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+The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Legendes Normandes
+
+Author: Gaston Lavalley
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
+
+
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+LEGENDES NORMANDES
+
+
+PAR
+
+
+GASTON LAVALLEY
+
+
+
+1867
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LEGENDES NORMANDES
+
+
+
+
+
+
+BARBARE
+
+
+
+
+I
+
+La Deesse de la Liberte.
+
+
+La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-la, ses habits de fete.
+Les rues etaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
+detonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
+l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
+s'epanouissaient en fraiches guirlandes aux etages superieurs, les drapeaux
+qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annoncait, tout
+respirait la joie. La, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant a
+travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussiere une rose
+a moitie fletrie. Ailleurs, des meres de famille donnaient fierement la
+main a de jolies petites filles, blondes tetes, doux visages, beautes de
+l'avenir, dont on avait cache les graces naissantes sous un costume grec du
+plus mauvais gout. Et partout de la gaiete, des hymnes, des chansons! A
+chaque fenetre, des yeux tout grands ouverts; a chaque porte, des mains
+pretes a applaudir.
+
+C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rejouir.
+La municipalite de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
+profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
+Pelletier et de Brutus.
+
+Tandis que la foule encombrait les abords de l'hotel de ville et preludait
+a la fete officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
+petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retires de la ville,
+semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.
+
+Les fenetres en etaient fermees, comme dans un jour de deuil. De quelque
+cote que l'oeil se tournat, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'interieur; on
+n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
+qui passait en sifflant dans la serrure. C'etait l'immobilite, le silence
+de la tombe. Comme un corps, dont l'ame s'est envolee, cette sombre demeure
+semblait n'avoir ni battement, ni respiration.
+
+Cependant la vie ne s'etait pas retiree de cette maison.
+
+Une jeune fille traversa la cour interieure en sautant legerement sur la
+pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine a
+faire rouler sur ses gonds, et entra, a petits pas, sans bruit, et en
+mettant les mains en avant, dans une piece assez sombre pour justifier cet
+exces de precaution.
+
+Un vieillard travaillait dans un coin, aupres d'une fenetre basse. Le jour
+le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
+La jeune fille s'avanca vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
+trainee lumineuse, ou se baignait l'austere physionomie du vieillard, ce
+fut un spectacle etrange et charmant.
+
+On aurait pu se croire transporte devant une de ces toiles merveilleuses de
+l'ecole espagnole, ou l'on voit une blonde tete d'ange qui se penche a
+l'oreille de l'anachorete pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
+et qui lui donnent un avant-gout des joies celestes.
+
+Il est fort presumable, en effet, que le digne vieillard etait plus occupe
+des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle pose familierement la main sur son epaule qu'il se releva
+brusquement, comme s'il eut senti la pression d'un fer rouge.
+
+--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?
+
+--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?
+
+--Oh! oui... C'est-a-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
+sauter en l'air avec leurs maudites detonations!
+
+--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal a personne.
+
+--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
+marquis!
+
+--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas a
+nuire a leur prochain.
+
+--Ils insultent a notre malheur!
+
+--Voyons. Je suis sure que ta colere tomberait comme le vent, si mon pere
+te donnait la permission d'aller a la fete.
+
+--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...
+
+--Oui... oui... oui...
+
+--Il faudrait m'y trainer de force!
+
+--Que tu es amusant!
+
+--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!
+
+--Tu les ouvrirais tout grands!
+
+--Ah! mademoiselle, vous me meprisez donc bien?
+
+--Du tout. Mais je te connais.
+
+--Vous pouvez supposer?...
+
+--J'affirme meme que tu ne resterais pas indifferent a un tel spectacle...
+Une fete du peuple?... Je ne sais rien de plus emouvant!
+
+--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout a coup, qu'on m'a assure
+que ce serait tres-beau!
+
+--Tu t'en es donc informe?...
+
+--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
+appris...
+
+--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.
+
+--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son baton de
+l'autre...
+
+--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...
+
+--Qu'on doit porter en triomphe la deesse de la Liberte... Toute la garde
+nationale sera sous les armes!
+
+--Vraiment!
+
+--Le cortege aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortege magnifique!...
+Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!
+
+--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...
+
+--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
+je ne craignais d'etre gronde par monsieur le marquis, j'irais voir leur
+fete, rien que pour avoir le plaisir de rire a leurs depens!
+
+--Ainsi, sans mon pere?...
+
+--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais deja de mes huees!
+
+--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?
+
+--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.
+
+--S'il l'ignorait?
+
+--Vous ne me trahiriez pas?
+
+--A coup sur... Je serais ta complice.
+
+--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idee d'aller a la fete?
+
+--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermee dans
+cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sepulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du meme privilege.
+
+--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?
+
+--Regarde-moi, dit la jeune fille.
+
+A ces mots, elle entra tout entiere dans la zone lumineuse qui rayonnait a
+travers l'etroite fenetre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.
+
+--Mademoiselle en femme du peuple!
+
+--Tu vois que je pense a tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
+de legerete. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
+ne songera a nous inquieter. Viens vite!
+
+Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa la sa brosse et les
+souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa maitresse, et ouvrit avec precaution la porte de la rue.
+
+--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il a la jeune fille,
+lorsqu'ils se trouverent dehors.
+
+--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberte!
+repondit Marguerite.
+
+Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraina vers
+le centre de la ville.
+
+Il etait temps. Le cortege s'etait mis en marche et gravissait lentement la
+principale rue de la ville. C'etaient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
+soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
+ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
+patrie en danger. Leurs fils mouraient a la frontiere, et, tandis que le
+plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
+la Loire, ils etaient prets a sacrifier leur vie pour la defense de leurs
+foyers. Et personne alors ne songeait a rire en voyant ce singulier
+assemblage de piques, de batons, de sabres et de fusils, ces vetements
+deguenilles, ces bras nus, tout noirs encore des fumees de la forge ou de
+l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
+temps modernes!
+
+Derriere les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
+portaient sur leurs epaules des arbres de la liberte, pares de fleurs et de
+rubans. Apres eux, les freres de la _Societe populaire_, coiffes du bonnet
+phrygien, soulevaient au-dessus de leur tete les trois pierres de la
+Bastille. Des chars, splendidement ornes et ombrages par des drapeaux,
+presentaient aux regards de la foule, comme un double objet de veneration,
+des vieillards et des soldats blesses: les victimes de l'age et les
+victimes de la guerre! Sublime allegorie qui enseignait a la fois le
+respect qu'on doit a l'experience et la pitie que merite le malheur!
+
+Quelques pas en arriere venait la deesse de la Liberte. Mais ce n'etait pas
+cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
+cette femme _a la voix rauque_, cette furie enfantee, dans un moment de
+delire, par l'imagination d'un grand poete. C'etait une belle jeune fille,
+dont les blonds cheveux se deroulaient avec grace sur les epaules. Une
+tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
+foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
+enfants semaient des fleurs a ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
+une banniere, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
+licence, et vous serez heureux_! Apres elle, comme pour montrer qu'elle est
+la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couches sur des gerbes de ble, conduisaient une charrue trainee par des
+boeufs.
+
+Un soleil splendide s'etait associe a cette fete d'un caractere antique.
+Les fleurs s'epanouissaient et versaient autour d'elles le tresor de leurs
+parfums; le peuple etait joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
+aurait pu croire assister a une des fetes de l'Athenes paienne.
+
+Marguerite et le domestique s'etaient blottis dans l'embrasure d'une porte,
+et, de la, ils voyaient defiler le cortege, sans etre trop incommodes par
+le flot des curieux qui ondoyait a leurs pieds.
+
+Dominique avait fait bon marche de ses vieilles rancunes et regardait tout,
+en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
+autre circonstance, la jeune fille n'eut pas manque de profiter du riche
+theme a plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ebahissement de l'ennemi
+jure des patriotes. Mais elle etait trop emue elle-meme pour exercer sa
+verve railleuse aux depens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
+puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
+le point de chanter avec elle les refrains passionnes de la _Marseillaise_;
+et lorsque la deesse de la Liberte vint a passer, elle battit des mains et
+ne put retenir un cri d'admiration.
+
+--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la deesse au vieux domestique.
+
+Tout entiere a ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
+etait elle-meme l'objet d'une admiration mysterieuse. Un homme du peuple ne
+la quittait pas des yeux, et restait indifferent au double spectacle que
+lui offraient la foule et le cortege. C'etait une tete puissante, rehaussee
+encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
+ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pecheur
+napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un reve aime; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
+mer. Tout a coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
+reveille en sursaut, s'elancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
+fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
+dans la poussiere.
+
+--Il y a des aristocrates ici! s'ecria cet homme, en montrant a la foule
+une petite croix ornee de brillants qui scintillaient au soleil.
+
+--Tu en as menti! repliqua le mysterieux adorateur de Marguerite, en
+prenant l'homme a la gorge et en lui arrachant le bijou.
+
+--Cette croix est a moi, dit timidement la jeune fille.
+
+En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.
+
+--Taisez-vous! lui dit a voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
+donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!
+
+--Il a raison, dit Dominique.
+
+Puis il ajouta avec intention, mais de maniere a n'etre entendu que du
+jeune homme:
+
+--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!
+
+--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.
+
+Le vieux domestique entraina la jeune fille. Grace au tumulte que cette
+scene avait occasionne, ils purent disparaitre sans attirer l'attention de
+leurs voisins.
+
+Cependant le patriote, humilie de sa chute, s'etait releve, l'oeil menacant
+et l'injure a la bouche.
+
+--Mort aux aristocrates! dit-il.
+
+--A la lanterne! a la lanterne! s'ecria la foule.
+
+--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ca? dit le sauveur de
+Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
+me hisser a la place de vos reverberes!
+
+En meme temps, il se rejeta en arriere, par un brusque mouvement, et fit
+face a ses adversaires.
+
+--Il est brave! s'ecria-t-on dans la foule.
+
+--C'est un aristocrate! dit une voix.
+
+--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
+s'etait vu terrasser.
+
+--Parce que cela me plait! repondit le jeune homme, en se croisant les bras
+sur la poitrine.
+
+--C'est defendu!
+
+--Defendu?... Vous etes plaisants, sur mon honneur! repliqua l'accuse. Vous
+promenez dans vos rues la deesse de la Liberte, et je n'aurais pas le droit
+d'agir comme bon me semble?
+
+--Il a raison, dirent plusieurs assistants.
+
+--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
+lanterne, l'aristocrate!
+
+--Oui! a la lanterne!
+
+Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.
+
+--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
+d'une maison, pour n'etre pas entoure.
+
+Mais sa noble attitude ne pouvait maitriser longtemps les mauvais instincts
+de la foule. Les sabres, les piques, les baionnettes s'abaisserent, et la
+muraille de fer s'avanca lentement contre le genereux defenseur de
+Marguerite.
+
+--Mort a l'aristocrate! s'ecria le peuple en delire.
+
+Le demi-cercle se retrecissait toujours et la pointe des piques touchait la
+poitrine du jeune homme. Tout a coup une voix de tonnerre se fit entendre.
+Un homme, a puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
+de gauche, une grele de coups de poing, et vint se placer resolument devant
+la victime qu'on allait sacrifier.
+
+--Etres stupides! dit-il avec un geste de colere, en s'adressant aux
+agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire la!... Egorger le plus
+pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des defenseurs de Thionville!
+
+--Un defenseur de Thionville! murmura la foule, avec un etonnement mele
+d'admiration.
+
+Les agresseurs les plus rapproches de Barbare, rougissant de l'enormite
+du crime qu'ils avaient ete sur le point de commettre, baisserent la tete
+avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
+renverse a ses pieds, n'avait pas encore renonce a l'espoir de se venger
+sur le lieu meme temoin de son humiliation. Il ota respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:
+
+--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui preside
+notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu defends. C'est un
+aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!
+
+--Est-ce vrai? demanda le president de la Societe populaire, en se tournant
+du cote de Barbare.
+
+Pour toute reponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait deja
+suspendue a son cou et la montra au peuple.
+
+--C'est stupide ce que tu fais la! lui dit le president du club a voix
+basse.
+
+--Non! repliqua le jeune homme, de maniere a etre entendu de tous ceux qui
+l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
+temple de la Raison, je me croirai autorise a porter le meme signe sur ma
+poitrine.
+
+Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix a son cou.
+
+--Il parle bien! cria la foule.
+
+--C'est un bon patriote!
+
+--Il vaut mieux que nous!
+
+--A la cathedrale! a la cathedrale!
+
+--Arrachons les croix!
+
+Et deja le peuple se preparait a executer sa menace.
+
+--Attendez! mes enfants, s'ecria le president de la Societe populaire. Ne
+faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'a vous
+amuser. Retournez a la fete.
+
+--C'est juste! Rattrapons le cortege! s'ecria la foule.
+
+Et non moins prompte a agir qu'a changer de resolution, elle eut bientot
+abandonne le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.
+
+
+
+
+II
+
+Le Club.
+
+
+Quelques instants apres, la rue se trouva completement deserte. On
+n'entendait plus que le bruit lointain de la fete et le vague murmure de la
+foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
+qu'il serra avec une sombre energie:
+
+--Citoyen president, dit-il, tu m'as sauve la vie!
+
+--Ne parlons pas de cela! repondit le colosse.
+
+--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
+l'occasion de te prouver ma reconnaissance.
+
+--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.
+
+--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
+Ecoute... j'ai encore un service a te demander.
+
+--Parle.
+
+--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.
+
+--Et la fete? dit le patriote.
+
+--J'en ai vu assez comme cela.
+
+--Ah! fit le president du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
+d'amour?
+
+--Peut-etre, repondit Barbare en rougissant.
+
+--Va, mon garcon, reprit le patriote avec bonte. La Republique ne defend
+pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
+soir, a la seance du club.
+
+--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une derniere poignee de main a son
+liberateur.
+
+--Adieu, repondit le president.
+
+Et le brave homme, apres s'etre amuse a regarder son protege qui courait a
+toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortege.
+
+Barbare n'avait pas oublie dans quelle direction le vieillard et la jeune
+fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
+tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernieres maisons
+de la ville, il apercut sur la grand'route, a une portee de fusil environ,
+Dominique et Marguerite qui s'etaient arretes pour reprendre haleine. Il
+cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
+bruyante manifestation eut un resultat diametralement oppose a celui qu'il
+en esperait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
+fugitifs furent saisis d'une veritable panique et la peur leur rendit des
+jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
+arreter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
+petite maison isolee et disparaitre derriere la porte, qui se referma avec
+fracas.
+
+Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
+porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laissee entr'ouverte. Mais elle
+resista a tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
+n'apercut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
+marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et preta
+l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
+la facade de la maison. Peut-etre decouvrirait-il une figure curieuse, une
+main derriere un rideau? Helas! le soleil lui-meme ne visitait plus cette
+triste demeure. Et les fenetres; ces yeux de la maison, s'etaient voilees
+sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupiere.
+
+Barbare eprouva un affreux serrement de coeur. Il eut donne sa vie, en cet
+instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
+etait encore ebloui. Elle etait la, pourtant, a deux pas de lui, derriere
+cette muraille!... Comme la mere qui rode, le soir, devant la prison ou
+gemit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
+livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se decider a partir et
+s'en remettait au hasard, cette derniere consolation des desesperes! Il
+attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
+et fort, il se revolta a la pensee que quelques planches, a peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'elanca vers la porte, bien determine a
+l'ebranler sous un dernier effort. Mais il recula bientot en rougissant.
+
+--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a la ni
+barreaux, ni soldats pour le defendre. Et je ne dois y entrer que par la
+volonte de celle que j'aime!
+
+Alors il tira de son sein la petite croix, ornee de diamants, la baisa avec
+respect et, l'agitant au-dessus de sa tete:
+
+--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!
+
+Deux fois il fit le meme geste et poussa le meme cri. Mais la maison ne
+sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, apres avoir cache la petite
+croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.
+
+Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait deja les reverberes, dont les
+lanternes huileuses se balancaient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
+facades des maisons. Les bruits de la fete avaient cesse. Tout etait rentre
+dans le silence. On n'entendait guere que le pas sonore du promeneur
+attarde qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
+paisible ou de craintif s'etait prudemment renferme derriere une porte bien
+close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur meme de la cite,
+dans une des salles basses de l'ancien eveche. C'etait la que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.
+
+Barbare n'avait pas oublie la recommandation que lui avait faite le
+president de la societe populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer a l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
+dans une disposition d'esprit a rechercher la solitude. Dans les temps de
+revolution, l'amour,--ce sentiment raffine qui trouve tant de charmes a se
+replier sur lui-meme et qui met tant de complaisance a caresser meme la
+pensee d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fievre des passions
+politiques. Il fuit la reverie, il marche, il court vers le but et, s'il
+eprouve un echec, il demande a la vie publique un instant d'oubli et de
+distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hate vers l'ancien
+eveche.
+
+Son entree dans la salle du club fut un vrai triomphe.
+
+--Vive Barbare! cria la foule.
+
+--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
+parait qu'on n'a plus envie de me hisser a la lanterne. Le moment serait
+pourtant mieux choisi que tantot. Car vous etes bien mal eclaires!
+
+Un eclat de rire general accueillit cette saillie, et chacun montra en
+plaisantant a son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
+pied de l'estrade ou montaient les orateurs.
+
+--Citoyen Barbare, repondit une voix energique, si la Republique n'a pas le
+moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonte des
+patriotes. Nos fils, qui sont a la frontiere, n'ont pas de souliers pour
+marcher a l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'etre difficiles, et nous
+saurons defendre les interets de la patrie avec les seules lumieres de
+notre raison.
+
+--Bien repondu! dit la foule.
+
+Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaitre la voix de l'homme
+auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serres des auditeurs et
+s'approcha respectueusement du magistrat populaire.
+
+--Citoyen president, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
+majeste de la Republique. J'ai deja verse mon sang pour elle et je suis
+pret a lui donner une nouvelle preuve de mon devouement. Je demande la
+parole.
+
+--Je te l'accorde, repondit le president d'un ton bref.
+
+D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eut monte a
+l'assaut. Du haut de ces miserables treteaux, ou l'eloquence populaire
+agitait tant de questions serieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
+le jeune homme contempla un instant toutes ces tetes qui se balancaient
+au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'etait un tableau digne des maitres
+flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armes de leurs instruments
+de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
+rodeurs de nuit, chaos etrange, mer de haillons dont chaque flot
+s'eclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les tenebres, suivant que
+le caprice du vent ravivait ou menacait d'eteindre la flamme des
+chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pale rayon de la lune,
+glissant a travers les vitraux d'une fenetre et venant entourer d'une douce
+lumiere les cheveux blancs des freres de la Societe populaire.
+
+Une rumeur sourde s'eleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
+jeune homme escalader les degres de l'estrade. Mais, peu a peu le bruit
+cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
+bord de la balustrade, et, s'adressant a la foule:
+
+--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez deja devine sans doute le
+sujet de ma motion. Je demande que la municipalite tienne une recompense
+toute prete pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la
+cathedrale et d'en enlever les croix.
+
+--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.
+
+Barbare descendit precipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea
+vers la porte de la salle basse. Au moment ou il allait en franchir le
+seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il
+s'arreta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas trompe. Il regarda du cote de la tribune et reconnut l'homme du peuple
+qu'il avait terrasse, le matin.
+
+--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la
+Republique.
+
+--Qui ca? demanda la foule avec des cris furieux.
+
+--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...
+
+--Ou donc? reprit encore la foule, dont la colere augmentait en raison de
+son impatience.
+
+--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolee, a peu de distance
+de la riviere.
+
+Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.
+
+--Dans la _Vallee aux Pres_? demanda la foule.
+
+--Oui, repondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermes nuit et
+jour. Aucun bruit! jamais de lumiere! apparences suspectes. A coup sur, ce
+sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour
+son patriotisme, de s'introduire dans l'interieur de cette maison.
+
+--Mort aux aristocrates! s'ecrierent les plus ardents des patriotes.
+
+--Helas! pensa Barbare, cette jeune fille et son pere sont perdus, si je
+n'interviens!
+
+Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait
+au coeur.
+
+--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son emotion.
+Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!
+
+Puis, l'oeil etincelant et l'air resolu, il passa de nouveau a travers la
+foule et s'approcha de la tribune.
+
+--Citoyen, dit-il a l'orateur, en le regardant en face, es-tu sur de ce que
+tu avances?
+
+--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menacant de son
+interlocuteur troubla profondement... Je n'ai que des soupcons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier ou se trouve la maison suspecte.
+
+--Eh bien! moi, je suis aux premieres places pour surveiller les gens que
+tu accuses si legerement. Je m'engage a penetrer dans l'interieur de la
+maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai a tous les bons
+patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquieter.
+
+--Vive Barbare! cria l'assemblee.
+
+--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les
+auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.
+
+A ces mots, il se pencha vers le president de la Societe populaire, qui lui
+tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine
+arrive dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la
+baisa avec amour, en s'ecriant par deux fois:
+
+--Je la sauverai!... Je la sauverai!...
+
+
+
+
+III
+
+Le Proscrit.
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppe dans un long
+manteau, se promenait devant la facade interieure de la maison qu'on avait
+signalee la veille a la defiance du club. A la maniere dont cet homme
+marchait dans les allees du jardin, tantot s'avancant d'un pas rapide,
+tantot s'arretant et levant la tete pour contempler le ciel, il eut ete
+facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son
+caractere. Cela ne pouvait etre qu'un amant, qu'un fou, ou un poete.
+Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec delices dans
+cette mer etoilee.
+
+La soiree etait belle d'ailleurs et invitait a la reverie. Les fleurs,
+avant de s'endormir, avaient laisse dans l'air de douces emanations. Un
+vent frais courait a travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de
+grands fantomes, du milieu de la haie qui separait le jardin des prairies
+voisines. Ces geants de verdure frissonnaient sous le souffle aerien et
+ressemblaient, avec leurs branches rapprochees du tronc, a un homme qui
+s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se preserver de l'air malsain
+du soir.
+
+Le promeneur s'arreta au milieu d'une allee.
+
+--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec decouragement, la
+nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage!
+Des etoiles, des mondes en feu; rien de change au ciel, tandis que des
+hommes, nes pour s'aimer, s'egorgent comme des betes sauvages! Moi-meme,
+moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma
+tete est mise a prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persecutes,
+et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux elements d'annoncer sa
+vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colere le
+spectacle de tant d'iniquites. La maison garde encore quelques traces des
+hotes qui ont vecu sous son toit; et la terre ne s'inquiete pas de l'homme
+qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanite
+souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?
+
+Le proscrit s'etait remis machinalement en marche, et le hasard de la
+promenade l'avait conduit dans une petite allee qu'un mur, de peu
+d'elevation et qui tombait en ruine, separait de la grand'route. Tout a
+coup le pretre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.
+
+Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque a ses pieds, au
+milieu de l'allee. Le visiteur nocturne ne fut guere moins effraye que
+celui dont il avait interrompu si brusquement la reverie.
+
+--Rassurez-vous, citoyen, dit-il a voix basse au jeune pretre, et
+gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni a
+votre bourse, ni a votre vie.
+
+--Vous avez pourtant, monsieur, une maniere de vous presenter...
+
+--Qui peut donner de moi la plus facheuse idee, reprit le voleur presume en
+achevant la pensee de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je
+le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans
+l'intention de vous etre utile.
+
+--Je vous en suis reconnaissant! repliqua le proscrit avec une froide
+ironie.
+
+--On m'avait charge de vous espionner...
+
+--Vous faites-la un joli metier, monsieur! interrompit le pretre, en
+ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.
+
+--Croyez bien que c'est par patriotisme...
+
+--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse devine! interrompit encore le
+pretre.
+
+--Vous avez tort de me persifler, citoyen, repliqua l'homme du peuple avec
+un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il
+l'ecouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai
+service, et si la Societe populaire eut confie a tout autre que moi la
+mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-etre pas eu lieu de
+vous en rejouir.
+
+--Mais, enfin, que veut-on? demanda le pretre.
+
+--On vous soupconne d'avoir des relations avec Pitt.
+
+--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.
+
+A ce moment la lune sortit d'un nuage et eclaira vivement le visage du
+pretre. Barbare--le lecteur l'a deja reconnu--ne put se defendre d'un
+etrange sentiment d'inquietude.
+
+--Ah! citoyen, dit-il d'une voix emue, vous etes jeune!
+
+--Oui, repondit le pretre. Mais qu'y a-t-il la d'etonnant?
+
+--C'est que, pour etre persecute a votre age...
+
+--La Republique s'est bien defiee des enfants! dit le proscrit avec
+melancolie.
+
+--Vous etes donc oblige de vous cacher? demanda Barbare.
+
+--Voila mon interrogatoire qui commence! dit le pretre avec amertume.
+Tenez, monsieur, si la Republique a besoin d'une nouvelle victime, je ferai
+volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les
+personnes qui habitent cette maison! Elles me sont cheres, et c'est une
+priere que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh
+bien! vous etes aussi a cet age genereux ou le pardon est doux et le
+devouement facile. Epargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du
+sang enfin, prenez ma vie! Je me livre a vous!
+
+Barbare devint horriblement pale.
+
+La jalousie s'empara de tout son etre, et un frisson lui glaca le coeur.
+
+--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix
+etranglee.
+
+--De toute mon ame!
+
+--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard etincelant sur celui qu'il
+regardait deja comme un rival, vous les aimez?
+
+--Comme on aime son pere et sa soeur.
+
+--Pas autrement? demanda encore le patriote.
+
+Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la premiere fois, il
+osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se
+troubler, ce coup d'oeil penetrant.
+
+--Vous preparez votre reponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long
+silence et de ce penible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous etes
+l'amant de cette jeune fille?
+
+--Oh! fit le pretre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...
+
+--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les epaules.
+
+--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force a ajouter foi a mes
+paroles. Il vous faudrait une preuve materielle?
+
+--Oui! dit Barbare avec explosion.
+
+Il y eut, dans la maniere dont il accentua ce simple mot, tant de haine,
+d'inquietude et de jalousie, que sa figure meme sembla s'eclairer du feu
+interieur qui le consumait. Le pretre put lire dans son coeur et juger de
+l'etat de son ame, comme on voit un ciel d'orage a la lueur d'un eclair.
+
+Le proscrit mesura aussitot toute l'etendue du danger qui menacait le
+marquis et sa fille. Mais il etait deja pret au sacrifice.
+
+--Ecoutez! dit-il a l'homme du peuple. Je ne peux pas etre l'amant de cette
+jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.
+
+--Lequel? demanda vivement Barbare.
+
+--Les devoirs de mon ministere, repondit le proscrit.
+
+En meme temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa
+soutane.
+
+--Un pretre! s'ecria Barbare avec joie.
+
+--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le
+maitre de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?
+
+--Non, certes! dit Barbare.
+
+Cependant il baissa la tete et ses traits s'assombrirent.
+
+--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'etes pas encore convaincu?
+
+--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les pretres ont le droit de
+se marier.
+
+--Pauvre insense! dit le jeune pretre en souriant avec tristesse, si
+j'avais reconnu l'autorite de cette loi, est-ce que je serais oblige de me
+cacher?
+
+--C'est vrai! je suis fou! s'ecria joyeusement Barbare. Vous etes un noble
+coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre
+solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!
+
+--Volontiers, dit le pretre en serrant avec effusion la main que le jeune
+homme lui tendait.
+
+Apres cette etreinte cordiale, Barbare se disposa a escalader le mur.
+
+--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le pretre avec bonte, et
+suivez-moi.
+
+En meme temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite
+porte qui donnait sur la campagne.
+
+
+
+
+IV
+
+Une crise domestique.
+
+
+Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte a double tour et
+s'arreta quelques instants comme un homme accable sous le poids de penibles
+pensees.
+
+Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour,
+monta l'escalier et frappa a la porte de M. de Louvigny.
+
+--Entrez, dit une voix de jeune fille.
+
+--Ah! pensa l'abbe avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son pere.
+
+Neanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses
+genoux. Tout en ecoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait
+avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait a faire sauter
+dans sa main.
+
+--Eh bien! cher abbe, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il
+faut tant de precautions pour entrer chez ses amis?
+
+--Je vous croyais au travail et je craignais de vous deranger, repondit le
+jeune pretre en faisant de grands efforts pour cacher son emotion.
+
+--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas
+que c'est a partir de ce moment que je consens a perdre mon temps.
+
+--C'est joli ce que vous dites-la, mon pere! s'ecria Marguerite en quittant
+les genoux du marquis.
+
+--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine
+boudeuse que faisait Marguerite.
+
+--Je vous en fais juge, monsieur l'abbe, dit Marguerite. Tenir sa fille
+dans ses bras, l'embrasser, l'ecouter causer, est-ce la perdre son temps?
+
+--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.
+
+--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas etre complice de votre
+paresse!
+
+--Allons, viens ici.
+
+--Non! je vous laisse travailler.
+
+--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.
+
+--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'a repondre
+aux instances paternelles.
+
+--Je te tiens cette fois! s'ecria joyeusement le vieillard en saisissant la
+jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.
+
+--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en detournant la
+tete.
+
+--Je te rends la liberte, repliqua le marquis en lachant le bas de la robe
+et en ouvrant les bras.
+
+--Et voila l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son
+pere. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre
+soiree!
+
+Le pretre avait contemple cette scene avec tristesse. Il pleurait sur cette
+joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette etroite communion
+de deux ames qu'on allait separer.
+
+--Eh bien! l'abbe, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc.
+Vous avez l'air de nous bouder!
+
+L'abbe s'avanca vers le marquis et serra avec emotion la main qu'il lui
+presentait.
