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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:09 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+Le Horla
+
+
+
+1887
+
+
+
+
+LE HORLA
+
+
+
+
+_8 mai._--Quelle journée admirable! J'ai passé toute la matinée étendu sur
+l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et
+l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
+mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à
+la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense
+et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
+locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
+l'air lui-même.
+
+J'aime ma maison où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui
+coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la
+grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
+passent.
+
+A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
+pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges,
+dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui
+sonnent dans l'air bleu des belles matinées, jetant jusqu'à moi leur doux
+et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
+m'apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu'elle
+s'éveille ou s'assoupit.
+
+Comme il faisait bon ce matin!
+
+Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur,
+gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée
+épaisse, défila devant ma grille.
+
+Après deux goëlettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
+ciel, venait un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, admirablement
+propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
+plaisir à voir.
+
+_12 mai_.--J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours; je me sens
+souffrant, ou plutôt je me sens triste.
+
+D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement
+notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l'air, l'air
+invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
+voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies de
+chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
+soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque
+malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
+frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme? Est-ce la forme
+des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
+passant par mes yeux, a troublé ma pensée? Sait-on? Tout ce qui nous
+entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons
+sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
+nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
+eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables?
+
+Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
+petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants
+d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
+nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce
+mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui
+rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
+faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner
+l'âge d'un vin!
+
+Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
+d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de
+nous!
+
+_16 mai_.--Je suis malade, décidément! Je me portais si bien le mois
+dernier! J'ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement
+fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
+cette sensation affreuse d'un danger menaçant, cette appréhension d'un
+malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
+doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
+chair.
+
+_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon médecin, car je ne pouvais plus
+dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'oeil dilaté, les nerfs vibrants,
+mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
+boire du bromure de potassium.
+
+_25 mai_.--Aucun changement! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure
+qu'approche le soir, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la
+nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaye de
+lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue à peine les lettres.
+Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
+crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du
+lit.
+
+Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
+redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
+j'écoute... j'écoute... quoi?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, un
+trouble de la circulation peut-être, l'irritation d'un filet nerveux, un
+peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
+imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un
+mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
+je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
+l'attends avec l'épouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
+frémissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
+jusqu'au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait
+pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
+comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui
+va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m'anéantir.
+
+Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rêve--non--un cauchemar
+m'étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors,... je le sens et
+je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
+me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
+entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler.
+
+Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
+les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
+pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
+rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe,--je ne peux pas!
+
+Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
+suis seul.
+
+Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
+calme, jusqu'à l'aurore.
+
+_2 juin_.--Mon état s'est encore aggravé. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
+fait rien; les douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si
+las pourtant, j'allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, léger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
+feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie
+nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d'arbres démesurément
+hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et
+moi.
+
+Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange
+frisson d'angoisse.
+
+Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans ce bois, apeuré sans raison,
+stupidement, par la profonde solitude. Tout à coup, il me sembla que
+j'étais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me
+toucher.
+
+Je me retournai brusquement. J'étais seul. Je ne vis derrière moi que la
+droite et large allée, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre côté
+elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante.
+
+Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis à tourner sur un talon, très
+vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
+dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
+par où j'étais venu! Bizarre idée! Bizarre! Bizarre idée! Je ne savais plus
+du tout. Je partis par le côté qui se trouvait à ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt.
+
+_3 juin_.--La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
+semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
+
+_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
+charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
+
+Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du
+jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
+public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie
+démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées
+se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
+jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont
+étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur
+l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique monument.
+
+Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au
+soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais
+d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche,
+j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par
+la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la
+plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
+comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de
+hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce
+gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours,
+de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres
+hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs
+monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.
+
+Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: «Mon père,
+comme vous devez être bien ici!»
+
+Il répondit: «Il y a beaucoup de vent, Monsieur»; et nous nous mîmes à
+causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
+d'une cuirasse d'acier.
+
+Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
+lieu, des légendes, toujours des légendes.
+
+Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux
+chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
+incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais
+les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre
+deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux
+berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui
+conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à
+figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
+cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
+crier pour bêler de toute leur force.
+
+Je dis au moine: «Y croyez-vous?»
+
+Il murmura: «Je ne sais pas.»
+
+Je repris: «S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne
+les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
+pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?»
+
+Il répondit: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
+qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la
+mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les
+grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui
+mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.»
+
+Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou
+peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
+qu'il disait là, je l'avais pensé souvent.
+
+_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fiévreuse,
+car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais
+remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, Jean?
+
+--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
+mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un
+sort.
+
+Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'être
+repris, moi.
+
+_4 juillet_.--Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens
+reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
+bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait
+dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et
+moi je me suis réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, que je ne
+pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
+certainement.
+
+_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la
+nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe!
+
+Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef;
+puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
+que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal.
+
+Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables,
+dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus
+affreuse encore.
+
+Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un
+couteau dans le poumon, et qui râle, couvert de sang, et qui ne peut plus
+respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voilà.
+
+Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
+bougie et j'allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en
+la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle était vide! Elle était vide
+complètement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout à coup, je ressentis
+une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutôt, que je tombai sur
+une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
+puis je me rassis, éperdu d'étonnement et de peur, devant le cristal
+transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner.
+Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
+doute? Ce ne pouvait être que moi? Alors, j'étais somnambule, je vivais,
+sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s'il y a
+deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible,
+anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui
+obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.
+
+Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'émotion d'un
+homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein de raison et qui regarde
+épouvanté, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
+qu'il a dormi! Et je restai là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.
+
+_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
+nuit;--ou plutôt, je l'ai bue!
+
+Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
+fou? Qui me sauvera?
+
+_10 juillet_.--Je viens de faire des épreuves surprenantes.
+
+Décidément, je suis fou! Et pourtant!
+
+Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai placé sur ma table du vin, du lait,
+de l'eau, du pain et des fraises.
+
+On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touché ni au vin,
+ni au pain, ni aux fraises.
+
+Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même épreuve, qui a donné le même résultat.
+
+Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. On n'a touché à rien.
+
+Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
+ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
+de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma barbe, mes mains
+avec de la mine de plomb, et je me suis couché.
+
+L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientôt de l'atroce réveil. Je
+n'avais point remué; mes draps eux-mêmes ne portaient pas de taches. Je
+m'élançai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles étaient
+demeurés immaculés. Je déliai les cordons, en palpitant de crainte. On
+avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...
+
+Je vais partir tout à l'heure pour Paris.
+
+_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tête les jours derniers! J'ai
+dû être le jouet de mon imagination énervée, à moins que je ne sois
+vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatées,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait à la démence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.
+
+Hier, après des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'âme de
+l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y
+jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
+achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
+pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
+vide de fantômes.
+
+Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
+foule, je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de
+l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait
+sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite,
+dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe!
+
+Au lieu de conclure par ces simples mots: «Je ne comprends pas parce que la
+cause m'échappe», nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des
+puissances surnaturelles.
+
+_14 juillet_.--Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les
+pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
+bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est
+un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement
+révolté. On lui dit: «Amuse-toi.» Il s'amuse. On lui dit: «Va te battre
+avec le voisin.» Il va se battre. On lui dit: «Vote pour l'Empereur.» Il
+vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: «Vote pour la République.» Et il
+vote pour la République.
+
+Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obéir à des hommes,
+ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles
+et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire des idées
+réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien,
+puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion.
+
+_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé.
+
+Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e
+chasseurs à Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
+l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
+maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
+lieu en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.
+
+Il nous raconta longuement les résultats prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les médecins de l'école de Nancy.
+
+Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai
+tout à fait incrédule.
+
+«Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus
+importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
+secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
+là-bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
+et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses
+sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son
+intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes
+invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les
+croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des
+fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos
+conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides,
+les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de
+plus vrai que cette parole de Voltaire. «Dieu a fait l'homme à son image,
+mais l'homme le lui a bien rendu.»
+
+«Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose
+de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
+et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, à des
+résultats surprenants.»
+
+Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
+dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+Elle s'assit dans un fauteuil et il commença à la regarder fixement en la
+fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troublé, le coeur battant, la
+gorge serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, sa bouche se
+crisper, sa poitrine haleter.
+
+Au bout de dix minutes, elle dormait.
+
+--Mettez-vous derrière elle, dit le médecin.
+
+Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça entre les mains une carte de
+visite en lui disant: «Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?»
+
+Elle répondit:
+
+--Je vois mon cousin.
+
+--Que fait-il?
+
+--Il se tord la moustache.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il tire de sa poche une photographie.
+
+--Quelle est cette photographie?
+
+--La sienne.
+
+C'était vrai! Et cette photographie venait de m'être livrée, le soir même,
+à l'hôtel.
+
+--Comment est-il sur ce portrait?
+
+--Il se tient debout avec son chapeau à la main.
+
+Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eût vu
+dans une glace.
+
+Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!»
+
+Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous
+irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter
+cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son
+prochain voyage.»
+
+Puis il la réveilla.
+
+En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes
+m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de
+ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
+une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
+glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte
+de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
+singulières.
+
+Je rentrai donc et je me couchai.
+
+Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de
+chambre, qui me dit:
+
+--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite.
+
+Je m'habillai à la hâte et je la reçus.
+
+Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile,
+elle me dit:
+
+--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander.
+
+--Lequel, ma cousine?
+
+--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
+besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.
+
+--Allons donc, vous?
+
+--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver.
+
+J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me
+demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur
+Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort
+bien jouée.
+
+Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle
+tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je
+compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.
+
+Je la savais fort riche et je repris:
+
+--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons
+réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander?
