bas en meme temps que l'_Alma_. + +UNE VOIX [dans le public]. Avant! + +FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse evacuer la salle? [Au +Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_ +questionne a deux reprises, sur sa nationalite, comme il est +reglementaire, repondit deux fois par signal correct qu'il etait +Francais. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? +C'est bien la votre systeme de defense? + +CORLAIX. C'est bien la l'exacte verite. + +[Entre Brambourg.] + +FOLGOET. C'est ce que nous allons voir. + +[Mouvements dans le public.] + + + + +SCENE II + + +Les Memes, BRAMBOURG, a la barre. + +FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Oui, Monsieur le President. + +FOLGOET. Age, prenoms, qualite. + +BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de premiere classe, +vingt-huit ans, j'etais officier de quart en sous-ordre a bord de +l'_Alma_. + +FOLGOET. Vous n'etes ni parent ni allie de l'accuse ..., vous n'avez +jamais ete a son service, il n'a jamais ete au votre? + +BRAMBOURG. Non, Amiral. + +FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire +toute la verite, rien que la verite. + +BRAMBOURG. Je le jure. + +FOLGOET. Si vous voulez bien deposer. + +BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extremement vagues ... On a du vous +transmettre une note de l'hopital a mon sujet ... + +FOLGOET. Nous savons que vous n'avez ete recueilli que plusieurs heures +apres le naufrage, qu'un evanouissement prolonge s'en est suivi et que +la memoire des faits ne vous est revenue que peu a peu, confuse et +fragmentaire. Alors, dites-nous tout de meme ce que vous savez des +circonstances qui ont precede le combat a la suite duquel l'_Alma_ a +peri. Vous etiez de quart, je crois? + +BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'etais de quart. + +FOLGOET. Eh bien, alors? + +BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fut signale, l'ordre +m'a ete donne de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans +les fonds du navire et je n'etais pas encore remonte ... + +FOLGOET. Qui vous a donne cet ordre? l'officier de quart en premier? + +BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-meme. + +FOLGOET. Monsieur de Corlaix? + +BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix. + +FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donne cet ordre? + +CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement. + +FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'etait pas encore en vue quand vous avez +quitte la passerelle? + +BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ... + +CORLAIX. Il n'etait pas encore en vue. + +FOLGOET. Et vous etes revenu sur la passerelle? + +BRAMBOURG. Pendant le combat. + +FOLGOET. Que savez-vous sur le combat? + +BRAMBOURG. Il a ete tres court. + +FOLGOET. Ou etiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chavire? + +BRAMBOURG. Je crois bien que j'etais sur le pont, Amiral. J'avais +conduit moi-meme a l'exterieur, un groupe de trainards. Nos hommes, et +surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au batiment et +nous avions toutes les peines du monde a les persuader de se jeter a la +mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouve tout a coup +dans l'eau, une vague a deferle sur moi ... + +FOLGOET. Nous savons egalement tout cela. La seule chose que nous ne +sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de +signaux que le _Coblentz_ a fait a l'_Alma_ et que le Commandant de +Corlaix a pris pour les reponses correctes des signaux de reconnaissance +du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_, +Monsieur? + +BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont echange leur signaux, +j'etais surement dans les fonds du navire, Amiral. + +FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire +due Gouvernement ... + +MORBRAZ [geste, il s'adresse a Brambourg]. D'apres vos declarations, +Monsieur, vous avez quitte la passerelle dix bonnes minutes avant que le +_Coblentz_ fut en vue? + +BRAMBOURG. Il me semble. + +MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix +minutes! Qu'avez-vous fait toute cette eternite-la? + +BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde. + +MORBRAZ. Quelle ronde? + +BRAMBOURG. Celle que j'avais recu l'ordre de faire. + +MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous +demande: quelle espece de ronde? Oui, par ou avez-vous passe? + +BRAMBOURG. Voila precisement ce dont je me souviens le plus mal, j'ai du +passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirasse. + +MORBRAZ. C'est tout? + +BRAMBOURG. Je n'avais pas a aller ailleurs. + +LE DUC [se levant]. Commandant? + +FOLGOET. Qui est-ce qui a parle? + +LE DUC. Amiral? + +FOLGOET. Vous repondrez quand on vous questionnera. + +LE DUC. Oui, Amiral. + +LE GREFFIER. Asseyez-vous. + +LE DUC [obeissant]. Oui, Amiral. + +BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant +qu'avant de faire ma ronde, je suis entre dans ma chambre au moment +precis ou cet homme [Il designe Le Duc] sortait de la chambre voisine. +[Rumeur ironique dans la foule.] + +MORBRAZ. Ah! + +BRAMBOURG. Ce detail m'avait echappe. Je me rappelle tres bien, je +reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guere +d'importance. + +MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, ou etait-elle? + +BRAMBOURG. A babord, dans la batterie. + +MORBRAZ. A babord, voila qui devient interessant. + +LUTZEN. Comment ca? + +MORBRAZ. Bien sur puisque c'est par babord que M. de Corlaix nous disait +tout a l'heure avoir releve le croiseur allemand. + +BRAMBOURG. Je vois ou vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la +refermer; mon hublot etait visse, la tape de cuivre en place. Je ne +pouvais rien voir a l'exterieur. + +MORBRAZ. Peremptoire. Ensuite? Avez-vous commence immediatement cette +fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs. + +BRAMBOURG. Ensuite, je suis entre dans la chambre voisine. [Rumeur +ironique de la foule.] + +MORBRAZ. Voici du nouveau. + +BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublie, mais il +n'y a rien la qui concerne le proces. + +MORBRAZ. Etes-vous sur? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de meme? + +BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point. + +FOLGOET. Quel motif? + +BRAMBOURG. Amiral ... + +FOLGOET. Je trouve etrange que vous hesitiez ... + +BRAMBOURG. J'ai hesite, Amiral, mais des l'instant que vous insistez ... +Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hesitation. Le fait +qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune maniere au proces, +ma premiere intention n'etait pas d'en rien dire ici. Au cours de ma +ronde, je suis entre, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur +d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles etait mon ami. +[Exclamation etouffee qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet +murmure. Brambourg continue.] Je suis entre chez Monsieur d'Artelles +dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider +a ma permutation. Je savais que cela lui etait faisable. Je voulais en +effet debarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible. + +FOLGOET. Vous vouliez debarquer? Pourquoi? + +BRAMBOURG. Je desirais n'etre plus sous les ordres du Commandant de +Corlaix. Lui-meme, d'ailleurs n'aurait rien objecte a ma permutation. + +FOLGOET. [Geste vers Corlaix.] + +....................................................... + +CORLAIX [il incline la tete]. C'est exact. + +FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.] + +........................................................ + +LUTZEN. Vous auriez a vous plaindre de lui? + +CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irreprochablement, je +n'ai jamais eu le moindre reproche a lui faire, et la veille meme, +j'aurais regrette qu'il permutat et lui-meme n'y pensait probablement +pas ... c'est a peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons +eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement prive. + +FOLGOET. Strictement prive? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il +s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir +la. + +MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre prive n'est pas de la +competence d'un tribunal ... un fait d'ordre prive ca ne nous regarde +pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les consequences +d'ordre public qui en resultent de ce fait d'ordre prive ... [Geste de +Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrees +consequences d'ordre public ... il ne pleut ... + +FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ... + +MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le President, moi non plus je ne vois pas ... +et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister, +mais tout a l'heure, j'ai demande au temoin quel avait ete l'itineraire +de sa ronde et il m'a repondu: "batterie, entrepont cuirasse" tout sec; +j'ai pu me contenter de cette reponse-la tout a l'heure, a present je ne +peux absolument pas ... et je reclame des details. + +BRAMBOURG. Quels details? + +MORBRAZ. Tous les details. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon +cher Monsieur, loin de la ... Mais c'est mon metier d'ennuyer les gens ... +je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui +n'ennuierait pas les gens, ca passerait la mesure! Alors, +recapitulons ... Vous nous revelez tout d'un coup a brule-pourpoint ... Eh +bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces +choses ... de les savoir sans exception de la premiere a la derniere ... +Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour +commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre memoire de haut en bas, et +de tribord a babord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa +chambre a Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur +l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a repondu. + +FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous +avez entendu la question, Monsieur? + +BRAMBOURG. Monsieur le President, il m'est impossible de me rappeler mot +pour mot, surtout dans l'etat ou je suis, les termes d'une conversation +deja vieille de plus d'un mois. + +MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublie le mot a mot? +On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en +contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en detail, +hein? ne sautez rien! + +BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est tres tres vague ... J'ai +frappe plusieurs fois a la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se +mettre au lit ... + +MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a du vous recevoir aimablement! Je ne +m'etonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux! + +BRAMBOURG [regarde Morbraz, hesite et continue]. D'Artelles m'ouvrit +enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me +rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps +auparavant. Il l'avait refusee. Je lui demandai de bien vouloir renouer +l'affaire a mon compte. Il me promit de le faire. + +MORBRAZ. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout. + +MORBRAZ. Vous etes sur? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus +crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons la des +depositions tres precises sur ce point. + +BRAMBOURG [geste vague.]...................................... + +MORBRAZ. Il etait ouvert ou ferme le hublot de Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous etes bien souvenu que le votre +etait ferme! + +BRAMBOURG. Naturellement! le mien. + +MORBRAZ. Oui, oui, le votre, c'etait le votre. Seulement, celui de +Monsieur d'Artelles, c'etait celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez +pas ou j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu +Monsieur d'Artelles, j'etais au courant de ses habitudes et je sais que +ses hublots etaient toujours ouverts la nuit ... par consequent ... j'y +songe: elle etait a babord comme la votre n'est-ce pas, la chambre de +Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voila que je trouve +mon affaire! Vous etes sorti de chez Monsieur d'Artelles a quatre heures +vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous? + +MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulte les chronometres +du bord! Mais vous etes remonte sur le pont a l'instant de l'ouverture +du feu; donc a quatre heures trente, puisque c'est a quatre heures +trente que le _Coblentz_ vous a lance sa torpille, vous aviez quitte +Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_ +a lance sa torpille. + +BRAMBOURG. Tout au plus, oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant +d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas etre bien loin de +l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regarde par le +hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux +du _Coblentz_. Et vous avez regarde par le hublot. Un hublot ouvert, on +ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil. + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Vous avez regarde, je vous dis que vous avez regarde! Si vous +ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si +vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que +le Commandant de Corlaix est coupable! + +L'ESTISSAC. Ah bah! voila une culpabilite a laquelle je ne m'attendais +pas. + +MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le defenseur! je ne m'y attentais pas. +Elle n'en est pas moins evidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre +mon raisonnement. Voila Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regarde +par un hublot a l'heure precise ou le croiseur allemand _Coblentz_ +defilait devant le hublot, a l'heure precise aussi ou le susdit croiseur +_Coblentz-echangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui +ont trompe le Commandant de Corlaix. Quels etaient ces signaux? D'apres +le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous +ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve. +Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en +a rien vu, puisqu'il n'en a garde aucun souvenir. Quand on vous allume +sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en +souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne +vous a rien allume du tout, et si on ne vous a rien allume du tout, le +Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ca me suffit. Je +n'ai plus rien a vous demander, ma conviction est faite. + +FOLGOET. Monsieur le defenseur? + +L'ESTISSAC. Je fais toutes mes reserves sur de telles preuves ... le +Conseil de guerre appreciera, mais je n'ai a demander a un temoin frappe +d'amnesie. + +FOLGOET [aux juges]. Messieurs ... + +LUTZEN. Monsieur le President, je voudrais demander au temoin s'il a +mesure l'importance imprevue que sa deposition semble prendre. + +[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ... +Exclamations dans la foule.] + +FOLGOET. C'est intolerable! Sergent d'armes! un peu de silence! + +LUTZEN [directement a Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ... +Apres tout ce qui vient d'etre dit, vous ne pouvez pas vous faire +d'illusion. Si le prevenu est condamne, le poids de sa condamnation +pesera sur vous. + +BRAMBOURG. Amiral, si le prevenu est condamne, j'en aurai certainement +beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne +me souviens pas, Amiral. + +[Vives exclamations.] + +FOLGOET. Sergent d'armes.! + +LUTZEN. J'en appelle a votre conscience, Monsieur, a votre conscience +d'officier, d'officier francais. + +[Nouvelles exclamations plus violentes.] + +FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison? + +LUTZEN. Le probleme est a present bien pose ce me semble: Vous, qui avez +regarde par un hublot de babord, avez-vous vu oui ou non? + +BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas! + +LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous +etes sur de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG [qui hesite]. Il me semble bien ... + +MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre! +faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique! +"Il vous semble" a vous? Eh bien a moi, il me semble que ca passe toute +mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carriere d'un +officier sont en train de se jouer a pile ou face. Et il me semble que +l'honneur d'un officier ca doit peser lourd dans la conscience d'un +autre officier, c'est votre avis, je suppose? + +BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!... + +MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos +paroles! Vous n'etes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamne, +vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si +fait! son ennemi! je dis bien et je repete: son ennemi puisque nous +sommes lui accuse, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je +vous jure tout de meme, foi de marin, que si je lui cassais les reins +tout a l'heure, a Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il +me fut prouve par la suite que je me suis trompe et qu'il etait +innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser a cela parce que ca +passerait la mesure de toutes les mesures des sacres tonnerre de nom +d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voila, Monsieur! j'ai +tout dit! A vous le crachoir! + +BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sur, +absolument sur de rien. Tout a l'heure, j'avais meme oublie etre entre +dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aide, je m'en suis +souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ... + +MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous etes dans la chambre de +Monsieur d'Artelles. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Devant le hublot. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. C'est peut-etre vous qui avez regarde. C'est vous. Vous +regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les +voyez ... + +BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas +dire que je vois ... je ne vois pas! + +JEANNE. Il a vu! + +[Sensation. Mouvement. Bruit.] + +FOLGOET. Qui a parle? + +JEANNE. Moi, Amiral. + +MORBRAZ. Madame de Corlaix! + +JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur +l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu. + +BRAMBOURG [qui se releve tout d'un coup]. Moi? + +JEANNE. Il vous a dit tout a l'heure qu'apres avoir quitte la passerelle +de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de +reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompe ... Apres avoir quitte la +passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entre dans sa +chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et +s'ouvrant a babord de l'_Alma_. + +BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit. + +JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles etait ouvert ... Par ce +hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitot +le _Coblentz_ a allume la premiere reponse, quatre feux rouges. Alors M. +d'Artelles lui a demande [geste]: "Vous qui etes de quart est-ce que +c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a repondu: "Oui". +[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la +salle auquel succede un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles +a encore demande: "Quelle est la reponse a l'autre question". Monsieur +[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont +ete remplaces par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrete et reprend +haleine. Brusquement.] Apres que le _Coblentz_ eut tout eteint, comme M. +d'Artelles disait a Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire francais", +Monsieur [geste] a dit: "francais ou etranger. C'est un secret de +polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands +ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de +la a les interpreter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et +je l'ai entendu. + +FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu? + +CORLAIX. Eh bien, Jeanne? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat? + +JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui, +les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce +que j'etais la. + +FOLGOET. Vous etiez la? + +JEANNE. Oui, a bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles. + +FOLGOET. Dans la ... + +JEANNE. Son canonnier peut en temoigner, c'est lui qui m'a sauvee. + +FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hesite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.] + +LE DUC. C'est la verite, Amiral! + +[Corlaix retombe accable sur son banc et semblera ne plus rien entendre +jusqu'a la fin de la scene.] + +MORBRAZ [a Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout a l'heure bourgre +d'ane. + +LE DUC. Vous ne me l'avez pas demande, Commandant. + +FOLGOET. Monsieur? + +BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme +de Corlaix ait vu. + +FOLGOET. Vous confirmez la deposition? + +BRAMBOURG. Absolument. + +FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est +plus que formalite. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement +abandonne l'accusation? + +MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le +President. + +FOLGOET. Monsieur le Defenseur? + +L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot. + +FOLGOET. La seance est levee. + +[Sort le Conseil de guerre]. + + + + +SCENE III + + +CORLAIX, JEANNE. + +[Un temps. Corlaix leve enfin la tete, regarde sa femme qui n'a pas +bouge toujours dans la meme attitude humiliee. Il fait un grand effort +sur lui-meme, puis:] + +CORLAIX [d'une voix tres douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant +croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se leve avec de +grandes difficultes.] Vous allez etre obligee de soutenir votre vieil +ami ... + +JEANNE [vient tomber a ses genoux]. Pardon! Pardon! + +[A l'exterieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le +Conseil de guerre!] + +CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!... + +[Pendant que le rideau baisse, tres doucement en lui caressant les +cheveux.] + +Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!... + + + RIDEAU. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes +by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + +***** This file should be named 11037.txt or 11037.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11037/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/11037.zip b/11037.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..10d34e5 --- /dev/null +++ b/11037.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..791a02b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #11037 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11037) diff --git a/old/11037-8.txt~ b/old/11037-8.txt~ new file mode 100644 index 0000000..41cf821 --- /dev/null +++ b/old/11037-8.txt~ @@ -0,0 +1,5137 @@ +Project Gutenberg's La veille d'armes, by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La veille d'armes + Piece en cinq actes + +Author: Claude Farrere et Lucien Nepoty + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11037] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + + + + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer. +http://users.belgacom.net/gc782486 + + + +LA VEILLE D'ARMES. + +par + +CLAUDE FARRÈRE et LUCIEN NÉPOTY. + + + +Pièce en cinq actes. + +_Représenté pour la première fois au Théâtre du Gymnase le 5 janvier 1917. + + + +PERSONNAGES + +COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur. +BRAMBOURG: Henry Burguet. +COMMANDANT MORBRAZ: Candé. +VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet. +D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny. +LE DUC, matelot: Alcover. +BIRODART, mécanicien de vaisseau: Coradin. +COMMANDANT FERGASSOU: Valbret. +DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton. +VERTILLAC: Bender. +CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly. +CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton. +FOURDYLIS, mousse: Gardanne. +DAGORNE, matelot: Tressy. +KORCUFF: Lerighe. +DIQUELOU, matelot: Feld. +LE TELÉMÉTRISTE: Lebreton +L'ESTISSAC: Ch. Leriche. +LE GREFFIER: Feld. +JEANNE: Mmes Madeleine Lély. +ALICE: Magd. Damiroff. + + + +PREMIER ACTE + + +[Le théâtre représente le salon et la salle à manger du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-éclaireur +l'Alma. (L'Alma est un bâtiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagérer +par conséquent les dimensions apparentes du décor; un croiseur-éclaireur +n'est pas un cuirassé dreadnought.) + +Les deux pièces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arrière +du bâtiment. Deux amorces de cloison séparent le salon et la salle à +manger, celle-ci à l'extrémité poupe: ligne de sabords en demi-cercle +pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de +Toulon; (feux de bâtiments et feux de la terre çà et là). Dans le salon, +adossés aux amorces de cloison, petits divans de coin; à gauche, table à +écrire, à droite, l'armoire blindée des documents secrets. + +(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (étoffe +réglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pièces au +besoin n'en font qu'une seule. + +Au lever du rideau, la draperie est ouverte complètement. Le Commandant +de Corlaix est à table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une +conversation animée. Rires, etc. Mais aussitôt des "chut". Le silence se +fait. Corlaix se lève, le verre en main.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG, +D'ARTELLES, à table. + +[CORLAIX, debout, le verre en main.] + +Messieurs, avant de passer au salon, permettez à votre commandant de +vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurés en +acceptant de dîner à sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas +très gai d'être consignés tous à bord, au lieu d'aller à terre faire ses +adieux à la paix qui sera peut-être défunte demain. Le service de la +nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'à obéir joyeusement. Moi, +d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grâce à rien regretter puisque ma +famille m'a fait la charité de venir à moi qui ne pouvais aller à elle +et que mes officiers, qui sont ma famille également, ma famille de +marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens à me +conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lève mon verre, +Messieurs, à la santé de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis +et dont vous regrettez l'absence. + +FERGASSOU. [Accent provençal qu'il exagère de temps en temps, par +plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.] + +Commandant, à la vôtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous êtes un +peu là, coquin de sort! Ça n'est pas tout ça. Il faut que quelqu'un lui +réponde au Commandant. + +CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvée ici, je dispense ... + +FERGASSOU. Corvée, que vous dites?... + +D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvée sera pour le commandant +[geste vers Corlaix] qui va être obligé de m'écouter. + +ALICE. Bravo! + +FERGASSOU. Ça va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou! + +D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est +la première fois. + +FERGASSOU. On le sait ... le début, l'émotion inséparable, allez de +l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou! + +D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un début ... + +BRAMBOURG. De quoi diable, alors! + +ALICE. Silence aux interrupteurs! + +D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes, +c'est-à-dire tout l'état-major et tout l'équipage de notre bonne vieille +_Alma_. + +FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un député cet enseigne. + +D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous étions ce +matin ... + +BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants. + +D'ARTELLES.... nous étions trois cents hommes très malheureux. + +FERGASSOU. Malheureux, c'est-à-dire que c'était épouvantable. + +D'ARTELLES. C'est bien simple: voilà six jours que sous prétexte d'une +mission secrète ... et secrète ... on sait ce que parler veut dire. + +BRAMBOURG. Excepté les journaux, personne n'en sait rien. + +ALICE. Bravo! Fred, à propos, il n'y a toujours rien de nouveau? + +CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le +télégramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est à l'orateur. + +D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je répète: voilà six jours que nous +sommes tous consignés à bord dans l'attente de cet appareillage +problématique, en sorte que ce soir, qui est peut-être notre dernier +soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprêtions tous +à souper à la mode des anciens chevaliers ... + +ALICE. Ils jeûnaient les anciens chevaliers ... + +D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous +apprêtions tous à jeûner comme eux, et vous nous avez épargné cette +tristesse-là, Commandant, vous nous l'avez épargnée somptueusement, +d'abord en nous réunissant autour d'une table de famille, et de plus, en +y faisant asseoir avec nous de quoi réjouir nos yeux et de quoi +réconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens à vous +exprimer notre reconnaissance. Et je suis sûr que vous ne m'en voudrez +pas si je lève mon verre à la santé de vos charmantes invitées plutôt +qu'à la vôtre comme je devrais le faire. + +[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix +se lève. Tout le monde l'imite.] + +CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ... +Mesdames ... + +[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.] + +FERGASSOU. Hé bé, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit +compliment de derrière les fagots qu'il vous a tourné, ce d'Artelles. + +JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrête.] +Et tenez, j'ai même envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous +êtes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lâche le bras de Fergassou, +court à d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scène. Ils causent à voix +basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et +Brambourg ferment la marche.] + +BRAMBOURG. [à Fergassou] Vous voilà en pénitence, commandant Fergassou: +privé de jolie femme. + +FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand +je peux faire plaisir à mes amis, ce serait de ne pas le faire. + +VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un +bridge? [Ils sont tous passés. Ils se séparent. Rabeuf et Fergassou se +retrouvent en tête à tête, au premier plan. La scène a changé pendant ce +dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.] + +BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation. + +JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ça, vous croyez donc tous que cette chose +soit possible? + +FERGASSOU. Hé! hé! les rumeurs sont assez fâcheuses. + +RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est à vous de nous renseigner. Qu'est-ce +qu'on fait à Toulon? + +JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armées ... que +sais-je? + +D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien. + +JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui +m'inquiète. Pourquoi envoyer l'_Alma_ à Bizerte? + +CORLAIX. Ma chère Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un +contre-ordre est si vite arrivé. + +JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie! + +FERGASSOU. Alors, espérons le. + +JEANNE. En attendant, vous êtes là ... sous pression. + +CORLAIX. Au fait, Birodart, où en sommes-nous pour les feux? + +BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudières +en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes après +que vous en aurez donné l'ordre. + +CORLAIX. Combien de charbon déjà brûlé? + +BIRODART. 250 tonnes environ? + +CORLAIX. 12.000 francs de fumée! Mécanicien, vous coûtez cher. + +BIRODART. Pas moi, la mission. + +[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.] + +VERTILLAC. Birodart, vous en êtes? + +BIRODART [à Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre. +Corlaix reste auprès de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause à voix +basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le café.] + +JEANNE [à d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ça vous plairait, je +parie, qu'il y eût la guerre. + +D'ARTELLES. Ma foi ... oui! + +JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrière vous? + +D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne. + +JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille? + +D'ARTELLES. Si ... lointaine. + +JEANNE. Et ... c'est tout? + +D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise! + +JEANNE. Chut! prends garde! + +ALICE. Monsieur d'Artelles, à mon secours! Toute seule, je n'arriverai +jamais à satisfaire ma clientèle. + +D'ARTELLES [se précipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle. + +ALICE. Je vous charge du sucre. + +D'ARTELLES. Merci de la confiance! + +FERGASSOU. Enfin! voilà donc un enseigne qui va servir à quelque chose. + +ALICE [bas, à Jeanne]. Méchante, méchante! + +JEANNE. Pourquoi? + +ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, là-bas ... C'est ton +mari. Tu es sûre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardée, tu +sais, pendant tout le dîner ... Il t'a regardée ... d'un regard si tendre, +si tendre ... ça m'a crevé le coeur. On parle de mobilisation, personne +ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait +donc, cet enseigne? + +JEANNE. Que tu es bête! Rien du tout, naturellement! + +ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce +que les hommes disent aux femmes ... + +JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espèce de petite fille! + +ALICE. Comme si on avait besoin d'être mariée pour ... + +JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances! + +ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles +filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux, +c'est que tu ne fasses pas de chagrin à ton mari. Tu es une brave petite +bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bête dont tu fais +tout ce que tu veux. Est-ce vrai? + +JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui. + +ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur là-bas! Ton +mari ... + +BRAMBOURG [qui s'est approché des deux femmes, à Jeanne]. Faut-il vous +inscrire au bridge, Madame? + +JEANNE [qui à la vue de Brambourg n'a pu se défendre d'un léger +mouvement de répulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai +pas. + +[Brambourg s'incline en souriant.] + +BRAMBOURG [à Alice]. Et vous, Mademoiselle? + +ALICE. On ne sait pas ... Peut-être ... oui ... + +BRAMBOURG [rapportant la réponse à ceux qui sont vers la table de +bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit: +peut-être. + +ALICE [bas, à Jeanne]. Tu as une façon de rembarrer les gens! + +JEANNE. Celui-là m'exaspère! + +ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour? + +JEANNE. La cour! Tu t'y connais! + +[Alice va vers la table de bridge où Vertillac et Birodart sont déjà +installés.] + +VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous +n'attendons plus que vous. + +JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous +permettez. Il a des choses importantes à me dire. + +RABEUF [à Fergassou]. Commençons toujours. On est quatre. + +FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ... + +[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis à +la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix +restent seuls dans le salon.] + +JEANNE [qui est assise délibérément près du bureau de Corlaix]. Eh bien, +Fred? + +CORLAIX. Vous êtes bien sûre que c'est moi qui ai à vous parler? [Jeanne +fait un "oui" très sérieux de la tête.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que +j'ai à vous dire? + +JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des +circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez à me dire que vous +auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille +sans lui dire adieu! + +CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le départ d'un vieux +monsieur n'est jamais une chose bien grave! + +JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous défends de traiter ainsi mon +mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez +l'apprécier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre +marine et que je serais, moi, un monstre si je n'étais pas extrêmement +fière d'être sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un +enfant qui a trouvé dans son sabot de Noël un cadeau magnifique, +beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son +âge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le +connaître tout à fait ... + +CORLAIX. Le petit Noël s'est trompé ... + +JEANNE. Le petit Noël ne se trompe jamais! + +[Un temps. Corlaix médite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait +mal.] + +JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau, +changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une étrangère +au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette +affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce +qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous +voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs, +Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec +passion. Jeanne éclate de rire, triomphante.] + +CORLAIX. Enfant! + +JEANNE. Pas plus que vous. + +[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute à la chambre de +bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.] + +VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je réclame votre +arbitrage. + +BIRODART. Moi aussi. + +CORLAIX [allant à eux]. Qu'est-ce que c'est? + +VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de +carreau. + +BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commençons par le commencement. Je +demande un sans atout. + +VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-là. Regardez, Commandant. + +BIRODART. C'est un jeu superbe. + +[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il +ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.] + + + + +SCÈNE II + +JEANNE, BRAMBOURG. + + +BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dévorer. Affreux spectacle! [Il +fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumières, les +feux des bâtiments. Parions que vous trouvez ça très joli? + +JEANNE. Ce n'est pas votre avis? + +BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins +intéressé par leur ensemble que par tel petit détail que je découvre +tout à coup et que je découvre d'autant plus que j'imagine qu'il est à +moi seul. Aussi jugez si je le déguste en gourmet. Par exemple, ce soir, +je l'ai découvert tout de suite en entrant, mon petit détail, et il est +particulièrement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le +sabord et semble ne pas l'écouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette +grande mer a été créée, pourquoi cette énorme masse sombre pleine de +lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si léger qu'il +est à peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre +épaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lève et s'éloigne de lui.] + +JEANNE. Monsieur ... vous n'êtes pas au bridge?... + +BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement +quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, même le plus +grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuité de croire que mon tour +viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me +font moins de mal. J'espère, j'attends ... Oui, c'est bien cela! +j'attends. C'est délicieux de consoler. + +JEANNE. Consoler? + +BRAMBOURG. Consoler. + +JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un +aveu: je suis très sotte. + +BRAMBOURG [se récriant]. Oh! + +JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne +vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire à une Parisienne. J'ai été +élevée à la campagne, puis j'ai vécu en province. Toutes les finesses +m'échappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans +réticences. + +BRAMBOURG. Encouragé comme je le suis ... + +JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-être un +malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous? + +BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi. + +JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.] +Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le +rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien +seuls. Profitons-en. + +BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre côté du bureau.] Je ne demande pas +mieux. + +JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout à l'heure. Vite la prose. + +BRAMBOURG. C'est mon avis. Où en étais-je? + +JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ... + +BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poème? + +JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ... + +BRAMBOURG. Je me rappelle. + +JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des réponses très nettes. Attendre +quoi? + +BRAMBOURG. Ma chance. + +JEANNE. Consoler qui? + +BRAMBOURG. Vous. + +JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse? + +BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades? + +JEANNE. Oui, oui. + +BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'évidence. + +JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'écoute. Parlez. + +[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde +Brambourg bien en face.] + +BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis. +Pardi! vous vous donnez le change à vous-même en vous répétant "c'est un +officier de grande valeur". Évidemment ... c'est presque un grand +homme ... D'accord! mais en amour, la vérité, la voilà toute crue, comme +vous la désirez: votre mari a le double de votre âge. + +JEANNE. Même un peu plus. + +BRAMBOURG [encouragé]. Plus du double de votre âge. Alors, dans votre +déconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez +donc pas au dévouement, à l'abnégation, à la folie? au respect aussi, +oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de +confiance, le droit de souffrir de vos déceptions, d'être ... votre +ami ... qui vous aime ... + +JEANNE [se levant]. Enfin! + +BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ... + +JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est très clair, maintenant. Je puis +vous répondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais +goût. Écoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par +contre ... je ne suis pas sûre d'éprouver pour vous une estime +particulière. Si je ne suis pas extrêmement claire, dites-le. Je tiens +avant tout à nous éviter à tous deux de nouvelles humiliations. + +BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joué. J'ai été fait comme un gosse. + +JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien à nous dire, rien, jamais, +excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG [se levant]. Pardi! + +[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les +examine l'un après l'autre.] + + + + +SCÈNE III + + +Les Mêmes, CORLAIX, D'ARTELLES +[entré à la suite de Corlaix] + +CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tête.] + +JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur +le pont. J'ai besoin d'air. + +[Sortent Jeanne et d'Artelles.] + + +SCÈNE IV + +CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un départ vers le +rideau. Corlaix l'appelle.] + +CORLAIX. Brambourg? + +BRAMBOURG. Commandant? + +CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai +trouvé un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voilà! [Il le +parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon +sujet. Ah! vous savez les rédiger, vous, les motifs, les motifs qui font +des petits. + +BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ... + +CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquête, tarif +d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant +flanquerait à ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le +maximum, vous ne croyez pas, vous? + +BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup. + +CORLAIX. Disons même que c'est trop. En somme, quoi? Il a parlé à haute +voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est à peu près tout ... Parler sur +la passerelle, ça mérite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de +police simple, s'entend! avec sursis. + +BRAMBOURG. Sursis? + +CORLAIX. J'en étais sûr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, là ... +Vous voyez bien que vous êtes féroce. + +BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutôt +le contraire. + +CORLAIX. Fichtre!... Débonnaire alors? + +BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ça. + +CORLAIX. Ça ne m'étonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons +comme pain et les moutons méchants comme gale. + +BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon. + +CORLAIX. Selon quoi? + +[Brambourg: geste.] + +CORLAIX. Dites-le donc. + +BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ... + +CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent. + +BRAMBOURG. Il y a un peu de cela. + +CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous êtes marin comme moi, je suppose et +vous vous inquiétez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage +inouï de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille +de discipline sans raideur et sans façon ... d'une discipline joyeuse, +paternelle ... et forte tout de même ... et sûre ... nous qui jouissons de +cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons +pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bête! +et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'égal à +égal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me +dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque +vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez. +Voyons, mon ami, dites-le moi donc. + +BRAMBOURG. Dame. + +CORLAIX. Je vous en prie. + +BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous êtes, vous pour l'indulgence +contre la sévérité, et vous avez raison, vous, parce que vous êtes, +vous, un cas particulier. + +CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout à fait +général. + +BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous êtes excessivement modeste. Un officier +comme vous ... + +CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est égal, passons aux officiers ... +pas comme moi? + +BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement à eux que je voulais en +venir ... Je me trompe peut-être, mais j'imagine que ces officiers-là ne +pourraient être comme vous ... pour l'indulgence contre la sévérité ... +sans inconvénients majeurs. + +CORLAIX. Quels inconvénients? + +BRAMBOURG. Il n'en manque pas. + +CORLAIX. Par exemple! + +BRAMBOURG. C'est délicat. + +CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ... + +BRAMBOURG. Voyons, Commandant! + +CORLAIX. Vous hésitez tellement! + +BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer très mal. + +CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue. + +BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous êtes toujours pour l'indulgence. + +CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune, +votre idée de derrière la tête que vous n'osez la sortir. + +BRAMBOURG. Je n'ai aucune idée de derrière la tête et d'ailleurs rien +n'est plus simple au fond. Si j'étais indulgent, moi, comme vous l'êtes, +vous, mon indulgence courrait grand risque d'être prise pour de la +faiblesse et peut-être pour de la complaisance. + +CORLAIX. Par qui? + +BRAMBOURG. Par tout le monde. + +CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnés ... vos supérieurs. + +BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue après avoir hésité.] Et +sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes +privilégiés ... ceux dont le mérite ... + +CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes? + +BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter +l'aventure d'être bons ... d'être trop bons ... et qui s'en sont mal +trouvés. Ils cherchaient à se faire aimer ... ils se font fait +mépriser ...berner ... + +CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?... + +BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous +avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ... + +CORLAIX. Citez, mon cher, citez!... + +BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des +hommes de coeur bafoués par la canaille ... + +CORLAIX. Ma foi! vous êtes trop jeune pour avoir souvent voyagé et tout +de même vous êtes revenu de beaucoup de pays. + +BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni même +Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui +pillent leurs maîtres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que +diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois! + +CORLAIX. C'est toujours instructif à rappeler ... quand c'est à propos. + +BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu. + +CORLAIX. Où? + +BRAMBOURG. Dans ma propre famille. + +CORLAIX. Il vous est peut-être pénible de remuer ... + +BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire très +laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui +était vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur +ma foi ... il n'était plus jeune ... mais il était encore loin d'être +vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas à Brambourg.] +Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou +douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le +prit de se marier ... Il avait vécu seul jusqu'alors, mais sa solitude +lui pesa tout à coup. Dieu sait pourquoi. Il crut très bien faire en +épousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui témoignait, +paraît-il, beaucoup d'amitié. + +CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire? + +BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait +mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle était un homme +bon ... indulgent ... indulgent à l'excès. + +CORLAIX. Je l'avais deviné. + +BRAMBOURG. Sa femme n'était pas une mauvaise femme, mais c'était une +femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme +au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop +vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle. + +CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde. + +BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas épousé mon brave +homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour. + +CORLAIX. Il y a tant de goujats ... + +BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y +veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et +des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle était aveugle par +vocation. + +CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intéresse mystérieusement. Sa jeune et +jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa +vieille bête de mari? + +BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut +fidèle trois ou quatre mois ... et puis ... + +CORLAIX. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant. + +CORLAIX. J'avais compris. + +BRAMBOURG. Un garçon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme +elle-même. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui. + +CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens! + +BRAMBOURG. Mon oncle sut bientôt à quoi s'en tenir. + +CORLAIX. Vous m'étonnez. Je me suis laissé dire que les maris trompés ne +savent jamais ... + +BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas être complices. + +CORLAIX. Vous m'en direz tant. + +BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discrètement ... la puce à +l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupçon qui coûte. + +CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez? + +BRAMBOURG. Mon oncle, bon gré mal gré, sut par conséquent tout ce qu'il +devait savoir. Mais il était aveugle par vocation, et il avait trop aimé +sa femme innocente ... il continua à l'aimer coupable ... Elle, inquiète +d'abord ... puis étonnée ... puis vexée ... humiliée, puis méprisante ... +eut tôt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus +tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir été un mari trop +débonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. +Il mourut deux ou trois ans plus tard. + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en félicite. [Silence.] A propos, +l'histoire est terminée? + +BRAMBOURG. Mais oui. + +CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres détails?... Par exemple, sur +ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ... +qui ne voulurent pas être complices?... + +BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ... + +CORLAIX. Dommage! je m'y intéressais, moi, à ces amis ... à ces bons +amis, honnêtes gens ... sincères ... l'histoire est vraiment finie? +Brambourg, vous êtes bien de service, ce soir? + +BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde. + +CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup +d'oeil personnel ... vérifier qu'un homme est réellement éveillé dans +chaque armement ... faire une ronde dans tout le bâtiment ... de l'avant à +l'arrière comme c'est votre devoir et ne revenez qu'après avoir bien +vérifié que tout est à poste et en ordre. + +BRAMBOURG. Très bien, Commandant! + +[Il sort, Corlaix hausse les épaules et jette sa cigarette. Un temps.] + + + + +SCÈNE V + + +CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART, +FERGASSOU. + +JEANNE. Fred, un T.S.F. + +DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La télégraphie sans fil vient de +recevoir ça, Commandant. + +CORLAIX. Merci, Dagorne. + +[Dagorne salue et sort.] + +JEANNE. Lisez vite. C'est peut-être une bonne nouvelle ... Pourquoi me +regardez-vous ainsi, Fred? + +CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas +chiffrés, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils +n'ont pas encore vues ces yeux-là!... Toutes ces vilaines bêtes +sournoises qui traînent autour de nous. Comme ils regardent franc et +clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-là! ce sont mes meilleurs +amis. Au travail! [Aussitôt entré d'Artelles est allé derrière le rideau +porter la nouvelle de la dépêche. Vertillac entre suivi des autres +officiers. L'un d'eux ouvrira complètement le rideau.] + +FERGASSOU. Une dépêche, Commandant? + +RABEUF. Une dépêche! diable! + +CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plaît. [Il s'installe devant son +bureau et commence le déchiffrage. Fergassou lit par-dessus son épaule. +Les autres officiers groupés à l'écart attendent le résultat. Jeanne +cause avec d'Artelles à l'autre bout de la scène.] + +FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de même! + +JEANNE. Est-ce un long déchiffrage? + +D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est très habile. + +JEANNE. Eh bien, Fred, où en êtes-vous? + +FERGASSOU. Oh! c'est très intéressant. [Il lit pardessus l'épaule de +Corlaix.] Marine Paris à vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral +_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_. + +JEANNE. Après? + +FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf. + +JEANNE. C'est interminable! + +FERGASSOU. Hé! hé! il faut le temps. + +JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous êtes gentil, vous ne +croyez pas à la guerre. + +D'ARTELLES. Dites, pour être plus exacte que je n'ose pas l'espérer. + +JEANNE. Ne parlez pas ainsi. + +D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mépriseriez. Alors, j'aime +mieux dire la vérité. C'est que vous êtes une Française, Madame, et vous +verrez que les Françaises seront plus héroïques encore que ces +Lacédémoniennes si vantées, qui faisaient des mots historiques au départ +des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout +simplement leur mari, leurs frères ... et elles se tairont ... Ce sera +beaucoup plus beau. + +[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se +sont groupés derrière Corlaix pour suivre le déchiffrage avec anxiété. +Maintenant le déchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes +rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en +montrant Jeanne.] + +JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred? + +CORLAIX. Oh! dépêche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ... +Dispositions prévues par précédents télégrammes numéros 457 et 462 +désormais sans objet aucun navire ne devant se rendre à Bizerte jusqu'à +nouvel ordre; faites immédiatement éteindre ses feux au croiseur _Alma_ +et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez réception. + +JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprès, cela?... Vous ne partez plus. +L'_Alma_ reste à Toulon. Alors, c'est la paix? Évidemment, puisque vous +ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien? + +CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet. + +JEANNE. Donc, la paix? + +CORLAIX [brève hésitation]. Heu ... vous l'avez dit. + +JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! +Alice!... où est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la +paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!... + +[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrière +elle, attend qu'elle se soit éloignée, puis se retourne brusquement.] + +D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip! + +TOUS. Hurrah! + + + + +SCÈNE VI + +Les Mêmes, moins JEANNE. + +[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les épaules. On se serre +les mains. On rit sans motif.] + +CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une espérance. + +FERGASSOU. Basée sur un fait. + +CORLAIX. Je le reconnais. + +BIRODART. Si on nous garde à Toulon ... + +VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous. + +D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au +complet. + +VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ça! + +CORLAIX [à Vertillac]. J'y pense, ça ne doit pas vous aller plus qu'il +ne faut, à vous? + +VERTILLAC. Pourquoi donc? + +CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous +n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des +conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ... + +VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les +officiers de France et je serais certainement le seul à ne pas tirer +l'épée avec enthousiasme. + +CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais +douté. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la +petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de même vous n'en êtes pas +moins papa ... inquiet de personne chez vous? La santé? + +VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnée se porte comme le +Pont-Neuf. + +CORLAIX. Bravo! vrai, ça me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitié +de venir déjeuner demain à ma table; nous décoifferons une bouteille à +la santé du nouveau-né. + +VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant. + +CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gâter la +sienne. + + + + +SCÈNE VII + + +Les Mêmes, JEANNE. + +JEANNE. Je suis contente, mais contente! + +CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites éteindre les feux, voulez-vous? + +BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.] + +VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublié ... [Il le +suit.] + +RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.] + +FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est +colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux! +[Il sort également.] + +[Toutes ces répliques et toutes ces sorties en même temps et très vite +dans une gaieté fébrile.] + +JEANNE [éclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est +devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils? + +CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme à mes +côtés, ce soir ... Ils sont allés écrire, n'en doutez pas et +attendez-vous à être chargée d'une infinité de lettres tout à l'heure. +[Il sonne.] Ça devient contagieux! Personne à la timonerie! Il faut +pourtant faire armer le canot à vapeur. + +D'ARTELLES. Commandant ... + +CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres à donner. +[Il sort.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.] +Heureusement que vous me restez fidèle, sans cela je ne trouverais +jamais mon manteau. + +D'ARTELLES [qui trouve le manteau à l'autre bout de la pièce, éclatant +de rire.] Le voilà, vous ne brûliez guère. + +JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide à enfiler son +manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouvé mon +manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une +grande joie. + +D'ARTELLES. Oh! oui. + +JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi? + +D'ARTELLES. Par exemple! + +JEANNE. Mais puisque c'est la paix! + +D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgré lui.] Je ne pensais plus +à ça!... + +JEANNE. Pourquoi ris-tu? + +D'ARTELLES. Je ne ris pas. + +JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus. + +D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'était si charmant, si communicatif ... +Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... Hé! mon Dieu, parce +que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce +que tu es délicieusement jolie ... Voilà! Tu me regardes? + +JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus. + +D'ARTELLES. Chut! ils écrivent. Ne les dérange pas. Ce sont des enragés. +Tu sais que la marine est notre plus grande école de littérature! + +JEANNE [qui n'écoute pas]. Cette dépêche ... qu'est-ce qu'elle signifiait +au juste? + +D'ARTELLES. Hé! le commandant te l'a bien dit! + +JEANNE [même jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers +français? + +D'ARTELLES [très sérieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais +vu bien d'autres si la dépêche avait apporté une meilleure nouvelle. +J'en sais quelque chose. Mon père était à Saint-Cyr quand la guerre de +70 éclata. Il m'a raconté souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle +fête. Toute la promotion en même temps recevait le grade de +sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout à coup en pleine bataille!... des +gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux +pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immédiatement sans qu'on +n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idée le premier, ils firent un +beau serment de gosses et de Français. Un serment absurde, mais si +beau ... Celui de charger leur première charge en gants blancs et le +casoar au képi. Toute la journée ce fut un délire indescriptible. +C'était à qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y! +un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se +bousculait, on se battait déjà. On parlait sans entendre les réponses. +Les petites lingères de l'école ne savaient où donner de la tête. Elles +cousaient, elles cousaient des galons sans relâche, et le soir, chacune +d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et +plusieurs centaines de baisers à son cou. Des pourboires tout ça! Ah! +comme ça sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardés +jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On +est ivre, on est fou! + +JEANNE. Georges! + +D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tête ... Je m'étais juré de ne +rien changer aux choses. Tu ne t'étais pas aperçue ... + +JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et +le regardant avec une infinie pitié.] La guerre! et tu vas partir ... + +LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebâillement de la porte]. La canot à +vapeur est paré. + +[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont séparés.] + +JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-être que jamais ... + +[Elle n'a pas le courage d'achever.] + +D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas +t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: à onze +heures, le canot à vapeur doit retourner à terre pour le service ... +c'est moi qui l'expédierai, personne ne sera là ... donne-moi cette +heure-là, cette toute petite heure ... Ne dis pas non! + +JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible. + +D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une +femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un +objet oublié, par exemple ... Tout le monde court à sa recherche ... Tu +restes seule sur le pont. Libre! + +JEANNE. Assez! + +D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'échelle du panneau des +officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si +j'ai mérité un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout à +l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicité +de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue. +Songe que peut-être jamais ... + +JEANNE. Oh! tais-toi! + + + + +SCÈNE IX + +Les Mêmes, ALICE, puis FERGASSOU. + +ALICE [un paquet de lettres à la main]. Onze lettres! je suis le +vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus écrivassier de France. [A +Jeanne.] Tu es prête? Tout le monde attend à la coupée. [Elle +s'habille.] + +FERGASSOU [entrant, une lettre à la main]. Mademoiselle Perlet est +ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvée? + +ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure! + +FERGASSOU. Voilà comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses, +vous en apprendriez des choses! + +ALICE. Soyez tranquille! en route. + +[Jeanne toute indécise, très émue, échange un long regard avec +d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la +cheminée.] + +JEANNE [à Alice]. Viens. + +ALICE [qui a vu le jeu de scène]. Ton sac? + +JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle. +[A Fergassou]. Au revoir. Commandant. + +FERGASSOU. Mais ... + +JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous +restiez ici. + +FERGASSOU. A vos ordres, Madame. + +JEANNE [à d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.] + +ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien? + +JEANNE [bas]. Viens, ma grande ... + +[Elles sortent.] + + + + +SCÈNE X + + +D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF, +puis CORLAIX. + +FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ça, ces petites +femmes! Hé! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait +un public de tous les diables! + +D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous là-haut? + +FERGASSOU. Évidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous +[d'Artelles qui ne l'écoute pas, prête l'oreille aux bruits du dehors. +Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conférence, petite +conférence. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs +pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de +ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans +étoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie +d'y accrocher son chapeau, de ces petites mécaniques de Japonaises +toutes en cire et même des Laponnes qui semblent des chiens bassets +trottant sur leurs pattes de derrière ... Eh! bien, savez-vous quelle est +celle qui m'a encore le mieux trompé? Mon cher, c'est une Auvergnate. +Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me +fais comprendre,--mais là, bien comme il faut, elle s'arrangeait de +telle façon que c'était encore moi, benêt qui devais la consoler. Ah! +nos femmes de France! Bon Diou! + +BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laissé son sac quelque part, +vous ne l'avez pas vu, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Non. + +VERTILLAC [entrant]. Le sac doit être sous les coussins du divan. Madame +Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournés.] + +RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis +du bridge. + +FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus là que là-bas. + +CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette. +La potiche qui est près de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la +potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort +emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.] + +FERGASSOU. En voilà une affaire de sac. + +RABEUF. Tout est bien qui finit bien. + +CORLAIX. Le canot à vapeur nous passe à poupe, n'est-ce pas? + +BIRODART. Oui, Commandant. + +VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrivé trop tard. + +CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ... + +VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir. + +CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et +peut-être que demain ... + +FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci. + +[Corlaix distribue des poignées de main sans quitter le canot des yeux. +Quand c'est le tour de d'Artelles]: + +CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parlé de ce chronomètre C +que vous devez porter demain matin à 5 h. 30 à l'Observation? + +D'ARTELLES. Non, Commandant. + +CORLAIX. Ce ne sera pas très long. Vous n'avez pas trop sommeil? + +D'ARTELLES. Je suis à vos ordres. + +[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.] + + + + +SCÈNE XI + + +CORLAIX, D'ARTELLES. + +CORLAIX [Il va vers sa table à écrire, ouvre un tiroir et en sort +plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donné un coup d'oeil ces +jours derniers aux carnets individuels de vos chronomètres, le +chronomètre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai préparé une +petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la +trouve, la remet à d'Artelles.] Ah! la voilà ... je voulais la revoir +avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre +canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de +l'Horloge d'étudier la question. + +D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Très bien, Commandant. + +CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du +bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce +diable de chronomètre qui vous a retenu à bord, j'espère? + +D'ARTELLES. Mon Dieu ... + +CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de +la peine!... Il faut du zèle, mais pas trop n'en faut! C'est très mal +porté d'être un officier irréprochable. + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Croyez-moi.., à vingt-quatre ans, on a mieux à faire dans la +vie que de porter soi-même des chronomètres à l'Observatoire ... + +D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez dû préparer l'École navale à +Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. + +CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porté des chronomètres, beaucoup +de chronomètres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne +m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose. + +D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ... + +CORLAIX. A cause?... Ah! à cause de ça! [Il montre les galons de sa +manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis +quatre ans déjà ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier +cri ... + +D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les étoiles. + +CORLAIX. Les étoiles, d'Artelles! les étoiles à un petit jeune homme d'à +peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout +de même pensez à ceci que je vais vous dire ... et dont vous goûterez +plus tard, vous-même, l'amertume ... "On peut très bien être tout +ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux +bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de +beaux rêves, tous brodés d'or, galonnés, décorés, empanachés ... + +D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est à vos broderies, à vous et à +vos étoiles que je vais rêver. + +CORLAIX. Vous êtes un gentil garçon, d'Artelles, et je vous aime bien, +mais ... + +D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui êtes trop bon. Il faudrait un +drôle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fût +pas le plus tôt possible à la tête de l'escadre. + +CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument à me +souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois étoiles d'argent dont +je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort +envie. + +D'ARTELLES [deux pas en arrière]. Commandant?... J'ai mal entendu?... +Vous n'avez pas dit ... + +CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ... + +D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le +droit. + +CORLAIX. Je n'ai peut-être pas le droit de me tuer ... mais il n'en est +pas question, il est question d'une bonne fièvre secourable ou d'un bon +petit choléra compatissant. + +D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'êtes pas seul. + +CORLAIX. Vous trouvez? + +D'ARTELLES. Comment, si je trouve?... + +CORLAIX. C'est juste, je suis marié ... donc, je ne suis pas seul au +monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel âge me +donnez-vous? + +D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans, +Commandant. + +CORLAIX. Et quel âge donnez-vous à ma femme? + +D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ... + +CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois égale +vingt-sept. Vingt-sept à l'écart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez +toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis +épouvantablement, d'Artelles ... je le suis à crier ... je le suis à +crever, seul, tout seul ... [Il s'arrête devant d'Artelles, les bras +croisés.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! +Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me réveiller; d'autres +fois, je m'arrête dans la rue et j'écoute stupéfait d'avoir entendu +quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi +faire? qui m'a donné cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de +même pas si bête le bon Dieu! [Silence prolongé, d'Artelles regarde +Corlaix avec une stupeur et une anxiété immenses. Corlaix s'est repris à +marcher de long en large, il se calme peu à peu.) Mon pauvre petit, vous +voilà tout bouleversé. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je +vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le déballage d'âme, le +coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre +car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je +me suis marié, il y a deux ans, ma femme n'était pas encore majeure ... +et moi! ah! ce que j'ai fait là, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de +châtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas +quarante-huit ans que j'avais, les années vécues sur la mer comptent +double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de +passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ... +quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante! + +D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagération. Et d'abord on ne +se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui". + +CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit. + +D'ARTELLES. Peut-être pas absolument, mais ... + +CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrête de nouveau en face de l'enseigne.] +Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que +je n'ai jamais raconté à âme qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi, +pourquoi? Évidemment, vous me plaisez ..., évidemment, si j'avais un fils +j'aimerais qu'il fût ce que vous êtes. Que mon supplice vous serve +d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son +père ..., elle l'avait beaucoup aimé ... elle le regrettait encore après +dix autres années et c'est alors que je l'ai rencontrée. D'Artelles, +elle était tellement naïve qu'elle mit sa main dans la mienne croyant +qu'un mari ... un mari de mon âge était un second père ... et voilà +tout!... un père de rechange qui allait remplacer le premier! +Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus, +rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu à peu, je suis +devenu le père de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ... +rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Commandant, je vous ... + +CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus +beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son père. Eh bien, +figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; +comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour! +d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est à se tordre! + +D'ARTELLES [Il a reculé peu à peu jusqu'à la porte]. Commandant, je vous +en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit +d'entendre. + +CORLAIX [qui n'écoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, +un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les +minutes ... J'étouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.] + +D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, +taisez-vous! + +CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas même un trou dans le +mur ... Rien. Si, quelque chose tout de même ... Les six planches ... les +six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ... + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +DIEUXIÈME ACTE + + +[La scène représente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au +fond, un hublot caché par un rideau. + +Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis côte à côte.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Ah! bah! + +JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur! + +D'ARTELLES. Allons donc! + +JEANNE. Comme je vous le dis! + +D'ARTELLES [haussant les épaules]. Menteuse! + +JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de +suite! + +D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a +jamais demandé pardon à une heure pareille ... + +JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ... + +D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ça ... + +JEANNE. Allons! + +D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes. + +JEANNE. Menteur! + +D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon +chéri ... acier, papier. Si le type d'à côté ne dort pas sur ses deux +oreilles, il entend la moitié de ce que tu dis. + +JEANNE [bas]. Menteur! + +D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. +Ma petite fille, on ne vous a pas élevée, on vous a nourrie. Alors, pour +croire il te faut voir, à présent? Très bien! vois! + +JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors! +Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi? + +D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chéri! Il y en a des canots, le matin. Il +y en a un à six heures. + +JEANNE. Pour les femmes! + +D'ARTELLES. Pour les femmes habillées intelligemment. Je te prêterai une +redingote. Personne n'y verra que du feu. + +JEANNE. Il pousse du bord à six heures, ton canot? + +D'ARTELLES. Oui. On nous préviendra. Dame, il y aura un moment délicat. + +JEANNE. Oui? + +D'ARTELLES. Le moment du départ. Suppose que l'officier de quart soit à +la coupée. + +JEANNE. Eh bien, tu te débrouilleras. Il y avait cinq officiers à la +coupée, hier, et je me suis débrouillée tout de même ... tu n'auras qu'à +perdre ton sac, toi aussi. + +D'ARTELLES. Bien sûr! Dire que je n'y pensais pas. + +JEANNE. Tu ne penses jamais à rien ... + +[Clarté bleue assez vive, très douce.] + +D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu! + +JEANNE [qui s'étire]. Ça fait très jolie, le circuit bleu. + +D'ARTELLES. Ça fait très joli, mais ça fait extraordinaire ... Oh! +extraordinaire ... somme toute pas tant que ça, ils auront encore cassé +quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis +donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la très chaste ... +quelle tête va-t-elle te faire tout à l'heure quand tu rentreras? + +JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des têtes?... elle +est mieux élevée que ça. + +D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es +sûre ... mais là, sûre, ce qui s'appelle sûre? + +JEANNE. Dix fois plutôt qu'une. On lui couperait les quatre membres +avant de lui arracher un mot. + +D'ARTELLES. Mon chéri, il faut que je te dise ... + +JEANNE. Quoi? + +D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça ... parce que je +t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma +pensée ... parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un +amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous +deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un +homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant +auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute +aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ... +Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne +frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton +poignet ... Quelques étés, quelques hivers ... et je ne serai plus pour +toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier +amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le +souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te +soit toujours très doux, très consolant, très pur ... toujours, +toujours ... jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a +quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors, +écoute, écoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu +m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me +retenait ... pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit ... ce que +je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ... + +JEANNE. Pourquoi? + +D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voilà que je +tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'était affreux, +affreux ... Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de +courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de +crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire +cela, mais ... ton mari ... il t'aime! + +JEANNE. Naturellement qu'il m'aime. + +D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il +t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins +passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle ... moins +passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est +vieux et qu'il souffre. + +JEANNE. Il souffre? + +D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a +beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te +laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il +t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me +promettre ... veux-tu? + +JEANNE. Promettre quoi? + +D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord. + +JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour +où tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ça ... il ne viendra jamais ce +jour-là, je veux dire: quand je ne serai plus là ... quand je serai +parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grâce ... ne plus +aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer +d'amour ... pour aimer seulement d'amitié, de tendresse ... pour aimer +comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ça ... pour +n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari. + +JEANNE. Oui ... je promets. + +D'ARTELLES. Je t'aime. + +JEANNE. Je te promets, mon chéri, mais tu sais ce n'était pas la peine +de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariée, je ne +savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'étais +excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire +que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aimé +vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais à +moi-même? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ... +et je te promets encore, mon chéri, chéri, qui vas partir! Mais pourquoi +dire cela ... quand même tu mourrais avant moi, ce sera dans si +longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ... +veux-tu que je te dise? + +D'ARTELLES. Bien sûr que je veux. + +JEANNE. Eh bien, voilà: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je +l'aime beaucoup. + +D'ARTELLES. Eh là! + +JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as +commencé ... c'est toi qui as dit des choses sérieuses le premier, par +conséquent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sûr, je l'aime +parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et +silencieux ... et secret ... et sais-tu? à partir d'à présent, je vais +l'aimer bien plus encore. + +D'ARTELLES [la menaçant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de +même. + +JEANNE. Allons, bon! voilà qu'il devient jaloux, à présent! [Baisers.] +Tu m'étouffes ... lâche moi ... mais lâche-moi donc, petite brute. + +[Elle se dégage.] + +D'ARTELLES. Mon chéri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous +avons encore très peu de temps à être ensemble, dans cette petite +chambre où nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce +petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand même je vivrais +cent ans ... Nous avons encore très peu, trop peu de temps ... et alors il +ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tête là ... + +JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir. + +D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut! + +[Tout en restant enlacés, ils prêtent l'oreille. La pendule sonne quatre +heures et demie. Lentement Jeanne prend la tête de d'Artelles et +l'embrasse sur le front.] + +JEANNE. Il doit faire jour. + +D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un +encrier. [Il va à la fenêtre, écarte le rideau, dévisse l'écrou de +cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh là! + +JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal? + +D'ARTELLES. Mon Dieu! + +JEANNE. Mais quoi? Tu es blessé?µ + +D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repoussé le hublot et revient +vers elle.] Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur! + +D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est épouvantable! + +JEANNE [articulant à peine]. Ah!... Ah! + +D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ... + +JEANNE. Eh bien? + +D'ARTELLES. Le bateau est appareillé! Nous sommes en mer! + +JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle]. +Comment, en mer? + +D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la côte, nous +marchons. + +JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre à son tour, regarde. Silence.] +Je suis perdue! + +[Silence.] + +D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On +n'aurait prévenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu? + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Et le bruit des hélices ... et les trépidations!... + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les hélices à la rigueur ... le +bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que +nous sachions ... Je vais sonner. + +[Il a fermé les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il +semble être seul dans la pièce.] + + + + +SCÈNE II + + +JEANNE cachée, D'ARTELLES, FOURDYLIS. + +[Silence d'un quart de minute. On frappe à la porte.] + +D'ARTELLES. Entrez! + +[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet à la main.] + +FOURDYLIS. Me voilà capitaine. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareillé? + +FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareillé? qui a donné l'ordre? + +FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ... + +D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareillé? + +FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'étais pas de quart ... à quatre +heures seulement que j'ai pris le quart. + +D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton +quartier-maître. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de +nouveau.] Où va-t-on? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prévenu les officiers? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'étais pas là. + +D'ARTELLES. Tu n'étais pas là, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien? +[On frappe à la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne! +[A Fourdylis qui se dépêche d'obéir.] Toi, fous-moi le camp, idiot! + + + + +SCÈNE III + + +JEANNE [cachée], D'ARTELLES, DAGORNE. + +DAGORNE [le bonnet sur la tête, il salue militairement, se découvre]. A +vos ordres, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là? Nous voilà en mer? +Où va-t-on? + +DAGORNE. Nous allons à Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est +du monde pour doubler la Sardaigne. + +D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacré nom d'un chien! Ce soir à +dix heures, le commandant avait reçu de Paris l'ordre d'éteindre les +feux. + +DAGORNE. On les a bien éteints, Lieutenant. Seulement, à onze heures on +les a rallumés. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans +la marine. + +D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre? + +DAGORNE. Paraît. + +D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela? + +DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-être +prudent. [Silence.] + +D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prévenu personne? + +DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordée de quart. Le +Commandant a dit comme ça qu'il fallait laisser dormir ceux dont on +n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-être besoin plus tard. On +n'a réveillé que les officiers de service. + +D'ARTELLES [à soi-même, tête basse, geste d'impuissance]. C'était écrit! +[Il relève la tête. A Dagorne.] Par conséquent, nous allons à Bizerte? +A-t-on dit quand on arriverait? + +DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme +ça qu'on y serait après-demain matin, dans les trois heures de la +nuit ... 420 milles à 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut. + +D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart? + +DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg. + +D'ARTELLES. Ah! et une fois à Bizerte ... + +DAGORNE. Une fois à Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce +qu'on fera à cette heure-ci, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne. + +[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en +va en refermant la porte sans bruit.] + + + + +SCÈNE IV + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +[D'Artelles vérifie que la porte est bien fermée puis écarte le rideau, +Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixité étrange.] + +D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de réponse] demain nous serons +à Bizerte. [Même silence. La voix de d'Artelles devient inquiète.] +Jeanne tu ne réponds pas? [Il court à elle.] Parle, je t'en supplie, +non, ne regarde pas là! [Il l'oblige à tourner la tête vers lui et +pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ça! Jamais! ce serait trop +horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il +l'entraîne vers l'avant-scène, la fait asseoir et à genoux devant elle, +il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas. + +JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas mérité. Oh non! + +D'ARTELLES. Ne dis pas cela ... + +JEANNE [elle l'atire à soi par la tête]. Non, je ne le dirai pas, n'aie +pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps. + +D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ... + +JEANNE. Chut! mon chéri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer, +donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne +pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable. + +D'ARTELLES. Je t'ai entraînée ... + +JEANNE. J'ai accepté, je suis la seule coupable ... + +D'ARTELLES. Mais ... + +JEANNE. Mais peut-être avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons, +ce matelot ... il a dit Bizerte? + +D'ARTELLES. C'est là que nous allons. + +JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous? + +D'ARTELLES. Demain soir. + +JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon chéri, mon petit, mon petit à +moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Écoute, il ne +s'agit pas de désespérer ... réfléchissons ... d'abord. Nous serons à +Bizerte demain soir ... d'ici là est-ce que je risque quelque chose? +Quelqu'un peut-il entrer tout à coup dans ta chambre? Vois-tu un autre +endroit sûr où me cacher? + +D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme à +clé. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance. + +JEANNE. Ton matelot? + +D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est chargé de faire mon lit, ma chambre, +tout enfin ... Je ne vois guère comment l'empêcher d'entrer, il +trouverait ça louche. + +JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'était +un homme très sûr? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire? + +D'ARTELLES. Tu voudrais ... + +JEANNE. Puisqu'il t'est fidèle. C'est un Breton n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira +pas. + +D'ARTELLES. Oh! quant à nous trahir, jamais! Ce petit-là, c'est +l'honneur même, seulement, il est jeune, il peut gaffer. + +JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... ça ne durera qu'un jour et +qu'une nuit en somme, cette traversée. Maintenant, une fois à Bizerte ... +[Elle regarde d'Artelles.] + +D'ARTELLES. Une fois à Bizerte, qui t'empêchera de débarquer comme tu +devais débarquer à Toulon?... de grand matin? par la première +embarcation, avec moi? + +JEANNE. Appelle ton ordonnance. + +D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite? + +JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... après, nous réfléchirons +mieux à notre aise. Sonne. + +D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait. + +JEANNE. Ah! encore une chose à laquelle je ne pensais pas! + +D'ARTELLES. Quoi? + +JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que +va-t-elle faire tout à l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand +elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui télégraphier +d'ici. + +D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du +Commandant. Tu te rattraperas à Bizerte. + +JEANNE. A Bizerte ... si tu réussis à me mettre à terre sans anicroche, +une fois débarquée, que faire? + +D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant à +ça, rien de plus simple. + +JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille? + +D'ARTELLES. Deux fois par semaine, à peu près. + +JEANNE. Mon chéri! mon chéri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances, +de bonnes chances! + +D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu! + +JEANNE. Je ne suis peut-être pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.] + +D'ARTELLES. Le timonier! + +LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc. + +D'ARTELLES [à Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance. + +JEANNE. Ouvre. + +D'ARTELLES. Tu restes là? + +JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien à lui cacher à luit. + +D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre. + + + + +SCÈNE V + + +JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC. + +[Jeanne, assise dans l'ombre, la tête dans les mains, est placée de +telle façon que Le Duc ne la voit pas.] + +D'ARTELLES. Qui ta dit de venir? + +LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'étais réveillé et +alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisième fois, je me suis +dit que ça devrait être comme si que vous auriez besoin de moi aussi +donc. + +D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as deviné ... J'ai besoin de toi. +Ferme la porte, ferme à clé. + +LE DUC. A clé? + +D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois +pas. D'Artelles le regarde.] + +D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi. + +LE DUC. Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Écoute: cette nuit, il est arrivé un grand malheur. + +LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tête.] Pas à vous +qu'il est arrivé, Lieutenant, ce grand malheur? + +D'ARTELLES. Si, à moi, à moi ... et à une autre personne. + +LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins? + +D'ARTELLES. Peut-être, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait +deux dames à dîner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait +oui de la tête.] Deux dames, tu sais qui? + +LE DUC. Oui-da! + +D'ARTELLES. Eh bien, c'est à une de ces dames que le grand malheur est +arrivé aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, +elle est tombée évanouie ... et dans ce moment-là il n'y avait personne à +la coupée. + +LE DUC. Il n'y avait personne? + +D'ARTELLES. Personne ... personne, excepté moi. Comme tu penses bien, je +l'ai tout de suite emportée pour la soigner, mais pendant ce temps-là le +canot à vapeur a poussé du bord. + +LE DUC. Le canot a poussé? Mais la dame? + +D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les épaules +et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voilà, mon pauvre petit. + +LE DUC. Oh! ma Doué! bon sang! Misère! + +[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.] + +D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix était bien +malade tantôt ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit à +personne ... naturellement. + +LE DUC. Eh oui donc! + +D'ARTELLES. Seulement voilà le grand malheur: nous sommes appareillés. + +LE DUC. Bon sang! misère! + +JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait +un simple signe de tête très grave.] Et vous aimez bien le Commandant, +aussi? + +LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est +un homme juste! + +JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... très bon. +Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que +je voulais vous dire. + +D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne à bord ne sache! Tu +comprends? Demain, d'abord toute la journée, la chambre sera fermée à +clé, n'est-ce pas? Il y a deux clés je crois? + +LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef. + +D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci à toi. +Comme cela nous aurons chacun notre clé et personne du bord ne pourra +entrer dans la chambre excepté nous deux ... même s'il y avait le feu +dans les soutes à poudre! + +LE DUC. Il faut que ça soit comme ça, oui. + +D'ARTELLES. Tu iras dire à l'office du carré que je suis malade et que +je veux déjeûner et dîner ici. Le maître d'hôtel voudra m'apporter le +menu lui-même, mais tu lui diras que j'ai très mal à la tête et que je +ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant à ma porte. Tu lui montreras +la clé en manière de preuve. + +LE DUC. C'est ça, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journée, mais +n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra +passer là-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre +coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu +t'arrangeras, toi, pour y être. + +LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart +d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me +raconter si tout va bien. + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et +j'apporterai aussi à manger à Madame ... tout ce que je trouverai de +meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Tu es un très bon petit. + +LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ça ira! Je vous +assure que ça ira ... [à d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois +comme ça qu'on sera à Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc? + +D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu +quelconque. + +LE DUC. C'est ça. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ça coûtera +trente à trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ça. Et après qu'on sera +à terre? + +D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera +le bon! + +LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas +et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez +d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs +marqués sur mon livret de caisse d'épargne, vous savez ... + +D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiète pas ... Mais ce n'est pas +pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me +manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te +demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignée de main. + +JEANNE. A moi aussi, voulez-vous? + +[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc +reprend la main et la baise gauchement.] + +D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne à ton poste ... surtout ... +il ne faut rien dire à personne, tu sais, à personne, jamais! pas même à +ton père ni à ta mère ... pas même au recteur, en cofession! + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon père et ma mère d'abord ...et +le recteur ... y sont à Châteauneuf en Finistère. + +D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot! + +LE DUC. Ils m'arracheraient plutôt la langue s'ils voulaient. A tantôt, +Lieutenant et Madame ... + +[Il sort.] + + + + +SCÈNE VI + + +JEANNE? D'ARTELLES. + +[Un temps.] + +D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat! + +JEANNE. A Dieu vat! Nous voilà tous les deux prisonniers dans une même +petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journée de +vingt-quatre heures ... + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous désirée, combien de fois +l'avons-nous souhaitée, appelée, cette journée-là! pense: quelle joie +nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fée nous avait prédit que +nous allions les avoir à nous, ces vingt-quatre heures. + +D'ARTELLES. C'est vrai, hélas! + +JEANNE. Il ne faut pas être ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures +nous les avons ... si la fée m'avait offert ... + +[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.] + + + + +SCÈNE VII + + +JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG. + +JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre à côté. + +JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre à l'autre! + +D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut! +écoute! + +[Fracas de chaises.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu! + +JEANNE. Qui est-ce? + +D'ARTELLES. Brambourg. + +JEANNE. Brambourg? Comment? Tout à l'heure le quartier-maître a dit +qu'il était de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle +quand on est de quart? + +D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutôt défendu. +[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va. + +[On frappe à la porte brutalement.] + +JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui! + +[Ils se regardent. On frappe de nouveau.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plaît, mon vieux. Vous ne +dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner +toute la timonerie. + +D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis réveillé. + +JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux. + +[Elle se blottit sur le lit et se cache derrière les rideaux. Nouveaux +coups à la porte.] + +D'ARTELLES [à Brambourg, très haut]. Hein, quoi? qui est-ce? + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg! + +[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaître tout ce qui peut +signaler la présence d'une femme.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un +homme en chemise. Vous êtes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en +habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain? + +D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. Hé; +entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empêche? + +[Brambourg secoue la porte.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc! + +[D'Artelles ouvre. Brambourg paraît.] + +BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous êtes pas couché cette nuit? + +D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaillé un peu. Je tombe de +sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de très pressé à me +dire ... + +BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long. + +D'ARTELLES. J'écoute. + +BRAMBOURG. Vous avez bien reçu, il y a quinze jours ou trois semaines, +une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, désigné pour le +diable vauvert, et fiancé de neuf ou marié de frais demandait un +permutant? + +D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault. + +BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ça. A-t-il trouvé son permutant, le petit +Garnault? + +D'ARTELLES. Pas que je sache. + +BRAMBOURG. Vous le connaissez? + +D'ARTELLES. Suffisamment. + +BRAMBOURG. Voulez-vous lui télégraphier que je permute s'il accepte +d'avoir son sac à bord de l'_Alma_.? + +D'ARTELLES. C'est tout ça? + +BRAMBOURG. Oui, c'est tout ça ... Ça ne vous paraît pas suffisant?... Moi +je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voilà tantôt douze ans +que je roule ma bosse de Brest à Toulon pour le cap Horn avec tangage à +la clé, bord à bord avec tout ce que la marine française compte de gens +particulièrement mal élevés, mais avec un Corlaix, jamais encore, +celui-là est le premier. + +D'ARTELLES. Brambourg! + +BRAMBOURG. Ah! oui, le premier. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous à fait? + +BRAMBOURG. Toutes les saletés possibles depuis que je le connais ... Hier +au soir, après ce dîner idiot, il est vrai que je lui ai donné une +petite leçon, mais tout à l'heure sur la passerelle il a voulu revenir +là-dessus. Dame! je me suis rebiffé ... ça a été assez chaud. Et +finalement, savez-vous ce qu'il a trouvé de mieux? C'est de m'envoyer +faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui. + +D'ARTELLES. Mais c'est son droit. + +BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant +comme on ne parle pas à des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi +aussi! + +D'ARTELLES [bâille]. Pardonnez-moi ... + +BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez +pas mon télégramme. [Par le hublot resté ouvert une lueur entre dans la +chambre.] Qu'est-ce que c'est que ça? [Il va au hublot ouvert, vivement +il a marché vers bâbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du +travers, vous voyez bien! C'est illuminé, on dirait l'avenue de l'Opéra. + +D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ça n'en a pas +l'air! + +BRAMBOURG. Ce ne peut pas être un bâtiment de guerre tout de même, tous +les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation! + +D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqués! Et pourtant, tenez, +les feux de reconnaissance. + +[Les feux du bâtiment qui approche en ce moment sont visibles à travers +le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la réplique +précédente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumés et +clignotent régulièrement.] + +BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la première question, +c'est la première réponse. Nous allons faire la seconde question, vous +allez voir la seconde réponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges +s'éteignent, sont remplacés au bout d'une dizaine de secondes par quatre +feux bleus.] Là! qu'est-ce que je disais! + +D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul? + +BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout. + +D'ARTELLES. Alors, bateau français. + +BRAMBOURG. Heu ... + +D'ARTELLES. Puisqu'il a répondu aux signaux. Un navire ennemi, il +faudrait qu'il devine. + +BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui. + +D'ARTELLES. Elles sont secrètes, les tables de calcul. + +BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'année +dernière, j'étais embarqué dans l'escadre internationale de +l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands, +les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De là à les +interprêter, à trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le +hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voilà un croiseur qui +avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il +avance! c'est naturel, ça? Bon Dieu! je remonte. + +D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ça. + +BRAMBOURG. Vous venez? + +D'ARTELLES. Non + +BRAMBOURG. Vous préférez attendre ici le branle-bas du combat? + +D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc! + +BRAMBOURG. Ah ça! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots? + +D'ARTELLES. Vous êtes fou. + +BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance! + +[Ils sort. D'Artelles court aussitôt au rideau et en tire Jeanne +défaillante.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur français. Il a +répondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division traîne +entre Bizerte et Toulon ... ça aurait été un miracle que nous ne fassions +aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit à moi ... + +[Jean s'accroche à d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de +combat.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +TROISIÈME ACTE + +[La scène représente le pont et la passerelle de l'_Alma_.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS. + +LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxième secteur! + +VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a? + +UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bâbord, à trois quarts devant. + +VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant +de la passerelle traverse de bâbord à tribord cherchant le commandant]. +Commandant! la veille signale un feu de bâtiment. + +CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bâbord, oui. + +VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce +bâtiment-là m'a l'air d'être un bâtiment de guerre. + +CORLAIX [qui revient brusquement à la situation]. Un bâtiment de guerre? +Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqués, votre bâtiment de guerre, +vous ne les verriez pas. + +VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de même, +prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant? + +CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend à +Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie! +apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scène.] Pas celle-là, voyons, la +télémétrique! + +DAGORNE [qui se précipite]. Bougre d'empoté! Il sait pas seulement rien, +excusez Commandant, voilà! + +CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et +regarde assez longuement.] + +VERTILLAC. Eh bien, Commandant? + +CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordée de +quart aux postes de combat! + +VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de +scène, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart +qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pièces! + +CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc +cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle. + +VERTILLAC [face à l'arrière]. Les pointeurs ... à bâbord trente-cinq +degrés!... hausses supérieures ... tir sur limite ... [Il se retourne +vers Corlaix.] Nous sommes parés, Commandant! + +CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre +colonne est prête? + +VERTILLAC. Bien sûr, Commandant, j'ai même fait vérifier les quatre +signaux par Brambourg, tout à l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.] +Korcuf ... première question!... allumez!... + +KORCUF. C'est ça, Capitaine. [Il lève le nez.] La colonne est claire. + +CORLAIX. [à Vertillac, il a regardé la colonne.] Rouge, blanc, bleu, +vert ... Première question. La première réponse? qu'est-ce que c'est, +Vertillac? + +VERTILLAC. Première réponse ... rouge partout, Commandant. + +[On voit très bien de la salle les feux du bâtiment signalé. Au fur et à +mesure que ce bâtiment est censé se rapprocher de l'_Alma_, les feux +sont devenus plus brillants et se sont écartés les uns des autres comme +il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la réplique +_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument. + +VERTILLAC. Exact. + +CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ... + +VERTILLAC. Moi non plus. + +CORLAIX. Donc ça serait français, ça? ah bah. + +VERTILLAC. Qui diable ça peut-il être? + +CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxième +question! + +VERTILLAC. Korcuf! Allumez! + +KORCUF. C'est ça! + +[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'éteignent à la fois. Il +ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la +navigation.] + +CORLAIX [à Vertillac]. Il doit nous répondre quoi? + +VERTILLAC. Bleu partout. + +CORLAIX. Voyons. + +[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges +qui viennent de s'éteindre.] + +VERTILLAC. Cette fois ... + +CORLAIX. Oui. + +VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus français. + +[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinément]. + +CORLAIX. Tout de même il y a tension diplomatique ... à la rigueur il +n'aurait pas interprété la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses +possibles ... + +VERTILLAC. Mais faut être imbécile pour naviguer comme ça, illuminer des +pieds à la tête, et pour rallier un camarade par l'avant et à grande +vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait +pas autre chose. + +CORLAIX [les jumelles toujours]. Écartons-nous; ça lui donnera toujours +une leçon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! à droite! +dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... là. télémétriste, la +distance. + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Quatre mille deux cents. + +VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant? + +CORLAIX. Jamais de la vie! + +VERTILLAC. Puisqu'il est français! + +CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-même qu'il manoeuvre exactement +comme s'il était autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous +compter ses cheminées? + +VERTILLAC [lunette télémétrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je +vois double ... j'en compte quatre. + +CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminées! + +VERTILLAC. Pas comme ça, Commandant!... Un seul groupe, de quatre +cheminées également distantes!... Dans ce genre-là, je ne vois pas que +nous ayons grand'chose ... + +CORLAIX [à la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zéro! à gauche +cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... à gauche toute! +Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Télémétriste!... la distance! + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Trois mille cinquante. + +CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent mètres en cent mètres. + +[Brambourg arrive sur la passerelle.] + +BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier à la ronde. + +CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Écartez-vous +de ma route" ... + +BRAMBOURG. Écartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ... +La tactique de nuit! + +CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mémoire, vérifiez tout de même. + +[Le timonier s'approche avec le volume.] + +BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez à 2605. + +CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Bâtiments isolés. Plus vite que +cela, mon ami!... + +BRAMBOURG [qui feuillette]. Voilà, Commandant: 2605: Écartez-vous de ma +route. + +CORLAIX [à Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante +secondes! S'il n'a pas indiqué sa manoeuvre à la soixantième ... [Il +commande.] Chargez les pièces. + +[Bruit de culasse.] + +CORLAIX. La distance? + +LE TÉLÉMÉTRISTE. Deux mille quatre cents. + +CORLAIX. Vertillac! ne le lâchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur +sa gauche, je n'attendrai pas la soixantième seconde! + +VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres à +l'artillerie sont arrivés sans élever la voix dans le kiosque de +navigation où les matelots manient des transmetteurs d'ordres.] +Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le nécessaire! + +BRAMBOURG. Le but est le croiseur à quatre cheminées qui vient de +l'avant. Sur la première cheminée à la flottaison! + +[Sourde détonation au loin, jet de vapeur très blanche, parmi les feux +du bâtiment qui vient.] + +CORLAIX. Hausse supérieure!... Commencez le feu!... + +BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein? + +VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes +rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu +qu'ils viennent de lancer une torpille? + +[Violente détonation des pièces.] + +CORLAIX. Clairons, fermeture des portes étanches. Prenez votre temps les +pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un? + +BRAMBOURG. Je ne vois rien. + +VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place à côté de nous. +Qu'est-ce qu'ils fichent donc là-bas ils ont éteint leurs feux? + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. + +KORCUF [toujours à la barre]. Ils ont pas fait exprès, Capitaine. Ils +ont reçu! + +DAGORNE [à Corlaix] L'ennemi est coulé bas, Commandant. + +CORLAIX. Je crois que moi aussi. + +VERTILLAC [accourt]. Vous êtes blessé, Commandant? + +CORLAIX. Oui, l'épaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir à +grand'chose. + +VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf. + +[Les canons ont cessé le feu, dans le silence détonation basse.] + +VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La +torpille!... + +[Corlaix assis sur son pliant et presque affaissé se redresse +brusquement la main droite à la rambarde.] + +CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez +l'officier en second! + +VERTILLAC. Commandant, mais vous êtes blessé!... gravement blessé! + +CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blessé! du +moins ça me semble ... Et puis après? + +VERTILLAC. A vos ordres! + +CORLAIX. Armez la baleinière de sauvetage, d'abord ... la bordée de quart +à débarquer les embarcations. + +VERTILLAC. Bien, Commandant! + +[Il fait demi-tour et chancelle près de descendre l'échelle.] + +CORLAIX. Vous êtes blessé aussi, vous! + +VERTILLAC. Peut-être bien ... Le même obus ... + +[Il s'affaisse soudain.] + +CORLAIX. Brambourg! Remplacez! débarquer les embarcations!... + +[Brambourg salue, descend l'échelle. Il croise Rabeuf qui monte à +demi-vêtu.] + +RABEUF. Eh bien? + +CORLAIX. Ah! te voilà ... vite!... Regarde celui-là! + +RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relève]. Celui-là? c'est fini ... +il est mort. [Corlaix se découvre et jette sa casquette.] Mais toi? je +croyais que c'était toi! + +CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prévenu? +[Rabeuf, malgré la résistance de Corlaix ouvre la redingote et examine +l'épaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque +je te dis que j'ai mon compte. Les choses sérieuse d'abord!... Est-ce +que le bâtiment ne commence pas à donner de la bande? + +[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu +à la pièce d'artillerie de bâbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer +sa pièce s'arrête tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme +pour se précipiter vers l'échelle puis se ravisant appelle:] + +LE DUC. Diquelou! + +[Il prend à part et lui parle tout bas avec animation.] + +DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voilà une histoire! Et alors? + +LE DUC. Gueule donc pas comme ça, bougre d'abruti! + +DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est là, en bas, dans la +chambre de l'autre? + +LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai +jamais tout seul. + +DIQUELOU [coup d'oeil à l'extérieur]. On va couler, tu sais! si nous +descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter. + +LE DUC. Je m'en fous! + +DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi. + +[Ils se précipitent en bas tous les deux et disparaissent dans +l'échelle.] + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement +FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un après l'autre sortant des fonds +les vêtements en désordre. + +FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me +racontait que vous étiez mort. + +CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose à faire! Nous +avons reçu une torpille par bâbord, dans le compartiment D, du moins, je +le suppose. + +FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coulé? + +CORLAIX. Oui + +FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D? + +CORLAIX. Oui, allez-y et faites le nécessaire. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. A tout hasard, vérifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai +fait siffler tout le monde sur le pont. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. Il me semble que la bande augmente. + +FERGASSOU. Peut-être bien. + +CORLAIX. Téléphonez-moi du poste central, hein? + +FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout? + +CORLAIX. C'est tout! + +FERGASSOU. J'y cours! + +[Il se précipite dans l'échelle.] + +BIRODART [arrivant à son tour]. Commandant! à vos ordres!... Mais?... +qu'est-ce que c'est que cette bande-là?... si ça continue, nous allons +faire le tour! + +CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites évacuer les machines et +chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement. + +BIRODART. Naturellement! + +CORLAIX. Quand vous remonterez ... + +BIRODART. Je serai peut-être longtemps en bas! + +CORLAIX. Alors ... + +[Il l'embrasse. Birodart disparaît.] + +RABEUF. Commandant, si je peux servir à quelque chose? + +CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du téléphone, il décroche +le récepteur.] Allô!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends +bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond percé!... La cloison +G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central +quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'échelle +avant ... le passage est obstrué?... Obstrué!... [Il jette le récepteur.] +Merde!... L'équipage aux postes d'évacuation. + +RABEUF [derrière Corlaix]. Alors?... tes ordres?... + +CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort, +remplace-le: et fais évacuer le bâtiment! + +RABEUF? Par où? + +CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pêcheurs dans +ces parages, les hommes ont encore une chance ... + +RABEUF. Et toi?... + +CORLAIX. Moi? je suis déjà crevé, je vais couler bas avec mon navire: ce +n'est pas le moment de parler de moi!... File ... + +[Il lui montre l'échelle d'un geste impératif. Rabeuf salue +militairement et descend.] + + + + +SCÈNE III + + +LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE. + +CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il +y avait à faire ... Oui ... [Il lâche la rambarde, s'affaisse et demeure +immobile.] + +[A la fin de la scène précédente, l'_Alma_ a commencé de s'incliner peu +à peu sur bâbord. On voit le côté tribord de la passerelle s'élever +petit à petit tandis que le côté bâbord s'enfonce. Tout d'un coup le +compas étalon de la passerelle supérieure s'écroule et tombe sur Corlaix +qui s'abat, la face contre terre.] + +KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son +compte! + +[Les matelots du Spardeck se sont précipités sur la passerelle.] + +DAGORNE [se penchant sur Corlaix évanoui]. Il n'est pas mort, mais il +n'en vaut guère mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte; +au haut de l'échelle inférieure, vient d'apparaître Le Duc portant dans +ses bras, Jeanne évanouie. D'Artelles ensanglanté les suit.] + +DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-là! + +DIQUELOU. As pas peur, vieux frère, n'y a point de risque, le Commandant +ne voit plus clair. + +D'ARTELLES. [Il est demeuré sur la dernière marche de l'échelle, à bout +de forces, cramponné des deux mains à la rambarde]. Plus clair?... +alors ... Le Duc! Diquelou! + +LE DUC. Me voilà, Lieutenant. Nous voilà! + +D'ARTELLES. Foutez le camp à la mer tout de suite avant que le bateau +chavire, le tourbillon vous entraînerait, allez! + +[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont près d'enjamber la +rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lâche la +rambarde et tombe à plat pont.] + +LE DUC [terrifié]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a? + +DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les tôles du bordé sont rentrées +dans la chambre, il s'est laissé éventrer pour qu'elle ait le temps de +sortir ... + +LE DUC [sanglotant]. Oh! oh! + +D'ARTELLES [il se soulève d'un dernier effort sur une main et sur les +genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obéissent. Il +retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.] + +[La bande sur bâbord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds +de Dagorne. Rideau baissé lentement.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +QUATRIÈME ACTE + + +[A terre, à Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon. +Meubles élégants et de bon goût sans exagération de luxe. Au lever du +rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ... +Alice entre aussitôt ... + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a +pas entendu. Alice vient tout près d'elle.] Jeanne? + +JEANNE [comme réveillée en sursaut, se rassure]. C'est toi? + +ALICE. Écoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur +gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ... +Mais je te supplie de réfléchir un peu. Tu as eu ce bonheur inouï, +extravagant, d'être sauvée ... recueillie ... ramenée à terre ... Tu as eu +cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez +toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupçonné ... +Et Fred ... rapporté en civière trois heures après toi ... Fred qui a +déliré des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ... +comme tout le monde excepté nous trois ... toi ... le petit matelot Le +Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquiétude, +bientôt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se +lèvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton désespoir? Toi qui +remplissais tout la maison ... + +JEANNE. Alice, ma grande soeur, écoute-moi à ton tour. As-tu oublié? Il +y a cinq semaines, j'étais heureuse, j'étais aimée, j'avais un amant! +Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'étais près de lui ... +Tout à coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ... +c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis +trouvée dans une barque ... Un homme était penché sur moi, mais ce +n'était pas lui ... c'était Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le +regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me +désigner quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des épaves. +Il est mort. + +ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chérie! Ma pauvre chérie! Ma +pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es +la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur +toi ... le voilà blessé, à peine convalescent. Il n'a plus de navire, il +ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque +c'est la loi ... puisqu'il était commandant ... son honneur est en jeu, sa +carrière, sa liberté, je ne sais pas moi ... sa vie peut-être, Jeanne +pense à cela ... Jeanne!... Oublie, oublie. + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC. + +[Pendant les dernières phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit +et on aperçoit Corlaix]. + +CORLAIX. Bonjour, les petites filles! + +[Elles se dressent stupéfaites.] + +ALICE. Fred!... Debout!... + +CORLAIX. C'est une surprise, hein? + +[Corlaix, veston d'intérieur, civil, entre péniblement s'appuyant de la +main gauche sur une canne-béquille. Son bras droit est en écharpe. A sa +droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice +va e soutenir de l'autre côté.] + +ALICE. Vous marchez tout seul? + +CORLAIX. Tout à fait tout seul; une béquille, un infirmier, une +infirmière, je n'ai plus besoin d'autre chose. + +ALICE. Mais le médecin n'a pas autorisé ... + +CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir +de mon lit: le commissaire du Gouvernement. + +[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.] + + +ALICE. Encore? Vous avez déjà subi un interrogatoire mardi. + +CORLAIX. Il paraît que celui-là ne suffit pas, qu'il en faut un autre +plus beau, de qualité au-dessus et on va tout recommencer à partir du +commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du +Gouvernement près le Conseil de guerre va venir d'un moment à l'autre +m'interroger une seconde fois. + +ALICE. Ce vieux fou! Était-ce une raison pour vous lever? + +CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a été mon capitaine +de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'étais enseigne. Il +est vieux, c'est vrai, très vieux même, original aussi, mais pas fou du +tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit à sa dernière visite, +j'avais une excuse: j'étais presque mourant. + +ALICE. Vous exagérez. + +CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je +me porte comme un charme. [Le Duc sort après avoir posé un dossier qu'il +apportait, sur un petit meuble à portée de Corlaix. Celui-ci cherche +Jeanne des yeux, et de la main il écarte doucement Alice qui, +volontairement, la masque à sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi +restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-même et se résigne +à approcher. Corlaix la regarde avec étonnement.] + +ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas +dû vous lever. + +JEANNE. En effet, c'est une imprudence. + +ALICE. Une grande imprudence. + +JEANNE. Je ne m'attendais pas ... + +CORLAIX [à Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi. + +ALICE. En voilà une idée! + +CORLAIX. Ou alors ... vous avez été souffrante et on me l'a caché. + +ALICE. Allons bon! + +CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De là-bas, je n'entendais plus votre +gaieté qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je +me suis levé. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu? + +JEANNE. Mais ... je vous assure. + +CORLAIX. Alice? + +ALICE. Elle n'a pas changé. + +CORLAIX. Si! + +ALICE. En tout cas, ce serait à son éloge. Il n'y a pas cinq minutes, +vous disiez vous-même que vous avez été en danger. + +CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquiétude qui vous aurait +transformée de la sorte? Vous vous intéressez à ce point au vieux +bonhomme? + +JEANNE. Mon ami ... + +ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas? + +CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voilà rétabli +maintenant, prêt à prendre le commandement d'un autre bateau, car +j'espère bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chère +petite Jeanne, quittez cet air renfrogné qui ne vous va pas du tout ... + + + + +SCÈNE III + + +Les Mêmes, MORBRAZ. + +[Le Duc entre précédant Morbraz, puis se retire.] + +MORBRAZ [Il est très vieux, marche d'un pas raide et saccadé, grosse +rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux +fois la gueule à Morbraz au lieu d'une ... Ça passe toute mesure, +hein?... [Il lui serre la main, puis aperçoit Jeanne et Alice.] Oh! cré +nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages! +Mademoiselle ... + +ALICE. Excusez-moi, Commandant. + +[Révérence. Alice sort, laissant Morbraz interloqué.] + + + + +SCÈNE IV + + +JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ. + +JEANNE [qui s'est levée]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous +devez avoir des choses sérieuses à vous dire. + +MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il +y a de plus sérieux, mais on n'as pas prononcé le huis clos. + +JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gênerais beaucoup. + +MORBRAZ. C'est-à-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre +mari ait quelque chose à écrire, une note, enfin, n'importe quelle +blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassée ... + +CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulève +son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma +petite Jeanne: le métier de greffier n'est pas grand'chose de +reluisant ... Vous restez tout de même? C'est gentil, merci beaucoup de +fois, vous êtes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement, je vous écoute. + +[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allongé dans son fauteuil, +Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu à peu à sa +distraction. Elle est bientôt tout à fait ailleurs, revient vaguement à +elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en +entendant à l'improviste les mots: condamné, sauter, que prononce +Morbraz.] + +MORBRAZ. Voilà un inculpé comme je les aime. Hé là! Corlaix, paré que tu +es? + +CORLAIX. Paré, Commandant! + +MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est +tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse +à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte +une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup ... Vous devriez +d'abord le préparer un peu ... s'il a encore la fièvre ... + +CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je +suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de +pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, +elle est tout de même la très bien venue. + +MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les +aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?... parce que si on ne le +posait pas ... + +CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème. + +MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31 +juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'_Alma_ +croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé +par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte, +rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot +attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi. + +CORLAIX. Très probablement. + +MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il +attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas +chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive +droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien +de noeuds? + +CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime ... + +MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De +mon temps ... Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon +petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq +noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas +d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc +l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux +pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque, +toi, qu'est-ce que tu fais? + +CORLAIX. Je me défends et je le coule bas. + +MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coulé bas ... en te +flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'étais donc laissé approcher +à portée de torpille, toi? + +CORLAIX. Hélas!... puisqu'il m'a flanqué, comme vous dites ... + +MORBRAZ. Et je répète: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ça +prouve?... Ça prouve que tu es la dernière des moules, mon pauvre vieux? +Et sais-tu ce que ça vaut? Ça vaut d'être cassé de ton grade, fichu à +pied, flanqué hors la marine et peut-être foutu à l'ombre pour dix ans, +le temps de réfléchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ça que ça se +joue! + +CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est ça? + +MORBRAZ. Ça? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ça! espère, +tu vas voir. Mais procédons par ordre: tu es foutu, à moins ... + +CORLAIX. A moins que? + +MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient +bonnes. + +CORLAIX. J'en ai une. + +MORBRAZ. Sors-la voir. + +CORLAIX. C'est simple: sitôt à portée de signaux, j'ai questionné le +bâtiment inconnu sur sa nationalité, je l'ai questionné deux fois, par +les deux questions réglementaires des signaux de reconnaissance et deux +fois il m'a répondu qu'il était français, très correctement. Alors comme +juste, je ne l'ai plus supposé ennemi, je l'ai cru ami. Voilà ma raison. + +MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de même, voyons voir, et répète un +peu ... Il t'a répondu deux fois très correctement, le bateau des Boches? + +CORLAIX. Deux fois. + +MORBRAZ. Et c'était combiné comme il fallait tout ça? + +CORLAIX. Oui, Commandant! + +MORBRAZ. Tu l'as vu? + +CORLAIX. Naturellement! + +MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu? + +CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-là! + +MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais +été menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne +te croira pas. + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Réfléchis donc +une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voilà un bateau ennemi qui ne +sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui +n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de +reconnaissance! Il n'y a que les officiers à savoir ce secrèt-là ... et +même ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en +sont chargés ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au +courant de la chose? + +CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a placé à sa portée]. Voici la +liste de l'État-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous +étions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, +l'officier de montres Brambourg et moi-même. [Il laisse le dossier +ouvert.] + +MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ça ne fait pas gras, quatre! + +CORLAIX. Non. + +MORBRAZ. Alors, voilà un bateau ennemi qui ignore les signaux de +reconnaissance et qui répond correctement à tes deux questions? Tu +trouves que c'est croyable, toi? + +CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allumé les deux +réponses qu'il fallait, combinées comme il fallait. Je les ai vues, moi, +que voilà, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi. + +MORBRAZ. Évidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en +reste plus ... Voilà ma sale nouvelle. Tu n'as pas de témoin pour toi. +Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un +quiconque! + +CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, +grâce à Dieu! + +MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont +rien vu, rien de rien, pas un fifrelin! + +CORLAIX. Rien? + +MORBRAZ. Rien! + +CORLAIX. C'est extravagant. + +MORBRAZ. Non. + +CORLAIX. Comment non? + +MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'était leur +droit à ces bougres-là puisqu'on n'avait pas encore rappelé aux postes +de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'étaient pas de quart, dans +leur hamac; ceux qui étaient de quart, sur le pont. + +CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille +ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la +passerelle, nous étions douze ou quinze à ne pas dormir. + +MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-là se trouvait +probablement si bien à ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas +un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous. + +CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y +suis pas ... + +MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, +hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a +que vingt-neuf ou trente-neuf de crevés! et celui qui ne l'est pas en +devient bête à couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses! +mais vraiment aussi cet animal-là passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu +que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance. + +CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-être pas tort! + +MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A +Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, +il regrettait de n'être pas mort, il voulait se faire sauter ... + +JEANNE [qui comprend à l'improviste]. Sauter?... + +MORBRAZ [qui continue à Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: +le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ... +Mais à cette heure, changement à vue ... Il ricane sans savoir pourquoi +non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? +Parce que te voilà sûr et certain d'être condamné? + +JEANNE [stupéfaite, à Corlaix]. Condamné? + +CORLAIX [à Jeanne]. Condamné ou acquitté. Ne vous affolez pas huit jours +d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien. + +MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitté, tu +seras condamné. [A Jeanne.] Il sera condamné, Madame, vous pouvez m'en +croire! c'est sûr comme Amen à l'église. + +JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?... + +MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que +vous ayez la gaieté facile. + +JEANNE [à Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible? + +CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il +n'a jamais été question de me guillotiner. + +MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le +rendre à la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, +neuf, dans une belle forteresse toute neuve. + +JEANNE. Mais pourquoi? + +MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de témoins! Bon Dieu! Allons, je vois que +vous avez très bien compris. Là-dessus, je vous laisse tous les deux +réfléchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrête.] Voyons +donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis +donc, Corlaix! + +CORLAIX. Commandant? + +MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui était de quart et qui s'en est +tiré ... Bon Dieu de bon Dieu! voilà que j'oublie son nom! + +CORLAIX. Brambourg! + +MORBRAZ. C'est ça, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'être bien chaud pour +toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein? + +CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu à lui adresser le moindre reproche à +l'occasion du service. + +MORBRAZ. Et à l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.] +Suffit! Ça va bien ... Il paraît que tu l'avais envoyé faire une ronde au +moment psychologique?... Une riche idée que tu as eue là! Ah! quand tu +te mêles d'en avoir, toi ... + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que s'il avait été sur la passerelle, il aurait +probablement vu quelque chose ... + +CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute. + +JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il +n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai déjà dit. Personne ne les a vus, pas un +chat. + +JEANNE. Mais Brambourg? + +MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure. + +JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non! +Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien, +pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes +aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqué pour vendredi, +mercredi, jeudi, vendredi, ça te fait trois jours. Mon petit Corlaix, +tâche moyen de te débrouiller. Cherche un témoin. Cherche une preuve, +cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu +ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le répéter ... tu es +foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ça me fera tout +de même une sacrée peine! [Il s'incline devant Jeanne.] + +CORLAIX [appelant]. Le Duc! + +MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi? + +CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide à se +lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blessé on en devienne +malotru! + + + + +SCÈNE V + + +JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE. + +[Jeanne restée seule, fait un jeu de scène assez long. Hésitation, carte +de visite, table à écrire, griffonnage hâtif, enveloppe. Elle sonne. Le +Duc entre.] + +JEANNE [quand elle a écrit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas +besoin de vous pour le moment?... + +LE DUC. Sûr que non, Madame. Après que le Commandant Morbraz, il a été +sorti, le Commandant comme ça, il est rentré dans sa chambre. + +JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous? +C'est tout près, n'est-ce pas? + +LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sûr! + +JEANNE. Il y a une réponse. Vous direz que vous attendez une réponse. + +LE DUC. Je dirai. + +[Alice entre.] + +ALICE. Finie, la visite? + +JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas? + +LE DUC. Ayez pas peur, Madame, espérez que je revienne et vous +regarderez voir à votre montre. + + + + +SCÈNE VI + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi? + +JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout à l'heure. Mais écoute d'abord. + +ALICE. Quoi donc? + +JEANNE. Je t'ai raconté la nuit du combat, la nuit du 31 juillet. + +ALICE. Oui. + +JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passé ... enfin tout ce que j'ai vu +ou entendu. Tu te rappelles? + +ALICE. Parfaitement. Mais ... + +JEANNE. Attends ... c'est très sérieux. Tu te rappelles donc que +Brambourg est entré dans la chambre. Je me suis cachée. Ils ont causé. +Je t'ai répété ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tête.] Bon. +Veux-tu me répéter à ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce +qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernières paroles de Brambourg? ce +qu'il a dit avant de s'en aller! + +ALICE. Avant de s'en aller? + +JEANNE. Oui, il était face au hublot ouvert, tu te rappelles bien? + +ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui +arrivait ... + +JEANNE. Et il a dit quoi? + +ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ça? on +dirait un bâtiment de guerre!" Et puis le navire a allumé ses feux de +reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ... + +JEANNE. Brambourg les a vus? + +ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a +interprétés, je veux dire qui a vérifié que c'était bien les signaux de +reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire +français ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait vérifier ça ... +puisqu'il était de quart ... donc, c'est bien lui ... + +JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo! + +ALICE. Ah! c'était tout cela? + +JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, +sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prévenir Fred que son procès +marchait tout à fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit témoin ... et +que dans ces conditions ... pas de témoin ... la condamnation ... + +ALICE. La condamnation? + +JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ça aussi, tout à l'heure ... que, dans ces +conditions: aucun témoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un +pli. Voilà. + +ALICE. Voilà!... + +JEANNE. Bien sûr, voilà! puisqu'il n'y a pas de témoin! puisque personne +n'a vu les feux ... + +ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?... + +JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se +souvient de rien. + +ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible! + +JEANNE. Évidemment, c'est impossible!... Il y a là certainement un +malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que +Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de même un homme d'honneur, +un officier. + +ALICE. Peut-être a-t-il oublié ... + +JEANNE. Je vais lui rafraîchir la mémoire. + +ALICE. Comment, Jeanne? + +JEANNE. Je l'attends. + +ALICE. Il va venir ici? + +JEANNE. Pourquoi pas? Dès que nous aurons causé cinq minutes, tête à +tête, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir. + +ALICE. C'est à lui que tu écrivais quand je suis entrée! + +JEANNE. Justement! + +ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Eh bien quoi, ma grande! + +ALICE. Jeanne! mais tu oublies ... + +JEANNE. Quoi? + +ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir. + +JEANNE. Comment! + +ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas être à bord de +l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait été ... par mégarde ... si +l'appareillage l'avait surprise à bord, ç'aurait été chez son mari ... +dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son +mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y étais pas ... + +JEANNE. Naturellement, je n'y étais pas ... + +ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!... +et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoyé chercher +Brambourg, ma pauvre Jeanne? + +[Long silence.] + +JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe! + +ALICE [geste vague.]...................... + + + + +SCÈNE VII. + + +Les Mêmes, LE DUC, puis BRAMBOURG. + +LE DUC. Madame, regardez voir votre montre. + +JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite. + +ALICE. J'aimerais mieux rester. + +JEANNE. Ah! ça ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse? + +BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ... + +JEANNE. Monsieur. + +BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher? + +JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligée +d'aller là-bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ... à ce soir, chérie ... + +ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur. + +BRAMBOURG. Mademoiselle ... + +[Sort Alice.] + + + + +SCÈNE VIII + + +JEANNE, BRAMBOURG. + +[Un temps.] + +BRAMBOURG. Madame, je suis à vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoyé +chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... très urgente, qui nous +intéresse tous les deux." + +JEANNE. Oui. + +BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatté! +infiniment flatté! un peu intrigué aussi ... + +JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort +d'ici. + +BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y étais pas du tout, il s'agit du procès +devant le Conseil de guerre? + +JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre +déposition. + +BRAMBOURG. Ah! + +JEANNE. Oui, j'ai pensé que vous voudriez bien excuser une curiosité +légitime ... il s'agit de mon mari ... et compléter les renseignements que +j'ai ... + +BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai déjà dit. Je suis à vos ordres. +Malheureusement, j'ai bien peur ... + +JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont précédé le combat. + +BRAMBOURG [qui réfléchit]. Madame ... + +JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont été +échangés entre l'_Alma_ et le bâtiment ennemi ... de ces signaux qui +trompèrent le Commandant de Corlaix ... + +BRAMBOURG. Je crains de vous être d'un faible secours. A ce propos, +Madame, vous savez sans doute qu'après le naufrage, on m'a repêché en +assez mauvais état. Ma mémoire s'en est ressentie de la manière la plus +pénible, et ce sont précisément les circonstances qui ont précédé le +combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a là pour +moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes +de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment où les +signaux furent échangés, je n'étais pas sur la passerelle; le Commandant +de Corlaix m'avait envoyé faire une ronde. + +JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'être sur +la passerelle pour voir les signaux? + +BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle? +Madame, il me semble que oui. + +JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont été faits par l'_Alma_, il +s'agit des signaux qui ont été faits par le bâtiment ennemi. + +[Brambourg réfléchit.] + +BRAMBOURG. Je n'étais pas sur la passerelle, je n'étais pas sur le pont +non plus; j'étais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir. + +JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois? + +BRAMBOURG. Des hublots?... + +JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de +cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre? + +BRAMBOURG. Peut-être. + +JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions. + +BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir +vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun +hublot ... Madame, je regrette vraiment. + +JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de +vous avoir mal dite ... Vous allez déposer vendredi devant le Conseil de +guerre ... et votre déposition se trouve avoir une importance capitale, +vous n'y avez sûrement pas songé!... vous ne pouvez pas y avoir songé! + +BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il +m'est impossible de déposer contre mes souvenirs, contre ma +conscience ... fût-ce même dans l'intérêt d'un chef avec qui j'ai pu +parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cessé d'estimer comme +un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurément d'être +acquitté et félicité par le Conseil de guerre. + +JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vérité! + +BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez +cependant pas me faire dire plus que je ne sais. + +JEANNE. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG. Comment? + +JEANNE. Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose +en vous, une rancune ... + +BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis très +sûr qu'en effet vous avez été déjà pour moi désagréable et brutale, +autant et plus que n'a été le Commandant de Corlaix. Mais je suis sûr en +ce moment, plus sûr encore que vous m'insultez très gratuitement en +supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon +témoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit +de l'admettre un seul instant!... + +JEANNE. Monsieur ... + +BRAMBOURG. Je ne prétends pas être un coeur d'élite, ni un grand +caractère, et je ne pratique pas à tort et à travers l'oubli des +injures, mais je suis un officier français!... + +[Corlaix entre en marchant péniblement, s'appuyant sur Le Duc.] + + + + +SCÈNE IX + + +Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC. + +BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne santé. + +CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remerçie, Monsieur, de +l'intérêt que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu +les débats? + +BRAMBOURG [menaçant]. Oui, Commandant ... à vendredi! [Il salue et sort.] + + + + +SCÈNE X + + +JEANNE, CORLAIX, LE DUC. + +JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tête.] +Vous avez l'air très fatigué. + +CORLAIX. La journée a été longue. + +JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas +peur de vous appuyer. + +CORLAIX. Petite Jeanne, merci. + +JEANNE. Asseyez-vous là ... vous êtes bien? + +CORLAIX. Tout à fait bien ... ah ça! vous vous intéressez donc à moi, +maintenant? + +JEANNE. Oh! Fred!... + +CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... à mon âge, on prend ce qu'on vous +donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. +[Agenouillée au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde très prévenante +et très gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? +Cet homme? + +JEANNE. Brambourg? + +CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que +cela ... Je ne savais pas. + +JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, +c'est la première fois ... + +CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous +demander ... + +JEANNE. Quoi? + +CORLAIX. C'est une prière ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai +toujours estimé votre droiture ... Il me serait aujourd'hui très pénible +de vous trouver ... moins ... + +JEANNE. Ai-je donc changé? + +CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous +supplie de me dire la vérité ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire +ici?... La vérité, Jeanne! + +JEANNE. Fred, quelle idée avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg +est venu parce que j'ai prié de venir, et je l'ai prié de venir parce +que le Commandant Morbraz avait trouvé sa déposition suspecte ... +malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte +par moi-même, et voilà tout. + +CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre +compte de quoi? + +JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette déposition, Brambourg prétend +n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement +extraordinaire! + +CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'était pas sur la +passerelle! + +JEANNE. Oui, je sais ... Il paraît que vous l'aviez chassé ... + +CORLAIX. Je l'avais chassé ... à peu près ... Il vous l'a dit? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi +pourquoi? + +JEANNE. Non. Pourquoi au fait? + +CORLAIX. Oh! c'est sans intérêt ... je ne sais même plus au juste quelle +insolence il m'avait lâchée ... + +JEANNE. En tout cas ... vous êtes bien sûr qu'il ne peut rien contre +vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous déteste +horriblement ... et il me déteste aussi. + +CORLAIX. Ah! vous aussi ... + +JEANNE. Du moins, je crois. + +CORLAIX. Il vous a fait la cour? + +JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqué de ménagement à +son égard. Il m'ennuyait trop. + +CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore +la vérité ... toute la vérité? + +JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogée comme cela. + +CORLAIX. Pardon!... c'est très absurde et ce n'est guère élégant ... ayez +tout de même pitié d'un vieil homme qui souffre ... + +JEANNE. Vous souffrez? + +CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez +indulgente et ... répondez-moi, c'est ma dernière question ... Ce +Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ... +Était-ce seulement à propos de moi?... à propos de mon procès?... rien +qu'à propos de mon procès. + +JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment? + +CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, +pour l'aider, pour le défendre ... vous avez surmonté votre répugnance et +vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?... + +JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma +faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le +pardonnerai jamais. + +CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sûr. + +JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiète ... je sais bien +qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgré tout il ne +faut rien négliger, c'est trop important votre carrière ... votre avenir +d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie. + + + + +SCÈNE XI + + +CORLAIX, JEANNE. + +CORLAIX. Vous croyez ... + +JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-même bien souvent: "Une +fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait +renoncer à la mer. + +CORLAIX. J'ai renoncé à d'autres choses. + +JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer +pour vous ... Vous ne renonceriez pas à la mer? + +CORLAIX. J'ai renoncé à vous ... + +JEANNE. Fred? + +CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'êtes plus ma femme ... ou si peu. + +JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitié! + +CORLAIX. Pardon ... + +JEANNE [un mouvement]. Fred, tout à l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma +dernière question." + +CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde. + +[Jeanne s'écarte de lui.] + +CORLAIX. Non! pas même cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement +vers lui, mais il l'arrête d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent +sur le dossier resté ouvert sur la liste de l'état-major de l'_Alma_.] +Seul! seul! + +[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +CINQUIÈME ACTE + + +Cette salle est située Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. +C'est un local rectangulaire, très banal, blanchi à la chaux, fenêtres +sur un des longs côtés donnant sur la Place d'Armes dont on aperçoit les +platanes. Deux portes, opposées aux fenêtres, l'une sert d'entrée au +public et aux témoins, l'autre au Conseil de guerre. + +On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpé +d'office dans les faits de la perte du croiseur-éclaireur l'_Alma_. + +Corlaix se présente un bras en écharpe, le front bandé sous sa casquette +d'uniforme. Il est pâle et visiblement affaibli. + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +VICE-AMIRAL DE FOLGOET, président du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE +CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN +CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. +Défenseurs: Capitaine de Frégate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau +de Toulon, Maître VALÈCHE. PRÉVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de +garde, Plantons, etc ... LE DUC à la barre. PUBLIC. + + +FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous étiez de quart sur la passerelle? + +LE DUC. Dessous la passerelle que j'étais de quart, Amiral. + +FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous étiez donc de quart +"dessous" le passerelle et, malgré cela, vous n'en savez pas plus long +que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez +rien? Je veux dire de tout ce qui a précédé le premier coup de canon? + +LE DUC [la main au bonnet, à chaque réplique]. C'est ça comme vous +dites, Amiral! Rien de tout ça que vous m'avez demandé aussi donc! + +LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Président" à la fin des fins. +Vous êtes donc bouché à l'émeri, vous? + +LE DUC [au greffier]. C'est ça, Monsieur le Président. + +FOLGOET. C'est vraiment une fatalité, Messieurs, je vous prie de le +constater une fois de plus! Voilà notre septième témoin et pas une +indication! + +CHALLEROY. Pas la moitié d'une. + +FOLGOET. Sept témoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il +est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de +vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survécu. Messieurs, avec +le Commandant de Corlaix. + +CHALLEROY. Et l'état-major de l'_Alma_ comptait? + +CORLAIX. Vingt-quatre officiers. + +LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par conséquent vingt +deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour +cent--proportion des tués pour l'état-major. Voyons pour l'équipage. +Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes? + +CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont +survécu. + +LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, +disons _grosso modo_ la moitié. Et par conséquent pour l'équipage, +proportion des tués: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de +quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix? + +CORLAIX. Sitôt que la torpille allemande nous eut frappés, je fis +rappeler aux postes d'évacuation ... L'ennemi était déjà coulé bas à ce +moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation à la +mer, mais des barques de pêche étaient alentour. Mes officiers +rallièrent leurs postes dans les fonds et y restèrent jusqu'à la fin, +puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes +devant eux. + +LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers +français sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots français et +pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je +n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'était pas utile que le pays en +fût informé. + +FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg à la barre. [A Le Duc.] +Toi, va-t'en. + +LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ... + +FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! +tiens bon! + +LUTZEN [à Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? +Ça va comme ça, espère un peu ... Tantôt tu nous as expliqué que pour les +choses avant qu'on eût rappelé aux postes de combat, tu ne te rappelles +rien. Mais pour les choses après? Tu es un peu là, hein, pour te les +rappeler les choses après? + +LE DUC [à l'aise]. Pour sûr comme vous dites, Amiral. + +LUTZEN. Bon ça. Alors, écoute voir. Sitôt que le clairon eut rappelé ... +qu'est-ce que tu as fait? + +LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport à ça qu'il +nous est arrivé quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, +autant dire. Même que j'ai point seulement eu la chance d'être blessé! + +LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'étais point blessé, tu t'es ramassé. Et +sitôt ramassé, qu'est-ce que tu as encore fait? + +LE DUC. J'ai couru à mon canon, donc! + +LUTZEN. Et tu as tiré, hein? C'est toi qui as coulé le Boche, je parie? + +LE DUC. Pour sûr, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres. + +LUTZEN. Et après? + +LE DUC. Après? + +LUTZEN. Après que la torpille vous fût rentrée dedans? + +LE DUC. Après que la torpille ... + +LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant! + +LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ... + +LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as juré ... + +LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doué! j'ai jamais su! Je me +recherche ... espérez un coup ... ça y est ... c'est ça! Je suis été +trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas quérir Monsieur +d'Artelles ... rapport comme ça qu'il n'était pas de quart, Monsieur +d'Artelles ... et alors, sûr et certain étant endormi couché dans sa +chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilité à +déjà monter puisqu'on ne s'était pas même battu en tout quatre, cinq +minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'étais son canonnier. + +LUTZEN. Alors, tu as été quérir Monsieur d'Artelles? + +LE DUC. C'est ça, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire +comme ça quelque chose et alors il s'est éventré contre les ferrures de +sa chambre ... qui avait sauté en vrac ... quelque obus, probable ... et +alors il a décédé ... [La main aux yeux.] + +LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a décédé? + +LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonté +moi et Diquelou ... + +LUTZEN. Bon. Comme ça donc, tu étais sur le pont, tu es descendu dans +les fonds réveiller ton officier; il était blessé, tu l'as porté ... tout +ça pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle +s'en allait par le fond? + +LE DUC. Pour sûr. Diquelou il m'avait dit: "Peut être qu'on n'aura pas +le temps de remonter si on descend." + +LUTZEN. Tu es descendu tout de même ... Bon. C'est ça que je voulais +savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein? + +LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc. + +LUTZEN. + +Ça va bien, merci. Je me rappellerai. + +FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du +Gouvernement?... Monsieur le défenseur? [Signes négatifs.] On n'a plus +besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous où vous voudrez. + +[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus éloigné.] + +LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotés.] + +FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau +Brambourg à la barre. + +LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg à la barre. + +FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entière: +nous sommes toujours en présence de l'unique affirmation du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle +n'est malheureusement étayée d'aucune preuve et demeure--passez-moi le +mot, Commandant--tout à fait extraordinaire, voire extravagante. +Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul +doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet +et fut coulé bas en même temps que l'_Alma_. + +UNE VOIX [dans le public]. Avant! + +FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse évacuer la salle? [Au +Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_ +questionné à deux reprises, sur sa nationalité, comme il est +réglementaire, répondit deux fois par signal correct qu'il était +Français. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? +C'est bien là votre système de défense? + +CORLAIX. C'est bien là l'exacte vérité. + +[Entre Brambourg.] + +FOLGOET. C'est ce que nous allons voir. + +[Mouvements dans le public.] + + + + +SCÈNE II + + +Les Mêmes, BRAMBOURG, à la barre. + +FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Oui, Monsieur le Président. + +FOLGOET. Age, prénoms, qualité. + +BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de première classe, +vingt-huit ans, j'étais officier de quart en sous-ordre à bord de +l'_Alma_. + +FOLGOET. Vous n'êtes ni parent ni allié de l'accusé ..., vous n'avez +jamais été à son service, il n'a jamais été au vôtre? + +BRAMBOURG. Non, Amiral. + +FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire +toute la vérité, rien que la vérité. + +BRAMBOURG. Je le jure. + +FOLGOET. Si vous voulez bien déposer. + +BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extrêmement vagues ... On a dû vous +transmettre une note de l'hôpital à mon sujet ... + +FOLGOET. Nous savons que vous n'avez été recueilli que plusieurs heures +après le naufrage, qu'un évanouissement prolongé s'en est suivi et que +la mémoire des faits ne vous est revenue que peu à peu, confuse et +fragmentaire. Alors, dites-nous tout de même ce que vous savez des +circonstances qui ont précédé le combat à la suite duquel l'_Alma_ a +péri. Vous étiez de quart, je crois? + +BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'étais de quart. + +FOLGOET. Eh bien, alors? + +BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fût signalé, l'ordre +m'a été donné de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans +les fonds du navire et je n'étais pas encore remonté ... + +FOLGOET. Qui vous a donné cet ordre? l'officier de quart en premier? + +BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-même. + +FOLGOET. Monsieur de Corlaix? + +BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix. + +FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donné cet ordre? + +CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement. + +FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'était pas encore en vue quand vous avez +quitté la passerelle? + +BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ... + +CORLAIX. Il n'était pas encore en vue. + +FOLGOET. Et vous êtes revenu sur la passerelle? + +BRAMBOURG. Pendant le combat. + +FOLGOET. Que savez-vous sur le combat? + +BRAMBOURG. Il a été très court. + +FOLGOET. Où étiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chaviré? + +BRAMBOURG. Je crois bien que j'étais sur le pont, Amiral. J'avais +conduit moi-même à l'extérieur, un groupe de traînards. Nos hommes, et +surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au bâtiment et +nous avions toutes les peines du monde à les persuader de se jeter à la +mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouvé tout à coup +dans l'eau, une vague a déferlé sur moi ... + +FOLGOET. Nous savons également tout cela. La seule chose que nous ne +sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de +signaux que le _Coblentz_ a fait à l'_Alma_ et que le Commandant de +Corlaix a pris pour les réponses correctes des signaux de reconnaissance +du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_, +Monsieur? + +BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont échangé leur signaux, +j'étais sûrement dans les fonds du navire, Amiral. + +FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire +due Gouvernement ... + +MORBRAZ [geste, il s'adresse à Brambourg]. D'après vos déclarations, +Monsieur, vous avez quitté la passerelle dix bonnes minutes avant que le +_Coblentz_ fût en vue? + +BRAMBOURG. Il me semble. + +MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix +minutes! Qu'avez-vous fait toute cette éternité-là? + +BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde. + +MORBRAZ. Quelle ronde? + +BRAMBOURG. Celle que j'avais reçu l'ordre de faire. + +MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous +demande: quelle espèce de ronde? Oui, par où avez-vous passé? + +BRAMBOURG. Voilà précisément ce dont je me souviens le plus mal, j'ai dû +passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirassé. + +MORBRAZ. C'est tout? + +BRAMBOURG. Je n'avais pas à aller ailleurs. + +LE DUC [se levant]. Commandant? + +FOLGOET. Qui est-ce qui a parlé? + +LE DUC. Amiral? + +FOLGOET. Vous répondrez quand on vous questionnera. + +LE DUC. Oui, Amiral. + +LE GREFFIER. Asseyez-vous. + +LE DUC [obéissant]. Oui, Amiral. + +BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant +qu'avant de faire ma ronde, je suis entré dans ma chambre au moment +précis où cet homme [Il désigne Le Duc] sortait de la chambre voisine. +[Rumeur ironique dans la foule.] + +MORBRAZ. Ah! + +BRAMBOURG. Ce détail m'avait échappé. Je me rappelle très bien, je +reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guère +d'importance. + +MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, où était-elle? + +BRAMBOURG. A bâbord, dans la batterie. + +MORBRAZ. A bâbord, voilà qui devient intéressant. + +LUTZEN. Comment ça? + +MORBRAZ. Bien sûr puisque c'est par bâbord que M. de Corlaix nous disait +tout à l'heure avoir relevé le croiseur allemand. + +BRAMBOURG. Je vois où vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la +refermer; mon hublot était vissé, la tape de cuivre en place. Je ne +pouvais rien voir à l'extérieur. + +MORBRAZ. Péremptoire. Ensuite? Avez-vous commencé immédiatement cette +fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs. + +BRAMBOURG. Ensuite, je suis entré dans la chambre voisine. [Rumeur +ironique de la foule.] + +MORBRAZ. Voici du nouveau. + +BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublié, mais il +n'y a rien là qui concerne le procès. + +MORBRAZ. Êtes-vous sûr? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de même? + +BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point. + +FOLGOET. Quel motif? + +BRAMBOURG. Amiral ... + +FOLGOET. Je trouve étrange que vous hésitiez ... + +BRAMBOURG. J'ai hésité, Amiral, mais dès l'instant que vous insistez ... +Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hésitation. Le fait +qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune manière au procès, +ma première intention n'était pas d'en rien dire ici. Au cours de ma +ronde, je suis entré, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur +d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles était mon ami. +[Exclamation étouffée qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet +murmure. Brambourg continue.] Je suis entré chez Monsieur d'Artelles +dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider +à ma permutation. Je savais que cela lui était faisable. Je voulais en +effet débarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible. + +FOLGOET. Vous vouliez débarquer? Pourquoi? + +BRAMBOURG. Je désirais n'être plus sous les ordres du Commandant de +Corlaix. Lui-même, d'ailleurs n'aurait rien objecté à ma permutation. + +FOLGOET. [Geste vers Corlaix.] + +....................................................... + +CORLAIX [il incline la tête]. C'est exact. + +FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.] + +........................................................ + +LUTZEN. Vous auriez à vous plaindre de lui? + +CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irréprochablement, je +n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire, et la veille même, +j'aurais regretté qu'il permutât et lui-même n'y pensait probablement +pas ... c'est à peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons +eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement privé. + +FOLGOET. Strictement privé? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il +s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir +là. + +MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre privé n'est pas de la +compétence d'un tribunal ... un fait d'ordre privé ça ne nous regarde +pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les conséquences +d'ordre public qui en résultent de ce fait d'ordre privé ... [Geste de +Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrées +conséquences d'ordre public ... il ne pleut ... + +FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ... + +MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le Président, moi non plus je ne vois pas ... +et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister, +mais tout à l'heure, j'ai demandé au témoin quel avait été l'itinéraire +de sa ronde et il m'a répondu: "batterie, entrepont cuirassé" tout sec; +j'ai pu me contenter de cette réponse-là tout à l'heure, à présent je ne +peux absolument pas ... et je réclame des détails. + +BRAMBOURG. Quels détails? + +MORBRAZ. Tous les détails. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon +cher Monsieur, loin de là ... Mais c'est mon métier d'ennuyer les gens ... +je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui +n'ennuierait pas les gens, ça passerait la mesure! Alors, +récapitulons ... Vous nous révélez tout d'un coup à brûle-pourpoint ... Eh +bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces +choses ... de les savoir sans exception de la première à la dernière ... +Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour +commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre mémoire de haut en bas, et +de tribord à bâbord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa +chambre à Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur +l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a répondu. + +FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous +avez entendu la question, Monsieur? + +BRAMBOURG. Monsieur le Président, il m'est impossible de me rappeler mot +pour mot, surtout dans l'état où je suis, les termes d'une conversation +déjà vieille de plus d'un mois. + +MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublié le mot à mot? +On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en +contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en détail, +hein? ne sautez rien! + +BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est très très vague ... J'ai +frappé plusieurs fois à la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se +mettre au lit ... + +MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a dû vous recevoir aimablement! Je ne +m'étonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux! + +BRAMBOURG [regarde Morbraz, hésite et continue]. D'Artelles m'ouvrit +enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me +rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps +auparavant. Il l'avait refusée. Je lui demandai de bien vouloir renouer +l'affaire à mon compte. Il me promit de le faire. + +MORBRAZ. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout. + +MORBRAZ. Vous êtes sûr? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus +crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons là des +dépositions très précises sur ce point. + +BRAMBOURG [geste vague.]