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+The Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aziyade
+ Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
+ entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de
+ Kars, le 27 octobre 1877.
+
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE ***
+
+
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+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf,
+(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks)
+
+
+
+
+AZIYADÉ
+
+par PIERRE LOTI
+
+De l'Académie française
+
+
+Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
+entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de
+Kars le 27 octobre 1877.
+
+
+
+
+PRÉFACE DE PLUMKETT
+
+AMI DE LOTI
+
+
+Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur.
+Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a
+pas été plus conduit que la vie de son héros. Et puis décrire au public
+indifférent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisée, et les plus
+habiles pourraient bien s'y perdre.
+
+Pour son portrait physique, lecteur, allez à Musset: ouvrez "_Namouna_,
+conte oriental" et lisez:
+
+ Bien cambré, bien lavé; ........
+ Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux
+ Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.
+
+Comme Hassan, il était très joyeux, et pourtant très maussade;
+indignement naïf, et pourtant très blasé. En bien comme en mal, il
+allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan égoïste,
+et c'était à Rolla plutôt qu'il eût pu ressembler ...
+
+ Dans plus d'une âme on voit deux choses à la fois:
+
+ ..................
+
+ Le ciel,--qui teint les eaux à peine remuées,
+
+ ..................
+
+ Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant.
+
+(VICTOR HUGO, _les Ondines_.)
+
+PLUMKETT.
+
+
+
+1
+
+SALONIQUE
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+
+I
+
+16 mai 1876.
+
+... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les
+canots étrangers arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la
+dernière main à leur oeuvre: six pendus exécutaient en présence de la
+foule l'horrible contorsion finale ... Les fenêtres, les toits étaient
+encombrés de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorités turques
+souriaient à ce spectacle familier.
+
+Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du
+supplice; les potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés
+touchaient la terre. Leurs ongles crispés grinçaient sur le sable.
+
+
+
+II
+
+L'exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent
+jusqu'à la tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres,
+debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la
+mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifférents et
+de groupes silencieux de jeunes femmes.
+
+
+
+III
+
+Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions
+d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit
+en Europe au début de la crise orientale.
+
+Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique
+d'imposants cuirassés. L'Angleterre s'y était une des premières fait
+représenter, et c'est ainsi que j'y étais venu moi-même, sur l'une des
+corvettes de Sa Majesté.
+
+
+
+IV
+
+Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de
+circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois
+jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il
+arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée,
+pour regarder se battre deux cigognes.
+
+La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
+caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par
+les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands
+balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des
+petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de
+galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les
+toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait
+partout l'air tiède et la bonne odeur de mai.
+
+La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude
+contrainte et hostile; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner
+par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin,
+quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune
+tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des
+_haremlikes_; on eût dit une ville morte.
+
+Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange
+impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer,
+le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens.
+
+Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se
+rejoindre; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de
+naïveté; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de
+jeunesse.
+
+La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture
+sa taille enveloppée d'un camail à la turque (_féredjé_) aux plis longs
+et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent.
+Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître
+que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de
+cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient.
+
+Cette jeune femme était Aziyadé.
+
+
+
+
+V
+
+
+Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais
+un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité
+qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces
+étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles
+machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui
+causait ni répulsion ni frayeur.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai;
+les yeux verts m'avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis
+caché par le voile blanc me fût encore inconnu; j'étais repassé trois
+fois devant la mosquée aux cigognes, et l'heure s'en était allée sans
+que j'en eusse conscience.
+
+Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune
+femme et moi; impossibilité d'échanger avec elle une pensée, de lui
+parler ni de lui écrire; défense de quitter le bord après six heures du
+soir, et autrement qu'en armes; départ probable avant huit jours pour ne
+jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des
+harems.
+
+Je regardai s'éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de
+disparaître, et je m'assis irrésolu sous la tente d'un café turc.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi; c'était une bande de
+ces hommes qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique,
+bateliers ou portefaix, qui désiraient savoir pourquoi j'étais resté à
+terre et attendaient là, dans l'espoir que peut-être j'aurais besoin de
+leurs services.
+
+Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle
+de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de
+ce pays; il était assis devant moi par terre et m'examinait avec
+beaucoup de curiosité; mon costume et surtout mes bottines paraissaient
+l'intéresser vivement. Il s'étirait avec des airs câlins, des mines de
+gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes
+petites, aussi brillantes que des perles.
+
+Il avait d'ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les
+yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était tout
+dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre
+comme une chatte.
+
+Ce personnage était Samuel.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle
+dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on
+m'eût beaucoup étonné en me le disant. Tous deux devaient abandonner
+ensuite leur pays pour me suivre, et nous étions destinés à passer
+l'hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Samuel s'enhardit jusqu'à me dire les trois mots qu'il savait d'anglais:
+
+--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller à bord?)
+
+Et il continua en sabir:
+
+--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.)
+
+Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on
+pouvait tirer d'un garçon intelligent et déterminé, parlant une langue
+connue, pour cette entreprise insensée qui flottait déjà devant moi à
+l'état de vague ébauche.
+
+L'or était un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu.
+Samuel, d'ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l'est ne
+consent point pour de l'or à servir d'intermédiaire entre un jeune homme
+et une jeune femme.
+
+
+
+
+X
+
+
+A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES
+
+Salonique, 2 juin.
+
+... Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens;
+quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut;
+j'en suis surpris et charmé.
+
+Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un
+vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison
+d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère. C'est la
+case choisie pour ces changements de décors qui lui sont familiers.
+(Autrefois, vous vous en souvenez, c'était pour Isabelle B ..., l'étoile
+: la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la
+maîtresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de
+décors, et c'est à peine si le costume oriental leur prête encore
+quelque peu d'attrait et de nouveauté.)
+
+Début de mélodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur.
+Aspect assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des
+narguilhés traînent à terre avec des armes.
+
+Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives
+s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes
+pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornées de paillettes,
+des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de
+soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d'officier
+et se mettent à l'habiller à la turque, en s'agenouillant pour commencer
+par les guêtres dorées et les jarretières. Loti conserve l'air sombre et
+préoccupé qui convient au héros d'un drame lyrique.
+
+Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les
+manches d'argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées
+d'or; elles lui passent une veste dorée à manches flottantes, et le
+coiffent d'un tarbouch. Après cela, elles expriment, par des gestes, que
+Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.
+
+Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement à cette
+toilette qui pourrait lui être fatale; et puis il disparaît par une
+porte de derrière et traverse toute une ville saugrenue, des bazars
+d'Orient et des mosquées; il passe inaperçu dans des foules bariolées,
+vêtues de ces couleurs éclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques
+femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un
+Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles."
+
+Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami
+Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque,
+laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensée en tout temps,
+et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Auprès d'elle,
+Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa tête, de
+la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications
+diplomatiques.
+
+Vous direz qu'il faut, pour en arriver là, un terrible fond d'égoïsme;
+je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu à penser que tout ce qui
+me plaît est bon à faire et qu'il faut toujours épicer de son mieux le
+repas si fade de la vie.
+
+Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit
+longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle
+de personne; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et
+delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir
+à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque
+peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de
+Chypre.
+
+À présent c'est passé; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du
+soir, et Salonique faisait piètre mine; ses minarets avaient l'air d'un
+tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où
+fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une
+douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je
+retombe sur moi-même; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide
+écoeurant et l'immense ennui de vivre.
+
+Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques
+bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et
+philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc.,
+sont représentés par cette grande personnalité: le gendarme.
+
+Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En
+attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué.
+
+LOTI.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours
+de mai 1876.
+
+Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir
+souffert; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la
+jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie; mes
+dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait
+plus.
+
+Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient
+jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par
+le trouble des sens.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un
+yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; là, on la
+surveillait moins.
+
+Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me
+jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des
+pêcheurs; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait
+par signes mes ordres pour la nuit.
+
+J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était
+une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des
+cimetières antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen
+rongeait les inscriptions mystérieuses; des champs plantés de menhirs de
+granit; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce
+vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur
+poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un
+platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la
+terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de
+chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce
+pays sont restés dans ma mémoire.
+
+La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits
+de cigales, un air pur rempli de parfums d'été; la mer immobile, le ciel
+aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.
+
+Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que
+des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de
+fer de ses fenêtres.
+
+Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court
+quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles
+barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de
+bagues d'Orient.
+
+Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec
+mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les
+officiers de garde.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'étranges
+choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des études
+de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et
+les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais
+dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins compromettant
+pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait
+singulièrement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure
+rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu à peu je m'attachais à lui,
+et son refus de me servir auprès d'Aziyadé me faisait l'estimer
+davantage.
+
+Mais j'ai vu d'étranges choses la nuit avec ce vagabond, une
+prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète
+ivresse le mastic et le raki ...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous
+attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens
+de cette belle nuit étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de
+la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires,
+les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes
+séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d'autrefois;
+l'herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'était un
+bonheur d'être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon
+vivre.
+
+Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable
+humeur, et ne me répondait même plus.
+
+Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d'amitié, et
+lui fis en espagnol à peu près ce discours:
+
+--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des
+planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le
+serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N'êtes-vous
+pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire?
+
+Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été
+nécessaire.
+
+--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublée, _che volete mî?_
+(Que voulez-vous de moi?) ...
+
+Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête
+du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis
+il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de
+lui-même, immobile et tremblant ...
+
+Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme; il
+joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison
+qu'Aziyadé habite; il traverse, dans l'obscurité, pour aller la
+chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs
+mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la
+nôtre, ou bien m'attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante
+vagabonds, sur la _cinquième_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa
+personnalité est comme absorbée dans la mienne, et je le trouve partout
+dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis,
+prêt à défendre ma vie au risque de la sienne.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE
+
+Salonique, mai 1876.
+
+Mon cher Plumkett,
+
+Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses
+tristes ou saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête;
+comme vous êtes classé pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai
+toujours avec plaisir ce que vous m'écrirez.
+
+Votre lettre m'a été remise sur la fin d'un dîner au vin d'Espagne, et
+je me souviens qu'elle m'a un peu, à première vue, abasourdi par son
+ensemble original. Vous êtes en effet " un drôle de type ", mais cela,
+je le savais déjà. Vous êtes aussi un garçon d'esprit, ce qui était
+connu. Mais ce n'est point là seulement ce que j'ai démêlé dans votre
+longue lettre, je vous l'assure.
+
+J'ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c'est là un point de
+commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j'ai
+été lancé dans la vie, à Londres, livré à moi-même à seize ans; j'ai
+goûté un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus
+qu'aucun genre de douleur m'ait été épargné. Je me trouve fort vieux,
+malgré mon extrême jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et
+l'acrobatie.
+
+Les confidences d'ailleurs ne servent à rien; il suffit que vous ayez
+souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous.
+
+Je vois aussi que j'ai été assez heureux pour vous inspirer quelque
+affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que
+vous appelez une _amitié intellectuelle_, et nos relations nous aideront
+à passer le temps maussade de la vie.
+
+À la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans
+doute, quand vous avez écrit: " une affection et un dévouement
+illimités. " Si vous avez pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami,
+qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraîcheur, et que
+tout n'est pas perdu. Ces belles amitiés-là, à la vie, à la mort,
+personne plus que moi n'en a éprouvé tout le charme; mais, voyez-vous,
+on les a à dix-huit ans; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus
+de dévouement que pour soi-même. C'est désolant, ce que je vous dis là,
+mais c'est terriblement vrai.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Salonique, juin 1876.
+
+C'était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous
+mettaient à terre avant le lever du soleil. L'air était si léger, la
+fraîcheur si délicieuse, qu'on n'avait aucune peine à vivre; on était
+comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs commençaient à circuler,
+vêtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voûtées des
+bazars, à peine éclairées encore d'une demi-lueur transparente.
+
+L'ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident
+d'opéra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues
+de cette ville, aux heures les plus prohibées et dans les tenues les
+moins réglementaires.
+
+Le soir, c'était pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout
+était rose ou doré. L'Olympe avait des teintes de braise ou de métal en
+fusion, et se réfléchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune
+vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphère et que
+les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs arêtes les plus
+lointaines étaient nettes et décidées.
+
+Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule,
+devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y
+jouaient leurs airs bizarres, accompagnés de clochettes et de chapeaux
+chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites
+tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les narguilhés,
+les skiros, le lokoum et le raki.
+
+Samuel était heureux et fier quand nous l'invitions à notre table. Il
+rôdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque
+rendez-vous d'Aziyadé, et je tremblais d'impatience en songeant à la
+nuit qui allait venir.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Salonique, juillet 1876.
+
+Aziyadé avait dit à Samuel qu'il resterait cette nuit-là auprès de nous.
+Je la regardais faire avec étonnement: elle m'avait prié de m'asseoir
+entre elle et lui, et commençait à lui parler en langue turque.
+
+C'était un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et
+Samuel devait servir d'interprète; depuis un mois, liés par l'ivresse
+des sens, sans avoir pu échanger même une pensée, nous étions restés
+jusqu'à cette nuit étrangers l'un à l'autre et inconnus.
+
+--Où es-tu né? Où as-tu vécu? Quel âge as-tu? As-tu une mère?
+Crois-tu en Dieu? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs? As-tu eu
+beaucoup de maîtresses? Es-tu un seigneur dans ton pays?
+
+Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople
+avec une autre petite de son âge; un marchand l'avait vendue à un vieux
+Turc qui l'avait élevée pour la donner à son fils; le fils était mort,
+le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, était extrêmement belle;
+alors, elle avait été prise par cet homme, qui l'avait remarquée à
+Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique.
+
+--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le même que le
+tien, et qu'elle n'est pas bien sûre, d'après le Koran, que les femmes
+aient une âme comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti,
+vous ne vous verrez jamais, même après que vous serez morts, et c'est
+pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande
+si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous
+laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux ... Et moi,
+ensuite, je ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.
+
+--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons
+tout de suite, ce sera fini après.
+
+Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et
+nous nous penchâmes tous deux sur l'eau.
+
+--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous
+deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là.
+En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace.
+
+Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut
+pas traduire.
+
+..................
+
+Il était l'heure pour Aziyadé de repartir, et, l'instant d'après, elle
+nous quitta.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+PLUMKETT A LOTI
+
+Londres, juin 1876.
+
+Mon cher Loti,
+
+J'ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une
+lettre sans queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le
+primesaut vous dicte, où l'imagination galope, suivie par la plume, qui,
+elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille
+rossinante de louage.
+
+Ces lettres-là, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors
+on ne les aurait point envoyées. Des digressions plus ou moins
+pédantesques dont il est inutile de chercher l'à-propos, suivies
+d'âneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un
+auto-panégyrique d'individu incompris qui cherche à se faire plaindre,
+pour récolter des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer.
+Conclusion: tout cela était bien ridicule.
+
+Et les protestations de dévouement!--Oh! pour le coup c'est là que
+la vieille rossinante à deux becs prenait le mors aux dents! Vous
+répondez à cet article de ma lettre comme eût pu le faire cet écrivain
+du XVIe siècle avant notre ère qui ayant essayé de tout, d'être un grand
+roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes,
+etc., en vint à s'ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces
+choses, qu'il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que
+tout n'était que vanité.
+
+Ce que vous me répondiez là, en style d'Ecclésiaste, je le savais bien;
+je suis si bien de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je
+doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que
+comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien à nous
+apprendre l'un à l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral.
+
+--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.
+
+Plus que jamais, je m'incline: j'aime à avoir des vues d'ensemble sur
+les personnes et les choses, j'aime à en deviner les grands traits;
+quant aux détails, je les ai toujours eus en horreur.
+
+"Affection et dévouement illimités! " Que voulez-vous! c'était un de
+ces bons mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on
+est meilleur que soi-même. Croyez bien que l'on est sincère au moment où
+l'on écrit ainsi. Si ce ne sont que des éclairs, à qui faut-il s'en
+prendre?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes aucunement
+responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce à
+celui qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés,
+susceptibles des aspirations les plus élevées; mais incapables d'actes
+qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce à personne du tout?
+Dans le doute où nous sommes à ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y
+a de mieux à faire.
+
+Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments.
+Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis
+trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que
+j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion,
+et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très
+bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses
+qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de
+brillant et de fraîcheur; comme exemple tiré du noble métier que nous
+exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin.
+
+Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à
+revenir là-dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes
+très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez
+s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé,
+je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour
+entrer dans quelques détails sur mon individu.
+
+Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du
+moral.--Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à
+l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre
+en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité
+prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez
+poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de
+géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois,
+Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le
+sens commun!
+
+Tout à vous,
+PLUMKETT.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Nuit du 27 juillet, Salonique.
+
+À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent
+dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance
+et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde.
+
+Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent
+trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie
+torrentielle.
+
+Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique
+découpe nettement sa cime sur le ciel profond.
+
+Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.
+
+Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux
+heures se passent, les minutes se traînent et sont longues comme des
+nuits.
+
+À onze heures, un léger bruit d'avirons sur la mer calme; un point
+lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de
+Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hèlent. Samuel ne
+répond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires
+ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le voilà le long du
+bord.
+
+On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche; les
+apparences sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui
+s'éloigne; j'enlève le manteau qui couvrait mon costume turc et la
+transformation est faite. Ma veste dorée brille légèrement dans
+l'obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans
+la direction de la terre.
+
+Une petite barque est là qui stationne.--Elle contient une vieille
+négresse hideuse enveloppée d'un drap bleu, un vieux domestique albanais
+armé jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme,
+tellement voilée qu'on ne voit plus rien d'elle-même qu'une informe
+masse blanche.
+
+Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et
+s'éloigne sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile,
+aussi muette et immobile qu'un fantôme blanc; j'ai pris les rames, et,
+en sens inverse, nous nous éloignons aussi dans la direction du large.
+--Les yeux fixés sur elle, j'attends avec anxiété qu'elle fasse un
+mouvement ou un signe.
+
+Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est
+le signal attendu pour venir m'asseoir auprès d'elle. Je tremble en la
+touchant, ce premier contact me pénètre d'une langueur mortelle, son
+voile est imprégné des parfums de l'Orient, son contact est ferme et
+froid.
+
+J'ai aimé plus qu'elle une autre jeune femme que, à présent, je n'ai
+plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille
+ivresse.
+
+
+
+
+XX
+
+
+La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de
+couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la
+nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt
+qu'une barque.
+
+C'est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit
+d'échanger seulement une parole; tous les dangers se sont donné
+rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer
+profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter
+ensemble les charmes enivrants de l'impossible.
