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+Project Gutenberg's La veille d'armes, by Claude Farrere et Lucien Nepoty
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La veille d'armes
+ Piece en cinq actes
+
+Author: Claude Farrere et Lucien Nepoty
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11037]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES ***
+
+
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+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer.
+http://users.belgacom.net/gc782486
+
+
+
+LA VEILLE D'ARMES.
+
+par
+
+CLAUDE FARRÈRE et LUCIEN NÉPOTY.
+
+
+
+Pièce en cinq actes.
+
+_Représenté pour la première fois au Théâtre du Gymnase le 5 janvier 1917.
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur.
+BRAMBOURG: Henry Burguet.
+COMMANDANT MORBRAZ: Candé.
+VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet.
+D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny.
+LE DUC, matelot: Alcover.
+BIRODART, mécanicien de vaisseau: Coradin.
+COMMANDANT FERGASSOU: Valbret.
+DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton.
+VERTILLAC: Bender.
+CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly.
+CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton.
+FOURDYLIS, mousse: Gardanne.
+DAGORNE, matelot: Tressy.
+KORCUFF: Lerighe.
+DIQUELOU, matelot: Feld.
+LE TELÉMÉTRISTE: Lebreton
+L'ESTISSAC: Ch. Leriche.
+LE GREFFIER: Feld.
+JEANNE: Mmes Madeleine Lély.
+ALICE: Magd. Damiroff.
+
+
+
+PREMIER ACTE
+
+
+[Le théâtre représente le salon et la salle à manger du capitaine de
+vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-éclaireur
+l'Alma. (L'Alma est un bâtiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagérer
+par conséquent les dimensions apparentes du décor; un croiseur-éclaireur
+n'est pas un cuirassé dreadnought.)
+
+Les deux pièces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arrière
+du bâtiment. Deux amorces de cloison séparent le salon et la salle à
+manger, celle-ci à l'extrémité poupe: ligne de sabords en demi-cercle
+pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de
+Toulon; (feux de bâtiments et feux de la terre çà et là). Dans le salon,
+adossés aux amorces de cloison, petits divans de coin; à gauche, table à
+écrire, à droite, l'armoire blindée des documents secrets.
+
+(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (étoffe
+réglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pièces au
+besoin n'en font qu'une seule.
+
+Au lever du rideau, la draperie est ouverte complètement. Le Commandant
+de Corlaix est à table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une
+conversation animée. Rires, etc. Mais aussitôt des "chut". Le silence se
+fait. Corlaix se lève, le verre en main.]
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG,
+D'ARTELLES, à table.
+
+[CORLAIX, debout, le verre en main.]
+
+Messieurs, avant de passer au salon, permettez à votre commandant de
+vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurés en
+acceptant de dîner à sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas
+très gai d'être consignés tous à bord, au lieu d'aller à terre faire ses
+adieux à la paix qui sera peut-être défunte demain. Le service de la
+nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'à obéir joyeusement. Moi,
+d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grâce à rien regretter puisque ma
+famille m'a fait la charité de venir à moi qui ne pouvais aller à elle
+et que mes officiers, qui sont ma famille également, ma famille de
+marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens à me
+conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lève mon verre,
+Messieurs, à la santé de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis
+et dont vous regrettez l'absence.
+
+FERGASSOU. [Accent provençal qu'il exagère de temps en temps, par
+plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.]
+
+Commandant, à la vôtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous êtes un
+peu là, coquin de sort! Ça n'est pas tout ça. Il faut que quelqu'un lui
+réponde au Commandant.
+
+CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvée ici, je dispense ...
+
+FERGASSOU. Corvée, que vous dites?...
+
+D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvée sera pour le commandant
+[geste vers Corlaix] qui va être obligé de m'écouter.
+
+ALICE. Bravo!
+
+FERGASSOU. Ça va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou!
+
+D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est
+la première fois.
+
+FERGASSOU. On le sait ... le début, l'émotion inséparable, allez de
+l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou!
+
+D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un début ...
+
+BRAMBOURG. De quoi diable, alors!
+
+ALICE. Silence aux interrupteurs!
+
+D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes,
+c'est-à-dire tout l'état-major et tout l'équipage de notre bonne vieille
+_Alma_.
+
+FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un député cet enseigne.
+
+D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous étions ce
+matin ...
+
+BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants.
+
+D'ARTELLES.... nous étions trois cents hommes très malheureux.
+
+FERGASSOU. Malheureux, c'est-à-dire que c'était épouvantable.
+
+D'ARTELLES. C'est bien simple: voilà six jours que sous prétexte d'une
+mission secrète ... et secrète ... on sait ce que parler veut dire.
+
+BRAMBOURG. Excepté les journaux, personne n'en sait rien.
+
+ALICE. Bravo! Fred, à propos, il n'y a toujours rien de nouveau?
+
+CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le
+télégramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est à l'orateur.
+
+D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je répète: voilà six jours que nous
+sommes tous consignés à bord dans l'attente de cet appareillage
+problématique, en sorte que ce soir, qui est peut-être notre dernier
+soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprêtions tous
+à souper à la mode des anciens chevaliers ...
+
+ALICE. Ils jeûnaient les anciens chevaliers ...
+
+D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous
+apprêtions tous à jeûner comme eux, et vous nous avez épargné cette
+tristesse-là, Commandant, vous nous l'avez épargnée somptueusement,
+d'abord en nous réunissant autour d'une table de famille, et de plus, en
+y faisant asseoir avec nous de quoi réjouir nos yeux et de quoi
+réconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens à vous
+exprimer notre reconnaissance. Et je suis sûr que vous ne m'en voudrez
+pas si je lève mon verre à la santé de vos charmantes invitées plutôt
+qu'à la vôtre comme je devrais le faire.
+
+[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix
+se lève. Tout le monde l'imite.]
+
+CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ...
+Mesdames ...
+
+[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.]
+
+FERGASSOU. Hé bé, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit
+compliment de derrière les fagots qu'il vous a tourné, ce d'Artelles.
+
+JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrête.]
+Et tenez, j'ai même envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous
+êtes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lâche le bras de Fergassou,
+court à d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scène. Ils causent à voix
+basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et
+Brambourg ferment la marche.]
+
+BRAMBOURG. [à Fergassou] Vous voilà en pénitence, commandant Fergassou:
+privé de jolie femme.
+
+FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand
+je peux faire plaisir à mes amis, ce serait de ne pas le faire.
+
+VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un
+bridge? [Ils sont tous passés. Ils se séparent. Rabeuf et Fergassou se
+retrouvent en tête à tête, au premier plan. La scène a changé pendant ce
+dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.]
+
+BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation.
+
+JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ça, vous croyez donc tous que cette chose
+soit possible?
+
+FERGASSOU. Hé! hé! les rumeurs sont assez fâcheuses.
+
+RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est à vous de nous renseigner. Qu'est-ce
+qu'on fait à Toulon?
+
+JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armées ... que
+sais-je?
+
+D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien.
+
+JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui
+m'inquiète. Pourquoi envoyer l'_Alma_ à Bizerte?
+
+CORLAIX. Ma chère Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un
+contre-ordre est si vite arrivé.
+
+JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie!
+
+FERGASSOU. Alors, espérons le.
+
+JEANNE. En attendant, vous êtes là ... sous pression.
+
+CORLAIX. Au fait, Birodart, où en sommes-nous pour les feux?
+
+BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudières
+en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes après
+que vous en aurez donné l'ordre.
+
+CORLAIX. Combien de charbon déjà brûlé?
+
+BIRODART. 250 tonnes environ?
+
+CORLAIX. 12.000 francs de fumée! Mécanicien, vous coûtez cher.
+
+BIRODART. Pas moi, la mission.
+
+[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.]
+
+VERTILLAC. Birodart, vous en êtes?
+
+BIRODART [à Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre.
+Corlaix reste auprès de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause à voix
+basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le café.]
+
+JEANNE [à d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ça vous plairait, je
+parie, qu'il y eût la guerre.
+
+D'ARTELLES. Ma foi ... oui!
+
+JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrière vous?
+
+D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne.
+
+JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille?
+
+D'ARTELLES. Si ... lointaine.
+
+JEANNE. Et ... c'est tout?
+
+D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise!
+
+JEANNE. Chut! prends garde!
+
+ALICE. Monsieur d'Artelles, à mon secours! Toute seule, je n'arriverai
+jamais à satisfaire ma clientèle.
+
+D'ARTELLES [se précipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle.
+
+ALICE. Je vous charge du sucre.
+
+D'ARTELLES. Merci de la confiance!
+
+FERGASSOU. Enfin! voilà donc un enseigne qui va servir à quelque chose.
+
+ALICE [bas, à Jeanne]. Méchante, méchante!
+
+JEANNE. Pourquoi?
+
+ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, là-bas ... C'est ton
+mari. Tu es sûre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardée, tu
+sais, pendant tout le dîner ... Il t'a regardée ... d'un regard si tendre,
+si tendre ... ça m'a crevé le coeur. On parle de mobilisation, personne
+ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait
+donc, cet enseigne?
+
+JEANNE. Que tu es bête! Rien du tout, naturellement!
+
+ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce
+que les hommes disent aux femmes ...
+
+JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espèce de petite fille!
+
+ALICE. Comme si on avait besoin d'être mariée pour ...
+
+JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances!
+
+ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles
+filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux,
+c'est que tu ne fasses pas de chagrin à ton mari. Tu es une brave petite
+bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bête dont tu fais
+tout ce que tu veux. Est-ce vrai?
+
+JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui.
+
+ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur là-bas! Ton
+mari ...
+
+BRAMBOURG [qui s'est approché des deux femmes, à Jeanne]. Faut-il vous
+inscrire au bridge, Madame?
+
+JEANNE [qui à la vue de Brambourg n'a pu se défendre d'un léger
+mouvement de répulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai
+pas.
+
+[Brambourg s'incline en souriant.]
+
+BRAMBOURG [à Alice]. Et vous, Mademoiselle?
+
+ALICE. On ne sait pas ... Peut-être ... oui ...
+
+BRAMBOURG [rapportant la réponse à ceux qui sont vers la table de
+bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit:
+peut-être.
+
+ALICE [bas, à Jeanne]. Tu as une façon de rembarrer les gens!
+
+JEANNE. Celui-là m'exaspère!
+
+ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour?
+
+JEANNE. La cour! Tu t'y connais!
+
+[Alice va vers la table de bridge où Vertillac et Birodart sont déjà
+installés.]
+
+VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous
+n'attendons plus que vous.
+
+JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous
+permettez. Il a des choses importantes à me dire.
+
+RABEUF [à Fergassou]. Commençons toujours. On est quatre.
+
+FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ...
+
+[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis à
+la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix
+restent seuls dans le salon.]
+
+JEANNE [qui est assise délibérément près du bureau de Corlaix]. Eh bien,
+Fred?
+
+CORLAIX. Vous êtes bien sûre que c'est moi qui ai à vous parler? [Jeanne
+fait un "oui" très sérieux de la tête.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que
+j'ai à vous dire?
+
+JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des
+circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez à me dire que vous
+auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille
+sans lui dire adieu!
+
+CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le départ d'un vieux
+monsieur n'est jamais une chose bien grave!
+
+JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous défends de traiter ainsi mon
+mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez
+l'apprécier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre
+marine et que je serais, moi, un monstre si je n'étais pas extrêmement
+fière d'être sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un
+enfant qui a trouvé dans son sabot de Noël un cadeau magnifique,
+beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son
+âge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le
+connaître tout à fait ...
+
+CORLAIX. Le petit Noël s'est trompé ...
+
+JEANNE. Le petit Noël ne se trompe jamais!
+
+[Un temps. Corlaix médite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait
+mal.]
+
+JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau,
+changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une étrangère
+au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette
+affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce
+qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous
+voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs,
+Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec
+passion. Jeanne éclate de rire, triomphante.]
+
+CORLAIX. Enfant!
+
+JEANNE. Pas plus que vous.
+
+[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute à la chambre de
+bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.]
+
+VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je réclame votre
+arbitrage.
+
+BIRODART. Moi aussi.
+
+CORLAIX [allant à eux]. Qu'est-ce que c'est?
+
+VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de
+carreau.
+
+BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commençons par le commencement. Je
+demande un sans atout.
+
+VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-là. Regardez, Commandant.
+
+BIRODART. C'est un jeu superbe.
+
+[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il
+ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.]
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+JEANNE, BRAMBOURG.
+
+
+BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dévorer. Affreux spectacle! [Il
+fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumières, les
+feux des bâtiments. Parions que vous trouvez ça très joli?
+
+JEANNE. Ce n'est pas votre avis?
+
+BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins
+intéressé par leur ensemble que par tel petit détail que je découvre
+tout à coup et que je découvre d'autant plus que j'imagine qu'il est à
+moi seul. Aussi jugez si je le déguste en gourmet. Par exemple, ce soir,
+je l'ai découvert tout de suite en entrant, mon petit détail, et il est
+particulièrement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le
+sabord et semble ne pas l'écouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette
+grande mer a été créée, pourquoi cette énorme masse sombre pleine de
+lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si léger qu'il
+est à peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre
+épaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lève et s'éloigne de lui.]
+
+JEANNE. Monsieur ... vous n'êtes pas au bridge?...
+
+BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement
+quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, même le plus
+grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuité de croire que mon tour
+viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me
+font moins de mal. J'espère, j'attends ... Oui, c'est bien cela!
+j'attends. C'est délicieux de consoler.
+
+JEANNE. Consoler?
+
+BRAMBOURG. Consoler.
+
+JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un
+aveu: je suis très sotte.
+
+BRAMBOURG [se récriant]. Oh!
+
+JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne
+vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire à une Parisienne. J'ai été
+élevée à la campagne, puis j'ai vécu en province. Toutes les finesses
+m'échappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans
+réticences.
+
+BRAMBOURG. Encouragé comme je le suis ...
+
+JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-être un
+malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous?
+
+BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi.
+
+JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.]
+Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le
+rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien
+seuls. Profitons-en.
+
+BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre côté du bureau.] Je ne demande pas
+mieux.
+
+JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout à l'heure. Vite la prose.
+
+BRAMBOURG. C'est mon avis. Où en étais-je?
+
+JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ...
+
+BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poème?
+
+JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ...
+
+BRAMBOURG. Je me rappelle.
+
+JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des réponses très nettes. Attendre
+quoi?
+
+BRAMBOURG. Ma chance.
+
+JEANNE. Consoler qui?
+
+BRAMBOURG. Vous.
+
+JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse?
+
+BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades?
+
+JEANNE. Oui, oui.
+
+BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'évidence.
+
+JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'écoute. Parlez.
+
+[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde
+Brambourg bien en face.]
+
+BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis.
+Pardi! vous vous donnez le change à vous-même en vous répétant "c'est un
+officier de grande valeur". Évidemment ... c'est presque un grand
+homme ... D'accord! mais en amour, la vérité, la voilà toute crue, comme
+vous la désirez: votre mari a le double de votre âge.
+
+JEANNE. Même un peu plus.
+
+BRAMBOURG [encouragé]. Plus du double de votre âge. Alors, dans votre
+déconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez
+donc pas au dévouement, à l'abnégation, à la folie? au respect aussi,
+oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de
+confiance, le droit de souffrir de vos déceptions, d'être ... votre
+ami ... qui vous aime ...
+
+JEANNE [se levant]. Enfin!
+
+BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ...
+
+JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est très clair, maintenant. Je puis
+vous répondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais
+goût. Écoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par
+contre ... je ne suis pas sûre d'éprouver pour vous une estime
+particulière. Si je ne suis pas extrêmement claire, dites-le. Je tiens
+avant tout à nous éviter à tous deux de nouvelles humiliations.
+
+BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joué. J'ai été fait comme un gosse.
+
+JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien à nous dire, rien, jamais,
+excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles?
+
+BRAMBOURG [se levant]. Pardi!
+
+[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les
+examine l'un après l'autre.]
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Les Mêmes, CORLAIX, D'ARTELLES
+[entré à la suite de Corlaix]
+
+CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tête.]
+
+JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur
+le pont. J'ai besoin d'air.
+
+[Sortent Jeanne et d'Artelles.]
+
+
+SCÈNE IV
+
+CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un départ vers le
+rideau. Corlaix l'appelle.]
+
+CORLAIX. Brambourg?
+
+BRAMBOURG. Commandant?