+
+--Vous n'etes pas deplace dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui
+a assiste mon fils a ses derniers moments est, a mes yeux, comme son
+remplacant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignites,
+vous seriez de toutes nos fetes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est
+tout mon tresor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule
+richesse qu'on m'ait laissee, en vous melant a nos entretiens et en voyant
+comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?
+
+--Pour cela non, monsieur le marquis, repondit le jeune homme.
+
+--Ne vous en defendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis la
+n'est pas gai d'ailleurs.
+
+--Ce n'est pas la ce qui fait pleurer monsieur l'abbe, interrompit
+Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le
+pretre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbe nous cache quelque
+malheur!...
+
+--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le pretre en se troublant de plus
+en plus.
+
+--Ma fille a raison, au contraire, repliqua le marquis en faisant lever
+Marguerite.
+
+Il se leva a son tour et saisit vivement la main de l'abbe.
+
+--Votre emotion m'effraie, lui dit-il a voix basse.
+
+--Je vous assure, dit le pretre en se defendant...
+
+--Votre main est glacee! continua le vieillard en se penchant a l'oreille
+de l'abbe... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.
+
+Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquietante. Lorsque son
+pere se retourna de son cote, ce ne fut pas sans un vif etonnement qu'elle
+apercut le gai sourire qui s'epanouissait sur les levres du vieillard.
+
+--L'abbe est un poltron, ma chere Marguerite, dit M. de Louvigny.
+Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'interets... une nouvelle
+pauvrete qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques
+comptes a regler... Tu serais bien aimable d'aller demander a Dominique le
+registre ou il note ses depenses.
+
+--J'y vais, mon pere, dit Marguerite.
+
+Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa
+bouche et fit un signe de tete que le vieillard n'eut pas de peine a
+traduire ainsi:
+
+--J'obeis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!
+
+Le marquis ferma lui-meme la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul
+en face de l'abbe, tout son calme sembla l'abandonner.
+
+--Parlez maintenant! dit-il d'une voix emue. Qu'y a-t-il?
+
+--On s'est introduit ce soir dans le jardin.
+
+--Un maraudeur?
+
+--Un espion envoye par le Club.
+
+--Nous sommes donc decouverts?
+
+--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.
+
+--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher
+abbe; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces
+messieurs de la Societe populaire.
+
+--C'est toujours un danger de paraitre devant eux.
+
+--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connait ici. Nous n'avons rien a
+craindre.
+
+--Pardon.
+
+--Qui donc?
+
+--L'homme du peuple que le Club a envoye, ce soir, en eclaireur.
+
+--Il nous en veut donc beaucoup?
+
+--Au contraire.
+
+--Il est bien dispose pour nous?
+
+--Trop bien.
+
+--Ma foi! dit le marquis en badinant, voila le premier republicain qui nous
+ait montre de la bienveillance!
+
+--Et ce sera peut-etre celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbe
+d'un air sombre.
+
+Le marquis devint serieux.
+
+--Expliquez-vous, dit-il avec gravite. Il y a dans vos propos une
+incoherence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il a me nuire?
+
+--Il vous nuira sans le savoir, repondit l'abbe. Car il faut tout craindre
+des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.
+
+--Ma fille! s'ecria le marquis avec une expression de surprise et de
+colere, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.
+
+--Oui, reprit l'abbe, cet homme aime serieusement votre fille.
+
+--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais
+aux fenetres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?
+
+--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte verite.
+
+--Il vous a donc ouvert son coeur?
+
+--A peu pres. Je peux meme vous assurer qu'il est jaloux.
+
+--Alors il faut fuir! dit le marquis avec eclat. Il faut passer en
+Angleterre.
+
+Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:
+
+--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en surete dans cette petite ville!
+
+A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique,
+qui tenait sous son bras le grand livre de depense.
+
+--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette
+nuit meme. Que chacun prepare ses malles. Demain nous faisons voile pour
+l'Angleterre.
+
+--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son pere, je savais bien que vous
+me cachiez la verite. Un danger vous menace?
+
+--Il faut bien te l'avouer, repondit M. de Louvigny: nous sommes denonces.
+
+Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attere:
+
+--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?
+
+--Helas! dit le vieux serviteur, nous avons tout depense le jour de la fete
+de mademoiselle. Monsieur le marquis peut verifier les comptes. Voici le
+registre.
+
+--C'est inutile, repondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui
+presentait le domestique. Je m'en rapporte bien a toi. C'est un espoir de
+moins... Voila tout!
+
+Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement
+de depit, le marquis s'approcha avec calme de son secretaire, dont il
+ouvrit les tiroirs les uns apres les autres.
+
+L'abbe, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.
+
+Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir
+et comptait son argent au fur et a mesure. Lorsqu'il fut au bout de son
+travail, il laissa tomber sa tete dans ses mains et demeura immobile.
+Marguerite courut aupres de lui et ecarta doucement ses mains, qu'il tenait
+serrees contre son visage.
+
+--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon pere?
+
+Le marquis ne repondit rien. Il compta de nouveau son argent, le reunit en
+pile, et, le montrant a l'abbe et au vieux domestique:
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix emue, voici toute notre fortune... Quarante
+ecus!
+
+--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlacant dans ses
+bras.
+
+--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.
+
+--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage a la Republique. Je
+resterai avec le bon Dominique.
+
+--Non! c'est a toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitues au
+danger, nous autres hommes.
+
+Et se tournant, les mains jointes, vers les deux temoins de cette scene:
+
+--N'est-ce pas, l'abbe? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?
+
+--Oui, nous resterons avec vous, repondirent le jeune pretre et Dominique.
+
+--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermete; car je ne me separerai jamais
+de mon pere.
+
+A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit
+dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guere que le bruit
+des sanglots que chacun cherchait a etouffer.
+
+Tout a coup le vieux Dominique sortit de son immobilite. Il s'essuya les
+yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du
+marquis. Son front avait quelque chose d'inspire, et sa physionomie
+vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tete de genie.
+
+Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les
+esprits les moins delicats trouvent l'occasion de s'elever, sur les ailes
+du devouement, jusqu'a ces hauteurs sublimes ou planent les intelligences
+superieures. S'il y a une couronne sur le front des poetes, il y a une
+aureole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans eclat et
+la mort sans gloire.
+
+--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.
+
+--Que me veux-tu, mon bon Dominique?
+
+--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?
+
+--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'ecria M. de Louvigny, qui pensa un
+instant que son domestique n'avait plus sa raison.
+
+--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! repondit Dominique. Donnez-moi
+liberte pleine et entiere, et je vous sauverai peut-etre!
+
+--Tu ne courras aucun danger? se hata de demander M. de Louvigny.
+
+--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais a voix basse et de
+maniere a n'etre entendu que de son maitre.
+
+--Je comprends! repondit le marquis. Je serais seul, que je ne
+t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-etre
+exposer ta vie.
+
+--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...
+
+--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec energie.
+Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te recompenser, le ciel est
+la!
+
+--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la
+main de son maitre; merci!
+
+Il se dirigea vers la porte de la chambre.
+
+--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la
+clef dans la serrure.
+
+Et il sortit precipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui
+tombaient de ses yeux.
+
+
+
+
+V
+
+Desespoir de Dominique.
+
+
+Le vieux Dominique etait alle s'enfermer dans sa mansarde, ou il attendait
+impatiemment le retour du soleil. Il etait en proie a une agitation
+cruelle.
+
+Enfin, le jour parut. Dominique sauta a bas du lit et traversa les
+corridors avec precaution, afin de ne reveiller personne. Quand il se
+trouva dans le chemin, il hata le pas pour gagner le centre de la ville.
+
+Huit heures sonnaient au beffroi de la cathedrale, lorsqu'il arriva sur la
+place de l'Hotel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur ou l'on placardait les
+affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.
+
+--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est
+que personne ne s'est presente... J'arrive a temps!
+
+Il entra dans l'Hotel-de-Ville et se dirigea vers la salle des
+deliberations des membres du District. Comme la porte en etait fermee, il
+descendit chez le concierge, ou il apprit que la seance ne serait ouverte
+qu'a onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gre mal gre, mettre un
+frein a son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenetre en
+attendant l'arrivee des patriotes qui avaient la direction des affaires de
+la cite.
+
+A cette epoque de lutte, il n'etait pas rare que la salle des deliberations
+fut envahie par les freres de la Societe populaire, qui venaient y proposer
+des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait a leur
+suite. C'est ainsi que le domestique reussit a s'introduire dans le lieu ou
+se discutaient les interets de la ville.
+
+Lorsque le citoyen president et les membres du District se furent assis
+devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il etait temps d'agir.
+Il se fit une trouee a travers les assistants. Jusque-la, sa fermete ne
+l'avait pas abandonne. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait
+vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eut
+mieux aime affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont
+l'eclat lui causait une sorte de vertige.
+
+--Que veut cet homme? demanda le citoyen president a l'huissier.
+
+--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.
+
+--Monsieur le president, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...
+
+Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit
+pris de pitie pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas
+a l'oreille:
+
+--Dis donc: Citoyen president!
+
+--Citoyen president, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui
+indiquait, j'ai une proposition a vous faire.
+
+--A te faire, imbecile! souffla encore l'huissier.
+
+Mais deja toute la salle riait aux eclats. Le vieux domestique etait
+horriblement pale, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.
+
+--Laisse-moi l'interroger, dit le president a l'huissier.
+
+Et, s'adressant directement au vieillard:
+
+--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?
+
+--Je demande a gagner la recompense, repondit Dominique.
+
+--La recompense? fit le president avec surprise.
+
+--Oui! reprit le vieux domestique: la recompense que la municipalite promet
+a celui qui enlevera les croix de la cathedrale.
+
+--Tu aurais la pretention de monter aux tours du temple de la Raison? dit
+le president en riant.
+
+--Oui, repondit simplement Dominique.
+
+A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanque, qu'un souffle aurait
+jete a terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus
+audacieux avaient recule, les assistants ne garderent plus de mesure dans
+leur hilarite, et ce furent des cris et des huees a couvrir la voix meme du
+tonnerre.
+
+Sur un signe du president, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita a
+sortir. Mais le vieillard opposa une vive resistance.
+
+--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le president.
+
+--Oui! repondit Dominique avec assurance.
+
+--Tu es bien maitre de ta raison?
+
+--Oui.
+
+--Mais, reprit l'officier de l'etat civil, as-tu reflechi serieusement a
+cette entreprise? Tu peux te tuer?
+
+--Je le sais! repondit le vieillard avec un admirable sang-froid.
+
+Sa voix etait ferme, son front rayonnait, son oeil etait etincelant.
+
+Personne ne songea plus a rire. Le vieux domestique avait tire ce mot-la du
+fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible a la veritable
+eloquence. Cependant si Dominique avait captive l'attention du president et
+des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire
+n'etait pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa determination; et
+son interrogatoire commenca. A toutes les questions qui lui furent posees,
+il ne sut repondre que ces seuls mots:
+
+--Je veux sauver mon maitre!
+
+Le president s'impatienta.
+
+--Tonnerre! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la table, la Republique
+ne connait pas de maitres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.
+
+Aussitot deux huissiers s'approcherent du vieillard. Ils le prirent chacun
+par un bras, et, malgre ses cris, malgre sa resistance, ils le pousserent a
+la porte au milieu des vociferations et des huees de la foule.
+
+--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! repetait le domestique en
+descendant les marches du grand escalier de l'Hotel-de-Ville.
+
+Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la
+premiere rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison a ceux qui l'avaient juge si defavorablement. Il
+allait en trebuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arretait de temps a autre pour s'ecrier, en battant l'air de ses bras:
+
+--Plus d'espoir! Mes maitres sont perdus!... Que faire? Comment me
+representer devant eux?
+
+Alors il se mit a courir.
+
+Il se trouva tout a coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea a
+regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance
+que, sans premeditation aucune et comme par instinct, il etait arrive sur
+la route qui conduisait a la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts
+la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une legere fumee montait en
+serpentant au-dessus de la cheminee, comme pour lui rappeler qu'il etait
+temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de menager le bois _de ses
+maitres_.
+
+Le vieillard laissa tomber sa tete dans ses mains, et, pour la premiere
+fois depuis sa sortie de l'Hotel-de-Ville, il pleura amerement.
+
+--Non! dit-il en s'armant d'une resolution soudaine, non! je ne rentrerai
+pas dans cette maison, d'ou je suis sorti avec des paroles d'esperance et
+ou je ne rapporterais que des nouvelles de mort!
+
+Et se frappant le front, comme pour y reveiller la memoire:
+
+--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante
+ecus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prepare l'avenir? Si
+je retournais a la maison, M. le marquis voudrait me garder aupres de
+lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!
+
+A ces mots, l'heroique serviteur s'enfonca dans un petit chemin ombrage qui
+conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avancait, il entendait
+plus distinctement le bruit de la riviere qui tombait avec fracas du haut
+d'un deversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.
+
+Le courant etait rapide et charriait des flots d'ecume.
+
+Le vieillard suivit le bord de la riviere et s'eloigna de cette scene
+tumultueuse, comme s'il eut voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il
+se crut a une assez grande distance de la ville, il s'arreta dans un site
+sauvage et s'agenouilla pres d'un saule, au pied duquel la riviere s'etait
+creuse un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se
+redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:
+
+--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!
+
+Il s'elanca.
+
+Au meme instant, deux bras vigoureux l'envelopperent comme dans un cercle
+de fer.
+
+Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon.
+Lorsqu'il revint a lui, il apercut, a genoux a ses cotes, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.
+
+--Ah! monsieur, s'ecria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous
+arrete? Je n'aurai peut-etre pas une seconde fois le courage d'en finir
+avec la vie!
+
+--Il ne faut plus songer a mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux
+domestique a se relever.
+
+--Mais je suis abandonne de tout le monde! s'ecria Dominique d'un air
+desespere.
+
+--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai
+empeche de vous noyer.
+
+--Je ne vous connais pas! fit naivement Dominique.
+
+--Pardon. Si vous avez oublie mes traits, vous reconnaitrez du moins cet
+objet.
+
+Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.
+
+--La croix de Marguerite! s'ecria le vieillard avec joie.
+
+--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans
+protecteur.
+
+--Ma fille? repeta Dominique comme s'il sortait d'un reve... Ah! je me
+rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez proteges contre la
+fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseille de prendre la
+fuite?
+
+--C'est cela meme, repondit Barbare.
+
+--Soyez beni, monsieur! s'ecria le domestique avec une profonde emotion.
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+--Vous m'avez sauve deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous recompenser
+comme vous le meritez; mais, helas! je suis sans ressources.
+
+--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierte.
+
+--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.
+
+--Moi! s'ecria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle
+Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-la, j'ai risque ma vie pour
+elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au meme peril,
+je n'hesiterais pas a braver de nouveau la mort.
+
+--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maitresse!
+
+Enchante de sa penetration, le bon domestique resolut d'employer le
+devouement de Barbare au service de ses maitres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer a ses
+yeux pour le pere de Marguerite.
+
+--Ma fille et moi nous sommes reduits a la plus profonde misere, dit-il en
+baissant la tete.
+
+--Je l'avais deja devine, reprit Barbare. J'assistais a la seance du
+conseil et j'ai tout compris: votre detresse et votre admirable
+devouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours
+je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.
+
+--Est-ce que vraiment vous pourriez nous preter?...
+
+--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je
+ne vous apporte pas cinq cents livres.
+
+Dominique s'attendait si peu a une telle reussite qu'il ne trouva pas une
+seule parole de remerciement a adresser au jeune homme. Il se mit a pleurer
+comme un enfant.
+
+--Je ne sais quoi vous dire, s'ecria-t-il... mais laissez-moi vous
+embrasser!
+
+Et il sauta au cou du jeune homme.
+
+Quelques instants apres, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de
+son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir a la mort; et ses
+idees alors etaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant
+dans les branches.
+
+Lorsqu'on fut arrive sur la grande route, Barbare prit conge du vieux
+domestique.
+
+--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous a huit heures du soir a la porte
+de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.
+
+--Oui, repondit Dominique. Que Dieu vous benisse, comme je vous benis
+moi-meme!
+
+A ces mots, ils se separerent.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Pont de cordes.
+
+
+Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauve deux fois la
+vie, il se mit a courir a toutes jambes. Il traversa rapidement une partie
+de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Atheniens la
+victoire de Marathon, il entra, tout pale et tout couvert de sueur, dans la
+salle des deliberations du conseil.
+
+On allait lever la seance.
+
+Mais, a l'arrivee de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant
+lui, et le jeune homme put se presenter assez a temps pour qu'on lui donnat
+audience.
+
+--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voila trois jours que
+vous avez promis une recompense a celui qui enleverait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un
+vieillard infirme, personne n'a repondu a votre appel! C'est une honte pour
+votre ville, et je demande pour moi le perilleux honneur d'arracher ces
+emblemes de reprobation.
+
+Les applaudissements eclaterent de tous les points de la salle, et la
+proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.
+
+Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui
+fournirait tous les instruments necessaires pour mener a bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque
+expedition.
+
+L'enlevement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'eglise, ne
+presentait pas de grandes difficultes; Barbare l'accomplit des le lendemain
+sans encombre. Il n'en etait pas de meme des deux tours qui se dressaient,
+en pyramides gigantesques, des deux cotes du portail principal de la
+cathedrale. L'une d'elles etait alors inaccessible, et celle qui regarde le
+Nord etait a peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre
+impunement l'escalade. Mais Barbare etait doue d'une agilite merveilleuse
+et d'un sang-froid a toute epreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir
+au-dela du danger. Il porta des planches, une a une, jusqu'au sommet de la
+tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la
+croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine
+aisement avec quelle avidite la foule suivait, d'en bas, les moindres
+mouvements de cet etrange aeronaute.
+
+Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se repandit dans la ville que
+Barbare allait operer son ascension definitive. Quoique la fureur des paris
+ne fut pas encore importee d'Angleterre, grand nombre de gens avaient
+engage de gros enjeux pour ou contre le succes de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse etonnante
+dont Barbare avait deja fait preuve; les autres calculaient toutes les
+chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.
+
+Tandis que ces honnetes industriels posaient mentalement leurs chiffres et
+faisaient leur charitable probleme, des rues voisines, la foule se
+repandait a flots tumultueux sur la place ou se dresse le portail de la
+cathedrale. On ne savait pas au juste a quelle heure la representation
+devait commencer. Mais l'important etait de ne pas manquer de place; et
+chacun s'etait muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.
+
+Tout a coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les tetes se
+dresserent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le heros
+de la fete. Mais la curiosite publique fut trompee. Au lieu de l'audacieux
+gymnaste qu'on attendait, on n'apercut qu'un petit vieillard qui se
+debattait entre deux soldats.
+
+--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du
+ciel, laissez-moi lui parler!
+
+--Il n'est plus temps! repondit l'un des soldats.
+
+--Lachez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me
+reconnaitra bien moi... il ne refusera pas de me voir!
+
+Malgre ses prieres, les deux soldats l'entrainerent, le conduisirent contre
+une des maisons de la place et l'y garderent a vue.
+
+--C'est horrible cela! s'ecriait le vieillard en pleurant de rage... Il va
+se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!
+
+Il y eut des murmures dans les groupes voisins.
+
+--Le pauvre homme! disait-on.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est le pere, sans doute.
+
+--Je le plains de tout mon coeur!
+
+--Songez donc... si son fils allait se tuer!
+
+--Cela fait fremir, rien que d'y penser!
+
+--Je voudrais bien n'etre pas venu!
+
+--Ah! tenez!... tenez!
+
+--Le voila!... le voila!
+
+Une immense clameur fit resonner les fenetres des maisons et les vitraux du
+portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un
+silence de mort plana au-dessus de toutes les tetes, et l'on n'entendit
+plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.
+
+Barbare venait de paraitre.
+
+Il etait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, a une hauteur de cent
+pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit
+un crampon de fer a la base de la pyramide, et, sur de son point d'appui,
+il se decida a sortir tout entier de la trappe. Alors il monta legerement
+d'un crampon a l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eut pose les
+pieds sur une echelle ordinaire. Dix minutes apres, il etait installe sur
+son echafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la
+_Marseillaise_.
+
+Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur
+l'hymne patriotique.
+
+--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds,
+il est temps de se hater. Voila le vent qui fraichit. Dans une heure
+peut-etre, la place ne sera plus tenable.
+
+Il deroula les cordes qu'il avait apportees et attacha, a chacune de leurs
+extremites, une grosse balle de plomb.
+
+Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiete. Comme la manoeuvre
+de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur etait impossible
+d'en juger les progres, ni meme d'en deviner l'utilite, les spectateurs
+s'impatienterent.
+
+--Il hesite! disaient les uns.
+
+--Il a peur! ajoutaient les autres.
+
+Les murmures grandirent, s'eleverent et monterent jusqu'a l'audacieux
+gymnaste.
+
+--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces tetes qui
+brillaient en bas comme des tetes d'epingles sur une pelote, il parait que
+je me fais attendre!
+
+Cependant son travail touchait a sa fin. D'une main il retint l'extremite
+d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lanca
+devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le
+tour de la croix, qui couronnait la pyramide meridionale. Barbare roidit la
+corde, pour s'assurer qu'elle etait solidement enroulee au sommet de la
+tour qu'il avait en face de lui.
+
+Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur
+respiration. Personne ne songeait a murmurer.
+
+--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!
+
+Alors il lanca une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoye ainsi
+une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la
+croix qui soutenait son echafaudage.
+
+Avant de s'engager sur son pont aerien, il jeta un regard plein de
+melancolie sur les riches campagnes qui s'etendaient a perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'echapperent de ses yeux; car la nature ne se montre
+jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est expose a mourir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensees. D'ailleurs,
+la foule murmurait de nouveau.
+
+Barbare leva les yeux au ciel. Apres avoir contemple cette voute d'azur qui
+s'arrondissait a l'infini au-dessus et autour de lui:
+
+--Ma mere, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne
+sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Revolution?
+
+Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de
+Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses levres; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.
+
+Quelques minutes apres, Barbare etait suspendu par les mains, a deux cents
+pieds au-dessus du sol.
+
+Un cri d'effroi s'echappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent
+les yeux.
+
+Barbare avancait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il etait
+deja arrive au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde flechir
+insensiblement sous son poids. Il lui sembla meme que la tour meridionale
+se penchait et s'avancait rapidement sur lui; et ce n'etait pas l'effet de
+la peur, car le sommet de la pyramide s'ecroulait!
+
+Barbare apercut les pierres qui se detachaient. Il les entendit se heurter,
+en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde
+et s'ecria par deux fois, en se sentant lance dans le vide:
+
+--Marguerite! Marguerite!
+
+Tous les spectateurs avaient instinctivement detourne la tete ou ferme les
+yeux.
+
+Lorsque les plus intrepides, ou les plus curieux, oserent regarder, un cri
+de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.
+
+Barbare, toujours cramponne a sa corde, se balancait dans l'air, comme la
+boule d'un pendule immense. Doue d'une energie merveilleuse et d'un
+sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la presence d'esprit de
+tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette precaution, il eut ete infailliblement ecrase. Le
+premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoye violemment en arriere.
+Mais, peu a peu, les oscillations de la corde s'apaiserent, et elle
+s'arreta contre les parois de la pyramide[1].
+
+ [Note 1: Tous les details de l'ascension de Barbare sont
+ historiques. Je les tiens de la bouche meme d'un contemporain, qui
+ fut temoin de cette heroique imprudence.
+
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Barbare etait encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps
+pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner
+son echafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les
+spectateurs de la main:
+
+--Barbare n'est pas mort! s'ecria-t-il. Vive la Republique!
+
+Alors il redescendit a l'aide des crampons de fer et disparut par la
+trappe, d'ou il etait sorti deux heures auparavant.
+
+La foule avait suivi avec trop d'interet toutes les peripeties de ce drame
+pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait ete en quelque
+sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passe, les
+groupes les plus rapproches commencerent a reporter sur lui toute leur
+attention.
+
+--Il ne bouge pas plus qu'une statue!
+
+--On croirait meme qu'il est mort!
+
+--Le pauvre homme!
+
+--Si c'est le pere, ca se comprend!
+
+On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de
+l'oublier pendant l'expedition de Barbare, songerent a le conduire en lieu
+sur.
+
+--Allons! reveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.
+
+Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.
+
+Un des assistants s'approcha de lui et lui cria a l'oreille:
+
+--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauve!
+
+--Il est sauve! s'ecria le vieillard, en sortant de sa stupeur.
+
+Il se releva en repetant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranime, et il
+demanda a etre conduit pres de Barbare. Les soldats lui repondirent par un
+refus et voulurent l'entrainer au poste voisin. Mais la foule prit fait et
+cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'a l'entree de l'eglise.
+
+Au meme instant, Barbare essayait, en s'echappant par une des portes
+laterales, de se derober aux acclamations de la multitude. Mais il fut
+reconnu, et son nom retentit de tous cotes, au milieu des applaudissements.
+
+Le vieillard l'apercut et s'avanca a sa rencontre.
+
+A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit
+les flots serres des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le pere de Marguerite.
+
+--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses
+bras.
+
+Les deux hommes s'embrasserent avec effusion.
+
+--C'est son pere! s'ecrierent plusieurs assistants.
+
+A ces mots, la foule se recula discretement, attendant, pour le porter en
+triomphe, que son heros eut d'abord obei aux elans naturels de son coeur.
+
+--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouve la parole, vous avez tout
+vu?
+
+--Tout! repondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en fremis encore!...
+S'il vous etait arrive malheur, je ne m'en serais jamais console... car je
+venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez
+hate...
+
+--Est-ce que?...
+
+--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez echappe
+au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il
+faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir
+que dans deux heures.
+
+--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le
+cacherai pas, ce que vous faites-la me trouble profondement. Je suis plus
+emu qu'au moment ou je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me
+cachez-vous point quelque malheur?
+
+--Ne me questionnez pas, repeta Dominique en detournant la tete, et
+laissez-moi partir.
+
+Il serra une derniere fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la
+foule sans oser regarder derriere lui.
+
+--Sa main etait couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant
+des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passe?
+
+Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle
+incertitude. Le triomphe etait pret!
+
+Lorsque Barbare put echapper a ses admirateurs, il se hata de sortir de la
+ville et se dirigea, en attendant que le delai fatal fut expire, vers la
+maison isolee qui renfermait toutes ses esperances. Tout a coup il s'arreta
+au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du
+temple de la Raison. C'etait le signal!
+
+Barbare brisa fievreusement le cachet de la lettre.
+
+Et il lut ce qui suit:
+
+ "Monsieur,
+
+ "Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande
+ confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne
+ trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir
+ des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux,
+ voila une pensee admirable, un devouement qui ne peut partir que
+ d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier
+ aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grace a Dieu! nous avons
+ recu un secours inespere! Un des amis de mon pere lui a envoye la
+ somme dont nous avions besoin pour passer a l'etranger. Je sais
+ qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une ame genereuse, que
+ de perdre une occasion de se devouer. Aussi je vous prie encore de
+ me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal
+ que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez
+ ramassee a mes pieds. Un orfevre en ferait peu de cas peut-etre;
+ mais, a mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+ donnee par mon frere.
+
+ "MARGUERITE DE LOUVIGNY."
+
+Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme decide a mourir
+boit avidement le poison qui doit abreger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main a son coeur, poussa un cri et leva les yeux au
+ciel, comme pour se plaindre a lui de ses angoisses.
+
+Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'esperance. Il courut vers
+la maison ou demeurait Marguerite. Il ecouta a la porte. Comme il
+n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans
+peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta
+l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laisse les
+portes toutes grandes ouvertes.
+
+--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'etais fou d'esperer encore!...
+Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite!
+
+Alors il laissa tomber sa tete dans ses mains et pleura jusqu'au soir.
+
+ * * * * *
+
+Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit a
+quatre armees de la Republique de se donner la main depuis Bale jusqu'a la
+mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquete
+inesperee de la Hollande, l'armee de la Moselle, attaquee a l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille hommes pres du village de
+Kayserslautern.
+
+Le soir de ce combat desastreux, lorsque les soldats republicains se mirent
+en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent tres-etonnes, en
+depouillant un de leurs freres d'armes, de trouver sur sa poitrine une
+petite croix en or.
+
+Il leur parut si etrange qu'un soldat de la Republique gardat sur lui un
+pareil signe, qu'ils en firent part a leurs chefs. Une enquete fut ouverte,
+et, toute verification faite, il fut constate que le mort s'appelait
+Fournier, mais qu'il etait plus connu dans son regiment sous le nom de
+guerre de Barbare.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+MICHEL CABIEU
+
+
+
+
+I
+
+
+Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traite
+de Paris qui mit fin a la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en
+croisiere dans la Manche, debarqua trois detachements d'environ cinquante
+hommes chacun a l'embouchure de la riviere d'Orne. Ces troupes avaient
+l'ordre d'enclouer les pieces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et
+de Colleville. Si l'expedition reussissait, l'ennemi brulait, le lendemain,
+les bateaux mouilles dans la riviere, remontait l'Orne jusqu'a Caen,
+assiegeait la ville et s'ouvrait un chemin a travers la Normandie.
+
+L'audace d'un homme de coeur fit echouer le projet des Anglais et sauva le
+pays.
+
+Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicite.
+
+A cette epoque, Michel Cabieu, sergent garde-cote, habitait une petite
+maison situee a l'extremite nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette
+maison ressemblait a une sentinelle avancee qui aurait eu pour consigne de
+preserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenetres s'ouvraient
+sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le
+sable, pas une voile ne se montrait a l'horizon, sans qu'on les apercut de
+l'interieur de la chaumiere.