+
+Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera
+renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement
+régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse.
+
+D'ici là, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser
+commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à
+cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant
+de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus ...
+
+À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des
+harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous
+le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train
+près de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine,
+ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait
+dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le
+lointain le chant du coq.
+
+Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la
+barque; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque; le
+vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons.
+
+Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui
+portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la
+forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais
+quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit.
+
+Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands: une lueur
+blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la
+base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre,
+reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier
+encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes;
+seulement les étoiles pâlissaient.
+
+La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se
+déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de
+Samuel; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une
+chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée;
+elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le
+long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure
+encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la
+surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil
+irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des
+précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour
+m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard.
+
+Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous
+étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a
+pas de résistance possible;--et la barque s'en alla en dérive.
+
+Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure; la voix
+criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohé du canot!"
+
+Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes
+à force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue.
+Il était quatre heures; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse
+blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je
+rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+La nuit d'après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement
+Salonique et Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le
+sentier du village turc où elle demeure, pour au moins lui dire adieu;
+l'inertie des rêves arrêtait notre course; l'heure passait et la
+corvette larguait ses voiles.
+
+--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte
+de ses cheveux bruns.
+
+Et nous cherchions toujours à courir.
+
+Alors, on vint m'éveiller pour le quart; il était minuit. Le timonier
+alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les
+fleurs de soie de la tapisserie, et m'éveillai tout à fait.
+
+Il plut par torrents cette nuit-là, et je fus trempé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Salonique, 29 juillet.
+
+Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu: quitter
+brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le
+paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le
+_Deerhound_, qui se promène par là-bas, dans les eaux du Bosphore ou du
+Danube.
+
+Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les
+tentures et confectionnent les malles.
+
+J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un réduit blindé
+confinant avec la soute aux poudres. J'avais meublé d'une manière
+originale ce caveau, où ne pénétrait pas la lumière du soleil: sur les
+murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres; des
+faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond
+sombre.
+
+J'avais passé des heures tristes, dans l'obscurité de cette chambre, ces
+heures inévitables du tête-à-tête avec soi-même, qui sont vouées aux
+remords, aux regrets déchirants du passé.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'étais un peu
+l'enfant gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m'est
+indifférent de les quitter.
+
+Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un
+coin de la terre que je ne reverrai plus.
+
+J'ai passé pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette
+grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achèteraient bien cher et
+j'aimais presque cette jeune femme, si singulièrement délicieuse!
+
+J'oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l'aube
+nous trouvait étendus dans une barque, enivrés d'amour, et tout trempés
+de la rosée du matin.
+
+Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement
+sa vie pour moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C'est
+ainsi que je me laisse aller encore et prendre à toutes les affections
+ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intéressé
+ou ténébreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une
+heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence
+d'amitié ou d'amour.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+30 juillet. Dimanche.
+
+À midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec
+sa barque, à la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui
+m'emporte.
+
+Il a l'air fort dégagé et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite!
+
+--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir,
+monseigneur! pense un peu à Samuel!)
+
+
+
+XXVI
+
+
+--En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera
+à Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas,
+moi seule j'y viendrais pour toi.
+
+Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout à
+recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de
+nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+L'état-major du _Prince-of-Wales_ exécute des effets de mouchoirs très
+réussis, et le pays s'éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on
+distingue la tour blanche, où, la nuit, s'embarquait Aziyadé, et cette
+campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux platanes, si souvent
+parcourue dans l'obscurité.
+
+Salonique n'est plus bientôt qu'une tache grise qui s'étale sur des
+montagnes jaunes et arides, une tache hérissée de pointes blanches qui
+sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprès.
+
+Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les
+hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques
+s'élèvent au-dessus de la côte déjà lointaine de Macédoine: Olympe,
+Athos, Pélion et Ossa!
+
+
+ * * * * *
+
+
+2
+
+SOLITUDE
+
+
+
+I
+
+
+Constantinople, 3 août 1876.
+
+Traversée en trois jours et trois étapes: Athos, Dédéagatch, les
+Dardanelles.
+
+Nous étions une bande ainsi composée: une belle dame grecque, deux
+belles dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme,
+et un derviche. Une société un peu drôle! mais nous avons fait bon
+ménage tout de même, et beaucoup de musique. La conversation générale
+avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homère. Il y avait même,
+entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne.
+
+Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un
+hôtel du quartier de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady,
+avec laquelle les soirées se passent au piano à jouer tout Beethoven.
+
+J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène
+quelque part, dans la mer de Marmara.
+
+
+
+
+II
+
+
+Samuel m'a suivi comme un ami fidèle; j'en ai été touché. Il a réussi à
+se faufiler, lui aussi, à bord d'un paquebot des Messageries, et m'est
+arrivé ce matin; je l'ai embrassé de bon coeur, heureux de revoir sa
+franche et honnête figure, la seule qui me soit sympathique dans cette
+grande ville où je ne connais âme qui vive.
+
+--Voilà, dit-il, effendim; j'ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma
+barque,--et je t'ai suivi.
+
+J'ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve
+de ces dévouements absolus et spontanés; je les aime mieux que les gens
+policés, décidément: ils n'en ont pas l'égoïsme ni les mesquineries.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit
+se dit: _fate boum_ (faire boum).
+
+--Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel
+tombera. ")
+
+Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits
+enfants; il est religieux avec naïveté et candeur; ses superstitions
+sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drôle
+que quand il veut faire l'homme sérieux.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury, août 1876.
+
+Frère aimé,
+
+Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voilà parti comme un
+petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher
+petit oiseau, capricieux, blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui
+n'a pas vu encore où il fallait qu'il reposât sa tête fatiguée, son aile
+frémissante.
+
+Mirage à Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours,
+jusqu'à ce que, dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie
+sur quelque jolie branche de fraîche verdure ... Non; tu ne briseras pas
+tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des
+petits oiseaux _a une fois parlé_, et qu'il y a des anges qui veillent
+autour de cette tête légère et chérie.
+
+C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette année t'asseoir sous les
+tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foulé notre gazon! Pendant
+cinq années, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la
+douce, la charmante pensée que je vous y verrais _tous deux_. Chaque
+saison, chaque été, c'était mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et
+nous ne t'y verrons pas.
+
+Un beau matin d'août, je t'écris de Brightbury, de notre salon de
+campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les
+rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les
+pierres, et le plancher, fraîchement lavés, racontent tout un petit
+poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifférent.
+Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette
+période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement
+comparée au second âge de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguées
+de toutes ces voluptés de l'été, s'élancent maintenant, refleurissent
+vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure
+éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme viril de
+cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout
+t'attendait, frère chéri; il semblait que tout poussait pour toi ... et
+encore une fois, tout passera sans toi. C'est décidé, nous ne te verrons
+pas.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages
+européens, les toilettes européennes heurtant les équipages et les
+costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiède
+soulevant la poussière et les feuilles jaunies d'août; l'odeur des
+myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de
+raisins et de pastèques ... Les premiers moments de mon séjour à
+Constantinople ont gravé ces images dans mon souvenir.
+
+Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent
+sous les arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de
+finir, je suivais d'un regard distrait ce défilé cosmopolite; je
+songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien assise tout au
+fond de ma pensée.
+
+Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna
+les premières notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce
+pays comme je l'ai aimé plus tard; je l'observais en touriste; et
+Stamboul, dont les chrétiens avaient peur, m'était à peu près inconnu.
+
+Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d'exécuter
+ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la
+Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui était sa vie, la posséder des
+jours entiers, comprendre et pénétrer ses pensées, lire au fond de son
+coeur des choses fraîches et sauvages à peine soupçonnées dans nos nuits
+de Salonique,--et l'avoir à moi tout entière.
+
+Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la
+Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de
+l'été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de
+l'islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux
+Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès,
+apparaissait Eyoub, où il eût été doux d'aller avec elle cacher son
+existence,--point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un
+cadre étrange et charmant.
+
+Autour de ma maison s'étendaient de vastes terrains dominant Stamboul,
+plantés de cyprès et de tombes,--terrains vagues où j'ai passé plus
+d'une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente arménienne,
+ou grecque.
+
+Tout au fond de mon coeur, j'étais resté fidèle à Aziyadé; mais les
+jours passaient et elle ne venait pas ...
+
+De ces belles créatures, je n'ai conservé que le souvenir sans charme
+que laisse l'amour enfiévré des sens; rien de plus ne m'attacha jamais à
+aucune d'elles, et elles furent vite oubliées.
+
+Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j'y ai fait plus
+d'une fâcheuse rencontre.
+
+À trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra
+le passage. C'était un veilleur de nuit; il était armé d'un long bâton
+ferré, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'étais sans armes.
+
+Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma
+vie plutôt que de renoncer à son projet.
+
+Je consentis à le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions près de ces
+fondrières de cinquante mètres de haut qui séparent Péra de
+Kassim-Pacha. Il était tout au bord; je saisis l'instant favorable, je
+me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit
+l'équilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un
+bruit sinistre et un gémissement.
+
+Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin
+dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une
+course si rapide qu'aucun être humain n'eût pu m'atteindre.
+
+Le ciel blanchissait à l'orient quand je regagnai ma chambre. La pâle
+débauche me retenait souvent par les rues jusqu'à ces heures matinales.
+À peine étais-je endormi, qu'une suave musique vint m'éveiller; une
+vieille aubade d'autrefois, une mélodie gaie et orientale, fraîche comme
+l'aube du jour, des voix humaines accompagnées de harpes et de guitares.
+
+Le choeur passa, et se perdit dans l'éloignement. Par ma fenêtre grande
+ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel;
+et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dôme et des
+minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu à peu, comme
+suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'étais à Stamboul,--
+et qu'elle avait juré d'y venir.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La rencontre de cet homme m'avait laissé une impression sinistre; je
+cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maîtresses,--si
+ce n'est une jeune fille juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans
+le faubourg israélite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo.
+
+Je passai la fin d'août et une partie de septembre en excursions dans le
+Bosphore. Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les
+palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que
+sillonnaient des caïques dorés.
+
+On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacre
+d'Abd-ul-Hamid.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Constantinople, 30 août.
+
+Minuit! la cinquième heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit
+frappent le sol de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont en
+révolution dans le quartier de Galata et poussent là-bas des hurlements
+lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralité et je leur en
+sais gré; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand
+calme dans mon voisinage; les lumières s'y sont éteintes une à une,
+pendant ces trois longues heures que j'ai passées là, étendu devant ma
+fenêtre ouverte.
+
+À mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies;
+j'ai vue sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprès
+séculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes
+ombragent d'antiques sépultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit
+des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je
+domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante,
+c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une
+ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des
+mosquées se découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de
+lune est suspendu; l'horizon est tout frangé de tours et minarets,
+légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la
+nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues
+jusqu'à la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du
+gigantesque.
+
+Dans un de ces palais là-bas, le Seraskierat, il se passe à l'heure
+qu'il est une sombre comédie; les grands pachas y sont réunis pour
+déposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura
+remplacé. Ce sultan pour l'avènement duquel nous avons fait si grande
+fête, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un
+dieu, on l'étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail.
+
+Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... À onze heures, des
+cavaliers et de l'artillerie sont passés au galop, courant vers
+Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le
+lointain, tout est retombé dans le silence.
+
+Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles de
+mon pays; j'aime ce bruit d'été qui me ramène aux bois du Yorkshire, aux
+beaux soirs de mon enfance, passée sous les arbres, là-bas, dans le
+jardin de Brightbury.
+
+Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à mon
+esprit, les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour.
+
+Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sans
+doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serré et ma solitude me
+pèse. Il y a huit jours, je l'avais laissé partir pour gagner quelque
+argent, sur un navire qui s'en allait à Salonique. Les trois bateaux qui
+pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et
+personne à bord n'en avait entendu parler ...
+
+Le croissant s'abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes
+de la Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu.
+Mon pauvre Samuel était le seul qui y sût mon nom et mon existence, et
+sincèrement je commençais à l'aimer.
+
+M'a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est
+de n'en pas avoir.
+
+
+
+IX
+
+
+..................
+
+L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople sur
+les paquebots turcs, nous rend fréquemment visite. D'abord craintif dans
+la case, il y vint bientôt comme chez lui. Un brave garçon, ami
+d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays.
+
+La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là-bas mission de me
+costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son
+intermédiaire, ses souhaits et ses souvenirs.
+
+L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages
+qu'Aziyadé lui transmet par l'organe de sa négresse.
+
+--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti;
+elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant
+l'hiver elle sera rendue ...
+
+
+
+
+X
+
+
+LOTI A WILLIAM BROWN
+
+J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez
+adressée à bord du _Prince-of-Wales_, elle est allée me chercher à Tunis
+et ailleurs.
+
+En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et
+vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre
+malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le
+coeur et la sensibilité.
+
+Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune
+femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en
+vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous
+aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules;
+prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri
+après, et les conséquences sont secondaires.
+
+Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y
+ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé,
+qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond,
+Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound;
+j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant
+tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case
+à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie
+qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept
+ans est ma maîtresse du jour.
+
+L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense.
+J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je
+porte fez et cafetan,--et je joue à l'_effendi_, comme les enfants
+jouent aux soldats.
+
+Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens
+perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral;
+peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus,
+je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux
+qu'autrefois j'ai adorés.
+
+J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime
+qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos
+mères par exemple,--jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée.
+
+Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste
+n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais
+quelque part me faire tuer au service du Christ ...
+
+Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands
+remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne
+souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de
+Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux
+adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent,
+celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous
+rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour
+une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille
+de cirque qui aura de belles formes.
+
+Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce
+qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle
+il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant
+l'épouvante finale qui est la mort.
+
+Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse;
+ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore
+une foule de maîtresses, et jouir de la vie.
+
+Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai
+pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de
+toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à
+personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance.
+
+J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la
+moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut.
+
+Adieu, je vous embrasse.
+
+LOTI.
+
+
+
+
+XI
+
+
+La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sous
+Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète.
+
+L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes
+n'en sont pas sûrs pour eux.
+
+Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu
+solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On
+voit à peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure,
+d'un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires.
+
+Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en
+pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés
+d'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée,
+tranche sur les teintes noires des cyprès.
+
+Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à
+l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d'anciens
+pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs
+kiosques funéraires dans une de ces avenues tristes.
+
+C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde
+cour intérieure de la mosquée d'Eyoub.
+
+Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches
+m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous
+marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette
+heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons
+ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.
+
+Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui
+fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce
+lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter
+les yeux.
+
+C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.
+
+Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre
+possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir,
+quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en
+Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient
+venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien.
+
+Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait
+alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis.
+L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont
+on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité
+relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une
+inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de
+grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et
+distinguée.
+
+Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs
+formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande
+magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un
+éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange,
+couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est
+placé sous un dais rouge et or.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'un
+sultan.
+
+Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige
+des Khalifes; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère
+nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un
+dernier éclat.
+
+Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande
+pompe le sabre d'Othman.
+
+Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traversé
+Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux
+sérail, faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage,
+dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son
+chemin.
+
+Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux
+mètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or.
+
+Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blanc
+monumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et de
+pierreries.
+
+Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, le
+suléma en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grands
+dignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures,--grave
+et interminable cortège où défilaient de singulières physionomies! De
+sulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs montures
+tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres
+regards empreints de fanatisme et d'obscurité.
+
+Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces
+foules turques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occident
+paraîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue
+de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous les
+costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés.
+
+Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques.
+Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces de
+soie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les
+plis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous
+les cyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était
+si coloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une
+composition fantastique de quelque orientaliste halluciné.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case.
+La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide
+en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté est
+illimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, les
+bois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens
+vivraient une année des impressions et des péripéties d'un seul de mes
+jours.
+
+Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre
+les grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam; Stamboul
+illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les
+dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacle que
+sans doute on ne reverra plus.
+
+Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays
+qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en
+douter.
+
+
+
+
+XV
+
+
+... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc
+d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères.
+
+À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici,
+comme là-bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure
+mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes
+journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et
+rentre à la case, heureux de vivre.
+
+La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si
+insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour
+rien des satisfactions que d'autres payent fort cher.
+
+Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail;
+il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable
+ainsi.
+
+Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre
+narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au
+théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous
+captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique
+n'existe pas pour nous.
+
+Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et
+Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent
+plus les ponts qu'en tremblant.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez
+Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale,
+dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les
+minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran
+en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant
+à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits
+de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes;
+des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et
+d'or.
+
+Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du
+matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où
+de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses
+lascives devant un public composé de tous les repris de la justice
+ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour
+la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous
+rentrâmes au petit jour.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+KARAGUEUZ
+
+Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre
+incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la
+faveur de ce personnage soit près de finir.
+
+Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux
+polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa
+femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui
+finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.
+
+Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme
+de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également
+drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas
+soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un
+comique irrésistible.
+
+Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses
+démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties
+tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui
+scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y
+trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la
+lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants.
+On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre,
+ferait rougir un corps de garde.
+
+C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en
+déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes,
+conclusion qui serait absolument fausse.
+
+Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
+Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.
+
+Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an
+dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Péra m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul,
+même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.
+
+Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont
+inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma
+nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi.
+
+Je suis là à deux heures du _Deerhound_, presque à la campagne, dans une
+case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une
+rue de village où règne dans le jour une animation originale; des
+bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur
+narguilhé sous des amandiers.
+
+Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc,
+rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes,
+saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée,
+--c'est la nôtre.
+
+En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un
+appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de
+nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il
+est hanté.)
+
+Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà
+mentionnée; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant à
+l'est sur la Corne d'or.
+
+On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit
+arabe; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas! par le vent
+de novembre.
+
+Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le
+muezzin, qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de
+ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical.
+
+La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage
+d'Eyoub; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'un
+bas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines
+tristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, des
+cimetières immenses, une vraie ville des morts.
+
+À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés;
+tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs
+dômes et leurs minarets.
+
+Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c'est
+Péra, la ville des chrétiens, et le _Deerhound_ est derrière.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de ces
+murailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans
+serrures. C'était si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu
+pratique ...
+
+
+
+
+XX
+
+
+Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons
+clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent
+entièrement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux
+fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges
+complètent cette première installation, qui est pour l'instant une
+installation modeste.
+
+Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi
+de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins
+désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de
+venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde!
+
+Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est
+fort apprécié.
+
+Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de
+prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour
+eux tout est énigmatique.
+
+Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire
+ainsi ses conclusions:
+
+--Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange!
+Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si
+complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas
+toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu
+n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins
+des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus
+grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as
+vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à
+ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société
+européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité
+singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon
+invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que
+tu sois venu t'établir parmi nous.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Septembre 1876
+
+Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque.
+
+Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée
+de présents.
+
+Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle
+de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie.
+
+En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en
+l'air de longues perches enroulées de banderoles d'or.
+
+Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche,
+surmontés d'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces
+édifices contiennent les présents les plus précieux.
+
+Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des
+caissons de velours rouge brodé d'or.
+
+Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes
+forment la haie sur tout le parcours.
+
+Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le
+coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je
+passai dans cet isolement.
+
+Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma
+maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire.
+
+J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à
+Stamboul, les promeneurs sans fanal.)
+
+Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans
+Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur
+leurs portes.
+
+De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une
+fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe
+funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans.
+On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours
+humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont
+moins rassurantes que l'obscurité.
+
+À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de
+cadavres.
+
+Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands
+cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir
+dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne
+jamais s'en mêler.
+
+Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être
+informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait
+inexplicable et même un peu suspecte.
+
+Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et
+celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et
+venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+
+"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle."
+
+"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas
+un ami ..."
+
+(_Extrait d'une vieille poésie orientale_.)
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY
+
+Eyoub ..., 1876.
+
+... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que
+chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée
+chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors
+même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant.
+Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si
+vain, de si mensonger, de si inadmissible.
+
+J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu
+le sais.
+
+J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin
+de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de
+notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais
+malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de
+plaisirs ...
+
+Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé
+Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui
+de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à
+âme qui vive.
+
+Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai.
+J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas.
+Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui
+tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de
+sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en
+fumée, et je me retrouverai seul.
+
+Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure;
+affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque
+chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ...
+J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je
+puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se
+fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde ...
+
+Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence
+ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire
+adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même ...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Eyoub, 15 novembre 1876.
+
+Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence,
+derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent
+souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce
+garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu
+intime,--mais vous êtes de ces gens-là.--J'ai beau faire, Plumkett,
+je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir.
+J'ai le cœur plein de lassitude et d'amertume.
+
+Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé
+sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible
+et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut
+enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je
+m'ennuie moins quand je l'ai près de moi.
+
+Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on
+n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement,
+en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se
+présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui
+m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce
+que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.
+
+Si encore elle était là,--elle, Aziyadé!...
+
+Je l'attends toujours,--mais, hélas! comme attendait soeur Anne ...
+
+Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et
+mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse,
+enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de
+Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.
+
+Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous
+distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du
+choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous
+intéresse plus.
+
+Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de
+péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par
+vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques;
+beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or
+jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide.
+
+Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation:
+
+C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de
+ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font,
+et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui
+brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur
+de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les
+sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints
+tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le
+plus fanatique de tous ...
+
+Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien
+enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre
+pour un derviche.
+
+Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du
+chez soi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal
+au-dehors, par cette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier.
+
+La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles,
+porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de
+chêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus
+d'un drame.
+
+L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher
+disparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis; et,
+suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les
+salir. Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent
+à peu près tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la
+nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets
+décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran
+sont peints partout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques.
+
+À côté, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement
+des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être
+déjà près de moi, si elle avait tenu sa promesse.
+
+Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également:
+c'est celle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des
+nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne
+paraît revenir.
+
+Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre
+prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Je
+l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury ..., 1876.
+
+Frère chéri,
+
+Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu
+veux disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée
+mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours.
+Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,--la
+vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,--et
+toi qui ne seras pas mort ...! qui seras là quelque part à végéter sous
+la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je
+sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te
+fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi
+que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête.
+
+Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc,
+puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec,
+puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne
+suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin
+de moi-même où personne n'est ... c'est ta place à toi, et quand tu me
+quitteras, elle sera vide et me brûlera.
+
+J'ai perdu mon frère, je suis prévenue--affaire de temps, de quelques
+mois peut-être,--il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort
+de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfant
+chéri qui plonge dans un abîme sans fond,--l'abîme des abîmes! Il
+souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans
+force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus
+sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend ...
+Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine,
+celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge,
+vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son
+abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien
+mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.
+
+Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le
+sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!
+
+Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me
+parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste,
+fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu
+aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon, assise sous les
+vieux portraits ...
+
+Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le coeur ne
+peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en
+veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là
+pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on
+ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré ...
+alors, il mourra!
+
+Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah!
+mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu
+voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la
+chaleur de mes prières!...
+
+Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie
+chrétienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux,
+des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur,
+sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout
+cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le
+Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que
+j'adore. De celui-là, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu
+souffres étrangement, tu brûles de douleur ... il pleurera avec toi.
+
+Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant
+rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je
+sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,--
+peut-être mourrai-je bientôt,--mais j'espérerai et je prierai toujours!
+
+Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire!
+Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où
+il ne me lira plus?...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+--Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes!
+
+Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé
+sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve
+et pointu luisait à la lueur de ma lampe.
+
+Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était
+aussi noir et silencieux qu'un tombeau.
+
+Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme
+un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le
+plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du
+vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec
+le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans.
+
+Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis
+de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait
+dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même
+le bout de ses grands doigts velus.
+
+Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit:
+
+--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher.
+Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis
+ce soir même vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par
+exemple, vous sera agréable sans doute ...
+
+Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses
+socques, et disparut.
+
+Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner
+passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées,
+rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un
+autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à
+terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et
+immobile qu'une idole égyptienne.
+
+Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se
+mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en
+résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence.
+
+--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah
+en se penchant à mon oreille.
+
+J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise;
+j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude
+d'abjection humaine.
+
+--Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...
+
+Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit:
+
+--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...
+
+... Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses,
+je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah,
+soulevant sans bruit la draperie de ma porte.
+
+--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et
+on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me
+mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de
+votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.
+
+Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de
+froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me
+contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi
+toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa
+pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa
+poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai
+encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture.
+
+Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître,
+avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se
+retrouver même jamais nulle part sur mon chemin.
+
+
+ * * * * *
+
+
+3
+
+
+EYOUB À DEUX
+
+
+
+
+I
+
+
+Eyoub, le 4 décembre 1876.
+
+On m'avait dit: " Elle est arrivée! "--et depuis deux jours, je
+vivais dans la fièvre de l'attente.
+
+--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique,
+accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa
+maîtresse), ce soir, un caïque l'amènera à l'échelle d'Eyoub, devant ta
+maison.
+
+Et j'attendais là depuis trois heures.
+
+La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or
+avait une activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de
+caïques abordaient à l'échelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier
+tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres
+populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar.
+
+On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire:
+
+--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi?
+
+On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'étais un
+chrétien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus
+ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j'avais
+choisi.
+
+
+
+
+II
+
+
+Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi!
+
+(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.)
+
+
+Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque
+s'avança seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme
+voilée était assise à l'arrière sur des coussins. Je vis que c'était
+elle.
+
+Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et
+la nuit froide.
+
+Je pris sa main sans mot dire, et l'entraînai en courant vers ma maison,
+oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ...
+
+Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette
+chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies
+de fer, je ne sus que me laisser tomber près d'elle, embrassant ses
+genoux. Je sentis que je l'avais follement désirée: j'étais comme
+anéanti.
+
+Alors j'entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je
+comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un
+seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui
+répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je
+n'entendais même plus!
+
+--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!)
+
+On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce
+musique de l'amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue
+turque. Délicieuse musique que j'avais oubliée, est-ce bien possible que
+je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de
+jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais;
+tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée ...
+
+Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de
+lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo:
+
+--Répète encore! redis-le!
+
+Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu'elle devait
+comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais
+une foule de questions en lui disant:
+
+--Réponds-moi!
+
+Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n'y
+était plus, et que je parlais dans le vide.
+
+--Aziyadé, dis-je, tu ne m'entends pas?
+
+--Non, répondit-elle.
+
+Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages:
+
+--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek
+isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!)
+
+
+
+
+III
+
+
+Eyoub, décembre 1876.
+
+Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne
+fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles,
+et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse,
+qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit
+ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes.
+
+Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux
+par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête
+enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe
+sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les
+coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front.
+
+Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe
+chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les
+aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge
+orange sont ses deux principales occupations.
+
+Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie;
+cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom.
+Elle l'écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s'il
+s'agissait d'une opération d'importance, et épointe tous mes crayons
+à ce travail.
+
+Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu'avec sa bouche;
+son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte
+en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement
+encore ou même s'en dispenser tout à fait.
+
+Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des
+passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui
+serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier
+charme oriental.
+
+Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du
+reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue
+turque la font un peu rauque quelquefois.
+
+Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de
+prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les
+suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la
+mienne pour passer auprès d'elle seulement une heure, j'avais fait ce
+rêve insensé: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin
+ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai réalisé à
+peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible
+à tous égards.
+
+Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée;
+c'est le vrai désert d'hommes dont Paris était autrefois le type, un
+assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans
+contrôle,--où l'on peut mener de front plusieurs personnalités
+différentes,--Loti, Arif et Marketo.
+
+... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de décembre
+ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres.
+Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes
+chargées,--par l'inviolabilité du domicile turc,--assis devant le
+brasero de cuivre ... petite Aziyadé, qu'on est bien chez nous!
+
+
+
+
+V
+
+
+LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY
+
+Chère petite soeur,
+
+J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait
+beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que
+j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien
+maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te
+laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.
+
+Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut
+d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.
+
+Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de
+bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère
+vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me
+suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un
+certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable
+de mon existence, je reste Loti, officier de marine.
+
+Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un
+vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne.
+Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien
+portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai.
+
+Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai
+mort.
+
+Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je
+serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une
+jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer,
+pour l'amour de vous, dans cette affection-là.
+
+Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est
+arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse
+me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux
+m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un
+peu aussi les absents ...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Peu à peu, de modeste qu'elle était, la maison d'Arif-Effendi est
+devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des
+faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans
+peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.
+
+La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges,
+défroques du sérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont
+aujourd'hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée,
+semble une vision fantastique.
+
+Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison
+d'Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses
+précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts
+aux réserves de leurs maîtres.
+
+Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi
+sera vendu.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues
+promenades sans but, et le tapage de Stamboul?
+
+Partir le matin de l'Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un
+chapelet à la main, la tournée des mosquées; s'arrêter à tous les
+cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places; boire
+le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de
+cuivre; s'asseoir au soleil, et s'étourdir doucement à la fumée d'un
+narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être soi-même une
+partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre,
+insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimée vous attendra
+le soir.
+
+Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou
+rêveur, homme du peuple et poétique à l'excès, riant à tout bout de
+champ et dévoué jusqu'à la mort!
+
+Le tableau s'assombrit à mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul,
+qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetières.
+Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les
+montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un
+sceau de vétusté et de mystère,--et les objets extérieurs racontant
+les histoires farouches de la vieille Turquie.
+
+Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après
+avoir dîné n'importe où, dans quelqu'une de ces petites échoppes turques
+où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille
+la préparation.
+
+Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis
+si perdu et si paisible, dont l'éloignement même est un des charmes.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim;
+vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne
+savent jamais leur âge. Physiquement, c'est un drôle de garçon, de
+petite taille, bâti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure
+maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;--tout
+petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins
+d'une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d'esprit. Dans
+l'ensemble, un attrait original.
+
+Singulier garçon, gai comme un oiseau;--les idées les plus comiques,
+exprimées d'une manière tout à fait neuve; sentiments exagérés
+d'honnêteté et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le
+coeur ouvert comme la main: la moitié de son revenu est distribué aux
+vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public
+composent tout son avoir.
+
+Achmet a mis deux jours à découvrir qui j'étais et m'a promis le secret
+de ce qu'il est seul à savoir, à condition d'être à l'avenir reçu dans
+l'intimité. Peu à peu il s'est imposé comme ami, et a pris sa place au
+foyer. Chevalier servant d'Aziyadé qu'il adore, il est jaloux pour elle,
+plus qu'elle, et m'épie à son service, avec l'adresse d'un vieux
+policier.
+
+--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce
+petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui
+donnes, si tu tiens à me donner quelque chose; je serai un peu
+domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.
+
+Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la
+place.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire
+à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et
+enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La
+question de ses gages se trouva réglée de cette manière.
+
+
+
+
+X
+
+
+Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.
+
+--_Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni_! (Toi beaucoup le
+diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)
+
+Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête
+faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.
+
+Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la
+moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour
+cela, j'étais _tchok chéytan_, et incompréhensible.
+
+À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement.
+
+Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour
+me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un
+nuage noir sur son bonheur.
+
+Et, quand elle eut tout épuisé:
+
+--_Benim djan senin, Loti_. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu,
+mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini
+d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.--Maintenant,
+fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!
+
+_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci:
+"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je
+m'incline devant ta décision, et je l'adore."
+
+Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je
+chanterai pour toi ma chanson:
+
+ _Chéytanlar , djinler,
+ Kaplanlar, duchmanlar,
+ Arslandar, etc..._
+
+(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent
+loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en
+chantant ma chanson pour toi.
+
+Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson
+longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles
+impossibles, et les finales tristes de l'Orient.
+
+Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours,
+longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé.
+
+
+
+
+XI
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury, décembre 1876.
+
+Chère frère,
+
+Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander
+pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort:
+"Tout va bien!"
+
+Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs
+troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu
+dis que tout t'échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et,
+quand je t'en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies
+les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu
+voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c'est permanent,
+immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées
+pour faire place à d'autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de
+cas que tu ne penses.
+
+Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un
+jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu
+verras combien cette _erreur_ est douce et délicieuse, précieuse et
+bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre
+et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde
+depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples,
+qui change le deuil en allégresse, qui crie partout: " Amour, liberté
+et charité!"
+
+..................
+
+
+
+XII
+
+
+Aujourd'hui, 10 décembre, visite au padishah.
+
+Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché,
+même le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les
+gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de
+ciel et chamarrés d'or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine
+tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.
+
+Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des
+familles de goélands, de plongeons et de cigognes.
+
+Intérieurement, c'est une grande splendeur.
+
+Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous
+leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes,
+costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.
+
+Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé.
+
+Réception courte, profonds saluts; on se retire à reculons, courbés
+jusqu'à terre.
+
+Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.
+
+Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de
+long à bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux
+reposent sur des plateaux d'argent.
+
+Les _zarfs_ (pieds des tasses à café) sont d'argent ciselé, entourés de
+gros diamants taillés en rose, et d'une quantité de pierres précieuses.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le
+vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie;
+et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par
+extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent
+mutuellement le secret de leurs équipées.
+
+Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup
+la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas.
+
+Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe,
+lui ayant donné, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_épouse_.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Je disais à Aziyadé:
+
+--Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées
+dans le harem?
+
+--Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde
+ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits
+objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas.
+
+Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une
+chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans
+moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation
+de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine
+frayeur.
+
+Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses
+cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant
+qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une
+grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait
+frémir.
+
+--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que
+faisais-tu, Aziyadé?
+
+--Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour
+la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans
+le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans
+mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du
+hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des
+histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait
+raconter parfaitement.
+
+"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à
+rendre et à recevoir avec les dames des autres harems.
+
+"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et
+enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous
+appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous
+arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.
+
+"Nous nous entendons relativement fort bien.
+
+"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la
+plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans
+de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure
+pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de
+tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la
+plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son
+appartement!...
+
+Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans
+l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma
+bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce
+projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais
+nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des
+coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle.
+
+--Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle,
+pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous.
+
+--Triste modèle en tout cas!
+
+Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là?
+
+Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum.
+La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de
+ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs
+sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère
+aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et
+escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir,
+et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Stamboul, 25 décembre 1876.
+
+Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide.
+
+À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de
+Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.
+
+Achmet est là qui m'attend, et nous commençons aux lanternes l'ascension
+de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs.
+
+Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte
+fantastique illustré par Gustave Doré.
+
+J'étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de
+Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous
+les coins de la patrie.
+
+Hélas! les nuits de Noël de mon enfance ... quel doux souvenir j'en
+garde encore!...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+LOTI À PLUMKETT
+
+Eyoub, 27 septembre 1876.
+
+Cher Plumkett,
+
+Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous?
+je vous le demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un
+sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait
+inculquées sur l'espèce.
+
+À Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans
+pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi
+qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique
+surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la
+Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système.
+
+J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque
+funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique,
+tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain
+qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse
+Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la
+Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela
+est hors de doute.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Stamboul, 27 septembre.
+
+7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire.
+
+J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de
+la mosquée de Bayazid.
+
+Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches.
+Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les
+feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les
+passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par
+l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs
+babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande
+confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à
+torrents.
+
+J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient
+la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils
+portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent,
+jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec
+vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi
+bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de
+vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de
+l'immobilité et de la stagnation.
+
+On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie
+du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et
+des sourires ironiques.
+
+--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en
+s'inclinant d'un air de moquerie.
+
+--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les
+khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du
+peuple.
+
+--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile
+de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et
+les Moscow avaient moins d'insolence!
+
+Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur
+octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les
+constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très
+froidement ce cadeau de leur souverain.
+
+Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était
+attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la
+guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan
+poussa ses armements avec ardeur.
+
+Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La
+promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus
+sous ce déluge.
+
+Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes
+les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient
+parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les
+musiques de la cour.
+
+Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et
+inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple
+lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui
+fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer
+en plein Stamboul ces paroles subversives.
+
+Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière
+cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent
+tumultueusement.
+
+À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de
+l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence
+internationale.
+
+C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire
+entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et
+l'aider dans sa péroraison.
+
+
+
+
+XVIII
+
+ -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poètes ?
+ Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux !
+ " Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes,
+ Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !
+
+ ..................
+
+ C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore "
+
+ ..................
+
+ (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.)
+
+Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-là, la grande
+place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de
+Stamboul, d'où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s'étend dans
+le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute
+tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes
+fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se
+reflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon
+surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus,
+longues tiges surmontées d'aériennes couronnes de lumières.
+
+Un silence de mort régnait sur cette place; c'était un vrai désert.
+
+Le ciel clair, balayé par un vent qu'on ne sentait pas, était traversé
+par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue
+plaquer son croissant bleuâtre. C'était un de ces aspects à part que
+semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque
+grand événement de l'histoire des peuples.
+
+Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une
+bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des
+lanternes et des bannières; ils criaient: " Vive le sultan! vive
+Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes
+étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux
+Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant
+courir ces foules exaltées.