+
+CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai
+trouvé un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voilà! [Il le
+parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon
+sujet. Ah! vous savez les rédiger, vous, les motifs, les motifs qui font
+des petits.
+
+BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ...
+
+CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquête, tarif
+d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant
+flanquerait à ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le
+maximum, vous ne croyez pas, vous?
+
+BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup.
+
+CORLAIX. Disons même que c'est trop. En somme, quoi? Il a parlé à haute
+voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est à peu près tout ... Parler sur
+la passerelle, ça mérite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de
+police simple, s'entend! avec sursis.
+
+BRAMBOURG. Sursis?
+
+CORLAIX. J'en étais sûr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, là ...
+Vous voyez bien que vous êtes féroce.
+
+BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutôt
+le contraire.
+
+CORLAIX. Fichtre!... Débonnaire alors?
+
+BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ça.
+
+CORLAIX. Ça ne m'étonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons
+comme pain et les moutons méchants comme gale.
+
+BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon.
+
+CORLAIX. Selon quoi?
+
+[Brambourg: geste.]
+
+CORLAIX. Dites-le donc.
+
+BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ...
+
+CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent.
+
+BRAMBOURG. Il y a un peu de cela.
+
+CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous êtes marin comme moi, je suppose et
+vous vous inquiétez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage
+inouï de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille
+de discipline sans raideur et sans façon ... d'une discipline joyeuse,
+paternelle ... et forte tout de même ... et sûre ... nous qui jouissons de
+cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons
+pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bête!
+et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'égal à
+égal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me
+dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque
+vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez.
+Voyons, mon ami, dites-le moi donc.
+
+BRAMBOURG. Dame.
+
+CORLAIX. Je vous en prie.
+
+BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous êtes, vous pour l'indulgence
+contre la sévérité, et vous avez raison, vous, parce que vous êtes,
+vous, un cas particulier.
+
+CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout à fait
+général.
+
+BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous êtes excessivement modeste. Un officier
+comme vous ...
+
+CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est égal, passons aux officiers ...
+pas comme moi?
+
+BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement à eux que je voulais en
+venir ... Je me trompe peut-être, mais j'imagine que ces officiers-là ne
+pourraient être comme vous ... pour l'indulgence contre la sévérité ...
+sans inconvénients majeurs.
+
+CORLAIX. Quels inconvénients?
+
+BRAMBOURG. Il n'en manque pas.
+
+CORLAIX. Par exemple!
+
+BRAMBOURG. C'est délicat.
+
+CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ...
+
+BRAMBOURG. Voyons, Commandant!
+
+CORLAIX. Vous hésitez tellement!
+
+BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer très mal.
+
+CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue.
+
+BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous êtes toujours pour l'indulgence.
+
+CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune,
+votre idée de derrière la tête que vous n'osez la sortir.
+
+BRAMBOURG. Je n'ai aucune idée de derrière la tête et d'ailleurs rien
+n'est plus simple au fond. Si j'étais indulgent, moi, comme vous l'êtes,
+vous, mon indulgence courrait grand risque d'être prise pour de la
+faiblesse et peut-être pour de la complaisance.
+
+CORLAIX. Par qui?
+
+BRAMBOURG. Par tout le monde.
+
+CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnés ... vos supérieurs.
+
+BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue après avoir hésité.] Et
+sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes
+privilégiés ... ceux dont le mérite ...
+
+CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes?
+
+BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter
+l'aventure d'être bons ... d'être trop bons ... et qui s'en sont mal
+trouvés. Ils cherchaient à se faire aimer ... ils se font fait
+mépriser ...berner ...
+
+CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?...
+
+BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous
+avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ...
+
+CORLAIX. Citez, mon cher, citez!...
+
+BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des
+hommes de coeur bafoués par la canaille ...
+
+CORLAIX. Ma foi! vous êtes trop jeune pour avoir souvent voyagé et tout
+de même vous êtes revenu de beaucoup de pays.
+
+BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni même
+Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui
+pillent leurs maîtres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que
+diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois!
+
+CORLAIX. C'est toujours instructif à rappeler ... quand c'est à propos.
+
+BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu.
+
+CORLAIX. Où?
+
+BRAMBOURG. Dans ma propre famille.
+
+CORLAIX. Il vous est peut-être pénible de remuer ...
+
+BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire très
+laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui
+était vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur
+ma foi ... il n'était plus jeune ... mais il était encore loin d'être
+vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas à Brambourg.]
+Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou
+douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le
+prit de se marier ... Il avait vécu seul jusqu'alors, mais sa solitude
+lui pesa tout à coup. Dieu sait pourquoi. Il crut très bien faire en
+épousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui témoignait,
+paraît-il, beaucoup d'amitié.
+
+CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire?
+
+BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait
+mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle était un homme
+bon ... indulgent ... indulgent à l'excès.
+
+CORLAIX. Je l'avais deviné.
+
+BRAMBOURG. Sa femme n'était pas une mauvaise femme, mais c'était une
+femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme
+au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop
+vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle.
+
+CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde.
+
+BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas épousé mon brave
+homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour.
+
+CORLAIX. Il y a tant de goujats ...
+
+BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y
+veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et
+des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle était aveugle par
+vocation.
+
+CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intéresse mystérieusement. Sa jeune et
+jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa
+vieille bête de mari?
+
+BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut
+fidèle trois ou quatre mois ... et puis ...
+
+CORLAIX. Et puis?
+
+BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant.
+
+CORLAIX. J'avais compris.
+
+BRAMBOURG. Un garçon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme
+elle-même. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui.
+
+CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens!
+
+BRAMBOURG. Mon oncle sut bientôt à quoi s'en tenir.
+
+CORLAIX. Vous m'étonnez. Je me suis laissé dire que les maris trompés ne
+savent jamais ...
+
+BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas être complices.
+
+CORLAIX. Vous m'en direz tant.
+
+BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discrètement ... la puce à
+l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupçon qui coûte.
+
+CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez?
+
+BRAMBOURG. Mon oncle, bon gré mal gré, sut par conséquent tout ce qu'il
+devait savoir. Mais il était aveugle par vocation, et il avait trop aimé
+sa femme innocente ... il continua à l'aimer coupable ... Elle, inquiète
+d'abord ... puis étonnée ... puis vexée ... humiliée, puis méprisante ...
+eut tôt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus
+tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir été un mari trop
+débonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur.
+Il mourut deux ou trois ans plus tard.
+
+CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en félicite. [Silence.] A propos,
+l'histoire est terminée?
+
+BRAMBOURG. Mais oui.
+
+CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres détails?... Par exemple, sur
+ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ...
+qui ne voulurent pas être complices?...
+
+BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ...
+
+CORLAIX. Dommage! je m'y intéressais, moi, à ces amis ... à ces bons
+amis, honnêtes gens ... sincères ... l'histoire est vraiment finie?
+Brambourg, vous êtes bien de service, ce soir?
+
+BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde.
+
+CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup
+d'oeil personnel ... vérifier qu'un homme est réellement éveillé dans
+chaque armement ... faire une ronde dans tout le bâtiment ... de l'avant à
+l'arrière comme c'est votre devoir et ne revenez qu'après avoir bien
+vérifié que tout est à poste et en ordre.
+
+BRAMBOURG. Très bien, Commandant!
+
+[Il sort, Corlaix hausse les épaules et jette sa cigarette. Un temps.]
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART,
+FERGASSOU.
+
+JEANNE. Fred, un T.S.F.
+
+DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La télégraphie sans fil vient de
+recevoir ça, Commandant.
+
+CORLAIX. Merci, Dagorne.
+
+[Dagorne salue et sort.]
+
+JEANNE. Lisez vite. C'est peut-être une bonne nouvelle ... Pourquoi me
+regardez-vous ainsi, Fred?
+
+CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas
+chiffrés, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils
+n'ont pas encore vues ces yeux-là!... Toutes ces vilaines bêtes
+sournoises qui traînent autour de nous. Comme ils regardent franc et
+clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-là! ce sont mes meilleurs
+amis. Au travail! [Aussitôt entré d'Artelles est allé derrière le rideau
+porter la nouvelle de la dépêche. Vertillac entre suivi des autres
+officiers. L'un d'eux ouvrira complètement le rideau.]
+
+FERGASSOU. Une dépêche, Commandant?
+
+RABEUF. Une dépêche! diable!
+
+CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plaît. [Il s'installe devant son
+bureau et commence le déchiffrage. Fergassou lit par-dessus son épaule.
+Les autres officiers groupés à l'écart attendent le résultat. Jeanne
+cause avec d'Artelles à l'autre bout de la scène.]
+
+FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de même!
+
+JEANNE. Est-ce un long déchiffrage?
+
+D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est très habile.
+
+JEANNE. Eh bien, Fred, où en êtes-vous?
+
+FERGASSOU. Oh! c'est très intéressant. [Il lit pardessus l'épaule de
+Corlaix.] Marine Paris à vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral
+_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_.
+
+JEANNE. Après?
+
+FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf.
+
+JEANNE. C'est interminable!
+
+FERGASSOU. Hé! hé! il faut le temps.
+
+JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous êtes gentil, vous ne
+croyez pas à la guerre.
+
+D'ARTELLES. Dites, pour être plus exacte que je n'ose pas l'espérer.
+
+JEANNE. Ne parlez pas ainsi.
+
+D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mépriseriez. Alors, j'aime
+mieux dire la vérité. C'est que vous êtes une Française, Madame, et vous
+verrez que les Françaises seront plus héroïques encore que ces
+Lacédémoniennes si vantées, qui faisaient des mots historiques au départ
+des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout
+simplement leur mari, leurs frères ... et elles se tairont ... Ce sera
+beaucoup plus beau.
+
+[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se
+sont groupés derrière Corlaix pour suivre le déchiffrage avec anxiété.
+Maintenant le déchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes
+rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en
+montrant Jeanne.]
+
+JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred?
+
+CORLAIX. Oh! dépêche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ...
+Dispositions prévues par précédents télégrammes numéros 457 et 462
+désormais sans objet aucun navire ne devant se rendre à Bizerte jusqu'à
+nouvel ordre; faites immédiatement éteindre ses feux au croiseur _Alma_
+et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez réception.
+
+JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprès, cela?... Vous ne partez plus.
+L'_Alma_ reste à Toulon. Alors, c'est la paix? Évidemment, puisque vous
+ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien?
+
+CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet.
+
+JEANNE. Donc, la paix?
+
+CORLAIX [brève hésitation]. Heu ... vous l'avez dit.
+
+JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice!
+Alice!... où est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la
+paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!...
+
+[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrière
+elle, attend qu'elle se soit éloignée, puis se retourne brusquement.]
+
+D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip!
+
+TOUS. Hurrah!
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Les Mêmes, moins JEANNE.
+
+[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les épaules. On se serre
+les mains. On rit sans motif.]
+
+CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une espérance.
+
+FERGASSOU. Basée sur un fait.
+
+CORLAIX. Je le reconnais.
+
+BIRODART. Si on nous garde à Toulon ...
+
+VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous.
+
+D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au
+complet.
+
+VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ça!
+
+CORLAIX [à Vertillac]. J'y pense, ça ne doit pas vous aller plus qu'il
+ne faut, à vous?
+
+VERTILLAC. Pourquoi donc?
+
+CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous
+n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des
+conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ...
+
+VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les
+officiers de France et je serais certainement le seul à ne pas tirer
+l'épée avec enthousiasme.
+
+CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais
+douté. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la
+petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de même vous n'en êtes pas
+moins papa ... inquiet de personne chez vous? La santé?
+
+VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnée se porte comme le
+Pont-Neuf.
+
+CORLAIX. Bravo! vrai, ça me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitié
+de venir déjeuner demain à ma table; nous décoifferons une bouteille à
+la santé du nouveau-né.
+
+VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant.
+
+CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gâter la
+sienne.
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Les Mêmes, JEANNE.
+
+JEANNE. Je suis contente, mais contente!
+
+CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites éteindre les feux, voulez-vous?
+
+BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.]
+
+VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublié ... [Il le
+suit.]
+
+RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.]
+
+FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est
+colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux!
+[Il sort également.]
+
+[Toutes ces répliques et toutes ces sorties en même temps et très vite
+dans une gaieté fébrile.]
+
+JEANNE [éclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est
+devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils?
+
+CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme à mes
+côtés, ce soir ... Ils sont allés écrire, n'en doutez pas et
+attendez-vous à être chargée d'une infinité de lettres tout à l'heure.
+[Il sonne.] Ça devient contagieux! Personne à la timonerie! Il faut
+pourtant faire armer le canot à vapeur.
+
+D'ARTELLES. Commandant ...
+
+CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres à donner.
+[Il sort.]
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+JEANNE, D'ARTELLES.
+
+JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.]
+Heureusement que vous me restez fidèle, sans cela je ne trouverais
+jamais mon manteau.
+
+D'ARTELLES [qui trouve le manteau à l'autre bout de la pièce, éclatant
+de rire.] Le voilà, vous ne brûliez guère.
+
+JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide à enfiler son
+manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouvé mon
+manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une
+grande joie.
+
+D'ARTELLES. Oh! oui.
+
+JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi?
+
+D'ARTELLES. Par exemple!
+
+JEANNE. Mais puisque c'est la paix!
+
+D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgré lui.] Je ne pensais plus
+à ça!...
+
+JEANNE. Pourquoi ris-tu?
+
+D'ARTELLES. Je ne ris pas.
+
+JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus.
+
+D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'était si charmant, si communicatif ...
+Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... Hé! mon Dieu, parce
+que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce
+que tu es délicieusement jolie ... Voilà! Tu me regardes?
+
+JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus.
+
+D'ARTELLES. Chut! ils écrivent. Ne les dérange pas. Ce sont des enragés.
+Tu sais que la marine est notre plus grande école de littérature!
+
+JEANNE [qui n'écoute pas]. Cette dépêche ... qu'est-ce qu'elle signifiait
+au juste?
+
+D'ARTELLES. Hé! le commandant te l'a bien dit!
+
+JEANNE [même jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers
+français?
+
+D'ARTELLES [très sérieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais
+vu bien d'autres si la dépêche avait apporté une meilleure nouvelle.
+J'en sais quelque chose. Mon père était à Saint-Cyr quand la guerre de
+70 éclata. Il m'a raconté souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle
+fête. Toute la promotion en même temps recevait le grade de
+sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout à coup en pleine bataille!... des
+gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux
+pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immédiatement sans qu'on
+n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idée le premier, ils firent un
+beau serment de gosses et de Français. Un serment absurde, mais si
+beau ... Celui de charger leur première charge en gants blancs et le
+casoar au képi. Toute la journée ce fut un délire indescriptible.
+C'était à qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y!
+un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se
+bousculait, on se battait déjà. On parlait sans entendre les réponses.
+Les petites lingères de l'école ne savaient où donner de la tête. Elles
+cousaient, elles cousaient des galons sans relâche, et le soir, chacune
+d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et
+plusieurs centaines de baisers à son cou. Des pourboires tout ça! Ah!
+comme ça sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardés
+jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On
+est ivre, on est fou!
+
+JEANNE. Georges!
+
+D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tête ... Je m'étais juré de ne
+rien changer aux choses. Tu ne t'étais pas aperçue ...
+
+JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et
+le regardant avec une infinie pitié.] La guerre! et tu vas partir ...
+
+LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebâillement de la porte]. La canot à
+vapeur est paré.
+
+[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont séparés.]
+
+JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-être que jamais ...
+
+[Elle n'a pas le courage d'achever.]
+
+D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas
+t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: à onze
+heures, le canot à vapeur doit retourner à terre pour le service ...
+c'est moi qui l'expédierai, personne ne sera là ... donne-moi cette
+heure-là, cette toute petite heure ... Ne dis pas non!
+
+JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible.
+
+D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une
+femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un
+objet oublié, par exemple ... Tout le monde court à sa recherche ... Tu
+restes seule sur le pont. Libre!
+
+JEANNE. Assez!
+
+D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'échelle du panneau des
+officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si
+j'ai mérité un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout à
+l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicité
+de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue.
+Songe que peut-être jamais ...
+
+JEANNE. Oh! tais-toi!
+
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+Les Mêmes, ALICE, puis FERGASSOU.
+
+ALICE [un paquet de lettres à la main]. Onze lettres! je suis le
+vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus écrivassier de France. [A
+Jeanne.] Tu es prête? Tout le monde attend à la coupée. [Elle
+s'habille.]
