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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:52 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Legendes Normandes + +Author: Gaston Lavalley + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + + + + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +LEGENDES NORMANDES + + +PAR + + +GASTON LAVALLEY + + + +1867 + + + * * * * * + + + +LEGENDES NORMANDES + + + + + + +BARBARE + + + + +I + +La Deesse de la Liberte. + + +La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-la, ses habits de fete. +Les rues etaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes +detonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit, +l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui +s'epanouissaient en fraiches guirlandes aux etages superieurs, les drapeaux +qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annoncait, tout +respirait la joie. La, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant a +travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussiere une rose +a moitie fletrie. Ailleurs, des meres de famille donnaient fierement la +main a de jolies petites filles, blondes tetes, doux visages, beautes de +l'avenir, dont on avait cache les graces naissantes sous un costume grec du +plus mauvais gout. Et partout de la gaiete, des hymnes, des chansons! A +chaque fenetre, des yeux tout grands ouverts; a chaque porte, des mains +pretes a applaudir. + +C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rejouir. +La municipalite de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille, +sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait +profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le +Pelletier et de Brutus. + +Tandis que la foule encombrait les abords de l'hotel de ville et preludait +a la fete officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une +petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retires de la ville, +semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante +manifestation populaire. + +Les fenetres en etaient fermees, comme dans un jour de deuil. De quelque +cote que l'oeil se tournat, il n'apercevait nulle part les brillantes +couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'interieur; on +n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou +qui passait en sifflant dans la serrure. C'etait l'immobilite, le silence +de la tombe. Comme un corps, dont l'ame s'est envolee, cette sombre demeure +semblait n'avoir ni battement, ni respiration. + +Cependant la vie ne s'etait pas retiree de cette maison. + +Une jeune fille traversa la cour interieure en sautant legerement sur la +pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine a +faire rouler sur ses gonds, et entra, a petits pas, sans bruit, et en +mettant les mains en avant, dans une piece assez sombre pour justifier cet +exces de precaution. + +Un vieillard travaillait dans un coin, aupres d'une fenetre basse. Le jour +le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits. +La jeune fille s'avanca vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette +trainee lumineuse, ou se baignait l'austere physionomie du vieillard, ce +fut un spectacle etrange et charmant. + +On aurait pu se croire transporte devant une de ces toiles merveilleuses de +l'ecole espagnole, ou l'on voit une blonde tete d'ange qui se penche a +l'oreille de l'anachorete pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel, +et qui lui donnent un avant-gout des joies celestes. + +Il est fort presumable, en effet, que le digne vieillard etait plus occupe +des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune +fille eut-elle pose familierement la main sur son epaule qu'il se releva +brusquement, comme s'il eut senti la pression d'un fer rouge. + +--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite? + +--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur? + +--Oh! oui... C'est-a-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font +sauter en l'air avec leurs maudites detonations! + +--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal a personne. + +--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le +marquis! + +--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas a +nuire a leur prochain. + +--Ils insultent a notre malheur! + +--Voyons. Je suis sure que ta colere tomberait comme le vent, si mon pere +te donnait la permission d'aller a la fete. + +--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?... + +--Oui... oui... oui... + +--Il faudrait m'y trainer de force! + +--Que tu es amusant! + +--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux! + +--Tu les ouvrirais tout grands! + +--Ah! mademoiselle, vous me meprisez donc bien? + +--Du tout. Mais je te connais. + +--Vous pouvez supposer?... + +--J'affirme meme que tu ne resterais pas indifferent a un tel spectacle... +Une fete du peuple?... Je ne sais rien de plus emouvant! + +--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout a coup, qu'on m'a assure +que ce serait tres-beau! + +--Tu t'en es donc informe?... + +--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai +appris... + +--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles. + +--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son baton de +l'autre... + +--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?... + +--Qu'on doit porter en triomphe la deesse de la Liberte... Toute la garde +nationale sera sous les armes! + +--Vraiment! + +--Le cortege aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortege magnifique!... +Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval! + +--Imprudent!... Si l'on nous entendait!... + +--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si +je ne craignais d'etre gronde par monsieur le marquis, j'irais voir leur +fete, rien que pour avoir le plaisir de rire a leurs depens! + +--Ainsi, sans mon pere?... + +--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais deja de mes huees! + +--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission? + +--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade. + +--S'il l'ignorait? + +--Vous ne me trahiriez pas? + +--A coup sur... Je serais ta complice. + +--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idee d'aller a la fete? + +--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermee dans +cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sepulcre, +les vivants doivent jouir un peu du meme privilege. + +--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi? + +--Regarde-moi, dit la jeune fille. + +A ces mots, elle entra tout entiere dans la zone lumineuse qui rayonnait a +travers l'etroite fenetre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise. + +--Mademoiselle en femme du peuple! + +--Tu vois que je pense a tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas +de legerete. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne +ne songera a nous inquieter. Viens vite! + +Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa la sa brosse et les +souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour, +sur les pas de sa maitresse, et ouvrit avec precaution la porte de la rue. + +--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il a la jeune fille, +lorsqu'ils se trouverent dehors. + +--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberte! +repondit Marguerite. + +Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraina vers +le centre de la ville. + +Il etait temps. Le cortege s'etait mis en marche et gravissait lentement la +principale rue de la ville. C'etaient d'abord les bataillons de la garde +nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces +soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps +ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la +patrie en danger. Leurs fils mouraient a la frontiere, et, tandis que le +plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de +la Loire, ils etaient prets a sacrifier leur vie pour la defense de leurs +foyers. Et personne alors ne songeait a rire en voyant ce singulier +assemblage de piques, de batons, de sabres et de fusils, ces vetements +deguenilles, ces bras nus, tout noirs encore des fumees de la forge ou de +l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des +temps modernes! + +Derriere les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui +portaient sur leurs epaules des arbres de la liberte, pares de fleurs et de +rubans. Apres eux, les freres de la _Societe populaire_, coiffes du bonnet +phrygien, soulevaient au-dessus de leur tete les trois pierres de la +Bastille. Des chars, splendidement ornes et ombrages par des drapeaux, +presentaient aux regards de la foule, comme un double objet de veneration, +des vieillards et des soldats blesses: les victimes de l'age et les +victimes de la guerre! Sublime allegorie qui enseignait a la fois le +respect qu'on doit a l'experience et la pitie que merite le malheur! + +Quelques pas en arriere venait la deesse de la Liberte. Mais ce n'etait pas +cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_, +cette femme _a la voix rauque_, cette furie enfantee, dans un moment de +delire, par l'imagination d'un grand poete. C'etait une belle jeune fille, +dont les blonds cheveux se deroulaient avec grace sur les epaules. Une +tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la +foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits +enfants semaient des fleurs a ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle +une banniere, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en +licence, et vous serez heureux_! Apres elle, comme pour montrer qu'elle est +la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs, +couches sur des gerbes de ble, conduisaient une charrue trainee par des +boeufs. + +Un soleil splendide s'etait associe a cette fete d'un caractere antique. +Les fleurs s'epanouissaient et versaient autour d'elles le tresor de leurs +parfums; le peuple etait joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on +aurait pu croire assister a une des fetes de l'Athenes paienne. + +Marguerite et le domestique s'etaient blottis dans l'embrasure d'une porte, +et, de la, ils voyaient defiler le cortege, sans etre trop incommodes par +le flot des curieux qui ondoyait a leurs pieds. + +Dominique avait fait bon marche de ses vieilles rancunes et regardait tout, +en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute +autre circonstance, la jeune fille n'eut pas manque de profiter du riche +theme a plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ebahissement de l'ennemi +jure des patriotes. Mais elle etait trop emue elle-meme pour exercer sa +verve railleuse aux depens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si +puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur +le point de chanter avec elle les refrains passionnes de la _Marseillaise_; +et lorsque la deesse de la Liberte vint a passer, elle battit des mains et +ne put retenir un cri d'admiration. + +--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la deesse au vieux domestique. + +Tout entiere a ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle +etait elle-meme l'objet d'une admiration mysterieuse. Un homme du peuple ne +la quittait pas des yeux, et restait indifferent au double spectacle que +lui offraient la foule et le cortege. C'etait une tete puissante, rehaussee +encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque +ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pecheur +napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un reve aime; ses yeux +plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la +mer. Tout a coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme +reveille en sursaut, s'elancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune +fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou +dans la poussiere. + +--Il y a des aristocrates ici! s'ecria cet homme, en montrant a la foule +une petite croix ornee de brillants qui scintillaient au soleil. + +--Tu en as menti! repliqua le mysterieux adorateur de Marguerite, en +prenant l'homme a la gorge et en lui arrachant le bijou. + +--Cette croix est a moi, dit timidement la jeune fille. + +En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer. + +--Taisez-vous! lui dit a voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous +donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore! + +--Il a raison, dit Dominique. + +Puis il ajouta avec intention, mais de maniere a n'etre entendu que du +jeune homme: + +--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant! + +--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple. + +Le vieux domestique entraina la jeune fille. Grace au tumulte que cette +scene avait occasionne, ils purent disparaitre sans attirer l'attention de +leurs voisins. + +Cependant le patriote, humilie de sa chute, s'etait releve, l'oeil menacant +et l'injure a la bouche. + +--Mort aux aristocrates! dit-il. + +--A la lanterne! a la lanterne! s'ecria la foule. + +--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ca? dit le sauveur de +Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de +me hisser a la place de vos reverberes! + +En meme temps, il se rejeta en arriere, par un brusque mouvement, et fit +face a ses adversaires. + +--Il est brave! s'ecria-t-on dans la foule. + +--C'est un aristocrate! dit une voix. + +--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui +s'etait vu terrasser. + +--Parce que cela me plait! repondit le jeune homme, en se croisant les bras +sur la poitrine. + +--C'est defendu! + +--Defendu?... Vous etes plaisants, sur mon honneur! repliqua l'accuse. Vous +promenez dans vos rues la deesse de la Liberte, et je n'aurais pas le droit +d'agir comme bon me semble? + +--Il a raison, dirent plusieurs assistants. + +--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la +lanterne, l'aristocrate! + +--Oui! a la lanterne! + +Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme. + +--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur +d'une maison, pour n'etre pas entoure. + +Mais sa noble attitude ne pouvait maitriser longtemps les mauvais instincts +de la foule. Les sabres, les piques, les baionnettes s'abaisserent, et la +muraille de fer s'avanca lentement contre le genereux defenseur de +Marguerite. + +--Mort a l'aristocrate! s'ecria le peuple en delire. + +Le demi-cercle se retrecissait toujours et la pointe des piques touchait la +poitrine du jeune homme. Tout a coup une voix de tonnerre se fit entendre. +Un homme, a puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et +de gauche, une grele de coups de poing, et vint se placer resolument devant +la victime qu'on allait sacrifier. + +--Etres stupides! dit-il avec un geste de colere, en s'adressant aux +agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire la!... Egorger le plus +pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des defenseurs de Thionville! + +--Un defenseur de Thionville! murmura la foule, avec un etonnement mele +d'admiration. + +Les agresseurs les plus rapproches de Barbare, rougissant de l'enormite +du crime qu'ils avaient ete sur le point de commettre, baisserent la tete +avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait +renverse a ses pieds, n'avait pas encore renonce a l'espoir de se venger +sur le lieu meme temoin de son humiliation. Il ota respectueusement son +bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu: + +--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui preside +notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu defends. C'est un +aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine! + +--Est-ce vrai? demanda le president de la Societe populaire, en se tournant +du cote de Barbare. + +Pour toute reponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait deja +suspendue a son cou et la montra au peuple. + +--C'est stupide ce que tu fais la! lui dit le president du club a voix +basse. + +--Non! repliqua le jeune homme, de maniere a etre entendu de tous ceux qui +l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du +temple de la Raison, je me croirai autorise a porter le meme signe sur ma +poitrine. + +Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix a son cou. + +--Il parle bien! cria la foule. + +--C'est un bon patriote! + +--Il vaut mieux que nous! + +--A la cathedrale! a la cathedrale! + +--Arrachons les croix! + +Et deja le peuple se preparait a executer sa menace. + +--Attendez! mes enfants, s'ecria le president de la Societe populaire. Ne +faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'a vous +amuser. Retournez a la fete. + +--C'est juste! Rattrapons le cortege! s'ecria la foule. + +Et non moins prompte a agir qu'a changer de resolution, elle eut bientot +abandonne le lieu qu'elle avait failli ensanglanter. + + + + +II + +Le Club. + + +Quelques instants apres, la rue se trouva completement deserte. On +n'entendait plus que le bruit lointain de la fete et le vague murmure de la +foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon +qu'il serra avec une sombre energie: + +--Citoyen president, dit-il, tu m'as sauve la vie! + +--Ne parlons pas de cela! repondit le colosse. + +--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir +l'occasion de te prouver ma reconnaissance. + +--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir. + +--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!... +Ecoute... j'ai encore un service a te demander. + +--Parle. + +--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir. + +--Et la fete? dit le patriote. + +--J'en ai vu assez comme cela. + +--Ah! fit le president du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous +d'amour? + +--Peut-etre, repondit Barbare en rougissant. + +--Va, mon garcon, reprit le patriote avec bonte. La Republique ne defend +pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce +soir, a la seance du club. + +--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une derniere poignee de main a son +liberateur. + +--Adieu, repondit le president. + +Et le brave homme, apres s'etre amuse a regarder son protege qui courait a +toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortege. + +Barbare n'avait pas oublie dans quelle direction le vieillard et la jeune +fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues +tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernieres maisons +de la ville, il apercut sur la grand'route, a une portee de fusil environ, +Dominique et Marguerite qui s'etaient arretes pour reprendre haleine. Il +cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette +bruyante manifestation eut un resultat diametralement oppose a celui qu'il +en esperait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les +fugitifs furent saisis d'une veritable panique et la peur leur rendit des +jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put +arreter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la +petite maison isolee et disparaitre derriere la porte, qui se referma avec +fracas. + +Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la +porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs, +en la jetant avec violence, l'auraient laissee entr'ouverte. Mais elle +resista a tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et +n'apercut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le +marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et preta +l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute +la facade de la maison. Peut-etre decouvrirait-il une figure curieuse, une +main derriere un rideau? Helas! le soleil lui-meme ne visitait plus cette +triste demeure. Et les fenetres; ces yeux de la maison, s'etaient voilees +sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupiere. + +Barbare eprouva un affreux serrement de coeur. Il eut donne sa vie, en cet +instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il +etait encore ebloui. Elle etait la, pourtant, a deux pas de lui, derriere +cette muraille!... Comme la mere qui rode, le soir, devant la prison ou +gemit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui +livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se decider a partir et +s'en remettait au hasard, cette derniere consolation des desesperes! Il +attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune +et fort, il se revolta a la pensee que quelques planches, a peine jointes, +lui opposaient un obstacle. Il s'elanca vers la porte, bien determine a +l'ebranler sous un dernier effort. Mais il recula bientot en rougissant. + +--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a la ni +barreaux, ni soldats pour le defendre. Et je ne dois y entrer que par la +volonte de celle que j'aime! + +Alors il tira de son sein la petite croix, ornee de diamants, la baisa avec +respect et, l'agitant au-dessus de sa tete: + +--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte! + +Deux fois il fit le meme geste et poussa le meme cri. Mais la maison ne +sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, apres avoir cache la petite +croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville. + +Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait deja les reverberes, dont les +lanternes huileuses se balancaient, avec un grincement sinistre, et +faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires +facades des maisons. Les bruits de la fete avaient cesse. Tout etait rentre +dans le silence. On n'entendait guere que le pas sonore du promeneur +attarde qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui +luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de +paisible ou de craintif s'etait prudemment renferme derriere une porte bien +close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur meme de la cite, +dans une des salles basses de l'ancien eveche. C'etait la que se donnaient +rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville. + +Barbare n'avait pas oublie la recommandation que lui avait faite le +president de la societe populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu +manquer a l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas +dans une disposition d'esprit a rechercher la solitude. Dans les temps de +revolution, l'amour,--ce sentiment raffine qui trouve tant de charmes a se +replier sur lui-meme et qui met tant de complaisance a caresser meme la +pensee d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fievre des passions +politiques. Il fuit la reverie, il marche, il court vers le but et, s'il +eprouve un echec, il demande a la vie publique un instant d'oubli et de +distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hate vers l'ancien +eveche. + +Son entree dans la salle du club fut un vrai triomphe. + +--Vive Barbare! cria la foule. + +--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il +parait qu'on n'a plus envie de me hisser a la lanterne. Le moment serait +pourtant mieux choisi que tantot. Car vous etes bien mal eclaires! + +Un eclat de rire general accueillit cette saillie, et chacun montra en +plaisantant a son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au +pied de l'estrade ou montaient les orateurs. + +--Citoyen Barbare, repondit une voix energique, si la Republique n'a pas le +moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonte des +patriotes. Nos fils, qui sont a la frontiere, n'ont pas de souliers pour +marcher a l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'etre difficiles, et nous +saurons defendre les interets de la patrie avec les seules lumieres de +notre raison. + +--Bien repondu! dit la foule. + +Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaitre la voix de l'homme +auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serres des auditeurs et +s'approcha respectueusement du magistrat populaire. + +--Citoyen president, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la +majeste de la Republique. J'ai deja verse mon sang pour elle et je suis +pret a lui donner une nouvelle preuve de mon devouement. Je demande la +parole. + +--Je te l'accorde, repondit le president d'un ton bref. + +D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eut monte a +l'assaut. Du haut de ces miserables treteaux, ou l'eloquence populaire +agitait tant de questions serieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes, +le jeune homme contempla un instant toutes ces tetes qui se balancaient +au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'etait un tableau digne des maitres +flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armes de leurs instruments +de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des +rodeurs de nuit, chaos etrange, mer de haillons dont chaque flot +s'eclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les tenebres, suivant que +le caprice du vent ravivait ou menacait d'eteindre la flamme des +chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pale rayon de la lune, +glissant a travers les vitraux d'une fenetre et venant entourer d'une douce +lumiere les cheveux blancs des freres de la Societe populaire. + +Une rumeur sourde s'eleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le +jeune homme escalader les degres de l'estrade. Mais, peu a peu le bruit +cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le +bord de la balustrade, et, s'adressant a la foule: + +--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez deja devine sans doute le +sujet de ma motion. Je demande que la municipalite tienne une recompense +toute prete pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la +cathedrale et d'en enlever les croix. + +--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule. + +Barbare descendit precipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea +vers la porte de la salle basse. Au moment ou il allait en franchir le +seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il +s'arreta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient +pas trompe. Il regarda du cote de la tribune et reconnut l'homme du peuple +qu'il avait terrasse, le matin. + +--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la +Republique. + +--Qui ca? demanda la foule avec des cris furieux. + +--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates... + +--Ou donc? reprit encore la foule, dont la colere augmentait en raison de +son impatience. + +--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolee, a peu de distance +de la riviere. + +Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres. + +--Dans la _Vallee aux Pres_? demanda la foule. + +--Oui, repondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermes nuit et +jour. Aucun bruit! jamais de lumiere! apparences suspectes. A coup sur, ce +sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour +son patriotisme, de s'introduire dans l'interieur de cette maison. + +--Mort aux aristocrates! s'ecrierent les plus ardents des patriotes. + +--Helas! pensa Barbare, cette jeune fille et son pere sont perdus, si je +n'interviens! + +Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait +au coeur. + +--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son emotion. +Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois! + +Puis, l'oeil etincelant et l'air resolu, il passa de nouveau a travers la +foule et s'approcha de la tribune. + +--Citoyen, dit-il a l'orateur, en le regardant en face, es-tu sur de ce que +tu avances? + +--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menacant de son +interlocuteur troubla profondement... Je n'ai que des soupcons... et, +d'ailleurs, je n'habite pas le quartier ou se trouve la maison suspecte. + +--Eh bien! moi, je suis aux premieres places pour surveiller les gens que +tu accuses si legerement. Je m'engage a penetrer dans l'interieur de la +maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai a tous les bons +patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquieter. + +--Vive Barbare! cria l'assemblee. + +--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les +auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance. + +A ces mots, il se pencha vers le president de la Societe populaire, qui lui +tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine +arrive dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la +baisa avec amour, en s'ecriant par deux fois: + +--Je la sauverai!... Je la sauverai!... + + + + +III + +Le Proscrit. + + +Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppe dans un long +manteau, se promenait devant la facade interieure de la maison qu'on avait +signalee la veille a la defiance du club. A la maniere dont cet homme +marchait dans les allees du jardin, tantot s'avancant d'un pas rapide, +tantot s'arretant et levant la tete pour contempler le ciel, il eut ete +facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son +caractere. Cela ne pouvait etre qu'un amant, qu'un fou, ou un poete. +Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec delices dans +cette mer etoilee. + +La soiree etait belle d'ailleurs et invitait a la reverie. Les fleurs, +avant de s'endormir, avaient laisse dans l'air de douces emanations. Un +vent frais courait a travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de +grands fantomes, du milieu de la haie qui separait le jardin des prairies +voisines. Ces geants de verdure frissonnaient sous le souffle aerien et +ressemblaient, avec leurs branches rapprochees du tronc, a un homme qui +s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se preserver de l'air malsain +du soir. + +Le promeneur s'arreta au milieu d'une allee. + +--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec decouragement, la +nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage! +Des etoiles, des mondes en feu; rien de change au ciel, tandis que des +hommes, nes pour s'aimer, s'egorgent comme des betes sauvages! Moi-meme, +moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma +tete est mise a prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persecutes, +et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux elements d'annoncer sa +vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colere le +spectacle de tant d'iniquites. La maison garde encore quelques traces des +hotes qui ont vecu sous son toit; et la terre ne s'inquiete pas de l'homme +qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanite +souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot? + +Le proscrit s'etait remis machinalement en marche, et le hasard de la +promenade l'avait conduit dans une petite allee qu'un mur, de peu +d'elevation et qui tombait en ruine, separait de la grand'route. Tout a +coup le pretre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur. + +Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque a ses pieds, au +milieu de l'allee. Le visiteur nocturne ne fut guere moins effraye que +celui dont il avait interrompu si brusquement la reverie. + +--Rassurez-vous, citoyen, dit-il a voix basse au jeune pretre, et +gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni a +votre bourse, ni a votre vie. + +--Vous avez pourtant, monsieur, une maniere de vous presenter... + +--Qui peut donner de moi la plus facheuse idee, reprit le voleur presume en +achevant la pensee de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je +le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans +l'intention de vous etre utile. + +--Je vous en suis reconnaissant! repliqua le proscrit avec une froide +ironie. + +--On m'avait charge de vous espionner... + +--Vous faites-la un joli metier, monsieur! interrompit le pretre, en +ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau. + +--Croyez bien que c'est par patriotisme... + +--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse devine! interrompit encore le +pretre. + +--Vous avez tort de me persifler, citoyen, repliqua l'homme du peuple avec +un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il +l'ecouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai +service, et si la Societe populaire eut confie a tout autre que moi la +mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-etre pas eu lieu de +vous en rejouir. + +--Mais, enfin, que veut-on? demanda le pretre. + +--On vous soupconne d'avoir des relations avec Pitt. + +--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant. + +A ce moment la lune sortit d'un nuage et eclaira vivement le visage du +pretre. Barbare--le lecteur l'a deja reconnu--ne put se defendre d'un +etrange sentiment d'inquietude. + +--Ah! citoyen, dit-il d'une voix emue, vous etes jeune! + +--Oui, repondit le pretre. Mais qu'y a-t-il la d'etonnant? + +--C'est que, pour etre persecute a votre age... + +--La Republique s'est bien defiee des enfants! dit le proscrit avec +melancolie. + +--Vous etes donc oblige de vous cacher? demanda Barbare. + +--Voila mon interrogatoire qui commence! dit le pretre avec amertume. +Tenez, monsieur, si la Republique a besoin d'une nouvelle victime, je ferai +volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les +personnes qui habitent cette maison! Elles me sont cheres, et c'est une +priere que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh +bien! vous etes aussi a cet age genereux ou le pardon est doux et le +devouement facile. Epargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du +sang enfin, prenez ma vie! Je me livre a vous! + +Barbare devint horriblement pale. + +La jalousie s'empara de tout son etre, et un frisson lui glaca le coeur. + +--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix +etranglee. + +--De toute mon ame! + +--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard etincelant sur celui qu'il +regardait deja comme un rival, vous les aimez? + +--Comme on aime son pere et sa soeur. + +--Pas autrement? demanda encore le patriote. + +Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la premiere fois, il +osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se +troubler, ce coup d'oeil penetrant. + +--Vous preparez votre reponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long +silence et de ce penible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous etes +l'amant de cette jeune fille? + +--Oh! fit le pretre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!... + +--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les epaules. + +--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force a ajouter foi a mes +paroles. Il vous faudrait une preuve materielle? + +--Oui! dit Barbare avec explosion. + +Il y eut, dans la maniere dont il accentua ce simple mot, tant de haine, +d'inquietude et de jalousie, que sa figure meme sembla s'eclairer du feu +interieur qui le consumait. Le pretre put lire dans son coeur et juger de +l'etat de son ame, comme on voit un ciel d'orage a la lueur d'un eclair. + +Le proscrit mesura aussitot toute l'etendue du danger qui menacait le +marquis et sa fille. Mais il etait deja pret au sacrifice. + +--Ecoutez! dit-il a l'homme du peuple. Je ne peux pas etre l'amant de cette +jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable. + +--Lequel? demanda vivement Barbare. + +--Les devoirs de mon ministere, repondit le proscrit. + +En meme temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa +soutane. + +--Un pretre! s'ecria Barbare avec joie. + +--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le +maitre de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole? + +--Non, certes! dit Barbare. + +Cependant il baissa la tete et ses traits s'assombrirent. + +--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'etes pas encore convaincu? + +--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les pretres ont le droit de +se marier. + +--Pauvre insense! dit le jeune pretre en souriant avec tristesse, si +j'avais reconnu l'autorite de cette loi, est-ce que je serais oblige de me +cacher? + +--C'est vrai! je suis fou! s'ecria joyeusement Barbare. Vous etes un noble +coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre +solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami! + +--Volontiers, dit le pretre en serrant avec effusion la main que le jeune +homme lui tendait. + +Apres cette etreinte cordiale, Barbare se disposa a escalader le mur. + +--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le pretre avec bonte, et +suivez-moi. + +En meme temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite +porte qui donnait sur la campagne. + + + + +IV + +Une crise domestique. + + +Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte a double tour et +s'arreta quelques instants comme un homme accable sous le poids de penibles +pensees. + +Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour, +monta l'escalier et frappa a la porte de M. de Louvigny. + +--Entrez, dit une voix de jeune fille. + +--Ah! pensa l'abbe avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son pere. + +Neanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses +genoux. Tout en ecoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait +avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait a faire sauter +dans sa main. + +--Eh bien! cher abbe, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il +faut tant de precautions pour entrer chez ses amis? + +--Je vous croyais au travail et je craignais de vous deranger, repondit le +jeune pretre en faisant de grands efforts pour cacher son emotion. + +--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas +que c'est a partir de ce moment que je consens a perdre mon temps. + +--C'est joli ce que vous dites-la, mon pere! s'ecria Marguerite en quittant +les genoux du marquis. + +--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine +boudeuse que faisait Marguerite. + +--Je vous en fais juge, monsieur l'abbe, dit Marguerite. Tenir sa fille +dans ses bras, l'embrasser, l'ecouter causer, est-ce la perdre son temps? + +--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis. + +--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas etre complice de votre +paresse! + +--Allons, viens ici. + +--Non! je vous laisse travailler. + +--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante. + +--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'a repondre +aux instances paternelles. + +--Je te tiens cette fois! s'ecria joyeusement le vieillard en saisissant la +jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser. + +--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en detournant la +tete. + +--Je te rends la liberte, repliqua le marquis en lachant le bas de la robe +et en ouvrant les bras. + +--Et voila l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son +pere. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre +soiree! + +Le pretre avait contemple cette scene avec tristesse. Il pleurait sur cette +joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette etroite communion +de deux ames qu'on allait separer. + +--Eh bien! l'abbe, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc. +Vous avez l'air de nous bouder! + +L'abbe s'avanca vers le marquis et serra avec emotion la main qu'il lui +presentait. + +--Vous n'etes pas deplace dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui +a assiste mon fils a ses derniers moments est, a mes yeux, comme son +remplacant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignites, +vous seriez de toutes nos fetes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est +tout mon tresor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule +richesse qu'on m'ait laissee, en vous melant a nos entretiens et en voyant +comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez? + +--Pour cela non, monsieur le marquis, repondit le jeune homme. + +--Ne vous en defendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis la +n'est pas gai d'ailleurs. + +--Ce n'est pas la ce qui fait pleurer monsieur l'abbe, interrompit +Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le +pretre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbe nous cache quelque +malheur!... + +--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le pretre en se troublant de plus +en plus. + +--Ma fille a raison, au contraire, repliqua le marquis en faisant lever +Marguerite. + +Il se leva a son tour et saisit vivement la main de l'abbe. + +--Votre emotion m'effraie, lui dit-il a voix basse. + +--Je vous assure, dit le pretre en se defendant... + +--Votre main est glacee! continua le vieillard en se penchant a l'oreille +de l'abbe... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille. + +Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquietante. Lorsque son +pere se retourna de son cote, ce ne fut pas sans un vif etonnement qu'elle +apercut le gai sourire qui s'epanouissait sur les levres du vieillard. + +--L'abbe est un poltron, ma chere Marguerite, dit M. de Louvigny. +Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'interets... une nouvelle +pauvrete qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques +comptes a regler... Tu serais bien aimable d'aller demander a Dominique le +registre ou il note ses depenses. + +--J'y vais, mon pere, dit Marguerite. + +Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa +bouche et fit un signe de tete que le vieillard n'eut pas de peine a +traduire ainsi: + +--J'obeis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe! + +Le marquis ferma lui-meme la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul +en face de l'abbe, tout son calme sembla l'abandonner. + +--Parlez maintenant! dit-il d'une voix emue. Qu'y a-t-il? + +--On s'est introduit ce soir dans le jardin. + +--Un maraudeur? + +--Un espion envoye par le Club. + +--Nous sommes donc decouverts? + +--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt. + +--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher +abbe; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces +messieurs de la Societe populaire. + +--C'est toujours un danger de paraitre devant eux. + +--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connait ici. Nous n'avons rien a +craindre. + +--Pardon. + +--Qui donc? + +--L'homme du peuple que le Club a envoye, ce soir, en eclaireur. + +--Il nous en veut donc beaucoup? + +--Au contraire. + +--Il est bien dispose pour nous? + +--Trop bien. + +--Ma foi! dit le marquis en badinant, voila le premier republicain qui nous +ait montre de la bienveillance! + +--Et ce sera peut-etre celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbe +d'un air sombre. + +Le marquis devint serieux. + +--Expliquez-vous, dit-il avec gravite. Il y a dans vos propos une +incoherence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de +haine contre moi, pourquoi songerait-il a me nuire? + +--Il vous nuira sans le savoir, repondit l'abbe. Car il faut tout craindre +des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite. + +--Ma fille! s'ecria le marquis avec une expression de surprise et de +colere, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer. + +--Oui, reprit l'abbe, cet homme aime serieusement votre fille. + +--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais +aux fenetres. Comment cet homme a-t-il pu la voir? + +--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte verite. + +--Il vous a donc ouvert son coeur? + +--A peu pres. Je peux meme vous assurer qu'il est jaloux. + +--Alors il faut fuir! dit le marquis avec eclat. Il faut passer en +Angleterre. + +Puis, se promenant avec agitation dans la chambre: + +--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en surete dans cette petite ville! + +A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique, +qui tenait sous son bras le grand livre de depense. + +--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette +nuit meme. Que chacun prepare ses malles. Demain nous faisons voile pour +l'Angleterre. + +--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son pere, je savais bien que vous +me cachiez la verite. Un danger vous menace? + +--Il faut bien te l'avouer, repondit M. de Louvigny: nous sommes denonces. + +Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attere: + +--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent? + +--Helas! dit le vieux serviteur, nous avons tout depense le jour de la fete +de mademoiselle. Monsieur le marquis peut verifier les comptes. Voici le +registre. + +--C'est inutile, repondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui +presentait le domestique. Je m'en rapporte bien a toi. C'est un espoir de +moins... Voila tout! + +Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement +de depit, le marquis s'approcha avec calme de son secretaire, dont il +ouvrit les tiroirs les uns apres les autres. + +L'abbe, Marguerite et le domestique l'observaient en silence. + +Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir +et comptait son argent au fur et a mesure. Lorsqu'il fut au bout de son +travail, il laissa tomber sa tete dans ses mains et demeura immobile. +Marguerite courut aupres de lui et ecarta doucement ses mains, qu'il tenait +serrees contre son visage. + +--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon pere? + +Le marquis ne repondit rien. Il compta de nouveau son argent, le reunit en +pile, et, le montrant a l'abbe et au vieux domestique: + +--Mes amis, dit-il d'une voix emue, voici toute notre fortune... Quarante +ecus! + +--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlacant dans ses +bras. + +--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes. + +--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage a la Republique. Je +resterai avec le bon Dominique. + +--Non! c'est a toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitues au +danger, nous autres hommes. + +Et se tournant, les mains jointes, vers les deux temoins de cette scene: + +--N'est-ce pas, l'abbe? dit-il; n'est-ce pas, Dominique? + +--Oui, nous resterons avec vous, repondirent le jeune pretre et Dominique. + +--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermete; car je ne me separerai jamais +de mon pere. + +A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit +dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guere que le bruit +des sanglots que chacun cherchait a etouffer. + +Tout a coup le vieux Dominique sortit de son immobilite. Il s'essuya les +yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du +marquis. Son front avait quelque chose d'inspire, et sa physionomie +vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tete de genie. + +Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les +esprits les moins delicats trouvent l'occasion de s'elever, sur les ailes +du devouement, jusqu'a ces hauteurs sublimes ou planent les intelligences +superieures. S'il y a une couronne sur le front des poetes, il y a une +aureole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans eclat et +la mort sans gloire. + +--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique. + +--Que me veux-tu, mon bon Dominique? + +--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver? + +--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'ecria M. de Louvigny, qui pensa un +instant que son domestique n'avait plus sa raison. + +--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! repondit Dominique. Donnez-moi +liberte pleine et entiere, et je vous sauverai peut-etre! + +--Tu ne courras aucun danger? se hata de demander M. de Louvigny. + +--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais a voix basse et de +maniere a n'etre entendu que de son maitre. + +--Je comprends! repondit le marquis. Je serais seul, que je ne +t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-etre +exposer ta vie. + +--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?... + +--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec energie. +Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te recompenser, le ciel est +la! + +--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la +main de son maitre; merci! + +Il se dirigea vers la porte de la chambre. + +--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la +clef dans la serrure. + +Et il sortit precipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui +tombaient de ses yeux. + + + + +V + +Desespoir de Dominique. + + +Le vieux Dominique etait alle s'enfermer dans sa mansarde, ou il attendait +impatiemment le retour du soleil. Il etait en proie a une agitation +cruelle. + +Enfin, le jour parut. Dominique sauta a bas du lit et traversa les +corridors avec precaution, afin de ne reveiller personne. Quand il se +trouva dans le chemin, il hata le pas pour gagner le centre de la ville. + +Huit heures sonnaient au beffroi de la cathedrale, lorsqu'il arriva sur la +place de l'Hotel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur ou l'on placardait les +affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles. + +--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est +que personne ne s'est presente... J'arrive a temps! + +Il entra dans l'Hotel-de-Ville et se dirigea vers la salle des +deliberations des membres du District. Comme la porte en etait fermee, il +descendit chez le concierge, ou il apprit que la seance ne serait ouverte +qu'a onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gre mal gre, mettre un +frein a son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenetre en +attendant l'arrivee des patriotes qui avaient la direction des affaires de +la cite. + +A cette epoque de lutte, il n'etait pas rare que la salle des deliberations +fut envahie par les freres de la Societe populaire, qui venaient y proposer +des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait a leur +suite. C'est ainsi que le domestique reussit a s'introduire dans le lieu ou +se discutaient les interets de la ville. + +Lorsque le citoyen president et les membres du District se furent assis +devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il etait temps d'agir. +Il se fit une trouee a travers les assistants. Jusque-la, sa fermete ne +l'avait pas abandonne. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait +vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eut +mieux aime affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont +l'eclat lui causait une sorte de vertige. + +--Que veut cet homme? demanda le citoyen president a l'huissier. + +--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard. + +--Monsieur le president, balbutia Dominique sans oser lever les yeux... + +Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit +pris de pitie pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas +a l'oreille: + +--Dis donc: Citoyen president! + +--Citoyen president, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui +indiquait, j'ai une proposition a vous faire. + +--A te faire, imbecile! souffla encore l'huissier. + +Mais deja toute la salle riait aux eclats. Le vieux domestique etait +horriblement pale, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes. + +--Laisse-moi l'interroger, dit le president a l'huissier. + +Et, s'adressant directement au vieillard: + +--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme? + +--Je demande a gagner la recompense, repondit Dominique. + +--La recompense? fit le president avec surprise. + +--Oui! reprit le vieux domestique: la recompense que la municipalite promet +a celui qui enlevera les croix de la cathedrale. + +--Tu aurais la pretention de monter aux tours du temple de la Raison? dit +le president en riant. + +--Oui, repondit simplement Dominique. + +A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanque, qu'un souffle aurait +jete a terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus +audacieux avaient recule, les assistants ne garderent plus de mesure dans +leur hilarite, et ce furent des cris et des huees a couvrir la voix meme du +tonnerre. + +Sur un signe du president, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita a +sortir. Mais le vieillard opposa une vive resistance. + +--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le president. + +--Oui! repondit Dominique avec assurance. + +--Tu es bien maitre de ta raison? + +--Oui. + +--Mais, reprit l'officier de l'etat civil, as-tu reflechi serieusement a +cette entreprise? Tu peux te tuer? + +--Je le sais! repondit le vieillard avec un admirable sang-froid. + +Sa voix etait ferme, son front rayonnait, son oeil etait etincelant. + +Personne ne songea plus a rire. Le vieux domestique avait tire ce mot-la du +fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible a la veritable +eloquence. Cependant si Dominique avait captive l'attention du president et +des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire +n'etait pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa determination; et +son interrogatoire commenca. A toutes les questions qui lui furent posees, +il ne sut repondre que ces seuls mots: + +--Je veux sauver mon maitre! + +Le president s'impatienta. + +--Tonnerre! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la table, la Republique +ne connait pas de maitres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir. + +Aussitot deux huissiers s'approcherent du vieillard. Ils le prirent chacun +par un bras, et, malgre ses cris, malgre sa resistance, ils le pousserent a +la porte au milieu des vociferations et des huees de la foule. + +--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! repetait le domestique en +descendant les marches du grand escalier de l'Hotel-de-Ville. + +Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la +premiere rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme +semblait donner raison a ceux qui l'avaient juge si defavorablement. Il +allait en trebuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et +s'arretait de temps a autre pour s'ecrier, en battant l'air de ses bras: + +--Plus d'espoir! Mes maitres sont perdus!... Que faire? Comment me +representer devant eux? + +Alors il se mit a courir. + +Il se trouva tout a coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea a +regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance +que, sans premeditation aucune et comme par instinct, il etait arrive sur +la route qui conduisait a la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts +la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les +ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une legere fumee montait en +serpentant au-dessus de la cheminee, comme pour lui rappeler qu'il etait +temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de menager le bois _de ses +maitres_. + +Le vieillard laissa tomber sa tete dans ses mains, et, pour la premiere +fois depuis sa sortie de l'Hotel-de-Ville, il pleura amerement. + +--Non! dit-il en s'armant d'une resolution soudaine, non! je ne rentrerai +pas dans cette maison, d'ou je suis sorti avec des paroles d'esperance et +ou je ne rapporterais que des nouvelles de mort! + +Et se frappant le front, comme pour y reveiller la memoire: + +--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante +ecus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils +peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prepare l'avenir? Si +je retournais a la maison, M. le marquis voudrait me garder aupres de +lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas! + +A ces mots, l'heroique serviteur s'enfonca dans un petit chemin ombrage qui +conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avancait, il entendait +plus distinctement le bruit de la riviere qui tombait avec fracas du haut +d'un deversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau. + +Le courant etait rapide et charriait des flots d'ecume. + +Le vieillard suivit le bord de la riviere et s'eloigna de cette scene +tumultueuse, comme s'il eut voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il +se crut a une assez grande distance de la ville, il s'arreta dans un site +sauvage et s'agenouilla pres d'un saule, au pied duquel la riviere s'etait +creuse un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se +redressa lentement, et, levant les yeux au ciel: + +--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi! + +Il s'elanca. + +Au meme instant, deux bras vigoureux l'envelopperent comme dans un cercle +de fer. + +Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon. +Lorsqu'il revint a lui, il apercut, a genoux a ses cotes, un jeune homme +qui lui jetait de l'eau sur le visage. + +--Ah! monsieur, s'ecria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous +arrete? Je n'aurai peut-etre pas une seconde fois le courage d'en finir +avec la vie! + +--Il ne faut plus songer a mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux +domestique a se relever. + +--Mais je suis abandonne de tout le monde! s'ecria Dominique d'un air +desespere. + +--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai +empeche de vous noyer. + +--Je ne vous connais pas! fit naivement Dominique. + +--Pardon. Si vous avez oublie mes traits, vous reconnaitrez du moins cet +objet. + +Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique. + +--La croix de Marguerite! s'ecria le vieillard avec joie. + +--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans +protecteur. + +--Ma fille? repeta Dominique comme s'il sortait d'un reve... Ah! je me +rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez proteges contre la +fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseille de prendre la +fuite? + +--C'est cela meme, repondit Barbare. + +--Soyez beni, monsieur! s'ecria le domestique avec une profonde emotion. + +Puis il ajouta tristement: + +--Vous m'avez sauve deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous recompenser +comme vous le meritez; mais, helas! je suis sans ressources. + +--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierte. + +--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique. + +--Moi! s'ecria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle +Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-la, j'ai risque ma vie pour +elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au meme peril, +je n'hesiterais pas a braver de nouveau la mort. + +--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maitresse! + +Enchante de sa penetration, le bon domestique resolut d'employer le +devouement de Barbare au service de ses maitres. Pour y arriver, il lui +sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer a ses +yeux pour le pere de Marguerite. + +--Ma fille et moi nous sommes reduits a la plus profonde misere, dit-il en +baissant la tete. + +--Je l'avais deja devine, reprit Barbare. J'assistais a la seance du +conseil et j'ai tout compris: votre detresse et votre admirable +devouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours +je vous porterai l'argent dont vous avez besoin. + +--Est-ce que vraiment vous pourriez nous preter?... + +--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je +ne vous apporte pas cinq cents livres. + +Dominique s'attendait si peu a une telle reussite qu'il ne trouva pas une +seule parole de remerciement a adresser au jeune homme. Il se mit a pleurer +comme un enfant. + +--Je ne sais quoi vous dire, s'ecria-t-il... mais laissez-moi vous +embrasser! + +Et il sauta au cou du jeune homme. + +Quelques instants apres, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de +son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir a la mort; et ses +idees alors etaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant +dans les branches. + +Lorsqu'on fut arrive sur la grande route, Barbare prit conge du vieux +domestique. + +--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous a huit heures du soir a la porte +de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise. + +--Oui, repondit Dominique. Que Dieu vous benisse, comme je vous benis +moi-meme! + +A ces mots, ils se separerent. + + + + +VI + +Le Pont de cordes. + + +Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauve deux fois la +vie, il se mit a courir a toutes jambes. Il traversa rapidement une partie +de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Atheniens la +victoire de Marathon, il entra, tout pale et tout couvert de sueur, dans la +salle des deliberations du conseil. + +On allait lever la seance. + +Mais, a l'arrivee de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant +lui, et le jeune homme put se presenter assez a temps pour qu'on lui donnat +audience. + +--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voila trois jours que +vous avez promis une recompense a celui qui enleverait les croix qui +dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un +vieillard infirme, personne n'a repondu a votre appel! C'est une honte pour +votre ville, et je demande pour moi le perilleux honneur d'arracher ces +emblemes de reprobation. + +Les applaudissements eclaterent de tous les points de la salle, et la +proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme. + +Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui +fournirait tous les instruments necessaires pour mener a bonne fin son +entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque +expedition. + +L'enlevement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'eglise, ne +presentait pas de grandes difficultes; Barbare l'accomplit des le lendemain +sans encombre. Il n'en etait pas de meme des deux tours qui se dressaient, +en pyramides gigantesques, des deux cotes du portail principal de la +cathedrale. L'une d'elles etait alors inaccessible, et celle qui regarde le +Nord etait a peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre +impunement l'escalade. Mais Barbare etait doue d'une agilite merveilleuse +et d'un sang-froid a toute epreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir +au-dela du danger. Il porta des planches, une a une, jusqu'au sommet de la +tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la +croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine +aisement avec quelle avidite la foule suivait, d'en bas, les moindres +mouvements de cet etrange aeronaute. + +Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se repandit dans la ville que +Barbare allait operer son ascension definitive. Quoique la fureur des paris +ne fut pas encore importee d'Angleterre, grand nombre de gens avaient +engage de gros enjeux pour ou contre le succes de cette audacieuse +entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse etonnante +dont Barbare avait deja fait preuve; les autres calculaient toutes les +chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours. + +Tandis que ces honnetes industriels posaient mentalement leurs chiffres et +faisaient leur charitable probleme, des rues voisines, la foule se +repandait a flots tumultueux sur la place ou se dresse le portail de la +cathedrale. On ne savait pas au juste a quelle heure la representation +devait commencer. Mais l'important etait de ne pas manquer de place; et +chacun s'etait muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de +l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim. + +Tout a coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les tetes se +dresserent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le heros +de la fete. Mais la curiosite publique fut trompee. Au lieu de l'audacieux +gymnaste qu'on attendait, on n'apercut qu'un petit vieillard qui se +debattait entre deux soldats. + +--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du +ciel, laissez-moi lui parler! + +--Il n'est plus temps! repondit l'un des soldats. + +--Lachez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me +reconnaitra bien moi... il ne refusera pas de me voir! + +Malgre ses prieres, les deux soldats l'entrainerent, le conduisirent contre +une des maisons de la place et l'y garderent a vue. + +--C'est horrible cela! s'ecriait le vieillard en pleurant de rage... Il va +se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours! + +Il y eut des murmures dans les groupes voisins. + +--Le pauvre homme! disait-on. + +--Le connaissez-vous? + +--Non. + +--C'est le pere, sans doute. + +--Je le plains de tout mon coeur! + +--Songez donc... si son fils allait se tuer! + +--Cela fait fremir, rien que d'y penser! + +--Je voudrais bien n'etre pas venu! + +--Ah! tenez!... tenez! + +--Le voila!... le voila! + +Une immense clameur fit resonner les fenetres des maisons et les vitraux du +portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un +silence de mort plana au-dessus de toutes les tetes, et l'on n'entendit +plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard. + +Barbare venait de paraitre. + +Il etait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, a une hauteur de cent +pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension +s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit +un crampon de fer a la base de la pyramide, et, sur de son point d'appui, +il se decida a sortir tout entier de la trappe. Alors il monta legerement +d'un crampon a l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eut pose les +pieds sur une echelle ordinaire. Dix minutes apres, il etait installe sur +son echafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la +_Marseillaise_. + +Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur +l'hymne patriotique. + +--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds, +il est temps de se hater. Voila le vent qui fraichit. Dans une heure +peut-etre, la place ne sera plus tenable. + +Il deroula les cordes qu'il avait apportees et attacha, a chacune de leurs +extremites, une grosse balle de plomb. + +Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiete. Comme la manoeuvre +de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur etait impossible +d'en juger les progres, ni meme d'en deviner l'utilite, les spectateurs +s'impatienterent. + +--Il hesite! disaient les uns. + +--Il a peur! ajoutaient les autres. + +Les murmures grandirent, s'eleverent et monterent jusqu'a l'audacieux +gymnaste. + +--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces tetes qui +brillaient en bas comme des tetes d'epingles sur une pelote, il parait que +je me fais attendre! + +Cependant son travail touchait a sa fin. D'une main il retint l'extremite +d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lanca +devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le +tour de la croix, qui couronnait la pyramide meridionale. Barbare roidit la +corde, pour s'assurer qu'elle etait solidement enroulee au sommet de la +tour qu'il avait en face de lui. + +Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur +respiration. Personne ne songeait a murmurer. + +--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris! + +Alors il lanca une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoye ainsi +une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la +croix qui soutenait son echafaudage. + +Avant de s'engager sur son pont aerien, il jeta un regard plein de +melancolie sur les riches campagnes qui s'etendaient a perte de vue autour +de lui, et des larmes s'echapperent de ses yeux; car la nature ne se montre +jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est expose a mourir. + + * * * * * + +Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensees. D'ailleurs, +la foule murmurait de nouveau. + +Barbare leva les yeux au ciel. Apres avoir contemple cette voute d'azur qui +s'arrondissait a l'infini au-dessus et autour de lui: + +--Ma mere, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne +sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Revolution? + +Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de +Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses levres; puis il la +remit religieusement sur son coeur. + +Quelques minutes apres, Barbare etait suspendu par les mains, a deux cents +pieds au-dessus du sol. + +Un cri d'effroi s'echappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent +les yeux. + +Barbare avancait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il etait +deja arrive au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde flechir +insensiblement sous son poids. Il lui sembla meme que la tour meridionale +se penchait et s'avancait rapidement sur lui; et ce n'etait pas l'effet de +la peur, car le sommet de la pyramide s'ecroulait! + +Barbare apercut les pierres qui se detachaient. Il les entendit se heurter, +en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde +et s'ecria par deux fois, en se sentant lance dans le vide: + +--Marguerite! Marguerite! + +Tous les spectateurs avaient instinctivement detourne la tete ou ferme les +yeux. + +Lorsque les plus intrepides, ou les plus curieux, oserent regarder, un cri +de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches. + +Barbare, toujours cramponne a sa corde, se balancait dans l'air, comme la +boule d'un pendule immense. Doue d'une energie merveilleuse et d'un +sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la presence d'esprit de +tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre +laquelle, sans cette precaution, il eut ete infailliblement ecrase. Le +premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoye violemment en arriere. +Mais, peu a peu, les oscillations de la corde s'apaiserent, et elle +s'arreta contre les parois de la pyramide[1]. + + [Note 1: Tous les details de l'ascension de Barbare sont + historiques. Je les tiens de la bouche meme d'un contemporain, qui + fut temoin de cette heroique imprudence. + + (_Note de l'auteur._)] + +Barbare etait encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps +pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner +son echafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les +spectateurs de la main: + +--Barbare n'est pas mort! s'ecria-t-il. Vive la Republique! + +Alors il redescendit a l'aide des crampons de fer et disparut par la +trappe, d'ou il etait sorti deux heures auparavant. + +La foule avait suivi avec trop d'interet toutes les peripeties de ce drame +pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait ete en quelque +sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passe, les +groupes les plus rapproches commencerent a reporter sur lui toute leur +attention. + +--Il ne bouge pas plus qu'une statue! + +--On croirait meme qu'il est mort! + +--Le pauvre homme! + +--Si c'est le pere, ca se comprend! + +On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de +l'oublier pendant l'expedition de Barbare, songerent a le conduire en lieu +sur. + +--Allons! reveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre. + +Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie. + +Un des assistants s'approcha de lui et lui cria a l'oreille: + +--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauve! + +--Il est sauve! s'ecria le vieillard, en sortant de sa stupeur. + +Il se releva en repetant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranime, et il +demanda a etre conduit pres de Barbare. Les soldats lui repondirent par un +refus et voulurent l'entrainer au poste voisin. Mais la foule prit fait et +cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte +jusqu'a l'entree de l'eglise. + +Au meme instant, Barbare essayait, en s'echappant par une des portes +laterales, de se derober aux acclamations de la multitude. Mais il fut +reconnu, et son nom retentit de tous cotes, au milieu des applaudissements. + +Le vieillard l'apercut et s'avanca a sa rencontre. + +A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit +les flots serres des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il +regardait comme le pere de Marguerite. + +--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses +bras. + +Les deux hommes s'embrasserent avec effusion. + +--C'est son pere! s'ecrierent plusieurs assistants. + +A ces mots, la foule se recula discretement, attendant, pour le porter en +triomphe, que son heros eut d'abord obei aux elans naturels de son coeur. + +--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouve la parole, vous avez tout +vu? + +--Tout! repondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en fremis encore!... +S'il vous etait arrive malheur, je ne m'en serais jamais console... car je +venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez +hate... + +--Est-ce que?... + +--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez echappe +au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il +faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir +que dans deux heures. + +--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le +cacherai pas, ce que vous faites-la me trouble profondement. Je suis plus +emu qu'au moment ou je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me +cachez-vous point quelque malheur? + +--Ne me questionnez pas, repeta Dominique en detournant la tete, et +laissez-moi partir. + +Il serra une derniere fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la +foule sans oser regarder derriere lui. + +--Sa main etait couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant +des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passe? + +Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle +incertitude. Le triomphe etait pret! + +Lorsque Barbare put echapper a ses admirateurs, il se hata de sortir de la +ville et se dirigea, en attendant que le delai fatal fut expire, vers la +maison isolee qui renfermait toutes ses esperances. Tout a coup il s'arreta +au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du +temple de la Raison. C'etait le signal! + +Barbare brisa fievreusement le cachet de la lettre. + +Et il lut ce qui suit: + + "Monsieur, + + "Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande + confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne + trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir + des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux, + voila une pensee admirable, un devouement qui ne peut partir que + d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier + aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grace a Dieu! nous avons + recu un secours inespere! Un des amis de mon pere lui a envoye la + somme dont nous avions besoin pour passer a l'etranger. Je sais + qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une ame genereuse, que + de perdre une occasion de se devouer. Aussi je vous prie encore de + me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal + que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez + ramassee a mes pieds. Un orfevre en ferait peu de cas peut-etre; + mais, a mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut + donnee par mon frere. + + "MARGUERITE DE LOUVIGNY." + +Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme decide a mourir +boit avidement le poison qui doit abreger ses tourments. Il porta +instinctivement la main a son coeur, poussa un cri et leva les yeux au +ciel, comme pour se plaindre a lui de ses angoisses. + +Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'esperance. Il