+
+--Allons saluer Midhat-pacha, s'écrièrent les softas.
+
+Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre
+à l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait,
+quelques semaines après, partir pour l'exil.
+
+Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allèrent ensemble prier
+dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne
+d'or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid.
+
+Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une
+grande masse confuse d'hommes s'étaient réunis spontanément dans le but
+de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.
+
+Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur
+leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire),
+l'ambassade britannique et celle de France.
+
+--Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres,
+qui n'étaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y
+a quatre siècles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le
+laisserons-nous envahir par l'étranger? Mourons tous, musulmans et
+chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d'accepter des
+conditions déshonorantes ...
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit
+souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres
+grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant
+quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine.
+
+La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de
+grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire,
+coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s'élève au centre est
+une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées.
+
+L'immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent
+des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches
+d'abeilles; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont
+point admis.
+
+Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le
+traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes
+monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses
+saintes, et rien n'y est encore arrivé d'Occident.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse
+l'herbe verte et la mousse. Là est la demeure d'Aziyadé; là est le
+secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa
+présence, je les passe là, moins loin d'elle, ignoré de tous et à l'abri
+de tous les soupçons.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.
+
+--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est
+à moi de l'être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.
+
+Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de
+persistance, que je détournai la tête sous ce regard.
+
+--Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là, et
+je suis plus heureux qu'un roi.
+
+--En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien
+envier? Envierais-tu même le sultan?
+
+Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de
+la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je
+puis envier; il est fatigué et vieilli et, de plus il est
+_constitutionnel_.
+
+--Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il
+possède,--même son émeraude qui est aussi large qu'une main, même sa
+charte et son parlement,--pour avoir ma liberté et ma jeunesse.
+
+J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah
+ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante
+qu'elle fût, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine
+d'opéra-comique. Mon costume y prêtait d'ailleurs: une glace m'envoyait
+une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l'effet d'un jeune
+ténor, prêt à entonner un morceau d'Auber.
+
+C'est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux
+dans mon rôle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban
+d'Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et
+insupportable.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+J'ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau
+noir; personne n'était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur;
+j'ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus
+raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je
+m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de
+leur société et de leurs plaisirs.
+
+Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du
+feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main
+à tous les assistants, et je m'assieds pour écouter le conteur des
+veillées d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où
+figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue
+et sans remords; je me trouve à l'aise au milieu d'eux, et nullement
+dépaysé.
+
+Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le
+jour du départ du Deerhound, qu'Arif restât dans sa maison; personne
+sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu,
+et disparu pour toujours.
+
+Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants
+sous des aspects étrangement admissibles.
+
+Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc
+au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des
+hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci
+de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai
+horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur
+de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes
+les obligations sociales de nos pays d'Occident.
+
+Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où
+le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ...
+
+Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux
+qu'ailleurs.
+
+--Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma
+position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en
+moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère.
+
+Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris
+peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent
+par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre
+petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et
+le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce
+qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est
+inquiété de les lui donner.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+DE PLUMKETT A LOTI
+
+Liverpool, 1876.
+
+Mon cher Loti,
+
+Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait
+jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et
+je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y
+arrive tant bien que mal.
+
+Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le
+même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est
+alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur
+lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me
+possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne
+pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à
+grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc
+émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets
+toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes
+les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et
+deviens raisonnable.
+
+Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que
+sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne
+croyez. Bien moins que vous, par exemple."
+
+Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me
+comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un
+individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes,
+voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions
+héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène
+de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent,
+comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce
+qui l'a touchée.--Les circonstances, pour moi, n'ont été que
+douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé
+à l'école du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris à mes
+dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une
+manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est
+que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus
+que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le
+pourraient faire en connaissance de cause.
+
+Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette
+consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes
+de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur.
+
+Et, pourtant, je vis sans blasphémer.
+
+Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions,
+l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le
+savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus
+de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je
+vis désormais sans but comme sans espoir ... Est-ce à dire pourtant que
+j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce
+qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous
+rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points,
+je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des
+choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il
+en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres
+choses encore.
+
+À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de
+vous.
+
+Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de
+descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et
+moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière
+orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous
+nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au
+bouclier d'Achille, si _minutieusement chanté_ par Homère! Et puis
+enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans
+l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous
+acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en
+nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je
+crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent
+encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera
+l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe
+siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était
+devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation
+pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa
+nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus
+immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on
+pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins
+drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la
+Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir.
+Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une
+génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie
+constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas,
+maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir
+qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération
+de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à
+blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en
+venir un beau jour à se faire sauter la cervelle.
+
+Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus
+pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une
+_espèce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se
+fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son
+état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les
+idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous
+aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans
+lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous
+entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un
+membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate,
+épicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose;
+on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne
+se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne
+de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir.
+Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en
+politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler;
+ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous
+absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous
+engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans
+le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront
+aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de
+l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en
+faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui
+étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant
+votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on
+hérite de vous.
+
+Ainsi va le monde!
+
+Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort
+braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant
+le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas
+et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité,
+parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes
+auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables
+d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et
+pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies
+pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au
+milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous
+pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de
+la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui
+seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous
+offrir une affection et un dévouement illimités.
+
+Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous
+rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de
+la raison.
+
+Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que
+tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous
+vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire
+que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi;
+que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que
+ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive
+contractée par la douleur.
+
+Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas
+vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et
+délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et
+demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est
+amitié, désintéressement, dévouement.
+
+C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté
+blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être
+factice créé par votre orgueil et votre ennui ".
+
+PLUMKETT.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+LOTI A WILLIAM BROWN
+
+Eyoub, décembre 1876.
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de
+Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand
+plaisir en voulant bien me donner signe de vie.
+
+Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre
+kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg
+d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure
+insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique
+immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre
+sous des amandiers, et ma case est à côté.
+
+J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de
+laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin
+d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats.
+
+Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce
+recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le
+langage et les coutumes de la Turquie--même ses beaux habits de soie
+et d'or.
+
+Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau
+temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient
+d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes
+oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés,
+l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.
+
+Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de
+coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de
+la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de
+Londres, de toutes nos sottises,--et je vous écris en vous priant de
+vouloir bien me répondre.
+
+Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma
+lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux
+personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le
+moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.
+
+Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi
+sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Stamboul, 1er janvier 1877.
+
+L'année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier.
+
+Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu'un reste de
+condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait à faire dans la
+colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le
+Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.
+
+Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de
+la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant
+après, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort
+agités l'un et l'autre: on s'est disputé à la séance, et tout est au
+plus mal.
+
+Les pauvres Turcs refusent avec l'énergie du désespoir les conditions
+qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.
+
+Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!"
+à la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande
+confusion et beaucoup de sang.
+
+Puisse cette catastrophe passer loin de nous!...
+
+Il faudrait--demain peut-être--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d'Oun-Capan.
+
+Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets
+chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës,
+parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient
+l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient
+regarder tous quelque point effrayant du ciel.
+
+Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune
+que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de
+Sainte-Sophie, s'était éteinte là-haut dans l'immensité; ce n'était plus
+qu'une tache rouge, terne et sanglante.
+
+Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma première
+impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de
+frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps
+négligé de consulter le calendrier.
+
+Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la
+croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui
+la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah,
+et en tirant à balle sur le monstre.
+
+On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de
+circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les
+fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans
+le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène.
+
+Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous
+arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous
+barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est
+interdit.
+
+Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons,
+nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une
+fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.
+
+Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et
+la terreur.
+
+Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique
+encore la situation.
+
+D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent
+ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est
+dispensé dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes
+ne peuvent voir.
+
+L'éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est
+même d'une nuance rouge extraordinairement prononcée,--coloration due
+à un état particulier de l'atmosphère.
+
+J'essaye l'explication du phénomène au moyen d'une bougie, d'une orange
+et d'un miroir, vieux procédé d'école.
+
+J'épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette
+hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé
+s'assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je
+me fais l'effet d'un pédagogue, image horrible! et je suis pris de fou
+rire; je mange l'orange et j'abandonne ma démonstration ...
+
+À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la
+superstition qui les rend plus charmants?
+
+Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par
+la fenêtre, à la lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant,
+au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le
+traitement a réussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guérie).
+
+En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide
+lampe bleue dans le beau ciel d'Orient.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+"Ma mère Béhidjé " est une très extraordinaire vieille femme,
+octogénaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que
+le Koran, et plus raide que la loi du Chéri.
+
+Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du
+sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires.
+Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l'y avait poussé
+de tout son pouvoir.
+
+Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs
+du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà
+surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie,
+soigneusement grillés de lattes de frêne.
+
+De là, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de
+Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le
+Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue,--et
+puis Scutari et toute la côte d'Asie.
+
+Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un
+fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds,--Aziyadé attentive au
+moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les
+arrêts divins d'un oracle.
+
+C'est une anomalie que l'intimité de la jeune femme obscure et de la
+vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison.
+
+Béhidjé-hanum ne m'est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont
+point admis dans sa demeure.
+
+Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans,
+"belle comme les beaux soirs d'hiver"
+
+Et, chaque fois qu'Aziyadé m'exprime quelque idée neuve, quelque notion
+nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer
+absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chérie?
+"--Aziyadé répond: " C'est ma mère Béhidjé."
+
+"Ma mère " et " mon père " sont des titres de respect qu'on emploie en
+Turquie lorsqu'on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes
+vous sont indifférentes ou inconnues.
+
+Béhidjé-hanum n'est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce
+une mère imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune
+imagination de son enfant.
+
+Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la
+pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son
+amour pour un infidèle.
+
+Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues
+histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit,
+par les lèvres fraîches de ma bien-aimée.
+
+Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des
+anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l'on voit de
+jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de
+fidélité et de courage.
+
+Et, quand Aziyadé arrive le soir, l'imagination plus surexcitée que de
+coutume, je puis en toute sûreté lui dire:
+
+--Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère
+Béhidjé!
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Janvier 1877.
+
+Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l'entrée de la mer
+Noire. Le _Deerhound_ est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui
+sont postés là comme des chiens de garde, à l'intention de la Russie.
+Cette situation du Deerhound, qui m'éloigne de Stamboul, coïncide avec
+un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et
+cette séparation nous tient lieu de prudence.
+
+Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt
+de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de
+mon enfance.
+
+Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la
+végétation du Yorkshire. À part qu'il y pousse aussi des ours, on se
+croirait dans les bons vieux bois de la patrie.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent
+des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient
+très respectueux, et s'en tient à distance.
+
+Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour
+aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte.
+
+--_Bir madame kédi_, disait-il d'un air effaré, _bir madame kédi_ (une
+madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com
+Samuel_ (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)!
+
+Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable:
+
+--Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le
+mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?
+
+Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon
+ami, et j'entrai dans sa chambre.
+
+Une dame _kédi_ était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au
+milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une
+belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur
+son _innommable_, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses
+petits qui s'ébattaient sur la couverture.
+
+Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène
+de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que
+je vinsse à son secours.
+
+Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté
+cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses
+enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa
+couverture, fit mine de s'aller coucher.
+
+Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J'arrivai à l'improviste à
+deux heures du matin.
+
+Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé
+des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les
+purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était
+installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des
+consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas.
+
+Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée,
+mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+C'était Noël à la grecque; le vieux Phanar était en fête.
+
+Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de
+papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à
+toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles,
+avec accompagnement de tambour.
+
+Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces
+réjouissances d'infidèles.
+
+Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empêcher
+d'avoir l'air sinistre.
+
+On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines,
+rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des
+jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens
+des piastres de cuivre.
+
+Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays
+du monde, il ne fut donné d'ouïr un vacarme plus discordant, ni de
+contempler un spectacle plus misérable.
+
+C'était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait
+en grande majorité l'élément grec. L'immonde population grecque affluait
+en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution,
+de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer
+tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y
+entendait de braillements avinés, de cris écoeurants.
+
+Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire
+tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens
+du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si
+pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète.
+
+Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'être obligés d'aller se
+battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le
+titre immérité de citoyens, s'en donnaient à coeur joie de chanter et de
+boire.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre
+caïque sur la Corne d'or.
+
+C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les
+grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous
+ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à
+Eyoub.
+
+À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit
+noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués
+sur la vase.
+
+On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de
+Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être
+humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête
+blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier,
+sous le balcon d'une maison en ruine ... C'étaient Aziyadé, et la
+vieille, la fidèle Kadidja.
+
+Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes.
+
+La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.
+De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait
+tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout
+la nuit profonde.
+
+Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit
+d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires
+au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes,
+cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.
+
+... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes
+dans le silence et l'obscurité.
+
+Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant
+sur nous.
+
+--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête.
+
+--_Bay-Kouch mî_? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et
+emmaillotée. (Est-ce point le hibou?)
+
+Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils
+avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour
+rien.
+
+--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _ammâ
+sen ... bilmezsen_! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne
+sais pas!...)
+
+C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit
+d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que
+nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.
+
+Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d'or; la
+pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était
+éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de
+patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois.
+
+Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de
+iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux
+rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la
+grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du
+mouvement sur la Corne d'or.
+
+Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de
+iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé
+pleurait, de froid et de frayeur.
+
+Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité
+profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de
+planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en
+aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement
+les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois;
+passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous
+de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures
+pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les
+nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son
+appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef;
+laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous
+asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait
+depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles
+du sérail et d'eau de roses; ... c'était pour au moins vingt-quatre
+heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble!
+
+Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane
+sous nos fenêtres.
+
+Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en
+pleurant à chaudes larmes.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe
+et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et
+d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur
+madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le
+quartier de Galata.
+
+Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était
+très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une
+impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de
+débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous
+de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et
+de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était
+prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.
+
+Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était
+ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs
+_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame"
+était remplie pour nous d'attentions maternelles.
+
+Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un
+coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en
+vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par
+l'impasse.
+
+Leur " madame " était italienne.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Eyoub, 20 janvier.
+
+Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des
+conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les
+ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi.
+
+Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub,
+on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même
+dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les
+pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Égalité! inconnue à
+notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit
+est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour;
+chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions
+bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets
+de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et
+recueillement.
+
+On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances
+et de sérieuse honnêteté.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de
+l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à
+l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles
+ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de
+félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont
+pris cette résolution désespérée.
+
+L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit
+pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à
+côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du
+cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches
+mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens."
+
+Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les
+différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un
+péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette
+assemblée cet étrange discours guerrier:
+
+"Effendis!
+
+"Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans
+cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre
+ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi
+de nature. L'histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour
+paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la
+Providence ont fixé le terme de l'existence de notre patrie, nous
+n'avons qu'à nous incliner devant son arrêt; mais autre chose est de
+s'éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons
+périr d'une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l'honneur de la
+recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de
+notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguère encore, nous
+n'étions qu'un corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue
+vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la première fois,
+nous sommes invités à ce conseil; grâces en soient rendues à Sa Majesté
+le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! désormais, que la
+question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le
+musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face
+de l'intérêt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons
+tous unis!"
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des
+bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien
+trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant
+dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans
+l'intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.
+
+Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux:
+lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées
+dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des pâpoutchs_, le
+sacrifice des babouches.
+
+C'était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien
+froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et
+nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, _mahitabda_,
+après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le
+kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches
+condamnées.
+
+Tombera-t-elle dans l'eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore
+sur la tête d'un chat en maraude?
+
+Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous
+deux avait deviné juste, et gagné le pari.
+
+Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si
+tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et
+dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir
+ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en
+vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier
+leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade; là, nous allions
+respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en société de la
+lune, compagne discrète qui tantôt s'abaissait lentement à l'ouest sur
+les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l'orient,
+dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+ Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?
+
+ (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.)
+
+
+L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et
+partent, chargés de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de
+partout, des soldats et des rédifs, du fond de l'Asie, des frontières de
+Perse, même de l'Arabie et de l'Égypte. On les équipe à la hâte pour les
+expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes
+fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour
+leur départ. La Turquie ne s'était jamais vu tant d'hommes sous les
+armes, tant d'hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que
+deviendront ces multitudes!
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Eyoub, 29 janvier 1877.
+
+Je n'aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades
+diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie.
+
+Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un
+instant j'avais eu peur de quitter.
+
+Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les
+coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses
+semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai
+peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si
+las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime
+assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.
+
+Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem
+d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.
+
+Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi
+tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée
+repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant
+de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture
+et son matelas.
+
+Demain matin, dès l'aubette, les rédifs qui s'en vont en guerre feront
+tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec
+eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une
+chose belle et entraînante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas
+mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais
+pour mon pays, s'il était menacé comme elle, et en danger de mort.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan
+Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui
+grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos
+chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.
+
+La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans
+laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y
+sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là
+en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles.
+
+--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai,
+Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai
+tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du
+matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal
+(_zarar yok_).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini
+aussi de ton Achmet.
+
+Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile
+affaire.
+
+--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras
+marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas
+ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai
+près de toi, et c'est tout ce que je demande.
+
+Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier
+mes petits enfants.
+
+Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à
+le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets
+d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales.
+
+
+
+
+XL
+
+
+PLUMKETT A LOTI
+
+Mon cher ami,
+
+Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien à
+vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire.
+
+Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'étais très préoccupé de
+choses nullement agréables; que j'étais empoigné par dame Réalité,
+étreinte dont il est fort dur de se débarrasser; que je languissais
+assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les
+liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments,
+m'unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient
+rompus.
+
+Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c'est là l'état dans
+lequel je vous ai vu plus d'une fois plongé.
+
+Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m'explique fort bien
+la très grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime
+abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est
+soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi
+accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un
+et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la
+tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de
+bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe
+sympathique_.
+
+Je vous parle un langage peu littéraire. Je m'en aperçois bien:
+j'emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de
+celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensée.
+
+Ces sympathies, nous les éprouvons d'une foule de manières différentes.
+Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l'égard de quoi, s'il
+vous plaît? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui
+naît en nous à l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air à
+notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans
+notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes
+impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique
+qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles
+musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des
+nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains
+chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres, votre
+sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus
+musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons
+simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera
+heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les
+rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être
+sensitif.
+
+Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons,
+entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains
+miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes.
+Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses
+et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le
+cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent.
+
+Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce
+que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage,
+que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre
+je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne
+vous récriez pas! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de
+plus.