+
+FERGASSOU [entrant, une lettre à la main]. Mademoiselle Perlet est
+ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvée?
+
+ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure!
+
+FERGASSOU. Voilà comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses,
+vous en apprendriez des choses!
+
+ALICE. Soyez tranquille! en route.
+
+[Jeanne toute indécise, très émue, échange un long regard avec
+d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la
+cheminée.]
+
+JEANNE [à Alice]. Viens.
+
+ALICE [qui a vu le jeu de scène]. Ton sac?
+
+JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle.
+[A Fergassou]. Au revoir. Commandant.
+
+FERGASSOU. Mais ...
+
+JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous
+restiez ici.
+
+FERGASSOU. A vos ordres, Madame.
+
+JEANNE [à d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.]
+
+ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien?
+
+JEANNE [bas]. Viens, ma grande ...
+
+[Elles sortent.]
+
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF,
+puis CORLAIX.
+
+FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ça, ces petites
+femmes! Hé! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait
+un public de tous les diables!
+
+D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous là-haut?
+
+FERGASSOU. Évidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous
+[d'Artelles qui ne l'écoute pas, prête l'oreille aux bruits du dehors.
+Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conférence, petite
+conférence. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs
+pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de
+ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans
+étoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie
+d'y accrocher son chapeau, de ces petites mécaniques de Japonaises
+toutes en cire et même des Laponnes qui semblent des chiens bassets
+trottant sur leurs pattes de derrière ... Eh! bien, savez-vous quelle est
+celle qui m'a encore le mieux trompé? Mon cher, c'est une Auvergnate.
+Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me
+fais comprendre,--mais là, bien comme il faut, elle s'arrangeait de
+telle façon que c'était encore moi, benêt qui devais la consoler. Ah!
+nos femmes de France! Bon Diou!
+
+BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laissé son sac quelque part,
+vous ne l'avez pas vu, d'Artelles?
+
+D'ARTELLES. Non.
+
+VERTILLAC [entrant]. Le sac doit être sous les coussins du divan. Madame
+Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournés.]
+
+RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis
+du bridge.
+
+FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus là que là-bas.
+
+CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette.
+La potiche qui est près de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la
+potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort
+emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.]
+
+FERGASSOU. En voilà une affaire de sac.
+
+RABEUF. Tout est bien qui finit bien.
+
+CORLAIX. Le canot à vapeur nous passe à poupe, n'est-ce pas?
+
+BIRODART. Oui, Commandant.
+
+VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrivé trop tard.
+
+CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ...
+
+VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir.
+
+CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et
+peut-être que demain ...
+
+FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci.
+
+[Corlaix distribue des poignées de main sans quitter le canot des yeux.
+Quand c'est le tour de d'Artelles]:
+
+CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parlé de ce chronomètre C
+que vous devez porter demain matin à 5 h. 30 à l'Observation?
+
+D'ARTELLES. Non, Commandant.
+
+CORLAIX. Ce ne sera pas très long. Vous n'avez pas trop sommeil?
+
+D'ARTELLES. Je suis à vos ordres.
+
+[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.]
+
+
+
+
+SCÈNE XI
+
+
+CORLAIX, D'ARTELLES.
+
+CORLAIX [Il va vers sa table à écrire, ouvre un tiroir et en sort
+plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donné un coup d'oeil ces
+jours derniers aux carnets individuels de vos chronomètres, le
+chronomètre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai préparé une
+petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la
+trouve, la remet à d'Artelles.] Ah! la voilà ... je voulais la revoir
+avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre
+canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de
+l'Horloge d'étudier la question.
+
+D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Très bien, Commandant.
+
+CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du
+bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce
+diable de chronomètre qui vous a retenu à bord, j'espère?
+
+D'ARTELLES. Mon Dieu ...
+
+CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de
+la peine!... Il faut du zèle, mais pas trop n'en faut! C'est très mal
+porté d'être un officier irréprochable.
+
+D'ARTELLES. Commandant!
+
+CORLAIX. Croyez-moi.., à vingt-quatre ans, on a mieux à faire dans la
+vie que de porter soi-même des chronomètres à l'Observatoire ...
+
+D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez dû préparer l'École navale à
+Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais.
+
+CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porté des chronomètres, beaucoup
+de chronomètres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne
+m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose.
+
+D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ...
+
+CORLAIX. A cause?... Ah! à cause de ça! [Il montre les galons de sa
+manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis
+quatre ans déjà ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier
+cri ...
+
+D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les étoiles.
+
+CORLAIX. Les étoiles, d'Artelles! les étoiles à un petit jeune homme d'à
+peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout
+de même pensez à ceci que je vais vous dire ... et dont vous goûterez
+plus tard, vous-même, l'amertume ... "On peut très bien être tout
+ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux
+bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de
+beaux rêves, tous brodés d'or, galonnés, décorés, empanachés ...
+
+D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est à vos broderies, à vous et à
+vos étoiles que je vais rêver.
+
+CORLAIX. Vous êtes un gentil garçon, d'Artelles, et je vous aime bien,
+mais ...
+
+D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui êtes trop bon. Il faudrait un
+drôle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fût
+pas le plus tôt possible à la tête de l'escadre.
+
+CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument à me
+souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois étoiles d'argent dont
+je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort
+envie.
+
+D'ARTELLES [deux pas en arrière]. Commandant?... J'ai mal entendu?...
+Vous n'avez pas dit ...
+
+CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ...
+
+D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le
+droit.
+
+CORLAIX. Je n'ai peut-être pas le droit de me tuer ... mais il n'en est
+pas question, il est question d'une bonne fièvre secourable ou d'un bon
+petit choléra compatissant.
+
+D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'êtes pas seul.
+
+CORLAIX. Vous trouvez?
+
+D'ARTELLES. Comment, si je trouve?...
+
+CORLAIX. C'est juste, je suis marié ... donc, je ne suis pas seul au
+monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel âge me
+donnez-vous?
+
+D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans,
+Commandant.
+
+CORLAIX. Et quel âge donnez-vous à ma femme?
+
+D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ...
+
+CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois égale
+vingt-sept. Vingt-sept à l'écart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez
+toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles?
+
+D'ARTELLES. Commandant!
+
+CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis
+épouvantablement, d'Artelles ... je le suis à crier ... je le suis à
+crever, seul, tout seul ... [Il s'arrête devant d'Artelles, les bras
+croisés.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar!
+Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me réveiller; d'autres
+fois, je m'arrête dans la rue et j'écoute stupéfait d'avoir entendu
+quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi
+faire? qui m'a donné cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de
+même pas si bête le bon Dieu! [Silence prolongé, d'Artelles regarde
+Corlaix avec une stupeur et une anxiété immenses. Corlaix s'est repris à
+marcher de long en large, il se calme peu à peu.) Mon pauvre petit, vous
+voilà tout bouleversé. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je
+vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le déballage d'âme, le
+coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre
+car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je
+me suis marié, il y a deux ans, ma femme n'était pas encore majeure ...
+et moi! ah! ce que j'ai fait là, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de
+châtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas
+quarante-huit ans que j'avais, les années vécues sur la mer comptent
+double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de
+passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ...
+quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante!
+
+D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagération. Et d'abord on ne
+se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui".
+
+CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit.
+
+D'ARTELLES. Peut-être pas absolument, mais ...
+
+CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrête de nouveau en face de l'enseigne.]
+Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que
+je n'ai jamais raconté à âme qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi,
+pourquoi? Évidemment, vous me plaisez ..., évidemment, si j'avais un fils
+j'aimerais qu'il fût ce que vous êtes. Que mon supplice vous serve
+d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son
+père ..., elle l'avait beaucoup aimé ... elle le regrettait encore après
+dix autres années et c'est alors que je l'ai rencontrée. D'Artelles,
+elle était tellement naïve qu'elle mit sa main dans la mienne croyant
+qu'un mari ... un mari de mon âge était un second père ... et voilà
+tout!... un père de rechange qui allait remplacer le premier!
+Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus,
+rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu à peu, je suis
+devenu le père de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ...
+rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas?
+
+D'ARTELLES. Commandant, je vous ...
+
+CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus
+beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son père. Eh bien,
+figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement;
+comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour!
+d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est à se tordre!
+
+D'ARTELLES [Il a reculé peu à peu jusqu'à la porte]. Commandant, je vous
+en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit
+d'entendre.
+
+CORLAIX [qui n'écoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela,
+un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les
+minutes ... J'étouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.]
+
+D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous,
+taisez-vous!
+
+CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas même un trou dans le
+mur ... Rien. Si, quelque chose tout de même ... Les six planches ... les
+six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ...
+
+ RIDEAU.
+
+
+ * * * * *
+
+
+DIEUXIÈME ACTE
+
+
+[La scène représente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au
+fond, un hublot caché par un rideau.
+
+Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis côte à côte.]
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+JEANNE, D'ARTELLES.
+
+D'ARTELLES. Ah! bah!
+
+JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur!
+
+D'ARTELLES. Allons donc!
+
+JEANNE. Comme je vous le dis!
+
+D'ARTELLES [haussant les épaules]. Menteuse!
+
+JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de
+suite!
+
+D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a
+jamais demandé pardon à une heure pareille ...
+
+JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ...
+
+D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ça ...
+
+JEANNE. Allons!
+
+D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes.
+
+JEANNE. Menteur!
+
+D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon
+chéri ... acier, papier. Si le type d'à côté ne dort pas sur ses deux
+oreilles, il entend la moitié de ce que tu dis.
+
+JEANNE [bas]. Menteur!
+
+D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens.
+Ma petite fille, on ne vous a pas élevée, on vous a nourrie. Alors, pour
+croire il te faut voir, à présent? Très bien! vois!
+
+JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors!
+Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi?
+
+D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chéri! Il y en a des canots, le matin. Il
+y en a un à six heures.
+
+JEANNE. Pour les femmes!
+
+D'ARTELLES. Pour les femmes habillées intelligemment. Je te prêterai une
+redingote. Personne n'y verra que du feu.
+
+JEANNE. Il pousse du bord à six heures, ton canot?
+
+D'ARTELLES. Oui. On nous préviendra. Dame, il y aura un moment délicat.
+
+JEANNE. Oui?
+
+D'ARTELLES. Le moment du départ. Suppose que l'officier de quart soit à
+la coupée.
+
+JEANNE. Eh bien, tu te débrouilleras. Il y avait cinq officiers à la
+coupée, hier, et je me suis débrouillée tout de même ... tu n'auras qu'à
+perdre ton sac, toi aussi.
+
+D'ARTELLES. Bien sûr! Dire que je n'y pensais pas.
+
+JEANNE. Tu ne penses jamais à rien ...
+
+[Clarté bleue assez vive, très douce.]
+
+D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu!
+
+JEANNE [qui s'étire]. Ça fait très jolie, le circuit bleu.
+
+D'ARTELLES. Ça fait très joli, mais ça fait extraordinaire ... Oh!
+extraordinaire ... somme toute pas tant que ça, ils auront encore cassé
+quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis
+donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la très chaste ...
+quelle tête va-t-elle te faire tout à l'heure quand tu rentreras?
+
+JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des têtes?... elle
+est mieux élevée que ça.
+
+D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es
+sûre ... mais là, sûre, ce qui s'appelle sûre?
+
+JEANNE. Dix fois plutôt qu'une. On lui couperait les quatre membres
+avant de lui arracher un mot.
+
+D'ARTELLES. Mon chéri, il faut que je te dise ...
+
+JEANNE. Quoi?
+
+D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça ... parce que je
+t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma
+pensée ... parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un
+amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous
+deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un
+homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant
+auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute
+aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ...
+Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne
+frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton
+poignet ... Quelques étés, quelques hivers ... et je ne serai plus pour
+toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier
+amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le
+souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te
+soit toujours très doux, très consolant, très pur ... toujours,
+toujours ... jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a
+quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors,
+écoute, écoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu
+m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me
+retenait ... pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit ... ce que
+je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ...
+
+JEANNE. Pourquoi?
+
+D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voilà que je
+tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'était affreux,
+affreux ... Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de
+courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de
+crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire
+cela, mais ... ton mari ... il t'aime!
+
+JEANNE. Naturellement qu'il m'aime.
+
+D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il
+t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins
+passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle ... moins
+passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est
+vieux et qu'il souffre.
+
+JEANNE. Il souffre?
+
+D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a
+beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te
+laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il
+t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me
+promettre ... veux-tu?
+
+JEANNE. Promettre quoi?
+
+D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord.
+
+JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est?
+
+D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour
+où tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ça ... il ne viendra jamais ce
+jour-là, je veux dire: quand je ne serai plus là ... quand je serai
+parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grâce ... ne plus
+aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer
+d'amour ... pour aimer seulement d'amitié, de tendresse ... pour aimer
+comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ça ... pour
+n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari.
+
+JEANNE. Oui ... je promets.
+
+D'ARTELLES. Je t'aime.
+
+JEANNE. Je te promets, mon chéri, mais tu sais ce n'était pas la peine
+de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariée, je ne
+savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'étais
+excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire
+que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aimé
+vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais à
+moi-même? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ...
+et je te promets encore, mon chéri, chéri, qui vas partir! Mais pourquoi
+dire cela ... quand même tu mourrais avant moi, ce sera dans si
+longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ...
+veux-tu que je te dise?
+
+D'ARTELLES. Bien sûr que je veux.
+
+JEANNE. Eh bien, voilà: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je
+l'aime beaucoup.
+
+D'ARTELLES. Eh là!
+
+JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as
+commencé ... c'est toi qui as dit des choses sérieuses le premier, par
+conséquent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sûr, je l'aime
+parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et
+silencieux ... et secret ... et sais-tu? à partir d'à présent, je vais
+l'aimer bien plus encore.
+
+D'ARTELLES [la menaçant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de
+même.
+
+JEANNE. Allons, bon! voilà qu'il devient jaloux, à présent! [Baisers.]
+Tu m'étouffes ... lâche moi ... mais lâche-moi donc, petite brute.
+
+[Elle se dégage.]
+
+D'ARTELLES. Mon chéri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous
+avons encore très peu de temps à être ensemble, dans cette petite
+chambre où nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce
+petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand même je vivrais
+cent ans ... Nous avons encore très peu, trop peu de temps ... et alors il
+ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tête là ...
+
+JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir.
+
+D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut!
+
+[Tout en restant enlacés, ils prêtent l'oreille. La pendule sonne quatre
+heures et demie. Lentement Jeanne prend la tête de d'Artelles et
+l'embrasse sur le front.]
+
+JEANNE. Il doit faire jour.
+
+D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un
+encrier. [Il va à la fenêtre, écarte le rideau, dévisse l'écrou de
+cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh là!
+
+JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal?
+
+D'ARTELLES. Mon Dieu!
+
+JEANNE. Mais quoi? Tu es blessé?µ
+
+D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repoussé le hublot et revient
+vers elle.] Jeanne! Jeanne!
+
+JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur!
+
+D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est épouvantable!
+
+JEANNE [articulant à peine]. Ah!... Ah!
+
+D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ...
+
+JEANNE. Eh bien?
+
+D'ARTELLES. Le bateau est appareillé! Nous sommes en mer!
+
+JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle].
+Comment, en mer?
+
+D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la côte, nous
+marchons.
+
+JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre à son tour, regarde. Silence.]
+Je suis perdue!
+
+[Silence.]
+
+D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On
+n'aurait prévenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu?
+
+JEANNE. Je suis perdue!
+
+D'ARTELLES. Et le bruit des hélices ... et les trépidations!...
+
+JEANNE. Je suis perdue!
+
+D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les hélices à la rigueur ... le
+bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que
+nous sachions ... Je vais sonner.
+
+[Il a fermé les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il
+semble être seul dans la pièce.]
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+JEANNE cachée, D'ARTELLES, FOURDYLIS.
+
+[Silence d'un quart de minute. On frappe à la porte.]
+
+D'ARTELLES. Entrez!
+
+[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet à la main.]
+
+FOURDYLIS. Me voilà capitaine.
+
+D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareillé?
+
+FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareillé? qui a donné l'ordre?
+
+FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ...
+
+D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareillé?
+
+FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'étais pas de quart ... à quatre
+heures seulement que j'ai pris le quart.
+
+D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton
+quartier-maître. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de
+nouveau.] Où va-t-on?
+
+FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit.
+
+D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prévenu les officiers?
+
+FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'étais pas là.
+
+D'ARTELLES. Tu n'étais pas là, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien?