+
+Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle répondit:
+
+--Oui..., oui... j'en suis sûre.
+
+--Il vous a écrit?
+
+Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa
+pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
+m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.
+
+--Oui, il m'a écrit.
+
+--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier.
+
+--J'ai reçu sa lettre ce matin.
+
+--Pouvez-vous me la montrer?
+
+--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
+personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée.
+
+--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.
+
+Elle hésita encore, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Je déclarai brusquement:
+
+--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère
+cousine.
+
+Elle poussa une sorte de cri de souffrance.
+
+--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...
+
+Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais
+sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par
+l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu.
+
+--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me
+les faut aujourd'hui.
+
+J'eus pitié d'elle.
+
+--Vous les aurez tantôt, je vous le jure.
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon.
+
+Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?
+
+--Oui.
+
+--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille
+francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion.
+
+Elle réfléchit quelques secondes et répondit:
+
+--Puisque c'est mon mari qui les demande.
+
+Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.
+
+Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il
+m'écouta en souriant. Puis il dit:
+
+--Croyez-vous maintenant?
+
+--Oui, il le faut bien.
+
+--Allons chez votre parente.
+
+Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le
+médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers
+ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette
+puissance magnétique.
+
+Quand elle fut endormie:
+
+--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier
+que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de
+cela, vous ne comprendrez pas.
+
+Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:
+
+--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin.
+
+Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant
+de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais
+d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher.
+
+ * * * * *
+
+Voilà! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience
+m'a bouleversé.
+
+_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se
+sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être?
+
+_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal
+des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au
+surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie...
+mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons
+effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.
+
+_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.
+
+_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées
+à regarder couler la Seine.
+
+_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la
+cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le
+coupable? Bien fin qui le dirait?
+
+_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai
+vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans
+les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...
+
+Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de
+rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir.
+
+Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois
+fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige
+d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis
+se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva,
+suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche,
+et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,
+effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux.
+
+Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait
+disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il
+n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles
+hallucinations.
+
+Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la
+tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée,
+entre les deux autres roses demeurées à la branche.
+
+Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain,
+maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il
+existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par
+conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et
+qui habite comme moi, sous mon toit...
+
+_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a
+point troublé mon sommeil.
+
+Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le
+long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des
+doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus.
+J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils
+parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain
+leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces,
+s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la
+démence».
+
+Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je
+ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant
+avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné
+raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de
+ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les
+physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans
+l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes
+semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les
+fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,
+parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est
+endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se
+peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve
+paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire
+des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les
+localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui
+prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité
+de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!
+
+Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de
+clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard
+d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur
+de mes oreilles.
+
+Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me
+semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait
+d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin
+douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un
+malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son
+mal.
+
+Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une
+mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je
+demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque
+vision fantastique.
+
+_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus,
+mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me
+dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par
+des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante.
+
+J'ai dormi, pourtant.
+
+_9 août_.--Rien, mais j'ai peur.
+
+_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?
+
+_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette
+crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir.
+
+_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai
+pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si
+simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.
+Pourquoi?
+
+_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts
+de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les
+muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide
+comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et
+désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur
+moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus
+vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis.
+
+_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne!
+quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées.
+Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de
+toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne
+veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient
+assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore
+maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège
+adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.
+
+Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon
+jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des
+fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?
+S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié!
+Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!
+
+_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre
+cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait
+un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme
+parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?
+
+Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,
+ce rôdeur d'une race surnaturelle?
+
+Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne
+se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font
+pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma
+demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne
+pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas.
+
+_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un
+prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai
+senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné
+d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à
+un homme qui obéit: «Allez à Rouen!»
+
+Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât
+le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du
+monde antique et moderne.
+
+Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!»
+et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les
+passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé
+d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris.
+
+_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je
+devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann
+Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et
+les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou
+rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais
+aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme,
+depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que
+lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant
+prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur.
+
+Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite
+auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent
+calme de l'obscurité.
+
+Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là
+autrefois!
+
+Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements
+frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels
+animaux, quelles plantes sont là-bas? Ceux qui pensent dans ces univers
+lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que
+voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,
+traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la
+conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des
+peuples plus faibles.
+
+Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres,
+sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau.
+
+Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir.
+
+Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne
+vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre
+resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle
+d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une
+autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt
+l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris
+qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,
+d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma
+chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège,
+avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi...
+ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à
+pleines mains les battants.
+
+Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui!
+
+Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je
+pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce
+que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs
+maîtres?
+
+_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre
+ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis,
+lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...
+
+_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans
+la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive
+de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux
+démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge,
+sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus
+quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs
+cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain
+par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se
+nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de
+l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment.
+
+«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants
+médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place
+les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de
+proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à
+rappeler à la raison ces populations en délire.»
+
+Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui
+passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le
+trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là-bas,
+où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a
+sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!
+
+A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini.
+
+Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples
+naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers
+évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les
+pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées,
+des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive,
+des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait
+deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une façon
+précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils
+ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux
+vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme,
+hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des
+enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à
+l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me
+semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le
+crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...
+
+Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a
+dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche,
+avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que
+nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous!
+
+Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté...
+moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher,
+le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne
+distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.
+
+Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont
+Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui
+renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer
+en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu
+et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!»
+
+Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne
+distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le
+verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme
+l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne
+sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse.
+
+Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi
+serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les
+autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps
+plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si
+maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés
+comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante
+et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de
+viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux
+putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal
+faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir
+intelligent et superbe.
+
+Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à
+l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare
+les apparitions successives de toutes les espèces diverses?
+
+Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs
+immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas
+d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,
+rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,
+mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait!
+Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance!
+
+Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait
+grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la
+forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va
+d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle
+harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là-haut le regardent
+passer, extasiés et ravis!...
+
+ * * * * *
+
+Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser
+ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai!
+
+_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma
+table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais
+bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je
+pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la
+force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon
+front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer.
+
+Et je le guettais avec tous mes organes surexcités.
+
+J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si
+j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.
+
+En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma
+cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée
+longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire
+à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où
+j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je
+passais devant.
+
+Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui
+aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon
+épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille.
+
+Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis
+tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas
+dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon
+image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés;
+et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant
+bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le
+corps imperceptible avait dévoré mon reflet.
+
+Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir
+dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe
+d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite,
+lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était
+comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder
+de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque,
+s'éclaircissant peu à peu.
+
+Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour
+en me regardant.
+
+Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner.
+
+_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?
+mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,
+auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun
+doute... Alors?... alors?...
+
+_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour
+ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels
+particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en
+outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en
+moque!...
+
+ * * * * *
+
+_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais
+est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu.
+
+Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai
+laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid.
+
+Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a
+saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche,
+longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes
+savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à
+pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour.
+Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis
+la clef dans ma poche.
+
+Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à
+son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai
+pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour
+passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au
+linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout
+seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en
+courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je
+renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y
+mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la
+grande porte d'entrée.
+
+Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.
+Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas
+un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait
+point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds.
+
+Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà
+que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand
+une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une
+flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les
+arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de
+peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me
+sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et
+je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier.
+Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa
+dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes
+domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!...
+
+Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au
+secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en
+venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir!
+
+La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un
+bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des
+hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau,
+le nouveau maître, le Horla!
+
+Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de
+flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la
+fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce
+four, mort...
+
+--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait
+n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres?
+
+S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être
+Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps
+inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les
+maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée?
+
+La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après
+l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les
+heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne
+doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché
+la limite de son existence!
+
+Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...
+Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AMOUR
+
+
+
+
+TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_
+
+
+... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il
+l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle?
+Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse point parce qu'il
+m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il
+me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un
+étrange souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux
+premiers chrétiens des croix au milieu du ciel.
+
+Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif,
+tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la
+chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang
+sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir.
+
+Cette année-là, vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent
+brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour
+venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour.
+
+Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, très fort et très barbu,
+gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractère gai, doué de
+cet esprit gaulois qui rend agréable la médiocrité, habitait une sorte de
+ferme-château dans une vallée large où coulait une rivière. Des bois
+couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux où
+restaient des arbres magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers
+à plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
+quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient presque infailliblement dans ces
+branchages séculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de
+forêt des anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en leur courte
+étape nocturne.
+
+Dans la vallée, c'étaient de grands herbages arrosés par des rigoles et
+séparés par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée jusque-là,
+s'épandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable région de
+chasse que j'aie jamais vue, était tout le souci de mon cousin qui
+l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le
+couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites
+avenues où les barques plates, conduites et dirigées avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient les joncs, faisaient fuir
+les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages
+dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement.
+
+J'aime l'eau d'une passion désordonnée: la mer, bien que trop grande, trop
+remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies mais qui passent,
+qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite toute
+l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c'est un monde entier
+sur la terre, monde différent, qui a sa vie propre, ses habitants
+sédentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son
+mystère surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus
+effrayant, parfois, qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces
+plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les
+étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits
+calmes, ou bien les brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des
+robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
+du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve, à des pays
+redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux.
+
+Non. Autre chose s'en dégage, un autre mystère, plus profond, plus grave,
+flotte dans les brouillards épais, le mystère même de la création
+peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la
+lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie?
+
+ * * * * *
+
+J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres.
+
+Pendant le dîner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le
+plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux ailes étendues, ou
+perchés sur des branches accrochées par des clous, éperviers, hérons,
+hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui même à un étrange animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en
+peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette
+nuit même.