+
+Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une
+délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie
+cause de votre amour ... Hélas! gardez-vous bien de confondre ce qui est
+en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là:
+attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît.
+Faire une châsse à la femme que l'on aime et prendre son ami pour un
+homme de génie.
+
+J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce
+n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif
+d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était
+l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui
+faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué,
+que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens
+ne comprennent plus rien à quoi que ce soit.
+
+Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité
+entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide
+de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être
+heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins
+sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de
+bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces
+émotions, vous serez toujours un pauvre exilé.
+
+Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour
+lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu
+impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce
+donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie
+fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les
+poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave
+mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée,
+qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?
+
+Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur
+lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal
+proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout
+cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de
+boîtes à fenêtre et de boutiques?
+
+Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau ...
+
+Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous
+entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils
+expriment?
+
+Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle
+embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la
+surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil,
+--qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si
+vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité,
+qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment,
+suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une
+infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela,
+l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans
+votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que
+suis-je moi-même au milieu de cet infini?
+
+Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle
+avec ceux qui vous entourent.
+
+Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée
+qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie
+de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient
+d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à
+l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises
+récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.)
+
+Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti
+qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de
+votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects
+entièrement nouveaux.
+
+Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de
+naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne
+tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idées, de sentiments, se
+réveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite.
+(Littérature de l'avenir!)
+
+Bref, on s'épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce
+bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu'on était dans les
+limbes; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l'enfant en bas
+âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe
+lorsque l'on est amoureux, on ne peut les décrire qu'au moment même où
+on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci.
+Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces
+idées-là, je m'exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis!...
+Quelle bonne chose d'aimer et d'être aimé! savoir qu'une nature
+d'élite a compris la vôtre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensées,
+tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel
+une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense
+et agit! Voilà qui nous rend forts; voilà qui peut faire des hommes de
+génie.
+
+Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est
+peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre
+imagination, et ce mélange d'impressions, physiques et morales,
+sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles
+que l'on ne peut que rappeler à l'esprit de celui qui les a déjà
+éprouvées,--impressions que vous causera, par suite d'une mystérieuse
+association d'idées, le moindre objet ayant appartenu à votre
+bien-aimée, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez
+simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui
+sont peut-être tout ce qu'il y a de meilleur au monde.
+
+Et l'amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis,
+puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus élevé en nous, la partie
+purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout
+ce que l'on sent à quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non
+pas seulement _jusqu'à un certain point_, à quelqu'un qui achève votre
+pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait
+jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idées. Un
+demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous
+êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui
+l'animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s'ajoutent et
+se complètent.
+
+Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et
+à qui tout cela manque, est fort à plaindre.
+
+Pas d'affections, personne qui pense à moi ... À quoi bon avoir des idées
+pour n'avoir personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s'il
+n'y a pas en ce monde une personne à l'estime de laquelle je tiens plus
+qu'à tout le reste? à quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne
+me comprendront pas?
+
+On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous
+les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'était durable,
+qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les
+nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit à
+tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois à se demander si
+l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrête; donc, plus de
+châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'espérance. On tombe dans la
+bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup
+quand on n'en pleure pas.
+
+On n'aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit
+à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout; on était bon
+à tout et on n'est bon à rien.
+
+Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l'on avorte, une
+excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir
+qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une
+souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent
+vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l'odalisque Aziyadé
+et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de
+nouveau, et plus contusionné que jamais.
+
+Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement
+augmentée par le drôle de type qui vous écrit.
+
+La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous
+porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes,
+que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.
+
+Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des
+muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes
+clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste,
+mon cher Loti.
+
+Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi
+: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre
+raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le
+tempérament du sujet.
+
+Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi
+guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si
+malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit
+coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit
+coin sera votre boîte à médicaments.--_Amen_!
+
+PLUMKETT.
+
+Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je
+baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné.
+
+PLUMKETT.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois
+pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je
+rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des
+heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais
+à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait
+les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le
+toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait.
+
+Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je
+tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position
+dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux
+narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un
+plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail.
+
+Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur
+un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans
+l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la
+vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et
+aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat.
+
+Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants.
+Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes
+amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de
+frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un
+regard curieux n'y saurait pénétrer.
+
+Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _être chez eux_; dans vos
+logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est
+ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des
+indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur,
+ni le charme de ce mystère.
+
+Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai
+été assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de
+tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente
+n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane
+toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement
+un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de
+ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses
+inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à
+l'approche de la nuit.
+
+Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus
+ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait
+toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.
+
+On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou
+d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux,
+j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies
+humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et
+logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans.
+
+Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je
+pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus
+croire à rien ...
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était
+uniformément sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et
+le jour était pâle comme un jour britannique.
+
+Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d'interminables
+murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme
+des murailles de prison.
+
+En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en
+l'air; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement
+sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la
+partie gauche de ces constructions tristes.
+
+Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D'un côté étaient
+les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre
+permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être
+aperçues du dehors.
+
+Trois portes s'ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces
+remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des
+battants de fer, dorés et ciselés.
+
+C'étaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner
+quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de
+ces murs.
+
+Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les
+styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était
+dangereux à franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à
+jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et
+d'enroulements mystérieux.
+
+Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d'or était
+adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On
+eût dit qu'une baguette de péri l'avait d'un seul coup fait surgir avec
+sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l'aspect agreste et rude
+de la nature qui l'entourait.
+
+Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues,
+dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beauté.
+
+Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes
+étaient de grandes dames.
+
+Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les
+_hanums_ de grande maison qui ne craignent guère d'adresser aux
+Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus
+moqueurs.
+
+Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance,
+que je tournai bride pour la suivre.
+
+Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la
+belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus
+délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur
+tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course,
+ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles
+dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et
+continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus
+complète.
+
+Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier
+de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir
+Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak
+antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et
+descendirent.
+
+La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa
+demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été
+charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ...
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de
+la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances
+de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour
+les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées
+de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier
+venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui
+les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort
+curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient
+quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient
+placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à
+Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte
+isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--étaient choses
+fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir
+sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées
+des harems.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case
+paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je
+n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un
+projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de
+volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses
+yeux, ni un tremblement dans sa voix.
+
+Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une
+autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même
+reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans
+en garder même le souvenir.
+
+Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales
+et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait
+d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume
+et de honte.
+
+--C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera
+venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et
+je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera
+fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce
+compromis insensé: elle partait et jurait de revenir--après quand
+l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander.
+
+Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui
+marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait
+plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et
+j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là,
+leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour
+fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans
+le silence de cette nuit.
+
+Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.
+
+Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je
+n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et
+m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec
+angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois
+retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue,
+et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis
+avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer
+sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon
+sang: je restai là, et je ne les rappelai pas.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la
+grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une
+visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très
+mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.
+
+Elle enleva son voile et le _féredjé_ de laine grise qui, par prudence,
+la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une
+toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un
+goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en
+aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et
+parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se
+promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le
+bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma
+vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles
+j'évitais de répondre.
+
+Et je regardais Séniha-hanum ...
+
+C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées,
+aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en
+arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine.
+
+L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le
+mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de
+leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi,
+attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre
+parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue;
+mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on
+est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens.
+À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur
+débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise
+près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée,
+elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en
+demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse.
+
+La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques.
+Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte,
+que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.
+
+--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment où
+vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment
+tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?
+
+--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.
+
+C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute
+aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de
+la porte de ma maison.
+
+La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire
+qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir
+son bras rond pour la retenir.
+
+Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé,
+et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément
+n'était pas le mien.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit
+heures.
+
+Il s'était composé une mine très bourrue, et me salua d'un air froid.
+
+L'histoire de Séniha-hanum l'eut bientôt mis en grande gaieté; il en
+conclut, comme à l'ordinaire, que j'étais _tchok chéytan_ (très malin)
+et s'assit dans un coin pour en rire plus à l'aise.
+
+Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture
+de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de
+lui faire à ce sujet des représentations et un sermon.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire
+cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier
+de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir
+même sa chère présence.
+
+J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me
+rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de
+narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce
+jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête.
+
+Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre
+chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de
+leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était
+enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait
+pleuré ne se voyaient plus.
+
+Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle
+sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez
+intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de
+ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes
+rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et
+fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu,
+ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues.
+
+Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni
+plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ...
+
+L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous
+faire plus vivement nous aimer.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin
+chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans
+notre mystérieux logis d'Eyoub.
+
+Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis
+rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et sérieuse, les
+jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette
+expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême
+jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle
+prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque
+raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole
+orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible.
+
+--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds,
+_Katebtané parmak bourada var_?
+
+Et elle montrait sa main, les doigts étendus.
+
+(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?)
+
+Et je répondis en riant:
+
+--Cinq, Aziyadé.
+
+--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous
+semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce
+--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que
+le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de
+tous.)
+
+Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle,
+très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa
+partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné,
+d'un beau rouge orange.
+
+--Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les
+créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes
+semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes
+non plus ...
+
+C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres
+femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient
+trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les
+femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les
+autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait
+certainement toujours.
+
+--Donc, Loti, donc, reste avec nous ...
+
+Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui
+fascinait sa pensée.
+
+La vieillesse,--chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas
+bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore;
+--s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie.
+
+--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai
+vieille) ...
+
+Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude,
+plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait
+sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur
+elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de
+jeunesse ardente et fraîche.
+
+--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait
+rien, Loti, nous nous aimerons toujours.
+
+
+
+
+L
+
+
+Eyoub, février 1877.
+
+Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire!
+
+Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour
+pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même
+impossible.
+
+S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil
+quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails;
+circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un
+passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une
+femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les
+annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper
+l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades
+désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que
+par amour.
+
+Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure
+réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner
+en tragédie.
+
+Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus
+notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour
+les fous, un Dieu pour les téméraires.
+
+... Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers
+sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux
+treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus
+d'étonnement que d'amour.
+
+Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de
+costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout
+doré se planter sous sa fenêtre.
+
+Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle,
+l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il
+risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre
+petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les
+choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de
+quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon
+être aimée ainsi,--et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui
+devait l'amener dans les bras du giaour.
+
+On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en
+garde contre elle-même,--et peu à peu elle s'était laissée aller au
+charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible
+de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du
+yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres,
+jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était
+descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont
+elle avait la jeunesse et la fraîche candeur.
+
+Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son
+corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Et maintenant que nous agissons d'une manière sûre et réfléchie, avec
+une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours
+de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler,
+nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces
+premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves.
+
+Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus
+raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons
+de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant
+lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou
+sur la mer comme des insensés,--sans pouvoir encore échanger une
+pensée, ni même seulement une parole.
+
+Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime.
+--La " petite fleur bleue de l'amour naïf " s'est de nouveau épanouie
+dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus
+profond de mon âme, je l'aime et je l'adore ...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil
+d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.
+
+--Qu'est-ce qui brûle? demandai-je avec impatience.
+
+J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait.
+
+--Cours vite, Arif! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif!
+c'est ta maison!
+
+Ce genre d'émotion m'était encore inconnu.
+
+Je m'approchai pourtant d'un air indifférent de ce petit logis que nous
+avions arrangé l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec
+tant d'amour.
+
+La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles
+femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti
+des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de
+sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n'étaient
+qu'endormies, et je recueillais les fruits d'être un personnage
+inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et
+sans appui.
+
+J'approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les
+vitres brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage,
+envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople
+dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau
+noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées ...
+
+Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux
+portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais dominé
+la situation; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin,
+fait évacuer la place et dispersé la foule.
+
+Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur
+confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y
+chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m'eût été
+précieuse au milieu de ce désarroi.
+
+Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des
+estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les
+bouges: Achmet ce soir-là fut introuvable.
+
+Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni
+portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui
+sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres;
+cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils
+étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La
+pièce détruite était vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de
+commande comme distraction, qu'on l'eût fait faire comme celui-là; les
+plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais
+présents et intacts.
+
+Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives
+rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes
+d'un haut comique.
+
+Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou
+noir béant remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait
+repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale élégance.
+
+Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande
+réception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du
+ratlokoum et du café; il y avait même un orchestre, deux musiciens:
+un tambour et un hautbois.
+
+Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène:
+à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient
+décider de mon sort.
+
+Je craignais d'être obligé de me faire connaître, et de réclamer le
+secours de l'ambassade britannique: j'étais fort perplexe en attendant
+ma compagnie.
+
+Cette façon de terminer l'aventure aurait eu pour conséquence forcée un
+ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais
+cette solution, plus encore que la justice ottomane.
+
+Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes,
+gravement assis sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les
+voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant
+vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café.
+
+Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou
+d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir
+failli brûler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propriétaire et de réparer
+à mes frais.
+
+Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on
+réussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un
+moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je
+payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et
+embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans
+son rôle;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la
+situation atteignait son paroxysme: mes hôtes ne se comprenaient plus
+et se disputaient entre eux, j'étais hors de cause.
+
+--Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c'est mon oeuvre.
+Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je
+te suis vraiment bien précieux.
+
+La situation était compliquée et comique,--et Achmet, d'une gaieté
+folle et contagieuse; je cédai au besoin impérieux de faire une
+acrobatie, et, sautant sur les mains sans préambule, j'exécutai deux
+tours de clown devant l'assistance ahurie.
+
+Achmet, ravi d'une pareille idée, tira profit de cette diversion; avec
+force saluts, il remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne,
+et la séance fut dissoute sans que rien fût conclu.
+
+_Fin et moralité_.--Je n'allai point en prison et ne payai point
+d'amende. Mon propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de
+lui en avoir laissé la moitié, et je demeurai l'enfant gâté du quartier.
+
+Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son
+poste, en bon ordre et plein de fleurs.
+
+Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermée, est un
+phénomène d'une explication difficile, et la cause première de
+l'incendie est toujours restée mystérieuse.
+
+
+
+
+LIV
+
+ L'essence de cette région est l'oubli...
+ Quiconque est plongé dans l'Océan du coeur a trouvé
+ le repos dans cet anéantissement.
+ Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas être_...
+
+ (FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.)
+
+Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul:
+la fumée des parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux
+paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en rêve les
+bizarres mélodies de l'Orient.
+
+Ces soirées qui m'avaient paru d'abord d'une étrangeté barbare, peu à
+peu m'étaient devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu
+des réceptions semblables où l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec
+des parfums et de la fumée.
+
+On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir
+qu'au grand jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de
+neige, et Izeddin entend très largement l'hospitalité.
+
+La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses
+murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental.
+Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est
+eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du passé, de tout ce
+qui est marqué au sceau d'autrefois,
+
+On frappe à la porte, lourde et ferrée; deux petites esclaves
+circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir.
+
+On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises
+voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est
+jamais souillé de la boue du dehors; on la laisse à la porte, et les
+tapis précieux que le petit-fils a reçus de l'aïeul, ne sont foulés que
+par des babouches ou des pieds nus.
+
+Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont à vendre et elles le savent.
+Leurs faces épanouies sont régulières et charmantes; des fleurs sont
+plantées dans leurs cheveux de bébé, relevés très haut sur le sommet de
+la tête. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent
+doucement de leur front.
+
+Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne,
+avait conservé cette manière de m'exprimer la soumission et l'amour ...
+
+On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de
+Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous
+observent, par l'entrebâillement d'une porte incrustée de nacre.
+
+Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu'on croirait marcher
+sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont
+assis, les jambes croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse,
+et de tranquille rêverie. Un grand vase, de cuivre ciselé, rempli de
+braise, fait à cet appartement une atmosphère tiède, un tant soit peu
+lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au
+plafond de chêne sculpté; elles sont enfermées dans des tulipes d'opale,
+qui ne laissent filtrer qu'une lumière rose, discrète et voilée.
+
+Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques.
+Rien que des divans très bas, couverts de riches soies d'Asie; des
+coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, où
+reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles à huit pans,
+supportant des narguilhés que terminent de grosses boules d'ambre
+incrustées d'or.
+
+Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont
+choisis; non pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de
+Paris, gommeux et abêtis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_
+élevés dans les Yalis dorés, à l'abri du vent égalitaire empesté de
+fumée de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces
+groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de
+jeunesse.
+
+Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris
+le soir, dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long
+cafetan en cachemire doublé de fourrure. Le paletot gris n'était qu'un
+déguisement passager et sans grâce, qui seyait mal à leurs organisations
+asiatiques.
+
+... La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes
+changeantes et compliquées; on cause à voix basse, de la guerre souvent,
+d'Ignatief et des inquiétants " Moscov ", des destinées fatales que
+Allah prépare au khalife et à l'islam. Les toutes petites tasses de café
+d'Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées; les femmes du harem,
+qui rêvent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre
+elles-mêmes les plateaux d'argent. On aperçoit le bout de leurs doigts,
+un oeil quelquefois, ou un bras retiré furtivement; c'est tout, et, à la
+cinquième heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close,
+les belles ne paraissent plus.
+
+Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un
+verre unique, où, suivant l'usage, chacun boit à son tour.
+
+On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que
+ce vin est tout à fait étranger à ce qui va suivre.
+
+Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus
+incertaines se confondent en un rêve indécis.
+
+Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et
+chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit
+plus vaguement la fumée qui monte, les regards qui s'éteignent, les
+nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive
+l'ivresse, l'oubli désiré de toutes les choses humaines!
+
+Les domestiques apportent les yatags, où chacun s'étend et s'endort ...
+
+... Le matin est rendu; le jour se faufile à travers les treillages de
+frêne, les stores peints et les rideaux de soie.
+
+Les hôtes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un
+cabinet de marbre blanc, à l'aide de serviettes si brodées et dorées
+qu'en Angleterre on oserait à peine s'en servir.
+
+Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se
+disent adieu.
+
+Le réveil est maussade… On s'imagine avoir été visité par quelque rêve
+des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans
+la boue de Stamboul, dans l'activité des rues et des bazars.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire,
+mêlés au son de sa voix à elle, qui souvent m'en donnait des explications
+étranges.
+
+Le plus sinistre de tous était le cri des _beckdjis_, le cri des
+veilleurs de nuit annonçant l'incendie, le terrible _yangun vâr_! si
+prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers de Stamboul, au
+milieu du silence profond.
