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diff --git a/old/11036-8.txt b/old/11036-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8bb39a1 --- /dev/null +++ b/old/11036-8.txt @@ -0,0 +1,7246 @@ +The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Legendes Normandes + +Author: Gaston Lavalley + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + + + + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +LÉGENDES NORMANDES + + +PAR + + +GASTON LAVALLEY + + + +1867 + + + * * * * * + + + +LÉGENDES NORMANDES + + + + + + +BARBARE + + + + +I + +La Déesse de la Liberté. + + +La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-là, ses habits de fête. +Les rues étaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes +détonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit, +l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui +s'épanouissaient en fraîches guirlandes aux étages supérieurs, les drapeaux +qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annonçait, tout +respirait la joie. Là, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant à +travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussière une rose +à moitié flétrie. Ailleurs, des mères de famille donnaient fièrement la +main à de jolies petites filles, blondes têtes, doux visages, beautés de +l'avenir, dont on avait caché les grâces naissantes sous un costume grec du +plus mauvais goût. Et partout de la gaieté, des hymnes, des chansons! A +chaque fenêtre, des yeux tout grands ouverts; à chaque porte, des mains +prêtes à applaudir. + +C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se réjouir. +La municipalité de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille, +sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait +profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le +Pelletier et de Brutus. + +Tandis que la foule encombrait les abords de l'hôtel de ville et préludait +à la fête officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une +petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retirés de la ville, +semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante +manifestation populaire. + +Les fenêtres en étaient fermées, comme dans un jour de deuil. De quelque +côté que l'oeil se tournât, il n'apercevait nulle part les brillantes +couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'intérieur; on +n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou +qui passait en sifflant dans la serrure. C'était l'immobilité, le silence +de la tombe. Comme un corps, dont l'âme s'est envolée, cette sombre demeure +semblait n'avoir ni battement, ni respiration. + +Cependant la vie ne s'était pas retirée de cette maison. + +Une jeune fille traversa la cour intérieure en sautant légèrement sur la +pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine à +faire rouler sur ses gonds, et entra, à petits pas, sans bruit, et en +mettant les mains en avant, dans une pièce assez sombre pour justifier cet +excès de précaution. + +Un vieillard travaillait dans un coin, auprès d'une fenêtre basse. Le jour +le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits. +La jeune fille s'avança vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette +traînée lumineuse, où se baignait l'austère physionomie du vieillard, ce +fut un spectacle étrange et charmant. + +On aurait pu se croire transporté devant une de ces toiles merveilleuses de +l'école espagnole, où l'on voit une blonde tête d'ange qui se penche à +l'oreille de l'anachorète pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel, +et qui lui donnent un avant-goût des joies célestes. + +Il est fort présumable, en effet, que le digne vieillard était plus occupé +des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune +fille eut-elle posé familièrement la main sur son épaule qu'il se releva +brusquement, comme s'il eût senti la pression d'un fer rouge. + +--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite? + +--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur? + +--Oh! oui... C'est-à-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font +sauter en l'air avec leurs maudites détonations! + +--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal à personne. + +--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le +marquis! + +--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas à +nuire à leur prochain. + +--Ils insultent à notre malheur! + +--Voyons. Je suis sûre que ta colère tomberait comme le vent, si mon père +te donnait la permission d'aller à la fête. + +--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?... + +--Oui... oui... oui... + +--Il faudrait m'y traîner de force! + +--Que tu es amusant! + +--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux! + +--Tu les ouvrirais tout grands! + +--Ah! mademoiselle, vous me méprisez donc bien? + +--Du tout. Mais je te connais. + +--Vous pouvez supposer?... + +--J'affirme même que tu ne resterais pas indifférent à un tel spectacle... +Une fête du peuple?... Je ne sais rien de plus émouvant! + +--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout à coup, qu'on m'a assuré +que ce serait très-beau! + +--Tu t'en es donc informé?... + +--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai +appris... + +--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles. + +--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son bâton de +l'autre... + +--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?... + +--Qu'on doit porter en triomphe la déesse de la Liberté... Toute la garde +nationale sera sous les armes! + +--Vraiment! + +--Le cortége aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortége magnifique!... +Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval! + +--Imprudent!... Si l'on nous entendait!... + +--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si +je ne craignais d'être grondé par monsieur le marquis, j'irais voir leur +fête, rien que pour avoir le plaisir de rire à leurs dépens! + +--Ainsi, sans mon père?... + +--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais déjà de mes huées! + +--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission? + +--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade. + +--S'il l'ignorait? + +--Vous ne me trahiriez pas? + +--A coup sûr... Je serais ta complice. + +--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idée d'aller à la fête? + +--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermée dans +cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sépulcre, +les vivants doivent jouir un peu du même privilége. + +--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi? + +--Regarde-moi, dit la jeune fille. + +A ces mots, elle entra tout entière dans la zone lumineuse qui rayonnait à +travers l'étroite fenêtre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise. + +--Mademoiselle en femme du peuple! + +--Tu vois que je pense à tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas +de légèreté. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne +ne songera à nous inquiéter. Viens vite! + +Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa là sa brosse et les +souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour, +sur les pas de sa maîtresse, et ouvrit avec précaution la porte de la rue. + +--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il à la jeune fille, +lorsqu'ils se trouvèrent dehors. + +--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberté! +répondit Marguerite. + +Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraîna vers +le centre de la ville. + +Il était temps. Le cortége s'était mis en marche et gravissait lentement la +principale rue de la ville. C'étaient d'abord les bataillons de la garde +nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces +soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps +ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la +patrie en danger. Leurs fils mouraient à la frontière, et, tandis que le +plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de +la Loire, ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense de leurs +foyers. Et personne alors ne songeait à rire en voyant ce singulier +assemblage de piques, de bâtons, de sabres et de fusils, ces vêtements +déguenillés, ces bras nus, tout noirs encore des fumées de la forge ou de +l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des +temps modernes! + +Derrière les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui +portaient sur leurs épaules des arbres de la liberté, parés de fleurs et de +rubans. Après eux, les frères de la _Société populaire_, coiffés du bonnet +phrygien, soulevaient au-dessus de leur tête les trois pierres de la +Bastille. Des chars, splendidement ornés et ombragés par des drapeaux, +présentaient aux regards de la foule, comme un double objet de vénération, +des vieillards et des soldats blessés: les victimes de l'âge et les +victimes de la guerre! Sublime allégorie qui enseignait à la fois le +respect qu'on doit à l'expérience et la pitié que mérite le malheur! + +Quelques pas en arrière venait la déesse de la Liberté. Mais ce n'était pas +cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_, +cette femme _à la voix rauque_, cette furie enfantée, dans un moment de +délire, par l'imagination d'un grand poëte. C'était une belle jeune fille, +dont les blonds cheveux se déroulaient avec grâce sur les épaules. Une +tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la +foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits +enfants semaient des fleurs à ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle +une bannière, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en +licence, et vous serez heureux_! Après elle, comme pour montrer qu'elle est +la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs, +couchés sur des gerbes de blé, conduisaient une charrue traînée par des +boeufs. + +Un soleil splendide s'était associé à cette fête d'un caractère antique. +Les fleurs s'épanouissaient et versaient autour d'elles le trésor de leurs +parfums; le peuple était joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on +aurait pu croire assister à une des fêtes de l'Athènes païenne. + +Marguerite et le domestique s'étaient blottis dans l'embrasure d'une porte, +et, de là, ils voyaient défiler le cortége, sans être trop incommodés par +le flot des curieux qui ondoyait à leurs pieds. + +Dominique avait fait bon marché de ses vieilles rancunes et regardait tout, +en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute +autre circonstance, la jeune fille n'eût pas manqué de profiter du riche +thème à plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ébahissement de l'ennemi +juré des patriotes. Mais elle était trop émue elle-même pour exercer sa +verve railleuse aux dépens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si +puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur +le point de chanter avec elle les refrains passionnés de la _Marseillaise_; +et lorsque la déesse de la Liberté vint à passer, elle battit des mains et +ne put retenir un cri d'admiration. + +--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la déesse au vieux domestique. + +Tout entière à ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle +était elle-même l'objet d'une admiration mystérieuse. Un homme du peuple ne +la quittait pas des yeux, et restait indifférent au double spectacle que +lui offraient la foule et le cortége. C'était une tête puissante, rehaussée +encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque +ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pêcheur +napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un rêve aimé; ses yeux +plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la +mer. Tout à coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme +réveillé en sursaut, s'élancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune +fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou +dans la poussière. + +--Il y a des aristocrates ici! s'écria cet homme, en montrant à la foule +une petite croix ornée de brillants qui scintillaient au soleil. + +--Tu en as menti! répliqua le mystérieux adorateur de Marguerite, en +prenant l'homme à la gorge et en lui arrachant le bijou. + +--Cette croix est à moi, dit timidement la jeune fille. + +En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer. + +--Taisez-vous! lui dit à voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous +donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore! + +--Il a raison, dit Dominique. + +Puis il ajouta avec intention, mais de manière à n'être entendu que du +jeune homme: + +--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant! + +--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple. + +Le vieux domestique entraîna la jeune fille. Grâce au tumulte que cette +scène avait occasionné, ils purent disparaître sans attirer l'attention de +leurs voisins. + +Cependant le patriote, humilié de sa chute, s'était relevé, l'oeil menaçant +et l'injure à la bouche. + +--Mort aux aristocrates! dit-il. + +--A la lanterne! à la lanterne! s'écria la foule. + +--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ça? dit le sauveur de +Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de +me hisser à la place de vos réverbères! + +En même temps, il se rejeta en arrière, par un brusque mouvement, et fit +face à ses adversaires. + +--Il est brave! s'écria-t-on dans la foule. + +--C'est un aristocrate! dit une voix. + +--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui +s'était vu terrasser. + +--Parce que cela me plaît! répondit le jeune homme, en se croisant les bras +sur la poitrine. + +--C'est défendu! + +--Défendu?... Vous êtes plaisants, sur mon honneur! répliqua l'accusé. Vous +promenez dans vos rues la déesse de la Liberté, et je n'aurais pas le droit +d'agir comme bon me semble? + +--Il a raison, dirent plusieurs assistants. + +--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la +lanterne, l'aristocrate! + +--Oui! à la lanterne! + +Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme. + +--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur +d'une maison, pour n'être pas entouré. + +Mais sa noble attitude ne pouvait maîtriser longtemps les mauvais instincts +de la foule. Les sabres, les piques, les baïonnettes s'abaissèrent, et la +muraille de fer s'avança lentement contre le généreux défenseur de +Marguerite. + +--Mort à l'aristocrate! s'écria le peuple en délire. + +Le demi-cercle se rétrécissait toujours et la pointe des piques touchait la +poitrine du jeune homme. Tout à coup une voix de tonnerre se fit entendre. +Un homme, à puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et +de gauche, une grêle de coups de poing, et vint se placer résolûment devant +la victime qu'on allait sacrifier. + +--Êtres stupides! dit-il avec un geste de colère, en s'adressant aux +agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire là!... Égorger le plus +pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des défenseurs de Thionville! + +--Un défenseur de Thionville! murmura la foule, avec un étonnement mêlé +d'admiration. + +Les agresseurs les plus rapprochés de Barbare, rougissant de l'énormité +du crime qu'ils avaient été sur le point de commettre, baissèrent la tête +avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait +renversé à ses pieds, n'avait pas encore renoncé à l'espoir de se venger +sur le lieu même témoin de son humiliation. Il ôta respectueusement son +bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu: + +--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui préside +notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu défends. C'est un +aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine! + +--Est-ce vrai? demanda le président de la Société populaire, en se tournant +du côté de Barbare. + +Pour toute réponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait déjà +suspendue à son cou et la montra au peuple. + +--C'est stupide ce que tu fais là! lui dit le président du club à voix +basse. + +--Non! répliqua le jeune homme, de manière à être entendu de tous ceux qui +l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du +temple de la Raison, je me croirai autorisé à porter le même signe sur ma +poitrine. + +Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix à son cou. + +--Il parle bien! cria la foule. + +--C'est un bon patriote! + +--Il vaut mieux que nous! + +--A la cathédrale! à la cathédrale! + +--Arrachons les croix! + +Et déjà le peuple se préparait à exécuter sa menace. + +--Attendez! mes enfants, s'écria le président de la Société populaire. Ne +faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'à vous +amuser. Retournez à la fête. + +--C'est juste! Rattrapons le cortége! s'écria la foule. + +Et non moins prompte à agir qu'à changer de résolution, elle eut bientôt +abandonné le lieu qu'elle avait failli ensanglanter. + + + + +II + +Le Club. + + +Quelques instants après, la rue se trouva complétement déserte. On +n'entendait plus que le bruit lointain de la fête et le vague murmure de la +foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon +qu'il serra avec une sombre énergie: + +--Citoyen président, dit-il, tu m'as sauvé la vie! + +--Ne parlons pas de cela! répondit le colosse. + +--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir +l'occasion de te prouver ma reconnaissance. + +--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir. + +--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!... +Écoute... j'ai encore un service à te demander. + +--Parle. + +--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir. + +--Et la fête? dit le patriote. + +--J'en ai vu assez comme cela. + +--Ah! fit le président du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous +d'amour? + +--Peut-être, répondit Barbare en rougissant. + +--Va, mon garçon, reprit le patriote avec bonté. La République ne défend +pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce +soir, à la séance du club. + +--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une dernière poignée de main à son +libérateur. + +--Adieu, répondit le président. + +Et le brave homme, après s'être amusé à regarder son protégé qui courait à +toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortége. + +Barbare n'avait pas oublié dans quelle direction le vieillard et la jeune +fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues +tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernières maisons +de la ville, il aperçut sur la grand'route, à une portée de fusil environ, +Dominique et Marguerite qui s'étaient arrêtés pour reprendre haleine. Il +cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette +bruyante manifestation eut un résultat diamétralement opposé à celui qu'il +en espérait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les +fugitifs furent saisis d'une véritable panique et la peur leur rendit des +jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put +arrêter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la +petite maison isolée et disparaître derrière la porte, qui se referma avec +fracas. + +Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la +porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs, +en la jetant avec violence, l'auraient laissée entr'ouverte. Mais elle +résista à tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et +n'aperçut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le +marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et prêta +l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute +la façade de la maison. Peut-être découvrirait-il une figure curieuse, une +main derrière un rideau? Hélas! le soleil lui-même ne visitait plus cette +triste demeure. Et les fenêtres; ces yeux de la maison, s'étaient voilées +sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupière. + +Barbare éprouva un affreux serrement de coeur. Il eût donné sa vie, en cet +instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il +était encore ébloui. Elle était là, pourtant, à deux pas de lui, derrière +cette muraille!... Comme la mère qui rôde, le soir, devant la prison où +gémit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui +livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se décider à partir et +s'en remettait au hasard, cette dernière consolation des désespérés! Il +attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune +et fort, il se révolta à la pensée que quelques planches, à peine jointes, +lui opposaient un obstacle. Il s'élança vers la porte, bien déterminé à +l'ébranler sous un dernier effort. Mais il recula bientôt en rougissant. + +--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a là ni +barreaux, ni soldats pour le défendre. Et je ne dois y entrer que par la +volonté de celle que j'aime! + +Alors il tira de son sein la petite croix, ornée de diamants, la baisa avec +respect et, l'agitant au-dessus de sa tête: + +--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte! + +Deux fois il fit le même geste et poussa le même cri. Mais la maison ne +sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la petite +croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville. + +Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait déjà les réverbères, dont les +lanternes huileuses se balançaient, avec un grincement sinistre, et +faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires +façades des maisons. Les bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré +dans le silence. On n'entendait guère que le pas sonore du promeneur +attardé qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui +luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de +paisible ou de craintif s'était prudemment renfermé derrière une porte bien +close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur même de la cité, +dans une des salles basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient +rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville. + +Barbare n'avait pas oublié la recommandation que lui avait faite le +président de la société populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu +manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas +dans une disposition d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps de +révolution, l'amour,--ce sentiment raffiné qui trouve tant de charmes à se +replier sur lui-même et qui met tant de complaisance à caresser même la +pensée d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fièvre des passions +politiques. Il fuit la rêverie, il marche, il court vers le but et, s'il +éprouve un échec, il demande à la vie publique un instant d'oubli et de +distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hâte vers l'ancien +évêché. + +Son entrée dans la salle du club fut un vrai triomphe. + +--Vive Barbare! cria la foule. + +--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il +paraît qu'on n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment serait +pourtant mieux choisi que tantôt. Car vous êtes bien mal éclairés! + +Un éclat de rire général accueillit cette saillie, et chacun montra en +plaisantant à son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au +pied de l'estrade où montaient les orateurs. + +--Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, si la République n'a pas le +moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonté des +patriotes. Nos fils, qui sont à la frontière, n'ont pas de souliers pour +marcher à l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, et nous +saurons défendre les intérêts de la patrie avec les seules lumières de +notre raison. + +--Bien répondu! dit la foule. + +Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaître la voix de l'homme +auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs et +s'approcha respectueusement du magistrat populaire. + +--Citoyen président, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la +majesté de la République. J'ai déjà versé mon sang pour elle et je suis +prêt à lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement. Je demande la +parole. + +--Je te l'accorde, répondit le président d'un ton bref. + +D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eût monté à +l'assaut. Du haut de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire +agitait tant de questions sérieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes, +le jeune homme contempla un instant toutes ces têtes qui se balançaient +au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'était un tableau digne des maîtres +flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armés de leurs instruments +de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des +rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer de haillons dont chaque flot +s'éclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant que +le caprice du vent ravivait ou menaçait d'éteindre la flamme des +chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la lune, +glissant à travers les vitraux d'une fenêtre et venant entourer d'une douce +lumière les cheveux blancs des frères de la Société populaire. + +Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le +jeune homme escalader les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le bruit +cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le +bord de la balustrade, et, s'adressant à la foule: + +--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez déjà deviné sans doute le +sujet de ma motion. Je demande que la municipalité tienne une récompense +toute prête pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la +cathédrale et d'en enlever les croix. + +--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule. + +Barbare descendit précipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea +vers la porte de la salle basse. Au moment où il allait en franchir le +seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il +s'arrêta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient +pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et reconnut l'homme du peuple +qu'il avait terrassé, le matin. + +--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la +République. + +--Qui ça? demanda la foule avec des cris furieux. + +--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates... + +--Où donc? reprit encore la foule, dont la colère augmentait en raison de +son impatience. + +--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolée, à peu de distance +de la rivière. + +Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres. + +--Dans la _Vallée aux Prés_? demanda la foule. + +--Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermés nuit et +jour. Aucun bruit! jamais de lumière! apparences suspectes. A coup sûr, ce +sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour +son patriotisme, de s'introduire dans l'intérieur de cette maison. + +--Mort aux aristocrates! s'écrièrent les plus ardents des patriotes. + +--Hélas! pensa Barbare, cette jeune fille et son père sont perdus, si je +n'interviens! + +Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait +au coeur. + +--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son émotion. +Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois! + +Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa de nouveau à travers la +foule et s'approcha de la tribune. + +--Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant en face, es-tu sûr de ce que +tu avances? + +--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaçant de son +interlocuteur troubla profondément... Je n'ai que des soupçons... et, +d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve la maison suspecte. + +--Eh bien! moi, je suis aux premières places pour surveiller les gens que +tu accuses si légèrement. Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur de la +maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai à tous les bons +patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter. + +--Vive Barbare! cria l'assemblée. + +--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les +auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance. + +A ces mots, il se pencha vers le président de la Société populaire, qui lui +tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine +arrivé dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la +baisa avec amour, en s'écriant par deux fois: + +--Je la sauverai!... Je la sauverai!... + + + + +III + +Le Proscrit. + + +Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppé dans un long +manteau, se promenait devant la façade intérieure de la maison qu'on avait +signalée la veille à la défiance du club. A la manière dont cet homme +marchait dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un pas rapide, +tantôt s'arrêtant et levant la tête pour contempler le ciel, il eût été +facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son +caractère. Cela ne pouvait être qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte. +Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec délices dans +cette mer étoilée. + +La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la rêverie. Les fleurs, +avant de s'endormir, avaient laissé dans l'air de douces émanations. Un +vent frais courait à travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de +grands fantômes, du milieu de la haie qui séparait le jardin des prairies +voisines. Ces géants de verdure frissonnaient sous le souffle aérien et +ressemblaient, avec leurs branches rapprochées du tronc, à un homme qui +s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se préserver de l'air malsain +du soir. + +Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée. + +--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec découragement, la +nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage! +Des étoiles, des mondes en feu; rien de changé au ciel, tandis que des +hommes, nés pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages! Moi-même, +moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma +tête est mise à prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persécutés, +et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux éléments d'annoncer sa +vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colère le +spectacle de tant d'iniquités. La maison garde encore quelques traces des +hôtes qui ont vécu sous son toit; et la terre ne s'inquiète pas de l'homme +qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité +souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot? + +Le proscrit s'était remis machinalement en marche, et le hasard de la +promenade l'avait conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu +d'élévation et qui tombait en ruine, séparait de la grand'route. Tout à +coup le prêtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur. + +Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque à ses pieds, au +milieu de l'allée. Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé que +celui dont il avait interrompu si brusquement la rêverie. + +--Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse au jeune prêtre, et +gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à +votre bourse, ni à votre vie. + +--Vous avez pourtant, monsieur, une manière de vous présenter... + +--Qui peut donner de moi la plus fâcheuse idée, reprit le voleur présumé en +achevant la pensée de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je +le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans +l'intention de vous être utile. + +--Je vous en suis reconnaissant! répliqua le proscrit avec une froide +ironie. + +--On m'avait chargé de vous espionner... + +--Vous faites-là un joli métier, monsieur! interrompit le prêtre, en +ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau. + +--Croyez bien que c'est par patriotisme... + +--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse deviné! interrompit encore le +prêtre. + +--Vous avez tort de me persifler, citoyen, répliqua l'homme du peuple avec +un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il +l'écouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai +service, et si la Société populaire eût confié à tout autre que moi la +mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-être pas eu lieu de +vous en réjouir. + +--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prêtre. + +--On vous soupçonne d'avoir des relations avec Pitt. + +--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant. + +A ce moment la lune sortit d'un nuage et éclaira vivement le visage du +prêtre. Barbare--le lecteur l'a déjà reconnu--ne put se défendre d'un +étrange sentiment d'inquiétude. + +--Ah! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous êtes jeune! + +--Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant? + +--C'est que, pour être persécuté à votre âge... + +--La République s'est bien défiée des enfants! dit le proscrit avec +mélancolie. + +--Vous êtes donc obligé de vous cacher? demanda Barbare. + +--Voilà mon interrogatoire qui commence! dit le prêtre avec amertume. +Tenez, monsieur, si la République a besoin d'une nouvelle victime, je ferai +volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les +personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chères, et c'est une +prière que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh +bien! vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon est doux et le +dévouement facile. Épargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du +sang enfin, prenez ma vie! Je me livre à vous! + +Barbare devint horriblement pâle. + +La jalousie s'empara de tout son être, et un frisson lui glaça le coeur. + +--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix +étranglée. + +--De toute mon âme! + +--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard étincelant sur celui qu'il +regardait déjà comme un rival, vous les aimez? + +--Comme on aime son père et sa soeur. + +--Pas autrement? demanda encore le patriote. + +Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la première fois, il +osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se +troubler, ce coup d'oeil pénétrant. + +--Vous préparez votre réponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long +silence et de ce pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous êtes +l'amant de cette jeune fille? + +--Oh! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!... + +--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les épaules. + +--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force à ajouter foi à mes +paroles. Il vous faudrait une preuve matérielle? + +--Oui! dit Barbare avec explosion. + +Il y eut, dans la manière dont il accentua ce simple mot, tant de haine, +d'inquiétude et de jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer du feu +intérieur qui le consumait. Le prêtre put lire dans son coeur et juger de +l'état de son âme, comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un éclair. + +Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du danger qui menaçait le +marquis et sa fille. Mais il était déjà prêt au sacrifice. + +--Écoutez! dit-il à l'homme du peuple. Je ne peux pas être l'amant de cette +jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable. + +--Lequel? demanda vivement Barbare. + +--Les devoirs de mon ministère, répondit le proscrit. + +En même temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa +soutane. + +--Un prêtre! s'écria Barbare avec joie. + +--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le +maître de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole? + +--Non, certes! dit Barbare. + +Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent. + +--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'êtes pas encore convaincu? + +--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prêtres ont le droit de +se marier. + +--Pauvre insensé! dit le jeune prêtre en souriant avec tristesse, si +j'avais reconnu l'autorité de cette loi, est-ce que je serais obligé de me +cacher? + +--C'est vrai! je suis fou! s'écria joyeusement Barbare. Vous êtes un noble +coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre +solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami! + +--Volontiers, dit le prêtre en serrant avec effusion la main que le jeune +homme lui tendait. + +Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa à escalader le mur. + +--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prêtre avec bonté, et +suivez-moi. + +En même temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite +porte qui donnait sur la campagne. + + + + +IV + +Une crise domestique. + + +Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte à double tour et +s'arrêta quelques instants comme un homme accablé sous le poids de pénibles +pensées. + +Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour, +monta l'escalier et frappa à la porte de M. de Louvigny. + +--Entrez, dit une voix de jeune fille. + +--Ah! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son père. + +Néanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses +genoux. Tout en écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait +avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait à faire sauter +dans sa main. + +--Eh bien! cher abbé, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il +faut tant de précautions pour entrer chez ses amis? + +--Je vous croyais au travail et je craignais de vous déranger, répondit le +jeune prêtre en faisant de grands efforts pour cacher son émotion. + +--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas +que c'est à partir de ce moment que je consens à perdre mon temps. + +--C'est joli ce que vous dites-là, mon père! s'écria Marguerite en quittant +les genoux du marquis. + +--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine +boudeuse que faisait Marguerite. + +--Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit Marguerite. Tenir sa fille +dans ses bras, l'embrasser, l'écouter causer, est-ce là perdre son temps? + +--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis. + +--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas être complice de votre +paresse! + +--Allons, viens ici. + +--Non! je vous laisse travailler. + +--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante. + +--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'à répondre +aux instances paternelles. + +--Je te tiens cette fois! s'écria joyeusement le vieillard en saisissant la +jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser. + +--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en détournant la +tête. + +--Je te rends la liberté, répliqua le marquis en lâchant le bas de la robe +et en ouvrant les bras. + +--Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son +père. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre +soirée! + +Le prêtre avait contemplé cette scène avec tristesse. Il pleurait sur cette +joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette étroite communion +de deux âmes qu'on allait séparer. + +--Eh bien! l'abbé, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc. +Vous avez l'air de nous bouder! + +L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec émotion la main qu'il lui +présentait. + +--Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui +a assisté mon fils à ses derniers moments est, à mes yeux, comme son +remplaçant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignités, +vous seriez de toutes nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est +tout mon trésor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule +richesse qu'on m'ait laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en voyant +comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez? + +--Pour cela non, monsieur le marquis, répondit le jeune homme. + +--Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis là +n'est pas gai d'ailleurs. + +--Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur l'abbé, interrompit +Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le +prêtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous cache quelque +malheur!... + +--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prêtre en se troublant de plus +en plus. + +--Ma fille a raison, au contraire, répliqua le marquis en faisant lever +Marguerite. + +Il se leva à son tour et saisit vivement la main de l'abbé. + +--Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix basse. + +--Je vous assure, dit le prêtre en se défendant... + +--Votre main est glacée! continua le vieillard en se penchant à l'oreille +de l'abbé... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille. + +Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquiétante. Lorsque son +père se retourna de son côté, ce ne fut pas sans un vif étonnement qu'elle +aperçut le gai sourire qui s'épanouissait sur les lèvres du vieillard. + +--L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, dit M. de Louvigny. +Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle +pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques +comptes à régler... Tu serais bien aimable d'aller demander à Dominique le +registre où il note ses dépenses. + +--J'y vais, mon père, dit Marguerite. + +Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa +bouche et fit un signe de tête que le vieillard n'eut pas de peine à +traduire ainsi: + +--J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe! + +Le marquis ferma lui-même la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul +en face de l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner. + +--Parlez maintenant! dit-il d'une voix émue. Qu'y a-t-il? + +--On s'est introduit ce soir dans le jardin. + +--Un maraudeur? + +--Un espion envoyé par le Club. + +--Nous sommes donc découverts? + +--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt. + +--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher +abbé; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces +messieurs de la Société populaire. + +--C'est toujours un danger de paraître devant eux. + +--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connaît ici. Nous n'avons rien à +craindre. + +--Pardon. + +--Qui donc? + +--L'homme du peuple que le Club a envoyé, ce soir, en éclaireur. + +--Il nous en veut donc beaucoup? + +--Au contraire. + +--Il est bien disposé pour nous? + +--Trop bien. + +--Ma foi! dit le marquis en badinant, voilà le premier républicain qui nous +ait montré de la bienveillance! + +--Et ce sera peut-être celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbé +d'un air sombre. + +Le marquis devint sérieux. + +--Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a dans vos propos une +incohérence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de +haine contre moi, pourquoi songerait-il à me nuire? + +--Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. Car il faut tout craindre +des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite. + +--Ma fille! s'écria le marquis avec une expression de surprise et de +colère, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer. + +--Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement votre fille. + +--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais +aux fenêtres. Comment cet homme a-t-il pu la voir? + +--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vérité. + +--Il vous a donc ouvert son coeur? + +--A peu près. Je peux même vous assurer qu'il est jaloux. + +--Alors il faut fuir! dit le marquis avec éclat. Il faut passer en +Angleterre. + +Puis, se promenant avec agitation dans la chambre: + +--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté dans cette petite ville! + +A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique, +qui tenait sous son bras le grand livre de dépense. + +--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette +nuit même. Que chacun prépare ses malles. Demain nous faisons voile pour +l'Angleterre. + +--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son père, je savais bien que vous +me cachiez la vérité. Un danger vous menace? + +--Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny: nous sommes dénoncés. + +Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attéré: + +--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent? + +--Hélas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dépensé le jour de la fête +de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. Voici le +registre. + +--C'est inutile, répondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui +présentait le domestique. Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir de +moins... Voilà tout! + +Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement +de dépit, le marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, dont il +ouvrit les tiroirs les uns après les autres. + +L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient en silence. + +Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir +et comptait son argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout de son +travail, il laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura immobile. +Marguerite courut auprès de lui et écarta doucement ses mains, qu'il tenait +serrées contre son visage. + +--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon père? + +Le marquis ne répondit rien. Il compta de nouveau son argent, le réunit en +pile, et, le montrant à l'abbé et au vieux domestique: + +--Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici toute notre fortune... Quarante +écus! + +--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaçant dans ses +bras. + +--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes. + +--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage à la République. Je +resterai avec le bon Dominique. + +--Non! c'est à toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitués au +danger, nous autres hommes. + +Et se tournant, les mains jointes, vers les deux témoins de cette scène: + +--N'est-ce pas, l'abbé? dit-il; n'est-ce pas, Dominique? + +--Oui, nous resterons avec vous, répondirent le jeune prêtre et Dominique. + +--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermeté; car je ne me séparerai jamais +de mon père. + +A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit +dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guère que le bruit +des sanglots que chacun cherchait à étouffer. + +Tout à coup le vieux Dominique sortit de son immobilité. Il s'essuya les +yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du +marquis. Son front avait quelque chose d'inspiré, et sa physionomie +vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tête de génie. + +Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les +esprits les moins délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les ailes +du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes où planent les intelligences +supérieures. S'il y a une couronne sur le front des poëtes, il y a une +auréole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans éclat et +la mort sans gloire. + +--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique. + +--Que me veux-tu, mon bon Dominique? + +--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver? + +--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'écria M. de Louvigny, qui pensa un +instant que son domestique n'avait plus sa raison. + +--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! répondit Dominique. Donnez-moi +liberté pleine et entière, et je vous sauverai peut-être! + +--Tu ne courras aucun danger? se hâta de demander M. de Louvigny. + +--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais à voix basse et de +manière à n'être entendu que de son maître. + +--Je comprends! répondit le marquis. Je serais seul, que je ne +t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-être +exposer ta vie. + +--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?... + +--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec énergie. +Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te récompenser, le ciel est +là! + +--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la +main de son maître; merci! + +Il se dirigea vers la porte de la chambre. + +--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la +clef dans la serrure. + +Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui +tombaient de ses yeux. + + + + +V + +Désespoir de Dominique. + + +Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans sa mansarde, où il attendait +impatiemment le retour du soleil. Il était en proie à une agitation +cruelle. + +Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas du lit et traversa les +corridors avec précaution, afin de ne réveiller personne. Quand il se +trouva dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le centre de la ville. + +Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, lorsqu'il arriva sur la +place de l'Hôtel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur où l'on placardait les +affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles. + +--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est +que personne ne s'est présenté... J'arrive à temps! + +Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea vers la salle des +délibérations des membres du District. Comme la porte en était fermée, il +descendit chez le concierge, où il apprit que la séance ne serait ouverte +qu'à onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, mettre un +frein à son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre en +attendant l'arrivée des patriotes qui avaient la direction des affaires de +la cité. + +A cette époque de lutte, il n'était pas rare que la salle des délibérations +fût envahie par les frères de la Société populaire, qui venaient y proposer +des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait à leur +suite. C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire dans le lieu où +se discutaient les intérêts de la ville. + +Lorsque le citoyen président et les membres du District se furent assis +devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps d'agir. +Il se fit une trouée à travers les assistants. Jusque-là, sa fermeté ne +l'avait pas abandonné. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait +vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eût +mieux aimé affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont +l'éclat lui causait une sorte de vertige. + +--Que veut cet homme? demanda le citoyen président à l'huissier. + +--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard. + +--Monsieur le président, balbutia Dominique sans oser lever les yeux... + +Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit +pris de pitié pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas +à l'oreille: + +--Dis donc: Citoyen président! + +--Citoyen président, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui +indiquait, j'ai une proposition à vous faire. + +--A te faire, imbécile! souffla encore l'huissier. + +Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le vieux domestique était +horriblement pâle, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes. + +--Laisse-moi l'interroger, dit le président à l'huissier. + +Et, s'adressant directement au vieillard: + +--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme? + +--Je demande à gagner la récompense, répondit Dominique. + +--La récompense? fit le président avec surprise. + +--Oui! reprit le vieux domestique: la récompense que la municipalité promet +à celui qui enlèvera les croix de la cathédrale. + +--Tu aurais la prétention de monter aux tours du temple de la Raison? dit +le président en riant. + +--Oui, répondit simplement Dominique. + +A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, qu'un souffle aurait +jeté à terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus +audacieux avaient reculé, les assistants ne gardèrent plus de mesure dans +leur hilarité, et ce furent des cris et des huées à couvrir la voix même du +tonnerre. + +Sur un signe du président, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita à +sortir. Mais le vieillard opposa une vive résistance. + +--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le président. + +--Oui! répondit Dominique avec assurance. + +--Tu es bien maître de ta raison? + +--Oui. + +--Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu réfléchi sérieusement à +cette entreprise? Tu peux te tuer? + +--Je le sais! répondit le vieillard avec un admirable sang-froid. + +Sa voix était ferme, son front rayonnait, son oeil était étincelant. + +Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique avait tiré ce mot-là du +fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible à la véritable +éloquence. Cependant si Dominique avait captivé l'attention du président et +des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire +n'était pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa détermination; et +son interrogatoire commença. A toutes les questions qui lui furent posées, +il ne sut répondre que ces seuls mots: + +--Je veux sauver mon maître! + +Le président s'impatienta. + +--Tonnerre! s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, la République +ne connaît pas de maîtres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir. + +Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du vieillard. Ils le prirent chacun +par un bras, et, malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent à +la porte au milieu des vociférations et des huées de la foule. + +--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! répétait le domestique en +descendant les marches du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville. + +Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la +première rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme +semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé si défavorablement. Il +allait en trébuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et +s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en battant l'air de ses bras: + +--Plus d'espoir! Mes maîtres sont perdus!... Que faire? Comment me +représenter devant eux? + +Alors il se mit à courir. + +Il se trouva tout à coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea à +regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance +que, sans préméditation aucune et comme par instinct, il était arrivé sur +la route qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts +la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les +ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une légère fumée montait en +serpentant au-dessus de la cheminée, comme pour lui rappeler qu'il était +temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de ménager le bois _de ses +maîtres_. + +Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses mains, et, pour la première +fois depuis sa sortie de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement. + +--Non! dit-il en s'armant d'une résolution soudaine, non! je ne rentrerai +pas dans cette maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance et +où je ne rapporterais que des nouvelles de mort! + +Et se frappant le front, comme pour y réveiller la mémoire: + +--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante +écus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils +peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prépare l'avenir? Si +je retournais à la maison, M. le marquis voudrait me garder auprès de +lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas! + +A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça dans un petit chemin ombragé qui +conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, il entendait +plus distinctement le bruit de la rivière qui tombait avec fracas du haut +d'un déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau. + +Le courant était rapide et charriait des flots d'écume. + +Le vieillard suivit le bord de la rivière et s'éloigna de cette scène +tumultueuse, comme s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il +se crut à une assez grande distance de la ville, il s'arrêta dans un site +sauvage et s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la rivière s'était +creusé un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se +redressa lentement, et, levant les yeux au ciel: + +--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi! + +Il s'élança. + +Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent comme dans un cercle +de fer. + +Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon. +Lorsqu'il revint à lui, il aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme +qui lui jetait de l'eau sur le visage. + +--Ah! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous +arrêté? Je n'aurai peut-être pas une seconde fois le courage d'en finir +avec la vie! + +--Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux +domestique à se relever. + +--Mais je suis abandonné de tout le monde! s'écria Dominique d'un air +désespéré. + +--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai +empêché de vous noyer. + +--Je ne vous connais pas! fit naïvement Dominique. + +--Pardon. Si vous avez oublié mes traits, vous reconnaîtrez du moins cet +objet. + +Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique. + +--La croix de Marguerite! s'écria le vieillard avec joie. + +--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans +protecteur. + +--Ma fille? répéta Dominique comme s'il sortait d'un rêve... Ah! je me +rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protégés contre la +fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseillé de prendre la +fuite? + +--C'est cela même, répondit Barbare. + +--Soyez béni, monsieur! s'écria le domestique avec une profonde émotion. + +Puis il ajouta tristement: + +--Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous récompenser +comme vous le méritez; mais, hélas! je suis sans ressources. + +--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierté. + +--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique. + +--Moi! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle +Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma vie pour +elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au même péril, +je n'hésiterais pas à braver de nouveau la mort. + +--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maîtresse! + +Enchanté de sa pénétration, le bon domestique résolut d'employer le +dévouement de Barbare au service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui +sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer à ses +yeux pour le père de Marguerite. + +--Ma fille et moi nous sommes réduits à la plus profonde misère, dit-il en +baissant la tête. + +--Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais à la séance du +conseil et j'ai tout compris: votre détresse et votre admirable +dévouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours +je vous porterai l'argent dont vous avez besoin. + +--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prêter?... + +--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je +ne vous apporte pas cinq cents livres. + +Dominique s'attendait si peu à une telle réussite qu'il ne trouva pas une +seule parole de remerciement à adresser au jeune homme. Il se mit à pleurer +comme un enfant. + +--Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... mais laissez-moi vous +embrasser! + +Et il sauta au cou du jeune homme. + +Quelques instants après, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de +son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort; et ses +idées alors étaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant +dans les branches. + +Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, Barbare prit congé du vieux +domestique. + +--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à huit heures du soir à la porte +de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise. + +--Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous bénisse, comme je vous bénis +moi-même! + +A ces mots, ils se séparèrent. + + + + +VI + +Le Pont de cordes. + + +Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la +vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie +de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la +victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la +salle des délibérations du conseil. + +On allait lever la séance. + +Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant +lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât +audience. + +--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que +vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui +dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un +vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel! C'est une honte pour +votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces +emblèmes de réprobation. + +Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la +proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme. + +Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui +fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son +entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque +expédition. + +L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne +présentait pas de grandes difficultés; Barbare l'accomplit dès le lendemain +sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient, +en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la +cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le +Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre +impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse +et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir +au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la +tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la +croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine +aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres +mouvements de cet étrange aéronaute. + +Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que +Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris +ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient +engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse +entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante +dont Barbare avait déjà fait preuve; les autres calculaient toutes les +chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours. + +Tandis que ces honnêtes industriels posaient mentalement leurs chiffres et +faisaient leur charitable problème, des rues voisines, la foule se +répandait à flots tumultueux sur la place où se dresse le portail de la +cathédrale. On ne savait pas au juste à quelle heure la représentation +devait commencer. Mais l'important était de ne pas manquer de place; et +chacun s'était muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de +l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim. + +Tout à coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les têtes se +dressèrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le héros +de la fête. Mais la curiosité publique fut trompée. Au lieu de l'audacieux +gymnaste qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit vieillard qui se +débattait entre deux soldats. + +--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du +ciel, laissez-moi lui parler! + +--Il n'est plus temps! répondit l'un des soldats. + +--Lâchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me +reconnaîtra bien moi... il ne refusera pas de me voir! + +Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, le conduisirent contre +une des maisons de la place et l'y gardèrent à vue. + +--C'est horrible cela! s'écriait le vieillard en pleurant de rage... Il va +se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours! + +Il y eut des murmures dans les groupes voisins. + +--Le pauvre homme! disait-on. + +--Le connaissez-vous? + +--Non. + +--C'est le père, sans doute. + +--Je le plains de tout mon coeur! + +--Songez donc... si son fils allait se tuer! + +--Cela fait frémir, rien que d'y penser! + +--Je voudrais bien n'être pas venu! + +--Ah! tenez!... tenez! + +--Le voilà!... le voilà! + +Une immense clameur fit résonner les fenêtres des maisons et les vitraux du +portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un +silence de mort plana au-dessus de toutes les têtes, et l'on n'entendit +plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard. + +Barbare venait de paraître. + +Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, à une hauteur de cent +pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension +s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit +un crampon de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son point d'appui, +il se décida à sortir tout entier de la trappe. Alors il monta légèrement +d'un crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eût posé les +pieds sur une échelle ordinaire. Dix minutes après, il était installé sur +son échafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la +_Marseillaise_. + +Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur +l'hymne patriotique. + +--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds, +il est temps de se hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure +peut-être, la place ne sera plus tenable. + +Il déroula les cordes qu'il avait apportées et attacha, à chacune de leurs +extrémités, une grosse balle de plomb. + +Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Comme la manoeuvre +de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était impossible +d'en juger les progrès, ni même d'en deviner l'utilité, les spectateurs +s'impatientèrent. + +--Il hésite! disaient les uns. + +--Il a peur! ajoutaient les autres. + +Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent jusqu'à l'audacieux +gymnaste. + +--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces têtes qui +brillaient en bas comme des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que +je me fais attendre! + +Cependant son travail touchait à sa fin. D'une main il retint l'extrémité +d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lança +devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le +tour de la croix, qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare roidit la +corde, pour s'assurer qu'elle était solidement enroulée au sommet de la +tour qu'il avait en face de lui. + +Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur +respiration. Personne ne songeait à murmurer. + +--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris! + +Alors il lança une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoyé ainsi +une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la +croix qui soutenait son échafaudage. + +Avant de s'engager sur son pont aérien, il jeta un regard plein de +mélancolie sur les riches campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour +de lui, et des larmes s'échappèrent de ses yeux; car la nature ne se montre +jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir. + + * * * * * + +Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensées. D'ailleurs, +la foule murmurait de nouveau. + +Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir contemplé cette voûte d'azur qui +s'arrondissait à l'infini au-dessus et autour de lui: + +--Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne +sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Révolution? + +Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de +Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lèvres; puis il la +remit religieusement sur son coeur. + +Quelques minutes après, Barbare était suspendu par les mains, à deux cents +pieds au-dessus du sol. + +Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent +les yeux. + +Barbare avançait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il était +déjà arrivé au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir +insensiblement sous son poids. Il lui sembla même que la tour méridionale +se penchait et s'avançait rapidement sur lui; et ce n'était pas l'effet de +la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait! + +Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. Il les entendit se heurter, +en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde +et s'écria par deux fois, en se sentant lancé dans le vide: + +--Marguerite! Marguerite! + +Tous les spectateurs avaient instinctivement détourné la tête ou fermé les +yeux. + +Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, osèrent regarder, un cri +de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches. + +Barbare, toujours cramponné à sa corde, se balançait dans l'air, comme la +boule d'un pendule immense. Doué d'une énergie merveilleuse et d'un +sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la présence d'esprit de +tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre +laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement écrasé. Le +premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoyé violemment en arrière. +Mais, peu à peu, les oscillations de la corde s'apaisèrent, et elle +s'arrêta contre les parois de la pyramide[1]. + + [Note 1: Tous les détails de l'ascension de Barbare sont + historiques. Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, qui + fut témoin de cette héroïque imprudence. + + (_Note de l'auteur._)] + +Barbare était encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps +pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner +son échafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les +spectateurs de la main: + +--Barbare n'est pas mort! s'écria-t-il. Vive la République! + +Alors il redescendit à l'aide des crampons de fer et disparut par la +trappe, d'où il était sorti deux heures auparavant. + +La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes les péripéties de ce drame +pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait été en quelque +sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passé, les +groupes les plus rapprochés commencèrent à reporter sur lui toute leur +attention. + +--Il ne bouge pas plus qu'une statue! + +--On croirait même qu'il est mort! + +--Le pauvre homme! + +--Si c'est le père, ça se comprend! + +On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de +l'oublier pendant l'expédition de Barbare, songèrent à le conduire en lieu +sûr. + +--Allons! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre. + +Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie. + +Un des assistants s'approcha de lui et lui cria à l'oreille: + +--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauvé! + +--Il est sauvé! s'écria le vieillard, en sortant de sa stupeur. + +Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranimé, et il +demanda à être conduit près de Barbare. Les soldats lui répondirent par un +refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. Mais la foule prit fait et +cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte +jusqu'à l'entrée de l'église. + +Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant par une des portes +latérales, de se dérober aux acclamations de la multitude. Mais il fut +reconnu, et son nom retentit de tous côtés, au milieu des applaudissements. + +Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre. + +A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit +les flots serrés des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il +regardait comme le père de Marguerite. + +--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses +bras. + +Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion. + +--C'est son père! s'écrièrent plusieurs assistants. + +A ces mots, la foule se recula discrètement, attendant, pour le porter en +triomphe, que son héros eût d'abord obéi aux élans naturels de son coeur. + +--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé la parole, vous avez tout +vu? + +--Tout! répondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frémis encore!... +S'il vous était arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car je +venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez +hâté... + +--Est-ce que?... + +--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez échappé +au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il +faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir +que dans deux heures. + +--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le +cacherai pas, ce que vous faites-là me trouble profondément. Je suis plus +ému qu'au moment où je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me +cachez-vous point quelque malheur? + +--Ne me questionnez pas, répéta Dominique en détournant la tête, et +laissez-moi partir. + +Il serra une dernière fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la +foule sans oser regarder derrière lui. + +--Sa main était couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant +des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passé? + +Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle +incertitude. Le triomphe était prêt! + +Lorsque Barbare put échapper à ses admirateurs, il se hâta de sortir de la +ville et se dirigea, en attendant que le délai fatal fût expiré, vers la +maison isolée qui renfermait toutes ses espérances. Tout à coup il s'arrêta +au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du +temple de la Raison. C'était le signal! + +Barbare brisa fiévreusement le cachet de la lettre. + +Et il lut ce qui suit: + + «Monsieur, + + «Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande + confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne + trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir + des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux, + voilà une pensée admirable, un dévouement qui ne peut partir que + d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier + aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grâce à Dieu! nous avons + reçu un secours inespéré! Un des amis de mon père lui a envoyé la + somme dont nous avions besoin pour passer à l'étranger. Je sais + qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une âme généreuse, que + de perdre une occasion de se dévouer. Aussi je vous prie encore de + me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal + que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez + ramassée à mes pieds. Un orfèvre en ferait peu de cas peut-être; + mais, à mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut + donnée par mon frère. + + «MARGUERITE DE LOUVIGNY.» + +Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme décidé à mourir +boit avidement le poison qui doit abréger ses tourments. Il porta +instinctivement la main à son coeur, poussa un cri et leva les yeux au +ciel, comme pour se plaindre à lui de ses angoisses. + +Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'espérance. Il courut vers +la maison où demeurait Marguerite. Il écouta à la porte. Comme il +n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans +peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta +l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laissé les +portes toutes grandes ouvertes. + +--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'étais fou d'espérer encore!... +Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite! + +Alors il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura jusqu'au soir. + + * * * * * + +Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit à +quatre armées de la République de se donner la main depuis Bâle jusqu'à la +mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquête +inespérée de la Hollande, l'armée de la Moselle, attaquée à l'improviste +par les Prussiens, perdit quatre mille hommes près du village de +Kayserslautern. + +Le soir de ce combat désastreux, lorsque les soldats républicains se mirent +en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent très-étonnés, en +dépouillant un de leurs frères d'armes, de trouver sur sa poitrine une +petite croix en or. + +Il leur parut si étrange qu'un soldat de la République gardât sur lui un +pareil signe, qu'ils en firent part à leurs chefs. Une enquête fut ouverte, +et, toute vérification faite, il fut constaté que le mort s'appelait +Fournier, mais qu'il était plus connu dans son régiment sous le nom de +guerre de Barbare. + + * * * * * + + + + + + +MICHEL CABIEU + + + + +I + + +Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traité +de Paris qui mit fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en +croisière dans la Manche, débarqua trois détachements d'environ cinquante +hommes chacun à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes avaient +l'ordre d'enclouer les pièces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et +de Colleville. Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, le lendemain, +les bateaux mouillés dans la rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen, +assiégeait la ville et s'ouvrait un chemin à travers la Normandie. + +L'audace d'un homme de coeur fit échouer le projet des Anglais et sauva le +pays. + +Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicité. + +A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, habitait une petite +maison située à l'extrémité nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette +maison ressemblait à une sentinelle avancée qui aurait eu pour consigne de +préserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenêtres s'ouvraient +sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le +sable, pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans qu'on les aperçût de +l'intérieur de la chaumière. + +Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y +avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques +hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une +se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les +bords de la rivière d'Orne. + +Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce +lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des +côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme +luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait +se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un +coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa +respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle était égal et pur, +et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à +coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte +extérieure de la maison. + +--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean. + +Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en +mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de +l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il +allait jeter bruyamment le cri d'alarme. + +La mère n'hésita pas; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre +et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes. + +--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser +le dogue. + +Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces +terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur +physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les +ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui +l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse. +En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en +haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine +française. + +--Paix! monsieur Pitt! paix! répétait la femme de Cabieu en frappant +amicalement sur la tête du chien. + +Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il +n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le +bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva +la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un +grognement menaçant. + +--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère. + +Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir +sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus +noire des buissons de tamaris agités par le vent. Au-dessus des dunes, une +bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut même +apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. Les deux lumières +s'écartèrent et se rapprochèrent, pour se rejoindre encore. + +--Ce ne sont pas des étoiles! se dit la mère avec épouvante. Ce sont des +feux de l'escadre anglaise. Ils nous préparent quelque méchant tour. + +Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien se mit à aboyer avec +fureur. + +La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer +quelque chose sur le haut de la dune. + +--C'est l'ennemi! dit-elle en pâlissant. + +Elle courut auprès du lit et réveilla son mari. + +--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais! + +--Les Anglais! répéta le sergent en écartant brusquement les couvertures. +Tu as le cauchemar! + +--Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes +perdus! + +--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre. + +Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et s'habilla à la hâte. Le chien +ne cessait d'aboyer. + +--Diable! diable! fit le garde-côte en riant, ils ne doivent pas être loin. +M. Pitt reconnaît ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français, +il aime les Anglais autant que nous. + +--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du +sergent. + +En même temps elle battait le briquet. Une gerbe d'étincelles brilla dans +l'ombre. + +--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-côte; tu nous ferais +massacrer. Si les Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront +la maison et nous égorgeront sans brûler une amorce. + +--Que faire? dit la femme avec désespoir. + +--Nous taire, écouter et observer. + +--Le chien va nous trahir. + +--Je me charge de museler M. Pitt. + +A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la +maison; puis il alla se mettre en observation derrière la haie de son +jardin. + +La mère était restée auprès du berceau. L'enfant dormait paisiblement et +rêvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il ne se +doutait pas du danger qui le menaçait. Il songeait encore moins aux +angoisses de celle qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie pour +le défendre. + +Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta; les minutes lui paraissaient +des siècles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant +doucement la porte derrière elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra +son mari. + +--Eh bien? lui dit-elle. + +--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois! + +La femme regarda entre les branches que son mari écartait. + +--Ils s'éloignent! dit-elle avec joie. + +--Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura Cabieu. + +--Pourquoi donc? Nous en voilà débarrassés. + +--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et +je suis loin d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention des Anglais. +Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham. +Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancée qui peut +donner l'alarme. Si cet homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont +sauvés. + +Cabieu se tut un instant pour écouter. + +--Ventrebleu! s'écria-t-il avec colère. + +--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine. + +--Quoi! tu n'as pas entendu? + +--J'ai entendu comme un gémissement. + +--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé la sentinelle. Ce +gredin-là dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont +ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrêter!... Ils +tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pièces!... Comment +faire? comment faire?... Ah!... + +Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé une idée et, sans prendre le +temps de la communiquer à sa femme, il s'élança vers la maison. + +Madeleine connaissait l'intrépidité de son mari. Elle le savait capable de +tenter les entreprises les plus désespérées. Elle résolut de le retenir à +la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupé à +remplir ses poches de cartouches. + +--Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as +pas l'idée d'aller tout seul à la rencontre des Anglais? + +--Pardon. + +--Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort certaine. + +--Probable. + +--Tu n'as donc pas pitié de moi? + +--J'en aurais pitié si tu avais un mari assez lâche pour manquer à son +devoir. + +--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi. + +--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le +plus court. + +--Et si tu les rencontres en route? + +--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs. + +--Tu te feras tuer, voilà tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur +échec... Oh! je n'aurais pas dû te réveiller! + +Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses préparatifs et +répondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec +fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en souriant. En même temps il +réfléchissait et combinait son plan. Tout à coup il éclata de rire. Une +idée étrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et +reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son épaule. + +--Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on +n'aura jamais joué un si joli tour à nos amis les Anglais! + +Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se +releva, ses yeux étaient humides. Madeleine s'aperçut de son émotion. Elle +essaya d'en profiter pour le faire renoncer à son projet. + +--Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte et son mari, tu n'auras pas +le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans défense! + +--L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez rien à craindre. + +--Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne te reverrai plus. J'en ai le +pressentiment! + +--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de +résolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps. + +La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari. + +--Reste! lui dit-elle d'une voix brisée. + +--Tu veux donc me déshonorer? dit Cabieu avec sévérité. + +--Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne saura pas que je t'ai réveillé dans +la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches. + +--Et ma conscience? dit le garde-côte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et +laisse-moi partir. + +Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de côté et ouvrit +la porte. + +--Et ton fils! s'écria Madeleine en cherchant à retenir son mari avec cette +dernière prière. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu +son père. + +--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra à +me connaître, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu! + +Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le +bruit des pas de Cabieu qui s'éloignait. + + + + +II + + +A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fossé qui +séparait les dunes de la campagne. Il espérait ainsi échapper aux regards +de l'ennemi. Après avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un +chemin qui conduisait à la mer. Tout à coup un homme se présenta devant +lui. Le sergent épaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu. + +--Arrête! lui cria-t-il, ou tu es mort! + +L'homme s'arrêta au milieu de la route, et Cabieu marcha à sa rencontre. + +--Il paraît, mon drôle, lui dit le garde-côte, que tu comprends bien le +français? + +--Aussi bien que vous le parlez, répondit l'étranger sans le moindre +accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obéir. J'ai deviné que +j'avais affaire à un ami. + +--Tu es donc un de mes compatriotes? + +--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu à la voix. Si tu es +moins habile ou plus défiant que moi, approche et regarde. Je suis sans +armes. + +Le sergent examina l'homme de plus près. + +--C'est toi, Baptiste! s'écria-t-il avec joie. + +--Oui, c'est moi, ton frère! + +--On m'avait assuré que l'ennemi t'avait fait prisonnier. + +--On ne t'avait pas trompé. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite +sur la côte de Colleville, les Anglais ont enlevé quatre garde-côtes, ton +serviteur et un autre soldat du régiment de Forez. + +--Comment te trouves-tu ici? + +--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'étais fait +prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre. + +--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est à deux pas de nous. + +--Je le sais. Écoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce +soir, le capitaine de la frégate, où j'étais aux fers, m'a fait monter sur +le pont. Plusieurs barques étaient déjà à la mer. On me promet la liberté +si je consens à servir de guide aux troupes qu'on allait débarquer sur la +côte. + +--Tu as accepté? + +--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler à cette heure?... +On débarque. Je suis placé sous la garde de deux grands habits rouges. Nous +marchons sur Colleville. J'étais à la tête de la compagnie, pour servir +d'éclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une +mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en être +prié. J'y pousse l'autre, et je me sauve à la faveur de la nuit, laissant +le reste de la troupe en tête-à-tête avec les grenouilles du marécage. Ils +n'ont pas osé me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter +l'alarme dans le pays... Et me voilà! + +--Où allais-tu? + +--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivée de l'ennemi. + +--Et me conseiller de l'attaquer? + +--Sans doute. + +--Touche-là, Baptiste! dit le sergent avec émotion. + +Les deux frères se serrèrent la main. + +--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes +de force à repousser les Anglais. + +--Si on nous aide, dit le soldat du régiment de Forez. Où sont tes hommes? + +--Les voilà! répondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine +et sur celle de son frère. + +--Quoi! tu n'as pas rassemblé tes garde-côtes? + +--Ils sont au diable! + +--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou! + +--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu +décidé à te venger des Anglais? L'occasion est bonne. + +--Hum! ils sont au moins un cent. + +--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux. + +--Nous n'aurons pas autant de fusils. + +--Tu hésites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils +approchent. Voici le moment de les arrêter. Adieu! + +Cabieu s'éloigna. Son frère courut après lui. + +--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me méprises +donc bien? + +--Je savais que tu me suivrais, répondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les +devants que pour t'empêcher de faire des phrases. Tu as le malheur d'être +bavard. Ce soir, il faut se taire et agir. + +--Bon! Donne-moi une arme. + +--Je n'ai que mon fusil. + +--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de +retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec +les poings? + +--Avec cela, dit Cabieu. + +Sans s'arrêter, il prit le tambour qu'il portait sur l'épaule et le +suspendit au cou de son frère. Celui-ci reçut les baguettes en hochant la +tête. + +--J'espère bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour? + +--Pardon. + +--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous +entourer et de nous passer par les armes! + +--Chut! dit Cabieu d'une voix brève. + +On entendit, derrière la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets +qui roulaient sous les pieds. + +--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu +trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent. + +A cet instant, une traînée de feu monta en serpentant dans le ciel. + +--Ils tirent des fusées, dit Cabieu. On va bientôt leur répondre. + +En effet, sur leur droite, à trois cents pas environ, les deux frères +aperçurent la lueur d'une autre fusée. + +--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat. + +--Oui, répondit Cabieu, celle-là continue les signaux, tandis que les +autres cessent de lancer des fusées. Ils vont évidemment se rallier sur les +bords de la rivière. Ce hasard nous donne la victoire. + +Cabieu se leva précipitamment. Il avait le visage radieux. + +--Reste-là, dit-il à son frère. + +--Je veux t'accompagner. + +--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix impérieuse. Qui +a conçu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obéis pas, si tu +violes la consigne, tu es traître à ton pays! + +--Tu as l'air de parler sérieusement, Michel; et cependant je suis sûr que +tu vas faire une folie. + +--Si tu exécutes fidèlement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront +rejoint leur escadre. + +--Que faut-il faire? + +--Rester ici. + +--Bien. + +--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la +générale à tour de bras et en courant dans la direction des Anglais... +Puis-je compter sur toi, Baptiste? + +--Comme sur toi-même, Michel. + +Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide. + + + + +III + + +Le soldat regarda avec tristesse son frère qui s'éloignait. Il pensait +qu'il ne le reverrait plus. + +Mais le sergent des garde-côtes avait plus de confiance que cela dans la +réussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de +le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'être aperçu. La nuit était si +profonde qu'il entendait déjà les Anglais sans les voir. + +Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les +Anglais et revenir sur eux à l'improviste, en s'abritant derrière une haie +de saules qui poussaient dans le voisinage de la rivière. La connaissance +qu'il avait du pays le servit autant que son audace. + +Le garde-côte s'accroupit derrière un buisson, à dix pas de l'ennemi. Il +coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta +en observation. + +Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main +du côté de la mer, comme s'ils eussent donné l'avis de se rembarquer au +plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme +s'ils eussent voulu exciter leurs camarades à ne pas laisser leur +entreprise inachevée. On devinait à leurs gestes, à leur air indécis, qu'il +y avait dans leur conseil deux courants d'idées contraires. La compagnie +qui avait marché sur le village de Colleville se croyait trahie et +craignait une surprise; les autres paraissaient décidés à tenter tous les +hasards. + +Cabieu retenait sa respiration, voyait et écoutait tout. Quand il fut +convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue +l'officier qui s'était mis à la tête du détachement. En même temps, il +s'écria d'une voix formidable: + +--Qui vive? + +A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se +pressèrent les uns contre les autres, formèrent le carré et regardèrent +avec inquiétude dans les ténèbres. + +--Voilà le moment de jouer ma comédie, se dit Cabieu. + +Il tourna la tête en arrière, comme s'il eût adressé un commandement à une +troupe de soldats. + +--Nom d'un tonnerre! s'écria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le +défends! + +Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre à apercevoir +leur ennemi. + +Cabieu fit résonner la batterie de son fusil. + +--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai défendu de +tirer. + +Et, changeant de voix: + +--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si +nous faisons feu, il n'en échappera pas un. + +--Silence! répondit Cabieu. Obéissez à la consigne. + +--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients. +Ils ne veulent plus rester au port d'armes. + +--Gredin! s'écria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais +soldats. + +Et, comme s'il eût parlé au reste de sa troupe imaginaire: + +--Qu'on emmène cet homme! dit-il avec colère. Il n'est pas digne de se +mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison. + +Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la +crosse de son fusil, comme pour faire croire à une lutte. + +Tout en jouant cette scène, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais. +Ceux-ci paraissaient consternés. + +--Eh bien! s'écria de nouveau le rusé sergent, il me semble qu'on a murmuré +dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le départ de cet homme? +Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armée, c'est la +discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite +trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a là à combattre?... Allons! arme +bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-côtes +d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les. +Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied +sur l'escadre! + +En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la +direction de la haie. Il lâcha la détente; le buisson s'enflamma et, quand +la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut sa victime qui se débattait sur le +sable de la dune. + +Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles +sifflèrent aux oreilles de Cabieu et cassèrent des branches autour de lui. + +--Canailles! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eût parlé à ses +hommes, ne vous avais-je pas défendu de tirer? Heureusement que rien n'est +perdu. Nous n'avons personne de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent. + +En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la générale. +Le bruit se rapprochait; il était formidable. On aurait dit un régiment qui +s'avance au pas de course. + +--Voilà les nôtres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baïonnette! mes +amis, à la baïonnette! + +Il avait rechargé sa carabine et il tira un second coup de feu dans la +masse des Anglais. + +--A la baïonnette! reprit-il d'une voix courroucée. + +A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la +haie et s'élança à la rencontre des Anglais. + +--Sauve qui peut! s'écria l'ennemi qui se croyait attaqué par des forces +supérieures. + +De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent le haut de la dune, se +précipitèrent sur le rivage et se jetèrent dans les barques. + +Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant +qu'ils eussent pris la mer. + +Son frère le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du +tambour. + +--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a +réussi. + +--Tiens, Michel, dit le soldat du régiment de Forez en sautant au cou de +son frère, s'il y avait en France dix généraux comme toi, M. Pitt n'oserait +plus nous faire la guerre. + + + + +IV + + +A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux. +Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au +hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le +sable. + +Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse +cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le +transportèrent dans la maison du garde-côte. + +--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons +un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres. + +Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa +connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des +détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le +commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre +garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais +avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut +lieu. + +Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la +basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de +Paris. + +L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays. + +Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui +écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre. + +Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor +royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la +Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général +Cabieu. + +«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices +biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu +augmenter sa détresse et celle de sa famille. + +«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié. +A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda +une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale +lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put +se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général +fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la +Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda +en outre une pension de 600 francs.» + +Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de +terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et +mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues. + + * * * * * + + + + + + +LE MAÎTRE DE L'OEUVRE + + + + +PROLOGUE + +Les deux touristes. + + +Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à +Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens +sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec +eux tout leur bagage: un sac en toile, un bâton, un album; avantage +inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires. + +A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un +empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du +moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument; +en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur +l'emploi de leur journée. + +--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus +faim de beefsteak que d'architecture. + +--J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner +au plus vite. + +Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du _Grand-Monarque_ +et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se +dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet +s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire +en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans +l'hôtel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire. + +Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas +précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. +S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez +pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé +sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le +rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments +historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de +quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie. + +Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du +gouvernement, mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il +avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture, +il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations +officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se +composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au +Temple de mémoire. Il est vrai qu'il avait déjà essayé de faire parler les +cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du _Quos ego_. +Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, avait bien +l'air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre +artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un +poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce +premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges; mais la +blessure n'en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui +rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermée de +son amour-propre. + +Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l'auberge le +chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent +leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement les yeux vers l'enseigne +du _Grand-Monarque_ partit d'un grand éclat de rire. + +--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la +figure du héros d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret. + +--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abusé du premier de ses +trois talents, le bon Henri! + + Ce diable à quatre + A le triple talent + De boire, etc... + +Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est +une satire, ce portrait-là! + +--Est-ce tout ce que tu as remarqué? + +--Mon Dieu, oui! + +--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies écailles de +poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire. + +--Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas +un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet +d'originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières +de la tradition. Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne; mais on sera +bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système; ce +dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau +de tes professeurs. + +--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit. + +--Je m'en aperçois bien; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il +n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je +crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres, +tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est +morte!... + +--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris! + +--Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment +patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du +moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise +imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous +construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon +qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les +cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de +Notre-Dame, ne nous sont pas conservés! + +--_Sic vos non vobis!_ soupira mélancoliquement une voix de basse-taille +derrière les deux amis. + +--Qui se permet d'écouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le +nouveau venu. + +--Vous vous parlez en latin? dit Léon Vautier; je ne jouis pas de cet +avantage; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il +vient de me tenir un long discours dans cette langue. + +--C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué! répondit le peintre en +se mordant les lèvres. + +--J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme +pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des +_maîtres de l'oeuvre_. + +--On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit +Léon Vautier. + +Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger. + +C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui +d'un paysan endimanché: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec +un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et +souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer +plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce +personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse. + +--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et, +comme je les ai en grande estime... + +--Vous avez peut-être été du métier? demanda Victor. + +--Vous désirez savoir mon nom? répondit l'étranger en souriant finement. Au +temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et +au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les +variations du baromètre politique. J'ai déjà servi,--comme vous le +voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me +suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai +suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime à +exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets, +vous amener dîner chez moi. + +On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays. + +--Vous désirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les +clefs chez le sonneur. Attendez-moi. + +Il partit et revint bientôt avec les clefs. + +--Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en +contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey. + +--Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième! dit Victor. Il va nous +ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la +salle à manger. + +Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de M. Landry. + +--Un peu de patience, mes amis! dit le Mécène bas-normand en tournant et +retournant la clef dans la serrure. + +On entra dans l'église. + +Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son +regard interrogeait chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur que +l'artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent +sortis de l'église, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon, +ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument. + +--Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement +Victor à leur complaisant cicerone. + +--Volontiers! répondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux +jeunes gens; je taillerai les crayons. + +--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises. + +--Y songez-vous? J'ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je +préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis +tranquillement a été le théâtre d'un drame sanglant. + +--Vous me faites frémir! Commencez toutefois votre récit; j'adore le +drame... fût-il de M. Dennery! + +--Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon secours feu mon éloquence de +ministère public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de +mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maître de l'oeuvre de Norrey: + + + + +I + +Pierre Vardouin + + +Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à +Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût +pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son +village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de +quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était: _Maître de +l'oeuvre_. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième +siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant +aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction +des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie +de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les +châteaux forts des seigneurs; à lui de bâtir les monastères et les églises. +Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré, +presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent +les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux +dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de +leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors +qu'aux personnes divines. + +Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les +moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps; +mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les +variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne +à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à +l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent +pas de force à lutter contre l'opinion générale; mais si votre voisin a du +talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort à +vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile +d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître. + +Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, +parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, +on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait +fait son apprentissage; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville, +se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui +voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus +illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux +procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le +théâtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine +connu? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta +si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les +bouches. Chacun proclama son talent. + +Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et +prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, +demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village. +Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de +grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il +s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite +_de l'oeuvre_, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice +en construction. + +S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il +possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la +pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de +vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour +la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux +concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec +cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre! +empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse. + +La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le +village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son +jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart, +n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre, +se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le +maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits +forts de l'endroit,--ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de +leur ignorance,--parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il +approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui +vomissaient l'eau du sommet du corps carré; la flèche ne s'annonçait pas +bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans +les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse; +car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de +ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le +rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa +supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes. + +Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un +groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner +les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces +mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas! l'orateur de la troupe +faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous +le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et +se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize +ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces +adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et +s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard, +s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin. + +--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez +parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et +votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs. + +Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il +regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à +dissimuler la honte qu'il en éprouvait. + +--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air +de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en +m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les +souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille +souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre +affreusement! Ma tête est lourde... Le sang me brûle!... je suis altéré. +C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et +lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La +fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La +pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le +plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions, +où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays, +c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la +face.