+[On frappe à la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne!
+[A Fourdylis qui se dépêche d'obéir.] Toi, fous-moi le camp, idiot!
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+JEANNE [cachée], D'ARTELLES, DAGORNE.
+
+DAGORNE [le bonnet sur la tête, il salue militairement, se découvre]. A
+vos ordres, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là? Nous voilà en mer?
+Où va-t-on?
+
+DAGORNE. Nous allons à Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est
+du monde pour doubler la Sardaigne.
+
+D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacré nom d'un chien! Ce soir à
+dix heures, le commandant avait reçu de Paris l'ordre d'éteindre les
+feux.
+
+DAGORNE. On les a bien éteints, Lieutenant. Seulement, à onze heures on
+les a rallumés. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans
+la marine.
+
+D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre?
+
+DAGORNE. Paraît.
+
+D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela?
+
+DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-être
+prudent. [Silence.]
+
+D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prévenu personne?
+
+DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordée de quart. Le
+Commandant a dit comme ça qu'il fallait laisser dormir ceux dont on
+n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-être besoin plus tard. On
+n'a réveillé que les officiers de service.
+
+D'ARTELLES [à soi-même, tête basse, geste d'impuissance]. C'était écrit!
+[Il relève la tête. A Dagorne.] Par conséquent, nous allons à Bizerte?
+A-t-on dit quand on arriverait?
+
+DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme
+ça qu'on y serait après-demain matin, dans les trois heures de la
+nuit ... 420 milles à 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut.
+
+D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart?
+
+DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg.
+
+D'ARTELLES. Ah! et une fois à Bizerte ...
+
+DAGORNE. Une fois à Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce
+qu'on fera à cette heure-ci, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne.
+
+[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en
+va en refermant la porte sans bruit.]
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+JEANNE, D'ARTELLES.
+
+[D'Artelles vérifie que la porte est bien fermée puis écarte le rideau,
+Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixité étrange.]
+
+D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de réponse] demain nous serons
+à Bizerte. [Même silence. La voix de d'Artelles devient inquiète.]
+Jeanne tu ne réponds pas? [Il court à elle.] Parle, je t'en supplie,
+non, ne regarde pas là! [Il l'oblige à tourner la tête vers lui et
+pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ça! Jamais! ce serait trop
+horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il
+l'entraîne vers l'avant-scène, la fait asseoir et à genoux devant elle,
+il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas.
+
+JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas mérité. Oh non!
+
+D'ARTELLES. Ne dis pas cela ...
+
+JEANNE [elle l'atire à soi par la tête]. Non, je ne le dirai pas, n'aie
+pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps.
+
+D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ...
+
+JEANNE. Chut! mon chéri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer,
+donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne
+pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable.
+
+D'ARTELLES. Je t'ai entraînée ...
+
+JEANNE. J'ai accepté, je suis la seule coupable ...
+
+D'ARTELLES. Mais ...
+
+JEANNE. Mais peut-être avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons,
+ce matelot ... il a dit Bizerte?
+
+D'ARTELLES. C'est là que nous allons.
+
+JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous?
+
+D'ARTELLES. Demain soir.
+
+JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon chéri, mon petit, mon petit à
+moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Écoute, il ne
+s'agit pas de désespérer ... réfléchissons ... d'abord. Nous serons à
+Bizerte demain soir ... d'ici là est-ce que je risque quelque chose?
+Quelqu'un peut-il entrer tout à coup dans ta chambre? Vois-tu un autre
+endroit sûr où me cacher?
+
+D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme à
+clé. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance.
+
+JEANNE. Ton matelot?
+
+D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est chargé de faire mon lit, ma chambre,
+tout enfin ... Je ne vois guère comment l'empêcher d'entrer, il
+trouverait ça louche.
+
+JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'était
+un homme très sûr?
+
+D'ARTELLES. Oui.
+
+JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire?
+
+D'ARTELLES. Tu voudrais ...
+
+JEANNE. Puisqu'il t'est fidèle. C'est un Breton n'est-ce pas?
+
+D'ARTELLES. Oui.
+
+JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira
+pas.
+
+D'ARTELLES. Oh! quant à nous trahir, jamais! Ce petit-là, c'est
+l'honneur même, seulement, il est jeune, il peut gaffer.
+
+JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... ça ne durera qu'un jour et
+qu'une nuit en somme, cette traversée. Maintenant, une fois à Bizerte ...
+[Elle regarde d'Artelles.]
+
+D'ARTELLES. Une fois à Bizerte, qui t'empêchera de débarquer comme tu
+devais débarquer à Toulon?... de grand matin? par la première
+embarcation, avec moi?
+
+JEANNE. Appelle ton ordonnance.
+
+D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite?
+
+JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... après, nous réfléchirons
+mieux à notre aise. Sonne.
+
+D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait.
+
+JEANNE. Ah! encore une chose à laquelle je ne pensais pas!
+
+D'ARTELLES. Quoi?
+
+JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que
+va-t-elle faire tout à l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand
+elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui télégraphier
+d'ici.
+
+D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du
+Commandant. Tu te rattraperas à Bizerte.
+
+JEANNE. A Bizerte ... si tu réussis à me mettre à terre sans anicroche,
+une fois débarquée, que faire?
+
+D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant à
+ça, rien de plus simple.
+
+JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille?
+
+D'ARTELLES. Deux fois par semaine, à peu près.
+
+JEANNE. Mon chéri! mon chéri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances,
+de bonnes chances!
+
+D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu!
+
+JEANNE. Je ne suis peut-être pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.]
+
+D'ARTELLES. Le timonier!
+
+LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc.
+
+D'ARTELLES [à Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance.
+
+JEANNE. Ouvre.
+
+D'ARTELLES. Tu restes là?
+
+JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien à lui cacher à luit.
+
+D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre.
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC.
+
+[Jeanne, assise dans l'ombre, la tête dans les mains, est placée de
+telle façon que Le Duc ne la voit pas.]
+
+D'ARTELLES. Qui ta dit de venir?
+
+LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'étais réveillé et
+alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisième fois, je me suis
+dit que ça devrait être comme si que vous auriez besoin de moi aussi
+donc.
+
+D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as deviné ... J'ai besoin de toi.
+Ferme la porte, ferme à clé.
+
+LE DUC. A clé?
+
+D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois
+pas. D'Artelles le regarde.]
+
+D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi.
+
+LE DUC. Oui, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Écoute: cette nuit, il est arrivé un grand malheur.
+
+LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tête.] Pas à vous
+qu'il est arrivé, Lieutenant, ce grand malheur?
+
+D'ARTELLES. Si, à moi, à moi ... et à une autre personne.
+
+LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins?
+
+D'ARTELLES. Peut-être, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait
+deux dames à dîner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait
+oui de la tête.] Deux dames, tu sais qui?
+
+LE DUC. Oui-da!
+
+D'ARTELLES. Eh bien, c'est à une de ces dames que le grand malheur est
+arrivé aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi,
+elle est tombée évanouie ... et dans ce moment-là il n'y avait personne à
+la coupée.
+
+LE DUC. Il n'y avait personne?
+
+D'ARTELLES. Personne ... personne, excepté moi. Comme tu penses bien, je
+l'ai tout de suite emportée pour la soigner, mais pendant ce temps-là le
+canot à vapeur a poussé du bord.
+
+LE DUC. Le canot a poussé? Mais la dame?
+
+D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les épaules
+et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voilà, mon pauvre petit.
+
+LE DUC. Oh! ma Doué! bon sang! Misère!
+
+[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.]
+
+D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix était bien
+malade tantôt ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit à
+personne ... naturellement.
+
+LE DUC. Eh oui donc!
+
+D'ARTELLES. Seulement voilà le grand malheur: nous sommes appareillés.
+
+LE DUC. Bon sang! misère!
+
+JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait
+un simple signe de tête très grave.] Et vous aimez bien le Commandant,
+aussi?
+
+LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est
+un homme juste!
+
+JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... très bon.
+Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que
+je voulais vous dire.
+
+D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne à bord ne sache! Tu
+comprends? Demain, d'abord toute la journée, la chambre sera fermée à
+clé, n'est-ce pas? Il y a deux clés je crois?
+
+LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef.
+
+D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci à toi.
+Comme cela nous aurons chacun notre clé et personne du bord ne pourra
+entrer dans la chambre excepté nous deux ... même s'il y avait le feu
+dans les soutes à poudre!
+
+LE DUC. Il faut que ça soit comme ça, oui.
+
+D'ARTELLES. Tu iras dire à l'office du carré que je suis malade et que
+je veux déjeûner et dîner ici. Le maître d'hôtel voudra m'apporter le
+menu lui-même, mais tu lui diras que j'ai très mal à la tête et que je
+ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant à ma porte. Tu lui montreras
+la clé en manière de preuve.
+
+LE DUC. C'est ça, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journée, mais
+n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra
+passer là-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre
+coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu
+t'arrangeras, toi, pour y être.
+
+LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart
+d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me
+raconter si tout va bien.
+
+LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et
+j'apporterai aussi à manger à Madame ... tout ce que je trouverai de
+meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant.
+
+D'ARTELLES. Tu es un très bon petit.
+
+LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ça ira! Je vous
+assure que ça ira ... [à d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois
+comme ça qu'on sera à Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc?
+
+D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu
+quelconque.
+
+LE DUC. C'est ça. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ça coûtera
+trente à trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ça. Et après qu'on sera
+à terre?
+
+D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera
+le bon!
+
+LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas
+et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez
+d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs
+marqués sur mon livret de caisse d'épargne, vous savez ...
+
+D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiète pas ... Mais ce n'est pas
+pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me
+manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te
+demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignée de main.
+
+JEANNE. A moi aussi, voulez-vous?
+
+[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc
+reprend la main et la baise gauchement.]
+
+D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne à ton poste ... surtout ...
+il ne faut rien dire à personne, tu sais, à personne, jamais! pas même à
+ton père ni à ta mère ... pas même au recteur, en cofession!
+
+LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon père et ma mère d'abord ...et
+le recteur ... y sont à Châteauneuf en Finistère.
+
+D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot!
+
+LE DUC. Ils m'arracheraient plutôt la langue s'ils voulaient. A tantôt,
+Lieutenant et Madame ...
+
+[Il sort.]
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+JEANNE? D'ARTELLES.
+
+[Un temps.]
+
+D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat!
+
+JEANNE. A Dieu vat! Nous voilà tous les deux prisonniers dans une même
+petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journée de
+vingt-quatre heures ...
+
+D'ARTELLES. Oui.
+
+JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous désirée, combien de fois
+l'avons-nous souhaitée, appelée, cette journée-là! pense: quelle joie
+nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fée nous avait prédit que
+nous allions les avoir à nous, ces vingt-quatre heures.
+
+D'ARTELLES. C'est vrai, hélas!
+
+JEANNE. Il ne faut pas être ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures
+nous les avons ... si la fée m'avait offert ...
+
+[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.]
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG.
+
+JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est?
+
+D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre à côté.
+
+JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre à l'autre!
+
+D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut!
+écoute!
+
+[Fracas de chaises.]
+
+LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu!
+
+JEANNE. Qui est-ce?
+
+D'ARTELLES. Brambourg.
+
+JEANNE. Brambourg? Comment? Tout à l'heure le quartier-maître a dit
+qu'il était de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle
+quand on est de quart?
+
+D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutôt défendu.
+[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va.
+
+[On frappe à la porte brutalement.]
+
+JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui!
+
+[Ils se regardent. On frappe de nouveau.]
+
+LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plaît, mon vieux. Vous ne
+dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner
+toute la timonerie.
+
+D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis réveillé.
+
+JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux.
+
+[Elle se blottit sur le lit et se cache derrière les rideaux. Nouveaux
+coups à la porte.]
+
+D'ARTELLES [à Brambourg, très haut]. Hein, quoi? qui est-ce?
+
+LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg!
+
+[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaître tout ce qui peut
+signaler la présence d'une femme.]
+
+LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un
+homme en chemise. Vous êtes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en
+habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain?
+
+D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. Hé;
+entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empêche?
+
+[Brambourg secoue la porte.]
+
+LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc!
+
+[D'Artelles ouvre. Brambourg paraît.]
+
+BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous êtes pas couché cette nuit?
+
+D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaillé un peu. Je tombe de
+sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de très pressé à me
+dire ...
+
+BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long.
+
+D'ARTELLES. J'écoute.
+
+BRAMBOURG. Vous avez bien reçu, il y a quinze jours ou trois semaines,
+une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, désigné pour le
+diable vauvert, et fiancé de neuf ou marié de frais demandait un
+permutant?
+
+D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault.
+
+BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ça. A-t-il trouvé son permutant, le petit
+Garnault?
+
+D'ARTELLES. Pas que je sache.
+
+BRAMBOURG. Vous le connaissez?
+
+D'ARTELLES. Suffisamment.
+
+BRAMBOURG. Voulez-vous lui télégraphier que je permute s'il accepte
+d'avoir son sac à bord de l'_Alma_.?
+
+D'ARTELLES. C'est tout ça?
+
+BRAMBOURG. Oui, c'est tout ça ... Ça ne vous paraît pas suffisant?... Moi
+je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voilà tantôt douze ans
+que je roule ma bosse de Brest à Toulon pour le cap Horn avec tangage à
+la clé, bord à bord avec tout ce que la marine française compte de gens
+particulièrement mal élevés, mais avec un Corlaix, jamais encore,
+celui-là est le premier.
+
+D'ARTELLES. Brambourg!
+
+BRAMBOURG. Ah! oui, le premier.
+
+D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous à fait?
+
+BRAMBOURG. Toutes les saletés possibles depuis que je le connais ... Hier
+au soir, après ce dîner idiot, il est vrai que je lui ai donné une
+petite leçon, mais tout à l'heure sur la passerelle il a voulu revenir
+là-dessus. Dame! je me suis rebiffé ... ça a été assez chaud. Et
+finalement, savez-vous ce qu'il a trouvé de mieux? C'est de m'envoyer
+faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui.
+
+D'ARTELLES. Mais c'est son droit.
+
+BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant
+comme on ne parle pas à des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi
+aussi!
+
+D'ARTELLES [bâille]. Pardonnez-moi ...
+
+BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez
+pas mon télégramme. [Par le hublot resté ouvert une lueur entre dans la
+chambre.] Qu'est-ce que c'est que ça? [Il va au hublot ouvert, vivement
+il a marché vers bâbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du
+travers, vous voyez bien! C'est illuminé, on dirait l'avenue de l'Opéra.
+
+D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ça n'en a pas
+l'air!
+
+BRAMBOURG. Ce ne peut pas être un bâtiment de guerre tout de même, tous
+les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation!
+
+D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqués! Et pourtant, tenez,
+les feux de reconnaissance.
+
+[Les feux du bâtiment qui approche en ce moment sont visibles à travers
+le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la réplique
+précédente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumés et
+clignotent régulièrement.]
+
+BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la première question,
+c'est la première réponse. Nous allons faire la seconde question, vous
+allez voir la seconde réponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges
+s'éteignent, sont remplacés au bout d'une dizaine de secondes par quatre
+feux bleus.] Là! qu'est-ce que je disais!
+
+D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul?
+
+BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout.
+
+D'ARTELLES. Alors, bateau français.
+
+BRAMBOURG. Heu ...
+
+D'ARTELLES. Puisqu'il a répondu aux signaux. Un navire ennemi, il
+faudrait qu'il devine.
+
+BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui.
+
+D'ARTELLES. Elles sont secrètes, les tables de calcul.
+
+BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'année
+dernière, j'étais embarqué dans l'escadre internationale de
+l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands,
+les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De là à les
+interprêter, à trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le
+hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voilà un croiseur qui
+avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il
+avance! c'est naturel, ça? Bon Dieu! je remonte.
+
+D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ça.
+
+BRAMBOURG. Vous venez?
+
+D'ARTELLES. Non
+
+BRAMBOURG. Vous préférez attendre ici le branle-bas du combat?
+
+D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc!
+
+BRAMBOURG. Ah ça! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots?
+
+D'ARTELLES. Vous êtes fou.
+
+BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance!
+
+[Ils sort. D'Artelles court aussitôt au rideau et en tire Jeanne
+défaillante.]
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+JEANNE, D'ARTELLES.
+
+D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur français. Il a
+répondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division traîne
+entre Bizerte et Toulon ... ça aurait été un miracle que nous ne fassions
+aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit à moi ...