+
+Nous devions partir à trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi pour notre affût. On avait construit
+à cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu
+contre le vent terrible qui précède le jour, ce vent chargé de froid qui
+déchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme
+des aiguillons empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle comme
+du feu.
+
+Mon cousin se frottait les mains: «Je n'ai jamais vu une gelée pareille,
+disait-il, nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir.»
+
+J'allai me jeter sur mon lit aussitôt après le repas, et je m'endormis à la
+lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminée.
+
+A trois heures sonnantes on me réveilla. J'endossai, à mon tour, une peau
+de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours.
+Après avoir avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies de deux verres
+de fine champagne, nous partîmes accompagnés d'un garde et de nos chiens:
+Plongeon et Pierrot.
+
+Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu'aux os. C'était une
+de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient
+résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est
+figé, immobile; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes,
+les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le
+sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du froid.
+
+La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle,
+paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne
+pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée
+par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le
+monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à
+la fin de sa résurrection.
+
+Nous allions, côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos
+poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine afin
+de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient aucun
+bruit; et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos
+chiens.
+
+Nous fûmes bientôt au bord du marais, et nous nous engageâmes dans une des
+allées de roseaux secs qui s'avançait à travers cette forêt basse.
+
+Nos coudes, frôlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrière
+nous un léger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été,
+par l'émotion puissante et singulière que font naître en moi les marécages.
+Il était mort, celui-là, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs desséchés.
+
+Tout à coup, au détour d'une des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme nous
+avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants, je
+me roulai dans ma couverture pour essayer de me réchauffer.
+
+Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder la lune déformée, qui avait
+quatre cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette maison
+polaire.
+
+Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murailles, le froid tombé du
+firmament me pénétra bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à
+tousser.
+
+Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude: «Tant pis si nous ne tuons pas
+grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous
+allons faire du feu.» Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.
+
+On en fit un tas au milieu de notre hutte défoncée au sommet pour laisser
+échapper la fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
+claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement, à peine, comme si
+ces pierres de glace avaient sué. Karl, resté dehors, me cria: «Viens donc
+voir!» Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre cabane, en forme
+de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu poussé soudain
+sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques,
+celles de nos chiens qui se chauffaient.
+
+Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos têtes. La
+lueur de notre foyer réveillait les oiseaux sauvages.
+
+Rien ne m'émeut comme cette première clameur de vie qu'on ne voit point et
+qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse à
+l'horizon la première clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure
+glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes d'une bête est
+un soupir de l'âme du monde!
+
+Karl disait: «Éteignez le feu. Voici l'aurore.»
+
+Le ciel en effet commençait à pâlir, et les bandes de canards traînaient de
+longues taches rapides, vite effacées, sur le firmament.
+
+Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens
+s'élancèrent.
+
+Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous ajustions
+vivement dès qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu
+volante. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient
+des bêtes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.
+
+Le jour s'était levé, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond
+de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit
+et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un
+d'eux tomba presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent.
+Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce
+fut une plainte courte, répétée, déchirante; et la bête, la petite bête
+épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en
+regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.
+
+Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant
+qu'elle fût assez proche.
+
+--Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s'en ira pas.
+
+Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour
+de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le coeur comme
+l'appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans
+l'espace.
+
+Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il
+semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne
+s'y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle.
+
+--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l'heure.
+
+Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de
+bête, pour l'autre bête que j'avais tuée.
+
+Karl tira; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu
+l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux
+le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta.
+
+Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... et je repartis, ce
+jour-là, pour Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE TROU
+
+
+_Coups et blessures, ayant occasionné la mort._ Tel était le chef
+d'accusation qui faisait comparaître en cour d'assises le sieur Léopold
+Renard, tapissier.
+
+Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la
+victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent,
+plombier.
+
+Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon
+habillée en dame.
+
+Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame:
+
+--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la première victime,
+et dont ma volonté n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mêmes,
+m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier
+dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de
+tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n'est pas
+folâtre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'épargne, j'aime les
+honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a perdu, tant pis
+pour moi; ma volonté n'y étant pas, je continue à me respecter.
+
+«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans,
+nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air, sans
+compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là, nous l'aimons
+comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, la
+rosse, et qu'elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le
+mal vient d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez voir par la suite.
+
+«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là!
+là! ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus
+malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités; elle en
+a, et d'importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux
+alentours, et même à la concierge qui m'a déchargé tout à l'heure... elle
+vous en dira des nouvelles.
+
+«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C'est moi qui ne me
+laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En
+l'écoutant, m'sieu l'président, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat
+par mois...
+
+Mme Renard l'interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.»
+
+Il se tourna vers elle avec candeur:
+
+--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi...
+
+Puis, faisant de nouveau face au président:
+
+--Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y
+pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est
+devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais découvert, voilà trois
+ans cet été, une place, mais une place! Oh! là! là! à l'ombre, huit pieds
+d'eau, au moins, p't-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la
+berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là,
+m'sieu l'président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j'en étais
+le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde
+sans opposition. On disait: «Ça, c'est la place à Renard;» et personne n'y
+serait venu, pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser,
+pour chiper les places des autres.
+
+«Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. A peine
+arrivé, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon épouse.--_Dalila_
+c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise,
+quéque chose de léger et de sûr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et
+nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien,
+les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas
+répondre. Ça ne touche point à l'accident; je ne peux pas répondre, c'est
+mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demandé. On m'en a
+offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire
+causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tapé
+sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mélie?...
+
+Le président l'interrompit.
+
+--Arrivez au fait le plus tôt possible.
+
+Le prévenu reprit: «J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti
+par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner,
+amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à
+Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.»
+Nous ne causons jamais plus que ça ensemble.
+
+«Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause
+de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau,
+si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc
+que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous
+empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez.
+
+«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et
+tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage,
+c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus
+pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là.
+
+«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du
+matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais
+là je dors à n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.
+
+«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'passe vite et
+vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons
+dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais
+ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait
+un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom,
+d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein,
+ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.»
+
+«Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça.
+
+«Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des
+restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en
+irait.
+
+«C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille.
+Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière
+lui.
+
+«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure:
+
+«--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?»
+
+«Et la mienne, qui rageait, de répondre:
+
+«--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays
+avant d'occuper les endroits réservés.
+
+«Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:
+
+«--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.
+
+«Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et
+nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres.
+
+«Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail.
+
+«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s'met
+à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de
+chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi,
+le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein,
+pochard, l'as-tu vu, celui-là!»
+
+«Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon,
+lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur
+Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens
+pas délicats qui ne savent pas les usages.»
+
+«Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non
+plus, sa grosse femme, un veau quoi!»
+
+Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme
+veuve Flamèche, ici présente.»
+
+Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.»
+
+«Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en
+prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un
+cinq minutes plus tard.»
+
+«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en
+ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te
+le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une
+grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que
+d'y penser.»
+
+«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et
+je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur
+les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.»
+
+«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur,
+et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!»
+
+«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce,
+presque rien, le coeur n'y était pas.»
+
+«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,
+comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour
+de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil
+Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la
+connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai
+jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses
+rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans
+son genre.»
+
+«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais.»
+
+«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux
+témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de
+vue.»
+
+«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et
+sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons
+toujours, Désiré!»
+
+Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.»
+
+«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque
+bêtise.»
+
+«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez:
+«T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va
+donc, Bazaine!»
+
+«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.»
+
+«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!»
+
+«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson
+volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au
+moins l'argent dépensé pour l'amorce.»
+
+Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous
+que vous en avez, madame?»
+
+«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les
+autres.»
+
+«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?»
+
+«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.
+Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort
+que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour
+rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de
+pêcher.»
+
+«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux
+souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas
+entendu.»
+
+«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une
+menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous
+n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas
+plus.
+
+«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre,
+la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en
+r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage.
+Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan,
+des gifles qui pleuvaient comme des prunes.»
+
+«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un
+diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas
+de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là.
+Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras,
+il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans
+l'trou.»
+
+«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps
+tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous
+tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la
+secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il
+se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!»
+
+«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des
+coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!»
+
+«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux
+crampons-là.»
+
+«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui
+criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»
+
+«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore
+moins, pour sûr!»
+
+«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait
+bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous
+huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!»
+
+«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.»
+
+ * * * * *
+
+Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+SAUVÉE
+
+
+Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait
+trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle
+lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle...,
+figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...
+
+--Comment sauvée?
+
+--Oui, sauvée!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcée?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais
+j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un
+flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens...
+
+--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des
+preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis
+trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier,
+despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le
+divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire
+battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me
+forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je
+désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à
+l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maîtresse de ton mari?
+
+--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures
+à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie
+par-dessus le marché.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais
+besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa
+poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis
+rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu
+sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute
+nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, à peu près. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce
+qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas
+besoin plus de trois mois.»
+
+«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle
+irréprochable?»
+
+«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.»
+
+«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis
+seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit:
+«Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en
+ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous
+comprenez... pour le surprendre...»
+
+«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à
+ce moment-là il avait envie de me serrer la main.
+
+«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez
+qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de
+monsieur votre mari?
+
+«--Oui, Monsieur.
+
+«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?
+
+«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum?
+
+«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme;
+car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à
+l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le
+trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de
+savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il
+dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où
+vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.»
+
+«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très
+intelligent.
+
+ * * * * *
+
+«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de
+rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut
+m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.
+
+«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+«--Je m'en doute, Madame.
+
+«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?
+
+«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
+
+«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
+
+«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand
+j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre
+exactement à Madame.