courut vers +la maison ou demeurait Marguerite. Il ecouta a la porte. Comme il +n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans +peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta +l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laisse les +portes toutes grandes ouvertes. + +--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'etais fou d'esperer encore!... +Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite! + +Alors il laissa tomber sa tete dans ses mains et pleura jusqu'au soir. + + * * * * * + +Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit a +quatre armees de la Republique de se donner la main depuis Bale jusqu'a la +mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquete +inesperee de la Hollande, l'armee de la Moselle, attaquee a l'improviste +par les Prussiens, perdit quatre mille hommes pres du village de +Kayserslautern. + +Le soir de ce combat desastreux, lorsque les soldats republicains se mirent +en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent tres-etonnes, en +depouillant un de leurs freres d'armes, de trouver sur sa poitrine une +petite croix en or. + +Il leur parut si etrange qu'un soldat de la Republique gardat sur lui un +pareil signe, qu'ils en firent part a leurs chefs. Une enquete fut ouverte, +et, toute verification faite, il fut constate que le mort s'appelait +Fournier, mais qu'il etait plus connu dans son regiment sous le nom de +guerre de Barbare. + + * * * * * + + + + + + +MICHEL CABIEU + + + + +I + + +Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traite +de Paris qui mit fin a la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en +croisiere dans la Manche, debarqua trois detachements d'environ cinquante +hommes chacun a l'embouchure de la riviere d'Orne. Ces troupes avaient +l'ordre d'enclouer les pieces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et +de Colleville. Si l'expedition reussissait, l'ennemi brulait, le lendemain, +les bateaux mouilles dans la riviere, remontait l'Orne jusqu'a Caen, +assiegeait la ville et s'ouvrait un chemin a travers la Normandie. + +L'audace d'un homme de coeur fit echouer le projet des Anglais et sauva le +pays. + +Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicite. + +A cette epoque, Michel Cabieu, sergent garde-cote, habitait une petite +maison situee a l'extremite nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette +maison ressemblait a une sentinelle avancee qui aurait eu pour consigne de +preserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenetres s'ouvraient +sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le +sable, pas une voile ne se montrait a l'horizon, sans qu'on les apercut de +l'interieur de la chaumiere. + +Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit etait profonde. Il n'y +avait plus de lumieres dans le village. Les Anglais laisserent quelques +hommes pour garder les barques et se diviserent en deux troupes, dont l'une +se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa a remonter les +bords de la riviere d'Orne. + +Ce soir-la, Michel Cabieu s'etait couche de bonne heure. Il dormait de ce +lourd sommeil que connaissent seuls les soldats preposes a la garde des +cotes et obliges de passer deux nuits sur trois. A ses cotes, sa femme +luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait +se decider a prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un +coude et se penchait sur le lit du petit malade pour ecouter sa +respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle etait egal et pur, +et la mere allait peut-etre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout a +coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte +exterieure de la maison. + +--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va reveiller mon petit Jean. + +Des hurlements aigus se melaient deja a la basse ronflante du dogue en +mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colere et de +l'inquietude. Encore quelques minutes, et il etait facile de deviner qu'il +allait jeter bruyamment le cri d'alarme. + +La mere n'hesita pas; elle sauta a bas du lit, ouvrit doucement la fenetre +et appela le trop zele defenseur a quatre pattes. + +--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser +le dogue. + +Le chien reconnut la voix de sa maitresse et s'approcha. C'etait un de ces +terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur +physionomie desagreable que pour les services qu'ils rendent dans les +menages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui +l'avait trouve a bord d'un navire anglais auquel il avait donne la chasse. +En changeant de maitre, il avait change de nom. On l'appelait Pitt, en +haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal a la marine +francaise. + +--Paix! monsieur Pitt! paix! repetait la femme de Cabieu en frappant +amicalement sur la tete du chien. + +Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne revait que la guerre. Il +n'etait pas brave cependant, car il s'etait blotti, en tremblant, contre le +bas de la fenetre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyes, il eleva +la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un +grognement menacant. + +--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mere. + +Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir +sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus +noire des buissons de tamaris agites par le vent. Au-dessus des dunes, une +bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut meme +apercevoir une etoile. Puis l'astre se dedoubla. Les deux lumieres +s'ecarterent et se rapprocherent, pour se rejoindre encore. + +--Ce ne sont pas des etoiles! se dit la mere avec epouvante. Ce sont des +feux de l'escadre anglaise. Ils nous preparent quelque mechant tour. + +Tandis qu'elle faisait ces reflexions, le chien se mit a aboyer avec +fureur. + +La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer +quelque chose sur le haut de la dune. + +--C'est l'ennemi! dit-elle en palissant. + +Elle courut aupres du lit et reveilla son mari. + +--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais! + +--Les Anglais! repeta le sergent en ecartant brusquement les couvertures. +Tu as le cauchemar! + +--Non. Ils sont debarques. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes +perdus! + +--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre. + +Il chercha ses vetements dans l'obscurite et s'habilla a la hate. Le chien +ne cessait d'aboyer. + +--Diable! diable! fit le garde-cote en riant, ils ne doivent pas etre loin. +M. Pitt reconnait ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalise Francais, +il aime les Anglais autant que nous. + +--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du +sergent. + +En meme temps elle battait le briquet. Une gerbe d'etincelles brilla dans +l'ombre. + +--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-cote; tu nous ferais +massacrer. Si les Anglais s'apercoivent que nous veillons, ils entoureront +la maison et nous egorgeront sans bruler une amorce. + +--Que faire? dit la femme avec desespoir. + +--Nous taire, ecouter et observer. + +--Le chien va nous trahir. + +--Je me charge de museler M. Pitt. + +A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la +maison; puis il alla se mettre en observation derriere la haie de son +jardin. + +La mere etait restee aupres du berceau. L'enfant dormait paisiblement et +revait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre a son reveil. Il ne se +doutait pas du danger qui le menacait. Il songeait encore moins aux +angoisses de celle qui veillait a ses cotes, prete a sacrifier sa vie pour +le defendre. + +Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquieta; les minutes lui paraissaient +des siecles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant +doucement la porte derriere elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra +son mari. + +--Eh bien? lui dit-elle. + +--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois! + +La femme regarda entre les branches que son mari ecartait. + +--Ils s'eloignent! dit-elle avec joie. + +--Il n'y a pas la de quoi se rejouir, murmura Cabieu. + +--Pourquoi donc? Nous en voila debarrasses. + +--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et +je suis loin d'etre rassure. Je devine maintenant l'intention des Anglais. +Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham. +Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancee qui peut +donner l'alarme. Si cet homme-la fait son devoir, nos artilleurs sont +sauves. + +Cabieu se tut un instant pour ecouter. + +--Ventrebleu! s'ecria-t-il avec colere. + +--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine. + +--Quoi! tu n'as pas entendu? + +--J'ai entendu comme un gemissement. + +--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignarde la sentinelle. Ce +gredin-la dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont +ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arreter!... Ils +tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pieces!... Comment +faire? comment faire?... Ah!... + +Cabieu cessa de se desesperer. Il avait trouve une idee et, sans prendre le +temps de la communiquer a sa femme, il s'elanca vers la maison. + +Madeleine connaissait l'intrepidite de son mari. Elle le savait capable de +tenter les entreprises les plus desesperees. Elle resolut de le retenir a +la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupe a +remplir ses poches de cartouches. + +--Michel, dit-elle, en enlacant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as +pas l'idee d'aller tout seul a la rencontre des Anglais? + +--Pardon. + +--Mais, malheureux, tu t'exposes a une mort certaine. + +--Probable. + +--Tu n'as donc pas pitie de moi? + +--J'en aurais pitie si tu avais un mari assez lache pour manquer a son +devoir. + +--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi. + +--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le +plus court. + +--Et si tu les rencontres en route? + +--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs. + +--Tu te feras tuer, voila tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur +echec... Oh! je n'aurais pas du te reveiller! + +Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses preparatifs et +repondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec +fermete, ou par des mots serieux prononces en souriant. En meme temps il +reflechissait et combinait son plan. Tout a coup il eclata de rire. Une +idee etrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et +reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son epaule. + +--Si la farce reussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on +n'aura jamais joue un si joli tour a nos amis les Anglais! + +Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se +releva, ses yeux etaient humides. Madeleine s'apercut de son emotion. Elle +essaya d'en profiter pour le faire renoncer a son projet. + +--Michel, dit-elle en se placant entre la porte et son mari, tu n'auras pas +le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans defense! + +--L'ennemi ne pense pas a vous. Vous n'avez rien a craindre. + +--Si tu pars, Michel, je suis sure que je ne te reverrai plus. J'en ai le +pressentiment! + +--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de +resolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons deja perdu trop de temps. + +La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari. + +--Reste! lui dit-elle d'une voix brisee. + +--Tu veux donc me deshonorer? dit Cabieu avec severite. + +--Non, tu ne seras pas deshonore. On ne saura pas que je t'ai reveille dans +la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches. + +--Et ma conscience? dit le garde-cote. Allons! Madeleine, embrasse-moi et +laisse-moi partir. + +Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de cote et ouvrit +la porte. + +--Et ton fils! s'ecria Madeleine en cherchant a retenir son mari avec cette +derniere priere. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu +son pere. + +--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra a +me connaitre, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu! + +Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le +bruit des pas de Cabieu qui s'eloignait. + + + + +II + + +A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fosse qui +separait les dunes de la campagne. Il esperait ainsi echapper aux regards +de l'ennemi. Apres avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un +chemin qui conduisait a la mer. Tout a coup un homme se presenta devant +lui. Le sergent epaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu. + +--Arrete! lui cria-t-il, ou tu es mort! + +L'homme s'arreta au milieu de la route, et Cabieu marcha a sa rencontre. + +--Il parait, mon drole, lui dit le garde-cote, que tu comprends bien le +francais? + +--Aussi bien que vous le parlez, repondit l'etranger sans le moindre +accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obeir. J'ai devine que +j'avais affaire a un ami. + +--Tu es donc un de mes compatriotes? + +--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu a la voix. Si tu es +moins habile ou plus defiant que moi, approche et regarde. Je suis sans +armes. + +Le sergent examina l'homme de plus pres. + +--C'est toi, Baptiste! s'ecria-t-il avec joie. + +--Oui, c'est moi, ton frere! + +--On m'avait assure que l'ennemi t'avait fait prisonnier. + +--On ne t'avait pas trompe. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite +sur la cote de Colleville, les Anglais ont enleve quatre garde-cotes, ton +serviteur et un autre soldat du regiment de Forez. + +--Comment te trouves-tu ici? + +--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'etais fait +prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre. + +--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est a deux pas de nous. + +--Je le sais. Ecoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce +soir, le capitaine de la fregate, ou j'etais aux fers, m'a fait monter sur +le pont. Plusieurs barques etaient deja a la mer. On me promet la liberte +si je consens a servir de guide aux troupes qu'on allait debarquer sur la +cote. + +--Tu as accepte? + +--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler a cette heure?... +On debarque. Je suis place sous la garde de deux grands habits rouges. Nous +marchons sur Colleville. J'etais a la tete de la compagnie, pour servir +d'eclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une +mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en etre +prie. J'y pousse l'autre, et je me sauve a la faveur de la nuit, laissant +le reste de la troupe en tete-a-tete avec les grenouilles du marecage. Ils +n'ont pas ose me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter +l'alarme dans le pays... Et me voila! + +--Ou allais-tu? + +--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivee de l'ennemi. + +--Et me conseiller de l'attaquer? + +--Sans doute. + +--Touche-la, Baptiste! dit le sergent avec emotion. + +Les deux freres se serrerent la main. + +--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes +de force a repousser les Anglais. + +--Si on nous aide, dit le soldat du regiment de Forez. Ou sont tes hommes? + +--Les voila! repondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine +et sur celle de son frere. + +--Quoi! tu n'as pas rassemble tes garde-cotes? + +--Ils sont au diable! + +--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou! + +--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu +decide a te venger des Anglais? L'occasion est bonne. + +--Hum! ils sont au moins un cent. + +--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux. + +--Nous n'aurons pas autant de fusils. + +--Tu hesites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils +approchent. Voici le moment de les arreter. Adieu! + +Cabieu s'eloigna. Son frere courut apres lui. + +--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me meprises +donc bien? + +--Je savais que tu me suivrais, repondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les +devants que pour t'empecher de faire des phrases. Tu as le malheur d'etre +bavard. Ce soir, il faut se taire et agir. + +--Bon! Donne-moi une arme. + +--Je n'ai que mon fusil. + +--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de +retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec +les poings? + +--Avec cela, dit Cabieu. + +Sans s'arreter, il prit le tambour qu'il portait sur l'epaule et le +suspendit au cou de son frere. Celui-ci recut les baguettes en hochant la +tete. + +--J'espere bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour? + +--Pardon. + +--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous +entourer et de nous passer par les armes! + +--Chut! dit Cabieu d'une voix breve. + +On entendit, derriere la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets +qui roulaient sous les pieds. + +--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu +trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent. + +A cet instant, une trainee de feu monta en serpentant dans le ciel. + +--Ils tirent des fusees, dit Cabieu. On va bientot leur repondre. + +En effet, sur leur droite, a trois cents pas environ, les deux freres +apercurent la lueur d'une autre fusee. + +--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat. + +--Oui, repondit Cabieu, celle-la continue les signaux, tandis que les +autres cessent de lancer des fusees. Ils vont evidemment se rallier sur les +bords de la riviere. Ce hasard nous donne la victoire. + +Cabieu se leva precipitamment. Il avait le visage radieux. + +--Reste-la, dit-il a son frere. + +--Je veux t'accompagner. + +--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix imperieuse. Qui +a concu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obeis pas, si tu +violes la consigne, tu es traitre a ton pays! + +--Tu as l'air de parler serieusement, Michel; et cependant je suis sur que +tu vas faire une folie. + +--Si tu executes fidelement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront +rejoint leur escadre. + +--Que faut-il faire? + +--Rester ici. + +--Bien. + +--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la +generale a tour de bras et en courant dans la direction des Anglais... +Puis-je compter sur toi, Baptiste? + +--Comme sur toi-meme, Michel. + +Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide. + + + + +III + + +Le soldat regarda avec tristesse son frere qui s'eloignait. Il pensait +qu'il ne le reverrait plus. + +Mais le sergent des garde-cotes avait plus de confiance que cela dans la +reussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de +le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'etre apercu. La nuit etait si +profonde qu'il entendait deja les Anglais sans les voir. + +Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les +Anglais et revenir sur eux a l'improviste, en s'abritant derriere une haie +de saules qui poussaient dans le voisinage de la riviere. La connaissance +qu'il avait du pays le servit autant que son audace. + +Le garde-cote s'accroupit derriere un buisson, a dix pas de l'ennemi. Il +coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta +en observation. + +Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main +du cote de la mer, comme s'ils eussent donne l'avis de se rembarquer au +plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme +s'ils eussent voulu exciter leurs camarades a ne pas laisser leur +entreprise inachevee. On devinait a leurs gestes, a leur air indecis, qu'il +y avait dans leur conseil deux courants d'idees contraires. La compagnie +qui avait marche sur le village de Colleville se croyait trahie et +craignait une surprise; les autres paraissaient decides a tenter tous les +hasards. + +Cabieu retenait sa respiration, voyait et ecoutait tout. Quand il fut +convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue +l'officier qui s'etait mis a la tete du detachement. En meme temps, il +s'ecria d'une voix formidable: + +--Qui vive? + +A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se +presserent les uns contre les autres, formerent le carre et regarderent +avec inquietude dans les tenebres. + +--Voila le moment de jouer ma comedie, se dit Cabieu. + +Il tourna la tete en arriere, comme s'il eut adresse un commandement a une +troupe de soldats. + +--Nom d'un tonnerre! s'ecria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le +defends! + +Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre a apercevoir +leur ennemi. + +Cabieu fit resonner la batterie de son fusil. + +--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai defendu de +tirer. + +Et, changeant de voix: + +--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si +nous faisons feu, il n'en echappera pas un. + +--Silence! repondit Cabieu. Obeissez a la consigne. + +--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients. +Ils ne veulent plus rester au port d'armes. + +--Gredin! s'ecria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais +soldats. + +Et, comme s'il eut parle au reste de sa troupe imaginaire: + +--Qu'on emmene cet homme! dit-il avec colere. Il n'est pas digne de se +mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison. + +Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la +crosse de son fusil, comme pour faire croire a une lutte. + +Tout en jouant cette scene, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais. +Ceux-ci paraissaient consternes. + +--Eh bien! s'ecria de nouveau le ruse sergent, il me semble qu'on a murmure +dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le depart de cet homme? +Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armee, c'est la +discipline. D'ailleurs n'etes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite +trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a la a combattre?... Allons! arme +bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-cotes +d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les. +Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied +sur l'escadre! + +En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la +direction de la haie. Il lacha la detente; le buisson s'enflamma et, quand +la fumee se fut dissipee, Cabieu apercut sa victime qui se debattait sur le +sable de la dune. + +Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles +sifflerent aux oreilles de Cabieu et casserent des branches autour de lui. + +--Canailles! s'ecria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eut parle a ses +hommes, ne vous avais-je pas defendu de tirer? Heureusement que rien n'est +perdu. Nous n'avons personne de tue, et voici les garde-cotes qui arrivent. + +En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la generale. +Le bruit se rapprochait; il etait formidable. On aurait dit un regiment qui +s'avance au pas de course. + +--Voila les notres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baionnette! mes +amis, a la baionnette! + +Il avait recharge sa carabine et il tira un second coup de feu dans la +masse des Anglais. + +--A la baionnette! reprit-il d'une voix courroucee. + +A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la +haie et s'elanca a la rencontre des Anglais. + +--Sauve qui peut! s'ecria l'ennemi qui se croyait attaque par des forces +superieures. + +De tous les cotes a la fois les Anglais gagnerent le haut de la dune, se +precipiterent sur le rivage et se jeterent dans les barques. + +Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant +qu'ils eussent pris la mer. + +Son frere le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du +tambour. + +--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a +reussi. + +--Tiens, Michel, dit le soldat du regiment de Forez en sautant au cou de +son frere, s'il y avait en France dix generaux comme toi, M. Pitt n'oserait +plus nous faire la guerre. + + + + +IV + + +A cet instant, les deux freres entendirent des gemissements derriere eux. +Ils remonterent sur la dune, et, apres avoir cherche quelque temps au +hasard dans les tenebres, ils trouverent un homme qui se debattait sur le +sable. + +Ils se pencherent sur le blesse et ils constaterent qu'il avait une cuisse +cassee et l'autre percee par une balle. Ils le souleverent et le +transporterent dans la maison du garde-cote. + +--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons +un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'etait l'un des notres. + +Ils le soignerent si bien qu'au bout de deux jours le blesse recouvra sa +connaissance. Il se nomma. C'etait un bas officier qui commandait un des +detachements, et qui, selon toute apparence, etait fort estime; car le +commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre +garde-cotes et le deuxieme soldat du regiment de Forez que les Anglais +avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptee, et l'echange eut +lieu. + +Quelques jours apres, l'escadre anglaise mit a la voile, et les cotes de la +basse Normandie ne furent plus inquietees jusqu'a la signature du traite de +Paris. + +L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauve le pays. + +Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui +ecrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre. + +Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus genereuse que le Tresor +royal. L'exploit de l'humble garde-cote eut un grand retentissement dans la +Normandie, et le peuple ne le designa plus que sous le nom de general +Cabieu. + +"Il aurait vecu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices +biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fut venu +augmenter sa detresse et celle de sa famille. + +"La pitie qu'il inspira reveilla le souvenir du service qu'on avait oublie. +A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda +une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale +lui reservait d'autres dedommagements. Il les obtint aussitot qu'elle put +se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de general +fut solennellement confere a Cabieu dans les premieres annees de la +Revolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'Etat lui accorda +en outre une pension de 600 francs." + +Michel Cabieu mourut a Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de +terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naitre et +mourir obscurement un de ces heros auxquels la Grece elevait des statues. + + * * * * * + + + + + + +LE MAITRE DE L'OEUVRE + + + + +PROLOGUE + +Les deux touristes. + + +Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen a +Bayeux, venait de s'arreter a Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens +sauterent de l'imperiale plutot qu'ils n'en descendirent, emportant avec +eux tout leur bagage: un sac en toile, un baton, un album; avantage +inappreciable qui n'appartient qu'aux celibataires. + +A peine arrives, nos voyageurs se dirigerent vers l'eglise avec un +empressement qui denotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du +moins un gout prononce pour l'archeologie. Ils firent le tour du monument; +en visiterent l'interieur, et sortirent bientot pour se consulter sur +l'emploi de leur journee. + +--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus +faim de beefsteak que d'architecture. + +--J'allais te faire la meme reflexion, repondit l'autre. Il faut dejeuner +au plus vite. + +Tous deux se precipiterent dans la cuisine de l'hotel du _Grand-Monarque_ +et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se +dressent, les machoires s'entrechoquent, le silence le plus complet +s'etablit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire +en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attables dans +l'hotel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire. + +Le premier repond au nom de Leon Vautier. Ses traits ne sont pas +precisement reguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. +S'il sourit devant vous, vous comprenez immediatement que vous ne parlez +pas a un sot. Sorti de l'ecole des Beaux-Arts, Leon Vautier avait travaille +sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment ou nous le +rencontrons, il venait d'etre charge par la commission des monuments +historiques, instituee pres le ministre de l'interieur, de l'inspection de +quelques-uns des edifices religieux de la Basse-Normandie. + +Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du +gouvernement, mais c'etait le fidele Achate du jeune architecte. Comme il +avait une jolie fortune et des pretentions, peu justifiees, a la peinture, +il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses peregrinations +officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-la, et se +composant des cartons qui devaient, selon ses esperances, le conduire au +Temple de memoire. Il est vrai qu'il avait deja essaye de faire parler les +cent bouches de la renommee en exposant son fameux tableau du _Quos ego_. +Son Neptune, avec sa barbe inculte et melangee d'herbes marines, avait bien +l'air de dignite qui convient au souverain des eaux. Seulement notre +artiste avait eu la malencontreuse idee de mettre dans la main du dieu un +poisson que le jury ne trouva pas de son gout. Victor se consola de ce +premier pas de clerc en rimant force epigrammes contre ses juges; mais la +blessure n'en etait pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui +rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermee de +son amour-propre. + +Le dejeuner fini, Leon se fit indiquer par la servante de l'auberge le +chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent +leur bagage. L'architecte ayant leve machinalement les yeux vers l'enseigne +du _Grand-Monarque_ partit d'un grand eclat de rire. + +--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la +figure du heros d'Ivry, enlumine comme un ivrogne qui sort du cabaret. + +--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abuse du premier de ses +trois talents, le bon Henri! + + Ce diable a quatre + A le triple talent + De boire, etc... + +Je soupconne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est +une satire, ce portrait-la! + +--Est-ce tout ce que tu as remarque? + +--Mon Dieu, oui! + +--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies ecailles de +poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire. + +--Quoi que tu en dises, repliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas +un des membres du jury ne serait capable de donner a Neptune un tel cachet +d'originalite. Ces messieurs sont habitues a se trainer dans les ornieres +de la tradition. Ils m'ont trouve ridicule, et je m'y resigne; mais on sera +bien oblige de reconnaitre en moi le courage de defendre un systeme; ce +dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau +de tes professeurs. + +--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit. + +--Je m'en apercois bien; car tu n'es guere indulgent pour les autres. Il +n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imagine. Je +crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idees de tes maitres, +tu seras tout surpris de copier la ou tu croyais creer. L'architecture est +morte!... + +--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris! + +--Vous n'avez plus, continua Victor en s'echauffant, ce sentiment +patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du +moyen age. Si vous construisez une eglise, vous faites une mauvaise +imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous +construisez une espece de gare de chemin de fer. Et chacun connait le macon +qui batit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont eleve les +cathedrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable facade de +Notre-Dame, ne nous sont pas conserves! + +--_Sic vos non vobis!_ soupira melancoliquement une voix de basse-taille +derriere les deux amis. + +--Qui se permet d'ecouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le +nouveau venu. + +--Vous vous parlez en latin? dit Leon Vautier; je ne jouis pas de cet +avantage; mais voici mon camarade qui parle hebreu. La preuve, c'est qu'il +vient de me tenir un long discours dans cette langue. + +--C'est-a-dire que je ne me suis pas bien explique! repondit le peintre en +se mordant les levres. + +--J'ai pourtant compris, dit l'etranger en s'interposant comme +pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pese sur les noms des +_maitres de l'oeuvre_. + +--On voit que monsieur est verse dans l'histoire de l'architecture, dit +Leon Vautier. + +Et, pour la premiere fois, il songea a examiner l'etranger. + +C'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans. Son costume etait celui +d'un paysan endimanche: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec +un gros noeud dont les bouts se balancaient au vent, chapeau de paille et +souliers ferres. Mais, si l'on venait a observer sa toilette, a considerer +plus attentivement sa tournure et ses manieres, il sautait aux yeux que ce +personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse. + +--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler a des artistes, et, +comme je les ai en grande estime... + +--Vous avez peut-etre ete du metier? demanda Victor. + +--Vous desirez savoir mon nom? repondit l'etranger en souriant finement. Au +temps ou je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et +au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les +variations du barometre politique. J'ai deja servi,--comme vous le +voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue a la longue. Aussi me +suis-je decide sans peine a ceder la toge a la magistrature militante. J'ai +suivi le precepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime a +exercer l'hospitalite, et j'espere, si cela ne derange pas vos projets, +vous amener diner chez moi. + +On etait arrive devant l'eglise de Norrey, une des curiosites du pays. + +--Vous desirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les +clefs chez le sonneur. Attendez-moi. + +Il partit et revint bientot avec les clefs. + +--Voila un charmant morceau du treizieme siecle, s'ecria Leon Vautier en +contemplant avec delices la tour elegante de l'eglise de Norrey. + +--Et voila un charmant magistrat du dix-neuvieme! dit Victor. Il va nous +ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la +salle a manger. + +Le dialogue fut interrompu par l'arrivee de M. Landry. + +--Un peu de patience, mes amis! dit le Mecene bas-normand en tournant et +retournant la clef dans la serrure. + +On entra dans l'eglise. + +Leon Vautier en eut pour une bonne heure a satisfaire sa curiosite. Son +regard interrogeait chaque detail d'ornementation avec autant d'ardeur que +l'artiste du moyen age en avait mis a fouiller la pierre. Quand ils furent +sortis de l'eglise, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon, +ouvrirent leurs albums et commencerent un dessin du monument. + +--Prenez un siege et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement +Victor a leur complaisant cicerone. + +--Volontiers! repondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux +jeunes gens; je taillerai les crayons. + +--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises. + +--Y songez-vous? J'ai tout oublie en depouillant la robe de magistrat. Je +prefere vous raconter une histoire locale. Ce lieu ou nous sommes assis +tranquillement a ete le theatre d'un drame sanglant. + +--Vous me faites fremir! Commencez toutefois votre recit; j'adore le +drame... fut-il de M. Dennery! + +--Puisque vous l'exigez, j'appelle a mon secours feu mon eloquence de +ministere public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles delicates de +mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maitre de l'oeuvre de Norrey: + + + + +I + +Pierre Vardouin + + +Tandis que saint Louis regnait a Paris, Pierre Vardouin goutait a +Bretteville les douceurs d'une royaute non contestee. A coup sur il n'eut +pas ete le second a Rome, mais il etait certainement le premier dans son +village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de +quelle veneration on entourait ce grave personnage. Il etait: _Maitre de +l'oeuvre_. C'etait ainsi qu'on designait les architectes avant le seizieme +siecle. Les moindres details de l'ornementation et de l'ameublement etant +aussi bien de son ressort que la construction des edifices et la direction +des travaux, le maitre de l'oeuvre devait joindre a une etude approfondie +de son art des connaissances vraiment encyclopediques. A lui de batir les +chateaux forts des seigneurs; a lui de batir les monasteres et les eglises. +Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractere sacre, +presque sacerdotal. Aussi les maitres de l'oeuvre partageaient-ils souvent +les honneurs reserves aux nobles et aux abbes. On placait leurs tombeaux +dans l'eglise qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de +leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors +qu'aux personnes divines. + +Mais il y avait une autre cause a la renommee de Pierre Vardouin. Les +moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps; +mais les prejuges, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les +variations du calendrier. Que le treizieme ou le dix-neuvieme siecle sonne +a l'horloge du temps, les sept peches capitaux n'en sont pas moins a +l'ordre du jour. On accepte une reputation faite, parce qu'on ne se sent +pas de force a lutter contre l'opinion generale; mais si votre voisin a du +talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort a +vous-meme plutot que de servir a son elevation. Il est tres-difficile +d'avoir du merite dans la ville qui vous a vu naitre. + +Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, +parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, +on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait +fait son apprentissage; mais il s'etait etabli tout a coup a Bretteville, +se faisant preceder d'une reputation plus ou moins meritee, repetant a qui +voulait l'entendre qu'il avait travaille sous les maitres les plus +illustres et emerveille les gens du metier par son bon gout, ses nouveaux +procedes et l'elegance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le +theatre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village a peine +connu? On ne se le demandait meme pas. Il fit si bien son apologie, vanta +si habilement ses connaissances, que son eloge fut bientot dans toutes les +bouches. Chacun proclama son talent. + +Les notables de Bretteville, entraines par ce concert de louanges, et +prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, +demanderent comme une grace au nouvel arrive d'achever l'eglise du village. +Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de +grand coeur des propositions qui venaient flatter si a propos sa vanite. Il +s'installa donc avec sa fille et les maitres ouvriers dans la maison dite +_de l'oeuvre_, qu'on placait habituellement dans le voisinage de l'edifice +en construction. + +S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il +possedait assez bien les ressources du metier et savait remplacer, par la +pratique et l'experience, ce qui lui manquait en theorie ou en largeur de +vues. Il se mit ardemment a l'ouvrage, ne songeant guere a travailler pour +la gloire de Dieu, mais desirant frapper l'esprit de ses nouveaux +concitoyens et agrandir sa renommee. Son nom etait grave sur sa porte avec +cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre! +empruntee a Gilabertus, architecte de Toulouse. + +La tour s'elevait, s'elevait a vue d'oeil et commencait a dominer tout le +village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenetres ou de son +jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux echafaudages. La plupart, +n'osant porter un jugement sur ce qu'ils etaient incapables de comprendre, +se contentaient d'admirer sur la foi de la renommee de Pierre Vardouin. Le +maitre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la meme indulgence. Les esprits +forts de l'endroit,--ces gens qui aiment a critiquer en raison directe de +leur ignorance,--parlaient deja librement sur son travail a mesure qu'il +approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui +vomissaient l'eau du sommet du corps carre; la fleche ne s'annoncait pas +bien, elle etait trop massive, elle ne s'elancait pas gracieusement dans +les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas a huis clos ou a voix basse; +car le desir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de +ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cedat a personne sous le +rapport du contentement de soi-meme, bien qu'il fut convaincu de sa +superiorite, il fut blesse au coeur par ces critiques malveillantes. + +Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa pres d'un +groupe qui s'etait forme a l'entree du cimetiere, comme pour mieux examiner +les travaux. Il preta l'oreille, esperant saisir au vol quelques-uns de ces +mots flatteurs si agreables a la mediocrite. Helas! l'orateur de la troupe +faisait une satire. Pierre Vardouin hata le pas et entraina sa fille sous +le porche de sa maison. Il monta au premier etage, entra dans sa chambre et +se jeta, tout decourage, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize +ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'ete, une de ces +adorables natures qui vivent de devouement, devinent vos douleurs et +s'ingenient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard, +s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin. + +--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mecontentement. Mais laissez +parler vos ennemis. Leurs ameres critiques passeront comme le vent, et +votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux ages futurs. + +Le vieillard rougit legerement, en voyant sa pensee si bien mise a nu. Il +regretta de ne pas avoir mieux cache sa faiblesse et ne chercha plus qu'a +dissimuler la honte qu'il en eprouvait. + +--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air +de compassion. Les epigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en +m'atteignant. J'ai le droit de les mepriser. Ce que tu as pris pour les +souffrances de l'humiliation, c'etait tout simplement une des mille +souffrances de ce miserable corps qui se vieillit. Car je souffre +affreusement! Ma tete est lourde... Le sang me brule!... je suis altere. +C'est cela meme, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et +lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-etre. La +fievre, la pire de toutes les maladies, la fievre de l'esprit me devore. La +pensee, quand elle est trop forte, trop frequente, use et abat le corps le +plus robuste. Et c'est au moment ou j'enfante les plus belles conceptions, +ou je m'epuise, ou je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays, +c'est a cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure a la +face.