+
+[Jean s'accroche à d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de
+combat.]
+
+ RIDEAU.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TROISIÈME ACTE
+
+[La scène représente le pont et la passerelle de l'_Alma_.]
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS.
+
+LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxième secteur!
+
+VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bâbord, à trois quarts devant.
+
+VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant
+de la passerelle traverse de bâbord à tribord cherchant le commandant].
+Commandant! la veille signale un feu de bâtiment.
+
+CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bâbord, oui.
+
+VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce
+bâtiment-là m'a l'air d'être un bâtiment de guerre.
+
+CORLAIX [qui revient brusquement à la situation]. Un bâtiment de guerre?
+Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqués, votre bâtiment de guerre,
+vous ne les verriez pas.
+
+VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de même,
+prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant?
+
+CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend à
+Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie!
+apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scène.] Pas celle-là, voyons, la
+télémétrique!
+
+DAGORNE [qui se précipite]. Bougre d'empoté! Il sait pas seulement rien,
+excusez Commandant, voilà!
+
+CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et
+regarde assez longuement.]
+
+VERTILLAC. Eh bien, Commandant?
+
+CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordée de
+quart aux postes de combat!
+
+VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de
+scène, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart
+qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pièces!
+
+CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc
+cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle.
+
+VERTILLAC [face à l'arrière]. Les pointeurs ... à bâbord trente-cinq
+degrés!... hausses supérieures ... tir sur limite ... [Il se retourne
+vers Corlaix.] Nous sommes parés, Commandant!
+
+CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre
+colonne est prête?
+
+VERTILLAC. Bien sûr, Commandant, j'ai même fait vérifier les quatre
+signaux par Brambourg, tout à l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.]
+Korcuf ... première question!... allumez!...
+
+KORCUF. C'est ça, Capitaine. [Il lève le nez.] La colonne est claire.
+
+CORLAIX. [à Vertillac, il a regardé la colonne.] Rouge, blanc, bleu,
+vert ... Première question. La première réponse? qu'est-ce que c'est,
+Vertillac?
+
+VERTILLAC. Première réponse ... rouge partout, Commandant.
+
+[On voit très bien de la salle les feux du bâtiment signalé. Au fur et à
+mesure que ce bâtiment est censé se rapprocher de l'_Alma_, les feux
+sont devenus plus brillants et se sont écartés les uns des autres comme
+il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la réplique
+_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument.
+
+VERTILLAC. Exact.
+
+CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ...
+
+VERTILLAC. Moi non plus.
+
+CORLAIX. Donc ça serait français, ça? ah bah.
+
+VERTILLAC. Qui diable ça peut-il être?
+
+CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxième
+question!
+
+VERTILLAC. Korcuf! Allumez!
+
+KORCUF. C'est ça!
+
+[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'éteignent à la fois. Il
+ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la
+navigation.]
+
+CORLAIX [à Vertillac]. Il doit nous répondre quoi?
+
+VERTILLAC. Bleu partout.
+
+CORLAIX. Voyons.
+
+[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges
+qui viennent de s'éteindre.]
+
+VERTILLAC. Cette fois ...
+
+CORLAIX. Oui.
+
+VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus français.
+
+[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinément].
+
+CORLAIX. Tout de même il y a tension diplomatique ... à la rigueur il
+n'aurait pas interprété la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses
+possibles ...
+
+VERTILLAC. Mais faut être imbécile pour naviguer comme ça, illuminer des
+pieds à la tête, et pour rallier un camarade par l'avant et à grande
+vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait
+pas autre chose.
+
+CORLAIX [les jumelles toujours]. Écartons-nous; ça lui donnera toujours
+une leçon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! à droite!
+dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... là. télémétriste, la
+distance.
+
+LE TÉLÉMÉTRISTE. Quatre mille deux cents.
+
+VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant?
+
+CORLAIX. Jamais de la vie!
+
+VERTILLAC. Puisqu'il est français!
+
+CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-même qu'il manoeuvre exactement
+comme s'il était autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous
+compter ses cheminées?
+
+VERTILLAC [lunette télémétrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je
+vois double ... j'en compte quatre.
+
+CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminées!
+
+VERTILLAC. Pas comme ça, Commandant!... Un seul groupe, de quatre
+cheminées également distantes!... Dans ce genre-là, je ne vois pas que
+nous ayons grand'chose ...
+
+CORLAIX [à la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zéro! à gauche
+cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... à gauche toute!
+Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Télémétriste!... la distance!
+
+LE TÉLÉMÉTRISTE. Trois mille cinquante.
+
+CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent mètres en cent mètres.
+
+[Brambourg arrive sur la passerelle.]
+
+BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier à la ronde.
+
+CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Écartez-vous
+de ma route" ...
+
+BRAMBOURG. Écartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ...
+La tactique de nuit!
+
+CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mémoire, vérifiez tout de même.
+
+[Le timonier s'approche avec le volume.]
+
+BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez à 2605.
+
+CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Bâtiments isolés. Plus vite que
+cela, mon ami!...
+
+BRAMBOURG [qui feuillette]. Voilà, Commandant: 2605: Écartez-vous de ma
+route.
+
+CORLAIX [à Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante
+secondes! S'il n'a pas indiqué sa manoeuvre à la soixantième ... [Il
+commande.] Chargez les pièces.
+
+[Bruit de culasse.]
+
+CORLAIX. La distance?
+
+LE TÉLÉMÉTRISTE. Deux mille quatre cents.
+
+CORLAIX. Vertillac! ne le lâchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur
+sa gauche, je n'attendrai pas la soixantième seconde!
+
+VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres à
+l'artillerie sont arrivés sans élever la voix dans le kiosque de
+navigation où les matelots manient des transmetteurs d'ordres.]
+Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le nécessaire!
+
+BRAMBOURG. Le but est le croiseur à quatre cheminées qui vient de
+l'avant. Sur la première cheminée à la flottaison!
+
+[Sourde détonation au loin, jet de vapeur très blanche, parmi les feux
+du bâtiment qui vient.]
+
+CORLAIX. Hausse supérieure!... Commencez le feu!...
+
+BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein?
+
+VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes
+rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu
+qu'ils viennent de lancer une torpille?
+
+[Violente détonation des pièces.]
+
+CORLAIX. Clairons, fermeture des portes étanches. Prenez votre temps les
+pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un?
+
+BRAMBOURG. Je ne vois rien.
+
+VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place à côté de nous.
+Qu'est-ce qu'ils fichent donc là-bas ils ont éteint leurs feux?
+
+CORLAIX. Tant mieux pour lui.
+
+KORCUF [toujours à la barre]. Ils ont pas fait exprès, Capitaine. Ils
+ont reçu!
+
+DAGORNE [à Corlaix] L'ennemi est coulé bas, Commandant.
+
+CORLAIX. Je crois que moi aussi.
+
+VERTILLAC [accourt]. Vous êtes blessé, Commandant?
+
+CORLAIX. Oui, l'épaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir à
+grand'chose.
+
+VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf.
+
+[Les canons ont cessé le feu, dans le silence détonation basse.]
+
+VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La
+torpille!...
+
+[Corlaix assis sur son pliant et presque affaissé se redresse
+brusquement la main droite à la rambarde.]
+
+CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez
+l'officier en second!
+
+VERTILLAC. Commandant, mais vous êtes blessé!... gravement blessé!
+
+CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blessé! du
+moins ça me semble ... Et puis après?
+
+VERTILLAC. A vos ordres!
+
+CORLAIX. Armez la baleinière de sauvetage, d'abord ... la bordée de quart
+à débarquer les embarcations.
+
+VERTILLAC. Bien, Commandant!
+
+[Il fait demi-tour et chancelle près de descendre l'échelle.]
+
+CORLAIX. Vous êtes blessé aussi, vous!
+
+VERTILLAC. Peut-être bien ... Le même obus ...
+
+[Il s'affaisse soudain.]
+
+CORLAIX. Brambourg! Remplacez! débarquer les embarcations!...
+
+[Brambourg salue, descend l'échelle. Il croise Rabeuf qui monte à
+demi-vêtu.]
+
+RABEUF. Eh bien?
+
+CORLAIX. Ah! te voilà ... vite!... Regarde celui-là!
+
+RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relève]. Celui-là? c'est fini ...
+il est mort. [Corlaix se découvre et jette sa casquette.] Mais toi? je
+croyais que c'était toi!
+
+CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prévenu?
+[Rabeuf, malgré la résistance de Corlaix ouvre la redingote et examine
+l'épaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque
+je te dis que j'ai mon compte. Les choses sérieuse d'abord!... Est-ce
+que le bâtiment ne commence pas à donner de la bande?
+
+[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu
+à la pièce d'artillerie de bâbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer
+sa pièce s'arrête tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme
+pour se précipiter vers l'échelle puis se ravisant appelle:]
+
+LE DUC. Diquelou!
+
+[Il prend à part et lui parle tout bas avec animation.]
+
+DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voilà une histoire! Et alors?
+
+LE DUC. Gueule donc pas comme ça, bougre d'abruti!
+
+DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est là, en bas, dans la
+chambre de l'autre?
+
+LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai
+jamais tout seul.
+
+DIQUELOU [coup d'oeil à l'extérieur]. On va couler, tu sais! si nous
+descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter.
+
+LE DUC. Je m'en fous!
+
+DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi.
+
+[Ils se précipitent en bas tous les deux et disparaissent dans
+l'échelle.]
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Les Mêmes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement
+FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un après l'autre sortant des fonds
+les vêtements en désordre.
+
+FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me
+racontait que vous étiez mort.
+
+CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose à faire! Nous
+avons reçu une torpille par bâbord, dans le compartiment D, du moins, je
+le suppose.
+
+FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coulé?
+
+CORLAIX. Oui
+
+FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D?
+
+CORLAIX. Oui, allez-y et faites le nécessaire.
+
+FERGASSOU. Bien, Commandant.
+
+CORLAIX. A tout hasard, vérifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai
+fait siffler tout le monde sur le pont.
+
+FERGASSOU. Bien, Commandant.
+
+CORLAIX. Il me semble que la bande augmente.
+
+FERGASSOU. Peut-être bien.
+
+CORLAIX. Téléphonez-moi du poste central, hein?
+
+FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout?
+
+CORLAIX. C'est tout!
+
+FERGASSOU. J'y cours!
+
+[Il se précipite dans l'échelle.]
+
+BIRODART [arrivant à son tour]. Commandant! à vos ordres!... Mais?...
+qu'est-ce que c'est que cette bande-là?... si ça continue, nous allons
+faire le tour!
+
+CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites évacuer les machines et
+chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement.
+
+BIRODART. Naturellement!
+
+CORLAIX. Quand vous remonterez ...
+
+BIRODART. Je serai peut-être longtemps en bas!
+
+CORLAIX. Alors ...
+
+[Il l'embrasse. Birodart disparaît.]
+
+RABEUF. Commandant, si je peux servir à quelque chose?
+
+CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du téléphone, il décroche
+le récepteur.] Allô!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends
+bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond percé!... La cloison
+G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central
+quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'échelle
+avant ... le passage est obstrué?... Obstrué!... [Il jette le récepteur.]
+Merde!... L'équipage aux postes d'évacuation.
+
+RABEUF [derrière Corlaix]. Alors?... tes ordres?...
+
+CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort,
+remplace-le: et fais évacuer le bâtiment!
+
+RABEUF? Par où?
+
+CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pêcheurs dans
+ces parages, les hommes ont encore une chance ...
+
+RABEUF. Et toi?...
+
+CORLAIX. Moi? je suis déjà crevé, je vais couler bas avec mon navire: ce
+n'est pas le moment de parler de moi!... File ...
+
+[Il lui montre l'échelle d'un geste impératif. Rabeuf salue
+militairement et descend.]
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE.
+
+CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il
+y avait à faire ... Oui ... [Il lâche la rambarde, s'affaisse et demeure
+immobile.]
+
+[A la fin de la scène précédente, l'_Alma_ a commencé de s'incliner peu
+à peu sur bâbord. On voit le côté tribord de la passerelle s'élever
+petit à petit tandis que le côté bâbord s'enfonce. Tout d'un coup le
+compas étalon de la passerelle supérieure s'écroule et tombe sur Corlaix
+qui s'abat, la face contre terre.]
+
+KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son
+compte!
+
+[Les matelots du Spardeck se sont précipités sur la passerelle.]
+
+DAGORNE [se penchant sur Corlaix évanoui]. Il n'est pas mort, mais il
+n'en vaut guère mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte;
+au haut de l'échelle inférieure, vient d'apparaître Le Duc portant dans
+ses bras, Jeanne évanouie. D'Artelles ensanglanté les suit.]
+
+DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-là!
+
+DIQUELOU. As pas peur, vieux frère, n'y a point de risque, le Commandant
+ne voit plus clair.
+
+D'ARTELLES. [Il est demeuré sur la dernière marche de l'échelle, à bout
+de forces, cramponné des deux mains à la rambarde]. Plus clair?...
+alors ... Le Duc! Diquelou!
+
+LE DUC. Me voilà, Lieutenant. Nous voilà!
+
+D'ARTELLES. Foutez le camp à la mer tout de suite avant que le bateau
+chavire, le tourbillon vous entraînerait, allez!
+
+[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont près d'enjamber la
+rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lâche la
+rambarde et tombe à plat pont.]
+
+LE DUC [terrifié]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a?
+
+DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les tôles du bordé sont rentrées
+dans la chambre, il s'est laissé éventrer pour qu'elle ait le temps de
+sortir ...
+
+LE DUC [sanglotant]. Oh! oh!
+
+D'ARTELLES [il se soulève d'un dernier effort sur une main et sur les
+genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obéissent. Il
+retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.]
+
+[La bande sur bâbord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds
+de Dagorne. Rideau baissé lentement.]
+
+ RIDEAU.
+
+
+ * * * * *
+
+
+QUATRIÈME ACTE
+
+
+[A terre, à Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon.
+Meubles élégants et de bon goût sans exagération de luxe. Au lever du
+rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ...
+Alice entre aussitôt ...
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+JEANNE, ALICE.
+
+ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a
+pas entendu. Alice vient tout près d'elle.] Jeanne?
+
+JEANNE [comme réveillée en sursaut, se rassure]. C'est toi?
+
+ALICE. Écoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur
+gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ...
+Mais je te supplie de réfléchir un peu. Tu as eu ce bonheur inouï,
+extravagant, d'être sauvée ... recueillie ... ramenée à terre ... Tu as eu
+cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez
+toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupçonné ...
+Et Fred ... rapporté en civière trois heures après toi ... Fred qui a
+déliré des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ...
+comme tout le monde excepté nous trois ... toi ... le petit matelot Le
+Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquiétude,
+bientôt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se
+lèvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton désespoir? Toi qui
+remplissais tout la maison ...
+
+JEANNE. Alice, ma grande soeur, écoute-moi à ton tour. As-tu oublié? Il
+y a cinq semaines, j'étais heureuse, j'étais aimée, j'avais un amant!
+Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'étais près de lui ...
+Tout à coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ...
+c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis
+trouvée dans une barque ... Un homme était penché sur moi, mais ce
+n'était pas lui ... c'était Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le
+regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me
+désigner quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des épaves.
+Il est mort.
+
+ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chérie! Ma pauvre chérie! Ma
+pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es
+la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur
+toi ... le voilà blessé, à peine convalescent. Il n'a plus de navire, il
+ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque
+c'est la loi ... puisqu'il était commandant ... son honneur est en jeu, sa
+carrière, sa liberté, je ne sais pas moi ... sa vie peut-être, Jeanne
+pense à cela ... Jeanne!... Oublie, oublie.
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC.
+
+[Pendant les dernières phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit
+et on aperçoit Corlaix].
+
+CORLAIX. Bonjour, les petites filles!
+
+[Elles se dressent stupéfaites.]
+
+ALICE. Fred!... Debout!...
+
+CORLAIX. C'est une surprise, hein?
+
+[Corlaix, veston d'intérieur, civil, entre péniblement s'appuyant de la
+main gauche sur une canne-béquille. Son bras droit est en écharpe. A sa
+droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice
+va e soutenir de l'autre côté.]
+
+ALICE. Vous marchez tout seul?
+
+CORLAIX. Tout à fait tout seul; une béquille, un infirmier, une
+infirmière, je n'ai plus besoin d'autre chose.
+
+ALICE. Mais le médecin n'a pas autorisé ...