+
+«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il
+n'est pas beau.
+
+«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je
+demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum.
+
+«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me
+dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie?
+
+«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à
+devenir commun.
+
+«--C'est très vrai, ce que vous dites là!
+
+«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.
+
+«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait
+que cela toute sa vie.
+
+«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur
+lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à
+plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+«Il me demanda aussitôt:
+
+«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là?
+
+«--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+«--Où l'avez-vous trouvée?
+
+«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+«--Ah! elle est assez jolie!
+
+«--Vous trouvez?
+
+«--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
+
+«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que
+ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile!
+
+«--Ah! vous avez déjà essayé?
+
+«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de
+m'embrasser en passant à côté de moi.
+
+«--Il ne vous a rien dit?
+
+«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de
+ma voix.
+
+«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire
+pour ne pas me déprécier.
+
+«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir.
+Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.
+
+«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide:
+
+«--C'est fait, Madame, de ce matin.
+
+«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de
+la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est
+bien passé?...
+
+«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle
+désire le flagrant délit.
+
+«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir
+Monsieur en éveil.
+
+«--Vous êtes sûre de ne pas manquer?
+
+«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands
+prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me
+désigner.
+
+«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit?
+
+«--Mais... dans ma chambre.
+
+«--Soit, dans la chambre de Madame.
+
+«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et
+maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures
+juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge
+pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule
+commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y
+était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais
+vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle...
+Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon
+mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller...
+devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était
+farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait...
+elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas!
+
+«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de
+suite. Je suis libre. Vive le divorce!...»
+
+Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne,
+songeuse et contrariée, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+CLOCHETTE
+
+
+Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse
+se défaire d'eux!
+
+Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est
+resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses
+sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un
+jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace
+devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.
+
+C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les
+mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une
+de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement
+d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes
+groupées autour.
+
+Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de
+mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues
+noires avec le temps.
+
+Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au
+travail.
+
+C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de
+la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée
+par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées
+par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait
+sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et
+ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris,
+touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches
+placées là par erreur.
+
+Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un
+navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps
+osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague
+monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans
+un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée
+d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours
+coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le
+dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à
+chacun de ses mouvements.
+
+J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie
+où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès
+que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir
+dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le
+toit.
+
+--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.
+
+Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs
+doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres
+grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes,
+étrangement profonds, doubles.
+
+Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et
+dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme.
+Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg,
+l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait
+retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner
+les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le
+clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue
+le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été
+reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un
+passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie.
+Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et
+mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me
+narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur,
+cette puissance des récits de la paysanne.
+
+ * * * * *
+
+Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère
+Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été
+cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la
+ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses
+d'hier.
+
+Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière
+étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras
+allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes
+chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute,
+s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la
+muraille, ayant roulé loin d'elle.
+
+Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout
+de quelques minutes que la mère Clochette était morte.
+
+Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon
+coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me
+cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je
+me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la
+nuit vint.
+
+Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis
+mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix.
+
+On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de
+l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un
+verre de liqueur avec un biscuit.
+
+Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé
+dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque
+absolument les termes dont il se servit.
+
+--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se
+cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me
+laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en
+toute hâte, car c'était grave, très grave.
+
+«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très
+belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et
+personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais
+sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret.
+
+«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide
+instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de
+sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le
+dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur,
+le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours.
+
+«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient
+de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son
+accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans
+doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de
+l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue.
+
+«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre
+l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher
+dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il
+commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de
+nouveau et le maître d'école parut et demanda:
+
+«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert?
+
+«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit
+stupidement:
+
+«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.
+
+«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert
+poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas,
+cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?»
+
+«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul
+ici?»
+
+«--Mais oui, monsieur Grabu!
+
+«--Mais non, puisque vous parlez.
+
+«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.
+
+«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à
+double tour, il descendit chercher une chandelle.
+
+«Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête
+et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous,
+qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie.
+Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!»
+
+«On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.
+
+«Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et résolue:
+
+«--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.
+
+«Et elle sauta.
+
+«Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.
+
+«Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait
+son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se
+lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il
+pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe
+droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les
+chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable
+résignation. «Je suis punie, bien punie!»
+
+«Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la
+fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma
+porte.
+
+«On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur
+de cet accident.
+
+«Voilà! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui
+accomplissent les plus belles actions historiques.
+
+«Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une
+grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je
+ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à
+personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.»
+
+Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je
+ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent.
+
+Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais
+un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.
+
+On emportait le corps de Clochette.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+
+Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval
+sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps
+aspirait et soufflait un petit nuage de fumée.
+
+... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous
+connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je
+l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le
+moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom
+des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa
+se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent,
+le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois
+des environs comme ayant des trônes peu sûrs.
+
+Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la
+religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants.
+
+Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit,
+la lut; puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la
+mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la
+maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la
+voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait
+conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit
+appartement, rue des Martyrs.
+
+Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait,
+disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait
+abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la
+plaie vive du coeur de maman.
+
+Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.»
+
+Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici:
+
+«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le
+marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des
+disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
+
+«Votre servante,
+
+«MÉLANI.»
+
+Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les
+derniers moments de votre frère.»
+
+Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander
+conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul,
+restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit
+faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de
+la plus louable de vos actions.
+
+--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma
+chère amie.
+
+Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la
+situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
+
+Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse
+en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les
+libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était
+impossible qu'une pareille chose arrivât.
+
+Donc une croisade fut immédiatement décidée qui serait conduite par l'abbé
+Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de
+grande église dans un quartier noble et riche.
+
+Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et
+moi, pour administrer mon oncle.
+
+ * * * * *
+
+Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre
+et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle.
+
+Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans
+un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du
+portier. Cet homme me toisa avec méfiance.
+
+Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît?
+
+--Connais pas!
+
+--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.
+
+--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
+demandez?
+
+--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place.
+
+--Une bonne?... Une bonne?... P't-être la celle au marquis. Allez voir,
+cintième à gauche.
+
+Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus
+aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des
+favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
+
+Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais
+toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, à la porte de gauche
+du cinquième étage.
+
+Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant
+moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux
+portants.
+
+Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Vous êtes madame Mélanie?
+
+--Oui.
+
+--Je suis le vicomte de Tourneville.
+
+--Ah bon! Entrez.
+
+--C'est que... maman est en bas avec un prêtre.
+
+--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.
+
+Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla que
+j'entendais d'autres pas derrière nous.
+
+Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et nous
+nous assîmes tous les quatre pour délibérer.
+
+--Il est bien bas? demanda maman.
+
+--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.
+
+--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre?
+
+--Oh!... je ne crois pas.
+
+--Puis-je le voir?
+
+--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont
+auprès de lui.
+
+--Quelles demoiselles?
+
+--Mais... mais... ses bonnes amies donc.
+
+--Ah!
+
+Maman était devenue toute rouge.
+
+L'abbé Poivron avait baissé les yeux.
+
+Cela commençait à m'amuser et je dis:
+
+--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai
+peut-être préparer son coeur.
+
+Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit:
+
+--Oui, mon enfant.
+
+Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria:
+
+--Mélanie!
+
+La grosse bonne s'élança, répondit:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?
+
+--L'omelette, bien vite.
+
+--Dans une minute, mamzelle.
+
+Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:
+
+--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux heures
+comme collation.
+
+Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit à les
+battre avec ardeur.
+
+Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon
+arrivée officielle.
+
+Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon
+oncle que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.
+
+L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe.
+
+Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très
+solennel, très chic, ce vieux viveur.
+
+Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une
+couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du
+siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche
+tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.
+
+Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux
+jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux
+hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs
+à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or
+qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air,
+auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique.
+Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux
+assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait
+l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie.
+
+Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette:
+
+--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.
+
+Je balbutiai: «Mon oncle, ce n'est pas ma faute...»
+
+Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère
+plus que la tienne... Comment vont-ils?»
+
+--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade,
+ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.
+
+--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes?
+
+Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est pas
+de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile
+pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...»
+
+Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris
+cette main pâle et froide et je la gardai.
+
+La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la table.
+Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent à
+manger sans détourner les yeux de moi.
+
+Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous
+embrasser.»
+
+Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais rien à
+lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la
+porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mâchent.
+
+Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant
+la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra.
+
+Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prêtre;
+puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:
+
+--Que venez-vous faire ici?
+
+L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours, murmurant:
+
+--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui
+m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...
+
+Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un
+geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant:
+
+--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs
+de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds!
+
+Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en
+retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes s'étaient
+levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s'étaient placées
+des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la
+Famille et de la Religion.
+
+L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau
+nous offrit des chaises.
+
+--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver
+autre chose, autrement il nous échappera.
+
+Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait un
+autre. J'en apportais un troisième.
+
+Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand
+bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments
+et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous
+les quatre.
+
+Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors... dehors...
+manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.»
+
+Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide. J'accourus.
+En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout et vociférant,
+deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre qu'il fût mort de
+fureur.
+
+A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air
+d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses
+cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion bâtarde, je
+reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant.
+
+Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte
+réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher
+son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.
+
+Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre
+de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur,
+l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui.
+
+Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
+brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au
+passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier.
+
+Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier
+général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé.
+
+Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt... venez
+vite... il meurt...»
+
+Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le
+parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort.
+
+Maman fut superbe à cet instant-là! Elle marcha droit sur les deux filles
+agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever. Et leur
+montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté
+irrésistibles, elle prononça:
+
+--C'est à vous de sortir, maintenant.
+
+Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que
+je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur et le
+concierge.
+
+Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières d'usage
+et lui remit ses péchés.