+
+Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit etait profonde. Il n'y
+avait plus de lumieres dans le village. Les Anglais laisserent quelques
+hommes pour garder les barques et se diviserent en deux troupes, dont l'une
+se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa a remonter les
+bords de la riviere d'Orne.
+
+Ce soir-la, Michel Cabieu s'etait couche de bonne heure. Il dormait de ce
+lourd sommeil que connaissent seuls les soldats preposes a la garde des
+cotes et obliges de passer deux nuits sur trois. A ses cotes, sa femme
+luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait
+se decider a prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un
+coude et se penchait sur le lit du petit malade pour ecouter sa
+respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle etait egal et pur,
+et la mere allait peut-etre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout a
+coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte
+exterieure de la maison.
+
+--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va reveiller mon petit Jean.
+
+Des hurlements aigus se melaient deja a la basse ronflante du dogue en
+mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colere et de
+l'inquietude. Encore quelques minutes, et il etait facile de deviner qu'il
+allait jeter bruyamment le cri d'alarme.
+
+La mere n'hesita pas; elle sauta a bas du lit, ouvrit doucement la fenetre
+et appela le trop zele defenseur a quatre pattes.
+
+--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser
+le dogue.
+
+Le chien reconnut la voix de sa maitresse et s'approcha. C'etait un de ces
+terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur
+physionomie desagreable que pour les services qu'ils rendent dans les
+menages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui
+l'avait trouve a bord d'un navire anglais auquel il avait donne la chasse.
+En changeant de maitre, il avait change de nom. On l'appelait Pitt, en
+haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal a la marine
+francaise.
+
+--Paix! monsieur Pitt! paix! repetait la femme de Cabieu en frappant
+amicalement sur la tete du chien.
+
+Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne revait que la guerre. Il
+n'etait pas brave cependant, car il s'etait blotti, en tremblant, contre le
+bas de la fenetre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyes, il eleva
+la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un
+grognement menacant.
+
+--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mere.
+
+Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir
+sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agites par le vent. Au-dessus des dunes, une
+bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut meme
+apercevoir une etoile. Puis l'astre se dedoubla. Les deux lumieres
+s'ecarterent et se rapprocherent, pour se rejoindre encore.
+
+--Ce ne sont pas des etoiles! se dit la mere avec epouvante. Ce sont des
+feux de l'escadre anglaise. Ils nous preparent quelque mechant tour.
+
+Tandis qu'elle faisait ces reflexions, le chien se mit a aboyer avec
+fureur.
+
+La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer
+quelque chose sur le haut de la dune.
+
+--C'est l'ennemi! dit-elle en palissant.
+
+Elle courut aupres du lit et reveilla son mari.
+
+--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!
+
+--Les Anglais! repeta le sergent en ecartant brusquement les couvertures.
+Tu as le cauchemar!
+
+--Non. Ils sont debarques. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes
+perdus!
+
+--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.
+
+Il chercha ses vetements dans l'obscurite et s'habilla a la hate. Le chien
+ne cessait d'aboyer.
+
+--Diable! diable! fit le garde-cote en riant, ils ne doivent pas etre loin.
+M. Pitt reconnait ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalise Francais,
+il aime les Anglais autant que nous.
+
+--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du
+sergent.
+
+En meme temps elle battait le briquet. Une gerbe d'etincelles brilla dans
+l'ombre.
+
+--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-cote; tu nous ferais
+massacrer. Si les Anglais s'apercoivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous egorgeront sans bruler une amorce.
+
+--Que faire? dit la femme avec desespoir.
+
+--Nous taire, ecouter et observer.
+
+--Le chien va nous trahir.
+
+--Je me charge de museler M. Pitt.
+
+A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la
+maison; puis il alla se mettre en observation derriere la haie de son
+jardin.
+
+La mere etait restee aupres du berceau. L'enfant dormait paisiblement et
+revait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre a son reveil. Il ne se
+doutait pas du danger qui le menacait. Il songeait encore moins aux
+angoisses de celle qui veillait a ses cotes, prete a sacrifier sa vie pour
+le defendre.
+
+Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquieta; les minutes lui paraissaient
+des siecles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derriere elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra
+son mari.
+
+--Eh bien? lui dit-elle.
+
+--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!
+
+La femme regarda entre les branches que son mari ecartait.
+
+--Ils s'eloignent! dit-elle avec joie.
+
+--Il n'y a pas la de quoi se rejouir, murmura Cabieu.
+
+--Pourquoi donc? Nous en voila debarrasses.
+
+--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et
+je suis loin d'etre rassure. Je devine maintenant l'intention des Anglais.
+Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.
+Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancee qui peut
+donner l'alarme. Si cet homme-la fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauves.
+
+Cabieu se tut un instant pour ecouter.
+
+--Ventrebleu! s'ecria-t-il avec colere.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.
+
+--Quoi! tu n'as pas entendu?
+
+--J'ai entendu comme un gemissement.
+
+--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignarde la sentinelle. Ce
+gredin-la dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arreter!... Ils
+tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pieces!... Comment
+faire? comment faire?... Ah!...
+
+Cabieu cessa de se desesperer. Il avait trouve une idee et, sans prendre le
+temps de la communiquer a sa femme, il s'elanca vers la maison.
+
+Madeleine connaissait l'intrepidite de son mari. Elle le savait capable de
+tenter les entreprises les plus desesperees. Elle resolut de le retenir a
+la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupe a
+remplir ses poches de cartouches.
+
+--Michel, dit-elle, en enlacant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as
+pas l'idee d'aller tout seul a la rencontre des Anglais?
+
+--Pardon.
+
+--Mais, malheureux, tu t'exposes a une mort certaine.
+
+--Probable.
+
+--Tu n'as donc pas pitie de moi?
+
+--J'en aurais pitie si tu avais un mari assez lache pour manquer a son
+devoir.
+
+--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.
+
+--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le
+plus court.
+
+--Et si tu les rencontres en route?
+
+--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.
+
+--Tu te feras tuer, voila tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur
+echec... Oh! je n'aurais pas du te reveiller!
+
+Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses preparatifs et
+repondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermete, ou par des mots serieux prononces en souriant. En meme temps il
+reflechissait et combinait son plan. Tout a coup il eclata de rire. Une
+idee etrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et
+reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son epaule.
+
+--Si la farce reussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on
+n'aura jamais joue un si joli tour a nos amis les Anglais!
+
+Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se
+releva, ses yeux etaient humides. Madeleine s'apercut de son emotion. Elle
+essaya d'en profiter pour le faire renoncer a son projet.
+
+--Michel, dit-elle en se placant entre la porte et son mari, tu n'auras pas
+le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans defense!
+
+--L'ennemi ne pense pas a vous. Vous n'avez rien a craindre.
+
+--Si tu pars, Michel, je suis sure que je ne te reverrai plus. J'en ai le
+pressentiment!
+
+--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de
+resolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons deja perdu trop de temps.
+
+La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.
+
+--Reste! lui dit-elle d'une voix brisee.
+
+--Tu veux donc me deshonorer? dit Cabieu avec severite.
+
+--Non, tu ne seras pas deshonore. On ne saura pas que je t'ai reveille dans
+la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.
+
+--Et ma conscience? dit le garde-cote. Allons! Madeleine, embrasse-moi et
+laisse-moi partir.
+
+Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de cote et ouvrit
+la porte.
+
+--Et ton fils! s'ecria Madeleine en cherchant a retenir son mari avec cette
+derniere priere. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu
+son pere.
+
+--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra a
+me connaitre, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!
+
+Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le
+bruit des pas de Cabieu qui s'eloignait.
+
+
+
+
+II
+
+
+A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fosse qui
+separait les dunes de la campagne. Il esperait ainsi echapper aux regards
+de l'ennemi. Apres avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un
+chemin qui conduisait a la mer. Tout a coup un homme se presenta devant
+lui. Le sergent epaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu.
+
+--Arrete! lui cria-t-il, ou tu es mort!
+
+L'homme s'arreta au milieu de la route, et Cabieu marcha a sa rencontre.
+
+--Il parait, mon drole, lui dit le garde-cote, que tu comprends bien le
+francais?
+
+--Aussi bien que vous le parlez, repondit l'etranger sans le moindre
+accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obeir. J'ai devine que
+j'avais affaire a un ami.
+
+--Tu es donc un de mes compatriotes?
+
+--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu a la voix. Si tu es
+moins habile ou plus defiant que moi, approche et regarde. Je suis sans
+armes.
+
+Le sergent examina l'homme de plus pres.
+
+--C'est toi, Baptiste! s'ecria-t-il avec joie.
+
+--Oui, c'est moi, ton frere!
+
+--On m'avait assure que l'ennemi t'avait fait prisonnier.
+
+--On ne t'avait pas trompe. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite
+sur la cote de Colleville, les Anglais ont enleve quatre garde-cotes, ton
+serviteur et un autre soldat du regiment de Forez.
+
+--Comment te trouves-tu ici?
+
+--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'etais fait
+prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre.
+
+--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est a deux pas de nous.
+
+--Je le sais. Ecoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce
+soir, le capitaine de la fregate, ou j'etais aux fers, m'a fait monter sur
+le pont. Plusieurs barques etaient deja a la mer. On me promet la liberte
+si je consens a servir de guide aux troupes qu'on allait debarquer sur la
+cote.
+
+--Tu as accepte?
+
+--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler a cette heure?...
+On debarque. Je suis place sous la garde de deux grands habits rouges. Nous
+marchons sur Colleville. J'etais a la tete de la compagnie, pour servir
+d'eclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une
+mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en etre
+prie. J'y pousse l'autre, et je me sauve a la faveur de la nuit, laissant
+le reste de la troupe en tete-a-tete avec les grenouilles du marecage. Ils
+n'ont pas ose me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter
+l'alarme dans le pays... Et me voila!
+
+--Ou allais-tu?
+
+--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivee de l'ennemi.
+
+--Et me conseiller de l'attaquer?
+
+--Sans doute.
+
+--Touche-la, Baptiste! dit le sergent avec emotion.
+
+Les deux freres se serrerent la main.
+
+--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes
+de force a repousser les Anglais.
+
+--Si on nous aide, dit le soldat du regiment de Forez. Ou sont tes hommes?
+
+--Les voila! repondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine
+et sur celle de son frere.
+
+--Quoi! tu n'as pas rassemble tes garde-cotes?
+
+--Ils sont au diable!
+
+--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou!
+
+--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu
+decide a te venger des Anglais? L'occasion est bonne.
+
+--Hum! ils sont au moins un cent.
+
+--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux.
+
+--Nous n'aurons pas autant de fusils.
+
+--Tu hesites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils
+approchent. Voici le moment de les arreter. Adieu!
+
+Cabieu s'eloigna. Son frere courut apres lui.
+
+--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me meprises
+donc bien?
+
+--Je savais que tu me suivrais, repondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les
+devants que pour t'empecher de faire des phrases. Tu as le malheur d'etre
+bavard. Ce soir, il faut se taire et agir.
+
+--Bon! Donne-moi une arme.
+
+--Je n'ai que mon fusil.
+
+--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de
+retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec
+les poings?
+
+--Avec cela, dit Cabieu.
+
+Sans s'arreter, il prit le tambour qu'il portait sur l'epaule et le
+suspendit au cou de son frere. Celui-ci recut les baguettes en hochant la
+tete.
+
+--J'espere bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour?
+
+--Pardon.
+
+--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous
+entourer et de nous passer par les armes!
+
+--Chut! dit Cabieu d'une voix breve.
+
+On entendit, derriere la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets
+qui roulaient sous les pieds.
+
+--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu
+trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent.
+
+A cet instant, une trainee de feu monta en serpentant dans le ciel.
+
+--Ils tirent des fusees, dit Cabieu. On va bientot leur repondre.
+
+En effet, sur leur droite, a trois cents pas environ, les deux freres
+apercurent la lueur d'une autre fusee.
+
+--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.
+
+--Oui, repondit Cabieu, celle-la continue les signaux, tandis que les
+autres cessent de lancer des fusees. Ils vont evidemment se rallier sur les
+bords de la riviere. Ce hasard nous donne la victoire.
+
+Cabieu se leva precipitamment. Il avait le visage radieux.
+
+--Reste-la, dit-il a son frere.
+
+--Je veux t'accompagner.
+
+--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix imperieuse. Qui
+a concu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obeis pas, si tu
+violes la consigne, tu es traitre a ton pays!
+
+--Tu as l'air de parler serieusement, Michel; et cependant je suis sur que
+tu vas faire une folie.
+
+--Si tu executes fidelement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront
+rejoint leur escadre.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Rester ici.
+
+--Bien.
+
+--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la
+generale a tour de bras et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste?
+
+--Comme sur toi-meme, Michel.
+
+Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le soldat regarda avec tristesse son frere qui s'eloignait. Il pensait
+qu'il ne le reverrait plus.
+
+Mais le sergent des garde-cotes avait plus de confiance que cela dans la
+reussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de
+le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'etre apercu. La nuit etait si
+profonde qu'il entendait deja les Anglais sans les voir.
+
+Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les
+Anglais et revenir sur eux a l'improviste, en s'abritant derriere une haie
+de saules qui poussaient dans le voisinage de la riviere. La connaissance
+qu'il avait du pays le servit autant que son audace.
+
+Le garde-cote s'accroupit derriere un buisson, a dix pas de l'ennemi. Il
+coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta
+en observation.
+
+Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main
+du cote de la mer, comme s'ils eussent donne l'avis de se rembarquer au
+plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme
+s'ils eussent voulu exciter leurs camarades a ne pas laisser leur
+entreprise inachevee. On devinait a leurs gestes, a leur air indecis, qu'il
+y avait dans leur conseil deux courants d'idees contraires. La compagnie
+qui avait marche sur le village de Colleville se croyait trahie et
+craignait une surprise; les autres paraissaient decides a tenter tous les
+hasards.
+
+Cabieu retenait sa respiration, voyait et ecoutait tout. Quand il fut
+convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue
+l'officier qui s'etait mis a la tete du detachement. En meme temps, il
+s'ecria d'une voix formidable:
+
+--Qui vive?
+
+A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se
+presserent les uns contre les autres, formerent le carre et regarderent
+avec inquietude dans les tenebres.
+
+--Voila le moment de jouer ma comedie, se dit Cabieu.
+
+Il tourna la tete en arriere, comme s'il eut adresse un commandement a une
+troupe de soldats.
+
+--Nom d'un tonnerre! s'ecria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le
+defends!
+
+Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre a apercevoir
+leur ennemi.
+
+Cabieu fit resonner la batterie de son fusil.
+
+--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai defendu de
+tirer.
+
+Et, changeant de voix:
+
+--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si
+nous faisons feu, il n'en echappera pas un.
+
+--Silence! repondit Cabieu. Obeissez a la consigne.
+
+--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients.
+Ils ne veulent plus rester au port d'armes.
+
+--Gredin! s'ecria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais
+soldats.
+
+Et, comme s'il eut parle au reste de sa troupe imaginaire:
+
+--Qu'on emmene cet homme! dit-il avec colere. Il n'est pas digne de se
+mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison.
+
+Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la
+crosse de son fusil, comme pour faire croire a une lutte.
+
+Tout en jouant cette scene, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais.
+Ceux-ci paraissaient consternes.
+
+--Eh bien! s'ecria de nouveau le ruse sergent, il me semble qu'on a murmure
+dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le depart de cet homme?
+Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armee, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'etes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite
+trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a la a combattre?... Allons! arme
+bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-cotes
+d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les.
+Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre!
+
+En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la
+direction de la haie. Il lacha la detente; le buisson s'enflamma et, quand
+la fumee se fut dissipee, Cabieu apercut sa victime qui se debattait sur le
+sable de la dune.
+
+Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles
+sifflerent aux oreilles de Cabieu et casserent des branches autour de lui.
+
+--Canailles! s'ecria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eut parle a ses
+hommes, ne vous avais-je pas defendu de tirer? Heureusement que rien n'est
+perdu. Nous n'avons personne de tue, et voici les garde-cotes qui arrivent.
+
+En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la generale.
+Le bruit se rapprochait; il etait formidable. On aurait dit un regiment qui
+s'avance au pas de course.
+
+--Voila les notres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baionnette! mes
+amis, a la baionnette!
+
+Il avait recharge sa carabine et il tira un second coup de feu dans la
+masse des Anglais.
+
+--A la baionnette! reprit-il d'une voix courroucee.
+
+A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la
+haie et s'elanca a la rencontre des Anglais.
+
+--Sauve qui peut! s'ecria l'ennemi qui se croyait attaque par des forces
+superieures.
+
+De tous les cotes a la fois les Anglais gagnerent le haut de la dune, se
+precipiterent sur le rivage et se jeterent dans les barques.
+
+Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant
+qu'ils eussent pris la mer.
+
+Son frere le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du
+tambour.
+
+--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a
+reussi.
+
+--Tiens, Michel, dit le soldat du regiment de Forez en sautant au cou de
+son frere, s'il y avait en France dix generaux comme toi, M. Pitt n'oserait
+plus nous faire la guerre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A cet instant, les deux freres entendirent des gemissements derriere eux.
+Ils remonterent sur la dune, et, apres avoir cherche quelque temps au
+hasard dans les tenebres, ils trouverent un homme qui se debattait sur le
+sable.
+
+Ils se pencherent sur le blesse et ils constaterent qu'il avait une cuisse
+cassee et l'autre percee par une balle. Ils le souleverent et le
+transporterent dans la maison du garde-cote.
+
+--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
+un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'etait l'un des notres.
+
+Ils le soignerent si bien qu'au bout de deux jours le blesse recouvra sa
+connaissance. Il se nomma. C'etait un bas officier qui commandait un des
+detachements, et qui, selon toute apparence, etait fort estime; car le
+commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
+garde-cotes et le deuxieme soldat du regiment de Forez que les Anglais
+avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptee, et l'echange eut
+lieu.
+
+Quelques jours apres, l'escadre anglaise mit a la voile, et les cotes de la
+basse Normandie ne furent plus inquietees jusqu'a la signature du traite de
+Paris.
+
+L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauve le pays.
+
+Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
+ecrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.
+
+Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus genereuse que le Tresor
+royal. L'exploit de l'humble garde-cote eut un grand retentissement dans la
+Normandie, et le peuple ne le designa plus que sous le nom de general
+Cabieu.
+
+"Il aurait vecu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
+biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fut venu
+augmenter sa detresse et celle de sa famille.
+
+"La pitie qu'il inspira reveilla le souvenir du service qu'on avait oublie.
+A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
+une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
+lui reservait d'autres dedommagements. Il les obtint aussitot qu'elle put
+se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de general
+fut solennellement confere a Cabieu dans les premieres annees de la
+Revolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'Etat lui accorda
+en outre une pension de 600 francs."
+
+Michel Cabieu mourut a Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
+terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naitre et
+mourir obscurement un de ces heros auxquels la Grece elevait des statues.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MAITRE DE L'OEUVRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+Les deux touristes.
+
+
+Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen a
+Bayeux, venait de s'arreter a Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens
+sauterent de l'imperiale plutot qu'ils n'en descendirent, emportant avec
+eux tout leur bagage: un sac en toile, un baton, un album; avantage
+inappreciable qui n'appartient qu'aux celibataires.
+
+A peine arrives, nos voyageurs se dirigerent vers l'eglise avec un
+empressement qui denotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un gout prononce pour l'archeologie. Ils firent le tour du monument;
+en visiterent l'interieur, et sortirent bientot pour se consulter sur
+l'emploi de leur journee.
+
+--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus
+faim de beefsteak que d'architecture.
+
+--J'allais te faire la meme reflexion, repondit l'autre. Il faut dejeuner
+au plus vite.
+
+Tous deux se precipiterent dans la cuisine de l'hotel du _Grand-Monarque_
+et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se
+dressent, les machoires s'entrechoquent, le silence le plus complet
+s'etablit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire
+en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attables dans
+l'hotel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.
+
+Le premier repond au nom de Leon Vautier. Ses traits ne sont pas
+precisement reguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez immediatement que vous ne parlez
+pas a un sot. Sorti de l'ecole des Beaux-Arts, Leon Vautier avait travaille
+sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment ou nous le
+rencontrons, il venait d'etre charge par la commission des monuments
+historiques, instituee pres le ministre de l'interieur, de l'inspection de
+quelques-uns des edifices religieux de la Basse-Normandie.
+
+Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du
+gouvernement, mais c'etait le fidele Achate du jeune architecte. Comme il
+avait une jolie fortune et des pretentions, peu justifiees, a la peinture,
+il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses peregrinations
+officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-la, et se
+composant des cartons qui devaient, selon ses esperances, le conduire au
+Temple de memoire. Il est vrai qu'il avait deja essaye de faire parler les
+cent bouches de la renommee en exposant son fameux tableau du _Quos ego_.
+Son Neptune, avec sa barbe inculte et melangee d'herbes marines, avait bien
+l'air de dignite qui convient au souverain des eaux. Seulement notre
+artiste avait eu la malencontreuse idee de mettre dans la main du dieu un
+poisson que le jury ne trouva pas de son gout. Victor se consola de ce
+premier pas de clerc en rimant force epigrammes contre ses juges; mais la
+blessure n'en etait pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui
+rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermee de
+son amour-propre.
+
+Le dejeuner fini, Leon se fit indiquer par la servante de l'auberge le
+chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant leve machinalement les yeux vers l'enseigne
+du _Grand-Monarque_ partit d'un grand eclat de rire.
+
+--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la
+figure du heros d'Ivry, enlumine comme un ivrogne qui sort du cabaret.
+
+--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abuse du premier de ses
+trois talents, le bon Henri!
+
+ Ce diable a quatre
+ A le triple talent
+ De boire, etc...
+
+Je soupconne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est
+une satire, ce portrait-la!
+
+--Est-ce tout ce que tu as remarque?
+
+--Mon Dieu, oui!
+
+--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies ecailles de
+poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.
+
+--Quoi que tu en dises, repliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas
+un des membres du jury ne serait capable de donner a Neptune un tel cachet
+d'originalite. Ces messieurs sont habitues a se trainer dans les ornieres
+de la tradition. Ils m'ont trouve ridicule, et je m'y resigne; mais on sera
+bien oblige de reconnaitre en moi le courage de defendre un systeme; ce
+dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau
+de tes professeurs.
+
+--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.
+
+--Je m'en apercois bien; car tu n'es guere indulgent pour les autres. Il
+n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imagine. Je
+crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idees de tes maitres,
+tu seras tout surpris de copier la ou tu croyais creer. L'architecture est
+morte!...
+
+--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!
+
+--Vous n'avez plus, continua Victor en s'echauffant, ce sentiment
+patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen age. Si vous construisez une eglise, vous faites une mauvaise
+imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une espece de gare de chemin de fer. Et chacun connait le macon
+qui batit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont eleve les
+cathedrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable facade de
+Notre-Dame, ne nous sont pas conserves!
+
+--_Sic vos non vobis!_ soupira melancoliquement une voix de basse-taille
+derriere les deux amis.
+
+--Qui se permet d'ecouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le
+nouveau venu.
+
+--Vous vous parlez en latin? dit Leon Vautier; je ne jouis pas de cet
+avantage; mais voici mon camarade qui parle hebreu. La preuve, c'est qu'il
+vient de me tenir un long discours dans cette langue.
+
+--C'est-a-dire que je ne me suis pas bien explique! repondit le peintre en
+se mordant les levres.
+
+--J'ai pourtant compris, dit l'etranger en s'interposant comme
+pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pese sur les noms des
+_maitres de l'oeuvre_.
+
+--On voit que monsieur est verse dans l'histoire de l'architecture, dit
+Leon Vautier.
+
+Et, pour la premiere fois, il songea a examiner l'etranger.
+
+C'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans. Son costume etait celui
+d'un paysan endimanche: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec
+un gros noeud dont les bouts se balancaient au vent, chapeau de paille et
+souliers ferres. Mais, si l'on venait a observer sa toilette, a considerer
+plus attentivement sa tournure et ses manieres, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.
+
+--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler a des artistes, et,
+comme je les ai en grande estime...
+
+--Vous avez peut-etre ete du metier? demanda Victor.
+
+--Vous desirez savoir mon nom? repondit l'etranger en souriant finement. Au
+temps ou je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et
+au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les
+variations du barometre politique. J'ai deja servi,--comme vous le
+voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue a la longue. Aussi me
+suis-je decide sans peine a ceder la toge a la magistrature militante. J'ai
+suivi le precepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime a
+exercer l'hospitalite, et j'espere, si cela ne derange pas vos projets,
+vous amener diner chez moi.
+
+On etait arrive devant l'eglise de Norrey, une des curiosites du pays.
+
+--Vous desirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les
+clefs chez le sonneur. Attendez-moi.
+
+Il partit et revint bientot avec les clefs.
+
+--Voila un charmant morceau du treizieme siecle, s'ecria Leon Vautier en
+contemplant avec delices la tour elegante de l'eglise de Norrey.
+
+--Et voila un charmant magistrat du dix-neuvieme! dit Victor. Il va nous
+ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la
+salle a manger.
+
+Le dialogue fut interrompu par l'arrivee de M. Landry.
+
+--Un peu de patience, mes amis! dit le Mecene bas-normand en tournant et
+retournant la clef dans la serrure.
+
+On entra dans l'eglise.
+
+Leon Vautier en eut pour une bonne heure a satisfaire sa curiosite. Son
+regard interrogeait chaque detail d'ornementation avec autant d'ardeur que
+l'artiste du moyen age en avait mis a fouiller la pierre. Quand ils furent
+sortis de l'eglise, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon,
+ouvrirent leurs albums et commencerent un dessin du monument.
+
+--Prenez un siege et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement
+Victor a leur complaisant cicerone.
+
+--Volontiers! repondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux
+jeunes gens; je taillerai les crayons.
+
+--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.
+
+--Y songez-vous? J'ai tout oublie en depouillant la robe de magistrat. Je
+prefere vous raconter une histoire locale. Ce lieu ou nous sommes assis
+tranquillement a ete le theatre d'un drame sanglant.
+
+--Vous me faites fremir! Commencez toutefois votre recit; j'adore le
+drame... fut-il de M. Dennery!
+
+--Puisque vous l'exigez, j'appelle a mon secours feu mon eloquence de
+ministere public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles delicates de
+mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maitre de l'oeuvre de Norrey:
+
+
+
+
+I
+
+Pierre Vardouin
+
+
+Tandis que saint Louis regnait a Paris, Pierre Vardouin goutait a
+Bretteville les douceurs d'une royaute non contestee. A coup sur il n'eut
+pas ete le second a Rome, mais il etait certainement le premier dans son
+village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de
+quelle veneration on entourait ce grave personnage. Il etait: _Maitre de
+l'oeuvre_. C'etait ainsi qu'on designait les architectes avant le seizieme
+siecle. Les moindres details de l'ornementation et de l'ameublement etant
+aussi bien de son ressort que la construction des edifices et la direction
+des travaux, le maitre de l'oeuvre devait joindre a une etude approfondie
+de son art des connaissances vraiment encyclopediques. A lui de batir les
+chateaux forts des seigneurs; a lui de batir les monasteres et les eglises.
+Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractere sacre,
+presque sacerdotal. Aussi les maitres de l'oeuvre partageaient-ils souvent
+les honneurs reserves aux nobles et aux abbes. On placait leurs tombeaux
+dans l'eglise qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de
+leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors
+qu'aux personnes divines.
+
+Mais il y avait une autre cause a la renommee de Pierre Vardouin. Les
+moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps;
+mais les prejuges, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les
+variations du calendrier. Que le treizieme ou le dix-neuvieme siecle sonne
+a l'horloge du temps, les sept peches capitaux n'en sont pas moins a
+l'ordre du jour. On accepte une reputation faite, parce qu'on ne se sent
+pas de force a lutter contre l'opinion generale; mais si votre voisin a du
+talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort a
+vous-meme plutot que de servir a son elevation. Il est tres-difficile
+d'avoir du merite dans la ville qui vous a vu naitre.
+
+Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime,
+parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance,
+on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait
+fait son apprentissage; mais il s'etait etabli tout a coup a Bretteville,
+se faisant preceder d'une reputation plus ou moins meritee, repetant a qui
+voulait l'entendre qu'il avait travaille sous les maitres les plus
+illustres et emerveille les gens du metier par son bon gout, ses nouveaux
+procedes et l'elegance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le
+theatre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village a peine
+connu? On ne se le demandait meme pas. Il fit si bien son apologie, vanta
+si habilement ses connaissances, que son eloge fut bientot dans toutes les
+bouches. Chacun proclama son talent.
+
+Les notables de Bretteville, entraines par ce concert de louanges, et
+prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demanderent comme une grace au nouvel arrive d'achever l'eglise du village.
+Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de
+grand coeur des propositions qui venaient flatter si a propos sa vanite. Il
+s'installa donc avec sa fille et les maitres ouvriers dans la maison dite
+_de l'oeuvre_, qu'on placait habituellement dans le voisinage de l'edifice
+en construction.
+
+S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il
+possedait assez bien les ressources du metier et savait remplacer, par la
+pratique et l'experience, ce qui lui manquait en theorie ou en largeur de
+vues. Il se mit ardemment a l'ouvrage, ne songeant guere a travailler pour
+la gloire de Dieu, mais desirant frapper l'esprit de ses nouveaux
+concitoyens et agrandir sa renommee. Son nom etait grave sur sa porte avec
+cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre!