...................................... + +MORBRAZ. Il était ouvert ou fermé le hublot de Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous êtes bien souvenu que le vôtre +était fermé! + +BRAMBOURG. Naturellement! le mien. + +MORBRAZ. Oui, oui, le vôtre, c'était le vôtre. Seulement, celui de +Monsieur d'Artelles, c'était celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez +pas où j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu +Monsieur d'Artelles, j'étais au courant de ses habitudes et je sais que +ses hublots étaient toujours ouverts la nuit ... par conséquent ... j'y +songe: elle était à bâbord comme la vôtre n'est-ce pas, la chambre de +Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voilà que je trouve +mon affaire! Vous êtes sorti de chez Monsieur d'Artelles à quatre heures +vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous? + +MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulté les chronomètres +du bord! Mais vous êtes remonté sur le pont à l'instant de l'ouverture +du feu; donc à quatre heures trente, puisque c'est à quatre heures +trente que le _Coblentz_ vous a lancé sa torpille, vous aviez quitté +Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_ +a lancé sa torpille. + +BRAMBOURG. Tout au plus, oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant +d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas être bien loin de +l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regardé par le +hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux +du _Coblentz_. Et vous avez regardé par le hublot. Un hublot ouvert, on +ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil. + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Vous avez regardé, je vous dis que vous avez regardé! Si vous +ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si +vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que +le Commandant de Corlaix est coupable! + +L'ESTISSAC. Ah bah! voilà une culpabilité à laquelle je ne m'attendais +pas. + +MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le défenseur! je ne m'y attentais pas. +Elle n'en est pas moins évidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre +mon raisonnement. Voilà Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regardé +par un hublot à l'heure précise où le croiseur allemand _Coblentz_ +défilait devant le hublot, à l'heure précise aussi où le susdit croiseur +_Coblentz-échangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui +ont trompé le Commandant de Corlaix. Quels étaient ces signaux? D'après +le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous +ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve. +Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en +a rien vu, puisqu'il n'en a gardé aucun souvenir. Quand on vous allume +sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en +souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne +vous a rien allumé du tout, et si on ne vous a rien allumé du tout, le +Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ça me suffit. Je +n'ai plus rien à vous demander, ma conviction est faite. + +FOLGOET. Monsieur le défenseur? + +L'ESTISSAC. Je fais toutes mes réserves sur de telles preuves ... le +Conseil de guerre appréciera, mais je n'ai à demander à un témoin frappé +d'amnésie. + +FOLGOET [aux juges]. Messieurs ... + +LUTZEN. Monsieur le Président, je voudrais demander au témoin s'il a +mesuré l'importance imprévue que sa déposition semble prendre. + +[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ... +Exclamations dans la foule.] + +FOLGOET. C'est intolérable! Sergent d'armes! un peu de silence! + +LUTZEN [directement à Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ... +Après tout ce qui vient d'être dit, vous ne pouvez pas vous faire +d'illusion. Si le prévenu est condamné, le poids de sa condamnation +pèsera sur vous. + +BRAMBOURG. Amiral, si le prévenu est condamné, j'en aurai certainement +beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne +me souviens pas, Amiral. + +[Vives exclamations.] + +FOLGOET. Sergent d'armes.! + +LUTZEN. J'en appelle à votre conscience, Monsieur, à votre conscience +d'officier, d'officier français. + +[Nouvelles exclamations plus violentes.] + +FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison? + +LUTZEN. Le problème est à présent bien posé ce me semble: Vous, qui avez +regardé par un hublot de bâbord, avez-vous vu oui ou non? + +BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas! + +LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous +êtes sûr de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG [qui hésite]. Il me semble bien ... + +MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre! +faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique! +"Il vous semble" à vous? Eh bien à moi, il me semble que ça passe toute +mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carrière d'un +officier sont en train de se jouer à pile ou face. Et il me semble que +l'honneur d'un officier ça doit peser lourd dans la conscience d'un +autre officier, c'est votre avis, je suppose? + +BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!... + +MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos +paroles! Vous n'êtes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamné, +vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si +fait! son ennemi! je dis bien et je répète: son ennemi puisque nous +sommes lui accusé, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je +vous jure tout de même, foi de marin, que si je lui cassais les reins +tout à l'heure, à Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il +me fût prouvé par la suite que je me suis trompé et qu'il était +innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser à cela parce que ça +passerait la mesure de toutes les mesures des sacrés tonnerre de nom +d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voilà, Monsieur! j'ai +tout dit! A vous le crachoir! + +BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sûr, +absolument sûr de rien. Tout à l'heure, j'avais même oublié être entré +dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aidé, je m'en suis +souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ... + +MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous êtes dans la chambre de +Monsieur d'Artelles. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Devant le hublot. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. C'est peut-être vous qui avez regardé. C'est vous. Vous +regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les +voyez ... + +BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas +dire que je vois ... je ne vois pas! + +JEANNE. Il a vu! + +[Sensation. Mouvement. Bruit.] + +FOLGOET. Qui a parlé? + +JEANNE. Moi, Amiral. + +MORBRAZ. Madame de Corlaix! + +JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur +l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu. + +BRAMBOURG [qui se relève tout d'un coup]. Moi? + +JEANNE. Il vous a dit tout à l'heure qu'après avoir quitté la passerelle +de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de +reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompé ... Après avoir quitté la +passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entré dans sa +chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et +s'ouvrant à bâbord de l'_Alma_. + +BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit. + +JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles était ouvert ... Par ce +hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitôt +le _Coblentz_ a allumé la première réponse, quatre feux rouges. Alors M. +d'Artelles lui a demandé [geste]: "Vous qui êtes de quart est-ce que +c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a répondu: "Oui". +[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la +salle auquel succède un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles +a encore demandé: "Quelle est la réponse à l'autre question". Monsieur +[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont +été remplacés par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrête et reprend +haleine. Brusquement.] Après que le _Coblentz_ eut tout éteint, comme M. +d'Artelles disait à Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire français", +Monsieur [geste] a dit: "français ou étranger. C'est un secret de +polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands +ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de +là à les interpréter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et +je l'ai entendu. + +FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu? + +CORLAIX. Eh bien, Jeanne? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat? + +JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui, +les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce +que j'étais là. + +FOLGOET. Vous étiez là? + +JEANNE. Oui, à bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles. + +FOLGOET. Dans la ... + +JEANNE. Son canonnier peut en témoigner, c'est lui qui m'a sauvée. + +FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hésite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.] + +LE DUC. C'est la vérité, Amiral! + +[Corlaix retombe accablé sur son banc et semblera ne plus rien entendre +jusqu'à la fin de la scène.] + +MORBRAZ [à Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout à l'heure bourgre +d'âne. + +LE DUC. Vous ne me l'avez pas demandé, Commandant. + +FOLGOET. Monsieur? + +BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme +de Corlaix ait vu. + +FOLGOET. Vous confirmez la déposition? + +BRAMBOURG. Absolument. + +FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est +plus que formalité. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement +abandonne l'accusation? + +MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le +Président. + +FOLGOET. Monsieur le Défenseur? + +L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot. + +FOLGOET. La séance est levée. + +[Sort le Conseil de guerre]. + + + + +SCÈNE III + + +CORLAIX, JEANNE. + +[Un temps. Corlaix lève enfin la tête, regarde sa femme qui n'a pas +bougé toujours dans la même attitude humiliée. Il fait un grand effort +sur lui-même, puis:] + +CORLAIX [d'une voix très douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant +croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se lève avec de +grandes difficultés.] Vous allez être obligée de soutenir votre vieil +ami ... + +JEANNE [vient tomber à ses genoux]. Pardon! Pardon! + +[A l'extérieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le +Conseil de guerre!] + +CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!... + +[Pendant que le rideau baisse, très doucement en lui caressant les +cheveux.] + +Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!... + + + RIDEAU. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes +by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + +***** This file should be named 11037-8.txt or 11037-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11037/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La veille d'armes + Piece en cinq actes + +Author: Claude Farrere et Lucien Nepoty + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11037] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + + + + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer. +http://users.belgacom.net/gc782486 + + + +LA VEILLE D'ARMES. + +par + +CLAUDE FARRERE et LUCIEN NEPOTY. + + + +Piece en cinq actes. + +_Represente pour la premiere fois au Theatre du Gymnase le 5 janvier 1917. + + + +PERSONNAGES + +COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur. +BRAMBOURG: Henry Burguet. +COMMANDANT MORBRAZ: Cande. +VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet. +D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny. +LE DUC, matelot: Alcover. +BIRODART, mecanicien de vaisseau: Coradin. +COMMANDANT FERGASSOU: Valbret. +DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton. +VERTILLAC: Bender. +CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly. +CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton. +FOURDYLIS, mousse: Gardanne. +DAGORNE, matelot: Tressy. +KORCUFF: Lerighe. +DIQUELOU, matelot: Feld. +LE TELEMETRISTE: Lebreton +L'ESTISSAC: Ch. Leriche. +LE GREFFIER: Feld. +JEANNE: Mmes Madeleine Lely. +ALICE: Magd. Damiroff. + + + +PREMIER ACTE + + +[Le theatre represente le salon et la salle a manger du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-eclaireur +l'Alma. (L'Alma est un batiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagerer +par consequent les dimensions apparentes du decor; un croiseur-eclaireur +n'est pas un cuirasse dreadnought.) + +Les deux pieces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arriere +du batiment. Deux amorces de cloison separent le salon et la salle a +manger, celle-ci a l'extremite poupe: ligne de sabords en demi-cercle +pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de +Toulon; (feux de batiments et feux de la terre ca et la). Dans le salon, +adosses aux amorces de cloison, petits divans de coin; a gauche, table a +ecrire, a droite, l'armoire blindee des documents secrets. + +(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (etoffe +reglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pieces au +besoin n'en font qu'une seule. + +Au lever du rideau, la draperie est ouverte completement. Le Commandant +de Corlaix est a table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une +conversation animee. Rires, etc. Mais aussitot des "chut". Le silence se +fait. Corlaix se leve, le verre en main.] + + + + +SCENE PREMIERE + + +JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG, +D'ARTELLES, a table. + +[CORLAIX, debout, le verre en main.] + +Messieurs, avant de passer au salon, permettez a votre commandant de +vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procures en +acceptant de diner a sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas +tres gai d'etre consignes tous a bord, au lieu d'aller a terre faire ses +adieux a la paix qui sera peut-etre defunte demain. Le service de la +nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'a obeir joyeusement. Moi, +d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grace a rien regretter puisque ma +famille m'a fait la charite de venir a moi qui ne pouvais aller a elle +et que mes officiers, qui sont ma famille egalement, ma famille de +marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens a me +conformer au rite de la bonne tradition maritime et je leve mon verre, +Messieurs, a la sante de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis +et dont vous regrettez l'absence. + +FERGASSOU. [Accent provencal qu'il exagere de temps en temps, par +plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.] + +Commandant, a la votre! pour les toast [il prononce to-ast] vous etes un +peu la, coquin de sort! Ca n'est pas tout ca. Il faut que quelqu'un lui +reponde au Commandant. + +CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvee ici, je dispense ... + +FERGASSOU. Corvee, que vous dites?... + +D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvee sera pour le commandant +[geste vers Corlaix] qui va etre oblige de m'ecouter. + +ALICE. Bravo! + +FERGASSOU. Ca va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou! + +D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est +la premiere fois. + +FERGASSOU. On le sait ... le debut, l'emotion inseparable, allez de +l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou! + +D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un debut ... + +BRAMBOURG. De quoi diable, alors! + +ALICE. Silence aux interrupteurs! + +D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes, +c'est-a-dire tout l'etat-major et tout l'equipage de notre bonne vieille +_Alma_. + +FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un depute cet enseigne. + +D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous etions ce +matin ... + +BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants. + +D'ARTELLES.... nous etions trois cents hommes tres malheureux. + +FERGASSOU. Malheureux, c'est-a-dire que c'etait epouvantable. + +D'ARTELLES. C'est bien simple: voila six jours que sous pretexte d'une +mission secrete ... et secrete ... on sait ce que parler veut dire. + +BRAMBOURG. Excepte les journaux, personne n'en sait rien. + +ALICE. Bravo! Fred, a propos, il n'y a toujours rien de nouveau? + +CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le +telegramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est a l'orateur. + +D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je repete: voila six jours que nous +sommes tous consignes a bord dans l'attente de cet appareillage +problematique, en sorte que ce soir, qui est peut-etre notre dernier +soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous appretions tous +a souper a la mode des anciens chevaliers ... + +ALICE. Ils jeunaient les anciens chevaliers ... + +D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous +appretions tous a jeuner comme eux, et vous nous avez epargne cette +tristesse-la, Commandant, vous nous l'avez epargnee somptueusement, +d'abord en nous reunissant autour d'une table de famille, et de plus, en +y faisant asseoir avec nous de quoi rejouir nos yeux et de quoi +reconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens a vous +exprimer notre reconnaissance. Et je suis sur que vous ne m'en voudrez +pas si je leve mon verre a la sante de vos charmantes invitees plutot +qu'a la votre comme je devrais le faire. + +[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix +se leve. Tout le monde l'imite.] + +CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ... +Mesdames ... + +[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.] + +FERGASSOU. He be, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit +compliment de derriere les fagots qu'il vous a tourne, ce d'Artelles. + +JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrete.] +Et tenez, j'ai meme envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous +etes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lache le bras de Fergassou, +court a d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scene. Ils causent a voix +basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et +Brambourg ferment la marche.] + +BRAMBOURG. [a Fergassou] Vous voila en penitence, commandant Fergassou: +prive de jolie femme. + +FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand +je peux faire plaisir a mes amis, ce serait de ne pas le faire. + +VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un +bridge? [Ils sont tous passes. Ils se separent. Rabeuf et Fergassou se +retrouvent en tete a tete, au premier plan. La scene a change pendant ce +dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.] + +BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation. + +JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ca, vous croyez donc tous que cette chose +soit possible? + +FERGASSOU. He! he! les rumeurs sont assez facheuses. + +RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est a vous de nous renseigner. Qu'est-ce +qu'on fait a Toulon? + +JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armees ... que +sais-je? + +D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien. + +JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui +m'inquiete. Pourquoi envoyer l'_Alma_ a Bizerte? + +CORLAIX. Ma chere Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un +contre-ordre est si vite arrive. + +JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie! + +FERGASSOU. Alors, esperons le. + +JEANNE. En attendant, vous etes la ... sous pression. + +CORLAIX. Au fait, Birodart, ou en sommes-nous pour les feux? + +BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudieres +en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes apres +que vous en aurez donne l'ordre. + +CORLAIX. Combien de charbon deja brule? + +BIRODART. 250 tonnes environ? + +CORLAIX. 12.000 francs de fumee! Mecanicien, vous coutez cher. + +BIRODART. Pas moi, la mission. + +[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.] + +VERTILLAC. Birodart, vous en etes? + +BIRODART [a Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre. +Corlaix reste aupres de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause a voix +basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le cafe.] + +JEANNE [a d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ca vous plairait, je +parie, qu'il y eut la guerre. + +D'ARTELLES. Ma foi ... oui! + +JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derriere vous? + +D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne. + +JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille? + +D'ARTELLES. Si ... lointaine. + +JEANNE. Et ... c'est tout? + +D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise! + +JEANNE. Chut! prends garde! + +ALICE. Monsieur d'Artelles, a mon secours! Toute seule, je n'arriverai +jamais a satisfaire ma clientele. + +D'ARTELLES [se precipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle. + +ALICE. Je vous charge du sucre. + +D'ARTELLES. Merci de la confiance! + +FERGASSOU. Enfin! voila donc un enseigne qui va servir a quelque chose. + +ALICE [bas, a Jeanne]. Mechante, mechante! + +JEANNE. Pourquoi? + +ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, la-bas ... C'est ton +mari. Tu es sure de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardee, tu +sais, pendant tout le diner ... Il t'a regardee ... d'un regard si tendre, +si tendre ... ca m'a creve le coeur. On parle de mobilisation, personne +ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait +donc, cet enseigne? + +JEANNE. Que tu es bete! Rien du tout, naturellement! + +ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce +que les hommes disent aux femmes ... + +JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espece de petite fille! + +ALICE. Comme si on avait besoin d'etre mariee pour ... + +JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances! + +ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles +filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux, +c'est que tu ne fasses pas de chagrin a ton mari. Tu es une brave petite +bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bete dont tu fais +tout ce que tu veux. Est-ce vrai? + +JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui. + +ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur la-bas! Ton +mari ... + +BRAMBOURG [qui s'est approche des deux femmes, a Jeanne]. Faut-il vous +inscrire au bridge, Madame? + +JEANNE [qui a la vue de Brambourg n'a pu se defendre d'un leger +mouvement de repulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai +pas. + +[Brambourg s'incline en souriant.] + +BRAMBOURG [a Alice]. Et vous, Mademoiselle? + +ALICE. On ne sait pas ... Peut-etre ... oui ... + +BRAMBOURG [rapportant la reponse a ceux qui sont vers la table de +bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit: +peut-etre. + +ALICE [bas, a Jeanne]. Tu as une facon de rembarrer les gens! + +JEANNE. Celui-la m'exaspere! + +ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour? + +JEANNE. La cour! Tu t'y connais! + +[Alice va vers la table de bridge ou Vertillac et Birodart sont deja +installes.] + +VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous +n'attendons plus que vous. + +JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous +permettez. Il a des choses importantes a me dire. + +RABEUF [a Fergassou]. Commencons toujours. On est quatre. + +FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ... + +[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis a +la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix +restent seuls dans le salon.] + +JEANNE [qui est assise deliberement pres du bureau de Corlaix]. Eh bien, +Fred? + +CORLAIX. Vous etes bien sure que c'est moi qui ai a vous parler? [Jeanne +fait un "oui" tres serieux de la tete.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que +j'ai a vous dire? + +JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des +circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez a me dire que vous +auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille +sans lui dire adieu! + +CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le depart d'un vieux +monsieur n'est jamais une chose bien grave! + +JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous defends de traiter ainsi mon +mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez +l'apprecier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre +marine et que je serais, moi, un monstre si je n'etais pas extremement +fiere d'etre sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un +enfant qui a trouve dans son sabot de Noel un cadeau magnifique, +beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son +age. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le +connaitre tout a fait ... + +CORLAIX. Le petit Noel s'est trompe ... + +JEANNE. Le petit Noel ne se trompe jamais! + +[Un temps. Corlaix medite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait +mal.] + +JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau, +changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une etrangere +au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette +affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce +qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous +voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs, +Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec +passion. Jeanne eclate de rire, triomphante.] + +CORLAIX. Enfant! + +JEANNE. Pas plus que vous. + +[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute a la chambre de +bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.] + +VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je reclame votre +arbitrage. + +BIRODART. Moi aussi. + +CORLAIX [allant a eux]. Qu'est-ce que c'est? + +VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de +carreau. + +BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commencons par le commencement. Je +demande un sans atout. + +VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-la. Regardez, Commandant. + +BIRODART. C'est un jeu superbe. + +[Pendant la querelle, Brambourg est entre dans le salon. Sans bruit, il +ferme le rideau qui separe le salon de la salle a manger.] + + + + +SCENE II + +JEANNE, BRAMBOURG. + + +BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se devorer. Affreux spectacle! [Il +fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumieres, les +feux des batiments. Parions que vous trouvez ca tres joli? + +JEANNE. Ce n'est pas votre avis? + +BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins +interesse par leur ensemble que par tel petit detail que je decouvre +tout a coup et que je decouvre d'autant plus que j'imagine qu'il est a +moi seul. Aussi jugez si je le deguste en gourmet. Par exemple, ce soir, +je l'ai decouvert tout de suite en entrant, mon petit detail, et il est +particulierement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le +sabord et semble ne pas l'ecouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette +grande mer a ete creee, pourquoi cette enorme masse sombre pleine de +lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si leger qu'il +est a peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre +epaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se leve et s'eloigne de lui.] + +JEANNE. Monsieur ... vous n'etes pas au bridge?... + +BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement +quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, meme le plus +grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuite de croire que mon tour +viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me +font moins de mal. J'espere, j'attends ... Oui, c'est bien cela! +j'attends. C'est delicieux de consoler. + +JEANNE. Consoler? + +BRAMBOURG. Consoler. + +JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un +aveu: je suis tres sotte. + +BRAMBOURG [se recriant]. Oh! + +JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne +vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire a une Parisienne. J'ai ete +elevee a la campagne, puis j'ai vecu en province. Toutes les finesses +m'echappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans +reticences. + +BRAMBOURG. Encourage comme je le suis ... + +JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-etre un +malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous? + +BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi. + +JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.] +Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le +rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien +seuls. Profitons-en. + +BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre cote du bureau.] Je ne demande pas +mieux. + +JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout a l'heure. Vite la prose. + +BRAMBOURG. C'est mon avis. Ou en etais-je? + +JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ... + +BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poeme? + +JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ... + +BRAMBOURG. Je me rappelle. + +JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des reponses tres nettes. Attendre +quoi? + +BRAMBOURG. Ma chance. + +JEANNE. Consoler qui? + +BRAMBOURG. Vous. + +JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse? + +BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades? + +JEANNE. Oui, oui. + +BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'evidence. + +JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'ecoute. Parlez. + +[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde +Brambourg bien en face.] + +BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis. +Pardi! vous vous donnez le change a vous-meme en vous repetant "c'est un +officier de grande valeur". Evidemment ... c'est presque un grand +homme ... D'accord! mais en amour, la verite, la voila toute crue, comme +vous la desirez: votre mari a le double de votre age. + +JEANNE. Meme un peu plus. + +BRAMBOURG [encourage]. Plus du double de votre age. Alors, dans votre +deconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez +donc pas au devouement, a l'abnegation, a la folie? au respect aussi, +oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de +confiance, le droit de souffrir de vos deceptions, d'etre ... votre +ami ... qui vous aime ... + +JEANNE [se levant]. Enfin! + +BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ... + +JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est tres clair, maintenant. Je puis +vous repondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais +gout. Ecoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par +contre ... je ne suis pas sure d'eprouver pour vous une estime +particuliere. Si je ne suis pas extremement claire, dites-le. Je tiens +avant tout a nous eviter a tous deux de nouvelles humiliations. + +BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joue. J'ai ete fait comme un gosse. + +JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien a nous dire, rien, jamais, +excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG [se levant]. Pardi! + +[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les +examine l'un apres l'autre.] + + + + +SCENE III + + +Les Memes, CORLAIX, D'ARTELLES +[entre a la suite de Corlaix] + +CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tete.] + +JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur +le pont. J'ai besoin d'air. + +[Sortent Jeanne et d'Artelles.] + + +SCENE IV + +CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un depart vers le +rideau. Corlaix l'appelle.] + +CORLAIX. Brambourg? + +BRAMBOURG. Commandant? + +CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai +trouve un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voila! [Il le +parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon +sujet. Ah! vous savez les rediger, vous, les motifs, les motifs qui font +des petits. + +BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ... + +CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquete, tarif +d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant +flanquerait a ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le +maximum, vous ne croyez pas, vous? + +BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup. + +CORLAIX. Disons meme que c'est trop. En somme, quoi? Il a parle a haute +voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est a peu pres tout ... Parler sur +la passerelle, ca merite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de +police simple, s'entend! avec sursis. + +BRAMBOURG. Sursis? + +CORLAIX. J'en etais sur? Vous trouvez maintenant que c'est peu, la ... +Vous voyez bien que vous etes feroce. + +BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutot +le contraire. + +CORLAIX. Fichtre!... Debonnaire alors? + +BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ca. + +CORLAIX. Ca ne m'etonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons +comme pain et les moutons mechants comme gale. + +BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon. + +CORLAIX. Selon quoi? + +[Brambourg: geste.] + +CORLAIX. Dites-le donc. + +BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ... + +CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent. + +BRAMBOURG. Il y a un peu de cela. + +CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous etes marin comme moi, je suppose et +vous vous inquietez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage +inoui de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille +de discipline sans raideur et sans facon ... d'une discipline joyeuse, +paternelle ... et forte tout de meme ... et sure ... nous qui jouissons de +cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons +pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bete! +et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'egal a +egal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me +dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque +vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez. +Voyons, mon ami, dites-le moi donc. + +BRAMBOURG. Dame. + +CORLAIX. Je vous en prie. + +BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous etes, vous pour l'indulgence +contre la severite, et vous avez raison, vous, parce que vous etes, +vous, un cas particulier. + +CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout a fait +general. + +BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous etes excessivement modeste. Un officier +comme vous ... + +CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est egal, passons aux officiers ... +pas comme moi? + +BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement a eux que je voulais en +venir ... Je me trompe peut-etre, mais j'imagine que ces officiers-la ne +pourraient etre comme vous ... pour l'indulgence contre la severite ... +sans inconvenients majeurs. + +CORLAIX. Quels inconvenients? + +BRAMBOURG. Il n'en manque pas. + +CORLAIX. Par exemple! + +BRAMBOURG. C'est delicat. + +CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ... + +BRAMBOURG. Voyons, Commandant! + +CORLAIX. Vous hesitez tellement! + +BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer tres mal. + +CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue. + +BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous etes toujours pour l'indulgence. + +CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune, +votre idee de derriere la tete que vous n'osez la sortir. + +BRAMBOURG. Je n'ai aucune idee de derriere la tete et d'ailleurs rien +n'est plus simple au fond. Si j'etais indulgent, moi, comme vous l'etes, +vous, mon indulgence courrait grand risque d'etre prise pour de la +faiblesse et peut-etre pour de la complaisance. + +CORLAIX. Par qui? + +BRAMBOURG. Par tout le monde. + +CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnes ... vos superieurs. + +BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue apres avoir hesite.] Et +sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes +privilegies ... ceux dont le merite ... + +CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes? + +BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter +l'aventure d'etre bons ... d'etre trop bons ... et qui s'en sont mal +trouves. Ils cherchaient a se faire aimer ... ils se font fait +mepriser ...berner ... + +CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?... + +BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous +avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ... + +CORLAIX. Citez, mon cher, citez!... + +BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des +hommes de coeur bafoues par la canaille ... + +CORLAIX. Ma foi! vous etes trop jeune pour avoir souvent voyage et tout +de meme vous etes revenu de beaucoup de pays. + +BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni meme +Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui +pillent leurs maitres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que +diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois! + +CORLAIX. C'est toujours instructif a rappeler ... quand c'est a propos. + +BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu. + +CORLAIX. Ou? + +BRAMBOURG. Dans ma propre famille. + +CORLAIX. Il vous est peut-etre penible de remuer ... + +BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire tres +laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui +etait vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur +ma foi ... il n'etait plus jeune ... mais il etait encore loin d'etre +vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas a Brambourg.] +Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou +douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le +prit de se marier ... Il avait vecu seul jusqu'alors, mais sa solitude +lui pesa tout a coup. Dieu sait pourquoi. Il crut tres bien faire en +epousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui temoignait, +parait-il, beaucoup d'amitie. + +CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire? + +BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait +mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle etait un homme +bon ... indulgent ... indulgent a l'exces. + +CORLAIX. Je l'avais devine. + +BRAMBOURG. Sa femme n'etait pas une mauvaise femme, mais c'etait une +femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme +au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop +vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle. + +CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde. + +BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas epouse mon brave +homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour. + +CORLAIX. Il y a tant de goujats ... + +BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y +veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et +des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle etait aveugle par +vocation. + +CORLAIX. Monsieur votre oncle m'interesse mysterieusement. Sa jeune et +jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa +vieille bete de mari? + +BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut +fidele trois ou quatre mois ... et puis ... + +CORLAIX. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant. + +CORLAIX. J'avais compris. + +BRAMBOURG. Un garcon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme +elle-meme. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui. + +CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens! + +BRAMBOURG. Mon oncle sut bientot a quoi s'en tenir. + +CORLAIX. Vous m'etonnez. Je me suis laisse dire que les maris trompes ne +savent jamais ... + +BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas etre complices. + +CORLAIX. Vous m'en direz tant. + +BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discretement ... la puce a +l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupcon qui coute. + +CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez? + +BRAMBOURG. Mon oncle, bon gre mal gre, sut par consequent tout ce qu'il +devait savoir. Mais il etait aveugle par vocation, et il avait trop aime +sa femme innocente ... il continua a l'aimer coupable ... Elle, inquiete +d'abord ... puis etonnee ... puis vexee ... humiliee, puis meprisante ... +eut tot fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus +tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir ete un mari trop +debonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. +Il mourut deux ou trois ans plus tard. + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en felicite. [Silence.] A propos, +l'histoire est terminee? + +BRAMBOURG. Mais oui. + +CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres details?... Par exemple, sur +ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ... +qui ne voulurent pas etre complices?... + +BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ... + +CORLAIX. Dommage! je m'y interessais, moi, a ces amis ... a ces bons +amis, honnetes gens ... sinceres ... l'histoire est vraiment finie? +Brambourg, vous etes bien de service, ce soir? + +BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde. + +CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup +d'oeil personnel ... verifier qu'un homme est reellement eveille dans +chaque armement ... faire une ronde dans tout le batiment ... de l'avant a +l'arriere comme c'est votre devoir et ne revenez qu'apres avoir bien +verifie que tout est a poste et en ordre. + +BRAMBOURG. Tres bien, Commandant! + +[Il sort, Corlaix hausse les epaules et jette sa cigarette. Un temps.] + + + + +SCENE V + + +CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART, +FERGASSOU. + +JEANNE. Fred, un T.S.F. + +DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La telegraphie sans fil vient de +recevoir ca, Commandant. + +CORLAIX. Merci, Dagorne. + +[Dagorne salue et sort.] + +JEANNE. Lisez vite. C'est peut-etre une bonne nouvelle ... Pourquoi me +regardez-vous ainsi, Fred? + +CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas +chiffres, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils +n'ont pas encore vues ces yeux-la!... Toutes ces vilaines betes +sournoises qui trainent autour de nous. Comme ils regardent franc et +clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-la! ce sont mes meilleurs +amis. Au travail! [Aussitot entre d'Artelles est alle derriere le rideau +porter la nouvelle de la depeche. Vertillac entre suivi des autres +officiers. L'un d'eux ouvrira completement le rideau.] + +FERGASSOU. Une depeche, Commandant? + +RABEUF. Une depeche! diable! + +CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plait. [Il s'installe devant son +bureau et commence le dechiffrage. Fergassou lit par-dessus son epaule. +Les autres officiers groupes a l'ecart attendent le resultat. Jeanne +cause avec d'Artelles a l'autre bout de la scene.] + +FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de meme! + +JEANNE. Est-ce un long dechiffrage? + +D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est tres habile. + +JEANNE. Eh bien, Fred, ou en etes-vous? + +FERGASSOU. Oh! c'est tres interessant. [Il lit pardessus l'epaule de +Corlaix.] Marine Paris a vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral +_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_. + +JEANNE. Apres? + +FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf. + +JEANNE. C'est interminable! + +FERGASSOU. He! he! il faut le temps. + +JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous etes gentil, vous ne +croyez pas a la guerre. + +D'ARTELLES. Dites, pour etre plus exacte que je n'ose pas l'esperer. + +JEANNE. Ne parlez pas ainsi. + +D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mepriseriez. Alors, j'aime +mieux dire la verite. C'est que vous etes une Francaise, Madame, et vous +verrez que les Francaises seront plus heroiques encore que ces +Lacedemoniennes si vantees, qui faisaient des mots historiques au depart +des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout +simplement leur mari, leurs freres ... et elles se tairont ... Ce sera +beaucoup plus beau. + +[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se +sont groupes derriere Corlaix pour suivre le dechiffrage avec anxiete. +Maintenant le dechiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes +rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en +montrant Jeanne.] + +JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred? + +CORLAIX. Oh! depeche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ... +Dispositions prevues par precedents telegrammes numeros 457 et 462 +desormais sans objet aucun navire ne devant se rendre a Bizerte jusqu'a +nouvel ordre; faites immediatement eteindre ses feux au croiseur _Alma_ +et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez reception. + +JEANNE. Mais c'est le contre-ordre expres, cela?... Vous ne partez plus. +L'_Alma_ reste a Toulon. Alors, c'est la paix? Evidemment, puisque vous +ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien? + +CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet. + +JEANNE. Donc, la paix? + +CORLAIX [breve hesitation]. Heu ... vous l'avez dit. + +JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! +Alice!... ou est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la +paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!... + +[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derriere +elle, attend qu'elle se soit eloignee, puis se retourne brusquement.] + +D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip! + +TOUS. Hurrah! + + + + +SCENE VI + +Les Memes, moins JEANNE. + +[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les epaules. On se serre +les mains. On rit sans motif.] + +CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une esperance. + +FERGASSOU. Basee sur un fait. + +CORLAIX. Je le reconnais. + +BIRODART. Si on nous garde a Toulon ... + +VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous. + +D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au +complet. + +VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ca! + +CORLAIX [a Vertillac]. J'y pense, ca ne doit pas vous aller plus qu'il +ne faut, a vous? + +VERTILLAC. Pourquoi donc? + +CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous +n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des +conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ... + +VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les +officiers de France et je serais certainement le seul a ne pas tirer +l'epee avec enthousiasme. + +CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais +doute. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la +petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de meme vous n'en etes pas +moins papa ... inquiet de personne chez vous? La sante? + +VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnee se porte comme le +Pont-Neuf. + +CORLAIX. Bravo! vrai, ca me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitie +de venir dejeuner demain a ma table; nous decoifferons une bouteille a +la sante du nouveau-ne. + +VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant. + +CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gater la +sienne. + + + + +SCENE VII + + +Les Memes, JEANNE. + +JEANNE. Je suis contente, mais contente! + +CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites eteindre les feux, voulez-vous? + +BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.] + +VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublie ... [Il le +suit.] + +RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.] + +FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est +colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux! +[Il sort egalement.] + +[Toutes ces repliques et toutes ces sorties en meme temps et tres vite +dans une gaiete febrile.] + +JEANNE [eclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est +devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils? + +CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme a mes +cotes, ce soir ... Ils sont alles ecrire, n'en doutez pas et +attendez-vous a etre chargee d'une infinite de lettres tout a l'heure. +[Il sonne.] Ca devient contagieux! Personne a la timonerie! Il faut +pourtant faire armer le canot a vapeur. + +D'ARTELLES. Commandant ... + +CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres a donner. +[Il sort.] + + + + +SCENE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.] +Heureusement que vous me restez fidele, sans cela je ne trouverais +jamais mon manteau. + +D'ARTELLES [qui trouve le manteau a l'autre bout de la piece, eclatant +de rire.] Le voila, vous ne bruliez guere. + +JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide a enfiler son +manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouve mon +manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une +grande joie. + +D'ARTELLES. Oh! oui. + +JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi? + +D'ARTELLES. Par exemple! + +JEANNE. Mais puisque c'est la paix! + +D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgre lui.] Je ne pensais plus +a ca!... + +JEANNE. Pourquoi ris-tu? + +D'ARTELLES. Je ne ris pas. + +JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus. + +D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'etait si charmant, si communicatif ... +Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... He! mon Dieu, parce +que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce +que tu es delicieusement jolie ... Voila! Tu me regardes? + +JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus. + +D'ARTELLES. Chut! ils ecrivent. Ne les derange pas. Ce sont des enrages. +Tu sais que la marine est notre plus grande ecole de litterature! + +JEANNE [qui n'ecoute pas]. Cette depeche ... qu'est-ce qu'elle signifiait +au juste? + +D'ARTELLES. He! le commandant te l'a bien dit! + +JEANNE [meme jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers +francais? + +D'ARTELLES [tres serieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais +vu bien d'autres si la depeche avait apporte une meilleure nouvelle. +J'en sais quelque chose. Mon pere etait a Saint-Cyr quand la guerre de +70 eclata. Il m'a raconte souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle +fete. Toute la promotion en meme temps recevait le grade de +sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout a coup en pleine bataille!... des +gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux +pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immediatement sans qu'on +n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idee le premier, ils firent un +beau serment de gosses et de Francais. Un serment absurde, mais si +beau ... Celui de charger leur premiere charge en gants blancs et le +casoar au kepi. Toute la journee ce fut un delire indescriptible. +C'etait a qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y! +un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se +bousculait, on se battait deja. On parlait sans entendre les reponses. +Les petites lingeres de l'ecole ne savaient ou donner de la tete. Elles +cousaient, elles cousaient des galons sans relache, et le soir, chacune +d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et +plusieurs centaines de baisers a son cou. Des pourboires tout ca! Ah! +comme ca sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardes +jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On +est ivre, on est fou! + +JEANNE. Georges! + +D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tete ... Je m'etais jure de ne +rien changer aux choses. Tu ne t'etais pas apercue ... + +JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et +le regardant avec une infinie pitie.] La guerre! et tu vas partir ... + +LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebaillement de la porte]. La canot a +vapeur est pare. + +[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont separes.] + +JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-etre que jamais ... + +[Elle n'a pas le courage d'achever.] + +D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas +t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: a onze +heures, le canot a vapeur doit retourner a terre pour le service ... +c'est moi qui l'expedierai, personne ne sera la ... donne-moi cette +heure-la, cette toute petite heure ... Ne dis pas non! + +JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible. + +D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une +femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un +objet oublie, par exemple ... Tout le monde court a sa recherche ... Tu +restes seule sur le pont. Libre! + +JEANNE. Assez! + +D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'echelle du panneau des +officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si +j'ai merite un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout a +l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicite +de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue. +Songe que peut-etre jamais ... + +JEANNE. Oh! tais-toi! + + + + +SCENE IX + +Les Memes, ALICE, puis FERGASSOU. + +ALICE [un paquet de lettres a la main]. Onze lettres! je suis le +vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus ecrivassier de France. [A +Jeanne.] Tu es prete? Tout le monde attend a la coupee. [Elle +s'habille.] + +FERGASSOU [entrant, une lettre a la main]. Mademoiselle Perlet est +ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvee? + +ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure! + +FERGASSOU. Voila comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses, +vous en apprendriez des choses! + +ALICE. Soyez tranquille! en route. + +[Jeanne toute indecise, tres emue, echange un long regard avec +d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la +cheminee.] + +JEANNE [a Alice]. Viens. + +ALICE [qui a vu le jeu de scene]. Ton sac? + +JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle. +[A Fergassou]. Au revoir. Commandant. + +FERGASSOU. Mais ... + +JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous +restiez ici. + +FERGASSOU. A vos ordres, Madame. + +JEANNE [a d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.] + +ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien? + +JEANNE [bas]. Viens, ma grande ... + +[Elles sortent.] + + + + +SCENE X + + +D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF, +puis CORLAIX. + +FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ca, ces petites +femmes! He! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait +un public de tous les diables! + +D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous la-haut? + +FERGASSOU. Evidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous +[d'Artelles qui ne l'ecoute pas, prete l'oreille aux bruits du dehors. +Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conference, petite +conference. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs +pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de +ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans +etoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie +d'y accrocher son chapeau, de ces petites mecaniques de Japonaises +toutes en cire et meme des Laponnes qui semblent des chiens bassets +trottant sur leurs pattes de derriere ... Eh! bien, savez-vous quelle est +celle qui m'a encore le mieux trompe? Mon cher, c'est une Auvergnate. +Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me +fais comprendre,--mais la, bien comme il faut, elle s'arrangeait de +telle facon que c'etait encore moi, benet qui devais la consoler. Ah! +nos femmes de France! Bon Diou! + +BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laisse son sac quelque part, +vous ne l'avez pas vu, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Non. + +VERTILLAC [entrant]. Le sac doit etre sous les coussins du divan. Madame +Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournes.] + +RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis +du bridge. + +FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus la que la-bas. + +CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette. +La potiche qui est pres de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la +potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort +emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.] + +FERGASSOU. En voila une affaire de sac. + +RABEUF. Tout est bien qui finit bien. + +CORLAIX. Le canot a vapeur nous passe a poupe, n'est-ce pas? + +BIRODART. Oui, Commandant. + +VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrive trop tard. + +CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ... + +VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir. + +CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et +peut-etre que demain ... + +FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci. + +[Corlaix distribue des poignees de main sans quitter le canot des yeux. +Quand c'est le tour de d'Artelles]: + +CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parle de ce chronometre C +que vous devez porter demain matin a 5 h. 30 a l'Observation? + +D'ARTELLES. Non, Commandant. + +CORLAIX. Ce ne sera pas tres long. Vous n'avez pas trop sommeil? + +D'ARTELLES. Je suis a vos ordres. + +[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.] + + + + +SCENE XI + + +CORLAIX, D'ARTELLES. + +CORLAIX [Il va vers sa table a ecrire, ouvre un tiroir et en sort +plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donne un coup d'oeil ces +jours derniers aux carnets individuels de vos chronometres, le +chronometre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai prepare une +petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la +trouve, la remet a d'Artelles.] Ah! la voila ... je voulais la revoir +avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre +canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de +l'Horloge d'etudier la question. + +D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Tres bien, Commandant. + +CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du +bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce +diable de chronometre qui vous a retenu a bord, j'espere? + +D'ARTELLES. Mon Dieu ... + +CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de +la peine!... Il faut du zele, mais pas trop n'en faut! C'est tres mal +porte d'etre un officier irreprochable. + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Croyez-moi.., a vingt-quatre ans, on a mieux a faire dans la +vie que de porter soi-meme des chronometres a l'Observatoire ... + +D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez du preparer l'Ecole navale a +Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. + +CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porte des chronometres, beaucoup +de chronometres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne +m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose. + +D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ... + +CORLAIX. A cause?... Ah! a cause de ca! [Il montre les galons de sa +manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis +quatre ans deja ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier +cri ... + +D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les etoiles. + +CORLAIX. Les etoiles, d'Artelles! les etoiles a un petit jeune homme d'a +peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout +de meme pensez a ceci que je vais vous dire ... et dont vous gouterez +plus tard, vous-meme, l'amertume ... "On peut tres bien etre tout +ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux +bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de +beaux reves, tous brodes d'or, galonnes, decores, empanaches ... + +D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est a vos broderies, a vous et a +vos etoiles que je vais rever. + +CORLAIX. Vous etes un gentil garcon, d'Artelles, et je vous aime bien, +mais ... + +D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui etes trop bon. Il faudrait un +drole d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fut +pas le plus tot possible a la tete de l'escadre. + +CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument a me +souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois etoiles d'argent dont +je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort +envie. + +D'ARTELLES [deux pas en arriere]. Commandant?... J'ai mal entendu?... +Vous n'avez pas dit ... + +CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ... + +D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le +droit. + +CORLAIX. Je n'ai peut-etre pas le droit de me tuer ... mais il n'en est +pas question, il est question d'une bonne fievre secourable ou d'un bon +petit cholera compatissant. + +D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'etes pas seul. + +CORLAIX. Vous trouvez? + +D'ARTELLES. Comment, si je trouve?... + +CORLAIX. C'est juste, je suis marie ... donc, je ne suis pas seul au +monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel age me +donnez-vous? + +D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans, +Commandant. + +CORLAIX. Et quel age donnez-vous a ma femme? + +D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ... + +CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois egale +vingt-sept. Vingt-sept a l'ecart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez +toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles? + +D'ARTELLES. Commandant! + +CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis +epouvantablement, d'Artelles ... je le suis a crier ... je le suis a +crever, seul, tout seul ... [Il s'arrete devant d'Artelles, les bras +croises.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! +Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me reveiller; d'autres +fois, je m'arrete dans la rue et j'ecoute stupefait d'avoir entendu +quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi +faire? qui m'a donne cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de +meme pas si bete le bon Dieu! [Silence prolonge, d'Artelles regarde +Corlaix avec une stupeur et une anxiete immenses. Corlaix s'est repris a +marcher de long en large, il se calme peu a peu.) Mon pauvre petit, vous +voila tout bouleverse. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je +vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le deballage d'ame, le +coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre +car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je +me suis marie, il y a deux ans, ma femme n'etait pas encore majeure ... +et moi! ah! ce que j'ai fait la, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de +chatiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas +quarante-huit ans que j'avais, les annees vecues sur la mer comptent +double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de +passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ... +quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante! + +D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exageration. Et d'abord on ne +se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui". + +CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit. + +D'ARTELLES. Peut-etre pas absolument, mais ... + +CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrete de nouveau en face de l'enseigne.] +Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que +je n'ai jamais raconte a ame qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi, +pourquoi? Evidemment, vous me plaisez ..., evidemment, si j'avais un fils +j'aimerais qu'il fut ce que vous etes. Que mon supplice vous serve +d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son +pere ..., elle l'avait beaucoup aime ... elle le regrettait encore apres +dix autres annees et c'est alors que je l'ai rencontree. D'Artelles, +elle etait tellement naive qu'elle mit sa main dans la mienne croyant +qu'un mari ... un mari de mon age etait un second pere ... et voila +tout!... un pere de rechange qui allait remplacer le premier! +Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus, +rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu a peu, je suis +devenu le pere de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ... +rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Commandant, je vous ... + +CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus +beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son pere. Eh bien, +figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; +comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour! +d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est a se tordre! + +D'ARTELLES [Il a recule peu a peu jusqu'a la porte]. Commandant, je vous +en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit +d'entendre. + +CORLAIX [qui n'ecoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, +un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les +minutes ... J'etouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.] + +D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, +taisez-vous! + +CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas meme un trou dans le +mur ... Rien. Si, quelque chose tout de meme ... Les six planches ... les +six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ... + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +DIEUXIEME ACTE + + +[La scene represente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au +fond, un hublot cache par un rideau. + +Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis cote a cote.] + + + + +SCENE PREMIERE + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Ah! bah! + +JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur! + +D'ARTELLES. Allons donc! + +JEANNE. Comme je vous le dis! + +D'ARTELLES [haussant les epaules]. Menteuse! + +JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de +suite! + +D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a +jamais demande pardon a une heure pareille ... + +JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ... + +D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ca ... + +JEANNE. Allons! + +D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes. + +JEANNE. Menteur! + +D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon +cheri ... acier, papier. Si le type d'a cote ne dort pas sur ses deux +oreilles, il entend la moitie de ce que tu dis. + +JEANNE [bas]. Menteur! + +D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. +Ma petite fille, on ne vous a pas elevee, on vous a nourrie. Alors, pour +croire il te faut voir, a present? Tres bien! vois! + +JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors! +Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi? + +D'ARTELLES. Te frappe pas, mon cheri! Il y en a des canots, le matin. Il +y en a un a six heures. + +JEANNE. Pour les femmes! + +D'ARTELLES. Pour les femmes habillees intelligemment. Je te preterai une +redingote. Personne n'y verra que du feu. + +JEANNE. Il pousse du bord a six heures, ton canot? + +D'ARTELLES. Oui. On nous previendra. Dame, il y aura un moment delicat. + +JEANNE. Oui? + +D'ARTELLES. Le moment du depart. Suppose que l'officier de quart soit a +la coupee. + +JEANNE. Eh bien, tu te debrouilleras. Il y avait cinq officiers a la +coupee, hier, et je me suis debrouillee tout de meme ... tu n'auras qu'a +perdre ton sac, toi aussi. + +D'ARTELLES. Bien sur! Dire que je n'y pensais pas. + +JEANNE. Tu ne penses jamais a rien ... + +[Clarte bleue assez vive, tres douce.] + +D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu! + +JEANNE [qui s'etire]. Ca fait tres jolie, le circuit bleu. + +D'ARTELLES. Ca fait tres joli, mais ca fait extraordinaire ... Oh! +extraordinaire ... somme toute pas tant que ca, ils auront encore casse +quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis +donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la tres chaste ... +quelle tete va-t-elle te faire tout a l'heure quand tu rentreras? + +JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des tetes?... elle +est mieux elevee que ca. + +D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es +sure ... mais la, sure, ce qui s'appelle sure? + +JEANNE. Dix fois plutot qu'une. On lui couperait les quatre membres +avant de lui arracher un mot. + +D'ARTELLES. Mon cheri, il faut que je te dise ... + +JEANNE. Quoi? + +D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ca ... parce que je +t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma +pensee ... parce que ca doit tout partager, tout! une maitresse et un +amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous +deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un +homme qui a l'age de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant +aupres d'une femme qui pourrait etre sa fille. Mais vois-tu, ma toute +aimee, l'amour, ca s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ... +Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne +frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton +poignet ... Quelques etes, quelques hivers ... et je ne serai plus pour +toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier +amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le +souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te +soit toujours tres doux, tres consolant, tres pur ... toujours, +toujours ... jusqu'a la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a +quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors, +ecoute, ecoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu +m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me +retenait ... pour cette affaire de chronometre, je te l'ai dit ... ce que +je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ... + +JEANNE. Pourquoi? + +D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voila que je +tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'etait affreux, +affreux ... Il m'a retenu parce qu'il etait a bout de forces et de +courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de +crier. Mon cheri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire +cela, mais ... ton mari ... il t'aime! + +JEANNE. Naturellement qu'il m'aime. + +D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il +t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins +passionnement parce que je suis jeune et que mon coeur brule ... moins +passionnement, certes, mais plus profondement peut-etre parce qu'il est +vieux et qu'il souffre. + +JEANNE. Il souffre? + +D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de meme, il a +beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te +laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il +t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me +promettre ... veux-tu? + +JEANNE. Promettre quoi? + +D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord. + +JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour +ou tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ca ... il ne viendra jamais ce +jour-la, je veux dire: quand je ne serai plus la ... quand je serai +parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grace ... ne plus +aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer +d'amour ... pour aimer seulement d'amitie, de tendresse ... pour aimer +comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ca ... pour +n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari. + +JEANNE. Oui ... je promets. + +D'ARTELLES. Je t'aime. + +JEANNE. Je te promets, mon cheri, mais tu sais ce n'etait pas la peine +de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariee, je ne +savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'etais +excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire +que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aime +vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais a +moi-meme? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ... +et je te promets encore, mon cheri, cheri, qui vas partir! Mais pourquoi +dire cela ... quand meme tu mourrais avant moi, ce sera dans si +longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ... +veux-tu que je te dise? + +D'ARTELLES. Bien sur que je veux. + +JEANNE. Eh bien, voila: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je +l'aime beaucoup. + +D'ARTELLES. Eh la! + +JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as +commence ... c'est toi qui as dit des choses serieuses le premier, par +consequent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sur, je l'aime +parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et +silencieux ... et secret ... et sais-tu? a partir d'a present, je vais +l'aimer bien plus encore. + +D'ARTELLES [la menacant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de +meme. + +JEANNE. Allons, bon! voila qu'il devient jaloux, a present! [Baisers.] +Tu m'etouffes ... lache moi ... mais lache-moi donc, petite brute. + +[Elle se degage.] + +D'ARTELLES. Mon cheri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous +avons encore tres peu de temps a etre ensemble, dans cette petite +chambre ou nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce +petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand meme je vivrais +cent ans ... Nous avons encore tres peu, trop peu de temps ... et alors il +ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tete la ... + +JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir. + +D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut! + +[Tout en restant enlaces, ils pretent l'oreille. La pendule sonne quatre +heures et demie. Lentement Jeanne prend la tete de d'Artelles et +l'embrasse sur le front.] + +JEANNE. Il doit faire jour. + +D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un +encrier. [Il va a la fenetre, ecarte le rideau, devisse l'ecrou de +cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh la! + +JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal? + +D'ARTELLES. Mon Dieu! + +JEANNE. Mais quoi? Tu es blesse? mu + +D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repousse le hublot et revient +vers elle.] Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur! + +D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est epouvantable! + +JEANNE [articulant a peine]. Ah!... Ah! + +D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ... + +JEANNE. Eh bien? + +D'ARTELLES. Le bateau est appareille! Nous sommes en mer! + +JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle]. +Comment, en mer? + +D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la cote, nous +marchons. + +JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre a son tour, regarde. Silence.] +Je suis perdue! + +[Silence.] + +D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On +n'aurait prevenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu? + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Et le bruit des helices ... et les trepidations!... + +JEANNE. Je suis perdue! + +D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les helices a la rigueur ... le +bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que +nous sachions ... Je vais sonner. + +[Il a ferme les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il +semble etre seul dans la piece.] + + + + +SCENE II + + +JEANNE cachee, D'ARTELLES, FOURDYLIS. + +[Silence d'un quart de minute. On frappe a la porte.] + +D'ARTELLES. Entrez! + +[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet a la main.] + +FOURDYLIS. Me voila capitaine. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareille? + +FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareille? qui a donne l'ordre? + +FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ... + +D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareille? + +FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'etais pas de quart ... a quatre +heures seulement que j'ai pris le quart. + +D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton +quartier-maitre. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de +nouveau.] Ou va-t-on? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit. + +D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prevenu les officiers? + +FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'etais pas la. + +D'ARTELLES. Tu n'etais pas la, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien? +[On frappe a la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne! +[A Fourdylis qui se depeche d'obeir.] Toi, fous-moi le camp, idiot! + + + + +SCENE III + + +JEANNE [cachee], D'ARTELLES, DAGORNE. + +DAGORNE [le bonnet sur la tete, il salue militairement, se decouvre]. A +vos ordres, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce la? Nous voila en mer? +Ou va-t-on? + +DAGORNE. Nous allons a Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est +du monde pour doubler la Sardaigne. + +D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacre nom d'un chien! Ce soir a +dix heures, le commandant avait recu de Paris l'ordre d'eteindre les +feux. + +DAGORNE. On les a bien eteints, Lieutenant. Seulement, a onze heures on +les a rallumes. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans +la marine. + +D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre? + +DAGORNE. Parait. + +D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela? + +DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-etre +prudent. [Silence.] + +D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prevenu personne? + +DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordee de quart. Le +Commandant a dit comme ca qu'il fallait laisser dormir ceux dont on +n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-etre besoin plus tard. On +n'a reveille que les officiers de service. + +D'ARTELLES [a soi-meme, tete basse, geste d'impuissance]. C'etait ecrit! +[Il releve la tete. A Dagorne.] Par consequent, nous allons a Bizerte? +A-t-on dit quand on arriverait? + +DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme +ca qu'on y serait apres-demain matin, dans les trois heures de la +nuit ... 420 milles a 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut. + +D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart? + +DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg. + +D'ARTELLES. Ah! et une fois a Bizerte ... + +DAGORNE. Une fois a Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce +qu'on fera a cette heure-ci, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne. + +[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en +va en refermant la porte sans bruit.] + + + + +SCENE IV + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +[D'Artelles verifie que la porte est bien fermee puis ecarte le rideau, +Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixite etrange.] + +D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de reponse] demain nous serons +a Bizerte. [Meme silence. La voix de d'Artelles devient inquiete.] +Jeanne tu ne reponds pas? [Il court a elle.] Parle, je t'en supplie, +non, ne regarde pas la! [Il l'oblige a tourner la tete vers lui et +pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ca! Jamais! ce serait trop +horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il +l'entraine vers l'avant-scene, la fait asseoir et a genoux devant elle, +il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas. + +JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas merite. Oh non! + +D'ARTELLES. Ne dis pas cela ... + +JEANNE [elle l'atire a soi par la tete]. Non, je ne le dirai pas, n'aie +pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps. + +D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ... + +JEANNE. Chut! mon cheri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer, +donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne +pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable. + +D'ARTELLES. Je t'ai entrainee ... + +JEANNE. J'ai accepte, je suis la seule coupable ... + +D'ARTELLES. Mais ... + +JEANNE. Mais peut-etre avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons, +ce matelot ... il a dit Bizerte? + +D'ARTELLES. C'est la que nous allons. + +JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous? + +D'ARTELLES. Demain soir. + +JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon cheri, mon petit, mon petit a +moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Ecoute, il ne +s'agit pas de desesperer ... reflechissons ... d'abord. Nous serons a +Bizerte demain soir ... d'ici la est-ce que je risque quelque chose? +Quelqu'un peut-il entrer tout a coup dans ta chambre? Vois-tu un autre +endroit sur ou me cacher? + +D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme a +cle. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance. + +JEANNE. Ton matelot? + +D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est charge de faire mon lit, ma chambre, +tout enfin ... Je ne vois guere comment l'empecher d'entrer, il +trouverait ca louche. + +JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'etait +un homme tres sur? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire? + +D'ARTELLES. Tu voudrais ... + +JEANNE. Puisqu'il t'est fidele. C'est un Breton n'est-ce pas? + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira +pas. + +D'ARTELLES. Oh! quant a nous trahir, jamais! Ce petit-la, c'est +l'honneur meme, seulement, il est jeune, il peut gaffer. + +JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... ca ne durera qu'un jour et +qu'une nuit en somme, cette traversee. Maintenant, une fois a Bizerte ... +[Elle regarde d'Artelles.] + +D'ARTELLES. Une fois a Bizerte, qui t'empechera de debarquer comme tu +devais debarquer a Toulon?... de grand matin? par la premiere +embarcation, avec moi? + +JEANNE. Appelle ton ordonnance. + +D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite? + +JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... apres, nous reflechirons +mieux a notre aise. Sonne. + +D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait. + +JEANNE. Ah! encore une chose a laquelle je ne pensais pas! + +D'ARTELLES. Quoi? + +JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que +va-t-elle faire tout a l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand +elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui telegraphier +d'ici. + +D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du +Commandant. Tu te rattraperas a Bizerte. + +JEANNE. A Bizerte ... si tu reussis a me mettre a terre sans anicroche, +une fois debarquee, que faire? + +D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant a +ca, rien de plus simple. + +JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille? + +D'ARTELLES. Deux fois par semaine, a peu pres. + +JEANNE. Mon cheri! mon cheri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances, +de bonnes chances! + +D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu! + +JEANNE. Je ne suis peut-etre pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.] + +D'ARTELLES. Le timonier! + +LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc. + +D'ARTELLES [a Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance. + +JEANNE. Ouvre. + +D'ARTELLES. Tu restes la? + +JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien a lui cacher a luit. + +D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre. + + + + +SCENE V + + +JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC. + +[Jeanne, assise dans l'ombre, la tete dans les mains, est placee de +telle facon que Le Duc ne la voit pas.] + +D'ARTELLES. Qui ta dit de venir? + +LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'etais reveille et +alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisieme fois, je me suis +dit que ca devrait etre comme si que vous auriez besoin de moi aussi +donc. + +D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as devine ... J'ai besoin de toi. +Ferme la porte, ferme a cle. + +LE DUC. A cle? + +D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois +pas. D'Artelles le regarde.] + +D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi. + +LE DUC. Oui, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Ecoute: cette nuit, il est arrive un grand malheur. + +LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tete.] Pas a vous +qu'il est arrive, Lieutenant, ce grand malheur? + +D'ARTELLES. Si, a moi, a moi ... et a une autre personne. + +LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins? + +D'ARTELLES. Peut-etre, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait +deux dames a diner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait +oui de la tete.] Deux dames, tu sais qui? + +LE DUC. Oui-da! + +D'ARTELLES. Eh bien, c'est a une de ces dames que le grand malheur est +arrive aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, +elle est tombee evanouie ... et dans ce moment-la il n'y avait personne a +la coupee. + +LE DUC. Il n'y avait personne? + +D'ARTELLES. Personne ... personne, excepte moi. Comme tu penses bien, je +l'ai tout de suite emportee pour la soigner, mais pendant ce temps-la le +canot a vapeur a pousse du bord. + +LE DUC. Le canot a pousse? Mais la dame? + +D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les epaules +et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voila, mon pauvre petit. + +LE DUC. Oh! ma Doue! bon sang! Misere! + +[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.] + +D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix etait bien +malade tantot ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit a +personne ... naturellement. + +LE DUC. Eh oui donc! + +D'ARTELLES. Seulement voila le grand malheur: nous sommes appareilles. + +LE DUC. Bon sang! misere! + +JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait +un simple signe de tete tres grave.] Et vous aimez bien le Commandant, +aussi? + +LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est +un homme juste! + +JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... tres bon. +Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que +je voulais vous dire. + +D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne a bord ne sache! Tu +comprends? Demain, d'abord toute la journee, la chambre sera fermee a +cle, n'est-ce pas? Il y a deux cles je crois? + +LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef. + +D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci a toi. +Comme cela nous aurons chacun notre cle et personne du bord ne pourra +entrer dans la chambre excepte nous deux ... meme s'il y avait le feu +dans les soutes a poudre! + +LE DUC. Il faut que ca soit comme ca, oui. + +D'ARTELLES. Tu iras dire a l'office du carre que je suis malade et que +je veux dejeuner et diner ici. Le maitre d'hotel voudra m'apporter le +menu lui-meme, mais tu lui diras que j'ai tres mal a la tete et que je +ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant a ma porte. Tu lui montreras +la cle en maniere de preuve. + +LE DUC. C'est ca, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journee, mais +n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra +passer la-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre +coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu +t'arrangeras, toi, pour y etre. + +LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart +d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me +raconter si tout va bien. + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et +j'apporterai aussi a manger a Madame ... tout ce que je trouverai de +meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant. + +D'ARTELLES. Tu es un tres bon petit. + +LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ca ira! Je vous +assure que ca ira ... [a d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois +comme ca qu'on sera a Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc? + +D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu +quelconque. + +LE DUC. C'est ca. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ca coutera +trente a trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ca. Et apres qu'on sera +a terre? + +D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera +le bon! + +LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas +et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez +d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs +marques sur mon livret de caisse d'epargne, vous savez ... + +D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiete pas ... Mais ce n'est pas +pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me +manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te +demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignee de main. + +JEANNE. A moi aussi, voulez-vous? + +[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc +reprend la main et la baise gauchement.] + +D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne a ton poste ... surtout ... +il ne faut rien dire a personne, tu sais, a personne, jamais! pas meme a +ton pere ni a ta mere ... pas meme au recteur, en cofession! + +LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon pere et ma mere d'abord ...et +le recteur ... y sont a Chateauneuf en Finistere. + +D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot! + +LE DUC. Ils m'arracheraient plutot la langue s'ils voulaient. A tantot, +Lieutenant et Madame ... + +[Il sort.] + + + + +SCENE VI + + +JEANNE? D'ARTELLES. + +[Un temps.] + +D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat! + +JEANNE. A Dieu vat! Nous voila tous les deux prisonniers dans une meme +petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journee de +vingt-quatre heures ... + +D'ARTELLES. Oui. + +JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous desiree, combien de fois +l'avons-nous souhaitee, appelee, cette journee-la! pense: quelle joie +nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fee nous avait predit que +nous allions les avoir a nous, ces vingt-quatre heures. + +D'ARTELLES. C'est vrai, helas! + +JEANNE. Il ne faut pas etre ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures +nous les avons ... si la fee m'avait offert ... + +[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.] + + + + +SCENE VII + + +JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG. + +JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est? + +D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre a cote. + +JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre a l'autre! + +D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut! +ecoute! + +[Fracas de chaises.