+
+Maman sanglotait, prosternée près de son frère.
+
+Tout à coup elle s'écria:
+
+--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûr qu'il m'a
+reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie!
+
+Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce
+remerciement-là devait s'adresser!
+
+On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois.
+
+--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le
+linge appartient à ces demoiselles.
+
+Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
+j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles
+d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie!
+
+ * * * * *
+
+Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq
+discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes
+admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un
+instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique
+suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de
+cette belle mort après cette vie un peu troublée.
+
+ * * * * *
+
+Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: «Bah!
+c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE SIGNE
+
+
+La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et
+parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère,
+fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule,
+tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcées.
+
+Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
+Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant
+pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa
+maîtresse.
+
+Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
+souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous
+un nuage de cheveux.
+
+--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf
+heures.
+
+La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit:
+
+--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
+
+--Entre, ma chérie.
+
+Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant
+que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour.
+Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: «Allons,
+raconte.»
+
+Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
+rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les
+yeux, pour ne point les rougir: «Oh, ma chère, c'est abominable,
+abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat.»
+
+Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
+ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes
+et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
+
+Elle continua:
+
+«Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre
+heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement,
+tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la
+rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la
+fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la
+gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise
+sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma
+fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je
+respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!
+
+«Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une
+femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma
+jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle
+locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je
+ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était
+une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût
+à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle
+était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la
+regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus
+par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme
+les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et
+échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le
+sien disait: «Voulez-vous?»
+
+«Le leur répondait: «Pas le temps», ou bien: «Une autre fois», ou bien:
+«Pas le sou», ou bien: «Veux-tu te cacher, misérable!» C'étaient les yeux
+des pères de famille qui disaient cette dernière phrase.
+
+«Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou
+plutôt son métier.»
+
+«Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur
+tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la
+ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils
+restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide,
+cette fille.
+
+«Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
+vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un
+mouvement de main?»
+
+«Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh!
+il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
+petit geste de tête qui voulait dire «Montez-vous?» Mais si léger, si
+vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir
+comme elle.
+
+«Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
+coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste.
+
+«Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux
+qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la
+fenêtre.
+
+«Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne.
+Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de
+même de gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois,
+car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans
+la rue.
+
+«Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le
+sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres,
+des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
+
+«J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que
+mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée.
+Maintenant tu peux choisir.
+
+«Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me
+comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis
+prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces
+envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça,
+moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là! Je crois que nous avons des âmes de
+singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui
+m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous
+les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos
+amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de
+penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est
+stupide.
+
+«Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais
+toujours.
+
+«Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà
+tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra
+pas; et s'il me reconnaît je nierai, parbleu.
+
+«Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout
+à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds,
+tu sais.
+
+«Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh!
+à peine, à peine; il répond «oui» de la tête et le voilà qui entre, ma
+chérie! Il entre par la grande porte de la maison.»
+
+«Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru
+que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
+domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru
+certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.»
+
+«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une
+seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa
+rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il
+aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la
+porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.»
+
+«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en,
+vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une
+erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous
+ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.»
+
+«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte.
+Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au
+lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.»
+
+«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée,
+en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer
+dans le salon qui était resté ouvert.»
+
+«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il
+reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois
+rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!»
+
+«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en!
+allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est
+son heure! Je vous jure que vous vous trompez!»
+
+«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme
+ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre
+quelque chose en face.»
+
+«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande:
+
+«--C'est ça, ton... ton mari?
+
+«--Oui, c'est lui.
+
+«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes
+amies?
+
+«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
+savais plus ce que disais, je balbutiai:
+
+«--Oui c'est une de mes amies.
+
+«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître.
+
+«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
+les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût
+parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait...
+j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de...
+me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce
+serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le
+fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça...
+Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.»
+
+ * * * * *
+
+La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement,
+la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
+
+Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda:
+
+--Et... et... il était joli garçon...
+
+--Mais oui.
+
+--Et tu te plains?
+
+--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il
+reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce...
+Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire...
+dis... que faire?
+
+La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara
+brusquement:
+
+--Fais-le arrêter.
+
+La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia:
+
+--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte?
+
+--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
+qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter
+chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que
+tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui
+l'arrêteront.
+
+--Mais, ma chère, s'il raconte...
+
+--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
+irréprochable.
+
+--Oh! je n'oserai jamais.
+
+--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue.
+
+--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.
+
+--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner.
+
+--Condamner à quoi?
+
+--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable!
+
+--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.
+
+--Deux louis?
+
+--Oui.
+
+--Pas plus?
+
+--Non.
+
+--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien?
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
+
+La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix
+sérieuse:
+
+--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton
+mari... ça n'est que justice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE DIABLE
+
+
+Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante.
+La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les
+écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps
+était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
+
+Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots,
+jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par
+les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient
+aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des
+feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient,
+emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des
+criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.
+
+Le médecin, élevant la voix, disait:
+
+--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet
+état-là. Elle passera d'un moment à l'autre!
+
+Et le paysan, désolé, répétait:
+
+--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à
+terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé?
+
+Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait
+«oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la
+laisser mourir toute seule.
+
+Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied:
+
+--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de
+faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé
+aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder
+votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je
+vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour,
+entendez-vous?
+
+Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par
+la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait,
+balbutiait:
+
+--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde?
+
+Le médecin criait:
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez.
+Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une
+heure, entendez-vous?
+
+L'homme se décida:
+
+--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin.
+
+Et le docteur s'en alla, en appelant:
+
+--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me
+fâche, moi!
+
+Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix
+résignée:
+
+--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je
+r'vienne.
+
+Et il sortit à son tour.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la
+commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le
+drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont
+elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année,
+méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux
+comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer
+promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte
+d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle
+avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait
+assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours
+pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
+
+Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau
+bleue pour les collerettes des villageoises.
+
+Il dit:
+
+--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet?
+
+Elle tourna vers lui la tête:
+
+--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part?
+
+--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point.
+
+--Vot'mé?
+
+--Oui, ma mé.
+
+--Qué qu'alle a votre mé?
+
+--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!
+
+La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et
+transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans
+le baquet.
+
+Elle demanda, avec une sympathie subite:
+
+--All'est si bas qu'ça?
+
+--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée.
+
+--Pour sûr qu'all'est bas alors!
+
+Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il
+préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup:
+
+--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que
+j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est
+ben ça qui l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A
+travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu
+de c'te graine-là!...
+
+La Rapet répliqua gravement:
+
+--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les
+riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez
+vingt et quarante.
+
+Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait
+comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit
+jours, malgré l'avis du médecin.
+
+Il dit résolument:
+
+--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera
+tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all'
+tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour
+vous!
+
+La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas
+à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis
+elle soupçonna qu'on voulait la jouer.
+
+--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle.
+
+--V'nez-y, la vé.
+
+Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt.
+
+En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis
+qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas,
+traverser un ruisseau.
+
+Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient
+lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens
+qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche.
+
+En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura:
+
+---Si c'était fini, tout d'même?
+
+Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
+
+Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son
+grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains
+affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes,
+et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque
+séculaires qu'elles avaient accomplies.
+
+La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le
+pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour
+l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit
+suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la
+nuit. Il demanda:
+
+--Hé ben?
+
+La garde répondit:
+
+--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs,
+tout compris.
+
+Il s'écria:
+
+--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle
+en a pour cinq ou six heures, pas plus!
+
+Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se
+retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout
+seul, à la fin, il consentit:
+
+--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps.
+
+--C'est dit, six francs.
+
+Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd
+soleil qui mûrit les moissons.
+
+La garde rentra dans la maison.
+
+Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle
+travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui
+l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire.
+
+Tout à coup, elle demanda:
+
+--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps?
+
+La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva
+avec vivacité.
+
+--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé.
+
+Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la
+place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé.
+
+ * * * * *
+
+Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui
+sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne
+brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs
+grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement
+eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se
+redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées,
+fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou,
+bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain,
+attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en
+rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en
+jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et
+coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la
+Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se
+prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église.
+
+Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda:
+
+--Ousqu'i va, not'curé?
+
+Son valet, plus subtil, répondit:
+
+--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi!
+
+Le paysan ne s'étonna pas:
+
+--Ça s'peut ben, tout d'même!
+
+Et il se remit au travail.
+
+La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre
+s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante.
+
+Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela
+durerait longtemps.
+
+Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait
+voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les
+petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts
+de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir
+partir, comme l'âme de la vieille.
+
+Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la
+mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu
+dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur
+la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
+
+A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa
+mère vivait encore, et il demanda:
+
+--Ça va-t-il?
+
+Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée.
+
+Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:
+
+--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit:
+
+--D'main, cinq heures.
+
+Elle arriva, en effet, au jour levant.
+
+Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite
+lui-même.
+
+La garde demanda:
+
+--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé?
+
+Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux:
+
+--All'va plutôt mieux.
+
+Et il s'en alla.
+
+La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait
+dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains
+crispées sur sa couverture.
+
+Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit
+jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une
+colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre
+cette femme qui ne mourait pas.
+
+Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face
+ridée de la mère Bontemps.
+
+Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis
+il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions
+excellentes.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du
+temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre
+par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille
+obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui
+volait son temps et son argent.
+
+Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête,
+elle se rapprocha du lit.
+
+Elle demanda:
+
+--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable?
+
+La mère Bontemps murmura:
+
+--Non.
+
+Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser
+son âme débile de mourante.
+
+Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle,
+à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la
+tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on
+n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui
+le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel,
+Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.
+
+La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de
+tourner la tête pour regarder au fond de la chambre.