+empruntee a Gilabertus, architecte de Toulouse.
+
+La tour s'elevait, s'elevait a vue d'oeil et commencait a dominer tout le
+village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenetres ou de son
+jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux echafaudages. La plupart,
+n'osant porter un jugement sur ce qu'ils etaient incapables de comprendre,
+se contentaient d'admirer sur la foi de la renommee de Pierre Vardouin. Le
+maitre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la meme indulgence. Les esprits
+forts de l'endroit,--ces gens qui aiment a critiquer en raison directe de
+leur ignorance,--parlaient deja librement sur son travail a mesure qu'il
+approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui
+vomissaient l'eau du sommet du corps carre; la fleche ne s'annoncait pas
+bien, elle etait trop massive, elle ne s'elancait pas gracieusement dans
+les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas a huis clos ou a voix basse;
+car le desir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de
+ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cedat a personne sous le
+rapport du contentement de soi-meme, bien qu'il fut convaincu de sa
+superiorite, il fut blesse au coeur par ces critiques malveillantes.
+
+Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa pres d'un
+groupe qui s'etait forme a l'entree du cimetiere, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il preta l'oreille, esperant saisir au vol quelques-uns de ces
+mots flatteurs si agreables a la mediocrite. Helas! l'orateur de la troupe
+faisait une satire. Pierre Vardouin hata le pas et entraina sa fille sous
+le porche de sa maison. Il monta au premier etage, entra dans sa chambre et
+se jeta, tout decourage, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize
+ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'ete, une de ces
+adorables natures qui vivent de devouement, devinent vos douleurs et
+s'ingenient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard,
+s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.
+
+--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mecontentement. Mais laissez
+parler vos ennemis. Leurs ameres critiques passeront comme le vent, et
+votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux ages futurs.
+
+Le vieillard rougit legerement, en voyant sa pensee si bien mise a nu. Il
+regretta de ne pas avoir mieux cache sa faiblesse et ne chercha plus qu'a
+dissimuler la honte qu'il en eprouvait.
+
+--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air
+de compassion. Les epigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en
+m'atteignant. J'ai le droit de les mepriser. Ce que tu as pris pour les
+souffrances de l'humiliation, c'etait tout simplement une des mille
+souffrances de ce miserable corps qui se vieillit. Car je souffre
+affreusement! Ma tete est lourde... Le sang me brule!... je suis altere.
+C'est cela meme, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et
+lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-etre. La
+fievre, la pire de toutes les maladies, la fievre de l'esprit me devore. La
+pensee, quand elle est trop forte, trop frequente, use et abat le corps le
+plus robuste. Et c'est au moment ou j'enfante les plus belles conceptions,
+ou je m'epuise, ou je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays,
+c'est a cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure a la
+face.--Tiens! regarde, dit-il apres avoir amene sa fille pres de la
+fenetre, regarde cette tour, cette fleche, depouille-les, par un effort
+d'imagination, de ces echafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi
+si tu as vu jamais quelque chose de plus leger, de plus simple, mais aussi
+de plus solide et de plus gracieux!
+
+--Vous n'ignorez pas, mon pere, repondit naivement Marie, que j'etais bien
+jeune quand j'ai voyage et que je n'ai pas grande connaissance en fait
+d'art?
+
+--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'elegance de
+ces fenetres, longues et etroites. Admire la finesse des colonnettes; vois
+comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de
+la tour. Remarque comme chaque detail est etudie, comme tout est prevu,
+calcule, proportionne; et dis-moi si ce n'est pas la un travail admirable!
+
+--Oui, mon pere, c'est bien beau.
+
+--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbeciles me tourne en ridicule.
+Ils disent que l'effet est manque, que ma tour ressemble au four d'un
+potier, que j'ai deshonore leur village. En verite, ils meriteraient, les
+miserables, que je commandasse a mes ouvriers de demolir leur eglise et de
+ne pas laisser pierre sur pierre de cet edifice de damnation!
+
+--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.
+
+Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son pere et
+le fit asseoir pres de la table.
+
+--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous
+quelqu'un pour vous aider?
+
+--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre a
+rien! Vite, il faut faire place a un successeur! Aujourd'hui,
+l'imbecillite; demain, la tombe!
+
+--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mere, ma patronne, pour qu'ils me
+fassent la grace de vous conserver longtemps.
+
+--Je prefererais la mort a une vieillesse honteuse!
+
+--Vous blasphemez, mon pere, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus?
+ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop
+exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas epuiser vos forces
+par un travail opiniatre, de confier a quelque personne intelligente une
+partie de vos entreprises.
+
+--Voila justement la difficulte. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils
+ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tacherons, de bons
+tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander
+des projections sur parchemin ou des traces sur granit, et vous verrez la
+belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort a ton aise
+de choses que tu n'es pas capable d'apprecier. J'ai des ouvriers, des
+hommes qui executent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit
+d'inventer. Voila ce qui me condamne a faire tout par moi-meme.
+
+--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant.
+
+Le maitre de l'oeuvre jeta un regard percant sur sa fille et ne put
+s'empecher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les
+yeux fixes, comme un homme qui cherche a rappeler ses souvenirs.
+
+--Celui qui a cisele la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Il vous l'a pourtant apportee lui-meme, le jour de votre fete, il n'y a
+pas un an de cela. Le pauvre Francois, le fils de cette bonne mere
+Regnault, serait bien afflige s'il apprenait que vous faites si peu de cas
+de ses attentions pour vous.
+
+--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais
+jamais songe a lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+decharger un peu de mon travail.
+
+--Il a du talent.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que
+moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages!
+
+Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les
+yeux de son pere une feuille de parchemin, enluminee avec cette richesse
+de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen age.
+
+--Cela pourrait etre mieux, dit Pierre Vardouin en repondant par un
+jugement severe a l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion sur Francois Regnault. Il ne saura
+jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien
+accepter desormais de ce garcon-la.
+
+--Est-ce qu'il y a du mal a recevoir un present?
+
+--Sans doute, quand celui qui le fait espere un droit de retour. Te voila
+maintenant l'obligee de Francois, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le
+veux pas.
+
+--Vous me grondez, petit pere, dit Marie en jouant avec les cheveux du
+vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez a
+vous plaindre de moi? J'ecoute docilement vos lecons; je chante quand vous
+m'ordonnez de vous desennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et
+soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse
+retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mere.
+Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai
+promis de me soumettre a vos volontes. Vous choisirez vous-meme mon mari,
+et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la
+veuve Regnault. Mais voici les vepres qui sonnent, ajouta Marie avant de
+quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me
+promettre d'etre plus indulgent pour Francois?
+
+--Nous verrons! repondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.
+
+Et Marie s'echappa des bras du maitre de l'oeuvre, emportant avec elle du
+bonheur et de l'esperance pour le reste de la journee et s'attachant au
+dernier mot de son pere, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se
+repose sur le mat d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son
+voyage.
+
+
+
+
+II
+
+A propos d'une fleur.
+
+
+Les premiers travaux de Pierre Vardouin a Bretteville avaient ete signales
+par un triste evenement. Un tailleur de pierre s'etait brise la tete en
+tombant du haut d'un echafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans,
+etait presente a l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaca
+d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulerent, quand on
+emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gemissements de
+sa femme et de son enfant. Elle suivit son pere dans la maison de ces
+infortunes. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent
+les proteges de Pierre Vardouin. Francois entra comme apprenti chez le
+maitre de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en preparant les mortiers,
+l'adolescent n'aurait gagne qu'un faible salaire si son patron ne l'eut
+recompense plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette
+charite, Pierre Vardouin s'inquietait fort peu de son apprenti, le croyant
+destine, comme son pere, a mener une vie obscure et laborieuse.
+
+Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'etait la petite
+Marie. Elle aimait a s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles
+legendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-meme a sa mere,
+tandis que Francois faconnait de petites statuettes avec de la terre grasse
+ou dessinait sur le sable des cathedrales imaginaires. Rien n'etait plus
+touchant que cette communication d'idees entre deux enfants si jeunes.
+Bientot Marie, sur les instances de son ami, se decida a derober
+quelques-uns des rares manuscrits de son pere. Elle les lui remettait en
+secret. Une fois rentre chez lui, Francois les etudiait avec ardeur,
+devinant les passages difficiles a comprendre, tant son esprit avait de
+sagacite, et reproduisant les dessins et les figures de geometrie. Au bout
+de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait deja les travaux de son
+maitre; il tracait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le
+moment ou il commanderait a son tour. Il n'etait encore que simple
+manoeuvre! Pierre Vardouin fut emerveille des dispositions de son apprenti;
+sa facilite, ses connaissances le frapperent d'etonnement. Un instant, il
+songea a lui confier ses ouvrages les plus delicats: ses traces; ses
+modeles, ses epures; mais, a la reflexion, il eut peur. Il se garda bien
+d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui deja lui portait
+ombrage.
+
+La confidence de Marie reveilla toutes les inquietudes de Pierre Vardouin.
+Francois Regnault, son apprenti, son protege, aime de sa fille! Cette
+pensee le faisait fremir. Pour peu que cette passion s'enracinat dans le
+coeur de son enfant, il voyait le jour ou il serait oblige de ceder a son
+desir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommee ferait
+palir son etoile. Il etait grand temps de lui oter toute esperance, en lui
+montrant l'inutilite de ses pretentions. Quant a Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres idees. On mettrait en jeu sa vanite; on lui ferait
+comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait pretendre aux plus beaux partis. En cherchant a se cacher ainsi la
+verite, Pierre Vardouin en vint a se tromper de bonne foi. Tout en
+combattant, par un sentiment d'inquietude personnel, les voeux de sa fille,
+il s'imagina travailler dans l'interet de son enfant bien plus que dans
+celui de sa presomption. Deja il caressait la pensee d'une alliance avec un
+de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employe aux premiers travaux de
+l'abbaye de Saint-Ouen.
+
+Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tete, Marie
+sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La
+pauvre veuve, fidele a la memoire de son mari, allait, tous les dimanches,
+prier sur sa tombe dans le cimetiere du petit village de Norrey. Marie et
+Francois l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La
+mere pleurait en songeant a la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes
+gens folatraient a ses cotes et se jetaient des fleurs. Celle-ci recitait
+la priere des morts, ceux-la pensaient a leurs amours et revaient le
+bonheur dans l'avenir.
+
+Cependant, on etait arrive dans le cimetiere de Norrey. Tous trois
+s'agenouillerent avec respect pres d'une humble croix de bois et prierent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux
+jeunes gens de se lever.
+
+--Allez, dit-elle; votre age n'est pas fait pour de longues douleurs.
+Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois
+sans trop vous eloigner.
+
+Marie passa son bras sous celui de Francois. Ils s'eloignerent lentement
+sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel
+de leur faire la vie douce et facile. Gais et folatres, il n'y a qu'un
+moment, les jeunes gens avaient dans leur demarche quelque chose de
+melancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touche leur
+esprit. Ou plutot, purs comme des anges, une voix interieure leur disait
+que, maintenant qu'ils avaient echappe a la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de reserve et reprimer les elans passionnes de
+leurs coeurs. En echangeant quelques paroles, a de rares intervalles, ils
+arriverent a l'entree du bois. Ils en connaissaient deja les moindres
+allees et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature
+avait fait tous les frais et ou les deux amants s'asseyaient sur un
+moelleux coussin de mousse.
+
+Le site etait ravissant et plein de fraicheur. A deux pas de la, une petite
+source s'echappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et degagee
+de toute entrave, sur un terrain legerement incline, puis s'enfoncait en
+murmurant sous les buissons, comme si elle eut reproche aux herbes et aux
+jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de
+son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les
+pieds des deux amants. Marie et Francois, les mains dans les mains,
+admiraient sans mot dire ce petit coin de la creation qui, pour eux, valait
+tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux
+coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout a lancer
+dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute
+faisait ballotter leur image a la surface, ecartant ou rapprochant leurs
+figures, selon le caprice du flot.
+
+--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une
+rose sauvage aux branches d'un eglantier.
+
+Francois la regardait, d'un air reveur, rouler dans ses doigts la tige de
+la rose.
+
+--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous etes la
+cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante
+et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos
+yeux; l'ondulation de vos cheveux, le fremissement de votre robe m'ouvrent
+un monde d'idees. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goute pas
+seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand
+_maitre_ de l'antiquite inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me
+dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom a quelque
+decouverte.
+
+--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup a moi et encore plus a la
+gloire.
+
+--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je
+pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter a la
+decoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en
+reproduisant les vegetaux du pays, en decoupant delicatement dans la pierre
+ces feuilles si fines, si elegantes, on ferait mieux que de l'art: on
+obeirait a la loi de Dieu, dont la main genereuse a si justement reparti
+entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on delaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes
+orgueilleuses de l'Orient. Quand nos peres commencerent a elever des
+eglises, ils furent bien obliges de chercher des modeles en terre
+etrangere. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas
+encore trouve la maniere qui convient aux edifices religieux; leurs arcades
+s'abaissaient lourdement sur la tete des fideles et semblaient arreter
+l'elan des ames vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les prieres montassent plus librement au
+trone du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maitres de
+l'oeuvre obtinrent-ils ce progres? En observant la nature. Voyez, Marie,
+comme ces grands arbres s'elevent majestueusement au-dessus de nos tetes,
+comme ils se pressent, se rapprochent a leur sommet et entrelacent leurs
+dernieres branches en forme de voute. Et, plus loin, remarquez ce groupe de
+chenes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol
+qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et,
+d'ou nous sommes, on pourrait les prendre pour un enorme buisson. Vous avez
+la tout le secret de notre art et de celui de nos peres: la des colonnes
+ecrasees, des arcades en plein-cintre; ici des futs de colonnettes legeres,
+des arcades elancees. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas
+deraisonnable et contraire a la nature d'attacher des feuilles de palmier a
+ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de
+lierre ou de rosier?
+
+Il y a des moments ou la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a
+plus assez d'images pour exprimer la foule de pensees et de sentiments qui
+vous assiegent. Le mieux alors est de s'abandonner a une vague reverie,
+source de toute poesie pour les hommes d'imagination.
+
+Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyes dans l'infini, semblaient
+lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rever Pythagore, quand
+il etudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il etudiait le
+vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle
+s'inquieta bientot de ce silence prolonge. Elle lui passa pres du visage la
+rose qu'elle tenait encore a la main et dit en souriant:
+
+--C'est a l'occasion de cette fleur que vous avez imagine de si belles
+choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre?
+
+--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous etes pour moi le
+principe des plus nobles pensees. L'homme possede en lui d'admirables
+facultes; mais tous ces tresors, si quelque hasard heureux ne les met au
+jour, sont exposes a rester eternellement caches dans son ame. Il faut un
+rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son eclat,
+de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez ete pour moi cette lumiere
+bienfaisante. Auparavant, mon ame etait remplie de tenebres. J'ignorais ma
+puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'energie, d'imagination,
+de courage. Ma mere m'avait appris a prier, et je ne me rendais pas compte
+de ce que peut etre Dieu. Depuis, quand l'age est venu, quand je vous ai
+connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mere et Dieu, pourquoi j'avais de
+l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous.
+Je vous voyais bonne et j'eus immediatement l'idee d'une bonte superieure a
+la votre: Dieu m'etait revele! Je vous voyais belle, et j'eus l'idee d'une
+beaute plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai
+l'expression toujours variee de vos traits, la mobilite de vos pensees; et
+je fus doue d'invention! Les quelques manuscrits de votre pere m'ont donne
+des connaissances; vous, vous m'avez donne l'inspiration! Vous etes et vous
+serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de
+grand et de beau!
+
+Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et
+sonores sur ses levres. Il s'exprimait avec toute la force d'une ame libre
+et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'emotion. La voix de son ami
+frappait aussi doucement son oreille qu'une musique celeste.
+
+--Si j'etais peintre, continua Francois, j'entourerais votre front d'une
+brillante aureole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la
+route du ciel. Si j'etais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour
+reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre
+sourire!
+
+--Et moi, si j'etais reine, repondit Marie en pressant avec effusion la
+main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non
+pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire elever un
+monument qui dirait votre nom aux siecles futurs. Car vous etes grand,
+Francois! car vous meritez d'etre illustre! et je...
+
+Marie s'arreta, rougissante. Ce mot charmant a dire, plus charmant a
+entendre, ce mot si noble et tant de fois profane, que chaque siecle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'echapper de
+sa bouche. Mais Francois l'avait devine. Ivre de bonheur, il approcha ses
+levres du front de la jeune fille. C'etait le premier baiser. Marie sentit
+un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En meme temps, la sainte
+honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'eglantier,
+qu'elle tenait a la main, semblait palir de jalousie aupres de l'eclat de
+son teint. Marie n'avait pas oppose de resistance. Elle ne fit pas non plus
+de reproches, parce qu'elle n'etait pas coquette et qu'elle aimait de toute
+la force de son ame. Elle etait heureuse! pourquoi se plaindre? Francois
+eprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'etait detourne, plein de
+confusion et de regrets, s'accusant deja de trop d'audace. Il ne savait
+comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit
+a l'air souriant de Marie qu'il etait pardonne. Il se rapprocha d'elle, et,
+prenant une de ses mains dans les siennes:
+
+--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte
+aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour etre persecutes...
+Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous separer, trouveriez-vous la
+force de resister?
+
+--Vous savez que je depends de mon pere, repondit tristement Marie.
+
+--C'est cela! s'ecria Francois d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi,
+pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maitre de l'oeuvre, il y a des
+barrieres infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour
+vous posseder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais
+jusqu'a en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me
+faudrait un titre, des chateaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de
+l'or! Pourquoi suis-je parmi les miserables? Est-ce que je ne suis pas
+autant, peut-etre plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh!
+voyez-vous, quand ces idees me montent a la tete, je suis pris d'une haine
+immense contre les puissants de la terre. Je voudrais bruler les repaires
+de cette race d'oppresseurs! Ou plutot,--car je ne me sens pas ne pour le
+meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant
+grimacer au sommet de nos eglises, sous la forme de monstres et de
+reptiles, les figures de nos tyrans!
+
+Le jeune homme s'arreta, haletant, a bout de forces, epuise par l'emotion.
+Son regard lancait des eclairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le considerait avec un sentiment de
+pitie et d'effroi.
+
+--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et
+d'orgueil?
+
+--Ne me faites pas de reproches, repondit Francois. Je suis si malheureux!
+
+--Pourquoi vous decourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas a votre
+secours? Vous etes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes
+vous dedaignent?... Est-ce que mon pere ne songe pas a vous? Croyez-vous
+qu'il n'apprecie pas votre talent?
+
+--Vous aurait-il parle de moi? s'ecria Francois, en interrogeant avidement
+la jeune fille de la voix et du regard.
+
+--Vous savez, repondit Marie, que mon pere commence a vieillir. Le travail
+le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...
+
+--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit Francois. Je ne serais pas
+son egal; il aurait le droit de me mepriser. Il me refuserait votre main!
+
+--C'est le demon qui vous fait parler aussi mechamment, Francois. Prenez
+garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra.
+Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du genie, et l'ambition le
+conduisit a l'abime. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il depouilla l'habit
+monacal pour se jeter dans une vie de desordre. Dieu, pour le punir, lui
+envoya une maladie mortelle...
+
+--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au
+sommet de la croix. Le globe d'azur qui la derobait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du
+Ciel sous des vetements fins et ineffables. La mere de Dieu descendit le
+long de la croix en semant des etoiles sur sa route. Elle s'assit pres du
+pecheur et lui rendit la sante... Vous etes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'esperance a mes yeux... Et avec
+l'esperance, le calme et le repentir sont entres dans mon coeur.
+
+En achevant ces mots, Francois se jeta aux genoux de Marie et demeura dans
+une muette contemplation. Quand il se releva, son visage etait rayonnant.
+Mais, tout a coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas,
+jusqu'au bord du ruisseau.
+
+
+
+
+III
+
+Maitre et apprenti.
+
+
+Un homme d'une taille elevee venait de paraitre au-dessus du buisson
+d'eglantier. Au cri de Francois, Marie s'etait rapprochee instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante sur son epaule. L'etranger
+semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'etait capable
+d'exciter la terreur. Ses traits etaient severes, mais un sourire
+bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et
+grisonnante, des cheveux qui se deployaient avec grace sur son cou, apres
+avoir laisse a decouvert un front large et pensif, des yeux pleins de
+douceur, donnaient a sa physionomie un caractere de dignite et de bonte. A
+son bonnet de peluche, a son petit manteau, a sa robe courte, a ses
+chausses fines et collantes, Francois reconnut bientot qu'il avait devant
+lui un maitre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand
+l'etranger s'approcha, apres avoir franchi d'un pied leste le banc de
+gazon.
+
+--Pardonnez-moi, dit le maitre de l'oeuvre, d'avoir surpris vos
+confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis
+discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant a Marie dont les joues se
+coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur a tous deux; et je trouve Pierre Vardouin tres-heureux d'avoir une
+fille accomplie et un apprenti de si grande esperance.
+
+Les deux jeunes gens se regarderent d'un air etonne.
+
+--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit
+l'etranger en s'empressant de satisfaire leur curiosite. C'est un de mes
+anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas
+quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis
+sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.
+
+Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.
+
+--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en
+serrant cordialement la main de Francois, je vous dirais que votre maniere
+d'apprecier notre art m'a vivement emu! Perseverez dans cette voie;
+habituez votre esprit a penser, a observer. Il y a beaucoup a faire encore
+dans l'etude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est glisse dans votre ame. Vous vous plaignez d'etre meconnu; votre
+patron ne sait pas vous apprecier. Attendez! je connais de vieille date le
+caractere de Vardouin; il est avare d'eloges, il n'est pas expansif, mais
+il est juste, et je parierais qu'il a deja remarque vos heureuses
+dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le
+baton du maitre de l'oeuvre et de vous donner des travaux a diriger. J'en
+fais mon affaire. Ainsi, plus de decouragement. Ne vous lassez pas de
+marcher a la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous
+arriverez enfin au but tant desire, parce que vous possedez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses!
+
+Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiete de ne pas voir revenir
+ses enfants, se presenta devant eux au detour du sentier. L'etranger se
+chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la
+responsabilite de leur retard, et les quatre promeneurs se haterent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'etait pas encore rentre, ils
+s'arreterent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, a leur
+physionomie, il etait facile de voir qu'une discussion venait de s'engager.
+L'etranger voulait retenir Francois et sa mere; Marie l'appuyait en
+l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le desir
+qu'elle avait de garder Francois a souper. Mais la pauvre veuve les
+remercia, les larmes aux yeux, pretextant que sa tristesse s'associerait
+mal a la joie des convives. Francois hesitait, partage entre la crainte de
+laisser sa mere dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer
+encore quelques instants pres de son amie.
+
+--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre
+Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mere Regnault, vous
+reconduire jusqu'a votre porte. Peut-etre vous deciderez-vous, dans le
+trajet, a accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de
+mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec
+Francois. Cela donnera a Marie le temps d'appreter le repas, et a son pere
+celui de rentrer chez lui.
+
+Marie applaudit a cette idee et entra dans la maison. Elle donna ses ordres
+a la domestique de son pere; puis elle courut au jardin cueillir des
+fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec
+cette poesie que les femmes savent apporter aux plus petits details du
+menage. Il etait huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maitre
+de l'oeuvre, et le soleil, incline a l'horizon, eclairait l'eglise de ses
+derniers reflets. La table, deja dressee, attendait les convives. La jeune
+fille roula la chaise de reception--le meuble le plus soigne de
+l'appartement--pres de celle de Pierre Vardouin. Restait a fixer sa place
+et celle de Francois.
+
+Il etait tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une
+heureuse idee, une idee qui traverse la tete de tous les amoureux, sans
+qu'ils osent se l'avouer, changea sa resolution. Une chaise, un fauteuil
+conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de
+toute la liberte de leurs mouvements et n'ont pas a se defendre contre
+l'empietement de leurs voisins. Ce n'est pas la le compte des amants. Un
+canape, un sofa repondent mieux a leurs desirs. Le rapprochement des pieds
+ou des mains, le frolement du bras contre la robe, quelquefois des boucles
+de cheveux qui s'egarent et se confondent, autant de plaisirs, autant
+d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne
+connaissait pas au treizieme siecle l'usage des canapes et des sofas; mais
+des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le meme role que ces
+inventions du luxe moderne.
+
+Voila comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie
+s'epuisant en efforts inutiles pour deranger l'un de ces meubles.
+
+--Que signifie tout cet emmenagement? dit le maitre de l'oeuvre en se
+croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus etonne du
+monde.
+
+--Aidez-moi d'abord a placer le bahut pres de la table. Tout va
+s'expliquer.
+
+--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un pere habitue a
+satisfaire les caprices de sa fille.
+
+--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que
+cela veut dire?
+
+--Vous donnez a diner.
+
+--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!
+
+A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la
+table deux plats copieusement garnis.
+
+--C'est donc serieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton severe. Je
+gagerais que tu as invite Francois et sa mere, sans mon autorisation?
+
+--Vous vous trompez: je n'ai invite ni Francois, ni sa mere. Voici ce qui
+s'est passe. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons
+rencontre un etranger qui nous a priees de le mener pres de vous.
+
+--C'est cela! tu m'amenes un inconnu, un vagabond peut-etre?
+
+--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre
+avec Francois.
+
+--Serait-il possible! s'ecria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici,
+Henry Montredon, mon ancien camarade!
+
+--Moi-meme! mon vieil ami, dit l'etranger en pressant avec effusion les
+mains du maitre de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient a Caen. Je n'ai pas
+voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!
+
+C'etait plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques
+d'affection, apres tant d'annees d'absence. Marie et Francois s'etaient
+discretement retires au fond de la chambre pour les laisser tout entiers a
+leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un
+respectueux silence et consideraient cette scene avec attendrissement.
+Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas
+compte. Ils etaient habitues a le voir triste et taciturne. Maintenant il
+s'abandonnait a tous les elans de la joie. Ses traits, ordinairement
+severes, prenaient tous les tons dont s'eclairent les natures passionnees.
+
+--Marie, Francois, allons donc, petits faineants! s'ecria Pierre Vardouin
+en remarquant pour la premiere fois l'immobilite de sa fille et de son
+apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus
+vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux
+feter dignement le retour de ce cher Henry!
+
+Les jeunes gens ne se le firent pas repeter. Ils descendirent quatre a
+quatre les marches de l'escalier et entrerent dans le caveau. Quand ils en
+sortirent, ils s'arreterent un instant pour reprendre haleine.
+
+--Quelle heureuse rencontre nous avons faite la! dit Francois en retenant a
+grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de gres.
+
+Marie portait a la main une lampe a trois becs, qu'elle venait d'allumer.
+
+--Mon pere est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui
+parler de votre avenir.
+
+--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne
+sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les
+consolations qu'il a donnees a ma mere. N'en doutez pas, il decidera mon
+patron a me tirer enfin de mon obscurite. Son plan est deja fait. Il m'a
+recommande seulement de ne pas le contredire.
+
+--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.
+
+--Enfin! voila de la lumiere! s'ecria Pierre Vardouin. Le jour commence a
+tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.
+
+--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste
+apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux;
+mais ils sont devenus blancs.
+
+--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige
+quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si a
+plaindre! Car tu n'es pas marie, je suppose? ajouta-t-il en promenant un
+regard inquiet de sa fille a son ami.
+
+--Flatteur! Si je voulais savoir la verite, je n'aurais qu'a m'adresser a
+Marie...
+
+--Nous oublions le souper, s'ecria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons
+pour ne pas continuer ce genre de conversation.
+
+On se mit a table. Les deux maitres de l'oeuvre s'assirent en face de
+l'eglise. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer a son ami, tandis
+que Marie et Francois, places l'un a cote de l'autre sur le bahut, se
+parlaient a voix basse. Cependant le maitre de la maison n'oubliait pas ses
+convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agreable, au milieu
+des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages etaient colores d'une
+charmante animation. Les bons mots, les reparties, volant de bouche en
+bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un a l'autre,
+comme une balle dans la main des joueurs. C'etait le vrai moment des
+confidences et des epanchements.
+
+--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme
+heureux!
+
+--Je l'avoue! je n'ai pas a me plaindre du sort.
+
+--Tu as un tresor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tete du
+cote de Marie; mais il ne faut pas en etre avare...
+
+--C'est-a-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant?
+voila ta pensee... pas vrai? Eh bien! j'y ai deja songe, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut! reprit a voix basse le maitre de l'oeuvre, ma fille
+nous ecoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.
+
+--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre a merveille, dit Montredon en
+souriant.
+
+Puis il ajouta a haute voix:
+
+--J'aime a voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses
+pour l'avenir... Allons! buvons a la sante de Marie et de Francois!
+
+Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son
+regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe
+a l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arriere avec
+colere. Mais, se ravisant aussitot:
+
+--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon
+cher Henry. Je bois a la sante de Francois, qui te devra une reconnaissance
+eternelle... Je profite de ta presence pour le recompenser de ses services.
+
+Les deux amants echangerent un coup d'oeil ou se peignaient toutes les
+joies de l'esperance.
+
+--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, Francois n'est plus mon
+apprenti.
+
+Le silence etait si grand qu'on entendait distinctement la respiration des
+trois temoins de cette scene.
+
+--Je l'eleve, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, a la
+dignite de... macon!
+
+Les trois coupes retomberent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin
+vidait la sienne d'un seul trait.
+
+--Mon pere!...
+
+--Vous m'insultez!