--Tiens! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la +fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort +d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi +si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi +de plus solide et de plus gracieux! + +--Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien +jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait +d'art? + +--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de +ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes; vois +comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de +la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu, +calculé, proportionné; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable! + +--Oui, mon père, c'est bien beau. + +--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule. +Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un +potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les +misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de +ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation! + +--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie. + +Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et +le fit asseoir près de la table. + +--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous +quelqu'un pour vous aider? + +--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre à +rien! Vite, il faut faire place à un successeur! Aujourd'hui, +l'imbécillité; demain, la tombe! + +--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me +fassent la grâce de vous conserver longtemps. + +--Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse! + +--Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus? +ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop +exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces +par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une +partie de vos entreprises. + +--Voilà justement la difficulté. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils +ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tâcherons, de bons +tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander +des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la +belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise +de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des +hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit +d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même. + +--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant. + +Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put +s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, +feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les +yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs. + +--Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie. + +--Je ne me souviens pas... + +--Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n'y a +pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère +Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que vous faites si peu de cas +de ses attentions pour vous. + +--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais +jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me +décharger un peu de mon travail. + +--Il a du talent. + +--Qu'en sais-tu? + +--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que +moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages! + +Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les +yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse +de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge. + +--Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un +jugement sévère à l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. +Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura +jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien +accepter désormais de ce garçon-là. + +--Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent? + +--Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà +maintenant l'obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le +veux pas. + +--Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du +vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à +vous plaindre de moi? J'écoute docilement vos leçons; je chante quand vous +m'ordonnez de vous désennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et +soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse +retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère. +Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai +promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari, +et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la +veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de +quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me +promettre d'être plus indulgent pour François? + +--Nous verrons! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille. + +Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du +bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au +dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se +repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son +voyage. + + + + +II + +A propos d'une fleur. + + +Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés +par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en +tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans, +était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça +d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on +emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de +sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces +infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent +les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le +maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers, +l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût +récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette +charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant +destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse. + +Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite +Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles +légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère, +tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse +ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus +touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes. +Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober +quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en +secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur, +devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de +sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout +de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son +maître; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le +moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple +manoeuvre! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti; +sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il +songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats: ses tracés; ses +modèles, ses épures; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien +d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait +ombrage. + +La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin. +François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille! Cette +pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le +coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son +désir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommée ferait +pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui +montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son +esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité; on lui ferait +comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle +pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la +vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en +combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille, +il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans +celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un +de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de +l'abbaye de Saint-Ouen. + +Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie +sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La +pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches, +prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et +François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La +mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes +gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait +la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le +bonheur dans l'avenir. + +Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois +s'agenouillèrent avec respect près d'une humble croix de bois et prièrent +du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux +jeunes gens de se lever. + +--Allez, dit-elle; votre âge n'est pas fait pour de longues douleurs. +Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois +sans trop vous éloigner. + +Marie passa son bras sous celui de François. Ils s'éloignèrent lentement +sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel +de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n'y a qu'un +moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de +mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touché leur +esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait +que, maintenant qu'ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils +devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de +leurs coeurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils +arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres +allées et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade +les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature +avait fait tous les frais et où les deux amants s'asseyaient sur un +moelleux coussin de mousse. + +Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite +source s'échappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dégagée +de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s'enfonçait en +murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux +jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de +son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les +pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains, +admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait +tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux +coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer +dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute +faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs +figures, selon le caprice du flot. + +--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une +rose sauvage aux branches d'un églantier. + +François la regardait, d'un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de +la rose. + +--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la +cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante +et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos +yeux; l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m'ouvrent +un monde d'idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas +seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand +_maître_ de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me +dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque +découverte. + +--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la +gloire. + +--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je +pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la +décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en +reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre +ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l'art: on +obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti +entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne +veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes +orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des +églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre +étrangère. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement +couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas +encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux; leurs arcades +s'abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter +l'élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus +d'air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au +trône du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maîtres de +l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès? En observant la nature. Voyez, Marie, +comme ces grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes, +comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs +dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de +chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol +qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et, +d'où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez +là tout le secret de notre art et de celui de nos pères: là des colonnes +écrasées, des arcades en plein-cintre; ici des fûts de colonnettes légères, +des arcades élancées. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas +déraisonnable et contraire à la nature d'attacher des feuilles de palmier à +ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de +lierre ou de rosier? + +Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a +plus assez d'images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui +vous assiègent. Le mieux alors est de s'abandonner à une vague rêverie, +source de toute poésie pour les hommes d'imagination. + +Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient +lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand +il étudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il étudiait le +vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle +s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la +rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant: + +--C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles +choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre? + +--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous êtes pour moi le +principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables +facultés; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au +jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un +rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat, +de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière +bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma +puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination, +de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte +de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai +connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de +l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. +Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à +la vôtre: Dieu m'était révélé! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une +beauté plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai +l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées; et +je fus doué d'invention! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné +des connaissances; vous, vous m'avez donné l'inspiration! Vous êtes et vous +serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de +grand et de beau! + +Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et +sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre +et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami +frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste. + +--Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une +brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la +route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour +reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre +sourire! + +--Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la +main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non +pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un +monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand, +François! car vous méritez d'être illustre! et je... + +Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à +entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle +prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'échapper de +sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses +lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit +un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte +honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'églantier, +qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de +son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus +de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute +la force de son âme. Elle était heureuse! pourquoi se plaindre? François +éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de +confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait +comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit +à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et, +prenant une de ses mains dans les siennes: + +--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte +aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés... +Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la +force de résister? + +--Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie. + +--C'est cela! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi, +pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des +barrières infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour +vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence? +je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais +jusqu'à en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, +imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me +faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de +l'or! Pourquoi suis-je parmi les misérables? Est-ce que je ne suis pas +autant, peut-être plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh! +voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine +immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires +de cette race d'oppresseurs! Ou plutôt,--car je ne me sens pas né pour le +meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant +grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de +reptiles, les figures de nos tyrans! + +Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l'émotion. +Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient +sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de +pitié et d'effroi. + +--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et +d'orgueil? + +--Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux! + +--Pourquoi vous décourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre +secours? Vous êtes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes +vous dédaignent?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous? Croyez-vous +qu'il n'apprécie pas votre talent? + +--Vous aurait-il parlé de moi? s'écria François, en interrogeant avidement +la jeune fille de la voix et du regard. + +--Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail +le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent... + +--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas +son égal; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main! + +--C'est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez +garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra. +Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du génie, et l'ambition le +conduisit à l'abîme. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il dépouilla l'habit +monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui +envoya une maladie mortelle... + +--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au +sommet de la croix. Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit +merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du +Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le +long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s'assit près du +pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse +apparition. Vous avez fait briller l'espérance à mes yeux... Et avec +l'espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon coeur. + +En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans +une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant. +Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas, +jusqu'au bord du ruisseau. + + + + +III + +Maître et apprenti. + + +Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson +d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement +de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger +semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable +d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire +bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et +grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après +avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de +douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A +son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses +chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant +lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand +l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de +gazon. + +--Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos +confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis +discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se +coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse +honneur à tous deux; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une +fille accomplie et un apprenti de si grande espérance. + +Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné. + +--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit +l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes +anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas +quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis +sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade. + +Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey. + +--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en +serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière +d'apprécier notre art m'a vivement ému! Persévérez dans cette voie; +habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore +dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant, +s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu; votre +patron ne sait pas vous apprécier. Attendez! je connais de vieille date le +caractère de Vardouin; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais +il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses +dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le +bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en +fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de +marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous +arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui +triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses! + +Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir +ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se +chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la +responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de +gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils +s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur +physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager. +L'étranger voulait retenir François et sa mère; Marie l'appuyait en +l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir +qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les +remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait +mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de +laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer +encore quelques instants près de son amie. + +--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre +Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous +reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le +trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de +mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec +François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père +celui de rentrer chez lui. + +Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres +à la domestique de son père; puis elle courut au jardin cueillir des +fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec +cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du +ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître +de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses +derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune +fille roula la chaise de réception--le meuble le plus soigné de +l'appartement--près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place +et celle de François. + +Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une +heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans +qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil +conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de +toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre +l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un +canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds +ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles +de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant +d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne +connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas; mais +des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces +inventions du luxe moderne. + +Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie +s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles. + +--Que signifie tout cet emménagement? dit le maître de l'oeuvre en se +croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du +monde. + +--Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va +s'expliquer. + +--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à +satisfaire les caprices de sa fille. + +--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que +cela veut dire? + +--Vous donnez à dîner. + +--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante! + +A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la +table deux plats copieusement garnis. + +--C'est donc sérieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je +gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation? + +--Vous vous trompez: je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui +s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons +rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous. + +--C'est cela! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être? + +--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre +avec François. + +--Serait-il possible! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, +Henry Montredon, mon ancien camarade! + +--Moi-même! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les +mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas +voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin! + +C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques +d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient +discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à +leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un +respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement. +Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas +compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il +s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement +sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées. + +--Marie, François, allons donc, petits fainéants! s'écria Pierre Vardouin +en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son +apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus +vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux +fêter dignement le retour de ce cher Henry! + +Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à +quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en +sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine. + +--Quelle heureuse rencontre nous avons faite là! dit François en retenant à +grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès. + +Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer. + +--Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui +parler de votre avenir. + +--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne +sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les +consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon +patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a +recommandé seulement de ne pas le contredire. + +--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre. + +--Enfin! voilà de la lumière! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à +tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami. + +--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste +apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux; +mais ils sont devenus blancs. + +--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige +quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à +plaindre! Car tu n'es pas marié, je suppose? ajouta-t-il en promenant un +regard inquiet de sa fille à son ami. + +--Flatteur! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à +Marie... + +--Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons +pour ne pas continuer ce genre de conversation. + +On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de +l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis +que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se +parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses +convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu +des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une +charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en +bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre, +comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des +confidences et des épanchements. + +--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme +heureux! + +--Je l'avoue! je n'ai pas à me plaindre du sort. + +--Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du +côté de Marie; mais il ne faut pas en être avare... + +--C'est-à-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant? +voilà ta pensée... pas vrai? Eh bien! j'y ai déjà songé, dit Pierre +Vardouin. Mais chut! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille +nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard. + +--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en +souriant. + +Puis il ajouta à haute voix: + +--J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses +pour l'avenir... Allons! buvons à la santé de Marie et de François! + +Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son +regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe +à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec +colère. Mais, se ravisant aussitôt: + +--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon +cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance +éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services. + +Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les +joies de l'espérance. + +--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon +apprenti. + +Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des +trois témoins de cette scène. + +--Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la +dignité de... maçon! + +Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin +vidait la sienne d'un seul trait. + +--Mon père!... + +--Vous m'insultez! + +--Vous plaisantez! + +S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon. + +--Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je +ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je +pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi +ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa +main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions, +il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de +talent! + +--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion? +s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute +sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru +incapable. + +--Le drôle ose me répliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever. + +Henry Montredon le retint cloué à sa chaise. + +--Vous me reprochez mon ignorance? continua François, dont l'indignation ne +connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh +bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment +je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église. +Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt +un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la +chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth +aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement +de votre vénérable ami. + +--Je te défends de parler! s'écria Pierre Vardouin. + +--François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon +père ne se connaît plus! + +Mais le jeune homme ne l'écouta pas. + +--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la +forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du +Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous +ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster; à ses côtés, Arion et Pythagore; +entre ses jambes, Orphée: c'est-à-dire les trois grands musiciens de +l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour +de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous +désirez le comparer au modèle de mon maître. + +Le jeune homme se disposait à sortir. + +A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de +Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il +s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima +sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours +tirer vengeance. + +François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une +bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que +l'éclair, Marie se précipita devant son père. + +--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant à François. + +Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur +le plancher et s'élança hors de la chambre. + + + + +IV + + Vérité est, et je le di + Qu'amors vainc tout et tout vaincra, + Tant com cis siècle durera. + + HENRY D'ANDELY. + + +François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se +frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le +rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez +sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre, +il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans +réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la +solitude. + +La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu +de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être +l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades. +Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur +lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout +l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du +coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout +défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course +insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient +avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et +franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus +élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout +surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa +à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement +devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser +chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet +espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout +de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta +l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe +brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait +pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le +temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait +pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine. +Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère. + +--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un +escabeau. + +Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du +désordre de ses vêtements. + +--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur, +tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur +pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis... + +--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si +j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante +en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur. + +Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence. + +--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime +tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du +ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre! + +--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit +sourdement François! + +--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant +tristement. + +--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat; +mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer! + +--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas +plein d'ardeur au travail? + +--Et si je n'ai pas d'ouvrage? + +--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les +bienfaits de Pierre Vardouin. + +--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de +colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux +plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs, +ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui! + +Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de +Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les +circonstances qui l'avaient amenée. + +--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers +la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon? + +--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains +de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte! + +--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour +pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil +qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de +leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie +de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une +semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je +voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de +découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le +devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail. + +--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête, +c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu +merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté. +J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour +vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre +Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher +fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit +courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer. + +--Tu consens donc à abandonner ta mère? + +--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez +entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous +serez fière, car j'aurai de la gloire! + +Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes +roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement, +comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière. + +--Vous pleurez, ma mère? dit François. + +--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et +reposer près de la tombe de mon mari. + +--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors +accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à +votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de +Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une +forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y +trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France. +Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes +vêtements. + +--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine. + +Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage. + +Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère +irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de +justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui +coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de +Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa +que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été +témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion. +Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides +du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le +vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif +qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout. + +Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle +rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que +l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la +muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de +manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son +père. + +La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott +impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas +curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était +son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à +l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort. + +Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre. + +Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes, +suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait +la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût. +Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère +de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de +voix pareil à une fausse note. + +Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous +initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous +en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est +méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours. + +--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit +soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison! + +Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme +comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux +s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits +courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un +terrain plus large. + +--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande +comment François peut en être la cause? + +Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant +Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une +grosse absurdité: + +--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante... +Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la +science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est +compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de +s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange... + +--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la +mâchoire. Bonne nuit! + +Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte. +Pierre Vardouin l'arrêta par le bras. + +--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour +qu'on en fasse un maître de l'oeuvre? + +--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux. + +--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison? + +--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François. + +--Que d'ailleurs il est complétement incapable? + +--Ou-ou-i. + +--Que ma fille est d'un trop haut rang?... + +--Ouf! + +--Pour épouser un si pauvre hère? + +Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé. + +--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant +vigoureusement par les épaules. + +La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de +_barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir +de son faux assoupissement. + +--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer +des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage +dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences. + +--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir. + +--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri +Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor... + +--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué. + +--Il est certain que je jouis d'une grande influence... + +--Vraiment? + +--Et que je puis être utile à mes anciens amis. + +--Tu as toujours aimé à rendre service. + +--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir! + +--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles +le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon. +Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un +vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur +son chemin. + +--Dis: plus modeste. + +--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à +quelque riche abbaye. + +--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande +ville. + +--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents. + +--Et personne n'est venu leur ouvrir? + +--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin. + +--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant. + +--Que veux-tu dire? + +--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen. +Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri +Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre +dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une +mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à +Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville. + +--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre +Vardouin. + +--Sans doute. + +--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la +voix. + +--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey. +L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée +que le village de Bretteville. + +--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un +si petit espace. L'une fera tort à l'autre. + +--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre. + +--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons +bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays. + +--J'exécute les ordres de mon supérieur. + +--Et tu vas commencer les travaux? + +--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et +me voilà. + +Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore +une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière. + +--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la +construction de cette nouvelle église? + +--Non, mon cher! non! pas précisément. + +Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui +monta au visage. + +--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère. + +Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il +avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de +Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue, +suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait +sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation. + +Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre. +Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils +avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient +leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son +ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un +mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre +côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il +commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux +de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait +d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments +d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en +dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son +côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout +à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François. + +--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre; +il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille. + +Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse. +C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses +emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant +familièrement la main sur l'épaule. + +--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à +faire quelque chose de nuisible à ta réputation? + +--Non, par Saint Pierre; mon patron! + +--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander +qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si +je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il +est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette +affaire? + +--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son +ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de +Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison. + +--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le +trouver? + +--Je ne sais. + +--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme +inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François. + +--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin. + +--C'est justement ce qui m'en plaît. + +--Il fera absurdités sur absurdités! + +--Tant mieux. + +--Il est d'un entêtement à toute épreuve + +--A merveille! + +--Il n'écoutera aucun conseil. + +--Bravo! + +--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire. + +--Pour cela, je l'en empêcherai bien. + +--Comment? demanda Pierre Vardouin. + +Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude, +un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put +s'empêcher de sourire. + +Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la +main de ta fille? + +--Il ne l'aura jamais! + +--On peut la lui promettre. + +--Quitte à ne pas tenir? + +--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la +croix... + +--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey? + +--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à +presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne +prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre. + +En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de +l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence. + +Derrière la porte, il trouva Marie. + +--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout +entendu... Êtes-vous contente? + +--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place. + +--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement? + +--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le +défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il +ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur. + +--Il fallait bien mentir un peu... + +--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause, +dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon +coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui +accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un +marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art. + +Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant +qu'on voulait faire jouer à François. + +Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait +parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait +que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait +nuire à son éclat. + +Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de +soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se +briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque +honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une +brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme +aspira avec force cet air vivifiant. + +--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur +l'azur du ciel. + +--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de +François, qui s'était approchée sans bruit. + +François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce +qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le +regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait +peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses +projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus +pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il +allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa +rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de +Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se +reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à +faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui +rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses +vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton +dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus +grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer: + +--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs. +Il est temps de partir. + +La veuve se cacha la tête dans les mains. + +--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré. + +La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui +tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes. + +--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur +qui le suffoquait, venez-vous? + +--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête +aux anges. + +François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de +leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers. + +Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie. + +La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la +vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque +joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée +ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison +à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que +les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes +de fleurs. + +Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault. + +--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre +petite Marie! + +François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un +grand cri et rentra précipitamment dans la chambre. + +--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes. + +--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté. + +--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie. + +--Venez! lui dit la veuve Regnault. + +Elle l'entraîna dans la chambre voisine. + +Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison, +François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer +les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives +pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre +Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était +pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les +cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une +explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune +homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait, +d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui +tendant la main. + +--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie. +Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un +ami qui reconnaît ses torts? + +Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant +une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut +au maître de l'oeuvre. + +--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il. + +--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je +doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc +l'explication de sa démarche. + +--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François. +Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier? + +--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je +vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres, +jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton +de voyage, je me disposais à partir. + +Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin. + +--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la +peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il +était l'occasion. + +Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le +pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur, +dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin. +Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de +Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il +l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se +déployer. + +--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme. + +--Je suis lassé d'obéir. + +--Et si tu commandais à ton tour? + +--Oh! cela n'arrivera jamais! + +--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer. + +--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux? + +--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre. + +--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des +ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles +choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une +forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me +ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main +de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible, +je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de +rire de ma folie! + +--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien +l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon... + +--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau +venu en entrant. + +--Ah! s'écria François. + +Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le +remercia par un regard éloquent. + +--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui +frappant amicalement sur l'épaule. + +Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait. + +--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau! + +--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour +construire ton église. + +--Combien de temps? + +--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence +d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie? + +--Plus que la gloire! + +--Eh bien, je te l'accorderai en mariage... + +Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre. + +--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey. + +--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable... + +--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les +ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur +ma parole. Voilà mes conditions! + +--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la +chambre avec la veuve Regnault. + +Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et +l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le +prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la +muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si +violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère, +son étonnement ou son admiration. + +--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à +François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine! +quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler +une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de +la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux +sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh +bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre. +Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre +père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons? +consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non, +François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre +amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit +pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas, +consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien +attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ, +de ne jamais donner ma main à un autre que vous! + +Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux +genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de +baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se +tournant résolument du côté de Pierre Vardouin: + +--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres. + +Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de +l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après +avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine. + + + + +V + +Deux martyrs. + + +Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait +noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de +Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus +élancés. + +Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de +plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et +massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes +contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent +l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de +cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est +l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune +défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni +retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les +colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se +rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces +fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par +une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun +effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à +ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des +jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie +du corps s'est logiquement développée. + +Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau +et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église +de Norrey. + +Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au +milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de +lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt +troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le +corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que +l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de +profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue +sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il +demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son +travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs +n'avait-il pas été la source? + +Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui +avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée. +Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors +de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à +lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs +reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de +Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas +l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point +l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à +l'affection de son fils. + +Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de +Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se +sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à +lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la +nourriture du coeur; personne à aimer! + +Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation +qui venait de s'élever entre ses ouvriers. + +--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de +s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en +morceaux. + +--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier. + +--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda +un troisième. + +--Pas moi, certes! + +--Ni moi. + +--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour +affronter les esprits de l'enfer. + +--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la +compagnie. + +--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit +Greffin visiblement contrarié. + +--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir +dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher +une querelle. + +--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait +de mieux! + +--Eh bien, voilà! dit le sculpteur. + +Et il se frappa le cou du tranchant de la main. + +--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur. + +--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il, +que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je +m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon +s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse +affreuse lui cachait la moitié d'un oeil. + +--Il est tombé? demanda-t-on. + +--Non; mais il s'est battu. + +--Avec qui? + +--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il +s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il +prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui +est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout +doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a +reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux: +bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je +ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas +monter la garde dans l'église. + +--Je vous éviterai cette peine, dit François qui s'était approché du groupe +des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l'église. +J'entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires +ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin +de vous. + +François s'avança à grands pas vers la maison qu'il occupait à l'extrémité +du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il +s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous la dictée de son coeur. Il +ferma sa lettre et la donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le +seuil de la porte. + +--Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre +Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les +mains de Marie. + +--Mais vous n'ignorez pas que le maître de l'oeuvre ne permet à personne +d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille? + +--Je m'en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce +billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent. + +François s'assit sur un banc placé devant la maison et regarda s'éloigner +Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d'un +lièvre poursuivi par une meute. + +Ce n'était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus +grand rôle que le coeur dans son affection pour François. Homme d'esprit +lui-même, il se faisait un honneur d'obéir aux volontés d'un maître +intelligent. Bref c'était un de ces caractères portés naturellement au +bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt +qu'une vertu. + +Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingénieux +pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il fut devant la +maison du maître de l'oeuvre, il prit la désinvolture et la voix d'un homme +aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint +rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira +du monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui. + +--Qui est là? dit une voix de jeune fille. + +--Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur +avec accompagnement de fioritures d'ivrogne. + +--Il est sorti. + +--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur +ses jambes. + +Puis, tirant la lettre de sa poche: + +--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a +chargé de vous remettre. + +Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais +la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le +cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une +minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la +chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre. +Son coeur battit violemment, quand elle décacheta la lettre; et ses yeux se +remplirent de larmes, à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce +que lui disait François: + + «Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse? + Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez + imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé, + au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes! Que + me sert la gloire? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un + instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon + oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants + recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous + ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me + brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement + mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous. + Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous! Moi qui n'aurais + demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre! + + «Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre + main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif + d'affection; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne + avec qui pleurer!... Ma mère, ma pauvre mère! elle n'est plus là + pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la + résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle + voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute, + l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit. + J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est + déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous + marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime + de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous + enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force + à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus + maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi! Il faut que je vous + parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe, + dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous + attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil + aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre + ami... + + «Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est + quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne + craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous + entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos + pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie! Pardonnez-moi; + mais ne me refusez pas!» + +La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui +causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la +porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les +degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de +passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la +chambre. + +--Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin? dit le maître de l'oeuvre d'une +voix dure. + +--Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de +sourire. + +--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander +au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu +connaîtras le prix des larmes. + +--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie. + +--Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son +manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et +abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation! Ils n'ont plus de +courage dans les jours malheureux. + +--Il y a des exceptions, soupira Marie. + +--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être? + +--Vous m'enfermez à clef. + +--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gré de ta franchise. J'oubliais +que les filles se fatiguent de l'autorité paternelle, quand elles ont +dépassé vingt ans. + +En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son +air affable, eut une lueur d'espérance. Elle courut vers son père et lui +fit mille caresses. + +--Vraiment! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous +auriez l'intention?... + +--De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant? + +Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses +désirs. + +--Tu consens donc à quitter ton vieux père? dit le maître de l'oeuvre en +passant doucement la main dans les cheveux de sa fille. + +--Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien. + +--Et: mieux vaut tôt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le +proverbe. + +Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait +d'ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant. + +--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle à son père. + +--Aujourd'hui même. + +--Il vous a dit combien il a souffert? + +--Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s'est jeté +à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: «Dans peu de jours, lui +ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des +hommes.» + +Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur mortelle. + +--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse. + +--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'échevin. + +--Ce n'est pas lui! s'écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans +ses mains. Ah! vous êtes cruel, mon père. + +--Quoi! tu pensais encore à l'autre? + +--Il a ma parole, répondit simplement Marie. + +--Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait sincèrement, est-ce qu'il +aurait mis huit ans, et plus, à construire l'église de Norrey? + +--Il n'a fait que son devoir. + +--Oui; mais il est plus épris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant. +On le salue du nom de maître illustre; tout Bretteville va admirer son +travail... On me délaisse moi! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine +bégayer son art... La fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu'il +nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne. + +--Je ne le crois pas. + +--Il ne pense plus à toi; j'en ai des preuves. + +Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en +mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à temps, +dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant. + +--Quel est donc le mérite de François? poursuivit Pierre Vardouin. On lui +prodigue les éloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il +de la naissance? + +--Mais je l'aime! s'écria Marie d'un ton déchirant. + +Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille était +attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon +mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui +arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant, +lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de +Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux. + +--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que +l'église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en +comparaison de celle de François! + +Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien +n'a plus qu'à déposer ses instruments d'expérimentation en attendant la fin +du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste? Que viendrait +faire sa science en présence des cataclysmes du coeur humain? Sa méthode, +si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages +qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anéantir les +affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de +la statistique, qu'il constate une monstruosité de plus. + +La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus +effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes +les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait +porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à +sa fille et sortit en blasphémant. + +Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il +était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la +miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père. +Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot +ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses +sanglots. + +Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du +rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si +elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à +François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père +sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience +fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre. + +Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et +descendit l'escalier avec précipitation. + +Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du +degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit +des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se +demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses +mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain +le feu de la résolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et +descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent +vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance. + +--Mes pressentiments ne m'ont pas trompée! s'écria-t-elle. Dans sa colère, +il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre! + +En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds. + +--Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir +que je l'aime encore! + +Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de +Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa +rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et +chercha une cachette derrière une haie d'aubépine. + +Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps +à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées, +brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au +moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se +déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la +campagne. + +Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l'astre sur les ténèbres. +Dans l'homme qui lui avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître +François. + +Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les +bras l'un de l'autre. + +--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'écria François, quand il +se fut rendu maître de son émotion. + +--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie. + +--Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de +la jeune fille. + +--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement, +comme de grands parents. + +--Où faut-il vous mener? + +--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre. + +--Vous exagérez... + +--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne +vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous +admirer. + +--En effet, voilà huit ans que je souffre!... + +--Est-ce un reproche? dit Marie. + +--Pour cela, non, répondit François. Vous n'avez fait que votre devoir en +me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer +si impitoyable? + +--Oh! ne me parlez pas de mon père! interrompit Marie. Soyons tout entiers +au bonheur de nous voir! + +Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église se dressait devant +eux dans toute sa magnificence. + +--Dieu, que c'est beau! s'écria Marie. Oh! que je suis contente, que je +suis fière de vous, François! + +En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua +mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes +de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses +yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de félicité, se promenaient +avec amour de Marie à l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient +en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme. + +Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si +fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse +mortelle. Le front de François s'inclina, chargé de langueur. + +Et n'est-ce pas le propre des natures élevées d'associer au bonheur présent +un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y +trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, à l'aïeul qui n'est +plus! + +--Que je suis heureux! s'écria-t-il d'une voix émue... Si ma mère pouvait +partager ma joie! + +Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux +petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se +rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon. + +--Prions! dit Marie en tombant à genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir +oublié les morts. + +--Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous pas entendu du bruit? + +--Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de trembler. Il me semble que la +nuit est glaciale. L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai peur, +François! + +--Tranquillisez-vous; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune +homme en couvrant Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu jusque-là sur +son bras. + +--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon +père peut rentrer d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous bien sa colère, +s'il ne me trouve pas à la maison? + +--On jurerait qu'il y a de la lumière dans la tour, interrompit François. + +--C'est peut-être un reflet de la lune, dit Marie. + +--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme. + +Il se dirigea vers l'église. + +--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix. + +--Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je +croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais +bientôt avoir sondé ce mystère. + +--Ne vous exposez pas! s'écria Marie en cherchant à retenir son ami. + +--Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour. + +A ces mots, il entra résolûment dans l'église et prit un ciseau laissé là +sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin. + +Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle +s'agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme +montait rapidement les marches du petit escalier de la tour. + +Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui +lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses +doigts. François ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna +fortement le bras de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur. + +--Je te tiens enfin! s'écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu +n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te +nommes. + +Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune +homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi. + +C'était Pierre Vardouin. + +Il y eut quelques minutes d'un silence mortel. + +--Que faisiez-vous là à cette heure? demanda enfin François, dont la +poitrine se soulevait par bonds violents. + +--N'est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève? + +--Mais vous brisiez des sculptures! reprit François avec indignation. Vous +n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de +Marie! + +--Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit +Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l'autel. + +--Que je fasse cette infamie? s'écria le jeune homme, chez qui l'orgueil de +l'artiste se réveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir! + +--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux. + +Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu'il +étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut pas le +temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la +plate-forme. + +--Réfléchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abîme. + +François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui +tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre +Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps +rencontra un restant d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit et +vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd. + +Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l'intérieur de l'église. + +Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongée de François +la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s'approcha, en +chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour. + +Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre +de Pierre Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la +renverse; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du +danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de +l'oeuvre: + +--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de François? + +--Le malheureux s'est tué! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux +sous le regard pénétrant de sa fille. + +Marie bondit hors de l'église et courut au pied de la tour. + +Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre +d'une tombe, comme s'il se fût endormi pour toujours sur la couche des +morts. + +Marie se jeta à genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme. + +--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine +expression de reconnaissance. + +--Qui est là? soupira faiblement le jeune homme. + +--C'est moi; c'est votre Marie. + +--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les +yeux. + +--Ne parlez pas ainsi! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant +que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir... +Oh! personne ne m'enlèvera mon trésor! + +--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre +église, je ne l'achèverai donc pas?... Que personne ne la termine... +qu'elle reste inachevée, comme ma destinée! + +--Si vous m'aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti +pour chercher du secours... + +--Votre père! s'écria François avec horreur. + +--Quoi? dit Marie plus pâle que son amant. + +--Je lui pardonne tout, murmura François. + +Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait +épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille. +Folle de douleur et d'amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui +donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte +passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat. + +--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi. + +--Je vous abandonnerais!... + +--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible +spectacle. + +--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore? + +--Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous +parla avec force... puis... tout d'un coup... + +--Oh! vous me désespérez, François! s'écria Marie en éclatant en sanglots. + +--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit François. Toutes ces étoiles +qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes +funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien +vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres! Nous +aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous +reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier +où vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous +les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main, +Marie... Encore un baiser! + +Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme. + +Quand elle releva la tête, l'ange de la mort avait passé entre les deux +amants; et l'âme de François était allée rejoindre celle de sa mère. + +Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son +père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre +Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître de l'oeuvre ses yeux +égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait +d'apercevoir le front meurtri de son père; et, de là, son regard s'était +abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main +droite. + +L'affreux mystère s'était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri +d'horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François. + + * * * * * + +Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n'avait +pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire. + +Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter +sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les +remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un +tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille +ne se doutait pas de l'affreuse vérité. + +Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus +belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié +de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux. + +Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit +simplement: + +--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez +imposé pour mon mariage. J'attendrai! + +Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés +baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet +des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle +consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé. + +Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter +sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le +plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le +courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme. + +A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à +visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François. +Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas +vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc +de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de +François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et +d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux. + +Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où +promener nos regrets et exhaler notre douleur? + +On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes, +pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait +souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors +ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son +front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses +yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice. + +La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de +l'ambitieux. + + * * * * * + + + + +ÉPILOGUE. + +Visite chez l'ex-magistrat. + + +--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en +sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide. + +--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M. +Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son +chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture. + +--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit +Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se +plaindre le soir du triste délabrement de son église? + +--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente +idée. + +Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de +Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur +cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un +jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des +fleurs. + +--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous +pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la +science... + +Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille +Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le +bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter +lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime. + +--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de +pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a +laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler +ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de +mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à +cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me +suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre +ifs. + +A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte: + +--Monsieur est servi! + +--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M. +Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras. + +La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait. + +On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table +monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des +chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même +style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du +Japon, placés sur la cheminée. + +Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis +que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui +l'entouraient. + +La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a +tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art, +de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien +fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une +de nos jolies femmes. + +Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte. +Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un +repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à +elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann. + +Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide +et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi +la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher +le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire. + +Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur +porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la +chambre. + +--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi +m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures. + +--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en +sautant à bas du lit. + +--Oui. Vous êtes mes prisonniers. + +--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir, +répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous +faisait un devoir de partir aujourd'hui. + +--Mais la voiture? objecta M. Landry. + +--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière, +dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied. + +--Alors je vous accompagnerai. + +--Nous n'y consentirons jamais... + +--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que +vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner. + +Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de +St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux +artistes. + +--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement. + +--Déjà! s'écria Victor. + +--Vous êtes fatigué? dit Léon. + +--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à +vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des +conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre +malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre +parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas! +mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait +jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions +le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient +jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le +bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire +heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation. + +Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry. + +Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux. + +Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et +se remirent tristement en route. + + * * * * * + + + + + + +L'HÔTEL FORTUNÉ + + + + +I + +Le Rêve. + + +A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers +cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez +roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une +prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le +site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les +yeux de l'aspect monotone des terres en labour. + +Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui +sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit +ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs, +moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des +engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou +replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue +auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris +avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est +un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant. + +Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble +préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à +n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence. +Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter +l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il +demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses +idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de +soi-même. + +--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu +des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth +s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y +pas croire! + +Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour +chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne +d'Audrieu. + +--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans +la cour et dans tous les coins de la maison. + +--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la +moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde. + +--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles. + +--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une +ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant. + +--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la +ville, répliqua la fermière. + +--Je m'habille pour la première fois. + +--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse +Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse! + +Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations, +Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour. + +--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse. + +--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente? +reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui +se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous +n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le +pain d'honnêtes gens! + +--Maîtresse, j'étais souffrante... + +--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye +dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante? +s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui +aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre +espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre, +moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur +ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais +reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante? +Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe +du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le +lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la +luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce +que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais +comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du +pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut. + +Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba +la tête et se mit à pleurer. + +--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez +que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles, +allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais +pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et +surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras, +on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que +de ne pas faire sa besogne! + +--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de +son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange... + +--On ne s'en aperçoit guère! + +--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère... + +--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur +un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop +de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller +Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas +de moi, il n'y a pas cinq minutes. + +--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction +d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour. + +--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles. +Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin... +Courez vite. + +La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut +bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient, +et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les +battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa +maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes +dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou. +Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre, +entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de +colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de +la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa +victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par +derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position +humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les +cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa +dans les dents. + + [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en + basse Normandie pour traire les vaches.] + +--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement +maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille. +Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied. + +Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres +humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas +avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides +à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle +le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la +côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes +pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire +dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le +dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se +prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et +se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà +brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages +cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa +pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où +s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa +mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans +ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux +baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit +tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu +réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère +qui sortait du champ voisin. + +--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille. + +--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur. + +--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel +amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au +surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa +tranquillité. + +--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride. + +--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant +sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le +soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine +que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer. + +Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle +s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien +à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses +railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la +barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer +amèrement. + +--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir +devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis +donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai +pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? + +Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches +qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment +qu'on vint les débarrasser de leur fardeau. + +--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit +Élisabeth. + +Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie +de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa +langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre +de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet +empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles +ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au +coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre +des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont +l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe +guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques +bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal +délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors +seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de +joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de +désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le +rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table, +on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il +pouvait vous comprendre. Ces vers: + + «O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous; + Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être + Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...» + +ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été +malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être, +qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans +la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et +l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient +reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait +qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur +museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait +méconnu jusque-là les bons sentiments. + +--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à +personne. + +Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui +reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs +de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée, +lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne +portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les +jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler, +crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal +indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en +montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de +grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit +sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande +lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa +tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les +grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui +viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des +haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues +murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à +s'endormir sous la voûte d'azur. + +Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit +la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils +sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth +s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt +dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle +agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le +sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père. +Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la +première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près +du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas +du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement, +c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est +elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et +qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements +depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les +chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le +vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à +elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le +village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet, +voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au +vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule +afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans +qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des +jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage +pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs +pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant +elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec +lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de +Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire +les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme +monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière +lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner +sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où +se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant, +c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta +soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son +trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la +vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour +retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se +retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était +chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de +l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu +leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent, +et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés +étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur +roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on +prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce +familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du +temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent +la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en +paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient +déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer +Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de +Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les +yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis +vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et +rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à +ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se +regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été +reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur +s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la +pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours, +et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y +montra pas; les cris de joie l'attristaient... + +Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des +pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa +respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et +sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force +l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle. +Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui +semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que +prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises. + +--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler +ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un +véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien +tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin. +En effet, le voilà. + +La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla +rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement. +Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une +des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses +côtés. + +--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il. + +--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours. + +--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée +subitement à mon approche... + +--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du +maître, interrompit Élisabeth. + +--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?... +Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai +vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine +que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne +m'aimez plus? + +--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre +la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre +servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand +j'oublie mes devoirs. + +La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit +quelques pas en pliant sous son fardeau. + +--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont +rouges: vous avez pleuré? + +--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer, +pourvu qu'elle fasse sa besogne. + +--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant +d'arrêter la jeune fille. + +--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop +longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de +voler le pain que je mange. + +--Qui a pu dire cela? s'écria Germain. + +--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous +intéresser à une voleuse! + +--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma +mère est un peu vive... + +--Je ne l'ignore pas. + +--Au fond, c'est une bonne femme... + +--Je n'en doute pas. + +--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime. + +--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume. + +--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance... + +--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte +à cette place que de faire un pareil aveu! + +--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me +jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon +pour vous et pour moi? + +--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me +mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point, +ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme; +la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les +yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué +d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je +ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne +devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des +peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma +reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire, +non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître! +Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à +une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous +écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je +vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de +vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être +plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait +existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me +l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas +née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts +n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que +n'étiez-vous-là! + +Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une +de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise: + +--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur +moi! + +Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre. + +Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le +chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se +mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un +merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la +tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou +au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à +lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne. + +--Je ne monterai pas, dit Élisabeth. + +--Sérieusement? + +--Sérieusement. + +--Vous êtes fatiguée? + +--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot. + +--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un +tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth. +Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à +son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est +par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous +punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à +pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous +serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante... + +--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice. + +Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre +aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme, +avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a +d'empire sur le raisonnement! + + + + +II + +Le renvoi. + + +Après le départ d'Élisabeth, au moment où maîtresse Gilles se disposait à +rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ébranla l'air et fut suivie +immédiatement d'un bruit sourd et prolongé. La fermière fit un bond, +s'arrêta sur le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude l'état du +ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon était pur; +seulement de petits nuages blancs paraissaient à de longs intervalles dans +l'azur, comme si un peintre maladroit eût laissé tomber son pinceau sur le +fond de cette toile immense. + +--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ça ne peut pas être le +tonnerre. Les oreilles m'auront tinté! + +Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles entra dans une grande pièce +enfumée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle versa +de l'eau dans la marmite, agaça les tisons avec le bout des pincettes et se +mit à gratter consciencieusement des légumes avec la lame de son couteau, +lorsque les vitres de la croisée résonnèrent d'une façon étrange. + +--Encore le même bruit! s'écria la fermière en sautant malgré elle. + +Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit à +la besogne: Mais les vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles de +sauter en l'air. + +--J'y suis cette fois! s'écria maîtresse Gilles, enchantée de sa +découverte; boum! boum! c'est bien ça... c'est le canon. + +Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la +fenêtre pour le feuilleter. Aussitôt les vitres de crier: + +--Boum! boum! boum! + +--Toujours le même bruit! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant +difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses +lèvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin. + +--Boum! boum! boum! crièrent encore les vitres. + +--Bon! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah! nous y voilà: +22 juin 1786. + +--Boum! boum! boum! + +--Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là +perd la tête; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire. + +--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du +tout! dit maître Gilles en entrant. + +--Imbécile! répliqua immédiatement maîtresse Gilles. + +Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de +sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la +cuisine. + +Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne +l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il +n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes +physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans +passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en +vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait +merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le +secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il +était douteux qu'ils se fussent jamais animés; mais ils avaient une +expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur +manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours, +quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient +l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une +blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres +blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient +allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers +étaient couverts de poussière; car il était sorti avant le jour pour se +rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse. + +Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se +frappait en même temps le bout du pied avec son bâton. Les vitres +résonnèrent de nouveau et répétèrent en coeur: + +--Boum! boum! boum! + +--Ah! tu trouves que je dis des bêtises! reprit maître Gilles en se moquant +de la fermière, que la dernière explosion avait fait sauter sur sa chaise. +Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon à Caen pour faire peur aux +moineaux qui mangent les cerises de notre jardin? + +--Es-tu sûr que ce soit le canon? + +--Parbleu! + +--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fête... + +--Non, mais un jour de réjouissance, interrompit maître Gilles d'un air +fin. + +--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua la fermière; il faut que tu +sois allé au cabaret? + +--Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, puisque me voilà déjà revenu de +Bretteville. + +--Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville? + +--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à Caen. + +--Pourquoi? + +--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach. + +--Les Anglais ne sont pas débarqués? demanda maîtresse Gilles avec +inquiétude. + +--Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais pas en riant. + +--Alors, c'est un événement heureux? + +--En peux-tu douter?... Le roi est à Caen! + +--Le roi de France! s'écria maîtresse Gilles avec admiration. + +--Lui-même. + +--Louis XVI? + +--Louis XVI: un bien brave homme, à ce qu'on dit! + +--Alors il faut atteler la jument noire à la charrette, reprit maîtresse +Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, un +roi? + +--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ça doit être tout couvert d'or! + +--Et ça boit et ça mange comme nous? + +--Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il a soupé hier chez la duchesse +d'Harcourt. + +--Et tout le monde peut le voir? + +--Tout le monde! On me racontait ce matin, à Bretteville, qu'il ordonne à +son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il +distribue des aumônes aux pauvres; il a même accordé la grâce de six +déserteurs enfermés dans les prisons de Caen. + +--C'est dommage que nous n'ayons pas de déserteurs dans notre famille! +murmura maîtresse Gilles. + +--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari. + +--Rien. + +--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maître Gilles. + +En même temps il déposa son bâton sur une chaise, s'assit sur un des bancs +et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table. + +--Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, petite femme? + +Cette qualification fut acceptée aussi naïvement qu'elle avait été donnée. +Flattée de l'épithète, maîtresse Gilles s'empressa d'apporter devant le +fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa même la +complaisance jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles contemplait +sa femme avec étonnement; et, comme il n'était pas habitué à de pareilles +attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser à boire sans +souffler mot. Cependant la fermière n'eut pas plus tôt rempli le verre +qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari. + +--Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme? + +--Pour voir le roi? + +--Sans doute. + +--Il est inutile de fatiguer la jument noire. + +--Alors tu me refuses? + +--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous déranger. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même. + +--Deviens-tu idiot? + +--Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement maître Gilles, il faut +bien passer par ici, à moins qu'on ne prenne la mer. + +--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison? + +--Aujourd'hui même; dans moins de deux heures peut-être. + +--J'en deviendrai folle! s'écria maîtresse Gilles en se frappant dans les +mains et en sautant comme une enfant. + +--C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire. + +Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien +qu'il se résignât à se servir lui-même d'échanson. + +--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermière. + +--On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à l'Aigle, par la maîtresse de +l'auberge où il a dîné. + +--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivât autant! s'écria +maîtresse Gilles. + +--Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il +considère ses sujets comme ses enfants. + +--La bonne nature d'homme! + +--Il ressemble peu au feu roi. + +--C'est son fils? + +--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aïeul était méchant. Mais +la méchanceté... c'est comme la goutte: ça saute souvent plusieurs +générations. + +--Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit maîtresse Gilles. + +--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son +passage et lui jette des fleurs. + +--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la +fermière, qui avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste de l'Aigle. + +--C'est une idée, ça, ma femme! répondit le paysan en se grattant la tête. + +--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin. + +--Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maître Gilles en +réfléchissant profondément. + +--Ah! j'y suis! s'écria la fermière avec enthousiasme. + +--Eh bien? dit le fermier, la bouche béante. + +--Eh bien! j'ai deux beaux chapons... + +--Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête. + +--Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. Je vais le savonner, le +savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou +le ruban rouge que je mets les jours de fête. + +--Oui, mais... + +--Mais quoi? + +--Qui l'offrira? + +--Moi. + +--Et les chapons? + +--Moi, dis-je, et c'est assez! répliqua maîtresse Gilles, qui rencontra +sans s'en douter un hémistiche célèbre. + +--Mais... + +--En finiras-tu avec tes _mais_! s'écria la fermière... Est-ce que je ne +saurai pas m'expliquer aussi bien que toi? + +--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ça n'en +ferait pas plus mal. + +--Une _jeunesse_?... et qui donc? + +--Élisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses +_habits_ du dimanche... + +--Tais-toi! + +--Elle serait présentable. + +--Tais-toi! tais-toi! s'écria maîtresse Gilles en fermant avec sa main la +bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une méchante +créature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas +le quart de sa besogne! Cette fille-là est indigne de paraître devant le +roi; et, si je n'avais pitié de son père, je l'aurais déjà mise à la porte. + +--Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque chose à la maison, +dit timidement le fermier. + +--C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière en se croisant les bras sur +la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la défense de cette méchante +fille?... Vous êtes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de +m'en fâcher. Si j'avais dix-huit ans, comme Élisabeth, oh! j'aurais +toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas +dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je déraisonne, je perds la tête... +C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui +reçois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger à +la volaille, qui écris les quittances; car tu n'es propre à rien, toi; tu +n'as pas plus de tête qu'une linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée! +Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le +pied, voler et jeter à la porte, plutôt que de montrer que tu es un +homme!... Ah! mademoiselle Élisabeth est le modèle des servantes?... +Écoute, voilà dix heures qui sonnent à l'horloge; elle n'est pas encore +revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui, +je te conseille de regarder par la fenêtre; tu pourras y rester longtemps +si tu tiens à la voir revenir... + +--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route; +car la voilà avec Germain. + +--Et perchée sur l'âne! s'écria maîtresse Gilles. + +Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa +deux chaises et s'élança dans la cour. + +Au moment où Germain tirait l'âne par la bride pour lui faire passer le +petit pont jeté sur le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth +aperçut la fermière qui accourait en poussant des cris furieux. + +--Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain; autant vaut éviter une +querelle, quand on le peut. + +--Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit le jeune homme. + +Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face avec maîtresse Gilles, qui +ne cessait de crier, bien qu'elle fût tout près des jeunes gens: + +--Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse! + +Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière injonction pour sauter à +terre. Cette prompte obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse +Gilles. + +--Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le +poing à la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bête! + +--Quant à cela, ma mère, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force +à porter Élisabeth. + +--Jacquot est un vieux serviteur, répliqua vivement la fermière, et l'on ne +doit pas abuser des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, pour +encourager la paresse d'une demoiselle Élisabeth!... Mais, voilà ce que +c'est: on n'a plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait même pas +respecter sa mère. + +--Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, répondit simplement +Germain. + +--Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, que vous ne devez pas aller +contre mes volontés. Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante fille de +monter sur Jacquot; quand on se lève à huit heures du matin pour aller +traire les vaches, on peut bien marcher à pied; car il n'y a plus de rosée +dans les champs. + +--Écoutez-moi, ma mère, dit Germain. + +--J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la +ferme résolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera +l'honneur de lui parler. + +--En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré +Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches; elle était étendue à terre et +dormait profondément... + +--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée! + +--Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante. + +--Toujours l'excuse des paresseux! + +--Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon +devoir en l'engageant à monter sur Jacquot. + +--Malgré ma défense! + +--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait +tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement; car +je vous sais bon coeur. + +--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez! +répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce +compliment. + +Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement +maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se +passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la +vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue +avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune +puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui +sortit de sa bouche. + +--Bon! voilà l'autre, maintenant! s'écria-t-elle en lançant à son mari un +regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils +et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me +faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous!... Vous +pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette +fille-là pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente créature; elle n'est +pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres, +c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; épousez-la +même, si bon vous semble; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison, +j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la +voleuse, c'est moi qui suis la fainéante!... Voyons, poussez-moi sur le +chemin et tâchez de vous remuer un peu! + +La recommandation n'était pas inutile; car maître Gilles et son fils +restaient immobiles et silencieux. + +Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, timidité et habitude +de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au +contraire, c'était consternation, désespoir. Ses yeux étaient tournés du +côté d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de pierre, au pied d'un +poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la +maison. La jeune fille avait caché sa tête dans ses mains, et de grosses +larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les +sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce +spectacle et son secret lui échappa. Comme le joueur qui risque sa fortune +sur un coup de dés, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa +douleur et ses remords, tout, jusqu'à son amour pour Élisabeth, jusqu'à +l'avenir de la pauvre fille. + +--Vous êtes ma mère? dit-il en serrant avec émotion les mains de la +fermière. + +--Pour mon malheur! répondit-elle. + +--Et vous, vous êtes mon père? reprit-il en s'adressant à maître Gilles. + +Habitué à la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher +dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment. + +--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain. + +--Pour cela, ça ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune +homme. + +Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours sur la défensive. + +--Et vous désirez mon bonheur? continua Germain. + +--C'est encore vrai, dit le fermier. + +--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon, +vous ait donné une fille... + +--Ça m'aurait mieux convenu! interrompit maîtresse Gilles. + +--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et +que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une +ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime, +il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à +elle... Que doit faire le fils du fermier? + +--Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme. + +--Et si son père s'y oppose? demanda Germain. + +--Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute, +gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de +la jeune fille. + +--Eh bien, mon père, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en +tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la +servante c'est Élisabeth. + +Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion. +Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rêves qu'il +avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire +place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère; et +le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son +fils. + +Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de +l'apologue pour en comprendre la moralité; car les femmes, dans quelque +milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les +hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à +deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de +l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu +les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la +détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la +maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans +sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son +visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres +tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et +pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta +brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux. + +--Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix écus. Je ne vous dois que onze +mois; mais je vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée plus tôt +de vous. + +--Vous me mettez à la porte? dit Élisabeth. + +--Ça me paraît clair. + +--Vous êtes mécontente de moi? Je ne travaille pas assez? + +--Il s'agit bien de cela! s'écria maîtresse Gilles avec indignation. + +--Germain a parlé! se dit Élisabeth en retombant sur le banc de pierre, je +suis perdue! + +D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, et sa tête s'affaissa sur sa +poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosée. + +--Ramassez votre argent, reprit durement la fermière en montrant les pièces +de monnaie qui avaient roulé à terre. + +Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment de sa position; elle fit un +violent effort sur elle-même et se leva. + +--Merci! répondit-elle en détournant la tête. + +--Vous les dédaignez? + +--J'aime mieux vous avoir servie pour rien! + +--Pour rien, dites-vous? répliqua brutalement maîtresse Gilles; et vous +avez fait le malheur de mon fils! + +Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la +tête et obligea la fermière à baisser les yeux sous son regard. + +--Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappé chez vous +qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais +votre mari, si je ne... pardonnais à Germain, je ne partirais pas d'ici +sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez été +injuste et cruelle à l'égard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en +danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque +je sortirai de cette maison, d'où vous me chassez indignement, pas une +parole de haine ne s'échappera de ma bouche... Je trouverai peut-être même +la force d'appeler sur elle la bénédiction du ciel. + +A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la maison. + +Le fermier et son fils, après le premier épanchement, furent tout surpris +de ne plus voir maîtresse Gilles à leurs côtés; ils l'aperçurent bientôt +près de la porte de la cuisine et marchèrent à sa rencontre. + +--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa +manche, et tu pardonnes à Germain? + +--Il le faut bien, répondit la fermière en se baissant pour ramasser les +écus qui étaient restés au pied du banc. + +--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maître Gilles? + +--Ce sont les gages d'Élisabeth. + +--Tu la paies d'avance? + +--Je la mets à la porte. + +--Vous la chassez! s'écria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mère? + +--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez +moi. + +--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme. + +--Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière. + +--Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles. + +--Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles; cela ne te regarde pas. + +--Comment! mon père, vous souffrirez une pareille indignité? dit Germain en +voyant le fermier se préparer à la retraite. + +--Petite pluie abat grand vent, lui répondit maître Gilles à voix basse; +dans moins d'une heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa servante. + +--Vous vous trompez, dit la fermière, car la chose est déjà faite. +Élisabeth a reçu son congé. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit. + +--Ah! ma mère, s'écria Germain en éclatant en sanglots; il eût mieux valu +ne pas me mettre au monde. + + + + +III + +Louis XVI. + + +Les détails que maître Gilles avait recueillis à Bretteville sur l'arrivée +prochaine de Louis XVI étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles +le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. Il arriva dans la soirée du 21 +au château d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix heures du +matin, il s'arrêta à Caen, sur la place des Casernes, et reçut des mains du +comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était portée au devant +du roi, qui recevait avec bonté les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce +fut seulement à l'extrémité de la ville qu'il permit à ses cochers de +lancer les chevaux. Le temps était magnifique. Louis XVI ne se lassait pas +d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie +d'enfant à passer la tête à la portière, pour mieux respirer la senteur des +champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix, +les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il +gaîment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de déserter +leurs villas pour aller chercher de douces émotions au sein de la campagne. + +Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route +semblaient courir à toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage de +poussière se roulait en tourbillons épais à l'arrière des voitures. Mais, à +chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait +aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on +fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas +s'être arrêté dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appétit. + +--Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, dit le duc de Villequier. + +--Vous croyez? demanda Louis XVI. + +--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route à cheval; et, dans moins +de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de +deux côtes. + +--A merveille! s'écria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en +plein air, comme de vrais bergers. + +Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence +solennel régnait dans la grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait +que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du +balancier de l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire, +accompagnée de convulsions, éclate soudain dans cette petite boîte carrée, +comme si l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois +eût voulu briser ses chaînes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de +théâtre,--car c'était l'heure du dîner--et maîtresse Gilles remplit à elle +seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les +assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les pièces principales d'un +vaste échiquier, s'alignèrent sur les bords de la table; les couteaux et +les fourchettes se placèrent à leur droite, en guise de cavaliers; les +verres se posèrent carrément en tête, sur la première ligne, en guise de +pions, et les pots de cidre furent plantés comme des tours aux quatre coins +de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, maîtresse +Gilles apporta la soupière, d'où sortait un épais nuage de fumée. Mais +personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maître +Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue +évidemment pour un sourire perpétuel, se contractait en grimaçant, comme +lorsqu'il avait du chagrin. + +--Tu ne l'as pas trouvé!... je vois bien cela à ta mine, s'écria maîtresse +Gilles, sans donner à son mari le temps de s'expliquer. + +--Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se +laissant tomber sur une chaise avec accablement. + +--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maîtresse Gilles aux gens de +la ferme. + +--Non, répondirent les domestiques. + +--Tu ne manges pas? reprit la fermière en se tournant vers son mari. + +--Je n'ai pas faim. + +--Poule mouillée! s'écria dédaigneusement maîtresse Gilles en emplissant +son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se +retrouvera, parbleu!... Il est allé prendre l'air... Ah! mon Dieu! +qu'entends-je? s'écria de nouveau maîtresse Gilles; et, pour la première +fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de +soupe et de morceaux de faïence... C'est le roi! + +A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent leur place, jusqu'à maître +Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour +la circonstance; et tout le monde, maîtres et domestiques, se précipita à +l'entrée de la maison. C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour +qui descendaient la côte au grand galop de quatre chevaux. + +--Et mes chapons? s'écria maîtresse Gilles avec désolation. Qu'on aille me +chercher mes chapons! + +Un garçon de ferme se détacha du groupe pour obéir aux ordres de sa +maîtresse. + +--Et mon agneau? + +--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait +à côté de sa mère. Mais il n'est pas décrotté. + +--Tant pis! répondit maîtresse Gilles. + +En même temps elle fit ranger toute sa petite armée de valets et se mit +à leur tête, tandis que son mari, placé modestement à deux pas en arrière, +tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prépara à +marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula +en trébuchant et ne retrouva son équilibre que sur les pieds de son mari. + +Le roi était descendu de voiture, accompagné de plusieurs seigneurs de sa +suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire +penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et telle était bien son intention; +car le petit cortége se mit en marche, franchit le pont jeté sur le fossé +et s'avança dans la cour. + +Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. Sa fermeté +l'abandonna. On la vit même trembler et jeter autour d'elle un regard +désespéré, comme si elle eût appelé quelqu'un à son aide. Ce n'était plus +l'arrogante fermière qui faisait retentir la maison de sa voix formidable; +ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, les deux poings sur les +hanches, et gourmandant sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il +n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent de fréquents et +involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lâcher +les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement +rejoindre sa mère. + +Cependant le roi approchait toujours. Il n'était plus qu'à vingt pas du +groupe formé par les deux fermiers et leurs domestiques. + +--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'écria +douloureusement maîtresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu +peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer? + +--Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier plus mort que vif. + +--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine? + +--Et mes souliers tout pleins de poussière! répliqua le paysan. + +--Et mon fichu déchiré! continua la femme. + +--Et mon gilet sans boutons! répondit le mari. + +--Je vous répète que vous êtes superbe comme cela, Jean! s'écria maîtresse +Gilles. + +Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une trouée à travers les +domestiques et disparut dans la maison. + +Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles. + +Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le +visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il +savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait +toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta +respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se +relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait +encore plus laids et plus difformes que de coutume. + +--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant +amicalement sur l'épaule. + +Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs +cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle +invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se +balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces +arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois +avant de rester immobiles. + +--Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de +votre porte? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux. + +--Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles. + +--Voyons, qu'allez-vous me donner à manger? + +--Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute +la volaille, s'il le faut... + +--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier +amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un +tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en +règle. Une simple collation, voilà tout. + +--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme était là seulement! s'écria maître Gilles +au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain. + +--J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur +veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me +donner de trop bonnes choses? vous voulez me gâter, j'imagine? Aussi, pour +vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs? + +--C'est si commun! + +--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais. + +--Oh! quant à cela, on va les prendre au poulailler. + +--Très-bien. Et du beurre?... en avez-vous? + +--On vient de le faire. + +--Voilà un repas magnifique! s'écria joyeusement Louis XVI. Vous voyez, +brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il +encore? demanda le roi en remarquant que maître Gilles se grattait +l'oreille d'une manière désespérée. + +--C'est que... la cuisine... balbutia maître Gilles, la cuisine est bien +sombre, et Sa Majesté est habituée à manger dans de si beaux appartements! + +--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il à Versailles une salle +à manger avec un plus beau plafond que celui-là? dit Louis XVI en faisant +admirer à ses gentilshommes la pureté du ciel. + +--Sa Majesté consent à manger en plein air? demanda maître Gilles en +ouvrant de grands yeux ébahis. + +--En plein air, mon cher hôte! répondit le roi. Et voici ma place toute +trouvée, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre placé près de +la porte d'entrée. + +Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta sa veste, l'étendit avec +soin sur la pierre et entra dans la maison. + +Cependant deux garçons de ferme apportèrent une petite table devant le roi, +et maître Gilles reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. Il +déposa un couvert sur la table, après avoir eu soin, toutefois, d'essuyer +le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il +fallait lui servir. + +--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI. + +--Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restée du +baptême de notre fils. + +--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin, +ajouta-t-il en s'adressant à ses familiers, de compléter le caveau de ce +brave homme. + +--Alors... nous n'avons plus que du cidre à offrir... + +--Très-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de ménage. +Je me sens un appétit d'enfer! + +Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait un oeuf après avoir coupé une +tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps à autre +sur le bas de la jambe. Il regarda de côté et vit le gros chien de ferme +qui se permettait, contre toutes les lois de l'étiquette, de caresser avec +sa patte les mollets de son souverain. + +--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau +de pain que le barbet attrapa avec la dextérité d'un jongleur accompli. + +Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, il renouvela ses demandes +avec tant d'insistance que maître Gilles en fut tout scandalisé. + +--Fi donc! vilaine bête! s'écria le fermier; vous devriez rougir de +tourmenter ainsi Sa Majesté! + +Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de +table du roi, maître Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout +au parasite à quatre pattes. + +--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tête de +son protégé; il ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous? + +--Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle. + +--Fidèle? A coup sûr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en +souriant. + +--Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, qui n'avait pas compris le jeu +de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde. + +La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était vite répandue, et l'on voyait +accourir de tous côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient +respectueusement à distance, le cou tendu dans la direction du roi, et +suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent été +surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se +fit bientôt entendre, et ce signal officiel décida les retardataires à +déserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et +maîtresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand +tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons, +couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge +éclatant. Un immense bonnet, en forme de cathédrale, étalait au vent ses +ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant édifice. + +La fermière se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'à +terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se +retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite table et étendant +tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une +colère impossible à rendre et, saisissant rudement son mari par le collet: + +--Malheureux! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise de laisser Sa Majesté +dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres! + +--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine à garder son sérieux, c'est +moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lâcher maître Gilles. + +--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de présentation de +maîtresse Gilles, quand il fut échappé de ses griffes. + +--Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi en souriant. Elle a +vraiment bonne mine, votre femme! + +--Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse Gilles en exécutant la plus +belle de ses révérences. + +Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. Son attention s'était reportée +sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route. + +--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la +cour, dit Louis XVI à une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande à +me faire, je suis prêt à les entendre. + +On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle qui s'était élevée entre +maîtresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages +et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta à genoux devant son lit, +la tête appuyée contre les draps et les mains levées au ciel. Combien de +prières entrecoupées de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il +est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder +impitoyablement les plaies de son âme! + +Qui pourrait songer en ces moments redoutables à se déguiser la vérité? Les +déguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les +cordes de la douleur ont vibré en nous, il n'est plus possible d'être +hypocrite envers soi-même. + +Élisabeth pleura amèrement; mais, après le premier tumulte de ses passions, +elle examina plus sérieusement la conduite de la fermière; elle s'avoua que +la plupart des mères eussent agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même +des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalités et surtout +l'arrogance de la fermière. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement +chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil +immodéré qui cherche à nous humilier. Élisabeth était arrivée à cet état +d'abattement physique où l'âme, se détachant de la terre, se rapproche du +ciel par la prière. Alors ses larmes coulèrent moins brûlantes; ses soupirs +ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur. + +Pleine de résignation, elle se leva pour commencer ses préparatifs de +départ. Au même instant on frappa à la porte de sa petite chambre. + +--Entrez, dit-elle. + +La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Élisabeth. + +--Oh! pardonnez-moi! s'écria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas, +Élisabeth! + +--Vous maudire! dit la jeune fille en pâlissant... Il faudrait alors +commencer par me maudire moi-même. Car... vous, du moins, vous aviez pour +excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irréflexion de votre âge +vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel +avenir je me préparais!... + +--Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, restez près de nous. Ma +mère oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom +de fille. + +--Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne +consentirais jamais à être votre femme. + +--Vous ne m'aimez donc plus? + +--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai réfléchi +à bien des choses auprès desquelles je passais étourdiment jadis; et je me +suis dit que la femme doit, avant tout, défendre sa pureté... Lorsqu'un +homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le monde le +méprise. Notre honneur à nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas +su la garder, nous sommes lâches comme l'homme qui a manqué à l'honneur. Je +ne voudrais pas épouser un homme lâche... Vous ne pouvez épouser une femme +sans vertu. + +--Élisabeth, Élisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi! + +--Je parle comme le monde... + +--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est +que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas! + +--C'est impossible! on m'a chassée d'ici. + +--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maître après tout! et ma mère +ne me tiendra pas toujours... + +--Une brouille avec votre mère? Voilà ce que je veux éviter à tout prix. Je +vais partir. + +--Pour aller? + +--Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner. + +--Mes larmes ne vous fléchiront pas? + +--Ma résolution est prise. + +--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain. + +Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible émotion. Élisabeth +resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte qui venait de +se refermer. Puis elle éclata en sanglots. + +--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dépasse pas la faute? + +Elle promena un regard désolé sur les murs de sa petite mansarde, dont +chaque meuble était un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un si +doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté d'un Christ où elle puisait +pieusement de l'eau bénite tous les matins à son réveil, la petite table +sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se +berçait en pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait sous le vieil +if du cimetière, à ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à +l'idée de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rêver, prier +et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenêtre! +et ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon comme une épaisse +chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu du +ciel! Que de poésie, à l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui +paraissaient autrefois insignifiantes!... + +Mais voilà que de riches voitures descendent la côte à grand bruit et +viennent troubler sa rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses +pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit +son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire +partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un +instant l'idée d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois de l'eau +bénite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et +descendit lentement les marches de l'escalier. + +Il faut renoncer à peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperçut +la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il +n'était plus temps. Françoise, la servante qui s'était moquée d'elle si +méchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion +hypocrite: + +--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guère dans un +pareil jour! + +La méchante fille avait eu soin d'élever la voix pour être entendue des +personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portèrent aussitôt sur la +pauvre Élisabeth, qui, rougissant et pâlissant, subit dans ces courts +instants le plus affreux supplice qu'ait jamais enduré créature humaine. + +Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonté aux paysans. Il fut un +des premiers à entendre la remarque perfide de Françoise. Il regarda +Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement. + +--Laissez approcher cette enfant, dit-il. + +La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eût pas entendu les paroles +de Louis XVI, soit qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement, +Élisabeth demeura debout à la même place, les yeux obstinément fixés sur le +sol. Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec +la plus grande douceur. + +--Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe d'elle, s'écria maîtresse +Gilles en accourant près du roi. + +--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner. + +--Parce que c'est une malheureuse!... + +--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitié +des malheureux! + +Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maître Gilles quand +il aperçut Élisabeth entre la fermière et le roi. Il eut cependant le +courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer +bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant +elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace. + +--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI à Élisabeth. + +--Tout! Majesté, répondit maître Gilles en avançant sa bonne figure qui +n'eut jamais depuis ce jour un tel air de résolution. Vous pouvez la sauver +du déshonneur! ajouta-t-il à voix basse, de manière à n'être entendu que du +roi. + +--Cette fille a failli chez vous? + +--Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain est décidé à l'épouser... + +--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est +moins coupable que je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez au +mariage, il n'y a plus d'obstacle... + +--Pardon, interrompit maître Gilles, il y a ma femme. + +--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un +abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle +est la cause de son opposition? + +--L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un sou vaillant. + +--Je m'en doutais, dit Louis XVI. + +Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix basse. Quelques instants +après, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à +Élisabeth. + +Mais la jeune fille était dans une prostration semblable à celle du +condamné à mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer +le sens des paroles qui se disent autour de lui. Désespéré de la voir +insensible aux bontés de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et lui +cria de toutes ses forces: «Répondez donc, Élisabeth; c'est le roi de +France qui vous parle!» Elle tressaillit, comme une personne qui sort +brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux et rencontra le regard du roi. + +--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez +épouser Germain. + +--Oh! merci! s'écria Élisabeth en tombant à genoux. Je demanderai à Dieu +qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mêlera votre nom à ses +prières. + +Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnèrent, et, sans le +fermier, elle fût tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris de joie +et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne +partageait pas l'allégresse générale: c'était Françoise, qui voyait sa +manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie. + +--Il n'y a que les mauvaises filles comme Élisabeth pour avoir de ces +chances-là! disait-elle en suivant la foule. + +Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une +fausse note dans un choeur immense. + +Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouvé la parole et ne +pouvait détacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains. +Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses +souvenirs; puis on la vit courir du côté de l'étable et rapporter un petit +agneau dans ses bras. Mais Louis XVI était déjà rentré dans sa voiture, les +postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son +désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, à travers le nuage de +poussière qui s'élevait de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle +recevant le baiser du roi. + +A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperçut, en se penchant à la +portière, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il +reconnut le gros chien noir qui était assis auprès du jeune homme. C'était +son compagnon de table; c'était Fidèle qui regardait tristement son maître, +sans oublier toutefois de surveiller en même temps le bâton de voyage et +les habits roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en +plaçant le maître du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa +bonne action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et appela le jeune homme. + +--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonté. + +--Germain. + +--Vous êtes le fils de maître Gilles? + +--Oui, monseigneur, pour vous servir. + +--Eh bien! ne pleurez plus et retournez à la ferme. Élisabeth vient de +faire un héritage et maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne votre +femme. + +--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit +Germain. Tout mon bonheur est attaché à l'accomplissement de ce mariage; +et, si vous aviez abusé de ma simplicité pour vous amuser de moi, vous +m'auriez donné le coup de mort! + +--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend à la ferme. + +--Dieu vous bénisse, monseigneur! s'écria Germain, et vous accorde de longs +jours! + +--Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adressé, dit le roi à +ses gentilshommes; ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth et de +Germain me porteront bonheur? + +Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait à ses +destinées, Germain marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la ferme +de maître Gilles, que les paysans avaient baptisée, dans leur enthousiasme, +du nom d'_Hôtel fortuné_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison +n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cessé de l'appeler +dans le pays l'_Hôtel fortuné_, comme si le peuple eût voulu perpétuer +ainsi le souvenir du passage de Louis XVI. + + * * * * * + + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + + + BARBARE + + CHAPITRE I.--La Déesse de la Liberté + -- II.--Le club + -- III.--Le proscrit + -- IV.--Une crise domestique + -- V.--Désespoir de Dominique + -- VI.--Le pont de cordes + + + MICHEL CABIEU + + CHAPITRE I. + -- II. + -- III. + -- IV. + + + LE MAÎTRE DE L'OEUVRE + + PROLOGUE. --Les deux touristes + CHAPITRE I.--Pierre Vardouin + -- II.--A propos d'une fleur + -- III.--Maître et apprenti + -- IV.--... + -- V.--Deux martyrs + ÉPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat + + + L'HÔTEL FORTUNÉ + + CHAPITRE I.--Le rêve + -- II.--Le renvoi + -- III.--Louis XVI + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + +***** This file should be named 11036-8.txt or 11036-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/ + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11036-8.zip b/old/11036-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6692aec --- /dev/null +++ b/old/11036-8.zip diff --git a/old/11036-h.zip b/old/11036-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5b2e71f --- /dev/null +++ b/old/11036-h.zip diff --git a/old/11036-h/11036-h.htm b/old/11036-h/11036-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d4a2e51 --- /dev/null +++ b/old/11036-h/11036-h.htm @@ -0,0 +1,9656 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=iso-8859-1"> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Légendes Normandes, by Gaston Lavalley. + </title> + <style type="text/css"> + <!-- + * { font-family: Times;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em;} + BLOCKQUOTE { font-size: 13pt; margin-left: 3em; } + A { color: #333333; + text-decoration: none } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%;} + .noteref { font-size: 13pt; } + .noind { text-indent: 0em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + // --> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Legendes Normandes + +Author: Gaston Lavalley + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + + + + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +</pre> + +<h1>LÉGENDES NORMANDES</h1> +<br> + +<h2>PAR</h2> +<br> + +<h1>GASTON LAVALLEY</h1> + +<br> + +<h3>1867</h3> + + +<hr style="width: 45%;"> +<br><br><br><br><br> + +<table> + <tr> + <td colspan="3"> + <h2>LÉGENDES NORMANDES</h2><br><br><br> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" align="left"> + <br><a href="#BARBARE"><b>BARBARE</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_I"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#BARBARE_I"><b>I — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_I"><b>La Déesse de la Liberté.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_II"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#BARBARE_II"><b>II — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_II"><b>Le Club.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_III"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#BARBARE_III"><b>III — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_III"><b>Le Proscrit.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_IV"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#BARBARE_IV"><b>IV — </b></a> + </td> + <td> + <a href="#BARBARE_IV"><b>Une crise domestique.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_V"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#BARBARE_V"><b>V — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_V"><b>Désespoir de Dominique.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_VI"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#BARBARE_VI"><b>VI — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#BARBARE_VI"><b>Le Pont de cordes.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" align="left"> + <br><a href="#MICHEL_CABIEU"><b>MICHEL CABIEU</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3"> + <a href="#CABIEU_I"><b> CHAPITRE I</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3"> + <a href="#CABIEU_II"><b> CHAPITRE II</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3"> + <a href="#CABIEU_III"><b> CHAPITRE III</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3"> + <a href="#CABIEU_IV"><b> CHAPITRE IV</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" align="left"> + <br><a href="#LE_MAITRE_DE_L'OEUVRE"><b>LE MAÎTRE DE L'OEUVRE</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b> PROLOGUE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b> — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>Les deux touristes.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_I"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_I"><b>I — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_I"><b>Pierre Vardouin.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_II"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_II"><b>II — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_II"><b>A propos d'une fleur.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_III"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_III"><b>III — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_III"><b>Maître et apprenti.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_IV"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_IV"><b>IV — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_IV"><b>...</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_V"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_V"><b>V — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_V"><b>Deux martyrs.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b> ÉPILOGUE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b> — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>Visite chez l'ex-magistrat.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3"> + <br><a href="#L'HOTEL_FORTUNE"><b>L'HÔTEL FORTUNÉ</b></a><br> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#HOTEL_I"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#HOTEL_I"><b>I — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#HOTEL_I"><b>Le Rêve.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="left"> + <a href="#HOTEL_II"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#HOTEL_II"><b>II — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#HOTEL_II"><b>Le renvoi.</b></a> + </td> + </tr> + <tr> + <td> + <a href="#HOTEL_III"><b> CHAPITRE </b></a> + </td> + <td align="right"> + <a href="#HOTEL_III"><b>III — </b></a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#HOTEL_III"><b>Louis XVI.</b></a> + </td> + </tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;"> +<h2>LÉGENDES NORMANDES</h2> +<br><br><br><br><br> + +<a name="BARBARE"></a><br> +<h2>BARBARE</h2> +<br><br><br><br> +<a name="BARBARE_I"></a><h2>I</h2> + +<h2>La Déesse de la Liberté.</h2> +<br> +<br> +<p>La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-là, +ses habits de fête. Les rues étaient pleines de +monde. De temps en temps, de bruyantes détonations +faisaient trembler les vitres. Le mouvement, +le bruit, l'odeur de la poudre, le parfum +des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui s'épanouissaient +en fraîches guirlandes aux étages +supérieurs, les drapeaux qui flottaient au vent, +les clameurs de la foule, tout annonçait, tout +respirait la joie. Là, des bandes d'enfants bondissaient, +se jetant à travers les jambes des promeneurs +pour ramasser dans la poussière une +rose à moitié flétrie. Ailleurs, des mères de famille +donnaient fièrement la main à de jolies +petites filles, blondes têtes, doux visages, beautés +de l'avenir, dont on avait caché les grâces +naissantes sous un costume grec du plus mauvais +goût. Et partout de la gaieté, des hymnes, +des chansons ! A chaque fenêtre, des yeux tout +grands ouverts ; à chaque porte, des mains prêtes +à applaudir.</p> + +<p>C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille +occasion de se réjouir. La municipalité de +Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille, +sur lesquelles on avait fait graver <i>les droits +de l'homme</i> ; et l'on devait profiter de cette +circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, +de Le Pelletier et de Brutus.</p> + +<p>Tandis que la foule encombrait les abords de +l'hôtel de ville et préludait à la fête officielle +par des cris de joie et des chants patriotiques, +une petite maison, perdue dans un des faubourgs +les plus retirés de la ville, semblait protester, +par son air paisible, contre cette bruyante +manifestation populaire.</p> + +<p>Les fenêtres en étaient fermées, comme dans +un jour de deuil. De quelque côté que l'oeil se +tournât, il n'apercevait nulle part les brillantes +couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de +l'intérieur ; on n'entendait que le murmure du +vent qui se jouait dans les contrevents, ou qui +passait en sifflant dans la serrure. C'était l'immobilité, +le silence de la tombe. Comme un +corps, dont l'âme s'est envolée, cette sombre +demeure semblait n'avoir ni battement, ni respiration.</p> + +<p>Cependant la vie ne s'était pas retirée de cette +maison.</p> + +<p>Une jeune fille traversa la cour intérieure en +sautant légèrement sur la pointe des pieds, s'approcha +d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine +à faire rouler sur ses gonds, et entra, à +petits pas, sans bruit, et en mettant les mains +en avant, dans une pièce assez sombre pour +justifier cet excès de précaution.</p> + +<p>Un vieillard travaillait dans un coin, auprès +d'une fenêtre basse. Le jour le frappait en plein +visage et accusait vivement la maigreur de ses +traits. La jeune fille s'avança vers cet homme, +et, lorsqu'elle apparut dans cette traînée lumineuse, +où se baignait l'austère physionomie du +vieillard, ce fut un spectacle étrange et charmant.</p> + +<p>On aurait pu se croire transporté devant une +de ces toiles merveilleuses de l'école espagnole, +où l'on voit une blonde tête d'ange qui se penche +à l'oreille de l'anachorète pour lui murmurer +de ces mots doux comme le miel, et qui lui donnent +un avant-goût des joies célestes.</p> + +<p>Il est fort présumable, en effet, que le digne +vieillard était plus occupé des choses du ciel que +de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune +fille eut-elle posé familièrement la main sur son +épaule qu'il se releva brusquement, comme s'il +eût senti la pression d'un fer rouge.</p> + +<p> — Ah ! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle +Marguerite ?</p> + +<p> — Eh ! sans doute... Je t'ai donc fait peur ?</p> + +<p> — Oh ! oui... C'est-à-dire non... Ce sont ces +gueux de patriotes qui me font sauter en l'air +avec leurs maudites détonations !</p> + +<p> — Au moins ces coups de fusil ne font-ils de +mal à personne.</p> + +<p> — Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle !... +vous, la fille de monsieur le marquis !</p> + +<p> — Lorsque les hommes s'amusent, mon bon +Dominique, ils ne songent pas à nuire à leur +prochain.</p> + +<p> — Ils insultent à notre malheur !</p> + +<p> — Voyons. Je suis sûre que ta colère tomberait +comme le vent, si mon père te donnait la +permission d'aller à la fête.</p> + +<p> — Moi ?... j'irais voir de pareils coquins ?...</p> + +<p> — Oui... oui... oui...</p> + +<p> — Il faudrait m'y traîner de force !</p> + +<p> — Que tu es amusant !</p> + +<p> — Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais +les yeux !</p> + +<p> — Tu les ouvrirais tout grands !</p> + +<p> — Ah ! mademoiselle, vous me méprisez donc +bien ?</p> + +<p> — Du tout. Mais je te connais.</p> + +<p> — Vous pouvez supposer ?...</p> + +<p> — J'affirme même que tu ne resterais pas indifférent +à un tel spectacle... Une fête du peuple ?... +Je ne sais rien de plus émouvant !</p> + +<p> — Le fait est, reprit Dominique en se calmant +tout à coup, qu'on m'a assuré que ce serait très-beau !</p> + +<p> — Tu t'en es donc informé ?...</p> + +<p> — Dieu m'en garde !... Seulement, en faisant +mes provisions, ce matin, j'ai appris...</p> + +<p> — Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas +les oreilles.</p> + +<p> — Dame ! mademoiselle, quand on tient un +panier d'une main et son bâton de l'autre...</p> + +<p> — On est excusable, j'en conviens... Alors, +tu as appris ?...</p> + +<p> — Qu'on doit porter en triomphe la déesse +de la Liberté... Toute la garde nationale sera +sous les armes !</p> + +<p> — Vraiment !</p> + +<p> — Le cortége aura plus d'une demi-lieue de +long. Un cortége magnifique !... Quelque chose +comme la promenade des masques au carnaval !</p> + +<p> — Imprudent !... Si l'on nous entendait !...</p> + +<p> — Oh ! je ne redoute rien, moi ! Les patriotes +ne me font pas peur !... Et, si je ne craignais +d'être grondé par monsieur le marquis, j'irais +voir leur fête, rien que pour avoir le plaisir de +rire à leurs dépens !</p> + +<p> — Ainsi, sans mon père ?...</p> + +<p> — Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais +déjà de mes huées !</p> + +<p> — Et si je prenais sur moi de t'accorder cette +permission ?</p> + +<p> — Monsieur le marquis ne me pardonnerait +pas cette escapade.</p> + +<p> — S'il l'ignorait ?</p> + +<p> — Vous ne me trahiriez pas ?</p> + +<p> — A coup sûr... Je serais ta complice.</p> + +<p> — Quoi ! mademoiselle, vous auriez aussi l'idée +d'aller à la fête ?</p> + +<p> — J'en meurs d'envie !... Il y a si longtemps +que je suis enfermée dans cette tombe ! S'il est +vrai que les morts sortent quelquefois du sépulcre, +les vivants doivent jouir un peu du +même privilége.</p> + +<p> — Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer +de moi ?</p> + +<p> — Regarde-moi, dit la jeune fille.</p> + +<p>A ces mots, elle entra tout entière dans la +zone lumineuse qui rayonnait à travers l'étroite +fenêtre. Le vieux domestique poussa un cri de +surprise.</p> + +<p> — Mademoiselle en femme du peuple !</p> + +<p> — Tu vois que je pense à tout. Si je fais une +folie, on ne m'accusera pas de légèreté. Tu me +donneras le bras, je passerai pour ta fille, et +personne ne songera à nous inquiéter. Viens +vite !</p> + +<p>Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il +laissa là sa brosse et les souliers qu'il nettoyait, +prit sa casquette, traversa rapidement la cour, +sur les pas de sa maîtresse, et ouvrit avec précaution +la porte de la rue.</p> + +<p> — Monsieur le marquis ne se doutera de rien ? +dit-il à la jeune fille, lorsqu'ils se trouvèrent +dehors.</p> + +<p> — Il fait sa correspondance. Nous avons deux +bonnes heures de liberté ! répondit Marguerite.</p> + +<p>Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, +qu'elle entraîna vers le centre de la ville.</p> + +<p>Il était temps. Le cortége s'était mis en marche +et gravissait lentement la principale rue de la +ville. C'étaient d'abord les bataillons de la garde +nationale. Rien de plus pittoresque et de plus +martial que l'aspect de ces soldats bourgeois. +Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le +temps ni le moyen de s'enfermer dans un riche +uniforme. Mais ils savaient la patrie en danger. +Leurs fils mouraient à la frontière, et, tandis que +le plus pur de leur sang arrosait les bords du +Rhin ou grossissait les eaux de la Loire, ils +étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense +de leurs foyers. Et personne alors ne songeait +à rire en voyant ce singulier assemblage de +piques, de bâtons, de sabres et de fusils, ces +vêtements déguenillés, ces bras nus, tout noirs +encore des fumées de la forge ou de l'atelier, +qu'on venait de quitter, pour saluer en commun +l'aurore des temps modernes !</p> + +<p>Derrière les gardes nationaux marchait une +troupe de jeunes gens qui portaient sur leurs +épaules des arbres de la liberté, parés de fleurs +et de rubans. Après eux, les frères de la <i>Société +populaire</i>, coiffés du bonnet phrygien, soulevaient +au-dessus de leur tête les trois pierres +de la Bastille. Des chars, splendidement ornés +et ombragés par des drapeaux, présentaient aux +regards de la foule, comme un double objet de +vénération, des vieillards et des soldats blessés : +les victimes de l'âge et les victimes de la +guerre ! Sublime allégorie qui enseignait à la +fois le respect qu'on doit à l'expérience et la pitié +que mérite le malheur !</p> + +<p>Quelques pas en arrière venait la déesse de +la Liberté. Mais ce n'était pas cette <i>forte femme +qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges +de sang</i>, cette femme <i>à la voix rauque</i>, cette +furie enfantée, dans un moment de délire, par +l'imagination d'un grand poëte. C'était une belle +jeune fille, dont les blonds cheveux se déroulaient +avec grâce sur les épaules. Une tunique +blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les +regards de la foule, et cachait son beau corps +sous les plis d'un manteau bleu. De petits enfants +semaient des fleurs à ses pieds, et l'un d'eux +agitait devant elle une bannière, sur laquelle on +lisait cette devise : <i>Ne me changez pas en licence, +et vous serez heureux</i> ! Après elle, comme +pour montrer qu'elle est la source de tout bien +et de toute richesse, de jeunes moissonneurs, +couchés sur des gerbes de blé, conduisaient une +charrue traînée par des boeufs.</p> + +<p>Un soleil splendide s'était associé à cette fête +d'un caractère antique. Les fleurs s'épanouissaient +et versaient autour d'elles le trésor de +leurs parfums ; le peuple était joyeux, les enfants +battaient des mains, et l'on aurait pu croire assister +à une des fêtes de l'Athènes païenne.</p> + +<p>Marguerite et le domestique s'étaient blottis +dans l'embrasure d'une porte, et, de là, ils +voyaient défiler le cortége, sans être trop incommodés +par le flot des curieux qui ondoyait +à leurs pieds.</p> + +<p>Dominique avait fait bon marché de ses vieilles +rancunes et regardait tout, en spectateur qui +ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En +toute autre circonstance, la jeune fille n'eût pas +manqué de profiter du riche thème à plaisanteries +qu'aurait pu lui fournir l'ébahissement de +l'ennemi juré des patriotes. Mais elle était trop +émue elle-même pour exercer sa verve railleuse +aux dépens du vieillard. L'enthousiasme de la +foule est si puissant sur les jeunes organisations +qu'elle se sentait, par moments, sur le +point de chanter avec elle les refrains passionnés +de la <i>Marseillaise</i> ; et lorsque la déesse de la +Liberté vint à passer, elle battit des mains et ne +put retenir un cri d'admiration.</p> + +<p> — La belle jeune fille ! dit-elle en montrant +la déesse au vieux domestique.</p> + +<p>Tout entière à ce qu'elle voyait, Marguerite +ne se doutait pas qu'elle était elle-même l'objet +d'une admiration mystérieuse. Un homme du +peuple ne la quittait pas des yeux, et restait +indifférent au double spectacle que lui offraient +la foule et le cortége. C'était une tête puissante, +rehaussée encore par les vives couleurs du +bonnet phrygien, qui lui donnait quelque ressemblance +avec le type populaire de Masaniello. +Comme le pêcheur napolitain, le jeune homme +paraissait poursuivre un rêve aimé ; ses yeux +plongeaient dans le regard limpide de Marguerite +comme dans l'azur de la mer. Tout à coup +on le vit se redresser brusquement, comme un +homme réveillé en sursaut, s'élancer d'un seul +bond jusqu'aux pieds de la jeune fille, et se ruer +sur un des spectateurs qui venait de ramasser +un bijou dans la poussière.</p> + +<p> — Il y a des aristocrates ici ! s'écria cet +homme, en montrant à la foule une petite croix +ornée de brillants qui scintillaient au soleil.</p> + +<p> — Tu en as menti ! répliqua le mystérieux +adorateur de Marguerite, en prenant l'homme +à la gorge et en lui arrachant le bijou.</p> + +<p> — Cette croix est à moi, dit timidement la +jeune fille.</p> + +<p>En parlant de la sorte, elle tendait la main +pour s'en emparer.</p> + +<p> — Taisez-vous ! lui dit à voix basse son protecteur +inconnu. Voulez-vous donc vous perdre ?... +Sauvez-vous ! Il en est temps encore !</p> + +<p> — Il a raison, dit Dominique.</p> + +<p>Puis il ajouta avec intention, mais de manière +à n'être entendu que du jeune homme :</p> + +<p> — Sauvons-nous, ma fille ! viens, mon enfant !</p> + +<p> — Au nom du ciel, partez vite ! leur dit encore +l'homme du peuple.</p> + +<p>Le vieux domestique entraîna la jeune fille. +Grâce au tumulte que cette scène avait occasionné, +ils purent disparaître sans attirer l'attention +de leurs voisins.</p> + +<p>Cependant le patriote, humilié de sa chute, +s'était relevé, l'oeil menaçant et l'injure à la +bouche.</p> + +<p> — Mort aux aristocrates ! dit-il.</p> + +<p> — A la lanterne ! à la lanterne ! s'écria la +foule.</p> + +<p> — Vous n'avez donc pas assez de soleil comme +ça ? dit le sauveur de Marguerite en regardant +la multitude avec un sourire ironique. Essayez +de me hisser à la place de vos réverbères !</p> + +<p>En même temps, il se rejeta en arrière, par +un brusque mouvement, et fit face à ses adversaires.</p> + +<p> — Il est brave ! s'écria-t-on dans la foule.</p> + +<p> — C'est un aristocrate ! dit une voix.</p> + +<p> — Pourquoi porte-t-il une croix sur lui ? demanda +l'homme du peuple qui s'était vu terrasser.</p> + +<p> — Parce que cela me plaît ! répondit le jeune +homme, en se croisant les bras sur la poitrine.</p> + +<p> — C'est défendu !</p> + +<p> — Défendu ?... Vous êtes plaisants, sur mon +honneur ! répliqua l'accusé. Vous promenez dans +vos rues la déesse de la Liberté, et je n'aurais +pas le droit d'agir comme bon me semble ?</p> + +<p> — Il a raison, dirent plusieurs assistants.</p> + +<p> — C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit +l'homme du peuple. A la lanterne, l'aristocrate !</p> + +<p> — Oui ! à la lanterne !</p> + +<p>Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait +devant le jeune homme.</p> + +<p> — Pensez-vous m'intimider ? dit-il en s'appuyant +prudemment contre le mur d'une maison, +pour n'être pas entouré.</p> + +<p>Mais sa noble attitude ne pouvait maîtriser +longtemps les mauvais instincts de la foule. Les +sabres, les piques, les baïonnettes s'abaissèrent, +et la muraille de fer s'avança lentement contre +le généreux défenseur de Marguerite.</p> + +<p> — Mort à l'aristocrate ! s'écria le peuple en +délire.</p> + +<p>Le demi-cercle se rétrécissait toujours et la +pointe des piques touchait la poitrine du jeune +homme. Tout à coup une voix de tonnerre se fit +entendre. Un homme, à puissante stature, fendit +la foule en distribuant, de droite et de gauche, +une grêle de coups de poing, et vint se placer +résolûment devant la victime qu'on allait sacrifier.</p> + +<p> — Êtres stupides ! dit-il avec un geste de colère, +en s'adressant aux agresseurs. Quelle belle +besogne vous alliez faire là !... Égorger le plus +pur des patriotes ! Barbare, mon ami, un des +défenseurs de Thionville !</p> + +<p> — Un défenseur de Thionville ! murmura la +foule, avec un étonnement mêlé d'admiration.</p> + +<p>Les agresseurs les plus rapprochés de Barbare, +rougissant de l'énormité du crime qu'ils +avaient été sur le point de commettre, baissèrent +la tête avec une sorte de confusion. Cependant +l'homme du peuple, que Barbare avait renversé +à ses pieds, n'avait pas encore renoncé à l'espoir +de se venger sur le lieu même témoin de +son humiliation. Il ôta respectueusement son +bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau +venu :</p> + +<p> — Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance +dans celui qui préside notre club. Mais +tu ne connais pas bien celui que tu défends. +C'est un aristocrate. Il porte une croix sur sa +poitrine !</p> + +<p> — Est-ce vrai ? demanda le président de la +Société populaire, en se tournant du côté de +Barbare.</p> + +<p>Pour toute réponse, le jeune homme prit la +petite croix qu'il avait déjà suspendue à son cou +et la montra au peuple.</p> + +<p> — C'est stupide ce que tu fais là ! lui dit le +président du club à voix basse.</p> + +<p> — Non ! répliqua le jeune homme, de manière +à être entendu de tous ceux qui l'entouraient. +Tant que vous laisserez les croix au haut des +tours du temple de la Raison, je me croirai autorisé +à porter le même signe sur ma poitrine.</p> + +<p>Tout en parlant de la sorte, il suspendit la +petite croix à son cou.</p> + +<p> — Il parle bien ! cria la foule.</p> + +<p> — C'est un bon patriote !</p> + +<p> — Il vaut mieux que nous !</p> + +<p> — A la cathédrale ! à la cathédrale !</p> + +<p> — Arrachons les croix !</p> + +<p>Et déjà le peuple se préparait à exécuter sa +menace.</p> + +<p> — Attendez ! mes enfants, s'écria le président +de la Société populaire. Ne faites rien sans l'assentiment +du club. Pour le moment, ne songez +qu'à vous amuser. Retournez à la fête.</p> + +<p> — C'est juste ! Rattrapons le cortége ! s'écria +la foule.</p> + +<p>Et non moins prompte à agir qu'à changer +de résolution, elle eut bientôt abandonné le lieu +qu'elle avait failli ensanglanter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="BARBARE_II"></a><h2>II</h2> + +<h2>Le Club.</h2> +<br><br> + +<p>Quelques instants après, la rue se trouva +complétement déserte. On n'entendait plus que +le bruit lointain de la fête et le vague murmure +de la foule. Barbare rompit le silence, et, prenant +les mains de son compagnon qu'il serra +avec une sombre énergie :</p> + +<p> — Citoyen président, dit-il, tu m'as sauvé la +vie !</p> + +<p> — Ne parlons pas de cela ! répondit le colosse.</p> + +<p> — Si fait ! je veux t'en remercier et je ne +souhaite rien tant que d'avoir l'occasion de te +prouver ma reconnaissance.</p> + +<p> — Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon +devoir.</p> + +<p> — C'est bien ! nous sommes gens de coeur et +nous nous comprenons !... Écoute... j'ai encore +un service à te demander.</p> + +<p> — Parle.</p> + +<p> — Nous sommes seuls. Personne ne peut nous +voir. Laisse-moi partir.</p> + +<p> — Et la fête ? dit le patriote.</p> + +<p> — J'en ai vu assez comme cela.</p> + +<p> — Ah ! fit le président du club en souriant... +Je devine !... Un rendez-vous d'amour ?</p> + +<p> — Peut-être, répondit Barbare en rougissant.</p> + +<p> — Va, mon garçon, reprit le patriote avec +bonté. La République ne défend pas d'aimer ; +elle t'excuse par ma bouche ; mais n'oublie pas +d'assister, ce soir, à la séance du club.</p> + +<p> — Merci et adieu ! dit Barbare en donnant +une dernière poignée de main à son libérateur.</p> + +<p> — Adieu, répondit le président.</p> + +<p>Et le brave homme, après s'être amusé à regarder +son protégé qui courait à toutes jambes, +s'empressa de rejoindre le cortége.</p> + +<p>Barbare n'avait pas oublié dans quelle direction +le vieillard et la jeune fille avaient pris la +fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de +rues tortueuses et courut tant et si bien, qu'en +arrivant aux dernières maisons de la ville, il +aperçut sur la grand'route, à une portée de fusil +environ, Dominique et Marguerite qui s'étaient +arrêtés pour reprendre haleine. Il cria de toutes +ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais +cette bruyante manifestation eut un résultat diamétralement +opposé à celui qu'il en espérait. +A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, +les fugitifs furent saisis d'une véritable +panique et la peur leur rendit des jambes. Barbare +eut beau presser le pas, gesticuler, crier ; +il ne put arrêter le vieillard et sa jolie compagne. +Il les vit s'approcher de la petite maison +isolée et disparaître derrière la porte, qui se referma +avec fracas.</p> + +<p>Le jeune homme se sentit des larmes dans les +yeux. Il s'approcha de la porte qu'il essaya de +pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs, +en la jetant avec violence, l'auraient laissée +entr'ouverte. Mais elle résista à tous ses efforts. +Il se colla l'oeil contre la serrure et n'aperçut +qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de +la sonnette ou le marteau de la porte. Rien ! Il +frappa contre les planches sonores et prêta l'oreille. +Pas le moindre bruit ! Il recula de quelques +pas, pour voir toute la façade de la maison. +Peut-être découvrirait-il une figure curieuse, +une main derrière un rideau ? Hélas ! le soleil +lui-même ne visitait plus cette triste demeure. +Et les fenêtres ; ces yeux de la maison, s'étaient +voilées sous leurs contrevents, comme l'oeil sous +la paupière.</p> + +<p>Barbare éprouva un affreux serrement de +coeur. Il eût donné sa vie, en cet instant, pour +revoir ce frais visage, cette charmante apparition +dont il était encore ébloui. Elle était là, +pourtant, à deux pas de lui, derrière cette muraille !... +Comme la mère qui rôde, le soir, devant +la prison où gémit son enfant, et qui se +demande si quelque barreau de fer ne lui livrera +pas un passage, le jeune homme ne pouvait se +décider à partir et s'en remettait au hasard, +cette dernière consolation des désespérés ! Il attendit +longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. +Se sentant jeune et fort, il se révolta à la +pensée que quelques planches, à peine jointes, +lui opposaient un obstacle. Il s'élança vers la +porte, bien déterminé à l'ébranler sous un dernier +effort. Mais il recula bientôt en rougissant.</p> + +<p> — Qu'allais-je faire ? pensa-t-il. Ce seuil est +inviolable ! Il n'y a là ni barreaux, ni soldats +pour le défendre. Et je ne dois y entrer que par +la volonté de celle que j'aime !</p> + +<p>Alors il tira de son sein la petite croix, ornée +de diamants, la baisa avec respect et, l'agitant +au-dessus de sa tête :</p> + +<p> — C'est votre croix ! dit-il, votre croix que je +vous rapporte !</p> + +<p>Deux fois il fit le même geste et poussa le +même cri. Mais la maison ne sortit pas de son +sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la +petite croix sur son coeur, reprit tristement le +chemin de la ville.</p> + +<p>Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait +déjà les réverbères, dont les lanternes huileuses +se balançaient, avec un grincement sinistre, et +faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la +nuit entre les noires façades des maisons. Les +bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré +dans le silence. On n'entendait guère que le pas +sonore du promeneur attardé qui regagnait son +foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui +luttait avec une borne, dans un coin obscur. +Tout ce qu'il y avait de paisible ou de craintif +s'était prudemment renfermé derrière une porte +bien close, et la vie politique ne battait plus +qu'au coeur même de la cité, dans une des salles +basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient +rendez-vous les plus purs et les plus ardents +patriotes de la ville.</p> + +<p>Barbare n'avait pas oublié la recommandation +que lui avait faite le président de la société populaire. +Pour rien au monde, il n'aurait voulu +manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, +il ne se sentait pas dans une disposition +d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps +de révolution, l'amour, — ce sentiment raffiné +qui trouve tant de charmes à se replier sur lui-même +et qui met tant de complaisance à caresser +même la pensée d'un revers, — l'amour +semble se ressentir de la fièvre des passions politiques. +Il fuit la rêverie, il marche, il court +vers le but et, s'il éprouve un échec, il demande +à la vie publique un instant d'oubli et de distraction. +Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute +hâte vers l'ancien évêché.</p> + +<p>Son entrée dans la salle du club fut un vrai +triomphe.</p> + +<p> — Vive Barbare ! cria la foule.</p> + +<p> — Ah ! fit le jeune homme en promenant autour +de lui un regard ironique, il paraît qu'on +n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment +serait pourtant mieux choisi que tantôt. +Car vous êtes bien mal éclairés !</p> + +<p>Un éclat de rire général accueillit cette saillie, +et chacun montra en plaisantant à son voisin les +deux chandelles qui fumaient tristement au pied +de l'estrade où montaient les orateurs.</p> + +<p> — Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, +si la République n'a pas le moyen de se +payer des flambeaux, elle compte sur la bonne +volonté des patriotes. Nos fils, qui sont à la +frontière, n'ont pas de souliers pour marcher à +l'ennemi ; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, +et nous saurons défendre les intérêts de +la patrie avec les seules lumières de notre raison.</p> + +<p> — Bien répondu ! dit la foule.</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit ; car il venait de +reconnaître la voix de l'homme auquel il devait +la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs +et s'approcha respectueusement du magistrat +populaire.</p> + +<p> — Citoyen président, dit-il, je n'ai pas eu l'intention +d'offenser la majesté de la République. +J'ai déjà versé mon sang pour elle et je suis prêt +à lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement. +Je demande la parole.</p> + +<p> — Je te l'accorde, répondit le président d'un +ton bref.</p> + +<p>D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, +comme s'il eût monté à l'assaut. Du haut +de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire +agitait tant de questions sérieuses ou +plaisantes, grotesques ou sublimes, le jeune +homme contempla un instant toutes ces têtes qui +se balançaient au-dessous de lui, dans un demi-jour. +C'était un tableau digne des maîtres flamands. +Au premier plan, des ouvriers encore +armés de leurs instruments de travail, des +femmes, des enfants, des mendiants avec leurs +besaces, des rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer +de haillons dont chaque flot s'éclairait d'un +rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant +que le caprice du vent ravivait ou menaçait +d'éteindre la flamme des chandelles ; et plus +loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la +lune, glissant à travers les vitraux d'une fenêtre +et venant entourer d'une douce lumière les cheveux +blancs des frères de la Société populaire.</p> + +<p>Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins +de la salle, lorsqu'on vit le jeune homme escalader +les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le +bruit cessa pour faire place au silence de l'attente. +Barbare se pencha sur le bord de la balustrade, +et, s'adressant à la foule :</p> + +<p> — Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous +avez déjà deviné sans doute le sujet de ma motion. +Je demande que la municipalité tienne une +récompense toute prête pour celui qui aura le +courage de monter aux tours de la cathédrale +et d'en enlever les croix.</p> + +<p> — Bravo ! bravo ! vive Barbare ! cria la foule.</p> + +<p>Barbare descendit précipitamment au milieu +des acclamations, et se dirigea vers la porte de +la salle basse. Au moment où il allait en franchir +le seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa +une telle surprise qu'il s'arrêta sur-le-champ et +se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient +pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et +reconnut l'homme du peuple qu'il avait terrassé, +le matin.</p> + +<p> — Citoyens, disait cet homme, on conspire +dans la ville contre la République.</p> + +<p> — Qui ça ? demanda la foule avec des cris furieux.</p> + +<p> — Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a +des aristocrates...</p> + +<p> — Où donc ? reprit encore la foule, dont la +colère augmentait en raison de son impatience.</p> + +<p> — A la sortie de la ville, dans une petite maison +isolée, à peu de distance de la rivière.</p> + +<p>Barbare sentit un frisson passer dans tous ses +membres.</p> + +<p> — Dans la <i>Vallée aux Prés</i> ? demanda la +foule.</p> + +<p> — Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de +la maison sont fermés nuit et jour. Aucun bruit ! +jamais de lumière ! apparences suspectes. A coup +sûr, ce sont des royalistes ; et l'on devrait charger +un citoyen, bien connu pour son patriotisme, +de s'introduire dans l'intérieur de cette +maison.</p> + +<p> — Mort aux aristocrates ! s'écrièrent les plus +ardents des patriotes.</p> + +<p> — Hélas ! pensa Barbare, cette jeune fille et +son père sont perdus, si je n'interviens !</p> + +<p>Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient +et le sang lui affluait au coeur.</p> + +<p> — Allons ! Pas de faiblesse ! se dit-il en essayant +de vaincre son émotion. Du courage ! de +l'audace ! je la sauverai encore une fois !</p> + +<p>Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa +de nouveau à travers la foule et s'approcha de +la tribune.</p> + +<p> — Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant +en face, es-tu sûr de ce que tu avances ?</p> + +<p> — Moi ?... Moi ? balbutia l'homme du peuple, +que l'air menaçant de son interlocuteur troubla +profondément... Je n'ai que des soupçons... et, +d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve +la maison suspecte.</p> + +<p> — Eh bien ! moi, je suis aux premières places +pour surveiller les gens que tu accuses si légèrement. +Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur +de la maison, et, dans deux jours, au plus tard, +je dirai à tous les bons patriotes qui m'entourent +s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter.</p> + +<p> — Vive Barbare ! cria l'assemblée.</p> + +<p> — Comptez sur moi, dit le jeune homme en +remerciant du geste tous les auditeurs. Je me +montrerai digne de votre confiance.</p> + +<p>A ces mots, il se pencha vers le président de +la Société populaire, qui lui tendait la main, et +sortit du club au milieu des applaudissements. +A peine arrivé dans la rue, il tira de son sein la +petite croix de Marguerite et la baisa avec amour, +en s'écriant par deux fois :</p> + +<p> — Je la sauverai !... Je la sauverai !...</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="BARBARE_III"></a><h2>III</h2> + +<h2>Le Proscrit.</h2> +<br><br> + +<p>Le lendemain, vers neuf heures du soir, un +homme, enveloppé dans un long manteau, se +promenait devant la façade intérieure de la maison +qu'on avait signalée la veille à la défiance +du club. A la manière dont cet homme marchait +dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un +pas rapide, tantôt s'arrêtant et levant la tête +pour contempler le ciel, il eût été facile de se +former une opinion vraisemblable sur ses habitudes +et sur son caractère. Cela ne pouvait être +qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte. Lorsqu'il +regardait le ciel, son oeil semblait se baigner +avec délices dans cette mer étoilée.</p> + +<p>La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la +rêverie. Les fleurs, avant de s'endormir, avaient +laissé dans l'air de douces émanations. Un vent +frais courait à travers les peupliers d'Italie qui +sortaient, comme de grands fantômes, du milieu +de la haie qui séparait le jardin des prairies +voisines. Ces géants de verdure frissonnaient +sous le souffle aérien et ressemblaient, avec leurs +branches rapprochées du tronc, à un homme +qui s'enveloppe dans les plis de son manteau +pour se préserver de l'air malsain du soir.</p> + +<p>Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée.</p> + +<p> — Mon Dieu ! dit-il en laissant tomber ses +bras avec découragement, la nature ne semble-t-elle +pas rire de nos passions ? Quel calme ! Pas +un nuage ! Des étoiles, des mondes en feu ; rien +de changé au ciel, tandis que des hommes, nés +pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages ! +Moi-même, moi, ministre d'une religion +de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma tête +est mise à prix ! Des milliers d'hommes sont +proscrits ou persécutés, et Dieu ne parle pas ! +Il ne commande pas aux éléments d'annoncer +sa vengeance, pour nous prouver au moins qu'il +ne voit pas sans colère le spectacle de tant d'iniquités. +La maison garde encore quelques traces +des hôtes qui ont vécu sous son toit ; et la terre +ne s'inquiète pas de l'homme qui l'habite ! Et la +nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité +souffre et pleure ! La Providence ne serait-elle +qu'un mot ?</p> + +<p>Le proscrit s'était remis machinalement en +marche, et le hasard de la promenade l'avait +conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu +d'élévation et qui tombait en ruine, séparait +de la grand'route. Tout à coup le prêtre recula +de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.</p> + +<p>Un homme, qui venait d'escalader le mur, +tomba presque à ses pieds, au milieu de l'allée. +Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé +que celui dont il avait interrompu si brusquement +la rêverie.</p> + +<p> — Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse +au jeune prêtre, et gardez-vous bien de jeter +l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à +votre bourse, ni à votre vie.</p> + +<p> — Vous avez pourtant, monsieur, une manière +de vous présenter...</p> + +<p> — Qui peut donner de moi la plus fâcheuse +idée, reprit le voleur présumé en achevant la +pensée de son interlocuteur. Les apparences +sont contre moi, je le sais ; et cependant je ne +me suis introduit chez vous que dans l'intention +de vous être utile.</p> + +<p> — Je vous en suis reconnaissant ! répliqua le +proscrit avec une froide ironie.</p> + +<p> — On m'avait chargé de vous espionner...</p> + +<p> — Vous faites-là un joli métier, monsieur ! +interrompit le prêtre, en ramenant avec soin +autour de lui les plis de son manteau.</p> + +<p> — Croyez bien que c'est par patriotisme...</p> + +<p> — Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse +deviné ! interrompit encore le prêtre.</p> + +<p> — Vous avez tort de me persifler, citoyen, +répliqua l'homme du peuple avec un accent +ferme et digne, qui parut impressionner son +interlocuteur, car il l'écouta cette fois avec un +religieux silence. Je vous rends un vrai service, +et si la Société populaire eût confié à tout autre +que moi la mission que je remplis en ce moment, +vous n'auriez peut-être pas eu lieu de vous en +réjouir.</p> + +<p> — Mais, enfin, que veut-on ? demanda le prêtre.</p> + +<p> — On vous soupçonne d'avoir des relations +avec Pitt.</p> + +<p> — On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit +en souriant.</p> + +<p>A ce moment la lune sortit d'un nuage et +éclaira vivement le visage du prêtre. Barbare — le +lecteur l'a déjà reconnu — ne put se défendre +d'un étrange sentiment d'inquiétude.</p> + +<p> — Ah ! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous +êtes jeune !</p> + +<p> — Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là +d'étonnant ?</p> + +<p> — C'est que, pour être persécuté à votre âge...</p> + +<p> — La République s'est bien défiée des enfants ! +dit le proscrit avec mélancolie.</p> + +<p> — Vous êtes donc obligé de vous cacher ? demanda +Barbare.</p> + +<p> — Voilà mon interrogatoire qui commence ! +dit le prêtre avec amertume. Tenez, monsieur, +si la République a besoin d'une nouvelle victime, +je ferai volontiers le sacrifice de ma vie. +Mais, au nom du ciel, sauvez les personnes qui +habitent cette maison ! Elles me sont chères, et +c'est une prière que je vous fais du fond du +coeur ! Vous parliez de ma jeunesse ? Eh bien ! +vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon +est doux et le dévouement facile. Épargnez mes +amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du sang +enfin, prenez ma vie ! Je me livre à vous !</p> + +<p>Barbare devint horriblement pâle.</p> + +<p>La jalousie s'empara de tout son être, et un +frisson lui glaça le coeur.</p> + +<p> — Vous aimez donc bien ce vieillard et cette +jeune fille ? dit-il d'une voix étranglée.</p> + +<p> — De toute mon âme !</p> + +<p> — Ah ! fit l'homme du peuple en jetant un regard +étincelant sur celui qu'il regardait déjà +comme un rival, vous les aimez ?</p> + +<p> — Comme on aime son père et sa soeur.</p> + +<p> — Pas autrement ? demanda encore le patriote.</p> + +<p>Le proscrit parut surpris de cette question ; +et, pour la première fois, il osa regarder en face +l'homme du peuple qui ne put supporter, sans +se troubler, ce coup d'oeil pénétrant.</p> + +<p> — Vous préparez votre réponse ? dit Barbare, +qui s'impatientait de ce long silence et de ce +pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer +que vous êtes l'amant de cette jeune fille ?</p> + +<p> — Oh ! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, +je vous jure !...</p> + +<p> — Que me fait votre serment ? dit Barbare en +haussant les épaules.</p> + +<p> — C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous +force à ajouter foi à mes paroles. Il vous faudrait +une preuve matérielle ?</p> + +<p> — Oui ! dit Barbare avec explosion.</p> + +<p>Il y eut, dans la manière dont il accentua ce +simple mot, tant de haine, d'inquiétude et de +jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer +du feu intérieur qui le consumait. Le prêtre put +lire dans son coeur et juger de l'état de son âme, +comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un +éclair.</p> + +<p>Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du +danger qui menaçait le marquis et sa fille. Mais +il était déjà prêt au sacrifice.</p> + +<p> — Écoutez ! dit-il à l'homme du peuple. Je +ne peux pas être l'amant de cette jeune fille... +Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.</p> + +<p> — Lequel ? demanda vivement Barbare.</p> + +<p> — Les devoirs de mon ministère, répondit le +proscrit.</p> + +<p>En même temps il entr'ouvrit son manteau +et laissa voir les plis de sa soutane.</p> + +<p> — Un prêtre ! s'écria Barbare avec joie.</p> + +<p> — Vous le voyez ! dit simplement le ministre +de Dieu. Je vous ai fait le maître de ma vie. +Doutez-vous encore de ma parole ?</p> + +<p> — Non, certes ! dit Barbare.</p> + +<p>Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent.</p> + +<p> — Eh bien ! demanda le proscrit, vous n'êtes +pas encore convaincu ?</p> + +<p> — Aux termes de la Constitution, dit Barbare, +les prêtres ont le droit de se marier.</p> + +<p> — Pauvre insensé ! dit le jeune prêtre en souriant +avec tristesse, si j'avais reconnu l'autorité +de cette loi, est-ce que je serais obligé de me +cacher ?</p> + +<p> — C'est vrai ! je suis fou ! s'écria joyeusement +Barbare. Vous êtes un noble coeur, citoyen ! et +personne, tant que je vivrai, n'osera troubler +votre solitude et menacer votre vie. Permettez-moi +de vous regarder comme un ami !</p> + +<p> — Volontiers, dit le prêtre en serrant avec +effusion la main que le jeune homme lui tendait.</p> + +<p>Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa +à escalader le mur.</p> + +<p> — Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit +le prêtre avec bonté, et suivez-moi.</p> + +<p>En même temps, il le conduisit vers le fond +du jardin, et ouvrit une petite porte qui donnait +sur la campagne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="BARBARE_IV"></a><h2>IV</h2> + +<h2>Une crise domestique.</h2> +<br><br> + +<p>Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma +la porte à double tour et s'arrêta quelques instants +comme un homme accablé sous le poids de +pénibles pensées.</p> + +<p>Puis il doubla le pas, traversa rapidement le +jardin, entra dans la cour, monta l'escalier et +frappa à la porte de M. de Louvigny.</p> + +<p> — Entrez, dit une voix de jeune fille.</p> + +<p> — Ah ! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle +Marguerite est avec son père.</p> + +<p>Néanmoins il entra chez le marquis. M. de +Louvigny tenait sa fille sur ses genoux. Tout en +écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, +il jonglait avec les boucles soyeuses de ses cheveux, +qu'il se plaisait à faire sauter dans sa +main.</p> + +<p> — Eh bien ! cher abbé, dit le marquis avec +son aimable sourire, est-ce qu'il faut tant de +précautions pour entrer chez ses amis ?</p> + +<p> — Je vous croyais au travail et je craignais de +vous déranger, répondit le jeune prêtre en faisant +de grands efforts pour cacher son émotion.</p> + +<p> — Il est neuf heures du soir, observa M. de +Louvigny, et vous n'ignorez pas que c'est à +partir de ce moment que je consens à perdre +mon temps.</p> + +<p> — C'est joli ce que vous dites-là, mon père ! +s'écria Marguerite en quittant les genoux du +marquis.</p> + +<p> — J'ai dit une sottise ? demanda M. de Louvigny +en remarquant la petite mine boudeuse +que faisait Marguerite.</p> + +<p> — Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit +Marguerite. Tenir sa fille dans ses bras, l'embrasser, +l'écouter causer, est-ce là perdre son +temps ?</p> + +<p> — Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.</p> + +<p> — Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux +pas être complice de votre paresse !</p> + +<p> — Allons, viens ici.</p> + +<p> — Non ! je vous laisse travailler.</p> + +<p> — Je t'en prie ! dit M. de Louvigny d'une voix +caressante.</p> + +<p> — Ne me tentez pas ! reprit la jeune fille, qui +ne demandait qu'à répondre aux instances paternelles.</p> + +<p> — Je te tiens cette fois ! s'écria joyeusement +le vieillard en saisissant la jeune fille par le bas +de sa robe. Viens m'embrasser.</p> + +<p> — Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit +Marguerite en détournant la tête.</p> + +<p> — Je te rends la liberté, répliqua le marquis +en lâchant le bas de la robe et en ouvrant les +bras.</p> + +<p> — Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite +en sautant au cou de son père. Je tiens ma +vengeance, et je vais vous faire perdre toute +votre soirée !</p> + +<p>Le prêtre avait contemplé cette scène avec +tristesse. Il pleurait sur cette joie qu'il savait +devoir se changer en deuil, sur cette étroite +communion de deux âmes qu'on allait séparer.</p> + +<p> — Eh bien ! l'abbé, vous ne parlez pas ? dit +M. de Louvigny. Approchez donc. Vous avez +l'air de nous bouder !</p> + +<p>L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec +émotion la main qu'il lui présentait.</p> + +<p> — Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, +ajouta le marquis. Celui qui a assisté mon fils +à ses derniers moments est, à mes yeux, comme +son remplaçant dans la famille. Si j'avais encore +ma fortune et mes dignités, vous seriez de toutes +nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle +est tout mon trésor, tous mes honneurs, toute +ma joie ! Partagez la seule richesse qu'on m'ait +laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en +voyant comme nous nous aimons !... Quoi ! vous +pleurez ?</p> + +<p> — Pour cela non, monsieur le marquis, répondit +le jeune homme.</p> + +<p> — Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de +Louvigny. Ce que je vous dis là n'est pas gai +d'ailleurs.</p> + +<p> — Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur +l'abbé, interrompit Marguerite, qui depuis un +instant observait les efforts que faisait le prêtre +pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous +cache quelque malheur !...</p> + +<p> — Mademoiselle Marguerite se trompe ! dit +le prêtre en se troublant de plus en plus.</p> + +<p> — Ma fille a raison, au contraire, répliqua le +marquis en faisant lever Marguerite.</p> + +<p>Il se leva à son tour et saisit vivement la main +de l'abbé.</p> + +<p> — Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix +basse.</p> + +<p> — Je vous assure, dit le prêtre en se défendant...</p> + +<p> — Votre main est glacée ! continua le vieillard +en se penchant à l'oreille de l'abbé... Je +comprends ! vous n'osez pas parler devant ma +fille.</p> + +<p>Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime +inquiétante. Lorsque son père se retourna +de son côté, ce ne fut pas sans un vif +étonnement qu'elle aperçut le gai sourire qui +s'épanouissait sur les lèvres du vieillard.</p> + +<p> — L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, +dit M. de Louvigny. Rassure-toi. Ce n'est +rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle +pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne ! +Nous allons avoir quelques comptes à +régler... Tu serais bien aimable d'aller demander +à Dominique le registre où il note ses dépenses.</p> + +<p> — J'y vais, mon père, dit Marguerite.</p> + +<p>Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, +mit un doigt sur sa bouche et fit un signe +de tête que le vieillard n'eut pas de peine à traduire +ainsi :</p> + +<p> — J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me +trompe !</p> + +<p>Le marquis ferma lui-même la porte de la +chambre. Lorsqu'il se trouva seul en face de +l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner.</p> + +<p> — Parlez maintenant ! dit-il d'une voix émue. +Qu'y a-t-il ?</p> + +<p> — On s'est introduit ce soir dans le jardin.</p> + +<p> — Un maraudeur ?</p> + +<p> — Un espion envoyé par le Club.</p> + +<p> — Nous sommes donc découverts ?</p> + +<p> — Pas encore. Mais on croit que nous sommes +des agents de Pitt.</p> + +<p> — Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, +rassurez-vous, cher abbé ; nous en serons +quittes pour la peur. Je me charge de rassurer +ces messieurs de la Société populaire.</p> + +<p> — C'est toujours un danger de paraître devant +eux.</p> + +<p> — Sans doute. Toutefois, personne ne nous +connaît ici. Nous n'avons rien à craindre.</p> + +<p> — Pardon.</p> + +<p> — Qui donc ?</p> + +<p> — L'homme du peuple que le Club a envoyé, +ce soir, en éclaireur.</p> + +<p> — Il nous en veut donc beaucoup ?</p> + +<p> — Au contraire.</p> + +<p> — Il est bien disposé pour nous ?</p> + +<p> — Trop bien.</p> + +<p> — Ma foi ! dit le marquis en badinant, voilà +le premier républicain qui nous ait montré de +la bienveillance !</p> + +<p> — Et ce sera peut-être celui qui vous aura +fait le plus de mal ! dit l'abbé d'un air sombre.</p> + +<p>Le marquis devint sérieux.</p> + +<p> — Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a +dans vos propos une incohérence qui ne peut +se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de +haine contre moi, pourquoi songerait-il à me +nuire ?</p> + +<p> — Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. +Car il faut tout craindre des amoureux ; et cet +homme aime mademoiselle Marguerite.</p> + +<p> — Ma fille ! s'écria le marquis avec une expression +de surprise et de colère, que le pinceau +serait seul capable de rendre et de fixer.</p> + +<p> — Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement +votre fille.</p> + +<p> — Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort +jamais ; elle ne se montre jamais aux fenêtres. +Comment cet homme a-t-il pu la voir ?</p> + +<p> — Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne +vous dis que l'exacte vérité.</p> + +<p> — Il vous a donc ouvert son coeur ?</p> + +<p> — A peu près. Je peux même vous assurer +qu'il est jaloux.</p> + +<p> — Alors il faut fuir ! dit le marquis avec éclat. +Il faut passer en Angleterre.</p> + +<p>Puis, se promenant avec agitation dans la +chambre :</p> + +<p> — Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté +dans cette petite ville !</p> + +<p>A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite +entra avec le vieux domestique, qui tenait sous +son bras le grand livre de dépense.</p> + +<p> — Mes amis, dit le marquis aux nouveaux +venus, nous allons partir cette nuit même. Que +chacun prépare ses malles. Demain nous faisons +voile pour l'Angleterre.</p> + +<p> — Ah ! fit Marguerite en sautant au cou de +son père, je savais bien que vous me cachiez la +vérité. Un danger vous menace ?</p> + +<p> — Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny : +nous sommes dénoncés.</p> + +<p>Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait +attéré :</p> + +<p> — Voyons ! Dominique, ajouta-t-il, il doit te +rester encore quelque argent ?</p> + +<p> — Hélas ! dit le vieux serviteur, nous avons +tout dépensé le jour de la fête de mademoiselle. +Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. +Voici le registre.</p> + +<p> — C'est inutile, répondit M. de Louvigny en +repoussant le livre que lui présentait le domestique. +Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir +de moins... Voilà tout !</p> + +<p>Sans une parole de reproches, sans un geste +d'impatience, sans un mouvement de dépit, le +marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, +dont il ouvrit les tiroirs les uns après les +autres.</p> + +<p>L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient +en silence.</p> + +<p>Le marquis fouillait scrupuleusement dans +tous les coins de chaque tiroir et comptait son +argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout +de son travail, il laissa tomber sa tête dans ses +mains et demeura immobile. Marguerite courut +auprès de lui et écarta doucement ses mains, +qu'il tenait serrées contre son visage.</p> + +<p> — Quoi ! dit-elle avec un cri douloureux, vous +pleurez, mon père ?</p> + +<p>Le marquis ne répondit rien. Il compta de +nouveau son argent, le réunit en pile, et, le montrant +à l'abbé et au vieux domestique :</p> + +<p> — Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici +toute notre fortune... Quarante écus !</p> + +<p> — C'est assez pour vous sauver ! lui dit Marguerite +en l'enlaçant dans ses bras.</p> + +<p> — Et toi, mon enfant ? dit le vieillard en fondant +en larmes.</p> + +<p> — Moi ? fit Marguerite. Je ne peux pas porter +ombrage à la République. Je resterai avec le +bon Dominique.</p> + +<p> — Non ! c'est à toi de partir, reprit le marquis. +Nous sommes habitués au danger, nous +autres hommes.</p> + +<p>Et se tournant, les mains jointes, vers les +deux témoins de cette scène :</p> + +<p> — N'est-ce pas, l'abbé ? dit-il ; n'est-ce pas, +Dominique ?</p> + +<p> — Oui, nous resterons avec vous, répondirent +le jeune prêtre et Dominique.</p> + +<p> — Et moi aussi ! dit Marguerite avec fermeté ; +car je ne me séparerai jamais de mon père.</p> + +<p>A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras +du marquis, et il se fit dans la chambre un si +grand silence qu'on n'entendait guère que le +bruit des sanglots que chacun cherchait à +étouffer.</p> + +<p>Tout à coup le vieux Dominique sortit de son +immobilité. Il s'essuya les yeux du revers de la +main et s'approcha respectueusement du fauteuil +du marquis. Son front avait quelque chose +d'inspiré, et sa physionomie vulgaire avait le +rayonnement qu'on admire dans une tête de +génie.</p> + +<p>Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours +de triomphe. Quelquefois les esprits les moins +délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les +ailes du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes +où planent les intelligences supérieures. +S'il y a une couronne sur le front des poëtes, +il y a une auréole sur celui des hommes simples, +dont le sacrifice est sans éclat et la mort sans +gloire.</p> + +<p> — Monsieur le marquis ?... dit timidement le +vieux domestique.</p> + +<p> — Que me veux-tu, mon bon Dominique ?</p> + +<p> — Monsieur le marquis me permettra-t-il de +le sauver ?</p> + +<p> — Toi ?... Nous sauver ?... Et comment ? s'écria +M. de Louvigny, qui pensa un instant que +son domestique n'avait plus sa raison.</p> + +<p> — Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis ! +répondit Dominique. Donnez-moi liberté pleine +et entière, et je vous sauverai peut-être !</p> + +<p> — Tu ne courras aucun danger ? se hâta de +demander M. de Louvigny.</p> + +<p> — Ne m'interrogez pas ! dit encore le vieillard, +mais à voix basse et de manière à n'être +entendu que de son maître.</p> + +<p> — Je comprends ! répondit le marquis. Je serais +seul, que je ne t'accorderais pas l'autorisation +que tu me demandes ; car tu vas peut-être +exposer ta vie.</p> + +<p> — Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me +permettez ?...</p> + +<p> — Oui ! reprit le marquis en serrant la main +de son domestique avec énergie. Va ! que Dieu +t'accompagne ! et, si je ne puis te récompenser, +le ciel est là !</p> + +<p> — Oh ! merci, monsieur le marquis, dit le +vieux domestique en baisant la main de son +maître ; merci !</p> + +<p>Il se dirigea vers la porte de la chambre.</p> + +<p> — Je sauverai donc mademoiselle Marguerite ! +se disait-il en tournant la clef dans la serrure.</p> + +<p>Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser +voir les larmes qui tombaient de ses yeux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="BARBARE_V"></a><h2>V</h2> + +<h2>Désespoir de Dominique.</h2> +<br><br> + +<p>Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans +sa mansarde, où il attendait impatiemment le +retour du soleil. Il était en proie à une agitation +cruelle.</p> + +<p>Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas +du lit et traversa les corridors avec précaution, +afin de ne réveiller personne. Quand il se trouva +dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le +centre de la ville.</p> + +<p>Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, +lorsqu'il arriva sur la place de l'Hôtel-de-Ville. +Il s'approcha d'un mur où l'on placardait +les affiches, et toute son attention parut +se concentrer sur elles.</p> + +<p> — C'est bon ! dit-il en se frottant les mains : +l'affiche y est encore ! c'est que personne ne s'est +présenté... J'arrive à temps !</p> + +<p>Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea +vers la salle des délibérations des membres du +District. Comme la porte en était fermée, il descendit +chez le concierge, où il apprit que la +séance ne serait ouverte qu'à onze heures du +matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, +mettre un frein à son impatience, et il s'assit +dans l'embrasure d'une fenêtre en attendant +l'arrivée des patriotes qui avaient la direction +des affaires de la cité.</p> + +<p>A cette époque de lutte, il n'était pas rare +que la salle des délibérations fût envahie par les +frères de la Société populaire, qui venaient y +proposer des motions et prononcer des harangues. +Souvent la foule se glissait à leur suite. +C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire +dans le lieu où se discutaient les intérêts +de la ville.</p> + +<p>Lorsque le citoyen président et les membres +du District se furent assis devant une table en +demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps +d'agir. Il se fit une trouée à travers les assistants. +Jusque-là, sa fermeté ne l'avait pas abandonné. +Mais quand il se trouva dans l'espace +qui restait vide entre l'auditoire et le conseil, il +perdit toute assurance. Il eût mieux aimé affronter +le feu d'un peloton que ces milliers de +regards, dont l'éclat lui causait une sorte de +vertige.</p> + +<p> — Que veut cet homme ? demanda le citoyen +président à l'huissier.</p> + +<p> — Parle, dit l'huissier en s'approchant du +vieillard.</p> + +<p> — Monsieur le président, balbutia Dominique +sans oser lever les yeux...</p> + +<p>Un rire moqueur courut dans les rangs de la +foule. L'huissier se sentit pris de pitié pour ce +pauvre homme qui frissonnait et lui souffla +tout bas à l'oreille :</p> + +<p> — Dis donc : Citoyen président !</p> + +<p> — Citoyen président, reprit Dominique en +acceptant la correction qu'on lui indiquait, j'ai +une proposition à vous faire.</p> + +<p> — A te faire, imbécile ! souffla encore l'huissier.</p> + +<p>Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le +vieux domestique était horriblement pâle, et +de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses +tempes.</p> + +<p> — Laisse-moi l'interroger, dit le président à +l'huissier.</p> + +<p>Et, s'adressant directement au vieillard :</p> + +<p> — Voyons ! que demandes-tu, mon brave +homme ?</p> + +<p> — Je demande à gagner la récompense, répondit +Dominique.</p> + +<p> — La récompense ? fit le président avec surprise.</p> + +<p> — Oui ! reprit le vieux domestique : la récompense +que la municipalité promet à celui qui +enlèvera les croix de la cathédrale.</p> + +<p> — Tu aurais la prétention de monter aux tours +du temple de la Raison ? dit le président en +riant.</p> + +<p> — Oui, répondit simplement Dominique.</p> + +<p>A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, +qu'un souffle aurait jeté à terre, et qui +voulait tenter une ascension devant laquelle les +plus audacieux avaient reculé, les assistants ne +gardèrent plus de mesure dans leur hilarité, et +ce furent des cris et des huées à couvrir la voix +même du tonnerre.</p> + +<p>Sur un signe du président, l'huissier s'approcha +de Dominique et l'invita à sortir. Mais le +vieillard opposa une vive résistance.</p> + +<p> — Tu persistes encore dans ton projet ? lui +demanda le président.</p> + +<p> — Oui ! répondit Dominique avec assurance.</p> + +<p> — Tu es bien maître de ta raison ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu +réfléchi sérieusement à cette entreprise ? Tu peux +te tuer ?