+
+Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap
+et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds
+courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un
+balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit.
+
+Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une
+chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle
+apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer
+qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne à bout de vie.
+
+Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se
+soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa
+poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini.
+
+Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au
+coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la
+planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et,
+s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés
+qu'elle savait par coeur, par métier.
+
+Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula
+tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait
+passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au
+lieu de six qu'il lui devait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LES ROIS
+
+
+--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
+rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
+
+J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant
+en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
+sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
+Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
+
+Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
+occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était
+battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
+ni douze habitants dans ce guêpier.
+
+Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
+en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis
+halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
+épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
+nouvelles.
+
+Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait
+plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était
+dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
+savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver
+des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
+renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une
+adresse inimaginable.
+
+Il revint au bout de dix minutes:
+
+--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours.
+Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde
+quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.
+
+J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale.
+On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine
+visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait
+derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu
+près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à
+tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir
+mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur
+des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à
+pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride.
+
+--Où nous mènes-tu? lui demandai-je.
+
+Il répondit:
+
+--J'ai un gîte, un bon.
+
+Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée
+entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.
+
+Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la
+serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de
+pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
+poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
+s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois.
+
+Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.
+
+Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
+
+--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger
+les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.
+
+Puis, se tournant vers moi:
+
+--Donne des ordres, sacrebleu!
+
+Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:
+
+--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
+
+Il demanda:
+
+--Combien prends-tu d'hommes?
+
+--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.
+
+--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
+mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
+
+Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la
+plaine, pour y placer mes factionnaires.
+
+Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans
+un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe,
+disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
+dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras
+du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant,
+l'air enchanté.
+
+Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
+souriant d'une façon béate:
+
+--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
+marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
+le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit.
+Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
+un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
+ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
+
+Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le
+nez et les joues:
+
+--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.
+
+Il murmura:
+
+--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne
+cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
+
+Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:
+
+--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais
+pas de reine, c'est embêtant, ça!
+
+Je répétai, comme un écho:
+
+--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
+
+--Que tu en trouves, parbleu!
+
+--De quoi?
+
+--Des femmes.
+
+--Des femmes?... Tu es fou!
+
+--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
+les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
+pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
+
+Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus
+s'il plaisantait.
+
+Je répondis:
+
+--Voyons, Marchas, tu blagues?
+
+--Je ne blague jamais dans le service.
+
+--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
+
+--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et
+apporte.
+
+Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
+
+--Veux-tu une idée?
+
+--Oui.
+
+--Va trouver le curé.
+
+--Le curé? Pourquoi faire?
+
+--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme.
+
+--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah!
+
+Marchas reprit avec une extraordinaire gravité:
+
+--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit
+s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
+au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
+des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du
+doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
+l'indiquera.
+
+--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
+
+--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle.
+Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
+chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et
+décide-le!
+
+--Non, c'est impossible.
+
+Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le
+gredin reprit:
+
+--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en
+parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation.
+
+J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista:
+
+--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
+la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te
+le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
+un mois.
+
+Je me levai en demandant:
+
+--Où est le presbytère?
+
+--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
+au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté.
+
+Je sortais; il me cria:
+
+--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
+
+ * * * * *
+
+Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une
+grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la
+porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
+l'intérieur:
+
+--Qui va là?
+
+Je répondis:
+
+--Maréchal des logis de hussards.
+
+J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face
+d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
+formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave
+homme.
+
+Je fis le salut militaire.
+
+--Bonjour, monsieur le curé.
+
+Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en
+répondant:
+
+--Bonjour, mon ami; entrez.
+
+Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre
+feu, bien différent du brasier de Marchas.
+
+Il me montra une chaise, et puis me dit:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.
+
+Et je lui tendis ma carte.
+
+Il la reçut et lut à mi-voix:
+
+«Le comte de Garens.»
+
+Je repris:
+
+--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six
+installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici
+présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
+Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
+viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.
+
+Le prêtre souriait. Il murmura:
+
+--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser.
+
+Je répondis:
+
+--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore.
+C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le
+droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous
+savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous
+voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
+soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
+
+Il répondit vivement:
+
+--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
+invitation.
+
+Il cria:
+
+--Hermance!
+
+Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda:
+
+--Qué qui a?
+
+--Je ne dîne pas ici, ma fille.
+
+--Où que vous dînez donc?
+
+--Avec MM. les hussards.
+
+J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas»,
+mais je n'osai point.
+
+Je repris:
+
+--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi?
+
+Il hésita, chercha et déclara:
+
+--Non, personne!
+
+J'insistai:
+
+--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant
+d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le
+boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le...
+le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
+bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens
+d'ici.
+
+Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution:
+
+--Non, personne.
+
+Je me mis à rire:
+
+--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
+nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un
+adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?...
+
+--Non, toutes les dames sont parties.
+
+--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
+bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
+plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes?
+
+Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait
+tout entier, et il criait:
+
+--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
+ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
+contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous?
+
+J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit:
+
+--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
+demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
+
+Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant:
+
+--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
+
+Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
+
+--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
+
+--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames.
+
+Il fut stupéfait. Je triomphais.
+
+Il répétait:
+
+--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
+
+--Je dis: quatre dames.
+
+--De vraies femmes?
+
+--De vraies femmes.
+
+--Bigre! Mes compliments!
+
+--Je les accepte. Je les mérite.
+
+Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe
+blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
+tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
+
+--Il y aura des femmes! cria Marchas.
+
+Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur
+force.
+
+Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une
+odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
+
+Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne
+Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée,
+timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la
+regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du
+vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une
+suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
+se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite,
+tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se
+présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et
+déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
+seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement
+hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît.
+
+Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
+elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit:
+
+--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres
+femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
+même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
+
+J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
+coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de
+Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse:
+
+--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous
+ayez accepté notre modeste invitation.
+
+Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
+conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes
+et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la
+première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément:
+
+--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un
+toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
+
+Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse:
+
+--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit
+plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite
+brûlée à moitié.
+
+Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux
+saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
+
+--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans
+seulement.
+
+J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses
+Royales, et, me tournant vers le curé:
+
+--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.
+
+Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
+
+--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny.
+
+Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle,
+dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans
+peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.
+
+Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa
+béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
+salle à manger, pleine d'odeur de viandes.
+
+Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
+ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui
+présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre
+prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
+
+On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait
+servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule.
+
+Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de
+pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne
+Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de
+force dans la bouche leurs trois verres pleins.
+
+Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec
+tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus
+drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs,
+lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
+semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait
+entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
+habitudes et le règlement de l'hospice.
+
+La religieuse, effarée, criait à Massouligny:
+
+--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je
+vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...
+
+Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
+verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois.
+
+Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur:
+
+--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
+
+Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons
+et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de
+viande rissolée et grasse.
+
+La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
+répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
+grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits
+enfants à qui on montre des bonbons.
+
+--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne à ces opérations-là.
+
+--Mais certainement, monsieur l'abbé.
+
+Et la Soeur dit:
+
+--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre
+qu'elles seront malades.
+
+Je me tournai vers Marchas:
+
+--Ouvre la fenêtre une minute.
+
+Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
+bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au
+cou, soulevait les ailes avec science.
+
+Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail
+alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette
+grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la
+sauce brune, au fond du plat.
+
+Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
+entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
+
+ * * * * *
+
+Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai:
+
+--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
+
+Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je
+me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
+villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
+aux fenêtres leurs têtes effarées.
+
+On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
+pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai
+de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
+
+C'était Marchas. Je lui criai:
+
+--Eh bien?
+
+Il répondit:
+
+--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre
+au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au
+large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
+
+J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats
+au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
+
+Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon
+pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire
+de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans
+un coin.
+
+Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris
+une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
+portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
+humain quand la vie ne le soutient plus.
+
+ * * * * *
+
+On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier
+coup d'oeil que c'était un moribond.
+
+Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé
+de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues,
+sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été
+frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur
+lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir.
+
+Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
+par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient
+stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le
+regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par
+la surprise et par l'épouvante.
+
+Le curé s'écria:
+
+--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
+pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux!
+
+La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
+poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
+
+--Il n'y a rien à faire, dit-elle.
+
+Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
+ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
+poumons, un gargouillement sinistre et continu.
+
+Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de
+la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
+qui lavent les âmes.
+
+Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse,
+comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
+était mort.
+
+M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
+misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre,
+hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur.
+
+Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en
+essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
+
+La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long
+par terre.
+
+La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
+sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur
+donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
+avec elles dans la nuit profonde, si noire.
+
+Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car
+le seul bruit du sabre les eût affolées.
+
+Le curé regardait toujours le mort.
+
+S'étant enfin retourné vers moi:
+
+--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AU BOIS
+
+
+Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le
+garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.
+
+Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père
+Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois
+mûrs.
+
+L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé;
+tandis que la femme, une petite mère endimanchée, très ronde, très grasse,
+aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui
+les avait captivés.
+
+Le maire demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur?
+
+Le garde champêtre fit sa déposition.
+
+Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du
+côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien
+remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que
+les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne,
+avait crié:
+
+--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux.
+
+Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et
+il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un
+flagrant délit de mauvaises moeurs.
+
+Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
+braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il
+s'abandonnait à son instinct.
+
+Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.
+
+Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une
+voix si faible qu'on l'entendait à peine.
+
+--Votre nom.
+
+--Nicolas Beaurain.
+
+--Votre profession.
+
+--Mercier, rue des Martyrs, à Paris.
+
+--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
+
+Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à
+plat sur ses cuisses.
+
+Le maire reprit:
+
+--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale?