+
+CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir
+de mon lit: le commissaire du Gouvernement.
+
+[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.]
+
+
+ALICE. Encore? Vous avez déjà subi un interrogatoire mardi.
+
+CORLAIX. Il paraît que celui-là ne suffit pas, qu'il en faut un autre
+plus beau, de qualité au-dessus et on va tout recommencer à partir du
+commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du
+Gouvernement près le Conseil de guerre va venir d'un moment à l'autre
+m'interroger une seconde fois.
+
+ALICE. Ce vieux fou! Était-ce une raison pour vous lever?
+
+CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a été mon capitaine
+de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'étais enseigne. Il
+est vieux, c'est vrai, très vieux même, original aussi, mais pas fou du
+tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit à sa dernière visite,
+j'avais une excuse: j'étais presque mourant.
+
+ALICE. Vous exagérez.
+
+CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je
+me porte comme un charme. [Le Duc sort après avoir posé un dossier qu'il
+apportait, sur un petit meuble à portée de Corlaix. Celui-ci cherche
+Jeanne des yeux, et de la main il écarte doucement Alice qui,
+volontairement, la masque à sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi
+restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-même et se résigne
+à approcher. Corlaix la regarde avec étonnement.]
+
+ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas
+dû vous lever.
+
+JEANNE. En effet, c'est une imprudence.
+
+ALICE. Une grande imprudence.
+
+JEANNE. Je ne m'attendais pas ...
+
+CORLAIX [à Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi.
+
+ALICE. En voilà une idée!
+
+CORLAIX. Ou alors ... vous avez été souffrante et on me l'a caché.
+
+ALICE. Allons bon!
+
+CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De là-bas, je n'entendais plus votre
+gaieté qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je
+me suis levé. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu?
+
+JEANNE. Mais ... je vous assure.
+
+CORLAIX. Alice?
+
+ALICE. Elle n'a pas changé.
+
+CORLAIX. Si!
+
+ALICE. En tout cas, ce serait à son éloge. Il n'y a pas cinq minutes,
+vous disiez vous-même que vous avez été en danger.
+
+CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquiétude qui vous aurait
+transformée de la sorte? Vous vous intéressez à ce point au vieux
+bonhomme?
+
+JEANNE. Mon ami ...
+
+ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas?
+
+CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voilà rétabli
+maintenant, prêt à prendre le commandement d'un autre bateau, car
+j'espère bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chère
+petite Jeanne, quittez cet air renfrogné qui ne vous va pas du tout ...
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Les Mêmes, MORBRAZ.
+
+[Le Duc entre précédant Morbraz, puis se retire.]
+
+MORBRAZ [Il est très vieux, marche d'un pas raide et saccadé, grosse
+rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux
+fois la gueule à Morbraz au lieu d'une ... Ça passe toute mesure,
+hein?... [Il lui serre la main, puis aperçoit Jeanne et Alice.] Oh! cré
+nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages!
+Mademoiselle ...
+
+ALICE. Excusez-moi, Commandant.
+
+[Révérence. Alice sort, laissant Morbraz interloqué.]
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ.
+
+JEANNE [qui s'est levée]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous
+devez avoir des choses sérieuses à vous dire.
+
+MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il
+y a de plus sérieux, mais on n'as pas prononcé le huis clos.
+
+JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gênerais beaucoup.
+
+MORBRAZ. C'est-à-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre
+mari ait quelque chose à écrire, une note, enfin, n'importe quelle
+blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassée ...
+
+CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulève
+son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma
+petite Jeanne: le métier de greffier n'est pas grand'chose de
+reluisant ... Vous restez tout de même? C'est gentil, merci beaucoup de
+fois, vous êtes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du
+Gouvernement, je vous écoute.
+
+[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allongé dans son fauteuil,
+Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu à peu à sa
+distraction. Elle est bientôt tout à fait ailleurs, revient vaguement à
+elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en
+entendant à l'improviste les mots: condamné, sauter, que prononce
+Morbraz.]
+
+MORBRAZ. Voilà un inculpé comme je les aime. Hé là! Corlaix, paré que tu
+es?
+
+CORLAIX. Paré, Commandant!
+
+MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est
+tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse
+à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte
+une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup ... Vous devriez
+d'abord le préparer un peu ... s'il a encore la fièvre ...
+
+CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je
+suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de
+pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez,
+elle est tout de même la très bien venue.
+
+MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les
+aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?... parce que si on ne le
+posait pas ...
+
+CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème.
+
+MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31
+juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'_Alma_
+croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé
+par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte,
+rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot
+attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi.
+
+CORLAIX. Très probablement.
+
+MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il
+attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas
+chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive
+droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien
+de noeuds?
+
+CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime ...
+
+MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De
+mon temps ... Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon
+petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq
+noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas
+d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc
+l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux
+pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque,
+toi, qu'est-ce que tu fais?
+
+CORLAIX. Je me défends et je le coule bas.
+
+MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coulé bas ... en te
+flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'étais donc laissé approcher
+à portée de torpille, toi?
+
+CORLAIX. Hélas!... puisqu'il m'a flanqué, comme vous dites ...
+
+MORBRAZ. Et je répète: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ça
+prouve?... Ça prouve que tu es la dernière des moules, mon pauvre vieux?
+Et sais-tu ce que ça vaut? Ça vaut d'être cassé de ton grade, fichu à
+pied, flanqué hors la marine et peut-être foutu à l'ombre pour dix ans,
+le temps de réfléchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ça que ça se
+joue!
+
+CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est ça?
+
+MORBRAZ. Ça? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ça! espère,
+tu vas voir. Mais procédons par ordre: tu es foutu, à moins ...
+
+CORLAIX. A moins que?
+
+MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient
+bonnes.
+
+CORLAIX. J'en ai une.
+
+MORBRAZ. Sors-la voir.
+
+CORLAIX. C'est simple: sitôt à portée de signaux, j'ai questionné le
+bâtiment inconnu sur sa nationalité, je l'ai questionné deux fois, par
+les deux questions réglementaires des signaux de reconnaissance et deux
+fois il m'a répondu qu'il était français, très correctement. Alors comme
+juste, je ne l'ai plus supposé ennemi, je l'ai cru ami. Voilà ma raison.
+
+MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de même, voyons voir, et répète un
+peu ... Il t'a répondu deux fois très correctement, le bateau des Boches?
+
+CORLAIX. Deux fois.
+
+MORBRAZ. Et c'était combiné comme il fallait tout ça?
+
+CORLAIX. Oui, Commandant!
+
+MORBRAZ. Tu l'as vu?
+
+CORLAIX. Naturellement!
+
+MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu?
+
+CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-là!
+
+MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais
+été menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne
+te croira pas.
+
+CORLAIX. Pourquoi?
+
+MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Réfléchis donc
+une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voilà un bateau ennemi qui ne
+sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui
+n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de
+reconnaissance! Il n'y a que les officiers à savoir ce secrèt-là ... et
+même ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en
+sont chargés ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au
+courant de la chose?
+
+CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a placé à sa portée]. Voici la
+liste de l'État-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous
+étions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac,
+l'officier de montres Brambourg et moi-même. [Il laisse le dossier
+ouvert.]
+
+MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ça ne fait pas gras, quatre!
+
+CORLAIX. Non.
+
+MORBRAZ. Alors, voilà un bateau ennemi qui ignore les signaux de
+reconnaissance et qui répond correctement à tes deux questions? Tu
+trouves que c'est croyable, toi?
+
+CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allumé les deux
+réponses qu'il fallait, combinées comme il fallait. Je les ai vues, moi,
+que voilà, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi.
+
+MORBRAZ. Évidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en
+reste plus ... Voilà ma sale nouvelle. Tu n'as pas de témoin pour toi.
+Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un
+quiconque!
+
+CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants,
+grâce à Dieu!
+
+MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont
+rien vu, rien de rien, pas un fifrelin!
+
+CORLAIX. Rien?
+
+MORBRAZ. Rien!
+
+CORLAIX. C'est extravagant.
+
+MORBRAZ. Non.
+
+CORLAIX. Comment non?
+
+MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'était leur
+droit à ces bougres-là puisqu'on n'avait pas encore rappelé aux postes
+de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'étaient pas de quart, dans
+leur hamac; ceux qui étaient de quart, sur le pont.
+
+CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille
+ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la
+passerelle, nous étions douze ou quinze à ne pas dormir.
+
+MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-là se trouvait
+probablement si bien à ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas
+un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous.
+
+CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y
+suis pas ...
+
+MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne,
+hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a
+que vingt-neuf ou trente-neuf de crevés! et celui qui ne l'est pas en
+devient bête à couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses!
+mais vraiment aussi cet animal-là passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu
+que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance.
+
+CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-être pas tort!
+
+MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A
+Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes,
+il regrettait de n'être pas mort, il voulait se faire sauter ...
+
+JEANNE [qui comprend à l'improviste]. Sauter?...
+
+MORBRAZ [qui continue à Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire:
+le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ...
+Mais à cette heure, changement à vue ... Il ricane sans savoir pourquoi
+non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes?
+Parce que te voilà sûr et certain d'être condamné?
+
+JEANNE [stupéfaite, à Corlaix]. Condamné?
+
+CORLAIX [à Jeanne]. Condamné ou acquitté. Ne vous affolez pas huit jours
+d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien.
+
+MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitté, tu
+seras condamné. [A Jeanne.] Il sera condamné, Madame, vous pouvez m'en
+croire! c'est sûr comme Amen à l'église.
+
+JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?...
+
+MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que
+vous ayez la gaieté facile.
+
+JEANNE [à Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible?
+
+CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il
+n'a jamais été question de me guillotiner.
+
+MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le
+rendre à la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six,
+neuf, dans une belle forteresse toute neuve.
+
+JEANNE. Mais pourquoi?
+
+MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de témoins! Bon Dieu! Allons, je vois que
+vous avez très bien compris. Là-dessus, je vous laisse tous les deux
+réfléchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrête.] Voyons
+donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis
+donc, Corlaix!
+
+CORLAIX. Commandant?
+
+MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui était de quart et qui s'en est
+tiré ... Bon Dieu de bon Dieu! voilà que j'oublie son nom!
+
+CORLAIX. Brambourg!
+
+MORBRAZ. C'est ça, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'être bien chaud pour
+toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein?
+
+CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu à lui adresser le moindre reproche à
+l'occasion du service.
+
+MORBRAZ. Et à l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.]
+Suffit! Ça va bien ... Il paraît que tu l'avais envoyé faire une ronde au
+moment psychologique?... Une riche idée que tu as eue là! Ah! quand tu
+te mêles d'en avoir, toi ...
+
+CORLAIX. Pourquoi?
+
+MORBRAZ. Parce que s'il avait été sur la passerelle, il aurait
+probablement vu quelque chose ...
+
+CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute.
+
+JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il
+n'a pas vu les signaux de reconnaissance?
+
+MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai déjà dit. Personne ne les a vus, pas un
+chat.
+
+JEANNE. Mais Brambourg?
+
+MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure.
+
+JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance?
+
+MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non!
+Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien,
+pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes
+aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqué pour vendredi,
+mercredi, jeudi, vendredi, ça te fait trois jours. Mon petit Corlaix,
+tâche moyen de te débrouiller. Cherche un témoin. Cherche une preuve,
+cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu
+ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le répéter ... tu es
+foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ça me fera tout
+de même une sacrée peine! [Il s'incline devant Jeanne.]
+
+CORLAIX [appelant]. Le Duc!
+
+MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi?
+
+CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide à se
+lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blessé on en devienne
+malotru!
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE.
+
+[Jeanne restée seule, fait un jeu de scène assez long. Hésitation, carte
+de visite, table à écrire, griffonnage hâtif, enveloppe. Elle sonne. Le
+Duc entre.]
+
+JEANNE [quand elle a écrit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas
+besoin de vous pour le moment?...
+
+LE DUC. Sûr que non, Madame. Après que le Commandant Morbraz, il a été
+sorti, le Commandant comme ça, il est rentré dans sa chambre.
+
+JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous?
+C'est tout près, n'est-ce pas?
+
+LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sûr!
+
+JEANNE. Il y a une réponse. Vous direz que vous attendez une réponse.
+
+LE DUC. Je dirai.
+
+[Alice entre.]
+
+ALICE. Finie, la visite?
+
+JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas?
+
+LE DUC. Ayez pas peur, Madame, espérez que je revienne et vous
+regarderez voir à votre montre.
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+JEANNE, ALICE.
+
+ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi?
+
+JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout à l'heure. Mais écoute d'abord.
+
+ALICE. Quoi donc?
+
+JEANNE. Je t'ai raconté la nuit du combat, la nuit du 31 juillet.
+
+ALICE. Oui.
+
+JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passé ... enfin tout ce que j'ai vu
+ou entendu. Tu te rappelles?
+
+ALICE. Parfaitement. Mais ...
+
+JEANNE. Attends ... c'est très sérieux. Tu te rappelles donc que
+Brambourg est entré dans la chambre. Je me suis cachée. Ils ont causé.
+Je t'ai répété ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tête.] Bon.
+Veux-tu me répéter à ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce
+qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernières paroles de Brambourg? ce
+qu'il a dit avant de s'en aller!
+
+ALICE. Avant de s'en aller?
+
+JEANNE. Oui, il était face au hublot ouvert, tu te rappelles bien?
+
+ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui
+arrivait ...
+
+JEANNE. Et il a dit quoi?
+
+ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ça? on
+dirait un bâtiment de guerre!" Et puis le navire a allumé ses feux de
+reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ...
+
+JEANNE. Brambourg les a vus?
+
+ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a
+interprétés, je veux dire qui a vérifié que c'était bien les signaux de
+reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire
+français ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait vérifier ça ...
+puisqu'il était de quart ... donc, c'est bien lui ...
+
+JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo!
+
+ALICE. Ah! c'était tout cela?
+
+JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz,
+sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prévenir Fred que son procès
+marchait tout à fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit témoin ... et
+que dans ces conditions ... pas de témoin ... la condamnation ...
+
+ALICE. La condamnation?
+
+JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ça aussi, tout à l'heure ... que, dans ces
+conditions: aucun témoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un
+pli. Voilà.
+
+ALICE. Voilà!...
+
+JEANNE. Bien sûr, voilà! puisqu'il n'y a pas de témoin! puisque personne
+n'a vu les feux ...
+
+ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?...
+
+JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se
+souvient de rien.
+
+ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible!
+
+JEANNE. Évidemment, c'est impossible!... Il y a là certainement un
+malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que
+Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de même un homme d'honneur,
+un officier.
+
+ALICE. Peut-être a-t-il oublié ...
+
+JEANNE. Je vais lui rafraîchir la mémoire.
+
+ALICE. Comment, Jeanne?
+
+JEANNE. Je l'attends.
+
+ALICE. Il va venir ici?
+
+JEANNE. Pourquoi pas? Dès que nous aurons causé cinq minutes, tête à
+tête, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir.
+
+ALICE. C'est à lui que tu écrivais quand je suis entrée!
+
+JEANNE. Justement!
+
+ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne!
+
+JEANNE. Eh bien quoi, ma grande!
+
+ALICE. Jeanne! mais tu oublies ...
+
+JEANNE. Quoi?
+
+ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir.
+
+JEANNE. Comment!
+
+ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas être à bord de
+l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait été ... par mégarde ... si
+l'appareillage l'avait surprise à bord, ç'aurait été chez son mari ...
+dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son
+mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y étais pas ...
+
+JEANNE. Naturellement, je n'y étais pas ...
+
+ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!...
+et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoyé chercher
+Brambourg, ma pauvre Jeanne?
+
+[Long silence.]
+
+JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe!
+
+ALICE [geste vague.]......................
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+
+Les Mêmes, LE DUC, puis BRAMBOURG.
+
+LE DUC. Madame, regardez voir votre montre.
+
+JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite.
+
+ALICE. J'aimerais mieux rester.
+
+JEANNE. Ah! ça ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse?
+
+BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ...
+
+JEANNE. Monsieur.
+
+BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher?
+
+JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligée
+d'aller là-bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ... à ce soir, chérie ...
+
+ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur.
+
+BRAMBOURG. Mademoiselle ...
+
+[Sort Alice.]
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+JEANNE, BRAMBOURG.
+
+[Un temps.]
+
+BRAMBOURG. Madame, je suis à vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoyé
+chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... très urgente, qui nous
+intéresse tous les deux."
+
+JEANNE. Oui.
+
+BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatté!