+
+--Vous plaisantez!
+
+S'ecrierent a la fois Marie, Francois et Montredon.
+
+--Je parle serieusement, repondit Pierre Vardouin avec un calme affecte. Je
+ne peux, je ne dois rien accorder a Francois au-dela de ses merites. Je
+pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi
+ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait deja tenir dans sa
+main le compas du maitre de l'oeuvre. Quand on a de si hautes pretentions,
+il est au moins necessaire de les justifier et de donner des preuves de
+talent!
+
+--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion?
+s'ecria Francois, qui, malgre les efforts de Marie, s'etait dresse de toute
+sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru
+incapable.
+
+--Le drole ose me repliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.
+
+Henry Montredon le retint cloue a sa chaise.
+
+--Vous me reprochez mon ignorance? continua Francois, dont l'indignation ne
+connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh
+bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'eglise.
+Jetez donc un coup d'oeil sur ce modele, ajouta-t-il en designant du doigt
+un panneau en terre glaise appuye contre la muraille, dans un coin de la
+chambre. Comme symbole de la musique, vous representez David jouant du luth
+aux pieds de Sauel. Maintenant voici mon idee, et je la soumets au jugement
+de votre venerable ami.
+
+--Je te defends de parler! s'ecria Pierre Vardouin.
+
+--Francois, disait Marie, au nom de notre amitie, gardez le silence... Mon
+pere ne se connait plus!
+
+Mais le jeune homme ne l'ecouta pas.
+
+--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le representerais sous la
+forme d'un homme a puissante stature, avec une figure belle comme celle du
+Christ. Il aurait dans ses mains les tetes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous
+ses pieds, celle du Zephyr et de l'Auster; a ses cotes, Arion et Pythagore;
+entre ses jambes, Orphee: c'est-a-dire les trois grands musiciens de
+l'antiquite. Les Muses acheveraient l'ensemble en formant un cercle autour
+de son corps. Voila mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous
+desirez le comparer au modele de mon maitre.
+
+Le jeune homme se disposait a sortir.
+
+A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de
+Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'echappa des mains de son ami et, s'elancant sur Francois, il lui imprima
+sur le visage une de ces fletrissures dont la dignite humaine doit toujours
+tirer vengeance.
+
+Francois poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une
+bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tete. Mais, plus prompte que
+l'eclair, Marie se precipita devant son pere.
+
+--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant a Francois.
+
+Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur
+le plancher et s'elanca hors de la chambre.
+
+
+
+
+IV
+
+ Verite est, et je le di
+ Qu'amors vainc tout et tout vaincra,
+ Tant com cis siecle durera.
+
+ HENRY D'ANDELY.
+
+
+Francois etait dans un veritable delire. Il parcourut le village en se
+frappant le front avec des gestes de desespoir. Quelques personnes qui le
+rencontrerent eurent pitie de son etat et lui offrirent de le ramener chez
+sa mere. Mais la vue des hommes lui etait a charge, et, sans rien repondre,
+il s'enfonca dans le premier chemin qui s'offrit a lui, sans but, sans
+reflexion, en proie a une fievre devorante, desirant a tout prix la
+solitude.
+
+La lune inondait la campagne d'une douce lumiere. Il apercut bientot, a peu
+de distance, le bois temoin de ses amours. Le hasard--peut-etre
+l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
+Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber pres du banc de gazon sur
+lequel il s'etait assis le jour meme avec Marie et s'abandonna a tout
+l'exces de sa douleur, s'exagerant, comme tous les malheureux, la portee du
+coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
+defait, et ne sortit du bois que pour commencer a travers champs une course
+insensee. Le desespoir, la colere, les mille passions qui l'agitaient
+avaient surexcite ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
+franchissait d'un pied sur les fosses les plus larges et les haies les plus
+elevees. Apres avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
+surpris de se retrouver a l'entree de Bretteville. Alors seulement il pensa
+a sa mere. Mais il craignit de l'effrayer en se presentant subitement
+devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
+chemin, lorsque l'idee lui vint qu'elle etait peut-etre endormie. Cet
+espoir le decida a rentrer pour prendre du repos; car il se sentait a bout
+de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et preta
+l'oreille; tout etait silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
+brulait encore, et sa mere, agenouillee dans un coin de la chambre, priait
+pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
+temps de se lever, Francois se jeta dans ses bras. Jusque-la, il n'avait
+pas verse une seule larme. Maintenant les sanglots dechiraient sa poitrine.
+Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mere.
+
+--Oh! comme je souffre, ma mere, dit Francois en s'affaissant sur un
+escabeau.
+
+Alors seulement la pauvre femme s'apercut de la paleur de son fils et du
+desordre de ses vetements.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrive? Ton front est couvert de sueur,
+tes joues sont pales, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
+pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...
+
+--Je n'ai pas ete blesse, dit Francois, et cependant je souffre plus que si
+j'etais a mon dernier moment. Je souffre la! reprit-il d'une voix percante
+en prenant la main de sa mere et en la placant sur son coeur.
+
+Puis il baissa la tete et retomba dans un morne silence.
+
+--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
+tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
+ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me repondre!
+
+--Nous sommes perdus, ma mere! nous sommes sans ressources! repondit
+sourdement Francois!
+
+--Ne sommes-nous pas habitues a la misere? dit Magdeleine en souriant
+tristement.
+
+--C'est vrai, interrompit Francois dont les yeux brillerent d'un vif eclat;
+mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!
+
+--Comment cela? s'ecria Magdeleine au comble de l'inquietude; n'es-tu pas
+plein d'ardeur au travail?
+
+--Et si je n'ai pas d'ouvrage?
+
+--C'est mal, ce que tu dis la, Francois! tu devrais mieux reconnaitre les
+bienfaits de Pierre Vardouin.
+
+--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'ecria Francois avec un geste de
+colere. Il m'a insulte, insulte devant son ami, devant Marie! Je ne veux
+plus reparaitre devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
+ne m'a-t-il pas chasse ignominieusement de chez lui!
+
+Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'etait passe au souper de
+Pierre Vardouin: sa querelle avec le maitre de l'oeuvre et les
+circonstances qui l'avaient amenee.
+
+--Il est encore possible de le flechir, dit Magdeleine en s'avancant vers
+la porte. Si j'allais me jeter a ses pieds, lui demander ton pardon?
+
+--Ne le faites pas, ma mere! dit Francois en etreignant fortement les mains
+de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!
+
+--Ecoute Francois! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
+pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
+qui ne conviennent pas a de pauvres gens comme nous, obliges de vivre de
+leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pieces de monnaie
+de son escarcelle, voila tout ce qui nous reste: a peine de quoi vivre une
+semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
+voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
+decouragement. Allons, mon fils, de l'energie, et souviens-toi que si le
+devoir du riche est dans la charite, celui du pauvre est dans le travail.
+
+--Le travail! le travail! repeta Francois en redressant fierement la tete,
+c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-la--Dieu
+merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisivete.
+J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
+vous, ma mere. Mais ne me forcez pas a croupir dans Bretteville. Pierre
+Vardouin m'a ferme l'entree de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
+fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maitres de l'oeuvre qu'on voit
+courir le monde, offrant leurs services a qui les veut bien payer.
+
+--Tu consens donc a abandonner ta mere?
+
+--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
+entoure mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
+serez fiere, car j'aurai de la gloire!
+
+Les yeux de Magdeleine etaient tournes vers le ciel. Deux grosses larmes
+roulerent sur ses joues, tandis que ses levres s'agitaient faiblement,
+comme si elle eut adresse a Dieu une fervente priere.
+
+--Vous pleurez, ma mere? dit Francois.
+
+--J'esperais, repondit tristement Magdeleine, mourir a Bretteville et
+reposer pres de la tombe de mon mari.
+
+--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
+accomplir votre pieux pelerinage de Norrey. Allons, ma mere, repoussez a
+votre tour ces funebres pensees. Voyez, j'ai presque oublie l'insulte de
+Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
+forte resolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons a Caen. J'y
+trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientot notre tour de France.
+Un coup de main, ma mere; vous serez plus habile que moi a empaqueter mes
+vetements.
+
+--Volontiers, puisque c'est ta volonte bien arretee, soupira Magdeleine.
+
+Et le fils et la mere commencerent leurs preparatifs de voyage.
+
+Apres la brusque sortie de Francois, Marie, qui connaissait le caractere
+irritable de son pere, se decida a quitter la chambre sans avoir essaye de
+justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette resolution lui
+coutait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
+Pierre Vardouin et de donner un libre essor a sa douleur. Mais elle pensa
+que son pere pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir ete
+temoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son emotion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
+du cote d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
+vieillard lui sourit avec bonte et repondit par un coup d'oeil expressif
+qui voulait dire, a ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.
+
+Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
+rentrerait dans sa chambre; mais son hesitation s'envola, plus rapide que
+l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
+muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
+maniere a ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
+pere.
+
+La pauvre fille n'avait certes pas le vilain defaut que Walter Scott
+impute, a tort ou a raison, a toutes les filles d'Eve. Elle n'etait pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de Francois. C'etait
+son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis a
+l'accuse d'assister aux debats qui decident de son sort.
+
+Pierre Vardouin marchait a grands pas d'un bout de la chambre a l'autre.
+
+Montredon, encore assis devant la table et appuye sur un de ses coudes,
+suivait des yeux la pantomime furieuse du maitre de l'oeuvre. Il deplorait
+la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec degout.
+Et cependant il n'etait plus maitre de son envie de rire, des que la colere
+de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un eclat de
+voix pareil a une fausse note.
+
+Nous sommes ainsi. Commencons-nous a lire dans le coeur humain? Sommes-nous
+inities a ses plus sombres mysteres? nous plaignons nos semblables et nous
+en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-la seul est
+mechant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.
+
+--Francois! Francois! repetait sans cesse le maitre de l'oeuvre, maudit
+soit le jour ou je t'ai ouvert pour la premiere fois la porte de ma maison!
+
+Henri Montredon savait par experience qu'il en est de la colere de l'homme
+comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitot les eaux
+s'y brisent avec impetuosite. Puis elles se divisent en une foule de petits
+courants qui perdent de leur force a mesure qu'ils s'etendent sur un
+terrain plus large.
+
+--Voila une superbe colere! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
+comment Francois peut en etre la cause?
+
+Pierre Vardouin s'arreta brusquement et, se croisant les bras devant
+Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit repondre a une
+grosse absurdite:
+
+--Pourquoi je suis irrite contre Francois? dit-il d'une voix eclatante...
+Mais le bienfaiteur qui se voit paye d'ingratitude; le maitre, dont la
+science est mise en doute par l'eleve; le pere, dont la fille est
+compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-la ont-ils le droit de
+s'emporter? En verite! il faudrait avoir la patience d'un ange...
+
+--Pour t'ecouter plus longtemps, dit Montredon en baillant a se briser la
+machoire. Bonne nuit!
+
+Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
+Pierre Vardouin l'arreta par le bras.
+
+--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-meme que Francois est trop jeune pour
+qu'on en fasse un maitre de l'oeuvre?
+
+--Certainement, repondit Montredon en se frottant les yeux.
+
+--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entree de ma maison?
+
+--E-e-videm-em-ment! balbutia le defenseur de Francois.
+
+--Que d'ailleurs il est completement incapable?
+
+--Ou-ou-i.
+
+--Que ma fille est d'un trop haut rang?...
+
+--Ouf!
+
+--Pour epouser un si pauvre here?
+
+Cette fois, Montredon repondit par un ronflement bien caracterise.
+
+--Il dort, l'imbecile! s'ecria Pierre Vardouin en le secouant
+vigoureusement par les epaules.
+
+La colere du maitre de l'oeuvre avait change de cours, grace au systeme de
+_barrage_ d'Henri Montredon. Le ruse vieillard n'eut pas de peine a sortir
+de son faux assoupissement.
+
+--Je suis accable de sommeil, dit-il, et cependant j'avais a te communiquer
+des choses du plus haut interet. Tu n'as pas devine le but de mon voyage
+dans ce pays?... Allons, tu fremis encore!... A demain les confidences.
+
+--Il n'est pas tard, s'ecria Vardouin en cherchant a le retenir.
+
+--Peut-etre m'a-t-on recompense au-dela de mes merites, poursuivit Henri
+Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse a l'experience de Nestor...
+
+--Tu occupes un poste eminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigue.
+
+--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
+
+--Vraiment?
+
+--Et que je puis etre utile a mes anciens amis.
+
+--Tu as toujours aime a rendre service.
+
+--Si tu me fais des compliments, je m'echappe, je vais dormir!
+
+--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
+le soin de se mettre au lit des que le soleil a quitte l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
+vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontre la gloire sur
+son chemin.
+
+--Dis: plus modeste.
+
+--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services a
+quelque riche abbaye.
+
+--Mais tu as prefere l'obscurite au grand jour, le village a la grande
+ville.
+
+--J'ai renferme en moi-meme mes faibles talents.
+
+--Et personne n'est venu leur ouvrir?
+
+--On s'en repentira peut-etre, repondit fierement Pierre Vardouin.
+
+--On s'en est meme deja repenti, dit Montredon en souriant.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je suis employe, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
+Dernierement, le reverend pere abbe me fit appeler pres de lui. "Henri
+Montredon, me dit-il, je n'ai jamais doute de votre discretion et de votre
+devouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
+mission secrete..." Je recois l'ordre de partir sans retard. J'arrive a
+Caen, ou je passe deux jours, et me voila a Bretteville.
+
+--On avait entendu parler de l'eglise que je construis? dit Pierre
+Vardouin.
+
+--Sans doute.
+
+--Et alors?... demanda le maitre de l'oeuvre, avec un etranglement dans la
+voix.
+
+--Alors... il a ete decide que l'on en construirait une autre a Norrey.
+L'abbe n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fut moins bien traitee
+que le village de Bretteville.
+
+--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux eglises dans un
+si petit espace. L'une fera tort a l'autre.
+
+--A ce point de vue, la tienne n'a rien a craindre.
+
+--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-la, nous verrons
+bientot plus de clochers que d'habitants dans le pays.
+
+--J'execute les ordres de mon superieur.
+
+--Et tu vas commencer les travaux?
+
+--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songe a toi, et
+me voila.
+
+Vardouin etait rayonnant. Il lui etait doux de penser qu'il aurait encore
+une fois l'occasion de mettre ses talents en lumiere.
+
+--Ainsi, dit-il avec une certaine timidite, tu as songe a moi pour la
+construction de cette nouvelle eglise?
+
+--Non, mon cher! non! pas precisement.
+
+Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
+monta au visage.
+
+--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colere.
+
+Henri Montredon ne repondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-la, il
+avait dirige l'entretien suivant ses desirs, menageant les emportements de
+Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et denoue,
+suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la piece devenait
+serieuse; il eut un moment d'inquietude et d'hesitation.
+
+Pierre Vardouin avait etudie avec lui le grand art des maitres de l'oeuvre.
+Pendant trois ans ils s'etaient coudoyes dans les memes chantiers; ils
+avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
+leurs projets, se disaient leurs esperances. Refuserait-il maintenant a son
+ancien camarade une legere satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
+mot a dire pour le voir sauter a son cou et pleurer de joie. D'un autre
+cote, qui pouvait lui repondre des moyens de Francois Regnault, a qui il
+commencait a penser serieusement pour lui confier la direction des travaux
+de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'experience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
+d'Henri Montredon allaient de Francois a Pierre Vardouin qui semblait, en
+derniere analyse, etre sur le point de faire pencher la balance de son
+cote, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
+a coup terminer ce combat interieur en faveur de Francois.
+
+--Elle l'aime, se dit-il; son pere est vieux et n'a plus longtemps a vivre;
+il est juste que sa vanite se taise devant le bonheur de sa fille.
+
+Pierre Vardouin s'etait leve et avait recommence sa promenade furieuse.
+C'etait le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arreta au passage en lui appliquant
+familierement la main sur l'epaule.
+
+--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, a
+faire quelque chose de nuisible a ta reputation?
+
+--Non, par Saint Pierre; mon patron!
+
+--Ecoute-moi alors... Le maitre de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
+qu'il connait le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
+je confie la construction de l'eglise de Norrey a un homme de talent. Il
+est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas propose cette
+affaire?
+
+--Merci! s'ecria Pierre Vardouin en serrant energiquement la main de son
+ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
+Bretteville n'aura pas a craindre la comparaison.
+
+--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Ou le
+trouver?
+
+--Je ne sais.
+
+--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
+inexperimente ferait bien mon affaire... J'ai pense a Francois.
+
+--Un enfant! s'ecria Pierre Vardouin.
+
+--C'est justement ce qui m'en plait.
+
+--Il fera absurdites sur absurdites!
+
+--Tant mieux.
+
+--Il est d'un entetement a toute epreuve
+
+--A merveille!
+
+--Il n'ecoutera aucun conseil.
+
+--Bravo!
+
+--Il est meme capable de montrer du talent, pour nous contredire.
+
+--Pour cela, je l'en empecherai bien.
+
+--Comment? demanda Pierre Vardouin.
+
+Il y avait, dans la maniere dont ce mot fut accentue, une telle inquietude,
+un aveu si naif du merite de Francois, que Henri Montredon ne put
+s'empecher de sourire.
+
+Tu n'ignores pas, dit-il, que Francois ferait tout au monde pour obtenir la
+main de ta fille?
+
+--Il ne l'aura jamais!
+
+--On peut la lui promettre.
+
+--Quitte a ne pas tenir?
+
+--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour ou la
+croix...
+
+--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
+
+--C'est cela meme!... Comprends alors son ardeur a conduire les travaux, a
+presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assure qu'il ne
+prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
+
+En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maitre de
+l'oeuvre tout etourdi de cette etonnante confidence.
+
+Derriere la porte, il trouva Marie.
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
+entendu... Etes-vous contente?
+
+--Pas plus que ne le serait Francois, s'il eut ete a ma place.
+
+--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon devouement?
+
+--Quand on aime vraiment quelqu'un, repondit Marie d'une voix ferme, on le
+defend; mais on ne le degrade pas, en le mettant dans une situation d'ou il
+ne peut sortir qu'avec honte et deshonneur.
+
+--Il fallait bien mentir un peu...
+
+--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
+dit noblement Marie. Et moi qui aime Francois de toutes les forces de mon
+coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
+accorderais pas un regard de pitie, s'il devait oublier, en faisant un
+marche indigne, ce qu'il doit a Dieu et a son art.
+
+Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, a la pensee du role humiliant
+qu'on voulait faire jouer a Francois.
+
+Le lendemain, le soleil se leva radieux a l'horizon. L'espace qu'il allait
+parcourir s'etendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel eut voulu celebrer sa bienvenue en ecartant tout ce qui pouvait
+nuire a son eclat.
+
+Lorsque Francois se reveilla, ses yeux furent eblouis par un rayon de
+soleil qui, apres avoir traverse la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta a terre, presque
+honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenetre. Une
+brise tiede et chargee d'aromes penetra dans l'appartement. Le jeune homme
+aspira avec force cet air vivifiant.
+
+--La belle matinee! s'ecria-t-il en promenant lentement son regard sur
+l'azur du ciel.
+
+--Helas! la journee ne lui ressemblera pas! dit tristement la mere de
+Francois, qui s'etait approchee sans bruit.
+
+Francois saisit les mains de sa mere dans les siennes. Dieu sait seul ce
+qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
+regard qu'ils echangerent tous les deux. Cette nouvelle emotion allait
+peut-etre ebranler la resolution du jeune homme. Ses reves d'avenir, ses
+projets de voyage, le mystere d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
+pour lui le meme charme qu'au moment de la colere. Il sentait tout ce qu'il
+allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
+rapidement dans sa memoire les evenements de la soiree. La conduite de
+Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
+reconnaissait meme des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eut consenti a
+faire les premieres avances. La perspective d'une telle humiliation lui
+rendit toute son energie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
+vetements et ceux de sa mere. Il le jeta sur son dos, empoigna le baton
+dont son pere se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
+grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
+
+--Ma mere, dit-il, voici l'heure ou les travailleurs se rendent aux champs.
+Il est temps de partir.
+
+La veuve se cacha la tete dans les mains.
+
+--Partons, ma mere! reprit Francois d'un ton moins assure.
+
+La pauvre femme ne repondit pas; elle eclata en sanglots. Son fils lui
+tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
+
+--Mere, dit-il tout bas, de maniere a ne rien laisser voir de la douleur
+qui le suffoquait, venez-vous?
+
+--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prete
+aux anges.
+
+Francois et sa mere, dans leur foi naive, crurent en effet que, touche de
+leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
+
+Ils se retournerent et, surpris, reconnurent Marie.
+
+La jeune fille etait encadree dans la baie de la porte, au milieu de la
+vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de clematite. Elle etait rayonnante de beaute. Placee
+ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
+a une epoque plus rapprochee de nous, a ces portraits de jeunes femmes, que
+les artistes du dix-huitieme siecle se plaisaient a entourer de guirlandes
+de fleurs.
+
+Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
+
+--Mechants! disait-elle en pleurant, mechants qui vouliez abandonner votre
+petite Marie!
+
+Francois etait reste sur le seuil de la porte. Tout a coup il poussa un
+grand cri et rentra precipitamment dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il? demanderent les deux femmes.
+
+--Pierre Vardouin! s'ecria Francois hors de lui. Il s'avance de notre cote.
+
+--Quel malheur si mon pere me surprenait ici! dit Marie.
+
+--Venez! lui dit la veuve Regnault.
+
+Elle l'entraina dans la chambre voisine.
+
+Lorsqu'il vit le maitre de l'oeuvre entrer d'un pas resolu dans la maison,
+Francois porta instinctivement la main a son coeur, comme pour en comprimer
+les battements. Il etait trop jeune, et ses passions etaient trop vives
+pour que son emotion echappat a un oeil aussi exerce que celui de Pierre
+Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le defi; mais elle etait
+pleine de noblesse et de fierte. Il se decouvrit, par respect pour les
+cheveux blancs du maitre de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
+explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
+homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
+d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avanca donc a sa rencontre en lui
+tendant la main.
+
+--Francois, dit-il, l'offense etait grave,--je le sais,--mais irreflechie.
+Voici la main qui vous a frappe. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
+ami qui reconnait ses torts?
+
+Le jeune homme repondit par une etreinte cordiale, mais tout en conservant
+une certaine retenue et sans manifester d'etonnement. Cette froideur deplut
+au maitre de l'oeuvre.
+
+--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
+
+--Dieu m'en preserve! dit Francois. Seulement j'ai peine a croire que je
+doive la visite de Pierre Vardouin a un but desinteresse. J'attends donc
+l'explication de sa demarche.
+
+--Tu as vraiment une penetration remarquable pour ton age, Francois.
+Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
+
+--Non! repondit Francois avec fermete. Vous me rendez votre amitie, et je
+vous en suis reconnaissant. Mais quant a travailler sous vos ordres,
+jamais!... Voyez plutot, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son baton
+de voyage, je me disposais a partir.
+
+Un eclair de joie illumina le visage severe de Pierre Vardouin.
+
+--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
+peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
+etait l'occasion.
+
+Mais une reflexion le ramena a sa premiere idee. Si Francois quittait le
+pays, Henri Montredon choisirait peut-etre quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait a surpasser la renommee de Pierre Vardouin.
+Au contraire, s'il obtenait pour Francois la direction des travaux de
+Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
+l'ecraserait sous ses pieds, plutot que de permettre a son talent de se
+deployer.
+
+--Tu tiens a ton independance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
+
+--Je suis lasse d'obeir.
+
+--Et si tu commandais a ton tour?
+
+--Oh! cela n'arrivera jamais!
+
+--Plus tot que tu n'oserais l'esperer.
+
+--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas serieux?
+
+--Tellement serieux que je viens t'offrir le baton de maitre de l'oeuvre.
+
+--Quoi! s'ecria Francois, le front rayonnant d'esperance, je conduirais des
+ouvriers, je construirais des eglises! Tous mes reves, toutes les belles
+choses que j'ai concues, que j'ai meditees, je pourrais leur donner une
+forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
+ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusat pas la main
+de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
+je ne suis qu'un insense; et vous-meme, vous ne pouvez vous empecher de
+rire de ma folie!
+
+--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
+l'expression de la verite que voila Henri Montredon...
+
+--Tout pret a vous saluer du titre de maitre de l'oeuvre, dit le nouveau
+venu en entrant.
+
+--Ah! s'ecria Francois.
+
+Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main a son protecteur et le
+remercia par un regard eloquent.
+
+--J'espere que tu nous construiras une belle eglise, dit Montredon en lui
+frappant amicalement sur l'epaule.
+
+Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
+
+--Oh! repondit Francois, je vous ferai quelque chose de beau!
+
+--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref delai pour
+construire ton eglise.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais au juste, repondit Pierre Vardouin assez embarrasse du silence
+d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
+
+--Plus que la gloire!
+
+--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
+
+Le jeune homme tomba aux genoux du maitre de l'oeuvre.
+
+--Le jour ou l'on posera la derniere pierre de l'eglise de Norrey.
+
+--Cependant, dit Francois, je ne puis sans un temps raisonnable...
+
+--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hateras les travaux, tu presseras les
+ouvriers. Rien n'est impossible a l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
+ma parole. Voila mes conditions!
+
+--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assuree en entrant dans la
+chambre avec la veuve Regnault.
+
+Pierre Vardouin devint horriblement pale. Il voulut saisir sa fille et
+l'entrainer. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers Francois, le
+prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attache a la
+muraille. Les spectateurs de cette scene etaient sous le coup d'emotions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colere,
+son etonnement ou son admiration.
+
+--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ a
+Francois. Quelle expression de souffrance! quelle resignation divine!
+quelle sublime bonte dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
+une matiere ingrate, de facon qu'il en ressortit un si poignant embleme de
+la passion de Jesus, celui-la,--n'est-ce pas,--devait etre un merveilleux
+sculpteur, un des princes de son art? Non, c'etait un simple ouvrier. Eh
+bien! le fils de cet homme inspire vient d'etre nomme maitre de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, Francois; car ce Christ est l'ouvrage de votre
+pere. Ferez-vous injure a sa memoire? oublierez-vous ses lecons?
+consentirez-vous a faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
+Francois!... Que votre travail merite l'admiration des hommes; que votre
+amour pour moi devienne une source feconde d'inspirations; qu'il ne soit
+pas une entrave au developpement de votre genie. Ne vous pressez pas,
+consacrez a votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
+attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
+de ne jamais donner ma main a un autre que vous!
+
+Le rayonnement du bonheur illuminait le front de Francois. Il tomba aux
+genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
+baisers. Mais la jeune fille se deroba a ces marques d'amour et, se
+tournant resolument du cote de Pierre Vardouin:
+
+--Mon pere, dit-elle, je suis a vos ordres.
+
+Son assurance, la fierte de son attitude en imposerent au maitre de
+l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras a sa fille et sortit, apres
+avoir jete sur Francois un regard ou se peignait toute sa haine.
+
+
+
+
+V
+
+Deux martyrs.
+
+
+Huit ans s'etaient ecoules depuis le serment de Marie. Son fiance avait
+noblement repondu a son religieux enthousiasme. La tour de l'eglise de
+Norrey s'elevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
+elances.
+
+Rien de mieux ordonne que l'ensemble de l'edifice; rien de plus elegant, de
+plus acheve que ses moindres details. On n'y voyait pas les lourds et
+massifs piliers de l'epoque romane; on n'y voyait pas les formes
+contournees, les tours de force qui, plus tard, caracteriserent
+l'architecture dite _flamboyante_. C'etait un des types les plus heureux de
+cette belle periode du treizieme siecle, dont la Sainte-Chapelle est
+l'ideal. La, tout est si bien prevu que l'oeil n'est blesse par aucune
+defectuosite; tout est si bien a sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
+retrancher le plus petit ornement sans nuire a l'effet general. Les
+colonnettes s'elancent legerement, des deux cotes du choeur, pour se
+rejoindre a la voute et s'y epanouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fusees qui decrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
+une gerbe de feux du Bengale. La tenuite des piliers ne vous cause aucun
+effroi; car ils sont aussi solides qu'elegants. Ils ne ressemblent pas a
+ces geants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
+jambes amaigries, mais a ces hommes bien proportionnes, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement developpee.
+
+Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
+et de l'utile, voila ce qui fait le charme et le prix de la petite eglise
+de Norrey.
+
+Au moment ou nous retrouvons Francois, le jeune maitre de l'oeuvre etait au
+milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
+lui, sans que l'idee de les surveiller ou d'ecouter leurs propos vint
+troubler sa reverie. Appuye contre un bloc de pierre, les yeux fixes sur le
+corps carre de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
+l'edifice fut dignement couronne, le jeune homme semblait abime dans de
+profondes reflexions. Une expression de mortelle tristesse etait repandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
+demeurait, les bras croises, immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
+n'avait-il pas ete la source?
+
+Huit longues annees s'etaient passees depuis la promesse de Marie. On lui
+avait defendu de la voir. La pauvre fille etait enfermee ou surveillee.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
+de la maison. Impossible de le flechir, impossible meme de parvenir jusqu'a
+lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
+reprises, Francois avait envoye sa mere chez le maitre de l'oeuvre de
+Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
+l'ecouter et lui ferma sa porte. Helas! la pauvre femme n'eut point
+l'occasion de tenter une nouvelle epreuve; une courte maladie l'enleva a
+l'affection de son fils.
+
+Ce fut pour Francois le plus affreux des malheurs. Prive de l'amour de
+Marie, prive des consolations de sa mere, il eut un horrible vertige, en se
+sentant reduit a ses seules forces morales. Pas un etre qui s'interessat a
+lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
+nourriture du coeur; personne a aimer!