+
+Et puis, le matin, c'était le chant sonore, l'aubade des coqs, précédant
+de peu la prière des muezzins, chant triste parce qu'il annonçait le
+jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question,
+tout, même sa vie!
+
+Une des premières nuits qu'elle passa dans cette case isolée d'Eyoub, un
+bruit rapproché, dans l'escalier même du vieux logis, nous fit tous deux
+frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de
+djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec
+des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre,
+quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler.
+
+Mais le bruit s'était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si
+caractéristique même qu'il ne laissait plus d'équivoque:
+
+--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout à fait
+rassurée ...
+
+Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu'elles s'y
+livraient, la nuit, des batailles rangées fort meurtrières.
+
+--_Tchok setchan var senin evdé, Lotim_! disait-elle souvent. (Il
+y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!)
+
+C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune _Kédi-bey_.
+
+Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très
+imposant matou, avait alors à peine un mois; c'était une toute petite
+boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande.
+
+Elle me l'avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de
+velours brodé d'or dont se servent les enfants turcs qui vont à l'école.
+
+Ce cabas avait été le sien, à l'époque où elle allait, jambes nues et
+sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux
+pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du
+Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et
+écrivait fort mal; ce qui ne m'empêchait point d'aimer ce pauvre cabas
+fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance ...
+
+Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans
+une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre
+toute sorte d'incongruités.
+
+Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes
+d'or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si
+pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée,
+que nous fûmes, Achmet et moi, pris d'un accès de fou rire en présence
+de ce déballage.
+
+Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie
+je ne pourrai oublier.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+_Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah_ (Dieu seul est Dieu,
+et Mahomet est son prophète!).
+
+Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes
+notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit
+au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la
+psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique,
+une régularité fatale.
+
+Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette
+même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis
+trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers
+du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la
+sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la
+vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à
+nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire
+adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain
+quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par
+quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne
+se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels
+toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel,
+impossible.
+
+Elle s'en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas
+peuple d'une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison,
+courbant sa taille flexible,--appuyée sur un bâton quelquefois, et
+cachant son visage sous un épais yachmak.
+
+Un caïque l'emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'où
+elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris
+chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade,
+pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant
+ressembler à des achats de fleurs ou de rubans ...
+
+
+
+
+LVII
+
+
+...Achmet était très important et très solennel: nous accomplissions
+tous deux une expédition pleine de mystère, et lui était nanti des
+instructions d'Aziyadé, tandis que moi, j'avais juré de me laisser mener
+et d'obéir.
+
+À l'échelle d'Eyoub, Achmet débattit le prix d'un caïque pour
+Azar-kapou. Le marché conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement:
+
+--Assieds-toi, Loti.
+
+Et nous partîmes.
+
+À Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands,
+boueuses, noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de
+vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous
+demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finîmes par trouver, au
+fond d'un bouge inénarrable.
+
+C'était un vieux Grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit.
+
+Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom
+d'Aziyadé, et lui tint, dans la langue d'Homère, un long discours que je
+ne compris pas.
+
+Le vieux tira d'un coffre sordide une manière de trousse pleine de
+petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affilés,
+préparatifs peu rassurants!
+
+Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent
+cependant de comprendre:
+
+--Montrez-moi la place.
+
+Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur
+l'emplacement du coeur ...
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+L'opération s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l'artiste
+un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyadé.
+
+Le vieux Dimitraki exerçait l'invraisemblable métier de tatoueur pour
+marins grecs. Il avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin
+très remarquables.
+
+Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge,
+labourée de milliers d'égratignures--qui, en se cicatrisant ensuite,
+représentèrent en beau bleu le nom turc d'Aziyadé.
+
+Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou
+défaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'éternité.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Février 1877.
+
+Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul était beau!
+
+À huit heures, j'avais quitté le _Deerhound_.
+
+Quand, après avoir marché bien longtemps, j'arrivai à Galata, j'entrai
+chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux
+nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers
+musulmans.
+
+Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre
+lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub.
+
+Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s'en aller à pied
+par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et
+originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous
+n'entreprenons guère qu'à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle
+Samuel.
+
+Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous
+rendre par mer tranquillement à domicile.
+
+Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit!
+Stamboul était enveloppé d'un immense suaire de neige.
+
+C'était un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de
+la ville du soleil et du ciel bleu.
+
+Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases
+noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une
+monotone et sinistre teinte blanche.
+
+Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se
+dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes
+aiguës des minarets.
+
+La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière
+indécise et bleue.
+
+Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu'une lueur filtrait à travers
+les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle
+était là; la première, elle était rendue au logis ...
+
+Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, bêtement accessibles à
+vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce _bonheur
+d'arriver_, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ...
+
+
+
+
+LX
+
+
+Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus; un
+temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit
+profonde; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu'à nos noms
+gravés sur la pierre ...
+
+Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec
+ses sombres montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur
+mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyadé: là, elle a pris son
+sang et sa vie.
+
+Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages,
+enveloppés de peaux de bêtes, quelque chose m'attire vers ces inconnus,
+parce que le sang de leurs veines est pareil à celui de ma chérie.
+
+Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle
+était née, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le
+nom, d'une plage où elle jouait en plein air, avec les autres petits
+enfants des montagnards ...
+
+On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on
+voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges; on
+voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras
+à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne
+l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son
+passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d'autres; jaloux
+des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa
+bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne
+suffit pas; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On
+est là, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lèvres
+se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la
+fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul
+être et se fondre l'un dans l'autre ...
+
+--Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton
+enfance, et parle-moi du vieux maître d'école de Canlidja.
+
+Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle,
+entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus
+aimées de ces histoires, où les _hodjas_ (les sorciers) jouent
+ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus
+anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne
+sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.
+
+--À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à
+quand tu avais seize ans ...
+
+Hélas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans
+d'autres langues, je l'avais dit à d'autres! Tout ce qu'elle me dit,
+d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite,
+délicieusement insensés, qui s'entendent à peine, avant Aziyadé,
+d'autres me les avaient répétés!
+
+Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon
+coeur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout
+est passé!
+
+J'avais fait avec une autre ce rêve d'amour infini: nous nous étions
+juré qu'après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble
+tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir
+dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos
+cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé,
+balayé!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus.
+
+S'il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce
+avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi?
+
+Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces
+ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de
+ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprême de l'âme vers le ciel,
+ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre?
+Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée,
+tellement que c'est divaguer que de se la poser encore.
+
+Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous
+nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des
+milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés
+et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage
+trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où
+serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des
+centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,--et qui se
+souviendra encore que nous nous sommes aimés?
+
+Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus. Un
+temps viendra où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où
+rien ne survivra de nous-mêmes, où tout s'effacera, tout jusqu'à nos
+noms écrits sur nos pierres.
+
+Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes
+dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin
+retentira toujours dans le silence des matinées d'hiver,--seulement,
+elle ne nous réveillera plus!
+
+..................
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en
+question.
+
+J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix
+jours), à la condition que je ne me mettrai là-bas dans aucune espèce de
+mauvais cas pouvant nécessiter l'intervention de mon ambassade.
+
+La bande s'organise à Scutari par un temps sans nuage; les derviches
+Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de
+l'expédition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un
+grand nombre de bagages. La caravane pittoresque défile au soleil, dans
+la longue avenue de cyprès qui traverse les grands cimetières de
+Scutari. Le site est là d'une majesté funèbre; on a, de ces hauteurs,
+une incomparable vue de Stamboul.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous
+enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant
+deux semaines la capitale des chats.
+
+Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons
+de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour
+visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité
+chrétienne.
+
+J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature
+ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées,
+tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs,
+le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige.
+
+Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom.
+
+Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit
+à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux _hane_ enfumé où
+dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense
+pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la
+table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent
+dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied
+alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs
+mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde.
+
+Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans
+la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et
+harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis.
+
+Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous
+laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+Le soir d'après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante.
+Nous étions sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez
+complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs
+pourparlers, nous réussissons à ne pas coucher au poste. Nos chevaux
+cependant sont saisis et dorment en fourrière.
+
+Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d'un
+golfe admirable; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est
+interdit aux habitants de se promener après huit heures du soir, même en
+compagnie d'une lanterne.
+
+J'ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une
+première matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau
+ciel bleu. Bien rassasiés tous deux d'un bon déjeuner de paysans, bien
+frais et dispos, et nos papiers en règle, nous commençons l'ascension
+d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes
+folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se
+promènent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le
+printemps, et la brise est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques
+et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes
+nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que leurs
+constructions empêchent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenêtres.
+
+Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux
+eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse
+qui dresse là-haut tout au loin sa grande cime neigeuse.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+D'Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape
+où la pluie nous prend.
+
+De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes
+sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semée de
+péripéties, un certain Ismaël, accompagné de trois zéibeks armés
+jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous dévaliser. L'affaire
+s'arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de
+bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente
+avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha
+d'Ismidt; l'autorité, malgré mon langage encore hésitant, se laisse
+prendre à mon chapelet et à mon costume; me voilà pour tout de bon un
+indiscutable effendi.
+
+À Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une
+Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur aînée de nos plus anciennes églises
+d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambrée.
+
+Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent étant venu à
+manquer, nous retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres
+passent à déjeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il résulte que
+je donne ma chemise à Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit à
+payer notre retour et nous nous embarquons le coeur léger, et la bourse
+aussi.
+
+Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont
+changé l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont poussé sur le
+toit de ma case; toute une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur
+le seuil de ma porte, commencent à japer et à remuer la queue; leur
+maman nous fait grand accueil.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et
+combien de fois elle avait dit pour moi:
+
+--_Allah! Sélamet versen Loti_! (Allah! protège Loti!)
+
+Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite
+boîte, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa
+figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très
+soigneusement caché dans sa robe.
+
+--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana édié_. (Ceci est un cadeau
+que je te fais.)
+
+C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son
+nom.
+
+Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle
+j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait
+pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif;
+il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des
+coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on
+ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion
+d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur
+ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle
+avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers,
+et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux,
+écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle
+m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et
+massive.
+
+Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait
+jamais, que je la porterais toute ma vie ...
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+C'était un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant.
+
+Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la
+Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre
+le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.--Elle était gaie et souriante
+sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes
+deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont
+l'avant était orné de perles et de dorures.
+
+Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les
+coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs.
+
+C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais
+et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient
+dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de
+_karabataks_ (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques
+autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première
+dans l'eau froide et bleue.
+
+Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorées
+passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent
+engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion
+les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de
+chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée,
+montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.
+
+Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller.
+
+Elle semblait uniquement occupée d'espiègleries de karabataks:
+
+--_Neh cheytan haivan_! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin!)
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore
+envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps
+passe vite, elle ne durera pas. " Écoutez la chanson du rossignol: la
+saison vernale s'approche. " Le printemps a déployé un berceau de joie
+dans chaque bosquet. " Où l'amandier répand ses fleurs argentées."
+Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite,
+elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poésie orientale)
+
+... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec
+terreur, chaque saison qui m'entraîne plus avant dans la nuit, chaque
+année qui m'approche du gouffre ... Où vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il
+après? et qui sera près de moi quand il faudra boire la sombre coupe
+!...
+
+"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est
+arrivée. " Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre; cela a son propre
+temps."
+
+..................
+
+
+
+
+
+4
+
+MANÉ, THÉCEL, PHARÈS
+
+
+
+I
+
+Stamboul, 19 mars 1877.
+
+L'ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre: le _Deerhound_
+était rappelé à Southampton. J'avais remué ciel et terre pour éluder cet
+ordre et prolonger mon séjour à Stamboul; j'avais frappé à toutes les
+portes, même à la porte de l'armée ottomane qui fut bien près de s'ouvrir
+pour moi.
+
+--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec
+cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher
+ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme?
+
+--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifférent de me faire
+naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement,
+je resterai chrétien.
+
+--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable,
+et nous n'aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer,
+continua le pacha, que vos services ne seront pas admis à titre
+temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils
+pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous
+rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec
+votre navire, car nous avons peu de temps pour ces démarches; cela vous
+permettrait d'ailleurs de réfléchir longuement à une détermination aussi
+grave, et vous nous reviendrez après. Si cependant vous le désirez, je
+puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa Majesté le Sultan,
+et j'ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable.
+
+--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose
+se décide immédiatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous
+demanderai seulement ensuite un congé pour aller voir ma mère.
+
+Je priai cependant qu'on m'accordât une heure, et je sortis pour
+réfléchir.
+
+Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des
+secondes, et mes pensées se pressaient avec tumulte.
+
+Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui
+couvre les hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un
+temps sombre, lourd et tiède: les vieilles cases de bois variaient de
+nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun rouge; sur les pavés
+secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se
+tenant enveloppées jusqu'aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou
+orange brodées d'or. On avait des échappées de perspective de trois
+cents mètres de haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès
+noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, à demi voilés par des vapeurs
+bleues.
+
+Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus sérieux qu'on ne
+pense quand cela devient une réalité pressante, et qu'il faut avant une
+heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul,
+quand j'y serai rivé pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de
+l'existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout
+cela sans regrets et sans remords. Je m'attache à ce pays dans un
+instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort
+et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine
+de Sa Majesté, j'aurai des congés pour aller voir là-bas ceux que
+j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les
+vieux tilleuls.
+
+Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester
+auprès d'elle ...
+
+Et je songeai à cet instant d'ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour,
+costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m'en vais plus.
+
+Au bout d'une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et
+l'abandonner me déchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez
+le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour
+jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma
+requête au sultan.
+
+
+
+
+II
+
+
+Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa
+devant mes yeux:
+
+--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez
+seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-être
+vous écrirai-je ...
+
+
+
+
+III
+
+
+Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir.
+
+Courant de porte en porte, j'expédiai le soir même les courses de Péra,
+remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.
+
+Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau:
+
+--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites
+d'adieu; j'ai deviné cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous
+aimes, nous, et que ceux-là t'ennuient; s'il est vrai que les
+conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse
+ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite
+à Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde.
+
+Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquées, par suite de ce
+discours d'Achmet.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Stamboul, 20 mars 1877.
+
+Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps
+inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous
+séparerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec
+des rafales de mars.
+
+Il était convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon départ
+pour l'Angleterre. Il m'avait demandé, comme dernière faveur, de le
+promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du
+paquebot.
+
+Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en
+Angleterre, augmentait sa douleur; il était malade de chagrin. Il ne
+comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abîme entre son
+affection à lui, si tourmentée, et l'affection limpide et fraternelle de
+Mihran-Achmet; que lui, Samuel, était une plante de serre chaude,
+impossible à transplanter là-bas, sous mon toit paisible.
+
+L'arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel
+est enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui
+abandonne; sa belle tête est pâle et triste; il regarde en silence
+défiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et désertes où
+poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles
+mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec
+leur cachet d'antiquité et de délabrement, qui s'en vont en ruine comme
+l'islamisme.
+
+Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins
+chantent la prière de trois heures; c'est l'heure du départ.
+
+Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit
+aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir
+à Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses
+larmes me brisent un peu le coeur.
+
+
+
+
+V
+
+
+21 mars.
+
+Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à
+elle: " Après-demain, je vais partir."
+
+Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de
+ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis
+s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du
+voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers
+blancs de fleurs.
+
+Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et
+l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié
+compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit
+vint, et nous trouva silencieux comme des morts.
+
+À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine
+vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus
+notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac
+nous avaient laissés sans sou ni maille.)
+
+C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions
+nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie
+et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le
+fond d'une vieille caisse.
+
+Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait
+intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et
+nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.
+
+--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernière fois, n'est-ce
+pas?
+
+Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec.
+
+--Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure.
+Après, je ne sais plus ...
+
+Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la
+vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans
+l'obscurité ...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, c'était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans
+cette chère petite case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet
+nous rappelait un souvenir.
+
+Deux _hamals_ que j'avais enrôlés pour cette besogne étaient là,
+attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer dîner
+pour gagner du temps et retarder cette destruction.
+
+--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Après les
+années, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te
+souviendras de nous.
+
+Et j'employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les
+années auront du mal à effacer le charme de ces souvenirs.
+
+Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi;
+c'était le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et
+du désordre; les aspects qu'elle avait aimés étaient détruits pour
+toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur
+lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis chez les juifs, tout
+avait repris l'air triste et misérable.
+
+Aziyadé entra presque gaie, s'étant monté la tête avec je ne sais quoi;
+elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre dénudée, et
+fondit en larmes.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle m'avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce
+dernier jour tout ce qui lui plairait.
+
+--Aujourd'hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais
+non. Je veux faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu
+approuveras tout.
+
+À neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j'entendis dans ma
+case un tapage inusité; il en sortait des chants et une musique
+originale.
+
+Dans l'appartement récemment incendié, au milieu d'un tourbillon de
+poussière, s'agitait la chaîne d'une de ces danses turques qui ne
+finissent qu'après complet épuisement des acteurs; des gens quelconques,
+matelots grecs ou musulmans, ramassés sur la Corne d'or, dansaient avec
+fureur; on leur servait du raki, du mastic et du café.
+
+Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan
+et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupéfaction.
+
+La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyadé tournant
+elle-même la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes,
+orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes
+stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.
+
+Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière
+entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'était contraire à tous les usages,
+et aussi à la prudence la plus élémentaire. On n'avait jamais vu dans le
+saint quartier d'Eyoub pareille scène ni pareil scandale, et, si Achmet
+n'eût affirmé au public qu'elle était Arménienne, elle eût été perdue.
+
+Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'était
+drôle et c'était navrant; j'avais envie de rire, et son regard à elle me
+serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans père ni
+mère à l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idées
+saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui
+régissent les femmes chrétiennes.
+
+Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce
+grand meuble des sons extravagants.
+
+On a défini la musique turque: _les accès d'une gaieté déchirante_, et
+je compris admirablement, ce soir-là, une si paradoxale définition.
+
+Bientôt, intimidée de son oeuvre, intimidée de son propre tapage, et
+toute honteuse de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle
+alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restât dans la case,
+et, après avoir ordonné au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle
+pria qu'on lui donnât comme aux autres une cigarette et du café.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé
+son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et
+grande à peu près comme la moitié d'un oeuf.
+
+Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides
+et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme
+un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait
+chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme
+et de persuasion que toute parole humaine.
+
+Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait
+étrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait
+maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et
+misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les
+femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modèle, une veste de
+soie violette semée de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait
+jusqu'à ses chevilles, jusqu'à ses petits pieds chaussés de pantoufles
+dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d'argent, laissait échapper
+ses bras ronds, d'une teinte mate et ambrée, frottés d'essence de roses.
+Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux
+d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils
+s'étalaient à côté d'elle sur le divan, noués au bout par des rubans
+jaunes, et mêlés de fils d'or, à la manière des femmes arméniennes. Une
+masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient
+nimbe autour de ses joues rondes, d'une pâleur chaude et dorée. Des
+teintes d'un ambre plus foncé entouraient ses paupières; et ses
+sourcils, très rapprochés d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec
+une expression de profonde douleur.
+
+Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses
+larges prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient
+serrées, et sa lèvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse
+qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre
+femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la
+préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de
+toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces
+perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives
+qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mûre.
+
+Et j'admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses
+traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant
+de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement
+l'ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l'anéantissement du
+passé et l'oubli des heures sombres de la vie.
+
+Et ce rêve insensé s'imposait à mon esprit: tout oublier, et rester
+près d'elle, jusqu'à l'heure froide du désenchantement ou de la mort ...
+
+
+
+
+IX
+
+
+On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine:
+Aziyadé était restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse
+dans sa main crispée, et les débris tombaient à terre.
+
+Le mal n'était pas grand; le café épais après avoir désagréablement sali
+ses doigts, se répandit sur le plancher, et l'incident passa sans
+qu'aucun de nous fît mine de l'avoir remarqué.
+
+Cependant la tache s'élargissait par terre, et un liquide sombre tombait
+toujours de sa main fermée, goutte à goutte d'abord, ensuite en mince
+filet noir. Une lanterne éclairait misérablement cette chambre. Je
+m'approchai pour regarder: il y avait près d'elle une mare de sang. La
+porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l'os seulement
+avait arrêté cette coupure profonde.
+
+Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu'on trouvât aucun
+moyen de l'étancher.
+
+On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans
+l'eau froide en comprimant les lèvres de cette plaie: rien n'arrêtait
+ce sang, et Aziyadé, blanche comme une jeune fille morte, s'était
+affaissée en fermant les yeux.
+
+Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à
+tête de sorcière qui l'arrêta enfin avec des plantes et de la cendre.
+
+La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras
+vertical, et réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur
+la blessure et disparut.
+
+Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l'enfant malade.
+Elle était pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et
+complètement évanouie.
+
+La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.
+
+Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il
+fallait tenir verticalement ce bras blessé, c'était la recommandation de
+l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce
+bras nu qui avait la fièvre; toutes les fibres vibraient et tremblaient,
+je les sentais aboutir à cette coupure profonde et béante; il me
+semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée
+jusqu'à l'os et non la sienne.
+
+La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide;
+les meubles absents, les tables de planches grossières dépouillées de
+leurs couvertures de soie, éveillaient des idées de misère, de froid et
+de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette manière lugubre
+qui, en Turquie comme en France est réputée présage de mort; le vent
+sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard
+qui va mourir.
+
+Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu'il
+eût attendri des pierres. J'étais tout pour elle, le seul qu'elle eût
+aimé, et le seul qui l'eût jamais aimée, et j'allais la quitter pour ne
+plus revenir.
+
+--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donné ce tracas de me couper
+les doigts; je t'empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien
+que je souffre, puisque c'est fini de moi-même.
+
+--Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne?...
+
+
+
+
+X
+
+
+Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit; je
+tenais toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et suivant
+la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir.
+
+--Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai
+plus ta maîtresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire,
+cela! J'aime mieux ton âme. Te revoir seulement, c'est tout ce que je
+demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai
+pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé.
+
+Ensuite, elle commença à s'endormir tout doucement; le jour se mit à
+poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant
+d'un bon sommeil tranquille.
+
+
+
+
+XI
+
+
+23 mars.
+
+J'allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures.
+J'annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours.
+
+C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et
+qu'il faut se hâter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir.
+
+La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs
+visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s'enfermait dans
+la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi
+l'entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait
+déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise.
+Achmet, d'ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu'elle
+était Arménienne; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa
+sauvegarde.
+
+--Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi,
+à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette.
+Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que
+vous êtes venu faire parmi nous?
+
+Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent
+désiré savoir qui j'étais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne
+m'avaient jamais épié. On n'a pas encore importé en Turquie le
+commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures; on est
+libre d'y vivre tranquille et inconnu.
+
+Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la
+promesse de nous écrire.
+
+Aziyadé avait pleuré plusieurs heures; mais ses larmes étaient moins
+amères. L'idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son
+esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire: " Quand tu
+seras de retour ..."
+
+--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le
+sait! Tous les jours je répéterai: _Allah! sélamet versen Loti_
+!(Allah! protège Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonté.
+Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t'attendre un
+an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un
+jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les
+jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou
+m'installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit
+de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et
+que, si tu reviens, Aziyadé sera morte ...
+
+
+
+
+XII
+
+
+Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyadé et de lui
+faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision
+d'enveloppes à son adresse.
+
+Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille;
+Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les
+trois assis sous la tente de l'écrivain public, faisant vignette
+d'Orient.
+
+C'est très compliqué, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes:
+
+"À Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse
+donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C'est la troisième
+maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui
+vend des remèdes, et, en face, un derviche."
+
+Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de
+son argent, huit piastres blanches; après quoi, il lui faut de ma part
+le serment de m'en servir.
+
+Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la
+rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de
+si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle,
+qu'avant longtemps, " Aziyadé sera oubliée pour toujours "!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions
+tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se
+soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que
+le monde lui fût indifférent.
+
+Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le
+soleil se couchait derrière un ciel de tempête.
+
+On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au
+nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui
+annoncent en Afrique les grands orages.
+
+--Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir
+dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que
+j'ai perdu!
+
+Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une
+grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,--éclairage
+fantastique et presque funèbre.
+
+Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait
+et nous étions transis de froid.
+
+Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une
+étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur
+crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce
+regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les
+replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par
+elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure
+cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé?
+Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien
+m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"
+
+Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche,
+seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et,
+par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel
+d'orage ...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d'Eyoub
+que demain je ne verrai plus.
+
+Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil à notre demeure.
+
+L'entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait
+déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il
+promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hâte de partir: je
+pris Aziyadé par la main et l'entraînai dehors.
+
+Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d'un déluge; les cases
+et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par
+eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient
+tout trembler; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et
+nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette
+demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur
+ce coin de la terre où j'avais trouvé un peu de bonheur ...
+
+
+
+
+XV
+
+
+Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de
+nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d'où nous devons rejoindre
+Galata, et puis Top-hané, Foundoucli, et le _Deerhound_.
+
+Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d'être sage; elle est à
+cette dernière heure d'un calme inattendu.
+
+Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus
+circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur " madame " est sur
+sa porte à nous voir passer; la présence de cette jeune femme voilée lui
+donne le mot de l'énigme qu'elle avait depuis longtemps cherché.
+
+Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires
+de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.
+
+Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu.
+
+Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener
+Aziyadé dans sa demeure.
+
+Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché
+du fond de Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique
+mosquée à croissant d'or, entourée de tombes de derviches, et de sombres
+retraites d'oulémas.
+
+L'orage est passé et le temps est radieux; on n'entend que le bruit
+lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.
+
+Huit heures sonnent à bord du _Deerhound_, l'heure à laquelle je dois
+rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici
+me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui
+lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable
+des adieux!
+
+J'embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela
+à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée.
+
+Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de
+la mosquée; je pars, et je les perds de vue!
+
+Un instant après, j'entends le roulement rapide de la voiture qui
+emporte pour toujours ma bien-aimée!... bruit aussi sinistre que celui
+de la terre qui roule sur une tombe chérie.
+
+C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai juré,
+les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai
+creusé l'abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne
+m'appartiendra plus.
+
+Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir
+ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que
+nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus
+les ouvrir qu'à l'heure de la mort.
+
+..................
+
+
+
+
+XVI
+
+
+24 mars.
+
+Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d'Arif.
+Achmet surveille cette opération d'un oeil morne.
+
+--Achmet, où va votre maître? disent les voisins matineux sortis sur
+leur porte.
+
+--Je ne sais pas, répond Achmet.
+
+Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s'embarquent dans
+un caïque, et s'en vont on ne sait où, descendant la Corne d'or du côté
+de lamer.
+
+Et c'est fini d'Arif, le personnage a cessé d'exister.
+
+Tout ce rêve oriental est achevé; cette étape de mon existence, la
+dernière sans doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le
+temps peut-être en balayera jusqu'au souvenir.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui
+annonçai qu'un nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures
+au moins. Il ventait tempête du côté de Marmara.
+
+--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une
+promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne
+la reverrai plus!
+
+Et j'allai déposer mes habits européens chez leur " madame ";
+Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa
+les ponts, un chapelet à la main, avec l'air grave et la tenue correcte
+des bons musulmans qui se prennent au sérieux et s'en vont pieusement
+faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses plus
+beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette
+dernière journée, et se renfermait pour l'instant dans un deuil
+silencieux.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un
+grand nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous
+nous retrouvons le soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu,
+où je ne suis plus qu'un étranger sans gîte, dont le souvenir même sera
+bientôt effacé.
+
+Mon entrée au café de Suleïman produit sensation: on m'avait considéré
+comme un personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais.
+
+L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes
+entièrement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des
+Miracles, ou peu s'en faut.
+
+Achmet cependant organise pour moi une fête d'adieu et commande un
+orchestre: deux hautbois à l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une
+grosse caisse.
+
+Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera
+rien, et que je ne verrai pas couler de sang.
+
+Nous allons nous étourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas
+mieux.
+
+On m'apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu'un enfant est
+chargé de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les
+assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser.
+
+Une longue chaîne de figures bizarres commence à s'agiter devant moi,
+à la lueur troublée des lanternes; une musique assourdissante fait
+trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus
+aux murailles noires s'ébranlent et donnent des vibrations métalliques;
+les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaieté déchirante_
+éclate avec frénésie.
+
+Au bout d'une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la
+fête était à souhait.
+
+Je n'y voyais plus moi-même qu'à travers un nuage, ma tête s'emplissait
+de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants,
+passaient et repassaient dans l'obscurité. La danse tourbillonnait
+toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa
+main.
+
+Une à une, toutes les vitres de l'établissement tombaient à terre, et se
+pulvérisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourées
+de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.
+
+Il paraît qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.
+
+J'étais écoeuré de cette fête, inquiet aussi pour l'avenir de voir
+Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses
+promesses.
+
+Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air
+froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes.
+
+--Loti, dit Achmet, où vas-tu?
+
+--À bord, répondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses
+comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.
+
+Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d'un
+passage pour Galata.
+
+--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton
+frère!
+
+Et il commença à me supplier en pleurant.
+
+Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais jugé
+qu'une pénitence et une semonce lui étaient nécessaires, et je restais
+inexorable.
+
+Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et
+s'accrocha à moi avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai
+contre une pile de bois qui s'écroula avec fracas. Des bachibozouks de
+patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et
+s'approchèrent avec un fanal.
+
+Nous étions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue,
+loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal.
+
+--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais
+chez lui.
+
+Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz,
+qui, après avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya
+coucher.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+26 mars.
+
+Encore un jour,--dernier sursis de notre départ.
+
+Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me
+retrouve à Stamboul.
+
+Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons
+un narguilhé de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du
+Sultan-Sélim.--Les colonnades blanches, déformées par les années,
+alternent avec les kiosques funéraires et les alignements de tombeaux.
+Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les
+murailles grises; de fraîches plantes croissent partout, et courent
+gaiement sur les vieux marbres sacrés.
+
+J'aime ce pays, et tous ces détails me charment; je l'aime parce que
+c'est le sien et qu'elle a tout animé de sa présence,--elle qui est
+encore là tout près, et que cependant je ne verrai plus.
+
+Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih,
+sur certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures.
+Par-ci, par-là, des groupes de musulmans, éparpillés sur l'immense
+place, fument en causant, et goûtent avec nonchalance les charmes d'une
+soirée de printemps.
+
+Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette
+vie d'Orient, j'ai peine à me figurer qu'elle est finie et que je vais
+partir.
+
+Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui
+s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est là qu'elle habite, et, en
+m'avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.
+
+Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquiétude: il a deviné ce
+que je pense, et compris ce que je veux faire.
+
+--Ah! dit-il, Loti, aie pitié d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit
+adieu; à présent, laisse-la!
+
+Mais j'avais résolu de la voir, et j'étais sans force contre moi-même.
+
+Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple
+bon sens: Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute
+tentative pour la voir devenait insensée.
+
+--D'ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n'as plus de maison
+pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalité
+pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui
+disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la
+laisseras dans la rue. Cela t'est égal, à toi qui vas partir; mais,
+Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n'as pas de coeur.
+
+Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti
+qu'il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne.
+
+Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.
+
+Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et
+déserte: on eût dit la rue d'une ville morte.
+
+Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de
+l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux
+carcasses desséchées de chiens morts.
+
+C'était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en
+planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des
+balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue
+triste; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes
+de frêne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres
+et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées
+de cette manière.
+
+Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les
+passants, par l'ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines,
+jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.
+
+Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre
+pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebâille seulement; quelqu'un
+est derrière, qui la referme aussitôt. L'intérieur ne se devine jamais.
+
+Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle
+d'Aziyadé. La porte est surmontée d'un soleil, d'une étoile et d'un
+croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les
+treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des
+papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un être vivant l'habite;
+on ne sait jamais si, des fenêtres d'une maison turque, quelqu'un vous
+regarde ou ne vous regarde pas.
+
+Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant;
+ici, dans la rue, tout est déjà dans l'ombre.
+
+Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette
+maison, et mon coeur bat terriblement.
+
+Je pense à ce jour où je l'avais vue, et pour la première fois de ma
+vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce
+que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres
+femmes ne rient de moi; j'ai peur d'être ridicule, et surtout j'ai peur
+de la perdre ...
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en
+plein l'immense mosquée, les portiques arabes et les minarets
+gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s'étaient
+tous arrêtés sur le seuil, et s'étageaient dans la lumière sur les
+grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait
+: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme
+qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas
+entourait son beau front large; son visage était pâle, sa barbe et ses
+grands yeux étaient noirs comme de l'ébène.
+
+Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la
+profondeur du ciel bleu et disait:
+
+--Voilà Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Éternel!
+
+Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l'ouléma qui
+voyait Allah.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Nous ne vîmes rien, hélas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors,
+comme toujours, j'aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie
+seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du
+surnaturel.
+
+--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah?
+
+--Ah! c'est vous, Loti, dit l'ouléma Izzet; vous aussi, vous voulez
+voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles.
+
+--Il est fou, dirent les derviches.
+
+Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.
+
+Achmet avait profité de cette diversion pour m'entraîner sur le versant
+de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva à
+moitié égarés.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard
+pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil.
+
+L'une après l'autre, les étoiles s'allument dans le ciel pur; la lune
+éclaire la rue large et déserte, les arcades arabes et les vieilles
+tombes. De loin en loin un café turc encore ouvert jette une lueur rouge
+sur les pavés gris; les passants sont rares et circulent le fanal à la
+main; par-ci par-là, de petites lampes tristes brûlent dans les kiosques
+funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers;
+demain, à pareille heure, je serai loin de ce pays.
+
+--Nous allons descendre jusqu'à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir
+encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux
+jusqu'à Balate, un caïque jusqu'à Pri-pacha, et nous irons coucher chez
+Eriknaz qui nous attend.
+
+Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après
+nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les
+vieux Turcs eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour
+nous indiquer la route; toujours les mêmes petites rues, qui montent,
+descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers
+d'un labyrinthe.
+
+À Oun-Capan, à l'entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent.
+
+Un coureur nous précède, porteur d'un fanal de deux mètres de haut, et
+nous partons comme le vent.
+
+Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux.
+Dans les rues où nous courons, le soleil en plein midi hésite à
+descendre, et deux chevaux ont peine à passer de front. D'un côté, c'est
+la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardées de
+fer et plus vieilles que l'islam, qui s'élargissent par le haut, et font
+voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval
+sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous
+dans l'obscurité profonde leurs gros bras de pierre.
+
+C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis
+d'Eyoub; arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis
+n'existe plus ...
+
+Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l'autre rive ...
+
+Là, c'est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu
+des platanes.
+
+Nous commençons aux lanternes l'ascension des sentiers qui mènent à la
+case d'Eriknaz.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Eriknaz-hanum est d'une laideur agréable et distinguée, blanche comme de
+la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle
+nous reçoit sans voile, comme une femme franque.
+
+Tout son intérieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte
+propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre
+arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient
+occupées à broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, à
+bouts retroussés comme des trompettes.
+
+Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nièce d'Achmet, vient prendre sa
+place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite
+créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette
+comme une poupée.
+
+Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux
+_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz
+et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous
+endormons tous deux d'un profond sommeil.
+
+Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre
+nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d'or. Un caïque
+matinal est là qui nous attend.
+
+La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide,
+baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent.
+Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes
+rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.
+
+Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la
+mosquée, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne
+au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.
+
+Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et
+le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de
+soleil.
+
+Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumée; tout le long
+de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au sérail, les dômes et les
+minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées.
+Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de
+passants pittoresques ou de femmes voilées.
+
+Au bout d'une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous,
+et c'est bien le départ cette fois.
+
+Il est fixé pour midi.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre
+narguilhé ensemble pour la dernière fois ...
+
+Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au
+pont de Stamboul.
+
+La foule se presse sous un soleil brûlant; c'est bien le printemps, pour
+tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumière de
+midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de
+minarets, qui couronnent là-haut Stamboul; elle s'éparpille sur une
+foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.
+
+Les bateaux arrivent et partent, chargés d'un public pittoresque; les
+marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule.
+
+Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les
+points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les
+échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection
+complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et
+culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je
+distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle
+de bénédictions et de salams.
+
+Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant
+la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d'être
+en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu
+de ce décor oriental.
+
+Aujourd'hui, c'est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes
+et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes,
+autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se
+couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs
+ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons musulmans se font
+gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle
+Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.
+
+... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part
+ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque
+part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas
+perpétuellement séparé de ce que j'aime ou de ce que j'ai aimé?
+
+Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme
+j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète!
+
+--Digression stupide, à propos d'une queue réservée sur le sommet de la
+tête ...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.
+
+--Achmet, dis-je, quand j'aurai traversé la mer de Marmara, l'Ak-Déniz
+(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup
+plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour
+aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une
+plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais
+dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous;
+ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le
+va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la
+Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu
+n'as aucune idée d'une étendue pareille, et il me faudra, là, naviguer
+plusieurs jours en remontant vers l'étoile (le nord) pour arriver dans
+mon pays--dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le
+beau temps, et les nuages que le soleil.