+infiniment flatté! un peu intrigué aussi ...
+
+JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort
+d'ici.
+
+BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y étais pas du tout, il s'agit du procès
+devant le Conseil de guerre?
+
+JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre
+déposition.
+
+BRAMBOURG. Ah!
+
+JEANNE. Oui, j'ai pensé que vous voudriez bien excuser une curiosité
+légitime ... il s'agit de mon mari ... et compléter les renseignements que
+j'ai ...
+
+BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai déjà dit. Je suis à vos ordres.
+Malheureusement, j'ai bien peur ...
+
+JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont précédé le combat.
+
+BRAMBOURG [qui réfléchit]. Madame ...
+
+JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont été
+échangés entre l'_Alma_ et le bâtiment ennemi ... de ces signaux qui
+trompèrent le Commandant de Corlaix ...
+
+BRAMBOURG. Je crains de vous être d'un faible secours. A ce propos,
+Madame, vous savez sans doute qu'après le naufrage, on m'a repêché en
+assez mauvais état. Ma mémoire s'en est ressentie de la manière la plus
+pénible, et ce sont précisément les circonstances qui ont précédé le
+combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a là pour
+moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes
+de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment où les
+signaux furent échangés, je n'étais pas sur la passerelle; le Commandant
+de Corlaix m'avait envoyé faire une ronde.
+
+JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'être sur
+la passerelle pour voir les signaux?
+
+BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle?
+Madame, il me semble que oui.
+
+JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont été faits par l'_Alma_, il
+s'agit des signaux qui ont été faits par le bâtiment ennemi.
+
+[Brambourg réfléchit.]
+
+BRAMBOURG. Je n'étais pas sur la passerelle, je n'étais pas sur le pont
+non plus; j'étais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir.
+
+JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois?
+
+BRAMBOURG. Des hublots?...
+
+JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de
+cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre?
+
+BRAMBOURG. Peut-être.
+
+JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions.
+
+BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir
+vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun
+hublot ... Madame, je regrette vraiment.
+
+JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de
+vous avoir mal dite ... Vous allez déposer vendredi devant le Conseil de
+guerre ... et votre déposition se trouve avoir une importance capitale,
+vous n'y avez sûrement pas songé!... vous ne pouvez pas y avoir songé!
+
+BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il
+m'est impossible de déposer contre mes souvenirs, contre ma
+conscience ... fût-ce même dans l'intérêt d'un chef avec qui j'ai pu
+parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cessé d'estimer comme
+un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurément d'être
+acquitté et félicité par le Conseil de guerre.
+
+JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vérité!
+
+BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez
+cependant pas me faire dire plus que je ne sais.
+
+JEANNE. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous souvenir?
+
+BRAMBOURG. Comment?
+
+JEANNE. Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose
+en vous, une rancune ...
+
+BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis très
+sûr qu'en effet vous avez été déjà pour moi désagréable et brutale,
+autant et plus que n'a été le Commandant de Corlaix. Mais je suis sûr en
+ce moment, plus sûr encore que vous m'insultez très gratuitement en
+supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon
+témoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit
+de l'admettre un seul instant!...
+
+JEANNE. Monsieur ...
+
+BRAMBOURG. Je ne prétends pas être un coeur d'élite, ni un grand
+caractère, et je ne pratique pas à tort et à travers l'oubli des
+injures, mais je suis un officier français!...
+
+[Corlaix entre en marchant péniblement, s'appuyant sur Le Duc.]
+
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+
+Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC.
+
+BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne santé.
+
+CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remerçie, Monsieur, de
+l'intérêt que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu
+les débats?
+
+BRAMBOURG [menaçant]. Oui, Commandant ... à vendredi! [Il salue et sort.]
+
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+JEANNE, CORLAIX, LE DUC.
+
+JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tête.]
+Vous avez l'air très fatigué.
+
+CORLAIX. La journée a été longue.
+
+JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas
+peur de vous appuyer.
+
+CORLAIX. Petite Jeanne, merci.
+
+JEANNE. Asseyez-vous là ... vous êtes bien?
+
+CORLAIX. Tout à fait bien ... ah ça! vous vous intéressez donc à moi,
+maintenant?
+
+JEANNE. Oh! Fred!...
+
+CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... à mon âge, on prend ce qu'on vous
+donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire.
+[Agenouillée au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde très prévenante
+et très gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question?
+Cet homme?
+
+JEANNE. Brambourg?
+
+CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que
+cela ... Je ne savais pas.
+
+JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer,
+c'est la première fois ...
+
+CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous
+demander ...
+
+JEANNE. Quoi?
+
+CORLAIX. C'est une prière ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai
+toujours estimé votre droiture ... Il me serait aujourd'hui très pénible
+de vous trouver ... moins ...
+
+JEANNE. Ai-je donc changé?
+
+CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous
+supplie de me dire la vérité ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire
+ici?... La vérité, Jeanne!
+
+JEANNE. Fred, quelle idée avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg
+est venu parce que j'ai prié de venir, et je l'ai prié de venir parce
+que le Commandant Morbraz avait trouvé sa déposition suspecte ...
+malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte
+par moi-même, et voilà tout.
+
+CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre
+compte de quoi?
+
+JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette déposition, Brambourg prétend
+n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement
+extraordinaire!
+
+CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'était pas sur la
+passerelle!
+
+JEANNE. Oui, je sais ... Il paraît que vous l'aviez chassé ...
+
+CORLAIX. Je l'avais chassé ... à peu près ... Il vous l'a dit?
+
+JEANNE. Oui.
+
+CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi
+pourquoi?
+
+JEANNE. Non. Pourquoi au fait?
+
+CORLAIX. Oh! c'est sans intérêt ... je ne sais même plus au juste quelle
+insolence il m'avait lâchée ...
+
+JEANNE. En tout cas ... vous êtes bien sûr qu'il ne peut rien contre
+vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous déteste
+horriblement ... et il me déteste aussi.
+
+CORLAIX. Ah! vous aussi ...
+
+JEANNE. Du moins, je crois.
+
+CORLAIX. Il vous a fait la cour?
+
+JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqué de ménagement à
+son égard. Il m'ennuyait trop.
+
+CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore
+la vérité ... toute la vérité?
+
+JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogée comme cela.
+
+CORLAIX. Pardon!... c'est très absurde et ce n'est guère élégant ... ayez
+tout de même pitié d'un vieil homme qui souffre ...
+
+JEANNE. Vous souffrez?
+
+CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez
+indulgente et ... répondez-moi, c'est ma dernière question ... Ce
+Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ...
+Était-ce seulement à propos de moi?... à propos de mon procès?... rien
+qu'à propos de mon procès.
+
+JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment?
+
+CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari,
+pour l'aider, pour le défendre ... vous avez surmonté votre répugnance et
+vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?...
+
+JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma
+faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le
+pardonnerai jamais.
+
+CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sûr.
+
+JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiète ... je sais bien
+qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgré tout il ne
+faut rien négliger, c'est trop important votre carrière ... votre avenir
+d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie.
+
+
+
+
+SCÈNE XI
+
+
+CORLAIX, JEANNE.
+
+CORLAIX. Vous croyez ...
+
+JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-même bien souvent: "Une
+fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait
+renoncer à la mer.
+
+CORLAIX. J'ai renoncé à d'autres choses.
+
+JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer
+pour vous ... Vous ne renonceriez pas à la mer?
+
+CORLAIX. J'ai renoncé à vous ...
+
+JEANNE. Fred?
+
+CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'êtes plus ma femme ... ou si peu.
+
+JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitié!
+
+CORLAIX. Pardon ...
+
+JEANNE [un mouvement]. Fred, tout à l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma
+dernière question."
+
+CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde.
+
+[Jeanne s'écarte de lui.]
+
+CORLAIX. Non! pas même cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement
+vers lui, mais il l'arrête d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent
+sur le dossier resté ouvert sur la liste de l'état-major de l'_Alma_.]
+Seul! seul!
+
+[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.]
+
+ RIDEAU.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CINQUIÈME ACTE
+
+
+Cette salle est située Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance.
+C'est un local rectangulaire, très banal, blanchi à la chaux, fenêtres
+sur un des longs côtés donnant sur la Place d'Armes dont on aperçoit les
+platanes. Deux portes, opposées aux fenêtres, l'une sert d'entrée au
+public et aux témoins, l'autre au Conseil de guerre.
+
+On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpé
+d'office dans les faits de la perte du croiseur-éclaireur l'_Alma_.
+
+Corlaix se présente un bras en écharpe, le front bandé sous sa casquette
+d'uniforme. Il est pâle et visiblement affaibli.
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+VICE-AMIRAL DE FOLGOET, président du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE
+CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN
+CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ.
+Défenseurs: Capitaine de Frégate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau
+de Toulon, Maître VALÈCHE. PRÉVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de
+garde, Plantons, etc ... LE DUC à la barre. PUBLIC.
+
+
+FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous étiez de quart sur la passerelle?
+
+LE DUC. Dessous la passerelle que j'étais de quart, Amiral.
+
+FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous étiez donc de quart
+"dessous" le passerelle et, malgré cela, vous n'en savez pas plus long
+que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez
+rien? Je veux dire de tout ce qui a précédé le premier coup de canon?
+
+LE DUC [la main au bonnet, à chaque réplique]. C'est ça comme vous
+dites, Amiral! Rien de tout ça que vous m'avez demandé aussi donc!
+
+LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Président" à la fin des fins.
+Vous êtes donc bouché à l'émeri, vous?
+
+LE DUC [au greffier]. C'est ça, Monsieur le Président.
+
+FOLGOET. C'est vraiment une fatalité, Messieurs, je vous prie de le
+constater une fois de plus! Voilà notre septième témoin et pas une
+indication!
+
+CHALLEROY. Pas la moitié d'une.
+
+FOLGOET. Sept témoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il
+est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de
+vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survécu. Messieurs, avec
+le Commandant de Corlaix.
+
+CHALLEROY. Et l'état-major de l'_Alma_ comptait?
+
+CORLAIX. Vingt-quatre officiers.
+
+LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par conséquent vingt
+deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour
+cent--proportion des tués pour l'état-major. Voyons pour l'équipage.
+Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes?
+
+CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont
+survécu.
+
+LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante,
+disons _grosso modo_ la moitié. Et par conséquent pour l'équipage,
+proportion des tués: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de
+quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix?
+
+CORLAIX. Sitôt que la torpille allemande nous eut frappés, je fis
+rappeler aux postes d'évacuation ... L'ennemi était déjà coulé bas à ce
+moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation à la
+mer, mais des barques de pêche étaient alentour. Mes officiers
+rallièrent leurs postes dans les fonds et y restèrent jusqu'à la fin,
+puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes
+devant eux.
+
+LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers
+français sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots français et
+pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je
+n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'était pas utile que le pays en
+fût informé.
+
+FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg à la barre. [A Le Duc.]
+Toi, va-t'en.
+
+LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ...
+
+FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier!
+tiens bon!
+
+LUTZEN [à Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein?
+Ça va comme ça, espère un peu ... Tantôt tu nous as expliqué que pour les
+choses avant qu'on eût rappelé aux postes de combat, tu ne te rappelles
+rien. Mais pour les choses après? Tu es un peu là, hein, pour te les
+rappeler les choses après?
+
+LE DUC [à l'aise]. Pour sûr comme vous dites, Amiral.
+
+LUTZEN. Bon ça. Alors, écoute voir. Sitôt que le clairon eut rappelé ...
+qu'est-ce que tu as fait?
+
+LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport à ça qu'il
+nous est arrivé quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle,
+autant dire. Même que j'ai point seulement eu la chance d'être blessé!
+
+LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'étais point blessé, tu t'es ramassé. Et
+sitôt ramassé, qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+LE DUC. J'ai couru à mon canon, donc!
+
+LUTZEN. Et tu as tiré, hein? C'est toi qui as coulé le Boche, je parie?
+
+LE DUC. Pour sûr, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres.
+
+LUTZEN. Et après?
+
+LE DUC. Après?
+
+LUTZEN. Après que la torpille vous fût rentrée dedans?
+
+LE DUC. Après que la torpille ...
+
+LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant!
+
+LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ...
+
+LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as juré ...
+
+LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doué! j'ai jamais su! Je me
+recherche ... espérez un coup ... ça y est ... c'est ça! Je suis été
+trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas quérir Monsieur
+d'Artelles ... rapport comme ça qu'il n'était pas de quart, Monsieur
+d'Artelles ... et alors, sûr et certain étant endormi couché dans sa
+chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilité à
+déjà monter puisqu'on ne s'était pas même battu en tout quatre, cinq
+minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'étais son canonnier.
+
+LUTZEN. Alors, tu as été quérir Monsieur d'Artelles?
+
+LE DUC. C'est ça, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire
+comme ça quelque chose et alors il s'est éventré contre les ferrures de
+sa chambre ... qui avait sauté en vrac ... quelque obus, probable ... et
+alors il a décédé ... [La main aux yeux.]
+
+LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a décédé?
+
+LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonté
+moi et Diquelou ...
+
+LUTZEN. Bon. Comme ça donc, tu étais sur le pont, tu es descendu dans
+les fonds réveiller ton officier; il était blessé, tu l'as porté ... tout
+ça pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle
+s'en allait par le fond?
+
+LE DUC. Pour sûr. Diquelou il m'avait dit: "Peut être qu'on n'aura pas
+le temps de remonter si on descend."
+
+LUTZEN. Tu es descendu tout de même ... Bon. C'est ça que je voulais
+savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein?
+
+LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc.
+
+LUTZEN.
+
+Ça va bien, merci. Je me rappellerai.
+
+FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du
+Gouvernement?... Monsieur le défenseur? [Signes négatifs.] On n'a plus
+besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous où vous voudrez.
+
+[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus éloigné.]
+
+LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotés.]
+
+FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau
+Brambourg à la barre.
+
+LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg à la barre.
+
+FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entière:
+nous sommes toujours en présence de l'unique affirmation du capitaine de
+vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle
+n'est malheureusement étayée d'aucune preuve et demeure--passez-moi le
+mot, Commandant--tout à fait extraordinaire, voire extravagante.
+Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul
+doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet
+et fut coulé bas en même temps que l'_Alma_.
+
+UNE VOIX [dans le public]. Avant!
+
+FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse évacuer la salle? [Au
+Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_
+questionné à deux reprises, sur sa nationalité, comme il est
+réglementaire, répondit deux fois par signal correct qu'il était
+Français. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas?
+C'est bien là votre système de défense?
+
+CORLAIX. C'est bien là l'exacte vérité.
+
+[Entre Brambourg.]
+
+FOLGOET. C'est ce que nous allons voir.
+
+[Mouvements dans le public.]
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Les Mêmes, BRAMBOURG, à la barre.
+
+FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas?
+
+BRAMBOURG. Oui, Monsieur le Président.
+
+FOLGOET. Age, prénoms, qualité.
+
+BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de première classe,
+vingt-huit ans, j'étais officier de quart en sous-ordre à bord de
+l'_Alma_.
+
+FOLGOET. Vous n'êtes ni parent ni allié de l'accusé ..., vous n'avez
+jamais été à son service, il n'a jamais été au vôtre?
+
+BRAMBOURG. Non, Amiral.
+
+FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire
+toute la vérité, rien que la vérité.
+
+BRAMBOURG. Je le jure.
+
+FOLGOET. Si vous voulez bien déposer.
+
+BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extrêmement vagues ... On a dû vous
+transmettre une note de l'hôpital à mon sujet ...
+
+FOLGOET. Nous savons que vous n'avez été recueilli que plusieurs heures
+après le naufrage, qu'un évanouissement prolongé s'en est suivi et que
+la mémoire des faits ne vous est revenue que peu à peu, confuse et
+fragmentaire. Alors, dites-nous tout de même ce que vous savez des
+circonstances qui ont précédé le combat à la suite duquel l'_Alma_ a
+péri. Vous étiez de quart, je crois?
+
+BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'étais de quart.
+
+FOLGOET. Eh bien, alors?
+
+BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fût signalé, l'ordre
+m'a été donné de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans
+les fonds du navire et je n'étais pas encore remonté ...
+
+FOLGOET. Qui vous a donné cet ordre? l'officier de quart en premier?
+
+BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-même.
+
+FOLGOET. Monsieur de Corlaix?
+
+BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix.
+
+FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donné cet ordre?
+
+CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement.