+
+--Non, Monsieur.
+
+--Alors, vous avouez?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
+
+--Rien, Monsieur.
+
+--Où avez-vous rencontré votre complice?
+
+--C'est ma femme, Monsieur.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris?
+
+--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble!
+
+--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher Monsieur, de
+venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin.
+
+Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura:
+
+--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais
+quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a
+pas ailleurs.
+
+Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua:
+
+--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne
+seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête.
+
+Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:
+
+--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux
+moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer
+de quartier! Y sommes-nous?
+
+Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans
+embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation.
+
+--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
+Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
+comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer
+chez nous, et nous épargner la honte des poursuites.
+
+«Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
+dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie;
+moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça
+comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec
+une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon
+ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris
+bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage,
+Monsieur.
+
+«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer Monsieur Beaurain.
+Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne
+pas céder, et je ne cédai pas non plus.
+
+«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
+temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
+maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la
+campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés
+qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe,
+les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le
+champagne quand on n'en a pas l'habitude!
+
+«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans
+le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et
+Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les
+voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler.
+Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air
+timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici
+arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout
+le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que
+j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être
+autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se
+gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et
+puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire.
+Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je
+voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir
+partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je
+lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous
+l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça
+l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa
+place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?»
+
+M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas.
+
+Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est
+mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est
+revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi
+aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était un beau garçon,
+autrefois.
+
+«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des
+Martyrs.
+
+«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et
+nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en
+avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse
+plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu,
+sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous
+manque.
+
+«Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés
+sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en
+moi, non, vraiment, je ne sais pas!
+
+«Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue
+des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes.
+L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma
+caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand
+on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue
+rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent
+dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge!
+Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un
+moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on
+regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans,
+j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres,
+comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les
+feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les
+nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me
+noyer.
+
+«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je
+savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil
+et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand
+chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je
+ne disais plus rien à personne, moi!
+
+«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où
+nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce
+matin, vers les neuf heures.
+
+«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne
+vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel
+qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure,
+Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut
+plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait: «Mais tu es
+folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne
+l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans
+le bois... Et voilà!... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la
+vérité.»
+
+Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en
+paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+UNE FAMILLE
+
+
+J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis
+quinze ans.
+
+Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on
+passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les
+choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les
+idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui
+excite l'esprit et le met à l'aise.
+
+Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions
+vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour,
+admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes
+sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions
+complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil.
+
+Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province
+venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse,
+maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et
+bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon
+intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là? Il avait sans doute
+espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras
+d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le
+regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles.
+
+Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de
+tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au
+point de ne plus rien comprendre.
+
+Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et
+enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer
+en quinze ans!
+
+ * * * * *
+
+Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un
+gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers
+moi, les bras ouverts, en criant: «Georges.» Je l'embrassai, mais je ne
+l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: «Cristi, tu n'as pas
+maigri.» Il répondit en riant: «Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table!
+les bonnes nuits! Manger et dormir voilà mon existence!»
+
+Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés.
+L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et
+je me disais: «S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la
+pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je
+connaissais si bien.»
+
+L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus
+cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un
+esprit.
+
+Tout à coup, Simon me dit:
+
+--Tiens, voici mes deux aînés.
+
+Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans,
+vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche.
+
+Je murmurai: «C'est à toi?»
+
+Il répondit en riant: «Mais, oui.
+
+--Combien en as-tu donc?
+
+--Cinq! Encore trois restés à la maison!
+
+Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je
+me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce
+reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants
+entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une
+cage.
+
+Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à
+travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par
+les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps,
+un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et
+nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les
+habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation,
+ce rêve de tous les enterrés de province.
+
+On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait
+des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui
+cherchait à passer pour château.
+
+--Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.
+
+Je répondis:
+
+--C'est délicieux.
+
+Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la
+visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette
+blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une
+grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans
+caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une
+femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la
+poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre
+préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine.
+
+Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois
+mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue
+comme des pompiers devant un maire.
+
+Je dis:
+
+--Ah! ah! voici les autres?
+
+Simon, radieux les nomma «Jean, Sophie et Gontran».
+
+La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un
+fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé.
+
+Madame Radevin s'avança:
+
+--C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.
+
+Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: «C'est un ami de
+Simon, papa.» L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit:
+«Oua, oua, oua» en agitant sa main. Je répondis: «Vous êtes trop aimable,
+Monsieur,» et je tombai sur un siège.
+
+Simon venait d'entrer; il riait:
+
+--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce
+vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se
+faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si
+on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux
+plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien
+rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure.
+
+Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure
+du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je
+me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur
+père, sans doute pour me faire honneur.
+
+Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan
+d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image
+saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.
+
+Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis.
+
+Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à
+manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé
+devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en
+tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.
+
+Alors Simon se frotta les mains: «Tu vas t'amuser,» me dit-il. Et tous les
+enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa
+gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait
+seulement en haussant les épaules.
+
+Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses
+mains.
+
+--Nous avons ce soir de la crème au riz sucré.
+
+La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas,
+pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content.
+
+Et on commença à dîner.
+
+«Regarde,» murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait
+d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait
+de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec
+énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.
+
+Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content,
+répétait: «Est-il drôle, ce vieux?»
+
+Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard
+les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de
+les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour
+voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de
+tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et
+il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés.
+Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque.
+
+Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait
+avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose.
+
+Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de
+désir.
+
+Gontran lui cria: «Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas.» Et on fit
+semblant de ne lui en point donner.
+
+Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que
+tous les enfants riaient.
+
+On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant
+la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton,
+et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau
+trop gros.
+
+Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore.
+
+Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule,
+j'implorai pour lui: «Voyons, donne-lui encore un peu de riz?»
+
+Simon répondit: «Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça
+pourrait lui faire mal.»
+
+Je me tus, rêvant sur cette parole. O morale, ô logique, ô sagesse! A son
+âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par
+souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et
+tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de
+jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver
+plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?
+
+Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui
+restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie
+dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût.
+
+Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me
+coucher: j'étais triste, triste, triste!
+
+Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au dehors qu'un très léger,
+très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part.
+Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa
+femelle endormie sur ses oeufs.
+
+Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler
+maintenant aux côtés de sa vilaine femme.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+JOSEPH
+
+
+Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de
+Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens.
+
+Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans le salon vitré qui regardait la
+mer. Par les fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir d'été entrait,
+tiède et fraîche en même temps, une brise savoureuse d'océan. Les deux
+jeunes femmes, étendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de
+minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette
+jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lèvres.
+
+Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi, les laissant
+seules sur cette petite plage déserte qu'ils avaient choisie pour éviter
+les rôdeurs galants des stations à la mode. Absents cinq jours sur sept,
+ils redoutaient les parties de campagne, les déjeuners sur l'herbe, les
+leçons de natation et la rapide familiarité qui naît dans le désoeuvrement
+des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc à
+craindre, ils avaient loué une maison bâtie et abandonnée par un original
+dans le vallon de Roqueville, près Fécamp, et ils avaient enterré là leurs
+femmes pour tout l'été.
+
+Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite
+baronne avait proposé à la petite comtesse un dîner fin, au champagne.
+Elles s'étaient d'abord beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes ce dîner;
+puis elles l'avaient mangé avec gaieté en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant
+elles bavardaient et déraisonnaient à l'unisson en fumant des cigarettes et
+en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient
+plus du tout ce qu'elles disaient.
+
+La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, était plus
+partie encore que son amie.
+
+--Pour finir une soirée comme celle-là, disait-elle, il nous faudrait des
+amoureux. Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait venir deux de Paris
+et je t'en aurais cédé un...
+
+--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; même ce soir, si j'en voulais
+un, je l'aurais.
+
+--Allons donc! A Roqueville, ma chère? un paysan, alors.
+
+--Non, pas tout à fait.
+
+--Alors, raconte-moi.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte?
+
+--Ton amoureux?
+
+--Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas
+aimée, je me croirais morte.
+
+--Moi aussi.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Oui. Les hommes ne comprennent pas ça! nos maris surtout!
+
+--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il
+nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la
+nourriture de notre coeur, ça. C'est indispensable à notre vie,
+indispensable, indispensable...
+
+--Indispensable.
+
+--Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand
+je m'endors, quand je m'éveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque
+part, qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela je serais malheureuse,
+malheureuse. Oh! mais malheureuse à pleurer tout le temps.
+
+--Moi aussi.
+
+--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a été gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute,
+oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel
+qu'il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne
+peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.
+
+--Ça, c'est bien vrai.
+
+--N'est-ce pas?... Où donc en étais-je? Je ne me rappelle plus du tout.
+
+--Tu disais que tous les maris sont des brutes!
+
+--Oui, des brutes... tous.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et après?...
+
+--Quoi, après?
+
+--Qu'est-ce que je disais après?
+
+--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit?
+
+--J'avais pourtant quelque chose à te raconter.
+
+--Oui, c'est vrai, attends?...
+
+--Ah! j'y suis...
+
+--Je t'écoute.
+
+--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des
+notes et je fais mon choix.
+
+--Tu fais ton choix?
+
+--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant
+tout qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai?
+
+--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.
+
+--Nécessairement.
+
+--Alors je l'amorce.
+
+--Tu l'amorces?
+
+--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la
+ligne?
+
+--Non, jamais.
+
+--Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je
+l'amorce...
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbéciles...
+mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est
+pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prétendants,
+tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et
+quand nous en avons visé un nous l'amorçons...
+
+--Ça ne me dit pas comment tu fais?
+
+--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà
+tout.
+
+--Tu te laisses regarder?...