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu! + +JEANNE. Qui est-ce? + +D'ARTELLES. Brambourg. + +JEANNE. Brambourg? Comment? Tout a l'heure le quartier-maitre a dit +qu'il etait de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle +quand on est de quart? + +D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutot defendu. +[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va. + +[On frappe a la porte brutalement.] + +JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui! + +[Ils se regardent. On frappe de nouveau.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plait, mon vieux. Vous ne +dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner +toute la timonerie. + +D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis reveille. + +JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux. + +[Elle se blottit sur le lit et se cache derriere les rideaux. Nouveaux +coups a la porte.] + +D'ARTELLES [a Brambourg, tres haut]. Hein, quoi? qui est-ce? + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg! + +[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaitre tout ce qui peut +signaler la presence d'une femme.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un +homme en chemise. Vous etes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en +habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain? + +D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. He; +entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empeche? + +[Brambourg secoue la porte.] + +LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc! + +[D'Artelles ouvre. Brambourg parait.] + +BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous etes pas couche cette nuit? + +D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaille un peu. Je tombe de +sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de tres presse a me +dire ... + +BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long. + +D'ARTELLES. J'ecoute. + +BRAMBOURG. Vous avez bien recu, il y a quinze jours ou trois semaines, +une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, designe pour le +diable vauvert, et fiance de neuf ou marie de frais demandait un +permutant? + +D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault. + +BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ca. A-t-il trouve son permutant, le petit +Garnault? + +D'ARTELLES. Pas que je sache. + +BRAMBOURG. Vous le connaissez? + +D'ARTELLES. Suffisamment. + +BRAMBOURG. Voulez-vous lui telegraphier que je permute s'il accepte +d'avoir son sac a bord de l'_Alma_.? + +D'ARTELLES. C'est tout ca? + +BRAMBOURG. Oui, c'est tout ca ... Ca ne vous parait pas suffisant?... Moi +je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voila tantot douze ans +que je roule ma bosse de Brest a Toulon pour le cap Horn avec tangage a +la cle, bord a bord avec tout ce que la marine francaise compte de gens +particulierement mal eleves, mais avec un Corlaix, jamais encore, +celui-la est le premier. + +D'ARTELLES. Brambourg! + +BRAMBOURG. Ah! oui, le premier. + +D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous a fait? + +BRAMBOURG. Toutes les saletes possibles depuis que je le connais ... Hier +au soir, apres ce diner idiot, il est vrai que je lui ai donne une +petite lecon, mais tout a l'heure sur la passerelle il a voulu revenir +la-dessus. Dame! je me suis rebiffe ... ca a ete assez chaud. Et +finalement, savez-vous ce qu'il a trouve de mieux? C'est de m'envoyer +faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui. + +D'ARTELLES. Mais c'est son droit. + +BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant +comme on ne parle pas a des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi +aussi! + +D'ARTELLES [baille]. Pardonnez-moi ... + +BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez +pas mon telegramme. [Par le hublot reste ouvert une lueur entre dans la +chambre.] Qu'est-ce que c'est que ca? [Il va au hublot ouvert, vivement +il a marche vers babord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du +travers, vous voyez bien! C'est illumine, on dirait l'avenue de l'Opera. + +D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ca n'en a pas +l'air! + +BRAMBOURG. Ce ne peut pas etre un batiment de guerre tout de meme, tous +les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation! + +D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masques! Et pourtant, tenez, +les feux de reconnaissance. + +[Les feux du batiment qui approche en ce moment sont visibles a travers +le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la replique +precedente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumes et +clignotent regulierement.] + +BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la premiere question, +c'est la premiere reponse. Nous allons faire la seconde question, vous +allez voir la seconde reponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges +s'eteignent, sont remplaces au bout d'une dizaine de secondes par quatre +feux bleus.] La! qu'est-ce que je disais! + +D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul? + +BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout. + +D'ARTELLES. Alors, bateau francais. + +BRAMBOURG. Heu ... + +D'ARTELLES. Puisqu'il a repondu aux signaux. Un navire ennemi, il +faudrait qu'il devine. + +BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui. + +D'ARTELLES. Elles sont secretes, les tables de calcul. + +BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'annee +derniere, j'etais embarque dans l'escadre internationale de +l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands, +les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De la a les +interpreter, a trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le +hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voila un croiseur qui +avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il +avance! c'est naturel, ca? Bon Dieu! je remonte. + +D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ca. + +BRAMBOURG. Vous venez? + +D'ARTELLES. Non + +BRAMBOURG. Vous preferez attendre ici le branle-bas du combat? + +D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc! + +BRAMBOURG. Ah ca! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots? + +D'ARTELLES. Vous etes fou. + +BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance! + +[Ils sort. D'Artelles court aussitot au rideau et en tire Jeanne +defaillante.] + + + + +SCENE VIII + + +JEANNE, D'ARTELLES. + +D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur francais. Il a +repondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division traine +entre Bizerte et Toulon ... ca aurait ete un miracle que nous ne fassions +aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit a moi ... + +[Jean s'accroche a d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de +combat.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +TROISIEME ACTE + +[La scene represente le pont et la passerelle de l'_Alma_.] + + + + +SCENE PREMIERE + + +CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS. + +LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxieme secteur! + +VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a? + +UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par babord, a trois quarts devant. + +VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant +de la passerelle traverse de babord a tribord cherchant le commandant]. +Commandant! la veille signale un feu de batiment. + +CORLAIX [distrait]. A trois quarts par babord, oui. + +VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce +batiment-la m'a l'air d'etre un batiment de guerre. + +CORLAIX [qui revient brusquement a la situation]. Un batiment de guerre? +Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masques, votre batiment de guerre, +vous ne les verriez pas. + +VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de meme, +prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant? + +CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend a +Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie! +apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scene.] Pas celle-la, voyons, la +telemetrique! + +DAGORNE [qui se precipite]. Bougre d'empote! Il sait pas seulement rien, +excusez Commandant, voila! + +CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et +regarde assez longuement.] + +VERTILLAC. Eh bien, Commandant? + +CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordee de +quart aux postes de combat! + +VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de +scene, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart +qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pieces! + +CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc +cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle. + +VERTILLAC [face a l'arriere]. Les pointeurs ... a babord trente-cinq +degres!... hausses superieures ... tir sur limite ... [Il se retourne +vers Corlaix.] Nous sommes pares, Commandant! + +CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre +colonne est prete? + +VERTILLAC. Bien sur, Commandant, j'ai meme fait verifier les quatre +signaux par Brambourg, tout a l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.] +Korcuf ... premiere question!... allumez!... + +KORCUF. C'est ca, Capitaine. [Il leve le nez.] La colonne est claire. + +CORLAIX. [a Vertillac, il a regarde la colonne.] Rouge, blanc, bleu, +vert ... Premiere question. La premiere reponse? qu'est-ce que c'est, +Vertillac? + +VERTILLAC. Premiere reponse ... rouge partout, Commandant. + +[On voit tres bien de la salle les feux du batiment signale. Au fur et a +mesure que ce batiment est cense se rapprocher de l'_Alma_, les feux +sont devenus plus brillants et se sont ecartes les uns des autres comme +il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la replique +_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument. + +VERTILLAC. Exact. + +CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ... + +VERTILLAC. Moi non plus. + +CORLAIX. Donc ca serait francais, ca? ah bah. + +VERTILLAC. Qui diable ca peut-il etre? + +CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxieme +question! + +VERTILLAC. Korcuf! Allumez! + +KORCUF. C'est ca! + +[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'eteignent a la fois. Il +ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la +navigation.] + +CORLAIX [a Vertillac]. Il doit nous repondre quoi? + +VERTILLAC. Bleu partout. + +CORLAIX. Voyons. + +[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges +qui viennent de s'eteindre.] + +VERTILLAC. Cette fois ... + +CORLAIX. Oui. + +VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus francais. + +[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinement]. + +CORLAIX. Tout de meme il y a tension diplomatique ... a la rigueur il +n'aurait pas interprete la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses +possibles ... + +VERTILLAC. Mais faut etre imbecile pour naviguer comme ca, illuminer des +pieds a la tete, et pour rallier un camarade par l'avant et a grande +vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait +pas autre chose. + +CORLAIX [les jumelles toujours]. Ecartons-nous; ca lui donnera toujours +une lecon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! a droite! +dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... la. telemetriste, la +distance. + +LE TELEMETRISTE. Quatre mille deux cents. + +VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant? + +CORLAIX. Jamais de la vie! + +VERTILLAC. Puisqu'il est francais! + +CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-meme qu'il manoeuvre exactement +comme s'il etait autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous +compter ses cheminees? + +VERTILLAC [lunette telemetrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je +vois double ... j'en compte quatre. + +CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminees! + +VERTILLAC. Pas comme ca, Commandant!... Un seul groupe, de quatre +cheminees egalement distantes!... Dans ce genre-la, je ne vois pas que +nous ayons grand'chose ... + +CORLAIX [a la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zero! a gauche +cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... a gauche toute! +Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Telemetriste!... la distance! + +LE TELEMETRISTE. Trois mille cinquante. + +CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent metres en cent metres. + +[Brambourg arrive sur la passerelle.] + +BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier a la ronde. + +CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Ecartez-vous +de ma route" ... + +BRAMBOURG. Ecartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ... +La tactique de nuit! + +CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne memoire, verifiez tout de meme. + +[Le timonier s'approche avec le volume.] + +BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez a 2605. + +CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Batiments isoles. Plus vite que +cela, mon ami!... + +BRAMBOURG [qui feuillette]. Voila, Commandant: 2605: Ecartez-vous de ma +route. + +CORLAIX [a Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante +secondes! S'il n'a pas indique sa manoeuvre a la soixantieme ... [Il +commande.] Chargez les pieces. + +[Bruit de culasse.] + +CORLAIX. La distance? + +LE TELEMETRISTE. Deux mille quatre cents. + +CORLAIX. Vertillac! ne le lachez pas avec vos jumelles! s'il vient sur +sa gauche, je n'attendrai pas la soixantieme seconde! + +VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres a +l'artillerie sont arrives sans elever la voix dans le kiosque de +navigation ou les matelots manient des transmetteurs d'ordres.] +Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le necessaire! + +BRAMBOURG. Le but est le croiseur a quatre cheminees qui vient de +l'avant. Sur la premiere cheminee a la flottaison! + +[Sourde detonation au loin, jet de vapeur tres blanche, parmi les feux +du batiment qui vient.] + +CORLAIX. Hausse superieure!... Commencez le feu!... + +BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein? + +VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes +rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu +qu'ils viennent de lancer une torpille? + +[Violente detonation des pieces.] + +CORLAIX. Clairons, fermeture des portes etanches. Prenez votre temps les +pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un? + +BRAMBOURG. Je ne vois rien. + +VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place a cote de nous. +Qu'est-ce qu'ils fichent donc la-bas ils ont eteint leurs feux? + +CORLAIX. Tant mieux pour lui. + +KORCUF [toujours a la barre]. Ils ont pas fait expres, Capitaine. Ils +ont recu! + +DAGORNE [a Corlaix] L'ennemi est coule bas, Commandant. + +CORLAIX. Je crois que moi aussi. + +VERTILLAC [accourt]. Vous etes blesse, Commandant? + +CORLAIX. Oui, l'epaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir a +grand'chose. + +VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf. + +[Les canons ont cesse le feu, dans le silence detonation basse.] + +VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La +torpille!... + +[Corlaix assis sur son pliant et presque affaisse se redresse +brusquement la main droite a la rambarde.] + +CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez +l'officier en second! + +VERTILLAC. Commandant, mais vous etes blesse!... gravement blesse! + +CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blesse! du +moins ca me semble ... Et puis apres? + +VERTILLAC. A vos ordres! + +CORLAIX. Armez la baleiniere de sauvetage, d'abord ... la bordee de quart +a debarquer les embarcations. + +VERTILLAC. Bien, Commandant! + +[Il fait demi-tour et chancelle pres de descendre l'echelle.] + +CORLAIX. Vous etes blesse aussi, vous! + +VERTILLAC. Peut-etre bien ... Le meme obus ... + +[Il s'affaisse soudain.] + +CORLAIX. Brambourg! Remplacez! debarquer les embarcations!... + +[Brambourg salue, descend l'echelle. Il croise Rabeuf qui monte a +demi-vetu.] + +RABEUF. Eh bien? + +CORLAIX. Ah! te voila ... vite!... Regarde celui-la! + +RABEUF [se penche sur Vertillac, il se releve]. Celui-la? c'est fini ... +il est mort. [Corlaix se decouvre et jette sa casquette.] Mais toi? je +croyais que c'etait toi! + +CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prevenu? +[Rabeuf, malgre la resistance de Corlaix ouvre la redingote et examine +l'epaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque +je te dis que j'ai mon compte. Les choses serieuse d'abord!... Est-ce +que le batiment ne commence pas a donner de la bande? + +[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu +a la piece d'artillerie de babord et qui s'occupe maintenant d'amarrer +sa piece s'arrete tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme +pour se precipiter vers l'echelle puis se ravisant appelle:] + +LE DUC. Diquelou! + +[Il prend a part et lui parle tout bas avec animation.] + +DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voila une histoire! Et alors? + +LE DUC. Gueule donc pas comme ca, bougre d'abruti! + +DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est la, en bas, dans la +chambre de l'autre? + +LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai +jamais tout seul. + +DIQUELOU [coup d'oeil a l'exterieur]. On va couler, tu sais! si nous +descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter. + +LE DUC. Je m'en fous! + +DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi. + +[Ils se precipitent en bas tous les deux et disparaissent dans +l'echelle.] + + + + +SCENE II + + +Les Memes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement +FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un apres l'autre sortant des fonds +les vetements en desordre. + +FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me +racontait que vous etiez mort. + +CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose a faire! Nous +avons recu une torpille par babord, dans le compartiment D, du moins, je +le suppose. + +FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coule? + +CORLAIX. Oui + +FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D? + +CORLAIX. Oui, allez-y et faites le necessaire. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. A tout hasard, verifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai +fait siffler tout le monde sur le pont. + +FERGASSOU. Bien, Commandant. + +CORLAIX. Il me semble que la bande augmente. + +FERGASSOU. Peut-etre bien. + +CORLAIX. Telephonez-moi du poste central, hein? + +FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout? + +CORLAIX. C'est tout! + +FERGASSOU. J'y cours! + +[Il se precipite dans l'echelle.] + +BIRODART [arrivant a son tour]. Commandant! a vos ordres!... Mais?... +qu'est-ce que c'est que cette bande-la?... si ca continue, nous allons +faire le tour! + +CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites evacuer les machines et +chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement. + +BIRODART. Naturellement! + +CORLAIX. Quand vous remonterez ... + +BIRODART. Je serai peut-etre longtemps en bas! + +CORLAIX. Alors ... + +[Il l'embrasse. Birodart disparait.] + +RABEUF. Commandant, si je peux servir a quelque chose? + +CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du telephone, il decroche +le recepteur.] Allo!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends +bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond perce!... La cloison +G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central +quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'echelle +avant ... le passage est obstrue?... Obstrue!... [Il jette le recepteur.] +Merde!... L'equipage aux postes d'evacuation. + +RABEUF [derriere Corlaix]. Alors?... tes ordres?... + +CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort, +remplace-le: et fais evacuer le batiment! + +RABEUF? Par ou? + +CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pecheurs dans +ces parages, les hommes ont encore une chance ... + +RABEUF. Et toi?... + +CORLAIX. Moi? je suis deja creve, je vais couler bas avec mon navire: ce +n'est pas le moment de parler de moi!... File ... + +[Il lui montre l'echelle d'un geste imperatif. Rabeuf salue +militairement et descend.] + + + + +SCENE III + + +LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE. + +CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il +y avait a faire ... Oui ... [Il lache la rambarde, s'affaisse et demeure +immobile.] + +[A la fin de la scene precedente, l'_Alma_ a commence de s'incliner peu +a peu sur babord. On voit le cote tribord de la passerelle s'elever +petit a petit tandis que le cote babord s'enfonce. Tout d'un coup le +compas etalon de la passerelle superieure s'ecroule et tombe sur Corlaix +qui s'abat, la face contre terre.] + +KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son +compte! + +[Les matelots du Spardeck se sont precipites sur la passerelle.] + +DAGORNE [se penchant sur Corlaix evanoui]. Il n'est pas mort, mais il +n'en vaut guere mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte; +au haut de l'echelle inferieure, vient d'apparaitre Le Duc portant dans +ses bras, Jeanne evanouie. D'Artelles ensanglante les suit.] + +DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-la! + +DIQUELOU. As pas peur, vieux frere, n'y a point de risque, le Commandant +ne voit plus clair. + +D'ARTELLES. [Il est demeure sur la derniere marche de l'echelle, a bout +de forces, cramponne des deux mains a la rambarde]. Plus clair?... +alors ... Le Duc! Diquelou! + +LE DUC. Me voila, Lieutenant. Nous voila! + +D'ARTELLES. Foutez le camp a la mer tout de suite avant que le bateau +chavire, le tourbillon vous entrainerait, allez! + +[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont pres d'enjamber la +rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lache la +rambarde et tombe a plat pont.] + +LE DUC [terrifie]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a? + +DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les toles du borde sont rentrees +dans la chambre, il s'est laisse eventrer pour qu'elle ait le temps de +sortir ... + +LE DUC [sanglotant]. Oh! oh! + +D'ARTELLES [il se souleve d'un dernier effort sur une main et sur les +genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obeissent. Il +retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.] + +[La bande sur babord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds +de Dagorne. Rideau baisse lentement.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +QUATRIEME ACTE + + +[A terre, a Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon. +Meubles elegants et de bon gout sans exageration de luxe. Au lever du +rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ... +Alice entre aussitot ... + + + + +SCENE PREMIERE + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a +pas entendu. Alice vient tout pres d'elle.] Jeanne? + +JEANNE [comme reveillee en sursaut, se rassure]. C'est toi? + +ALICE. Ecoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur +gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ... +Mais je te supplie de reflechir un peu. Tu as eu ce bonheur inoui, +extravagant, d'etre sauvee ... recueillie ... ramenee a terre ... Tu as eu +cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez +toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupconne ... +Et Fred ... rapporte en civiere trois heures apres toi ... Fred qui a +delire des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ... +comme tout le monde excepte nous trois ... toi ... le petit matelot Le +Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquietude, +bientot, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se +levera. Comment feras-tu pour lui cacher ton desespoir? Toi qui +remplissais tout la maison ... + +JEANNE. Alice, ma grande soeur, ecoute-moi a ton tour. As-tu oublie? Il +y a cinq semaines, j'etais heureuse, j'etais aimee, j'avais un amant! +Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'etais pres de lui ... +Tout a coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ... +c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment ou je me suis +trouvee dans une barque ... Un homme etait penche sur moi, mais ce +n'etait pas lui ... c'etait Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le +regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me +designer quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des epaves. +Il est mort. + +ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma cherie! Ma pauvre cherie! Ma +pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es +la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur +toi ... le voila blesse, a peine convalescent. Il n'a plus de navire, il +ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque +c'est la loi ... puisqu'il etait commandant ... son honneur est en jeu, sa +carriere, sa liberte, je ne sais pas moi ... sa vie peut-etre, Jeanne +pense a cela ... Jeanne!... Oublie, oublie. + + + + +SCENE II + + +Les Memes, CORLAIX, LE DUC. + +[Pendant les dernieres phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit +et on apercoit Corlaix]. + +CORLAIX. Bonjour, les petites filles! + +[Elles se dressent stupefaites.] + +ALICE. Fred!... Debout!... + +CORLAIX. C'est une surprise, hein? + +[Corlaix, veston d'interieur, civil, entre peniblement s'appuyant de la +main gauche sur une canne-bequille. Son bras droit est en echarpe. A sa +droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice +va e soutenir de l'autre cote.] + +ALICE. Vous marchez tout seul? + +CORLAIX. Tout a fait tout seul; une bequille, un infirmier, une +infirmiere, je n'ai plus besoin d'autre chose. + +ALICE. Mais le medecin n'a pas autorise ... + +CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir +de mon lit: le commissaire du Gouvernement. + +[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.] + + +ALICE. Encore? Vous avez deja subi un interrogatoire mardi. + +CORLAIX. Il parait que celui-la ne suffit pas, qu'il en faut un autre +plus beau, de qualite au-dessus et on va tout recommencer a partir du +commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du +Gouvernement pres le Conseil de guerre va venir d'un moment a l'autre +m'interroger une seconde fois. + +ALICE. Ce vieux fou! Etait-ce une raison pour vous lever? + +CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a ete mon capitaine +de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'etais enseigne. Il +est vieux, c'est vrai, tres vieux meme, original aussi, mais pas fou du +tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit a sa derniere visite, +j'avais une excuse: j'etais presque mourant. + +ALICE. Vous exagerez. + +CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je +me porte comme un charme. [Le Duc sort apres avoir pose un dossier qu'il +apportait, sur un petit meuble a portee de Corlaix. Celui-ci cherche +Jeanne des yeux, et de la main il ecarte doucement Alice qui, +volontairement, la masque a sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi +restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-meme et se resigne +a approcher. Corlaix la regarde avec etonnement.] + +ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas +du vous lever. + +JEANNE. En effet, c'est une imprudence. + +ALICE. Une grande imprudence. + +JEANNE. Je ne m'attendais pas ... + +CORLAIX [a Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi. + +ALICE. En voila une idee! + +CORLAIX. Ou alors ... vous avez ete souffrante et on me l'a cache. + +ALICE. Allons bon! + +CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De la-bas, je n'entendais plus votre +gaiete qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je +me suis leve. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu? + +JEANNE. Mais ... je vous assure. + +CORLAIX. Alice? + +ALICE. Elle n'a pas change. + +CORLAIX. Si! + +ALICE. En tout cas, ce serait a son eloge. Il n'y a pas cinq minutes, +vous disiez vous-meme que vous avez ete en danger. + +CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquietude qui vous aurait +transformee de la sorte? Vous vous interessez a ce point au vieux +bonhomme? + +JEANNE. Mon ami ... + +ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas? + +CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voila retabli +maintenant, pret a prendre le commandement d'un autre bateau, car +j'espere bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chere +petite Jeanne, quittez cet air renfrogne qui ne vous va pas du tout ... + + + + +SCENE III + + +Les Memes, MORBRAZ. + +[Le Duc entre precedant Morbraz, puis se retire.] + +MORBRAZ [Il est tres vieux, marche d'un pas raide et saccade, grosse +rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux +fois la gueule a Morbraz au lieu d'une ... Ca passe toute mesure, +hein?... [Il lui serre la main, puis apercoit Jeanne et Alice.] Oh! cre +nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages! +Mademoiselle ... + +ALICE. Excusez-moi, Commandant. + +[Reverence. Alice sort, laissant Morbraz interloque.] + + + + +SCENE IV + + +JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ. + +JEANNE [qui s'est levee]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous +devez avoir des choses serieuses a vous dire. + +MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il +y a de plus serieux, mais on n'as pas prononce le huis clos. + +JEANNE. N'importe, Commandant, je vous generais beaucoup. + +MORBRAZ. C'est-a-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre +mari ait quelque chose a ecrire, une note, enfin, n'importe quelle +blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassee ... + +CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, souleve +son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma +petite Jeanne: le metier de greffier n'est pas grand'chose de +reluisant ... Vous restez tout de meme? C'est gentil, merci beaucoup de +fois, vous etes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement, je vous ecoute. + +[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allonge dans son fauteuil, +Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu a peu a sa +distraction. Elle est bientot tout a fait ailleurs, revient vaguement a +elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en +entendant a l'improviste les mots: condamne, sauter, que prononce +Morbraz.] + +MORBRAZ. Voila un inculpe comme je les aime. He la! Corlaix, pare que tu +es? + +CORLAIX. Pare, Commandant! + +MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est +tout le contraire; Stop! Faut etre prudent! Tu es blesse! [Il s'adresse +a la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte +une sale nouvelle, vous savez! ca va lui fiche un coup ... Vous devriez +d'abord le preparer un peu ... s'il a encore la fievre ... + +CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai meme plus le delire. Je +suis tout ce qu'il y a de mieux prepare a savoir tout ce qu'il y a de +pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, +elle est tout de meme la tres bien venue. + +MORBRAZ. Bon ca! quand je vous le disais: voila un inculpe comme je les +aime! Alors posons le probleme, n'est-ce pas?... parce que si on ne le +posait pas ... + +CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le probleme. + +MORBRAZ. Ca va bien. Commencons par le commencement. Dans la nuit du 31 +juillet au 1er aout, le vaisseau de la Republique l'_Alma_ +croiseur-eclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commande +par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon a Bizerte, +rencontre deux heures apres l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot +attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi. + +CORLAIX. Tres probablement. + +MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il +attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas +chercher midi a quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive +droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien +de noeuds? + +CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq a mon estime ... + +MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inoui. De +mon temps ... Enfin, j'ai pose le probleme. Maintenant, je conclus! Mon +petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, a quarante-cinq +noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas +d'hesitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc +l'autre voulait ta peau a toi. A preuve qu'il t'a attaque, tu ne peux +pas dire le contraire. Bon, ca va bien! Je continue! L'autre t'attaque, +toi, qu'est-ce que tu fais? + +CORLAIX. Je me defends et je le coule bas. + +MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coule bas ... en te +flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'etais donc laisse approcher +a portee de torpille, toi? + +CORLAIX. Helas!... puisqu'il m'a flanque, comme vous dites ... + +MORBRAZ. Et je repete: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ca +prouve?... Ca prouve que tu es la derniere des moules, mon pauvre vieux? +Et sais-tu ce que ca vaut? Ca vaut d'etre casse de ton grade, fichu a +pied, flanque hors la marine et peut-etre foutu a l'ombre pour dix ans, +le temps de reflechir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ca que ca se +joue! + +CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est ca? + +MORBRAZ. Ca? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ca! espere, +tu vas voir. Mais procedons par ordre: tu es foutu, a moins ... + +CORLAIX. A moins que? + +MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient +bonnes. + +CORLAIX. J'en ai une. + +MORBRAZ. Sors-la voir. + +CORLAIX. C'est simple: sitot a portee de signaux, j'ai questionne le +batiment inconnu sur sa nationalite, je l'ai questionne deux fois, par +les deux questions reglementaires des signaux de reconnaissance et deux +fois il m'a repondu qu'il etait francais, tres correctement. Alors comme +juste, je ne l'ai plus suppose ennemi, je l'ai cru ami. Voila ma raison. + +MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de meme, voyons voir, et repete un +peu ... Il t'a repondu deux fois tres correctement, le bateau des Boches? + +CORLAIX. Deux fois. + +MORBRAZ. Et c'etait combine comme il fallait tout ca? + +CORLAIX. Oui, Commandant! + +MORBRAZ. Tu l'as vu? + +CORLAIX. Naturellement! + +MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu? + +CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-la! + +MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais +ete menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne +te croira pas. + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Reflechis donc +une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voila un bateau ennemi qui ne +sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui +n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de +reconnaissance! Il n'y a que les officiers a savoir ce secret-la ... et +meme ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en +sont charges ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au +courant de la chose? + +CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a place a sa portee]. Voici la +liste de l'Etat-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous +etions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, +l'officier de montres Brambourg et moi-meme. [Il laisse le dossier +ouvert.] + +MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ca ne fait pas gras, quatre! + +CORLAIX. Non. + +MORBRAZ. Alors, voila un bateau ennemi qui ignore les signaux de +reconnaissance et qui repond correctement a tes deux questions? Tu +trouves que c'est croyable, toi? + +CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allume les deux +reponses qu'il fallait, combinees comme il fallait. Je les ai vues, moi, +que voila, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi. + +MORBRAZ. Evidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en +reste plus ... Voila ma sale nouvelle. Tu n'as pas de temoin pour toi. +Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un +quiconque! + +CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, +grace a Dieu! + +MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont +rien vu, rien de rien, pas un fifrelin! + +CORLAIX. Rien? + +MORBRAZ. Rien! + +CORLAIX. C'est extravagant. + +MORBRAZ. Non. + +CORLAIX. Comment non? + +MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'etait leur +droit a ces bougres-la puisqu'on n'avait pas encore rappele aux postes +de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'etaient pas de quart, dans +leur hamac; ceux qui etaient de quart, sur le pont. + +CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille +ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la +passerelle, nous etions douze ou quinze a ne pas dormir. + +MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-la se trouvait +probablement si bien a ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas +un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous. + +CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y +suis pas ... + +MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, +hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a +que vingt-neuf ou trente-neuf de creves! et celui qui ne l'est pas en +devient bete a couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses! +mais vraiment aussi cet animal-la passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu +que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance. + +CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-etre pas tort! + +MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A +Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, +il regrettait de n'etre pas mort, il voulait se faire sauter ... + +JEANNE [qui comprend a l'improviste]. Sauter?... + +MORBRAZ [qui continue a Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: +le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ... +Mais a cette heure, changement a vue ... Il ricane sans savoir pourquoi +non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? +Parce que te voila sur et certain d'etre condamne? + +JEANNE [stupefaite, a Corlaix]. Condamne? + +CORLAIX [a Jeanne]. Condamne ou acquitte. Ne vous affolez pas huit jours +d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien. + +MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitte, tu +seras condamne. [A Jeanne.] Il sera condamne, Madame, vous pouvez m'en +croire! c'est sur comme Amen a l'eglise. + +JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?... + +MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que +vous ayez la gaiete facile. + +JEANNE [a Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible? + +CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il +n'a jamais ete question de me guillotiner. + +MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le +rendre a la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, +neuf, dans une belle forteresse toute neuve. + +JEANNE. Mais pourquoi? + +MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de temoins! Bon Dieu! Allons, je vois que +vous avez tres bien compris. La-dessus, je vous laisse tous les deux +reflechir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrete.] Voyons +donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis +donc, Corlaix! + +CORLAIX. Commandant? + +MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui etait de quart et qui s'en est +tire ... Bon Dieu de bon Dieu! voila que j'oublie son nom! + +CORLAIX. Brambourg! + +MORBRAZ. C'est ca, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'etre bien chaud pour +toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein? + +CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu a lui adresser le moindre reproche a +l'occasion du service. + +MORBRAZ. Et a l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.] +Suffit! Ca va bien ... Il parait que tu l'avais envoye faire une ronde au +moment psychologique?... Une riche idee que tu as eue la! Ah! quand tu +te meles d'en avoir, toi ... + +CORLAIX. Pourquoi? + +MORBRAZ. Parce que s'il avait ete sur la passerelle, il aurait +probablement vu quelque chose ... + +CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute. + +JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il +n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai deja dit. Personne ne les a vus, pas un +chat. + +JEANNE. Mais Brambourg? + +MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure. + +JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance? + +MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non! +Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien, +pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes +aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoque pour vendredi, +mercredi, jeudi, vendredi, ca te fait trois jours. Mon petit Corlaix, +tache moyen de te debrouiller. Cherche un temoin. Cherche une preuve, +cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu +ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le repeter ... tu es +foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ca me fera tout +de meme une sacree peine! [Il s'incline devant Jeanne.] + +CORLAIX [appelant]. Le Duc! + +MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi? + +CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide a se +lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blesse on en devienne +malotru! + + + + +SCENE V + + +JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE. + +[Jeanne restee seule, fait un jeu de scene assez long. Hesitation, carte +de visite, table a ecrire, griffonnage hatif, enveloppe. Elle sonne. Le +Duc entre.] + +JEANNE [quand elle a ecrit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas +besoin de vous pour le moment?... + +LE DUC. Sur que non, Madame. Apres que le Commandant Morbraz, il a ete +sorti, le Commandant comme ca, il est rentre dans sa chambre. + +JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous? +C'est tout pres, n'est-ce pas? + +LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sur! + +JEANNE. Il y a une reponse. Vous direz que vous attendez une reponse. + +LE DUC. Je dirai. + +[Alice entre.] + +ALICE. Finie, la visite? + +JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas? + +LE DUC. Ayez pas peur, Madame, esperez que je revienne et vous +regarderez voir a votre montre. + + + + +SCENE VI + + +JEANNE, ALICE. + +ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi? + +JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout a l'heure. Mais ecoute d'abord. + +ALICE. Quoi donc? + +JEANNE. Je t'ai raconte la nuit du combat, la nuit du 31 juillet. + +ALICE. Oui. + +JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passe ... enfin tout ce que j'ai vu +ou entendu. Tu te rappelles? + +ALICE. Parfaitement. Mais ... + +JEANNE. Attends ... c'est tres serieux. Tu te rappelles donc que +Brambourg est entre dans la chambre. Je me suis cachee. Ils ont cause. +Je t'ai repete ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tete.] Bon. +Veux-tu me repeter a ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce +qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernieres paroles de Brambourg? ce +qu'il a dit avant de s'en aller! + +ALICE. Avant de s'en aller? + +JEANNE. Oui, il etait face au hublot ouvert, tu te rappelles bien? + +ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui +arrivait ... + +JEANNE. Et il a dit quoi? + +ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ca? on +dirait un batiment de guerre!" Et puis le navire a allume ses feux de +reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ... + +JEANNE. Brambourg les a vus? + +ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a +interpretes, je veux dire qui a verifie que c'etait bien les signaux de +reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire +francais ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait verifier ca ... +puisqu'il etait de quart ... donc, c'est bien lui ... + +JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo! + +ALICE. Ah! c'etait tout cela? + +JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, +sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prevenir Fred que son proces +marchait tout a fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit temoin ... et +que dans ces conditions ... pas de temoin ... la condamnation ... + +ALICE. La condamnation? + +JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ca aussi, tout a l'heure ... que, dans ces +conditions: aucun temoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un +pli. Voila. + +ALICE. Voila!... + +JEANNE. Bien sur, voila! puisqu'il n'y a pas de temoin! puisque personne +n'a vu les feux ... + +ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?... + +JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se +souvient de rien. + +ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible! + +JEANNE. Evidemment, c'est impossible!... Il y a la certainement un +malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que +Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de meme un homme d'honneur, +un officier. + +ALICE. Peut-etre a-t-il oublie ... + +JEANNE. Je vais lui rafraichir la memoire. + +ALICE. Comment, Jeanne? + +JEANNE. Je l'attends. + +ALICE. Il va venir ici? + +JEANNE. Pourquoi pas? Des que nous aurons cause cinq minutes, tete a +tete, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir. + +ALICE. C'est a lui que tu ecrivais quand je suis entree! + +JEANNE. Justement! + +ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne! + +JEANNE. Eh bien quoi, ma grande! + +ALICE. Jeanne! mais tu oublies ... + +JEANNE. Quoi? + +ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir. + +JEANNE. Comment! + +ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas etre a bord de +l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait ete ... par megarde ... si +l'appareillage l'avait surprise a bord, c'aurait ete chez son mari ... +dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son +mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y etais pas ... + +JEANNE. Naturellement, je n'y etais pas ... + +ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!... +et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoye chercher +Brambourg, ma pauvre Jeanne? + +[Long silence.] + +JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe! + +ALICE [geste vague.]