+
+FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'était pas encore en vue quand vous avez
+quitté la passerelle?
+
+BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ...
+
+CORLAIX. Il n'était pas encore en vue.
+
+FOLGOET. Et vous êtes revenu sur la passerelle?
+
+BRAMBOURG. Pendant le combat.
+
+FOLGOET. Que savez-vous sur le combat?
+
+BRAMBOURG. Il a été très court.
+
+FOLGOET. Où étiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chaviré?
+
+BRAMBOURG. Je crois bien que j'étais sur le pont, Amiral. J'avais
+conduit moi-même à l'extérieur, un groupe de traînards. Nos hommes, et
+surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au bâtiment et
+nous avions toutes les peines du monde à les persuader de se jeter à la
+mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouvé tout à coup
+dans l'eau, une vague a déferlé sur moi ...
+
+FOLGOET. Nous savons également tout cela. La seule chose que nous ne
+sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de
+signaux que le _Coblentz_ a fait à l'_Alma_ et que le Commandant de
+Corlaix a pris pour les réponses correctes des signaux de reconnaissance
+du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_,
+Monsieur?
+
+BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont échangé leur signaux,
+j'étais sûrement dans les fonds du navire, Amiral.
+
+FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire
+due Gouvernement ...
+
+MORBRAZ [geste, il s'adresse à Brambourg]. D'après vos déclarations,
+Monsieur, vous avez quitté la passerelle dix bonnes minutes avant que le
+_Coblentz_ fût en vue?
+
+BRAMBOURG. Il me semble.
+
+MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix
+minutes! Qu'avez-vous fait toute cette éternité-là?
+
+BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde.
+
+MORBRAZ. Quelle ronde?
+
+BRAMBOURG. Celle que j'avais reçu l'ordre de faire.
+
+MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous
+demande: quelle espèce de ronde? Oui, par où avez-vous passé?
+
+BRAMBOURG. Voilà précisément ce dont je me souviens le plus mal, j'ai dû
+passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirassé.
+
+MORBRAZ. C'est tout?
+
+BRAMBOURG. Je n'avais pas à aller ailleurs.
+
+LE DUC [se levant]. Commandant?
+
+FOLGOET. Qui est-ce qui a parlé?
+
+LE DUC. Amiral?
+
+FOLGOET. Vous répondrez quand on vous questionnera.
+
+LE DUC. Oui, Amiral.
+
+LE GREFFIER. Asseyez-vous.
+
+LE DUC [obéissant]. Oui, Amiral.
+
+BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant
+qu'avant de faire ma ronde, je suis entré dans ma chambre au moment
+précis où cet homme [Il désigne Le Duc] sortait de la chambre voisine.
+[Rumeur ironique dans la foule.]
+
+MORBRAZ. Ah!
+
+BRAMBOURG. Ce détail m'avait échappé. Je me rappelle très bien, je
+reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs guère
+d'importance.
+
+MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, où était-elle?
+
+BRAMBOURG. A bâbord, dans la batterie.
+
+MORBRAZ. A bâbord, voilà qui devient intéressant.
+
+LUTZEN. Comment ça?
+
+MORBRAZ. Bien sûr puisque c'est par bâbord que M. de Corlaix nous disait
+tout à l'heure avoir relevé le croiseur allemand.
+
+BRAMBOURG. Je vois où vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du
+Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la
+refermer; mon hublot était vissé, la tape de cuivre en place. Je ne
+pouvais rien voir à l'extérieur.
+
+MORBRAZ. Péremptoire. Ensuite? Avez-vous commencé immédiatement cette
+fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs.
+
+BRAMBOURG. Ensuite, je suis entré dans la chambre voisine. [Rumeur
+ironique de la foule.]
+
+MORBRAZ. Voici du nouveau.
+
+BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublié, mais il
+n'y a rien là qui concerne le procès.
+
+MORBRAZ. Êtes-vous sûr? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de même?
+
+BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point.
+
+FOLGOET. Quel motif?
+
+BRAMBOURG. Amiral ...
+
+FOLGOET. Je trouve étrange que vous hésitiez ...
+
+BRAMBOURG. J'ai hésité, Amiral, mais dès l'instant que vous insistez ...
+Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hésitation. Le fait
+qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune manière au procès,
+ma première intention n'était pas d'en rien dire ici. Au cours de ma
+ronde, je suis entré, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur
+d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles était mon ami.
+[Exclamation étouffée qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet
+murmure. Brambourg continue.] Je suis entré chez Monsieur d'Artelles
+dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider
+à ma permutation. Je savais que cela lui était faisable. Je voulais en
+effet débarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible.
+
+FOLGOET. Vous vouliez débarquer? Pourquoi?
+
+BRAMBOURG. Je désirais n'être plus sous les ordres du Commandant de
+Corlaix. Lui-même, d'ailleurs n'aurait rien objecté à ma permutation.
+
+FOLGOET. [Geste vers Corlaix.]
+
+.......................................................
+
+CORLAIX [il incline la tête]. C'est exact.
+
+FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.]
+
+........................................................
+
+LUTZEN. Vous auriez à vous plaindre de lui?
+
+CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irréprochablement, je
+n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire, et la veille même,
+j'aurais regretté qu'il permutât et lui-même n'y pensait probablement
+pas ... c'est à peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons
+eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement privé.
+
+FOLGOET. Strictement privé? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il
+s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir
+là.
+
+MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre privé n'est pas de la
+compétence d'un tribunal ... un fait d'ordre privé ça ne nous regarde
+pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les conséquences
+d'ordre public qui en résultent de ce fait d'ordre privé ... [Geste de
+Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrées
+conséquences d'ordre public ... il ne pleut ...
+
+FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ...
+
+MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le Président, moi non plus je ne vois pas ...
+et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister,
+mais tout à l'heure, j'ai demandé au témoin quel avait été l'itinéraire
+de sa ronde et il m'a répondu: "batterie, entrepont cuirassé" tout sec;
+j'ai pu me contenter de cette réponse-là tout à l'heure, à présent je ne
+peux absolument pas ... et je réclame des détails.
+
+BRAMBOURG. Quels détails?
+
+MORBRAZ. Tous les détails. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon
+cher Monsieur, loin de là ... Mais c'est mon métier d'ennuyer les gens ...
+je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui
+n'ennuierait pas les gens, ça passerait la mesure! Alors,
+récapitulons ... Vous nous révélez tout d'un coup à brûle-pourpoint ... Eh
+bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces
+choses ... de les savoir sans exception de la première à la dernière ...
+Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour
+commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre mémoire de haut en bas, et
+de tribord à bâbord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa
+chambre à Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur
+l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a répondu.
+
+FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous
+avez entendu la question, Monsieur?
+
+BRAMBOURG. Monsieur le Président, il m'est impossible de me rappeler mot
+pour mot, surtout dans l'état où je suis, les termes d'une conversation
+déjà vieille de plus d'un mois.
+
+MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublié le mot à mot?
+On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en
+contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en détail,
+hein? ne sautez rien!
+
+BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est très très vague ... J'ai
+frappé plusieurs fois à la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se
+mettre au lit ...
+
+MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a dû vous recevoir aimablement! Je ne
+m'étonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux!
+
+BRAMBOURG [regarde Morbraz, hésite et continue]. D'Artelles m'ouvrit
+enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me
+rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps
+auparavant. Il l'avait refusée. Je lui demandai de bien vouloir renouer
+l'affaire à mon compte. Il me promit de le faire.
+
+MORBRAZ. Et puis?
+
+BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout.
+
+MORBRAZ. Vous êtes sûr? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus
+crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons là des
+dépositions très précises sur ce point.
+
+BRAMBOURG [geste vague.]......................................
+
+MORBRAZ. Il était ouvert ou fermé le hublot de Monsieur d'Artelles?
+
+BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.
+
+MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous êtes bien souvenu que le vôtre
+était fermé!
+
+BRAMBOURG. Naturellement! le mien.
+
+MORBRAZ. Oui, oui, le vôtre, c'était le vôtre. Seulement, celui de
+Monsieur d'Artelles, c'était celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez
+pas où j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu
+Monsieur d'Artelles, j'étais au courant de ses habitudes et je sais que
+ses hublots étaient toujours ouverts la nuit ... par conséquent ... j'y
+songe: elle était à bâbord comme la vôtre n'est-ce pas, la chambre de
+Monsieur d'Artelles?
+
+BRAMBOURG. Oui.
+
+MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voilà que je trouve
+mon affaire! Vous êtes sorti de chez Monsieur d'Artelles à quatre heures
+vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas?
+
+BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous?
+
+MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulté les chronomètres
+du bord! Mais vous êtes remonté sur le pont à l'instant de l'ouverture
+du feu; donc à quatre heures trente, puisque c'est à quatre heures
+trente que le _Coblentz_ vous a lancé sa torpille, vous aviez quitté
+Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_
+a lancé sa torpille.
+
+BRAMBOURG. Tout au plus, oui.
+
+MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant
+d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas être bien loin de
+l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regardé par le
+hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux
+du _Coblentz_. Et vous avez regardé par le hublot. Un hublot ouvert, on
+ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil.
+
+BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.
+
+MORBRAZ. Vous avez regardé, je vous dis que vous avez regardé! Si vous
+ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si
+vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que
+le Commandant de Corlaix est coupable!
+
+L'ESTISSAC. Ah bah! voilà une culpabilité à laquelle je ne m'attendais
+pas.
+
+MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le défenseur! je ne m'y attentais pas.
+Elle n'en est pas moins évidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre
+mon raisonnement. Voilà Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regardé
+par un hublot à l'heure précise où le croiseur allemand _Coblentz_
+défilait devant le hublot, à l'heure précise aussi où le susdit croiseur
+_Coblentz-échangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui
+ont trompé le Commandant de Corlaix. Quels étaient ces signaux? D'après
+le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous
+ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve.
+Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en
+a rien vu, puisqu'il n'en a gardé aucun souvenir. Quand on vous allume
+sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en
+souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne
+vous a rien allumé du tout, et si on ne vous a rien allumé du tout, le
+Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ça me suffit. Je
+n'ai plus rien à vous demander, ma conviction est faite.
+
+FOLGOET. Monsieur le défenseur?
+
+L'ESTISSAC. Je fais toutes mes réserves sur de telles preuves ... le
+Conseil de guerre appréciera, mais je n'ai à demander à un témoin frappé
+d'amnésie.
+
+FOLGOET [aux juges]. Messieurs ...
+
+LUTZEN. Monsieur le Président, je voudrais demander au témoin s'il a
+mesuré l'importance imprévue que sa déposition semble prendre.
+
+[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ...
+Exclamations dans la foule.]
+
+FOLGOET. C'est intolérable! Sergent d'armes! un peu de silence!
+
+LUTZEN [directement à Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ...
+Après tout ce qui vient d'être dit, vous ne pouvez pas vous faire
+d'illusion. Si le prévenu est condamné, le poids de sa condamnation
+pèsera sur vous.
+
+BRAMBOURG. Amiral, si le prévenu est condamné, j'en aurai certainement
+beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne
+me souviens pas, Amiral.
+
+[Vives exclamations.]
+
+FOLGOET. Sergent d'armes.!
+
+LUTZEN. J'en appelle à votre conscience, Monsieur, à votre conscience
+d'officier, d'officier français.
+
+[Nouvelles exclamations plus violentes.]
+
+FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison?
+
+LUTZEN. Le problème est à présent bien posé ce me semble: Vous, qui avez
+regardé par un hublot de bâbord, avez-vous vu oui ou non?
+
+BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas!
+
+LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous
+êtes sûr de ne pas vous souvenir?
+
+BRAMBOURG [qui hésite]. Il me semble bien ...
+
+MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre!
+faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique!
+"Il vous semble" à vous? Eh bien à moi, il me semble que ça passe toute
+mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carrière d'un
+officier sont en train de se jouer à pile ou face. Et il me semble que
+l'honneur d'un officier ça doit peser lourd dans la conscience d'un
+autre officier, c'est votre avis, je suppose?
+
+BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!...
+
+MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos
+paroles! Vous n'êtes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamné,
+vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si
+fait! son ennemi! je dis bien et je répète: son ennemi puisque nous
+sommes lui accusé, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je
+vous jure tout de même, foi de marin, que si je lui cassais les reins
+tout à l'heure, à Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il
+me fût prouvé par la suite que je me suis trompé et qu'il était
+innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser à cela parce que ça
+passerait la mesure de toutes les mesures des sacrés tonnerre de nom
+d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voilà, Monsieur! j'ai
+tout dit! A vous le crachoir!
+
+BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sûr,
+absolument sûr de rien. Tout à l'heure, j'avais même oublié être entré
+dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aidé, je m'en suis
+souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ...
+
+MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous êtes dans la chambre de
+Monsieur d'Artelles.
+
+BRAMBOURG. Oui.
+
+MORBRAZ. Devant le hublot.
+
+BRAMBOURG. Oui.
+
+MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert.
+
+BRAMBOURG. Oui.
+
+MORBRAZ. C'est peut-être vous qui avez regardé. C'est vous. Vous
+regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les
+voyez ...
+
+BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas
+dire que je vois ... je ne vois pas!
+
+JEANNE. Il a vu!
+
+[Sensation. Mouvement. Bruit.]
+
+FOLGOET. Qui a parlé?
+
+JEANNE. Moi, Amiral.
+
+MORBRAZ. Madame de Corlaix!
+
+JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur
+l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu.
+
+BRAMBOURG [qui se relève tout d'un coup]. Moi?
+
+JEANNE. Il vous a dit tout à l'heure qu'après avoir quitté la passerelle
+de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de
+reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompé ... Après avoir quitté la
+passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entré dans sa
+chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et
+s'ouvrant à bâbord de l'_Alma_.
+
+BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit.
+
+JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles était ouvert ... Par ce
+hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitôt
+le _Coblentz_ a allumé la première réponse, quatre feux rouges. Alors M.
+d'Artelles lui a demandé [geste]: "Vous qui êtes de quart est-ce que
+c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a répondu: "Oui".
+[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la
+salle auquel succède un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles
+a encore demandé: "Quelle est la réponse à l'autre question". Monsieur
+[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont
+été remplacés par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrête et reprend
+haleine. Brusquement.] Après que le _Coblentz_ eut tout éteint, comme M.
+d'Artelles disait à Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire français",
+Monsieur [geste] a dit: "français ou étranger. C'est un secret de
+polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands
+ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de
+là à les interpréter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et
+je l'ai entendu.
+
+FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu?
+
+CORLAIX. Eh bien, Jeanne?
+
+JEANNE. Oui.
+
+CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat?
+
+JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui,
+les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce
+que j'étais là.
+
+FOLGOET. Vous étiez là?
+
+JEANNE. Oui, à bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles.
+
+FOLGOET. Dans la ...
+
+JEANNE. Son canonnier peut en témoigner, c'est lui qui m'a sauvée.
+
+FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hésite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.]
+
+LE DUC. C'est la vérité, Amiral!
+
+[Corlaix retombe accablé sur son banc et semblera ne plus rien entendre
+jusqu'à la fin de la scène.]
+
+MORBRAZ [à Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout à l'heure bourgre
+d'âne.
+
+LE DUC. Vous ne me l'avez pas demandé, Commandant.
+
+FOLGOET. Monsieur?
+
+BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme
+de Corlaix ait vu.
+
+FOLGOET. Vous confirmez la déposition?
+
+BRAMBOURG. Absolument.
+
+FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est
+plus que formalité. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement
+abandonne l'accusation?
+
+MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le
+Président.
+
+FOLGOET. Monsieur le Défenseur?
+
+L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot.
+
+FOLGOET. La séance est levée.
+
+[Sort le Conseil de guerre].
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+CORLAIX, JEANNE.
+
+[Un temps. Corlaix lève enfin la tête, regarde sa femme qui n'a pas
+bougé toujours dans la même attitude humiliée. Il fait un grand effort
+sur lui-même, puis:]
+
+CORLAIX [d'une voix très douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant
+croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se lève avec de
+grandes difficultés.] Vous allez être obligée de soutenir votre vieil
+ami ...
+
+JEANNE [vient tomber à ses genoux]. Pardon! Pardon!
+
+[A l'extérieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le
+Conseil de guerre!]
+
+CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!...
+
+[Pendant que le rideau baisse, très doucement en lui caressant les
+cheveux.]
+
+Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!...
+
+
+ RIDEAU.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes
+by Claude Farrere et Lucien Nepoty
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
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+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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