--Tiens! regarde, dit-il apres avoir amene sa fille pres de la +fenetre, regarde cette tour, cette fleche, depouille-les, par un effort +d'imagination, de ces echafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi +si tu as vu jamais quelque chose de plus leger, de plus simple, mais aussi +de plus solide et de plus gracieux! + +--Vous n'ignorez pas, mon pere, repondit naivement Marie, que j'etais bien +jeune quand j'ai voyage et que je n'ai pas grande connaissance en fait +d'art? + +--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'elegance de +ces fenetres, longues et etroites. Admire la finesse des colonnettes; vois +comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de +la tour. Remarque comme chaque detail est etudie, comme tout est prevu, +calcule, proportionne; et dis-moi si ce n'est pas la un travail admirable! + +--Oui, mon pere, c'est bien beau. + +--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbeciles me tourne en ridicule. +Ils disent que l'effet est manque, que ma tour ressemble au four d'un +potier, que j'ai deshonore leur village. En verite, ils meriteraient, les +miserables, que je commandasse a mes ouvriers de demolir leur eglise et de +ne pas laisser pierre sur pierre de cet edifice de damnation! + +--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie. + +Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son pere et +le fit asseoir pres de la table. + +--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous +quelqu'un pour vous aider? + +--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre a +rien! Vite, il faut faire place a un successeur! Aujourd'hui, +l'imbecillite; demain, la tombe! + +--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mere, ma patronne, pour qu'ils me +fassent la grace de vous conserver longtemps. + +--Je prefererais la mort a une vieillesse honteuse! + +--Vous blasphemez, mon pere, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus? +ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop +exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas epuiser vos forces +par un travail opiniatre, de confier a quelque personne intelligente une +partie de vos entreprises. + +--Voila justement la difficulte. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils +ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tacherons, de bons +tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander +des projections sur parchemin ou des traces sur granit, et vous verrez la +belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort a ton aise +de choses que tu n'es pas capable d'apprecier. J'ai des ouvriers, des +hommes qui executent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit +d'inventer. Voila ce qui me condamne a faire tout par moi-meme. + +--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant. + +Le maitre de l'oeuvre jeta un regard percant sur sa fille et ne put +s'empecher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, +feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les +yeux fixes, comme un homme qui cherche a rappeler ses souvenirs. + +--Celui qui a cisele la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie. + +--Je ne me souviens pas... + +--Il vous l'a pourtant apportee lui-meme, le jour de votre fete, il n'y a +pas un an de cela. Le pauvre Francois, le fils de cette bonne mere +Regnault, serait bien afflige s'il apprenait que vous faites si peu de cas +de ses attentions pour vous. + +--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais +jamais songe a lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me +decharger un peu de mon travail. + +--Il a du talent. + +--Qu'en sais-tu? + +--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que +moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages! + +Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les +yeux de son pere une feuille de parchemin, enluminee avec cette richesse +de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen age. + +--Cela pourrait etre mieux, dit Pierre Vardouin en repondant par un +jugement severe a l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. +Tout cela me confirme dans mon opinion sur Francois Regnault. Il ne saura +jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien +accepter desormais de ce garcon-la. + +--Est-ce qu'il y a du mal a recevoir un present? + +--Sans doute, quand celui qui le fait espere un droit de retour. Te voila +maintenant l'obligee de Francois, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le +veux pas. + +--Vous me grondez, petit pere, dit Marie en jouant avec les cheveux du +vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez a +vous plaindre de moi? J'ecoute docilement vos lecons; je chante quand vous +m'ordonnez de vous desennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et +soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse +retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mere. +Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai +promis de me soumettre a vos volontes. Vous choisirez vous-meme mon mari, +et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la +veuve Regnault. Mais voici les vepres qui sonnent, ajouta Marie avant de +quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me +promettre d'etre plus indulgent pour Francois? + +--Nous verrons! repondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille. + +Et Marie s'echappa des bras du maitre de l'oeuvre, emportant avec elle du +bonheur et de l'esperance pour le reste de la journee et s'attachant au +dernier mot de son pere, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se +repose sur le mat d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son +voyage. + + + + +II + +A propos d'une fleur. + + +Les premiers travaux de Pierre Vardouin a Bretteville avaient ete signales +par un triste evenement. Un tailleur de pierre s'etait brise la tete en +tombant du haut d'un echafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans, +etait presente a l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaca +d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulerent, quand on +emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gemissements de +sa femme et de son enfant. Elle suivit son pere dans la maison de ces +infortunes. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent +les proteges de Pierre Vardouin. Francois entra comme apprenti chez le +maitre de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en preparant les mortiers, +l'adolescent n'aurait gagne qu'un faible salaire si son patron ne l'eut +recompense plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette +charite, Pierre Vardouin s'inquietait fort peu de son apprenti, le croyant +destine, comme son pere, a mener une vie obscure et laborieuse. + +Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'etait la petite +Marie. Elle aimait a s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles +legendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-meme a sa mere, +tandis que Francois faconnait de petites statuettes avec de la terre grasse +ou dessinait sur le sable des cathedrales imaginaires. Rien n'etait plus +touchant que cette communication d'idees entre deux enfants si jeunes. +Bientot Marie, sur les instances de son ami, se decida a derober +quelques-uns des rares manuscrits de son pere. Elle les lui remettait en +secret. Une fois rentre chez lui, Francois les etudiait avec ardeur, +devinant les passages difficiles a comprendre, tant son esprit avait de +sagacite, et reproduisant les dessins et les figures de geometrie. Au bout +de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait deja les travaux de son +maitre; il tracait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le +moment ou il commanderait a son tour. Il n'etait encore que simple +manoeuvre! Pierre Vardouin fut emerveille des dispositions de son apprenti; +sa facilite, ses connaissances le frapperent d'etonnement. Un instant, il +songea a lui confier ses ouvrages les plus delicats: ses traces; ses +modeles, ses epures; mais, a la reflexion, il eut peur. Il se garda bien +d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui deja lui portait +ombrage. + +La confidence de Marie reveilla toutes les inquietudes de Pierre Vardouin. +Francois Regnault, son apprenti, son protege, aime de sa fille! Cette +pensee le faisait fremir. Pour peu que cette passion s'enracinat dans le +coeur de son enfant, il voyait le jour ou il serait oblige de ceder a son +desir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommee ferait +palir son etoile. Il etait grand temps de lui oter toute esperance, en lui +montrant l'inutilite de ses pretentions. Quant a Marie, il dirigerait son +esprit vers d'autres idees. On mettrait en jeu sa vanite; on lui ferait +comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle +pouvait pretendre aux plus beaux partis. En cherchant a se cacher ainsi la +verite, Pierre Vardouin en vint a se tromper de bonne foi. Tout en +combattant, par un sentiment d'inquietude personnel, les voeux de sa fille, +il s'imagina travailler dans l'interet de son enfant bien plus que dans +celui de sa presomption. Deja il caressait la pensee d'une alliance avec un +de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employe aux premiers travaux de +l'abbaye de Saint-Ouen. + +Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tete, Marie +sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La +pauvre veuve, fidele a la memoire de son mari, allait, tous les dimanches, +prier sur sa tombe dans le cimetiere du petit village de Norrey. Marie et +Francois l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La +mere pleurait en songeant a la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes +gens folatraient a ses cotes et se jetaient des fleurs. Celle-ci recitait +la priere des morts, ceux-la pensaient a leurs amours et revaient le +bonheur dans l'avenir. + +Cependant, on etait arrive dans le cimetiere de Norrey. Tous trois +s'agenouillerent avec respect pres d'une humble croix de bois et prierent +du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux +jeunes gens de se lever. + +--Allez, dit-elle; votre age n'est pas fait pour de longues douleurs. +Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois +sans trop vous eloigner. + +Marie passa son bras sous celui de Francois. Ils s'eloignerent lentement +sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel +de leur faire la vie douce et facile. Gais et folatres, il n'y a qu'un +moment, les jeunes gens avaient dans leur demarche quelque chose de +melancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touche leur +esprit. Ou plutot, purs comme des anges, une voix interieure leur disait +que, maintenant qu'ils avaient echappe a la surveillance de Magdeleine, ils +devaient agir avec plus de reserve et reprimer les elans passionnes de +leurs coeurs. En echangeant quelques paroles, a de rares intervalles, ils +arriverent a l'entree du bois. Ils en connaissaient deja les moindres +allees et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade +les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature +avait fait tous les frais et ou les deux amants s'asseyaient sur un +moelleux coussin de mousse. + +Le site etait ravissant et plein de fraicheur. A deux pas de la, une petite +source s'echappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et degagee +de toute entrave, sur un terrain legerement incline, puis s'enfoncait en +murmurant sous les buissons, comme si elle eut reproche aux herbes et aux +jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de +son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les +pieds des deux amants. Marie et Francois, les mains dans les mains, +admiraient sans mot dire ce petit coin de la creation qui, pour eux, valait +tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux +coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout a lancer +dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute +faisait ballotter leur image a la surface, ecartant ou rapprochant leurs +figures, selon le caprice du flot. + +--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une +rose sauvage aux branches d'un eglantier. + +Francois la regardait, d'un air reveur, rouler dans ses doigts la tige de +la rose. + +--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous etes la +cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante +et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos +yeux; l'ondulation de vos cheveux, le fremissement de votre robe m'ouvrent +un monde d'idees. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goute pas +seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand +_maitre_ de l'antiquite inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me +dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom a quelque +decouverte. + +--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup a moi et encore plus a la +gloire. + +--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je +pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter a la +decoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en +reproduisant les vegetaux du pays, en decoupant delicatement dans la pierre +ces feuilles si fines, si elegantes, on ferait mieux que de l'art: on +obeirait a la loi de Dieu, dont la main genereuse a si justement reparti +entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne +veut pas qu'on delaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes +orgueilleuses de l'Orient. Quand nos peres commencerent a elever des +eglises, ils furent bien obliges de chercher des modeles en terre +etrangere. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement +couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas +encore trouve la maniere qui convient aux edifices religieux; leurs arcades +s'abaissaient lourdement sur la tete des fideles et semblaient arreter +l'elan des ames vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus +d'air, afin que les hymnes et les prieres montassent plus librement au +trone du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maitres de +l'oeuvre obtinrent-ils ce progres? En observant la nature. Voyez, Marie, +comme ces grands arbres s'elevent majestueusement au-dessus de nos tetes, +comme ils se pressent, se rapprochent a leur sommet et entrelacent leurs +dernieres branches en forme de voute. Et, plus loin, remarquez ce groupe de +chenes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol +qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et, +d'ou nous sommes, on pourrait les prendre pour un enorme buisson. Vous avez +la tout le secret de notre art et de celui de nos peres: la des colonnes +ecrasees, des arcades en plein-cintre; ici des futs de colonnettes legeres, +des arcades elancees. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas +deraisonnable et contraire a la nature d'attacher des feuilles de palmier a +ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de +lierre ou de rosier? + +Il y a des moments ou la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a +plus assez d'images pour exprimer la foule de pensees et de sentiments qui +vous assiegent. Le mieux alors est de s'abandonner a une vague reverie, +source de toute poesie pour les hommes d'imagination. + +Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyes dans l'infini, semblaient +lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rever Pythagore, quand +il etudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il etudiait le +vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle +s'inquieta bientot de ce silence prolonge. Elle lui passa pres du visage la +rose qu'elle tenait encore a la main et dit en souriant: + +--C'est a l'occasion de cette fleur que vous avez imagine de si belles +choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre? + +--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous etes pour moi le +principe des plus nobles pensees. L'homme possede en lui d'admirables +facultes; mais tous ces tresors, si quelque hasard heureux ne les met au +jour, sont exposes a rester eternellement caches dans son ame. Il faut un +rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son eclat, +de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez ete pour moi cette lumiere +bienfaisante. Auparavant, mon ame etait remplie de tenebres. J'ignorais ma +puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'energie, d'imagination, +de courage. Ma mere m'avait appris a prier, et je ne me rendais pas compte +de ce que peut etre Dieu. Depuis, quand l'age est venu, quand je vous ai +connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mere et Dieu, pourquoi j'avais de +l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. +Je vous voyais bonne et j'eus immediatement l'idee d'une bonte superieure a +la votre: Dieu m'etait revele! Je vous voyais belle, et j'eus l'idee d'une +beaute plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai +l'expression toujours variee de vos traits, la mobilite de vos pensees; et +je fus doue d'invention! Les quelques manuscrits de votre pere m'ont donne +des connaissances; vous, vous m'avez donne l'inspiration! Vous etes et vous +serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de +grand et de beau! + +Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et +sonores sur ses levres. Il s'exprimait avec toute la force d'une ame libre +et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'emotion. La voix de son ami +frappait aussi doucement son oreille qu'une musique celeste. + +--Si j'etais peintre, continua Francois, j'entourerais votre front d'une +brillante aureole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la +route du ciel. Si j'etais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour +reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre +sourire! + +--Et moi, si j'etais reine, repondit Marie en pressant avec effusion la +main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non +pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire elever un +monument qui dirait votre nom aux siecles futurs. Car vous etes grand, +Francois! car vous meritez d'etre illustre! et je... + +Marie s'arreta, rougissante. Ce mot charmant a dire, plus charmant a +entendre, ce mot si noble et tant de fois profane, que chaque siecle +prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'echapper de +sa bouche. Mais Francois l'avait devine. Ivre de bonheur, il approcha ses +levres du front de la jeune fille. C'etait le premier baiser. Marie sentit +un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En meme temps, la sainte +honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'eglantier, +qu'elle tenait a la main, semblait palir de jalousie aupres de l'eclat de +son teint. Marie n'avait pas oppose de resistance. Elle ne fit pas non plus +de reproches, parce qu'elle n'etait pas coquette et qu'elle aimait de toute +la force de son ame. Elle etait heureuse! pourquoi se plaindre? Francois +eprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'etait detourne, plein de +confusion et de regrets, s'accusant deja de trop d'audace. Il ne savait +comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit +a l'air souriant de Marie qu'il etait pardonne. Il se rapprocha d'elle, et, +prenant une de ses mains dans les siennes: + +--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte +aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour etre persecutes... +Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous separer, trouveriez-vous la +force de resister? + +--Vous savez que je depends de mon pere, repondit tristement Marie. + +--C'est cela! s'ecria Francois d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi, +pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maitre de l'oeuvre, il y a des +barrieres infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour +vous posseder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence? +je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais +jusqu'a en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, +imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me +faudrait un titre, des chateaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de +l'or! Pourquoi suis-je parmi les miserables? Est-ce que je ne suis pas +autant, peut-etre plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh! +voyez-vous, quand ces idees me montent a la tete, je suis pris d'une haine +immense contre les puissants de la terre. Je voudrais bruler les repaires +de cette race d'oppresseurs! Ou plutot,--car je ne me sens pas ne pour le +meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant +grimacer au sommet de nos eglises, sous la forme de monstres et de +reptiles, les figures de nos tyrans! + +Le jeune homme s'arreta, haletant, a bout de forces, epuise par l'emotion. +Son regard lancait des eclairs de fureur, et les passions grondaient +sourdement dans sa poitrine. Marie le considerait avec un sentiment de +pitie et d'effroi. + +--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et +d'orgueil? + +--Ne me faites pas de reproches, repondit Francois. Je suis si malheureux! + +--Pourquoi vous decourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas a votre +secours? Vous etes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes +vous dedaignent?... Est-ce que mon pere ne songe pas a vous? Croyez-vous +qu'il n'apprecie pas votre talent? + +--Vous aurait-il parle de moi? s'ecria Francois, en interrogeant avidement +la jeune fille de la voix et du regard. + +--Vous savez, repondit Marie, que mon pere commence a vieillir. Le travail +le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent... + +--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit Francois. Je ne serais pas +son egal; il aurait le droit de me mepriser. Il me refuserait votre main! + +--C'est le demon qui vous fait parler aussi mechamment, Francois. Prenez +garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra. +Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du genie, et l'ambition le +conduisit a l'abime. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il depouilla l'habit +monacal pour se jeter dans une vie de desordre. Dieu, pour le punir, lui +envoya une maladie mortelle... + +--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au +sommet de la croix. Le globe d'azur qui la derobait aux regards s'ouvrit +merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du +Ciel sous des vetements fins et ineffables. La mere de Dieu descendit le +long de la croix en semant des etoiles sur sa route. Elle s'assit pres du +pecheur et lui rendit la sante... Vous etes pour moi cette bienheureuse +apparition. Vous avez fait briller l'esperance a mes yeux... Et avec +l'esperance, le calme et le repentir sont entres dans mon coeur. + +En achevant ces mots, Francois se jeta aux genoux de Marie et demeura dans +une muette contemplation. Quand il se releva, son visage etait rayonnant. +Mais, tout a coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas, +jusqu'au bord du ruisseau. + + + + +III + +Maitre et apprenti. + + +Un homme d'une taille elevee venait de paraitre au-dessus du buisson +d'eglantier. Au cri de Francois, Marie s'etait rapprochee instinctivement +de son ami et appuyait sa main tremblante sur son epaule. L'etranger +semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'etait capable +d'exciter la terreur. Ses traits etaient severes, mais un sourire +bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et +grisonnante, des cheveux qui se deployaient avec grace sur son cou, apres +avoir laisse a decouvert un front large et pensif, des yeux pleins de +douceur, donnaient a sa physionomie un caractere de dignite et de bonte. A +son bonnet de peluche, a son petit manteau, a sa robe courte, a ses +chausses fines et collantes, Francois reconnut bientot qu'il avait devant +lui un maitre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand +l'etranger s'approcha, apres avoir franchi d'un pied leste le banc de +gazon. + +--Pardonnez-moi, dit le maitre de l'oeuvre, d'avoir surpris vos +confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis +discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant a Marie dont les joues se +coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse +honneur a tous deux; et je trouve Pierre Vardouin tres-heureux d'avoir une +fille accomplie et un apprenti de si grande esperance. + +Les deux jeunes gens se regarderent d'un air etonne. + +--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit +l'etranger en s'empressant de satisfaire leur curiosite. C'est un de mes +anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas +quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis +sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade. + +Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey. + +--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en +serrant cordialement la main de Francois, je vous dirais que votre maniere +d'apprecier notre art m'a vivement emu! Perseverez dans cette voie; +habituez votre esprit a penser, a observer. Il y a beaucoup a faire encore +dans l'etude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant, +s'est glisse dans votre ame. Vous vous plaignez d'etre meconnu; votre +patron ne sait pas vous apprecier. Attendez! je connais de vieille date le +caractere de Vardouin; il est avare d'eloges, il n'est pas expansif, mais +il est juste, et je parierais qu'il a deja remarque vos heureuses +dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le +baton du maitre de l'oeuvre et de vous donner des travaux a diriger. J'en +fais mon affaire. Ainsi, plus de decouragement. Ne vous lassez pas de +marcher a la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous +arriverez enfin au but tant desire, parce que vous possedez le courage qui +triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses! + +Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiete de ne pas voir revenir +ses enfants, se presenta devant eux au detour du sentier. L'etranger se +chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la +responsabilite de leur retard, et les quatre promeneurs se haterent de +gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'etait pas encore rentre, ils +s'arreterent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, a leur +physionomie, il etait facile de voir qu'une discussion venait de s'engager. +L'etranger voulait retenir Francois et sa mere; Marie l'appuyait en +l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le desir +qu'elle avait de garder Francois a souper. Mais la pauvre veuve les +remercia, les larmes aux yeux, pretextant que sa tristesse s'associerait +mal a la joie des convives. Francois hesitait, partage entre la crainte de +laisser sa mere dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer +encore quelques instants pres de son amie. + +--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre +Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mere Regnault, vous +reconduire jusqu'a votre porte. Peut-etre vous deciderez-vous, dans le +trajet, a accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de +mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec +Francois. Cela donnera a Marie le temps d'appreter le repas, et a son pere +celui de rentrer chez lui. + +Marie applaudit a cette idee et entra dans la maison. Elle donna ses ordres +a la domestique de son pere; puis elle courut au jardin cueillir des +fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec +cette poesie que les femmes savent apporter aux plus petits details du +menage. Il etait huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maitre +de l'oeuvre, et le soleil, incline a l'horizon, eclairait l'eglise de ses +derniers reflets. La table, deja dressee, attendait les convives. La jeune +fille roula la chaise de reception--le meuble le plus soigne de +l'appartement--pres de celle de Pierre Vardouin. Restait a fixer sa place +et celle de Francois. + +Il etait tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une +heureuse idee, une idee qui traverse la tete de tous les amoureux, sans +qu'ils osent se l'avouer, changea sa resolution. Une chaise, un fauteuil +conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de +toute la liberte de leurs mouvements et n'ont pas a se defendre contre +l'empietement de leurs voisins. Ce n'est pas la le compte des amants. Un +canape, un sofa repondent mieux a leurs desirs. Le rapprochement des pieds +ou des mains, le frolement du bras contre la robe, quelquefois des boucles +de cheveux qui s'egarent et se confondent, autant de plaisirs, autant +d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne +connaissait pas au treizieme siecle l'usage des canapes et des sofas; mais +des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le meme role que ces +inventions du luxe moderne. + +Voila comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie +s'epuisant en efforts inutiles pour deranger l'un de ces meubles. + +--Que signifie tout cet emmenagement? dit le maitre de l'oeuvre en se +croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus etonne du +monde. + +--Aidez-moi d'abord a placer le bahut pres de la table. Tout va +s'expliquer. + +--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un pere habitue a +satisfaire les caprices de sa fille. + +--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que +cela veut dire? + +--Vous donnez a diner. + +--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante! + +A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la +table deux plats copieusement garnis. + +--C'est donc serieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton severe. Je +gagerais que tu as invite Francois et sa mere, sans mon autorisation? + +--Vous vous trompez: je n'ai invite ni Francois, ni sa mere. Voici ce qui +s'est passe. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons +rencontre un etranger qui nous a priees de le mener pres de vous. + +--C'est cela! tu m'amenes un inconnu, un vagabond peut-etre? + +--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre +avec Francois. + +--Serait-il possible! s'ecria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, +Henry Montredon, mon ancien camarade! + +--Moi-meme! mon vieil ami, dit l'etranger en pressant avec effusion les +mains du maitre de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient a Caen. Je n'ai pas +voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin! + +C'etait plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques +d'affection, apres tant d'annees d'absence. Marie et Francois s'etaient +discretement retires au fond de la chambre pour les laisser tout entiers a +leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un +respectueux silence et consideraient cette scene avec attendrissement. +Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas +compte. Ils etaient habitues a le voir triste et taciturne. Maintenant il +s'abandonnait a tous les elans de la joie. Ses traits, ordinairement +severes, prenaient tous les tons dont s'eclairent les natures passionnees. + +--Marie, Francois, allons donc, petits faineants! s'ecria Pierre Vardouin +en remarquant pour la premiere fois l'immobilite de sa fille et de son +apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus +vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux +feter dignement le retour de ce cher Henry! + +Les jeunes gens ne se le firent pas repeter. Ils descendirent quatre a +quatre les marches de l'escalier et entrerent dans le caveau. Quand ils en +sortirent, ils s'arreterent un instant pour reprendre haleine. + +--Quelle heureuse rencontre nous avons faite la! dit Francois en retenant a +grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de gres. + +Marie portait a la main une lampe a trois becs, qu'elle venait d'allumer. + +--Mon pere est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui +parler de votre avenir. + +--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne +sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les +consolations qu'il a donnees a ma mere. N'en doutez pas, il decidera mon +patron a me tirer enfin de mon obscurite. Son plan est deja fait. Il m'a +recommande seulement de ne pas le contredire. + +--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre. + +--Enfin! voila de la lumiere! s'ecria Pierre Vardouin. Le jour commence a +tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami. + +--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste +apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux; +mais ils sont devenus blancs. + +--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige +quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si a +plaindre! Car tu n'es pas marie, je suppose? ajouta-t-il en promenant un +regard inquiet de sa fille a son ami. + +--Flatteur! Si je voulais savoir la verite, je n'aurais qu'a m'adresser a +Marie... + +--Nous oublions le souper, s'ecria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons +pour ne pas continuer ce genre de conversation. + +On se mit a table. Les deux maitres de l'oeuvre s'assirent en face de +l'eglise. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer a son ami, tandis +que Marie et Francois, places l'un a cote de l'autre sur le bahut, se +parlaient a voix basse. Cependant le maitre de la maison n'oubliait pas ses +convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agreable, au milieu +des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages etaient colores d'une +charmante animation. Les bons mots, les reparties, volant de bouche en +bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un a l'autre, +comme une balle dans la main des joueurs. C'etait le vrai moment des +confidences et des epanchements. + +--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme +heureux! + +--Je l'avoue! je n'ai pas a me plaindre du sort. + +--Tu as un tresor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tete du +cote de Marie; mais il ne faut pas en etre avare... + +--C'est-a-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant? +voila ta pensee... pas vrai? Eh bien! j'y ai deja songe, dit Pierre +Vardouin. Mais chut! reprit a voix basse le maitre de l'oeuvre, ma fille +nous ecoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard. + +--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre a merveille, dit Montredon en +souriant. + +Puis il ajouta a haute voix: + +--J'aime a voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses +pour l'avenir... Allons! buvons a la sante de Marie et de Francois! + +Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son +regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe +a l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arriere avec +colere. Mais, se ravisant aussitot: + +--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon +cher Henry. Je bois a la sante de Francois, qui te devra une reconnaissance +eternelle... Je profite de ta presence pour le recompenser de ses services. + +Les deux amants echangerent un coup d'oeil ou se peignaient toutes les +joies de l'esperance. + +--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, Francois n'est plus mon +apprenti. + +Le silence etait si grand qu'on entendait distinctement la respiration des +trois temoins de cette scene. + +--Je l'eleve, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, a la +dignite de... macon! + +Les trois coupes retomberent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin +vidait la sienne d'un seul trait. + +--Mon pere!... + +--Vous m'insultez! + +--Vous plaisantez! + +S'ecrierent a la fois Marie, Francois et Montredon. + +--Je parle serieusement, repondit Pierre Vardouin avec un calme affecte. Je +ne peux, je ne dois rien accorder a Francois au-dela de ses merites. Je +pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi +ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait deja tenir dans sa +main le compas du maitre de l'oeuvre. Quand on a de si hautes pretentions, +il est au moins necessaire de les justifier et de donner des preuves de +talent! + +--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion? +s'ecria Francois, qui, malgre les efforts de Marie, s'etait dresse de toute +sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru +incapable. + +--Le drole ose me repliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever. + +Henry Montredon le retint cloue a sa chaise. + +--Vous me reprochez mon ignorance? continua Francois, dont l'indignation ne +connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh +bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment +je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'eglise. +Jetez donc un coup d'oeil sur ce modele, ajouta-t-il en designant du doigt +un panneau en terre glaise appuye contre la muraille, dans un coin de la +chambre. Comme symbole de la musique, vous representez David jouant du luth +aux pieds de Sauel. Maintenant voici mon idee, et je la soumets au jugement +de votre venerable ami. + +--Je te defends de parler! s'ecria Pierre Vardouin. + +--Francois, disait Marie, au nom de notre amitie, gardez le silence... Mon +pere ne se connait plus! + +Mais le jeune homme ne l'ecouta pas. + +--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le representerais sous la +forme d'un homme a puissante stature, avec une figure belle comme celle du +Christ. Il aurait dans ses mains les tetes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous +ses pieds, celle du Zephyr et de l'Auster; a ses cotes, Arion et Pythagore; +entre ses jambes, Orphee: c'est-a-dire les trois grands musiciens de +l'antiquite. Les Muses acheveraient l'ensemble en formant un cercle autour +de son corps. Voila mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous +desirez le comparer au modele de mon maitre. + +Le jeune homme se disposait a sortir. + +A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de +Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il +s'echappa des mains de son ami et, s'elancant sur Francois, il lui imprima +sur le visage une de ces fletrissures dont la dignite humaine doit toujours +tirer vengeance. + +Francois poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une +bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tete. Mais, plus prompte que +l'eclair, Marie se precipita devant son pere. + +--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant a Francois. + +Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur +le plancher et s'elanca hors de la chambre. + + + + +IV + + Verite est, et je le di + Qu'amors vainc tout et tout vaincra, + Tant com cis siecle durera. + + HENRY D'ANDELY. + + +Francois etait dans un veritable delire. Il parcourut le village en se +frappant le front avec des gestes de desespoir. Quelques personnes qui le +rencontrerent eurent pitie de son etat et lui offrirent de le ramener chez +sa mere. Mais la vue des hommes lui etait a charge, et, sans rien repondre, +il s'enfonca dans le premier chemin qui s'offrit a lui, sans but, sans +reflexion, en proie a une fievre devorante, desirant a tout prix la +solitude. + +La lune inondait la campagne d'une douce lumiere. Il apercut bientot, a peu +de distance, le bois temoin de ses amours. Le hasard--peut-etre +l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades. +Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber pres du banc de gazon sur +lequel il s'etait assis le jour meme avec Marie et s'abandonna a tout +l'exces de sa douleur, s'exagerant, comme tous les malheureux, la portee du +coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout +defait, et ne sortit du bois que pour commencer a travers champs une course +insensee. Le desespoir, la colere, les mille passions qui l'agitaient +avaient surexcite ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et +franchissait d'un pied sur les fosses les plus larges et les haies les plus +elevees. Apres avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout +surpris de se retrouver a l'entree de Bretteville. Alors seulement il pensa +a sa mere. Mais il craignit de l'effrayer en se presentant subitement +devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser +chemin, lorsque l'idee lui vint qu'elle etait peut-etre endormie. Cet +espoir le decida a rentrer pour prendre du repos; car il se sentait a bout +de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et preta +l'oreille; tout etait silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe +brulait encore, et sa mere, agenouillee dans un coin de la chambre, priait +pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le +temps de se lever, Francois se jeta dans ses bras. Jusque-la, il n'avait +pas verse une seule larme. Maintenant les sanglots dechiraient sa poitrine. +Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mere. + +--Oh! comme je souffre, ma mere, dit Francois en s'affaissant sur un +escabeau. + +Alors seulement la pauvre femme s'apercut de la paleur de son fils et du +desordre de ses vetements. + +--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrive? Ton front est couvert de sueur, +tes joues sont pales, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur +pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis... + +--Je n'ai pas ete blesse, dit Francois, et cependant je souffre plus que si +j'etais a mon dernier moment. Je souffre la! reprit-il d'une voix percante +en prenant la main de sa mere et en la placant sur son coeur. + +Puis il baissa la tete et retomba dans un morne silence. + +--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime +tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du +ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me repondre! + +--Nous sommes perdus, ma mere! nous sommes sans ressources! repondit +sourdement Francois! + +--Ne sommes-nous pas habitues a la misere? dit Magdeleine en souriant +tristement. + +--C'est vrai, interrompit Francois dont les yeux brillerent d'un vif eclat; +mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer! + +--Comment cela? s'ecria Magdeleine au comble de l'inquietude; n'es-tu pas +plein d'ardeur au travail? + +--Et si je n'ai pas d'ouvrage? + +--C'est mal, ce que tu dis la, Francois! tu devrais mieux reconnaitre les +bienfaits de Pierre Vardouin. + +--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'ecria Francois avec un geste de +colere. Il m'a insulte, insulte devant son ami, devant Marie! Je ne veux +plus reparaitre devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs, +ne m'a-t-il pas chasse ignominieusement de chez lui! + +Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'etait passe au souper de +Pierre Vardouin: sa querelle avec le maitre de l'oeuvre et les +circonstances qui l'avaient amenee. + +--Il est encore possible de le flechir, dit Magdeleine en s'avancant vers +la porte. Si j'allais me jeter a ses pieds, lui demander ton pardon? + +--Ne le faites pas, ma mere! dit Francois en etreignant fortement les mains +de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte! + +--Ecoute Francois! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour +pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil +qui ne conviennent pas a de pauvres gens comme nous, obliges de vivre de +leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pieces de monnaie +de son escarcelle, voila tout ce qui nous reste: a peine de quoi vivre une +semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je +voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de +decouragement. Allons, mon fils, de l'energie, et souviens-toi que si le +devoir du riche est dans la charite, celui du pauvre est dans le travail. + +--Le travail! le travail! repeta Francois en redressant fierement la tete, +c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-la--Dieu +merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisivete. +J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour +vous, ma mere. Mais ne me forcez pas a croupir dans Bretteville. Pierre +Vardouin m'a ferme l'entree de son chantier? Eh bien! j'irai chercher +fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maitres de l'oeuvre qu'on voit +courir le monde, offrant leurs services a qui les veut bien payer. + +--Tu consens donc a abandonner ta mere? + +--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez +entoure mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous +serez fiere, car j'aurai de la gloire! + +Les yeux de Magdeleine etaient tournes vers le ciel. Deux grosses larmes +roulerent sur ses joues, tandis que ses levres s'agitaient faiblement, +comme si elle eut adresse a Dieu une fervente priere. + +--Vous pleurez, ma mere? dit Francois. + +--J'esperais, repondit tristement Magdeleine, mourir a Bretteville et +reposer pres de la tombe de mon mari. + +--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors +accomplir votre pieux pelerinage de Norrey. Allons, ma mere, repoussez a +votre tour ces funebres pensees. Voyez, j'ai presque oublie l'insulte de +Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une +forte resolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons a Caen. J'y +trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientot notre tour de France. +Un coup de main, ma mere; vous serez plus habile que moi a empaqueter mes +vetements. + +--Volontiers, puisque c'est ta volonte bien arretee, soupira Magdeleine. + +Et le fils et la mere commencerent leurs preparatifs de voyage. + +Apres la brusque sortie de Francois, Marie, qui connaissait le caractere +irritable de son pere, se decida a quitter la chambre sans avoir essaye de +justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette resolution lui +coutait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de +Pierre Vardouin et de donner un libre essor a sa douleur. Mais elle pensa +que son pere pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir ete +temoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son emotion. +Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides +du cote d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le +vieillard lui sourit avec bonte et repondit par un coup d'oeil expressif +qui voulait dire, a ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout. + +Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle +rentrerait dans sa chambre; mais son hesitation s'envola, plus rapide que +l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la +muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de +maniere a ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son +pere. + +La pauvre fille n'avait certes pas le vilain defaut que Walter Scott +impute, a tort ou a raison, a toutes les filles d'Eve. Elle n'etait pas +curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de Francois. C'etait +son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis a +l'accuse d'assister aux debats qui decident de son sort. + +Pierre Vardouin marchait a grands pas d'un bout de la chambre a l'autre. + +Montredon, encore assis devant la table et appuye sur un de ses coudes, +suivait des yeux la pantomime furieuse du maitre de l'oeuvre. Il deplorait +la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec degout. +Et cependant il n'etait plus maitre de son envie de rire, des que la colere +de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un eclat de +voix pareil a une fausse note. + +Nous sommes ainsi. Commencons-nous a lire dans le coeur humain? Sommes-nous +inities a ses plus sombres mysteres? nous plaignons nos semblables et nous +en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-la seul est +mechant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours. + +--Francois! Francois! repetait sans cesse le maitre de l'oeuvre, maudit +soit le jour ou je t'ai ouvert pour la premiere fois la porte de ma maison! + +Henri Montredon savait par experience qu'il en est de la colere de l'homme +comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitot les eaux +s'y brisent avec impetuosite. Puis elles se divisent en une foule de petits +courants qui perdent de leur force a mesure qu'ils s'etendent sur un +terrain plus large. + +--Voila une superbe colere! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande +comment Francois peut en etre la cause? + +Pierre Vardouin s'arreta brusquement et, se croisant les bras devant +Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit repondre a une +grosse absurdite: + +--Pourquoi je suis irrite contre Francois? dit-il d'une voix eclatante... +Mais le bienfaiteur qui se voit paye d'ingratitude; le maitre, dont la +science est mise en doute par l'eleve; le pere, dont la fille est +compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-la ont-ils le droit de +s'emporter? En verite! il faudrait avoir la patience d'un ange... + +--Pour t'ecouter plus longtemps, dit Montredon en baillant a se briser la +machoire. Bonne nuit! + +Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte. +Pierre Vardouin l'arreta par le bras. + +--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-meme que Francois est trop jeune pour +qu'on en fasse un maitre de l'oeuvre? + +--Certainement, repondit Montredon en se frottant les yeux. + +--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entree de ma maison? + +--E-e-videm-em-ment! balbutia le defenseur de Francois. + +--Que d'ailleurs il est completement incapable? + +--Ou-ou-i. + +--Que ma fille est d'un trop haut rang?... + +--Ouf! + +--Pour epouser un si pauvre here? + +Cette fois, Montredon repondit par un ronflement bien caracterise. + +--Il dort, l'imbecile! s'ecria Pierre Vardouin en le secouant +vigoureusement par les epaules. + +La colere du maitre de l'oeuvre avait change de cours, grace au systeme de +_barrage_ d'Henri Montredon. Le ruse vieillard n'eut pas de peine a sortir +de son faux assoupissement. + +--Je suis accable de sommeil, dit-il, et cependant j'avais a te communiquer +des choses du plus haut interet. Tu n'as pas devine le but de mon voyage +dans ce pays?... Allons, tu fremis encore!... A demain les confidences. + +--Il n'est pas tard, s'ecria Vardouin en cherchant a le retenir. + +--Peut-etre m'a-t-on recompense au-dela de mes merites, poursuivit Henri +Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse a l'experience de Nestor... + +--Tu occupes un poste eminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigue. + +--Il est certain que je jouis d'une grande influence... + +--Vraiment? + +--Et que je puis etre utile a mes anciens amis. + +--Tu as toujours aime a rendre service. + +--Si tu me fais des compliments, je m'echappe, je vais dormir! + +--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles +le soin de se mettre au lit des que le soleil a quitte l'horizon. +Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un +vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontre la gloire sur +son chemin. + +--Dis: plus modeste. + +--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services a +quelque riche abbaye. + +--Mais tu as prefere l'obscurite au grand jour, le village a la grande +ville. + +--J'ai renferme en moi-meme mes faibles talents. + +--Et personne n'est venu leur ouvrir? + +--On s'en repentira peut-etre, repondit fierement Pierre Vardouin. + +--On s'en est meme deja repenti, dit Montredon en souriant. + +--Que veux-tu dire? + +--Je suis employe, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen. +Dernierement, le reverend pere abbe me fit appeler pres de lui. "Henri +Montredon, me dit-il, je n'ai jamais doute de votre discretion et de votre +devouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une +mission secrete..." Je recois l'ordre de partir sans retard. J'arrive a +Caen, ou je passe deux jours, et me voila a Bretteville. + +--On avait entendu parler de l'eglise que je construis? dit Pierre +Vardouin. + +--Sans doute. + +--Et alors?... demanda le maitre de l'oeuvre, avec un etranglement dans la +voix. + +--Alors... il a ete decide que l'on en construirait une autre a Norrey. +L'abbe n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fut moins bien traitee +que le village de Bretteville. + +--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux eglises dans un +si petit espace. L'une fera tort a l'autre. + +--A ce point de vue, la tienne n'a rien a craindre. + +--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-la, nous verrons +bientot plus de clochers que d'habitants dans le pays. + +--J'execute les ordres de mon superieur. + +--Et tu vas commencer les travaux? + +--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songe a toi, et +me voila. + +Vardouin etait rayonnant. Il lui etait doux de penser qu'il aurait encore +une fois l'occasion de mettre ses talents en lumiere. + +--Ainsi, dit-il avec une certaine timidite, tu as songe a moi pour la +construction de cette nouvelle eglise? + +--Non, mon cher! non! pas precisement. + +Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui +monta au visage. + +--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colere. + +Henri Montredon ne repondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-la, il +avait dirige l'entretien suivant ses desirs, menageant les emportements de +Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et denoue, +suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la piece devenait +serieuse; il eut un moment d'inquietude et d'hesitation. + +Pierre Vardouin avait etudie avec lui le grand art des maitres de l'oeuvre. +Pendant trois ans ils s'etaient coudoyes dans les memes chantiers; ils +avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient +leurs projets, se disaient leurs esperances. Refuserait-il maintenant a son +ancien camarade une legere satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un +mot a dire pour le voir sauter a son cou et pleurer de joie. D'un autre +cote, qui pouvait lui repondre des moyens de Francois Regnault, a qui il +commencait a penser serieusement pour lui confier la direction des travaux +de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait +d'experience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments +d'Henri Montredon allaient de Francois a Pierre Vardouin qui semblait, en +derniere analyse, etre sur le point de faire pencher la balance de son +cote, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout +a coup terminer ce combat interieur en faveur de Francois. + +--Elle l'aime, se dit-il; son pere est vieux et n'a plus longtemps a vivre; +il est juste que sa vanite se taise devant le bonheur de sa fille. + +Pierre Vardouin s'etait leve et avait recommence sa promenade furieuse. +C'etait le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses +emportements. Henry Montredon l'arreta au passage en lui appliquant +familierement la main sur l'epaule. + +--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, a +faire quelque chose de nuisible a ta reputation? + +--Non, par Saint Pierre; mon patron! + +--Ecoute-moi alors... Le maitre de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander +qu'il connait le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si +je confie la construction de l'eglise de Norrey a un homme de talent. Il +est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas propose cette +affaire? + +--Merci! s'ecria Pierre Vardouin en serrant energiquement la main de son +ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de +Bretteville n'aura pas a craindre la comparaison. + +--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Ou le +trouver? + +--Je ne sais. + +--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme +inexperimente ferait bien mon affaire... J'ai pense a Francois. + +--Un enfant! s'ecria Pierre Vardouin. + +--C'est justement ce qui m'en plait. + +--Il fera absurdites sur absurdites! + +--Tant mieux. + +--Il est d'un entetement a toute epreuve + +--A merveille! + +--Il n'ecoutera aucun conseil. + +--Bravo! + +--Il est meme capable de montrer du talent, pour nous contredire. + +--Pour cela, je l'en empecherai bien. + +--Comment? demanda Pierre Vardouin. + +Il y avait, dans la maniere dont ce mot fut accentue, une telle inquietude, +un aveu si naif du merite de Francois, que Henri Montredon ne put +s'empecher de sourire. + +Tu n'ignores pas, dit-il, que Francois ferait tout au monde pour obtenir la +main de ta fille? + +--Il ne l'aura jamais! + +--On peut la lui promettre. + +--Quitte a ne pas tenir? + +--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour ou la +croix... + +--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey? + +--C'est cela meme!... Comprends alors son ardeur a conduire les travaux, a +presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assure qu'il ne +prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre. + +En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maitre de +l'oeuvre tout etourdi de cette etonnante confidence. + +Derriere la porte, il trouva Marie. + +--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout +entendu... Etes-vous contente? + +--Pas plus que ne le serait Francois, s'il eut ete a ma place. + +--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon devouement? + +--Quand on aime vraiment quelqu'un, repondit Marie d'une voix ferme, on le +defend; mais on ne le degrade pas, en le mettant dans une situation d'ou il +ne peut sortir qu'avec honte et deshonneur. + +--Il fallait bien mentir un peu... + +--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause, +dit noblement Marie. Et moi qui aime Francois de toutes les forces de mon +coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui +accorderais pas un regard de pitie, s'il devait oublier, en faisant un +marche indigne, ce qu'il doit a Dieu et a son art. + +Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, a la pensee du role humiliant +qu'on voulait faire jouer a Francois. + +Le lendemain, le soleil se leva radieux a l'horizon. L'espace qu'il allait +parcourir s'etendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait +que le ciel eut voulu celebrer sa bienvenue en ecartant tout ce qui pouvait +nuire a son eclat. + +Lorsque Francois se reveilla, ses yeux furent eblouis par un rayon de +soleil qui, apres avoir traverse la fente d'un des contrevents, venait se +briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta a terre, presque +honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenetre. Une +brise tiede et chargee d'aromes penetra dans l'appartement. Le jeune homme +aspira avec force cet air vivifiant. + +--La belle matinee! s'ecria-t-il en promenant lentement son regard sur +l'azur du ciel. + +--Helas! la journee ne lui ressemblera pas! dit tristement la mere de +Francois, qui s'etait approchee sans bruit. + +Francois saisit les mains de sa mere dans les siennes. Dieu sait seul ce +qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le +regard qu'ils echangerent tous les deux. Cette nouvelle emotion allait +peut-etre ebranler la resolution du jeune homme. Ses reves d'avenir, ses +projets de voyage, le mystere d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus +pour lui le meme charme qu'au moment de la colere. Il sentait tout ce qu'il +allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa +rapidement dans sa memoire les evenements de la soiree. La conduite de +Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se +reconnaissait meme des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eut consenti a +faire les premieres avances. La perspective d'une telle humiliation lui +rendit toute son energie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses +vetements et ceux de sa mere. Il le jeta sur son dos, empoigna le baton +dont son pere se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus +grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer: + +--Ma mere, dit-il, voici l'heure ou les travailleurs se rendent aux champs. +Il est temps de partir. + +La veuve se cacha la tete dans les mains. + +--Partons, ma mere! reprit Francois d'un ton moins assure. + +La pauvre femme ne repondit pas; elle eclata en sanglots. Son fils lui +tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes. + +--Mere, dit-il tout bas, de maniere a ne rien laisser voir de la douleur +qui le suffoquait, venez-vous? + +--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prete +aux anges. + +Francois et sa mere, dans leur foi naive, crurent en effet que, touche de +leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers. + +Ils se retournerent et, surpris, reconnurent Marie. + +La jeune fille etait encadree dans la baie de la porte, au milieu de la +vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque +joyeuse petite fleur de clematite. Elle etait rayonnante de beaute. Placee +ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison +a une epoque plus rapprochee de nous, a ces portraits de jeunes femmes, que +les artistes du dix-huitieme siecle se plaisaient a entourer de guirlandes +de fleurs. + +Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault. + +--Mechants! disait-elle en pleurant, mechants qui vouliez abandonner votre +petite Marie! + +Francois etait reste sur le seuil de la porte. Tout a coup il poussa un +grand cri et rentra precipitamment dans la chambre. + +--Qu'y a-t-il? demanderent les deux femmes. + +--Pierre Vardouin! s'ecria Francois hors de lui. Il s'avance de notre cote. + +--Quel malheur si mon pere me surprenait ici! dit Marie. + +--Venez! lui dit la veuve Regnault. + +Elle l'entraina dans la chambre voisine. + +Lorsqu'il vit le maitre de l'oeuvre entrer d'un pas resolu dans la maison, +Francois porta instinctivement la main a son coeur, comme pour en comprimer +les battements. Il etait trop jeune, et ses passions etaient trop vives +pour que son emotion echappat a un oeil aussi exerce que celui de Pierre +Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le defi; mais elle etait +pleine de noblesse et de fierte. Il se decouvrit, par respect pour les +cheveux blancs du maitre de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une +explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune +homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait, +d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avanca donc a sa rencontre en lui +tendant la main. + +--Francois, dit-il, l'offense etait grave,--je le sais,--mais irreflechie. +Voici la main qui vous a frappe. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un +ami qui reconnait ses torts? + +Le jeune homme repondit par une etreinte cordiale, mais tout en conservant +une certaine retenue et sans manifester d'etonnement. Cette froideur deplut +au maitre de l'oeuvre. + +--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il. + +--Dieu m'en preserve! dit Francois. Seulement j'ai peine a croire que je +doive la visite de Pierre Vardouin a un but desinteresse. J'attends donc +l'explication de sa demarche. + +--Tu as vraiment une penetration remarquable pour ton age, Francois. +Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier? + +--Non! repondit Francois avec fermete. Vous me rendez votre amitie, et je +vous en suis reconnaissant. Mais quant a travailler sous vos ordres, +jamais!... Voyez plutot, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son baton +de voyage, je me disposais a partir. + +Un eclair de joie illumina le visage severe de Pierre Vardouin. + +--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la +peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il +etait l'occasion. + +Mais une reflexion le ramena a sa premiere idee. Si Francois quittait le +pays, Henri Montredon choisirait peut-etre quelque habile entrepreneur, +dont l'amour-propre tiendrait a surpasser la renommee de Pierre Vardouin. +Au contraire, s'il obtenait pour Francois la direction des travaux de +Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il +l'ecraserait sous ses pieds, plutot que de permettre a son talent de se +deployer. + +--Tu tiens a ton independance? reprit-il en s'adressant au jeune homme. + +--Je suis lasse d'obeir. + +--Et si tu commandais a ton tour? + +--Oh! cela n'arrivera jamais! + +--Plus tot que tu n'oserais l'esperer. + +--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas serieux? + +--Tellement serieux que je viens t'offrir le baton de maitre de l'oeuvre. + +--Quoi! s'ecria Francois, le front rayonnant d'esperance, je conduirais des +ouvriers, je construirais des eglises! Tous mes reves, toutes les belles +choses que j'ai concues, que j'ai meditees, je pourrais leur donner une +forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me +ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusat pas la main +de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible, +je ne suis qu'un insense; et vous-meme, vous ne pouvez vous empecher de +rire de ma folie! + +--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien +l'expression de la verite que voila Henri Montredon... + +--Tout pret a vous saluer du titre de maitre de l'oeuvre, dit le nouveau +venu en entrant. + +--Ah! s'ecria Francois. + +Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main a son protecteur et le +remercia par un regard eloquent. + +--J'espere que tu nous construiras une belle eglise, dit Montredon en lui +frappant amicalement sur l'epaule. + +Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait. + +--Oh! repondit Francois, je vous ferai quelque chose de beau! + +--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref delai pour +construire ton eglise. + +--Combien de temps? + +--Je ne sais au juste, repondit Pierre Vardouin assez embarrasse du silence +d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie? + +--Plus que la gloire! + +--Eh bien, je te l'accorderai en mariage... + +Le jeune homme tomba aux genoux du maitre de l'oeuvre. + +--Le jour ou l'on posera la derniere pierre de l'eglise de Norrey. + +--Cependant, dit Francois, je ne puis sans un temps raisonnable... + +--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hateras les travaux, tu presseras les +ouvriers. Rien n'est impossible a l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur +ma parole. Voila mes conditions! + +--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assuree en entrant dans la +chambre avec la veuve Regnault. + +Pierre Vardouin devint horriblement pale. Il voulut saisir sa fille et +l'entrainer. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers Francois, le +prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attache a la +muraille. Les spectateurs de cette scene etaient sous le coup d'emotions si +violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colere, +son etonnement ou son admiration. + +--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ a +Francois. Quelle expression de souffrance! quelle resignation divine! +quelle sublime bonte dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler +une matiere ingrate, de facon qu'il en ressortit un si poignant embleme de +la passion de Jesus, celui-la,--n'est-ce pas,--devait etre un merveilleux +sculpteur, un des princes de son art? Non, c'etait un simple ouvrier. Eh +bien! le fils de cet homme inspire vient d'etre nomme maitre de l'oeuvre. +Et ce fils... c'est vous, Francois; car ce Christ est l'ouvrage de votre +pere. Ferez-vous injure a sa memoire? oublierez-vous ses lecons? +consentirez-vous a faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non, +Francois!... Que votre travail merite l'admiration des hommes; que votre +amour pour moi devienne une source feconde d'inspirations; qu'il ne soit +pas une entrave au developpement de votre genie. Ne vous pressez pas, +consacrez a votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien +attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ, +de ne jamais donner ma main a un autre que vous! + +Le rayonnement du bonheur illuminait le front de Francois. Il tomba aux +genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de +baisers. Mais la jeune fille se deroba a ces marques d'amour et, se +tournant resolument du cote de Pierre Vardouin: + +--Mon pere, dit-elle, je suis a vos ordres. + +Son assurance, la fierte de son attitude en imposerent au maitre de +l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras a sa fille et sortit, apres +avoir jete sur Francois un regard ou se peignait toute sa haine. + + + + +V + +Deux martyrs. + + +Huit ans s'etaient ecoules depuis le serment de Marie. Son fiance avait +noblement repondu a son religieux enthousiasme. La tour de l'eglise de +Norrey s'elevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus +elances. + +Rien de mieux ordonne que l'ensemble de l'edifice; rien de plus elegant, de +plus acheve que ses moindres details. On n'y voyait pas les lourds et +massifs piliers de l'epoque romane; on n'y voyait pas les formes +contournees, les tours de force qui, plus tard, caracteriserent +l'architecture dite _flamboyante_. C'etait un des types les plus heureux de +cette belle periode du treizieme siecle, dont la Sainte-Chapelle est +l'ideal. La, tout est si bien prevu que l'oeil n'est blesse par aucune +defectuosite; tout est si bien a sa place, qu'on ne saurait ajouter ni +retrancher le plus petit ornement sans nuire a l'effet general. Les +colonnettes s'elancent legerement, des deux cotes du choeur, pour se +rejoindre a la voute et s'y epanouir en un gracieux bouquet, comme ces +fusees qui decrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par +une gerbe de feux du Bengale. La tenuite des piliers ne vous cause aucun +effroi; car ils sont aussi solides qu'elegants. Ils ne ressemblent pas a +ces geants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des +jambes amaigries, mais a ces hommes bien proportionnes, dont chaque partie +du corps s'est logiquement developpee. + +Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau +et de l'utile, voila ce qui fait le charme et le prix de la petite eglise +de Norrey. + +Au moment ou nous retrouvons Francois, le jeune maitre de l'oeuvre etait au +milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de +lui, sans que l'idee de les surveiller ou d'ecouter leurs propos vint +troubler sa reverie. Appuye contre un bloc de pierre, les yeux fixes sur le +corps carre de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que +l'edifice fut dignement couronne, le jeune homme semblait abime dans de +profondes reflexions. Une expression de mortelle tristesse etait repandue +sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il +demeurait, les bras croises, immobile, et dans un morne accablement. Son +travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs +n'avait-il pas ete la source? + +Huit longues annees s'etaient passees depuis la promesse de Marie. On lui +avait defendu de la voir. La pauvre fille etait enfermee ou surveillee. +Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors +de la maison. Impossible de le flechir, impossible meme de parvenir jusqu'a +lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs +reprises, Francois avait envoye sa mere chez le maitre de l'oeuvre de +Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas +l'ecouter et lui ferma sa porte. Helas! la pauvre femme n'eut point +l'occasion de tenter une nouvelle epreuve; une courte maladie l'enleva a +l'affection de son fils. + +Ce fut pour Francois le plus affreux des malheurs. Prive de l'amour de +Marie, prive des consolations de sa mere, il eut un horrible vertige, en se +sentant reduit a ses seules forces morales. Pas un etre qui s'interessat a +lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la +nourriture du coeur; personne a aimer! + +Le jeune homme fut arrache a ses sombres pensees par une petite altercation +qui venait de s'elever entre ses ouvriers. + +--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de +s'extenuer a polir des cailloux, pour que le diable s'amuse a les mettre en +morceaux. + +--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier. + +--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'eglise cette nuit? demanda +un troisieme. + +--Pas moi, certes! + +--Ni moi. + +--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour +affronter les esprits de l'enfer. + +--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la +compagnie. + +--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses serieuses, repondit +Greffin visiblement contrarie. + +--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portee hier soir +dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort a propos pour empecher +une querelle. + +--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait +de mieux! + +--Eh bien, voila! dit le sculpteur. + +Et il se frappa le cou du tranchant de la main. + +--Elle est brisee? demanderent les ouvriers en choeur. + +--On lui a tranche la tete! repondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il, +que Kerlaz avait recu l'ordre de passer la nuit dans l'eglise. Je +m'appretais a y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garcon +s'est avance a ma rencontre avec une mine a faire trembler. Une bosse +affreuse lui cachait la moitie d'un oeil. + +--Il est tombe? demanda-t-on. + +--Non; mais il s'est battu. + +--Avec qui? + +--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il parait qu'il +s'eclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il +prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui +est un rude compere et qui n'a pas peur, s'est approche de lui tout +doucement. Mais au moment ou il allongeait la main pour l'empoigner, il a +recu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux: +bonsoir! l'esprit etait parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je +ne tiens pas a etre defigure, j'ai pris la ferme resolution de ne pas +monter la garde dans l'eglise. + +--Je vous eviterai cette peine, dit Francois qui s'etait approche du groupe +des parleurs. Je veillerai moi-meme, cette nuit, a la surete de l'eglise. +J'entends que desormais il ne soit plus question de toutes ces histoires +ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin +de vous. + +Francois s'avanca a grands pas vers la maison qu'il occupait a l'extremite +du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il +s'approcha d'une table et se mit a ecrire, sous la dictee de son coeur. Il +ferma sa lettre et la donna a l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le +seuil de la porte. + +--Morbrun, lui dit-il d'une voix emue, vous connaissez la maison de Pierre +Vardouin. Courez a Bretteville, et tachez de remettre ce billet entre les +mains de Marie. + +--Mais vous n'ignorez pas que le maitre de l'oeuvre ne permet a personne +d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille? + +--Je m'en rapporte a votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce +billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent. + +Francois s'assit sur un banc place devant la maison et regarda s'eloigner +Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidite d'un +lievre poursuivi par une meute. + +Ce n'etait pas un garcon a sentiments bien vifs. La tete jouait un plus +grand role que le coeur dans son affection pour Francois. Homme d'esprit +lui-meme, il se faisait un honneur d'obeir aux volontes d'un maitre +intelligent. Bref c'etait un de ces caracteres portes naturellement au +bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutot +qu'une vertu. + +Tandis que Morbrun devorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingenieux +pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Des qu'il fut devant la +maison du maitre de l'oeuvre, il prit la desinvolture et la voix d'un homme +avine. Tout en trebuchant et maugreant a la facon des ivrognes, il vint +rouler avec force contre la porte exterieure. Le bruit de sa chute attira +du monde. Une fenetre s'ouvrit au-dessus de lui. + +--Qui est la? dit une voix de jeune fille. + +--Quelqu'un qui desirerait parler a Pierre Vardouin, repondit le sculpteur +avec accompagnement de fioritures d'ivrogne. + +--Il est sorti. + +--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur +ses jambes. + +Puis, tirant la lettre de sa poche: + +--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a +charge de vous remettre. + +Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais +la fenetre etait trop elevee au-dessus du sol. Alors elle ota prestement le +cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une +minute le cordon fut descendu, la lettre attachee et introduite dans la +chambre. Marie fit un geste de remerciment a Morbrun et referma la fenetre. +Son coeur battit violemment, quand elle decacheta la lettre; et ses yeux se +remplirent de larmes, a mesure qu'elle avancait dans sa lecture. Voici ce +que lui disait Francois: + + "Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse? + Pensez-vous toujours a votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez + imaginer combien de fois j'ai maudit le jour ou je me suis engage, + au pied du Christ, a meriter votre estime et celle des hommes! Que + me sert la gloire? Cette vaine renommee, je la donnerais pour un + instant passe aupres de vous. On repete autour de moi que mon + oeuvre est belle. Les meres seraient jalouses de voir leurs enfants + recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous + ces eloges que j'avais tant desires, loin de me satisfaire, ils me + brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement + mon travail, ils semblent par cela meme m'eloigner encore de vous. + Moi qui aurais voulu passer ma vie aupres de vous! Moi qui n'aurais + demande pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre! + + "Il ne m'est donc plus permis d'ecouter votre voix, de serrer votre + main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif + d'affection; mon ame est pleine de douleurs, et je n'ai personne + avec qui pleurer!... Ma mere, ma pauvre mere! elle n'est plus la + pour me donner des consolations. Je n'ai meme plus la force de la + resignation. Je me sens tout pret a blasphemer. Je ne sais quelle + voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute, + l'inquietude me torturent a chaque heure du jour et de la nuit. + J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est + deja plus un pressentiment. On m'a dit que votre pere veut vous + marier. Ce bruit-la est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime + de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre pere vous + enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force + a l'autel. Cette pensee me brise le coeur, et je ne me sens plus + maitre de ma volonte. Marie, ayez pitie de moi! Il faut que je vous + parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe, + dussiez-vous vous attirer la colere de votre pere. Ce soir, je vous + attendrai aupres de l'eglise de Norrey. Venez, lorsque le soleil + aura disparu a l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre + ami... + + "Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est + quand il desespere de vous voir. Votre presence le guerira. Ne + craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mere elle-meme nous + entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos + pieds, a cote de celle de mon pere. Adieu, Marie! Pardonnez-moi; + mais ne me refusez pas!" + +La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner a l'emotion que lui +causaient les plaintes de Francois. On venait de refermer brusquement la +porte de la rue, et les pas de son pere resonnerent pesamment sur les +degres de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de +passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin etait deja dans la +chambre. + +--Ces pleurs-la n'auront donc pas de fin? dit le maitre de l'oeuvre d'une +voix dure. + +--Je pensais aux jours de mon enfance, repondit Marie en essayant de +sourire. + +--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander +au passe, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu +connaitras le prix des larmes. + +--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie. + +--Voila precisement le mal, continua Pierre Vardouin en deposant son +manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et +abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise education! Ils n'ont plus de +courage dans les jours malheureux. + +--Il y a des exceptions, soupira Marie. + +--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberte peut-etre? + +--Vous m'enfermez a clef. + +--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gre de ta franchise. J'oubliais +que les filles se fatiguent de l'autorite paternelle, quand elles ont +depasse vingt ans. + +En disant cela, Pierre Vardouin se mit a sourire. Marie, encouragee par son +air affable, eut une lueur d'esperance. Elle courut vers son pere et lui +fit mille caresses. + +--Vraiment! mon pere, dit-elle en cherchant a lire dans ses yeux, vous +auriez l'intention?... + +--De te marier... Qu'y a-t-il la d'etonnant? + +Marie poussa un cri de joie. Cette revelation repondait au plus cher de ses +desirs. + +--Tu consens donc a quitter ton vieux pere? dit le maitre de l'oeuvre en +passant doucement la main dans les cheveux de sa fille. + +--Tot ou tard, mon pere, il le faudra bien. + +--Et: mieux vaut tot que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le +proverbe. + +Marie ne chercha point a repondre a cette plaisanterie. Elle se serait +d'ailleurs mal defendue. Son visage etait rayonnant. + +--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle a son pere. + +--Aujourd'hui meme. + +--Il vous a dit combien il a souffert? + +--Sans doute. Le pauvre garcon attendait depuis si longtemps. Il s'est jete +a mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: "Dans peu de jours, lui +ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des +hommes." + +Les joues de Marie se couvrirent d'une paleur mortelle. + +--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse. + +--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'echevin. + +--Ce n'est pas lui! s'ecria la jeune fille en laissant tomber sa tete dans +ses mains. Ah! vous etes cruel, mon pere. + +--Quoi! tu pensais encore a l'autre? + +--Il a ma parole, repondit simplement Marie. + +--Il n'y tient guere, crois-moi. S'il t'aimait sincerement, est-ce qu'il +aurait mis huit ans, et plus, a construire l'eglise de Norrey? + +--Il n'a fait que son devoir. + +--Oui; mais il est plus epris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant. +On le salue du nom de maitre illustre; tout Bretteville va admirer son +travail... On me delaisse moi! pour ce miserable apprenti, qui sait a peine +begayer son art... La fumee de l'orgueil lui derobe le souvenir de ce qu'il +nous doit. Il reve deja une alliance plus relevee. Il te dedaigne. + +--Je ne le crois pas. + +--Il ne pense plus a toi; j'en ai des preuves. + +Indignee de la conduite de son pere, Marie fut tentee de le confondre en +mettant sous ses yeux la lettre de Francois. Mais elle s'arreta a temps, +dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant. + +--Quel est donc le merite de Francois? poursuivit Pierre Vardouin. On lui +prodigue les eloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il +de la naissance? + +--Mais je l'aime! s'ecria Marie d'un ton dechirant. + +Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille etait +attache a la satisfaction de son amour pour Francois. Son premier, son bon +mouvement, celui que lui dictait son instinct de pere, allait peut-etre lui +arracher un consentement. Marie attendait son arret en fremissant, +lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de +Pierre Vardouin et paralysa son elan genereux. + +--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que +l'eglise de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en +comparaison de celle de Francois! + +Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien +n'a plus qu'a deposer ses instruments d'experimentation en attendant la fin +du desordre. Ne doit-il pas en etre de meme du moraliste? Que viendrait +faire sa science en presence des cataclysmes du coeur humain? Sa methode, +si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages +qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'aneantir les +affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de +la statistique, qu'il constate une monstruosite de plus. + +La jalousie de Pierre Vardouin s'etait reveillee, plus active, plus +effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de hair Francois de toutes +les forces de son ame. Il embrassait dans son inimitie tout ce qui pouvait +porter quelque interet a son ancien apprenti. Il lanca un regard terrible a +sa fille et sortit en blasphemant. + +Marie profita de son absence pour s'abandonner librement a sa douleur. Il +etait trop evident a ses yeux qu'elle n'avait plus a esperer que dans la +misericorde de Dieu. Elle attendit avec resignation le retour de son pere. +Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot +ne fut echange entre le pere et la fille. Marie retenait a peine ses +sanglots. + +Cependant la nuit commencait a remplir tout de son ombre, et l'heure du +rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilege si +elle n'eut pas tente l'impossible pour aller donner des consolations a +Francois. Elle sentait elle-meme le besoin de pleurer avec lui. Son pere +sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience +febrile les moindres mouvements du maitre de l'oeuvre. + +Enfin il se leva de table plus tot que de coutume, prit son manteau et +descendit l'escalier avec precipitation. + +Au bruit epouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du +degre d'irritation de son pere. Elle s'approcha de la fenetre et le suivit +des yeux aussi longtemps que l'obscurite le lui permit. Puis elle se +demanda par quels moyens elle parviendrait a s'echapper de la maison. Ses +mouvements indecis temoignaient du peu de succes de ses recherches. Soudain +le feu de la resolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et +descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se leverent +vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance. + +--Mes pressentiments ne m'ont pas trompee! s'ecria-t-elle. Dans sa colere, +il a oublie ses precautions habituelles... Je suis libre! + +En meme temps elle attirait la porte, qui gemit peniblement sur ses gonds. + +--Il me tuera peut-etre a mon retour, pensa-t-elle, mais Francois va savoir +que je l'aime encore! + +Et la courageuse fille se mit a courir dans la direction du village de +Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher a sa +rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta precipitamment de cote et +chercha une cachette derriere une haie d'aubepine. + +Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps +a autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisees, +brillante comme un miroir d'argent qui refleterait les rayons du soleil. Au +moment ou Marie se croyait le mieux a couvert, un des gros nuages se +dechira, et des flots de lumiere se repandirent sur la route et sur la +campagne. + +Deux cris de joie signalerent cette victoire de l'astre sur les tenebres. +Dans l'homme qui lui avait cause tant d'effroi, Marie venait de reconnaitre +Francois. + +Les deux jeunes gens echangerent un rapide regard et se jeterent dans les +bras l'un de l'autre. + +--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'ecria Francois, quand il +se fut rendu maitre de son emotion. + +--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie. + +--Vous etes bonne, repondit Francois en deposant un baiser sur le front de +la jeune fille. + +--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement, +comme de grands parents. + +--Ou faut-il vous mener? + +--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre. + +--Vous exagerez... + +--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne +vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous +admirer. + +--En effet, voila huit ans que je souffre!... + +--Est-ce un reproche? dit Marie. + +--Pour cela, non, repondit Francois. Vous n'avez fait que votre devoir en +me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre pere devait-il se montrer +si impitoyable? + +--Oh! ne me parlez pas de mon pere! interrompit Marie. Soyons tout entiers +au bonheur de nous voir! + +Ils etaient arrives au detour du sentier, et l'eglise se dressait devant +eux dans toute sa magnificence. + +--Dieu, que c'est beau! s'ecria Marie. Oh! que je suis contente, que je +suis fiere de vous, Francois! + +En, meme temps elle enlaca ses deux bras autour de son cou et lui prodigua +mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes +de bonheur firent oublier a Francois ses huit annees de souffrance. Ses +yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de felicite, se promenaient +avec amour de Marie a l'edifice en construction, et ses levres cherchaient +en vain des mots qui repondissent aux sentiments qui remplissaient son ame. + +Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes beatitudes, si +fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientot suivies d'une tristesse +mortelle. Le front de Francois s'inclina, charge de langueur. + +Et n'est-ce pas le propre des natures elevees d'associer au bonheur present +un penible souvenir, de ne jamais gouter une joie, un plaisir sans y +trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, a l'aieul qui n'est +plus! + +--Que je suis heureux! s'ecria-t-il d'une voix emue... Si ma mere pouvait +partager ma joie! + +Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle apercut alors deux +petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se +rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon. + +--Prions! dit Marie en tombant a genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir +oublie les morts. + +--Marie, s'ecria tout a coup Francois, n'avez-vous pas entendu du bruit? + +--Je ne sais. Mais je ne puis m'empecher de trembler. Il me semble que la +nuit est glaciale. L'obscurite augmente de plus en plus... J'ai peur, +Francois! + +--Tranquillisez-vous; je suis la pour vous proteger, repondit le jeune +homme en couvrant Marie d'un epais manteau qu'il avait tenu jusque-la sur +son bras. + +--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et separons-nous. Mon +pere peut rentrer d'un instant a l'autre. Vous figurez-vous bien sa colere, +s'il ne me trouve pas a la maison? + +--On jurerait qu'il y a de la lumiere dans la tour, interrompit Francois. + +--C'est peut-etre un reflet de la lune, dit Marie. + +--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme. + +Il se dirigea vers l'eglise. + +--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix. + +--Les ouvriers, continua Francois, pretendent que ce sont des esprits. Je +croirais plus volontiers a la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais +bientot avoir sonde ce mystere. + +--Ne vous exposez pas! s'ecria Marie en cherchant a retenir son ami. + +--Ne craignez rien, repondit-il. Je serai bientot de retour. + +A ces mots, il entra resolument dans l'eglise et prit un ciseau laisse la +sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin. + +Marie l'avait suivi dans la nef, en proie a une vive terreur. Elle +s'agenouilla sur une dalle et commenca une fervente priere. Le jeune homme +montait rapidement les marches du petit escalier de la tour. + +Arrive au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui +lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses +doigts. Francois ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna +fortement le bras de l'inconnu et l'entraina avec vigueur. + +--Je te tiens enfin! s'ecria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu +n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te +nommes. + +Le prisonnier sortit de la penombre et parut dans un demi-jour. Le jeune +homme lacha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi. + +C'etait Pierre Vardouin. + +Il y eut quelques minutes d'un silence mortel. + +--Que faisiez-vous la a cette heure? demanda enfin Francois, dont la +poitrine se soulevait par bonds violents. + +--N'est-il pas permis au maitre de visiter le travail de son eleve? + +--Mais vous brisiez des sculptures! reprit Francois avec indignation. Vous +n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de +Marie! + +--Proclame partout que ton eglise a ete construite sur mes plans, dit +Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie a l'autel. + +--Que je fasse cette infamie? s'ecria le jeune homme, chez qui l'orgueil de +l'artiste se reveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir! + +--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux. + +Et, plus prompt que l'eclair, il se precipita sur le jeune homme, qu'il +etreignit de ses bras nerveux. Francois, pris a l'improviste, n'eut pas le +temps d'opposer de resistance. Il fut souleve et porte sur le bord de la +plate-forme. + +--Reflechis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abime. + +Francois ne repondit pas. Il avait reussi a degager celle de ses mains qui +tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre +Vardouin, qui lacha prise. Et Francois roula dans le vide. Son corps +rencontra un restant d'echafaudage, s'y arreta un instant, puis rebondit et +vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd. + +Cependant la lune eclairait de ses tristes reflets l'interieur de l'eglise. + +Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongee de Francois +la frappa de terreur. Elle se leva, pale comme une morte, et s'approcha, en +chancelant, de la porte qui donnait acces a la tour. + +Au moment ou elle mettait le pied sur la premiere marche, la figure sombre +de Pierre Vardouin s'offrit a ses regards. Elle faillit tomber a la +renverse; mais elle retrouva subitement toute son energie a la pensee du +danger que Francois avait couru. Et saisissant une des mains du maitre de +l'oeuvre: + +--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de Francois? + +--Le malheureux s'est tue! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux +sous le regard penetrant de sa fille. + +Marie bondit hors de l'eglise et courut au pied de la tour. + +Le corps de Francois etait etendu a terre. Sa tete reposait sur le tertre +d'une tombe, comme s'il se fut endormi pour toujours sur la couche des +morts. + +Marie se jeta a genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme. + +--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine +expression de reconnaissance. + +--Qui est la? soupira faiblement le jeune homme. + +--C'est moi; c'est votre Marie. + +--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les +yeux. + +--Ne parlez pas ainsi! repondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant +que votre tete repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir... +Oh! personne ne m'enlevera mon tresor! + +--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre +eglise, je ne l'acheverai donc pas?... Que personne ne la termine... +qu'elle reste inachevee, comme ma destinee! + +--Si vous m'aimez, Francois, vous reprendrez courage... Mon pere est parti +pour chercher du secours... + +--Votre pere! s'ecria Francois avec horreur. + +--Quoi? dit Marie plus pale que son amant. + +--Je lui pardonne tout, murmura Francois. + +Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait +epuise, et sa tete retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille. +Folle de douleur et d'amour, Marie serra Francois contre sa poitrine et lui +donna un baiser brulant. Le jeune homme se ranima sous cette etreinte +passionnee, et ses yeux reprirent tout leur eclat. + +--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi. + +--Je vous abandonnerais!... + +--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous epargner cet horrible +spectacle. + +--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore? + +--Mon pere etait ainsi quand il tomba du haut de son echafaudage. Il nous +parla avec force... puis... tout d'un coup... + +--Oh! vous me desesperez, Francois! s'ecria Marie en eclatant en sanglots. + +--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit Francois. Toutes ces etoiles +qui brillent au-dessus de nos tetes, ce sont les cierges de mes +funerailles, les funerailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien +vivre, vivre pour vous, pour mon eglise, pour ces beaux astres! Nous +aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous +reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'eglantier +ou vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous +les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main, +Marie... Encore un baiser! + +Marie approcha ses levres de celles du jeune homme. + +Quand elle releva la tete, l'ange de la mort avait passe entre les deux +amants; et l'ame de Francois etait allee rejoindre celle de sa mere. + +Absorbee qu'elle etait dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son +pere qui revenait de laver sa blessure a une source voisine. Pierre +Vardouin l'ayant appelee, elle leva vers le maitre de l'oeuvre ses yeux +egares. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait +d'apercevoir le front meurtri de son pere; et, de la, son regard s'etait +abaisse fatalement sur le ciseau que Francois tenait encore dans la main +droite. + +L'affreux mystere s'etait fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri +d'horreur et tomba presque inanimee aux pieds de Francois. + + * * * * * + +Marie eut le malheur de survivre a son amant. A cette epoque, on n'avait +pas encore appris a se soustraire au desespoir par une mort volontaire. + +Douce, affectueuse comme par le passe, la jeune fille continua d'habiter +sous le meme toit que son pere. Plus elle le voyait triste et ronge par les +remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En presence d'un +tel devouement, le maitre de l'oeuvre vecut dans la persuasion que sa fille +ne se doutait pas de l'affreuse verite. + +Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire a l'idee de voir les plus +belles annees de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitie +de sa victime. Il voulut lui preparer un avenir heureux. + +Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se revolta. Elle repondit +simplement: + +--L'eglise de Norrey n'est pas achevee. C'est la le delai que vous m'aviez +impose pour mon mariage. J'attendrai! + +Ce refus porta un coup funeste au vieux maitre de l'oeuvre. Ses facultes +baisserent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risee et le jouet +des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle +consentait a mettre ses robes de fete pour amuser le pauvre insense. + +Il y a certes plus de grandeur a supporter une telle existence qu'a monter +sur le bucher des persecutions; et les martyrs, dont les religions ont le +plus le droit de s'enorgueillir, sont peut-etre ceux-la meme qui ont le +courage de vivre tout en ayant la mort dans l'ame. + +A partir de la mort de son pere, le temps que Marie ne consacra pas a +visiter les malheureux, elle le passa a prier sur la tombe de Francois. +Souvent, apres l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas +vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc +de gazon ou nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de +Francois. Alors sa pensee se reportait vers ces temps de bonheur et +d'esperance, et des larmes ameres coulaient de ses yeux. + +Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de predilection, ou +promener nos regrets et exhaler notre douleur? + +On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes, +pendant que l'on preparait le navire qui devait proteger sa fuite, tournait +souvent ses regards du cote de la ville eternelle. Que lui disaient alors +ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son +front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses +yeux humides, il semblait lui demander d'abreger son supplice. + +La priere de Marie fut mieux entendue de la Divinite que celle de +l'ambitieux. + + * * * * * + + + + +EPILOGUE. + +Visite chez l'ex-magistrat. + + +--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas ete achevee, dit Leon en +sortant du cimetiere. Elle attend encore sa pyramide. + +--Les dernieres volontes de Francois ont ete respectees, repondit M. +Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son +chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'apres le mauvais etat de la toiture. + +--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit +Victor... Si l'on repandait le bruit que l'ame de Francois vient se +plaindre le soir du triste delabrement de son eglise? + +--J'y songerai, repondit M. Landry en souriant. Vous avez la une excellente +idee. + +Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de +Bretteville. Lorsqu'ils furent arrives a l'extremite du village, leur +cicerone s'arreta devant une maison de peu d'apparence precedee d'un +jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie a la bonne deesse des +fleurs. + +--Voila mon Eden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous +pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la +science... + +Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres a la vieille +Marianne, sa cuisiniere. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le +bonheur qu'un solitaire, retire volontairement du monde, doit gouter +lorsqu'il est arrache a ses meditations par des amis qu'il estime. + +--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs tailles en forme de +pyramide? Mauvais gout, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a +laisses mon pere, tels je les ai conserves. Le brave homme aimait a tailler +ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'etait de +mode a l'epoque. Par esprit d'imitation, peut-etre aussi pour conserver a +cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me +suis mis a prendre de grands ciseaux et a faire la toilette de ces pauvre +ifs. + +A cet instant, la cuisiniere cria du seuil de la porte: + +--Monsieur est servi! + +--En ce cas, messieurs, je vous invite a me suivre au refectoire, dit M. +Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras. + +La salle a manger de M. Landry etait simple, mais d'un gout parfait. + +On y voyait un dressoir en vieux chene, admirablement sculpte, une table +monopode avec des guirlandes de fleurs egalement taillees dans le bois, des +chaises a pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le meme +style, quatre tableaux representant les saisons et plusieurs vases du +Japon, places sur la cheminee. + +Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis +que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui +l'entouraient. + +La conversation s'engagea sur ce ton demi-serieux, demi-plaisant, qui a +tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art, +de la litterature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eut paru bien +fade a plus d'un de nos poetes a la mode et peut-etre helas! a plus d'une +de nos jolies femmes. + +Les deux artistes se retirerent dans leur chambre, enchantes de leur hote. +Ils ne tarderent pas a s'endormir et leur imagination, echauffee par un +repas excellent, les fit assister a des scenes etranges qui auraient pu, a +elles seules, defrayer tout un conte d'Hoffmann. + +Leon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide +et commencer autour de lui une ronde devergondee; Victor voyait avec effroi +la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher +le poisson que Neptune tenait a la main et le jeter dans la poele a frire. + +Ils etaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa a leur +porte. Ils se reveillerent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la +chambre. + +--Voila comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi +m'est-il arrive souvent de manquer le depart des voitures. + +--Quoi! la voiture serait passee? s'ecrierent les deux jeunes gens en +sautant a bas du lit. + +--Oui. Vous etes mes prisonniers. + +--Et le geolier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir, +repondit Leon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous +faisait un devoir de partir aujourd'hui. + +--Mais la voiture? objecta M. Landry. + +--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seigliere, +dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons a pied. + +--Alors je vous accompagnerai. + +--Nous n'y consentirons jamais... + +--L'exercice est salutaire a tout age, interrompit M. Landry. Pendant que +vous acheverez votre toilette, j'improviserai un dejeuner. + +Trois heures apres, nos voyageurs arrivaient aux premieres maisons de +St-Leger. M. Landry s'arreta et saisit avec emotion les mains des deux +artistes. + +--C'est ici qu'il faut nous separer, dit-il tristement. + +--Deja! s'ecria Victor. + +--Vous etes fatigue? dit Leon. + +--Il m'est penible de vous quitter, repondit M. Landry, car je commencais a +vous aimer. Je me serais bientot arroge le droit de vous donner des +conseils; de vous dire, a vous, Leon, de combattre avec energie votre +malheureuse disposition au decouragement; a vous, Victor, de savoir mettre +parfois un frein a votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Helas! +mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait +jamais se quitter et se quitter aussitot, n'est-ce pas la vie? Nous aurions +le ciel sur la terre si les ames qui sympathisent entre elles n'etaient +jamais condamnees a se separer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le +bras dans la direction du cimetiere de St-Leger, encore doit-on se croire +heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle separation. + +Les deux artistes n'insisterent pas davantage pour retenir M. Landry. + +Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux. + +Ils lui serrerent une derniere fois la main, lui dirent un dernier adieu et +se remirent tristement en route. + + * * * * * + + + + + + +L'HOTEL FORTUNE + + + + +I + +Le Reve. + + +A moitie route environ de Caen a Bayeux, le voyageur qui se dirige vers +cette derniere ville rencontre sur la droite, au bas de deux cotes assez +roides, une maison dont la facade, tournee du cote du chemin, regarde une +prairie qui semble s'etendre a perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le +site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les +yeux de l'aspect monotone des terres en labour. + +Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui +separe la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentee par un petit +ruisseau, les canards jouissent des delices du bain, tandis que les porcs, +moins delicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des +engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou +replie et cache sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue +aupres de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris +avant de lui donner le dernier coup de dent. Aupres de la barriere, c'est +un chien de garde qui tend sa chaine en aboyant. + +Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un ane ne semble +preoccupe que du soin de se laisser vivre. Il reve, bien decide a +n'abandonner sa meditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence. +Mais voila que l'apparition de la redoutable maitresse Gilles vient jeter +l'alarme dans son coeur. Rien a l'exterieur ne trahit son emotion; il +demeure impassible. Mais tout porte a croire qu'il a perdu le fil de ses +idees; l'etude de la philosophie exigeant une parfaite possession de +soi-meme. + +--Bah! s'ecrie la grosse fermiere avec etonnement, Jacquot est deja revenu +des champs! Il est meme debride, comme si cette paresseuse d'Elisabeth +s'etait levee avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est a n'y +pas croire! + +Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arriere pour +chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne +d'Audrieu. + +--Elisabeth! Elisabeth! cria maitresse Gilles d'une voix qui retentit dans +la cour et dans tous les coins de la maison. + +--Que voulez-vous, maitresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la +moitie du corps en dehors de la fenetre de la mansarde. + +--Vous etes bien matinale aujourd'hui! repondit maitresse Gilles. + +--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une +ironie dans ces simples paroles... je suis prete a l'instant. + +--Tres-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la +ville, repliqua la fermiere. + +--Je m'habille pour la premiere fois. + +--Par l'ame de feu ma mere! j'aurais du m'en douter! s'ecria maitresse +Gilles avec colere; la paresseuse!... la paresseuse! + +Tandis que la fermiere exhalait sa rage dans de vehementes imprecations, +Elisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour. + +--Me voila, dit la jeune fille en s'avancant timidement vers sa maitresse. + +--Vous voila! vous voila! Vous attendez peut-etre qu'on vous complimente? +reprit maitresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui +se leve deux heures apres le soleil pour aller traire les vaches! Vous +n'etes qu'une faineante, une propre a rien, qui n'a pas honte de voler le +pain d'honnetes gens! + +--Maitresse, j'etais souffrante... + +--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye +dix ecus tous les ans, a la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante? +s'ecria maitresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui +aient le temps d'etre malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre +espece doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre, +moi? continua maitresse Gilles en appuyant fierement ses deux poings sur +ses hanches, de maniere a faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais +recule devant la besogne ou regrette que la moisson fut trop abondante? +Ai-je bonne mine, oui ou non? Voila pourtant soixante ans que je me passe +du medecin; et j'espere bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le +lendemain du jour ou je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la +luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce +que, si vous savez etre coquette avec les garcons, vous n'apprendrez jamais +comment il faut travailler pour elever sa petite famille et lui laisser du +pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle la-haut. + +Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Elisabeth courba +la tete et se mit a pleurer. + +--Des larmes maintenant! s'ecria la fermiere. Ah! pleurez donc; et croyez +que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maitresse Gilles, +allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner a entendre que je ne saurais +pas m'attendrir a l'occasion: j'ai pitie des boiteux, des manchots et +surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras, +on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumone que +de ne pas faire sa besogne! + +--Maitresse Gilles, repondit Elisabeth en s'essuyant les yeux du coin de +son tablier, je tiens a gagner le pain que je mange... + +--On ne s'en apercoit guere! + +--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mere... + +--Ce n'est pas un mal de penser a sa mere, interrompit maitresse Gilles sur +un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voila deja trop +de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider a seller +Jacquot... Mais ou diable est-il? Je suis sure de l'avoir vu la, a deux pas +de moi, il n'y a pas cinq minutes. + +--Je l'apercois, dit Elisabeth en allongeant le doigt dans la direction +d'une charrette placee a l'autre extremite de la cour. + +--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maitresse Gilles. +Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin... +Courez vite. + +La jeune fille essaya d'executer les ordres de la fermiere. Mais elle fut +bientot obligee de s'arreter. Elle sentait que les jambes lui manquaient, +et elle appuya la main contre son coeur, de maniere a en comprimer les +battements. Ce que voyant, maitre Jacquot, en tacticien consomme, laissa +maitresse Gilles s'approcher a deux pas de lui, s'embarrasser les jambes +dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou. +Aussitot il ne fit qu'un bond et decampa, par l'espace qui restait libre, +entre la haie du jardin et la charrette. Maitresse Gilles poussa un cri de +colere en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de +la cour. Mais le malin animal avait tort de se rejouir sitot de sa +victoire. Un garcon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par +derriere, le saisit fortement a la croupe et le tint dans cette position +humiliante jusqu'a ce que maitresse Gilles et Elisabeth eussent apporte les +cannes[1] a lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa +dans les dents. + + [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en + basse Normandie pour traire les vaches.] + +--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit severement +maitresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille. +Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller a pied. + +Trop prudente pour repondre et trop fiere pour recevoir des ordres +humiliants, Elisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas +avoir entendu la derniere injonction de sa maitresse. Elle passa les guides +a son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derriere elle +le recalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivee au haut de la +cote, moitie pour reprendre haleine, moitie pour s'abandonner a ses tristes +pensees, elle s'arreta a l'entree du petit chemin qui devait la conduire +dans l'herbage ou paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le +dos de Jacquot, enchante du repit qu'on voulait bien lui accorder, elle se +prit a reflechir. Un vieux chene, qui se dressait sur la crete du fosse et +se penchait sur la route, protegeait la jeune fille contre les rayons deja +brulants du soleil. Les yeux d'Elisabeth suivaient tristement les nuages +cotonneux qui effacaient de temps a autre le bleu du ciel. Comme eux, sa +pensee traversait l'espace et cherchait la terre regrettee, le pays ou +s'etaient passees ses jeunes annees. Elle revoyait la maison ou filait sa +mere, ou son pere, revenu de sa rude journee de travail, la soulevait dans +ses bras pour la porter a ses levres et oublier sa fatigue dans ce doux +baiser paternel. Tout a coup le refrain d'une ronde champetre la fit +tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme a feu +reveille les echos d'une solitude. Elle se retourna et apercut une vachere +qui sortait du champ voisin. + +--Bonjour, Elisabeth, dit cette fille. + +--Bonjour, Francoise, repondit-elle. Vous m'avez fait bien peur. + +--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel +amoureux que vous, reprit Francoise avec une nuance de jalousie. Au +surplus, je ne m'en plains pas; car, a ce jeu-la, on perd souvent sa +tranquillite. + +--Viens, Jacquot, dit Elisabeth en tirant l'ane par la bride. + +--Vous etes bien fiere maintenant! continua Francoise avec un mechant +sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le +soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine +que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer. + +Elisabeth detourna la tete, car elle se sentait horriblement rougir. Elle +s'eloigna le plus vite possible, entrainant Jacquot qui ne comprenait rien +a ce changement subit d'allure. Francoise la poursuivait encore de ses +railleries. Elisabeth hata le pas et, lorsqu'elle fut arrivee pres de la +barriere de l'herbage ou reposaient ses vaches, elle se prit a pleurer +amerement. + +--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voila forcee de rougir +devant Francoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis +donc perdue! je n'ai plus qu'a mourir, si, malgre mes precautions, je n'ai +pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? + +Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches +qui l'avaient apercue, pres de la barriere, et attendaient impatiemment +qu'on vint les debarrasser de leur fardeau. + +--Les pauvres betes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit +Elisabeth. + +Elle essuya ses larmes, ouvrit la barriere et entra dans l'herbage, suivie +de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pre la largeur de sa +langue. Les vaches quitterent le bas de l'herbage pour venir a la rencontre +de la jeune fille. Elisabeth vit une preuve d'attention dans cet +empressement, qu'il etait plus simple d'attribuer au besoin qu'elles +ressentaient d'etre delivrees du trop plein de leurs mamelles. Mais au +coeur blesse tout est sujet de consolation, et ceux qui ont a se plaindre +des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont +l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe +guere a son chien que pour lui jeter, d'une facon peu polie, les quelques +bribes qui composent son diner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal +delaisse devient un bon serviteur; on s'apercoit alors, mais alors +seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de +joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allegresse ou de +desespoir; on aime sa taciturnite et ses airs melancoliques; on le +rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus delicats de sa table, +on le caresse affectueusement; on lui parle meme de ses maux, comme s'il +pouvait vous comprendre. Ces vers: + + "O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous; + Seul, il sait quel degre de l'echelle de l'etre + Separe ton instinct de l'ame de ton maitre!..." + +ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eut pas ete +malheureux. Elisabeth obeissait donc a cette loi mysterieuse de notre etre, +qui nous fait trouver, aux temps de persecution, un veritable plaisir dans +la societe des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et +l'idee ne lui etait pas encore venue que ces pauvres betes lui etaient +reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait +qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur +museau humide, elle leur parlait comme a de vieilles amies dont elle aurait +meconnu jusque-la les bons sentiments. + +--Pauvres betes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal a +personne. + +Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui +reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs +de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevee, +lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'ane +portait sur son dos, Elisabeth s'apercut que Jacquot etait alle brouter les +jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler, +crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du cote de l'animal +indocile. Mais bientot ses forces la trahirent; car le terrain allait en +montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de +grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit +sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande +lassitude qu'elle se coucha sur le cote, son bras gauche replie sous sa +tete. Une brise chaude courait dans les herbes, apres avoir passe dans les +grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui +viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'echappait des +haies voisines; la terre etait brulante, l'air etait rempli de vagues +murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas a +s'endormir sous la voute d'azur. + +Qui pourra determiner l'instant de raison ou commence le sommeil, ou finit +la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le reve de la reverie? s'ils +sont separes par un abime, ou s'ils sont unis etroitement?... Elisabeth +s'etait reportee par la pensee aux jours de son enfance; on l'interrompt +dans sa reverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle +agit, elle fait sa tache journaliere, puis elle se repose; et, sitot que le +sommeil a ferme ses yeux, la voila de nouveau dans la maison de son pere. +Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre a la +premiere moisson dont elle eut garde le souvenir. Sa mere ne file plus pres +du foyer demi-eteint, dont elle remuait les cendres pour preparer le repas +du soir. C'est Elisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement, +c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est +elle qui va chercher les legumes dans le jardin, c'est elle qui console et +qui soigne son vieux pere invalide; car il s'est passe de grands evenements +depuis qu'Elisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les +chaumieres ont aussi leurs revolutions. La mere d'Elisabeth repose sous le +vieil if du cimetiere; son pere n'a plus la force de travailler; c'est a +elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le +village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinee de juillet, +voila qu'Elisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au +vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue ou la foule +afflue. C'est la que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans +qui vendent leur travail aux fermiers. Elisabeth se mele au groupe des +jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet a son corsage +pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs +pour cacher les miseres de la vie. Un beau jeune homme s'arrete devant +elle, la considere un instant, puis s'adresse au vieillard et regle avec +lui les conditions du marche. C'est le fils d'un riche fermier de +Sainte-Croix; son pere l'a charge de lui ramener une servante pour traire +les vaches; Elisabeth parait pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme +monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derriere +lui. Le vieux pere embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner +sa maison deserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard ou +se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: "Je te confie mon enfant, +c'est mon bien le plus precieux; respecte-la comme tu respecterais ta +soeur; le bon Dieu saura bien t'en recompenser!" Puis la jument prend son +trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard a la +vie... Elisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour +retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se +retourna pas une seule fois pendant toute la duree du voyage; et c'etait +chose vraiment singuliere de voir ces deux jeunes gens si pres l'un de +l'autre, et pourtant si indifferents, comme s'ils eussent ignore que Dieu +leur avait reparti la jeunesse et la beaute. Mais les jours se succederent, +et la grande douleur s'effaca. Puis vint le temps de la moisson; les bles +etaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur +roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaite aux repas qu'on +prenait en plein air! Maitres et domestiques vivaient dans une douce +familiarite. Memes travaux, memes peines, meme table! c'etait la famille du +temps des rois pasteurs; c'etait l'egalite dans toute sa plenitude. Souvent +la meme coupe de terre servait a deux convives, et le breuvage n'en +paraissait pas plus amer a Germain quand les levres d'Elisabeth s'y etaient +deja trempees. Elisabeth a son tour ne pouvait s'empecher de comparer +Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de +Germain etaient plus blonds que les epis dores, et elle trouvait que les +yeux de Germain etaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis +vinrent les veillees; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminee et +rappelait a ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient a +ces doux souvenirs. Mais Germain et Elisabeth ne riaient pas; ils se +regardaient, tout en feignant d'ecouter; puis, quand l'histoire avait ete +reprise, abandonnee et reprise une derniere fois, quand le narrateur +s'endormait a la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la +pauvre servante s'echappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours, +et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Elisabeth ne s'y +montra pas; les cris de joie l'attristaient... + +Et la sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place a des +pensees qui etreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa +respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inegaux, et +sa main se crispait comme si elle eut voulu repousser avec force +l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrerent un obstacle. +Elisabeth se reveilla en sursaut et apercut le gros chien de la ferme, qui +semblait trouver, a lui passer la langue sur le visage, le plaisir que +prend un enfant gourmand a lecher un bouquet de fraises. + +--Tu ne te genes pas, mon bon Fidele, dit Elisabeth en s'amusant a meler +ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un +veritable service en me reveillant; car je revais des choses bien +tristes!... Ah! tu regardes de cote?... Ton maitre ne doit pas etre loin. +En effet, le voila. + +La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla +rejoindre son maitre pour le preceder de nouveau en aboyant joyeusement. +Elle attacha l'extremite de son tablier a sa ceinture et alla prendre une +des cannes a lait qu'elle posa sur son epaule. Germain etait deja a ses +cotes. + +--Que faites-vous la, Elisabeth? demanda-t-il. + +--Vous le voyez: je remplis ma tache de tous les jours. + +--Quand je suis arrive, vous etiez assise, et vous vous etes levee +subitement a mon approche... + +--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du +maitre, interrompit Elisabeth. + +--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous etre reposee?... +Elisabeth, Elisabeth! depuis quelques jours j'ai doute de vous; je vous ai +vue plus d'une fois me lancer des regards ou se peignait plutot la haine +que l'amitie. Je ne m'etais donc pas trompe! vous m'en voulez? vous ne +m'aimez plus? + +--Mon coeur n'a pas change, repondit Elisabeth; mais on m'a fait comprendre +la distance qu'il y a entre nous. Vous etes mon maitre, je suis votre +servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand +j'oublie mes devoirs. + +La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tete et fit +quelques pas en pliant sous son fardeau. + +--Elisabeth! s'ecria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont +rouges: vous avez pleure? + +--Je ne dis pas non; mais il n'est pas defendu a une servante de pleurer, +pourvu qu'elle fasse sa besogne. + +--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant +d'arreter la jeune fille. + +--Laissez-moi, repondit-elle; on va trouver que je suis restee trop +longtemps aux champs. Je serai grondee. On m'a deja reproche ce matin de +voler le pain que je mange. + +--Qui a pu dire cela? s'ecria Germain. + +--Votre mere, dit Elisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous +interesser a une voleuse! + +--Voyons, Elisabeth, ne vous fachez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma +mere est un peu vive... + +--Je ne l'ignore pas. + +--Au fond, c'est une bonne femme... + +--Je n'en doute pas. + +--Et, malgre ses brutalites, elle vous aime. + +--Oui... qui aime bien chatie bien, dit Elisabeth avec amertume. + +--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre etat de souffrance... + +--Elle ne le saura jamais, s'ecria Elisabeth; j'aimerais mieux tomber morte +a cette place que de faire un pareil aveu! + +--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me +jeter aux pieds de ma mere, lui avouer notre faute, lui demander pardon +pour vous et pour moi? + +--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mere; mais elle me +mettrait honteusement a la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point, +ajouta Elisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme; +la scene qui s'est passee ce matin entre votre mere et moi m'a ouvert les +yeux. Malheur a moi d'avoir ete jeune! malheur a moi d'avoir manque +d'experience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je +ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne +devais pas vous savoir gre des attentions que vous aviez pour moi, des +peines que vous m'epargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma +reconnaissance, ni vous avouer ma preference pour vous, ni vous sourire, +non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous etiez mon maitre! +Malheur a moi! car vous etes riche et vos parents voudront vous marier a +une riche fermiere. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous +ecoutera pas; et vous aurez beau chercher a me retenir pres de vous, moi je +vous fuirai, parce que si je cedais a vos instances, on m'accuserait de +vous avoir aime pour votre fortune. Vous-meme, vous le croiriez peut-etre +plus tard... O ma mere! Si j'avais eu ma mere pres de moi, si elle avait +existe seulement! L'idee de me representer devant elle apres ma faute me +l'eut fait eviter... car elle m'avait elevee honnetement, et je n'etais pas +nee mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevee trop tot, et le souvenir des morts +n'est pas assez puissant pour nous arreter... O ma mere! ma mere! que +n'etiez-vous-la! + +Germain etait profondement emu. Il s'approcha de la jeune fille, prit une +de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise: + +--Elisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur +moi! + +Les deux jeunes gens tomberent dans les bras l'un de l'autre. + +Cependant Jacquot s'etait rapproche insensiblement du groupe forme par le +chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idee de vouloir se +mirer de trop pres dans la canne a lait, et Fidele, qui avait un +merveilleux instinct pour defendre la propriete, s'elanca en aboyant a la +tete du voleur. Germain se retourna, apercut l'ane et l'arreta par le cou +au moment ou il s'appretait a fuir. Puis, apres avoir place les cannes a +lait dans les hottes de bois, il invita Elisabeth a monter sur l'ane. + +--Je ne monterai pas, dit Elisabeth. + +--Serieusement? + +--Serieusement. + +--Vous etes fatiguee? + +--J'en conviens; mais votre mere m'a defendu de monter sur Jacquot. + +--Encore ma mere! dit Germain en haussant legerement les epaules. C'est un +tort de ne voir jamais que le mauvais cote des choses, ma chere Elisabeth. +Ma mere n'est pas mechante; elle a le defaut de tenir trop rigoureusement a +son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginee que c'est +par paresse que vous etes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous +punir de votre pretendue faineantise, elle vous a condamnee a marcher a +pied. Allons, j'espere que vous la connaitrez mieux un jour, et que vous +serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante... + +--Toute surprise en effet, interrompit Elisabeth avec un peu de malice. + +Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal a se rendre +aux raisons de son amant et a reconnaitre qu'elle pouvait bien, en somme, +avoir porte sur maitresse Gilles un jugement temeraire. Tant le coeur a +d'empire sur le raisonnement! + + + + +II + +Le renvoi. + + +Apres le depart d'Elisabeth, au moment ou maitresse Gilles se disposait a +rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ebranla l'air et fut suivie +immediatement d'un bruit sourd et prolonge. La fermiere fit un bond, +s'arreta sur le seuil de sa porte et considera avec inquietude l'etat du +ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon etait pur; +seulement de petits nuages blancs paraissaient a de longs intervalles dans +l'azur, comme si un peintre maladroit eut laisse tomber son pinceau sur le +fond de cette toile immense. + +--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ca ne peut pas etre le +tonnerre. Les oreilles m'auront tinte! + +Rassuree par cette reflexion, maitresse Gilles entra dans une grande piece +enfumee, qui servait a la fois de cuisine et de salle a manger. Elle versa +de l'eau dans la marmite, agaca les tisons avec le bout des pincettes et se +mit a gratter consciencieusement des legumes avec la lame de son couteau, +lorsque les vitres de la croisee resonnerent d'une facon etrange. + +--Encore le meme bruit! s'ecria la fermiere en sautant malgre elle. + +Elle preta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit a +la besogne: Mais les vitres de resonner bientot, et maitresse Gilles de +sauter en l'air. + +--J'y suis cette fois! s'ecria maitresse Gilles, enchantee de sa +decouverte; boum! boum! c'est bien ca... c'est le canon. + +Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la +fenetre pour le feuilleter. Aussitot les vitres de crier: + +--Boum! boum! boum! + +--Toujours le meme bruit! dit maitresse Gilles en tressaillant et tournant +difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant a ses +levres; voyons... nous sommes dans le mois de juin. + +--Boum! boum! boum! crierent encore les vitres. + +--Bon! voila que je tremble comme une poule mouillee... Ah! nous y voila: +22 juin 1786. + +--Boum! boum! boum! + +--Mais, s'ecria maitresse Gilles apres avoir bien reflechi, ce canon-la +perd la tete; car le 22 juin, c'est un jour tout a fait ordinaire. + +--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maitresse Gilles, du tout, du +tout! dit maitre Gilles en entrant. + +--Imbecile! repliqua immediatement maitresse Gilles. + +Le fermier ne fit pas la moindre attention a l'apostrophe malveillante de +sa femme et s'avanca, le rire sur les levres, jusqu'au milieu de la +cuisine. + +Ce n'etait pas un bel homme que maitre Gilles, et le fameux roi Frederic ne +l'eut certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il +n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes +physionomies qui ont le precieux privilege de pouvoir voyager partout sans +passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en +vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait +merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le +secret en Basse-Normandie. Ses yeux etaient petits et d'un bleu pale. Il +etait douteux qu'ils se fussent jamais animes; mais ils avaient une +expression de douceur et de bonte qui faisait oublier la vie qui leur +manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours, +quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton completaient +l'ameublement de ce visage d'honnete homme. Maitre Gilles portait une +blouse d'un vert fonce qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guetres +blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets etaient +alles, je ne sais ou, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers +etaient couverts de poussiere; car il etait sorti avant le jour pour se +rendre au marche de Bretteville-l'Orgueilleuse. + +Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se +frappait en meme temps le bout du pied avec son baton. Les vitres +resonnerent de nouveau et repeterent en coeur: + +--Boum! boum! boum! + +--Ah! tu trouves que je dis des betises! reprit maitre Gilles en se moquant +de la fermiere, que la derniere explosion avait fait sauter sur sa chaise. +Crois-tu qu'on va s'amuser a tirer le canon a Caen pour faire peur aux +moineaux qui mangent les cerises de notre jardin? + +--Es-tu sur que ce soit le canon? + +--Parbleu! + +--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fete... + +--Non, mais un jour de rejouissance, interrompit maitre Gilles d'un air +fin. + +--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, repliqua la fermiere; il faut que tu +sois alle au cabaret? + +--Je n'aurais guere eu le temps d'y aller, puisque me voila deja revenu de +Bretteville. + +--Qu'est-ce que tu as fait a Bretteville? + +--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon a Caen. + +--Pourquoi? + +--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach. + +--Les Anglais ne sont pas debarques? demanda maitresse Gilles avec +inquietude. + +--Si pareil malheur etait arrive, je ne te repondrais pas en riant. + +--Alors, c'est un evenement heureux? + +--En peux-tu douter?... Le roi est a Caen! + +--Le roi de France! s'ecria maitresse Gilles avec admiration. + +--Lui-meme. + +--Louis XVI? + +--Louis XVI: un bien brave homme, a ce qu'on dit! + +--Alors il faut atteler la jument noire a la charrette, reprit maitresse +Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ca doit etre bien beau, un +roi? + +--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ca doit etre tout couvert d'or! + +--Et ca boit et ca mange comme nous? + +--Apparemment, puisqu'on m'a affirme qu'il a soupe hier chez la duchesse +d'Harcourt. + +--Et tout le monde peut le voir? + +--Tout le monde! On me racontait ce matin, a Bretteville, qu'il ordonne a +son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir a son aise. Il +distribue des aumones aux pauvres; il a meme accorde la grace de six +deserteurs enfermes dans les prisons de Caen. + +--C'est dommage que nous n'ayons pas de deserteurs dans notre famille! +murmura maitresse Gilles. + +--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari. + +--Rien. + +--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maitre Gilles. + +En meme temps il deposa son baton sur une chaise, s'assit sur un des bancs +et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table. + +--Tu vas me servir a dejeuner, n'est-ce pas, petite femme? + +Cette qualification fut acceptee aussi naivement qu'elle avait ete donnee. +Flattee de l'epithete, maitresse Gilles s'empressa d'apporter devant le +fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa meme la +complaisance jusqu'a tirer du cidre au tonneau. Maitre Gilles contemplait +sa femme avec etonnement; et, comme il n'etait pas habitue a de pareilles +attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser a boire sans +souffler mot. Cependant la fermiere n'eut pas plus tot rempli le verre +qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari. + +--Nous allons a Caen, n'est-ce pas, mon petit homme? + +--Pour voir le roi? + +--Sans doute. + +--Il est inutile de fatiguer la jument noire. + +--Alors tu me refuses? + +--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous deranger. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est le roi qui se derange lui-meme. + +--Deviens-tu idiot? + +--Pour aller de Caen a Cherbourg, dit tranquillement maitre Gilles, il faut +bien passer par ici, a moins qu'on ne prenne la mer. + +--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison? + +--Aujourd'hui meme; dans moins de deux heures peut-etre. + +--J'en deviendrai folle! s'ecria maitresse Gilles en se frappant dans les +mains et en sautant comme une enfant. + +--C'est deja fait, pensa maitre Gilles en se versant a boire. + +Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien +qu'il se resignat a se servir lui-meme d'echanson. + +--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermiere. + +--On raconte qu'il s'est laisse embrasser, a l'Aigle, par la maitresse de +l'auberge ou il a dine. + +--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivat autant! s'ecria +maitresse Gilles. + +--Il parait, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il +considere ses sujets comme ses enfants. + +--La bonne nature d'homme! + +--Il ressemble peu au feu roi. + +--C'est son fils? + +--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aieul etait mechant. Mais +la mechancete... c'est comme la goutte: ca saute souvent plusieurs +generations. + +--Je me sens deja de l'affection pour lui, dit maitresse Gilles. + +--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son +passage et lui jette des fleurs. + +--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la +fermiere, qui avait sur le coeur le baiser donne a l'aubergiste de l'Aigle. + +--C'est une idee, ca, ma femme! repondit le paysan en se grattant la tete. + +--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin. + +--Ca n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maitre Gilles en +reflechissant profondement. + +--Ah! j'y suis! s'ecria la fermiere avec enthousiasme. + +--Eh bien? dit le fermier, la bouche beante. + +--Eh bien! j'ai deux beaux chapons... + +--Ca n'est pas assez, dit maitre Gilles en hochant la tete. + +--Nous y joindrons le dernier ne de nos agneaux. Je vais le savonner, le +savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou +le ruban rouge que je mets les jours de fete. + +--Oui, mais... + +--Mais quoi? + +--Qui l'offrira? + +--Moi. + +--Et les chapons? + +--Moi, dis-je, et c'est assez! repliqua maitresse Gilles, qui rencontra +sans s'en douter un hemistiche celebre. + +--Mais... + +--En finiras-tu avec tes _mais_! s'ecria la fermiere... Est-ce que je ne +saurai pas m'expliquer aussi bien que toi? + +--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ca n'en +ferait pas plus mal. + +--Une _jeunesse_?... et qui donc? + +--Elisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses +_habits_ du dimanche... + +--Tais-toi! + +--Elle serait presentable. + +--Tais-toi! tais-toi! s'ecria maitresse Gilles en fermant avec sa main la +bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer a Elisabeth, une mechante +creature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas +le quart de sa besogne! Cette fille-la est indigne de paraitre devant le +roi; et, si je n'avais pitie de son pere, je l'aurais deja mise a la porte. + +--Je ne me suis pas encore apercu qu'il manquat quelque chose a la maison, +dit timidement le fermier. + +--C'est-a-dire que je mens, reprit la fermiere en se croisant les bras sur +la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la defense de cette mechante +fille?... Vous etes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de +m'en facher. Si j'avais dix-huit ans, comme Elisabeth, oh! j'aurais +toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas +dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je deraisonne, je perds la tete... +C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui +recois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne a manger a +la volaille, qui ecris les quittances; car tu n'es propre a rien, toi; tu +n'as pas plus de tete qu'une linotte, plus d'energie qu'une poule mouillee! +Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le +pied, voler et jeter a la porte, plutot que de montrer que tu es un +homme!... Ah! mademoiselle Elisabeth est le modele des servantes?... +Ecoute, voila dix heures qui sonnent a l'horloge; elle n'est pas encore +revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui, +je te conseille de regarder par la fenetre; tu pourras y rester longtemps +si tu tiens a la voir revenir... + +--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route; +car la voila avec Germain. + +--Et perchee sur l'ane! s'ecria maitresse Gilles. + +Rouge de colere, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa +deux chaises et s'elanca dans la cour. + +Au moment ou Germain tirait l'ane par la bride pour lui faire passer le +petit pont jete sur le fosse qui separait la cour de la route, Elisabeth +apercut la fermiere qui accourait en poussant des cris furieux. + +--Laissez-moi descendre, dit-elle a Germain; autant vaut eviter une +querelle, quand on le peut. + +--Ma mere se calmera, soyez tranquille, repondit le jeune homme. + +Lorsqu'il se retourna, il se trouva face a face avec maitresse Gilles, qui +ne cessait de crier, bien qu'elle fut tout pres des jeunes gens: + +--Descendra-t-elle, la faineante, la paresseuse! + +Elisabeth n'avait pas attendu cette derniere injonction pour sauter a +terre. Cette prompte obeissance sembla redoubler la colere de maitresse +Gilles. + +--Je vous avais defendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le +poing a la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bete! + +--Quant a cela, ma mere, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force +a porter Elisabeth. + +--Jacquot est un vieux serviteur, repliqua vivement la fermiere, et l'on ne +doit pas abuser des gens, qui ont passe toute leur vie a travailler, pour +encourager la paresse d'une demoiselle Elisabeth!... Mais, voila ce que +c'est: on n'a plus d'egards pour la vieillesse quand on ne sait meme pas +respecter sa mere. + +--Je ne crois pas vous avoir manque de respect, repondit simplement +Germain. + +--Je vous repete, poursuivit maitresse Gilles, que vous ne devez pas aller +contre mes volontes. Or, j'avais defendu ce matin a cette mechante fille de +monter sur Jacquot; quand on se leve a huit