...................... + + + + +SCENE VII. + + +Les Memes, LE DUC, puis BRAMBOURG. + +LE DUC. Madame, regardez voir votre montre. + +JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite. + +ALICE. J'aimerais mieux rester. + +JEANNE. Ah! ca ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse? + +BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ... + +JEANNE. Monsieur. + +BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher? + +JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligee +d'aller la-bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ... a ce soir, cherie ... + +ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur. + +BRAMBOURG. Mademoiselle ... + +[Sort Alice.] + + + + +SCENE VIII + + +JEANNE, BRAMBOURG. + +[Un temps.] + +BRAMBOURG. Madame, je suis a vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoye +chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... tres urgente, qui nous +interesse tous les deux." + +JEANNE. Oui. + +BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatte! +infiniment flatte! un peu intrigue aussi ... + +JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort +d'ici. + +BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y etais pas du tout, il s'agit du proces +devant le Conseil de guerre? + +JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre +deposition. + +BRAMBOURG. Ah! + +JEANNE. Oui, j'ai pense que vous voudriez bien excuser une curiosite +legitime ... il s'agit de mon mari ... et completer les renseignements que +j'ai ... + +BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai deja dit. Je suis a vos ordres. +Malheureusement, j'ai bien peur ... + +JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont precede le combat. + +BRAMBOURG [qui reflechit]. Madame ... + +JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont ete +echanges entre l'_Alma_ et le batiment ennemi ... de ces signaux qui +tromperent le Commandant de Corlaix ... + +BRAMBOURG. Je crains de vous etre d'un faible secours. A ce propos, +Madame, vous savez sans doute qu'apres le naufrage, on m'a repeche en +assez mauvais etat. Ma memoire s'en est ressentie de la maniere la plus +penible, et ce sont precisement les circonstances qui ont precede le +combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a la pour +moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes +de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment ou les +signaux furent echanges, je n'etais pas sur la passerelle; le Commandant +de Corlaix m'avait envoye faire une ronde. + +JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'etre sur +la passerelle pour voir les signaux? + +BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle? +Madame, il me semble que oui. + +JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont ete faits par l'_Alma_, il +s'agit des signaux qui ont ete faits par le batiment ennemi. + +[Brambourg reflechit.] + +BRAMBOURG. Je n'etais pas sur la passerelle, je n'etais pas sur le pont +non plus; j'etais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir. + +JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois? + +BRAMBOURG. Des hublots?... + +JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de +cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre? + +BRAMBOURG. Peut-etre. + +JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions. + +BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir +vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun +hublot ... Madame, je regrette vraiment. + +JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de +vous avoir mal dite ... Vous allez deposer vendredi devant le Conseil de +guerre ... et votre deposition se trouve avoir une importance capitale, +vous n'y avez surement pas songe!... vous ne pouvez pas y avoir songe! + +BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il +m'est impossible de deposer contre mes souvenirs, contre ma +conscience ... fut-ce meme dans l'interet d'un chef avec qui j'ai pu +parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cesse d'estimer comme +un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurement d'etre +acquitte et felicite par le Conseil de guerre. + +JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la verite! + +BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez +cependant pas me faire dire plus que je ne sais. + +JEANNE. Etes-vous bien sur de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG. Comment? + +JEANNE. Etes-vous bien sur qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose +en vous, une rancune ... + +BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis tres +sur qu'en effet vous avez ete deja pour moi desagreable et brutale, +autant et plus que n'a ete le Commandant de Corlaix. Mais je suis sur en +ce moment, plus sur encore que vous m'insultez tres gratuitement en +supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon +temoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit +de l'admettre un seul instant!... + +JEANNE. Monsieur ... + +BRAMBOURG. Je ne pretends pas etre un coeur d'elite, ni un grand +caractere, et je ne pratique pas a tort et a travers l'oubli des +injures, mais je suis un officier francais!... + +[Corlaix entre en marchant peniblement, s'appuyant sur Le Duc.] + + + + +SCENE IX + + +Les Memes, CORLAIX, LE DUC. + +BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne sante. + +CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remercie, Monsieur, de +l'interet que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu +les debats? + +BRAMBOURG [menacant]. Oui, Commandant ... a vendredi! [Il salue et sort.] + + + + +SCENE X + + +JEANNE, CORLAIX, LE DUC. + +JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tete.] +Vous avez l'air tres fatigue. + +CORLAIX. La journee a ete longue. + +JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas +peur de vous appuyer. + +CORLAIX. Petite Jeanne, merci. + +JEANNE. Asseyez-vous la ... vous etes bien? + +CORLAIX. Tout a fait bien ... ah ca! vous vous interessez donc a moi, +maintenant? + +JEANNE. Oh! Fred!... + +CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... a mon age, on prend ce qu'on vous +donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. +[Agenouillee au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde tres prevenante +et tres gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? +Cet homme? + +JEANNE. Brambourg? + +CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que +cela ... Je ne savais pas. + +JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, +c'est la premiere fois ... + +CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous +demander ... + +JEANNE. Quoi? + +CORLAIX. C'est une priere ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai +toujours estime votre droiture ... Il me serait aujourd'hui tres penible +de vous trouver ... moins ... + +JEANNE. Ai-je donc change? + +CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous +supplie de me dire la verite ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire +ici?... La verite, Jeanne! + +JEANNE. Fred, quelle idee avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg +est venu parce que j'ai prie de venir, et je l'ai prie de venir parce +que le Commandant Morbraz avait trouve sa deposition suspecte ... +malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte +par moi-meme, et voila tout. + +CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre +compte de quoi? + +JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette deposition, Brambourg pretend +n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement +extraordinaire! + +CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'etait pas sur la +passerelle! + +JEANNE. Oui, je sais ... Il parait que vous l'aviez chasse ... + +CORLAIX. Je l'avais chasse ... a peu pres ... Il vous l'a dit? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi +pourquoi? + +JEANNE. Non. Pourquoi au fait? + +CORLAIX. Oh! c'est sans interet ... je ne sais meme plus au juste quelle +insolence il m'avait lachee ... + +JEANNE. En tout cas ... vous etes bien sur qu'il ne peut rien contre +vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous deteste +horriblement ... et il me deteste aussi. + +CORLAIX. Ah! vous aussi ... + +JEANNE. Du moins, je crois. + +CORLAIX. Il vous a fait la cour? + +JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manque de menagement a +son egard. Il m'ennuyait trop. + +CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore +la verite ... toute la verite? + +JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogee comme cela. + +CORLAIX. Pardon!... c'est tres absurde et ce n'est guere elegant ... ayez +tout de meme pitie d'un vieil homme qui souffre ... + +JEANNE. Vous souffrez? + +CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez +indulgente et ... repondez-moi, c'est ma derniere question ... Ce +Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ... +Etait-ce seulement a propos de moi?... a propos de mon proces?... rien +qu'a propos de mon proces. + +JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment? + +CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, +pour l'aider, pour le defendre ... vous avez surmonte votre repugnance et +vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?... + +JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma +faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le +pardonnerai jamais. + +CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sur. + +JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiete ... je sais bien +qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgre tout il ne +faut rien negliger, c'est trop important votre carriere ... votre avenir +d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie. + + + + +SCENE XI + + +CORLAIX, JEANNE. + +CORLAIX. Vous croyez ... + +JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-meme bien souvent: "Une +fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait +renoncer a la mer. + +CORLAIX. J'ai renonce a d'autres choses. + +JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer +pour vous ... Vous ne renonceriez pas a la mer? + +CORLAIX. J'ai renonce a vous ... + +JEANNE. Fred? + +CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'etes plus ma femme ... ou si peu. + +JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitie! + +CORLAIX. Pardon ... + +JEANNE [un mouvement]. Fred, tout a l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma +derniere question." + +CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde. + +[Jeanne s'ecarte de lui.] + +CORLAIX. Non! pas meme cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement +vers lui, mais il l'arrete d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent +sur le dossier reste ouvert sur la liste de l'etat-major de l'_Alma_.] +Seul! seul! + +[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.] + + RIDEAU. + + + * * * * * + + +CINQUIEME ACTE + + +Cette salle est situee Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. +C'est un local rectangulaire, tres banal, blanchi a la chaux, fenetres +sur un des longs cotes donnant sur la Place d'Armes dont on apercoit les +platanes. Deux portes, opposees aux fenetres, l'une sert d'entree au +public et aux temoins, l'autre au Conseil de guerre. + +On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpe +d'office dans les faits de la perte du croiseur-eclaireur l'_Alma_. + +Corlaix se presente un bras en echarpe, le front bande sous sa casquette +d'uniforme. Il est pale et visiblement affaibli. + + + + +SCENE PREMIERE + + +VICE-AMIRAL DE FOLGOET, president du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE +CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN +CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. +Defenseurs: Capitaine de Fregate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau +de Toulon, Maitre VALECHE. PREVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de +garde, Plantons, etc ... LE DUC a la barre. PUBLIC. + + +FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous etiez de quart sur la passerelle? + +LE DUC. Dessous la passerelle que j'etais de quart, Amiral. + +FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous etiez donc de quart +"dessous" le passerelle et, malgre cela, vous n'en savez pas plus long +que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez +rien? Je veux dire de tout ce qui a precede le premier coup de canon? + +LE DUC [la main au bonnet, a chaque replique]. C'est ca comme vous +dites, Amiral! Rien de tout ca que vous m'avez demande aussi donc! + +LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le President" a la fin des fins. +Vous etes donc bouche a l'emeri, vous? + +LE DUC [au greffier]. C'est ca, Monsieur le President. + +FOLGOET. C'est vraiment une fatalite, Messieurs, je vous prie de le +constater une fois de plus! Voila notre septieme temoin et pas une +indication! + +CHALLEROY. Pas la moitie d'une. + +FOLGOET. Sept temoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il +est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de +vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survecu. Messieurs, avec +le Commandant de Corlaix. + +CHALLEROY. Et l'etat-major de l'_Alma_ comptait? + +CORLAIX. Vingt-quatre officiers. + +LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par consequent vingt +deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour +cent--proportion des tues pour l'etat-major. Voyons pour l'equipage. +Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes? + +CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont +survecu. + +LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, +disons _grosso modo_ la moitie. Et par consequent pour l'equipage, +proportion des tues: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de +quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix? + +CORLAIX. Sitot que la torpille allemande nous eut frappes, je fis +rappeler aux postes d'evacuation ... L'ennemi etait deja coule bas a ce +moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation a la +mer, mais des barques de peche etaient alentour. Mes officiers +rallierent leurs postes dans les fonds et y resterent jusqu'a la fin, +puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes +devant eux. + +LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers +francais sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots francais et +pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je +n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'etait pas utile que le pays en +fut informe. + +FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg a la barre. [A Le Duc.] +Toi, va-t'en. + +LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ... + +FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! +tiens bon! + +LUTZEN [a Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? +Ca va comme ca, espere un peu ... Tantot tu nous as explique que pour les +choses avant qu'on eut rappele aux postes de combat, tu ne te rappelles +rien. Mais pour les choses apres? Tu es un peu la, hein, pour te les +rappeler les choses apres? + +LE DUC [a l'aise]. Pour sur comme vous dites, Amiral. + +LUTZEN. Bon ca. Alors, ecoute voir. Sitot que le clairon eut rappele ... +qu'est-ce que tu as fait? + +LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport a ca qu'il +nous est arrive quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, +autant dire. Meme que j'ai point seulement eu la chance d'etre blesse! + +LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'etais point blesse, tu t'es ramasse. Et +sitot ramasse, qu'est-ce que tu as encore fait? + +LE DUC. J'ai couru a mon canon, donc! + +LUTZEN. Et tu as tire, hein? C'est toi qui as coule le Boche, je parie? + +LE DUC. Pour sur, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres. + +LUTZEN. Et apres? + +LE DUC. Apres? + +LUTZEN. Apres que la torpille vous fut rentree dedans? + +LE DUC. Apres que la torpille ... + +LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant! + +LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ... + +LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as jure ... + +LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doue! j'ai jamais su! Je me +recherche ... esperez un coup ... ca y est ... c'est ca! Je suis ete +trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas querir Monsieur +d'Artelles ... rapport comme ca qu'il n'etait pas de quart, Monsieur +d'Artelles ... et alors, sur et certain etant endormi couche dans sa +chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilite a +deja monter puisqu'on ne s'etait pas meme battu en tout quatre, cinq +minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'etais son canonnier. + +LUTZEN. Alors, tu as ete querir Monsieur d'Artelles? + +LE DUC. C'est ca, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire +comme ca quelque chose et alors il s'est eventre contre les ferrures de +sa chambre ... qui avait saute en vrac ... quelque obus, probable ... et +alors il a decede ... [La main aux yeux.] + +LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a decede? + +LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonte +moi et Diquelou ... + +LUTZEN. Bon. Comme ca donc, tu etais sur le pont, tu es descendu dans +les fonds reveiller ton officier; il etait blesse, tu l'as porte ... tout +ca pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle +s'en allait par le fond? + +LE DUC. Pour sur. Diquelou il m'avait dit: "Peut etre qu'on n'aura pas +le temps de remonter si on descend." + +LUTZEN. Tu es descendu tout de meme ... Bon. C'est ca que je voulais +savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein? + +LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc. + +LUTZEN. + +Ca va bien, merci. Je me rappellerai. + +FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du +Gouvernement?... Monsieur le defenseur? [Signes negatifs.] On n'a plus +besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous ou vous voudrez. + +[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus eloigne.] + +LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotes.] + +FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau +Brambourg a la barre. + +LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg a la barre. + +FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entiere: +nous sommes toujours en presence de l'unique affirmation du capitaine de +vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle +n'est malheureusement etayee d'aucune preuve et demeure--passez-moi le +mot, Commandant--tout a fait extraordinaire, voire extravagante. +Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul +doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet +et fut coule bas en meme temps que l'_Alma_. + +UNE VOIX [dans le public]. Avant! + +FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse evacuer la salle? [Au +Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_ +questionne a deux reprises, sur sa nationalite, comme il est +reglementaire, repondit deux fois par signal correct qu'il etait +Francais. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? +C'est bien la votre systeme de defense? + +CORLAIX. C'est bien la l'exacte verite. + +[Entre Brambourg.] + +FOLGOET. C'est ce que nous allons voir. + +[Mouvements dans le public.] + + + + +SCENE II + + +Les Memes, BRAMBOURG, a la barre. + +FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Oui, Monsieur le President. + +FOLGOET. Age, prenoms, qualite. + +BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de premiere classe, +vingt-huit ans, j'etais officier de quart en sous-ordre a bord de +l'_Alma_. + +FOLGOET. Vous n'etes ni parent ni allie de l'accuse ..., vous n'avez +jamais ete a son service, il n'a jamais ete au votre? + +BRAMBOURG. Non, Amiral. + +FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire +toute la verite, rien que la verite. + +BRAMBOURG. Je le jure. + +FOLGOET. Si vous voulez bien deposer. + +BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extremement vagues ... On a du vous +transmettre une note de l'hopital a mon sujet ... + +FOLGOET. Nous savons que vous n'avez ete recueilli que plusieurs heures +apres le naufrage, qu'un evanouissement prolonge s'en est suivi et que +la memoire des faits ne vous est revenue que peu a peu, confuse et +fragmentaire. Alors, dites-nous tout de meme ce que vous savez des +circonstances qui ont precede le combat a la suite duquel l'_Alma_ a +peri. Vous etiez de quart, je crois? + +BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'etais de quart. + +FOLGOET. Eh bien, alors? + +BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fut signale, l'ordre +m'a ete donne de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans +les fonds du navire et je n'etais pas encore remonte ... + +FOLGOET. Qui vous a donne cet ordre? l'officier de quart en premier? + +BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-meme. + +FOLGOET. Monsieur de Corlaix? + +BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix. + +FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donne cet ordre? + +CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement. + +FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'etait pas encore en vue quand vous avez +quitte la passerelle? + +BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ... + +CORLAIX. Il n'etait pas encore en vue. + +FOLGOET. Et vous etes revenu sur la passerelle? + +BRAMBOURG. Pendant le combat. + +FOLGOET. Que savez-vous sur le combat? + +BRAMBOURG. Il a ete tres court. + +FOLGOET. Ou etiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chavire? + +BRAMBOURG. Je crois bien que j'etais sur le pont, Amiral. J'avais +conduit moi-meme a l'exterieur, un groupe de trainards. Nos hommes, et +surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au batiment et +nous avions toutes les peines du monde a les persuader de se jeter a la +mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouve tout a coup +dans l'eau, une vague a deferle sur moi ... + +FOLGOET. Nous savons egalement tout cela. La seule chose que nous ne +sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de +signaux que le _Coblentz_ a fait a l'_Alma_ et que le Commandant de +Corlaix a pris pour les reponses correctes des signaux de reconnaissance +du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_, +Monsieur? + +BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont echange leur signaux, +j'etais surement dans les fonds du navire, Amiral. + +FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire +due Gouvernement ... + +MORBRAZ [geste, il s'adresse a Brambourg]. D'apres vos declarations, +Monsieur, vous avez quitte la passerelle dix bonnes minutes avant que le +_Coblentz_ fut en vue? + +BRAMBOURG. Il me semble. + +MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix +minutes! Qu'avez-vous fait toute cette eternite-la? + +BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde. + +MORBRAZ. Quelle ronde? + +BRAMBOURG. Celle que j'avais recu l'ordre de faire. + +MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous +demande: quelle espece de ronde? Oui, par ou avez-vous passe? + +BRAMBOURG. Voila precisement ce dont je me souviens le plus mal, j'ai du +passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirasse. + +MORBRAZ. C'est tout? + +BRAMBOURG. Je n'avais pas a aller ailleurs. + +LE DUC [se levant]. Commandant? + +FOLGOET. Qui est-ce qui a parle? + +LE DUC. Amiral? + +FOLGOET. Vous repondrez quand on vous questionnera. + +LE DUC. Oui, Amiral. + +LE GREFFIER. Asseyez-vous. + +LE DUC [obeissant]. Oui, Amiral. + +BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant +qu'avant de faire ma ronde, je suis entre dans ma chambre au moment +precis ou cet homme [Il designe Le Duc] sortait de la chambre voisine. +[Rumeur ironique dans la foule.] + +MORBRAZ. Ah! + +BRAMBOURG. Ce detail m'avait echappe. Je me rappelle tres bien, je +reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guere +d'importance. + +MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, ou etait-elle? + +BRAMBOURG. A babord, dans la batterie. + +MORBRAZ. A babord, voila qui devient interessant. + +LUTZEN. Comment ca? + +MORBRAZ. Bien sur puisque c'est par babord que M. de Corlaix nous disait +tout a l'heure avoir releve le croiseur allemand. + +BRAMBOURG. Je vois ou vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du +Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la +refermer; mon hublot etait visse, la tape de cuivre en place. Je ne +pouvais rien voir a l'exterieur. + +MORBRAZ. Peremptoire. Ensuite? Avez-vous commence immediatement cette +fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs. + +BRAMBOURG. Ensuite, je suis entre dans la chambre voisine. [Rumeur +ironique de la foule.] + +MORBRAZ. Voici du nouveau. + +BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublie, mais il +n'y a rien la qui concerne le proces. + +MORBRAZ. Etes-vous sur? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de meme? + +BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point. + +FOLGOET. Quel motif? + +BRAMBOURG. Amiral ... + +FOLGOET. Je trouve etrange que vous hesitiez ... + +BRAMBOURG. J'ai hesite, Amiral, mais des l'instant que vous insistez ... +Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hesitation. Le fait +qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune maniere au proces, +ma premiere intention n'etait pas d'en rien dire ici. Au cours de ma +ronde, je suis entre, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur +d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles etait mon ami. +[Exclamation etouffee qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet +murmure. Brambourg continue.] Je suis entre chez Monsieur d'Artelles +dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider +a ma permutation. Je savais que cela lui etait faisable. Je voulais en +effet debarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible. + +FOLGOET. Vous vouliez debarquer? Pourquoi? + +BRAMBOURG. Je desirais n'etre plus sous les ordres du Commandant de +Corlaix. Lui-meme, d'ailleurs n'aurait rien objecte a ma permutation. + +FOLGOET. [Geste vers Corlaix.] + +....................................................... + +CORLAIX [il incline la tete]. C'est exact. + +FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.] + +........................................................ + +LUTZEN. Vous auriez a vous plaindre de lui? + +CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irreprochablement, je +n'ai jamais eu le moindre reproche a lui faire, et la veille meme, +j'aurais regrette qu'il permutat et lui-meme n'y pensait probablement +pas ... c'est a peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons +eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement prive. + +FOLGOET. Strictement prive? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il +s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir +la. + +MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre prive n'est pas de la +competence d'un tribunal ... un fait d'ordre prive ca ne nous regarde +pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les consequences +d'ordre public qui en resultent de ce fait d'ordre prive ... [Geste de +Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrees +consequences d'ordre public ... il ne pleut ... + +FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ... + +MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le President, moi non plus je ne vois pas ... +et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister, +mais tout a l'heure, j'ai demande au temoin quel avait ete l'itineraire +de sa ronde et il m'a repondu: "batterie, entrepont cuirasse" tout sec; +j'ai pu me contenter de cette reponse-la tout a l'heure, a present je ne +peux absolument pas ... et je reclame des details. + +BRAMBOURG. Quels details? + +MORBRAZ. Tous les details. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon +cher Monsieur, loin de la ... Mais c'est mon metier d'ennuyer les gens ... +je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui +n'ennuierait pas les gens, ca passerait la mesure! Alors, +recapitulons ... Vous nous revelez tout d'un coup a brule-pourpoint ... Eh +bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces +choses ... de les savoir sans exception de la premiere a la derniere ... +Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour +commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre memoire de haut en bas, et +de tribord a babord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa +chambre a Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur +l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a repondu. + +FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous +avez entendu la question, Monsieur? + +BRAMBOURG. Monsieur le President, il m'est impossible de me rappeler mot +pour mot, surtout dans l'etat ou je suis, les termes d'une conversation +deja vieille de plus d'un mois. + +MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublie le mot a mot? +On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en +contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en detail, +hein? ne sautez rien! + +BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est tres tres vague ... J'ai +frappe plusieurs fois a la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se +mettre au lit ... + +MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a du vous recevoir aimablement! Je ne +m'etonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux! + +BRAMBOURG [regarde Morbraz, hesite et continue]. D'Artelles m'ouvrit +enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me +rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps +auparavant. Il l'avait refusee. Je lui demandai de bien vouloir renouer +l'affaire a mon compte. Il me promit de le faire. + +MORBRAZ. Et puis? + +BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout. + +MORBRAZ. Vous etes sur? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus +crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons la des +depositions tres precises sur ce point. + +BRAMBOURG [geste vague.]...................................... + +MORBRAZ. Il etait ouvert ou ferme le hublot de Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous etes bien souvenu que le votre +etait ferme! + +BRAMBOURG. Naturellement! le mien. + +MORBRAZ. Oui, oui, le votre, c'etait le votre. Seulement, celui de +Monsieur d'Artelles, c'etait celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez +pas ou j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu +Monsieur d'Artelles, j'etais au courant de ses habitudes et je sais que +ses hublots etaient toujours ouverts la nuit ... par consequent ... j'y +songe: elle etait a babord comme la votre n'est-ce pas, la chambre de +Monsieur d'Artelles? + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voila que je trouve +mon affaire! Vous etes sorti de chez Monsieur d'Artelles a quatre heures +vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas? + +BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous? + +MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulte les chronometres +du bord! Mais vous etes remonte sur le pont a l'instant de l'ouverture +du feu; donc a quatre heures trente, puisque c'est a quatre heures +trente que le _Coblentz_ vous a lance sa torpille, vous aviez quitte +Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_ +a lance sa torpille. + +BRAMBOURG. Tout au plus, oui. + +MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant +d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas etre bien loin de +l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regarde par le +hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux +du _Coblentz_. Et vous avez regarde par le hublot. Un hublot ouvert, on +ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil. + +BRAMBOURG. Je ne me souviens pas. + +MORBRAZ. Vous avez regarde, je vous dis que vous avez regarde! Si vous +ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si +vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que +le Commandant de Corlaix est coupable! + +L'ESTISSAC. Ah bah! voila une culpabilite a laquelle je ne m'attendais +pas. + +MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le defenseur! je ne m'y attentais pas. +Elle n'en est pas moins evidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre +mon raisonnement. Voila Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regarde +par un hublot a l'heure precise ou le croiseur allemand _Coblentz_ +defilait devant le hublot, a l'heure precise aussi ou le susdit croiseur +_Coblentz-echangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui +ont trompe le Commandant de Corlaix. Quels etaient ces signaux? D'apres +le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous +ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve. +Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en +a rien vu, puisqu'il n'en a garde aucun souvenir. Quand on vous allume +sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en +souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne +vous a rien allume du tout, et si on ne vous a rien allume du tout, le +Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ca me suffit. Je +n'ai plus rien a vous demander, ma conviction est faite. + +FOLGOET. Monsieur le defenseur? + +L'ESTISSAC. Je fais toutes mes reserves sur de telles preuves ... le +Conseil de guerre appreciera, mais je n'ai a demander a un temoin frappe +d'amnesie. + +FOLGOET [aux juges]. Messieurs ... + +LUTZEN. Monsieur le President, je voudrais demander au temoin s'il a +mesure l'importance imprevue que sa deposition semble prendre. + +[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ... +Exclamations dans la foule.] + +FOLGOET. C'est intolerable! Sergent d'armes! un peu de silence! + +LUTZEN [directement a Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ... +Apres tout ce qui vient d'etre dit, vous ne pouvez pas vous faire +d'illusion. Si le prevenu est condamne, le poids de sa condamnation +pesera sur vous. + +BRAMBOURG. Amiral, si le prevenu est condamne, j'en aurai certainement +beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne +me souviens pas, Amiral. + +[Vives exclamations.] + +FOLGOET. Sergent d'armes.! + +LUTZEN. J'en appelle a votre conscience, Monsieur, a votre conscience +d'officier, d'officier francais. + +[Nouvelles exclamations plus violentes.] + +FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison? + +LUTZEN. Le probleme est a present bien pose ce me semble: Vous, qui avez +regarde par un hublot de babord, avez-vous vu oui ou non? + +BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas! + +LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous +etes sur de ne pas vous souvenir? + +BRAMBOURG [qui hesite]. Il me semble bien ... + +MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre! +faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique! +"Il vous semble" a vous? Eh bien a moi, il me semble que ca passe toute +mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carriere d'un +officier sont en train de se jouer a pile ou face. Et il me semble que +l'honneur d'un officier ca doit peser lourd dans la conscience d'un +autre officier, c'est votre avis, je suppose? + +BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!... + +MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos +paroles! Vous n'etes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamne, +vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si +fait! son ennemi! je dis bien et je repete: son ennemi puisque nous +sommes lui accuse, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je +vous jure tout de meme, foi de marin, que si je lui cassais les reins +tout a l'heure, a Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il +me fut prouve par la suite que je me suis trompe et qu'il etait +innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser a cela parce que ca +passerait la mesure de toutes les mesures des sacres tonnerre de nom +d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voila, Monsieur! j'ai +tout dit! A vous le crachoir! + +BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sur, +absolument sur de rien. Tout a l'heure, j'avais meme oublie etre entre +dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aide, je m'en suis +souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ... + +MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous etes dans la chambre de +Monsieur d'Artelles. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Devant le hublot. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert. + +BRAMBOURG. Oui. + +MORBRAZ. C'est peut-etre vous qui avez regarde. C'est vous. Vous +regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les +voyez ... + +BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas +dire que je vois ... je ne vois pas! + +JEANNE. Il a vu! + +[Sensation. Mouvement. Bruit.] + +FOLGOET. Qui a parle? + +JEANNE. Moi, Amiral. + +MORBRAZ. Madame de Corlaix! + +JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur +l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu. + +BRAMBOURG [qui se releve tout d'un coup]. Moi? + +JEANNE. Il vous a dit tout a l'heure qu'apres avoir quitte la passerelle +de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de +reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompe ... Apres avoir quitte la +passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entre dans sa +chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et +s'ouvrant a babord de l'_Alma_. + +BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit. + +JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles etait ouvert ... Par ce +hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitot +le _Coblentz_ a allume la premiere reponse, quatre feux rouges. Alors M. +d'Artelles lui a demande [geste]: "Vous qui etes de quart est-ce que +c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a repondu: "Oui". +[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la +salle auquel succede un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles +a encore demande: "Quelle est la reponse a l'autre question". Monsieur +[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont +ete remplaces par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrete et reprend +haleine. Brusquement.] Apres que le _Coblentz_ eut tout eteint, comme M. +d'Artelles disait a Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire francais", +Monsieur [geste] a dit: "francais ou etranger. C'est un secret de +polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands +ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de +la a les interpreter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et +je l'ai entendu. + +FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu? + +CORLAIX. Eh bien, Jeanne? + +JEANNE. Oui. + +CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat? + +JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui, +les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce +que j'etais la. + +FOLGOET. Vous etiez la? + +JEANNE. Oui, a bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles. + +FOLGOET. Dans la ... + +JEANNE. Son canonnier peut en temoigner, c'est lui qui m'a sauvee. + +FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hesite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.] + +LE DUC. C'est la verite, Amiral! + +[Corlaix retombe accable sur son banc et semblera ne plus rien entendre +jusqu'a la fin de la scene.] + +MORBRAZ [a Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout a l'heure bourgre +d'ane. + +LE DUC. Vous ne me l'avez pas demande, Commandant. + +FOLGOET. Monsieur? + +BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme +de Corlaix ait vu. + +FOLGOET. Vous confirmez la deposition? + +BRAMBOURG. Absolument. + +FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est +plus que formalite. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement +abandonne l'accusation? + +MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le +President. + +FOLGOET. Monsieur le Defenseur? + +L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot. + +FOLGOET. La seance est levee. + +[Sort le Conseil de guerre]. + + + + +SCENE III + + +CORLAIX, JEANNE. + +[Un temps. Corlaix leve enfin la tete, regarde sa femme qui n'a pas +bouge toujours dans la meme attitude humiliee. Il fait un grand effort +sur lui-meme, puis:] + +CORLAIX [d'une voix tres douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant +croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se leve avec de +grandes difficultes.] Vous allez etre obligee de soutenir votre vieil +ami ... + +JEANNE [vient tomber a ses genoux]. Pardon! Pardon! + +[A l'exterieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le +Conseil de guerre!] + +CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!... + +[Pendant que le rideau baisse, tres doucement en lui caressant les +cheveux.] + +Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!... + + + RIDEAU. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes +by Claude Farrere et Lucien Nepoty + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES *** + +***** This file should be named 11037.txt or 11037.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11037/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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