+
+Le jeune homme fut arrache a ses sombres pensees par une petite altercation
+qui venait de s'elever entre ses ouvriers.
+
+--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
+s'extenuer a polir des cailloux, pour que le diable s'amuse a les mettre en
+morceaux.
+
+--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
+
+--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'eglise cette nuit? demanda
+un troisieme.
+
+--Pas moi, certes!
+
+--Ni moi.
+
+--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
+affronter les esprits de l'enfer.
+
+--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
+compagnie.
+
+--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses serieuses, repondit
+Greffin visiblement contrarie.
+
+--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portee hier soir
+dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort a propos pour empecher
+une querelle.
+
+--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
+de mieux!
+
+--Eh bien, voila! dit le sculpteur.
+
+Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
+
+--Elle est brisee? demanderent les ouvriers en choeur.
+
+--On lui a tranche la tete! repondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
+que Kerlaz avait recu l'ordre de passer la nuit dans l'eglise. Je
+m'appretais a y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garcon
+s'est avance a ma rencontre avec une mine a faire trembler. Une bosse
+affreuse lui cachait la moitie d'un oeil.
+
+--Il est tombe? demanda-t-on.
+
+--Non; mais il s'est battu.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il parait qu'il
+s'eclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
+prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
+est un rude compere et qui n'a pas peur, s'est approche de lui tout
+doucement. Mais au moment ou il allongeait la main pour l'empoigner, il a
+recu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
+bonsoir! l'esprit etait parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
+ne tiens pas a etre defigure, j'ai pris la ferme resolution de ne pas
+monter la garde dans l'eglise.
+
+--Je vous eviterai cette peine, dit Francois qui s'etait approche du groupe
+des parleurs. Je veillerai moi-meme, cette nuit, a la surete de l'eglise.
+J'entends que desormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
+ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
+de vous.
+
+Francois s'avanca a grands pas vers la maison qu'il occupait a l'extremite
+du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
+s'approcha d'une table et se mit a ecrire, sous la dictee de son coeur. Il
+ferma sa lettre et la donna a l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
+seuil de la porte.
+
+--Morbrun, lui dit-il d'une voix emue, vous connaissez la maison de Pierre
+Vardouin. Courez a Bretteville, et tachez de remettre ce billet entre les
+mains de Marie.
+
+--Mais vous n'ignorez pas que le maitre de l'oeuvre ne permet a personne
+d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?
+
+--Je m'en rapporte a votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
+billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.
+
+Francois s'assit sur un banc place devant la maison et regarda s'eloigner
+Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidite d'un
+lievre poursuivi par une meute.
+
+Ce n'etait pas un garcon a sentiments bien vifs. La tete jouait un plus
+grand role que le coeur dans son affection pour Francois. Homme d'esprit
+lui-meme, il se faisait un honneur d'obeir aux volontes d'un maitre
+intelligent. Bref c'etait un de ces caracteres portes naturellement au
+bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutot
+qu'une vertu.
+
+Tandis que Morbrun devorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingenieux
+pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Des qu'il fut devant la
+maison du maitre de l'oeuvre, il prit la desinvolture et la voix d'un homme
+avine. Tout en trebuchant et maugreant a la facon des ivrognes, il vint
+rouler avec force contre la porte exterieure. Le bruit de sa chute attira
+du monde. Une fenetre s'ouvrit au-dessus de lui.
+
+--Qui est la? dit une voix de jeune fille.
+
+--Quelqu'un qui desirerait parler a Pierre Vardouin, repondit le sculpteur
+avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.
+
+--Il est sorti.
+
+--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
+ses jambes.
+
+Puis, tirant la lettre de sa poche:
+
+--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
+charge de vous remettre.
+
+Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
+la fenetre etait trop elevee au-dessus du sol. Alors elle ota prestement le
+cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
+minute le cordon fut descendu, la lettre attachee et introduite dans la
+chambre. Marie fit un geste de remerciment a Morbrun et referma la fenetre.
+Son coeur battit violemment, quand elle decacheta la lettre; et ses yeux se
+remplirent de larmes, a mesure qu'elle avancait dans sa lecture. Voici ce
+que lui disait Francois:
+
+ "Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
+ Pensez-vous toujours a votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
+ imaginer combien de fois j'ai maudit le jour ou je me suis engage,
+ au pied du Christ, a meriter votre estime et celle des hommes! Que
+ me sert la gloire? Cette vaine renommee, je la donnerais pour un
+ instant passe aupres de vous. On repete autour de moi que mon
+ oeuvre est belle. Les meres seraient jalouses de voir leurs enfants
+ recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
+ ces eloges que j'avais tant desires, loin de me satisfaire, ils me
+ brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
+ mon travail, ils semblent par cela meme m'eloigner encore de vous.
+ Moi qui aurais voulu passer ma vie aupres de vous! Moi qui n'aurais
+ demande pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!
+
+ "Il ne m'est donc plus permis d'ecouter votre voix, de serrer votre
+ main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
+ d'affection; mon ame est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+ avec qui pleurer!... Ma mere, ma pauvre mere! elle n'est plus la
+ pour me donner des consolations. Je n'ai meme plus la force de la
+ resignation. Je me sens tout pret a blasphemer. Je ne sais quelle
+ voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
+ l'inquietude me torturent a chaque heure du jour et de la nuit.
+ J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
+ deja plus un pressentiment. On m'a dit que votre pere veut vous
+ marier. Ce bruit-la est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
+ de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre pere vous
+ enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
+ a l'autel. Cette pensee me brise le coeur, et je ne me sens plus
+ maitre de ma volonte. Marie, ayez pitie de moi! Il faut que je vous
+ parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
+ dussiez-vous vous attirer la colere de votre pere. Ce soir, je vous
+ attendrai aupres de l'eglise de Norrey. Venez, lorsque le soleil
+ aura disparu a l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
+ ami...
+
+ "Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
+ quand il desespere de vous voir. Votre presence le guerira. Ne
+ craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mere elle-meme nous
+ entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
+ pieds, a cote de celle de mon pere. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
+ mais ne me refusez pas!"
+
+La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner a l'emotion que lui
+causaient les plaintes de Francois. On venait de refermer brusquement la
+porte de la rue, et les pas de son pere resonnerent pesamment sur les
+degres de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
+passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin etait deja dans la
+chambre.
+
+--Ces pleurs-la n'auront donc pas de fin? dit le maitre de l'oeuvre d'une
+voix dure.
+
+--Je pensais aux jours de mon enfance, repondit Marie en essayant de
+sourire.
+
+--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
+au passe, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
+connaitras le prix des larmes.
+
+--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.
+
+--Voila precisement le mal, continua Pierre Vardouin en deposant son
+manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise education! Ils n'ont plus de
+courage dans les jours malheureux.
+
+--Il y a des exceptions, soupira Marie.
+
+--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberte peut-etre?
+
+--Vous m'enfermez a clef.
+
+--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gre de ta franchise. J'oubliais
+que les filles se fatiguent de l'autorite paternelle, quand elles ont
+depasse vingt ans.
+
+En disant cela, Pierre Vardouin se mit a sourire. Marie, encouragee par son
+air affable, eut une lueur d'esperance. Elle courut vers son pere et lui
+fit mille caresses.
+
+--Vraiment! mon pere, dit-elle en cherchant a lire dans ses yeux, vous
+auriez l'intention?...
+
+--De te marier... Qu'y a-t-il la d'etonnant?
+
+Marie poussa un cri de joie. Cette revelation repondait au plus cher de ses
+desirs.
+
+--Tu consens donc a quitter ton vieux pere? dit le maitre de l'oeuvre en
+passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.
+
+--Tot ou tard, mon pere, il le faudra bien.
+
+--Et: mieux vaut tot que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
+proverbe.
+
+Marie ne chercha point a repondre a cette plaisanterie. Elle se serait
+d'ailleurs mal defendue. Son visage etait rayonnant.
+
+--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle a son pere.
+
+--Aujourd'hui meme.
+
+--Il vous a dit combien il a souffert?
+
+--Sans doute. Le pauvre garcon attendait depuis si longtemps. Il s'est jete
+a mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: "Dans peu de jours, lui
+ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
+hommes."
+
+Les joues de Marie se couvrirent d'une paleur mortelle.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.
+
+--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'echevin.
+
+--Ce n'est pas lui! s'ecria la jeune fille en laissant tomber sa tete dans
+ses mains. Ah! vous etes cruel, mon pere.
+
+--Quoi! tu pensais encore a l'autre?
+
+--Il a ma parole, repondit simplement Marie.
+
+--Il n'y tient guere, crois-moi. S'il t'aimait sincerement, est-ce qu'il
+aurait mis huit ans, et plus, a construire l'eglise de Norrey?
+
+--Il n'a fait que son devoir.
+
+--Oui; mais il est plus epris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
+On le salue du nom de maitre illustre; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me delaisse moi! pour ce miserable apprenti, qui sait a peine
+begayer son art... La fumee de l'orgueil lui derobe le souvenir de ce qu'il
+nous doit. Il reve deja une alliance plus relevee. Il te dedaigne.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Il ne pense plus a toi; j'en ai des preuves.
+
+Indignee de la conduite de son pere, Marie fut tentee de le confondre en
+mettant sous ses yeux la lettre de Francois. Mais elle s'arreta a temps,
+dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.
+
+--Quel est donc le merite de Francois? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
+prodigue les eloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
+de la naissance?
+
+--Mais je l'aime! s'ecria Marie d'un ton dechirant.
+
+Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille etait
+attache a la satisfaction de son amour pour Francois. Son premier, son bon
+mouvement, celui que lui dictait son instinct de pere, allait peut-etre lui
+arracher un consentement. Marie attendait son arret en fremissant,
+lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
+Pierre Vardouin et paralysa son elan genereux.
+
+--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
+l'eglise de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
+comparaison de celle de Francois!
+
+Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
+n'a plus qu'a deposer ses instruments d'experimentation en attendant la fin
+du desordre. Ne doit-il pas en etre de meme du moraliste? Que viendrait
+faire sa science en presence des cataclysmes du coeur humain? Sa methode,
+si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'aneantir les
+affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
+la statistique, qu'il constate une monstruosite de plus.
+
+La jalousie de Pierre Vardouin s'etait reveillee, plus active, plus
+effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de hair Francois de toutes
+les forces de son ame. Il embrassait dans son inimitie tout ce qui pouvait
+porter quelque interet a son ancien apprenti. Il lanca un regard terrible a
+sa fille et sortit en blasphemant.
+
+Marie profita de son absence pour s'abandonner librement a sa douleur. Il
+etait trop evident a ses yeux qu'elle n'avait plus a esperer que dans la
+misericorde de Dieu. Elle attendit avec resignation le retour de son pere.
+Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
+ne fut echange entre le pere et la fille. Marie retenait a peine ses
+sanglots.
+
+Cependant la nuit commencait a remplir tout de son ombre, et l'heure du
+rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilege si
+elle n'eut pas tente l'impossible pour aller donner des consolations a
+Francois. Elle sentait elle-meme le besoin de pleurer avec lui. Son pere
+sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
+febrile les moindres mouvements du maitre de l'oeuvre.
+
+Enfin il se leva de table plus tot que de coutume, prit son manteau et
+descendit l'escalier avec precipitation.
+
+Au bruit epouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
+degre d'irritation de son pere. Elle s'approcha de la fenetre et le suivit
+des yeux aussi longtemps que l'obscurite le lui permit. Puis elle se
+demanda par quels moyens elle parviendrait a s'echapper de la maison. Ses
+mouvements indecis temoignaient du peu de succes de ses recherches. Soudain
+le feu de la resolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
+descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se leverent
+vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.
+
+--Mes pressentiments ne m'ont pas trompee! s'ecria-t-elle. Dans sa colere,
+il a oublie ses precautions habituelles... Je suis libre!
+
+En meme temps elle attirait la porte, qui gemit peniblement sur ses gonds.
+
+--Il me tuera peut-etre a mon retour, pensa-t-elle, mais Francois va savoir
+que je l'aime encore!
+
+Et la courageuse fille se mit a courir dans la direction du village de
+Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher a sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta precipitamment de cote et
+chercha une cachette derriere une haie d'aubepine.
+
+Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
+a autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisees,
+brillante comme un miroir d'argent qui refleterait les rayons du soleil. Au
+moment ou Marie se croyait le mieux a couvert, un des gros nuages se
+dechira, et des flots de lumiere se repandirent sur la route et sur la
+campagne.
+
+Deux cris de joie signalerent cette victoire de l'astre sur les tenebres.
+Dans l'homme qui lui avait cause tant d'effroi, Marie venait de reconnaitre
+Francois.
+
+Les deux jeunes gens echangerent un rapide regard et se jeterent dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'ecria Francois, quand il
+se fut rendu maitre de son emotion.
+
+--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.
+
+--Vous etes bonne, repondit Francois en deposant un baiser sur le front de
+la jeune fille.
+
+--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
+comme de grands parents.
+
+--Ou faut-il vous mener?
+
+--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.
+
+--Vous exagerez...
+
+--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
+vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
+admirer.
+
+--En effet, voila huit ans que je souffre!...
+
+--Est-ce un reproche? dit Marie.
+
+--Pour cela, non, repondit Francois. Vous n'avez fait que votre devoir en
+me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre pere devait-il se montrer
+si impitoyable?
+
+--Oh! ne me parlez pas de mon pere! interrompit Marie. Soyons tout entiers
+au bonheur de nous voir!
+
+Ils etaient arrives au detour du sentier, et l'eglise se dressait devant
+eux dans toute sa magnificence.
+
+--Dieu, que c'est beau! s'ecria Marie. Oh! que je suis contente, que je
+suis fiere de vous, Francois!
+
+En, meme temps elle enlaca ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
+mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
+de bonheur firent oublier a Francois ses huit annees de souffrance. Ses
+yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de felicite, se promenaient
+avec amour de Marie a l'edifice en construction, et ses levres cherchaient
+en vain des mots qui repondissent aux sentiments qui remplissaient son ame.
+
+Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes beatitudes, si
+fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientot suivies d'une tristesse
+mortelle. Le front de Francois s'inclina, charge de langueur.
+
+Et n'est-ce pas le propre des natures elevees d'associer au bonheur present
+un penible souvenir, de ne jamais gouter une joie, un plaisir sans y
+trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, a l'aieul qui n'est
+plus!
+
+--Que je suis heureux! s'ecria-t-il d'une voix emue... Si ma mere pouvait
+partager ma joie!
+
+Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle apercut alors deux
+petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
+rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.
+
+--Prions! dit Marie en tombant a genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
+oublie les morts.
+
+--Marie, s'ecria tout a coup Francois, n'avez-vous pas entendu du bruit?
+
+--Je ne sais. Mais je ne puis m'empecher de trembler. Il me semble que la
+nuit est glaciale. L'obscurite augmente de plus en plus... J'ai peur,
+Francois!
+
+--Tranquillisez-vous; je suis la pour vous proteger, repondit le jeune
+homme en couvrant Marie d'un epais manteau qu'il avait tenu jusque-la sur
+son bras.
+
+--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et separons-nous. Mon
+pere peut rentrer d'un instant a l'autre. Vous figurez-vous bien sa colere,
+s'il ne me trouve pas a la maison?
+
+--On jurerait qu'il y a de la lumiere dans la tour, interrompit Francois.
+
+--C'est peut-etre un reflet de la lune, dit Marie.
+
+--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.
+
+Il se dirigea vers l'eglise.
+
+--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.
+
+--Les ouvriers, continua Francois, pretendent que ce sont des esprits. Je
+croirais plus volontiers a la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
+bientot avoir sonde ce mystere.
+
+--Ne vous exposez pas! s'ecria Marie en cherchant a retenir son ami.
+
+--Ne craignez rien, repondit-il. Je serai bientot de retour.
+
+A ces mots, il entra resolument dans l'eglise et prit un ciseau laisse la
+sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.
+
+Marie l'avait suivi dans la nef, en proie a une vive terreur. Elle
+s'agenouilla sur une dalle et commenca une fervente priere. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.
+
+Arrive au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
+lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
+doigts. Francois ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
+fortement le bras de l'inconnu et l'entraina avec vigueur.
+
+--Je te tiens enfin! s'ecria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
+n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
+nommes.
+
+Le prisonnier sortit de la penombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
+homme lacha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.
+
+C'etait Pierre Vardouin.
+
+Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.
+
+--Que faisiez-vous la a cette heure? demanda enfin Francois, dont la
+poitrine se soulevait par bonds violents.
+
+--N'est-il pas permis au maitre de visiter le travail de son eleve?
+
+--Mais vous brisiez des sculptures! reprit Francois avec indignation. Vous
+n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
+Marie!
+
+--Proclame partout que ton eglise a ete construite sur mes plans, dit
+Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie a l'autel.
+
+--Que je fasse cette infamie? s'ecria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
+l'artiste se reveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!
+
+--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.
+
+Et, plus prompt que l'eclair, il se precipita sur le jeune homme, qu'il
+etreignit de ses bras nerveux. Francois, pris a l'improviste, n'eut pas le
+temps d'opposer de resistance. Il fut souleve et porte sur le bord de la
+plate-forme.
+
+--Reflechis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abime.
+
+Francois ne repondit pas. Il avait reussi a degager celle de ses mains qui
+tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui lacha prise. Et Francois roula dans le vide. Son corps
+rencontra un restant d'echafaudage, s'y arreta un instant, puis rebondit et
+vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.
+
+Cependant la lune eclairait de ses tristes reflets l'interieur de l'eglise.
+
+Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongee de Francois
+la frappa de terreur. Elle se leva, pale comme une morte, et s'approcha, en
+chancelant, de la porte qui donnait acces a la tour.
+
+Au moment ou elle mettait le pied sur la premiere marche, la figure sombre
+de Pierre Vardouin s'offrit a ses regards. Elle faillit tomber a la
+renverse; mais elle retrouva subitement toute son energie a la pensee du
+danger que Francois avait couru. Et saisissant une des mains du maitre de
+l'oeuvre:
+
+--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de Francois?
+
+--Le malheureux s'est tue! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
+sous le regard penetrant de sa fille.
+
+Marie bondit hors de l'eglise et courut au pied de la tour.
+
+Le corps de Francois etait etendu a terre. Sa tete reposait sur le tertre
+d'une tombe, comme s'il se fut endormi pour toujours sur la couche des
+morts.
+
+Marie se jeta a genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.
+
+--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
+expression de reconnaissance.
+
+--Qui est la? soupira faiblement le jeune homme.
+
+--C'est moi; c'est votre Marie.
+
+--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
+yeux.
+
+--Ne parlez pas ainsi! repondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
+que votre tete repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
+Oh! personne ne m'enlevera mon tresor!
+
+--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
+eglise, je ne l'acheverai donc pas?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachevee, comme ma destinee!
+
+--Si vous m'aimez, Francois, vous reprendrez courage... Mon pere est parti
+pour chercher du secours...
+
+--Votre pere! s'ecria Francois avec horreur.
+
+--Quoi? dit Marie plus pale que son amant.
+
+--Je lui pardonne tout, murmura Francois.
+
+Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
+epuise, et sa tete retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
+Folle de douleur et d'amour, Marie serra Francois contre sa poitrine et lui
+donna un baiser brulant. Le jeune homme se ranima sous cette etreinte
+passionnee, et ses yeux reprirent tout leur eclat.
+
+--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.
+
+--Je vous abandonnerais!...
+
+--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous epargner cet horrible
+spectacle.
+
+--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?
+
+--Mon pere etait ainsi quand il tomba du haut de son echafaudage. Il nous
+parla avec force... puis... tout d'un coup...
+
+--Oh! vous me desesperez, Francois! s'ecria Marie en eclatant en sanglots.
+
+--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit Francois. Toutes ces etoiles
+qui brillent au-dessus de nos tetes, ce sont les cierges de mes
+funerailles, les funerailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
+vivre, vivre pour vous, pour mon eglise, pour ces beaux astres! Nous
+aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
+reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'eglantier
+ou vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
+les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
+Marie... Encore un baiser!
+
+Marie approcha ses levres de celles du jeune homme.
+
+Quand elle releva la tete, l'ange de la mort avait passe entre les deux
+amants; et l'ame de Francois etait allee rejoindre celle de sa mere.
+
+Absorbee qu'elle etait dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
+pere qui revenait de laver sa blessure a une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appelee, elle leva vers le maitre de l'oeuvre ses yeux
+egares. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son pere; et, de la, son regard s'etait
+abaisse fatalement sur le ciseau que Francois tenait encore dans la main
+droite.
+
+L'affreux mystere s'etait fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
+d'horreur et tomba presque inanimee aux pieds de Francois.
+
+ * * * * *
+
+Marie eut le malheur de survivre a son amant. A cette epoque, on n'avait
+pas encore appris a se soustraire au desespoir par une mort volontaire.
+
+Douce, affectueuse comme par le passe, la jeune fille continua d'habiter
+sous le meme toit que son pere. Plus elle le voyait triste et ronge par les
+remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En presence d'un
+tel devouement, le maitre de l'oeuvre vecut dans la persuasion que sa fille
+ne se doutait pas de l'affreuse verite.
+
+Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire a l'idee de voir les plus
+belles annees de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitie
+de sa victime. Il voulut lui preparer un avenir heureux.
+
+Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se revolta. Elle repondit
+simplement:
+
+--L'eglise de Norrey n'est pas achevee. C'est la le delai que vous m'aviez
+impose pour mon mariage. J'attendrai!
+
+Ce refus porta un coup funeste au vieux maitre de l'oeuvre. Ses facultes
+baisserent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risee et le jouet
+des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
+consentait a mettre ses robes de fete pour amuser le pauvre insense.
+
+Il y a certes plus de grandeur a supporter une telle existence qu'a monter
+sur le bucher des persecutions; et les martyrs, dont les religions ont le
+plus le droit de s'enorgueillir, sont peut-etre ceux-la meme qui ont le
+courage de vivre tout en ayant la mort dans l'ame.
+
+A partir de la mort de son pere, le temps que Marie ne consacra pas a
+visiter les malheureux, elle le passa a prier sur la tombe de Francois.
+Souvent, apres l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
+vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
+de gazon ou nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
+Francois. Alors sa pensee se reportait vers ces temps de bonheur et
+d'esperance, et des larmes ameres coulaient de ses yeux.
+
+Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de predilection, ou
+promener nos regrets et exhaler notre douleur?
+
+On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
+pendant que l'on preparait le navire qui devait proteger sa fuite, tournait
+souvent ses regards du cote de la ville eternelle. Que lui disaient alors
+ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
+front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
+yeux humides, il semblait lui demander d'abreger son supplice.
+
+La priere de Marie fut mieux entendue de la Divinite que celle de
+l'ambitieux.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+EPILOGUE.
+
+Visite chez l'ex-magistrat.
+
+
+--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas ete achevee, dit Leon en
+sortant du cimetiere. Elle attend encore sa pyramide.
+
+--Les dernieres volontes de Francois ont ete respectees, repondit M.
+Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
+chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'apres le mauvais etat de la toiture.
+
+--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
+Victor... Si l'on repandait le bruit que l'ame de Francois vient se
+plaindre le soir du triste delabrement de son eglise?
+
+--J'y songerai, repondit M. Landry en souriant. Vous avez la une excellente
+idee.
+
+Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
+Bretteville. Lorsqu'ils furent arrives a l'extremite du village, leur
+cicerone s'arreta devant une maison de peu d'apparence precedee d'un
+jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie a la bonne deesse des
+fleurs.
+
+--Voila mon Eden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
+pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
+science...
+
+Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres a la vieille
+Marianne, sa cuisiniere. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retire volontairement du monde, doit gouter
+lorsqu'il est arrache a ses meditations par des amis qu'il estime.
+
+--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs tailles en forme de
+pyramide? Mauvais gout, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
+laisses mon pere, tels je les ai conserves. Le brave homme aimait a tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'etait de
+mode a l'epoque. Par esprit d'imitation, peut-etre aussi pour conserver a
+cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
+suis mis a prendre de grands ciseaux et a faire la toilette de ces pauvre
+ifs.
+
+A cet instant, la cuisiniere cria du seuil de la porte:
+
+--Monsieur est servi!
+
+--En ce cas, messieurs, je vous invite a me suivre au refectoire, dit M.
+Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.
+
+La salle a manger de M. Landry etait simple, mais d'un gout parfait.
+
+On y voyait un dressoir en vieux chene, admirablement sculpte, une table
+monopode avec des guirlandes de fleurs egalement taillees dans le bois, des
+chaises a pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le meme
+style, quatre tableaux representant les saisons et plusieurs vases du
+Japon, places sur la cheminee.
+
+Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
+que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
+l'entouraient.
+
+La conversation s'engagea sur ce ton demi-serieux, demi-plaisant, qui a
+tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
+de la litterature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eut paru bien
+fade a plus d'un de nos poetes a la mode et peut-etre helas! a plus d'une
+de nos jolies femmes.
+
+Les deux artistes se retirerent dans leur chambre, enchantes de leur hote.
+Ils ne tarderent pas a s'endormir et leur imagination, echauffee par un
+repas excellent, les fit assister a des scenes etranges qui auraient pu, a
+elles seules, defrayer tout un conte d'Hoffmann.
+
+Leon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
+et commencer autour de lui une ronde devergondee; Victor voyait avec effroi
+la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
+le poisson que Neptune tenait a la main et le jeter dans la poele a frire.
+
+Ils etaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa a leur
+porte. Ils se reveillerent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
+chambre.
+
+--Voila comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
+m'est-il arrive souvent de manquer le depart des voitures.
+
+--Quoi! la voiture serait passee? s'ecrierent les deux jeunes gens en
+sautant a bas du lit.
+
+--Oui. Vous etes mes prisonniers.
+
+--Et le geolier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
+repondit Leon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
+faisait un devoir de partir aujourd'hui.
+
+--Mais la voiture? objecta M. Landry.
+
+--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seigliere,
+dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons a pied.
+
+--Alors je vous accompagnerai.
+
+--Nous n'y consentirons jamais...
+
+--L'exercice est salutaire a tout age, interrompit M. Landry. Pendant que
+vous acheverez votre toilette, j'improviserai un dejeuner.
+
+Trois heures apres, nos voyageurs arrivaient aux premieres maisons de
+St-Leger. M. Landry s'arreta et saisit avec emotion les mains des deux
+artistes.
+
+--C'est ici qu'il faut nous separer, dit-il tristement.
+
+--Deja! s'ecria Victor.
+
+--Vous etes fatigue? dit Leon.
+
+--Il m'est penible de vous quitter, repondit M. Landry, car je commencais a
+vous aimer. Je me serais bientot arroge le droit de vous donner des
+conseils; de vous dire, a vous, Leon, de combattre avec energie votre
+malheureuse disposition au decouragement; a vous, Victor, de savoir mettre
+parfois un frein a votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Helas!
+mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
+jamais se quitter et se quitter aussitot, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les ames qui sympathisent entre elles n'etaient
+jamais condamnees a se separer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
+bras dans la direction du cimetiere de St-Leger, encore doit-on se croire
+heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle separation.
+
+Les deux artistes n'insisterent pas davantage pour retenir M. Landry.
+
+Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.
+
+Ils lui serrerent une derniere fois la main, lui dirent un dernier adieu et
+se remirent tristement en route.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'HOTEL FORTUNE
+
+
+
+
+I
+
+Le Reve.
+
+
+A moitie route environ de Caen a Bayeux, le voyageur qui se dirige vers
+cette derniere ville rencontre sur la droite, au bas de deux cotes assez
+roides, une maison dont la facade, tournee du cote du chemin, regarde une
+prairie qui semble s'etendre a perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le
+site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les
+yeux de l'aspect monotone des terres en labour.
+
+Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui
+separe la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentee par un petit
+ruisseau, les canards jouissent des delices du bain, tandis que les porcs,
+moins delicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des
+engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou
+replie et cache sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue
+aupres de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris
+avant de lui donner le dernier coup de dent. Aupres de la barriere, c'est
+un chien de garde qui tend sa chaine en aboyant.
+
+Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un ane ne semble
+preoccupe que du soin de se laisser vivre. Il reve, bien decide a
+n'abandonner sa meditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.
+Mais voila que l'apparition de la redoutable maitresse Gilles vient jeter
+l'alarme dans son coeur. Rien a l'exterieur ne trahit son emotion; il
+demeure impassible. Mais tout porte a croire qu'il a perdu le fil de ses
+idees; l'etude de la philosophie exigeant une parfaite possession de
+soi-meme.
+
+--Bah! s'ecrie la grosse fermiere avec etonnement, Jacquot est deja revenu
+des champs! Il est meme debride, comme si cette paresseuse d'Elisabeth
+s'etait levee avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est a n'y
+pas croire!
+
+Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arriere pour
+chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.
+
+--Elisabeth! Elisabeth! cria maitresse Gilles d'une voix qui retentit dans
+la cour et dans tous les coins de la maison.
+
+--Que voulez-vous, maitresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la
+moitie du corps en dehors de la fenetre de la mansarde.
+
+--Vous etes bien matinale aujourd'hui! repondit maitresse Gilles.
+
+--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une
+ironie dans ces simples paroles... je suis prete a l'instant.
+
+--Tres-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la
+ville, repliqua la fermiere.
+
+--Je m'habille pour la premiere fois.
+
+--Par l'ame de feu ma mere! j'aurais du m'en douter! s'ecria maitresse
+Gilles avec colere; la paresseuse!... la paresseuse!
+
+Tandis que la fermiere exhalait sa rage dans de vehementes imprecations,
+Elisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.