+
+"Je serai là-bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère
+à la tienne; tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont
+plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce
+moins transparent.
+
+"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce
+n'est quand tu es allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que
+tout bon musulman doit au tombeau du prophète; seulement, au lieu de
+sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs labourés. Les maisons
+sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le
+mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait
+s'élever pour voir plus loin.
+
+"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur
+les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idée de me promener
+sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garçon
+excentrique.
+
+"Tout le monde est à l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et
+c'est pis qu'à Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté; il y a des lois
+sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier
+des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon coiffeur, a les mêmes
+droits à vivre qu'un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi
+par exemple.
+
+"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que
+nous faisons journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des
+pourparlers d'une heure avec le commissaire de police!
+
+Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et
+resta un instant rêveur.
+
+--Pourquoi, dit-il, après la guerre, n'amènerais-tu pas ta famille en
+Turquie d'Asie, Loti?
+
+--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de
+mon père Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais
+bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois,
+nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de
+Stamboul, les _Moscov_ nous détruiront tous, et, quand tu reviendras,
+Loti, ton Achmet sera mort.
+
+"Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord; il
+n'aura même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans
+le cimetière de Kassim-Pacha; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne
+retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle.
+Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère!
+
+Hélas! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette
+idée horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne
+trouverais plus personne au monde qui pût jamais me parler d'elle!...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Les muezzins montent à leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi;
+il est temps de partir.
+
+En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais
+presque cette vieille coquine.
+
+Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du
+tohu-bohu des visites et de l'appareillage.
+
+Nous partons, et Stamboul s'éloigne ...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+En mer, 27 mars 1877.
+
+Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large
+est vif et froid. Les côtes, tristes et nues, s'éloignent dans la brume
+du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus?
+
+Stamboul a disparu; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout
+s'est perdu dans l'éloignement, tout s'est effacé. Je voudrais seulement
+une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main;
+j'ai une envie folle de sa présence.
+
+J'ai encore dans la tête tout le tapage de l'Orient, les foules de
+Constantinople, l'agitation du départ, et ce calme de la mer m'oppresse.
+
+Si elle était là, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma
+tête sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait
+pleurer et elle aurait confiance. J'ai été bien tranquille et bien froid
+en lui disant adieu.
+
+Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de
+l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son âme et son cœur
+qui sont à moi; je l'aimerai encore au-delà de la jeunesse, au-delà du
+charme des sens, dans l'avenir mystérieux qui nous apportera la
+vieillesse et la mort.
+
+Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le coeur. Je souffre
+bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir.
+J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis
+même pas.
+
+Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque
+appartement de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans
+paroles et sans larmes, anéantie, à l'approche de la nuit.
+
+Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de
+Foundoucli; je l'ai perdu de vue en même temps que ce coin familier de
+Constantinople, où, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre.
+
+Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.
+
+Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-là encore; son amitié
+m'était douce et bienfaisante.
+
+C'est fini de l'Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous;
+dans ce paisible petit Brightbury là-bas, on m'attend avec bonheur. Moi
+aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend.
+
+Je revois ce nid, chéri pourtant, où s'est passée mon enfance, les vieux
+murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse
+et les tilleuls, témoins d'autrefois, témoins des premiers rêves et du
+bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre.
+
+Souvent déjà j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmenté et déchiré;
+j'y ai rapporté bien des passions, bien des espérances, toujours
+brisées; il est rempli de poignants souvenirs, son calme béni n'a plus
+sur moi son action salutaire; j'étoufferai là, maintenant, comme une
+plante privée de soleil ...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury, avril 1877.
+
+Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans
+notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et
+que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne
+négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.
+
+Je fais souvent la réflexion qu'alors qu'on est si aimé, si chéri, et
+qu'on est l'affection et la pensée dominante de tant de coeurs, il n'y a
+point de quoi se croire une vie _maudite_ et déshéritée dans ce monde.
+Je t'ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans
+doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes
+douleurs même. Va, j'ai plus d'une fois versé des larmes en songeant à
+l'histoire d'Aziyadé.
+
+Je pense, cher petit frère, que ce n'est pas tout à fait ta faute, si tu
+laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est
+bien disputée, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue
+encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientôt quelqu'un qui
+la prendra tout à fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde.
+
+Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton
+arrivée; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait
+si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter.
+
+Adieu; tous nos baisers, et à bientôt!
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Traduction d'un grimoire turc, écrit sous la dictée d'Achmet par un
+écrivain public de la place d'Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti,
+à Brightbury.
+
+"ALLAH!
+
+"Mon cher Loti,
+
+"Achmet te fait beaucoup de salutations.
+
+"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille
+Kadidja; elle l'a serrée dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire
+encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton départ.
+
+"Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans
+prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches,
+a dit Kadidja, et ne l'a pas chassée, parce qu'il l'aimait beaucoup.
+Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde
+à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont
+abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le
+hodja (le sorcier).
+
+"Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin)
+qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu.
+
+"C'est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la
+soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dénoncée pour de
+l'argent.
+
+"Aziyadé te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas
+le moment de ton retour à Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle
+puisse jamais _voir tes yeux face à face_ et qu'il lui semble qu'il n'y
+a plus de soleil.
+
+"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses
+que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que
+je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople? Je ne le
+puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brisé de peine.
+
+"On ne m'a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui
+est très vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientôt.
+
+"Je te salue
+
+"Ton frère,
+
+"ACHMET"
+
+"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière
+semaine. Le Phanar est tout brûlé."
+
+
+
+
+XXX
+
+
+LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL
+
+Brightbury, 20 mai 1877.
+
+Mon cher Izzedin-Ali,
+
+Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre! sous les vieux
+tilleuls qui m'ont abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous
+parlais à Stamboul, au milieu de mes bois de chênes verts. C'est le
+printemps, mais un pâle printemps: de la pluie et de la brume, un peu
+comme est chez vous l'hiver.
+
+J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble
+par instants que mon costume, c'est le vôtre, et que c'est à présent que
+je suis déguisé.
+
+J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la
+famille que j'ai tant de fois déserté; j'aime ceux qui m'aiment ici, et
+dont l'affection rendait douces et heureuses mes premières années.
+J'aime tout ce qui m'entoure, même cette campagne et ces vieux bois qui
+ont leur charme à eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il
+m'est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme
+d'autrefois et des anciens bergers.
+
+Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la
+guerre; les événements se précipitent. J'avais espéré que le peuple
+anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'à moitié, si
+loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays,
+je fais pour lui des voeux sincères, et sans doute vous me reverrez
+bientôt.
+
+Et puis, vous l'avez deviné, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez
+soupçonné et toléré la présence. Votre coeur est grand; vous êtes
+au-dessus de toutes les conventions, de tous les préjugés. Je puis bien
+vous dire à vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai
+bientôt.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Brightbury, mai 1877.
+
+J'étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête
+bleue chantait au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort
+longue; elle y mettait toute son âme de mésange, et son chant réveillait
+chez moi un monde de souvenirs.
+
+C'était confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu à peu
+les images vinrent, plus nettes et plus précises, je m'y retrouvai tout
+à fait.
+
+Oui, c'était là-bas, à Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un
+de nos jours d'école buissonnière et de témérité. Mais c'est si grand,
+Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui était à
+Andrinople!...
+
+C'était une belle après-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux,
+elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au
+soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.
+
+Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi:
+nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par
+excellence, et où tout semble s'être immobilisé depuis les derniers
+empereurs byzantins.
+
+La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses
+murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une
+nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les
+épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et
+qu'il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes
+basses, contournées, mystérieuses, surmontées d'inscriptions dorées et
+d'ornements bizarres.
+
+Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s'étendent de
+vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines
+éboulées de tous les âges de l'histoire.
+
+Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces
+murailles; à peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige
+blanche; toujours les mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même
+teinte sombre apportée par les siècles,--les mêmes lignes régulières,
+qui s'en vont, droites et funèbres, se perdre dans l'extrême horizon.
+
+Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour
+de nous, dans la campagne, c'étaient des bois de ces cyprès
+gigantesques, hauts comme des cathédrales, à l'ombre desquels par
+milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle
+part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni
+autant de morts.
+
+--Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d'Azraël qui, la
+nuit, y arrêtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait
+comme un homme sous ces ombrages terribles.
+
+Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels.
+
+Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade,
+heureux d'être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en
+plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.
+
+Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu'à dérober tout
+son front; à peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses
+prunelles, si limpides et si mobiles; son féredjé d'emprunt était d'une
+couleur foncée, d'une coupe sévère, que n'adoptent point d'ordinaire les
+femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l'eût point
+reconnue.
+
+Nous marchions d'un pas souple et rapide, frôlant les modestes
+marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant à pleine
+poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver.
+
+Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant
+de mésange, en tout semblable à celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux
+de même espèce répètent dans tous les coins du monde la même chanson.
+
+Aziyadé s'arrêta court, étonnée; avec une mine de stupéfaction comique,
+du bout de son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur
+posé près de nous sur une branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout
+petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se
+démenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous
+nous mîmes à rire.
+
+Et nous restâmes là longtemps à l'écouter, jusqu'au moment où il prit
+son vol, effrayé par six grands chameaux qui s'avançaient d'une allure
+bête, attachés à la queue leu leu par des ficelles.
+
+Après ... après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se
+dirigeaient vers nous.
+
+C'étaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tête; elles
+portaient un petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur
+rite national.
+
+--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyadé devenue
+sérieuse.
+
+En effet, c'était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une
+délicieuse poupée de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle
+était vêtue d'une élégante robe de mousseline blanche et portait sur la
+tête une couronne de fleurs d'or.
+
+Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les
+morts n'importe où, le long des routes ou au pied des murs ...
+
+--Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant; on nous donnera des
+bonbons.
+
+On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas
+être fort ancien; la terre qui en était sortie était pleine d'ossements
+et de lambeaux de diverses étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à
+angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par
+quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de dévorer.
+
+Il y avait là deux _popes_ à grands cheveux de femme, couverts de
+sordides oripeaux dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais
+drôles d'enfants de choeur.
+
+Ils marmottèrent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mère lui
+enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds
+dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si
+elle n'eût pas été faite par cette mère.
+
+Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches,
+sans bière, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le
+trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le
+vieux coude; et elle fut promptement enfouie.
+
+On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec.
+
+Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en
+remit une poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien
+que nous fussions Turcs.
+
+Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient
+pleins de larmes ...
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de
+vivre, et d'être si gai au milieu de ce site funèbre!...
+
+..................
+
+
+ * * * * *
+
+
+5
+
+AZRAËL
+
+
+
+I
+
+20 mai 1877.
+
+... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. Là-bas, quelque
+chose se dessine; l'horizon se frange de mosquées et de minarets;--mon
+coeur bat, c'est Stamboul!
+
+Je mets pied à terre.--C'est une émotion vive que de me retrouver dans
+ce pays ...
+
+Achmet n'est plus là, à son poste, caracolant à Top-Hané sur son cheval
+blanc. Galata même est mort; on voit que quelque chose de terrible comme
+une guerre d'extermination se passe au-dehors.
+
+... J'ai repris mes habits turcs. Je cours à Azarkapou. Je monte dans le
+premier caïque qui passe. Le caïqdji me reconnaît.
+
+--Et Achmet?... dis-je.
+
+--Parti, parti pour la guerre!
+
+J'arrive chez Eriknaz, sa soeur.
+
+--Oui, parti, dit-elle. Il était à Batoum, et, depuis la bataille, nous
+sommes sans nouvelles.
+
+Les sourcils noirs d'Eriknaz s'étaient contractés avec douleur; elle
+pleurait amèrement ce frère que les hommes lui avaient ravi, et la
+petite Alemshah pleurait en regardant sa mère.
+
+Je me rendis à la case de Kadidja; mais la vieille avait déménagé, et
+personne ne put m'indiquer sa demeure.
+
+
+
+
+II
+
+
+Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la
+maison d'Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans
+songer même à ce que j'allais faire, poussé seulement par le besoin de
+m'approcher d'elle et de la voir!...
+
+Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois
+l'opulent Phanar; ce n'était plus qu'une grande dévastation, une longue
+suite de rues funèbres, encombrées de débris noirs et calcinés. C'était
+ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller à Eyoub,
+où m'attendait ma chérie ...
+
+On criait dans ces rues; des groupes d'hommes à peine vêtus, levés pour
+la guerre, à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans
+sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés
+d'inscriptions blanches.
+
+Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de
+l'Eski-Stamboul.
+
+J'approchais toujours. J'étais dans la rue sombre qui monte à
+Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!...
+
+Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me
+serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et
+rien que le bruit de mes pas ...
+
+Sur les pavés, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille,
+rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes
+maigres et nues, d'un noir d'ébène; elle trottinait tête basse, et se
+parlait à elle-même ... C'était Kadidja.
+
+Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une
+intonation aiguë de négresse ou de macaque, et un ricanement de
+moquerie.
+
+--Aziyadé? dis-je.
+
+--_Eûlû! eûlû_! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots
+bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, désignent la mort.
+
+--_Eûlû! eûlmûch_! criait-elle, comme à quelqu'un qui ne comprend
+pas.
+
+Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait
+sans pitié de ce mot funèbre:
+
+--Morte! Morte!... elle est morte!
+
+On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme
+un coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous
+étreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur
+d'être si calme. Et la vieille me suivait pas à pas, comme une furie,
+avec son horrible _Eûlû! eûlû_!
+
+Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui
+adorait sa maîtresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me
+retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une
+certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ...
+
+..................
+
+
+
+III
+
+
+Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison
+peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyadé avait habitée;
+j'étais assis et la tête me tournait; les maisons sombres et désertes
+dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le
+marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempée dans l'eau
+froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête ... Alors, je vis la
+vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de
+singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ...
+
+Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient
+avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues,
+des nouvelles de la première bataille de Kars. On était aux mauvais
+jours des débuts de la guerre, et les destinées de l'islam semblaient
+déjà perdues.
+
+
+
+
+IV
+
+ Je veille, et, nuit et jour, mon front rêve enflammé,
+ Ma joue en pleurs ruisselle,
+ Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé
+ Ses beaux yeux de gazelle.
+ (VICTOR HUGO, _Orientales_.)
+
+
+La chose froide que je tenais serrée dans mes bras était une borne de
+marbre plantée dans le sol.
+
+Ce marbre était peint en bleu d'azur, et terminé en haut par un relief
+de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorées en
+saillie, que machinalement je lisais ...
+
+C'était une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulières
+aux femmes, et j'étais assis sur la terre, dans le grand cimetière de
+Kassim-Pacha.
+
+La terre rouge et fraîchement remuée formait une bosse de la longueur
+d'un corps humain; de petites plantes déracinées par la bêche étaient
+posées sur ce guéret les racines en l'air; tout alentour, c'étaient la
+mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni
+bouquets ni couronnes sur les tombes turques.
+
+Ce cimetière n'avait pas l'horreur de nos cimetières d'Europe; sa
+tristesse orientale était plus douce, et aussi plus grandiose. De
+grandes solitudes mornes, des collines stériles, çà et là plantées de
+cyprès noirs; de loin en loin, à l'ombre de ces arbres immenses, des
+mottes de terre retournées de la veille, d'antiques bornes funéraires,
+de bizarres tombes turques, coiffées de tarbouchs et de turbans.
+
+Tout au loin, à mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familière de
+Stamboul, et là-bas ... Eyoub!
+
+C'était un soir d'été; la terre, l'herbe sèche, tout était tiède, à part
+ce marbre autour duquel j'avais noué mes bras, qui était resté froid; sa
+base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort.
+
+Les objets extérieurs avaient ces aspects inaccoutumés que prennent les
+choses, quand les destinées des hommes ou des empires touchent aux
+grandes crises décisives, quand les destinées s'achèvent.
+
+On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la
+guerre sainte, ces étranges fanfares turques, unisson strident et
+sonore, timbre inconnu à nos cuivres d'Europe; on eût dit le suprême
+hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande
+race de Tchengiz.
+
+Le yatagan turc traînait à mon côté, je portais l'uniforme de
+_yuzbâchi_; celui qui était là ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le
+_yuzbâchi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicité d'être envoyé aux
+avant-postes, je partais le lendemain ...
+
+Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacrée de
+l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdâtres des
+tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cyprès, sur leurs
+troncs séculaires, sur leur mélancolique ramure grise. Ce cimetière
+était comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme
+mystérieux, et portait à la prière.
+
+J'y voyais comme à travers un voile funèbre, et toute ma vie passée
+tourbillonnait dans ma tête avec le vague désordre des rêves; tous les
+coins du monde où j'ai vécu et aimé, mes amis, mon frère, des femmes de
+diverses couleurs que j'ai adorées, et puis, hélas! le foyer bien-aimé
+que j'ai déserté pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille
+mère ...
+
+Pour elle qui est là couchée, j'ai tout oublié!... Elle m'aimait, elle,
+de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et
+tout doucement, lentement, derrière les grilles dorées du harem, elle
+est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa
+voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne,
+moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta
+volonté!"
+
+Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares
+bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble
+le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'à moi et
+remplissait les grands cimetières de rumeurs étranges.
+
+Le soleil s'était couché derrière la colline sacrée d'Eyoub, et la nuit
+d'été descendait transparente sur l'héritage d'Othman ...
+
+... Cette chose sinistre qui est là-dessous, si près de moi que j'en
+frémis, cette chose sinistre déjà dévorée par la terre, et que j'aime
+encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indéfini,
+une âme, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me
+voir encore pleurant là sur cette terre?...
+
+Mon Dieu, pour elle je suis près de prier, mon coeur qui s'était durci
+et fermé dans la comédie de la vie, s'ouvre à présent à toutes les
+erreurs délicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans
+amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre
+poussière, je le saurai bientôt peut-être, je vais tenter de mourir pour
+le savoir ...
+
+
+
+
+V
+
+
+CONCLUSION
+
+
+On lit dans le _Djerideï-havadis_, journal de Stamboul:
+
+"Parmi les morts de la dernière bataille de Kars, on a retrouvé le
+corps d'un jeune officier de la marine anglaise, récemment engagé au
+service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi.
+
+"Il a été inhumé parmi les braves défenseurs de l'islam (que Mahomet
+protège!), aux pieds du Kizil-Tépé, dans les plaines de Karadjémir."
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE ***
+
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+
+
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
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+
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+
+