</p> + +<p> — Je le sais ! répondit le vieillard avec un +admirable sang-froid.</p> + +<p>Sa voix était ferme, son front rayonnait, son +oeil était étincelant.</p> + +<p>Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique +avait tiré ce mot-là du fond de son +coeur ; et la foule n'est jamais insensible à la +véritable éloquence. Cependant si Dominique +avait captivé l'attention du président et des membres +du District, la position nouvelle qu'il venait +de se faire n'était pas sans danger. On voulut +savoir le motif de sa détermination ; et son interrogatoire +commença. A toutes les questions +qui lui furent posées, il ne sut répondre que ces +seuls mots :</p> + +<p> — Je veux sauver mon maître !</p> + +<p>Le président s'impatienta.</p> + +<p> — Tonnerre ! s'écria-t-il en frappant du poing +sur la table, la République ne connaît pas de +maîtres ! Cet homme est fou... Qu'on le fasse +sortir.</p> + +<p>Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du +vieillard. Ils le prirent chacun par un bras, et, +malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent +à la porte au milieu des vociférations et +des huées de la foule.</p> + +<p> — Je suis fou !... Ils ont dit que je suis fou ! +répétait le domestique en descendant les marches +du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville.</p> + +<p>Il traversa la place presque en courant, et se +jeta au hasard dans la première rue qui se trouva +devant lui. En ce moment, le pauvre homme +semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé +si défavorablement. Il allait en trébuchant le +long des maisons, comme un homme ivre, et +s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en +battant l'air de ses bras :</p> + +<p> — Plus d'espoir ! Mes maîtres sont perdus !... +Que faire ? Comment me représenter devant +eux ?</p> + +<p>Alors il se mit à courir.</p> + +<p>Il se trouva tout à coup dans la campagne ; +et ce fut alors qu'il songea à regarder autour +de lui. L'habitude a sur nos actions une telle +puissance que, sans préméditation aucune et +comme par instinct, il était arrivé sur la route +qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs +d'arbres verts la lui cachaient en partie, +mais il en apercevait encore le toit, dont les +ardoises brillaient comme un miroir au soleil. +Une légère fumée montait en serpentant au-dessus +de la cheminée, comme pour lui rappeler +qu'il était temps de rentrer, afin de couvrir le +feu et de ménager le bois <i>de ses maîtres</i>.</p> + +<p>Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses +mains, et, pour la première fois depuis sa sortie +de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement.</p> + +<p> — Non ! dit-il en s'armant d'une résolution +soudaine, non ! je ne rentrerai pas dans cette +maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance +et où je ne rapporterais que des nouvelles +de mort !</p> + +<p>Et se frappant le front, comme pour y réveiller +la mémoire :</p> + +<p> — Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il +lui restait encore quarante écus ?... Oui ! je me +le rappelle maintenant... Eh bien ! avec cela ils +peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce +que prépare l'avenir ? Si je retournais à la maison, +M. le marquis voudrait me garder auprès +de lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne +rentrerai pas !</p> + +<p>A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça +dans un petit chemin ombragé qui conduisait +aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, +il entendait plus distinctement le bruit de la +rivière qui tombait avec fracas du haut d'un +déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva +au bord de l'eau.</p> + +<p>Le courant était rapide et charriait des flots +d'écume.</p> + +<p>Le vieillard suivit le bord de la rivière et +s'éloigna de cette scène tumultueuse, comme +s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. +Lorsqu'il se crut à une assez grande distance +de la ville, il s'arrêta dans un site sauvage et +s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la +rivière s'était creusé un bassin paisible et profond. +Il pria longtemps avec ferveur, se redressa +lentement, et, levant les yeux au ciel :</p> + +<p> — Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi !</p> + +<p>Il s'élança.</p> + +<p>Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent +comme dans un cercle de fer.</p> + +<p>Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance +sur le gazon. Lorsqu'il revint à lui, il +aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme +qui lui jetait de l'eau sur le visage.</p> + +<p> — Ah ! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, +pourquoi m'avez-vous arrêté ? Je n'aurai +peut-être pas une seconde fois le courage d'en +finir avec la vie !</p> + +<p> — Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune +homme en aidant au vieux domestique à se relever.</p> + +<p> — Mais je suis abandonné de tout le monde ! +s'écria Dominique d'un air désespéré.</p> + +<p> — Vous voyez bien qu'il vous reste encore +des amis, puisque je vous ai empêché de vous +noyer.</p> + +<p> — Je ne vous connais pas ! fit naïvement Dominique.</p> + +<p> — Pardon. Si vous avez oublié mes traits, +vous reconnaîtrez du moins cet objet.</p> + +<p>Le jeune homme mit une petite croix sous les +yeux du domestique.</p> + +<p> — La croix de Marguerite ! s'écria le vieillard +avec joie.</p> + +<p> — Oui, la croix de votre fille que vous alliez +follement laisser sans protecteur.</p> + +<p> — Ma fille ? répéta Dominique comme s'il sortait +d'un rêve... Ah ! je me rappelle tout maintenant... +C'est vous qui nous avez protégés contre +la fureur du peuple ? vous qui nous avez prudemment +conseillé de prendre la fuite ?</p> + +<p> — C'est cela même, répondit Barbare.</p> + +<p> — Soyez béni, monsieur ! s'écria le domestique +avec une profonde émotion.</p> + +<p>Puis il ajouta tristement :</p> + +<p> — Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais +pouvoir vous récompenser comme vous le +méritez ; mais, hélas ! je suis sans ressources.</p> + +<p> — Les dettes du coeur se payent avec le coeur, +dit Barbare avec fierté.</p> + +<p> — Vous nous aimez donc bien ? demanda Dominique.</p> + +<p> — Moi ! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... +Je n'ai vu mademoiselle Marguerite +qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma +vie pour elle... Eh bien ! si le plaisir de la revoir +devait m'exposer au même péril, je n'hésiterais +pas à braver de nouveau la mort.</p> + +<p> — Oh ! pensa Dominique, le jeune homme est +amoureux de ma petite maîtresse !</p> + +<p>Enchanté de sa pénétration, le bon domestique +résolut d'employer le dévouement de Barbare au +service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui +sembla prudent de l'entretenir dans son erreur +et de se faire passer à ses yeux pour le père de +Marguerite.</p> + +<p> — Ma fille et moi nous sommes réduits à la +plus profonde misère, dit-il en baissant la tête.</p> + +<p> — Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais +à la séance du conseil et j'ai tout compris : +votre détresse et votre admirable dévouement... +Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans +quelques jours je vous porterai l'argent dont vous +avez besoin.</p> + +<p> — Est-ce que vraiment vous pourriez nous +prêter ?...</p> + +<p> — Que la foudre me frappe ! interrompit Barbare, +si, dans quatre jours, je ne vous apporte +pas cinq cents livres.</p> + +<p>Dominique s'attendait si peu à une telle réussite +qu'il ne trouva pas une seule parole de +remerciement à adresser au jeune homme. Il se +mit à pleurer comme un enfant.</p> + +<p> — Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... +mais laissez-moi vous embrasser !</p> + +<p>Et il sauta au cou du jeune homme.</p> + +<p>Quelques instants après, Dominique reprenait, +en s'appuyant sur le bras de son sauveur, +le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort ; +et ses idées alors étaient gaies comme les fauvettes +qui sautaient en chantant dans les branches.</p> + +<p>Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, +Barbare prit congé du vieux domestique.</p> + +<p> — Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à +huit heures du soir à la porte de votre jardin, +et je vous remettrai la somme que je vous ai +promise.</p> + +<p> — Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous +bénisse, comme je vous bénis moi-même !</p> + +<p>A ces mots, ils se séparèrent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="BARBARE_VI"></a><h2>VI</h2> + +<h2>Le Pont de cordes.</h2> +<br><br> + +<p>Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme +auquel il avait sauvé deux fois la vie, il se mit +à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement +une partie de la ville, et, comme le courrier qui +vint annoncer aux Athéniens la victoire de Marathon, +il entra, tout pâle et tout couvert de +sueur, dans la salle des délibérations du conseil.</p> + +<p>On allait lever la séance.</p> + +<p>Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea +respectueusement devant lui, et le jeune homme +put se présenter assez à temps pour qu'on lui +donnât audience.</p> + +<p> — Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, +voilà trois jours que vous avez promis une +récompense à celui qui enlèverait les croix qui +dominent les tours du temple de la Raison, et +personne, si ce n'est un vieillard infirme, personne +n'a répondu à votre appel ! C'est une honte +pour votre ville, et je demande pour moi le périlleux +honneur d'arracher ces emblèmes de +réprobation.</p> + +<p>Les applaudissements éclatèrent de tous les +points de la salle, et la proposition de Barbare +fut accueillie avec enthousiasme.</p> + +<p>Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut +convenu que la ville lui fournirait tous les instruments +nécessaires pour mener à bonne fin son +entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents +livres pour chaque expédition.</p> + +<p>L'enlèvement de la croix, qui couronnait la +tour centrale de l'église, ne présentait pas de +grandes difficultés ; Barbare l'accomplit dès le +lendemain sans encombre. Il n'en était pas de +même des deux tours qui se dressaient, en pyramides +gigantesques, des deux côtés du portail +principal de la cathédrale. L'une d'elles était +alors inaccessible, et celle qui regarde le Nord +était à peine suffisamment garnie de crampons +de fer pour en permettre impunément l'escalade. +Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse +et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs +son amour lui faisait voir au-delà du +danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au +sommet de la tour septentrionale et les +attacha solidement entre elles au pied de la croix. +Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, +et l'on devine aisément avec quelle avidité la +foule suivait, d'en bas, les moindres mouvements +de cet étrange aéronaute.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se +répandit dans la ville que Barbare allait opérer +son ascension définitive. Quoique la fureur des +paris ne fût pas encore importée d'Angleterre, +grand nombre de gens avaient engagé de gros +enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse +entreprise. Les uns avaient pleine confiance +dans la souplesse étonnante dont Barbare +avait déjà fait preuve ; les autres calculaient +toutes les chances qu'ils avaient de le voir tomber +du haut des tours.</p> + +<p>Tandis que ces honnêtes industriels posaient +mentalement leurs chiffres et faisaient leur charitable +problème, des rues voisines, la foule se +répandait à flots tumultueux sur la place où se +dresse le portail de la cathédrale. On ne savait +pas au juste à quelle heure la représentation +devait commencer. Mais l'important était de ne +pas manquer de place ; et chacun s'était muni +de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de +l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.</p> + +<p>Tout à coup une grande rumeur se fit dans +la multitude. Toutes les têtes se dressèrent, et +chacun se haussa sur la pointe des pieds pour +voir le héros de la fête. Mais la curiosité publique +fut trompée. Au lieu de l'audacieux gymnaste +qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit +vieillard qui se débattait entre deux soldats.</p> + +<p> — Je veux lui parler ! disait-il avec des larmes +dans les yeux. Au nom du ciel, laissez-moi lui +parler !</p> + +<p> — Il n'est plus temps ! répondit l'un des soldats.</p> + +<p> — Lâchez-moi ! disait le vieillard en essayant +de prendre la fuite. Il me reconnaîtra bien moi... +il ne refusera pas de me voir !</p> + +<p>Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, +le conduisirent contre une des maisons +de la place et l'y gardèrent à vue.</p> + +<p> — C'est horrible cela ! s'écriait le vieillard en +pleurant de rage... Il va se tuer !... Je ne permettrai +pas qu'il monte aux tours !</p> + +<p>Il y eut des murmures dans les groupes voisins.</p> + +<p> — Le pauvre homme ! disait-on.</p> + +<p> — Le connaissez-vous ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — C'est le père, sans doute.</p> + +<p> — Je le plains de tout mon coeur !</p> + +<p> — Songez donc... si son fils allait se tuer !</p> + +<p> — Cela fait frémir, rien que d'y penser !</p> + +<p> — Je voudrais bien n'être pas venu !</p> + +<p> — Ah ! tenez !... tenez !</p> + +<p> — Le voilà !... le voilà !</p> + +<p>Une immense clameur fit résonner les fenêtres +des maisons et les vitraux du portail. La foule +respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. +Puis un silence de mort plana au-dessus +de toutes les têtes, et l'on n'entendit plus que +les sanglots et les hoquets du petit vieillard.</p> + +<p>Barbare venait de paraître.</p> + +<p>Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, +à une hauteur de cent pieds environ, dans +la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension +s'enroulaient autour de son cou, comme +les anneaux d'un serpent. Il saisit un crampon +de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son +point d'appui, il se décida à sortir tout entier +de la trappe. Alors il monta légèrement d'un +crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent +que s'il eût posé les pieds sur une échelle ordinaire. +Dix minutes après, il était installé sur +son échafaudage, au pied de la croix, et chantait +un refrain de la <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Des applaudissements partirent d'en bas, et +la foule reprit en choeur l'hymne patriotique.</p> + +<p> — Allons ! se dit Barbare en sentant trembler +les planches sous ses pieds, il est temps de se +hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure +peut-être, la place ne sera plus tenable.</p> + +<p>Il déroula les cordes qu'il avait apportées et +attacha, à chacune de leurs extrémités, une +grosse balle de plomb.</p> + +<p>Le peuple suivait ses moindres mouvements +avec anxiété. Comme la manoeuvre de Barbare +durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était +impossible d'en juger les progrès, ni même +d'en deviner l'utilité, les spectateurs s'impatientèrent.</p> + +<p> — Il hésite ! disaient les uns.</p> + +<p> — Il a peur ! ajoutaient les autres.</p> + +<p>Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent +jusqu'à l'audacieux gymnaste.</p> + +<p> — Ah ! dit Barbare, en regardant avec un sourire +toutes ces têtes qui brillaient en bas comme +des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que +je me fais attendre !</p> + +<p>Cependant son travail touchait à sa fin. D'une +main il retint l'extrémité d'une des cordes ; de +l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il +lança devant lui avec une adresse si merveilleuse +qu'elle fit plusieurs fois le tour de la croix, +qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare +roidit la corde, pour s'assurer qu'elle était +solidement enroulée au sommet de la tour qu'il +avait en face de lui.</p> + +<p>Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les +pieds retenaient leur respiration. Personne ne +songeait à murmurer.</p> + +<p> — Ils se taisent maintenant ! se dit Barbare... +Ils ont donc compris !</p> + +<p>Alors il lança une nouvelle balle de plomb. +Quand il en eut envoyé ainsi une trentaine, il +tressa les cordes et les attacha fortement au bas +de la croix qui soutenait son échafaudage.</p> + +<p>Avant de s'engager sur son pont aérien, il +jeta un regard plein de mélancolie sur les riches +campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour +de lui, et des larmes s'échappèrent de ses +yeux ; car la nature ne se montre jamais avec +plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir.</p> + +<hr style="width: 45%;"> + +<p>Cependant le jeune homme chassa bien vite +ces tristes pensées. D'ailleurs, la foule murmurait +de nouveau.</p> + +<p>Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir +contemplé cette voûte d'azur qui s'arrondissait +à l'infini au-dessus et autour de lui :</p> + +<p> — Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je +vais arracher... Mais ne sert-il pas de ralliement +aux ennemis de la Révolution ?</p> + +<p>Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein +la petite croix de Marguerite. Il la tint longtemps, +avec amour, sur ses lèvres ; puis il la +remit religieusement sur son coeur.</p> + +<p>Quelques minutes après, Barbare était suspendu +par les mains, à deux cents pieds au-dessus +du sol.</p> + +<p>Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. +Les femmes se couvrirent les yeux.</p> + +<p>Barbare avançait toujours, en s'aidant des +pieds et des mains. Il était déjà arrivé au milieu +de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir insensiblement +sous son poids. Il lui sembla même +que la tour méridionale se penchait et s'avançait +rapidement sur lui ; et ce n'était pas l'effet +de la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait !</p> + +<p>Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. +Il les entendit se heurter, en roulant le long de +la tour. Il se raidit, serra convulsivement la +corde et s'écria par deux fois, en se sentant +lancé dans le vide :</p> + +<p> — Marguerite ! Marguerite !</p> + +<p>Tous les spectateurs avaient instinctivement +détourné la tête ou fermé les yeux.</p> + +<p>Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, +osèrent regarder, un cri de surprise et +d'admiration sortit de toutes les bouches.</p> + +<p>Barbare, toujours cramponné à sa corde, se +balançait dans l'air, comme la boule d'un pendule +immense. Doué d'une énergie merveilleuse +et d'un sang-froid sans borne, le jeune homme +avait eu la présence d'esprit de tourner les pieds +dans la direction de la tour septentrionale, contre +laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement +écrasé. Le premier choc fut terrible, +et Barbare fut renvoyé violemment en arrière. +Mais, peu à peu, les oscillations de la corde +s'apaisèrent, et elle s'arrêta contre les parois de +la pyramide<span class="noteref"> +[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Tous les détails de l'ascension de Barbare sont historiques. +Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, +qui fut témoin de cette héroïque imprudence.<br> +<br> +(<i>Note de l'auteur.</i>)]</blockquote> + +<p>Barbare était encore suspendu par les mains. +Il demeura ainsi quelque temps pour reprendre +haleine ; puis on le vit remonter le long de la +corde, gagner son échafaudage et s'y reposer +un instant. Il se releva, et, saluant les spectateurs +de la main :</p> + +<p> — Barbare n'est pas mort ! s'écria-t-il. Vive +la République !</p> + +<p>Alors il redescendit à l'aide des crampons de +fer et disparut par la trappe, d'où il était sorti +deux heures auparavant.</p> + +<p>La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes +les péripéties de ce drame pour s'occuper du +petit vieillard, dont l'arrestation avait été en +quelque sorte le prologue du spectacle. Mais, +lorsque le danger fut passé, les groupes les plus +rapprochés commencèrent à reporter sur lui +toute leur attention.</p> + +<p> — Il ne bouge pas plus qu'une statue !</p> + +<p> — On croirait même qu'il est mort !</p> + +<p> — Le pauvre homme !</p> + +<p> — Si c'est le père, ça se comprend !</p> + +<p>On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, +qui avaient eu le temps de l'oublier pendant +l'expédition de Barbare, songèrent à le +conduire en lieu sûr.</p> + +<p> — Allons ! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. +Il faut nous suivre.</p> + +<p>Mais le prisonnier ne donnait pas signe de +vie.</p> + +<p>Un des assistants s'approcha de lui et lui cria +à l'oreille :</p> + +<p> — Consolez-vous, brave homme. Votre fils +est sauvé !</p> + +<p> — Il est sauvé ! s'écria le vieillard, en sortant +de sa stupeur.</p> + +<p>Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot +qui l'avait ranimé, et il demanda à être conduit +près de Barbare. Les soldats lui répondirent par +un refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. +Mais la foule prit fait et cause pour lui. Elle repoussa +ses deux gardes et lui fit une escorte +jusqu'à l'entrée de l'église.</p> + +<p>Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant +par une des portes latérales, de se dérober +aux acclamations de la multitude. Mais il +fut reconnu, et son nom retentit de tous côtés, +au milieu des applaudissements.</p> + +<p>Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre.</p> + +<p>A la vue de Dominique, le jeune homme poussa +un cri de surprise et fendit les flots serrés des +spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il +regardait comme le père de Marguerite.</p> + +<p> — C'est le ciel qui vous envoie ! dit-il au +vieillard en se jetant dans ses bras.</p> + +<p>Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion.</p> + +<p> — C'est son père ! s'écrièrent plusieurs assistants.</p> + +<p>A ces mots, la foule se recula discrètement, +attendant, pour le porter en triomphe, que son +héros eût d'abord obéi aux élans naturels de +son coeur.</p> + +<p> — Quoi ! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé +la parole, vous avez tout vu ?</p> + +<p> — Tout ! répondit Dominique d'une voix tremblante, +et j'en frémis encore !... S'il vous était +arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car +je venais vous prier de ne pas risquer +votre vie, et je ne me suis pas assez hâté...</p> + +<p> — Est-ce que ?...</p> + +<p> — Ne me questionnez pas ! dit le vieux domestique. +Puisque vous avez échappé au danger, +ma conscience est en repos. Ne me demandez +rien de plus... Il faut que je vous quitte. Prenez +cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir que dans +deux heures.</p> + +<p> — Je le jure ! dit Barbare en saisissant le +billet... Mais, je ne vous le cacherai pas, ce que +vous faites-là me trouble profondément. Je suis +plus ému qu'au moment où je me suis senti +rouler dans le vide !... Ne me cachez-vous point +quelque malheur ?</p> + +<p> — Ne me questionnez pas, répéta Dominique +en détournant la tête, et laissez-moi partir.</p> + +<p>Il serra une dernière fois la main du jeune +homme, et il se perdit dans la foule sans oser +regarder derrière lui.</p> + +<p> — Sa main était couverte d'une sueur froide ! +se dit Barbare en le suivant des yeux. Mon Dieu ! +que s'est-il donc passé ?</p> + +<p>Cependant la foule ne le laissa pas longtemps +aux prises avec cette cruelle incertitude. Le +triomphe était prêt !</p> + +<p>Lorsque Barbare put échapper à ses admirateurs, +il se hâta de sortir de la ville et se dirigea, +en attendant que le délai fatal fût expiré, vers +la maison isolée qui renfermait toutes ses espérances. +Tout à coup il s'arrêta au milieu de la +route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi +du temple de la Raison. C'était le signal !</p> + +<p>Barbare brisa fiévreusement le cachet de la +lettre.</p> + +<p>Et il lut ce qui suit :</p> + + +<blockquote> +« Monsieur,<br><br> + +« Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel +j'ai la plus grande confiance, m'a dit ce +que vous vouliez faire pour nous. Je ne trouve +pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. +Secourir des proscrits, par cette +seule raison qu'on les sait malheureux, voilà +une pensée admirable, un dévouement qui ne +peut partir que d'un grand coeur ! Pardonnez-moi, +si je viens vous supplier aujourd'hui de +ne rien tenter pour nous. Grâce à Dieu ! nous +avons reçu un secours inespéré ! Un des amis +de mon père lui a envoyé la somme dont +nous avions besoin pour passer à l'étranger. +Je sais qu'il n'est pas de plus grand supplice, +pour une âme généreuse, que de perdre une +occasion de se dévouer. Aussi je vous prie +encore de me pardonner ! S'il est possible de +trouver une compensation au mal que je vais +vous faire, gardez la petite croix que vous +avez ramassée à mes pieds. Un orfèvre en +ferait peu de cas peut-être ; mais, à mes yeux, +elle a une valeur inestimable, car elle me fut +donnée par mon frère.<br><br> + +« MARGUERITE DE LOUVIGNY. » +</blockquote> + +<p>Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme +un homme décidé à mourir boit avidement le +poison qui doit abréger ses tourments. Il porta +instinctivement la main à son coeur, poussa un +cri et leva les yeux au ciel, comme pour se +plaindre à lui de ses angoisses.</p> + +<p>Cependant le jeune homme eut encore une +lueur d'espérance. Il courut vers la maison où +demeurait Marguerite. Il écouta à la porte. +Comme il n'entendait aucun bruit, il s'approcha +du mur du jardin qu'il franchit sans peine, sauta +par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, +monta l'escalier et parcourut toutes les chambres, +dont on avait laissé les portes toutes grandes +ouvertes.</p> + +<p> — Ah ! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'étais +fou d'espérer encore !... Ils sont partis !... +Je ne reverrai plus Marguerite !</p> + +<p>Alors il laissa tomber sa tête dans ses mains +et pleura jusqu'au soir.</p> + +<hr style="width: 45%;"> + +<p>Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse +campagne qui permit à quatre armées de +la République de se donner la main depuis Bâle +jusqu'à la mer, en suivant la ligne du Rhin, et +qui se termina par la conquête inespérée de la +Hollande, l'armée de la Moselle, attaquée à l'improviste +par les Prussiens, perdit quatre mille +hommes près du village de Kayserslautern.</p> + +<p>Le soir de ce combat désastreux, lorsque les +soldats républicains se mirent en devoir d'enterrer +leurs morts, deux d'entre eux furent très-étonnés, +en dépouillant un de leurs frères d'armes, +de trouver sur sa poitrine une petite croix +en or.</p> + +<p>Il leur parut si étrange qu'un soldat de la +République gardât sur lui un pareil signe, qu'ils +en firent part à leurs chefs. Une enquête fut +ouverte, et, toute vérification faite, il fut constaté +que le mort s'appelait Fournier, mais qu'il +était plus connu dans son régiment sous le nom +de guerre de Barbare.</p> + + + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br> + +<a name="MICHEL_CABIEU"></a><h2>MICHEL CABIEU</h2> +<br><br><br><br> + + +<a name="CABIEU_I"></a><h2>I</h2> +<br><br> + +<p>Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps +avant la signature du traité de Paris qui mit +fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, +en croisière dans la Manche, débarqua trois détachements +d'environ cinquante hommes chacun +à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes +avaient l'ordre d'enclouer les pièces des batteries +de Sallenelles, d'Ouistreham et de Colleville. +Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, +le lendemain, les bateaux mouillés dans la +rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen, assiégeait +la ville et s'ouvrait un chemin à travers +la Normandie.</p> + +<p>L'audace d'un homme de coeur fit échouer le +projet des Anglais et sauva le pays.</p> + +<p>Voici le fait dans toute sa grandeur, dans +toute sa simplicité.</p> + +<p>A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, +habitait une petite maison située à l'extrémité +nord d'Ouistreham. Dans son isolement, +cette maison ressemblait à une sentinelle avancée +qui aurait eu pour consigne de préserver le village +de toute surprise nocturne. Ses fenêtres +s'ouvraient sur les dunes et sur la mer. En plein +jour, pas un homme ne passait sur le sable, +pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans +qu'on les aperçût de l'intérieur de la chaumière.</p> + +<p>Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La +nuit était profonde. Il n'y avait plus de lumières +dans le village. Les Anglais laissèrent quelques +hommes pour garder les barques et se divisèrent +en deux troupes, dont l'une se dirigea vers +Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter +les bords de la rivière d'Orne.</p> + +<p>Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de +bonne heure. Il dormait de ce lourd sommeil +que connaissent seuls les soldats préposés à la +garde des côtes et obligés de passer deux nuits +sur trois. A ses côtés, sa femme luttait contre +le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et +ne pouvait se décider à prendre du repos. De +temps en temps elle se soulevait sur un coude +et se penchait sur le lit du petit malade pour +écouter sa respiration. L'enfant ne se plaignait +pas ; son souffle était égal et pur, et la mère +allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit +tout à coup un grognement, qui fut suivi +d'un bruit sourd contre la porte extérieure de la +maison.</p> + +<p> — Maudit chien ! murmura-t-elle. Il va réveiller +mon petit Jean.</p> + +<p>Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la +basse ronflante du dogue en mauvaise humeur. +Il y avait dans la voix de l'animal de la colère +et de l'inquiétude. Encore quelques minutes, et +il était facile de deviner qu'il allait jeter bruyamment +le cri d'alarme.</p> + +<p>La mère n'hésita pas ; elle sauta à bas du lit, +ouvrit doucement la fenêtre et appela le trop +zélé défenseur à quatre pattes.</p> + +<p> — Ici, Pitt ! ici ! dit la femme du garde en +allongeant la main pour caresser le dogue.</p> + +<p>Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et +s'approcha. C'était un de ces terriers ennemis +implacables des rats, et qui ne se font pardonner +leur physionomie désagréable que pour les services +qu'ils rendent dans les ménages. Il avait +appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, +qui l'avait trouvé à bord d'un navire anglais +auquel il avait donné la chasse. En changeant +de maître, il avait changé de nom. On l'appelait +Pitt, en haine du ministre anglais qui avait fait +le plus de mal à la marine française.</p> + +<p> — Paix ! monsieur Pitt ! paix ! répétait la +femme de Cabieu en frappant amicalement sur +la tête du chien.</p> + +<p>Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, +ne rêvait que la guerre. Il n'était pas brave cependant, +car il s'était blotti, en tremblant, contre +le bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux +qui se sentent appuyés, il éleva la voix, allongea +le cou dans la direction de la mer et fit entendre +un grognement menaçant.</p> + +<p> — Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, +pensa la mère.</p> + +<p>Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais +elle ne put rien apercevoir sur les dunes. A peine +distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus +noire des buissons de tamaris agités par le vent. +Au-dessus des dunes, une bande moins sombre +laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut +même apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. +Les deux lumières s'écartèrent et se +rapprochèrent, pour se rejoindre encore.</p> + +<p> — Ce ne sont pas des étoiles ! se dit la mère +avec épouvante. Ce sont des feux de l'escadre +anglaise. Ils nous préparent quelque méchant +tour.</p> + +<p>Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien +se mit à aboyer avec fureur.</p> + +<p>La femme du garde regarda de nouveau devant +elle. Il lui sembla voir remuer quelque chose +sur le haut de la dune.</p> + +<p> — C'est l'ennemi ! dit-elle en pâlissant.</p> + +<p>Elle courut auprès du lit et réveilla son mari.</p> + +<p> — Michel ! Michel ! cria-t-elle d'une voix tremblante, +les Anglais !</p> + +<p> — Les Anglais ! répéta le sergent en écartant +brusquement les couvertures. Tu as le cauchemar !</p> + +<p> — Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils +vont venir. Nous sommes perdus !</p> + +<p> — Nous le verrons bien ! dit Cabieu en sautant +dans la chambre.</p> + +<p>Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et +s'habilla à la hâte. Le chien ne cessait d'aboyer.</p> + +<p> — Diable ! diable ! fit le garde-côte en riant, +ils ne doivent pas être loin. M. Pitt reconnaît ses +compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français, +il aime les Anglais autant que nous.</p> + +<p> — Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, +Michel ! dit la femme du sergent.</p> + +<p>En même temps elle battait le briquet. Une +gerbe d'étincelles brilla dans l'ombre.</p> + +<p> — N'allume pas la lampe ! dit vivement le +garde-côte ; tu nous ferais massacrer. Si les +Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront +la maison et nous égorgeront sans +brûler une amorce.</p> + +<p> — Que faire ? dit la femme avec désespoir.</p> + +<p> — Nous taire, écouter et observer.</p> + +<p> — Le chien va nous trahir.</p> + +<p> — Je me charge de museler M. Pitt.</p> + +<p>A ces mots, le sergent entre-bailla la porte +et attira le dogue dans la maison ; puis il alla +se mettre en observation derrière la haie de son +jardin.</p> + +<p>La mère était restée auprès du berceau. L'enfant +dormait paisiblement et rêvait sans doute +aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il +ne se doutait pas du danger qui le menaçait. +Il songeait encore moins aux angoisses de celle +qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie +pour le défendre.</p> + +<p>Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta ; +les minutes lui paraissaient des siècles. Elle +voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant +doucement la porte derrière elle. A l'autre bout +du jardin elle rencontra son mari.</p> + +<p> — Eh bien ? lui dit-elle.</p> + +<p> — Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. +Vois !</p> + +<p>La femme regarda entre les branches que son +mari écartait.</p> + +<p> — Ils s'éloignent ! dit-elle avec joie.</p> + +<p> — Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura +Cabieu.</p> + +<p> — Pourquoi donc ? Nous en voilà débarrassés.</p> + +<p> — C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine ! +Il faut penser aux autres, et je suis loin +d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention +des Anglais. Ils vont essayer de surprendre la +garde des batteries d'Ouistreham. Heureusement +qu'en route ils rencontreront une sentinelle +avancée qui peut donner l'alarme. Si cet +homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont +sauvés.</p> + +<p>Cabieu se tut un instant pour écouter.</p> + +<p> — Ventrebleu ! s'écria-t-il avec colère.</p> + +<p> — Qu'y a-t-il ? demanda Madeleine.</p> + +<p> — Quoi ! tu n'as pas entendu ?</p> + +<p> — J'ai entendu comme un gémissement.</p> + +<p> — Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé +la sentinelle. Ce gredin-là dormait. Tant +pis pour lui ! Je m'en soucie peu... Mais ce sont +ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne +pour les arrêter !... Ils tueront les artilleurs +endormis, ils encloueront les pièces !... +Comment faire ? comment faire ?... Ah !...</p> + +<p>Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé +une idée et, sans prendre le temps de la communiquer +à sa femme, il s'élança vers la maison.</p> + +<p>Madeleine connaissait l'intrépidité de son +mari. Elle le savait capable de tenter les entreprises +les plus désespérées. Elle résolut de le +retenir à la maison et traversa le jardin en +courant. Elle trouva le sergent occupé à remplir +ses poches de cartouches.</p> + +<p> — Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour +du cou de son mari, tu n'as pas l'idée d'aller +tout seul à la rencontre des Anglais ?</p> + +<p> — Pardon.</p> + +<p> — Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort +certaine.</p> + +<p> — Probable.</p> + +<p> — Tu n'as donc pas pitié de moi ?</p> + +<p> — J'en aurais pitié si tu avais un mari assez +lâche pour manquer à son devoir.</p> + +<p> — Pourquoi tenter l'impossible ? Les Anglais +arriveront avant toi.</p> + +<p> — Je connais mieux le pays qu'eux ; et je +compte bien prendre le chemin le plus court.</p> + +<p> — Et si tu les rencontres en route ?</p> + +<p> — J'ai mon fusil ; il avertira nos artilleurs.</p> + +<p> — Tu te feras tuer, voilà tout ! Les Anglais se +vengeront sur toi de leur échec... Oh ! je n'aurais +pas dû te réveiller !</p> + +<p>Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait +ses préparatifs et répondait aux objections +de sa femme par des plaisanteries dites avec +fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en +souriant. En même temps il réfléchissait et combinait +son plan. Tout à coup il éclata de rire. +Une idée étrange venait de surgir dans son +esprit. Il entra dans un cabinet et reparut avec +un tambour, qu'il jeta sur son épaule.</p> + +<p> — Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine +sous son bras, on n'aura jamais joué un +si joli tour à nos amis les Anglais !</p> + +<p>Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant +qui dormait. Quand il se releva, ses yeux +étaient humides. Madeleine s'aperçut de son +émotion. Elle essaya d'en profiter pour le faire +renoncer à son projet.</p> + +<p> — Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte +et son mari, tu n'auras pas le coeur de nous +abandonner, moi et ton enfant ! Nous sommes +sans défense !</p> + +<p> — L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez +rien à craindre.</p> + +<p> — Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne +te reverrai plus. J'en ai le pressentiment !</p> + +<p> — N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je +ne changerai pas de résolution. Allons ! dis-moi +adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps.</p> + +<p>La jeune femme fondit en larmes et se jeta +dans les bras de son mari.</p> + +<p> — Reste ! lui dit-elle d'une voix brisée.</p> + +<p> — Tu veux donc me déshonorer ? dit Cabieu +avec sévérité.</p> + +<p> — Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne +saura pas que je t'ai réveillé dans la nuit. On +croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.</p> + +<p> — Et ma conscience ? dit le garde-côte. Allons ! +Madeleine, embrasse-moi et laisse-moi partir.</p> + +<p>Il serra sa femme contre son coeur, la poussa +doucement de côté et ouvrit la porte.</p> + +<p> — Et ton fils ! s'écria Madeleine en cherchant +à retenir son mari avec cette dernière prière. +Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura +pas connu son père.</p> + +<p> — Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis +pas revenu ; et il apprendra à me connaître, s'il +a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu !</p> + +<p>Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les +sanglots de la femme et le bruit des pas de Cabieu +qui s'éloignait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="CABIEU_II"></a><h2>II</h2> +<br><br> + +<p>A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta +dans le creux d'un fossé qui séparait les dunes +de la campagne. Il espérait ainsi échapper aux +regards de l'ennemi. Après avoir couru quelques +minutes, il arriva au bord d'un chemin qui +conduisait à la mer. Tout à coup un homme se +présenta devant lui. Le sergent épaula sa carabine +et coucha en joue l'inconnu.</p> + +<p> — Arrête ! lui cria-t-il, ou tu es mort !</p> + +<p>L'homme s'arrêta au milieu de la route, et +Cabieu marcha à sa rencontre.</p> + +<p> — Il paraît, mon drôle, lui dit le garde-côte, +que tu comprends bien le français ?</p> + +<p> — Aussi bien que vous le parlez, répondit +l'étranger sans le moindre accent ; et c'est pour +cela que j'ai cru devoir vous obéir. J'ai deviné +que j'avais affaire à un ami.</p> + +<p> — Tu es donc un de mes compatriotes ?</p> + +<p> — Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai +reconnu à la voix. Si tu es moins habile ou plus +défiant que moi, approche et regarde. Je suis +sans armes.</p> + +<p>Le sergent examina l'homme de plus près.</p> + +<p> — C'est toi, Baptiste ! s'écria-t-il avec joie.</p> + +<p> — Oui, c'est moi, ton frère !</p> + +<p> — On m'avait assuré que l'ennemi t'avait fait +prisonnier.</p> + +<p> — On ne t'avait pas trompé. Avant-hier, dans +une descente qu'ils ont faite sur la côte de Colleville, +les Anglais ont enlevé quatre garde-côtes, +ton serviteur et un autre soldat du régiment de +Forez.</p> + +<p> — Comment te trouves-tu ici ?</p> + +<p> — Par cette raison bien simple qu'il y a deux +jours, j'étais fait prisonnier, et qu'aujourd'hui +je suis libre.</p> + +<p> — Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi +est à deux pas de nous.</p> + +<p> — Je le sais. Écoute-moi, et fais ton profit +de ce que je vais te dire. Ce soir, le capitaine de +la frégate, où j'étais aux fers, m'a fait monter +sur le pont. Plusieurs barques étaient déjà à la +mer. On me promet la liberté si je consens à +servir de guide aux troupes qu'on allait débarquer +sur la côte.</p> + +<p> — Tu as accepté ?</p> + +<p> — Parbleu ! Sans cela, aurais-je le plaisir de +te parler à cette heure ?... On débarque. Je suis +placé sous la garde de deux grands habits +rouges. Nous marchons sur Colleville. J'étais à +la tête de la compagnie, pour servir d'éclaireur. +Mon premier soin est de conduire les Anglais +sur le bord d'une mare bourbeuse. Un de mes +gardiens y tombe consciencieusement, sans en +être prié. J'y pousse l'autre, et je me sauve à la +faveur de la nuit, laissant le reste de la troupe +en tête-à-tête avec les grenouilles du marécage. +Ils n'ont pas osé me tirer des coups de fusil, +dans la crainte de jeter l'alarme dans le pays... +Et me voilà !</p> + +<p> — Où allais-tu ?</p> + +<p> — Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivée +de l'ennemi.</p> + +<p> — Et me conseiller de l'attaquer ?</p> + +<p> — Sans doute.</p> + +<p> — Touche-là, Baptiste ! dit le sergent avec +émotion.</p> + +<p>Les deux frères se serrèrent la main.</p> + +<p> — Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. +A nous deux, nous sommes de force à repousser +les Anglais.</p> + +<p> — Si on nous aide, dit le soldat du régiment +de Forez. Où sont tes hommes ?</p> + +<p> — Les voilà ! répondit le sergent en frappant +successivement sur sa poitrine et sur celle de +son frère.</p> + +<p> — Quoi ! tu n'as pas rassemblé tes garde-côtes ?</p> + +<p> — Ils sont au diable !</p> + +<p> — Et tu venais ainsi, tout seul ?... Ah ! mon +cher, tu es fou !</p> + +<p> — Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit +de te rencontrer... Es-tu décidé à te venger des +Anglais ? L'occasion est bonne.</p> + +<p> — Hum ! ils sont au moins un cent.</p> + +<p> — Qu'importe ! si nous avons cent fois plus +de courage qu'eux.</p> + +<p> — Nous n'aurons pas autant de fusils.</p> + +<p> — Tu hésites ? N'en parlons plus... J'entends +du bruit sur la dune. Ils approchent. Voici le +moment de les arrêter. Adieu !</p> + +<p>Cabieu s'éloigna. Son frère courut après lui.</p> + +<p> — Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars +sans moi ? Tu me méprises donc bien ?</p> + +<p> — Je savais que tu me suivrais, répondit +Cabieu en riant. Je n'ai pris les devants que +pour t'empêcher de faire des phrases. Tu as le +malheur d'être bavard. Ce soir, il faut se taire +et agir.</p> + +<p> — Bon ! Donne-moi une arme.</p> + +<p> — Je n'ai que mon fusil.</p> + +<p> — En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas +mes os sur la dune, de retourner sur l'escadre +anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte ? +Avec les poings ?</p> + +<p> — Avec cela, dit Cabieu.</p> + +<p>Sans s'arrêter, il prit le tambour qu'il portait +sur l'épaule et le suspendit au cou de son +frère. Celui-ci reçut les baguettes en hochant la +tête.</p> + +<p> — J'espère bien, dit-il, que nous ne nous servirons +pas de ce tambour ?</p> + +<p> — Pardon.</p> + +<p> — Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier +tout de suite de nous entourer et de nous passer +par les armes !</p> + +<p> — Chut ! dit Cabieu d'une voix brève.</p> + +<p>On entendit, derrière la dune, un bruit d'armes +et le cliquetis des galets qui roulaient sous +les pieds.</p> + +<p> — C'est ma troupe de Colleville, murmura le +soldat. Ils n'ont pas pu trouver le chemin de la +batterie. Ils reviennent.</p> + +<p>A cet instant, une traînée de feu monta en +serpentant dans le ciel.</p> + +<p> — Ils tirent des fusées, dit Cabieu. On va +bientôt leur répondre.</p> + +<p>En effet, sur leur droite, à trois cents pas environ, +les deux frères aperçurent la lueur d'une +autre fusée.</p> + +<p> — C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.</p> + +<p> — Oui, répondit Cabieu, celle-là continue les +signaux, tandis que les autres cessent de lancer +des fusées. Ils vont évidemment se rallier sur +les bords de la rivière. Ce hasard nous donne +la victoire.</p> + +<p>Cabieu se leva précipitamment. Il avait le +visage radieux.</p> + +<p> — Reste-là, dit-il à son frère.</p> + +<p> — Je veux t'accompagner.</p> + +<p> — Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent +d'une voix impérieuse. Qui a conçu le plan ? +Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obéis +pas, si tu violes la consigne, tu es traître à ton +pays !</p> + +<p> — Tu as l'air de parler sérieusement, Michel ; +et cependant je suis sûr que tu vas faire une +folie.</p> + +<p> — Si tu exécutes fidèlement mes ordres, dans +une heure, les Anglais auront rejoint leur escadre.</p> + +<p> — Que faut-il faire ?</p> + +<p> — Rester ici.</p> + +<p> — Bien.</p> + +<p> — Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de +ma carabine, battre la générale à tour de bras +et en courant dans la direction des Anglais... +Puis-je compter sur toi, Baptiste ?</p> + +<p> — Comme sur toi-même, Michel.</p> + +<p>Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit +d'un pas rapide.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="CABIEU_III"></a><h2>III</h2> +<br><br> + +<p>Le soldat regarda avec tristesse son frère qui +s'éloignait. Il pensait qu'il ne le reverrait plus.</p> + +<p>Mais le sergent des garde-côtes avait plus de +confiance que cela dans la réussite de son entreprise. +Il marchait sur l'ennemi avec la certitude +de le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'être +aperçu. La nuit était si profonde qu'il entendait +déjà les Anglais sans les voir.</p> + +<p>Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. +Il voulait tourner les Anglais et revenir +sur eux à l'improviste, en s'abritant derrière +une haie de saules qui poussaient dans le voisinage +de la rivière. La connaissance qu'il avait +du pays le servit autant que son audace.</p> + +<p>Le garde-côte s'accroupit derrière un buisson, +à dix pas de l'ennemi. Il coula le canon de sa +carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et +resta en observation.</p> + +<p>Les Anglais parlaient entre eux avec animation. +Les uns tendaient la main du côté de la +mer, comme s'ils eussent donné l'avis de se rembarquer +au plus vite. Les autres se tournaient +vers la batterie d'Ouistreham, comme s'ils eussent +voulu exciter leurs camarades à ne pas +laisser leur entreprise inachevée. On devinait +à leurs gestes, à leur air indécis, qu'il y avait +dans leur conseil deux courants d'idées contraires. +La compagnie qui avait marché sur le +village de Colleville se croyait trahie et craignait +une surprise ; les autres paraissaient décidés +à tenter tous les hasards.</p> + +<p>Cabieu retenait sa respiration, voyait et écoutait +tout. Quand il fut convaincu que le parti +des audacieux l'emportait, il coucha en joue l'officier +qui s'était mis à la tête du détachement. +En même temps, il s'écria d'une voix formidable :</p> + +<p> — Qui vive ?</p> + +<p>A ce mot, un grand trouble se fit dans les +rangs des Anglais. Ils se pressèrent les uns +contre les autres, formèrent le carré et regardèrent +avec inquiétude dans les ténèbres.</p> + +<p> — Voilà le moment de jouer ma comédie, se +dit Cabieu.</p> + +<p>Il tourna la tête en arrière, comme s'il eût +adressé un commandement à une troupe de soldats.</p> + +<p> — Nom d'un tonnerre ! s'écria-t-il, ne tirez +pas ! ne tirez pas ! Je vous le défends !</p> + +<p>Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient +dans l'ombre à apercevoir leur ennemi.</p> + +<p>Cabieu fit résonner la batterie de son fusil.</p> + +<p> — Sacrebleu ! fit-il d'un ton furieux, n'armez +pas, caporal ; j'ai défendu de tirer.</p> + +<p>Et, changeant de voix :</p> + +<p> — Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces +gueux d'habits rouges. Si nous faisons feu, il +n'en échappera pas un.</p> + +<p> — Silence ! répondit Cabieu. Obéissez à la +consigne.</p> + +<p> — Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, +mes hommes sont impatients. Ils ne veulent +plus rester au port d'armes.</p> + +<p> — Gredin ! s'écria Cabieu, ce sont les mauvais +chefs qui font les mauvais soldats.</p> + +<p>Et, comme s'il eût parlé au reste de sa troupe +imaginaire :</p> + +<p> — Qu'on emmène cet homme ! dit-il avec colère. +Il n'est pas digne de se mesurer avec l'ennemi. +Qu'on le conduise en prison.</p> + +<p>Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs +fois la terre de la crosse de son fusil, +comme pour faire croire à une lutte.</p> + +<p>Tout en jouant cette scène, Cabieu ne perdait +pas de vue les Anglais. Ceux-ci paraissaient +consternés.</p> + +<p> — Eh bien ! s'écria de nouveau le rusé sergent, +il me semble qu'on a murmuré dans les +rangs ! Auriez-vous la sottise de regretter le départ +de cet homme ? Sachez-le : ce n'est pas le +nombre qui fait la force d'une armée, c'est la +discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux +pour mettre en fuite trois fois plus d'ennemis +qu'il n'y en a là à combattre ?... Allons ! +arme bras !... Que personne ne tire avant le +commandement. Les garde-côtes d'Ouistreham +et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. +Attendons-les. Nous prendrons l'ennemi entre +deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied +sur l'escadre !</p> + +<p>En disant cela, il ajusta l'officier qui avait +fait quelques pas dans la direction de la haie. +Il lâcha la détente ; le buisson s'enflamma et, +quand la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut +sa victime qui se débattait sur le sable de la dune.</p> + +<p>Les Anglais firent un feu de peloton sur la +ligne des saules. Les balles sifflèrent aux oreilles +de Cabieu et cassèrent des branches autour +de lui.</p> + +<p> — Canailles ! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, +comme s'il eût parlé à ses hommes, ne +vous avais-je pas défendu de tirer ? Heureusement +que rien n'est perdu. Nous n'avons personne +de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent.</p> + +<p>En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour +qui battait la générale. Le bruit se rapprochait ; +il était formidable. On aurait dit un +régiment qui s'avance au pas de course.</p> + +<p> — Voilà les nôtres ! cria Cabieu. Ne tirez +pas encore. A la baïonnette ! mes amis, à la +baïonnette !</p> + +<p>Il avait rechargé sa carabine et il tira un +second coup de feu dans la masse des Anglais.</p> + +<p> — A la baïonnette ! reprit-il d'une voix courroucée.</p> + +<p>A ces mots il agita les touffes de saules ; puis +il traversa bravement la haie et s'élança à la +rencontre des Anglais.</p> + +<p> — Sauve qui peut ! s'écria l'ennemi qui se +croyait attaqué par des forces supérieures.</p> + +<p>De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent +le haut de la dune, se précipitèrent sur le +rivage et se jetèrent dans les barques.</p> + +<p>Cabieu eut encore le temps de leur envoyer +deux coups de fusil, avant qu'ils eussent pris la +mer.</p> + +<p>Son frère le rejoignit sur les bancs de sable ; +il battait toujours du tambour.</p> + +<p> — Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, +ils sont partis. La farce a réussi.</p> + +<p> — Tiens, Michel, dit le soldat du régiment +de Forez en sautant au cou de son frère, s'il +y avait en France dix généraux comme toi, +M. Pitt n'oserait plus nous faire la guerre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="CABIEU_IV"></a><h2>IV</h2> +<br><br> + +<p>A cet instant, les deux frères entendirent des +gémissements derrière eux. Ils remontèrent sur +la dune, et, après avoir cherché quelque temps +au hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un +homme qui se débattait sur le sable.</p> + +<p>Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent +qu'il avait une cuisse cassée et l'autre +percée par une balle. Ils le soulevèrent et le +transportèrent dans la maison du garde-côte.</p> + +<p> — Les Anglais sont partis, dit Cabieu en +embrassant sa femme. Nous amenons un prisonnier +qu'il faut soigner comme si c'était l'un +des nôtres.</p> + +<p>Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux +jours le blessé recouvra sa connaissance. Il se +nomma. C'était un bas officier qui commandait +un des détachements, et qui, selon toute apparence, +était fort estimé ; car le commandant de +l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer +les quatre garde-côtes et le deuxième soldat du +régiment de Forez que les Anglais avaient faits +prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange +eut lieu.</p> + +<p>Quelques jours après, l'escadre anglaise mit +à la voile, et les côtes de la basse Normandie +ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du +traité de Paris.</p> + +<p>L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé +le pays.</p> + +<p>Le ministre lui accorda une gratification de +deux cents livres et lui écrivit une lettre de +satisfaction pour sa manoeuvre.</p> + +<p>Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus +généreuse que le Trésor royal. L'exploit de +l'humble garde-côte eut un grand retentissement +dans la Normandie, et le peuple ne le désigna +plus que sous le nom de général Cabieu.</p> + +<p>« Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit +M. Boisard dans ses notices biographiques sur +les hommes du Calvados, si un incendie ne +fût venu augmenter sa détresse et celle de sa +famille.</p> + +<p>« La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir +du service qu'on avait oublié. A la sollicitation +du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui +accorda une gratification annuelle de 100 francs. +Mais la reconnaissance nationale lui réservait +d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt +qu'elle put se manifester sans recourir au patronage +des grands. Le grade de général fut +solennellement conféré à Cabieu dans les premières +années de la Révolution, et nous l'avons +vu en porter les insignes. L'État lui accorda en +outre une pension de 600 francs. »</p> + +<p>Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre +1804. Ce petit coin de terre, qui n'est +sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître +et mourir obscurément un de ces héros auxquels +la Grèce élevait des statues.</p> + + + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br> + +<a name="LE_MAITRE_DE_L'OEUVRE"></a><h2>LE MAÎTRE DE L'OEUVRE</h2> +<br><br><br><br> + + +<a name="MAITRE_PROLOGUE"></a><h2><b>PROLOGUE</b></h2> + +<h2>Les deux touristes.</h2> +<br><br> + +<p>Une des nombreuses voitures, qui faisaient +alors le service de Caen à Bayeux, venait de +s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes +gens sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en +descendirent, emportant avec eux tout leur bagage : +un sac en toile, un bâton, un album ; +avantage inappréciable qui n'appartient qu'aux +célibataires.</p> + +<p>A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent +vers l'église avec un empressement qui dénotait, +sinon une certaine exaltation religieuse, du +moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils +firent le tour du monument ; en visitèrent l'intérieur, +et sortirent bientôt pour se consulter +sur l'emploi de leur journée.</p> + +<p> — Il est midi, dit l'un des touristes en tirant +sa montre, et j'ai plus faim de beefsteak que +d'architecture.</p> + +<p> — J'allais te faire la même réflexion, répondit +l'autre. Il faut déjeuner au plus vite.</p> + +<p>Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de +l'hôtel du <i>Grand-Monarque</i> et s'assirent devant +une petite table en sapin. Les fourchettes +se dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le +silence le plus complet s'établit entre les deux +compagnons de route. C'est le moment de vous +dire en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous +les voyons attablés dans l'hôtel du <i>Grand-Monarque</i>, +et ce qu'ils se proposent de faire.</p> + +<p>Le premier répond au nom de Léon Vautier. +Ses traits ne sont pas précisément réguliers, +mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. +S'il sourit devant vous, vous comprenez +immédiatement que vous ne parlez pas à un sot. +Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier +avait travaillé sous la direction d'un architecte +du gouvernement. Au moment où nous le rencontrons, +il venait d'être chargé par la commission +des monuments historiques, instituée +près le ministre de l'intérieur, de l'inspection +de quelques-uns des édifices religieux de la +Basse-Normandie.</p> + +<p>Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. +Il n'avait pas de mission du gouvernement, +mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. +Comme il avait une jolie fortune et des prétentions, +peu justifiées, à la peinture, il se faisait +un plaisir de suivre son ami dans ses +pérégrinations officielles, croquant un paysage +par-ci, un monument par-là, et se composant +des cartons qui devaient, selon ses espérances, +le conduire au Temple de mémoire. Il est vrai +qu'il avait déjà essayé de faire parler les cent +bouches de la renommée en exposant son fameux +tableau du <i>Quos ego</i>. Son Neptune, avec +sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, +avait bien l'air de dignité qui convient au souverain +des eaux. Seulement notre artiste avait +eu la malencontreuse idée de mettre dans la +main du dieu un poisson que le jury ne trouva +pas de son goût. Victor se consola de ce premier +pas de clerc en rimant force épigrammes contre +ses juges ; mais la blessure n'en était pas moins +douloureuse, et le moindre mot qui lui rappelait +son tableau du <i>Quos ego</i> faisait saigner la plaie +mal fermée de son amour-propre.</p> + +<p>Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la +servante de l'auberge le chemin qui conduit au +petit village de Norrey ; et les deux amis reprirent +leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement +les yeux vers l'enseigne du <i>Grand-Monarque</i> +partit d'un grand éclat de rire.</p> + +<p> — Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, +dit-il en montrant du doigt la figure du héros +d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du +cabaret.</p> + +<p> — En effet, ce n'est pas mal ! Il a l'air d'avoir +abusé du premier de ses trois talents, le bon +Henri !</p> + +<blockquote>Ce diable à quatre<br> +A le triple talent<br> +De boire, etc...</blockquote> + +<p>Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations +avec les ligueurs. C'est une satire, ce portrait-là !</p> + +<p> — Est-ce tout ce que tu as remarqué ?</p> + +<p> — Mon Dieu, oui !</p> + +<p> — Comment ! tu n'admires pas sa cotte de +mailles ? de vraies écailles de poisson ! Le peintre +aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.</p> + +<p> — Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant +feu, je soutiens que pas un des membres du +jury ne serait capable de donner à Neptune un tel +cachet d'originalité. Ces messieurs sont habitués +à se traîner dans les ornières de la tradition. +Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne ; +mais on sera bien obligé de reconnaître en moi +le courage de défendre un système ; ce dont +tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore +que par le cerveau de tes professeurs.</p> + +<p> — Qu'en sais-tu ? Je n'ai encore rien produit.</p> + +<p> — Je m'en aperçois bien ; car tu n'es guère +indulgent pour les autres. Il n'y a pas de critiques +plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien +imaginé. Je crois que tu suivras la loi commune. +Imbu, nourri des idées de tes maîtres, tu +seras tout surpris de copier là où tu croyais +créer. L'architecture est morte !...</p> + +<p> — Oui : <i>Ceci tuera cela</i> ! Voir Notre-Dame +de Paris !</p> + +<p> — Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, +ce sentiment patriotique et religieux, +ce souffle divin qui inspirait les architectes du +moyen âge. Si vous construisez une église, vous +faites une mauvaise imitation de nos salles de +spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous +construisez une espèce de gare de chemin de +fer. Et chacun connaît le maçon qui bâtit ces +masures, tandis que les noms de ceux qui ont +élevé les cathédrales de Noyon, de Chartres, de +Reims, l'admirable façade de Notre-Dame, ne +nous sont pas conservés !</p> + +<p> — <i>Sic vos non vobis !</i> soupira mélancoliquement +une voix de basse-taille derrière les deux +amis.</p> + +<p> — Qui se permet d'écouter aux portes ? dit +Victor en se retournant vers le nouveau venu.</p> + +<p> — Vous vous parlez en latin ? dit Léon Vautier ; +je ne jouis pas de cet avantage ; mais voici +mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est +qu'il vient de me tenir un long discours dans +cette langue.</p> + +<p> — C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué ! +répondit le peintre en se mordant les lèvres.</p> + +<p> — J'ai pourtant compris, dit l'étranger en +s'interposant comme pacificateur, que votre ami +regrette l'oubli qui pèse sur les noms des <i>maîtres +de l'oeuvre</i>.</p> + +<p> — On voit que monsieur est versé dans l'histoire +de l'architecture, dit Léon Vautier.</p> + +<p>Et, pour la première fois, il songea à examiner +l'étranger.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq +ans. Son costume était celui d'un paysan +endimanché : blouse bleue, pantalon de toile, +cravate rouge avec un gros noeud dont les bouts +se balançaient au vent, chapeau de paille et souliers +ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa +toilette, à considérer plus attentivement sa tournure +et ses manières, il sautait aux yeux que ce +personnage devait porter l'habit avec autant +d'aisance que la blouse.</p> + +<p> — Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de +parler à des artistes, et, comme je les ai en +grande estime...</p> + +<p> — Vous avez peut-être été du métier ? demanda +Victor.</p> + +<p> — Vous désirez savoir mon nom ? répondit +l'étranger en souriant finement. Au temps où +je me servais de cartes de visite, on y lisait : +Louis Landry, et au-dessous : procureur du... +procureur de... procureur imp... suivant les variations +du baromètre politique. J'ai déjà servi, — comme +vous le voyez, — deux ou trois gouvernements. +Cela fatigue à la longue. Aussi me +suis-je décidé sans peine à céder la toge à la +magistrature militante. J'ai suivi le précepte de +Virgile... je me suis fait paysan ! Comme tel, +j'aime à exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela +ne dérange pas vos projets, vous amener dîner +chez moi.</p> + +<p>On était arrivé devant l'église de Norrey, +une des curiosités du pays.</p> + +<p> — Vous désirez la visiter ? dit l'ancien magistrat. +Je vais chercher les clefs chez le sonneur. +Attendez-moi.</p> + +<p>Il partit et revint bientôt avec les clefs.</p> + +<p> — Voilà un charmant morceau du treizième +siècle, s'écria Léon Vautier en contemplant avec +délices la tour élégante de l'église de Norrey.</p> + +<p> — Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième ! +dit Victor. Il va nous ouvrir la porte +du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre +celle de la salle à manger.</p> + +<p>Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de +M. Landry.</p> + +<p> — Un peu de patience, mes amis ! dit le +Mécène bas-normand en tournant et retournant +la clef dans la serrure.</p> + +<p>On entra dans l'église.</p> + +<p>Léon Vautier en eut pour une bonne heure à +satisfaire sa curiosité. Son regard interrogeait +chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur +que l'artiste du moyen âge en avait mis à +fouiller la pierre. Quand ils furent sortis de l'église, +les deux jeunes gens s'assirent sur un +tertre de gazon, ouvrirent leurs albums et commencèrent +un dessin du monument.</p> + +<p> — Prenez un siège et donnez-vous la peine +de vous asseoir, dit gravement Victor à leur +complaisant cicerone.</p> + +<p> — Volontiers ! répondit l'ex-magistrat en +prenant place entre les deux jeunes gens ; je +taillerai les crayons.</p> + +<p> — Non, vous nous raconterez quelque grand +scandale de cour d'assises.</p> + +<p> — Y songez-vous ? J'ai tout oublié en dépouillant +la robe de magistrat. Je préfère vous raconter +une histoire locale. Ce lieu où nous sommes +assis tranquillement a été le théâtre d'un drame +sanglant.</p> + +<p> — Vous me faites frémir ! Commencez toutefois +votre récit ; j'adore le drame... fût-il de +M. Dennery !</p> + +<p> — Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon +secours feu mon éloquence de ministère public ; +puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates +de mon auditoire ! Or donc, voici l'histoire du +maître de l'oeuvre de Norrey :</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="MAITRE_I"></a><h2>I</h2> + +<h2>Pierre Vardouin</h2> +<br><br> + +<p>Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre +Vardouin goûtait à Bretteville les douceurs +d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût +pas été le second à Rome, mais il était certainement +le premier dans son village. Il suffira +d'un mot pour faire comprendre de quel respect, +de quelle vénération on entourait ce grave personnage. +Il était : <i>Maître de l'oeuvre</i>. C'était +ainsi qu'on désignait les architectes avant le +seizième siècle. Les moindres détails de l'ornementation +et de l'ameublement étant aussi bien +de son ressort que la construction des édifices +et la direction des travaux, le maître de l'oeuvre +devait joindre à une étude approfondie de son +art des connaissances vraiment encyclopédiques. +A lui de bâtir les châteaux forts des seigneurs ; +à lui de bâtir les monastères et les églises. Ce +dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire +un caractère sacré, presque sacerdotal. +Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils +souvent les honneurs réservés aux nobles et aux +abbés. On plaçait leurs tombeaux dans l'église +qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait +pas de leur mettre des nuages sous les +pieds, distinction qu'on n'accordait alors qu'aux +personnes divines.</p> + +<p>Mais il y avait une autre cause à la renommée +de Pierre Vardouin. Les moeurs, le langage, +les costumes, le gouvernement changent avec +le temps ; mais les préjugés, les petitesses du +coeur humain ne suivent pas les variations du +calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième +siècle sonne à l'horloge du temps, les sept péchés +capitaux n'en sont pas moins à l'ordre du jour. +On accepte une réputation faite, parce qu'on ne +se sent pas de force à lutter contre l'opinion +générale ; mais si votre voisin a du talent, vous +en parlez comme d'un homme ordinaire ; vous +vous feriez tort à vous-même plutôt que de servir +à son élévation. Il est très-difficile d'avoir +du mérite dans la ville qui vous a vu naître.</p> + +<p>Les habitants de Bretteville avaient donc +Pierre Vardouin en grande estime, parce qu'il +venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de +sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel +chantier ni sous quel patron il avait fait son +apprentissage ; mais il s'était établi tout à coup +à Bretteville, se faisant précéder d'une réputation +plus ou moins méritée, répétant à qui voulait +l'entendre qu'il avait travaillé sous les +maîtres les plus illustres et émerveillé les gens +du métier par son bon goût, ses nouveaux procédés +et l'élégance de ses constructions. Pourquoi +abandonnait-il le théâtre de ses triomphes ? +Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine +connu ? On ne se le demandait même pas. Il fit +si bien son apologie, vanta si habilement ses +connaissances, que son éloge fut bientôt dans +toutes les bouches. Chacun proclama son talent.</p> + +<p>Les notables de Bretteville, entraînés par ce +concert de louanges, et prenant, comme toujours, +la voix du peuple pour la voix de Dieu, +demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé +d'achever l'église du village. Pierre Vardouin +se fit prier quelque temps pour la forme et +accepta de grand coeur des propositions qui +venaient flatter si à propos sa vanité. Il s'installa +donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans +la maison dite <i>de l'oeuvre</i>, qu'on plaçait habituellement +dans le voisinage de l'édifice en +construction.</p> + +<p>S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des +artistes de son temps, il possédait assez bien les +ressources du métier et savait remplacer, par +la pratique et l'expérience, ce qui lui manquait +en théorie ou en largeur de vues. Il se mit +ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à +travailler pour la gloire de Dieu, mais désirant +frapper l'esprit de ses nouveaux concitoyens et +agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur +sa porte avec cette orgueilleuse inscription : +<i>vir non incertus</i>, l'homme illustre ! empruntée +à Gilabertus, architecte de Toulouse.</p> + +<p>La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait +à dominer tout le village. Chaque habitant +pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de +son jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus +aux échafaudages. La plupart, n'osant porter +un jugement sur ce qu'ils étaient incapables +de comprendre, se contentaient d'admirer sur +la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le +maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la +même indulgence. Les esprits forts de l'endroit, — ces +gens qui aiment à critiquer en raison directe +de leur ignorance, — parlaient déjà librement +sur son travail à mesure qu'il approchait +de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, +qui vomissaient l'eau du sommet du +corps carré ; la flèche ne s'annonçait pas bien, +elle était trop massive, elle ne s'élançait pas +gracieusement dans les airs. Ces commentaires +ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse ; +car le désir de se faire remarquer entre pour +beaucoup dans l'esprit de ceux qui les font. Bien +que Pierre Vardouin ne le cédât à personne +sous le rapport du contentement de soi-même, +bien qu'il fût convaincu de sa supériorité, il +fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.</p> + +<p>Un dimanche, en revenant de l'office avec sa +fille, il passa près d'un groupe qui s'était formé +à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner +les travaux. Il prêta l'oreille, espérant +saisir au vol quelques-uns de ces mots flatteurs +si agréables à la médiocrité. Hélas ! l'orateur de +la troupe faisait une satire. Pierre Vardouin hâta +le pas et entraîna sa fille sous le porche de sa +maison. Il monta au premier étage, entra dans +sa chambre et se jeta, tout découragé, sur une +chaise. Sa fille, une jeune fille de seize ans, aux +cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau +ciel d'été, une de ces adorables natures qui +vivent de dévouement, devinent vos douleurs et +s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant +l'accablement du vieillard, s'approcha de lui, +prit ses mains et lui demanda la cause de son +chagrin.</p> + +<p> — Je crois savoir ; dit-elle, le motif de votre +mécontentement. Mais laissez parler vos ennemis. +Leurs amères critiques passeront comme +le vent, et votre ouvrage restera pour dire +votre nom et votre gloire aux âges futurs.</p> + +<p>Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa +pensée si bien mise à nu. Il regretta de ne pas +avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha +plus qu'à dissimuler la honte qu'il en éprouvait.</p> + +<p> — Que tu es jeune, ma pauvre Marie ! dit-il +en regardant sa fille d'un air de compassion. +Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent +que s'aplatir en m'atteignant. J'ai le droit de les +mépriser. Ce que tu as pris pour les souffrances +de l'humiliation, c'était tout simplement une des +mille souffrances de ce misérable corps qui se +vieillit. Car je souffre affreusement ! Ma tête est +lourde... Le sang me brûle !... je suis altéré. +C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille +courir vers une armoire et lui rapporter une +coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. +La fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre +de l'esprit me dévore. La pensée, quand elle est +trop forte, trop fréquente, use et abat le corps +le plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante +les plus belles conceptions, où je m'épuise, où je +me tue pour la gloire et l'embellissement de ce +pays, c'est à cet instant que ces hommes stupides +me crachent l'injure à la face. — Tiens ! +regarde, dit-il après avoir amené sa fille près +de la fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, +dépouille-les, par un effort d'imagination, de +ces échafaudages qui les masquent en partie, et +dis-moi si tu as vu jamais quelque chose de plus +léger, de plus simple, mais aussi de plus solide +et de plus gracieux !</p> + +<p> — Vous n'ignorez pas, mon père, répondit +naïvement Marie, que j'étais bien jeune quand +j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance +en fait d'art ?</p> + +<p> — N'importe ! tu es ma fille et tu vas me +comprendre. Admire l'élégance de ces fenêtres, +longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes ; +vois comme les quatre pans de l'octogone +correspondent bien aux quatre faces de la tour. +Remarque comme chaque détail est étudié, +comme tout est prévu, calculé, proportionné ; +et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable !</p> + +<p> — Oui, mon père, c'est bien beau.</p> + +<p> — Eh bien ! le croiras-tu ? ce troupeau d'imbéciles +me tourne en ridicule. Ils disent que l'effet +est manqué, que ma tour ressemble au four +d'un potier, que j'ai déshonoré leur village. En +vérité, ils mériteraient, les misérables, que je +commandasse à mes ouvriers de démolir leur +église et de ne pas laisser pierre sur pierre de +cet édifice de damnation !</p> + +<p> — Plus vous vous emporterez, plus vous +augmenterez votre mal, dit Marie.</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit +doucement le bras de son père et le fit asseoir +près de la table.</p> + +<p> — Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, +reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu'un pour +vous aider ?</p> + +<p> — C'est cela ! grommela le vieillard avec +humeur ; je ne suis plus propre à rien ! Vite, il +faut faire place à un successeur ! Aujourd'hui, +l'imbécillité ; demain, la tombe !</p> + +<p> — Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, +ma patronne, pour qu'ils me fassent la grâce de +vous conserver longtemps.</p> + +<p> — Je préférerais la mort à une vieillesse +honteuse !</p> + +<p> — Vous blasphémez, mon père, dit Marie. +Est-ce que vous ne n'aimez plus ? ajouta-t-elle +en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce +que je suis trop exigeante ? Je vous demande de +vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces +par un travail opiniâtre, de confier à quelque +personne intelligente une partie de vos entreprises.</p> + +<p> — Voilà justement la difficulté. Qui choisir ? +Philippe, Robert, Ewrard ? Ils ne manquent pas +d'adresse ; ce sont d'excellents tâcherons, de +bons tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. +Mais allez donc leur demander des projections +sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous +verrez la belle besogne qu'ils vous feront ! Toi, +ma fille, tu parles fort à ton aise de choses que +tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, +des hommes qui exécutent bien, mais qui sont +impuissants quand il s'agit d'inventer. Voilà ce +qui me condamne à faire tout par moi-même.</p> + +<p> — N'oubliez-vous pas quelqu'un ? dit Marie +en rougissant.</p> + +<p>Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant +sur sa fille et ne put s'empêcher de partager son +trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, +feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait +parler, il demeura les yeux fixes, comme un +homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.</p> + +<p> — Celui qui a ciselé la coupe que vous avez +entre les mains, reprit Marie.</p> + +<p> — Je ne me souviens pas...</p> + +<p> — Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le +jour de votre fête, il n'y a pas un an de cela. Le +pauvre François, le fils de cette bonne mère +Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que +vous faites si peu de cas de ses attentions pour +vous.</p> + +<p> — C'est vrai. Tu as ma foi raison ! Mais il est +si jeune que je n'aurais jamais songé à lui, quand +tu me parlais de chercher quelqu'un pour me +décharger un peu de mon travail.</p> + +<p> — Il a du talent.</p> + +<p> — Qu'en sais-tu ?</p> + +<p> — Mais ses dessins, ses statuettes, vous les +connaissez aussi bien que moi... Que je vous +montre encore un de ses derniers ouvrages !</p> + +<p>Marie alla chercher son livre d'heures. Elle +l'ouvrit et mit sous les yeux de son père une +feuille de parchemin, enluminée avec cette +richesse de couleurs qu'on ne rencontre plus +que dans les manuscrits du moyen âge.</p> + +<p> — Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin +en répondant par un jugement sévère à +l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. +Tout cela me confirme dans mon opinion +sur François Regnault. Il ne saura jamais faire +que des images ou des statuettes. Je t'interdis +de rien accepter désormais de ce garçon-là.</p> + +<p> — Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent ?</p> + +<p> — Sans doute, quand celui qui le fait espère +un droit de retour. Te voilà maintenant l'obligée +de François, et je ne le veux pas, entends-tu +je ne le veux pas.</p> + +<p> — Vous me grondez, petit père, dit Marie en +jouant avec les cheveux du vieillard et en lui +donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous +avez à vous plaindre de moi ? J'écoute docilement +vos leçons ; je chante quand vous m'ordonnez +de vous désennuyer ; je prie le bon Dieu +avec ardeur, matin et soir, pour que vous soyez +illustre et heureux, pour qu'il vous fasse retrouver +en votre fille les vertus qui distinguaient +ma pauvre mère. Enfin — et la jeune fille rendit +sa voix encore plus caressante, — je vous ai +promis de me soumettre à vos volontés. Vous +choisirez vous-même mon mari, et je ne me +plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux +du fils de la veuve Regnault. Mais voici les +vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de quitter +sa position de suppliante ; vous ne me laisserez +pas partir sans me promettre d'être plus +indulgent pour François ?</p> + +<p> — Nous verrons ! répondit Pierre Vardouin +en embrassant sa fille.</p> + +<p>Et Marie s'échappa des bras du maître de +l'oeuvre, emportant avec elle du bonheur et de +l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant +au dernier mot de son père, comme l'hirondelle, +qui traverse les mers, se repose sur +le mât d'un navire afin d'y prendre la force de +continuer son voyage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="MAITRE_II"></a><h2>II</h2> + +<h2>A propos d'une fleur.</h2> +<br><br> + +<p>Les premiers travaux de Pierre Vardouin à +Bretteville avaient été signalés par un triste +événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la +tête en tombant du haut d'un échafaudage. +Marie, qui n'avait alors que huit ans, était +présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue +du sang la glaça d'effroi ; puis son coeur se +gonfla et ses larmes coulèrent, quand on emporta +le corps de la victime et lorsqu'elle +entendit les gémissements de sa femme et de +son enfant. Elle suivit son père dans la maison +de ces infortunés. A partir de ce jour, la veuve +Regnault et son fils devinrent les protégés de +Pierre Vardouin. François entra comme apprenti +chez le maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, +en préparant les mortiers, l'adolescent n'aurait +gagné qu'un faible salaire si son patron ne +l'eût récompensé plus largement en souvenir de +ses malheurs. A part cette charité, Pierre Vardouin +s'inquiétait fort peu de son apprenti, le +croyant destiné, comme son père, à mener une +vie obscure et laborieuse.</p> + +<p>Une seule personne remarqua ses heureuses +dispositions. C'était la petite Marie. Elle aimait +à s'entretenir avec lui ; elle lui racontait les +belles légendes des saints qu'elle avait entendu +raconter elle-même à sa mère, tandis que François +façonnait de petites statuettes avec de la +terre grasse ou dessinait sur le sable des cathédrales +imaginaires. Rien n'était plus touchant +que cette communication d'idées entre deux enfants +si jeunes. Bientôt Marie, sur les instances +de son ami, se décida à dérober quelques-uns +des rares manuscrits de son père. Elle les lui +remettait en secret. Une fois rentré chez lui, +François les étudiait avec ardeur, devinant les +passages difficiles à comprendre, tant son esprit +avait de sagacité, et reproduisant les dessins et +les figures de géométrie. Au bout de cinq ans, +il les savait par coeur. Il critiquait déjà les +travaux de son maître ; il traçait des plans de +fantaisie, appelant de tous ses voeux le moment +où il commanderait à son tour. Il n'était encore +que simple manoeuvre ! Pierre Vardouin fut +émerveillé des dispositions de son apprenti ; sa +facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. +Un instant, il songea à lui confier ses ouvrages +les plus délicats : ses tracés ; ses modèles, +ses épures ; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se +garda bien d'encourager et d'aiguillonner ce +talent naissant, qui déjà lui portait ombrage.</p> + +<p>La confidence de Marie réveilla toutes les +inquiétudes de Pierre Vardouin. François Regnault, +son apprenti, son protégé, aimé de sa +fille ! Cette pensée le faisait frémir. Pour peu +que cette passion s'enracinât dans le coeur de +son enfant, il voyait le jour où il serait obligé +de céder à son désir. Son gendre alors deviendrait +son rival ; sa jeune renommée ferait pâlir +son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute +espérance, en lui montrant l'inutilité de ses +prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son +esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu +sa vanité ; on lui ferait comprendre qu'elle ne +devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle +pouvait prétendre aux plus beaux partis. En +cherchant à se cacher ainsi la vérité, Pierre +Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. +Tout en combattant, par un sentiment d'inquiétude +personnel, les voeux de sa fille, il s'imagina +travailler dans l'intérêt de son enfant bien +plus que dans celui de sa présomption. Déjà il +caressait la pensée d'une alliance avec un de +ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé +aux premiers travaux de l'abbaye de +Saint-Ouen.</p> + +<p>Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux +projets dans sa tête, Marie sortait de l'office en +compagnie de la veuve Regnault et de son fils. +La pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son +mari, allait, tous les dimanches, prier sur sa +tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. +Marie et François l'accompagnaient habituellement +dans cette pieuse promenade. La +mère pleurait en songeant à la fin malheureuse +de son mari ; les deux jeunes gens folâtraient +à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait +la prière des morts, ceux-là pensaient à +leurs amours et rêvaient le bonheur dans l'avenir.</p> + +<p>Cependant, on était arrivé dans le cimetière +de Norrey. Tous trois s'agenouillèrent avec respect +près d'une humble croix de bois et prièrent +du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, +alors, fit signe aux jeunes gens de se +lever.</p> + +<p> — Allez, dit-elle ; votre âge n'est pas fait +pour de longues douleurs. Laissez-moi prier +seule et promenez-vous sous les grands arbres +du bois sans trop vous éloigner.</p> + +<p>Marie passa son bras sous celui de François. +Ils s'éloignèrent lentement sous l'oeil de la +veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait +au ciel de leur faire la vie douce et facile. +Gais et folâtres, il n'y a qu'un moment, les jeunes +gens avaient dans leur démarche quelque +chose de mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient +d'accomplir, avait touché leur esprit. Ou +plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure +leur disait que, maintenant qu'ils avaient +échappé à la surveillance de Magdeleine, ils +devaient agir avec plus de réserve et réprimer +les élans passionnés de leurs coeurs. En échangeant +quelques paroles, à de rares intervalles, +ils arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient +déjà les moindres allées et, sans qu'ils se +communiquassent leurs impressions, leur promenade +les ramenait toujours vers un tertre +vert, banc rustique dont la nature avait fait +tous les frais et où les deux amants s'asseyaient +sur un moelleux coussin de mousse.</p> + +<p>Le site était ravissant et plein de fraîcheur. +A deux pas de là, une petite source s'échappait +de dessous terre, descendait, d'abord libre et +dégagée de toute entrave, sur un terrain légèrement +incliné, puis s'enfonçait en murmurant +sous les buissons, comme si elle eût reproché +aux herbes et aux jonquilles de lui barrer +le passage. Plus loin, elle prenait possession +de son lit et venait, brillant ruisseau, former +de petites cascades sous les pieds des deux +amants. Marie et François, les mains dans les +mains, admiraient sans mot dire ce petit coin +de la création qui, pour eux, valait tout un +monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un +beau site et deux coeurs qui battaient l'un pour +l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer dans +le courant des mottes de terre ou des brins +d'herbe, dont la chute faisait ballotter leur image +à la surface, écartant ou rapprochant leurs figures, +selon le caprice du flot.</p> + +<p> — Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie +ainsi ? dit Marie en cueillant une rose sauvage +aux branches d'un églantier.</p> + +<p>François la regardait, d'un air rêveur, rouler +dans ses doigts la tige de la rose.</p> + +<p> — Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de +son extase, que vous êtes la cause de mes meilleures +inspirations. Chacun de vos mouvements +m'enchante et me fait penser. Le sourire +de votre bouche, le scintillement de vos yeux ; +l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de +votre robe m'ouvrent un monde d'idées. En +voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte +pas seulement le plaisir de vous contempler, +je me rappelle comment un grand <i>maître</i> +de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau +corinthien et je me dis qu'il ne me serait +pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque +découverte.</p> + +<p> — Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup +à moi et encore plus à la gloire.</p> + +<p> — La gloire ? je ne l'atteindrai jamais... Je +suis trop pauvre pour cela ! Je pensais cependant +que le temps est venu de ne plus emprunter +à la décoration orientale ses palmettes et ses +fleurs grasses. Je pensais qu'en reproduisant +les végétaux du pays, en découpant délicatement +dans la pierre ces feuilles si fines, si élégantes, +on ferait mieux que de l'art : on obéirait +à la loi de Dieu, dont la main généreuse a +si justement réparti entre tous les climats les +productions capables de les embellir, et qui ne +veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos +champs pour les plantes orgueilleuses de l'Orient. +Quand nos pères commencèrent à élever +des églises, ils furent bien obligés de chercher +des modèles en terre étrangère. Les feuilles d'acanthe, +les palmettes venaient naturellement +couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, +ils n'avaient pas encore trouvé la manière +qui convient aux édifices religieux ; leurs +arcades s'abaissaient lourdement sur la tête des +fidèles et semblaient arrêter l'élan des âmes vers +le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus +d'air, afin que les hymnes et les prières montassent +plus librement au trône du Seigneur. +Comment se fit ce changement ? Comment les +maîtres de l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès ? En +observant la nature. Voyez, Marie, comme ces +grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus +de nos têtes, comme ils se pressent, se +rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs +dernières branches en forme de voûte. Et, plus +loin, remarquez ce groupe de chênes rabougris, +dont les troncs paraissent abandonner avec regret +le sol qui les nourrit ; un cavalier passerait +difficilement sous leurs rameaux et, d'où nous +sommes, on pourrait les prendre pour un énorme +buisson. Vous avez là tout le secret de notre +art et de celui de nos pères : là des colonnes +écrasées, des arcades en plein-cintre ; ici des +fûts de colonnettes légères, des arcades élancées. +Eh bien ! je vous demande s'il ne serait +pas déraisonnable et contraire à la nature d'attacher +des feuilles de palmier à ces arbres de +notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles +de saule, de lierre ou de rosier ?</p> + +<p>Il y a des moments où la langue humaine, si +riche qu'on la suppose, n'a plus assez d'images +pour exprimer la foule de pensées et de sentiments +qui vous assiègent. Le mieux alors est de +s'abandonner à une vague rêverie, source de +toute poésie pour les hommes d'imagination.</p> + +<p>Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, +noyés dans l'infini, semblaient lire dans l'azur +du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, +quand il étudiait le vrai dans le monde +physique ; Virgile, quand il étudiait le vrai +dans le monde moral. Marie le contemplait +avec ravissement. Mais elle s'inquiéta bientôt +de ce silence prolongé. Elle lui passa près du +visage la rose qu'elle tenait encore à la main et +dit en souriant :</p> + +<p> — C'est à l'occasion de cette fleur que vous +avez imaginé de si belles choses. Maintenant +que vous vous taisez, si j'en cueillais une +autre ?</p> + +<p> — Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti : +vous êtes pour moi le principe des plus nobles +pensées. L'homme possède en lui d'admirables +facultés ; mais tous ces trésors, si quelque hasard +heureux ne les met au jour, sont exposés +à rester éternellement cachés dans son âme. Il +faut un rayon de soleil pour que le diamant +brille et se distingue, par son éclat, de la pierre +brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette +lumière bienfaisante. Auparavant, mon âme +était remplie de ténèbres. J'ignorais ma puissance ; +je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, +d'imagination, de courage. Ma mère +m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas +compte de ce que peut être Dieu. Depuis, quand +l'âge est venu, quand je vous ai connue, j'ai su +pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi +j'avais de l'intelligence. Et toutes ces notions +me venaient de mon amour pour vous. Je vous +voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée +d'une bonté supérieure à la vôtre : Dieu m'était +révélé ! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée +d'une beauté plus parfaite encore : j'eus le sentiment +du beau ! Je remarquai l'expression toujours +variée de vos traits, la mobilité de vos +pensées ; et je fus doué d'invention ! Les quelques +manuscrits de votre père m'ont donné des +connaissances ; vous, vous m'avez donné l'inspiration ! +Vous êtes et vous serez le principe +de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai +de grand et de beau !</p> + +<p>Plus le jeune homme parlait, plus les mots +se pressaient harmonieux et sonores sur ses +lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une +âme libre et convaincue. Le sein de Marie se +gonflait d'émotion. La voix de son ami frappait +aussi doucement son oreille qu'une musique +céleste.</p> + +<p> — Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais +votre front d'une brillante auréole et +je vous placerais entre la terre et les astres, +sur la route du ciel. Si j'étais sculpteur, je +n'aurais pas assez de ma vie pour reproduire +avec le marbre la finesse de vos traits, le +charme de votre sourire !</p> + +<p> — Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en +pressant avec effusion la main du jeune homme, +je vous demanderais de me construire un palais, +non pas pour avoir une magnifique demeure, +mais pour vous faire élever un monument +qui dirait votre nom aux siècles futurs. +Car vous êtes grand, François ! car vous méritez +d'être illustre ! et je...</p> + +<p>Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant +à dire, plus charmant à entendre, ce mot +si noble et tant de fois profané, que chaque siècle +prononce et qui ne mourra jamais, ce mot : je +t'aime ! allait s'échapper de sa bouche. Mais +François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il +approcha ses lèvres du front de la jeune fille. +C'était le premier baiser. Marie sentit un frisson +de plaisir courir par tous ses membres. En +même temps, la sainte honte de la pudeur colora +son visage ; et la petite rose d'églantier, +qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie +auprès de l'éclat de son teint. Marie +n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas +non plus de reproches, parce qu'elle n'était pas +coquette et qu'elle aimait de toute la force de +son âme. Elle était heureuse ! pourquoi se +plaindre ? François éprouvait plus d'embarras +que son amie. Il s'était détourné, plein de confusion +et de regrets, s'accusant déjà de trop +d'audace. Il ne savait comment trouver des paroles +d'excuse, lorsque, en se retournant, il +comprit à l'air souriant de Marie qu'il était +pardonné. Il se rapprocha d'elle, et, prenant +une de ses mains dans les siennes :</p> + +<p> — Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous +pouvons nous le dire sans crainte aujourd'hui, +parce que nous sommes trop jeunes pour être +persécutés... Mais, plus tard, Marie, si l'on +voulait nous séparer, trouveriez-vous la force +de résister ?</p> + +<p> — Vous savez que je dépends de mon père, +répondit tristement Marie.</p> + +<p> — C'est cela ! s'écria François d'une voix +pleine d'angoisses. Entre moi, pauvre ouvrier, +et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a +des barrières infranchissables ! Et pourtant, je +vous aime ! Je sens que pour vous posséder je +serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence ? +je la cultiverais, je l'agrandirais, je +travaillerais, je travaillerais jusqu'à en mourir ! +Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, +imagination, travail, tout cela n'est rien +sans la naissance. Il me faudrait un titre, des +châteaux, et je n'en ai pas ! Tant d'autres ont +de l'or ! Pourquoi suis-je parmi les misérables ? +Est-ce que je ne suis pas autant, peut-être plus +que nos suzerains ? Est-ce que je ne pense pas ? +Oh ! voyez-vous, quand ces idées me montent +à la tête, je suis pris d'une haine immense contre +les puissants de la terre. Je voudrais brûler +les repaires de cette race d'oppresseurs ! Ou +plutôt, — car je ne me sens pas né pour le +meurtre, — je voudrais immortaliser ma vengeance +par la pierre, en faisant grimacer au +sommet de nos églises, sous la forme de monstres +et de reptiles, les figures de nos tyrans !</p> + +<p>Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de +forces, épuisé par l'émotion. Son regard lançait +des éclairs de fureur, et les passions grondaient +sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait +avec un sentiment de pitié et d'effroi.</p> + +<p> — Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire +ces paroles de haine et d'orgueil ?</p> + +<p> — Ne me faites pas de reproches, répondit +François. Je suis si malheureux !</p> + +<p> — Pourquoi vous décourager ? Qui vous dit +que Dieu ne viendra pas à votre secours ? Vous +êtes malheureux ? Est-ce que je ne vous aime +plus ? Les hommes vous dédaignent ?... Est-ce +que mon père ne songe pas à vous ? Croyez-vous +qu'il n'apprécie pas votre talent ?</p> + +<p> — Vous aurait-il parlé de moi ? s'écria François, +en interrogeant avidement la jeune fille de +la voix et du regard.</p> + +<p> — Vous savez, répondit Marie, que mon père +commence à vieillir. Le travail le fatigue. Il +sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...</p> + +<p> — Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit +François. Je ne serais pas son égal ; il aurait le +droit de me mépriser. Il me refuserait votre main !</p> + +<p> — C'est le démon qui vous fait parler aussi +méchamment, François. Prenez garde ! Vous +avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous +perdra. Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il +avait du génie, et l'ambition le conduisit à l'abîme. +L'esprit du Seigneur l'abandonna ; il +dépouilla l'habit monacal pour se jeter dans une +vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui envoya +une maladie mortelle...</p> + +<p> — Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez +que la Vierge lui apparut au sommet de la croix. +Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit +merveilleusement en deux parties, et, dans +le milieu, on vit la Reine du Ciel sous des vêtements +fins et ineffables. La mère de Dieu descendit +le long de la croix en semant des étoiles +sur sa route. Elle s'assit près du pécheur et lui +rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse +apparition. Vous avez fait briller l'espérance +à mes yeux... Et avec l'espérance, le +calme et le repentir sont entrés dans mon coeur.</p> + +<p>En achevant ces mots, François se jeta aux +genoux de Marie et demeura dans une muette +contemplation. Quand il se releva, son visage +était rayonnant. Mais, tout à coup, il poussa un +cri de surprise et recula de plusieurs pas, jusqu'au +bord du ruisseau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="MAITRE_III"></a><h2>III</h2> + +<h2>Maître et apprenti.</h2> +<br><br> + +<p>Un homme d'une taille élevée venait de paraître +au-dessus du buisson d'églantier. Au cri +de François, Marie s'était rapprochée instinctivement +de son ami et appuyait sa main tremblante +sur son épaule. L'étranger semblait +s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant +n'était capable d'exciter la terreur. Ses traits +étaient sévères, mais un sourire bienveillant +dessinait le contour de sa bouche. Une barbe +longue et grisonnante, des cheveux qui se déployaient +avec grâce sur son cou, après avoir +laissé à découvert un front large et pensif, des +yeux pleins de douceur, donnaient à sa physionomie +un caractère de dignité et de bonté. A son +bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa +robe courte, à ses chausses fines et collantes, +François reconnut bientôt qu'il avait devant lui +un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec +respect, quand l'étranger s'approcha, après avoir +franchi d'un pied leste le banc de gazon.</p> + +<p> — Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, +d'avoir surpris vos confidences. Le hasard seul +en est la cause. Ne craignez rien... je suis discret. +D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à +Marie dont les joues se coloraient du plus vif +carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse +honneur à tous deux ; et je trouve Pierre Vardouin +très-heureux d'avoir une fille accomplie +et un apprenti de si grande espérance.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air +étonné.</p> + +<p> — Ne soyez pas surpris de m'entendre parler +de Pierre Vardouin, reprit l'étranger en s'empressant +de satisfaire leur curiosité. C'est un +de mes anciens et — je puis le dire — de mes +meilleurs amis. Je ne voulais pas quitter le pays +sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard +vous a mis sur ma route, je compte sur vous +pour me conduire chez mon vieux camarade.</p> + +<p>Tous trois reprirent le chemin du petit village +de Norrey.</p> + +<p> — Si je ne craignais de blesser votre modestie, +continua le vieillard en serrant cordialement +la main de François, je vous dirais que +votre manière d'apprécier notre art m'a vivement +ému ! Persévérez dans cette voie ; habituez +votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup +à faire encore dans l'étude que vous embrassez +de si grand coeur. Le doute, cependant, +s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez +d'être méconnu ; votre patron ne sait pas vous +apprécier. Attendez ! je connais de vieille date +le caractère de Vardouin ; il est avare d'éloges, +il n'est pas expansif, mais il est juste, et je parierais +qu'il a déjà remarqué vos heureuses +dispositions. Il est temps — j'en conviens — de +placer dans vos mains le bâton du maître de +l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. +J'en fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. +Ne vous lassez pas de marcher à la recherche +du beau. Vous subirez de longues fatigues ; +mais vous arriverez enfin au but tant +désiré, parce que vous possédez le courage qui +triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait +les grandes choses !</p> + +<p>Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète +de ne pas voir revenir ses enfants, se +présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger +se chargea d'excuser les deux jeunes +gens, en prenant sur lui la responsabilité de leur +retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de +gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin +n'était pas encore rentré, ils s'arrêtèrent sous +le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur +physionomie, il était facile de voir qu'une discussion +venait de s'engager. L'étranger voulait +retenir François et sa mère ; Marie l'appuyait +en l'encourageant du regard, car elle n'osait +manifester librement le désir qu'elle avait de +garder François à souper. Mais la pauvre veuve +les remercia, les larmes aux yeux, prétextant +que sa tristesse s'associerait mal à la joie des +convives. François hésitait, partagé entre la +crainte de laisser sa mère dans l'isolement et les +voeux qu'il faisait pour passer encore quelques +instants près de son amie.</p> + +<p> — Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien +camarade de Pierre Vardouin en prenant +le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, +vous reconduire jusqu'à votre porte. +Peut-être vous déciderez-vous, dans le trajet, à +accepter l'invitation que je me permets de vous +faire au nom de mon vieil ami. En tout cas, je +serai bien aise de parler un peu avec François. +Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le +repas, et à son père celui de rentrer chez lui.</p> + +<p>Marie applaudit à cette idée et entra dans la +maison. Elle donna ses ordres à la domestique +de son père ; puis elle courut au jardin cueillir +des fraises et des groseilles qu'elle disposa avec +cet art merveilleux, avec cette poésie que les +femmes savent apporter aux plus petits détails +du ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra +dans la chambre du maître de l'oeuvre, et le soleil, +incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses +derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait +les convives. La jeune fille roula la chaise de +réception — le meuble le plus soigné de l'appartement — près +de celle de Pierre Vardouin. Restait +à fixer sa place et celle de François.</p> + +<p>Il était tout simple de rapprocher les escabeaux +de la table. Mais une heureuse idée, une +idée qui traverse la tête de tous les amoureux, +sans qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. +Une chaise, un fauteuil conviennent, plus +que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent +de toute la liberté de leurs mouvements +et n'ont pas à se défendre contre l'empiétement +de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des +amants. Un canapé, un sofa répondent mieux à +leurs désirs. Le rapprochement des pieds ou +des mains, le frôlement du bras contre la robe, +quelquefois des boucles de cheveux qui s'égarent +et se confondent, autant de plaisirs, autant d'innocentes +folies qui trompent la surveillance des +vieux parents. On ne connaissait pas au treizième +siècle l'usage des canapés et des sofas ; +mais des bahuts, couverts de coussins, remplissaient +le même rôle que ces inventions du luxe +moderne.</p> + +<p>Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de +sa promenade, surprit Marie s'épuisant en efforts +inutiles pour déranger l'un de ces meubles.</p> + +<p> — Que signifie tout cet emménagement ? dit +le maître de l'oeuvre en se croisant les bras et +en regardant sa fille de l'air le plus étonné du +monde.</p> + +<p> — Aidez-moi d'abord à placer le bahut près +de la table. Tout va s'expliquer.</p> + +<p> — Allons, puisqu'il le faut ! dit Pierre Vardouin +du ton d'un père habitué à satisfaire les +caprices de sa fille.</p> + +<p> — Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le +bahut, m'expliqueras-tu ce que cela veut dire ?</p> + +<p> — Vous donnez à dîner.</p> + +<p> — Et je ne connais pas mes convives ? La +chose est plaisante !</p> + +<p>A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte +et vint placer sur la table deux plats copieusement +garnis.</p> + +<p> — C'est donc sérieux ? dit Pierre Vardouin +en prenant un ton sévère. Je gagerais que tu +as invité François et sa mère, sans mon autorisation ?</p> + +<p> — Vous vous trompez : je n'ai invité ni François, +ni sa mère. Voici ce qui s'est passé. En +revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, +nous avons rencontré un étranger qui nous a +priées de le mener près de vous.</p> + +<p> — C'est cela ! tu m'amènes un inconnu, un +vagabond peut-être ?</p> + +<p> — Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait +d'entrer dans la chambre avec François.</p> + +<p> — Serait-il possible ! s'écria Pierre Vardouin +en pleurant de joie. Toi ici, Henry Montredon, +mon ancien camarade !</p> + +<p> — Moi-même ! mon vieil ami, dit l'étranger +en pressant avec effusion les mains du maître +de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. +Je n'ai pas voulu quitter le pays sans embrasser +mon bon Pierre Vardouin !</p> + +<p>C'était plaisir de voir ces deux vieillards se +donner de touchantes marques d'affection, après +tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient +discrètement retirés au fond de la chambre +pour les laisser tout entiers à leur bonheur. Ils +auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient +un respectueux silence et considéraient cette +scène avec attendrissement. Pierre Vardouin +excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient +pas compte. Ils étaient habitués à le voir +triste et taciturne. Maintenant il s'abandonnait +à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement +sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent +les natures passionnées.</p> + +<p> — Marie, François, allons donc, petits fainéants ! +s'écria Pierre Vardouin en remarquant +pour la première fois l'immobilité de sa fille et +de son apprenti. Courez tous les deux chercher +du vin, du meilleur et du plus vieux ! Courez +vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. +Je veux fêter dignement le retour de ce cher +Henry !</p> + +<p>Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. +Ils descendirent quatre à quatre les marches de +l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils +en sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour +reprendre haleine.</p> + +<p> — Quelle heureuse rencontre nous avons faite +là ! dit François en retenant à grand'peine contre +sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.</p> + +<p>Marie portait à la main une lampe à trois becs, +qu'elle venait d'allumer.</p> + +<p> — Mon père est d'une humeur charmante, +dit-elle. C'est l'occasion de lui parler de votre +avenir.</p> + +<p> — Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh ! +l'excellent homme ! Vous ne sauriez imaginer, +Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, +toutes les consolations qu'il a données à ma +mère. N'en doutez pas, il décidera mon patron +à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est +déjà fait. Il m'a recommandé seulement de ne +pas le contredire.</p> + +<p> — Espoir et prudence ! dit Marie en ouvrant +la porte de la chambre.</p> + +<p> — Enfin ! voilà de la lumière ! s'écria Pierre +Vardouin. Le jour commence à tomber, et je ne +pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.</p> + +<p> — Ah ! dame ! fit Henry Montredon en souriant, +je ne suis plus le robuste apprenti que tu +as connu autrefois !... Nous n'avons pas perdu +nos cheveux ; mais ils sont devenus blancs.</p> + +<p> — Bah ! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est +pas encore l'hiver : il neige quelquefois en automne... +La femme que tu choisirais ne serait +pas si à plaindre ! Car tu n'es pas marié, je suppose ? +ajouta-t-il en promenant un regard inquiet +de sa fille à son ami.</p> + +<p> — Flatteur ! Si je voulais savoir la vérité, je +n'aurais qu'à m'adresser à Marie...</p> + +<p> — Nous oublions le souper, s'écria Pierre +Vardouin, qui avait ses raisons pour ne pas continuer +ce genre de conversation.</p> + +<p>On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre +s'assirent en face de l'église. Pierre Vardouin +ne se lassait pas de la montrer à son ami, +tandis que Marie et François, placés l'un à côté +de l'autre sur le bahut, se parlaient à voix basse. +Cependant le maître de la maison n'oubliait pas +ses convives. Les coupes s'entrechoquaient avec +un bruit agréable, au milieu des voeux qu'on +formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés +d'une charmante animation. Les bons mots, +les réparties, volant de bouche en bouche, se +croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un +à l'autre, comme une balle dans la main des +joueurs. C'était le vrai moment des confidences +et des épanchements.</p> + +<p> — Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry +Montredon, que tu es un homme heureux !</p> + +<p> — Je l'avoue ! je n'ai pas à me plaindre du +sort.</p> + +<p> — Tu as un trésor dans ta maison, continua +Montredon en tournant la tête du côté de Marie ; +mais il ne faut pas en être avare...</p> + +<p> — C'est-à-dire : est-ce que nous ne marierons +pas cette adorable enfant ? voilà ta pensée... +pas vrai ? Eh bien ! j'y ai déjà songé, dit Pierre +Vardouin. Mais chut ! reprit à voix basse le +maître de l'oeuvre, ma fille nous écoute... Il ne +faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus +tard.</p> + +<p> — Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à +merveille, dit Montredon en souriant.</p> + +<p>Puis il ajouta à haute voix :</p> + +<p> — J'aime à voir les jeunes gens s'amuser +ainsi... C'est plein de promesses pour l'avenir... +Allons ! buvons à la santé de Marie et de François !</p> + +<p>Ces quelques mots renversaient tous les projets +de Pierre Vardouin. Son regard haineux +alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever +sa coupe à l'exemple des autres convives, il repoussa +sa chaise en arrière avec colère. Mais, +se ravisant aussitôt :</p> + +<p> — Au fait, dit-il en serrant la coupe dans +ses doigts, tu as raison, mon cher Henry. Je +bois à la santé de François, qui te devra une +reconnaissance éternelle... Je profite de ta présence +pour le récompenser de ses services.</p> + +<p>Les deux amants échangèrent un coup d'oeil +où se peignaient toutes les joies de l'espérance.</p> + +<p> — A partir d'aujourd'hui, continua Pierre +Vardouin, François n'est plus mon apprenti.</p> + +<p>Le silence était si grand qu'on entendait distinctement +la respiration des trois témoins de +cette scène.</p> + +<p> — Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec +un sourire ironique, à la dignité de... maçon !</p> + +<p>Les trois coupes retombèrent avec bruit sur +la table. Pierre Vardouin vidait la sienne d'un +seul trait.</p> + +<p> — Mon père !...</p> + +<p> — Vous m'insultez !</p> + +<p> — Vous plaisantez !</p> + +<p>S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.</p> + +<p> — Je parle sérieusement, répondit Pierre +Vardouin avec un calme affecté. Je ne peux, je +ne dois rien accorder à François au-delà de ses +mérites. Je pense qu'il fera un bon ouvrier. Que +demande-t-il de plus ? Il est aussi ignorant que +mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir +dans sa main le compas du maître de l'oeuvre. +Quand on a de si hautes prétentions, il est au +moins nécessaire de les justifier et de donner +des preuves de talent !</p> + +<p> — Me l'avez-vous seulement permis ? M'en +avez-vous fourni l'occasion ? s'écria François, +qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé +de toute sa hauteur et regardait son patron +avec une audace dont on l'aurait cru incapable.</p> + +<p> — Le drôle ose me répliquer ! dit Pierre Vardouin +en essayant de se lever.</p> + +<p>Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.</p> + +<p> — Vous me reprochez mon ignorance ? continua +François, dont l'indignation ne connaissait +plus de bornes. Vous me demandez des +preuves de talent ? Eh bien ! je veux vous montrer +ce que je sais faire. Je veux vous dire comment +je traiterais le sujet que vous devez sculpter +sur les portes de l'église. Jetez donc un coup +d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du +doigt un panneau en terre glaise appuyé contre +la muraille, dans un coin de la chambre. Comme +symbole de la musique, vous représentez David +jouant du luth aux pieds de Saül. Maintenant +voici mon idée, et je la soumets au jugement +de votre vénérable ami.</p> + +<p> — Je te défends de parler ! s'écria Pierre +Vardouin.