+
+--Me voila, dit la jeune fille en s'avancant timidement vers sa maitresse.
+
+--Vous voila! vous voila! Vous attendez peut-etre qu'on vous complimente?
+reprit maitresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui
+se leve deux heures apres le soleil pour aller traire les vaches! Vous
+n'etes qu'une faineante, une propre a rien, qui n'a pas honte de voler le
+pain d'honnetes gens!
+
+--Maitresse, j'etais souffrante...
+
+--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye
+dix ecus tous les ans, a la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?
+s'ecria maitresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui
+aient le temps d'etre malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre
+espece doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi? continua maitresse Gilles en appuyant fierement ses deux poings sur
+ses hanches, de maniere a faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais
+recule devant la besogne ou regrette que la moisson fut trop abondante?
+Ai-je bonne mine, oui ou non? Voila pourtant soixante ans que je me passe
+du medecin; et j'espere bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le
+lendemain du jour ou je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la
+luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez etre coquette avec les garcons, vous n'apprendrez jamais
+comment il faut travailler pour elever sa petite famille et lui laisser du
+pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle la-haut.
+
+Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Elisabeth courba
+la tete et se mit a pleurer.
+
+--Des larmes maintenant! s'ecria la fermiere. Ah! pleurez donc; et croyez
+que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maitresse Gilles,
+allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner a entendre que je ne saurais
+pas m'attendrir a l'occasion: j'ai pitie des boiteux, des manchots et
+surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,
+on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumone que
+de ne pas faire sa besogne!
+
+--Maitresse Gilles, repondit Elisabeth en s'essuyant les yeux du coin de
+son tablier, je tiens a gagner le pain que je mange...
+
+--On ne s'en apercoit guere!
+
+--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mere...
+
+--Ce n'est pas un mal de penser a sa mere, interrompit maitresse Gilles sur
+un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voila deja trop
+de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider a seller
+Jacquot... Mais ou diable est-il? Je suis sure de l'avoir vu la, a deux pas
+de moi, il n'y a pas cinq minutes.
+
+--Je l'apercois, dit Elisabeth en allongeant le doigt dans la direction
+d'une charrette placee a l'autre extremite de la cour.
+
+--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maitresse Gilles.
+Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.
+
+La jeune fille essaya d'executer les ordres de la fermiere. Mais elle fut
+bientot obligee de s'arreter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de maniere a en comprimer les
+battements. Ce que voyant, maitre Jacquot, en tacticien consomme, laissa
+maitresse Gilles s'approcher a deux pas de lui, s'embarrasser les jambes
+dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.
+Aussitot il ne fit qu'un bond et decampa, par l'espace qui restait libre,
+entre la haie du jardin et la charrette. Maitresse Gilles poussa un cri de
+colere en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de
+la cour. Mais le malin animal avait tort de se rejouir sitot de sa
+victoire. Un garcon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par
+derriere, le saisit fortement a la croupe et le tint dans cette position
+humiliante jusqu'a ce que maitresse Gilles et Elisabeth eussent apporte les
+cannes[1] a lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa
+dans les dents.
+
+ [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en
+ basse Normandie pour traire les vaches.]
+
+--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit severement
+maitresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.
+Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller a pied.
+
+Trop prudente pour repondre et trop fiere pour recevoir des ordres
+humiliants, Elisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la derniere injonction de sa maitresse. Elle passa les guides
+a son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derriere elle
+le recalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivee au haut de la
+cote, moitie pour reprendre haleine, moitie pour s'abandonner a ses tristes
+pensees, elle s'arreta a l'entree du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage ou paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le
+dos de Jacquot, enchante du repit qu'on voulait bien lui accorder, elle se
+prit a reflechir. Un vieux chene, qui se dressait sur la crete du fosse et
+se penchait sur la route, protegeait la jeune fille contre les rayons deja
+brulants du soleil. Les yeux d'Elisabeth suivaient tristement les nuages
+cotonneux qui effacaient de temps a autre le bleu du ciel. Comme eux, sa
+pensee traversait l'espace et cherchait la terre regrettee, le pays ou
+s'etaient passees ses jeunes annees. Elle revoyait la maison ou filait sa
+mere, ou son pere, revenu de sa rude journee de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter a ses levres et oublier sa fatigue dans ce doux
+baiser paternel. Tout a coup le refrain d'une ronde champetre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme a feu
+reveille les echos d'une solitude. Elle se retourna et apercut une vachere
+qui sortait du champ voisin.
+
+--Bonjour, Elisabeth, dit cette fille.
+
+--Bonjour, Francoise, repondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.
+
+--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel
+amoureux que vous, reprit Francoise avec une nuance de jalousie. Au
+surplus, je ne m'en plains pas; car, a ce jeu-la, on perd souvent sa
+tranquillite.
+
+--Viens, Jacquot, dit Elisabeth en tirant l'ane par la bride.
+
+--Vous etes bien fiere maintenant! continua Francoise avec un mechant
+sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le
+soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine
+que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.
+
+Elisabeth detourna la tete, car elle se sentait horriblement rougir. Elle
+s'eloigna le plus vite possible, entrainant Jacquot qui ne comprenait rien
+a ce changement subit d'allure. Francoise la poursuivait encore de ses
+railleries. Elisabeth hata le pas et, lorsqu'elle fut arrivee pres de la
+barriere de l'herbage ou reposaient ses vaches, elle se prit a pleurer
+amerement.
+
+--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voila forcee de rougir
+devant Francoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis
+donc perdue! je n'ai plus qu'a mourir, si, malgre mes precautions, je n'ai
+pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?
+
+Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches
+qui l'avaient apercue, pres de la barriere, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les debarrasser de leur fardeau.
+
+--Les pauvres betes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit
+Elisabeth.
+
+Elle essuya ses larmes, ouvrit la barriere et entra dans l'herbage, suivie
+de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pre la largeur de sa
+langue. Les vaches quitterent le bas de l'herbage pour venir a la rencontre
+de la jeune fille. Elisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il etait plus simple d'attribuer au besoin qu'elles
+ressentaient d'etre delivrees du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur blesse tout est sujet de consolation, et ceux qui ont a se plaindre
+des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont
+l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe
+guere a son chien que pour lui jeter, d'une facon peu polie, les quelques
+bribes qui composent son diner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal
+delaisse devient un bon serviteur; on s'apercoit alors, mais alors
+seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de
+joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allegresse ou de
+desespoir; on aime sa taciturnite et ses airs melancoliques; on le
+rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus delicats de sa table,
+on le caresse affectueusement; on lui parle meme de ses maux, comme s'il
+pouvait vous comprendre. Ces vers:
+
+ "O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;
+ Seul, il sait quel degre de l'echelle de l'etre
+ Separe ton instinct de l'ame de ton maitre!..."
+
+ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eut pas ete
+malheureux. Elisabeth obeissait donc a cette loi mysterieuse de notre etre,
+qui nous fait trouver, aux temps de persecution, un veritable plaisir dans
+la societe des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et
+l'idee ne lui etait pas encore venue que ces pauvres betes lui etaient
+reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait
+qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur
+museau humide, elle leur parlait comme a de vieilles amies dont elle aurait
+meconnu jusque-la les bons sentiments.
+
+--Pauvres betes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal a
+personne.
+
+Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui
+reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs
+de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevee,
+lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'ane
+portait sur son dos, Elisabeth s'apercut que Jacquot etait alle brouter les
+jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,
+crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du cote de l'animal
+indocile. Mais bientot ses forces la trahirent; car le terrain allait en
+montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de
+grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit
+sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande
+lassitude qu'elle se coucha sur le cote, son bras gauche replie sous sa
+tete. Une brise chaude courait dans les herbes, apres avoir passe dans les
+grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui
+viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'echappait des
+haies voisines; la terre etait brulante, l'air etait rempli de vagues
+murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas a
+s'endormir sous la voute d'azur.
+
+Qui pourra determiner l'instant de raison ou commence le sommeil, ou finit
+la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le reve de la reverie? s'ils
+sont separes par un abime, ou s'ils sont unis etroitement?... Elisabeth
+s'etait reportee par la pensee aux jours de son enfance; on l'interrompt
+dans sa reverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle
+agit, elle fait sa tache journaliere, puis elle se repose; et, sitot que le
+sommeil a ferme ses yeux, la voila de nouveau dans la maison de son pere.
+Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre a la
+premiere moisson dont elle eut garde le souvenir. Sa mere ne file plus pres
+du foyer demi-eteint, dont elle remuait les cendres pour preparer le repas
+du soir. C'est Elisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,
+c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est
+elle qui va chercher les legumes dans le jardin, c'est elle qui console et
+qui soigne son vieux pere invalide; car il s'est passe de grands evenements
+depuis qu'Elisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les
+chaumieres ont aussi leurs revolutions. La mere d'Elisabeth repose sous le
+vieil if du cimetiere; son pere n'a plus la force de travailler; c'est a
+elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le
+village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinee de juillet,
+voila qu'Elisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue ou la foule
+afflue. C'est la que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. Elisabeth se mele au groupe des
+jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet a son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs
+pour cacher les miseres de la vie. Un beau jeune homme s'arrete devant
+elle, la considere un instant, puis s'adresse au vieillard et regle avec
+lui les conditions du marche. C'est le fils d'un riche fermier de
+Sainte-Croix; son pere l'a charge de lui ramener une servante pour traire
+les vaches; Elisabeth parait pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme
+monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derriere
+lui. Le vieux pere embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner
+sa maison deserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard ou
+se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: "Je te confie mon enfant,
+c'est mon bien le plus precieux; respecte-la comme tu respecterais ta
+soeur; le bon Dieu saura bien t'en recompenser!" Puis la jument prend son
+trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard a la
+vie... Elisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour
+retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se
+retourna pas une seule fois pendant toute la duree du voyage; et c'etait
+chose vraiment singuliere de voir ces deux jeunes gens si pres l'un de
+l'autre, et pourtant si indifferents, comme s'ils eussent ignore que Dieu
+leur avait reparti la jeunesse et la beaute. Mais les jours se succederent,
+et la grande douleur s'effaca. Puis vint le temps de la moisson; les bles
+etaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur
+roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaite aux repas qu'on
+prenait en plein air! Maitres et domestiques vivaient dans une douce
+familiarite. Memes travaux, memes peines, meme table! c'etait la famille du
+temps des rois pasteurs; c'etait l'egalite dans toute sa plenitude. Souvent
+la meme coupe de terre servait a deux convives, et le breuvage n'en
+paraissait pas plus amer a Germain quand les levres d'Elisabeth s'y etaient
+deja trempees. Elisabeth a son tour ne pouvait s'empecher de comparer
+Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de
+Germain etaient plus blonds que les epis dores, et elle trouvait que les
+yeux de Germain etaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis
+vinrent les veillees; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminee et
+rappelait a ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient a
+ces doux souvenirs. Mais Germain et Elisabeth ne riaient pas; ils se
+regardaient, tout en feignant d'ecouter; puis, quand l'histoire avait ete
+reprise, abandonnee et reprise une derniere fois, quand le narrateur
+s'endormait a la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la
+pauvre servante s'echappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,
+et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Elisabeth ne s'y
+montra pas; les cris de joie l'attristaient...
+
+Et la sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place a des
+pensees qui etreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa
+respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inegaux, et
+sa main se crispait comme si elle eut voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrerent un obstacle.
+Elisabeth se reveilla en sursaut et apercut le gros chien de la ferme, qui
+semblait trouver, a lui passer la langue sur le visage, le plaisir que
+prend un enfant gourmand a lecher un bouquet de fraises.
+
+--Tu ne te genes pas, mon bon Fidele, dit Elisabeth en s'amusant a meler
+ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un
+veritable service en me reveillant; car je revais des choses bien
+tristes!... Ah! tu regardes de cote?... Ton maitre ne doit pas etre loin.
+En effet, le voila.
+
+La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla
+rejoindre son maitre pour le preceder de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extremite de son tablier a sa ceinture et alla prendre une
+des cannes a lait qu'elle posa sur son epaule. Germain etait deja a ses
+cotes.
+
+--Que faites-vous la, Elisabeth? demanda-t-il.
+
+--Vous le voyez: je remplis ma tache de tous les jours.
+
+--Quand je suis arrive, vous etiez assise, et vous vous etes levee
+subitement a mon approche...
+
+--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du
+maitre, interrompit Elisabeth.
+
+--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous etre reposee?...
+Elisabeth, Elisabeth! depuis quelques jours j'ai doute de vous; je vous ai
+vue plus d'une fois me lancer des regards ou se peignait plutot la haine
+que l'amitie. Je ne m'etais donc pas trompe! vous m'en voulez? vous ne
+m'aimez plus?
+
+--Mon coeur n'a pas change, repondit Elisabeth; mais on m'a fait comprendre
+la distance qu'il y a entre nous. Vous etes mon maitre, je suis votre
+servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand
+j'oublie mes devoirs.
+
+La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tete et fit
+quelques pas en pliant sous son fardeau.
+
+--Elisabeth! s'ecria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont
+rouges: vous avez pleure?
+
+--Je ne dis pas non; mais il n'est pas defendu a une servante de pleurer,
+pourvu qu'elle fasse sa besogne.
+
+--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant
+d'arreter la jeune fille.
+
+--Laissez-moi, repondit-elle; on va trouver que je suis restee trop
+longtemps aux champs. Je serai grondee. On m'a deja reproche ce matin de
+voler le pain que je mange.
+
+--Qui a pu dire cela? s'ecria Germain.
+
+--Votre mere, dit Elisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous
+interesser a une voleuse!
+
+--Voyons, Elisabeth, ne vous fachez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma
+mere est un peu vive...
+
+--Je ne l'ignore pas.
+
+--Au fond, c'est une bonne femme...
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Et, malgre ses brutalites, elle vous aime.
+
+--Oui... qui aime bien chatie bien, dit Elisabeth avec amertume.
+
+--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre etat de souffrance...
+
+--Elle ne le saura jamais, s'ecria Elisabeth; j'aimerais mieux tomber morte
+a cette place que de faire un pareil aveu!
+
+--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me
+jeter aux pieds de ma mere, lui avouer notre faute, lui demander pardon
+pour vous et pour moi?
+
+--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mere; mais elle me
+mettrait honteusement a la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,
+ajouta Elisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;
+la scene qui s'est passee ce matin entre votre mere et moi m'a ouvert les
+yeux. Malheur a moi d'avoir ete jeune! malheur a moi d'avoir manque
+d'experience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je
+ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne
+devais pas vous savoir gre des attentions que vous aviez pour moi, des
+peines que vous m'epargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma
+reconnaissance, ni vous avouer ma preference pour vous, ni vous sourire,
+non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous etiez mon maitre!
+Malheur a moi! car vous etes riche et vos parents voudront vous marier a
+une riche fermiere. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous
+ecoutera pas; et vous aurez beau chercher a me retenir pres de vous, moi je
+vous fuirai, parce que si je cedais a vos instances, on m'accuserait de
+vous avoir aime pour votre fortune. Vous-meme, vous le croiriez peut-etre
+plus tard... O ma mere! Si j'avais eu ma mere pres de moi, si elle avait
+existe seulement! L'idee de me representer devant elle apres ma faute me
+l'eut fait eviter... car elle m'avait elevee honnetement, et je n'etais pas
+nee mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevee trop tot, et le souvenir des morts
+n'est pas assez puissant pour nous arreter... O ma mere! ma mere! que
+n'etiez-vous-la!
+
+Germain etait profondement emu. Il s'approcha de la jeune fille, prit une
+de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:
+
+--Elisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur
+moi!
+
+Les deux jeunes gens tomberent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Cependant Jacquot s'etait rapproche insensiblement du groupe forme par le
+chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idee de vouloir se
+mirer de trop pres dans la canne a lait, et Fidele, qui avait un
+merveilleux instinct pour defendre la propriete, s'elanca en aboyant a la
+tete du voleur. Germain se retourna, apercut l'ane et l'arreta par le cou
+au moment ou il s'appretait a fuir. Puis, apres avoir place les cannes a
+lait dans les hottes de bois, il invita Elisabeth a monter sur l'ane.
+
+--Je ne monterai pas, dit Elisabeth.
+
+--Serieusement?
+
+--Serieusement.
+
+--Vous etes fatiguee?
+
+--J'en conviens; mais votre mere m'a defendu de monter sur Jacquot.
+
+--Encore ma mere! dit Germain en haussant legerement les epaules. C'est un
+tort de ne voir jamais que le mauvais cote des choses, ma chere Elisabeth.
+Ma mere n'est pas mechante; elle a le defaut de tenir trop rigoureusement a
+son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginee que c'est
+par paresse que vous etes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous
+punir de votre pretendue faineantise, elle vous a condamnee a marcher a
+pied. Allons, j'espere que vous la connaitrez mieux un jour, et que vous
+serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...
+
+--Toute surprise en effet, interrompit Elisabeth avec un peu de malice.
+
+Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal a se rendre
+aux raisons de son amant et a reconnaitre qu'elle pouvait bien, en somme,
+avoir porte sur maitresse Gilles un jugement temeraire. Tant le coeur a
+d'empire sur le raisonnement!
+
+
+
+
+II
+
+Le renvoi.
+
+
+Apres le depart d'Elisabeth, au moment ou maitresse Gilles se disposait a
+rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ebranla l'air et fut suivie
+immediatement d'un bruit sourd et prolonge. La fermiere fit un bond,
+s'arreta sur le seuil de sa porte et considera avec inquietude l'etat du
+ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon etait pur;
+seulement de petits nuages blancs paraissaient a de longs intervalles dans
+l'azur, comme si un peintre maladroit eut laisse tomber son pinceau sur le
+fond de cette toile immense.
+
+--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ca ne peut pas etre le
+tonnerre. Les oreilles m'auront tinte!
+
+Rassuree par cette reflexion, maitresse Gilles entra dans une grande piece
+enfumee, qui servait a la fois de cuisine et de salle a manger. Elle versa
+de l'eau dans la marmite, agaca les tisons avec le bout des pincettes et se
+mit a gratter consciencieusement des legumes avec la lame de son couteau,
+lorsque les vitres de la croisee resonnerent d'une facon etrange.
+
+--Encore le meme bruit! s'ecria la fermiere en sautant malgre elle.
+
+Elle preta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit a
+la besogne: Mais les vitres de resonner bientot, et maitresse Gilles de
+sauter en l'air.
+
+--J'y suis cette fois! s'ecria maitresse Gilles, enchantee de sa
+decouverte; boum! boum! c'est bien ca... c'est le canon.
+
+Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la
+fenetre pour le feuilleter. Aussitot les vitres de crier:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Toujours le meme bruit! dit maitresse Gilles en tressaillant et tournant
+difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant a ses
+levres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.
+
+--Boum! boum! boum! crierent encore les vitres.
+
+--Bon! voila que je tremble comme une poule mouillee... Ah! nous y voila:
+22 juin 1786.
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Mais, s'ecria maitresse Gilles apres avoir bien reflechi, ce canon-la
+perd la tete; car le 22 juin, c'est un jour tout a fait ordinaire.
+
+--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maitresse Gilles, du tout, du
+tout! dit maitre Gilles en entrant.
+
+--Imbecile! repliqua immediatement maitresse Gilles.
+
+Le fermier ne fit pas la moindre attention a l'apostrophe malveillante de
+sa femme et s'avanca, le rire sur les levres, jusqu'au milieu de la
+cuisine.
+
+Ce n'etait pas un bel homme que maitre Gilles, et le fameux roi Frederic ne
+l'eut certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes
+physionomies qui ont le precieux privilege de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en
+vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait
+merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le
+secret en Basse-Normandie. Ses yeux etaient petits et d'un bleu pale. Il
+etait douteux qu'ils se fussent jamais animes; mais ils avaient une
+expression de douceur et de bonte qui faisait oublier la vie qui leur
+manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours,
+quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton completaient
+l'ameublement de ce visage d'honnete homme. Maitre Gilles portait une
+blouse d'un vert fonce qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guetres
+blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets etaient
+alles, je ne sais ou, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers
+etaient couverts de poussiere; car il etait sorti avant le jour pour se
+rendre au marche de Bretteville-l'Orgueilleuse.
+
+Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se
+frappait en meme temps le bout du pied avec son baton. Les vitres
+resonnerent de nouveau et repeterent en coeur:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Ah! tu trouves que je dis des betises! reprit maitre Gilles en se moquant
+de la fermiere, que la derniere explosion avait fait sauter sur sa chaise.
+Crois-tu qu'on va s'amuser a tirer le canon a Caen pour faire peur aux
+moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?
+
+--Es-tu sur que ce soit le canon?
+
+--Parbleu!
+
+--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fete...
+
+--Non, mais un jour de rejouissance, interrompit maitre Gilles d'un air
+fin.
+
+--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, repliqua la fermiere; il faut que tu
+sois alle au cabaret?
+
+--Je n'aurais guere eu le temps d'y aller, puisque me voila deja revenu de
+Bretteville.
+
+--Qu'est-ce que tu as fait a Bretteville?
+
+--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon a Caen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.
+
+--Les Anglais ne sont pas debarques? demanda maitresse Gilles avec
+inquietude.
+
+--Si pareil malheur etait arrive, je ne te repondrais pas en riant.
+
+--Alors, c'est un evenement heureux?
+
+--En peux-tu douter?... Le roi est a Caen!
+
+--Le roi de France! s'ecria maitresse Gilles avec admiration.
+
+--Lui-meme.
+
+--Louis XVI?
+
+--Louis XVI: un bien brave homme, a ce qu'on dit!
+
+--Alors il faut atteler la jument noire a la charrette, reprit maitresse
+Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ca doit etre bien beau, un
+roi?
+
+--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ca doit etre tout couvert d'or!
+
+--Et ca boit et ca mange comme nous?
+
+--Apparemment, puisqu'on m'a affirme qu'il a soupe hier chez la duchesse
+d'Harcourt.
+
+--Et tout le monde peut le voir?
+
+--Tout le monde! On me racontait ce matin, a Bretteville, qu'il ordonne a
+son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir a son aise. Il
+distribue des aumones aux pauvres; il a meme accorde la grace de six
+deserteurs enfermes dans les prisons de Caen.
+
+--C'est dommage que nous n'ayons pas de deserteurs dans notre famille!
+murmura maitresse Gilles.
+
+--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.
+
+--Rien.
+
+--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maitre Gilles.
+
+En meme temps il deposa son baton sur une chaise, s'assit sur un des bancs
+et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.
+
+--Tu vas me servir a dejeuner, n'est-ce pas, petite femme?
+
+Cette qualification fut acceptee aussi naivement qu'elle avait ete donnee.
+Flattee de l'epithete, maitresse Gilles s'empressa d'apporter devant le
+fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa meme la
+complaisance jusqu'a tirer du cidre au tonneau. Maitre Gilles contemplait
+sa femme avec etonnement; et, comme il n'etait pas habitue a de pareilles
+attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser a boire sans
+souffler mot. Cependant la fermiere n'eut pas plus tot rempli le verre
+qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.
+
+--Nous allons a Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?
+
+--Pour voir le roi?
+
+--Sans doute.
+
+--Il est inutile de fatiguer la jument noire.
+
+--Alors tu me refuses?
+
+--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous deranger.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est le roi qui se derange lui-meme.
+
+--Deviens-tu idiot?
+
+--Pour aller de Caen a Cherbourg, dit tranquillement maitre Gilles, il faut
+bien passer par ici, a moins qu'on ne prenne la mer.
+
+--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?
+
+--Aujourd'hui meme; dans moins de deux heures peut-etre.
+
+--J'en deviendrai folle! s'ecria maitresse Gilles en se frappant dans les
+mains et en sautant comme une enfant.
+
+--C'est deja fait, pensa maitre Gilles en se versant a boire.
+
+Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien
+qu'il se resignat a se servir lui-meme d'echanson.
+
+--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermiere.
+
+--On raconte qu'il s'est laisse embrasser, a l'Aigle, par la maitresse de
+l'auberge ou il a dine.
+
+--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivat autant! s'ecria
+maitresse Gilles.
+
+--Il parait, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il
+considere ses sujets comme ses enfants.
+
+--La bonne nature d'homme!
+
+--Il ressemble peu au feu roi.
+
+--C'est son fils?
+
+--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aieul etait mechant. Mais
+la mechancete... c'est comme la goutte: ca saute souvent plusieurs
+generations.
+
+--Je me sens deja de l'affection pour lui, dit maitresse Gilles.
+
+--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son
+passage et lui jette des fleurs.
+
+--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la
+fermiere, qui avait sur le coeur le baiser donne a l'aubergiste de l'Aigle.
+
+--C'est une idee, ca, ma femme! repondit le paysan en se grattant la tete.
+
+--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.
+
+--Ca n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maitre Gilles en
+reflechissant profondement.
+
+--Ah! j'y suis! s'ecria la fermiere avec enthousiasme.
+
+--Eh bien? dit le fermier, la bouche beante.
+
+--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...
+
+--Ca n'est pas assez, dit maitre Gilles en hochant la tete.
+
+--Nous y joindrons le dernier ne de nos agneaux. Je vais le savonner, le
+savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou
+le ruban rouge que je mets les jours de fete.
+
+--Oui, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Qui l'offrira?
+
+--Moi.
+
+--Et les chapons?
+
+--Moi, dis-je, et c'est assez! repliqua maitresse Gilles, qui rencontra
+sans s'en douter un hemistiche celebre.
+
+--Mais...
+
+--En finiras-tu avec tes _mais_! s'ecria la fermiere... Est-ce que je ne
+saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?
+
+--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ca n'en
+ferait pas plus mal.
+
+--Une _jeunesse_?... et qui donc?
+
+--Elisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses
+_habits_ du dimanche...
+
+--Tais-toi!
+
+--Elle serait presentable.
+
+--Tais-toi! tais-toi! s'ecria maitresse Gilles en fermant avec sa main la
+bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer a Elisabeth, une mechante
+creature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas
+le quart de sa besogne! Cette fille-la est indigne de paraitre devant le
+roi; et, si je n'avais pitie de son pere, je l'aurais deja mise a la porte.
+
+--Je ne me suis pas encore apercu qu'il manquat quelque chose a la maison,
+dit timidement le fermier.
+
+--C'est-a-dire que je mens, reprit la fermiere en se croisant les bras sur
+la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la defense de cette mechante
+fille?... Vous etes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de
+m'en facher. Si j'avais dix-huit ans, comme Elisabeth, oh! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas
+dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je deraisonne, je perds la tete...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui
+recois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne a manger a
+la volaille, qui ecris les quittances; car tu n'es propre a rien, toi; tu
+n'as pas plus de tete qu'une linotte, plus d'energie qu'une poule mouillee!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le
+pied, voler et jeter a la porte, plutot que de montrer que tu es un
+homme!... Ah! mademoiselle Elisabeth est le modele des servantes?...
+Ecoute, voila dix heures qui sonnent a l'horloge; elle n'est pas encore
+revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui,
+je te conseille de regarder par la fenetre; tu pourras y rester longtemps
+si tu tiens a la voir revenir...
+
+--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route;
+car la voila avec Germain.
+
+--Et perchee sur l'ane! s'ecria maitresse Gilles.
+
+Rouge de colere, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa
+deux chaises et s'elanca dans la cour.
+
+Au moment ou Germain tirait l'ane par la bride pour lui faire passer le
+petit pont jete sur le fosse qui separait la cour de la route, Elisabeth
+apercut la fermiere qui accourait en poussant des cris furieux.
+
+--Laissez-moi descendre, dit-elle a Germain; autant vaut eviter une
+querelle, quand on le peut.
+
+--Ma mere se calmera, soyez tranquille, repondit le jeune homme.
+
+Lorsqu'il se retourna, il se trouva face a face avec maitresse Gilles, qui
+ne cessait de crier, bien qu'elle fut tout pres des jeunes gens:
+
+--Descendra-t-elle, la faineante, la paresseuse!
+
+Elisabeth n'avait pas attendu cette derniere injonction pour sauter a
+terre. Cette prompte obeissance sembla redoubler la colere de maitresse
+Gilles.
+
+--Je vous avais defendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le
+poing a la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bete!
+
+--Quant a cela, ma mere, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force
+a porter Elisabeth.
+
+--Jacquot est un vieux serviteur, repliqua vivement la fermiere, et l'on ne
+doit pas abuser des gens, qui ont passe toute leur vie a travailler, pour
+encourager la paresse d'une demoiselle Elisabeth!... Mais, voila ce que
+c'est: on n'a plus d'egards pour la vieillesse quand on ne sait meme pas
+respecter sa mere.
+
+--Je ne crois pas vous avoir manque de respect, repondit simplement
+Germain.
+
+--Je vous repete, poursuivit maitresse Gilles, que vous ne devez pas aller
+contre mes volontes. Or, j'avais defendu ce matin a cette mechante fille de
+monter sur Jacquot; quand on se leve a huit heures du matin pour aller
+traire les vaches, on peut bien marcher a pied; car il n'y a plus de rosee
+dans les champs.
+
+--Ecoutez-moi, ma mere, dit Germain.
+
+--J'ecoute, repondit maitresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la
+ferme resolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera
+l'honneur de lui parler.
+
+--En revenant ce matin de voir nos bles, dit Germain, j'ai rencontre
+Elisabeth dans l'herbage ou sont les vaches; elle etait etendue a terre et
+dormait profondement...
+
+--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louee!
+
+--Elle s'est reveillee a mon approche et m'a dit qu'elle etait souffrante.
+
+--Toujours l'excuse des paresseux!