heures du matin pour aller +traire les vaches, on peut bien marcher a pied; car il n'y a plus de rosee +dans les champs. + +--Ecoutez-moi, ma mere, dit Germain. + +--J'ecoute, repondit maitresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la +ferme resolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera +l'honneur de lui parler. + +--En revenant ce matin de voir nos bles, dit Germain, j'ai rencontre +Elisabeth dans l'herbage ou sont les vaches; elle etait etendue a terre et +dormait profondement... + +--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louee! + +--Elle s'est reveillee a mon approche et m'a dit qu'elle etait souffrante. + +--Toujours l'excuse des paresseux! + +--Et comme elle avait grand'peine a marcher, je n'ai cru faire que mon +devoir en l'engageant a monter sur Jacquot. + +--Malgre ma defense! + +--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait +tout autant a ma place, si vous aviez vu sa paleur et son abattement; car +je vous sais bon coeur. + +--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez! +repondit la fermiere qui ne parut pas tout a fait indifferente a ce +compliment. + +Germain s'imaginait avoir gagne la cause d'Elisabeth. Malheureusement +maitre Gilles, qui avait observe de la fenetre de la cuisine ce qui se +passait dans la cour, eut la facheuse idee de venir se meler au debat. A la +vue de son mari, la fermiere se rappela la discussion qu'elle avait eue +avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune +puissance humaine n'eut ete capable d'arreter le debordement de paroles qui +sortit de sa bouche. + +--Bon! voila l'autre, maintenant! s'ecria-t-elle en lancant a son mari un +regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils +et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me +faire mourir ainsi a petit feu, mettez-moi a la porte de chez nous!... Vous +pourrez alors garder votre Elisabeth, puisque vous avez besoin de cette +fille-la pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente creature; elle n'est +pas paresseuse, elle n'est pas malhonnete, elle ne vole pas ses maitres, +c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; epousez-la +meme, si bon vous semble; et vous, maitre Gilles, chassez-moi de la maison, +j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la +voleuse, c'est moi qui suis la faineante!... Voyons, poussez-moi sur le +chemin et tachez de vous remuer un peu! + +La recommandation n'etait pas inutile; car maitre Gilles et son fils +restaient immobiles et silencieux. + +Chez le fermier, c'etait stupefaction, etourdissement, timidite et habitude +de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au +contraire, c'etait consternation, desespoir. Ses yeux etaient tournes du +cote d'Elisabeth, qui s'etait assise sur le banc de pierre, au pied d'un +poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la +maison. La jeune fille avait cache sa tete dans ses mains, et de grosses +larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les +sanglots qu'elle cherchait a retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce +spectacle et son secret lui echappa. Comme le joueur qui risque sa fortune +sur un coup de des, il risqua tout, dans un aveu que lui arracherent sa +douleur et ses remords, tout, jusqu'a son amour pour Elisabeth, jusqu'a +l'avenir de la pauvre fille. + +--Vous etes ma mere? dit-il en serrant avec emotion les mains de la +fermiere. + +--Pour mon malheur! repondit-elle. + +--Et vous, vous etes mon pere? reprit-il en s'adressant a maitre Gilles. + +Habitue a la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher +dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment. + +--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain. + +--Pour cela, ca ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune +homme. + +Quant a maitresse Gilles, elle se tenait toujours sur la defensive. + +--Et vous desirez mon bonheur? continua Germain. + +--C'est encore vrai, dit le fermier. + +--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garcon, +vous ait donne une fille... + +--Ca m'aurait mieux convenu! interrompit maitresse Gilles. + +--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvrete et +que votre fille soit obligee pour vivre de se louer comme servante dans une +ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en apercoit, il l'aime, +il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'ecoute pour son malheur a +elle... Que doit faire le fils du fermier? + +--Si ce garcon-la a du coeur, dit maitre Gilles, il doit en faire sa femme. + +--Et si son pere s'y oppose? demanda Germain. + +--Il aurait tort, repondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute, +gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de +la jeune fille. + +--Eh bien, mon pere, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en +tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la +servante c'est Elisabeth. + +Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse emotion. +Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux reves qu'il +avait caresses s'evanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire +place aux sentiments d'honnetete qui faisaient le fond de son caractere; et +le pardon s'echappa de ses levres avec le dernier baiser qu'il donna a son +fils. + +Cependant, maitresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de +l'apologue pour en comprendre la moralite; car les femmes, dans quelque +milieu social que le sort les ait placees, surpassent de beaucoup les +hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude a +deviner les choses les plus impenetrables, pour peu qu'il s'y mele de +l'amour ou tout autre sentiment delicat. Elle n'eut pas plus tot entendu +les premiers mots de la confidence que, sans s'inquieter de la +determination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la +maison. Elle monta a sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix ecus dans +sa main et redescendit quatre a quatre les marches de l'escalier. Son +visage, si colore d'ordinaire, etait presque pale et ses levres +tremblaient. Elisabeth etait toujours assise sur le banc de pierre et +pleurait. Maitresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle ecarta +brusquement les mains, et lui jeta les pieces de monnaie sur les genoux. + +--Voyez, dit la fermiere, s'il y a bien dix ecus. Je ne vous dois que onze +mois; mais je vous paie l'annee entiere, afin d'etre debarrassee plus tot +de vous. + +--Vous me mettez a la porte? dit Elisabeth. + +--Ca me parait clair. + +--Vous etes mecontente de moi? Je ne travaille pas assez? + +--Il s'agit bien de cela! s'ecria maitresse Gilles avec indignation. + +--Germain a parle! se dit Elisabeth en retombant sur le banc de pierre, je +suis perdue! + +D'abondantes larmes s'echapperent de ses yeux, et sa tete s'affaissa sur sa +poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosee. + +--Ramassez votre argent, reprit durement la fermiere en montrant les pieces +de monnaie qui avaient roule a terre. + +Ces paroles rappelerent Elisabeth au sentiment de sa position; elle fit un +violent effort sur elle-meme et se leva. + +--Merci! repondit-elle en detournant la tete. + +--Vous les dedaignez? + +--J'aime mieux vous avoir servie pour rien! + +--Pour rien, dites-vous? repliqua brutalement maitresse Gilles; et vous +avez fait le malheur de mon fils! + +Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la +tete et obligea la fermiere a baisser les yeux sous son regard. + +--Maitresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappe chez vous +qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais +votre mari, si je ne... pardonnais a Germain, je ne partirais pas d'ici +sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez ete +injuste et cruelle a l'egard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en +danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque +je sortirai de cette maison, d'ou vous me chassez indignement, pas une +parole de haine ne s'echappera de ma bouche... Je trouverai peut-etre meme +la force d'appeler sur elle la benediction du ciel. + +A ces mots, elle disparut dans l'interieur de la maison. + +Le fermier et son fils, apres le premier epanchement, furent tout surpris +de ne plus voir maitresse Gilles a leurs cotes; ils l'apercurent bientot +pres de la porte de la cuisine et marcherent a sa rencontre. + +--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa +manche, et tu pardonnes a Germain? + +--Il le faut bien, repondit la fermiere en se baissant pour ramasser les +ecus qui etaient restes au pied du banc. + +--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maitre Gilles? + +--Ce sont les gages d'Elisabeth. + +--Tu la paies d'avance? + +--Je la mets a la porte. + +--Vous la chassez! s'ecria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mere? + +--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez +moi. + +--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme. + +--Et c'est a moi de le reparer, repondit la fermiere. + +--Tu as tort, ma femme, hasarda maitre Gilles. + +--Tais-toi, lui dit maitresse Gilles; cela ne te regarde pas. + +--Comment! mon pere, vous souffrirez une pareille indignite? dit Germain en +voyant le fermier se preparer a la retraite. + +--Petite pluie abat grand vent, lui repondit maitre Gilles a voix basse; +dans moins d'une heure ta mere ne songera plus a renvoyer sa servante. + +--Vous vous trompez, dit la fermiere, car la chose est deja faite. +Elisabeth a recu son conge. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit. + +--Ah! ma mere, s'ecria Germain en eclatant en sanglots; il eut mieux valu +ne pas me mettre au monde. + + + + +III + +Louis XVI. + + +Les details que maitre Gilles avait recueillis a Bretteville sur l'arrivee +prochaine de Louis XVI etaient exacts. Le jeune roi avait quitte Versailles +le 21 juin 1786, pour se rendre a Cherbourg. Il arriva dans la soiree du 21 +au chateau d'Harcourt, ou il passa la nuit, et le 22, a dix heures du +matin, il s'arreta a Caen, sur la place des Casernes, et recut des mains du +comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'etait portee au devant +du roi, qui recevait avec bonte les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce +fut seulement a l'extremite de la ville qu'il permit a ses cochers de +lancer les chevaux. Le temps etait magnifique. Louis XVI ne se lassait pas +d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie +d'enfant a passer la tete a la portiere, pour mieux respirer la senteur des +champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix, +les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il +gaiment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de deserter +leurs villas pour aller chercher de douces emotions au sein de la campagne. + +Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route +semblaient courir a toutes jambes le long des fosses, et qu'un nuage de +poussiere se roulait en tourbillons epais a l'arriere des voitures. Mais, a +chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait +aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on +fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas +s'etre arrete dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appetit. + +--Sa Majeste trouvera bientot ce qu'elle desire, dit le duc de Villequier. + +--Vous croyez? demanda Louis XVI. + +--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route a cheval; et, dans moins +de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de +deux cotes. + +--A merveille! s'ecria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en +plein air, comme de vrais bergers. + +Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence +solennel regnait dans la grande cuisine de maitresse Gilles. On n'entendait +que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du +balancier de l'horloge. Mais voila qu'une rumeur extraordinaire, +accompagnee de convulsions, eclate soudain dans cette petite boite carree, +comme si l'etre anime qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois +eut voulu briser ses chaines... et midi sonna. Ce fut comme un coup de +theatre,--car c'etait l'heure du diner--et maitresse Gilles remplit a elle +seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les +assiettes, qu'on aurait pu considerer comme les pieces principales d'un +vaste echiquier, s'alignerent sur les bords de la table; les couteaux et +les fourchettes se placerent a leur droite, en guise de cavaliers; les +verres se poserent carrement en tete, sur la premiere ligne, en guise de +pions, et les pots de cidre furent plantes comme des tours aux quatre coins +de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journee, maitresse +Gilles apporta la soupiere, d'ou sortait un epais nuage de fumee. Mais +personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maitre +Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue +evidemment pour un sourire perpetuel, se contractait en grimacant, comme +lorsqu'il avait du chagrin. + +--Tu ne l'as pas trouve!... je vois bien cela a ta mine, s'ecria maitresse +Gilles, sans donner a son mari le temps de s'expliquer. + +--Que peut-il etre devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se +laissant tomber sur une chaise avec accablement. + +--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maitresse Gilles aux gens de +la ferme. + +--Non, repondirent les domestiques. + +--Tu ne manges pas? reprit la fermiere en se tournant vers son mari. + +--Je n'ai pas faim. + +--Poule mouillee! s'ecria dedaigneusement maitresse Gilles en emplissant +son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se +retrouvera, parbleu!... Il est alle prendre l'air... Ah! mon Dieu! +qu'entends-je? s'ecria de nouveau maitresse Gilles; et, pour la premiere +fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de +soupe et de morceaux de faience... C'est le roi! + +A ce mot, tous les gens de la ferme quitterent leur place, jusqu'a maitre +Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appetit, retrouva du moins des jambes pour +la circonstance; et tout le monde, maitres et domestiques, se precipita a +l'entree de la maison. C'etaient bien, en effet, les carrosses de la cour +qui descendaient la cote au grand galop de quatre chevaux. + +--Et mes chapons? s'ecria maitresse Gilles avec desolation. Qu'on aille me +chercher mes chapons! + +Un garcon de ferme se detacha du groupe pour obeir aux ordres de sa +maitresse. + +--Et mon agneau? + +--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait +a cote de sa mere. Mais il n'est pas decrotte. + +--Tant pis! repondit maitresse Gilles. + +En meme temps elle fit ranger toute sa petite armee de valets et se mit +a leur tete, tandis que son mari, place modestement a deux pas en arriere, +tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prepara a +marcher au devant des voitures. Mais elle s'arreta subitement, recula +en trebuchant et ne retrouva son equilibre que sur les pieds de son mari. + +Le roi etait descendu de voiture, accompagne de plusieurs seigneurs de sa +suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire +penser qu'il avait le desir d'y entrer. Et telle etait bien son intention; +car le petit cortege se mit en marche, franchit le pont jete sur le fosse +et s'avanca dans la cour. + +Maitresse Gilles n'etait pas preparee a cet evenement. Sa fermete +l'abandonna. On la vit meme trembler et jeter autour d'elle un regard +desespere, comme si elle eut appele quelqu'un a son aide. Ce n'etait plus +l'arrogante fermiere qui faisait retentir la maison de sa voix formidable; +ce n'etait plus maitresse Gilles campee fierement, les deux poings sur les +hanches, et gourmandant sans pitie les domestiques. Quant au fermier, il +n'etait pas etonnant que ses deux genoux se donnassent de frequents et +involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lacher +les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement +rejoindre sa mere. + +Cependant le roi approchait toujours. Il n'etait plus qu'a vingt pas du +groupe forme par les deux fermiers et leurs domestiques. + +--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'ecria +douloureusement maitresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle a son mari, tu +peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer? + +--Essuie-les a ton tablier, repondit le fermier plus mort que vif. + +--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine? + +--Et mes souliers tout pleins de poussiere! repliqua le paysan. + +--Et mon fichu dechire! continua la femme. + +--Et mon gilet sans boutons! repondit le mari. + +--Je vous repete que vous etes superbe comme cela, Jean! s'ecria maitresse +Gilles. + +Aussitot elle se fit, a coup de coudes, une trouee a travers les +domestiques et disparut dans la maison. + +Le roi n'etait plus qu'a six pas de maitre Gilles. + +Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le +visage. Il essaya d'appeler maitresse Gilles, Elisabeth, Germain meme qu'il +savait absent. Mais la voix lui fit defaut. Comme le roi approchait +toujours, comme la fuite etait devenue impossible, le paysan ota +respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se +relever, ni detacher les yeux de l'extremite de ses pieds qu'il trouvait +encore plus laids et plus difformes que de coutume. + +--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant +amicalement sur l'epaule. + +Mais maitre Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs +cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle +invitation du roi, il se decida a se redresser. Seulement son corps se +balanca longtemps encore avant de reprendre son equilibre, comme ces +arbustes qu'on a ployes avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois +avant de rester immobiles. + +--Vous servez a boire et a manger, comme cela est ecrit la-bas au-dessus de +votre porte? reprit Louis XVI apres l'avoir rassure de son mieux. + +--Oui, Ma-ma-majeste, begaya maitre Gilles. + +--Voyons, qu'allez-vous me donner a manger? + +--Ma-majeste, tout ce que nous avons est a votre service. On va tuer toute +la volaille, s'il le faut... + +--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier +amusaient etonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde etre la cause d'un +tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un diner en +regle. Une simple collation, voila tout. + +--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme etait la seulement! s'ecria maitre Gilles +au desespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir a son souverain. + +--J'aurais ete enchante de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur +veut qu'elle ne soit pas la, je m'en rapporte a vous. Vous desirez me +donner de trop bonnes choses? vous voulez me gater, j'imagine? Aussi, pour +vous mettre a votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs? + +--C'est si commun! + +--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais. + +--Oh! quant a cela, on va les prendre au poulailler. + +--Tres-bien. Et du beurre?... en avez-vous? + +--On vient de le faire. + +--Voila un repas magnifique! s'ecria joyeusement Louis XVI. Vous voyez, +brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il +encore? demanda le roi en remarquant que maitre Gilles se grattait +l'oreille d'une maniere desesperee. + +--C'est que... la cuisine... balbutia maitre Gilles, la cuisine est bien +sombre, et Sa Majeste est habituee a manger dans de si beaux appartements! + +--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il a Versailles une salle +a manger avec un plus beau plafond que celui-la? dit Louis XVI en faisant +admirer a ses gentilshommes la purete du ciel. + +--Sa Majeste consent a manger en plein air? demanda maitre Gilles en +ouvrant de grands yeux ebahis. + +--En plein air, mon cher hote! repondit le roi. Et voici ma place toute +trouvee, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre place pres de +la porte d'entree. + +Maitre Gilles, devinant l'intention du roi, ota sa veste, l'etendit avec +soin sur la pierre et entra dans la maison. + +Cependant deux garcons de ferme apporterent une petite table devant le roi, +et maitre Gilles reparut bientot dans sa belle blouse des dimanches. Il +deposa un couvert sur la table, apres avoir eu soin, toutefois, d'essuyer +le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il +fallait lui servir. + +--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI. + +--Majeste, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restee du +bapteme de notre fils. + +--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin, +ajouta-t-il en s'adressant a ses familiers, de completer le caveau de ce +brave homme. + +--Alors... nous n'avons plus que du cidre a offrir... + +--Tres-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de menage. +Je me sens un appetit d'enfer! + +Le roi fut promptement obei. Comme il ouvrait un oeuf apres avoir coupe une +tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps a autre +sur le bas de la jambe. Il regarda de cote et vit le gros chien de ferme +qui se permettait, contre toutes les lois de l'etiquette, de caresser avec +sa patte les mollets de son souverain. + +--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau +de pain que le barbet attrapa avec la dexterite d'un jongleur accompli. + +Mais, comme le barbet avait un appetit deregle, il renouvela ses demandes +avec tant d'insistance que maitre Gilles en fut tout scandalise. + +--Fi donc! vilaine bete! s'ecria le fermier; vous devriez rougir de +tourmenter ainsi Sa Majeste! + +Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de +table du roi, maitre Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout +au parasite a quatre pattes. + +--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tete de +son protege; il ne me gene pas. Comment l'appelez-vous? + +--Sauf votre respect, Majeste, il s'appelle Fidele. + +--Fidele? A coup sur ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en +souriant. + +--Pardon, Majeste, repondit maitre Gilles, qui n'avait pas compris le jeu +de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde. + +La nouvelle de l'arrivee de Louis XVI s'etait vite repandue, et l'on voyait +accourir de tous cotes les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient +respectueusement a distance, le cou tendu dans la direction du roi, et +suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent ete +surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se +fit bientot entendre, et ce signal officiel decida les retardataires a +deserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et +maitresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand +tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons, +couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge +eclatant. Un immense bonnet, en forme de cathedrale, etalait au vent ses +ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant edifice. + +La fermiere se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'a +terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se +retournant, elle apercut Louis XVI assis a la petite table et etendant +tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une +colere impossible a rendre et, saisissant rudement son mari par le collet: + +--Malheureux! s'ecria-t-elle, tu as eu la betise de laisser Sa Majeste +dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres! + +--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine a garder son serieux, c'est +moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lacher maitre Gilles. + +--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de presentation de +maitresse Gilles, quand il fut echappe de ses griffes. + +--Je l'ai devine tout de suite, repondit le roi en souriant. Elle a +vraiment bonne mine, votre femme! + +--Sa Majeste est bien honnete, dit maitresse Gilles en executant la plus +belle de ses reverences. + +Mais le roi ne s'occupait deja plus d'elle. Son attention s'etait reportee +sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route. + +--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la +cour, dit Louis XVI a une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande a +me faire, je suis pret a les entendre. + +On se rappelle qu'Elisabeth, apres la querelle qui s'etait elevee entre +maitresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages +et alla se refugier dans sa mansarde. Elle se jeta a genoux devant son lit, +la tete appuyee contre les draps et les mains levees au ciel. Combien de +prieres entrecoupees de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il +est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder +impitoyablement les plaies de son ame! + +Qui pourrait songer en ces moments redoutables a se deguiser la verite? Les +deguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les +cordes de la douleur ont vibre en nous, il n'est plus possible d'etre +hypocrite envers soi-meme. + +Elisabeth pleura amerement; mais, apres le premier tumulte de ses passions, +elle examina plus serieusement la conduite de la fermiere; elle s'avoua que +la plupart des meres eussent agi comme sa maitresse. Elle se trouvait meme +des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalites et surtout +l'arrogance de la fermiere. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement +chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil +immodere qui cherche a nous humilier. Elisabeth etait arrivee a cet etat +d'abattement physique ou l'ame, se detachant de la terre, se rapproche du +ciel par la priere. Alors ses larmes coulerent moins brulantes; ses soupirs +ne dechirerent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur. + +Pleine de resignation, elle se leva pour commencer ses preparatifs de +depart. Au meme instant on frappa a la porte de sa petite chambre. + +--Entrez, dit-elle. + +La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Elisabeth. + +--Oh! pardonnez-moi! s'ecria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas, +Elisabeth! + +--Vous maudire! dit la jeune fille en palissant... Il faudrait alors +commencer par me maudire moi-meme. Car... vous, du moins, vous aviez pour +excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irreflexion de votre age +vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel +avenir je me preparais!... + +--Ne partez pas, Elisabeth, je vous en supplie, restez pres de nous. Ma +mere oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom +de fille. + +--Ce sont des reves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne +consentirais jamais a etre votre femme. + +--Vous ne m'aimez donc plus? + +--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai reflechi +a bien des choses aupres desquelles je passais etourdiment jadis; et je me +suis dit que la femme doit, avant tout, defendre sa purete... Lorsqu'un +homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a ete lache et tout le monde le +meprise. Notre honneur a nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas +su la garder, nous sommes laches comme l'homme qui a manque a l'honneur. Je +ne voudrais pas epouser un homme lache... Vous ne pouvez epouser une femme +sans vertu. + +--Elisabeth, Elisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi! + +--Je parle comme le monde... + +--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est +que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas! + +--C'est impossible! on m'a chassee d'ici. + +--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maitre apres tout! et ma mere +ne me tiendra pas toujours... + +--Une brouille avec votre mere? Voila ce que je veux eviter a tout prix. Je +vais partir. + +--Pour aller? + +--Chez mon pere. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner. + +--Mes larmes ne vous flechiront pas? + +--Ma resolution est prise. + +--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain. + +Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible emotion. Elisabeth +resta quelques instants immobile, les yeux fixes sur la porte qui venait de +se refermer. Puis elle eclata en sanglots. + +--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne depasse pas la faute? + +Elle promena un regard desole sur les murs de sa petite mansarde, dont +chaque meuble etait un souvenir. C'etaient le lit, ou elle goutait un si +doux sommeil, le benitier de faience surmonte d'un Christ ou elle puisait +pieusement de l'eau benite tous les matins a son reveil, la petite table +sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se +bercait en pensant a son pere infirme, a sa mere qui reposait sous le vieil +if du cimetiere, a ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros a +l'idee de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rever, prier +et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenetre! +et ce bois sombre qui s'arrondissait a l'horizon comme une epaisse +chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se detachait en noir sur le bleu du +ciel! Que de poesie, a l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui +paraissaient autrefois insignifiantes!... + +Mais voila que de riches voitures descendent la cote a grand bruit et +viennent troubler sa reverie. Elisabeth, qui tenait a rester avec ses +pensees, referma la fenetre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit +son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire +partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un +instant l'idee d'ouvrir la fenetre. Elle prit une derniere fois de l'eau +benite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et +descendit lentement les marches de l'escalier. + +Il faut renoncer a peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle apercut +la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il +n'etait plus temps. Francoise, la servante qui s'etait moquee d'elle si +mechamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion +hypocrite: + +--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guere dans un +pareil jour! + +La mechante fille avait eu soin d'elever la voix pour etre entendue des +personnes qui l'entouraient. Tous les regards se porterent aussitot sur la +pauvre Elisabeth, qui, rougissant et palissant, subit dans ces courts +instants le plus affreux supplice qu'ait jamais endure creature humaine. + +Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonte aux paysans. Il fut un +des premiers a entendre la remarque perfide de Francoise. Il regarda +Elisabeth et fut frappe de son air d'abattement. + +--Laissez approcher cette enfant, dit-il. + +La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eut pas entendu les paroles +de Louis XVI, soit qu'elle n'eut pas la force de faire un mouvement, +Elisabeth demeura debout a la meme place, les yeux obstinement fixes sur le +sol. Touche de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec +la plus grande douceur. + +--Elle ne merite pas que Sa Majeste s'occupe d'elle, s'ecria maitresse +Gilles en accourant pres du roi. + +--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner. + +--Parce que c'est une malheureuse!... + +--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitie +des malheureux! + +Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maitre Gilles quand +il apercut Elisabeth entre la fermiere et le roi. Il eut cependant le +courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer +bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant +elle fut etonnee d'un pareil trait d'audace. + +--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI a Elisabeth. + +--Tout! Majeste, repondit maitre Gilles en avancant sa bonne figure qui +n'eut jamais depuis ce jour un tel air de resolution. Vous pouvez la sauver +du deshonneur! ajouta-t-il a voix basse, de maniere a n'etre entendu que du +roi. + +--Cette fille a failli chez vous? + +--Chez moi, Majeste. Et mon fils Germain est decide a l'epouser... + +--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est +moins coupable que je ne l'avais pense... Mais alors, si vous consentez au +mariage, il n'y a plus d'obstacle... + +--Pardon, interrompit maitre Gilles, il y a ma femme. + +--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un +abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle +est la cause de son opposition? + +--L'argent, Majeste... Elisabeth n'a pas un sou vaillant. + +--Je m'en doutais, dit Louis XVI. + +Il appela l'un de ses gens et lui parla a voix basse. Quelques instants +apres, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il presenta a +Elisabeth. + +Mais la jeune fille etait dans une prostration semblable a celle du +condamne a mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer +le sens des paroles qui se disent autour de lui. Desespere de la voir +insensible aux bontes de Louis XVI, maitre Gilles s'approcha d'elle et lui +cria de toutes ses forces: "Repondez donc, Elisabeth; c'est le roi de +France qui vous parle!" Elle tressaillit, comme une personne qui sort +brusquement d'un mauvais reve, leva les yeux et rencontra le regard du roi. + +--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez +epouser Germain. + +--Oh! merci! s'ecria Elisabeth en tombant a genoux. Je demanderai a Dieu +qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant melera votre nom a ses +prieres. + +Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnerent, et, sans le +fermier, elle fut tombee a terre. Les paysans pousserent des cris de joie +et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne +partageait pas l'allegresse generale: c'etait Francoise, qui voyait sa +manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie. + +--Il n'y a que les mauvaises filles comme Elisabeth pour avoir de ces +chances-la! disait-elle en suivant la foule. + +Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une +fausse note dans un choeur immense. + +Quant a maitresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouve la parole et ne +pouvait detacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains. +Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses +souvenirs; puis on la vit courir du cote de l'etable et rapporter un petit +agneau dans ses bras. Mais Louis XVI etait deja rentre dans sa voiture, les +postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son +desespoir, maitresse Gilles crut apercevoir, a travers le nuage de +poussiere qui s'elevait de la route, la maitresse d'auberge de l'Aigle +recevant le baiser du roi. + +A quelque distance de la ferme, Louis XVI apercut, en se penchant a la +portiere, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il +reconnut le gros chien noir qui etait assis aupres du jeune homme. C'etait +son compagnon de table; c'etait Fidele qui regardait tristement son maitre, +sans oublier toutefois de surveiller en meme temps le baton de voyage et +les habits roules dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en +placant le maitre du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissat sa +bonne action inachevee. Il fit arreter sa voiture et appela le jeune homme. + +--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonte. + +--Germain. + +--Vous etes le fils de maitre Gilles? + +--Oui, monseigneur, pour vous servir. + +--Eh bien! ne pleurez plus et retournez a la ferme. Elisabeth vient de +faire un heritage et maitresse Gilles consent a ce qu'elle devienne votre +femme. + +--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit +Germain. Tout mon bonheur est attache a l'accomplissement de ce mariage; +et, si vous aviez abuse de ma simplicite pour vous amuser de moi, vous +m'auriez donne le coup de mort! + +--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend a la ferme. + +--Dieu vous benisse, monseigneur! s'ecria Germain, et vous accorde de longs +jours! + +--Voila deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adresse, dit le roi a +ses gentilshommes; ne puis-je pas esperer que les voeux d'Elisabeth et de +Germain me porteront bonheur? + +Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait a ses +destinees, Germain marchait a grands pas, la joie au coeur, vers la ferme +de maitre Gilles, que les paysans avaient baptisee, dans leur enthousiasme, +du nom d'_Hotel fortune_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison +n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cesse de l'appeler +dans le pays l'_Hotel fortune_, comme si le peuple eut voulu perpetuer +ainsi le souvenir du passage de Louis XVI. + + * * * * * + + + + + + +TABLE DES MATIERES + + + + + BARBARE + + CHAPITRE I.--La Deesse de la Liberte + -- II.--Le club + -- III.--Le proscrit + -- IV.--Une crise domestique + -- V.--Desespoir de Dominique + -- VI.--Le pont de cordes + + + MICHEL CABIEU + + CHAPITRE I. + -- II. + -- III. + -- IV. + + + LE MAITRE DE L'OEUVRE + + PROLOGUE. --Les deux touristes + CHAPITRE I.--Pierre Vardouin + -- II.--A propos d'une fleur + -- III.--Maitre et apprenti + -- IV.--... + -- V.--Deux martyrs + EPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat + + + L'HOTEL FORTUNE + + CHAPITRE I.--Le reve + -- II.--Le renvoi + -- III.--Louis XVI + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES *** + +***** This file should be named 11036.txt or 11036.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/ + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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