</p> + +<p> — François, disait Marie, au nom de notre +amitié, gardez le silence... Mon père ne se connaît +plus !</p> + +<p>Mais le jeune homme ne l'écouta pas.</p> + +<p> — Comme l'air est la source du son, dit-il, je le +représenterais sous la forme d'un homme à puissante +stature, avec une figure belle comme celle +du Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de +l'Aquilon et de l'Eurus ; sous ses pieds, celle du +Zéphyr et de l'Auster ; à ses côtés, Arion et +Pythagore ; entre ses jambes, Orphée : c'est-à-dire +les trois grands musiciens de l'antiquité. +Les Muses achèveraient l'ensemble en formant +un cercle autour de son corps. Voilà mon projet. +Je cours en chercher le dessin, si vous désirez +le comparer au modèle de mon maître.</p> + +<p>Le jeune homme se disposait à sortir.</p> + +<p>A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer +sur la physionomie de Montredon des signes +d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il +s'échappa des mains de son ami et, s'élançant +sur François, il lui imprima sur le visage une +de ces flétrissures dont la dignité humaine doit +toujours tirer vengeance.</p> + +<p>François poussa un cri de fureur. Son premier +mouvement fut de saisir une bouteille, qu'il +brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte +que l'éclair, Marie se précipita devant son +père.</p> + +<p> — Frappez-moi ! dit-elle en s'adressant à +François.</p> + +<p>Le jeune homme trembla comme un enfant. Il +laissa tomber le projectile sur le plancher et +s'élança hors de la chambre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> +<a name="MAITRE_IV"></a><h2>IV</h2> + +<blockquote>Vérité est, et je le di<br> +Qu'amors vainc tout et tout vaincra,<br> +Tant com cis siècle durera.<br> +<br> +HENRY D'ANDELY.</blockquote> +<br><br> + +<p>François était dans un véritable délire. Il parcourut +le village en se frappant le front avec +des gestes de désespoir. Quelques personnes +qui le rencontrèrent eurent pitié de son état et +lui offrirent de le ramener chez sa mère. Mais +la vue des hommes lui était à charge, et, sans +rien répondre, il s'enfonça dans le premier chemin +qui s'offrit à lui, sans but, sans réflexion, +en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout +prix la solitude.</p> + +<p>La lune inondait la campagne d'une douce +lumière. Il aperçut bientôt, à peu de distance, le +bois témoin de ses amours. Le hasard — peut-être +l'habitude — avait conduit ses pas vers le +lieu ordinaire de ses promenades. Il entra sous +les grands arbres, se laissa tomber près du banc +de gazon sur lequel il s'était assis le jour même +avec Marie et s'abandonna à tout l'excès de sa +douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, +la portée du coup qui venait de le frapper. +Il se releva soudain, tout pale, tout défait, et ne +sortit du bois que pour commencer à travers +champs une course insensée. Le désespoir, la +colère, les mille passions qui l'agitaient avaient +surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire +des obstacles et franchissait d'un pied sûr les +fossés les plus larges et les haies les plus élevées. +Après avoir couru ainsi pendant plus d'une +heure, il fut tout surpris de se retrouver à l'entrée +de Bretteville. Alors seulement il pensa à +sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant +subitement devant elle, et cette crainte +allait sans doute lui faire rebrousser chemin, +lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être +endormie. Cet espoir le décida à rentrer pour +prendre du repos ; car il se sentait à bout de +forces et de courage. Il s'approcha donc de la +maison et prêta l'oreille ; tout était silencieux. +Il poussa doucement la porte ; la lampe brûlait +encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de +la chambre, priait pour lui. Magdeleine l'avait +entendu ; elle se retourna ; sans lui donner le +temps de se lever, François se jeta dans ses +bras. Jusque-là, il n'avait pas versé une seule +larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa +poitrine. Il pleura longtemps ainsi sur le sein de +sa mère.</p> + +<p> — Oh ! comme je souffre, ma mère, dit François +en s'affaissant sur un escabeau.</p> + +<p>Alors seulement la pauvre femme s'aperçut +de la pâleur de son fils et du désordre de ses +vêtements.</p> + +<p> — Mon Dieu ! dit-elle, que t'est-il arrivé ? +Ton front est couvert de sueur, tes joues sont +pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas +querelleur pourtant, et je ne te connais pas +d'ennemis...</p> + +<p> — Je n'ai pas été blessé, dit François, et +cependant je souffre plus que si j'étais à mon +dernier moment. Je souffre là ! reprit-il d'une +voix perçante en prenant la main de sa mère +et en la plaçant sur son coeur.</p> + +<p>Puis il baissa la tête et retomba dans un +morne silence.</p> + +<p> — Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je +faire pour te soulager ? Je t'aime tant que je +trouverai bien le moyen de te consoler. Mais — pour +l'amour du ciel ! — ne me regarde pas +ainsi fixement, sans me répondre !</p> + +<p> — Nous sommes perdus, ma mère ! nous +sommes sans ressources ! répondit sourdement +François !</p> + +<p> — Ne sommes-nous pas habitués à la misère ? +dit Magdeleine en souriant tristement.</p> + +<p> — C'est vrai, interrompit François dont les +yeux brillèrent d'un vif éclat ; mais nous avons +toujours eu du pain, et nous allons en manquer !</p> + +<p> — Comment cela ? s'écria Magdeleine au +comble de l'inquiétude ; n'es-tu pas plein d'ardeur +au travail ?</p> + +<p> — Et si je n'ai pas d'ouvrage ?</p> + +<p> — C'est mal, ce que tu dis là, François ! tu +devrais mieux reconnaître les bienfaits de Pierre +Vardouin.</p> + +<p> — Oh ! ne me parlez pas de cet homme ! s'écria +François avec un geste de colère. Il m'a +insulté, insulté devant son ami, devant Marie ! +Je ne veux plus reparaître devant lui, car je serais +capable de le tuer. D'ailleurs, ne m'a-t-il +pas chassé ignominieusement de chez lui !</p> + +<p>Et le jeune homme raconta rapidement tout +ce qui s'était passé au souper de Pierre Vardouin : +sa querelle avec le maître de l'oeuvre et +les circonstances qui l'avaient amenée.</p> + +<p> — Il est encore possible de le fléchir, dit +Magdeleine en s'avançant vers la porte. Si j'allais +me jeter à ses pieds, lui demander ton +pardon ?</p> + +<p> — Ne le faites pas, ma mère ! dit François en +étreignant fortement les mains de Magdeleine +dans les siennes... Vous me feriez mourir de +honte !</p> + +<p> — Écoute François ! reprit la pauvre femme. +Si tu as encore quelque amour pour moi, tu refouleras +bien loin dans ton coeur ces sentiments +d'orgueil qui ne conviennent pas à de pauvres +gens comme nous, obligés de vivre de leur travail. +Vois, dit-elle en faisant tomber quelques +pièces de monnaie de son escarcelle, voilà tout +ce qui nous reste : à peine de quoi vivre une +semaine ! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je +ne me plains pas. Mais je voudrais te savoir +heureux ; je voudrais te voir triompher d'un +moment de découragement. Allons, mon fils, +de l'énergie, et souviens-toi que si le devoir du +riche est dans la charité, celui du pauvre est +dans le travail.</p> + +<p> — Le travail ! le travail ! répéta François en +redressant fièrement la tête, c'est ce que je +demande au ciel ! Car je ne suis pas de ceux-là — Dieu +merci ! — qui se croisent les bras et se +complaisent dans une vie d'oisiveté. J'ai de la +force, du courage, je suis jeune et je veux travailler +pour vous, ma mère. Mais ne me forcez +pas à croupir dans Bretteville. Pierre Vardouin +m'a fermé l'entrée de son chantier ? Eh bien ! +j'irai chercher fortune ailleurs. Je ferai comme +tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit courir le +monde, offrant leurs services à qui les veut bien +payer.</p> + +<p> — Tu consens donc à abandonner ta mère ?</p> + +<p> — Non pas, vous me suivrez ; je vous rendrai +tous les soins dont vous avez entouré mon enfance. +Et vous serez heureuse, car j'aurai de +l'or ; et vous serez fière, car j'aurai de la gloire !</p> + +<p>Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers +le ciel. Deux grosses larmes roulèrent sur ses +joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement, +comme si elle eût adressé à Dieu une +fervente prière.</p> + +<p> — Vous pleurez, ma mère ? dit François.</p> + +<p> — J'espérais, répondit tristement Magdeleine, +mourir à Bretteville et reposer près de la tombe +de mon mari.</p> + +<p> — Je vous promets de revenir tous les ans +au pays. Vous pourrez alors accomplir votre +pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, +repoussez à votre tour ces funèbres pensées. +Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de Pierre +Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis +que j'ai pris une forte résolution. Avec l'argent +qui nous reste, nous irons à Caen. J'y trouverai +de l'ouvrage et nous commencerons bientôt +notre tour de France. Un coup de main, ma +mère ; vous serez plus habile que moi à empaqueter +mes vêtements.</p> + +<p> — Volontiers, puisque c'est ta volonté bien +arrêtée, soupira Magdeleine.</p> + +<p>Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs +de voyage.</p> + +<p>Après la brusque sortie de François, Marie, +qui connaissait le caractère irritable de son père, +se décida à quitter la chambre sans avoir essayé +de justifier son amant ou du moins d'implorer +son pardon. Cette résolution lui coûtait cher, +car elle se sentait bonne envie de se jeter aux +genoux de Pierre Vardouin et de donner un +libre essor à sa douleur. Mais elle pensa que son +père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, +d'avoir été témoin de son honteux emportement. +Cette crainte l'emporta sur son émotion. +Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle +tourna ses yeux humides du côté d'Henri Montredon, +comme pour lui demander son assistance. +Le vieillard lui sourit avec bonté et +répondit par un coup d'oeil expressif qui voulait +dire, à ne s'y pas tromper : Courage ! je sauverai +tout.</p> + +<p>Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, +Marie se demanda si elle rentrerait dans sa +chambre ; mais son hésitation s'envola, plus rapide +que l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle +s'arc-bouta des deux mains contre la muraille, +appuya son oreille contre la porte et retint sa +respiration, de manière à ne rien perdre de ce +qui allait se dire dans la chambre de son père.</p> + +<p>La pauvre fille n'avait certes pas le vilain +défaut que Walter Scott impute, à tort ou à +raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas +curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom +et celui de François. C'était son jugement qu'on +allait prononcer ; et, de tout temps, on a permis +à l'accusé d'assister aux débats qui décident de +son sort.</p> + +<p>Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un +bout de la chambre à l'autre.</p> + +<p>Montredon, encore assis devant la table et +appuyé sur un de ses coudes, suivait des yeux +la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il +déplorait la jalousie de son ancien camarade. +Il voyait son emportement avec dégoût. Et +cependant il n'était plus maître de son envie +de rire, dès que la colère de Pierre Vardouin se +manifestait par un geste ridicule ou par un éclat +de voix pareil à une fausse note.</p> + +<p>Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire +dans le coeur humain ? Sommes-nous initiés à +ses plus sombres mystères ? nous plaignons nos +semblables et nous en rions. Il n'y a pas d'autre +secret au drame ; et celui-là seul est méchant, +qui ne plaint jamais et qui rit toujours.</p> + +<p> — François ! François ! répétait sans cesse le +maître de l'oeuvre, maudit soit le jour où je t'ai +ouvert pour la première fois la porte de ma +maison !</p> + +<p>Henri Montredon savait par expérience qu'il +en est de la colère de l'homme comme de celle +des torrents. Opposez-leur un obstacle ; aussitôt +les eaux s'y brisent avec impétuosité. Puis elles +se divisent en une foule de petits courants qui +perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent +sur un terrain plus large.</p> + +<p> — Voilà une superbe colère ! dit-il en plaisantant. +Seulement, je me demande comment +François peut en être la cause ?</p> + +<p>Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se +croisant les bras devant Montredon avec ce +geste intraduisible d'un homme qui croit répondre +à une grosse absurdité :</p> + +<p> — Pourquoi je suis irrité contre François ? +dit-il d'une voix éclatante... Mais le bienfaiteur +qui se voit payé d'ingratitude ; le maître, dont +la science est mise en doute par l'élève ; le père, +dont la fille est compromise par un homme sans +honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de +s'emporter ? En vérité ! il faudrait avoir la +patience d'un ange...</p> + +<p> — Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon +en bâillant à se briser la mâchoire. Bonne +nuit !</p> + +<p>Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs +pas vers la porte. Pierre Vardouin l'arrêta par +le bras.</p> + +<p> — Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que +François est trop jeune pour qu'on en fasse un +maître de l'oeuvre ?</p> + +<p> — Certainement, répondit Montredon en se +frottant les yeux.</p> + +<p> — Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée +de ma maison ?</p> + +<p> — É-é-videm-em-ment ! balbutia le défenseur +de François.</p> + +<p> — Que d'ailleurs il est complétement incapable ?</p> + +<p> — Ou-ou-i.</p> + +<p> — Que ma fille est d'un trop haut rang ?...</p> + +<p> — Ouf !</p> + +<p> — Pour épouser un si pauvre hère ?</p> + +<p>Cette fois, Montredon répondit par un ronflement +bien caractérisé.</p> + +<p> — Il dort, l'imbécile ! s'écria Pierre Vardouin +en le secouant vigoureusement par les épaules.</p> + +<p>La colère du maître de l'oeuvre avait changé +de cours, grâce au système de <i>barrage</i> d'Henri +Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine +à sortir de son faux assoupissement.</p> + +<p> — Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant +j'avais à te communiquer des choses du +plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de +mon voyage dans ce pays ?... Allons, tu frémis +encore !... A demain les confidences.</p> + +<p> — Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant +à le retenir.</p> + +<p> — Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de +mes mérites, poursuivit Henri Montredon qui +joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de +Nestor...</p> + +<p> — Tu occupes un poste éminent ? demanda +Pierre Vardouin vivement intrigué.</p> + +<p> — Il est certain que je jouis d'une grande +influence...</p> + +<p> — Vraiment ?</p> + +<p> — Et que je puis être utile à mes anciens +amis.</p> + +<p> — Tu as toujours aimé à rendre service.</p> + +<p> — Si tu me fais des compliments, je m'échappe, +je vais dormir !</p> + +<p> — Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin : +laissons aux petites filles le soin de se +mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon. +Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras +pas de trinquer avec un vieux camarade qui, +moins heureux que toi, n'a pas rencontré la +gloire sur son chemin.</p> + +<p> — Dis : plus modeste.</p> + +<p> — Il est vrai que j'aurais pu, comme tant +d'autres, offrir mes services à quelque riche +abbaye.</p> + +<p> — Mais tu as préféré l'obscurité au grand +jour, le village à la grande ville.</p> + +<p> — J'ai renfermé en moi-même mes faibles +talents.</p> + +<p> — Et personne n'est venu leur ouvrir ?</p> + +<p> — On s'en repentira peut-être, répondit fièrement +Pierre Vardouin.</p> + +<p> — On s'en est même déjà repenti, dit Montredon +en souriant.</p> + +<p> — Que veux-tu dire ?</p> + +<p> — Je suis employé, comme tu le sais, aux +travaux de l'abbaye de St-Ouen. Dernièrement, +le révérend père abbé me fit appeler près de +lui. « Henri Montredon, me dit-il, je n'ai jamais +douté de votre discrétion et de votre dévouement. +Il n'est donc pas surprenant que je vous +aie choisi pour une mission secrète... » Je reçois +l'ordre de partir sans retard. J'arrive à Caen, +où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.</p> + +<p> — On avait entendu parler de l'église que je +construis ? dit Pierre Vardouin.</p> + +<p> — Sans doute.</p> + +<p> — Et alors ?... demanda le maître de l'oeuvre, +avec un étranglement dans la voix.</p> + +<p> — Alors... il a été décidé que l'on en construirait +une autre à Norrey. L'abbé n'a pas +voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins +bien traitée que le village de Bretteville.</p> + +<p> — C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de +construire deux églises dans un si petit espace. +L'une fera tort à l'autre.</p> + +<p> — A ce point de vue, la tienne n'a rien à +craindre.</p> + +<p> — J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue +sur ce pied-là, nous verrons bientôt plus de +clochers que d'habitants dans le pays.</p> + +<p> — J'exécute les ordres de mon supérieur.</p> + +<p> — Et tu vas commencer les travaux ?</p> + +<p> — Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. +J'ai songé à toi, et me voilà.</p> + +<p>Vardouin était rayonnant. Il lui était doux +de penser qu'il aurait encore une fois l'occasion +de mettre ses talents en lumière.</p> + +<p> — Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu +as songé à moi pour la construction de cette +nouvelle église ?</p> + +<p> — Non, mon cher ! non ! pas précisément.</p> + +<p>Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous +ses pieds, et le sang lui monta au visage.</p> + +<p> — Tu ne veux pas te railler de moi ? dit-il +avec colère.</p> + +<p>Henri Montredon ne répondit pas et laissa +passer l'orage. Jusque-là, il avait dirigé l'entretien +suivant ses désirs, ménageant les emportements +de Pierre Vardouin avec le calme +d'un auteur dramatique qui noue et dénoue, suivant +son caprice, les fils de son intrigue. Mais +la pièce devenait sérieuse ; il eut un moment +d'inquiétude et d'hésitation.</p> + +<p>Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand +art des maîtres de l'oeuvre. Pendant trois ans +ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers ; +ils avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins +en commun ; ils se confiaient leurs projets, se +disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant +à son ancien camarade une légère satisfaction +d'amour-propre ? Il n'avait qu'un mot à +dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de +joie. D'un autre côté, qui pouvait lui répondre +des moyens de François Regnault, à qui il commençait +à penser sérieusement pour lui confier +la direction des travaux de Norrey ? Le jeune +homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait +d'expérience ; il n'avait pas encore fait +ses preuves. Les sentiments d'Henri Montredon +allaient de François à Pierre Vardouin qui +semblait, en dernière analyse, être sur le point +de faire pencher la balance de son côté, lorsqu'un +sanglot de Marie, entendu seulement de +Montredon, vint tout à coup terminer ce combat +intérieur en faveur de François.</p> + +<p> — Elle l'aime, se dit-il ; son père est vieux +et n'a plus longtemps à vivre ; il est juste que +sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.</p> + +<p>Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé +sa promenade furieuse. C'était le moyen +qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses +emportements. Henry Montredon l'arrêta au +passage en lui appliquant familièrement la +main sur l'épaule.</p> + +<p> — Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, +pour tout l'or du monde, à faire quelque +chose de nuisible à ta réputation ?</p> + +<p> — Non, par Saint Pierre ; mon patron !</p> + +<p> — Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre +de Saint-Ouen m'a fait mander qu'il connaît +le but secret de ma mission et qu'il saura bien +me perdre, si je confie la construction de l'église +de Norrey à un homme de talent. Il est +jaloux ! Comprends-tu maintenant pourquoi je +ne t'ai pas proposé cette affaire ?</p> + +<p> — Merci ! s'écria Pierre Vardouin en serrant +énergiquement la main de son ancien camarade ; +merci ! cela me fait du bien de savoir que mon +clocher de Bretteville n'aura pas à craindre la +comparaison.</p> + +<p> — J'ai donc besoin d'un homme incapable, +continua Henri Montredon... Où le trouver ?</p> + +<p> — Je ne sais.</p> + +<p> — La chose n'est pas rare cependant. Dans +tous les cas, un homme inexpérimenté ferait +bien mon affaire... J'ai pensé à François.</p> + +<p> — Un enfant ! s'écria Pierre Vardouin.</p> + +<p> — C'est justement ce qui m'en plaît.</p> + +<p> — Il fera absurdités sur absurdités !</p> + +<p> — Tant mieux.</p> + +<p> — Il est d'un entêtement à toute épreuve</p> + +<p> — A merveille !</p> + +<p> — Il n'écoutera aucun conseil.</p> + +<p> — Bravo !</p> + +<p> — Il est même capable de montrer du talent, +pour nous contredire.</p> + +<p> — Pour cela, je l'en empêcherai bien.</p> + +<p> — Comment ? demanda Pierre Vardouin.</p> + +<p>Il y avait, dans la manière dont ce mot fut +accentué, une telle inquiétude, un aveu si naïf +du mérite de François, que Henri Montredon +ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait +tout au monde pour obtenir la main de ta fille ?</p> + +<p> — Il ne l'aura jamais !</p> + +<p> — On peut la lui promettre.</p> + +<p> — Quitte à ne pas tenir ?</p> + +<p> — Pardon. Mais on lui fixera pour terme de +son attente le jour où la croix...</p> + +<p> — Couronnera la pyramide du clocher de +Norrey ?</p> + +<p> — C'est cela même !... Comprends alors son +ardeur à conduire les travaux, à presser les ouvriers. +Laisse agir sa passion, et sois assuré +qu'il ne prendra pas le temps de construire un +chef-d'oeuvre.</p> + +<p>En achevant ces mots, Henry Montredon +sortit, laissant le maître de l'oeuvre tout étourdi +de cette étonnante confidence.</p> + +<p>Derrière la porte, il trouva Marie.</p> + +<p> — Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je +suppose que vous avez tout entendu... Êtes-vous +contente ?</p> + +<p> — Pas plus que ne le serait François, s'il eût +été à ma place.</p> + +<p> — Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon +dévouement ?</p> + +<p> — Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit +Marie d'une voix ferme, on le défend ; +mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans +une situation d'où il ne peut sortir qu'avec honte +et déshonneur.</p> + +<p> — Il fallait bien mentir un peu...</p> + +<p> — On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se +fait l'avocat d'une bonne cause, dit noblement +Marie. Et moi qui aime François de toutes les +forces de mon coeur, non-seulement je lui refuserais +ma main, mais encore je ne lui accorderais +pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en +faisant un marché indigne, ce qu'il doit à Dieu +et à son art.</p> + +<p>Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, +à la pensée du rôle humiliant qu'on voulait faire +jouer à François.</p> + +<p>Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. +L'espace qu'il allait parcourir s'étendait +devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait +que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue +en écartant tout ce qui pouvait nuire à son +éclat.</p> + +<p>Lorsque François se réveilla, ses yeux furent +éblouis par un rayon de soleil qui, après avoir +traversé la fente d'un des contrevents, venait se +briser au-dessus de son lit contre la muraille. +Il sauta à terre, presque honteux de sa paresse, +s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. +Une brise tiède et chargée d'aromes pénétra +dans l'appartement. Le jeune homme aspira avec +force cet air vivifiant.</p> + +<p> — La belle matinée ! s'écria-t-il en promenant +lentement son regard sur l'azur du ciel.</p> + +<p> — Hélas ! la journée ne lui ressemblera pas ! +dit tristement la mère de François, qui s'était +approchée sans bruit.</p> + +<p>François saisit les mains de sa mère dans les +siennes. Dieu sait seul ce qu'il y eut de regrets, +de douleur dans ce serrement de mains et dans +le regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette +nouvelle émotion allait peut-être ébranler la +résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, +ses projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, +tout cela n'avait plus pour lui le même +charme qu'au moment de la colère. Il sentait +tout ce qu'il allait perdre. Il ne voyait pas ce +qu'il allait gagner. Il repassa rapidement dans +sa mémoire les événements de la soirée. La conduite +de Pierre Vardouin ne lui paraissait plus +aussi odieuse que la veille. Il se reconnaissait +même des torts. Mais, pour rien au monde, il +n'eût consenti à faire les premières avances. La +perspective d'une telle humiliation lui rendit +toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui +contenait ses vêtements et ceux de sa mère. Il le +jeta sur son dos, empoigna le bâton dont son +père se servait quand il se mettait en route et, +prenant sa plus grosse voix, afin de dissimuler +son envie de pleurer :</p> + +<p> — Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs +se rendent aux champs. Il est temps de +partir.</p> + +<p>La veuve se cacha la tête dans les mains.</p> + +<p> — Partons, ma mère ! reprit François d'un +ton moins assuré.</p> + +<p>La pauvre femme ne répondit pas ; elle éclata +en sanglots. Son fils lui tendait la main droite, +tandis que de l'autre il retenait ses larmes.</p> + +<p> — Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien +laisser voir de la douleur qui le suffoquait, venez-vous ?</p> + +<p> — Quoi ! vous partez sans moi ? dit une voix +douce comme celle qu'on prête aux anges.</p> + +<p>François et sa mère, dans leur foi naïve, +crurent en effet que, touché de leur douleur, le +ciel leur envoyait un de ses messagers.</p> + +<p>Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent +Marie.</p> + +<p>La jeune fille était encadrée dans la baie de la +porte, au milieu de la vigne vierge, dont les +feuilles laissaient percer de place en place quelque +joyeuse petite fleur de clématite. Elle était +rayonnante de beauté. Placée ainsi, elle ressemblait, +s'il nous est permis d'emprunter notre +comparaison à une époque plus rapprochée de +nous, à ces portraits de jeunes femmes, que les +artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à +entourer de guirlandes de fleurs.</p> + +<p>Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.</p> + +<p> — Méchants ! disait-elle en pleurant, méchants +qui vouliez abandonner votre petite Marie !</p> + +<p>François était resté sur le seuil de la porte. +Tout à coup il poussa un grand cri et rentra +précipitamment dans la chambre.</p> + +<p> — Qu'y a-t-il ? demandèrent les deux femmes.</p> + +<p> — Pierre Vardouin ! s'écria François hors de +lui. Il s'avance de notre côté.</p> + +<p> — Quel malheur si mon père me surprenait +ici ! dit Marie.</p> + +<p> — Venez ! lui dit la veuve Regnault.</p> + +<p>Elle l'entraîna dans la chambre voisine.</p> + +<p>Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un +pas résolu dans la maison, François porta instinctivement +la main à son coeur, comme pour +en comprimer les battements. Il était trop jeune, +et ses passions étaient trop vives pour que son +émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui +de Pierre Vardouin. L'attitude de l'apprenti +n'exprimait pas le défi ; mais elle était pleine de +noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect +pour les cheveux blancs du maître de l'oeuvre, +et garda le silence. Il attendait une explication. +Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien +du jeune homme, s'il ne lui adressait pas les +excuses auxquelles il savait, d'ailleurs, qu'il +avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en +lui tendant la main.</p> + +<p> — François, dit-il, l'offense était grave, — je +le sais, — mais irréfléchie. Voici la main qui +vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme +celle d'un ami qui reconnaît ses torts ?</p> + +<p>Le jeune homme répondit par une étreinte +cordiale, mais tout en conservant une certaine +retenue et sans manifester d'étonnement. Cette +froideur déplut au maître de l'oeuvre.</p> + +<p> — Garderais-tu un vieux levain de rancune +contre moi ? demanda-t-il.</p> + +<p> — Dieu m'en préserve ! dit François. Seulement +j'ai peine à croire que je doive la visite de +Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends +donc l'explication de sa démarche.</p> + +<p> — Tu as vraiment une pénétration remarquable +pour ton âge, François. Parlons donc +franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier ?</p> + +<p> — Non ! répondit François avec fermeté. Vous +me rendez votre amitié, et je vous en suis reconnaissant. +Mais quant à travailler sous vos +ordres, jamais !... Voyez plutôt, ajouta-t-il en +montrant son havre-sac et son bâton de voyage, +je me disposais à partir.</p> + +<p>Un éclair de joie illumina le visage sévère de +Pierre Vardouin.</p> + +<p> — Au fait ! se dit-il, si je laissais s'envoler +l'oiseau, je n'aurais pas la peine de fermer sa +cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont +il était l'occasion.</p> + +<p>Mais une réflexion le ramena à sa première +idée. Si François quittait le pays, Henri Montredon +choisirait peut-être quelque habile entrepreneur, +dont l'amour-propre tiendrait à surpasser +la renommée de Pierre Vardouin. Au +contraire, s'il obtenait pour François la direction +des travaux de Norrey, il exercerait sur lui une +influence toute-puissante. Il l'écraserait sous ses +pieds, plutôt que de permettre à son talent de +se déployer.</p> + +<p> — Tu tiens à ton indépendance ? reprit-il en +s'adressant au jeune homme.</p> + +<p> — Je suis lassé d'obéir.</p> + +<p> — Et si tu commandais à ton tour ?</p> + +<p> — Oh ! cela n'arrivera jamais !</p> + +<p> — Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.</p> + +<p> — Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas +sérieux ?</p> + +<p> — Tellement sérieux que je viens t'offrir le +bâton de maître de l'oeuvre.</p> + +<p> — Quoi ! s'écria François, le front rayonnant +d'espérance, je conduirais des ouvriers, je construirais +des églises ! Tous mes rêves, toutes les +belles choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, +je pourrais leur donner une forme, leur donner +la vie, les soumettre au jugement des autres ? +Je me ferais un nom, je serais assez grand pour +qu'on ne me refusât pas la main de Marie !... +Mais non ! cela n'est pas vraisemblable, cela est +impossible, je ne suis qu'un insensé ; et vous-même, +vous ne pouvez vous empêcher de rire +de ma folie !</p> + +<p> — Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te +dis est si bien l'expression de la vérité que voilà +Henri Montredon...</p> + +<p> — Tout prêt à vous saluer du titre de maître +de l'oeuvre, dit le nouveau venu en entrant.</p> + +<p> — Ah ! s'écria François.</p> + +<p>Il ne put trouver une parole ; mais il tendit la +main à son protecteur et le remercia par un +regard éloquent.</p> + +<p> — J'espère que tu nous construiras une belle +église, dit Montredon en lui frappant amicalement +sur l'épaule.</p> + +<p>Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.</p> + +<p> — Oh ! répondit François, je vous ferai quelque +chose de beau !</p> + +<p> — Songe, interrompit Pierre Vardouin, que +tu n'auras qu'un bref délai pour construire ton +église.</p> + +<p> — Combien de temps ?</p> + +<p> — Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin +assez embarrassé du silence d'Henri Montredon... +Mais... tu aimes Marie ?</p> + +<p> — Plus que la gloire !</p> + +<p> — Eh bien, je te l'accorderai en mariage...</p> + +<p>Le jeune homme tomba aux genoux du maître +de l'oeuvre.</p> + +<p> — Le jour où l'on posera la dernière pierre +de l'église de Norrey.</p> + +<p> — Cependant, dit François, je ne puis sans +un temps raisonnable...</p> + +<p> — Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras +les travaux, tu presseras les ouvriers. Rien n'est +impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens +pas sur ma parole. Voilà mes conditions !</p> + +<p> — Et voici les miennes ! dit Marie d'une voix +assurée en entrant dans la chambre avec la +veuve Regnault.</p> + +<p>Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il +voulut saisir sa fille et l'entraîner. Mais elle glissa +dans ses doigts, courut vers François, le prit +par la main et le conduisit devant un Christ en +pierre attaché à la muraille. Les spectateurs de +cette scène étaient sous le coup d'émotions si +violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la +force d'exprimer sa colère, son étonnement ou +son admiration.</p> + +<p> — Voyez-vous cette image du Sauveur ? dit +Marie en montrant le Christ à François. Quelle +expression de souffrance ! quelle résignation divine ! +quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant ! +Celui qui a pu travailler une matière +ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant +emblème de la passion de Jésus, celui-là, — n'est-ce +pas, — devait être un merveilleux sculpteur, +un des princes de son art ? Non, c'était un +simple ouvrier. Eh bien ! le fils de cet homme +inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre. +Et ce fils... c'est vous, François ; car ce Christ +est l'ouvrage de votre père. Ferez-vous injure +à sa mémoire ? oublierez-vous ses leçons ? consentirez-vous +à faire une oeuvre indigne de lui, +indigne de vous ? Non, François !... Que votre +travail mérite l'admiration des hommes ; que +votre amour pour moi devienne une source féconde +d'inspirations ; qu'il ne soit pas une entrave +au développement de votre génie. Ne vous +pressez pas, consacrez à votre entreprise tout +le temps qu'elle exige. Je saurai bien attendre. +Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette +figure du Christ, de ne jamais donner ma main +à un autre que vous !</p> + +<p>Le rayonnement du bonheur illuminait le front +de François. Il tomba aux genoux de Marie. +Il essaya de prendre une de ses mains pour la +couvrir de baisers. Mais la jeune fille se déroba +à ces marques d'amour et, se tournant résolument +du côté de Pierre Vardouin :</p> + +<p> — Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.</p> + +<p>Son assurance, la fierté de son attitude en +imposèrent au maître de l'oeuvre. Il donna silencieusement +le bras à sa fille et sortit, après +avoir jeté sur François un regard où se peignait +toute sa haine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="MAITRE_V"></a><h2>V</h2> + +<h2>Deux martyrs.</h2> +<br><br> + +<p>Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment +de Marie. Son fiancé avait noblement répondu à +son religieux enthousiasme. La tour de l'église +de Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus +des peupliers les plus élancés.</p> + +<p>Rien de mieux ordonné que l'ensemble de +l'édifice ; rien de plus élégant, de plus achevé +que ses moindres détails. On n'y voyait pas les +lourds et massifs piliers de l'époque romane ; on +n'y voyait pas les formes contournées, les tours +de force qui, plus tard, caractérisèrent l'architecture +dite <i>flamboyante</i>. C'était un des types les +plus heureux de cette belle période du treizième +siècle, dont la Sainte-Chapelle est l'idéal. Là, +tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par +aucune défectuosité ; tout est si bien à sa place, +qu'on ne saurait ajouter ni retrancher le plus +petit ornement sans nuire à l'effet général. Les +colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés +du choeur, pour se rejoindre à la voûte et s'y +épanouir en un gracieux bouquet, comme ces +fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse +parabole et se terminent par une gerbe de feux +du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause +aucun effroi ; car ils sont aussi solides qu'élégants. +Ils ne ressemblent pas à ces géants difformes +qui n'ont, pour soutenir leurs grands +corps, que des jambes amaigries, mais à ces +hommes bien proportionnés, dont chaque partie +du corps s'est logiquement développée.</p> + +<p>Une ornementation simple, de grandes lignes, +l'union intelligente du beau et de l'utile, voilà +ce qui fait le charme et le prix de la petite église +de Norrey.</p> + +<p>Au moment où nous retrouvons François, le +jeune maître de l'oeuvre était au milieu de son +chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient +autour de lui, sans que l'idée de les surveiller +ou d'écouter leurs propos vînt troubler sa rêverie. +Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux +fixés sur le corps carré de la tour qui n'attendait +plus que sa pyramide pour que l'édifice fût +dignement couronné, le jeune homme semblait +abîmé dans de profondes réflexions. Une expression +de mortelle tristesse était répandue +sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment +dans le visage ; et il demeurait, les bras croisés, +immobile, et dans un morne accablement. Son +travail lui valait l'admiration des hommes. Mais +de combien de douleurs n'avait-il pas été la +source ?</p> + +<p>Huit longues années s'étaient passées depuis +la promesse de Marie. On lui avait défendu de +la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée. +Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque +fois qu'elle mettait les pieds hors de la maison. +Impossible de le fléchir, impossible même de +parvenir jusqu'à lui. Il se barricadait chez lui, +comme dans une forteresse. A plusieurs reprises, +François avait envoyé sa mère chez le maître de +l'oeuvre de Bretteville pour essayer de le toucher. +Mais Pierre Vardouin ne voulut pas l'écouter +et lui ferma sa porte. Hélas ! la pauvre +femme n'eut point l'occasion de tenter une nouvelle +épreuve ; une courte maladie l'enleva à +l'affection de son fils.</p> + +<p>Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. +Privé de l'amour de Marie, privé des +consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, +en se sentant réduit à ses seules forces +morales. Pas un être qui s'intéressât à lui, pas +une bouche amie pour lui dire de ces douces +paroles qui sont la nourriture du coeur ; personne +à aimer !</p> + +<p>Le jeune homme fut arraché à ses sombres +pensées par une petite altercation qui venait de +s'élever entre ses ouvriers.</p> + +<p> — J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il +est fort inutile de s'exténuer à polir des cailloux, +pour que le diable s'amuse à les mettre en +morceaux.</p> + +<p> — Ma foi ! je suis de l'avis de Greffin, dit un +autre ouvrier.</p> + +<p> — Qui, d'entre nous, aura le courage de +garder l'église cette nuit ? demanda un troisième.</p> + +<p> — Pas moi, certes !</p> + +<p> — Ni moi.</p> + +<p> — Il faudrait avoir des griffes au bout des +doigts, reprit Greffin, pour affronter les esprits +de l'enfer.</p> + +<p> — Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, +dit un bouffon de la compagnie.</p> + +<p> — Je ne comprends pas qu'on plaisante sur +les choses sérieuses, répondit Greffin visiblement +contrarié.</p> + +<p> — Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, +que j'avais portée hier soir dans la nef ? demanda +un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher +une querelle.</p> + +<p> — Si je me la rappelle ! dit un tailleur de +pierre : c'est ce que tu as fait de mieux !</p> + +<p> — Eh bien, voilà ! dit le sculpteur.</p> + +<p>Et il se frappa le cou du tranchant de la main.</p> + +<p> — Elle est brisée ? demandèrent les ouvriers +en choeur.</p> + +<p> — On lui a tranché la tête ! répondit le sculpteur. +Je savais, ajouta-t-il, que Kerlaz avait reçu +l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je m'apprêtais +à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque +le pauvre garçon s'est avancé à ma rencontre +avec une mine à faire trembler. Une +bosse affreuse lui cachait la moitié d'un oeil.</p> + +<p> — Il est tombé ? demanda-t-on.</p> + +<p> — Non ; mais il s'est battu.</p> + +<p> — Avec qui ?</p> + +<p> — Avec un esprit qui a le poing solide, allez !... +Il paraît qu'il s'éclairait (l'esprit bien entendu) +avec une petite lanterne sourde. Il prenait toutes +ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors +Kerlaz, qui est un rude compère et qui n'a pas +peur, s'est approché de lui tout doucement. Mais +au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, +il a reçu un terrible coup en plein +visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux : bonsoir ! +l'esprit était parti... Il ne restait plus que la +bosse. Comme je ne tiens pas à être défiguré, +j'ai pris la ferme résolution de ne pas monter la +garde dans l'église.</p> + +<p> — Je vous éviterai cette peine, dit François +qui s'était approché du groupe des parleurs. Je +veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de +l'église. J'entends que désormais il ne soit plus +question de toutes ces histoires ridicules. Suivez-moi, +ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai +besoin de vous.</p> + +<p>François s'avança à grands pas vers la maison +qu'il occupait à l'extrémité du chantier. Il pria +le sculpteur de patienter quelques instants ; puis +il s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous +la dictée de son coeur. Il ferma sa lettre et la +donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur +le seuil de la porte.</p> + +<p> — Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous +connaissez la maison de Pierre Vardouin. Courez +à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre +les mains de Marie.</p> + +<p> — Mais vous n'ignorez pas que le maître de +l'oeuvre ne permet à personne d'approcher de sa +maison, encore moins de sa fille ?</p> + +<p> — Je m'en rapporte à votre esprit inventif. +Rappelez-vous seulement que ce billet doit passer +de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.</p> + +<p>François s'assit sur un banc placé devant la +maison et regarda s'éloigner Morbrun, qui courait +sur la route de Bretteville avec la rapidité +d'un lièvre poursuivi par une meute.</p> + +<p>Ce n'était pas un garçon à sentiments bien +vifs. La tête jouait un plus grand rôle que le +coeur dans son affection pour François. Homme +d'esprit lui-même, il se faisait un honneur +d'obéir aux volontés d'un maître intelligent. +Bref c'était un de ces caractères portés naturellement +au bien, et chez lesquels la soumission +au devoir est un instinct plutôt qu'une vertu.</p> + +<p>Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, +il cherchait un moyen ingénieux pour tromper +la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il +fut devant la maison du maître de l'oeuvre, il +prit la désinvolture et la voix d'un homme aviné. +Tout en trébuchant et maugréant à la façon +des ivrognes, il vint rouler avec force contre la +porte extérieure. Le bruit de sa chute attira du +monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui.</p> + +<p> — Qui est là ? dit une voix de jeune fille.</p> + +<p> — Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre +Vardouin, répondit le sculpteur avec accompagnement +de fioritures d'ivrogne.</p> + +<p> — Il est sorti.</p> + +<p> — C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun +en se redressant d'aplomb sur ses jambes.</p> + +<p>Puis, tirant la lettre de sa poche :</p> + +<p> — Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous +apporte ce billet, qu'on m'a chargé de vous remettre.</p> + +<p>Marie poussa un cri de joie et tendit la main +pour saisir le billet ; mais la fenêtre était trop +élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement +le cordon qui faisait plusieurs fois le tour +de sa taille. En moins d'une minute le cordon fut +descendu, la lettre attachée et introduite dans +la chambre. Marie fit un geste de remercîment +à Morbrun et referma la fenêtre. Son coeur battit +violemment, quand elle décacheta la lettre ; et +ses yeux se remplirent de larmes, à mesure +qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce que lui +disait François :</p> + +<blockquote> +« Que devenez-vous, Marie ? Vous rappelez-vous +votre promesse ? Pensez-vous toujours à +votre ami d'enfance ? Oh ! vous ne sauriez imaginer +combien de fois j'ai maudit le jour où je +me suis engagé, au pied du Christ, à mériter +votre estime et celle des hommes ! Que me sert +la gloire ? Cette vaine renommée, je la donnerais +pour un instant passé auprès de vous. On répète +autour de moi que mon oeuvre est belle. Les +mères seraient jalouses de voir leurs enfants +recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais +tout cet encens, tous ces éloges que j'avais tant +désirés, loin de me satisfaire, ils me brisent le +coeur ! En m'imposant l'obligation de couronner +dignement mon travail, ils semblent par cela +même m'éloigner encore de vous. Moi qui aurais +voulu passer ma vie auprès de vous ! Moi qui +n'aurais demandé pour tout bonheur que de vous +voir, de vous entendre !<br><br> + +« Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre +voix, de serrer votre main, de vous dire que je +vous aime. Et pourtant j'ai soif d'affection ; mon +âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne +avec qui pleurer !... Ma mère, ma pauvre mère ! +elle n'est plus là pour me donner des consolations. +Je n'ai même plus la force de la résignation. +Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne +sais quelle voix me crie que vous m'aimez toujours ; +et cependant le doute, l'inquiétude me +torturent à chaque heure du jour et de la nuit. +J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je +tremble ! Ce n'est déjà plus un pressentiment. +On m'a dit que votre père veut vous marier. Ce +bruit-là est absurde, n'est-ce pas ? Ce serait un +crime de vous supposer capable d'un parjure. +Mais si votre père vous enferme comme dans +une prison, il peut bien vous conduire de force +à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne +me sens plus maître de ma volonté. Marie, ayez +pitié de moi ! Il faut que je vous parle, que j'entende +votre voix, que je touche votre robe, +dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. +Ce soir, je vous attendrai auprès de l'église de +Norrey. Venez, lorsque le soleil aura disparu à +l'horizon, venez rendre le calme au coeur de +votre ami...<br> +<br> + +« Oh ! ne craignez rien ; si sa raison l'abandonne +parfois, c'est quand il désespère de vous +voir. Votre présence le guérira. Ne craignez +rien ! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même +nous entendra, nous surveillera, comme +autrefois. Sa tombe sera sous nos pieds, à côté +de celle de mon père. Adieu, Marie ! Pardonnez-moi ; +mais ne me refusez pas ! » +</blockquote> + +<p>La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner +à l'émotion que lui causaient les plaintes +de François. On venait de refermer brusquement +la porte de la rue, et les pas de son père +résonnèrent pesamment sur les degrés de l'escalier. +Elle n'eut que le temps de cacher la lettre +et de passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre +Vardouin était déjà dans la chambre.</p> + +<p> — Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin ? dit +le maître de l'oeuvre d'une voix dure.</p> + +<p> — Je pensais aux jours de mon enfance, répondit +Marie en essayant de sourire.</p> + +<p> — Tu auras bien assez de sujets de chagrin +dans l'avenir sans en demander au passé, reprit +Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme +moi, tu connaîtras le prix des larmes.</p> + +<p> — Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.</p> + +<p> — Voilà précisément le mal, continua Pierre +Vardouin en déposant son manteau. Dans la vie, +les parents se contentent des fruits amers et +abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise +éducation ! Ils n'ont plus de courage dans les +jours malheureux.</p> + +<p> — Il y a des exceptions, soupira Marie.</p> + +<p> — De quoi te plains-tu ? Je ne te donne pas +assez de liberté peut-être ?</p> + +<p> — Vous m'enfermez à clef.</p> + +<p> — Par saint Pierre, mon patron ! je te sais gré +de ta franchise. J'oubliais que les filles se fatiguent +de l'autorité paternelle, quand elles ont +dépassé vingt ans.</p> + +<p>En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. +Marie, encouragée par son air affable, eut +une lueur d'espérance. Elle courut vers son père +et lui fit mille caresses.</p> + +<p> — Vraiment ! mon père, dit-elle en cherchant +à lire dans ses yeux, vous auriez l'intention ?...</p> + +<p> — De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant ?</p> + +<p>Marie poussa un cri de joie. Cette révélation +répondait au plus cher de ses désirs.</p> + +<p> — Tu consens donc à quitter ton vieux père ? +dit le maître de l'oeuvre en passant doucement +la main dans les cheveux de sa fille.</p> + +<p> — Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien.</p> + +<p> — Et : mieux vaut tôt que jamais ? dit Pierre +Vardouin en retournant le proverbe.</p> + +<p>Marie ne chercha point à répondre à cette +plaisanterie. Elle se serait d'ailleurs mal défendue. +Son visage était rayonnant.</p> + +<p> — Vous l'avez donc vu ? demanda-t-elle à son +père.</p> + +<p> — Aujourd'hui même.</p> + +<p> — Il vous a dit combien il a souffert ?</p> + +<p> — Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis +si longtemps. Il s'est jeté à mon cou en +pleurant. Alors, pour le consoler : « Dans peu +de jours, lui ai-je dit, dans peu de jours, Louis +Rogier, vous serez le plus heureux des hommes. »</p> + +<p>Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur +mortelle.</p> + +<p> — De qui voulez-vous parler ? demanda-t-elle +avec angoisse.</p> + +<p> — De Louis Rogier, parbleu ! du fils de l'échevin.</p> + +<p> — Ce n'est pas lui ! s'écria la jeune fille en +laissant tomber sa tête dans ses mains. Ah ! vous +êtes cruel, mon père.</p> + +<p> — Quoi ! tu pensais encore à l'autre ?</p> + +<p> — Il a ma parole, répondit simplement Marie.</p> + +<p> — Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait +sincèrement, est-ce qu'il aurait mis huit ans, et +plus, à construire l'église de Norrey ?</p> + +<p> — Il n'a fait que son devoir.</p> + +<p> — Oui ; mais il est plus épris de son oeuvre que +de toi, ma pauvre enfant. On le salue du nom de +maître illustre ; tout Bretteville va admirer son +travail... On me délaisse moi ! pour ce misérable +apprenti, qui sait à peine bégayer son art... La +fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce +qu'il nous doit. Il rêve déjà une alliance plus +relevée. Il te dédaigne.</p> + +<p> — Je ne le crois pas.</p> + +<p> — Il ne pense plus à toi ; j'en ai des preuves.</p> + +<p>Indignée de la conduite de son père, Marie +fut tentée de le confondre en mettant sous ses +yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à +temps, dans la crainte de compromettre son bonheur +et celui de son amant.</p> + +<p> — Quel est donc le mérite de François ? poursuivit +Pierre Vardouin. On lui prodigue les +éloges ; mais cela durera-t-il ? Quelle est sa fortune ? +A-t-il de la naissance ?</p> + +<p> — Mais je l'aime ! s'écria Marie d'un ton déchirant.</p> + +<p>Pierre Vardouin comprit en cet instant que +tout l'avenir de sa fille était attaché à la satisfaction +de son amour pour François. Son premier, +son bon mouvement, celui que lui dictait +son instinct de père, allait peut-être lui arracher +un consentement. Marie attendait son arrêt +en frémissant, lorsqu'un bruit de voix, parti de +la rue, parvint jusqu'aux oreilles de Pierre +Vardouin et paralysa son élan généreux.</p> + +<p> — Il est impossible, disait-on, de voir quelque +chose de plus beau que l'église de Norrey. +La construction de Pierre Vardouin est une +bicoque, en comparaison de celle de François !</p> + +<p>Quand il se fait une perturbation dans les lois +de la nature, le physicien n'a plus qu'à déposer +ses instruments d'expérimentation en attendant +la fin du désordre. Ne doit-il pas en être de +même du moraliste ? Que viendrait faire sa +science en présence des cataclysmes du coeur +humain ? Sa méthode, si incertaine d'ailleurs, +oserait-elle balbutier une explication des orages +qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au +point d'anéantir les affections les plus saintes ? +Qu'il se taise alors ; ou, s'il veut faire de la statistique, +qu'il constate une monstruosité de +plus.</p> + +<p>La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, +plus active, plus effroyable que jamais. +Il ne se contentait pas de haïr François de toutes +les forces de son âme. Il embrassait dans +son inimitié tout ce qui pouvait porter quelque +intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard +terrible à sa fille et sortit en blasphémant.</p> + +<p>Marie profita de son absence pour s'abandonner +librement à sa douleur. Il était trop évident +à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que +dans la miséricorde de Dieu. Elle attendit avec +résignation le retour de son père. Leur souper +fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. +Pas un mot ne fut échangé entre le père et la +fille. Marie retenait à peine ses sanglots.</p> + +<p>Cependant la nuit commençait à remplir tout +de son ombre, et l'heure du rendez-vous approchait. +La jeune fille aurait cru commettre un +sacrilége si elle n'eût pas tenté l'impossible pour +aller donner des consolations à François. Elle +sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. +Son père sortait habituellement le soir. Elle surveillait +donc avec une impatience fébrile les +moindres mouvements du maître de l'oeuvre.</p> + +<p>Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, +prit son manteau et descendit l'escalier +avec précipitation.</p> + +<p>Au bruit épouvantable que la porte fit en se +refermant, Marie put juger du degré d'irritation +de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le +suivit des yeux aussi longtemps que l'obscurité +le lui permit. Puis elle se demanda par quels +moyens elle parviendrait à s'échapper de la +maison. Ses mouvements indécis témoignaient +du peu de succès de ses recherches. Soudain le +feu de la résolution brilla dans son regard ; elle +prit la lampe et descendit examiner la porte qui +donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent vers le +ciel avec une admirable expression de reconnaissance.</p> + +<p> — Mes pressentiments ne m'ont pas trompée ! +s'écria-t-elle. Dans sa colère, il a oublié ses précautions +habituelles... Je suis libre !</p> + +<p>En même temps elle attirait la porte, qui gémit +péniblement sur ses gonds.</p> + +<p> — Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, +mais François va savoir que je l'aime +encore !</p> + +<p>Et la courageuse fille se mit à courir dans la +direction du village de Norrey. Elle n'eut pas +fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa +rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment +de côté et chercha une cachette derrière +une haie d'aubépine.</p> + +<p>Le vent chassait au ciel de grands nuages, +aux contours bizarres. De temps à autre, cependant, +la lune apparaissait au milieu de vapeurs +irrisées, brillante comme un miroir d'argent +qui réfléterait les rayons du soleil. Au moment +où Marie se croyait le mieux à couvert, un des +gros nuages se déchira, et des flots de lumière +se répandirent sur la route et sur la campagne.</p> + +<p>Deux cris de joie signalèrent cette victoire de +l'astre sur les ténèbres. Dans l'homme qui lui +avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître +François.</p> + +<p>Les deux jeunes gens échangèrent un rapide +regard et se jetèrent dans les bras l'un de +l'autre.</p> + +<p> — Je savais bien que vous ne me refuseriez +pas ! s'écria François, quand il se fut rendu +maître de son émotion.</p> + +<p> — Douterez-vous de mon amour maintenant ? +lui demanda Marie.</p> + +<p> — Vous êtes bonne, répondit François en +déposant un baiser sur le front de la jeune fille.</p> + +<p> — Voyons ! donnez-moi votre bras, dit Marie. +Et promenons-nous gravement, comme de +grands parents.</p> + +<p> — Où faut-il vous mener ?</p> + +<p> — A Norrey. Je ne connais pas encore votre +chef-d'oeuvre.</p> + +<p> — Vous exagérez...</p> + +<p> — Non pas ! reprit Marie. Je compte sur un +chef-d'oeuvre, sans quoi je ne vous pardonnerais +pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir +de vous admirer.</p> + +<p> — En effet, voilà huit ans que je souffre !...</p> + +<p> — Est-ce un reproche ? dit Marie.</p> + +<p> — Pour cela, non, répondit François. Vous +n'avez fait que votre devoir en me faisant jurer +d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il +se montrer si impitoyable ?</p> + +<p> — Oh ! ne me parlez pas de mon père ! interrompit +Marie. Soyons tout entiers au bonheur +de nous voir !</p> + +<p>Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église +se dressait devant eux dans toute sa magnificence.</p> + +<p> — Dieu, que c'est beau ! s'écria Marie. Oh ! +que je suis contente, que je suis fière de vous, +François !</p> + +<p>En, même temps elle enlaça ses deux bras +autour de son cou et lui prodigua mille caresses, +en lui disant les plus douces choses. Ces quelques +minutes de bonheur firent oublier à François +ses huit années de souffrance. Ses yeux, +admirables en ce moment d'enthousiasme et de +félicité, se promenaient avec amour de Marie à +l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient +en vain des mots qui répondissent aux +sentiments qui remplissaient son âme.</p> + +<p>Mais il n'est pas de langue capable de traduire +ces sublimes béatitudes, si fugitives d'ailleurs +qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse mortelle. +Le front de François s'inclina, chargé de +langueur.</p> + +<p>Et n'est-ce pas le propre des natures élevées +d'associer au bonheur présent un pénible souvenir, +de ne jamais goûter une joie, un plaisir +sans y trouver d'amertume, de penser, en voyant +l'enfant, à l'aïeul qui n'est plus !</p> + +<p> — Que je suis heureux ! s'écria-t-il d'une +voix émue... Si ma mère pouvait partager ma +joie !</p> + +<p>Marie suivit la direction des yeux de son +amant. Elle aperçut alors deux petites croix de +bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme +pour se rejoindre, au-dessus de deux tertres +couverts de gazon.</p> + +<p> — Prions ! dit Marie en tombant à genoux ; +Dieu pourrait nous punir d'avoir oublié les +morts.</p> + +<p> — Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous +pas entendu du bruit ?</p> + +<p> — Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de +trembler. Il me semble que la nuit est glaciale. +L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai +peur, François !</p> + +<p> — Tranquillisez-vous ; je suis là pour vous +protéger, répondit le jeune homme en couvrant +Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu +jusque-là sur son bras.</p> + +<p> — Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, +et séparons-nous. Mon père peut rentrer +d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous +bien sa colère, s'il ne me trouve pas à la +maison ?</p> + +<p> — On jurerait qu'il y a de la lumière dans la +tour, interrompit François.</p> + +<p> — C'est peut-être un reflet de la lune, dit +Marie.</p> + +<p> — Mes yeux me trompent rarement, reprit +le jeune homme.</p> + +<p>Il se dirigea vers l'église.</p> + +<p> — Restez ! dit Marie avec un tremblement +dans la voix.</p> + +<p> — Les ouvriers, continua François, prétendent +que ce sont des esprits. Je croirais plus +volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, +je vais bientôt avoir sondé ce mystère.</p> + +<p> — Ne vous exposez pas ! s'écria Marie en +cherchant à retenir son ami.</p> + +<p> — Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt +de retour.</p> + +<p>A ces mots, il entra résolûment dans l'église +et prit un ciseau laissé là sur le sol par les compagnons, +pour s'en faire une arme au besoin.</p> + +<p>Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une +vive terreur. Elle s'agenouilla sur une dalle et +commença une fervente prière. Le jeune homme +montait rapidement les marches du petit escalier +de la tour.</p> + +<p>Arrivé au terme de sa course, son pied heurta +contre une masse informe qui lui barrait le passage. +Il se baissa et sentit le corps d'un homme +sous ses doigts. François ne savait pas ce que +c'est que la peur. Il empoigna fortement le bras +de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur.</p> + +<p> — Je te tiens enfin ! s'écria-t-il en prenant +pied sur la plate-forme. Si tu n'es pas un esprit +de l'enfer, je vais apprendre au moins comment +tu te nommes.</p> + +<p>Le prisonnier sortit de la pénombre et parut +dans un demi-jour. Le jeune homme lâcha sa +proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.</p> + +<p>C'était Pierre Vardouin.</p> + +<p>Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.</p> + +<p> — Que faisiez-vous là à cette heure ? demanda +enfin François, dont la poitrine se soulevait par +bonds violents.</p> + +<p> — N'est-il pas permis au maître de visiter le +travail de son élève ?</p> + +<p> — Mais vous brisiez des sculptures ! reprit +François avec indignation. Vous n'aviez donc +pas assez de me briser le coeur, en me refusant +la main de Marie !</p> + +<p> — Proclame partout que ton église a été construite +sur mes plans, dit Pierre Vardouin d'une +voix sourde, et demain tu conduiras Marie à +l'autel.</p> + +<p> — Que je fasse cette infamie ? s'écria le jeune +homme, chez qui l'orgueil de l'artiste se réveilla +plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir !</p> + +<p> — Eh bien, soit ! dit Pierre Vardouin avec +un sourire affreux.</p> + +<p>Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita +sur le jeune homme, qu'il étreignit de ses bras +nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut +pas le temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé +et porté sur le bord de la plate-forme.</p> + +<p> — Réfléchis encore ! dit Pierre Vardouin en +le tenant suspendu sur l'abîme.</p> + +<p>François ne répondit pas. Il avait réussi à +dégager celle de ses mains qui tenait le ciseau. +Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre +Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula +dans le vide. Son corps rencontra un restant +d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit +et vint s'affaisser au pied de la tour avec +un bruit sourd.</p> + +<p>Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets +l'intérieur de l'église.</p> + +<p>Marie continuait de prier pour son amant. +L'absence prolongée de François la frappa de +terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, +et s'approcha, en chancelant, de la porte qui +donnait accès à la tour.</p> + +<p>Au moment où elle mettait le pied sur la +première marche, la figure sombre de Pierre +Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber +à la renverse ; mais elle retrouva subitement +toute son énergie à la pensée du danger que +François avait couru. Et saisissant une des +mains du maître de l'oeuvre :</p> + +<p> — Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait +de François ?</p> + +<p> — Le malheureux s'est tué ! balbutia Pierre +Vardouin en baissant les yeux sous le regard +pénétrant de sa fille.</p> + +<p>Marie bondit hors de l'église et courut au pied +de la tour.</p> + +<p>Le corps de François était étendu à terre. Sa +tête reposait sur le tertre d'une tombe, comme +s'il se fût endormi pour toujours sur la couche +des morts.</p> + +<p>Marie se jeta à genoux et posa la main sur le +coeur du jeune homme.</p> + +<p> — Il respire ! dit-elle en levant les yeux au +ciel avec une divine expression de reconnaissance.</p> + +<p> — Qui est là ? soupira faiblement le jeune +homme.</p> + +<p> — C'est moi ; c'est votre Marie.</p> + +<p> — Je vous attendais, Marie. Je savais bien +que vous viendriez me fermer les yeux.</p> + +<p> — Ne parlez pas ainsi ! répondit Marie tout +en larmes... Tenez, maintenant que votre tête +repose sur mes genoux, les couleurs semblent +vous revenir... Oh ! personne ne m'enlèvera mon +trésor !</p> + +<p> — Je le sens, Marie, mon heure est venue... +Je souffre !... Ma pauvre église, je ne l'achèverai +donc pas ?... Que personne ne la termine... +qu'elle reste inachevée, comme ma destinée !</p> + +<p> — Si vous m'aimez, François, vous reprendrez +courage... Mon père est parti pour chercher du +secours...</p> + +<p> — Votre père ! s'écria François avec horreur.</p> + +<p> — Quoi ? dit Marie plus pâle que son amant.</p> + +<p> — Je lui pardonne tout, murmura François.</p> + +<p>Pas un mot d'accusation ne sortit de sa +bouche. Ce sublime effort l'avait épuisé, et sa +tête retomba lourdement sur les genoux de la +jeune fille. Folle de douleur et d'amour, Marie +serra François contre sa poitrine et lui donna +un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima +sous cette étreinte passionnée, et ses yeux reprirent +tout leur éclat.</p> + +<p> — Marie, dit-il ; au nom du ciel ! laissez-moi.</p> + +<p> — Je vous abandonnerais !...</p> + +<p> — Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux +vous épargner cet horrible spectacle.</p> + +<p> — Mais... vos yeux s'animent et votre voix +est sonore ?</p> + +<p> — Mon père était ainsi quand il tomba du haut +de son échafaudage. Il nous parla avec force... +puis... tout d'un coup...</p> + +<p> — Oh ! vous me désespérez, François ! s'écria +Marie en éclatant en sanglots.</p> + +<p> — Voyez-vous comme le ciel s'illumine ? +reprit François. Toutes ces étoiles qui brillent +au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de +mes funérailles, les funérailles du pauvre... Et +pourtant je voudrais si bien vivre, vivre pour +vous, pour mon église, pour ces beaux astres ! +Nous aurions eu tant de bonheur ! Mais Dieu ne +le veut pas, et nous nous reverrons au ciel. +Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier +où vous aviez cueilli une rose ?... Vous +le planterez sur ma tombe, et tous les ans... Oh ! +mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu !... +Votre main, Marie... Encore un baiser !</p> + +<p>Marie approcha ses lèvres de celles du jeune +homme.</p> + +<p>Quand elle releva la tête, l'ange de la mort +avait passé entre les deux amants ; et l'âme +de François était allée rejoindre celle de sa +mère.</p> + +<p>Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la +jeune fille n'entendit pas son père qui revenait +de laver sa blessure à une source voisine. Pierre +Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître +de l'oeuvre ses yeux égarés. Un frisson glacial +parcourut alors tous ses membres. Elle venait +d'apercevoir le front meurtri de son père ; et, +de là, son regard s'était abaissé fatalement sur +le ciseau que François tenait encore dans la +main droite.</p> + +<p>L'affreux mystère s'était fait jour dans son +esprit. Elle poussa un cri d'horreur et tomba +presque inanimée aux pieds de François.</p> + +<hr style="width: 45%;"> + +<p>Marie eut le malheur de survivre à son amant. +A cette époque, on n'avait pas encore appris à +se soustraire au désespoir par une mort volontaire.</p> + +<p>Douce, affectueuse comme par le passé, la +jeune fille continua d'habiter sous le même toit +que son père. Plus elle le voyait triste et rongé +par les remords, plus elle redoublait de soins et +d'attentions. En présence d'un tel dévouement, +le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion +que sa fille ne se doutait pas de l'affreuse vérité.</p> + +<p>Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire +à l'idée de voir les plus belles années de Marie se +consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié +de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir +heureux.</p> + +<p>Mais, au premier mot de mariage, la jeune +fille se révolta. Elle répondit simplement :</p> + +<p> — L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est +là le délai que vous m'aviez imposé pour mon +mariage. J'attendrai !</p> + +<p>Ce refus porta un coup funeste au vieux maître +de l'oeuvre. Ses facultés baissèrent rapidement, +et cet homme orgueilleux devint la risée et le +jouet des enfants du village. Marie seule avait +le don de le distraire. Elle consentait à mettre +ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.</p> + +<p>Il y a certes plus de grandeur à supporter une +telle existence qu'à monter sur le bûcher des +persécutions ; et les martyrs, dont les religions +ont le plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être +ceux-là même qui ont le courage de vivre +tout en ayant la mort dans l'âme.</p> + +<p>A partir de la mort de son père, le temps que +Marie ne consacra pas à visiter les malheureux, +elle le passa à prier sur la tombe de François. +Souvent, après l'accomplissement de ce pieux +devoir, elle dirigeait ses pas vers le petit bois, +voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le +banc de gazon où nous l'avons vue recevoir le +touchant aveu de la passion de François. Alors +sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur +et d'espérance, et des larmes amères coulaient +de ses yeux.</p> + +<p>Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas +un lieu de prédilection, où promener nos regrets +et exhaler notre douleur ?</p> + +<p>On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait +sur le rivage de Minturnes, pendant que l'on +préparait le navire qui devait protéger sa fuite, +tournait souvent ses regards du côté de la ville +éternelle. Que lui disaient alors ses souvenirs +et son immense orgueil inassouvi ? Il passait la +main sur son front, comme pour en arracher +son angoisse, et, levant vers le ciel ses yeux humides, +il semblait lui demander d'abréger son +supplice.</p> + +<p>La prière de Marie fut mieux entendue de la +Divinité que celle de l'ambitieux.</p> + +<hr style="width: 65%;"> +<br><br><br><br> + + + +<a name="MAITRE_EPILOGUE"></a><h2><b>ÉPILOGUE.</b></h2> + +<h2>Visite chez l'ex-magistrat.</h2> +<br><br> + + +<p> — Je remarque avec plaisir que la tour n'a +pas été achevée, dit Léon en sortant du cimetière. +Elle attend encore sa pyramide.</p> + +<p> — Les dernières volontés de François ont été +respectées, répondit M. Landry. Seulement, on +ne prend pas grand soin de conserver son chef-d'oeuvre. +Vous pouvez en juger d'après le mauvais +état de la toiture.</p> + +<p> — Cherchons le moyen de secouer l'apathie +des habitants de Norrey, dit Victor... Si l'on +répandait le bruit que l'âme de François vient +se plaindre le soir du triste délabrement de son +église ?</p> + +<p> — J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. +Vous avez là une excellente idée.</p> + +<p>Tout en parlant de la sorte, nos touristes +avaient repris le chemin de Bretteville. Lorsqu'ils +furent arrivés à l'extrémité du village, +leur cicérone s'arrêta devant une maison de peu +d'apparence précédée d'un jardin, dont les +plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse +des fleurs.</p> + +<p> — Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant +la grille du jardin. Vous pouvez vous y +promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni +arbre de la science...</p> + +<p>Il les quitta un instant pour aller donner ses +ordres à la vieille Marianne, sa cuisinière. +Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le +bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement +du monde, doit goûter lorsqu'il est arraché à +ses méditations par des amis qu'il estime.</p> + +<p> — Ah ! dit-il, vous regardez mes pains de +sucre ? des ifs taillés en forme de pyramide ? +Mauvais goût, n'est-ce pas ? Mais que voulez-vous ? +Tels me les a laissés mon père, tels je les +ai conservés. Le brave homme aimait à tailler +ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, +et d'ailleurs c'était de mode à l'époque. Par +esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver +à cette habitation la physionomie qu'elle avait +du temps du vieillard, je me suis mis à prendre +de grands ciseaux et à faire la toilette de ces +pauvre ifs.</p> + +<p>A cet instant, la cuisinière cria du seuil de +la porte :</p> + +<p> — Monsieur est servi !</p> + +<p> — En ce cas, messieurs, je vous invite à me +suivre au réfectoire, dit M. Landry en se levant +et prenant chacun des jeunes gens par un bras.</p> + +<p>La salle à manger de M. Landry était simple, +mais d'un goût parfait.</p> + +<p>On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement +sculpté, une table monopode avec +des guirlandes de fleurs également taillées dans +le bois, des chaises à pieds tordus, dans le genre +Renaissance, une horloge dans le même style, +quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs +vases du Japon, placés sur la cheminée.</p> + +<p>Le peintre s'empressa naturellement d'aller +examiner les tableaux, tandis que son compagnon +promenait un regard complaisant sur tous +les objets qui l'entouraient.</p> + +<p>La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, +demi-plaisant, qui a tant de charme +entre gens d'esprit. On parla beaucoup des +femmes, de l'art, de la littérature, et fort peu +du cours de la rente ; ce qui eût paru bien fade +à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être +hélas ! à plus d'une de nos jolies femmes.</p> + +<p>Les deux artistes se retirèrent dans leur +chambre, enchantés de leur hôte. Ils ne tardèrent +pas à s'endormir et leur imagination, +échauffée par un repas excellent, les fit assister +à des scènes étranges qui auraient pu, à elles +seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann.</p> + +<p>Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se +coiffer d'une immense pyramide et commencer +autour de lui une ronde dévergondée ; Victor +voyait avec effroi la servante de M. Landry s'approcher +de son tableau du <i>Quos ego</i>, arracher +le poisson que Neptune tenait à la main et le +jeter dans la poêle à frire.</p> + +<p>Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, +lorsqu'on frappa à leur porte. Ils se +réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer +dans la chambre.</p> + +<p> — Voilà comme je dormais autrefois ! dit l'ex-magistrat +en souriant. Aussi m'est-il arrivé souvent +de manquer le départ des voitures.</p> + +<p> — Quoi ! la voiture serait passée ? s'écrièrent +les deux jeunes gens en sautant à bas du lit.</p> + +<p> — Oui. Vous êtes mes prisonniers.</p> + +<p> — Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer +les portes pour nous retenir, répondit Léon, si +le peu de temps dont nous pouvons disposer ne +nous faisait un devoir de partir aujourd'hui.</p> + +<p> — Mais la voiture ? objecta M. Landry.</p> + +<p> — Nous n'avons pas les mollets aristocratiques +du marquis de la Seiglière, dit Victor ; mais +nos jambes sont solides. Nous irons à pied.</p> + +<p> — Alors je vous accompagnerai.</p> + +<p> — Nous n'y consentirons jamais...</p> + +<p> — L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit +M. Landry. Pendant que vous achèverez +votre toilette, j'improviserai un déjeuner.</p> + +<p>Trois heures après, nos voyageurs arrivaient +aux premières maisons de St-Léger. M. Landry +s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux +artistes.</p> + +<p> — C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement.</p> + +<p> — Déjà ! s'écria Victor.</p> + +<p> — Vous êtes fatigué ? dit Léon.</p> + +<p> — Il m'est pénible de vous quitter, répondit +M. Landry, car je commençais à vous aimer. Je +me serais bientôt arrogé le droit de vous donner +des conseils ; de vous dire, à vous, Léon, de +combattre avec énergie votre malheureuse disposition +au découragement ; à vous, Victor, de +savoir mettre parfois un frein à votre imagination. +Mais il ne faut pas y songer. Hélas ! mes +amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se +dire qu'on ne voudrait jamais se quitter et se +quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie ? Nous aurions +le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent +entre elles n'étaient jamais condamnées à se séparer. +Encore ! ajouta M. Landry, en allongeant +le bras dans la direction du cimetière de St-Léger, +encore doit-on se croire heureux, lorsque +la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation.</p> + +<p>Les deux artistes n'insistèrent pas davantage +pour retenir M. Landry.</p> + +<p>Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage +un souvenir douloureux.</p> + +<p>Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui +dirent un dernier adieu et se remirent tristement +en route.</p> + + + + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br> + +<a name="L'HOTEL_FORTUNE"></a><h2><b>L'HÔTEL FORTUNÉ</b></h2> +<br><br><br><br> + +<a name="HOTEL_I"></a><h2>I</h2> + +<h2>Le Rêve.</h2> +<br><br> + + +<p>A moitié route environ de Caen à Bayeux, le +voyageur qui se dirige vers cette dernière ville +rencontre sur la droite, au bas de deux côtes +assez roides, une maison dont la façade, tournée +du côté du chemin, regarde une prairie qui +semble s'étendre à perte de vue dans la direction +d'Audrieu. Le site n'a rien d'enchanteur ; mais il +a cela de bon qu'il repose un peu les yeux de +l'aspect monotone des terres en labour.</p> + +<p>Tout un peuple d'animaux domestique s'agite +et murmure dans la cour qui sépare la ferme +du grand chemin. Dans une mare alimentée par +un petit ruisseau, les canards jouissent des délices +du bain, tandis que les porcs, moins délicats, +disparaissent jusqu'au grouin dans la +bourbe noire des engrais. Ailleurs les oies dorment +tranquillement sur une patte, le cou replié +et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un +dindon qui fait la roue auprès de sa femelle. +Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une +souris avant de lui donner le dernier coup de +dent. Auprès de la barrière, c'est un chien de +garde qui tend sa chaîne en aboyant.</p> + +<p>Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce +mouvement, un âne ne semble préoccupé que +du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé +à n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y +contraindra par la violence. Mais voilà que l'apparition +de la redoutable maîtresse Gilles vient +jeter l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur +ne trahit son émotion ; il demeure impassible. +Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de +ses idées ; l'étude de la philosophie exigeant une +parfaite possession de soi-même.</p> + +<p> — Bah ! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, +Jacquot est déjà revenu des champs ! +Il est même débridé, comme si cette paresseuse +d'Élisabeth s'était levée avant le jour pour aller +traire les vaches !... C'est à n'y pas croire !</p> + +<p>Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se +renversait en arrière pour chercher des yeux +une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne +d'Audrieu.</p> + +<p> — Élisabeth ! Élisabeth ! cria maîtresse Gilles +d'une voix qui retentit dans la cour et dans tous +les coins de la maison.</p> + +<p> — Que voulez-vous, maîtresse ? demanda une +jolie jeune fille qui pencha la moitié du corps +en dehors de la fenêtre de la mansarde.</p> + +<p> — Vous êtes bien matinale aujourd'hui ! répondit +maîtresse Gilles.</p> + +<p> — Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait +ses raisons pour voir une ironie dans ces simples +paroles... je suis prête à l'instant.</p> + +<p> — Très-bien ! vous ferez maintenant deux toilettes +comme les dames de la ville, répliqua la +fermière.</p> + +<p> — Je m'habille pour la première fois.</p> + +<p> — Par l'âme de feu ma mère ! j'aurais dû +m'en douter ! s'écria maîtresse Gilles avec colère ; +la paresseuse !... la paresseuse !</p> + +<p>Tandis que la fermière exhalait sa rage dans +de véhémentes imprécations, Élisabeth s'empressait +de descendre et entrait dans la cour.</p> + +<p> — Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant +timidement vers sa maîtresse.</p> + +<p> — Vous voilà ! vous voilà ! Vous attendez +peut-être qu'on vous complimente ? reprit maîtresse +Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente +colombe qui se lève deux heures après +le soleil pour aller traire les vaches ! Vous n'êtes +qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas +honte de voler le pain d'honnêtes gens !</p> + +<p> — Maîtresse, j'étais souffrante...</p> + +<p> — Souffrante ? jour de Dieu ! c'est par trop +risible ! Est-ce que je vous paye dix écus tous +les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez +souffrante ? s'écria maîtresse Gilles avec indignation. +Il n'y a que les gens riches qui aient +le temps d'être malades, — entendez-vous ? — mais +les gens de votre espèce doivent bien se +porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre, +moi ? continua maîtresse Gilles en appuyant +fièrement ses deux poings sur ses hanches, de +manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je +jamais reculé devant la besogne ou regretté que +la moisson fût trop abondante ? Ai-je bonne mine, +oui ou non ? Voilà pourtant soixante ans que je +me passe du médecin ; et j'espère bien que ce ne +sera pas lui qui me fera mourir. Le lendemain +du jour où je mis mon gros Germain au monde, +je ramassais de la luzerne pour les chevaux ; et +c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce +que, si vous savez être coquette avec les garçons, +vous n'apprendrez jamais comment il faut +travailler pour élever sa petite famille et lui +laisser du pain tout cuit quand le bon Dieu nous +appelle là-haut.</p> + +<p>Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur +subite, Élisabeth courba la tête et se mit à +pleurer.</p> + +<p> — Des larmes maintenant ! s'écria la fermière. +Ah ! pleurez donc ; et croyez que je vais vous +plaindre !... Vous ne connaissez pas maîtresse +Gilles, allez !... Je ne voudrais pourtant pas +donner à entendre que je ne saurais pas m'attendrir +à l'occasion : j'ai pitié des boiteux, des +manchots et surtout des aveugles. Mais quand +on a, comme vous, ses jambes et ses bras, on +n'a pas le droit de mendier ; car autant vaudrait +demander l'aumône que de ne pas faire sa besogne !</p> + +<p> — Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant +les yeux du coin de son tablier, je tiens +à gagner le pain que je mange...</p> + +<p> — On ne s'en aperçoit guère !</p> + +<p> — Si je viens de pleurer, c'est uniquement +le souvenir de ma mère...</p> + +<p> — Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, +interrompit maîtresse Gilles sur un ton moins +rude ; mais il faut choisir le moment. Allons, +voilà déjà trop de bavardage ; il est temps de +partir et je veux bien vous aider à seller Jacquot... +Mais où diable est-il ? Je suis sûre de +l'avoir vu là, à deux pas de moi, il n'y a pas +cinq minutes.</p> + +<p> — Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant +le doigt dans la direction d'une charrette placée +à l'autre extrémité de la cour.</p> + +<p> — Il se cache !... Il est aussi paresseux que +vous, dit maîtresse Gilles. Mais nous allons le +saisir entre la charrette et la haie du jardin... +Courez vite.</p> + +<p>La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de +la fermière. Mais elle fut bientôt obligée de s'arrêter. +Elle sentait que les jambes lui manquaient, +et elle appuya la main contre son coeur, de manière +à en comprimer les battements. Ce que +voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, +laissa maîtresse Gilles s'approcher à deux pas +de lui, s'embarrasser les jambes dans les bras +de la voiture et tendre la main pour le saisir par +le cou. Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, +par l'espace qui restait libre, entre la haie du +jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa +un cri de colère en apercevant Jacquot qui faisait +de joyeuses gambades au milieu de la cour. +Mais le malin animal avait tort de se réjouir +sitôt de sa victoire. Un garçon de ferme, qui +revenait des champs, le surprit par derrière, le +saisit fortement à la croupe et le tint dans cette +position humiliante jusqu'à ce que maîtresse +Gilles et Élisabeth eussent apporté les cannes<span class="noteref">[1]</span> +à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on +lui passa dans les dents.</p> + +<blockquote>[Note 1 : La <i>canne</i> est un grand vase en cuivre dont on se sert en basse Normandie pour traire les vaches.]</blockquote> + +<p> — Et surtout que je ne vous voie pas monter +sur Jacquot ! dit sévèrement maîtresse Gilles en +mettant les guides dans les mains de la jeune +fille. Les vaches ne sont pas si loin que vous ne +puissiez aller à pied.</p> + +<p>Trop prudente pour répondre et trop fière +pour recevoir des ordres humiliants, Élisabeth +prit le parti le plus sage en feignant de ne pas +avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. +Elle passa les guides à son bras et s'empressa +de gagner la grande route, en tirant +derrière elle le récalcitrant Jacquot. Lorsque la +jeune fille fut arrivée au haut de la côte, moitié +pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner +à ses tristes pensées, elle s'arrêta à l'entrée +du petit chemin qui devait la conduire +dans l'herbage où paissaient les vaches ; et, +s'appuyant les coudes sur le dos de Jacquot, +enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, +elle se prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se +dressait sur la crête du fossé et se penchait sur +la route, protégeait la jeune fille contre les +rayons déjà brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth +suivaient tristement les nuages cotonneux +qui effaçaient de temps à autre le bleu du +ciel. Comme eux, sa pensée traversait l'espace +et cherchait la terre regrettée, le pays où s'étaient +passées ses jeunes années. Elle revoyait +la maison où filait sa mère, où son père, revenu +de sa rude journée de travail, la soulevait dans +ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa +fatigue dans ce doux baiser paternel. Tout à +coup le refrain d'une ronde champêtre la fit +tressaillir au milieu de son isolement, comme le +bruit d'une arme à feu réveille les échos d'une +solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère +qui sortait du champ voisin.</p> + +<p> — Bonjour, Élisabeth, dit cette fille.</p> + +<p> — Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous +m'avez fait bien peur.</p> + +<p> — Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique +je n'aie pas un si bel amoureux que vous, +reprit Françoise avec une nuance de jalousie. +Au surplus, je ne m'en plains pas ; car, à ce jeu-là, +on perd souvent sa tranquillité.</p> + +<p> — Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne +par la bride.</p> + +<p> — Vous êtes bien fière maintenant ! continua +Françoise avec un méchant sourire. Vous avez +l'air de fuir le monde et vous ne venez plus +danser, le soir, sous les grands marronniers. +Vous avez pourtant la taille plus fine que moi ; +vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.</p> + +<p>Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait +horriblement rougir. Elle s'éloigna le plus vite +possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait +rien à ce changement subit d'allure. Françoise +la poursuivait encore de ses railleries. Élisabeth +hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près +de la barrière de l'herbage où reposaient ses +vaches, elle se prit à pleurer amèrement.</p> + +<p> — Mon Dieu, que je suis malheureuse ! dit-elle : +me voilà forcée de rougir devant Françoise, +qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. +Je suis donc perdue ! je n'ai plus qu'à mourir, +si, malgré mes précautions, je n'ai pu cacher... +Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir ?</p> + +<p>Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement +bien connu de ses vaches qui l'avaient +aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment +qu'on vint les débarrasser de leur +fardeau.</p> + +<p> — Les pauvres bêtes ! ne croirait-on pas +qu'elles m'appellent ? se dit Élisabeth.</p> + +<p>Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et +entra dans l'herbage, suivie de Jacquot, qui ne +se contenta pas de tondre du pré la largeur de +sa langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage +pour venir à la rencontre de la jeune fille. +Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet +empressement, qu'il était plus simple d'attribuer +au besoin qu'elles ressentaient d'être délivrées +du trop plein de leurs mamelles. Mais au +coeur blessé tout est sujet de consolation, et +ceux qui ont à se plaindre des hommes trouvent +souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils +ont l'habitude de donner aux animaux. Dans les +jours tranquilles, on ne songe guère à son chien +que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les +quelques bribes qui composent son dîner ; mais, +vienne un jour d'affliction, l'animal délaissé +devient un bon serviteur ; on s'aperçoit alors, +mais alors seulement, qu'il lit votre douleur +dans vos yeux, qu'il a ses jappements de joie +ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse +ou de désespoir ; on aime sa taciturnité +et ses airs mélancoliques ; on le rapproche de +soi, on lui donne les morceaux les plus délicats +de sa table, on le caresse affectueusement ; on +lui parle même de ses maux, comme s'il pouvait +vous comprendre. Ces vers :</p> + + +<blockquote> +« O mon chien ! Dieu sait seul la distance entre nous ;<br> + Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être<br> + Sépare ton instinct de l'âme de ton maître !... » +</blockquote> + +<p class="noind">ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas +dits s'il n'eût pas été malheureux. Élisabeth +obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre +être, qui nous fait trouver, aux temps de persécution, +un véritable plaisir dans la société +des animaux. Tous les jours elle allait traire ses +vaches, et l'idée ne lui était pas encore venue +que ces pauvres bêtes lui étaient reconnaissantes +des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, +il lui semblait qu'elles la regardaient avec affection ; +elle passait la main sur leur museau humide, +elle leur parlait comme à de vieilles amies +dont elle aurait méconnu jusque-là les bons sentiments.</p> + +<p> — Pauvres bêtes ! disait-elle ; vous, du moins, +vous ne faites de mal à personne.</p> + +<p>Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes +cannes de cuivre qui reluisaient au soleil, tandis +que les bons animaux se battaient les flancs de +leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque +sa besogne fut achevée, lorsqu'elle voulut +remettre les cannes dans les hottes de bois que +l'âne portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut +que Jacquot était allé brouter les jeunes pousses +de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau +appeler, crier, Jacquot fit la sourde oreille. +Alors elle courut du côté de l'animal indocile. +Mais bientôt ses forces la trahirent ; car le terrain +allait en montant, la chaleur augmentait +de minute en minute, et elle sentait de grosses +gouttes de sueur qui roulaient le long de ses +joues. Elle s'assit sur l'herbe pour reprendre haleine. +Mais il se fit en elle une si grande lassitude +qu'elle se coucha sur le côté, son bras +gauche replié sous sa tête. Une brise chaude +courait dans les herbes, après avoir passé dans +les grands arbres, dont les feuilles bruissaient +comme de petites vagues qui viennent mourir +au rivage ; un doux bourdonnement d'insectes +s'échappait des haies voisines ; la terre était +brûlante, l'air était rempli de vagues murmures, +tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne +tarda pas à s'endormir sous la voûte d'azur.</p> + +<p>Qui pourra déterminer l'instant de raison où +commence le sommeil, où finit la veille ? Qui +pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie ? +s'ils sont séparés par un abîme, ou s'ils +sont unis étroitement ?... Élisabeth s'était reportée +par la pensée aux jours de son enfance ; +on l'interrompt dans sa rêverie, elle dit adieu +au monde des songes, elle marche, elle agit, elle +fait sa tâche journalière, puis elle se repose ; et, +sitôt que le sommeil a fermé ses yeux, la voilà +de nouveau dans la maison de son père. Le +temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle +avait vu prendre à la première moisson dont +elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus +près du foyer demi-éteint, dont elle remuait les +cendres pour préparer le repas du soir. C'est +Élisabeth qui remplit la petite chambre de son +mouvement, c'est elle qui nettoie l'aire, c'est +elle qui ranime le feu mourant, c'est elle qui va +chercher les légumes dans le jardin, c'est elle +qui console et qui soigne son vieux père invalide ; +car il s'est passé de grands événements +depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, +comme les empires, les chaumières ont aussi +leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose +sous le vieil if du cimetière ; son père n'a plus +la force de travailler ; c'est à elle de le nourrir. +Mais, comme elle ne trouve pas de place dans +le village, il faut s'expatrier. Aussi, par une +belle matinée de juillet, voilà qu'Élisabeth sort +de la pauvre maison en donnant le bras au +vieillard. Ils se dirigent lentement vers une +grande avenue où la foule afflue. C'est là que, +de tous les environs, accourent les jeunes paysans +qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth +se mêle au groupe des jeunes filles, et, comme +ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage +pour indiquer qu'elle veut entrer en condition ; +il y a toujours des fleurs pour cacher +les misères de la vie. Un beau jeune homme +s'arrête devant elle, la considère un instant, puis +s'adresse au vieillard et règle avec lui les conditions +du marché. C'est le fils d'un riche fermier +de Sainte-Croix ; son père l'a chargé de lui +ramener une servante pour traire les vaches ; +Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. +Le jeune homme monte sur sa bonne jument +normande et fait asseoir la jeune fille derrière +lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa +fille et, avant de regagner sa maison déserte, il +jette un dernier regard au fils du fermier, regard +où se peignaient toutes ses angoisses et qui disait : +« Je te confie mon enfant, c'est mon bien +le plus précieux ; respecte-la comme tu respecterais +ta soeur ; le bon Dieu saura bien t'en +récompenser ! » Puis la jument prend son trot +habituel, emportant le dernier lien qui rattachait +le vieillard à la vie... Élisabeth avait le coeur +gros et faisait de grands efforts pour retenir ses +larmes. Son compagnon de route respecta sa +douleur ; il ne se retourna pas une seule fois +pendant toute la durée du voyage ; et c'était +chose vraiment singulière de voir ces deux +jeunes gens si près l'un de l'autre, et pourtant +si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que +Dieu leur avait réparti la jeunesse et la beauté. +Mais les jours se succédèrent, et la grande douleur +s'effaça. Puis vint le temps de la moisson ; +les blés étaient superbes, abondants. Aussi quel +mouvement, et comme la sueur roulait sur les +joues, et comme on apportait de la gaîté aux +repas qu'on prenait en plein air ! Maîtres et domestiques +vivaient dans une douce familiarité. +Mêmes travaux, mêmes peines, même table ! +c'était la famille du temps des rois pasteurs ; +c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent +la même coupe de terre servait à deux convives, +et le breuvage n'en paraissait pas plus amer à +Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient +déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait +s'empêcher de comparer Germain aux choses +qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux +de Germain étaient plus blonds que les +épis dorés, et elle trouvait que les yeux de Germain +étaient d'un plus bel azur que le bleu du +ciel... Puis vinrent les veillées ; le vieillard s'asseyait +sous la grande cheminée et rappelait à +ses contemporains les choses de son temps, et +tous riaient à ces doux souvenirs. Mais Germain +et Élisabeth ne riaient pas ; ils se regardaient, +tout en feignant d'écouter ; puis, quand l'histoire +avait été reprise, abandonnée et reprise une +dernière fois, quand le narrateur s'endormait à +la suite de son auditoire, le fils du riche fermier +et la pauvre servante s'échappaient sans bruit... +Puis vinrent les beaux jours, et l'on dansa sous +les grands marronniers du village ; mais Élisabeth +ne s'y montra pas ; les cris de joie l'attristaient...</p> + +<p>Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, +pour faire place à des pensées qui étreignaient +cruellement la jeune fille endormie ; car +sa respiration devenait haletante, son sein se +soulevait par bonds inégaux, et sa main se crispait +comme si elle eût voulu repousser avec force +l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent +un obstacle. Élisabeth se réveilla en +sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, +qui semblait trouver, à lui passer la langue sur +le visage, le plaisir que prend un enfant gourmand +à lécher un bouquet de fraises.</p> + +<p> — Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit +Élisabeth en s'amusant à mêler ses doigts dans +les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as +rendu un véritable service en me réveillant ; car +je rêvais des choses bien tristes !... Ah ! tu regardes +de côté ?... Ton maître ne doit pas être +loin. En effet, le voilà.</p> + +<p>La jeune fille se leva et repoussa doucement le +chien, qui s'en alla rejoindre son maître pour +le précéder de nouveau en aboyant joyeusement. +Elle attacha l'extrémité de son tablier à +sa ceinture et alla prendre une des cannes à lait +qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà +à ses côtés.</p> + +<p> — Que faites-vous là, Élisabeth ? demanda-t-il.</p> + +<p> — Vous le voyez : je remplis ma tâche de tous +les jours.</p> + +<p> — Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et +vous vous êtes levée subitement à mon approche...</p> + +<p> — Comme doit le faire une pauvre servante +lorsqu'elle est sous l'oeil du maître, interrompit +Élisabeth.</p> + +<p> — Croyez-vous que je veuille vous reprocher +de vous être reposée ?... Élisabeth, Élisabeth ! +depuis quelques jours j'ai douté de vous ; je vous +ai vue plus d'une fois me lancer des regards où +se peignait plutôt la haine que l'amitié. Je ne +m'étais donc pas trompé ! vous m'en voulez ? +vous ne m'aimez plus ?</p> + +<p> — Mon coeur n'a pas changé, répondit +Élisabeth ; mais on m'a fait comprendre la distance +qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, +je suis votre servante ; vous avez le droit de me +surveiller et de me gronder quand j'oublie mes +devoirs.</p> + +<p>La jeune fille appuya la courroie de la canne +contre sa tête et fit quelques pas en pliant sous +son fardeau.</p> + +<p> — Élisabeth ! s'écria Germain avec un accent +douloureux, vos yeux sont rouges : vous avez +pleuré ?</p> + +<p> — Je ne dis pas non ; mais il n'est pas défendu +à une servante de pleurer, pourvu qu'elle fasse +sa besogne.</p> + +<p> — Au nom du ciel ! ne me parlez pas ainsi, +reprit Germain en essayant d'arrêter la jeune +fille.</p> + +<p> — Laissez-moi, répondit-elle ; on va trouver +que je suis restée trop longtemps aux champs. +Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin +de voler le pain que je mange.</p> + +<p> — Qui a pu dire cela ? s'écria Germain.</p> + +<p> — Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien +que vous avez tort de vous intéresser à une voleuse !</p> + +<p> — Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas +ainsi. Vous n'ignorez pas que ma mère est un +peu vive...</p> + +<p> — Je ne l'ignore pas.</p> + +<p> — Au fond, c'est une bonne femme...</p> + +<p> — Je n'en doute pas.</p> + +<p> — Et, malgré ses brutalités, elle vous aime.</p> + +<p> — Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth +avec amertume.</p> + +<p> — Elle vous excuserait, si elle connaissait +votre état de souffrance...</p> + +<p> — Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth ; +j'aimerais mieux tomber morte à cette place que +de faire un pareil aveu !</p> + +<p> — Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis +le vrai coupable, si j'allais me jeter aux pieds +de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander +pardon pour vous et pour moi ?</p> + +<p> — Elle vous pardonnerait, Germain, car elle +est votre mère ; mais elle me mettrait honteusement +à la porte... Oh ! que cela ne vous surprenne +point, ajouta Élisabeth en remarquant le +mouvement d'indignation du jeune homme ; la +scène qui s'est passée ce matin entre votre mère +et moi m'a ouvert les yeux. Malheur à moi d'avoir +été jeune ! malheur à moi d'avoir manqué +d'expérience ! Je ne devais pas accepter les fleurs +que vous m'apportiez ; je ne devais pas m'apercevoir +que vous me regardiez avec tendresse ; +je ne devais pas vous savoir gré des attentions +que vous aviez pour moi, des peines que vous +m'épargniez ; je ne devais pas surtout vous laisser +voir ma reconnaissance, ni vous avouer ma +préférence pour vous, ni vous sourire, non ! +Germain, je ne devais pas vous aimer, parce +que vous étiez mon maître ! Malheur à moi ! car +vous êtes riche et vos parents voudront vous +marier à une riche fermière. Et vous aurez beau +dire que vous m'aimez, on ne vous écoutera pas ; +et vous aurez beau chercher à me retenir près +de vous, moi je vous fuirai, parce que si je cédais +à vos instances, on m'accuserait de vous avoir +aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le +croiriez peut-être plus tard... O ma mère ! Si +j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait +existé seulement ! L'idée de me représenter +devant elle après ma faute me l'eût fait éviter... +car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais +pas née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée +trop tôt, et le souvenir des morts n'est pas assez +puissant pour nous arrêter... O ma mère ! ma +mère ! que n'étiez-vous-là !</p> + +<p>Germain était profondément ému. Il s'approcha +de la jeune fille, prit une de ses mains dans +les siennes et lui dit avec une rude franchise :</p> + +<p> — Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous +aime et vous pouvez compter sur moi !</p> + +<p>Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras +l'un de l'autre.</p> + +<p>Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement +du groupe formé par le chien et par les +deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir +se mirer de trop près dans la canne à lait, +et Fidèle, qui avait un merveilleux instinct pour +défendre la propriété, s'élança en aboyant à la +tête du voleur. Germain se retourna, aperçut +l'âne et l'arrêta par le cou au moment où il s'apprêtait +à fuir. Puis, après avoir placé les cannes +à lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth +à monter sur l'âne.</p> + +<p> — Je ne monterai pas, dit Élisabeth.</p> + +<p> — Sérieusement ?</p> + +<p> — Sérieusement.</p> + +<p> — Vous êtes fatiguée ?</p> + +<p> — J'en conviens ; mais votre mère m'a défendu +de monter sur Jacquot.</p> + +<p> — Encore ma mère ! dit Germain en haussant +légèrement les épaules. C'est un tort de ne voir +jamais que le mauvais côté des choses, ma chère +Élisabeth. Ma mère n'est pas méchante ; elle a +le défaut de tenir trop rigoureusement à son +droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est +imaginée que c'est par paresse que vous êtes +descendue si tard de votre chambre, et, pour +vous punir de votre prétendue fainéantise, elle +vous a condamnée à marcher à pied. Allons, j'espère +que vous la connaîtrez mieux un jour, et +que vous serez toute surprise de la trouver bonne +et compatissante...</p> + +<p> — Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth +avec un peu de malice.</p> + +<p>Puis elle monta gaiement sur Jacquot ; car +elle n'eut pas de mal à se rendre aux raisons de +son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, +en somme, avoir porté sur maîtresse Gilles un +jugement téméraire. Tant le coeur a d'empire +sur le raisonnement !</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="HOTEL_II"></a><h2>II</h2> + +<h2>Le renvoi.</h2> +<br><br> + +<p>Après le départ d'Élisabeth, au moment où +maîtresse Gilles se disposait à rentrer dans sa +cuisine, une commotion subite ébranla l'air et +fut suivie immédiatement d'un bruit sourd et +prolongé. La fermière fit un bond, s'arrêta sur +le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude +l'état du ciel. Le soleil brillait dans toute sa +splendeur, l'horizon était pur ; seulement de petits +nuages blancs paraissaient à de longs intervalles +dans l'azur, comme si un peintre maladroit +eût laissé tomber son pinceau sur le fond +de cette toile immense.</p> + +<p> — Il n'y a pas la moindre apparence d'orage ; +ça ne peut pas être le tonnerre. Les oreilles +m'auront tinté !</p> + +<p>Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles +entra dans une grande pièce enfumée, qui servait +à la fois de cuisine et de salle à manger. +Elle versa de l'eau dans la marmite, agaça les +tisons avec le bout des pincettes et se mit à +gratter consciencieusement des légumes avec la +lame de son couteau, lorsque les vitres de la +croisée résonnèrent d'une façon étrange.</p> + +<p> — Encore le même bruit ! s'écria la fermière +en sautant malgré elle.</p> + +<p>Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait +plus rien, elle se remit à la besogne : Mais les +vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles +de sauter en l'air.</p> + +<p> — J'y suis cette fois ! s'écria maîtresse Gilles, +enchantée de sa découverte ; boum ! boum ! c'est +bien ça... c'est le canon.</p> + +<p>Elle alla chercher son almanach dans son +armoire et se rapprocha de la fenêtre pour le +feuilleter. Aussitôt les vitres de crier :</p> + +<p> — Boum ! boum ! boum !</p> + +<p> — Toujours le même bruit ! dit maîtresse +Gilles en tressaillant et tournant difficilement +les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant +à ses lèvres ; voyons... nous sommes dans le mois de juin.</p> + +<p> — Boum ! boum ! boum ! crièrent encore les vitres.</p> + +<p> — Bon ! voilà que je tremble comme une poule mouillée... +Ah ! nous y voilà : 22 juin 1786.</p> + +<p> — Boum ! boum ! boum !</p> + +<p> — Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir +bien réfléchi, ce canon-là perd la tête ; car le +22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire.</p> + +<p> — Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, +maîtresse Gilles, du tout, du tout ! dit maître Gilles en entrant.</p> + +<p> — Imbécile ! répliqua immédiatement maîtresse Gilles.</p> + +<p>Le fermier ne fit pas la moindre attention à +l'apostrophe malveillante de sa femme et s'avança, +le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la cuisine.</p> + +<p>Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, +et le fameux roi Frédéric ne l'eût certes pas choisi +pour en faire un de ses grenadiers : Mais, s'il +n'avait pas une grande taille, en revanche il avait +une de ces bonnes physionomies qui ont le précieux +privilége de pouvoir voyager partout sans +passe-port. Blonds probablement dans le principe, +ses cheveux, en vieillissant, avaient pris +une teinte rousse qui se rapprochait merveilleusement +de la couleur de certaines sauces au +beurre dont on a le secret en Basse-Normandie. +Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il était +douteux qu'ils se fussent jamais animés ; mais +ils avaient une expression de douceur et de bonté +qui faisait oublier la vie qui leur manquait. Un +nez en trompette, une large bouche qui souriait +toujours, quelques brins de barbe qui couraient +de l'oreille au menton complétaient l'ameublement +de ce visage d'honnête homme. Maître +Gilles portait une blouse d'un vert foncé qui lui +descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres blanches +emprisonnaient le bas de ses jambes dont +les mollets étaient allés, je ne sais où, faire un +voyage de long cours, et ses gros souliers étaient +couverts de poussière ; car il était sorti avant le +jour pour se rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse.</p> + +<p>Il se tenait debout devant sa femme, la regardait +en ricanant et se frappait en même temps +le bout du pied avec son bâton. Les vitres résonnèrent +de nouveau et répétèrent en coeur :</p> + +<p> — Boum ! boum ! boum !</p> + +<p> — Ah ! tu trouves que je dis des bêtises ! reprit +maître Gilles en se moquant de la fermière, +que la dernière explosion avait fait sauter sur sa +chaise. Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon +à Caen pour faire peur aux moineaux qui +mangent les cerises de notre jardin ?</p> + +<p> — Es-tu sûr que ce soit le canon ?</p> + +<p> — Parbleu !</p> + +<p> — Je viens de regarder dans l'almanach, et +ce n'est pas un jour de fête...</p> + +<p> — Non, mais un jour de réjouissance, interrompit +maître Gilles d'un air fin.</p> + +<p> — Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua +la fermière ; il faut que tu sois allé au cabaret ?</p> + +<p> — Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, +puisque me voilà déjà revenu de Bretteville.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville ?</p> + +<p> — J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à +Caen.</p> + +<p> — Pourquoi ?</p> + +<p> — Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire +dans l'almanach.</p> + +<p> — Les Anglais ne sont pas débarqués ? demanda +maîtresse Gilles avec inquiétude.</p> + +<p> — Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais +pas en riant.</p> + +<p> — Alors, c'est un événement heureux ?</p> + +<p> — En peux-tu douter ?... Le roi est à Caen !</p> + +<p> — Le roi de France ! s'écria maîtresse Gilles +avec admiration.</p> + +<p> — Lui-même.</p> + +<p> — Louis XVI ?</p> + +<p> — Louis XVI : un bien brave homme, à ce qu'on dit !</p> + +<p> — Alors il faut atteler la jument noire à la +charrette, reprit maîtresse Gilles en s'animant. +Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, +un roi ?</p> + +<p> — Je n'en ai jamais vu ; mais j'imagine que +ça doit être tout couvert d'or !</p> + +<p> — Et ça boit et ça mange comme nous ?</p> + +<p> — Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il +a soupé hier chez la duchesse d'Harcourt.</p> + +<p> — Et tout le monde peut le voir ?</p> + +<p> — Tout le monde ! On me racontait ce matin, +à Bretteville, qu'il ordonne à son cocher d'aller +au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il +distribue des aumônes aux pauvres ; il a même +accordé la grâce de six déserteurs enfermés +dans les prisons de Caen.</p> + +<p> — C'est dommage que nous n'ayons pas de +déserteurs dans notre famille ! murmura maîtresse +Gilles.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu disais ? demanda son mari.</p> + +<p> — Rien.</p> + +<p> — Tant mieux ; ce sera moins long, pensa maître Gilles.</p> + +<p>En même temps il déposa son bâton sur une +chaise, s'assit sur un des bancs et s'appuya les +deux coudes sur le coin de la table.</p> + +<p> — Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, +petite femme ?</p> + +<p>Cette qualification fut acceptée aussi naïvement +qu'elle avait été donnée. Flattée de l'épithète, +maîtresse Gilles s'empressa d'apporter +devant le fermier un morceau de lard froid et +du fromage. Elle poussa même la complaisance +jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles +contemplait sa femme avec étonnement ; et, +comme il n'était pas habitué à de pareilles attentions, +il jugea prudent d'en profiter et se +laissa verser à boire sans souffler mot. Cependant +la fermière n'eut pas plus tôt rempli le +verre qu'elle releva, par un geste familier, le +menton de son mari.</p> + +<p> — Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme ?</p> + +<p> — Pour voir le roi ?</p> + +<p> — Sans doute.</p> + +<p> — Il est inutile de fatiguer la jument noire.</p> + +<p> — Alors tu me refuses ?</p> + +<p> — Je ne refuse pas ; je dis que nous n'avons +pas besoin de nous déranger.</p> + +<p> — Pourquoi ?</p> + +<p> — Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même.</p> + +<p> — Deviens-tu idiot ?</p> + +<p> — Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement +maître Gilles, il faut bien passer par ici, à moins qu'on +ne prenne la mer.</p> + +<p> — Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison ?</p> + +<p> — Aujourd'hui même ; dans moins de deux heures peut-être.</p> + +<p> — J'en deviendrai folle ! s'écria maîtresse +Gilles en se frappant dans les mains et en sautant +comme une enfant.</p> + +<p> — C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire.</p> + +<p>Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa +jument noire, il fallait bien qu'il se résignât à +se servir lui-même d'échanson.</p> + +<p> — Et le jeune roi n'est pas fier ? reprit la grosse fermière.</p> + +<p> — On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à +l'Aigle, par la maîtresse de l'auberge où il a dîné.</p> + +<p> — Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il +m'en arrivât autant ! s'écria maîtresse Gilles.</p> + +<p> — Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore +le peuple et qu'il considère ses sujets comme ses +enfants.</p> + +<p> — La bonne nature d'homme !</p> + +<p> — Il ressemble peu au feu roi.</p> + +<p> — C'est son fils ?</p> + +<p> — Non, son petit-fils ; il est aussi bon que son +aïeul était méchant. Mais la méchanceté... c'est +comme la goutte : ça saute souvent plusieurs +générations.</p> + +<p> — Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit +maîtresse Gilles.</p> + +<p> — Et tout le monde est comme toi. La foule +pousse des cris de joie sur son passage et lui +jette des fleurs.</p> + +<p> — Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons +pas quelque chose ? demanda la fermière, qui +avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste +de l'Aigle.</p> + +<p> — C'est une idée, ça, ma femme ! répondit le +paysan en se grattant la tête.</p> + +<p> — Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont +dans le jardin.</p> + +<p> — Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, +remarqua maître Gilles en réfléchissant profondément.</p> + +<p> — Ah ! j'y suis ! s'écria la fermière avec enthousiasme.</p> + +<p> — Eh bien ? dit le fermier, la bouche béante.</p> + +<p> — Eh bien ! j'ai deux beaux chapons...</p> + +<p> — Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête.</p> + +<p> — Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. +Je vais le savonner, le savonner, qu'il +sera plus blanc que la neige ! et lui passer autour +du cou le ruban rouge que je mets les jours de +fête.</p> + +<p> — Oui, mais...</p> + +<p> — Mais quoi ?</p> + +<p> — Qui l'offrira ?</p> + +<p> — Moi.</p> + +<p> — Et les chapons ?</p> + +<p> — Moi, dis-je, et c'est assez ! répliqua maîtresse +Gilles, qui rencontra sans s'en douter un +hémistiche célèbre.