+
+--Et comme elle avait grand'peine a marcher, je n'ai cru faire que mon
+devoir en l'engageant a monter sur Jacquot.
+
+--Malgre ma defense!
+
+--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait
+tout autant a ma place, si vous aviez vu sa paleur et son abattement; car
+je vous sais bon coeur.
+
+--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez!
+repondit la fermiere qui ne parut pas tout a fait indifferente a ce
+compliment.
+
+Germain s'imaginait avoir gagne la cause d'Elisabeth. Malheureusement
+maitre Gilles, qui avait observe de la fenetre de la cuisine ce qui se
+passait dans la cour, eut la facheuse idee de venir se meler au debat. A la
+vue de son mari, la fermiere se rappela la discussion qu'elle avait eue
+avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune
+puissance humaine n'eut ete capable d'arreter le debordement de paroles qui
+sortit de sa bouche.
+
+--Bon! voila l'autre, maintenant! s'ecria-t-elle en lancant a son mari un
+regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils
+et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me
+faire mourir ainsi a petit feu, mettez-moi a la porte de chez nous!... Vous
+pourrez alors garder votre Elisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-la pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente creature; elle n'est
+pas paresseuse, elle n'est pas malhonnete, elle ne vole pas ses maitres,
+c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; epousez-la
+meme, si bon vous semble; et vous, maitre Gilles, chassez-moi de la maison,
+j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la faineante!... Voyons, poussez-moi sur le
+chemin et tachez de vous remuer un peu!
+
+La recommandation n'etait pas inutile; car maitre Gilles et son fils
+restaient immobiles et silencieux.
+
+Chez le fermier, c'etait stupefaction, etourdissement, timidite et habitude
+de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au
+contraire, c'etait consternation, desespoir. Ses yeux etaient tournes du
+cote d'Elisabeth, qui s'etait assise sur le banc de pierre, au pied d'un
+poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la
+maison. La jeune fille avait cache sa tete dans ses mains, et de grosses
+larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les
+sanglots qu'elle cherchait a retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce
+spectacle et son secret lui echappa. Comme le joueur qui risque sa fortune
+sur un coup de des, il risqua tout, dans un aveu que lui arracherent sa
+douleur et ses remords, tout, jusqu'a son amour pour Elisabeth, jusqu'a
+l'avenir de la pauvre fille.
+
+--Vous etes ma mere? dit-il en serrant avec emotion les mains de la
+fermiere.
+
+--Pour mon malheur! repondit-elle.
+
+--Et vous, vous etes mon pere? reprit-il en s'adressant a maitre Gilles.
+
+Habitue a la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher
+dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.
+
+--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.
+
+--Pour cela, ca ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune
+homme.
+
+Quant a maitresse Gilles, elle se tenait toujours sur la defensive.
+
+--Et vous desirez mon bonheur? continua Germain.
+
+--C'est encore vrai, dit le fermier.
+
+--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garcon,
+vous ait donne une fille...
+
+--Ca m'aurait mieux convenu! interrompit maitresse Gilles.
+
+--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvrete et
+que votre fille soit obligee pour vivre de se louer comme servante dans une
+ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en apercoit, il l'aime,
+il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'ecoute pour son malheur a
+elle... Que doit faire le fils du fermier?
+
+--Si ce garcon-la a du coeur, dit maitre Gilles, il doit en faire sa femme.
+
+--Et si son pere s'y oppose? demanda Germain.
+
+--Il aurait tort, repondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute,
+gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de
+la jeune fille.
+
+--Eh bien, mon pere, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en
+tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la
+servante c'est Elisabeth.
+
+Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse emotion.
+Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux reves qu'il
+avait caresses s'evanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire
+place aux sentiments d'honnetete qui faisaient le fond de son caractere; et
+le pardon s'echappa de ses levres avec le dernier baiser qu'il donna a son
+fils.
+
+Cependant, maitresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de
+l'apologue pour en comprendre la moralite; car les femmes, dans quelque
+milieu social que le sort les ait placees, surpassent de beaucoup les
+hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude a
+deviner les choses les plus impenetrables, pour peu qu'il s'y mele de
+l'amour ou tout autre sentiment delicat. Elle n'eut pas plus tot entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans s'inquieter de la
+determination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la
+maison. Elle monta a sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix ecus dans
+sa main et redescendit quatre a quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si colore d'ordinaire, etait presque pale et ses levres
+tremblaient. Elisabeth etait toujours assise sur le banc de pierre et
+pleurait. Maitresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle ecarta
+brusquement les mains, et lui jeta les pieces de monnaie sur les genoux.
+
+--Voyez, dit la fermiere, s'il y a bien dix ecus. Je ne vous dois que onze
+mois; mais je vous paie l'annee entiere, afin d'etre debarrassee plus tot
+de vous.
+
+--Vous me mettez a la porte? dit Elisabeth.
+
+--Ca me parait clair.
+
+--Vous etes mecontente de moi? Je ne travaille pas assez?
+
+--Il s'agit bien de cela! s'ecria maitresse Gilles avec indignation.
+
+--Germain a parle! se dit Elisabeth en retombant sur le banc de pierre, je
+suis perdue!
+
+D'abondantes larmes s'echapperent de ses yeux, et sa tete s'affaissa sur sa
+poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosee.
+
+--Ramassez votre argent, reprit durement la fermiere en montrant les pieces
+de monnaie qui avaient roule a terre.
+
+Ces paroles rappelerent Elisabeth au sentiment de sa position; elle fit un
+violent effort sur elle-meme et se leva.
+
+--Merci! repondit-elle en detournant la tete.
+
+--Vous les dedaignez?
+
+--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!
+
+--Pour rien, dites-vous? repliqua brutalement maitresse Gilles; et vous
+avez fait le malheur de mon fils!
+
+Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la
+tete et obligea la fermiere a baisser les yeux sous son regard.
+
+--Maitresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappe chez vous
+qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais
+votre mari, si je ne... pardonnais a Germain, je ne partirais pas d'ici
+sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez ete
+injuste et cruelle a l'egard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en
+danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque
+je sortirai de cette maison, d'ou vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'echappera de ma bouche... Je trouverai peut-etre meme
+la force d'appeler sur elle la benediction du ciel.
+
+A ces mots, elle disparut dans l'interieur de la maison.
+
+Le fermier et son fils, apres le premier epanchement, furent tout surpris
+de ne plus voir maitresse Gilles a leurs cotes; ils l'apercurent bientot
+pres de la porte de la cuisine et marcherent a sa rencontre.
+
+--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa
+manche, et tu pardonnes a Germain?
+
+--Il le faut bien, repondit la fermiere en se baissant pour ramasser les
+ecus qui etaient restes au pied du banc.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maitre Gilles?
+
+--Ce sont les gages d'Elisabeth.
+
+--Tu la paies d'avance?
+
+--Je la mets a la porte.
+
+--Vous la chassez! s'ecria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mere?
+
+--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez
+moi.
+
+--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.
+
+--Et c'est a moi de le reparer, repondit la fermiere.
+
+--Tu as tort, ma femme, hasarda maitre Gilles.
+
+--Tais-toi, lui dit maitresse Gilles; cela ne te regarde pas.
+
+--Comment! mon pere, vous souffrirez une pareille indignite? dit Germain en
+voyant le fermier se preparer a la retraite.
+
+--Petite pluie abat grand vent, lui repondit maitre Gilles a voix basse;
+dans moins d'une heure ta mere ne songera plus a renvoyer sa servante.
+
+--Vous vous trompez, dit la fermiere, car la chose est deja faite.
+Elisabeth a recu son conge. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.
+
+--Ah! ma mere, s'ecria Germain en eclatant en sanglots; il eut mieux valu
+ne pas me mettre au monde.
+
+
+
+
+III
+
+Louis XVI.
+
+
+Les details que maitre Gilles avait recueillis a Bretteville sur l'arrivee
+prochaine de Louis XVI etaient exacts. Le jeune roi avait quitte Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre a Cherbourg. Il arriva dans la soiree du 21
+au chateau d'Harcourt, ou il passa la nuit, et le 22, a dix heures du
+matin, il s'arreta a Caen, sur la place des Casernes, et recut des mains du
+comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'etait portee au devant
+du roi, qui recevait avec bonte les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce
+fut seulement a l'extremite de la ville qu'il permit a ses cochers de
+lancer les chevaux. Le temps etait magnifique. Louis XVI ne se lassait pas
+d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie
+d'enfant a passer la tete a la portiere, pour mieux respirer la senteur des
+champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix,
+les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il
+gaiment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de deserter
+leurs villas pour aller chercher de douces emotions au sein de la campagne.
+
+Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route
+semblaient courir a toutes jambes le long des fosses, et qu'un nuage de
+poussiere se roulait en tourbillons epais a l'arriere des voitures. Mais, a
+chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait
+aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on
+fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas
+s'etre arrete dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appetit.
+
+--Sa Majeste trouvera bientot ce qu'elle desire, dit le duc de Villequier.
+
+--Vous croyez? demanda Louis XVI.
+
+--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route a cheval; et, dans moins
+de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de
+deux cotes.
+
+--A merveille! s'ecria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en
+plein air, comme de vrais bergers.
+
+Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence
+solennel regnait dans la grande cuisine de maitresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du
+balancier de l'horloge. Mais voila qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagnee de convulsions, eclate soudain dans cette petite boite carree,
+comme si l'etre anime qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois
+eut voulu briser ses chaines... et midi sonna. Ce fut comme un coup de
+theatre,--car c'etait l'heure du diner--et maitresse Gilles remplit a elle
+seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu considerer comme les pieces principales d'un
+vaste echiquier, s'alignerent sur les bords de la table; les couteaux et
+les fourchettes se placerent a leur droite, en guise de cavaliers; les
+verres se poserent carrement en tete, sur la premiere ligne, en guise de
+pions, et les pots de cidre furent plantes comme des tours aux quatre coins
+de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journee, maitresse
+Gilles apporta la soupiere, d'ou sortait un epais nuage de fumee. Mais
+personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maitre
+Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue
+evidemment pour un sourire perpetuel, se contractait en grimacant, comme
+lorsqu'il avait du chagrin.
+
+--Tu ne l'as pas trouve!... je vois bien cela a ta mine, s'ecria maitresse
+Gilles, sans donner a son mari le temps de s'expliquer.
+
+--Que peut-il etre devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se
+laissant tomber sur une chaise avec accablement.
+
+--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maitresse Gilles aux gens de
+la ferme.
+
+--Non, repondirent les domestiques.
+
+--Tu ne manges pas? reprit la fermiere en se tournant vers son mari.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+--Poule mouillee! s'ecria dedaigneusement maitresse Gilles en emplissant
+son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu!... Il est alle prendre l'air... Ah! mon Dieu!
+qu'entends-je? s'ecria de nouveau maitresse Gilles; et, pour la premiere
+fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de
+soupe et de morceaux de faience... C'est le roi!
+
+A ce mot, tous les gens de la ferme quitterent leur place, jusqu'a maitre
+Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appetit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance; et tout le monde, maitres et domestiques, se precipita a
+l'entree de la maison. C'etaient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la cote au grand galop de quatre chevaux.
+
+--Et mes chapons? s'ecria maitresse Gilles avec desolation. Qu'on aille me
+chercher mes chapons!
+
+Un garcon de ferme se detacha du groupe pour obeir aux ordres de sa
+maitresse.
+
+--Et mon agneau?
+
+--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait
+a cote de sa mere. Mais il n'est pas decrotte.
+
+--Tant pis! repondit maitresse Gilles.
+
+En meme temps elle fit ranger toute sa petite armee de valets et se mit
+a leur tete, tandis que son mari, place modestement a deux pas en arriere,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prepara a
+marcher au devant des voitures. Mais elle s'arreta subitement, recula
+en trebuchant et ne retrouva son equilibre que sur les pieds de son mari.
+
+Le roi etait descendu de voiture, accompagne de plusieurs seigneurs de sa
+suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire
+penser qu'il avait le desir d'y entrer. Et telle etait bien son intention;
+car le petit cortege se mit en marche, franchit le pont jete sur le fosse
+et s'avanca dans la cour.
+
+Maitresse Gilles n'etait pas preparee a cet evenement. Sa fermete
+l'abandonna. On la vit meme trembler et jeter autour d'elle un regard
+desespere, comme si elle eut appele quelqu'un a son aide. Ce n'etait plus
+l'arrogante fermiere qui faisait retentir la maison de sa voix formidable;
+ce n'etait plus maitresse Gilles campee fierement, les deux poings sur les
+hanches, et gourmandant sans pitie les domestiques. Quant au fermier, il
+n'etait pas etonnant que ses deux genoux se donnassent de frequents et
+involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lacher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement
+rejoindre sa mere.
+
+Cependant le roi approchait toujours. Il n'etait plus qu'a vingt pas du
+groupe forme par les deux fermiers et leurs domestiques.
+
+--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'ecria
+douloureusement maitresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle a son mari, tu
+peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?
+
+--Essuie-les a ton tablier, repondit le fermier plus mort que vif.
+
+--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?
+
+--Et mes souliers tout pleins de poussiere! repliqua le paysan.
+
+--Et mon fichu dechire! continua la femme.
+
+--Et mon gilet sans boutons! repondit le mari.
+
+--Je vous repete que vous etes superbe comme cela, Jean! s'ecria maitresse
+Gilles.
+
+Aussitot elle se fit, a coup de coudes, une trouee a travers les
+domestiques et disparut dans la maison.
+
+Le roi n'etait plus qu'a six pas de maitre Gilles.
+
+Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le
+visage. Il essaya d'appeler maitresse Gilles, Elisabeth, Germain meme qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit defaut. Comme le roi approchait
+toujours, comme la fuite etait devenue impossible, le paysan ota
+respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se
+relever, ni detacher les yeux de l'extremite de ses pieds qu'il trouvait
+encore plus laids et plus difformes que de coutume.
+
+--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant
+amicalement sur l'epaule.
+
+Mais maitre Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs
+cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se decida a se redresser. Seulement son corps se
+balanca longtemps encore avant de reprendre son equilibre, comme ces
+arbustes qu'on a ployes avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois
+avant de rester immobiles.
+
+--Vous servez a boire et a manger, comme cela est ecrit la-bas au-dessus de
+votre porte? reprit Louis XVI apres l'avoir rassure de son mieux.
+
+--Oui, Ma-ma-majeste, begaya maitre Gilles.
+
+--Voyons, qu'allez-vous me donner a manger?
+
+--Ma-majeste, tout ce que nous avons est a votre service. On va tuer toute
+la volaille, s'il le faut...
+
+--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier
+amusaient etonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde etre la cause d'un
+tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un diner en
+regle. Une simple collation, voila tout.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme etait la seulement! s'ecria maitre Gilles
+au desespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir a son souverain.
+
+--J'aurais ete enchante de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur
+veut qu'elle ne soit pas la, je m'en rapporte a vous. Vous desirez me
+donner de trop bonnes choses? vous voulez me gater, j'imagine? Aussi, pour
+vous mettre a votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?
+
+--C'est si commun!
+
+--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.
+
+--Oh! quant a cela, on va les prendre au poulailler.
+
+--Tres-bien. Et du beurre?... en avez-vous?
+
+--On vient de le faire.
+
+--Voila un repas magnifique! s'ecria joyeusement Louis XVI. Vous voyez,
+brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il
+encore? demanda le roi en remarquant que maitre Gilles se grattait
+l'oreille d'une maniere desesperee.
+
+--C'est que... la cuisine... balbutia maitre Gilles, la cuisine est bien
+sombre, et Sa Majeste est habituee a manger dans de si beaux appartements!
+
+--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il a Versailles une salle
+a manger avec un plus beau plafond que celui-la? dit Louis XVI en faisant
+admirer a ses gentilshommes la purete du ciel.
+
+--Sa Majeste consent a manger en plein air? demanda maitre Gilles en
+ouvrant de grands yeux ebahis.
+
+--En plein air, mon cher hote! repondit le roi. Et voici ma place toute
+trouvee, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre place pres de
+la porte d'entree.
+
+Maitre Gilles, devinant l'intention du roi, ota sa veste, l'etendit avec
+soin sur la pierre et entra dans la maison.
+
+Cependant deux garcons de ferme apporterent une petite table devant le roi,
+et maitre Gilles reparut bientot dans sa belle blouse des dimanches. Il
+deposa un couvert sur la table, apres avoir eu soin, toutefois, d'essuyer
+le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il
+fallait lui servir.
+
+--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.
+
+--Majeste, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restee du
+bapteme de notre fils.
+
+--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin,
+ajouta-t-il en s'adressant a ses familiers, de completer le caveau de ce
+brave homme.
+
+--Alors... nous n'avons plus que du cidre a offrir...
+
+--Tres-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de menage.
+Je me sens un appetit d'enfer!
+
+Le roi fut promptement obei. Comme il ouvrait un oeuf apres avoir coupe une
+tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps a autre
+sur le bas de la jambe. Il regarda de cote et vit le gros chien de ferme
+qui se permettait, contre toutes les lois de l'etiquette, de caresser avec
+sa patte les mollets de son souverain.
+
+--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau
+de pain que le barbet attrapa avec la dexterite d'un jongleur accompli.
+
+Mais, comme le barbet avait un appetit deregle, il renouvela ses demandes
+avec tant d'insistance que maitre Gilles en fut tout scandalise.
+
+--Fi donc! vilaine bete! s'ecria le fermier; vous devriez rougir de
+tourmenter ainsi Sa Majeste!
+
+Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de
+table du roi, maitre Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout
+au parasite a quatre pattes.
+
+--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tete de
+son protege; il ne me gene pas. Comment l'appelez-vous?
+
+--Sauf votre respect, Majeste, il s'appelle Fidele.
+
+--Fidele? A coup sur ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en
+souriant.
+
+--Pardon, Majeste, repondit maitre Gilles, qui n'avait pas compris le jeu
+de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.
+
+La nouvelle de l'arrivee de Louis XVI s'etait vite repandue, et l'on voyait
+accourir de tous cotes les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement a distance, le cou tendu dans la direction du roi, et
+suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent ete
+surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se
+fit bientot entendre, et ce signal officiel decida les retardataires a
+deserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et
+maitresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand
+tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons,
+couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge
+eclatant. Un immense bonnet, en forme de cathedrale, etalait au vent ses
+ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant edifice.
+
+La fermiere se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'a
+terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle apercut Louis XVI assis a la petite table et etendant
+tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une
+colere impossible a rendre et, saisissant rudement son mari par le collet:
+
+--Malheureux! s'ecria-t-elle, tu as eu la betise de laisser Sa Majeste
+dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!
+
+--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine a garder son serieux, c'est
+moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lacher maitre Gilles.
+
+--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de presentation de
+maitresse Gilles, quand il fut echappe de ses griffes.
+
+--Je l'ai devine tout de suite, repondit le roi en souriant. Elle a
+vraiment bonne mine, votre femme!
+
+--Sa Majeste est bien honnete, dit maitresse Gilles en executant la plus
+belle de ses reverences.
+
+Mais le roi ne s'occupait deja plus d'elle. Son attention s'etait reportee
+sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.
+
+--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la
+cour, dit Louis XVI a une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande a
+me faire, je suis pret a les entendre.
+
+On se rappelle qu'Elisabeth, apres la querelle qui s'etait elevee entre
+maitresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se refugier dans sa mansarde. Elle se jeta a genoux devant son lit,
+la tete appuyee contre les draps et les mains levees au ciel. Combien de
+prieres entrecoupees de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il
+est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder
+impitoyablement les plaies de son ame!
+
+Qui pourrait songer en ces moments redoutables a se deguiser la verite? Les
+deguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les
+cordes de la douleur ont vibre en nous, il n'est plus possible d'etre
+hypocrite envers soi-meme.
+
+Elisabeth pleura amerement; mais, apres le premier tumulte de ses passions,
+elle examina plus serieusement la conduite de la fermiere; elle s'avoua que
+la plupart des meres eussent agi comme sa maitresse. Elle se trouvait meme
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalites et surtout
+l'arrogance de la fermiere. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement
+chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil
+immodere qui cherche a nous humilier. Elisabeth etait arrivee a cet etat
+d'abattement physique ou l'ame, se detachant de la terre, se rapproche du
+ciel par la priere. Alors ses larmes coulerent moins brulantes; ses soupirs
+ne dechirerent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.
+
+Pleine de resignation, elle se leva pour commencer ses preparatifs de
+depart. Au meme instant on frappa a la porte de sa petite chambre.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Elisabeth.
+
+--Oh! pardonnez-moi! s'ecria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas,
+Elisabeth!
+
+--Vous maudire! dit la jeune fille en palissant... Il faudrait alors
+commencer par me maudire moi-meme. Car... vous, du moins, vous aviez pour
+excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irreflexion de votre age
+vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel
+avenir je me preparais!...
+
+--Ne partez pas, Elisabeth, je vous en supplie, restez pres de nous. Ma
+mere oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom
+de fille.
+
+--Ce sont des reves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne
+consentirais jamais a etre votre femme.
+
+--Vous ne m'aimez donc plus?
+
+--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai reflechi
+a bien des choses aupres desquelles je passais etourdiment jadis; et je me
+suis dit que la femme doit, avant tout, defendre sa purete... Lorsqu'un
+homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a ete lache et tout le monde le
+meprise. Notre honneur a nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas
+su la garder, nous sommes laches comme l'homme qui a manque a l'honneur. Je
+ne voudrais pas epouser un homme lache... Vous ne pouvez epouser une femme
+sans vertu.
+
+--Elisabeth, Elisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!
+
+--Je parle comme le monde...
+
+--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est
+que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!
+
+--C'est impossible! on m'a chassee d'ici.
+
+--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maitre apres tout! et ma mere
+ne me tiendra pas toujours...
+
+--Une brouille avec votre mere? Voila ce que je veux eviter a tout prix. Je
+vais partir.
+
+--Pour aller?
+
+--Chez mon pere. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.
+
+--Mes larmes ne vous flechiront pas?
+
+--Ma resolution est prise.
+
+--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.
+
+Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible emotion. Elisabeth
+resta quelques instants immobile, les yeux fixes sur la porte qui venait de
+se refermer. Puis elle eclata en sanglots.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne depasse pas la faute?
+
+Elle promena un regard desole sur les murs de sa petite mansarde, dont
+chaque meuble etait un souvenir. C'etaient le lit, ou elle goutait un si
+doux sommeil, le benitier de faience surmonte d'un Christ ou elle puisait
+pieusement de l'eau benite tous les matins a son reveil, la petite table
+sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se
+bercait en pensant a son pere infirme, a sa mere qui reposait sous le vieil
+if du cimetiere, a ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros a
+l'idee de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rever, prier
+et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenetre!
+et ce bois sombre qui s'arrondissait a l'horizon comme une epaisse
+chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se detachait en noir sur le bleu du
+ciel! Que de poesie, a l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui
+paraissaient autrefois insignifiantes!...
+
+Mais voila que de riches voitures descendent la cote a grand bruit et
+viennent troubler sa reverie. Elisabeth, qui tenait a rester avec ses
+pensees, referma la fenetre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit
+son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un
+instant l'idee d'ouvrir la fenetre. Elle prit une derniere fois de l'eau
+benite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et
+descendit lentement les marches de l'escalier.
+
+Il faut renoncer a peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle apercut
+la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il
+n'etait plus temps. Francoise, la servante qui s'etait moquee d'elle si
+mechamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite:
+
+--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guere dans un
+pareil jour!
+
+La mechante fille avait eu soin d'elever la voix pour etre entendue des
+personnes qui l'entouraient. Tous les regards se porterent aussitot sur la
+pauvre Elisabeth, qui, rougissant et palissant, subit dans ces courts
+instants le plus affreux supplice qu'ait jamais endure creature humaine.
+
+Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonte aux paysans. Il fut un
+des premiers a entendre la remarque perfide de Francoise. Il regarda
+Elisabeth et fut frappe de son air d'abattement.
+
+--Laissez approcher cette enfant, dit-il.
+
+La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eut pas entendu les paroles
+de Louis XVI, soit qu'elle n'eut pas la force de faire un mouvement,
+Elisabeth demeura debout a la meme place, les yeux obstinement fixes sur le
+sol. Touche de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec
+la plus grande douceur.
+
+--Elle ne merite pas que Sa Majeste s'occupe d'elle, s'ecria maitresse
+Gilles en accourant pres du roi.
+
+--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.
+
+--Parce que c'est une malheureuse!...
+
+--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitie
+des malheureux!
+
+Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maitre Gilles quand
+il apercut Elisabeth entre la fermiere et le roi. Il eut cependant le
+courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer
+bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut etonnee d'un pareil trait d'audace.
+
+--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI a Elisabeth.
+
+--Tout! Majeste, repondit maitre Gilles en avancant sa bonne figure qui
+n'eut jamais depuis ce jour un tel air de resolution. Vous pouvez la sauver
+du deshonneur! ajouta-t-il a voix basse, de maniere a n'etre entendu que du
+roi.
+
+--Cette fille a failli chez vous?
+
+--Chez moi, Majeste. Et mon fils Germain est decide a l'epouser...
+
+--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est
+moins coupable que je ne l'avais pense... Mais alors, si vous consentez au
+mariage, il n'y a plus d'obstacle...
+
+--Pardon, interrompit maitre Gilles, il y a ma femme.
+
+--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un
+abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle
+est la cause de son opposition?
+
+--L'argent, Majeste... Elisabeth n'a pas un sou vaillant.
+
+--Je m'en doutais, dit Louis XVI.
+
+Il appela l'un de ses gens et lui parla a voix basse. Quelques instants
+apres, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il presenta a
+Elisabeth.
+
+Mais la jeune fille etait dans une prostration semblable a celle du
+condamne a mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour de lui. Desespere de la voir
+insensible aux bontes de Louis XVI, maitre Gilles s'approcha d'elle et lui
+cria de toutes ses forces: "Repondez donc, Elisabeth; c'est le roi de
+France qui vous parle!" Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais reve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.
+
+--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez
+epouser Germain.
+
+--Oh! merci! s'ecria Elisabeth en tombant a genoux. Je demanderai a Dieu
+qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant melera votre nom a ses
+prieres.
+
+Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnerent, et, sans le
+fermier, elle fut tombee a terre. Les paysans pousserent des cris de joie
+et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne
+partageait pas l'allegresse generale: c'etait Francoise, qui voyait sa
+manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.
+
+--Il n'y a que les mauvaises filles comme Elisabeth pour avoir de ces
+chances-la! disait-elle en suivant la foule.
+
+Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une
+fausse note dans un choeur immense.
+
+Quant a maitresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouve la parole et ne
+pouvait detacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains.
+Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses
+souvenirs; puis on la vit courir du cote de l'etable et rapporter un petit
+agneau dans ses bras. Mais Louis XVI etait deja rentre dans sa voiture, les
+postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son
+desespoir, maitresse Gilles crut apercevoir, a travers le nuage de
+poussiere qui s'elevait de la route, la maitresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.
+
+A quelque distance de la ferme, Louis XVI apercut, en se penchant a la
+portiere, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il
+reconnut le gros chien noir qui etait assis aupres du jeune homme. C'etait
+son compagnon de table; c'etait Fidele qui regardait tristement son maitre,
+sans oublier toutefois de surveiller en meme temps le baton de voyage et
+les habits roules dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en
+placant le maitre du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissat sa
+bonne action inachevee. Il fit arreter sa voiture et appela le jeune homme.
+
+--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonte.
+
+--Germain.
+
+--Vous etes le fils de maitre Gilles?
+
+--Oui, monseigneur, pour vous servir.
+
+--Eh bien! ne pleurez plus et retournez a la ferme. Elisabeth vient de
+faire un heritage et maitresse Gilles consent a ce qu'elle devienne votre
+femme.
+
+--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit
+Germain. Tout mon bonheur est attache a l'accomplissement de ce mariage;
+et, si vous aviez abuse de ma simplicite pour vous amuser de moi, vous
+m'auriez donne le coup de mort!
+
+--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend a la ferme.
+
+--Dieu vous benisse, monseigneur! s'ecria Germain, et vous accorde de longs
+jours!
+
+--Voila deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adresse, dit le roi a
+ses gentilshommes; ne puis-je pas esperer que les voeux d'Elisabeth et de
+Germain me porteront bonheur?
+
+Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait a ses
+destinees, Germain marchait a grands pas, la joie au coeur, vers la ferme
+de maitre Gilles, que les paysans avaient baptisee, dans leur enthousiasme,
+du nom d'_Hotel fortune_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison
+n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cesse de l'appeler
+dans le pays l'_Hotel fortune_, comme si le peuple eut voulu perpetuer
+ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+
+
+ BARBARE
+
+ CHAPITRE I.--La Deesse de la Liberte
+ -- II.--Le club
+ -- III.--Le proscrit
+ -- IV.--Une crise domestique
+ -- V.--Desespoir de Dominique
+ -- VI.--Le pont de cordes
+
+
+ MICHEL CABIEU
+
+ CHAPITRE I.
+ -- II.
+ -- III.
+ -- IV.
+
+
+ LE MAITRE DE L'OEUVRE
+
+ PROLOGUE. --Les deux touristes
+ CHAPITRE I.--Pierre Vardouin
+ -- II.--A propos d'une fleur
+ -- III.--Maitre et apprenti
+ -- IV.--...
+ -- V.--Deux martyrs
+ EPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat
+
+
+ L'HOTEL FORTUNE
+
+ CHAPITRE I.--Le reve
+ -- II.--Le renvoi
+ -- III.--Louis XVI
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
+***** This file should be named 11036.txt or 11036.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+