</p> + +<p> — Mais...</p> + +<p> — En finiras-tu avec tes <i>mais</i> ! s'écria la fermière... +Est-ce que je ne saurai pas m'expliquer aussi bien que toi ?</p> + +<p> — Je ne dis pas non ; mais si tu avais une +<i>jeunesse</i> avec toi, ça n'en ferait pas plus mal.</p> + +<p> — Une <i>jeunesse</i> ?... et qui donc ?</p> + +<p> — Élisabeth, par exemple ; elle n'est pas +vilaine fille ; et, en prenant ses <i>habits</i> du +dimanche...</p> + +<p> — Tais-toi !</p> + +<p> — Elle serait présentable.</p> + +<p> — Tais-toi ! tais-toi ! s'écria maîtresse Gilles +en fermant avec sa main la bouche de son mari... +N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une +méchante créature qui nous pille, qui nous vole, +qui mange notre pain et ne fait pas le quart de +sa besogne ! Cette fille-là est indigne de paraître +devant le roi ; et, si je n'avais pitié de son père, +je l'aurais déjà mise à la porte.</p> + +<p> — Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque +chose à la maison, dit timidement le fermier.</p> + +<p> — C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière +en se croisant les bras sur la poitrine. Tu ne +rougis pas de prendre la défense de cette méchante +fille ?... Vous êtes tous comme cela, du +reste, et je suis bien sotte de m'en fâcher. Si j'avais +dix-huit ans, comme Élisabeth, oh ! j'aurais +toujours raison, et l'on serait aux petits soins +pour moi. Mais je n'ai pas dix-huit ans, et j'ai +tort, parbleu ! Je déraisonne, je perds la tête... +C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui +fais ta cuisine, moi qui reçois les voyageurs, moi +qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger +à la volaille, qui écris les quittances ; car tu n'es +propre à rien, toi ; tu n'as pas plus de tête qu'une +linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée ! +Tu as tellement peur d'une querelle que tu te +laisserais marcher sur le pied, voler et jeter à +la porte, plutôt que de montrer que tu es un +homme !... Ah ! mademoiselle Élisabeth est le +modèle des servantes ?... Écoute, voilà dix +heures qui sonnent à l'horloge ; elle n'est pas +encore revenue des champs, elle n'a pas encore +fini de traire les vaches !... Oui, je te conseille +de regarder par la fenêtre ; tu pourras y rester +longtemps si tu tiens à la voir revenir...</p> + +<p> — Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant +du doigt la grande route ; car la voilà avec +Germain.</p> + +<p> — Et perchée sur l'âne ! s'écria maîtresse Gilles.</p> + +<p>Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, +bouscula son mari, renversa deux chaises et s'élança +dans la cour.</p> + +<p>Au moment où Germain tirait l'âne par la +bride pour lui faire passer le petit pont jeté sur +le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth +aperçut la fermière qui accourait en poussant +des cris furieux.</p> + +<p> — Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain ; +autant vaut éviter une querelle, quand on le +peut.</p> + +<p> — Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit +le jeune homme.</p> + +<p>Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face +avec maîtresse Gilles, qui ne cessait de crier, +bien qu'elle fût tout près des jeunes gens :</p> + +<p> — Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse !</p> + +<p>Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière +injonction pour sauter à terre. Cette prompte +obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse +Gilles.</p> + +<p> — Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, +dit-elle en montrant le poing à la servante. +Vous me la tuerez, la pauvre bête !</p> + +<p> — Quant à cela, ma mère, dit Germain avec +calme, Jacquot est bien de force à porter Élisabeth.</p> + +<p> — Jacquot est un vieux serviteur, répliqua +vivement la fermière, et l'on ne doit pas abuser +des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, +pour encourager la paresse d'une demoiselle +Élisabeth !... Mais, voilà ce que c'est : on n'a +plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait +même pas respecter sa mère.</p> + +<p> — Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, +répondit simplement Germain.</p> + +<p> — Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, +que vous ne devez pas aller contre mes volontés. +Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante +fille de monter sur Jacquot ; quand on se lève à +huit heures du matin pour aller traire les vaches, +on peut bien marcher à pied ; car il n'y a plus +de rosée dans les champs.</p> + +<p> — Écoutez-moi, ma mère, dit Germain.</p> + +<p> — J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton +d'une personne qui a pris la ferme résolution de +se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui +fera l'honneur de lui parler.</p> + +<p> — En revenant ce matin de voir nos blés, dit +Germain, j'ai rencontré Élisabeth dans l'herbage +où sont les vaches ; elle était étendue à +terre et dormait profondément...</p> + +<p> — C'est probablement pour dormir qu'on l'a +louée !</p> + +<p> — Elle s'est réveillée à mon approche et m'a +dit qu'elle était souffrante.</p> + +<p> — Toujours l'excuse des paresseux !</p> + +<p> — Et comme elle avait grand'peine à marcher, +je n'ai cru faire que mon devoir en l'engageant +à monter sur Jacquot.</p> + +<p> — Malgré ma défense !</p> + +<p> — Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je +pense que vous en auriez fait tout autant à ma +place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement ; +car je vous sais bon coeur.</p> + +<p> — Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur !... +on en abuse assez ! répondit la fermière qui ne +parut pas tout à fait indifférente à ce compliment.</p> + +<p>Germain s'imaginait avoir gagné la cause +d'Élisabeth. Malheureusement maître Gilles, qui +avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui +se passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de +venir se mêler au débat. A la vue de son mari, +la fermière se rappela la discussion qu'elle avait +eue avec lui, et sa mauvaise humeur prit des +proportions telles qu'aucune puissance humaine +n'eût été capable d'arrêter le débordement de +paroles qui sortit de sa bouche.</p> + +<p> — Bon ! voilà l'autre, maintenant ! s'écria-t-elle +en lançant à son mari un regard furieux... +Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes ! +Mon fils et mon mari se donnent la main pour +me tourmenter. Mais, au lieu de me faire mourir +ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de +chez nous !... Vous pourrez alors garder votre +Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette +fille-là pour vivre... Oui, oui ! c'est une excellente +créature ; elle n'est pas paresseuse, elle +n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses +maîtres, c'est la brebis du bon Dieu !... Allez +donc l'embrasser, Germain ; épousez-la même, +si bon vous semble ; et vous, maître Gilles, +chassez-moi de la maison, j'irai mendier mon +pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la +voleuse, c'est moi qui suis la fainéante !... Voyons, +poussez-moi sur le chemin et tâchez de vous remuer +un peu !</p> + +<p>La recommandation n'était pas inutile ; car +maître Gilles et son fils restaient immobiles et +silencieux.</p> + +<p>Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, +timidité et habitude de supporter +sans se plaindre les orages domestiques ; chez +Germain, au contraire, c'était consternation, +désespoir. Ses yeux étaient tournés du côté +d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de +pierre, au pied d'un poirier dont les branches +s'attachaient comme autant de bras au mur de +la maison. La jeune fille avait caché sa tête +dans ses mains, et de grosses larmes roulaient +le long de ses joues. Germain entendait de sa +place les sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il +ne put supporter plus longtemps ce spectacle et +son secret lui échappa. Comme le joueur qui +risque sa fortune sur un coup de dés, il risqua +tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa douleur +et ses remords, tout, jusqu'à son amour +pour Élisabeth, jusqu'à l'avenir de la pauvre fille.</p> + +<p> — Vous êtes ma mère ? dit-il en serrant avec +émotion les mains de la fermière.</p> + +<p> — Pour mon malheur ! répondit-elle.</p> + +<p> — Et vous, vous êtes mon père ? reprit-il en +s'adressant à maître Gilles.</p> + +<p>Habitué à la soumission la plus absolue, le +brave homme sembla chercher dans les yeux de +sa femme un signe d'assentiment.</p> + +<p> — Vous devez donc m'aimer comme votre +fils ? poursuivit Germain.</p> + +<p> — Pour cela, ça ne fait pas de doute ! dit le +fermier en embrassant le jeune homme.</p> + +<p>Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours +sur la défensive.</p> + +<p> — Et vous désirez mon bonheur ? continua Germain.</p> + +<p> — C'est encore vrai, dit le fermier.</p> + +<p> — Eh bien ! supposez que le bon Dieu, au +lieu de vous accorder un garçon, vous ait donné +une fille...</p> + +<p> — Ça m'aurait mieux convenu ! interrompit +maîtresse Gilles.</p> + +<p> — Supposez encore, poursuivit Germain, que +vous soyez dans la pauvreté et que votre fille +soit obligée pour vivre de se louer comme servante +dans une ferme. Votre fille est belle, le +fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime, il ne le +lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour +son malheur à elle... Que doit faire le fils du +fermier ?</p> + +<p> — Si ce garçon-là a du coeur, dit maître +Gilles, il doit en faire sa femme.</p> + +<p> — Et si son père s'y oppose ? demanda Germain.</p> + +<p> — Il aurait tort, répondit le brave homme. +Il pourrait bien, sans doute, gronder son fils ; +mais il ne devrait pas causer, par son refus, la +perte de la jeune fille.</p> + +<p> — Eh bien, mon père, grondez-moi ! dit Germain +en fondant en larmes et en tombant dans +les bras du vieillard ; car le fils du fermier c'est +moi, et la servante c'est Élisabeth.</p> + +<p>Le brave homme serra son enfant contre son +coeur avec une grosse émotion. Cette confidence +renversait bien des projets ; mais les beaux +rêves qu'il avait caressés s'évanouirent sans +peine, sinon sans regrets, pour faire place aux +sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de +son caractère ; et le pardon s'échappa de ses +lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son +fils.</p> + +<p>Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu +besoin d'attendre la fin de l'apologue pour en +comprendre la moralité ; car les femmes, dans +quelque milieu social que le sort les ait placées, +surpassent de beaucoup les hommes en finesse, +et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude +à deviner les choses les plus impénétrables, pour +peu qu'il s'y mêle de l'amour ou tout autre sentiment +délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu +les premiers mots de la confidence que, sans +s'inquiéter de la détermination que prendrait +son mari, elle courut rapidement vers la maison. +Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, +compta dix écus dans sa main et redescendit +quatre à quatre les marches de l'escalier. Son +visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle +et ses lèvres tremblaient. Élisabeth était toujours +assise sur le banc de pierre et pleurait. Maîtresse +Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta +brusquement les mains, et lui jeta les pièces de +monnaie sur les genoux.</p> + +<p> — Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix +écus. Je ne vous dois que onze mois ; mais je +vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée +plus tôt de vous.</p> + +<p> — Vous me mettez à la porte ? dit Élisabeth.</p> + +<p> — Ça me paraît clair.</p> + +<p> — Vous êtes mécontente de moi ? Je ne travaille +pas assez ?</p> + +<p> — Il s'agit bien de cela ! s'écria maîtresse +Gilles avec indignation.</p> + +<p> — Germain a parlé ! se dit Élisabeth en +retombant sur le banc de pierre, je suis perdue !</p> + +<p>D'abondantes larmes s'échappèrent de ses +yeux, et sa tête s'affaissa sur sa poitrine, comme +une fleur qui plie sous le poids de la rosée.</p> + +<p> — Ramassez votre argent, reprit durement +la fermière en montrant les pièces de monnaie +qui avaient roulé à terre.</p> + +<p>Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment +de sa position ; elle fit un violent effort sur elle-même +et se leva.</p> + +<p> — Merci ! répondit-elle en détournant la tête.</p> + +<p> — Vous les dédaignez ?</p> + +<p> — J'aime mieux vous avoir servie pour rien !</p> + +<p> — Pour rien, dites-vous ? répliqua brutalement +maîtresse Gilles ; et vous avez fait le malheur de +mon fils !</p> + +<p>Ces derniers mots firent tressaillir la jeune +fille. Elle leva noblement la tête et obligea la +fermière à baisser les yeux sous son regard.</p> + +<p> — Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le +malheur n'a frappé chez vous qu'une seule personne, +et cette personne, c'est moi ! Si je ne +respectais votre mari, si je ne... pardonnais à +Germain, je ne partirais pas d'ici sans vous +maudire... Vous comprendrez plus tard combien +vous avez été injuste et cruelle à l'égard d'une +pauvre enfant, qui ne se croyait pas en danger +sous votre toit... Je ne demande pas d'autre +vengeance ; et, lorsque je sortirai de cette maison, +d'où vous me chassez indignement, pas une +parole de haine ne s'échappera de ma bouche... +Je trouverai peut-être même la force d'appeler +sur elle la bénédiction du ciel.</p> + +<p>A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la +maison.</p> + +<p>Le fermier et son fils, après le premier épanchement, +furent tout surpris de ne plus voir +maîtresse Gilles à leurs côtés ; ils l'aperçurent +bientôt près de la porte de la cuisine et marchèrent +à sa rencontre.</p> + +<p> — Tu sais tout ? dit le fermier en s'essuyant +les yeux du revers de sa manche, et tu pardonnes +à Germain ?</p> + +<p> — Il le faut bien, répondit la fermière en se +baissant pour ramasser les écus qui étaient +restés au pied du banc.</p> + +<p> — Qu'est-ce que c'est que cet argent ? demanda +maître Gilles ?</p> + +<p> — Ce sont les gages d'Élisabeth.</p> + +<p> — Tu la paies d'avance ?</p> + +<p> — Je la mets à la porte.</p> + +<p> — Vous la chassez ! s'écria Germain. Voyons... +vous plaisantez, ma mère ?</p> + +<p> — Je ne plaisante pas ; je ne veux pas garder +une fille de mauvaise vie chez moi.</p> + +<p> — Mais c'est moi qui ai fait tout le mal ! reprit +le jeune homme.</p> + +<p> — Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière.</p> + +<p> — Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles.</p> + +<p> — Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles ; cela ne +te regarde pas.</p> + +<p> — Comment ! mon père, vous souffrirez une +pareille indignité ? dit Germain en voyant le fermier +se préparer à la retraite.</p> + +<p> — Petite pluie abat grand vent, lui répondit +maître Gilles à voix basse ; dans moins d'une +heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa +servante.</p> + +<p> — Vous vous trompez, dit la fermière, car la +chose est déjà faite. Élisabeth a reçu son congé. +Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.</p> + +<p> — Ah ! ma mère, s'écria Germain en éclatant +en sanglots ; il eût mieux valu ne pas me mettre +au monde.</p> + + + +<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<a name="HOTEL_III"></a><h2>III</h2> + +<h2>Louis XVI.</h2> +<br><br> + +<p>Les détails que maître Gilles avait recueillis à +Bretteville sur l'arrivée prochaine de Louis XVI +étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles +le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. +Il arriva dans la soirée du 21 au château +d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix +heures du matin, il s'arrêta à Caen, sur la place +des Casernes, et reçut des mains du comte de +Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était +portée au devant du roi, qui recevait avec bonté +les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce fut seulement +à l'extrémité de la ville qu'il permit à +ses cochers de lancer les chevaux. Le temps était +magnifique. Louis XVI ne se lassait pas d'admirer +les moissons qui couvraient la campagne. +Il prenait une joie d'enfant à passer la tête à la +portière, pour mieux respirer la senteur des +champs ; et, se retournant vers ses compagnons +de route, le prince de Poix, les ducs de Villequier +et de Coigny : — Convenez, messieurs, +leur disait-il gaîment, que Virgile avait raison +de conseiller aux Romains de déserter leurs +villas pour aller chercher de douces émotions au +sein de la campagne.</p> + +<p>Et les carrosses de la cour passaient si rapides +que les arbres de la route semblaient courir à +toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage +de poussière se roulait en tourbillons épais à +l'arrière des voitures. Mais, à chaque village, +Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et +se montrait aux paysans qui saluaient son apparition +par des cris de joie. Lorsqu'on fut sorti +de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter +de ne pas s'être arrêté dans ce village. +Le grand air lui avait ouvert l'appétit.</p> + +<p> — Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, +dit le duc de Villequier.</p> + +<p> — Vous croyez ? demanda Louis XVI.</p> + +<p> — J'en suis certain, car j'ai parcouru cette +route à cheval ; et, dans moins de dix minutes, +nous rencontrerons une auberge sur la droite, +au bas de deux côtes.</p> + +<p> — A merveille ! s'écria joyeusement Louis XVI ; +nous allons faire un repas en plein air, comme +de vrais bergers.</p> + +<p>Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, +un silence solennel régnait dans la +grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait +que le bruit sec des sabots qui frappaient +l'aire ou le tic-tac monotone du balancier de +l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire, +accompagnée de convulsions, éclate soudain +dans cette petite boîte carrée, comme si +l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier +entre ses parois eût voulu briser ses chaînes... +et midi sonna. Ce fut comme un coup de théâtre, — car +c'était l'heure du dîner — et maîtresse +Gilles remplit à elle seule de son mouvement +toutes les parties de son immense cuisine. Les +assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les +pièces principales d'un vaste échiquier, s'alignèrent +sur les bords de la table ; les couteaux et +les fourchettes se placèrent à leur droite, en +guise de cavaliers ; les verres se posèrent carrément +en tête, sur la première ligne, en guise +de pions, et les pots de cidre furent plantés +comme des tours aux quatre coins de la table. +Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, +maîtresse Gilles apporta la soupière, d'où sortait +un épais nuage de fumée. Mais personne n'y +toucha ; on attendait le fermier et son fils. Enfin +maître Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien +de rassurant ; sa bouche, fendue évidemment +pour un sourire perpétuel, se contractait en +grimaçant, comme lorsqu'il avait du chagrin.</p> + +<p> — Tu ne l'as pas trouvé !... je vois bien cela +à ta mine, s'écria maîtresse Gilles, sans donner +à son mari le temps de s'expliquer.</p> + +<p> — Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain ? +dit le fermier en se laissant tomber sur +une chaise avec accablement.</p> + +<p> — Vous ne l'avez pas vu, vous autres ? demanda +maîtresse Gilles aux gens de la ferme.</p> + +<p> — Non, répondirent les domestiques.</p> + +<p> — Tu ne manges pas ? reprit la fermière en +se tournant vers son mari.</p> + +<p> — Je n'ai pas faim.</p> + +<p> — Poule mouillée ! s'écria dédaigneusement +maîtresse Gilles en emplissant son assiette jusqu'aux bords... +Il se retrouvera, ton fils, il se +retrouvera, parbleu !... Il est allé prendre l'air... +Ah ! mon Dieu ! qu'entends-je ? s'écria de nouveau +maîtresse Gilles ; et, pour la première fois +de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui +couvrit l'aire de soupe et de morceaux de +faïence... C'est le roi !</p> + +<p>A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent +leur place, jusqu'à maître Gilles, qui, s'il n'avait +pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour +la circonstance ; et tout le monde, maîtres et domestiques, +se précipita à l'entrée de la maison. +C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour +qui descendaient la côte au grand galop de +quatre chevaux.</p> + +<p> — Et mes chapons ? s'écria maîtresse Gilles +avec désolation. Qu'on aille me chercher mes +chapons !</p> + +<p>Un garçon de ferme se détacha du groupe pour +obéir aux ordres de sa maîtresse.</p> + +<p> — Et mon agneau ?</p> + +<p> — Le voici, dit le fermier en saisissant le +pauvre petit animal qui passait à côté de sa mère. +Mais il n'est pas décrotté.</p> + +<p> — Tant pis ! répondit maîtresse Gilles.</p> + +<p>En même temps elle fit ranger toute sa petite +armée de valets et se mit à leur tête, tandis que +son mari, placé modestement à deux pas en arrière, +tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. +Puis elle se prépara à marcher au devant +des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula +en trébuchant et ne retrouva son équilibre +que sur les pieds de son mari.</p> + +<p>Le roi était descendu de voiture, accompagné +de plusieurs seigneurs de sa suite, auxquels il +montrait la maison avec des gestes qui pouvaient +faire penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et +telle était bien son intention ; car le petit cortége +se mit en marche, franchit le pont jeté sur le +fossé et s'avança dans la cour.</p> + +<p>Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. +Sa fermeté l'abandonna. On la vit même +trembler et jeter autour d'elle un regard désespéré, +comme si elle eût appelé quelqu'un à son +aide. Ce n'était plus l'arrogante fermière qui +faisait retentir la maison de sa voix formidable ; +ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, +les deux poings sur les hanches, et gourmandant +sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il +n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent +de fréquents et involontaires baisers. Le +pauvre homme tremblait ; la peur lui fit lâcher +les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, +qui s'en alla promptement rejoindre sa mère.</p> + +<p>Cependant le roi approchait toujours. Il n'était +plus qu'à vingt pas du groupe formé par les deux +fermiers et leurs domestiques.</p> + +<p> — Et mes mains qui sont encore toutes noires +de charbon ! s'écria douloureusement maîtresse +Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu peux +bien recevoir le roi pendant que je vais aller les +nettoyer ?</p> + +<p> — Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier +plus mort que vif.</p> + +<p> — Et mon bonnet que je porte depuis le commencement +de la semaine ?</p> + +<p> — Et mes souliers tout pleins de poussière ! +répliqua le paysan.</p> + +<p> — Et mon fichu déchiré ! continua la femme.</p> + +<p> — Et mon gilet sans boutons ! répondit le mari.</p> + +<p> — Je vous répète que vous êtes superbe comme +cela, Jean ! s'écria maîtresse Gilles.</p> + +<p>Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une +trouée à travers les domestiques et disparut +dans la maison.</p> + +<p>Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles.</p> + +<p>Le pauvre fermier se tordait les mains et la +sueur lui roulait sur le visage. Il essaya d'appeler +maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il +savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme +le roi approchait toujours, comme la fuite était devenue +impossible, le paysan ôta respectueusement +son bonnet de laine et se plia en deux, +n'osant ni se relever, ni détacher les yeux de +l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait encore plus +laids et plus difformes que de coutume.</p> + +<p> — Allons, brave homme, relevez-vous, dit +Louis XVI en lui frappant amicalement sur l'épaule.</p> + +<p>Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, +de sorte que ses longs cheveux roux semblaient +prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle +invitation du roi, il se décida à se redresser. +Seulement son corps se balança longtemps encore +avant de reprendre son équilibre, comme +ces arbustes qu'on a ployés avec la main et qui +s'inclinent plus d'une fois avant de rester immobiles.</p> + +<p> — Vous servez à boire et à manger, comme +cela est écrit là-bas au-dessus de votre porte ? +reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son +mieux.</p> + +<p> — Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles.</p> + +<p> — Voyons, qu'allez-vous me donner à manger ?</p> + +<p> — Ma-majesté, tout ce que nous avons est à +votre service. On va tuer toute la volaille, s'il le +faut...</p> + +<p> — Mais il ne le faut pas ! dit Louis XVI, que +les protestations du fermier amusaient étonnamment. +Je ne voudrais pour rien au monde +être la cause d'un tel massacre ! Je n'ai pas, +d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en règle. +Une simple collation, voilà tout.</p> + +<p> — Mon Dieu ! mon Dieu ! si ma femme était +là seulement ! s'écria maître Gilles au désespoir +de ne pouvoir trouver quoi offrir à son +souverain.</p> + +<p> — J'aurais été enchanté de la voir, dit +Louis XVI ; mais, puisque le malheur veut +qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. +Vous désirez me donner de trop bonnes choses ? +vous voulez me gâter, j'imagine ? Aussi, pour +vous mettre à votre aise, je vous demanderai si +vous avez des oeufs ?</p> + +<p> — C'est si commun !</p> + +<p> — Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.</p> + +<p> — Oh ! quant à cela, on va les prendre au poulailler.</p> + +<p> — Très-bien. Et du beurre ?... en avez-vous ?</p> + +<p> — On vient de le faire.</p> + +<p> — Voilà un repas magnifique ! s'écria joyeusement +Louis XVI. Vous voyez, brave homme, +que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y +a-t-il encore ? demanda le roi en remarquant +que maître Gilles se grattait l'oreille d'une manière +désespérée.</p> + +<p> — C'est que... la cuisine... balbutia maître +Gilles, la cuisine est bien sombre, et Sa Majesté +est habituée à manger dans de si beaux appartements !</p> + +<p> — C'est cela qui vous embarrasse ?... Mais, +y a-t-il à Versailles une salle à manger avec +un plus beau plafond que celui-là ? dit +Louis XVI en faisant admirer à ses gentilshommes +la pureté du ciel.</p> + +<p> — Sa Majesté consent à manger en plein air ? +demanda maître Gilles en ouvrant de grands +yeux ébahis.</p> + +<p> — En plein air, mon cher hôte ! répondit le +roi. Et voici ma place toute trouvée, ajouta-t-il +en se dirigeant vers le banc de pierre placé près +de la porte d'entrée.</p> + +<p>Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta +sa veste, l'étendit avec soin sur la pierre et entra +dans la maison.</p> + +<p>Cependant deux garçons de ferme apportèrent +une petite table devant le roi, et maître Gilles +reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. +Il déposa un couvert sur la table, après +avoir eu soin, toutefois, d'essuyer le verre avec +le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi +quelle boisson il fallait lui servir.</p> + +<p> — Vous avez donc le choix ? dit Louis XVI.</p> + +<p> — Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de +vin qui nous est restée du baptême de notre fils.</p> + +<p> — Eh bien ! gardez-la pour le jour de son mariage... +On aura soin, ajouta-t-il en s'adressant +à ses familiers, de compléter le caveau de ce +brave homme.</p> + +<p> — Alors... nous n'avons plus que du cidre à +offrir...</p> + +<p> — Très-bien ! Servez-moi du cidre et apportez-moi +de votre pain de ménage. Je me sens un appétit d'enfer !</p> + +<p>Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait +un oeuf après avoir coupé une tranche de +pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de +temps à autre sur le bas de la jambe. Il regarda +de côté et vit le gros chien de ferme qui se permettait, +contre toutes les lois de l'étiquette, de +caresser avec sa patte les mollets de son souverain.</p> + +<p> — Ah ! je devine ce que tu veux, toi ! dit +Louis XVI en lui jetant un morceau de pain +que le barbet attrapa avec la dextérité d'un +jongleur accompli.</p> + +<p>Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, +il renouvela ses demandes avec tant d'insistance +que maître Gilles en fut tout scandalisé.</p> + +<p> — Fi donc ! vilaine bête ! s'écria le fermier ; +vous devriez rougir de tourmenter ainsi Sa Majesté !</p> + +<p>Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas +toucher le compagnon de table du roi, maître +Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros +bout au parasite à quatre pattes.</p> + +<p> — Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement +la main sur la tête de son protégé ; il +ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous ?</p> + +<p> — Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle.</p> + +<p> — Fidèle ? A coup sûr ce n'est pas un chien +de cour, dit Louis XVI en souriant.</p> + +<p> — Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, +qui n'avait pas compris le jeu de mots : il n'y a +pas son pareil comme chien de garde.</p> + +<p>La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était +vite répandue, et l'on voyait accourir de tous +côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient +respectueusement à distance, le cou tendu dans +la direction du roi, et suivant curieusement le +moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent +été surpris de le voir manger comme un +homme ordinaire. Le bruit des cloches se fit +bientôt entendre, et ce signal officiel décida les +retardataires à déserter le village. A cet instant +la porte de la cuisine s'ouvrit, et maîtresse +Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux +atours. Un grand tablier de soie, qui miroitait +au soleil comme la gorge de ses pigeons, couvrait +sa poitrine et descendait jusqu'au bas de +sa jupe d'un rouge éclatant. Un immense bonnet, +en forme de cathédrale, étalait au vent ses ailes +de papillon et couronnait dignement cet imposant +édifice.</p> + +<p>La fermière se dirigea vers le groupe des +courtisans, qu'elle salua jusqu'à terre, pensant +que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se +retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite +table et étendant tranquillement son beurre +sur une tranche de pain, elle entra dans une +colère impossible à rendre et, saisissant rudement +son mari par le collet :</p> + +<p> — Malheureux ! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise +de laisser Sa Majesté dehors !... Tu ne sauras +donc jamais rien faire comme les autres !</p> + +<p> — Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine +à garder son sérieux, c'est moi qui l'ai voulu... +Vous pouvez lâcher maître Gilles.</p> + +<p> — C'est ma femme, dit le fermier en faisant +une sorte de présentation de maîtresse Gilles, +quand il fut échappé de ses griffes.</p> + +<p> — Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi +en souriant. Elle a vraiment bonne mine, votre +femme !</p> + +<p> — Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse +Gilles en exécutant la plus belle de ses révérences.</p> + +<p>Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. +Son attention s'était reportée sur la foule des +paysans qui remplissaient la grande route.</p> + +<p> — Allez avertir ces bons villageois qu'on leur +permet d'entrer dans la cour, dit Louis XVI à +une personne de sa suite ; s'ils ont quelque demande +à me faire, je suis prêt à les entendre.</p> + +<p>On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle +qui s'était élevée entre maîtresse Gilles et son +fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages +et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta +à genoux devant son lit, la tête appuyée contre +les draps et les mains levées au ciel. Combien +de prières entrecoupées de sanglots montent +ainsi chaque jour vers Dieu ! Qu'il est bon de se +retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de +sonder impitoyablement les plaies de son âme !</p> + +<p>Qui pourrait songer en ces moments redoutables +à se déguiser la vérité ? Les déguisements +sont bons pour des chagrins d'enfant ; mais, +quand toutes les cordes de la douleur ont vibré +en nous, il n'est plus possible d'être hypocrite +envers soi-même.</p> + +<p>Élisabeth pleura amèrement ; mais, après le +premier tumulte de ses passions, elle examina +plus sérieusement la conduite de la fermière ; +elle s'avoua que la plupart des mères eussent +agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même +des torts, sans pouvoir toutefois excuser les +brutalités et surtout l'arrogance de la fermière. +Car ce qu'on pardonne le plus difficilement chez +les autres, ce sont moins les mauvais traitements +que l'orgueil immodéré qui cherche à nous humilier. +Élisabeth était arrivée à cet état d'abattement +physique où l'âme, se détachant de la terre, +se rapproche du ciel par la prière. Alors ses +larmes coulèrent moins brûlantes ; ses soupirs +ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence +entra dans son coeur.</p> + +<p>Pleine de résignation, elle se leva pour commencer +ses préparatifs de départ. Au même instant +on frappa à la porte de sa petite chambre.</p> + +<p> — Entrez, dit-elle.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux +d'Élisabeth.</p> + +<p> — Oh ! pardonnez-moi ! s'écria-t-il en sanglotant. +Ne me maudissez pas, Élisabeth !</p> + +<p> — Vous maudire ! dit la jeune fille en pâlissant... +Il faudrait alors commencer par me maudire moi-même. +Car... vous, du moins, vous +aviez pour excuse le peu d'importance de votre +faute, et l'irréflexion de votre âge vous fermait +les yeux sur le reste ; tandis que moi, je devais +savoir quel avenir je me préparais !...</p> + +<p> — Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, +restez près de nous. Ma mère oubliera tout ; +elle finira par vous aimer et vous appeler du +doux nom de fille.</p> + +<p> — Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain !... +D'ailleurs, je ne consentirais jamais à être votre femme.</p> + +<p> — Vous ne m'aimez donc plus ?</p> + +<p> — Je vous aime toujours. Mais la souffrance +m'a vieillie ; et j'ai réfléchi à bien des choses +auprès desquelles je passais étourdiment jadis ; +et je me suis dit que la femme doit, avant tout, +défendre sa pureté... Lorsqu'un homme a perdu +l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le +monde le méprise. Notre honneur à nous, c'est +notre vertu ! Lorsque nous n'avons pas su la +garder, nous sommes lâches comme l'homme +qui a manqué à l'honneur. Je ne voudrais pas +épouser un homme lâche... Vous ne pouvez +épouser une femme sans vertu.</p> + +<p> — Élisabeth, Élisabeth ! dit Germain, ne vous +jugez pas ainsi !</p> + +<p> — Je parle comme le monde...</p> + +<p> — Je me moque du monde et de ses jugements. +Je ne sais qu'une chose : c'est que je +vous estime, c'est que je vous aime !... Ne partez +pas !</p> + +<p> — C'est impossible ! on m'a chassée d'ici.</p> + +<p> — Et moi je vous dis d'y rester ! Je suis le +maître après tout ! et ma mère ne me tiendra +pas toujours...</p> + +<p> — Une brouille avec votre mère ? Voilà ce +que je veux éviter à tout prix. Je vais partir.</p> + +<p> — Pour aller ?</p> + +<p> — Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui +puissent me pardonner.</p> + +<p> — Mes larmes ne vous fléchiront pas ?</p> + +<p> — Ma résolution est prise.</p> + +<p> — Eh bien ! vous ne partirez pas seule ! dit +Germain.</p> + +<p>Et le jeune homme sortit sous le coup d'une +terrible émotion. Élisabeth resta quelques instants +immobile, les yeux fixés sur la porte qui +venait de se refermer. Puis elle éclata en sanglots.</p> + +<p> — Mon Dieu ! dit-elle, est-ce que la punition +ne dépasse pas la faute ?</p> + +<p>Elle promena un regard désolé sur les murs +de sa petite mansarde, dont chaque meuble était +un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un +si doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté +d'un Christ où elle puisait pieusement +de l'eau bénite tous les matins à son réveil, +la petite table sur laquelle elle lisait le dimanche, +la chaise sur laquelle elle se berçait en +pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait +sous le vieil if du cimetière, à ses amis +d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à l'idée +de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient +vue rêver, prier et pleurer ! Et cette admirable +campagne que l'on apercevait de la fenêtre ! et +ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon +comme une épaisse chevelure ! et le clocher +d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu +du ciel ! Que de poésie, à l'heure des adieux, +dans toutes ces choses qui lui paraissaient autrefois +insignifiantes !...</p> + +<p>Mais voilà que de riches voitures descendent +la côte à grand bruit et viennent troubler sa +rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses +pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement +ses robes et grossit son paquet de tous les +autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire +partait d'en bas et montait jusqu'au toit ; +mais la jeune fille n'eut pas un instant l'idée +d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois +de l'eau bénite sous le vieux crucifix, jeta un +dernier regard autour d'elle et descendit lentement +les marches de l'escalier.</p> + +<p>Il faut renoncer à peindre sa surprise et son +effroi, lorsqu'elle aperçut la foule qui remplissait +la cour. Elle voulut revenir sur ses pas ; +mais il n'était plus temps. Françoise, la servante +qui s'était moquée d'elle si méchamment le matin, +s'approcha d'elle et, feignant une compassion +hypocrite :</p> + +<p> — Vous avez l'air bien triste ? lui dit-elle. Cela +ne convient guère dans un pareil jour !</p> + +<p>La méchante fille avait eu soin d'élever la +voix pour être entendue des personnes qui l'entouraient. +Tous les regards se portèrent aussitôt +sur la pauvre Élisabeth, qui, rougissant et +pâlissant, subit dans ces courts instants le plus +affreux supplice qu'ait jamais enduré créature +humaine.</p> + +<p>Louis XVI avait fini son repas et parlait avec +bonté aux paysans. Il fut un des premiers à +entendre la remarque perfide de Françoise. Il +regarda Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement.</p> + +<p> — Laissez approcher cette enfant, dit-il.</p> + +<p>La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle +n'eût pas entendu les paroles de Louis XVI, soit +qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement, +Élisabeth demeura debout à la même +place, les yeux obstinément fixés sur le sol. +Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle +et l'interrogea avec la plus grande douceur.</p> + +<p> — Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe +d'elle, s'écria maîtresse Gilles en accourant près +du roi.</p> + +<p> — Pourquoi ? demanda Louis XVI sans se retourner.</p> + +<p> — Parce que c'est une malheureuse !...</p> + +<p> — Vous devriez savoir, interrompit le roi, +qu'il faut toujours avoir pitié des malheureux !</p> + +<p>Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur +de maître Gilles quand il aperçut Élisabeth entre +la fermière et le roi. Il eut cependant le courage +de venir au secours de la jeune fille ; et on +le vit se placer bravement entre Louis XVI et +sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant +elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace.</p> + +<p> — Que puis-je faire pour vous ? disait en ce +moment Louis XVI à Élisabeth.</p> + +<p> — Tout ! Majesté, répondit maître Gilles en +avançant sa bonne figure qui n'eut jamais depuis +ce jour un tel air de résolution. Vous +pouvez la sauver du déshonneur ! ajouta-t-il +à voix basse, de manière à n'être entendu que +du roi.</p> + +<p> — Cette fille a failli chez vous ?</p> + +<p> — Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain +est décidé à l'épouser...</p> + +<p> — Ah ! vous avez un fils ? Je comprends tout +maintenant. Cette enfant est moins coupable que +je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez +au mariage, il n'y a plus d'obstacle...</p> + +<p> — Pardon, interrompit maître Gilles, il y a +ma femme.</p> + +<p> — C'est vrai, dit Louis XVI en souriant ; +vous me faites toucher du doigt un abus que +je ne pourrai cependant pas supprimer dans +mon royaume. Et quelle est la cause de son opposition ?</p> + +<p> — L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un +sou vaillant.</p> + +<p> — Je m'en doutais, dit Louis XVI.</p> + +<p>Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix +basse. Quelques instants après, on apportait au +roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à +Élisabeth.</p> + +<p>Mais la jeune fille était dans une prostration +semblable à celle du condamné à mort, qui entend +les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer +le sens des paroles qui se disent autour +de lui. Désespéré de la voir insensible aux bontés +de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et +lui cria de toutes ses forces : « Répondez donc, +Élisabeth ; c'est le roi de France qui vous parle ! » +Elle tressaillit, comme une personne qui sort +brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux +et rencontra le regard du roi.</p> + +<p> — Je vous dote en faveur de votre enfant, lui +dit Louis XVI ; vous pourrez épouser Germain.</p> + +<p> — Oh ! merci ! s'écria Élisabeth en tombant +à genoux. Je demanderai à Dieu qu'il vous accorde +de longs jours, et mon enfant mêlera votre +nom à ses prières.</p> + +<p>Comme elle achevait de parler, ses forces +l'abandonnèrent, et, sans le fermier, elle fût +tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris +de joie et firent retentir les airs de leurs acclamations. +Une seule personne ne partageait pas +l'allégresse générale : c'était Françoise, qui +voyait sa manoeuvre perfide tourner au profit +de son ennemie.</p> + +<p> — Il n'y a que les mauvaises filles comme +Élisabeth pour avoir de ces chances-là ! disait-elle +en suivant la foule.</p> + +<p>Heureusement que sa voix se perdit dans le +bruit de la multitude, comme une fausse note +dans un choeur immense.</p> + +<p>Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore +retrouvé la parole et ne pouvait détacher +ses yeux de la bourse que son mari tenait dans +ses mains. Soudain elle se frappa le front, comme +une personne qui rappelle ses souvenirs ; puis +on la vit courir du côté de l'étable et rapporter +un petit agneau dans ses bras. Mais Louis XVI +était déjà rentré dans sa voiture, les postillons +fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans +dans son désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, +à travers le nuage de poussière qui s'élevait +de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle +recevant le baiser du roi.</p> + +<p>A quelque distance de la ferme, Louis XVI +aperçut, en se penchant à la portière, un jeune +paysan qui pleurait au bord de la grande route. +Il reconnut le gros chien noir qui était assis +auprès du jeune homme. C'était son compagnon +de table ; c'était Fidèle qui regardait tristement +son maître, sans oublier toutefois de surveiller +en même temps le bâton de voyage et les habits +roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que +la Providence, en plaçant le maître du barbet +sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa bonne +action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et +appela le jeune homme.</p> + +<p> — Comment vous appelez-vous ? lui dit-il avec bonté.</p> + +<p> — Germain.</p> + +<p> — Vous êtes le fils de maître Gilles ?</p> + +<p> — Oui, monseigneur, pour vous servir.</p> + +<p> — Eh bien ! ne pleurez plus et retournez à la +ferme. Élisabeth vient de faire un héritage et +maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne +votre femme.</p> + +<p> — Vous avez l'air trop bon, monseigneur, +pour vouloir me tromper, dit Germain. Tout +mon bonheur est attaché à l'accomplissement de +ce mariage ; et, si vous aviez abusé de ma simplicité +pour vous amuser de moi, vous m'auriez +donné le coup de mort !</p> + +<p> — Croyez-moi, reprit Louis XVI : le bonheur +vous attend à la ferme.</p> + +<p> — Dieu vous bénisse, monseigneur ! s'écria +Germain, et vous accorde de longs jours !</p> + +<p> — Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait +m'est adressé, dit le roi à ses gentilshommes ; +ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth +et de Germain me porteront bonheur ?</p> + +<p>Les chevaux reprirent le galop ; et, tandis que +Louis XVI courait à ses destinées, Germain +marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la +ferme de maître Gilles, que les paysans avaient +baptisée, dans leur enthousiasme, du nom +d'<i>Hôtel fortuné</i>. Depuis ce jour, bien que la +vieille maison n'offre plus le lit et la table aux +voyageurs, on n'a cessé de l'appeler dans le pays +l'<i>Hôtel fortuné</i>, comme si le peuple eût voulu +perpétuer ainsi le souvenir du passage de +Louis XVI.</p> + + + + + + +<hr style="width: 65%;"> +<br> +<br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + +***** This file should be named 11036-h.htm or 11036-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/ + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Legendes Normandes + +Author: Gaston Lavalley + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + + + + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +LEGENDES NORMANDES + + +PAR + + +GASTON LAVALLEY + + + +1867 + + + * * * * * + + + +LEGENDES NORMANDES + + + + + + +BARBARE + + + + +I + +La Deesse de la Liberte. + + +La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-la, ses habits de fete. +Les rues etaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes +detonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit, +l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui +s'epanouissaient en fraiches guirlandes aux etages superieurs, les drapeaux +qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annoncait, tout +respirait la joie. La, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant a +travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussiere une rose +a moitie fletrie. Ailleurs, des meres de famille donnaient fierement la +main a de jolies petites filles, blondes tetes, doux visages, beautes de +l'avenir, dont on avait cache les graces naissantes sous un costume grec du +plus mauvais gout. Et partout de la gaiete, des hymnes, des chansons! A +chaque fenetre, des yeux tout grands ouverts; a chaque porte, des mains +pretes a applaudir. + +C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rejouir. +La municipalite de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille, +sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait +profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le +Pelletier et de Brutus. + +Tandis que la foule encombrait les abords de l'hotel de ville et preludait +a la fete officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une +petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retires de la ville, +semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante +manifestation populaire. + +Les fenetres en etaient fermees, comme dans un jour de deuil. De quelque +cote que l'oeil se tournat, il n'apercevait nulle part les brillantes +couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'interieur; on +n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou +qui passait en sifflant dans la serrure. C'etait l'immobilite, le silence +de la tombe. Comme un corps, dont l'ame s'est envolee, cette sombre demeure +semblait n'avoir ni battement, ni respiration. + +Cependant la vie ne s'etait pas retiree de cette maison. + +Une jeune fille traversa la cour interieure en sautant legerement sur la +pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine a +faire rouler sur ses gonds, et entra, a petits pas, sans bruit, et en +mettant les mains en avant, dans une piece assez sombre pour justifier cet +exces de precaution. + +Un vieillard travaillait dans un coin, aupres d'une fenetre basse. Le jour +le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits. +La jeune fille s'avanca vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette +trainee lumineuse, ou se baignait l'austere physionomie du vieillard, ce +fut un spectacle etrange et charmant. + +On aurait pu se croire transporte devant une de ces toiles merveilleuses de +l'ecole espagnole, ou l'on voit une blonde tete d'ange qui se penche a +l'oreille de l'anachorete pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel, +et qui lui donnent un avant-gout des joies celestes. + +Il est fort presumable, en effet, que le digne vieillard etait plus occupe +des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune +fille eut-elle pose familierement la main sur son epaule qu'il se releva +brusquement, comme s'il eut senti la pression d'un fer rouge. + +--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite? + +--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur? + +--Oh! oui... C'est-a-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font +sauter en l'air avec leurs maudites detonations! + +--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal a personne. + +--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le +marquis! + +--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas a +nuire a leur prochain. + +--Ils insultent a notre malheur! + +--Voyons. Je suis sure que ta colere tomberait comme le vent, si mon pere +te donnait la permission d'aller a la fete. + +--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?... + +--Oui... oui... oui... + +--Il faudrait m'y trainer de force! + +--Que tu es amusant! + +--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux! + +--Tu les ouvrirais tout grands! + +--Ah! mademoiselle, vous me meprisez donc bien? + +--Du tout. Mais je te connais. + +--Vous pouvez supposer?... + +--J'affirme meme que tu ne resterais pas indifferent a un tel spectacle... +Une fete du peuple?... Je ne sais rien de plus emouvant! + +--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout a coup, qu'on m'a assure +que ce serait tres-beau! + +--Tu t'en es donc informe?... + +--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai +appris... + +--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles. + +--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son baton de +l'autre... + +--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?... + +--Qu'on doit porter en triomphe la deesse de la Liberte... Toute la garde +nationale sera sous les armes! + +--Vraiment! + +--Le cortege aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortege magnifique!... +Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval! + +--Imprudent!... Si l'on nous entendait!... + +--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si +je ne craignais d'etre gronde par monsieur le marquis, j'irais voir leur +fete, rien que pour avoir le plaisir de rire a leurs depens! + +--Ainsi, sans mon pere?... + +--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais deja de mes huees! + +--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission? + +--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade. + +--S'il l'ignorait? + +--Vous ne me trahiriez pas? + +--A coup sur... Je serais ta complice. + +--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idee d'aller a la fete? + +--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermee dans +cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sepulcre, +les vivants doivent jouir un peu du meme privilege. + +--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi? + +--Regarde-moi, dit la jeune fille. + +A ces mots, elle entra tout entiere dans la zone lumineuse qui rayonnait a +travers l'etroite fenetre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise. + +--Mademoiselle en femme du peuple! + +--Tu vois que je pense a tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas +de legerete. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne +ne songera a nous inquieter. Viens vite! + +Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa la sa brosse et les +souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour, +sur les pas de sa maitresse, et ouvrit avec precaution la porte de la rue. + +--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il a la jeune fille, +lorsqu'ils se trouverent dehors. + +--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberte! +repondit Marguerite. + +Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraina vers +le centre de la ville. + +Il etait temps. Le cortege s'etait mis en marche et gravissait lentement la +principale rue de la ville. C'etaient d'abord les bataillons de la garde +nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces +soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps +ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la +patrie en danger. Leurs fils mouraient a la frontiere, et, tandis que le +plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de +la Loire, ils etaient prets a sacrifier leur vie pour la defense de leurs +foyers. Et personne alors ne songeait a rire en voyant ce singulier +assemblage de piques, de batons, de sabres et de fusils, ces vetements +deguenilles, ces bras nus, tout noirs encore des fumees de la forge ou de +l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des +temps modernes! + +Derriere les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui +portaient sur leurs epaules des arbres de la liberte, pares de fleurs et de +rubans. Apres eux, les freres de la _Societe populaire_, coiffes du bonnet +phrygien, soulevaient au-dessus de leur tete les trois pierres de la +Bastille. Des chars, splendidement ornes et ombrages par des drapeaux, +presentaient aux regards de la foule, comme un double objet de veneration, +des vieillards et des soldats blesses: les victimes de l'age et les +victimes de la guerre! Sublime allegorie qui enseignait a la fois le +respect qu'on doit a l'experience et la pitie que merite le malheur! + +Quelques pas en arriere venait la deesse de la Liberte. Mais ce n'etait pas +cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_, +cette femme _a la voix rauque_, cette furie enfantee, dans un moment de +delire, par l'imagination d'un grand poete. C'etait une belle jeune fille, +dont les blonds cheveux se deroulaient avec grace sur les epaules. Une +tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la +foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits +enfants semaient des fleurs a ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle +une banniere, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en +licence, et vous serez heureux_! Apres elle, comme pour montrer qu'elle est +la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs, +couches sur des gerbes de ble, conduisaient une charrue trainee par des +boeufs. + +Un soleil splendide s'etait associe a cette fete d'un caractere antique. +Les fleurs s'epanouissaient et versaient autour d'elles le tresor de leurs +parfums; le peuple etait joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on +aurait pu croire assister a une des fetes de l'Athenes paienne. + +Marguerite et le domestique s'etaient blottis dans l'embrasure d'une porte, +et, de la, ils voyaient defiler le cortege, sans etre trop incommodes par +le flot des curieux qui ondoyait a leurs pieds. + +Dominique avait fait bon marche de ses vieilles rancunes et regardait tout, +en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute +autre circonstance, la jeune fille n'eut pas manque de profiter du riche +theme a plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ebahissement de l'ennemi +jure des patriotes. Mais elle etait trop emue elle-meme pour exercer sa +verve railleuse aux depens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si +puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur +le point de chanter avec elle les refrains passionnes de la _Marseillaise_; +et lorsque la deesse de la Liberte vint a passer, elle battit des mains et +ne put retenir un cri d'admiration. + +--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la deesse au vieux domestique. + +Tout entiere a ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle +etait elle-meme l'objet d'une admiration mysterieuse. Un homme du peuple ne +la quittait pas des yeux, et restait indifferent au double spectacle que +lui offraient la foule et le cortege. C'etait une tete puissante, rehaussee +encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque +ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pecheur +napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un reve aime; ses yeux +plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la +mer. Tout a coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme +reveille en sursaut, s'elancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune +fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou +dans la poussiere. + +--Il y a des aristocrates ici! s'ecria cet homme, en montrant a la foule +une petite croix ornee de brillants qui scintillaient au soleil. + +--Tu en as menti! repliqua le mysterieux adorateur de Marguerite, en +prenant l'homme a la gorge et en lui arrachant le bijou. + +--Cette croix est a moi, dit timidement la jeune fille. + +En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer. + +--Taisez-vous! lui dit a voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous +donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore! + +--Il a raison, dit Dominique. + +Puis il ajouta avec intention, mais de maniere a n'etre entendu que du +jeune homme: + +--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant! + +--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple. + +Le vieux domestique entraina la jeune fille. Grace au tumulte que cette +scene avait occasionne, ils purent disparaitre sans attirer l'attention de +leurs voisins. + +Cependant le patriote, humilie de sa chute, s'etait releve, l'oeil menacant +et l'injure a la bouche. + +--Mort aux aristocrates! dit-il. + +--A la lanterne! a la lanterne! s'ecria la foule. + +--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ca? dit le sauveur de +Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de +me hisser a la place de vos reverberes! + +En meme temps, il se rejeta en arriere, par un brusque mouvement, et fit +face a ses adversaires. + +--Il est brave! s'ecria-t-on dans la foule. + +--C'est un aristocrate! dit une voix. + +--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui +s'etait vu terrasser. + +--Parce que cela me plait! repondit le jeune homme, en se croisant les bras +sur la poitrine. + +--C'est defendu! + +--Defendu?... Vous etes plaisants, sur mon honneur! repliqua l'accuse. Vous +promenez dans vos rues la deesse de la Liberte, et je n'aurais pas le droit +d'agir comme bon me semble? + +--Il a raison, dirent plusieurs assistants. + +--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la +lanterne, l'aristocrate! + +--Oui! a la lanterne! + +Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme. + +--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur +d'une maison, pour n'etre pas entoure. + +Mais sa noble attitude ne pouvait maitriser longtemps les mauvais instincts +de la foule. Les sabres, les piques, les baionnettes s'abaisserent, et la +muraille de fer s'avanca lentement contre le genereux defenseur de +Marguerite. + +--Mort a l'aristocrate! s'ecria le peuple en delire. + +Le demi-cercle se retrecissait toujours et la pointe des piques touchait la +poitrine du jeune homme. Tout a coup une voix de tonnerre se fit entendre. +Un homme, a puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et +de gauche, une grele de coups de poing, et vint se placer resolument devant +la victime qu'on allait sacrifier. + +--Etres stupides! dit-il avec un geste de colere, en s'adressant aux +agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire la!... Egorger le plus +pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des defenseurs de Thionville! + +--Un defenseur de Thionville! murmura la foule, avec un etonnement mele +d'admiration. + +Les agresseurs les plus rapproches de Barbare, rougissant de l'enormite +du crime qu'ils avaient ete sur le point de commettre, baisserent la tete +avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait +renverse a ses pieds, n'avait pas encore renonce a l'espoir de se venger +sur le lieu meme temoin de son humiliation. Il ota respectueusement son +bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu: + +--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui preside +notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu defends. C'est un +aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine! + +--Est-ce vrai? demanda le president de la Societe populaire, en se tournant +du cote de Barbare. + +Pour toute reponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait deja +suspendue a son cou et la montra au peuple. + +--C'est stupide ce que tu fais la! lui dit le president du club a voix +basse. + +--Non! repliqua le jeune homme, de maniere a etre entendu de tous ceux qui +l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du +temple de la Raison, je me croirai autorise a porter le meme signe sur ma +poitrine. + +Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix a son cou. + +--Il parle bien! cria la foule. + +--C'est un bon patriote! + +--Il vaut mieux que nous! + +--A la cathedrale! a la cathedrale! + +--Arrachons les croix! + +Et deja le peuple se preparait a executer sa menace. + +--Attendez! mes enfants, s'ecria le president de la Societe populaire. Ne +faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'a vous +amuser. Retournez a la fete. + +--C'est juste! Rattrapons le cortege! s'ecria la foule. + +Et non moins prompte a agir qu'a changer de resolution, elle eut bientot +abandonne le lieu qu'elle avait failli ensanglanter. + + + + +II + +Le Club. + + +Quelques instants apres, la rue se trouva completement deserte. On +n'entendait plus que le bruit lointain de la fete et le vague murmure de la +foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon +qu'il serra avec une sombre energie: + +--Citoyen president, dit-il, tu m'as sauve la vie! + +--Ne parlons pas de cela! repondit le colosse. + +--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir +l'occasion de te prouver ma reconnaissance. + +--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir. + +--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!... +Ecoute... j'ai encore un service a te demander. + +--Parle. + +--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir. + +--Et la fete? dit le patriote. + +--J'en ai vu assez comme cela. + +--Ah! fit le president du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous +d'amour? + +--Peut-etre, repondit Barbare en rougissant. + +--Va, mon garcon, reprit le patriote avec bonte. La Republique ne defend +pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce +soir, a la seance du club. + +--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une derniere poignee de main a son +liberateur. + +--Adieu, repondit le president. + +Et le brave homme, apres s'etre amuse a regarder son protege qui courait a +toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortege. + +Barbare n'avait pas oublie dans quelle direction le vieillard et la jeune +fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues +tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernieres maisons +de la ville, il apercut sur la grand'route, a une portee de fusil environ, +Dominique et Marguerite qui s'etaient arretes pour reprendre haleine. Il +cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette +bruyante manifestation eut un resultat diametralement oppose a celui qu'il +en esperait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les +fugitifs furent saisis d'une veritable panique et la peur leur rendit des +jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put +arreter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la +petite maison isolee et disparaitre derriere la porte, qui se referma avec +fracas. + +Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la +porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs, +en la jetant avec violence, l'auraient laissee entr'ouverte. Mais elle +resista a tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et +n'apercut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le +marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et preta +l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute +la facade de la maison. Peut-etre decouvrirait-il une figure curieuse, une +main derriere un rideau? Helas! le soleil lui-meme ne visitait plus cette +triste demeure. Et les fenetres; ces yeux de la maison, s'etaient voilees +sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupiere. + +Barbare eprouva un affreux serrement de coeur. Il eut donne sa vie, en cet +instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il +etait encore ebloui. Elle etait la, pourtant, a deux pas de lui, derriere +cette muraille!... Comme la mere qui rode, le soir, devant la prison ou +gemit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui +livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se decider a partir et +s'en remettait au hasard, cette derniere consolation des desesperes! Il +attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune +et fort, il se revolta a la pensee que quelques planches, a peine jointes, +lui opposaient un obstacle. Il s'elanca vers la porte, bien determine a +l'ebranler sous un dernier effort. Mais il recula bientot en rougissant. + +--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a la ni +barreaux, ni soldats pour le defendre. Et je ne dois y entrer que par la +volonte de celle que j'aime! + +Alors il tira de son sein la petite croix, ornee de diamants, la baisa avec +respect et, l'agitant au-dessus de sa tete: + +--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte! + +Deux fois il fit le meme geste et poussa le meme cri. Mais la maison ne +sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, apres avoir cache la petite +croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville. + +Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait deja les reverberes, dont les +lanternes huileuses se balancaient, avec un grincement sinistre, et +faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires +facades des maisons. Les bruits de la fete avaient cesse. Tout etait rentre +dans le silence. On n'entendait guere que le pas sonore du promeneur +attarde qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui +luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de +paisible ou de craintif s'etait prudemment renferme derriere une porte bien +close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur meme de la cite, +dans une des salles basses de l'ancien eveche. C'etait la que se donnaient +rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville. + +Barbare n'avait pas oublie la recommandation que lui avait faite le +president de la societe populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu +manquer a l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas +dans une disposition d'esprit a rechercher la solitude. Dans les temps de +revolution, l'amour,--ce sentiment raffine qui trouve tant de charmes a se +replier sur lui-meme et qui met tant de complaisance a caresser meme la +pensee d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fievre des passions +politiques. Il fuit la reverie, il marche, il court vers le but et, s'il +eprouve un echec, il demande a la vie publique un instant d'oubli et de +distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hate vers l'ancien +eveche. + +Son entree dans la salle du club fut un vrai triomphe. + +--Vive Barbare! cria la foule. + +--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il +parait qu'on n'a plus envie de me hisser a la lanterne. Le moment serait +pourtant mieux choisi que tantot. Car vous etes bien mal eclaires! + +Un eclat de rire general accueillit cette saillie, et chacun montra en +plaisantant a son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au +pied de l'estrade ou montaient les orateurs. + +--Citoyen Barbare, repondit une voix energique, si la Republique n'a pas le +moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonte des +patriotes. Nos fils, qui sont a la frontiere, n'ont pas de souliers pour +marcher a l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'etre difficiles, et nous +saurons defendre les interets de la patrie avec les seules lumieres de +notre raison. + +--Bien repondu! dit la foule. + +Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaitre la voix de l'homme +auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serres des auditeurs et +s'approcha respectueusement du magistrat populaire. + +--Citoyen president, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la +majeste de la Republique. J'ai deja verse mon sang pour elle et je suis +pret a lui donner une nouvelle preuve de mon devouement. Je demande la +parole. + +--Je te l'accorde, repondit le president d'un ton bref. + +D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eut monte a +l'assaut. Du haut de ces miserables treteaux, ou l'eloquence populaire +agitait tant de questions serieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes, +le jeune homme contempla un instant toutes ces tetes qui se balancaient +au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'etait un tableau digne des maitres +flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armes de leurs instruments +de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des +rodeurs de nuit, chaos etrange, mer de haillons dont chaque flot +s'eclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les tenebres, suivant que +le caprice du vent ravivait ou menacait d'eteindre la flamme des +chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pale rayon de la lune, +glissant a travers les vitraux d'une fenetre et venant entourer d'une douce +lumiere les cheveux blancs des freres de la Societe populaire. + +Une rumeur sourde s'eleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le +jeune homme escalader les degres de l'estrade. Mais, peu a peu le bruit +cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le +bord de la balustrade, et, s'adressant a la foule: + +--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez deja devine sans doute le +sujet de ma motion. Je demande que la municipalite tienne une recompense +toute prete pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la +cathedrale et d'en enlever les croix. + +--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule. + +Barbare descendit precipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea +vers la porte de la salle basse. Au moment ou il allait en franchir le +seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il +s'arreta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient +pas trompe. Il regarda du cote de la tribune et reconnut l'homme du peuple +qu'il avait terrasse, le matin. + +--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la +Republique. + +--Qui ca? demanda la foule avec des cris furieux. + +--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates... + +--Ou donc? reprit encore la foule, dont la colere augmentait en raison de +son impatience. + +--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolee, a peu de distance +de la riviere. + +Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres. + +--Dans la _Vallee aux Pres_? demanda la foule. + +--Oui, repondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermes nuit et +jour. Aucun bruit! jamais de lumiere! apparences suspectes. A coup sur, ce +sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour +son patriotisme, de s'introduire dans l'interieur de cette maison. + +--Mort aux aristocrates! s'ecrierent les plus ardents des patriotes. + +--Helas! pensa Barbare, cette jeune fille et son pere sont perdus, si je +n'interviens! + +Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait +au coeur. + +--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son emotion. +Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois! + +Puis, l'oeil etincelant et l'air resolu, il passa de nouveau a travers la +foule et s'approcha de la tribune. + +--Citoyen, dit-il a l'orateur, en le regardant en face, es-tu sur de ce que +tu avances? + +--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menacant de son +interlocuteur troubla profondement... Je n'ai que des soupcons... et, +d'ailleurs, je n'habite pas le quartier ou se trouve la maison suspecte. + +--Eh bien! moi, je suis aux premieres places pour surveiller les gens que +tu accuses si legerement. Je m'engage a penetrer dans l'interieur de la +maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai a tous les bons +patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquieter. + +--Vive Barbare! cria l'assemblee. + +--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les +auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance. + +A ces mots, il se pencha vers le president de la Societe populaire, qui lui +tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine +arrive dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la +baisa avec amour, en s'ecriant par deux fois: + +--Je la sauverai!... Je la sauverai!... + + + + +III + +Le Proscrit. + + +Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppe dans un long +manteau, se promenait devant la facade interieure de la maison qu'on avait +signalee la veille a la defiance du club. A la maniere dont cet homme +marchait dans les allees du jardin, tantot s'avancant d'un pas rapide, +tantot s'arretant et levant la tete pour contempler le ciel, il eut ete +facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son +caractere. Cela ne pouvait etre qu'un amant, qu'un fou, ou un poete. +Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec delices dans +cette mer etoilee. + +La soiree etait belle d'ailleurs et invitait a la reverie. Les fleurs, +avant de s'endormir, avaient laisse dans l'air de douces emanations. Un +vent frais courait a travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de +grands fantomes, du milieu de la haie qui separait le jardin des prairies +voisines. Ces geants de verdure frissonnaient sous le souffle aerien et +ressemblaient, avec leurs branches rapprochees du tronc, a un homme qui +s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se preserver de l'air malsain +du soir. + +Le promeneur s'arreta au milieu d'une allee. + +--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec decouragement, la +nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage! +Des etoiles, des mondes en feu; rien de change au ciel, tandis que des +hommes, nes pour s'aimer, s'egorgent comme des betes sauvages! Moi-meme, +moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma +tete est mise a prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persecutes, +et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux elements d'annoncer sa +vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colere le +spectacle de tant d'iniquites. La maison garde encore quelques traces des +hotes qui ont vecu sous son toit; et la terre ne s'inquiete pas de l'homme +qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanite +souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot? + +Le proscrit s'etait remis machinalement en marche, et le hasard de la +promenade l'avait conduit dans une petite allee qu'un mur, de peu +d'elevation et qui tombait en ruine, separait de la grand'route. Tout a +coup le pretre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur. + +Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque a ses pieds, au +milieu de l'allee. Le visiteur nocturne ne fut guere moins effraye que +celui dont il avait interrompu si brusquement la reverie. + +--Rassurez-vous, citoyen, dit-il a voix basse au jeune pretre, et +gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni a +votre bourse, ni a votre vie. + +--Vous avez pourtant, monsieur, une maniere de vous presenter... + +--Qui peut donner de moi la plus facheuse idee, reprit le voleur presume en +achevant la pensee de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je +le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans +l'intention de vous etre utile. + +--Je vous en suis reconnaissant! repliqua le proscrit avec une froide +ironie. + +--On m'avait charge de vous espionner... + +--Vous faites-la un joli metier, monsieur! interrompit le pretre, en +ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau. + +--Croyez bien que c'est par patriotisme... + +--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse devine! interrompit encore le +pretre. + +--Vous avez tort de me persifler, citoyen, repliqua l'homme du peuple avec +un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il +l'ecouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai +service, et si la Societe populaire eut confie a tout autre que moi la +mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-etre pas eu lieu de +vous en rejouir. + +--Mais, enfin, que veut-on? demanda le pretre. + +--On vous soupconne d'avoir des relations avec Pitt. + +--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant. + +A ce moment la lune sortit d'un nuage et eclaira vivement le visage du +pretre. Barbare--le lecteur l'a deja reconnu--ne put se defendre d'un +etrange sentiment d'inquietude. + +--Ah! citoyen, dit-il d'une voix emue, vous etes jeune! + +--Oui, repondit le pretre. Mais qu'y a-t-il la d'etonnant? + +--C'est que, pour etre persecute a votre age... + +--La Republique s'est bien defiee des enfants! dit le proscrit avec +melancolie. + +--Vous etes donc oblige de vous cacher? demanda Barbare. + +--Voila mon interrogatoire qui commence! dit le pretre avec amertume. +Tenez, monsieur, si la Republique a besoin d'une nouvelle victime, je ferai +volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les +personnes qui habitent cette maison! Elles me sont cheres, et c'est une +priere que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh +bien! vous etes aussi a cet age genereux ou le pardon est doux et le +devouement facile. Epargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du +sang enfin, prenez ma vie! Je me livre a vous! + +Barbare devint horriblement pale. + +La jalousie s'empara de tout son etre, et un frisson lui glaca le coeur. + +--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix +etranglee. + +--De toute mon ame! + +--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard etincelant sur celui qu'il +regardait deja comme un rival, vous les aimez? + +--Comme on aime son pere et sa soeur. + +--Pas autrement? demanda encore le patriote. + +Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la premiere fois, il +osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se +troubler, ce coup d'oeil penetrant. + +--Vous preparez votre reponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long +silence et de ce penible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous etes +l'amant de cette jeune fille? + +--Oh! fit le pretre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!... + +--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les epaules. + +--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force a ajouter foi a mes +paroles. Il vous faudrait une preuve materielle? + +--Oui! dit Barbare avec explosion. + +Il y eut, dans la maniere dont il accentua ce simple mot, tant de haine, +d'inquietude et de jalousie, que sa figure meme sembla s'eclairer du feu +interieur qui le consumait. Le pretre put lire dans son coeur et juger de +l'etat de son ame, comme on voit un ciel d'orage a la lueur d'un eclair. + +Le proscrit mesura aussitot toute l'etendue du danger qui menacait le +marquis et sa fille. Mais il etait deja pret au sacrifice. + +--Ecoutez! dit-il a l'homme du peuple. Je ne peux pas etre l'amant de cette +jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable. + +--Lequel? demanda vivement Barbare. + +--Les devoirs de mon ministere, repondit le proscrit. + +En meme temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa +soutane. + +--Un pretre! s'ecria Barbare avec joie. + +--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le +maitre de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole? + +--Non, certes! dit Barbare. + +Cependant il baissa la tete et ses traits s'assombrirent. + +--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'etes pas encore convaincu? + +--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les pretres ont le droit de +se marier. + +--Pauvre insense! dit le jeune pretre en souriant avec tristesse, si +j'avais reconnu l'autorite de cette loi, est-ce que je serais oblige de me +cacher? + +--C'est vrai! je suis fou! s'ecria joyeusement Barbare. Vous etes un noble +coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre +solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami! + +--Volontiers, dit le pretre en serrant avec effusion la main que le jeune +homme lui tendait. + +Apres cette etreinte cordiale, Barbare se disposa a escalader le mur. + +--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le pretre avec bonte, et +suivez-moi. + +En meme temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite +porte qui donnait sur la campagne. + + + + +IV + +Une crise domestique. + + +Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte a double tour et +s'arreta quelques instants comme un homme accable sous le poids de penibles +pensees. + +Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour, +monta l'escalier et frappa a la porte de M. de Louvigny. + +--Entrez, dit une voix de jeune fille. + +--Ah! pensa l'abbe avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son pere. + +Neanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses +genoux. Tout en ecoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait +avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait a faire sauter +dans sa main. + +--Eh bien! cher abbe, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il +faut tant de precautions pour entrer chez ses amis? + +--Je vous croyais au travail et je craignais de vous deranger, repondit le +jeune pretre en faisant de grands efforts pour cacher son emotion. + +--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas +que c'est a partir de ce moment que je consens a perdre mon temps. + +--C'est joli ce que vous dites-la, mon pere! s'ecria Marguerite en quittant +les genoux du marquis. + +--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine +boudeuse que faisait Marguerite. + +--Je vous en fais juge, monsieur l'abbe, dit Marguerite. Tenir sa fille +dans ses bras, l'embrasser, l'ecouter causer, est-ce la perdre son temps? + +--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis. + +--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas etre complice de votre +paresse! + +--Allons, viens ici. + +--Non! je vous laisse travailler. + +--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante. + +--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'a repondre +aux instances paternelles. + +--Je te tiens cette fois! s'ecria joyeusement le vieillard en saisissant la +jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser. + +--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en detournant la +tete. + +--Je te rends la liberte, repliqua le marquis en lachant le bas de la robe +et en ouvrant les bras. + +--Et voila l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son +pere. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre +soiree! + +Le pretre avait contemple cette scene avec tristesse. Il pleurait sur cette +joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette etroite communion +de deux ames qu'on allait separer. + +--Eh bien! l'abbe, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc. +Vous avez l'air de nous bouder! + +L'abbe s'avanca vers le marquis et serra avec emotion la main qu'il lui +presentait. + +--Vous n'etes pas deplace dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui +a assiste mon fils a ses derniers moments est, a mes yeux, comme son +remplacant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignites, +vous seriez de toutes nos fetes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est +tout mon tresor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule +richesse qu'on m'ait laissee, en vous melant a nos entretiens et en voyant +comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez? + +--Pour cela non, monsieur le marquis, repondit le jeune homme. + +--Ne vous en defendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis la +n'est pas gai d'ailleurs. + +--Ce n'est pas la ce qui fait pleurer monsieur l'abbe, interrompit +Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le +pretre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbe nous cache quelque +malheur!... + +--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le pretre en se troublant de plus +en plus. + +--Ma fille a raison, au contraire, repliqua le marquis en faisant lever +Marguerite. + +Il se leva a son tour et saisit vivement la main de l'abbe. + +--Votre emotion m'effraie, lui dit-il a voix basse. + +--Je vous assure, dit le pretre en se defendant... + +--Votre main est glacee! continua le vieillard en se penchant a l'oreille +de l'abbe... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille. + +Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquietante. Lorsque son +pere se retourna de son cote, ce ne fut pas sans un vif etonnement qu'elle +apercut le gai sourire qui s'epanouissait sur les levres du vieillard. + +--L'abbe est un poltron, ma chere Marguerite, dit M. de Louvigny. +Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'interets... une nouvelle +pauvrete qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques +comptes a regler... Tu serais bien aimable d'aller demander a Dominique le +registre ou il note ses depenses. + +--J'y vais, mon pere, dit Marguerite. + +Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa +bouche et fit un signe de tete que le vieillard n'eut pas de peine a +traduire ainsi: + +--J'obeis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe! + +Le marquis ferma lui-meme la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul +en face de l'abbe, tout son calme sembla l'abandonner. + +--Parlez maintenant! dit-il d'une voix emue. Qu'y a-t-il? + +--On s'est introduit ce soir dans le jardin. + +--Un maraudeur? + +--Un espion envoye par le Club. + +--Nous sommes donc decouverts? + +--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt. + +--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher +abbe; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces +messieurs de la Societe populaire. + +--C'est toujours un danger de paraitre devant eux. + +--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connait ici. Nous n'avons rien a +craindre. + +--Pardon. + +--Qui donc? + +--L'homme du peuple que le Club a envoye, ce soir, en eclaireur. + +--Il nous en veut donc beaucoup? + +--Au contraire. + +--Il est bien dispose pour nous? + +--Trop bien. + +--Ma foi! dit le marquis en badinant, voila le premier republicain qui nous +ait montre de la bienveillance! + +--Et ce sera peut-etre celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbe +d'un air sombre. + +Le marquis devint serieux. + +--Expliquez-vous, dit-il avec gravite. Il y a dans vos propos une +incoherence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de +haine contre moi, pourquoi songerait-il a me nuire? + +--Il vous nuira sans le savoir, repondit l'abbe. Car il faut tout craindre +des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite. + +--Ma fille! s'ecria le marquis avec une expression de surprise et de +colere, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer. + +--Oui, reprit l'abbe, cet homme aime serieusement votre fille. + +--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais +aux fenetres. Comment cet homme a-t-il pu la voir? + +--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte verite. + +--Il vous a donc ouvert son coeur? + +--A peu pres. Je peux meme vous assurer qu'il est jaloux. + +--Alors il faut fuir! dit le marquis avec eclat. Il faut passer en +Angleterre. + +Puis, se promenant avec agitation dans la chambre: + +--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en surete dans cette petite ville! + +A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique, +qui tenait sous son bras le grand livre de depense. + +--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette +nuit meme. Que chacun prepare ses malles. Demain nous faisons voile pour +l'Angleterre. + +--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son pere, je savais bien que vous +me cachiez la verite. Un danger vous menace? + +--Il faut bien te l'avouer, repondit M. de Louvigny: nous sommes denonces. + +Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attere: + +--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent? + +--Helas! dit le vieux serviteur, nous avons tout depense le jour de la fete +de mademoiselle. Monsieur le marquis peut verifier les comptes. Voici le +registre. + +--C'est inutile, repondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui +presentait le domestique. Je m'en rapporte bien a toi. C'est un espoir de +moins... Voila tout! + +Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement +de depit, le marquis s'approcha avec calme de son secretaire, dont il +ouvrit les tiroirs les uns apres les autres. + +L'abbe, Marguerite et le domestique l'observaient en silence. + +Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir +et comptait son argent au fur et a mesure. Lorsqu'il fut au bout de son +travail, il laissa tomber sa tete dans ses mains et demeura immobile. +Marguerite courut aupres de lui et ecarta doucement ses mains, qu'il tenait +serrees contre son visage. + +--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon pere? + +Le marquis ne repondit rien. Il compta de nouveau son argent, le reunit en +pile, et, le montrant a l'abbe et au vieux domestique: + +--Mes amis, dit-il d'une voix emue, voici toute notre fortune... Quarante +ecus! + +--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlacant dans ses +bras. + +--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes. + +--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage a la Republique. Je +resterai avec le bon Dominique. + +--Non! c'est a toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitues au +danger, nous autres hommes. + +Et se tournant, les mains jointes, vers les deux temoins de cette scene: + +--N'est-ce pas, l'abbe? dit-il; n'est-ce pas, Dominique? + +--Oui, nous resterons avec vous, repondirent le jeune pretre et Dominique. + +--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermete; car je ne me separerai jamais +de mon pere. + +A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit +dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guere que le bruit +des sanglots que chacun cherchait a etouffer. + +Tout a coup le vieux Dominique sortit de son immobilite. Il s'essuya les +yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du +marquis. Son front avait quelque chose d'inspire, et sa physionomie +vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tete de genie. + +Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les +esprits les moins delicats trouvent l'occasion de s'elever, sur les ailes +du devouement, jusqu'a ces hauteurs sublimes ou planent les intelligences +superieures. S'il y a une couronne sur le front des poetes, il y a une +aureole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans eclat et +la mort sans gloire. + +--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique. + +--Que me veux-tu, mon bon Dominique? + +--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver? + +--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'ecria M. de Louvigny, qui pensa un +instant que son domestique n'avait plus sa raison. + +--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! repondit Dominique. Donnez-moi +liberte pleine et entiere, et je vous sauverai peut-etre! + +--Tu ne courras aucun danger? se hata de demander M. de Louvigny. + +--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais a voix basse et de +maniere a n'etre entendu que de son maitre. + +--Je comprends! repondit le marquis. Je serais seul, que je ne +t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-etre +exposer ta vie. + +--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?... + +--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec energie. +Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te recompenser, le ciel est +la! + +--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la +main de son maitre; merci! + +Il se dirigea vers la porte de la chambre. + +--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la +clef dans la serrure. + +Et il sortit precipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui +tombaient de ses yeux. + + + + +V + +Desespoir de Dominique. + + +Le vieux Dominique etait alle s'enfermer dans sa mansarde, ou il attendait +impatiemment le retour du soleil. Il etait en proie a une agitation +cruelle. + +Enfin, le jour parut. Dominique sauta a bas du lit et traversa les +corridors avec precaution, afin de ne reveiller personne. Quand il se +trouva dans le chemin, il hata le pas pour gagner le centre de la ville. + +Huit heures sonnaient au beffroi de la cathedrale, lorsqu'il arriva sur la +place de l'Hotel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur ou l'on placardait les +affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles. + +--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est +que personne ne s'est presente... J'arrive a temps! + +Il entra dans l'Hotel-de-Ville et se dirigea vers la salle des +deliberations des membres du District. Comme la porte en etait fermee, il +descendit chez le concierge, ou il apprit que la seance ne serait ouverte +qu'a onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gre mal gre, mettre un +frein a son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenetre en +attendant l'arrivee des patriotes qui avaient la direction des affaires de +la cite. + +A cette epoque de lutte, il n'etait pas rare que la salle des deliberations +fut envahie par les freres de la Societe populaire, qui venaient y proposer +des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait a leur +suite. C'est ainsi que le domestique reussit a s'introduire dans le lieu ou +se discutaient les interets de la ville. + +Lorsque le citoyen president et les membres du District se furent assis +devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il etait temps d'agir. +Il se fit une trouee a travers les assistants. Jusque-la, sa fermete ne +l'avait pas abandonne. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait +vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eut +mieux aime affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont +l'eclat lui causait une sorte de vertige. + +--Que veut cet homme? demanda le citoyen president a l'huissier. + +--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard. + +--Monsieur le president, balbutia Dominique sans oser lever les yeux... + +Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit +pris de pitie pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas +a l'oreille: + +--Dis donc: Citoyen president! + +--Citoyen president, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui +indiquait, j'ai une proposition a vous faire. + +--A te faire, imbecile! souffla encore l'huissier. + +Mais deja toute la salle riait aux eclats. Le vieux domestique etait +horriblement pale, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes. + +--Laisse-moi l'interroger, dit le president a l'huissier. + +Et, s'adressant directement au vieillard: + +--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme? + +--Je demande a gagner la recompense, repondit Dominique. + +--La recompense? fit le president avec surprise. + +--Oui! reprit le vieux domestique: la recompense que la municipalite promet +a celui qui enlevera les croix de la cathedrale. + +--Tu aurais la pretention de monter aux tours du temple de la Raison? dit +le president en riant. + +--Oui, repondit simplement Dominique. + +A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanque, qu'un souffle aurait +jete a terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus +audacieux avaient recule, les assistants ne garderent plus de mesure dans +leur hilarite, et ce furent des cris et des huees a couvrir la voix meme du +tonnerre. + +Sur un signe du president, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita a +sortir. Mais le vieillard opposa une vive resistance. + +--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le president. + +--Oui! repondit Dominique avec assurance. + +--Tu es bien maitre de ta raison? + +--Oui. + +--Mais, reprit l'officier de l'etat civil, as-tu reflechi serieusement a +cette entreprise? Tu peux te tuer? + +--Je le sais! repondit le vieillard avec un admirable sang-froid. + +Sa voix etait ferme, son front rayonnait, son oeil etait etincelant. + +Personne ne songea plus a rire. Le vieux domestique avait tire ce mot-la du +fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible a la veritable +eloquence. Cependant si Dominique avait captive l'attention du president et +des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire +n'etait pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa determination; et +son interrogatoire commenca. A toutes les questions qui lui furent posees, +il ne sut repondre que ces seuls mots: + +--Je veux sauver mon maitre! + +Le president s'impatienta. + +--Tonnerre! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la table, la Republique +ne connait pas de maitres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir. + +Aussitot deux huissiers s'approcherent du vieillard. Ils le prirent chacun +par un bras, et, malgre ses cris, malgre sa resistance, ils le pousserent a +la porte au milieu des vociferations et des huees de la foule. + +--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! repetait le domestique en +descendant les marches du grand escalier de l'Hotel-de-Ville. + +Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la +premiere rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme +semblait donner raison a ceux qui l'avaient juge si defavorablement. Il +allait en trebuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et +s'arretait de temps a autre pour s'ecrier, en battant l'air de ses bras: + +--Plus d'espoir! Mes maitres sont perdus!... Que faire? Comment me +representer devant eux? + +Alors il se mit a courir. + +Il se trouva tout a coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea a +regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance +que, sans premeditation aucune et comme par instinct, il etait arrive sur +la route qui conduisait a la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts +la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les +ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une legere fumee montait en +serpentant au-dessus de la cheminee, comme pour lui rappeler qu'il etait +temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de menager le bois _de ses +maitres_. + +Le vieillard laissa tomber sa tete dans ses mains, et, pour la premiere +fois depuis sa sortie de l'Hotel-de-Ville, il pleura amerement. + +--Non! dit-il en s'armant d'une resolution soudaine, non! je ne rentrerai +pas dans cette maison, d'ou je suis sorti avec des paroles d'esperance et +ou je ne rapporterais que des nouvelles de mort! + +Et se frappant le front, comme pour y reveiller la memoire: + +--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante +ecus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils +peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prepare l'avenir? Si +je retournais a la maison, M. le marquis voudrait me garder aupres de +lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas! + +A ces mots, l'heroique serviteur s'enfonca dans un petit chemin ombrage qui +conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avancait, il entendait +plus distinctement le bruit de la riviere qui tombait avec fracas du haut +d'un deversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau. + +Le courant etait rapide et charriait des flots d'ecume. + +Le vieillard suivit le bord de la riviere et s'eloigna de cette scene +tumultueuse, comme s'il eut voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il +se crut a une assez grande distance de la ville, il s'arreta dans un site +sauvage et s'agenouilla pres d'un saule, au pied duquel la riviere s'etait +creuse un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se +redressa lentement, et, levant les yeux au ciel: + +--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi! + +Il s'elanca. + +Au meme instant, deux bras vigoureux l'envelopperent comme dans un cercle +de fer. + +Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon. +Lorsqu'il revint a lui, il apercut, a genoux a ses cotes, un jeune homme +qui lui jetait de l'eau sur le visage. + +--Ah! monsieur, s'ecria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous +arrete? Je n'aurai peut-etre pas une seconde fois le courage d'en finir +avec la vie! + +--Il ne faut plus songer a mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux +domestique a se relever. + +--Mais je suis abandonne de tout le monde! s'ecria Dominique d'un air +desespere. + +--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai +empeche de vous noyer. + +--Je ne vous connais pas! fit naivement Dominique. + +--Pardon. Si vous avez oublie mes traits, vous reconnaitrez du moins cet +objet. + +Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique. + +--La croix de Marguerite! s'ecria le vieillard avec joie. + +--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans +protecteur. + +--Ma fille? repeta Dominique comme s'il sortait d'un reve... Ah! je me +rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez proteges contre la +fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseille de prendre la +fuite? + +--C'est cela meme, repondit Barbare. + +--Soyez beni, monsieur! s'ecria le domestique avec une profonde emotion. + +Puis il ajouta tristement: + +--Vous m'avez sauve deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous recompenser +comme vous le meritez; mais, helas! je suis sans ressources. + +--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierte. + +--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique. + +--Moi! s'ecria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle +Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-la, j'ai risque ma vie pour +elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au meme peril, +je n'hesiterais pas a braver de nouveau la mort. + +--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maitresse! + +Enchante de sa penetration, le bon domestique resolut d'employer le +devouement de Barbare au service de ses maitres. Pour y arriver, il lui +sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer a ses +yeux pour le pere de Marguerite. + +--Ma fille et moi nous sommes reduits a la plus profonde misere, dit-il en +baissant la tete. + +--Je l'avais deja devine, reprit Barbare. J'assistais a la seance du +conseil et j'ai tout compris: votre detresse et votre admirable +devouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours +je vous porterai l'argent dont vous avez besoin. + +--Est-ce que vraiment vous pourriez nous preter?... + +--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je +ne vous apporte pas cinq cents livres. + +Dominique s'attendait si peu a une telle reussite qu'il ne trouva pas une +seule parole de remerciement a adresser au jeune homme. Il se mit a pleurer +comme un enfant. + +--Je ne sais quoi vous dire, s'ecria-t-il... mais laissez-moi vous +embrasser! + +Et il sauta au cou du jeune homme. + +Quelques instants apres, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de +son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir a la mort; et ses +idees alors etaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant +dans les branches. + +Lorsqu'on fut arrive sur la grande route, Barbare prit conge du vieux +domestique. + +--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous a huit heures du soir a la porte +de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise. + +--Oui, repondit Dominique. Que Dieu vous benisse, comme je vous benis +moi-meme! + +A ces mots, ils se separerent. + + + + +VI + +Le Pont de cordes. + + +Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauve deux fois la +vie, il se mit a courir a toutes jambes. Il traversa rapidement une partie +de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Atheniens la +victoire de Marathon, il entra, tout pale et tout couvert de sueur, dans la +salle des deliberations du conseil. + +On allait lever la seance. + +Mais, a l'arrivee de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant +lui, et le jeune homme put se presenter assez a temps pour qu'on lui donnat +audience. + +--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voila trois jours que +vous avez promis une recompense a celui qui enleverait les croix qui +dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un +vieillard infirme, personne n'a repondu a votre appel! C'est une honte pour +votre ville, et je demande pour moi le perilleux honneur d'arracher ces +emblemes de reprobation. + +Les applaudissements eclaterent de tous les points de la salle, et la +proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme. + +Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui +fournirait tous les instruments necessaires pour mener a bonne fin son +entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque +expedition. + +L'enlevement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'eglise, ne +presentait pas de grandes difficultes; Barbare l'accomplit des le lendemain +sans encombre. Il n'en etait pas de meme des deux tours qui se dressaient, +en pyramides gigantesques, des deux cotes du portail principal de la +cathedrale. L'une d'elles etait alors inaccessible, et celle qui regarde le +Nord etait a peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre +impunement l'escalade. Mais Barbare etait doue d'une agilite merveilleuse +et d'un sang-froid a toute epreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir +au-dela du danger. Il porta des planches, une a une, jusqu'au sommet de la +tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la +croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine +aisement avec quelle avidite la foule suivait, d'en bas, les moindres +mouvements de cet etrange aeronaute. + +Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se repandit dans la ville que +Barbare allait operer son ascension definitive. Quoique la fureur des paris +ne fut pas encore importee d'Angleterre, grand nombre de gens avaient +engage de gros enjeux pour ou contre le succes de cette audacieuse +entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse etonnante +dont Barbare avait deja fait preuve; les autres calculaient toutes les +chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours. + +Tandis que ces honnetes industriels posaient mentalement leurs chiffres et +faisaient leur charitable probleme, des rues voisines, la foule se +repandait a flots tumultueux sur la place ou se dresse le portail de la +cathedrale. On ne savait pas au juste a quelle heure la representation +devait commencer. Mais l'important etait de ne pas manquer de place; et +chacun s'etait muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de +l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim. + +Tout a coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les tetes se +dresserent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le heros +de la fete. Mais la curiosite publique fut trompee. Au lieu de l'audacieux +gymnaste qu'on attendait, on n'apercut qu'un petit vieillard qui se +debattait entre deux soldats. + +--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du +ciel, laissez-moi lui parler! + +--Il n'est plus temps! repondit l'un des soldats. + +--Lachez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me +reconnaitra bien moi... il ne refusera pas de me voir! + +Malgre ses prieres, les deux soldats l'entrainerent, le conduisirent contre +une des maisons de la place et l'y garderent a vue. + +--C'est horrible cela! s'ecriait le vieillard en pleurant de rage... Il va +se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours! + +Il y eut des murmures dans les groupes voisins. + +--Le pauvre homme! disait-on. + +--Le connaissez-vous? + +--Non. + +--C'est le pere, sans doute. + +--Je le plains de tout mon coeur! + +--Songez donc... si son fils allait se tuer! + +--Cela fait fremir, rien que d'y penser! + +--Je voudrais bien n'etre pas venu! + +--Ah! tenez!... tenez! + +--Le voila!... le voila! + +Une immense clameur fit resonner les fenetres des maisons et les vitraux du +portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un +silence de mort plana au-dessus de toutes les tetes, et l'on n'entendit +plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard. + +Barbare venait de paraitre. + +Il etait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, a une hauteur de cent +pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension +s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit +un crampon de fer a la base de la pyramide, et, sur de son point d'appui, +il se decida a sortir tout entier de la trappe. Alors il monta legerement +d'un crampon a l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eut pose les +pieds sur une echelle ordinaire. Dix minutes apres, il etait installe sur +son echafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la +_Marseillaise_. + +Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur +l'hymne patriotique. + +--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds, +il est temps de se hater. Voila le vent qui fraichit. Dans une heure +peut-etre, la place ne sera plus tenable. + +Il deroula les cordes qu'il avait apportees et attacha, a chacune de leurs +extremites, une grosse balle de plomb. + +Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiete. Comme la manoeuvre +de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur etait impossible +d'en juger les progres, ni meme d'en deviner l'utilite, les spectateurs +s'impatienterent. + +--Il hesite! disaient les uns. + +--Il a peur! ajoutaient les autres. + +Les murmures grandirent, s'eleverent et monterent jusqu'a l'audacieux +gymnaste. + +--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces tetes qui +brillaient en bas comme des tetes d'epingles sur une pelote, il parait que +je me fais attendre! + +Cependant son travail touchait a sa fin. D'une main il retint l'extremite +d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lanca +devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le +tour de la croix, qui couronnait la pyramide meridionale. Barbare roidit la +corde, pour s'assurer qu'elle etait solidement enroulee au sommet de la +tour qu'il avait en face de lui. + +Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur +respiration. Personne ne songeait a murmurer. + +--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris! + +Alors il lanca une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoye ainsi +une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la +croix qui soutenait son echafaudage. + +Avant de s'engager sur son pont aerien, il jeta un regard plein de +melancolie sur les riches campagnes qui s'etendaient a perte de vue autour +de lui, et des larmes s'echapperent de ses yeux; car la nature ne se montre +jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est expose a mourir. + + * * * * * + +Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensees. D'ailleurs, +la foule murmurait de nouveau. + +Barbare leva les yeux au ciel. Apres avoir contemple cette voute d'azur qui +s'arrondissait a l'infini au-dessus et autour de lui: + +--Ma mere, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne +sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Revolution? + +Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de +Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses levres; puis il la +remit religieusement sur son coeur. + +Quelques minutes apres, Barbare etait suspendu par les mains, a deux cents +pieds au-dessus du sol. + +Un cri d'effroi s'echappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent +les yeux. + +Barbare avancait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il etait +deja arrive au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde flechir +insensiblement sous son poids. Il lui sembla meme que la tour meridionale +se penchait et s'avancait rapidement sur lui; et ce n'etait pas l'effet de +la peur, car le sommet de la pyramide s'ecroulait! + +Barbare apercut les pierres qui se detachaient. Il les entendit se heurter, +en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde +et s'ecria par deux fois, en se sentant lance dans le vide: + +--Marguerite! Marguerite! + +Tous les spectateurs avaient instinctivement detourne la tete ou ferme les +yeux. + +Lorsque les plus intrepides, ou les plus curieux, oserent regarder, un cri +de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches. + +Barbare, toujours cramponne a sa corde, se balancait dans l'air, comme la +boule d'un pendule immense. Doue d'une energie merveilleuse et d'un +sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la presence d'esprit de +tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre +laquelle, sans cette precaution, il eut ete infailliblement ecrase. Le +premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoye violemment en arriere. +Mais, peu a peu, les oscillations de la corde s'apaiserent, et elle +s'arreta contre les parois de la pyramide[1]. + + [Note 1: Tous les details de l'ascension de Barbare sont + historiques. Je les tiens de la bouche meme d'un contemporain, qui + fut temoin de cette heroique imprudence. + + (_Note de l'auteur._)] + +Barbare etait encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps +pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner +son echafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les +spectateurs de la main: + +--Barbare n'est pas mort! s'ecria-t-il. Vive la Republique! + +Alors il redescendit a l'aide des crampons de fer et disparut par la +trappe, d'ou il etait sorti deux heures auparavant. + +La foule avait suivi avec trop d'interet toutes les peripeties de ce drame +pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait ete en quelque +sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passe, les +groupes les plus rapproches commencerent a reporter sur lui toute leur +attention. + +--Il ne bouge pas plus qu'une statue! + +--On croirait meme qu'il est mort! + +--Le pauvre homme! + +--Si c'est le pere, ca se comprend! + +On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de +l'oublier pendant l'expedition de Barbare, songerent a le conduire en lieu +sur. + +--Allons! reveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre. + +Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie. + +Un des assistants s'approcha de lui et lui cria a l'oreille: + +--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauve! + +--Il est sauve! s'ecria le vieillard, en sortant de sa stupeur. + +Il se releva en repetant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranime, et il +demanda a etre conduit pres de Barbare. Les soldats lui repondirent par un +refus et voulurent l'entrainer au poste voisin. Mais la foule prit fait et +cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte +jusqu'a l'entree de l'eglise. + +Au meme instant, Barbare essayait, en s'echappant par une des portes +laterales, de se derober aux acclamations de la multitude. Mais il fut +reconnu, et son nom retentit de tous cotes, au milieu des applaudissements. + +Le vieillard l'apercut et s'avanca a sa rencontre. + +A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit +les flots serres des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il +regardait comme le pere de Marguerite. + +--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses +bras. + +Les deux hommes s'embrasserent avec effusion. + +--C'est son pere! s'ecrierent plusieurs assistants. + +A ces mots, la foule se recula discretement, attendant, pour le porter en +triomphe, que son heros eut d'abord obei aux elans naturels de son coeur. + +--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouve la parole, vous avez tout +vu? + +--Tout! repondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en fremis encore!... +S'il vous etait arrive malheur, je ne m'en serais jamais console... car je +venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez +hate... + +--Est-ce que?... + +--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez echappe +au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il +faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir +que dans deux heures. + +--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le +cacherai pas, ce que vous faites-la me trouble profondement. Je suis plus +emu qu'au moment ou je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me +cachez-vous point quelque malheur? + +--Ne me questionnez pas, repeta Dominique en detournant la tete, et +laissez-moi partir. + +Il serra une derniere fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la +foule sans oser regarder derriere lui. + +--Sa main etait couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant +des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passe? + +Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle +incertitude. Le triomphe etait pret! + +Lorsque Barbare put echapper a ses admirateurs, il se hata de sortir de la +ville et se dirigea, en attendant que le delai fatal fut expire, vers la +maison isolee qui renfermait toutes ses esperances. Tout a coup il s'arreta +au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du +temple de la Raison. C'etait le signal! + +Barbare brisa fievreusement le cachet de la lettre. + +Et il lut ce qui suit: + + "Monsieur, + + "Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande + confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne + trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir + des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux, + voila une pensee admirable, un devouement qui ne peut partir que + d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier + aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grace a Dieu! nous avons + recu un secours inespere! Un des amis de mon pere lui a envoye la + somme dont nous avions besoin pour passer a l'etranger. Je sais + qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une ame genereuse, que + de perdre une occasion de se devouer. Aussi je vous prie encore de + me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal + que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez + ramassee a mes pieds. Un orfevre en ferait peu de cas peut-etre; + mais, a mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut + donnee par mon frere. + + "MARGUERITE DE LOUVIGNY." + +Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme decide a mourir +boit avidement le poison qui doit abreger ses tourments. Il porta +instinctivement la main a son coeur, poussa un cri et leva les yeux au +ciel, comme pour se plaindre a lui de ses angoisses. + +Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'esperance. Il courut vers +la maison ou demeurait Marguerite. Il ecouta a la porte. Comme il +n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans +peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta +l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laisse les +portes toutes grandes ouvertes. + +--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'etais fou d'esperer encore!... +Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite! + +Alors il laissa tomber sa tete dans ses mains et pleura jusqu'au soir. + + * * * * * + +Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit a +quatre armees de la Republique de se donner la main depuis Bale jusqu'a la +mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquete +inesperee de la Hollande, l'armee de la Moselle, attaquee a l'improviste +par les Prussiens, perdit quatre mille hommes pres du village de +Kayserslautern. + +Le soir de ce combat desastreux, lorsque les soldats republicains se mirent +en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent tres-etonnes, en +depouillant un de leurs freres d'armes, de trouver sur sa poitrine une +petite croix en or. + +Il leur parut si etrange qu'un soldat de la Republique gardat sur lui un +pareil signe, qu'ils en firent part a leurs chefs. Une enquete fut ouverte, +et, toute verification faite, il fut constate que le mort s'appelait +Fournier, mais qu'il etait plus connu dans son regiment sous le nom de +guerre de Barbare. + + * * * * * + + + + + + +MICHEL CABIEU + + + + +I + + +Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traite +de Paris qui mit fin a la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en +croisiere dans la Manche, debarqua trois detachements d'environ cinquante +hommes chacun a l'embouchure de la riviere d'Orne. Ces troupes avaient +l'ordre d'enclouer les pieces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et +de Colleville. Si l'expedition reussissait, l'ennemi brulait, le lendemain, +les bateaux mouilles dans la riviere, remontait l'Orne jusqu'a Caen, +assiegeait la ville et s'ouvrait un chemin a travers la Normandie. + +L'audace d'un homme de coeur fit echouer le projet des Anglais et sauva le +pays. + +Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicite. + +A cette epoque, Michel Cabieu, sergent garde-cote, habitait une petite +maison situee a l'extremite nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette +maison ressemblait a une sentinelle avancee qui aurait eu pour consigne de +preserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenetres s'ouvraient +sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le +sable, pas une voile ne se montrait a l'horizon, sans qu'on les apercut de +l'interieur de la chaumiere. + +Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit etait profonde. Il n'y +avait plus de lumieres dans le village. Les Anglais laisserent quelques +hommes pour garder les barques et se diviserent en deux troupes, dont l'une +se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa a remonter les +bords de la riviere d'Orne. + +Ce soir-la, Michel Cabieu s'etait couche de bonne heure. Il dormait de ce +lourd sommeil que connaissent seuls les soldats preposes a la garde des +cotes et obliges de passer deux nuits sur trois. A ses cotes, sa femme +luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait +se decider a prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un +coude et se penchait sur le lit du petit malade pour ecouter sa +respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle etait egal et pur, +et la mere allait peut-etre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout a +coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte +exterieure de la maison. + +--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va reveiller mon petit Jean. + +Des hurlements aigus se melaient deja a la basse ronflante du dogue en +mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colere et de +l'inquietude. Encore quelques minutes, et il etait facile de deviner qu'il +allait jeter bruyamment le cri d'alarme. + +La mere n'hesita pas; elle sauta a bas du lit, ouvrit doucement la fenetre +et appela le trop zele defenseur a quatre pattes. + +--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser +le dogue. + +Le chien reconnut la voix de sa maitresse et s'approcha. C'etait un de ces +terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur +physionomie desagreable que pour les services qu'ils rendent dans les +menages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui +l'avait trouve a bord d'un navire anglais auquel il avait donne la chasse. +En changeant de maitre, il avait change de nom. On l'appelait Pitt, en +haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal a la marine +francaise. + +--Paix! monsieur Pitt! paix! repetait la femme de Cabieu en frappant +amicalement sur la tete du chien. + +Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne revait que la guerre. Il +n'etait pas brave cependant, car il s'etait blotti, en tremblant, contre le +bas de la fenetre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyes, il eleva +la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un +grognement menacant. + +--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mere. + +Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir +sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus +noire des buissons de tamaris agites par le vent. Au-dessus des dunes, une +bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut meme +apercevoir une etoile. Puis l'astre se dedoubla. Les deux lumieres +s'ecarterent et se rapprocherent, pour se rejoindre encore. + +--Ce ne sont pas des etoiles! se dit la mere avec epouvante. Ce sont des +feux de l'escadre anglaise. Ils nous preparent quelque mechant tour. + +Tandis qu'elle faisait ces reflexions, le chien se mit a aboyer avec +fureur. + +La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer +quelque chose sur le haut de la dune. + +--C'est l'ennemi! dit-elle en palissant. + +Elle courut aupres du lit et reveilla son mari. + +--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais! + +--Les Anglais! repeta le sergent en ecartant brusquement les couvertures. +Tu as le cauchemar! + +--Non. Ils sont debarques. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes +perdus! + +--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre. + +Il chercha ses vetements dans l'obscurite et s'habilla a la hate. Le chien +ne cessait d'aboyer. + +--Diable! diable! fit le garde-cote en riant, ils ne doivent pas etre loin. +M. Pitt reconnait ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalise Francais, +il aime les Anglais autant que nous. + +--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du +sergent. + +En meme temps elle battait le briquet. Une gerbe d'etincelles brilla dans +l'ombre. + +--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-cote; tu nous ferais +massacrer. Si les Anglais s'apercoivent que nous veillons, ils entoureront +la maison et nous egorgeront sans bruler une amorce. + +--Que faire? dit la femme avec desespoir. + +--Nous taire, ecouter et observer. + +--Le chien va nous trahir. + +--Je me charge de museler M. Pitt. + +A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la +maison; puis il alla se mettre en observation derriere la haie de son +jardin. + +La mere etait restee aupres du berceau. L'enfant dormait paisiblement et +revait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre a son reveil. Il ne se +doutait pas du danger qui le menacait. Il songeait encore moins aux +angoisses de celle qui veillait a ses cotes, prete a sacrifier sa vie pour +le defendre. + +Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquieta; les minutes lui paraissaient +des siecles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant +doucement la porte derriere elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra +son mari. + +--Eh bien? lui dit-elle. + +--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois! + +La femme regarda entre les branches que son mari ecartait. + +--Ils s'eloignent! dit-elle avec joie. + +--Il n'y a pas la de quoi se rejouir, murmura Cabieu. + +--Pourquoi donc? Nous en voila debarrasses. + +--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et +je suis loin d'etre rassure. Je devine maintenant l'intention des Anglais. +Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham. +Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancee qui peut +donner l'alarme. Si cet homme-la fait son devoir, nos artilleurs sont +sauves. + +Cabieu se tut un instant pour ecouter. + +--Ventrebleu! s'ecria-t-il avec colere. + +--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine. + +--Quoi! tu n'as pas entendu? + +--J'ai entendu comme un gemissement. + +--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignarde la sentinelle. Ce +gredin-la dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont +ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arreter!... Ils +tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pieces!... Comment +faire? comment faire?... Ah!... + +Cabieu cessa de se desesperer. Il avait trouve une idee et, sans prendre le +temps de la communiquer a sa femme, il s'elanca vers la maison. + +Madeleine connaissait l'intrepidite de son mari. Elle le savait capable de +tenter les entreprises les plus desesperees. Elle resolut de le retenir a +la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupe a +remplir ses poches de cartouches. + +--Michel, dit-elle, en enlacant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as +pas l'idee d'aller tout seul a la rencontre des Anglais? + +--Pardon. + +--Mais, malheureux, tu t'exposes a une mort certaine. + +--Probable. + +--Tu n'as donc pas pitie de moi? + +--J'en aurais pitie si tu avais un mari assez lache pour manquer a son +devoir. + +--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi. + +--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le +plus court. + +--Et si tu les rencontres en route? + +--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs. + +--Tu te feras tuer, voila tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur +echec... Oh! je n'aurais pas du te reveiller! + +Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses preparatifs et +repondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec +fermete, ou par des mots serieux prononces en souriant. En meme temps il +reflechissait et combinait son plan. Tout a coup il eclata de rire. Une +idee etrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et +reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son epaule. + +--Si la farce reussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on +n'aura jamais joue un si joli tour a nos amis les Anglais! + +Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se +releva, ses yeux etaient humides. Madeleine s'apercut de son emotion. Elle +essaya d'en profiter pour le faire renoncer a son projet. + +--Michel, dit-elle en se placant entre la porte et son mari, tu n'auras pas +le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans defense! + +--L'ennemi ne pense pas a vous. Vous n'avez rien a craindre. + +--Si tu pars, Michel, je suis sure que je ne te reverrai plus. J'en ai le +pressentiment! + +--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de +resolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons deja perdu trop de temps. + +La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari. + +--Reste! lui dit-elle d'une voix brisee. + +--Tu veux donc me deshonorer? dit Cabieu avec severite. + +--Non, tu ne seras pas deshonore. On ne saura pas que je t'ai reveille dans +la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches. + +--Et ma conscience? dit le garde-cote. Allons! Madeleine, embrasse-moi et +laisse-moi partir. + +Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de cote et ouvrit +la porte. + +--Et ton fils! s'ecria Madeleine en cherchant a retenir son mari avec cette +derniere priere. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu +son pere. + +--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra a +me connaitre, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu! + +Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le +bruit des pas de Cabieu qui s'eloignait. + + + + +II + + +A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fosse qui +separait les dunes de la campagne. Il esperait ainsi echapper aux regards +de l'ennemi. Apres avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un +chemin qui conduisait a la mer. Tout a coup un homme se presenta devant +lui. Le sergent epaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu. + +--Arrete! lui cria-t-il, ou tu es mort! + +L'homme s'arreta au milieu de la route, et Cabieu marcha a sa rencontre. + +--Il parait, mon drole, lui dit le garde-cote, que tu comprends bien le +francais? + +--Aussi bien que vous le parlez, repondit l'etranger sans le moindre +accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obeir. J'ai devine que +j'avais affaire a un ami. + +--Tu es donc un de mes compatriotes? + +--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu a la voix. Si tu es +moins habile ou plus defiant que moi, approche et regarde. Je suis sans +armes. + +Le sergent examina l'homme de plus pres. + +--C'est toi, Baptiste! s'ecria-t-il avec joie. + +--Oui, c'est moi, ton frere! + +--On m'avait assure que l'ennemi t'avait fait prisonnier. + +--On ne t'avait pas trompe. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite +sur la cote de Colleville, les Anglais ont enleve quatre garde-cotes, ton +serviteur et un autre soldat du regiment de Forez. + +--Comment te trouves-tu ici? + +--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'etais fait +prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre. + +--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est a deux pas de nous. + +--Je le sais. Ecoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce +soir, le capitaine de la fregate, ou j'etais aux fers, m'a fait monter sur +le pont. Plusieurs barques etaient deja a la mer. On me promet la liberte +si je consens a servir de guide aux troupes qu'on allait debarquer sur la +cote. + +--Tu as accepte? + +--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler a cette heure?... +On debarque. Je suis place sous la garde de deux grands habits rouges. Nous +marchons sur Colleville. J'etais a la tete de la compagnie, pour servir +d'eclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une +mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en etre +prie. J'y pousse l'autre, et je me sauve a la faveur de la nuit, laissant +le reste de la troupe en tete-a-tete avec les grenouilles du marecage. Ils +n'ont pas ose me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter +l'alarme dans le pays... Et me voila! + +--Ou allais-tu? + +--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivee de l'ennemi. + +--Et me conseiller de l'attaquer? + +--Sans doute. + +--Touche-la, Baptiste! dit le sergent avec emotion. + +Les deux freres se serrerent la main. + +--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes +de force a repousser les Anglais. + +--Si on nous aide, dit le soldat du regiment de Forez. Ou sont tes hommes? + +--Les voila! repondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine +et sur celle de son frere. + +--Quoi! tu n'as pas rassemble tes garde-cotes? + +--Ils sont au diable! + +--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou! + +--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu +decide a te venger des Anglais? L'occasion est bonne. + +--Hum! ils sont au moins un cent. + +--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux. + +--Nous n'aurons pas autant de fusils. + +--Tu hesites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils +approchent. Voici le moment de les arreter. Adieu! + +Cabieu s'eloigna. Son frere courut apres lui. + +--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me meprises +donc bien? + +--Je savais que tu me suivrais, repondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les +devants que pour t'empecher de faire des phrases. Tu as le malheur d'etre +bavard. Ce soir, il faut se taire et agir. + +--Bon! Donne-moi une arme. + +--Je n'ai que mon fusil. + +--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de +retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec +les poings? + +--Avec cela, dit Cabieu. + +Sans s'arreter, il prit le tambour qu'il portait sur l'epaule et le +suspendit au cou de son frere. Celui-ci recut les baguettes en hochant la +tete. + +--J'espere bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour? + +--Pardon. + +--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous +entourer et de nous passer par les armes! + +--Chut! dit Cabieu d'une voix breve. + +On entendit, derriere la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets +qui roulaient sous les pieds. + +--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu +trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent. + +A cet instant, une trainee de feu monta en serpentant dans le ciel. + +--Ils tirent des fusees, dit Cabieu. On va bientot leur repondre. + +En effet, sur leur droite, a trois cents pas environ, les deux freres +apercurent la lueur d'une autre fusee. + +--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat. + +--Oui, repondit Cabieu, celle-la continue les signaux, tandis que les +autres cessent de lancer des fusees. Ils vont evidemment se rallier sur les +bords de la riviere. Ce hasard nous donne la victoire. + +Cabieu se leva precipitamment. Il avait le visage radieux. + +--Reste-la, dit-il a son frere. + +--Je veux t'accompagner. + +--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix imperieuse. Qui +a concu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obeis pas, si tu +violes la consigne, tu es traitre a ton pays! + +--Tu as l'air de parler serieusement, Michel; et cependant je suis sur que +tu vas faire une folie. + +--Si tu executes fidelement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront +rejoint leur escadre. + +--Que faut-il faire? + +--Rester ici. + +--Bien. + +--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la +generale a tour de bras et en courant dans la direction des Anglais... +Puis-je compter sur toi, Baptiste? + +--Comme sur toi-meme, Michel. + +Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide. + + + + +III + + +Le soldat regarda avec tristesse son frere qui s'eloignait. Il pensait +qu'il ne le reverrait plus. + +Mais le sergent des garde-cotes avait plus de confiance que cela dans la +reussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de +le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'etre apercu. La nuit etait si +profonde qu'il entendait deja les Anglais sans les voir. + +Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les +Anglais et revenir sur eux a l'improviste, en s'abritant derriere une haie +de saules qui poussaient dans le voisinage de la riviere. La connaissance +qu'il avait du pays le servit autant que son audace. + +Le garde-cote s'accroupit derriere un buisson, a dix pas de l'ennemi. Il +coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta +en observation. + +Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main +du cote de la mer, comme s'ils eussent donne l'avis de se rembarquer au +plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme +s'ils eussent voulu exciter leurs camarades a ne pas laisser leur +entreprise inachevee. On devinait a leurs gestes, a leur air indecis, qu'il +y avait dans leur conseil deux courants d'idees contraires. La compagnie +qui avait marche sur le village de Colleville se croyait trahie et +craignait une surprise; les autres paraissaient decides a tenter tous les +hasards. + +Cabieu retenait sa respiration, voyait et ecoutait tout. Quand il fut +convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue +l'officier qui s'etait mis a la tete du detachement. En meme temps, il +s'ecria d'une voix formidable: + +--Qui vive? + +A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se +presserent les uns contre les autres, formerent le carre et regarderent +avec inquietude dans les tenebres. + +--Voila le moment de jouer ma comedie, se dit Cabieu. + +Il tourna la tete en arriere, comme s'il eut adresse un commandement a une +troupe de soldats. + +--Nom d'un tonnerre! s'ecria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le +defends! + +Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre a apercevoir +leur ennemi. + +Cabieu fit resonner la batterie de son fusil. + +--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai defendu de +tirer. + +Et, changeant de voix: + +--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si +nous faisons feu, il n'en echappera pas un. + +--Silence! repondit Cabieu. Obeissez a la consigne. + +--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients. +Ils ne veulent plus rester au port d'armes. + +--Gredin! s'ecria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais +soldats. + +Et, comme s'il eut parle au reste de sa troupe imaginaire: + +--Qu'on emmene cet homme! dit-il avec colere. Il n'est pas digne de se +mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison. + +Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la +crosse de son fusil, comme pour faire croire a une lutte. + +Tout en jouant cette scene, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais. +Ceux-ci paraissaient consternes. + +--Eh bien! s'ecria de nouveau le ruse sergent, il me semble qu'on a murmure +dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le depart de cet homme? +Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armee, c'est la +discipline. D'ailleurs n'etes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite +trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a la a combattre?... Allons! arme +bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-cotes +d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les. +Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied +sur l'escadre! + +En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la +direction de la haie. Il lacha la detente; le buisson s'enflamma et, quand +la fumee se fut dissipee, Cabieu apercut sa victime qui se debattait sur le +sable de la dune. + +Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles +sifflerent aux oreilles de Cabieu et casserent des branches autour de lui. + +--Canailles! s'ecria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eut parle a ses +hommes, ne vous avais-je pas defendu de tirer? Heureusement que rien n'est +perdu. Nous n'avons personne de tue, et voici les garde-cotes qui arrivent. + +En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la generale. +Le bruit se rapprochait; il etait formidable. On aurait dit un regiment qui +s'avance au pas de course. + +--Voila les notres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baionnette! mes +amis, a la baionnette! + +Il avait recharge sa carabine et il tira un second coup de feu dans la +masse des Anglais. + +--A la baionnette! reprit-il d'une voix courroucee. + +A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la +haie et s'elanca a la rencontre des Anglais. + +--Sauve qui peut! s'ecria l'ennemi qui se croyait attaque par des forces +superieures. + +De tous les cotes a la fois les Anglais gagnerent le haut de la dune, se +precipiterent sur le rivage et se jeterent dans les barques. + +Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant +qu'ils eussent pris la mer. + +Son frere le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du +tambour. + +--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a +reussi. + +--Tiens, Michel, dit le soldat du regiment de Forez en sautant au cou de +son frere, s'il y avait en France dix generaux comme toi, M. Pitt n'oserait +plus nous faire la guerre. + + + + +IV + + +A cet instant, les deux freres entendirent des gemissements derriere eux. +Ils remonterent sur la dune, et, apres avoir cherche quelque temps au +hasard dans les tenebres, ils trouverent un homme qui se debattait sur le +sable. + +Ils se pencherent sur le blesse et ils constaterent qu'il avait une cuisse +cassee et l'autre percee par une balle. Ils le souleverent et le +transporterent dans la maison du garde-cote. + +--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons +un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'etait l'un des notres. + +Ils le soignerent si bien qu'au bout de deux jours le blesse recouvra sa +connaissance. Il se nomma. C'etait un bas officier qui commandait un des +detachements, et qui, selon toute apparence, etait fort estime; car le +commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre +garde-cotes et le deuxieme soldat du regiment de Forez que les Anglais +avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptee, et l'echange eut +lieu. + +Quelques jours apres, l'escadre anglaise mit a la voile, et les cotes de la +basse Normandie ne furent plus inquietees jusqu'a la signature du traite de +Paris. + +L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauve le pays. + +Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui +ecrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre. + +Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus genereuse que le Tresor +royal. L'exploit de l'humble garde-cote eut un grand retentissement dans la +Normandie, et le peuple ne le designa plus que sous le nom de general +Cabieu. + +"Il aurait vecu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices +biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fut venu +augmenter sa detresse et celle de sa famille. + +"La pitie qu'il inspira reveilla le souvenir du service qu'on avait oublie. +A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda +une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale +lui reservait d'autres dedommagements. Il les obtint aussitot qu'elle put +se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de general +fut solennellement confere a Cabieu dans les premieres annees de la +Revolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'Etat lui accorda +en outre une pension de 600 francs." + +Michel Cabieu mourut a Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de +terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naitre et +mourir obscurement un de ces heros auxquels la Grece elevait des statues. + + * * * * * + + + + + + +LE MAITRE DE L'OEUVRE + + + + +PROLOGUE + +Les deux touristes. + + +Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen a +Bayeux, venait de s'arreter a Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens +sauterent de l'imperiale plutot qu'ils n'en descendirent, emportant avec +eux tout leur bagage: un sac en toile, un baton, un album; avantage +inappreciable qui n'appartient qu'aux celibataires. + +A peine arrives, nos voyageurs se dirigerent vers l'eglise avec un +empressement qui denotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du +moins un gout prononce pour l'archeologie. Ils firent le tour du monument; +en visiterent l'interieur, et sortirent bientot pour se consulter sur +l'emploi de leur journee. + +--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus +faim de beefsteak que d'architecture. + +--J'allais te faire la meme reflexion, repondit l'autre. Il faut dejeuner +au plus vite. + +Tous deux se precipiterent dans la cuisine de l'hotel du _Grand-Monarque_ +et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se +dressent, les machoires s'entrechoquent, le silence le plus complet +s'etablit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire +en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attables dans +l'hotel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire. + +Le premier repond au nom de Leon Vautier. Ses traits ne sont pas +precisement reguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. +S'il sourit devant vous, vous comprenez immediatement que vous ne parlez +pas a un sot. Sorti de l'ecole des Beaux-Arts, Leon Vautier avait travaille +sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment ou nous le +rencontrons, il venait d'etre charge par la commission des monuments +historiques, instituee pres le ministre de l'interieur, de l'inspection de +quelques-uns des edifices religieux de la Basse-Normandie. + +Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du +gouvernement, mais c'etait le fidele Achate du jeune architecte. Comme il +avait une jolie fortune et des pretentions, peu justifiees, a la peinture, +il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses peregrinations +officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-la, et se +composant des cartons qui devaient, selon ses esperances, le conduire au +Temple de memoire. Il est vrai qu'il avait deja essaye de faire parler les +cent bouches de la renommee en exposant son fameux tableau du _Quos ego_. +Son Neptune, avec sa barbe inculte et melangee d'herbes marines, avait bien +l'air de dignite qui convient au souverain des eaux. Seulement notre +artiste avait eu la malencontreuse idee de mettre dans la main du dieu un +poisson que le jury ne trouva pas de son gout. Victor se consola de ce +premier pas de clerc en rimant force epigrammes contre ses juges; mais la +blessure n'en etait pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui +rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermee de +son amour-propre. + +Le dejeuner fini, Leon se fit indiquer par la servante de l'auberge le +chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent +leur bagage. L'architecte ayant leve machinalement les yeux vers l'enseigne +du _Grand-Monarque_ partit d'un grand eclat de rire. + +--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la +figure du heros d'Ivry, enlumine comme un ivrogne qui sort du cabaret. + +--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abuse du premier de ses +trois talents, le bon Henri! + + Ce diable a quatre + A le triple talent + De boire, etc... + +Je soupconne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est +une satire, ce portrait-la! + +--Est-ce tout ce que tu as remarque? + +--Mon Dieu, oui! + +--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies ecailles de +poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire. + +--Quoi que tu en dises, repliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas +un des membres du jury ne serait capable de donner a Neptune un tel cachet +d'originalite. Ces messieurs sont habitues a se trainer dans les ornieres +de la tradition. Ils m'ont trouve ridicule, et je m'y resigne; mais on sera +bien oblige de reconnaitre en moi le courage de defendre un systeme; ce +dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau +de tes professeurs. + +--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit. + +--Je m'en apercois bien; car tu n'es guere indulgent pour les autres. Il +n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imagine. Je +crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idees de tes maitres, +tu seras tout surpris de copier la ou tu croyais creer. L'architecture est +morte!... + +--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris! + +--Vous n'avez plus, continua Victor en s'echauffant, ce sentiment +patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du +moyen age. Si vous construisez une eglise, vous faites une mauvaise +imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous +construisez une espece de gare de chemin de fer. Et chacun connait le macon +qui batit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont eleve les +cathedrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable facade de +Notre-Dame, ne nous sont pas conserves! + +--_Sic vos non vobis!_ soupira melancoliquement une voix de basse-taille +derriere les deux amis. + +--Qui se permet d'ecouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le +nouveau venu. + +--Vous vous parlez en latin? dit Leon Vautier; je ne jouis pas de cet +avantage; mais voici mon camarade qui parle hebreu. La preuve, c'est qu'il +vient de me tenir un long discours dans cette langue. + +--C'est-a-dire que je ne me suis pas bien explique! repondit le peintre en +se mordant les levres. + +--J'ai pourtant compris, dit l'etranger en s'interposant comme +pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pese sur les noms des +_maitres de l'oeuvre_. + +--On voit que monsieur est verse dans l'histoire de l'architecture, dit +Leon Vautier. + +Et, pour la premiere fois, il songea a examiner l'etranger. + +C'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans. Son costume etait celui +d'un paysan endimanche: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec +un gros noeud dont les bouts se balancaient au vent, chapeau de paille et +souliers ferres. Mais, si l'on venait a observer sa toilette, a considerer +plus attentivement sa tournure et ses manieres, il sautait aux yeux que ce +personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse. + +--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler a des artistes, et, +comme je les ai en grande estime... + +--Vous avez peut-etre ete du metier? demanda Victor. + +--Vous desirez savoir mon nom? repondit l'etranger en souriant finement. Au +temps ou je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et +au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les +variations du barometre politique. J'ai deja servi,--comme vous le +voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue a la longue. Aussi me +suis-je decide sans peine a ceder la toge a la magistrature militante. J'ai +suivi le precepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime a +exercer l'hospitalite, et j'espere, si cela ne derange pas vos projets, +vous amener diner chez moi. + +On etait arrive devant l'eglise de Norrey, une des curiosites du pays. + +--Vous desirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les +clefs chez le sonneur. Attendez-moi. + +Il partit et revint bientot avec les clefs. + +--Voila un charmant morceau du treizieme siecle, s'ecria Leon Vautier en +contemplant avec delices la tour elegante de l'eglise de Norrey. + +--Et voila un charmant magistrat du dix-neuvieme! dit Victor. Il va nous +ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la +salle a manger. + +Le dialogue fut interrompu par l'arrivee de M. Landry. + +--Un peu de patience, mes amis! dit le Mecene bas-normand en tournant et +retournant la clef dans la serrure. + +On entra dans l'eglise. + +Leon Vautier en eut pour une bonne heure a satisfaire sa curiosite. Son +regard interrogeait chaque detail d'ornementation avec autant d'ardeur que +l'artiste du moyen age en avait mis a fouiller la pierre. Quand ils furent +sortis de l'eglise, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon, +ouvrirent leurs albums et commencerent un dessin du monument. + +--Prenez un siege et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement +Victor a leur complaisant cicerone. + +--Volontiers! repondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux +jeunes gens; je taillerai les crayons. + +--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises. + +--Y songez-vous? J'ai tout oublie en depouillant la robe de magistrat. Je +prefere vous raconter une histoire locale. Ce lieu ou nous sommes assis +tranquillement a ete le theatre d'un drame sanglant. + +--Vous me faites fremir! Commencez toutefois votre recit; j'adore le +drame... fut-il de M. Dennery! + +--Puisque vous l'exigez, j'appelle a mon secours feu mon eloquence de +ministere public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles delicates de +mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maitre de l'oeuvre de Norrey: + + + + +I + +Pierre Vardouin + + +Tandis que saint Louis regnait a Paris, Pierre Vardouin goutait a +Bretteville les douceurs d'une royaute non contestee. A coup sur il n'eut +pas ete le second a Rome, mais il etait certainement le premier dans son +village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de +quelle veneration on entourait ce grave personnage. Il etait: _Maitre de +l'oeuvre_. C'etait ainsi qu'on designait les architectes avant le seizieme +siecle. Les moindres details de l'ornementation et de l'ameublement etant +aussi bien de son ressort que la construction des edifices et la direction +des travaux, le maitre de l'oeuvre devait joindre a une etude approfondie +de son art des connaissances vraiment encyclopediques. A lui de batir les +chateaux forts des seigneurs; a lui de batir les monasteres et les eglises. +Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractere sacre, +presque sacerdotal. Aussi les maitres de l'oeuvre partageaient-ils souvent +les honneurs reserves aux nobles et aux abbes. On placait leurs tombeaux +dans l'eglise qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de +leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors +qu'aux personnes divines. + +Mais il y avait une autre cause a la renommee de Pierre Vardouin. Les +moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps; +mais les prejuges, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les +variations du calendrier. Que le treizieme ou le dix-neuvieme siecle sonne +a l'horloge du temps, les sept peches capitaux n'en sont pas moins a +l'ordre du jour. On accepte une reputation faite, parce qu'on ne se sent +pas de force a lutter contre l'opinion generale; mais si votre voisin a du +talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort a +vous-meme plutot que de servir a son elevation. Il est tres-difficile +d'avoir du merite dans la ville qui vous a vu naitre. + +Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, +parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, +on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait +fait son apprentissage; mais il s'etait etabli tout a coup a Bretteville, +se faisant preceder d'une reputation plus ou moins meritee, repetant a qui +voulait l'entendre qu'il avait travaille sous les maitres les plus +illustres et emerveille les gens du metier par son bon gout, ses nouveaux +procedes et l'elegance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le +theatre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village a peine +connu? On ne se le demandait meme pas. Il fit si bien son apologie, vanta +si habilement ses connaissances, que son eloge fut bientot dans toutes les +bouches. Chacun proclama son talent. + +Les notables de Bretteville, entraines par ce concert de louanges, et +prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, +demanderent comme une grace au nouvel arrive d'achever l'eglise du village. +Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de +grand coeur des propositions qui venaient flatter si a propos sa vanite. Il +s'installa donc avec sa fille et les maitres ouvriers dans la maison dite +_de l'oeuvre_, qu'on placait habituellement dans le voisinage de l'edifice +en construction. + +S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il +possedait assez bien les ressources du metier et savait remplacer, par la +pratique et l'experience, ce qui lui manquait en theorie ou en largeur de +vues. Il se mit ardemment a l'ouvrage, ne songeant guere a travailler pour +la gloire de Dieu, mais desirant frapper l'esprit de ses nouveaux +concitoyens et agrandir sa renommee. Son nom etait grave sur sa porte avec +cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre! +empruntee a Gilabertus, architecte de Toulouse. + +La tour s'elevait, s'elevait a vue d'oeil et commencait a dominer tout le +village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenetres ou de son +jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux echafaudages. La plupart, +n'osant porter un jugement sur ce qu'ils etaient incapables de comprendre, +se contentaient d'admirer sur la foi de la renommee de Pierre Vardouin. Le +maitre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la meme indulgence. Les esprits +forts de l'endroit,--ces gens qui aiment a critiquer en raison directe de +leur ignorance,--parlaient deja librement sur son travail a mesure qu'il +approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui +vomissaient l'eau du sommet du corps carre; la fleche ne s'annoncait pas +bien, elle etait trop massive, elle ne s'elancait pas gracieusement dans +les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas a huis clos ou a voix basse; +car le desir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de +ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cedat a personne sous le +rapport du contentement de soi-meme, bien qu'il fut convaincu de sa +superiorite, il fut blesse au coeur par ces critiques malveillantes. + +Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa pres d'un +groupe qui s'etait forme a l'entree du cimetiere, comme pour mieux examiner +les travaux. Il preta l'oreille, esperant saisir au vol quelques-uns de ces +mots flatteurs si agreables a la mediocrite. Helas! l'orateur de la troupe +faisait une satire. Pierre Vardouin hata le pas et entraina sa fille sous +le porche de sa maison. Il monta au premier etage, entra dans sa chambre et +se jeta, tout decourage, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize +ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'ete, une de ces +adorables natures qui vivent de devouement, devinent vos douleurs et +s'ingenient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard, +s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin. + +--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mecontentement. Mais laissez +parler vos ennemis. Leurs ameres critiques passeront comme le vent, et +votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux ages futurs. + +Le vieillard rougit legerement, en voyant sa pensee si bien mise a nu. Il +regretta de ne pas avoir mieux cache sa faiblesse et ne chercha plus qu'a +dissimuler la honte qu'il en eprouvait. + +--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air +de compassion. Les epigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en +m'atteignant. J'ai le droit de les mepriser. Ce que tu as pris pour les +souffrances de l'humiliation, c'etait tout simplement une des mille +souffrances de ce miserable corps qui se vieillit. Car je souffre +affreusement! Ma tete est lourde... Le sang me brule!... je suis altere. +C'est cela meme, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et +lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-etre. La +fievre, la pire de toutes les maladies, la fievre de l'esprit me devore. La +pensee, quand elle est trop forte, trop frequente, use et abat le corps le +plus robuste. Et c'est au moment ou j'enfante les plus belles conceptions, +ou je m'epuise, ou je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays, +c'est a cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure a la +face.--Tiens! regarde, dit-il apres avoir amene sa fille pres de la +fenetre, regarde cette tour, cette fleche, depouille-les, par un effort +d'imagination, de ces echafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi +si tu as vu jamais quelque chose de plus leger, de plus simple, mais aussi +de plus solide et de plus gracieux! + +--Vous n'ignorez pas, mon pere, repondit naivement Marie, que j'etais bien +jeune quand j'ai voyage et que je n'ai pas grande connaissance en fait +d'art? + +--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'elegance de +ces fenetres, longues et etroites. Admire la finesse des colonnettes; vois +comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de +la tour. Remarque comme chaque detail est etudie, comme tout est prevu, +calcule, proportionne; et dis-moi si ce n'est pas la un travail admirable! + +--Oui, mon pere, c'est bien beau. + +--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbeciles me tourne en ridicule. +Ils disent que l'effet est manque, que ma tour ressemble au four d'un +potier, que j'ai deshonore leur village. En verite, ils meriteraient, les +miserables, que je commandasse a mes ouvriers de demolir leur eglise et de +ne pas laisser pierre sur pierre de cet edifice de damnation! + +--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie. + +Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son pere et +le fit asseoir pres de la table. + +--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous +quelqu'un pour vous aider? + +--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre a +rien! Vite, il faut faire place a un successeur! Aujourd'hui, +l'imbecillite; demain, la tombe! + +--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mere, ma patronne, pour qu'ils me +fassent la grace de vous conserver longtemps. + +--Je prefererais la mort a une vieillesse honteuse! + +--Vous blasphemez, mon pere, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus? +ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop +exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas epuiser vos forces +par un travail opiniatre, de confier a quelque personne intelligente une +partie de vos entreprises. + +--Voila justement la difficulte. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils +ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tacherons, de bons +tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander +des projections sur parchemin ou des traces sur granit, et vous verrez la +belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort a ton aise +de choses que tu n'es pas capable d'apprecier. J'ai des ouvriers, des +hommes qui executent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit +d'inventer. Voila ce qui me condamne a faire tout par moi-meme. + +--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant. + +Le maitre de l'oeuvre jeta un regard percant sur sa fille et ne put +s'empecher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, +feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les +yeux fixes, comme un homme qui cherche a rappeler ses souvenirs. + +--Celui qui a cisele la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie. + +--Je ne me souviens pas... + +--Il vous l'a pourtant apportee lui-meme, le jour de votre fete, il n'y a +pas un an de cela. Le pauvre Francois, le fils de cette bonne mere +Regnault, serait bien afflige s'il apprenait que vous faites si peu de cas +de ses attentions pour vous. + +--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais +jamais songe a lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me +decharger un peu de mon travail. + +--Il a du talent. + +--Qu'en sais-tu? + +--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que +moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages! + +Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les +yeux de son pere une feuille de parchemin, enluminee avec cette richesse +de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen age. + +--Cela pourrait etre mieux, dit Pierre Vardouin en repondant par un +jugement severe a l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. +Tout cela me confirme dans mon opinion sur Francois Regnault. Il ne saura +jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien +accepter desormais de ce garcon-la. + +--Est-ce qu'il y a du mal a recevoir un present? + +--Sans doute, quand celui qui le fait espere un droit de retour. Te voila +maintenant l'obligee de Francois, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le +veux pas. + +--Vous me grondez, petit pere, dit Marie en jouant avec les cheveux du +vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez a +vous plaindre de moi? J'ecoute docilement vos lecons; je chante quand vous +m'ordonnez de vous desennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et +soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse +retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mere. +Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai +promis de me soumettre a vos volontes. Vous choisirez vous-meme mon mari, +et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la +veuve Regnault. Mais voici les vepres qui sonnent, ajouta Marie avant de +quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me +promettre d'etre plus indulgent pour Francois? + +--Nous verrons! repondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille. + +Et Marie s'echappa des bras du maitre de l'oeuvre, emportant avec elle du +bonheur et de l'esperance pour le reste de la journee et s'attachant au +dernier mot de son pere, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se +repose sur le mat d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son +voyage. + + + + +II + +A propos d'une fleur. + + +Les premiers travaux de Pierre Vardouin a Bretteville avaient ete signales +par un triste evenement. Un tailleur de pierre s'etait brise la tete en +tombant du haut d'un echafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans, +etait presente a l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaca +d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulerent, quand on +emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gemissements de +sa femme et de son enfant. Elle suivit son pere dans la maison de ces +infortunes. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent +les proteges de Pierre Vardouin. Francois entra comme apprenti chez le +maitre de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en preparant les mortiers, +l'adolescent n'aurait gagne qu'un faible salaire si son patron ne l'eut +recompense plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette +charite, Pierre Vardouin s'inquietait fort peu de son apprenti, le croyant +destine, comme son pere, a mener une vie obscure et laborieuse. + +Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'etait la petite +Marie. Elle aimait a s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles +legendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-meme a sa mere, +tandis que Francois faconnait de petites statuettes avec de la terre grasse +ou dessinait sur le sable des cathedrales imaginaires. Rien n'etait plus +touchant que cette communication d'idees entre deux enfants si jeunes. +Bientot Marie, sur les instances de son ami, se decida a derober +quelques-uns des rares manuscrits de son pere. Elle les lui remettait en +secret. Une fois rentre chez lui, Francois les etudiait avec ardeur, +devinant les passages difficiles a comprendre, tant son esprit avait de +sagacite, et reproduisant les dessins et les figures de geometrie. Au bout +de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait deja les travaux de son +maitre; il tracait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le +moment ou il commanderait a son tour. Il n'etait encore que simple +manoeuvre! Pierre Vardouin fut emerveille des dispositions de son apprenti; +sa facilite, ses connaissances le frapperent d'etonnement. Un instant, il +songea a lui confier ses ouvrages les plus delicats: ses traces; ses +modeles, ses epures; mais, a la reflexion, il eut peur. Il se garda bien +d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui deja lui portait +ombrage. + +La confidence de Marie reveilla toutes les inquietudes de Pierre Vardouin. +Francois Regnault, son apprenti, son protege, aime de sa fille! Cette +pensee le faisait fremir. Pour peu que cette passion s'enracinat dans le +coeur de son enfant, il voyait le jour ou il serait oblige de ceder a son +desir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommee ferait +palir son etoile. Il etait grand temps de lui oter toute esperance, en lui +montrant l'inutilite de ses pretentions. Quant a Marie, il dirigerait son +esprit vers d'autres idees. On mettrait en jeu sa vanite; on lui ferait +comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle +pouvait pretendre aux plus beaux partis. En cherchant a se cacher ainsi la +verite, Pierre Vardouin en vint a se tromper de bonne foi. Tout en +combattant, par un sentiment d'inquietude personnel, les voeux de sa fille, +il s'imagina travailler dans l'interet de son enfant bien plus que dans +celui de sa presomption. Deja il caressait la pensee d'une alliance avec un +de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employe aux premiers travaux de +l'abbaye de Saint-Ouen. + +Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tete, Marie +sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La +pauvre veuve, fidele a la memoire de son mari, allait, tous les dimanches, +prier sur sa tombe dans le cimetiere du petit village de Norrey. Marie et +Francois l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La +mere pleurait en songeant a la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes +gens folatraient a ses cotes et se jetaient des fleurs. Celle-ci recitait +la priere des morts, ceux-la pensaient a leurs amours et revaient le +bonheur dans l'avenir. + +Cependant, on etait arrive dans le cimetiere de Norrey. Tous trois +s'agenouillerent avec respect pres d'une humble croix de bois et prierent +du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux +jeunes gens de se lever. + +--Allez, dit-elle; votre age n'est pas fait pour de longues douleurs. +Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois +sans trop vous eloigner. + +Marie passa son bras sous celui de Francois. Ils s'eloignerent lentement +sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel +de leur faire la vie douce et facile. Gais et folatres, il n'y a qu'un +moment, les jeunes gens avaient dans leur demarche quelque chose de +melancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touche leur +esprit. Ou plutot, purs comme des anges, une voix interieure leur disait +que, maintenant qu'ils avaient echappe a la surveillance de Magdeleine, ils +devaient agir avec plus de reserve et reprimer les elans passionnes de +leurs coeurs. En echangeant quelques paroles, a de rares intervalles, ils +arriverent a l'entree du bois. Ils en connaissaient deja les moindres +allees et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade +les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature +avait fait tous les frais et ou les deux amants s'asseyaient sur un +moelleux coussin de mousse. + +Le site etait ravissant et plein de fraicheur. A deux pas de la, une petite +source s'echappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et degagee +de toute entrave, sur un terrain legerement incline, puis s'enfoncait en +murmurant sous les buissons, comme si elle eut reproche aux herbes et aux +jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de +son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les +pieds des deux amants. Marie et Francois, les mains dans les mains, +admiraient sans mot dire ce petit coin de la creation qui, pour eux, valait +tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux +coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout a lancer +dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute +faisait ballotter leur image a la surface, ecartant ou rapprochant leurs +figures, selon le caprice du flot. + +--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une +rose sauvage aux branches d'un eglantier. + +Francois la regardait, d'un air reveur, rouler dans ses doigts la tige de +la rose. + +--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous etes la +cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante +et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos +yeux; l'ondulation de vos cheveux, le fremissement de votre robe m'ouvrent +un monde d'idees. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goute pas +seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand +_maitre_ de l'antiquite inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me +dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom a quelque +decouverte. + +--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup a moi et encore plus a la +gloire. + +--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je +pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter a la +decoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en +reproduisant les vegetaux du pays, en decoupant delicatement dans la pierre +ces feuilles si fines, si elegantes, on ferait mieux que de l'art: on +obeirait a la loi de Dieu, dont la main genereuse a si justement reparti +entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne +veut pas qu'on delaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes +orgueilleuses de l'Orient. Quand nos peres commencerent a elever des +eglises, ils furent bien obliges de chercher des modeles en terre +etrangere. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement +couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas +encore trouve la maniere qui convient aux edifices religieux; leurs arcades +s'abaissaient lourdement sur la tete des fideles et semblaient arreter +l'elan des ames vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus +d'air, afin que les hymnes et les prieres montassent plus librement au +trone du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maitres de +l'oeuvre obtinrent-ils ce progres? En observant la nature. Voyez, Marie, +comme ces grands arbres s'elevent majestueusement au-dessus de nos tetes, +comme ils se pressent, se rapprochent a leur sommet et entrelacent leurs +dernieres branches en forme de voute. Et, plus loin, remarquez ce groupe de +chenes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol +qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et, +d'ou nous sommes, on pourrait les prendre pour un enorme buisson. Vous avez +la tout le secret de notre art et de celui de nos peres: la des colonnes +ecrasees, des arcades en plein-cintre; ici des futs de colonnettes legeres, +des arcades elancees. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas +deraisonnable et contraire a la nature d'attacher des feuilles de palmier a +ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de +lierre ou de rosier? + +Il y a des moments ou la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a +plus assez d'images pour exprimer la foule de pensees et de sentiments qui +vous assiegent. Le mieux alors est de s'abandonner a une vague reverie, +source de toute poesie pour les hommes d'imagination. + +Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyes dans l'infini, semblaient +lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rever Pythagore, quand +il etudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il etudiait le +vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle +s'inquieta bientot de ce silence prolonge. Elle lui passa pres du visage la +rose qu'elle tenait encore a la main et dit en souriant: + +--C'est a l'occasion de cette fleur que vous avez imagine de si belles +choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre? + +--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous etes pour moi le +principe des plus nobles pensees. L'homme possede en lui d'admirables +facultes; mais tous ces tresors, si quelque hasard heureux ne les met au +jour, sont exposes a rester eternellement caches dans son ame. Il faut un +rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son eclat, +de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez ete pour moi cette lumiere +bienfaisante. Auparavant, mon ame etait remplie de tenebres. J'ignorais ma +puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'energie, d'imagination, +de courage. Ma mere m'avait appris a prier, et je ne me rendais pas compte +de ce que peut etre Dieu. Depuis, quand l'age est venu, quand je vous ai +connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mere et Dieu, pourquoi j'avais de +l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. +Je vous voyais bonne et j'eus immediatement l'idee d'une bonte superieure a +la votre: Dieu m'etait revele! Je vous voyais belle, et j'eus l'idee d'une +beaute plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai +l'expression toujours variee de vos traits, la mobilite de vos pensees; et +je fus doue d'invention! Les quelques manuscrits de votre pere m'ont donne +des connaissances; vous, vous m'avez donne l'inspiration! Vous etes et vous +serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de +grand et de beau! + +Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et +sonores sur ses levres. Il s'exprimait avec toute la force d'une ame libre +et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'emotion. La voix de son ami +frappait aussi doucement son oreille qu'une musique celeste. + +--Si j'etais peintre, continua Francois, j'entourerais votre front d'une +brillante aureole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la +route du ciel. Si j'etais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour +reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre +sourire! + +--Et moi, si j'etais reine, repondit Marie en pressant avec effusion la +main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non +pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire elever un +monument qui dirait votre nom aux siecles futurs. Car vous etes grand, +Francois! car vous meritez d'etre illustre! et je... + +Marie s'arreta, rougissante. Ce mot charmant a dire, plus charmant a +entendre, ce mot si noble et tant de fois profane, que chaque siecle +prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'echapper de +sa bouche. Mais Francois l'avait devine. Ivre de bonheur, il approcha ses +levres du front de la jeune fille. C'etait le premier baiser. Marie sentit +un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En meme temps, la sainte +honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'eglantier, +qu'elle tenait a la main, semblait palir de jalousie aupres de l'eclat de +son teint. Marie n'avait pas oppose de resistance. Elle ne fit pas non plus +de reproches, parce qu'elle n'etait pas coquette et qu'elle aimait de toute +la force de son ame. Elle etait heureuse! pourquoi se plaindre? Francois +eprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'etait detourne, plein de +confusion et de regrets, s'accusant deja de trop d'audace. Il ne savait +comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit +a l'air souriant de Marie qu'il etait pardonne. Il se rapprocha d'elle, et, +prenant une de ses mains dans les siennes: + +--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte +aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour etre persecutes... +Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous separer, trouveriez-vous la +force de resister? + +--Vous savez que je depends de mon pere, repondit tristement Marie. + +--C'est cela! s'ecria Francois d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi, +pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maitre de l'oeuvre, il y a des +barrieres infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour +vous posseder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence? +je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais +jusqu'a en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, +imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me +faudrait un titre, des chateaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de +l'or! Pourquoi suis-je parmi les miserables? Est-ce que je ne suis pas +autant, peut-etre plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh! +voyez-vous, quand ces idees me montent a la tete, je suis pris d'une haine +immense contre les puissants de la terre. Je voudrais bruler les repaires +de cette race d'oppresseurs! Ou plutot,--car je ne me sens pas ne pour le +meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant +grimacer au sommet de nos eglises, sous la forme de monstres et de +reptiles, les figures de nos tyrans! + +Le jeune homme s'arreta, haletant, a bout de forces, epuise par l'emotion. +Son regard lancait des eclairs de fureur, et les passions grondaient +sourdement dans sa poitrine. Marie le considerait avec un sentiment de +pitie et d'effroi. + +--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et +d'orgueil? + +--Ne me faites pas de reproches, repondit Francois. Je suis si malheureux! + +--Pourquoi vous decourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas a votre +secours? Vous etes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes +vous dedaignent?... Est-ce que mon pere ne songe pas a vous? Croyez-vous +qu'il n'apprecie pas votre talent? + +--Vous aurait-il parle de moi? s'ecria Francois, en interrogeant avidement +la jeune fille de la voix et du regard. + +--Vous savez, repondit Marie, que mon pere commence a vieillir. Le travail +le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent... + +--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit Francois. Je ne serais pas +son egal; il aurait le droit de me mepriser. Il me refuserait votre main! + +--C'est le demon qui vous fait parler aussi mechamment, Francois. Prenez +garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra. +Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du genie, et l'ambition le +conduisit a l'abime. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il depouilla l'habit +monacal pour se jeter dans une vie de desordre. Dieu, pour le punir, lui +envoya une maladie mortelle... + +--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au +sommet de la croix. Le globe d'azur qui la derobait aux regards s'ouvrit +merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du +Ciel sous des vetements fins et ineffables. La mere de Dieu descendit le +long de la croix en semant des etoiles sur sa route. Elle s'assit pres du +pecheur et lui rendit la sante... Vous etes pour moi cette bienheureuse +apparition. Vous avez fait briller l'esperance a mes yeux... Et avec +l'esperance, le calme et le repentir sont entres dans mon coeur. + +En achevant ces mots, Francois se jeta aux genoux de Marie et demeura dans +une muette contemplation. Quand il se releva, son visage etait rayonnant. +Mais, tout a coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas, +jusqu'au bord du ruisseau. + + + + +III + +Maitre et apprenti. + + +Un homme d'une taille elevee venait de paraitre au-dessus du buisson +d'eglantier. Au cri de Francois, Marie s'etait rapprochee instinctivement +de son ami et appuyait sa main tremblante sur son epaule. L'etranger +semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'etait capable +d'exciter la terreur. Ses traits etaient severes, mais un sourire +bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et +grisonnante, des cheveux qui se deployaient avec grace sur son cou, apres +avoir laisse a decouvert un front large et pensif, des yeux pleins de +douceur, donnaient a sa physionomie un caractere de dignite et de bonte. A +son bonnet de peluche, a son petit manteau, a sa robe courte, a ses +chausses fines et collantes, Francois reconnut bientot qu'il avait devant +lui un maitre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand +l'etranger s'approcha, apres avoir franchi d'un pied leste le banc de +gazon. + +--Pardonnez-moi, dit le maitre de l'oeuvre, d'avoir surpris vos +confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis +discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant a Marie dont les joues se +coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse +honneur a tous deux; et je trouve Pierre Vardouin tres-heureux d'avoir une +fille accomplie et un apprenti de si grande esperance. + +Les deux jeunes gens se regarderent d'un air etonne. + +--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit +l'etranger en s'empressant de satisfaire leur curiosite. C'est un de mes +anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas +quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis +sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade. + +Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey. + +--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en +serrant cordialement la main de Francois, je vous dirais que votre maniere +d'apprecier notre art m'a vivement emu! Perseverez dans cette voie; +habituez votre esprit a penser, a observer. Il y a beaucoup a faire encore +dans l'etude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant, +s'est glisse dans votre ame. Vous vous plaignez d'etre meconnu; votre +patron ne sait pas vous apprecier. Attendez! je connais de vieille date le +caractere de Vardouin; il est avare d'eloges, il n'est pas expansif, mais +il est juste, et je parierais qu'il a deja remarque vos heureuses +dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le +baton du maitre de l'oeuvre et de vous donner des travaux a diriger. J'en +fais mon affaire. Ainsi, plus de decouragement. Ne vous lassez pas de +marcher a la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous +arriverez enfin au but tant desire, parce que vous possedez le courage qui +triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses! + +Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiete de ne pas voir revenir +ses enfants, se presenta devant eux au detour du sentier. L'etranger se +chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la +responsabilite de leur retard, et les quatre promeneurs se haterent de +gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'etait pas encore rentre, ils +s'arreterent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, a leur +physionomie, il etait facile de voir qu'une discussion venait de s'engager. +L'etranger voulait retenir Francois et sa mere; Marie l'appuyait en +l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le desir +qu'elle avait de garder Francois a souper. Mais la pauvre veuve les +remercia, les larmes aux yeux, pretextant que sa tristesse s'associerait +mal a la joie des convives. Francois hesitait, partage entre la crainte de +laisser sa mere dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer +encore quelques instants pres de son amie. + +--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre +Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mere Regnault, vous +reconduire jusqu'a votre porte. Peut-etre vous deciderez-vous, dans le +trajet, a accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de +mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec +Francois. Cela donnera a Marie le temps d'appreter le repas, et a son pere +celui de rentrer chez lui. + +Marie applaudit a cette idee et entra dans la maison. Elle donna ses ordres +a la domestique de son pere; puis elle courut au jardin cueillir des +fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec +cette poesie que les femmes savent apporter aux plus petits details du +menage. Il etait huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maitre +de l'oeuvre, et le soleil, incline a l'horizon, eclairait l'eglise de ses +derniers reflets. La table, deja dressee, attendait les convives. La jeune +fille roula la chaise de reception--le meuble le plus soigne de +l'appartement--pres de celle de Pierre Vardouin. Restait a fixer sa place +et celle de Francois. + +Il etait tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une +heureuse idee, une idee qui traverse la tete de tous les amoureux, sans +qu'ils osent se l'avouer, changea sa resolution. Une chaise, un fauteuil +conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de +toute la liberte de leurs mouvements et n'ont pas a se defendre contre +l'empietement de leurs voisins. Ce n'est pas la le compte des amants. Un +canape, un sofa repondent mieux a leurs desirs. Le rapprochement des pieds +ou des mains, le frolement du bras contre la robe, quelquefois des boucles +de cheveux qui s'egarent et se confondent, autant de plaisirs, autant +d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne +connaissait pas au treizieme siecle l'usage des canapes et des sofas; mais +des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le meme role que ces +inventions du luxe moderne. + +Voila comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie +s'epuisant en efforts inutiles pour deranger l'un de ces meubles. + +--Que signifie tout cet emmenagement? dit le maitre de l'oeuvre en se +croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus etonne du +monde. + +--Aidez-moi d'abord a placer le bahut pres de la table. Tout va +s'expliquer. + +--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un pere habitue a +satisfaire les caprices de sa fille. + +--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que +cela veut dire? + +--Vous donnez a diner. + +--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante! + +A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la +table deux plats copieusement garnis. + +--C'est donc serieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton severe. Je +gagerais que tu as invite Francois et sa mere, sans mon autorisation? + +--Vous vous trompez: je n'ai invite ni Francois, ni sa mere. Voici ce qui +s'est passe. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons +rencontre un etranger qui nous a priees de le mener pres de vous. + +--C'est cela! tu m'amenes un inconnu, un vagabond peut-etre? + +--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre +avec Francois. + +--Serait-il possible! s'ecria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, +Henry Montredon, mon ancien camarade! + +--Moi-meme! mon vieil ami, dit l'etranger en pressant avec effusion les +mains du maitre de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient a Caen. Je n'ai pas +voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin! + +C'etait plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques +d'affection, apres tant d'annees d'absence. Marie et Francois s'etaient +discretement retires au fond de la chambre pour les laisser tout entiers a +leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un +respectueux silence et consideraient cette scene avec attendrissement. +Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas +compte. Ils etaient habitues a le voir triste et taciturne. Maintenant il +s'abandonnait a tous les elans de la joie. Ses traits, ordinairement +severes, prenaient tous les tons dont s'eclairent les natures passionnees. + +--Marie, Francois, allons donc, petits faineants! s'ecria Pierre Vardouin +en remarquant pour la premiere fois l'immobilite de sa fille et de son +apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus +vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux +feter dignement le retour de ce cher Henry! + +Les jeunes gens ne se le firent pas repeter. Ils descendirent quatre a +quatre les marches de l'escalier et entrerent dans le caveau. Quand ils en +sortirent, ils s'arreterent un instant pour reprendre haleine. + +--Quelle heureuse rencontre nous avons faite la! dit Francois en retenant a +grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de gres. + +Marie portait a la main une lampe a trois becs, qu'elle venait d'allumer. + +--Mon pere est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui +parler de votre avenir. + +--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne +sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les +consolations qu'il a donnees a ma mere. N'en doutez pas, il decidera mon +patron a me tirer enfin de mon obscurite. Son plan est deja fait. Il m'a +recommande seulement de ne pas le contredire. + +--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre. + +--Enfin! voila de la lumiere! s'ecria Pierre Vardouin. Le jour commence a +tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami. + +--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste +apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux; +mais ils sont devenus blancs. + +--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige +quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si a +plaindre! Car tu n'es pas marie, je suppose? ajouta-t-il en promenant un +regard inquiet de sa fille a son ami. + +--Flatteur! Si je voulais savoir la verite, je n'aurais qu'a m'adresser a +Marie... + +--Nous oublions le souper, s'ecria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons +pour ne pas continuer ce genre de conversation. + +On se mit a table. Les deux maitres de l'oeuvre s'assirent en face de +l'eglise. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer a son ami, tandis +que Marie et Francois, places l'un a cote de l'autre sur le bahut, se +parlaient a voix basse. Cependant le maitre de la maison n'oubliait pas ses +convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agreable, au milieu +des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages etaient colores d'une +charmante animation. Les bons mots, les reparties, volant de bouche en +bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un a l'autre, +comme une balle dans la main des joueurs. C'etait le vrai moment des +confidences et des epanchements. + +--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme +heureux! + +--Je l'avoue! je n'ai pas a me plaindre du sort. + +--Tu as un tresor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tete du +cote de Marie; mais il ne faut pas en etre avare... + +--C'est-a-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant? +voila ta pensee... pas vrai? Eh bien! j'y ai deja songe, dit Pierre +Vardouin. Mais chut! reprit a voix basse le maitre de l'oeuvre, ma fille +nous ecoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard. + +--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre a merveille, dit Montredon en +souriant. + +Puis il ajouta a haute voix: + +--J'aime a voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses +pour l'avenir... Allons! buvons a la sante de Marie et de Francois! + +Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son +regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe +a l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arriere avec +colere. Mais, se ravisant aussitot: + +--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon +cher Henry. Je bois a la sante de Francois, qui te devra une reconnaissance +eternelle... Je profite de ta presence pour le recompenser de ses services. + +Les deux amants echangerent un coup d'oeil ou se peignaient toutes les +joies de l'esperance. + +--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, Francois n'est plus mon +apprenti. + +Le silence etait si grand qu'on entendait distinctement la respiration des +trois temoins de cette scene. + +--Je l'eleve, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, a la +dignite de... macon! + +Les trois coupes retomberent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin +vidait la sienne d'un seul trait. + +--Mon pere!... + +--Vous m'insultez! + +--Vous plaisantez! + +S'ecrierent a la fois Marie, Francois et Montredon. + +--Je parle serieusement, repondit Pierre Vardouin avec un calme affecte. Je +ne peux, je ne dois rien accorder a Francois au-dela de ses merites. Je +pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi +ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait deja tenir dans sa +main le compas du maitre de l'oeuvre. Quand on a de si hautes pretentions, +il est au moins necessaire de les justifier et de donner des preuves de +talent! + +--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion? +s'ecria Francois, qui, malgre les efforts de Marie, s'etait dresse de toute +sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru +incapable. + +--Le drole ose me repliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever. + +Henry Montredon le retint cloue a sa chaise. + +--Vous me reprochez mon ignorance? continua Francois, dont l'indignation ne +connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh +bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment +je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'eglise. +Jetez donc un coup d'oeil sur ce modele, ajouta-t-il en designant du doigt +un panneau en terre glaise appuye contre la muraille, dans un coin de la +chambre. Comme symbole de la musique, vous representez David jouant du luth +aux pieds de Sauel. Maintenant voici mon idee, et je la soumets au jugement +de votre venerable ami. + +--Je te defends de parler! s'ecria Pierre Vardouin. + +--Francois, disait Marie, au nom de notre amitie, gardez le silence... Mon +pere ne se connait plus! + +Mais le jeune homme ne l'ecouta pas. + +--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le representerais sous la +forme d'un homme a puissante stature, avec une figure belle comme celle du +Christ. Il aurait dans ses mains les tetes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous +ses pieds, celle du Zephyr et de l'Auster; a ses cotes, Arion et Pythagore; +entre ses jambes, Orphee: c'est-a-dire les trois grands musiciens de +l'antiquite. Les Muses acheveraient l'ensemble en formant un cercle autour +de son corps. Voila mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous +desirez le comparer au modele de mon maitre. + +Le jeune homme se disposait a sortir. + +A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de +Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il +s'echappa des mains de son ami et, s'elancant sur Francois, il lui imprima +sur le visage une de ces fletrissures dont la dignite humaine doit toujours +tirer vengeance. + +Francois poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une +bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tete. Mais, plus prompte que +l'eclair, Marie se precipita devant son pere. + +--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant a Francois. + +Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur +le plancher et s'elanca hors de la chambre. + + + + +IV + + Verite est, et je le di + Qu'amors vainc tout et tout vaincra, + Tant com cis siecle durera. + + HENRY D'ANDELY. + + +Francois etait dans un veritable delire. Il parcourut le village en se +frappant le front avec des gestes de desespoir. Quelques personnes qui le +rencontrerent eurent pitie de son etat et lui offrirent de le ramener chez +sa mere. Mais la vue des hommes lui etait a charge, et, sans rien repondre, +il s'enfonca dans le premier chemin qui s'offrit a lui, sans but, sans +reflexion, en proie a une fievre devorante, desirant a tout prix la +solitude. + +La lune inondait la campagne d'une douce lumiere. Il apercut bientot, a peu +de distance, le bois temoin de ses amours. Le hasard--peut-etre +l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades. +Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber pres du banc de gazon sur +lequel il s'etait assis le jour meme avec Marie et s'abandonna a tout +l'exces de sa douleur, s'exagerant, comme tous les malheureux, la portee du +coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout +defait, et ne sortit du bois que pour commencer a travers champs une course +insensee. Le desespoir, la colere, les mille passions qui l'agitaient +avaient surexcite ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et +franchissait d'un pied sur les fosses les plus larges et les haies les plus +elevees. Apres avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout +surpris de se retrouver a l'entree de Bretteville. Alors seulement il pensa +a sa mere. Mais il craignit de l'effrayer en se presentant subitement +devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser +chemin, lorsque l'idee lui vint qu'elle etait peut-etre endormie. Cet +espoir le decida a rentrer pour prendre du repos; car il se sentait a bout +de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et preta +l'oreille; tout etait silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe +brulait encore, et sa mere, agenouillee dans un coin de la chambre, priait +pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le +temps de se lever, Francois se jeta dans ses bras. Jusque-la, il n'avait +pas verse une seule larme. Maintenant les sanglots dechiraient sa poitrine. +Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mere. + +--Oh! comme je souffre, ma mere, dit Francois en s'affaissant sur un +escabeau. + +Alors seulement la pauvre femme s'apercut de la paleur de son fils et du +desordre de ses vetements. + +--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrive? Ton front est couvert de sueur, +tes joues sont pales, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur +pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis... + +--Je n'ai pas ete blesse, dit Francois, et cependant je souffre plus que si +j'etais a mon dernier moment. Je souffre la! reprit-il d'une voix percante +en prenant la main de sa mere et en la placant sur son coeur. + +Puis il baissa la tete et retomba dans un morne silence. + +--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime +tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du +ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me repondre! + +--Nous sommes perdus, ma mere! nous sommes sans ressources! repondit +sourdement Francois! + +--Ne sommes-nous pas habitues a la misere? dit Magdeleine en souriant +tristement. + +--C'est vrai, interrompit Francois dont les yeux brillerent d'un vif eclat; +mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer! + +--Comment cela? s'ecria Magdeleine au comble de l'inquietude; n'es-tu pas +plein d'ardeur au travail? + +--Et si je n'ai pas d'ouvrage? + +--C'est mal, ce que tu dis la, Francois! tu devrais mieux reconnaitre les +bienfaits de Pierre Vardouin. + +--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'ecria Francois avec un geste de +colere. Il m'a insulte, insulte devant son ami, devant Marie! Je ne veux +plus reparaitre devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs, +ne m'a-t-il pas chasse ignominieusement de chez lui! + +Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'etait passe au souper de +Pierre Vardouin: sa querelle avec le maitre de l'oeuvre et les +circonstances qui l'avaient amenee. + +--Il est encore possible de le flechir, dit Magdeleine en s'avancant vers +la porte. Si j'allais me jeter a ses pieds, lui demander ton pardon? + +--Ne le faites pas, ma mere! dit Francois en etreignant fortement les mains +de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte! + +--Ecoute Francois! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour +pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil +qui ne conviennent pas a de pauvres gens comme nous, obliges de vivre de +leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pieces de monnaie +de son escarcelle, voila tout ce qui nous reste: a peine de quoi vivre une +semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je +voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de +decouragement. Allons, mon fils, de l'energie, et souviens-toi que si le +devoir du riche est dans la charite, celui du pauvre est dans le travail. + +--Le travail! le travail! repeta Francois en redressant fierement la tete, +c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-la--Dieu +merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisivete. +J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour +vous, ma mere. Mais ne me forcez pas a croupir dans Bretteville. Pierre +Vardouin m'a ferme l'entree de son chantier? Eh bien! j'irai chercher +fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maitres de l'oeuvre qu'on voit +courir le monde, offrant leurs services a qui les veut bien payer. + +--Tu consens donc a abandonner ta mere? + +--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez +entoure mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous +serez fiere, car j'aurai de la gloire! + +Les yeux de Magdeleine etaient tournes vers le ciel. Deux grosses larmes +roulerent sur ses joues, tandis que ses levres s'agitaient faiblement, +comme si elle eut adresse a Dieu une fervente priere. + +--Vous pleurez, ma mere? dit Francois. + +--J'esperais, repondit tristement Magdeleine, mourir a Bretteville et +reposer pres de la tombe de mon mari. + +--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors +accomplir votre pieux pelerinage de Norrey. Allons, ma mere, repoussez a +votre tour ces funebres pensees. Voyez, j'ai presque oublie l'insulte de +Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une +forte resolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons a Caen. J'y +trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientot notre tour de France. +Un coup de main, ma mere; vous serez plus habile que moi a empaqueter mes +vetements. + +--Volontiers, puisque c'est ta volonte bien arretee, soupira Magdeleine. + +Et le fils et la mere commencerent leurs preparatifs de voyage. + +Apres la brusque sortie de Francois, Marie, qui connaissait le caractere +irritable de son pere, se decida a quitter la chambre sans avoir essaye de +justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette resolution lui +coutait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de +Pierre Vardouin et de donner un libre essor a sa douleur. Mais elle pensa +que son pere pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir ete +temoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son emotion. +Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides +du cote d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le +vieillard lui sourit avec bonte et repondit par un coup d'oeil expressif +qui voulait dire, a ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout. + +Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle +rentrerait dans sa chambre; mais son hesitation s'envola, plus rapide que +l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la +muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de +maniere a ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son +pere. + +La pauvre fille n'avait certes pas le vilain defaut que Walter Scott +impute, a tort ou a raison, a toutes les filles d'Eve. Elle n'etait pas +curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de Francois. C'etait +son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis a +l'accuse d'assister aux debats qui decident de son sort. + +Pierre Vardouin marchait a grands pas d'un bout de la chambre a l'autre. + +Montredon, encore assis devant la table et appuye sur un de ses coudes, +suivait des yeux la pantomime furieuse du maitre de l'oeuvre. Il deplorait +la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec degout. +Et cependant il n'etait plus maitre de son envie de rire, des que la colere +de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un eclat de +voix pareil a une fausse note. + +Nous sommes ainsi. Commencons-nous a lire dans le coeur humain? Sommes-nous +inities a ses plus sombres mysteres? nous plaignons nos semblables et nous +en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-la seul est +mechant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours. + +--Francois! Francois! repetait sans cesse le maitre de l'oeuvre, maudit +soit le jour ou je t'ai ouvert pour la premiere fois la porte de ma maison! + +Henri Montredon savait par experience qu'il en est de la colere de l'homme +comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitot les eaux +s'y brisent avec impetuosite. Puis elles se divisent en une foule de petits +courants qui perdent de leur force a mesure qu'ils s'etendent sur un +terrain plus large. + +--Voila une superbe colere! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande +comment Francois peut en etre la cause? + +Pierre Vardouin s'arreta brusquement et, se croisant les bras devant +Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit repondre a une +grosse absurdite: + +--Pourquoi je suis irrite contre Francois? dit-il d'une voix eclatante... +Mais le bienfaiteur qui se voit paye d'ingratitude; le maitre, dont la +science est mise en doute par l'eleve; le pere, dont la fille est +compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-la ont-ils le droit de +s'emporter? En verite! il faudrait avoir la patience d'un ange... + +--Pour t'ecouter plus longtemps, dit Montredon en baillant a se briser la +machoire. Bonne nuit! + +Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte. +Pierre Vardouin l'arreta par le bras. + +--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-meme que Francois est trop jeune pour +qu'on en fasse un maitre de l'oeuvre? + +--Certainement, repondit Montredon en se frottant les yeux. + +--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entree de ma maison? + +--E-e-videm-em-ment! balbutia le defenseur de Francois. + +--Que d'ailleurs il est completement incapable? + +--Ou-ou-i. + +--Que ma fille est d'un trop haut rang?... + +--Ouf! + +--Pour epouser un si pauvre here? + +Cette fois, Montredon repondit par un ronflement bien caracterise. + +--Il dort, l'imbecile! s'ecria Pierre Vardouin en le secouant +vigoureusement par les epaules. + +La colere du maitre de l'oeuvre avait change de cours, grace au systeme de +_barrage_ d'Henri Montredon. Le ruse vieillard n'eut pas de peine a sortir +de son faux assoupissement. + +--Je suis accable de sommeil, dit-il, et cependant j'avais a te communiquer +des choses du plus haut interet. Tu n'as pas devine le but de mon voyage +dans ce pays?... Allons, tu fremis encore!... A demain les confidences. + +--Il n'est pas tard, s'ecria Vardouin en cherchant a le retenir. + +--Peut-etre m'a-t-on recompense au-dela de mes merites, poursuivit Henri +Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse a l'experience de Nestor... + +--Tu occupes un poste eminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigue. + +--Il est certain que je jouis d'une grande influence... + +--Vraiment? + +--Et que je puis etre utile a mes anciens amis. + +--Tu as toujours aime a rendre service. + +--Si tu me fais des compliments, je m'echappe, je vais dormir! + +--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles +le soin de se mettre au lit des que le soleil a quitte l'horizon. +Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un +vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontre la gloire sur +son chemin. + +--Dis: plus modeste. + +--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services a +quelque riche abbaye. + +--Mais tu as prefere l'obscurite au grand jour, le village a la grande +ville. + +--J'ai renferme en moi-meme mes faibles talents. + +--Et personne n'est venu leur ouvrir? + +--On s'en repentira peut-etre, repondit fierement Pierre Vardouin. + +--On s'en est meme deja repenti, dit Montredon en souriant. + +--Que veux-tu dire? + +--Je suis employe, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen. +Dernierement, le reverend pere abbe me fit appeler pres de lui. "Henri +Montredon, me dit-il, je n'ai jamais doute de votre discretion et de votre +devouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une +mission secrete..." Je recois l'ordre de partir sans retard. J'arrive a +Caen, ou je passe deux jours, et me voila a Bretteville. + +--On avait entendu parler de l'eglise que je construis? dit Pierre +Vardouin. + +--Sans doute. + +--Et alors?... demanda le maitre de l'oeuvre, avec un etranglement dans la +voix. + +--Alors... il a ete decide que l'on en construirait une autre a Norrey. +L'abbe n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fut moins bien traitee +que le village de Bretteville. + +--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux eglises dans un +si petit espace. L'une fera tort a l'autre. + +--A ce point de vue, la tienne n'a rien a craindre. + +--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-la, nous verrons +bientot plus de clochers que d'habitants dans le pays. + +--J'execute les ordres de mon superieur. + +--Et tu vas commencer les travaux? + +--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songe a toi, et +me voila. + +Vardouin etait rayonnant. Il lui etait doux de penser qu'il aurait encore +une fois l'occasion de mettre ses talents en lumiere. + +--Ainsi, dit-il avec une certaine timidite, tu as songe a moi pour la +construction de cette nouvelle eglise? + +--Non, mon cher! non! pas precisement. + +Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui +monta au visage. + +--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colere. + +Henri Montredon ne repondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-la, il +avait dirige l'entretien suivant ses desirs, menageant les emportements de +Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et denoue, +suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la piece devenait +serieuse; il eut un moment d'inquietude et d'hesitation. + +Pierre Vardouin avait etudie avec lui le grand art des maitres de l'oeuvre. +Pendant trois ans ils s'etaient coudoyes dans les memes chantiers; ils +avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient +leurs projets, se disaient leurs esperances. Refuserait-il maintenant a son +ancien camarade une legere satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un +mot a dire pour le voir sauter a son cou et pleurer de joie. D'un autre +cote, qui pouvait lui repondre des moyens de Francois Regnault, a qui il +commencait a penser serieusement pour lui confier la direction des travaux +de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait +d'experience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments +d'Henri Montredon allaient de Francois a Pierre Vardouin qui semblait, en +derniere analyse, etre sur le point de faire pencher la balance de son +cote, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout +a coup terminer ce combat interieur en faveur de Francois. + +--Elle l'aime, se dit-il; son pere est vieux et n'a plus longtemps a vivre; +il est juste que sa vanite se taise devant le bonheur de sa fille. + +Pierre Vardouin s'etait leve et avait recommence sa promenade furieuse. +C'etait le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses +emportements. Henry Montredon l'arreta au passage en lui appliquant +familierement la main sur l'epaule. + +--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, a +faire quelque chose de nuisible a ta reputation? + +--Non, par Saint Pierre; mon patron! + +--Ecoute-moi alors... Le maitre de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander +qu'il connait le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si +je confie la construction de l'eglise de Norrey a un homme de talent. Il +est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas propose cette +affaire? + +--Merci! s'ecria Pierre Vardouin en serrant energiquement la main de son +ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de +Bretteville n'aura pas a craindre la comparaison. + +--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Ou le +trouver? + +--Je ne sais. + +--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme +inexperimente ferait bien mon affaire... J'ai pense a Francois. + +--Un enfant! s'ecria Pierre Vardouin. + +--C'est justement ce qui m'en plait. + +--Il fera absurdites sur absurdites! + +--Tant mieux. + +--Il est d'un entetement a toute epreuve + +--A merveille! + +--Il n'ecoutera aucun conseil. + +--Bravo! + +--Il est meme capable de montrer du talent, pour nous contredire. + +--Pour cela, je l'en empecherai bien. + +--Comment? demanda Pierre Vardouin. + +Il y avait, dans la maniere dont ce mot fut accentue, une telle inquietude, +un aveu si naif du merite de Francois, que Henri Montredon ne put +s'empecher de sourire. + +Tu n'ignores pas, dit-il, que Francois ferait tout au monde pour obtenir la +main de ta fille? + +--Il ne l'aura jamais! + +--On peut la lui promettre. + +--Quitte a ne pas tenir? + +--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour ou la +croix... + +--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey? + +--C'est cela meme!... Comprends alors son ardeur a conduire les travaux, a +presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assure qu'il ne +prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre. + +En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maitre de +l'oeuvre tout etourdi de cette etonnante confidence. + +Derriere la porte, il trouva Marie. + +--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout +entendu... Etes-vous contente? + +--Pas plus que ne le serait Francois, s'il eut ete a ma place. + +--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon devouement? + +--Quand on aime vraiment quelqu'un, repondit Marie d'une voix ferme, on le +defend; mais on ne le degrade pas, en le mettant dans une situation d'ou il +ne peut sortir qu'avec honte et deshonneur. + +--Il fallait bien mentir un peu... + +--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause, +dit noblement Marie. Et moi qui aime Francois de toutes les forces de mon +coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui +accorderais pas un regard de pitie, s'il devait oublier, en faisant un +marche indigne, ce qu'il doit a Dieu et a son art. + +Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, a la pensee du role humiliant +qu'on voulait faire jouer a Francois. + +Le lendemain, le soleil se leva radieux a l'horizon. L'espace qu'il allait +parcourir s'etendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait +que le ciel eut voulu celebrer sa bienvenue en ecartant tout ce qui pouvait +nuire a son eclat. + +Lorsque Francois se reveilla, ses yeux furent eblouis par un rayon de +soleil qui, apres avoir traverse la fente d'un des contrevents, venait se +briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta a terre, presque +honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenetre. Une +brise tiede et chargee d'aromes penetra dans l'appartement. Le jeune homme +aspira avec force cet air vivifiant. + +--La belle matinee! s'ecria-t-il en promenant lentement son regard sur +l'azur du ciel. + +--Helas! la journee ne lui ressemblera pas! dit tristement la mere de +Francois, qui s'etait approchee sans bruit. + +Francois saisit les mains de sa mere dans les siennes. Dieu sait seul ce +qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le +regard qu'ils echangerent tous les deux. Cette nouvelle emotion allait +peut-etre ebranler la resolution du jeune homme. Ses reves d'avenir, ses +projets de voyage, le mystere d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus +pour lui le meme charme qu'au moment de la colere. Il sentait tout ce qu'il +allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa +rapidement dans sa memoire les evenements de la soiree. La conduite de +Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se +reconnaissait meme des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eut consenti a +faire les premieres avances. La perspective d'une telle humiliation lui +rendit toute son energie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses +vetements et ceux de sa mere. Il le jeta sur son dos, empoigna le baton +dont son pere se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus +grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer: + +--Ma mere, dit-il, voici l'heure ou les travailleurs se rendent aux champs. +Il est temps de partir. + +La veuve se cacha la tete dans les mains. + +--Partons, ma mere! reprit Francois d'un ton moins assure. + +La pauvre femme ne repondit pas; elle eclata en sanglots. Son fils lui +tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes. + +--Mere, dit-il tout bas, de maniere a ne rien laisser voir de la douleur +qui le suffoquait, venez-vous? + +--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prete +aux anges. + +Francois et sa mere, dans leur foi naive, crurent en effet que, touche de +leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers. + +Ils se retournerent et, surpris, reconnurent Marie. + +La jeune fille etait encadree dans la baie de la porte, au milieu de la +vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque +joyeuse petite fleur de clematite. Elle etait rayonnante de beaute. Placee +ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison +a une epoque plus rapprochee de nous, a ces portraits de jeunes femmes, que +les artistes du dix-huitieme siecle se plaisaient a entourer de guirlandes +de fleurs. + +Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault. + +--Mechants! disait-elle en pleurant, mechants qui vouliez abandonner votre +petite Marie! + +Francois etait reste sur le seuil de la porte. Tout a coup il poussa un +grand cri et rentra precipitamment dans la chambre. + +--Qu'y a-t-il? demanderent les deux femmes. + +--Pierre Vardouin! s'ecria Francois hors de lui. Il s'avance de notre cote. + +--Quel malheur si mon pere me surprenait ici! dit Marie. + +--Venez! lui dit la veuve Regnault. + +Elle l'entraina dans la chambre voisine. + +Lorsqu'il vit le maitre de l'oeuvre entrer d'un pas resolu dans la maison, +Francois porta instinctivement la main a son coeur, comme pour en comprimer +les battements. Il etait trop jeune, et ses passions etaient trop vives +pour que son emotion echappat a un oeil aussi exerce que celui de Pierre +Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le defi; mais elle etait +pleine de noblesse et de fierte. Il se decouvrit, par respect pour les +cheveux blancs du maitre de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une +explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune +homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait, +d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avanca donc a sa rencontre en lui +tendant la main. + +--Francois, dit-il, l'offense etait grave,--je le sais,--mais irreflechie. +Voici la main qui vous a frappe. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un +ami qui reconnait ses torts? + +Le jeune homme repondit par une etreinte cordiale, mais tout en conservant +une certaine retenue et sans manifester d'etonnement. Cette froideur deplut +au maitre de l'oeuvre. + +--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il. + +--Dieu m'en preserve! dit Francois. Seulement j'ai peine a croire que je +doive la visite de Pierre Vardouin a un but desinteresse. J'attends donc +l'explication de sa demarche. + +--Tu as vraiment une penetration remarquable pour ton age, Francois. +Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier? + +--Non! repondit Francois avec fermete. Vous me rendez votre amitie, et je +vous en suis reconnaissant. Mais quant a travailler sous vos ordres, +jamais!... Voyez plutot, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son baton +de voyage, je me disposais a partir. + +Un eclair de joie illumina le visage severe de Pierre Vardouin. + +--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la +peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il +etait l'occasion. + +Mais une reflexion le ramena a sa premiere idee. Si Francois quittait le +pays, Henri Montredon choisirait peut-etre quelque habile entrepreneur, +dont l'amour-propre tiendrait a surpasser la renommee de Pierre Vardouin. +Au contraire, s'il obtenait pour Francois la direction des travaux de +Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il +l'ecraserait sous ses pieds, plutot que de permettre a son talent de se +deployer. + +--Tu tiens a ton independance? reprit-il en s'adressant au jeune homme. + +--Je suis lasse d'obeir. + +--Et si tu commandais a ton tour? + +--Oh! cela n'arrivera jamais! + +--Plus tot que tu n'oserais l'esperer. + +--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas serieux? + +--Tellement serieux que je viens t'offrir le baton de maitre de l'oeuvre. + +--Quoi! s'ecria Francois, le front rayonnant d'esperance, je conduirais des +ouvriers, je construirais des eglises! Tous mes reves, toutes les belles +choses que j'ai concues, que j'ai meditees, je pourrais leur donner une +forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me +ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusat pas la main +de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible, +je ne suis qu'un insense; et vous-meme, vous ne pouvez vous empecher de +rire de ma folie! + +--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien +l'expression de la verite que voila Henri Montredon... + +--Tout pret a vous saluer du titre de maitre de l'oeuvre, dit le nouveau +venu en entrant. + +--Ah! s'ecria Francois. + +Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main a son protecteur et le +remercia par un regard eloquent. + +--J'espere que tu nous construiras une belle eglise, dit Montredon en lui +frappant amicalement sur l'epaule. + +Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait. + +--Oh! repondit Francois, je vous ferai quelque chose de beau! + +--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref delai pour +construire ton eglise. + +--Combien de temps? + +--Je ne sais au juste, repondit Pierre Vardouin assez embarrasse du silence +d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie? + +--Plus que la gloire! + +--Eh bien, je te l'accorderai en mariage... + +Le jeune homme tomba aux genoux du maitre de l'oeuvre. + +--Le jour ou l'on posera la derniere pierre de l'eglise de Norrey. + +--Cependant, dit Francois, je ne puis sans un temps raisonnable... + +--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hateras les travaux, tu presseras les +ouvriers. Rien n'est impossible a l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur +ma parole. Voila mes conditions! + +--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assuree en entrant dans la +chambre avec la veuve Regnault. + +Pierre Vardouin devint horriblement pale. Il voulut saisir sa fille et +l'entrainer. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers Francois, le +prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attache a la +muraille. Les spectateurs de cette scene etaient sous le coup d'emotions si +violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colere, +son etonnement ou son admiration. + +--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ a +Francois. Quelle expression de souffrance! quelle resignation divine! +quelle sublime bonte dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler +une matiere ingrate, de facon qu'il en ressortit un si poignant embleme de +la passion de Jesus, celui-la,--n'est-ce pas,--devait etre un merveilleux +sculpteur, un des princes de son art? Non, c'etait un simple ouvrier. Eh +bien! le fils de cet homme inspire vient d'etre nomme maitre de l'oeuvre. +Et ce fils... c'est vous, Francois; car ce Christ est l'ouvrage de votre +pere. Ferez-vous injure a sa memoire? oublierez-vous ses lecons? +consentirez-vous a faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non, +Francois!... Que votre travail merite l'admiration des hommes; que votre +amour pour moi devienne une source feconde d'inspirations; qu'il ne soit +pas une entrave au developpement de votre genie. Ne vous pressez pas, +consacrez a votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien +attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ, +de ne jamais donner ma main a un autre que vous! + +Le rayonnement du bonheur illuminait le front de Francois. Il tomba aux +genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de +baisers. Mais la jeune fille se deroba a ces marques d'amour et, se +tournant resolument du cote de Pierre Vardouin: + +--Mon pere, dit-elle, je suis a vos ordres. + +Son assurance, la fierte de son attitude en imposerent au maitre de +l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras a sa fille et sortit, apres +avoir jete sur Francois un regard ou se peignait toute sa haine. + + + + +V + +Deux martyrs. + + +Huit ans s'etaient ecoules depuis le serment de Marie. Son fiance avait +noblement repondu a son religieux enthousiasme. La tour de l'eglise de +Norrey s'elevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus +elances. + +Rien de mieux ordonne que l'ensemble de l'edifice; rien de plus elegant, de +plus acheve que ses moindres details. On n'y voyait pas les lourds et +massifs piliers de l'epoque romane; on n'y voyait pas les formes +contournees, les tours de force qui, plus tard, caracteriserent +l'architecture dite _flamboyante_. C'etait un des types les plus heureux de +cette belle periode du treizieme siecle, dont la Sainte-Chapelle est +l'ideal. La, tout est si bien prevu que l'oeil n'est blesse par aucune +defectuosite; tout est si bien a sa place, qu'on ne saurait ajouter ni +retrancher le plus petit ornement sans nuire a l'effet general. Les +colonnettes s'elancent legerement, des deux cotes du choeur, pour se +rejoindre a la voute et s'y epanouir en un gracieux bouquet, comme ces +fusees qui decrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par +une gerbe de feux du Bengale. La tenuite des piliers ne vous cause aucun +effroi; car ils sont aussi solides qu'elegants. Ils ne ressemblent pas a +ces geants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des +jambes amaigries, mais a ces hommes bien proportionnes, dont chaque partie +du corps s'est logiquement developpee. + +Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau +et de l'utile, voila ce qui fait le charme et le prix de la petite eglise +de Norrey. + +Au moment ou nous retrouvons Francois, le jeune maitre de l'oeuvre etait au +milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de +lui, sans que l'idee de les surveiller ou d'ecouter leurs propos vint +troubler sa reverie. Appuye contre un bloc de pierre, les yeux fixes sur le +corps carre de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que +l'edifice fut dignement couronne, le jeune homme semblait abime dans de +profondes reflexions. Une expression de mortelle tristesse etait repandue +sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il +demeurait, les bras croises, immobile, et dans un morne accablement. Son +travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs +n'avait-il pas ete la source? + +Huit longues annees s'etaient passees depuis la promesse de Marie. On lui +avait defendu de la voir. La pauvre fille etait enfermee ou surveillee. +Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors +de la maison. Impossible de le flechir, impossible meme de parvenir jusqu'a +lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs +reprises, Francois avait envoye sa mere chez le maitre de l'oeuvre de +Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas +l'ecouter et lui ferma sa porte. Helas! la pauvre femme n'eut point +l'occasion de tenter une nouvelle epreuve; une courte maladie l'enleva a +l'affection de son fils. + +Ce fut pour Francois le plus affreux des malheurs. Prive de l'amour de +Marie, prive des consolations de sa mere, il eut un horrible vertige, en se +sentant reduit a ses seules forces morales. Pas un etre qui s'interessat a +lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la +nourriture du coeur; personne a aimer! + +Le jeune homme fut arrache a ses sombres pensees par une petite altercation +qui venait de s'elever entre ses ouvriers. + +--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de +s'extenuer a polir des cailloux, pour que le diable s'amuse a les mettre en +morceaux. + +--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier. + +--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'eglise cette nuit? demanda +un troisieme. + +--Pas moi, certes! + +--Ni moi. + +--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour +affronter les esprits de l'enfer. + +--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la +compagnie. + +--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses serieuses, repondit +Greffin visiblement contrarie. + +--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portee hier soir +dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort a propos pour empecher +une querelle. + +--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait +de mieux! + +--Eh bien, voila! dit le sculpteur. + +Et il se frappa le cou du tranchant de la main. + +--Elle est brisee? demanderent les ouvriers en choeur. + +--On lui a tranche la tete! repondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il, +que Kerlaz avait recu l'ordre de passer la nuit dans l'eglise. Je +m'appretais a y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garcon +s'est avance a ma rencontre avec une mine a faire trembler. Une bosse +affreuse lui cachait la moitie d'un oeil. + +--Il est tombe? demanda-t-on. + +--Non; mais il s'est battu. + +--Avec qui? + +--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il parait qu'il +s'eclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il +prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui +est un rude compere et qui n'a pas peur, s'est approche de lui tout +doucement. Mais au moment ou il allongeait la main pour l'empoigner, il a +recu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux: +bonsoir! l'esprit etait parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je +ne tiens pas a etre defigure, j'ai pris la ferme resolution de ne pas +monter la garde dans l'eglise. + +--Je vous eviterai cette peine, dit Francois qui s'etait approche du groupe +des parleurs. Je veillerai moi-meme, cette nuit, a la surete de l'eglise. +J'entends que desormais il ne soit plus question de toutes ces histoires +ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin +de vous. + +Francois s'avanca a grands pas vers la maison qu'il occupait a l'extremite +du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il +s'approcha d'une table et se mit a ecrire, sous la dictee de son coeur. Il +ferma sa lettre et la donna a l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le +seuil de la porte. + +--Morbrun, lui dit-il d'une voix emue, vous connaissez la maison de Pierre +Vardouin. Courez a Bretteville, et tachez de remettre ce billet entre les +mains de Marie. + +--Mais vous n'ignorez pas que le maitre de l'oeuvre ne permet a personne +d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille? + +--Je m'en rapporte a votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce +billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent. + +Francois s'assit sur un banc place devant la maison et regarda s'eloigner +Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidite d'un +lievre poursuivi par une meute. + +Ce n'etait pas un garcon a sentiments bien vifs. La tete jouait un plus +grand role que le coeur dans son affection pour Francois. Homme d'esprit +lui-meme, il se faisait un honneur d'obeir aux volontes d'un maitre +intelligent. Bref c'etait un de ces caracteres portes naturellement au +bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutot +qu'une vertu. + +Tandis que Morbrun devorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingenieux +pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Des qu'il fut devant la +maison du maitre de l'oeuvre, il prit la desinvolture et la voix d'un homme +avine. Tout en trebuchant et maugreant a la facon des ivrognes, il vint +rouler avec force contre la porte exterieure. Le bruit de sa chute attira +du monde. Une fenetre s'ouvrit au-dessus de lui. + +--Qui est la? dit une voix de jeune fille. + +--Quelqu'un qui desirerait parler a Pierre Vardouin, repondit le sculpteur +avec accompagnement de fioritures d'ivrogne. + +--Il est sorti. + +--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur +ses jambes. + +Puis, tirant la lettre de sa poche: + +--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a +charge de vous remettre. + +Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais +la fenetre etait trop elevee au-dessus du sol. Alors elle ota prestement le +cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une +minute le cordon fut descendu, la lettre attachee et introduite dans la +chambre. Marie fit un geste de remerciment a Morbrun et referma la fenetre. +Son coeur battit violemment, quand elle decacheta la lettre; et ses yeux se +remplirent de larmes, a mesure qu'elle avancait dans sa lecture. Voici ce +que lui disait Francois: + + "Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse? + Pensez-vous toujours a votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez + imaginer combien de fois j'ai maudit le jour ou je me suis engage, + au pied du Christ, a meriter votre estime et celle des hommes! Que + me sert la gloire? Cette vaine renommee, je la donnerais pour un + instant passe aupres de vous. On repete autour de moi que mon + oeuvre est belle. Les meres seraient jalouses de voir leurs enfants + recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous + ces eloges que j'avais tant desires, loin de me satisfaire, ils me + brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement + mon travail, ils semblent par cela meme m'eloigner encore de vous. + Moi qui aurais voulu passer ma vie aupres de vous! Moi qui n'aurais + demande pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre! + + "Il ne m'est donc plus permis d'ecouter votre voix, de serrer votre + main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif + d'affection; mon ame est pleine de douleurs, et je n'ai personne + avec qui pleurer!... Ma mere, ma pauvre mere! elle n'est plus la + pour me donner des consolations. Je n'ai meme plus la force de la + resignation. Je me sens tout pret a blasphemer. Je ne sais quelle + voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute, + l'inquietude me torturent a chaque heure du jour et de la nuit. + J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est + deja plus un pressentiment. On m'a dit que votre pere veut vous + marier. Ce bruit-la est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime + de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre pere vous + enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force + a l'autel. Cette pensee me brise le coeur, et je ne me sens plus + maitre de ma volonte. Marie, ayez pitie de moi! Il faut que je vous + parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe, + dussiez-vous vous attirer la colere de votre pere. Ce soir, je vous + attendrai aupres de l'eglise de Norrey. Venez, lorsque le soleil + aura disparu a l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre + ami... + + "Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est + quand il desespere de vous voir. Votre presence le guerira. Ne + craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mere elle-meme nous + entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos + pieds, a cote de celle de mon pere. Adieu, Marie! Pardonnez-moi; + mais ne me refusez pas!" + +La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner a l'emotion que lui +causaient les plaintes de Francois. On venait de refermer brusquement la +porte de la rue, et les pas de son pere resonnerent pesamment sur les +degres de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de +passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin etait deja dans la +chambre. + +--Ces pleurs-la n'auront donc pas de fin? dit le maitre de l'oeuvre d'une +voix dure. + +--Je pensais aux jours de mon enfance, repondit Marie en essayant de +sourire. + +--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander +au passe, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu +connaitras le prix des larmes. + +--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie. + +--Voila precisement le mal, continua Pierre Vardouin en deposant son +manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et +abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise education! Ils n'ont plus de +courage dans les jours malheureux. + +--Il y a des exceptions, soupira Marie. + +--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberte peut-etre? + +--Vous m'enfermez a clef. + +--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gre de ta franchise. J'oubliais +que les filles se fatiguent de l'autorite paternelle, quand elles ont +depasse vingt ans. + +En disant cela, Pierre Vardouin se mit a sourire. Marie, encouragee par son +air affable, eut une lueur d'esperance. Elle courut vers son pere et lui +fit mille caresses. + +--Vraiment! mon pere, dit-elle en cherchant a lire dans ses yeux, vous +auriez l'intention?... + +--De te marier... Qu'y a-t-il la d'etonnant? + +Marie poussa un cri de joie. Cette revelation repondait au plus cher de ses +desirs. + +--Tu consens donc a quitter ton vieux pere? dit le maitre de l'oeuvre en +passant doucement la main dans les cheveux de sa fille. + +--Tot ou tard, mon pere, il le faudra bien. + +--Et: mieux vaut tot que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le +proverbe. + +Marie ne chercha point a repondre a cette plaisanterie. Elle se serait +d'ailleurs mal defendue. Son visage etait rayonnant. + +--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle a son pere. + +--Aujourd'hui meme. + +--Il vous a dit combien il a souffert? + +--Sans doute. Le pauvre garcon attendait depuis si longtemps. Il s'est jete +a mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: "Dans peu de jours, lui +ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des +hommes." + +Les joues de Marie se couvrirent d'une paleur mortelle. + +--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse. + +--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'echevin. + +--Ce n'est pas lui! s'ecria la jeune fille en laissant tomber sa tete dans +ses mains. Ah! vous etes cruel, mon pere. + +--Quoi! tu pensais encore a l'autre? + +--Il a ma parole, repondit simplement Marie. + +--Il n'y tient guere, crois-moi. S'il t'aimait sincerement, est-ce qu'il +aurait mis huit ans, et plus, a construire l'eglise de Norrey? + +--Il n'a fait que son devoir. + +--Oui; mais il est plus epris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant. +On le salue du nom de maitre illustre; tout Bretteville va admirer son +travail... On me delaisse moi! pour ce miserable apprenti, qui sait a peine +begayer son art... La fumee de l'orgueil lui derobe le souvenir de ce qu'il +nous doit. Il reve deja une alliance plus relevee. Il te dedaigne. + +--Je ne le crois pas. + +--Il ne pense plus a toi; j'en ai des preuves. + +Indignee de la conduite de son pere, Marie fut tentee de le confondre en +mettant sous ses yeux la lettre de Francois. Mais elle s'arreta a temps, +dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant. + +--Quel est donc le merite de Francois? poursuivit Pierre Vardouin. On lui +prodigue les eloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il +de la naissance? + +--Mais je l'aime! s'ecria Marie d'un ton dechirant. + +Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille etait +attache a la satisfaction de son amour pour Francois. Son premier, son bon +mouvement, celui que lui dictait son instinct de pere, allait peut-etre lui +arracher un consentement. Marie attendait son arret en fremissant, +lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de +Pierre Vardouin et paralysa son elan genereux. + +--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que +l'eglise de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en +comparaison de celle de Francois! + +Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien +n'a plus qu'a deposer ses instruments d'experimentation en attendant la fin +du desordre. Ne doit-il pas en etre de meme du moraliste? Que viendrait +faire sa science en presence des cataclysmes du coeur humain? Sa methode, +si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages +qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'aneantir les +affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de +la statistique, qu'il constate une monstruosite de plus. + +La jalousie de Pierre Vardouin s'etait reveillee, plus active, plus +effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de hair Francois de toutes +les forces de son ame. Il embrassait dans son inimitie tout ce qui pouvait +porter quelque interet a son ancien apprenti. Il lanca un regard terrible a +sa fille et sortit en blasphemant. + +Marie profita de son absence pour s'abandonner librement a sa douleur. Il +etait trop evident a ses yeux qu'elle n'avait plus a esperer que dans la +misericorde de Dieu. Elle attendit avec resignation le retour de son pere. +Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot +ne fut echange entre le pere et la fille. Marie retenait a peine ses +sanglots. + +Cependant la nuit commencait a remplir tout de son ombre, et l'heure du +rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilege si +elle n'eut pas tente l'impossible pour aller donner des consolations a +Francois. Elle sentait elle-meme le besoin de pleurer avec lui. Son pere +sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience +febrile les moindres mouvements du maitre de l'oeuvre. + +Enfin il se leva de table plus tot que de coutume, prit son manteau et +descendit l'escalier avec precipitation. + +Au bruit epouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du +degre d'irritation de son pere. Elle s'approcha de la fenetre et le suivit +des yeux aussi longtemps que l'obscurite le lui permit. Puis elle se +demanda par quels moyens elle parviendrait a s'echapper de la maison. Ses +mouvements indecis temoignaient du peu de succes de ses recherches. Soudain +le feu de la resolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et +descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se leverent +vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance. + +--Mes pressentiments ne m'ont pas trompee! s'ecria-t-elle. Dans sa colere, +il a oublie ses precautions habituelles... Je suis libre! + +En meme temps elle attirait la porte, qui gemit peniblement sur ses gonds. + +--Il me tuera peut-etre a mon retour, pensa-t-elle, mais Francois va savoir +que je l'aime encore! + +Et la courageuse fille se mit a courir dans la direction du village de +Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher a sa +rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta precipitamment de cote et +chercha une cachette derriere une haie d'aubepine. + +Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps +a autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisees, +brillante comme un miroir d'argent qui refleterait les rayons du soleil. Au +moment ou Marie se croyait le mieux a couvert, un des gros nuages se +dechira, et des flots de lumiere se repandirent sur la route et sur la +campagne. + +Deux cris de joie signalerent cette victoire de l'astre sur les tenebres. +Dans l'homme qui lui avait cause tant d'effroi, Marie venait de reconnaitre +Francois. + +Les deux jeunes gens echangerent un rapide regard et se jeterent dans les +bras l'un de l'autre. + +--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'ecria Francois, quand il +se fut rendu maitre de son emotion. + +--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie. + +--Vous etes bonne, repondit Francois en deposant un baiser sur le front de +la jeune fille. + +--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement, +comme de grands parents. + +--Ou faut-il vous mener? + +--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre. + +--Vous exagerez... + +--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne +vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous +admirer. + +--En effet, voila huit ans que je souffre!... + +--Est-ce un reproche? dit Marie. + +--Pour cela, non, repondit Francois. Vous n'avez fait que votre devoir en +me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre pere devait-il se montrer +si impitoyable? + +--Oh! ne me parlez pas de mon pere! interrompit Marie. Soyons tout entiers +au bonheur de nous voir! + +Ils etaient arrives au detour du sentier, et l'eglise se dressait devant +eux dans toute sa magnificence. + +--Dieu, que c'est beau! s'ecria Marie. Oh! que je suis contente, que je +suis fiere de vous, Francois! + +En, meme temps elle enlaca ses deux bras autour de son cou et lui prodigua +mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes +de bonheur firent oublier a Francois ses huit annees de souffrance. Ses +yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de felicite, se promenaient +avec amour de Marie a l'edifice en construction, et ses levres cherchaient +en vain des mots qui repondissent aux sentiments qui remplissaient son ame. + +Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes beatitudes, si +fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientot suivies d'une tristesse +mortelle. Le front de Francois s'inclina, charge de langueur. + +Et n'est-ce pas le propre des natures elevees d'associer au bonheur present +un penible souvenir, de ne jamais gouter une joie, un plaisir sans y +trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, a l'aieul qui n'est +plus! + +--Que je suis heureux! s'ecria-t-il d'une voix emue... Si ma mere pouvait +partager ma joie! + +Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle apercut alors deux +petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se +rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon. + +--Prions! dit Marie en tombant a genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir +oublie les morts. + +--Marie, s'ecria tout a coup Francois, n'avez-vous pas entendu du bruit? + +--Je ne sais. Mais je ne puis m'empecher de trembler. Il me semble que la +nuit est glaciale. L'obscurite augmente de plus en plus... J'ai peur, +Francois! + +--Tranquillisez-vous; je suis la pour vous proteger, repondit le jeune +homme en couvrant Marie d'un epais manteau qu'il avait tenu jusque-la sur +son bras. + +--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et separons-nous. Mon +pere peut rentrer d'un instant a l'autre. Vous figurez-vous bien sa colere, +s'il ne me trouve pas a la maison? + +--On jurerait qu'il y a de la lumiere dans la tour, interrompit Francois. + +--C'est peut-etre un reflet de la lune, dit Marie. + +--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme. + +Il se dirigea vers l'eglise. + +--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix. + +--Les ouvriers, continua Francois, pretendent que ce sont des esprits. Je +croirais plus volontiers a la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais +bientot avoir sonde ce mystere. + +--Ne vous exposez pas! s'ecria Marie en cherchant a retenir son ami. + +--Ne craignez rien, repondit-il. Je serai bientot de retour. + +A ces mots, il entra resolument dans l'eglise et prit un ciseau laisse la +sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin. + +Marie l'avait suivi dans la nef, en proie a une vive terreur. Elle +s'agenouilla sur une dalle et commenca une fervente priere. Le jeune homme +montait rapidement les marches du petit escalier de la tour. + +Arrive au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui +lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses +doigts. Francois ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna +fortement le bras de l'inconnu et l'entraina avec vigueur. + +--Je te tiens enfin! s'ecria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu +n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te +nommes. + +Le prisonnier sortit de la penombre et parut dans un demi-jour. Le jeune +homme lacha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi. + +C'etait Pierre Vardouin. + +Il y eut quelques minutes d'un silence mortel. + +--Que faisiez-vous la a cette heure? demanda enfin Francois, dont la +poitrine se soulevait par bonds violents. + +--N'est-il pas permis au maitre de visiter le travail de son eleve? + +--Mais vous brisiez des sculptures! reprit Francois avec indignation. Vous +n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de +Marie! + +--Proclame partout que ton eglise a ete construite sur mes plans, dit +Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie a l'autel. + +--Que je fasse cette infamie? s'ecria le jeune homme, chez qui l'orgueil de +l'artiste se reveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir! + +--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux. + +Et, plus prompt que l'eclair, il se precipita sur le jeune homme, qu'il +etreignit de ses bras nerveux. Francois, pris a l'improviste, n'eut pas le +temps d'opposer de resistance. Il fut souleve et porte sur le bord de la +plate-forme. + +--Reflechis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abime. + +Francois ne repondit pas. Il avait reussi a degager celle de ses mains qui +tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre +Vardouin, qui lacha prise. Et Francois roula dans le vide. Son corps +rencontra un restant d'echafaudage, s'y arreta un instant, puis rebondit et +vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd. + +Cependant la lune eclairait de ses tristes reflets l'interieur de l'eglise. + +Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongee de Francois +la frappa de terreur. Elle se leva, pale comme une morte, et s'approcha, en +chancelant, de la porte qui donnait acces a la tour. + +Au moment ou elle mettait le pied sur la premiere marche, la figure sombre +de Pierre Vardouin s'offrit a ses regards. Elle faillit tomber a la +renverse; mais elle retrouva subitement toute son energie a la pensee du +danger que Francois avait couru. Et saisissant une des mains du maitre de +l'oeuvre: + +--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de Francois? + +--Le malheureux s'est tue! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux +sous le regard penetrant de sa fille. + +Marie bondit hors de l'eglise et courut au pied de la tour. + +Le corps de Francois etait etendu a terre. Sa tete reposait sur le tertre +d'une tombe, comme s'il se fut endormi pour toujours sur la couche des +morts. + +Marie se jeta a genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme. + +--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine +expression de reconnaissance. + +--Qui est la? soupira faiblement le jeune homme. + +--C'est moi; c'est votre Marie. + +--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les +yeux. + +--Ne parlez pas ainsi! repondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant +que votre tete repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir... +Oh! personne ne m'enlevera mon tresor! + +--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre +eglise, je ne l'acheverai donc pas?... Que personne ne la termine... +qu'elle reste inachevee, comme ma destinee! + +--Si vous m'aimez, Francois, vous reprendrez courage... Mon pere est parti +pour chercher du secours... + +--Votre pere! s'ecria Francois avec horreur. + +--Quoi? dit Marie plus pale que son amant. + +--Je lui pardonne tout, murmura Francois. + +Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait +epuise, et sa tete retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille. +Folle de douleur et d'amour, Marie serra Francois contre sa poitrine et lui +donna un baiser brulant. Le jeune homme se ranima sous cette etreinte +passionnee, et ses yeux reprirent tout leur eclat. + +--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi. + +--Je vous abandonnerais!... + +--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous epargner cet horrible +spectacle. + +--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore? + +--Mon pere etait ainsi quand il tomba du haut de son echafaudage. Il nous +parla avec force... puis... tout d'un coup... + +--Oh! vous me desesperez, Francois! s'ecria Marie en eclatant en sanglots. + +--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit Francois. Toutes ces etoiles +qui brillent au-dessus de nos tetes, ce sont les cierges de mes +funerailles, les funerailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien +vivre, vivre pour vous, pour mon eglise, pour ces beaux astres! Nous +aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous +reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'eglantier +ou vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous +les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main, +Marie... Encore un baiser! + +Marie approcha ses levres de celles du jeune homme. + +Quand elle releva la tete, l'ange de la mort avait passe entre les deux +amants; et l'ame de Francois etait allee rejoindre celle de sa mere. + +Absorbee qu'elle etait dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son +pere qui revenait de laver sa blessure a une source voisine. Pierre +Vardouin l'ayant appelee, elle leva vers le maitre de l'oeuvre ses yeux +egares. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait +d'apercevoir le front meurtri de son pere; et, de la, son regard s'etait +abaisse fatalement sur le ciseau que Francois tenait encore dans la main +droite. + +L'affreux mystere s'etait fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri +d'horreur et tomba presque inanimee aux pieds de Francois. + + * * * * * + +Marie eut le malheur de survivre a son amant. A cette epoque, on n'avait +pas encore appris a se soustraire au desespoir par une mort volontaire. + +Douce, affectueuse comme par le passe, la jeune fille continua d'habiter +sous le meme toit que son pere. Plus elle le voyait triste et ronge par les +remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En presence d'un +tel devouement, le maitre de l'oeuvre vecut dans la persuasion que sa fille +ne se doutait pas de l'affreuse verite. + +Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire a l'idee de voir les plus +belles annees de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitie +de sa victime. Il voulut lui preparer un avenir heureux. + +Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se revolta. Elle repondit +simplement: + +--L'eglise de Norrey n'est pas achevee. C'est la le delai que vous m'aviez +impose pour mon mariage. J'attendrai! + +Ce refus porta un coup funeste au vieux maitre de l'oeuvre. Ses facultes +baisserent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risee et le jouet +des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle +consentait a mettre ses robes de fete pour amuser le pauvre insense. + +Il y a certes plus de grandeur a supporter une telle existence qu'a monter +sur le bucher des persecutions; et les martyrs, dont les religions ont le +plus le droit de s'enorgueillir, sont peut-etre ceux-la meme qui ont le +courage de vivre tout en ayant la mort dans l'ame. + +A partir de la mort de son pere, le temps que Marie ne consacra pas a +visiter les malheureux, elle le passa a prier sur la tombe de Francois. +Souvent, apres l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas +vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc +de gazon ou nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de +Francois. Alors sa pensee se reportait vers ces temps de bonheur et +d'esperance, et des larmes ameres coulaient de ses yeux. + +Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de predilection, ou +promener nos regrets et exhaler notre douleur? + +On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes, +pendant que l'on preparait le navire qui devait proteger sa fuite, tournait +souvent ses regards du cote de la ville eternelle. Que lui disaient alors +ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son +front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses +yeux humides, il semblait lui demander d'abreger son supplice. + +La priere de Marie fut mieux entendue de la Divinite que celle de +l'ambitieux. + + * * * * * + + + + +EPILOGUE. + +Visite chez l'ex-magistrat. + + +--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas ete achevee, dit Leon en +sortant du cimetiere. Elle attend encore sa pyramide. + +--Les dernieres volontes de Francois ont ete respectees, repondit M. +Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son +chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'apres le mauvais etat de la toiture. + +--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit +Victor... Si l'on repandait le bruit que l'ame de Francois vient se +plaindre le soir du triste delabrement de son eglise? + +--J'y songerai, repondit M. Landry en souriant. Vous avez la une excellente +idee. + +Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de +Bretteville. Lorsqu'ils furent arrives a l'extremite du village, leur +cicerone s'arreta devant une maison de peu d'apparence precedee d'un +jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie a la bonne deesse des +fleurs. + +--Voila mon Eden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous +pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la +science... + +Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres a la vieille +Marianne, sa cuisiniere. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le +bonheur qu'un solitaire, retire volontairement du monde, doit gouter +lorsqu'il est arrache a ses meditations par des amis qu'il estime. + +--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs tailles en forme de +pyramide? Mauvais gout, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a +laisses mon pere, tels je les ai conserves. Le brave homme aimait a tailler +ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'etait de +mode a l'epoque. Par esprit d'imitation, peut-etre aussi pour conserver a +cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me +suis mis a prendre de grands ciseaux et a faire la toilette de ces pauvre +ifs. + +A cet instant, la cuisiniere cria du seuil de la porte: + +--Monsieur est servi! + +--En ce cas, messieurs, je vous invite a me suivre au refectoire, dit M. +Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras. + +La salle a manger de M. Landry etait simple, mais d'un gout parfait. + +On y voyait un dressoir en vieux chene, admirablement sculpte, une table +monopode avec des guirlandes de fleurs egalement taillees dans le bois, des +chaises a pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le meme +style, quatre tableaux representant les saisons et plusieurs vases du +Japon, places sur la cheminee. + +Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis +que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui +l'entouraient. + +La conversation s'engagea sur ce ton demi-serieux, demi-plaisant, qui a +tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art, +de la litterature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eut paru bien +fade a plus d'un de nos poetes a la mode et peut-etre helas! a plus d'une +de nos jolies femmes. + +Les deux artistes se retirerent dans leur chambre, enchantes de leur hote. +Ils ne tarderent pas a s'endormir et leur imagination, echauffee par un +repas excellent, les fit assister a des scenes etranges qui auraient pu, a +elles seules, defrayer tout un conte d'Hoffmann. + +Leon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide +et commencer autour de lui une ronde devergondee; Victor voyait avec effroi +la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher +le poisson que Neptune tenait a la main et le jeter dans la poele a frire. + +Ils etaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa a leur +porte. Ils se reveillerent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la +chambre. + +--Voila comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi +m'est-il arrive souvent de manquer le depart des voitures. + +--Quoi! la voiture serait passee? s'ecrierent les deux jeunes gens en +sautant a bas du lit. + +--Oui. Vous etes mes prisonniers. + +--Et le geolier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir, +repondit Leon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous +faisait un devoir de partir aujourd'hui. + +--Mais la voiture? objecta M. Landry. + +--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seigliere, +dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons a pied. + +--Alors je vous accompagnerai. + +--Nous n'y consentirons jamais... + +--L'exercice est salutaire a tout age, interrompit M. Landry. Pendant que +vous acheverez votre toilette, j'improviserai un dejeuner. + +Trois heures apres, nos voyageurs arrivaient aux premieres maisons de +St-Leger. M. Landry s'arreta et saisit avec emotion les mains des deux +artistes. + +--C'est ici qu'il faut nous separer, dit-il tristement. + +--Deja! s'ecria Victor. + +--Vous etes fatigue? dit Leon. + +--Il m'est penible de vous quitter, repondit M. Landry, car je commencais a +vous aimer. Je me serais bientot arroge le droit de vous donner des +conseils; de vous dire, a vous, Leon, de combattre avec energie votre +malheureuse disposition au decouragement; a vous, Victor, de savoir mettre +parfois un frein a votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Helas! +mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait +jamais se quitter et se quitter aussitot, n'est-ce pas la vie? Nous aurions +le ciel sur la terre si les ames qui sympathisent entre elles n'etaient +jamais condamnees a se separer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le +bras dans la direction du cimetiere de St-Leger, encore doit-on se croire +heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle separation. + +Les deux artistes n'insisterent pas davantage pour retenir M. Landry. + +Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux. + +Ils lui serrerent une derniere fois la main, lui dirent un dernier adieu et +se remirent tristement en route. + + * * * * * + + + + + + +L'HOTEL FORTUNE + + + + +I + +Le Reve. + + +A moitie route environ de Caen a Bayeux, le voyageur qui se dirige vers +cette derniere ville rencontre sur la droite, au bas de deux cotes assez +roides, une maison dont la facade, tournee du cote du chemin, regarde une +prairie qui semble s'etendre a perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le +site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les +yeux de l'aspect monotone des terres en labour. + +Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui +separe la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentee par un petit +ruisseau, les canards jouissent des delices du bain, tandis que les porcs, +moins delicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des +engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou +replie et cache sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue +aupres de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris +avant de lui donner le dernier coup de dent. Aupres de la barriere, c'est +un chien de garde qui tend sa chaine en aboyant. + +Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un ane ne semble +preoccupe que du soin de se laisser vivre. Il reve, bien decide a +n'abandonner sa meditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence. +Mais voila que l'apparition de la redoutable maitresse Gilles vient jeter +l'alarme dans son coeur. Rien a l'exterieur ne trahit son emotion; il +demeure impassible. Mais tout porte a croire qu'il a perdu le fil de ses +idees; l'etude de la philosophie exigeant une parfaite possession de +soi-meme. + +--Bah! s'ecrie la grosse fermiere avec etonnement, Jacquot est deja revenu +des champs! Il est meme debride, comme si cette paresseuse d'Elisabeth +s'etait levee avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est a n'y +pas croire! + +Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arriere pour +chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne +d'Audrieu. + +--Elisabeth! Elisabeth! cria maitresse Gilles d'une voix qui retentit dans +la cour et dans tous les coins de la maison. + +--Que voulez-vous, maitresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la +moitie du corps en dehors de la fenetre de la mansarde. + +--Vous etes bien matinale aujourd'hui! repondit maitresse Gilles. + +--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une +ironie dans ces simples paroles... je suis prete a l'instant. + +--Tres-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la +ville, repliqua la fermiere. + +--Je m'habille pour la premiere fois. + +--Par l'ame de feu ma mere! j'aurais du m'en douter! s'ecria maitresse +Gilles avec colere; la paresseuse!... la paresseuse! + +Tandis que la fermiere exhalait sa rage dans de vehementes imprecations, +Elisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour. + +--Me voila, dit la jeune fille en s'avancant timidement vers sa maitresse. + +--Vous voila! vous voila! Vous attendez peut-etre qu'on vous complimente? +reprit maitresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui +se leve deux heures apres le soleil pour aller traire les vaches! Vous +n'etes qu'une faineante, une propre a rien, qui n'a pas honte de voler le +pain d'honnetes gens! + +--Maitresse, j'etais souffrante... + +--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye +dix ecus tous les ans, a la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante? +s'ecria maitresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui +aient le temps d'etre malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre +espece doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre, +moi? continua maitresse Gilles en appuyant fierement ses deux poings sur +ses hanches, de maniere a faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais +recule devant la besogne ou regrette que la moisson fut trop abondante? +Ai-je bonne mine, oui ou non? Voila pourtant soixante ans que je me passe +du medecin; et j'espere bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le +lendemain du jour ou je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la +luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce +que, si vous savez etre coquette avec les garcons, vous n'apprendrez jamais +comment il faut travailler pour elever sa petite famille et lui laisser du +pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle la-haut. + +Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Elisabeth courba +la tete et se mit a pleurer. + +--Des larmes maintenant! s'ecria la fermiere. Ah! pleurez donc; et croyez +que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maitresse Gilles, +allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner a entendre que je ne saurais +pas m'attendrir a l'occasion: j'ai pitie des boiteux, des manchots et +surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras, +on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumone que +de ne pas faire sa besogne! + +--Maitresse Gilles, repondit Elisabeth en s'essuyant les yeux du coin de +son tablier, je tiens a gagner le pain que je mange... + +--On ne s'en apercoit guere! + +--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mere... + +--Ce n'est pas un mal de penser a sa mere, interrompit maitresse Gilles sur +un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voila deja trop +de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider a seller +Jacquot... Mais ou diable est-il? Je suis sure de l'avoir vu la, a deux pas +de moi, il n'y a pas cinq minutes. + +--Je l'apercois, dit Elisabeth en allongeant le doigt dans la direction +d'une charrette placee a l'autre extremite de la cour. + +--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maitresse Gilles. +Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin... +Courez vite. + +La jeune fille essaya d'executer les ordres de la fermiere. Mais elle fut +bientot obligee de s'arreter. Elle sentait que les jambes lui manquaient, +et elle appuya la main contre son coeur, de maniere a en comprimer les +battements. Ce que voyant, maitre Jacquot, en tacticien consomme, laissa +maitresse Gilles s'approcher a deux pas de lui, s'embarrasser les jambes +dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou. +Aussitot il ne fit qu'un bond et decampa, par l'espace qui restait libre, +entre la haie du jardin et la charrette. Maitresse Gilles poussa un cri de +colere en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de +la cour. Mais le malin animal avait tort de se rejouir sitot de sa +victoire. Un garcon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par +derriere, le saisit fortement a la croupe et le tint dans cette position +humiliante jusqu'a ce que maitresse Gilles et Elisabeth eussent apporte les +cannes[1] a lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa +dans les dents. + + [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en + basse Normandie pour traire les vaches.] + +--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit severement +maitresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille. +Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller a pied. + +Trop prudente pour repondre et trop fiere pour recevoir des ordres +humiliants, Elisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas +avoir entendu la derniere injonction de sa maitresse. Elle passa les guides +a son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derriere elle +le recalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivee au haut de la +cote, moitie pour reprendre haleine, moitie pour s'abandonner a ses tristes +pensees, elle s'arreta a l'entree du petit chemin qui devait la conduire +dans l'herbage ou paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le +dos de Jacquot, enchante du repit qu'on voulait bien lui accorder, elle se +prit a reflechir. Un vieux chene, qui se dressait sur la crete du fosse et +se penchait sur la route, protegeait la jeune fille contre les rayons deja +brulants du soleil. Les yeux d'Elisabeth suivaient tristement les nuages +cotonneux qui effacaient de temps a autre le bleu du ciel. Comme eux, sa +pensee traversait l'espace et cherchait la terre regrettee, le pays ou +s'etaient passees ses jeunes annees. Elle revoyait la maison ou filait sa +mere, ou son pere, revenu de sa rude journee de travail, la soulevait dans +ses bras pour la porter a ses levres et oublier sa fatigue dans ce doux +baiser paternel. Tout a coup le refrain d'une ronde champetre la fit +tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme a feu +reveille les echos d'une solitude. Elle se retourna et apercut une vachere +qui sortait du champ voisin. + +--Bonjour, Elisabeth, dit cette fille. + +--Bonjour, Francoise, repondit-elle. Vous m'avez fait bien peur. + +--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel +amoureux que vous, reprit Francoise avec une nuance de jalousie. Au +surplus, je ne m'en plains pas; car, a ce jeu-la, on perd souvent sa +tranquillite. + +--Viens, Jacquot, dit Elisabeth en tirant l'ane par la bride. + +--Vous etes bien fiere maintenant! continua Francoise avec un mechant +sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le +soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine +que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer. + +Elisabeth detourna la tete, car elle se sentait horriblement rougir. Elle +s'eloigna le plus vite possible, entrainant Jacquot qui ne comprenait rien +a ce changement subit d'allure. Francoise la poursuivait encore de ses +railleries. Elisabeth hata le pas et, lorsqu'elle fut arrivee pres de la +barriere de l'herbage ou reposaient ses vaches, elle se prit a pleurer +amerement. + +--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voila forcee de rougir +devant Francoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis +donc perdue! je n'ai plus qu'a mourir, si, malgre mes precautions, je n'ai +pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? + +Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches +qui l'avaient apercue, pres de la barriere, et attendaient impatiemment +qu'on vint les debarrasser de leur fardeau. + +--Les pauvres betes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit +Elisabeth. + +Elle essuya ses larmes, ouvrit la barriere et entra dans l'herbage, suivie +de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pre la largeur de sa +langue. Les vaches quitterent le bas de l'herbage pour venir a la rencontre +de la jeune fille. Elisabeth vit une preuve d'attention dans cet +empressement, qu'il etait plus simple d'attribuer au besoin qu'elles +ressentaient d'etre delivrees du trop plein de leurs mamelles. Mais au +coeur blesse tout est sujet de consolation, et ceux qui ont a se plaindre +des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont +l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe +guere a son chien que pour lui jeter, d'une facon peu polie, les quelques +bribes qui composent son diner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal +delaisse devient un bon serviteur; on s'apercoit alors, mais alors +seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de +joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allegresse ou de +desespoir; on aime sa taciturnite et ses airs melancoliques; on le +rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus delicats de sa table, +on le caresse affectueusement; on lui parle meme de ses maux, comme s'il +pouvait vous comprendre. Ces vers: + + "O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous; + Seul, il sait quel degre de l'echelle de l'etre + Separe ton instinct de l'ame de ton maitre!..." + +ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eut pas ete +malheureux. Elisabeth obeissait donc a cette loi mysterieuse de notre etre, +qui nous fait trouver, aux temps de persecution, un veritable plaisir dans +la societe des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et +l'idee ne lui etait pas encore venue que ces pauvres betes lui etaient +reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait +qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur +museau humide, elle leur parlait comme a de vieilles amies dont elle aurait +meconnu jusque-la les bons sentiments. + +--Pauvres betes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal a +personne. + +Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui +reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs +de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevee, +lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'ane +portait sur son dos, Elisabeth s'apercut que Jacquot etait alle brouter les +jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler, +crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du cote de l'animal +indocile. Mais bientot ses forces la trahirent; car le terrain allait en +montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de +grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit +sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande +lassitude qu'elle se coucha sur le cote, son bras gauche replie sous sa +tete. Une brise chaude courait dans les herbes, apres avoir passe dans les +grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui +viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'echappait des +haies voisines; la terre etait brulante, l'air etait rempli de vagues +murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas a +s'endormir sous la voute d'azur. + +Qui pourra determiner l'instant de raison ou commence le sommeil, ou finit +la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le reve de la reverie? s'ils +sont separes par un abime, ou s'ils sont unis etroitement?... Elisabeth +s'etait reportee par la pensee aux jours de son enfance; on l'interrompt +dans sa reverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle +agit, elle fait sa tache journaliere, puis elle se repose; et, sitot que le +sommeil a ferme ses yeux, la voila de nouveau dans la maison de son pere. +Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre a la +premiere moisson dont elle eut garde le souvenir. Sa mere ne file plus pres +du foyer demi-eteint, dont elle remuait les cendres pour preparer le repas +du soir. C'est Elisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement, +c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est +elle qui va chercher les legumes dans le jardin, c'est elle qui console et +qui soigne son vieux pere invalide; car il s'est passe de grands evenements +depuis qu'Elisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les +chaumieres ont aussi leurs revolutions. La mere d'Elisabeth repose sous le +vieil if du cimetiere; son pere n'a plus la force de travailler; c'est a +elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le +village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinee de juillet, +voila qu'Elisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au +vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue ou la foule +afflue. C'est la que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans +qui vendent leur travail aux fermiers. Elisabeth se mele au groupe des +jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet a son corsage +pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs +pour cacher les miseres de la vie. Un beau jeune homme s'arrete devant +elle, la considere un instant, puis s'adresse au vieillard et regle avec +lui les conditions du marche. C'est le fils d'un riche fermier de +Sainte-Croix; son pere l'a charge de lui ramener une servante pour traire +les vaches; Elisabeth parait pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme +monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derriere +lui. Le vieux pere embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner +sa maison deserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard ou +se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: "Je te confie mon enfant, +c'est mon bien le plus precieux; respecte-la comme tu respecterais ta +soeur; le bon Dieu saura bien t'en recompenser!" Puis la jument prend son +trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard a la +vie... Elisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour +retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se +retourna pas une seule fois pendant toute la duree du voyage; et c'etait +chose vraiment singuliere de voir ces deux jeunes gens si pres l'un de +l'autre, et pourtant si indifferents, comme s'ils eussent ignore que Dieu +leur avait reparti la jeunesse et la beaute. Mais les jours se succederent, +et la grande douleur s'effaca. Puis vint le temps de la moisson; les bles +etaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur +roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaite aux repas qu'on +prenait en plein air! Maitres et domestiques vivaient dans une douce +familiarite. Memes travaux, memes peines, meme table! c'etait la famille du +temps des rois pasteurs; c'etait l'egalite dans toute sa plenitude. Souvent +la meme coupe de terre servait a deux convives, et le breuvage n'en +paraissait pas plus amer a Germain quand les levres d'Elisabeth s'y etaient +deja trempees. Elisabeth a son tour ne pouvait s'empecher de comparer +Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de +Germain etaient plus blonds que les epis dores, et elle trouvait que les +yeux de Germain etaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis +vinrent les veillees; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminee et +rappelait a ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient a +ces doux souvenirs. Mais Germain et Elisabeth ne riaient pas; ils se +regardaient, tout en feignant d'ecouter; puis, quand l'histoire avait ete +reprise, abandonnee et reprise une derniere fois, quand le narrateur +s'endormait a la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la +pauvre servante s'echappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours, +et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Elisabeth ne s'y +montra pas; les cris de joie l'attristaient... + +Et la sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place a des +pensees qui etreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa +respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inegaux, et +sa main se crispait comme si elle eut voulu repousser avec force +l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrerent un obstacle. +Elisabeth se reveilla en sursaut et apercut le gros chien de la ferme, qui +semblait trouver, a lui passer la langue sur le visage, le plaisir que +prend un enfant gourmand a lecher un bouquet de fraises. + +--Tu ne te genes pas, mon bon Fidele, dit Elisabeth en s'amusant a meler +ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un +veritable service en me reveillant; car je revais des choses bien +tristes!... Ah! tu regardes de cote?... Ton maitre ne doit pas etre loin. +En effet, le voila. + +La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla +rejoindre son maitre pour le preceder de nouveau en aboyant joyeusement. +Elle attacha l'extremite de son tablier a sa ceinture et alla prendre une +des cannes a lait qu'elle posa sur son epaule. Germain etait deja a ses +cotes. + +--Que faites-vous la, Elisabeth? demanda-t-il. + +--Vous le voyez: je remplis ma tache de tous les jours. + +--Quand je suis arrive, vous etiez assise, et vous vous etes levee +subitement a mon approche... + +--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du +maitre, interrompit Elisabeth. + +--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous etre reposee?... +Elisabeth, Elisabeth! depuis quelques jours j'ai doute de vous; je vous ai +vue plus d'une fois me lancer des regards ou se peignait plutot la haine +que l'amitie. Je ne m'etais donc pas trompe! vous m'en voulez? vous ne +m'aimez plus? + +--Mon coeur n'a pas change, repondit Elisabeth; mais on m'a fait comprendre +la distance qu'il y a entre nous. Vous etes mon maitre, je suis votre +servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand +j'oublie mes devoirs. + +La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tete et fit +quelques pas en pliant sous son fardeau. + +--Elisabeth! s'ecria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont +rouges: vous avez pleure? + +--Je ne dis pas non; mais il n'est pas defendu a une servante de pleurer, +pourvu qu'elle fasse sa besogne. + +--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant +d'arreter la jeune fille. + +--Laissez-moi, repondit-elle; on va trouver que je suis restee trop +longtemps aux champs. Je serai grondee. On m'a deja reproche ce matin de +voler le pain que je mange. + +--Qui a pu dire cela? s'ecria Germain. + +--Votre mere, dit Elisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous +interesser a une voleuse! + +--Voyons, Elisabeth, ne vous fachez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma +mere est un peu vive... + +--Je ne l'ignore pas. + +--Au fond, c'est une bonne femme... + +--Je n'en doute pas. + +--Et, malgre ses brutalites, elle vous aime. + +--Oui... qui aime bien chatie bien, dit Elisabeth avec amertume. + +--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre etat de souffrance... + +--Elle ne le saura jamais, s'ecria Elisabeth; j'aimerais mieux tomber morte +a cette place que de faire un pareil aveu! + +--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me +jeter aux pieds de ma mere, lui avouer notre faute, lui demander pardon +pour vous et pour moi? + +--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mere; mais elle me +mettrait honteusement a la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point, +ajouta Elisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme; +la scene qui s'est passee ce matin entre votre mere et moi m'a ouvert les +yeux. Malheur a moi d'avoir ete jeune! malheur a moi d'avoir manque +d'experience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je +ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne +devais pas vous savoir gre des attentions que vous aviez pour moi, des +peines que vous m'epargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma +reconnaissance, ni vous avouer ma preference pour vous, ni vous sourire, +non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous etiez mon maitre! +Malheur a moi! car vous etes riche et vos parents voudront vous marier a +une riche fermiere. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous +ecoutera pas; et vous aurez beau chercher a me retenir pres de vous, moi je +vous fuirai, parce que si je cedais a vos instances, on m'accuserait de +vous avoir aime pour votre fortune. Vous-meme, vous le croiriez peut-etre +plus tard... O ma mere! Si j'avais eu ma mere pres de moi, si elle avait +existe seulement! L'idee de me representer devant elle apres ma faute me +l'eut fait eviter... car elle m'avait elevee honnetement, et je n'etais pas +nee mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevee trop tot, et le souvenir des morts +n'est pas assez puissant pour nous arreter... O ma mere! ma mere! que +n'etiez-vous-la! + +Germain etait profondement emu. Il s'approcha de la jeune fille, prit une +de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise: + +--Elisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur +moi! + +Les deux jeunes gens tomberent dans les bras l'un de l'autre. + +Cependant Jacquot s'etait rapproche insensiblement du groupe forme par le +chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idee de vouloir se +mirer de trop pres dans la canne a lait, et Fidele, qui avait un +merveilleux instinct pour defendre la propriete, s'elanca en aboyant a la +tete du voleur. Germain se retourna, apercut l'ane et l'arreta par le cou +au moment ou il s'appretait a fuir. Puis, apres avoir place les cannes a +lait dans les hottes de bois, il invita Elisabeth a monter sur l'ane. + +--Je ne monterai pas, dit Elisabeth. + +--Serieusement? + +--Serieusement. + +--Vous etes fatiguee? + +--J'en conviens; mais votre mere m'a defendu de monter sur Jacquot. + +--Encore ma mere! dit Germain en haussant legerement les epaules. C'est un +tort de ne voir jamais que le mauvais cote des choses, ma chere Elisabeth. +Ma mere n'est pas mechante; elle a le defaut de tenir trop rigoureusement a +son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginee que c'est +par paresse que vous etes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous +punir de votre pretendue faineantise, elle vous a condamnee a marcher a +pied. Allons, j'espere que vous la connaitrez mieux un jour, et que vous +serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante... + +--Toute surprise en effet, interrompit Elisabeth avec un peu de malice. + +Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal a se rendre +aux raisons de son amant et a reconnaitre qu'elle pouvait bien, en somme, +avoir porte sur maitresse Gilles un jugement temeraire. Tant le coeur a +d'empire sur le raisonnement! + + + + +II + +Le renvoi. + + +Apres le depart d'Elisabeth, au moment ou maitresse Gilles se disposait a +rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ebranla l'air et fut suivie +immediatement d'un bruit sourd et prolonge. La fermiere fit un bond, +s'arreta sur le seuil de sa porte et considera avec inquietude l'etat du +ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon etait pur; +seulement de petits nuages blancs paraissaient a de longs intervalles dans +l'azur, comme si un peintre maladroit eut laisse tomber son pinceau sur le +fond de cette toile immense. + +--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ca ne peut pas etre le +tonnerre. Les oreilles m'auront tinte! + +Rassuree par cette reflexion, maitresse Gilles entra dans une grande piece +enfumee, qui servait a la fois de cuisine et de salle a manger. Elle versa +de l'eau dans la marmite, agaca les tisons avec le bout des pincettes et se +mit a gratter consciencieusement des legumes avec la lame de son couteau, +lorsque les vitres de la croisee resonnerent d'une facon etrange. + +--Encore le meme bruit! s'ecria la fermiere en sautant malgre elle. + +Elle preta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit a +la besogne: Mais les vitres de resonner bientot, et maitresse Gilles de +sauter en l'air. + +--J'y suis cette fois! s'ecria maitresse Gilles, enchantee de sa +decouverte; boum! boum! c'est bien ca... c'est le canon. + +Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la +fenetre pour le feuilleter. Aussitot les vitres de crier: + +--Boum! boum! boum! + +--Toujours le meme bruit! dit maitresse Gilles en tressaillant et tournant +difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant a ses +levres; voyons... nous sommes dans le mois de juin. + +--Boum! boum! boum! crierent encore les vitres. + +--Bon! voila que je tremble comme une poule mouillee... Ah! nous y voila: +22 juin 1786. + +--Boum! boum! boum! + +--Mais, s'ecria maitresse Gilles apres avoir bien reflechi, ce canon-la +perd la tete; car le 22 juin, c'est un jour tout a fait ordinaire. + +--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maitresse Gilles, du tout, du +tout! dit maitre Gilles en entrant. + +--Imbecile! repliqua immediatement maitresse Gilles. + +Le fermier ne fit pas la moindre attention a l'apostrophe malveillante de +sa femme et s'avanca, le rire sur les levres, jusqu'au milieu de la +cuisine. + +Ce n'etait pas un bel homme que maitre Gilles, et le fameux roi Frederic ne +l'eut certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il +n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes +physionomies qui ont le precieux privilege de pouvoir voyager partout sans +passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en +vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait +merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le +secret en Basse-Normandie. Ses yeux etaient petits et d'un bleu pale. Il +etait douteux qu'ils se fussent jamais animes; mais ils avaient une +expression de douceur et de bonte qui faisait oublier la vie qui leur +manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours, +quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton completaient +l'ameublement de ce visage d'honnete homme. Maitre Gilles portait une +blouse d'un vert fonce qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guetres +blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets etaient +alles, je ne sais ou, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers +etaient couverts de poussiere; car il etait sorti avant le jour pour se +rendre au marche de Bretteville-l'Orgueilleuse. + +Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se +frappait en meme temps le bout du pied avec son baton. Les vitres +resonnerent de nouveau et repeterent en coeur: + +--Boum! boum! boum! + +--Ah! tu trouves que je dis des betises! reprit maitre Gilles en se moquant +de la fermiere, que la derniere explosion avait fait sauter sur sa chaise. +Crois-tu qu'on va s'amuser a tirer le canon a Caen pour faire peur aux +moineaux qui mangent les cerises de notre jardin? + +--Es-tu sur que ce soit le canon? + +--Parbleu! + +--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fete... + +--Non, mais un jour de rejouissance, interrompit maitre Gilles d'un air +fin. + +--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, repliqua la fermiere; il faut que tu +sois alle au cabaret? + +--Je n'aurais guere eu le temps d'y aller, puisque me voila deja revenu de +Bretteville. + +--Qu'est-ce que tu as fait a Bretteville? + +--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon a Caen. + +--Pourquoi? + +--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach. + +--Les Anglais ne sont pas debarques? demanda maitresse Gilles avec +inquietude. + +--Si pareil malheur etait arrive, je ne te repondrais pas en riant. + +--Alors, c'est un evenement heureux? + +--En peux-tu douter?... Le roi est a Caen! + +--Le roi de France! s'ecria maitresse Gilles avec admiration. + +--Lui-meme. + +--Louis XVI? + +--Louis XVI: un bien brave homme, a ce qu'on dit! + +--Alors il faut atteler la jument noire a la charrette, reprit maitresse +Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ca doit etre bien beau, un +roi? + +--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ca doit etre tout couvert d'or! + +--Et ca boit et ca mange comme nous? + +--Apparemment, puisqu'on m'a affirme qu'il a soupe hier chez la duchesse +d'Harcourt. + +--Et tout le monde peut le voir? + +--Tout le monde! On me racontait ce matin, a Bretteville, qu'il ordonne a +son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir a son aise. Il +distribue des aumones aux pauvres; il a meme accorde la grace de six +deserteurs enfermes dans les prisons de Caen. + +--C'est dommage que nous n'ayons pas de deserteurs dans notre famille! +murmura maitresse Gilles. + +--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari. + +--Rien. + +--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maitre Gilles. + +En meme temps il deposa son baton sur une chaise, s'assit sur un des bancs +et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table. + +--Tu vas me servir a dejeuner, n'est-ce pas, petite femme? + +Cette qualification fut acceptee aussi naivement qu'elle avait ete donnee. +Flattee de l'epithete, maitresse Gilles s'empressa d'apporter devant le +fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa meme la +complaisance jusqu'a tirer du cidre au tonneau. Maitre Gilles contemplait +sa femme avec etonnement; et, comme il n'etait pas habitue a de pareilles +attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser a boire sans +souffler mot. Cependant la fermiere n'eut pas plus tot rempli le verre +qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari. + +--Nous allons a Caen, n'est-ce pas, mon petit homme? + +--Pour voir le roi? + +--Sans doute. + +--Il est inutile de fatiguer la jument noire. + +--Alors tu me refuses? + +--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous deranger. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est le roi qui se derange lui-meme. + +--Deviens-tu idiot? + +--Pour aller de Caen a Cherbourg, dit tranquillement maitre Gilles, il faut +bien passer par ici, a moins qu'on ne prenne la mer. + +--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison? + +--Aujourd'hui meme; dans moins de deux heures peut-etre. + +--J'en deviendrai folle! s'ecria maitresse Gilles en se frappant dans les +mains et en sautant comme une enfant. + +--C'est deja fait, pensa maitre Gilles en se versant a boire. + +Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien +qu'il se resignat a se servir lui-meme d'echanson. + +--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermiere. + +--On raconte qu'il s'est laisse embrasser, a l'Aigle, par la maitresse de +l'auberge ou il a dine. + +--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivat autant! s'ecria +maitresse Gilles. + +--Il parait, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il +considere ses sujets comme ses enfants. + +--La bonne nature d'homme! + +--Il ressemble peu au feu roi. + +--C'est son fils? + +--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aieul etait mechant. Mais +la mechancete... c'est comme la goutte: ca saute souvent plusieurs +generations. + +--Je me sens deja de l'affection pour lui, dit maitresse Gilles. + +--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son +passage et lui jette des fleurs. + +--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la +fermiere, qui avait sur le coeur le baiser donne a l'aubergiste de l'Aigle. + +--C'est une idee, ca, ma femme! repondit le paysan en se grattant la tete. + +--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin. + +--Ca n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maitre Gilles en +reflechissant profondement. + +--Ah! j'y suis! s'ecria la fermiere avec enthousiasme. + +--Eh bien? dit le fermier, la bouche beante. + +--Eh bien! j'ai deux beaux chapons... + +--Ca n'est pas assez, dit maitre Gilles en hochant la tete. + +--Nous y joindrons le dernier ne de nos agneaux. Je vais le savonner, le +savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou +le ruban rouge que je mets les jours de fete. + +--Oui, mais... + +--Mais quoi? + +--Qui l'offrira? + +--Moi. + +--Et les chapons? + +--Moi, dis-je, et c'est assez! repliqua maitresse Gilles, qui rencontra +sans s'en douter un hemistiche celebre. + +--Mais... + +--En finiras-tu avec tes _mais_! s'ecria la fermiere... Est-ce que je ne +saurai pas m'expliquer aussi bien que toi? + +--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ca n'en +ferait pas plus mal. + +--Une _jeunesse_?... et qui donc? + +--Elisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses +_habits_ du dimanche... + +--Tais-toi! + +--Elle serait presentable. + +--Tais-toi! tais-toi! s'ecria maitresse Gilles en fermant avec sa main la +bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer a Elisabeth, une mechante +creature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas +le quart de sa besogne! Cette fille-la est indigne de paraitre devant le +roi; et, si je n'avais pitie de son pere, je l'aurais deja mise a la porte. + +--Je ne me suis pas encore apercu qu'il manquat quelque chose a la maison, +dit timidement le fermier. + +--C'est-a-dire que je mens, reprit la fermiere en se croisant les bras sur +la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la defense de cette mechante +fille?... Vous etes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de +m'en facher. Si j'avais dix-huit ans, comme Elisabeth, oh! j'aurais +toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas +dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je deraisonne, je perds la tete... +C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui +recois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne a manger a +la volaille, qui ecris les quittances; car tu n'es propre a rien, toi; tu +n'as pas plus de tete qu'une linotte, plus d'energie qu'une poule mouillee! +Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le +pied, voler et jeter a la porte, plutot que de montrer que tu es un +homme!... Ah! mademoiselle Elisabeth est le modele des servantes?... +Ecoute, voila dix heures qui sonnent a l'horloge; elle n'est pas encore +revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui, +je te conseille de regarder par la fenetre; tu pourras y rester longtemps +si tu tiens a la voir revenir... + +--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route; +car la voila avec Germain. + +--Et perchee sur l'ane! s'ecria maitresse Gilles. + +Rouge de colere, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa +deux chaises et s'elanca dans la cour. + +Au moment ou Germain tirait l'ane par la bride pour lui faire passer le +petit pont jete sur le fosse qui separait la cour de la route, Elisabeth +apercut la fermiere qui accourait en poussant des cris furieux. + +--Laissez-moi descendre, dit-elle a Germain; autant vaut eviter une +querelle, quand on le peut. + +--Ma mere se calmera, soyez tranquille, repondit le jeune homme. + +Lorsqu'il se retourna, il se trouva face a face avec maitresse Gilles, qui +ne cessait de crier, bien qu'elle fut tout pres des jeunes gens: + +--Descendra-t-elle, la faineante, la paresseuse! + +Elisabeth n'avait pas attendu cette derniere injonction pour sauter a +terre. Cette prompte obeissance sembla redoubler la colere de maitresse +Gilles. + +--Je vous avais defendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le +poing a la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bete! + +--Quant a cela, ma mere, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force +a porter Elisabeth. + +--Jacquot est un vieux serviteur, repliqua vivement la fermiere, et l'on ne +doit pas abuser des gens, qui ont passe toute leur vie a travailler, pour +encourager la paresse d'une demoiselle Elisabeth!... Mais, voila ce que +c'est: on n'a plus d'egards pour la vieillesse quand on ne sait meme pas +respecter sa mere. + +--Je ne crois pas vous avoir manque de respect, repondit simplement +Germain. + +--Je vous repete, poursuivit maitresse Gilles, que vous ne devez pas aller +contre mes volontes. Or, j'avais defendu ce matin a cette mechante fille de +monter sur Jacquot; quand on se leve a huit heures du matin pour aller +traire les vaches, on peut bien marcher a pied; car il n'y a plus de rosee +dans les champs. + +--Ecoutez-moi, ma mere, dit Germain. + +--J'ecoute, repondit maitresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la +ferme resolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera +l'honneur de lui parler. + +--En revenant ce matin de voir nos bles, dit Germain, j'ai rencontre +Elisabeth dans l'herbage ou sont les vaches; elle etait etendue a terre et +dormait profondement... + +--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louee! + +--Elle s'est reveillee a mon approche et m'a dit qu'elle etait souffrante. + +--Toujours l'excuse des paresseux! + +--Et comme elle avait grand'peine a marcher, je n'ai cru faire que mon +devoir en l'engageant a monter sur Jacquot. + +--Malgre ma defense! + +--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait +tout autant a ma place, si vous aviez vu sa paleur et son abattement; car +je vous sais bon coeur. + +--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez! +repondit la fermiere qui ne parut pas tout a fait indifferente a ce +compliment. + +Germain s'imaginait avoir gagne la cause d'Elisabeth. Malheureusement +maitre Gilles, qui avait observe de la fenetre de la cuisine ce qui se +passait dans la cour, eut la facheuse idee de venir se meler au debat. A la +vue de son mari, la fermiere se rappela la discussion qu'elle avait eue +avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune +puissance humaine n'eut ete capable d'arreter le debordement de paroles qui +sortit de sa bouche. + +--Bon! voila l'autre, maintenant! s'ecria-t-elle en lancant a son mari un +regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils +et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me +faire mourir ainsi a petit feu, mettez-moi a la porte de chez nous!... Vous +pourrez alors garder votre Elisabeth, puisque vous avez besoin de cette +fille-la pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente creature; elle n'est +pas paresseuse, elle n'est pas malhonnete, elle ne vole pas ses maitres, +c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; epousez-la +meme, si bon vous semble; et vous, maitre Gilles, chassez-moi de la maison, +j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la +voleuse, c'est moi qui suis la faineante!... Voyons, poussez-moi sur le +chemin et tachez de vous remuer un peu! + +La recommandation n'etait pas inutile; car maitre Gilles et son fils +restaient immobiles et silencieux. + +Chez le fermier, c'etait stupefaction, etourdissement, timidite et habitude +de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au +contraire, c'etait consternation, desespoir. Ses yeux etaient tournes du +cote d'Elisabeth, qui s'etait assise sur le banc de pierre, au pied d'un +poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la +maison. La jeune fille avait cache sa tete dans ses mains, et de grosses +larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les +sanglots qu'elle cherchait a retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce +spectacle et son secret lui echappa. Comme le joueur qui risque sa fortune +sur un coup de des, il risqua tout, dans un aveu que lui arracherent sa +douleur et ses remords, tout, jusqu'a son amour pour Elisabeth, jusqu'a +l'avenir de la pauvre fille. + +--Vous etes ma mere? dit-il en serrant avec emotion les mains de la +fermiere. + +--Pour mon malheur! repondit-elle. + +--Et vous, vous etes mon pere? reprit-il en s'adressant a maitre Gilles. + +Habitue a la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher +dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment. + +--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain. + +--Pour cela, ca ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune +homme. + +Quant a maitresse Gilles, elle se tenait toujours sur la defensive. + +--Et vous desirez mon bonheur? continua Germain. + +--C'est encore vrai, dit le fermier. + +--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garcon, +vous ait donne une fille... + +--Ca m'aurait mieux convenu! interrompit maitresse Gilles. + +--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvrete et +que votre fille soit obligee pour vivre de se louer comme servante dans une +ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en apercoit, il l'aime, +il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'ecoute pour son malheur a +elle... Que doit faire le fils du fermier? + +--Si ce garcon-la a du coeur, dit maitre Gilles, il doit en faire sa femme. + +--Et si son pere s'y oppose? demanda Germain. + +--Il aurait tort, repondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute, +gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de +la jeune fille. + +--Eh bien, mon pere, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en +tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la +servante c'est Elisabeth. + +Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse emotion. +Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux reves qu'il +avait caresses s'evanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire +place aux sentiments d'honnetete qui faisaient le fond de son caractere; et +le pardon s'echappa de ses levres avec le dernier baiser qu'il donna a son +fils. + +Cependant, maitresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de +l'apologue pour en comprendre la moralite; car les femmes, dans quelque +milieu social que le sort les ait placees, surpassent de beaucoup les +hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude a +deviner les choses les plus impenetrables, pour peu qu'il s'y mele de +l'amour ou tout autre sentiment delicat. Elle n'eut pas plus tot entendu +les premiers mots de la confidence que, sans s'inquieter de la +determination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la +maison. Elle monta a sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix ecus dans +sa main et redescendit quatre a quatre les marches de l'escalier. Son +visage, si colore d'ordinaire, etait presque pale et ses levres +tremblaient. Elisabeth etait toujours assise sur le banc de pierre et +pleurait. Maitresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle ecarta +brusquement les mains, et lui jeta les pieces de monnaie sur les genoux. + +--Voyez, dit la fermiere, s'il y a bien dix ecus. Je ne vous dois que onze +mois; mais je vous paie l'annee entiere, afin d'etre debarrassee plus tot +de vous. + +--Vous me mettez a la porte? dit Elisabeth. + +--Ca me parait clair. + +--Vous etes mecontente de moi? Je ne travaille pas assez? + +--Il s'agit bien de cela! s'ecria maitresse Gilles avec indignation. + +--Germain a parle! se dit Elisabeth en retombant sur le banc de pierre, je +suis perdue! + +D'abondantes larmes s'echapperent de ses yeux, et sa tete s'affaissa sur sa +poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosee. + +--Ramassez votre argent, reprit durement la fermiere en montrant les pieces +de monnaie qui avaient roule a terre. + +Ces paroles rappelerent Elisabeth au sentiment de sa position; elle fit un +violent effort sur elle-meme et se leva. + +--Merci! repondit-elle en detournant la tete. + +--Vous les dedaignez? + +--J'aime mieux vous avoir servie pour rien! + +--Pour rien, dites-vous? repliqua brutalement maitresse Gilles; et vous +avez fait le malheur de mon fils! + +Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la +tete et obligea la fermiere a baisser les yeux sous son regard. + +--Maitresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappe chez vous +qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais +votre mari, si je ne... pardonnais a Germain, je ne partirais pas d'ici +sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez ete +injuste et cruelle a l'egard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en +danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque +je sortirai de cette maison, d'ou vous me chassez indignement, pas une +parole de haine ne s'echappera de ma bouche... Je trouverai peut-etre meme +la force d'appeler sur elle la benediction du ciel. + +A ces mots, elle disparut dans l'interieur de la maison. + +Le fermier et son fils, apres le premier epanchement, furent tout surpris +de ne plus voir maitresse Gilles a leurs cotes; ils l'apercurent bientot +pres de la porte de la cuisine et marcherent a sa rencontre. + +--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa +manche, et tu pardonnes a Germain? + +--Il le faut bien, repondit la fermiere en se baissant pour ramasser les +ecus qui etaient restes au pied du banc. + +--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maitre Gilles? + +--Ce sont les gages d'Elisabeth. + +--Tu la paies d'avance? + +--Je la mets a la porte. + +--Vous la chassez! s'ecria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mere? + +--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez +moi. + +--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme. + +--Et c'est a moi de le reparer, repondit la fermiere. + +--Tu as tort, ma femme, hasarda maitre Gilles. + +--Tais-toi, lui dit maitresse Gilles; cela ne te regarde pas. + +--Comment! mon pere, vous souffrirez une pareille indignite? dit Germain en +voyant le fermier se preparer a la retraite. + +--Petite pluie abat grand vent, lui repondit maitre Gilles a voix basse; +dans moins d'une heure ta mere ne songera plus a renvoyer sa servante. + +--Vous vous trompez, dit la fermiere, car la chose est deja faite. +Elisabeth a recu son conge. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit. + +--Ah! ma mere, s'ecria Germain en eclatant en sanglots; il eut mieux valu +ne pas me mettre au monde. + + + + +III + +Louis XVI. + + +Les details que maitre Gilles avait recueillis a Bretteville sur l'arrivee +prochaine de Louis XVI etaient exacts. Le jeune roi avait quitte Versailles +le 21 juin 1786, pour se rendre a Cherbourg. Il arriva dans la soiree du 21 +au chateau d'Harcourt, ou il passa la nuit, et le 22, a dix heures du +matin, il s'arreta a Caen, sur la place des Casernes, et recut des mains du +comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'etait portee au devant +du roi, qui recevait avec bonte les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce +fut seulement a l'extremite de la ville qu'il permit a ses cochers de +lancer les chevaux. Le temps etait magnifique. Louis XVI ne se lassait pas +d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie +d'enfant a passer la tete a la portiere, pour mieux respirer la senteur des +champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix, +les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il +gaiment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de deserter +leurs villas pour aller chercher de douces emotions au sein de la campagne. + +Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route +semblaient courir a toutes jambes le long des fosses, et qu'un nuage de +poussiere se roulait en tourbillons epais a l'arriere des voitures. Mais, a +chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait +aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on +fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas +s'etre arrete dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appetit. + +--Sa Majeste trouvera bientot ce qu'elle desire, dit le duc de Villequier. + +--Vous croyez? demanda Louis XVI. + +--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route a cheval; et, dans moins +de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de +deux cotes. + +--A merveille! s'ecria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en +plein air, comme de vrais bergers. + +Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence +solennel regnait dans la grande cuisine de maitresse Gilles. On n'entendait +que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du +balancier de l'horloge. Mais voila qu'une rumeur extraordinaire, +accompagnee de convulsions, eclate soudain dans cette petite boite carree, +comme si l'etre anime qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois +eut voulu briser ses chaines... et midi sonna. Ce fut comme un coup de +theatre,--car c'etait l'heure du diner--et maitresse Gilles remplit a elle +seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les +assiettes, qu'on aurait pu considerer comme les pieces principales d'un +vaste echiquier, s'alignerent sur les bords de la table; les couteaux et +les fourchettes se placerent a leur droite, en guise de cavaliers; les +verres se poserent carrement en tete, sur la premiere ligne, en guise de +pions, et les pots de cidre furent plantes comme des tours aux quatre coins +de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journee, maitresse +Gilles apporta la soupiere, d'ou sortait un epais nuage de fumee. Mais +personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maitre +Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue +evidemment pour un sourire perpetuel, se contractait en grimacant, comme +lorsqu'il avait du chagrin. + +--Tu ne l'as pas trouve!... je vois bien cela a ta mine, s'ecria maitresse +Gilles, sans donner a son mari le temps de s'expliquer. + +--Que peut-il etre devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se +laissant tomber sur une chaise avec accablement. + +--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maitresse Gilles aux gens de +la ferme. + +--Non, repondirent les domestiques. + +--Tu ne manges pas? reprit la fermiere en se tournant vers son mari. + +--Je n'ai pas faim. + +--Poule mouillee! s'ecria dedaigneusement maitresse Gilles en emplissant +son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se +retrouvera, parbleu!... Il est alle prendre l'air... Ah! mon Dieu! +qu'entends-je? s'ecria de nouveau maitresse Gilles; et, pour la premiere +fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de +soupe et de morceaux de faience... C'est le roi! + +A ce mot, tous les gens de la ferme quitterent leur place, jusqu'a maitre +Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appetit, retrouva du moins des jambes pour +la circonstance; et tout le monde, maitres et domestiques, se precipita a +l'entree de la maison. C'etaient bien, en effet, les carrosses de la cour +qui descendaient la cote au grand galop de quatre chevaux. + +--Et mes chapons? s'ecria maitresse Gilles avec desolation. Qu'on aille me +chercher mes chapons! + +Un garcon de ferme se detacha du groupe pour obeir aux ordres de sa +maitresse. + +--Et mon agneau? + +--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait +a cote de sa mere. Mais il n'est pas decrotte. + +--Tant pis! repondit maitresse Gilles. + +En meme temps elle fit ranger toute sa petite armee de valets et se mit +a leur tete, tandis que son mari, place modestement a deux pas en arriere, +tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prepara a +marcher au devant des voitures. Mais elle s'arreta subitement, recula +en trebuchant et ne retrouva son equilibre que sur les pieds de son mari. + +Le roi etait descendu de voiture, accompagne de plusieurs seigneurs de sa +suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire +penser qu'il avait le desir d'y entrer. Et telle etait bien son intention; +car le petit cortege se mit en marche, franchit le pont jete sur le fosse +et s'avanca dans la cour. + +Maitresse Gilles n'etait pas preparee a cet evenement. Sa fermete +l'abandonna. On la vit meme trembler et jeter autour d'elle un regard +desespere, comme si elle eut appele quelqu'un a son aide. Ce n'etait plus +l'arrogante fermiere qui faisait retentir la maison de sa voix formidable; +ce n'etait plus maitresse Gilles campee fierement, les deux poings sur les +hanches, et gourmandant sans pitie les domestiques. Quant au fermier, il +n'etait pas etonnant que ses deux genoux se donnassent de frequents et +involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lacher +les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement +rejoindre sa mere. + +Cependant le roi approchait toujours. Il n'etait plus qu'a vingt pas du +groupe forme par les deux fermiers et leurs domestiques. + +--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'ecria +douloureusement maitresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle a son mari, tu +peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer? + +--Essuie-les a ton tablier, repondit le fermier plus mort que vif. + +--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine? + +--Et mes souliers tout pleins de poussiere! repliqua le paysan. + +--Et mon fichu dechire! continua la femme. + +--Et mon gilet sans boutons! repondit le mari. + +--Je vous repete que vous etes superbe comme cela, Jean! s'ecria maitresse +Gilles. + +Aussitot elle se fit, a coup de coudes, une trouee a travers les +domestiques et disparut dans la maison. + +Le roi n'etait plus qu'a six pas de maitre Gilles. + +Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le +visage. Il essaya d'appeler maitresse Gilles, Elisabeth, Germain meme qu'il +savait absent. Mais la voix lui fit defaut. Comme le roi approchait +toujours, comme la fuite etait devenue impossible, le paysan ota +respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se +relever, ni detacher les yeux de l'extremite de ses pieds qu'il trouvait +encore plus laids et plus difformes que de coutume. + +--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant +amicalement sur l'epaule. + +Mais maitre Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs +cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle +invitation du roi, il se decida a se redresser. Seulement son corps se +balanca longtemps encore avant de reprendre son equilibre, comme ces +arbustes qu'on a ployes avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois +avant de rester immobiles. + +--Vous servez a boire et a manger, comme cela est ecrit la-bas au-dessus de +votre porte? reprit Louis XVI apres l'avoir rassure de son mieux. + +--Oui, Ma-ma-majeste, begaya maitre Gilles. + +--Voyons, qu'allez-vous me donner a manger? + +--Ma-majeste, tout ce que nous avons est a votre service. On va tuer toute +la volaille, s'il le faut... + +--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier +amusaient etonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde etre la cause d'un +tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un diner en +regle. Une simple collation, voila tout. + +--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme etait la seulement! s'ecria maitre Gilles +au desespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir a son souverain. + +--J'aurais ete enchante de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur +veut qu'elle ne soit pas la, je m'en rapporte a vous. Vous desirez me +donner de trop bonnes choses? vous voulez me gater, j'imagine? Aussi, pour +vous mettre a votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs? + +--C'est si commun! + +--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais. + +--Oh! quant a cela, on va les prendre au poulailler. + +--Tres-bien. Et du beurre?... en avez-vous? + +--On vient de le faire. + +--Voila un repas magnifique! s'ecria joyeusement Louis XVI. Vous voyez, +brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il +encore? demanda le roi en remarquant que maitre Gilles se grattait +l'oreille d'une maniere desesperee. + +--C'est que... la cuisine... balbutia maitre Gilles, la cuisine est bien +sombre, et Sa Majeste est habituee a manger dans de si beaux appartements! + +--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il a Versailles une salle +a manger avec un plus beau plafond que celui-la? dit Louis XVI en faisant +admirer a ses gentilshommes la purete du ciel. + +--Sa Majeste consent a manger en plein air? demanda maitre Gilles en +ouvrant de grands yeux ebahis. + +--En plein air, mon cher hote! repondit le roi. Et voici ma place toute +trouvee, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre place pres de +la porte d'entree. + +Maitre Gilles, devinant l'intention du roi, ota sa veste, l'etendit avec +soin sur la pierre et entra dans la maison. + +Cependant deux garcons de ferme apporterent une petite table devant le roi, +et maitre Gilles reparut bientot dans sa belle blouse des dimanches. Il +deposa un couvert sur la table, apres avoir eu soin, toutefois, d'essuyer +le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il +fallait lui servir. + +--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI. + +--Majeste, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restee du +bapteme de notre fils. + +--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin, +ajouta-t-il en s'adressant a ses familiers, de completer le caveau de ce +brave homme. + +--Alors... nous n'avons plus que du cidre a offrir... + +--Tres-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de menage. +Je me sens un appetit d'enfer! + +Le roi fut promptement obei. Comme il ouvrait un oeuf apres avoir coupe une +tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps a autre +sur le bas de la jambe. Il regarda de cote et vit le gros chien de ferme +qui se permettait, contre toutes les lois de l'etiquette, de caresser avec +sa patte les mollets de son souverain. + +--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau +de pain que le barbet attrapa avec la dexterite d'un jongleur accompli. + +Mais, comme le barbet avait un appetit deregle, il renouvela ses demandes +avec tant d'insistance que maitre Gilles en fut tout scandalise. + +--Fi donc! vilaine bete! s'ecria le fermier; vous devriez rougir de +tourmenter ainsi Sa Majeste! + +Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de +table du roi, maitre Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout +au parasite a quatre pattes. + +--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tete de +son protege; il ne me gene pas. Comment l'appelez-vous? + +--Sauf votre respect, Majeste, il s'appelle Fidele. + +--Fidele? A coup sur ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en +souriant. + +--Pardon, Majeste, repondit maitre Gilles, qui n'avait pas compris le jeu +de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde. + +La nouvelle de l'arrivee de Louis XVI s'etait vite repandue, et l'on voyait +accourir de tous cotes les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient +respectueusement a distance, le cou tendu dans la direction du roi, et +suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent ete +surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se +fit bientot entendre, et ce signal officiel decida les retardataires a +deserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et +maitresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand +tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons, +couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge +eclatant. Un immense bonnet, en forme de cathedrale, etalait au vent ses +ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant edifice. + +La fermiere se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'a +terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se +retournant, elle apercut Louis XVI assis a la petite table et etendant +tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une +colere impossible a rendre et, saisissant rudement son mari par le collet: + +--Malheureux! s'ecria-t-elle, tu as eu la betise de laisser Sa Majeste +dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres! + +--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine a garder son serieux, c'est +moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lacher maitre Gilles. + +--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de presentation de +maitresse Gilles, quand il fut echappe de ses griffes. + +--Je l'ai devine tout de suite, repondit le roi en souriant. Elle a +vraiment bonne mine, votre femme! + +--Sa Majeste est bien honnete, dit maitresse Gilles en executant la plus +belle de ses reverences. + +Mais le roi ne s'occupait deja plus d'elle. Son attention s'etait reportee +sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route. + +--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la +cour, dit Louis XVI a une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande a +me faire, je suis pret a les entendre. + +On se rappelle qu'Elisabeth, apres la querelle qui s'etait elevee entre +maitresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages +et alla se refugier dans sa mansarde. Elle se jeta a genoux devant son lit, +la tete appuyee contre les draps et les mains levees au ciel. Combien de +prieres entrecoupees de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il +est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder +impitoyablement les plaies de son ame! + +Qui pourrait songer en ces moments redoutables a se deguiser la verite? Les +deguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les +cordes de la douleur ont vibre en nous, il n'est plus possible d'etre +hypocrite envers soi-meme. + +Elisabeth pleura amerement; mais, apres le premier tumulte de ses passions, +elle examina plus serieusement la conduite de la fermiere; elle s'avoua que +la plupart des meres eussent agi comme sa maitresse. Elle se trouvait meme +des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalites et surtout +l'arrogance de la fermiere. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement +chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil +immodere qui cherche a nous humilier. Elisabeth etait arrivee a cet etat +d'abattement physique ou l'ame, se detachant de la terre, se rapproche du +ciel par la priere. Alors ses larmes coulerent moins brulantes; ses soupirs +ne dechirerent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur. + +Pleine de resignation, elle se leva pour commencer ses preparatifs de +depart. Au meme instant on frappa a la porte de sa petite chambre. + +--Entrez, dit-elle. + +La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Elisabeth. + +--Oh! pardonnez-moi! s'ecria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas, +Elisabeth! + +--Vous maudire! dit la jeune fille en palissant... Il faudrait alors +commencer par me maudire moi-meme. Car... vous, du moins, vous aviez pour +excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irreflexion de votre age +vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel +avenir je me preparais!... + +--Ne partez pas, Elisabeth, je vous en supplie, restez pres de nous. Ma +mere oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom +de fille. + +--Ce sont des reves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne +consentirais jamais a etre votre femme. + +--Vous ne m'aimez donc plus? + +--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai reflechi +a bien des choses aupres desquelles je passais etourdiment jadis; et je me +suis dit que la femme doit, avant tout, defendre sa purete... Lorsqu'un +homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a ete lache et tout le monde le +meprise. Notre honneur a nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas +su la garder, nous sommes laches comme l'homme qui a manque a l'honneur. Je +ne voudrais pas epouser un homme lache... Vous ne pouvez epouser une femme +sans vertu. + +--Elisabeth, Elisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi! + +--Je parle comme le monde... + +--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est +que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas! + +--C'est impossible! on m'a chassee d'ici. + +--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maitre apres tout! et ma mere +ne me tiendra pas toujours... + +--Une brouille avec votre mere? Voila ce que je veux eviter a tout prix. Je +vais partir. + +--Pour aller? + +--Chez mon pere. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner. + +--Mes larmes ne vous flechiront pas? + +--Ma resolution est prise. + +--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain. + +Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible emotion. Elisabeth +resta quelques instants immobile, les yeux fixes sur la porte qui venait de +se refermer. Puis elle eclata en sanglots. + +--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne depasse pas la faute? + +Elle promena un regard desole sur les murs de sa petite mansarde, dont +chaque meuble etait un souvenir. C'etaient le lit, ou elle goutait un si +doux sommeil, le benitier de faience surmonte d'un Christ ou elle puisait +pieusement de l'eau benite tous les matins a son reveil, la petite table +sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se +bercait en pensant a son pere infirme, a sa mere qui reposait sous le vieil +if du cimetiere, a ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros a +l'idee de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rever, prier +et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenetre! +et ce bois sombre qui s'arrondissait a l'horizon comme une epaisse +chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se detachait en noir sur le bleu du +ciel! Que de poesie, a l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui +paraissaient autrefois insignifiantes!... + +Mais voila que de riches voitures descendent la cote a grand bruit et +viennent troubler sa reverie. Elisabeth, qui tenait a rester avec ses +pensees, referma la fenetre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit +son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire +partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un +instant l'idee d'ouvrir la fenetre. Elle prit une derniere fois de l'eau +benite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et +descendit lentement les marches de l'escalier. + +Il faut renoncer a peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle apercut +la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il +n'etait plus temps. Francoise, la servante qui s'etait moquee d'elle si +mechamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion +hypocrite: + +--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guere dans un +pareil jour! + +La mechante fille avait eu soin d'elever la voix pour etre entendue des +personnes qui l'entouraient. Tous les regards se porterent aussitot sur la +pauvre Elisabeth, qui, rougissant et palissant, subit dans ces courts +instants le plus affreux supplice qu'ait jamais endure creature humaine. + +Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonte aux paysans. Il fut un +des premiers a entendre la remarque perfide de Francoise. Il regarda +Elisabeth et fut frappe de son air d'abattement. + +--Laissez approcher cette enfant, dit-il. + +La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eut pas entendu les paroles +de Louis XVI, soit qu'elle n'eut pas la force de faire un mouvement, +Elisabeth demeura debout a la meme place, les yeux obstinement fixes sur le +sol. Touche de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec +la plus grande douceur. + +--Elle ne merite pas que Sa Majeste s'occupe d'elle, s'ecria maitresse +Gilles en accourant pres du roi. + +--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner. + +--Parce que c'est une malheureuse!... + +--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitie +des malheureux! + +Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maitre Gilles quand +il apercut Elisabeth entre la fermiere et le roi. Il eut cependant le +courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer +bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant +elle fut etonnee d'un pareil trait d'audace. + +--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI a Elisabeth. + +--Tout! Majeste, repondit maitre Gilles en avancant sa bonne figure qui +n'eut jamais depuis ce jour un tel air de resolution. Vous pouvez la sauver +du deshonneur! ajouta-t-il a voix basse, de maniere a n'etre entendu que du +roi. + +--Cette fille a failli chez vous? + +--Chez moi, Majeste. Et mon fils Germain est decide a l'epouser... + +--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est +moins coupable que je ne l'avais pense... Mais alors, si vous consentez au +mariage, il n'y a plus d'obstacle... + +--Pardon, interrompit maitre Gilles, il y a ma femme. + +--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un +abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle +est la cause de son opposition? + +--L'argent, Majeste... Elisabeth n'a pas un sou vaillant. + +--Je m'en doutais, dit Louis XVI. + +Il appela l'un de ses gens et lui parla a voix basse. Quelques instants +apres, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il presenta a +Elisabeth. + +Mais la jeune fille etait dans une prostration semblable a celle du +condamne a mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer +le sens des paroles qui se disent autour de lui. Desespere de la voir +insensible aux bontes de Louis XVI, maitre Gilles s'approcha d'elle et lui +cria de toutes ses forces: "Repondez donc, Elisabeth; c'est le roi de +France qui vous parle!" Elle tressaillit, comme une personne qui sort +brusquement d'un mauvais reve, leva les yeux et rencontra le regard du roi. + +--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez +epouser Germain. + +--Oh! merci! s'ecria Elisabeth en tombant a genoux. Je demanderai a Dieu +qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant melera votre nom a ses +prieres. + +Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnerent, et, sans le +fermier, elle fut tombee a terre. Les paysans pousserent des cris de joie +et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne +partageait pas l'allegresse generale: c'etait Francoise, qui voyait sa +manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie. + +--Il n'y a que les mauvaises filles comme Elisabeth pour avoir de ces +chances-la! disait-elle en suivant la foule. + +Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une +fausse note dans un choeur immense. + +Quant a maitresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouve la parole et ne +pouvait detacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains. +Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses +souvenirs; puis on la vit courir du cote de l'etable et rapporter un petit +agneau dans ses bras. Mais Louis XVI etait deja rentre dans sa voiture, les +postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son +desespoir, maitresse Gilles crut apercevoir, a travers le nuage de +poussiere qui s'elevait de la route, la maitresse d'auberge de l'Aigle +recevant le baiser du roi. + +A quelque distance de la ferme, Louis XVI apercut, en se penchant a la +portiere, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il +reconnut le gros chien noir qui etait assis aupres du jeune homme. C'etait +son compagnon de table; c'etait Fidele qui regardait tristement son maitre, +sans oublier toutefois de surveiller en meme temps le baton de voyage et +les habits roules dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en +placant le maitre du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissat sa +bonne action inachevee. Il fit arreter sa voiture et appela le jeune homme. + +--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonte. + +--Germain. + +--Vous etes le fils de maitre Gilles? + +--Oui, monseigneur, pour vous servir. + +--Eh bien! ne pleurez plus et retournez a la ferme. Elisabeth vient de +faire un heritage et maitresse Gilles consent a ce qu'elle devienne votre +femme. + +--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit +Germain. Tout mon bonheur est attache a l'accomplissement de ce mariage; +et, si vous aviez abuse de ma simplicite pour vous amuser de moi, vous +m'auriez donne le coup de mort! + +--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend a la ferme. + +--Dieu vous benisse, monseigneur! s'ecria Germain, et vous accorde de longs +jours! + +--Voila deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adresse, dit le roi a +ses gentilshommes; ne puis-je pas esperer que les voeux d'Elisabeth et de +Germain me porteront bonheur? + +Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait a ses +destinees, Germain marchait a grands pas, la joie au coeur, vers la ferme +de maitre Gilles, que les paysans avaient baptisee, dans leur enthousiasme, +du nom d'_Hotel fortune_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison +n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cesse de l'appeler +dans le pays l'_Hotel fortune_, comme si le peuple eut voulu perpetuer +ainsi le souvenir du passage de Louis XVI. + + * * * * * + + + + + + +TABLE DES MATIERES + + + + + BARBARE + + CHAPITRE I.--La Deesse de la Liberte + -- II.--Le club + -- III.--Le proscrit + -- IV.--Une crise domestique + -- V.--Desespoir de Dominique + -- VI.--Le pont de cordes + + + MICHEL CABIEU + + CHAPITRE I. + -- II. + -- III. + -- IV. + + + LE MAITRE DE L'OEUVRE + + PROLOGUE. --Les deux touristes + CHAPITRE I.--Pierre Vardouin + -- II.--A propos d'une fleur + -- III.--Maitre et apprenti + -- IV.--... + -- V.--Deux martyrs + EPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat + + + L'HOTEL FORTUNE + + CHAPITRE I.--Le reve + -- II.--Le renvoi + -- III.--Louis XVI + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + +***** This file should be named 11036.txt or 11036.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/ + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11036.zip b/old/11036.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5117935 --- /dev/null +++ b/old/11036.zip |