+
+--Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est laissé regarder plusieurs fois de
+suite, un homme vous trouve aussitôt la plus jolie et la plus séduisante de
+toutes les femmes. Alors il commence à vous faire la cour. Moi je lui
+laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins, selon
+ses qualités.
+
+--Tu prends comme ça tous ceux que tu veux?
+
+--Presque tous.
+
+--Alors, il y en a qui résistent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très
+amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidité excessive et parce
+qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la
+conquête d'une femme...
+
+--Oh! ma chère!... Tu crois?...
+
+--Oui... oui... J'en suis sûre... il y en a beaucoup de cette dernière
+espèce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont
+l'air de tout le monde... ils sont habillés comme les autres... ils font
+les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas
+se déployer.
+
+--Oh! ma chère...
+
+--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se déshabiller, même pour se coucher
+tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-là, il
+faut être énergique, user du regard et de la poignée de main. C'est même
+quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer.
+Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous
+soignent... Et pour peu qu'on tarde à reprendre ses sens... ils vont
+chercher du secours.
+
+Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là, je les
+enlève d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, ma chère!
+
+--C'est bon, tout ça, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par
+exemple.
+
+--J'en trouve.
+
+--Tu en trouves. Où ça?
+
+--Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire.
+
+«Voilà deux ans, cette année, que mon mari m'a fait passer l'été dans sa
+terre de Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de
+rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dégoûtants, des
+chasseurs de poil et de plume vivant dans des châteaux sans baignoires, de
+ces hommes qui transpirent et se couchent par là-dessus, et qu'il serait
+impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence
+malpropres.
+
+«Devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas!
+
+--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour
+l'exaltation de l'homme du peuple, des romans où les ouvriers sont sublimes
+et tous les hommes du monde criminels. Ajoute à cela que j'avais vu
+_Ruy-Blas_ l'hiver précédent et que ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien!
+un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+étudié pour être prêtre, puis quitté le séminaire par dégoût. Eh bien, je
+l'ai pris comme domestique!
+
+--Oh!... Et après!...
+
+--Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut, en lui montrant
+beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, celui-là, ce rustre, je
+l'ai allumé!...
+
+--Oh! Andrée!
+
+--Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte
+pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque
+matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand
+elle me déshabillait.
+
+--Oh! Andrée?
+
+--Ma chère, il a flambé comme un toit de paille. Alors, à table, pendant
+les repas, je n'ai plus parlé que de propreté, de soins du corps, de
+douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin
+et soir dans la rivière, puis se parfumait à empoisonner le château. J'ai
+même été obligée de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air
+furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne.
+
+--Oh! Andrée!
+
+--Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait
+venir quelques centaines de romans moraux que je prêtais à tous nos paysans
+et à mes domestiques. Il s'était glissé dans ma collection quelques
+livres... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes...
+des pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de
+chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie.
+
+--Oh... Andrée!
+
+--Alors je suis devenue familière avec lui, je me suis mise à le tutoyer.
+Je l'avais nommé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état
+effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des
+yeux de fou. Moi je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés...
+
+--Et après?...
+
+--Après... oui... Eh bien, un jour que mon mari était absent, je lui ai dit
+d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud,
+très chaud... Voilà!
+
+--Oh! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant.
+
+--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ça je finirais le carafon toute
+seule. Eh bien après, je me suis trouvée mal en route.
+
+--Comment ça?
+
+--Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il
+fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été sur l'herbe j'ai
+suffoqué et je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée,
+j'ai perdu connaissance.
+
+--Tout à fait.
+
+--Oh non, pas du tout.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! j'ai été obligée de rester près d'une heure sans connaissance.
+Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente, et je n'ai rouvert
+les yeux qu'après sa chute.
+
+--Oh! Andrée!... Et qu'est-ce que tu lui as dit?
+
+--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans
+connaissance? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et
+il m'a ramenée au château. Mais il a failli verser en tournant la barrière!
+
+--Oh! Andrée! Et c'est tout?...
+
+--C'est tout...
+
+--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois?
+
+--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.
+
+--L'as-tu gardé longtemps après ça?
+
+--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé. Je
+n'avais pas à m'en plaindre.
+
+--Oh! Andrée! Et il t'aime toujours?
+
+--Parbleu.
+
+--Où est-il?
+
+La petite baronne étendit la main vers la muraille et poussa le timbre
+électrique. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un grand valet entra qui
+répandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne.
+
+La baronne lui dit: «Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal, va me
+chercher ma femme de chambre.»
+
+L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit: «Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux
+que toi.»
+
+Il tourna sur ses talons et sortit.
+
+La petite comtesse, effarée, demanda:
+
+--Et qu'est-ce que tu diras à ta femme de chambre?
+
+--Je lui dirai que c'est passé! Non, je me ferai tout de même délacer. Ça
+me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma
+chère... mais grise à tomber si je me levais.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'AUBERGE
+
+
+Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Hautes-Alpes,
+au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les
+sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux
+voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.
+
+Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée par la famille de Jean Hauser;
+puis, dès que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant
+impraticable la descente sur Loëche, les femmes, le père et les trois fils
+s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari
+avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne.
+
+Les deux hommes et la bête demeurent jusqu'au printemps dans cette prison
+de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du
+Balmhorn, entourés de sommets pâles et luisants, enfermés, bloqués,
+ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase
+la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenêtres et mure la
+porte.
+
+C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche, l'hiver
+approchant et la descente devenant périlleuse.
+
+Trois mulets partirent en avant, chargés de hardes et de bagages et
+conduits par les trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille
+Louise montèrent sur un quatrième mulet, et se mirent en route à leur tour.
+
+Le père les suivait accompagné des deux gardiens qui devaient escorter la
+famille jusqu'au sommet de la descente.
+
+Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé maintenant au fond du grand
+trou de rochers qui s'étend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon
+clair comme un drap et dominé de tous côtés par des sommets de neige.
+
+Une averse de soleil tombait sur ce désert blanc éclatant et glacé,
+l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait
+dans cet océan des monts; aucun mouvement dans cette solitude démesurée;
+aucun bruit n'en troublait le profond silence.
+
+Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes,
+laissa derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre
+le mulet qui portait les deux femmes.
+
+La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste.
+C'était une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux
+pâles paraissaient décolorés par les longs séjours au milieu des glaces.
+
+Quand il eut rejoint la bête qui la portait, il posa la main sur la croupe
+et ralentit le pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant avec des
+détails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'était la
+première fois qu'il restait là-haut, tandis que le vieux Hari avait déjà
+passé quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans
+cesse la jeune fille. De temps en temps il répondait: «Oui, madame Hauser.»
+Mais sa pensée semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.
+
+Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelée s'étendait,
+toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers
+noirs dressés à pic auprès des énormes moraines du glacier de Loemmern que
+dominait le Wildstrubel.
+
+Comme ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente sur
+Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense horizon des Alpes du Valais
+dont les séparait la profonde et large vallée du Rhône.
+
+C'était, au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus
+et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant
+massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide
+du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse
+coquette.
+
+Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, au fond d'un abîme
+effrayant, ils aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient des grains de
+sable jetés dans cette crevasse énorme que finit et que ferme la Gemmi, et
+qui s'ouvre, là-bas, sur le Rhône.
+
+Le mulet s'arrêta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans
+cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne
+droite, jusqu'à ce petit village presque invisible, à son pied. Les femmes
+sautèrent dans la neige.
+
+Les deux vieux les avaient rejoints.
+
+--Allons, dit le père Hauser, adieu et bon courage, à l'an prochain, les
+amis.
+
+Le père Hari répéta: «A l'an prochain.»
+
+Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la
+jeune fille en fit autant.
+
+Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:
+«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina
+sans l'entendre.
+
+--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé.
+
+Et, passant devant les femmes, il commença à descendre.
+
+Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin.
+
+Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils
+resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois.
+
+Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était
+demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un
+accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas
+ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier
+jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de
+passe-temps.
+
+Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui
+descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.
+
+Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir
+au pied de la monstrueuse vague de neige.
+
+Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour
+d'eux.
+
+--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme
+maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre.
+
+Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper
+la soupe.
+
+La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait
+et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre
+l'éclatante montagne en face de la maison.
+
+Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il
+cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les
+deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le
+ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche.
+
+Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige,
+bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins
+qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de
+là-haut, à des pavés, dans une prairie.
+
+La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces demeures grises.
+Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer
+séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait
+encore!
+
+Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le
+jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,
+il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de
+l'autre des deux côtés de la table.
+
+Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soupé, ils se couchèrent.
+
+Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans
+neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les
+aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis
+que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le
+village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et
+perdaient de petits objets pour intéresser leur partie.
+
+Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,
+profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans
+bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de
+mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte
+et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever
+sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus
+dure que le granit des moraines.
+
+Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en
+dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils
+accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était
+lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine
+et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient
+interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se
+querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient
+d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient
+fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets.
+
+Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la
+recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête
+dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche.
+
+Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit
+au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur
+espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel.
+
+Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un
+naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant
+en présence du vieux guide toujours ardent et matinal.
+
+Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à
+dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la
+solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme
+on l'est par le désir d'une habitude invincible.
+
+Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à
+quatre heures.
+
+La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses,
+effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les
+sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et
+glacée.
+
+Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où
+il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes
+qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la
+neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce
+manteau pâle.
+
+Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son
+pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi
+dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point
+noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée.
+
+Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux
+avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas
+plus rapide et plus inquiet.
+
+Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait
+par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri
+d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort
+où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la
+mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.
+
+Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là-bas, derrière les
+cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de
+la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui
+sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces
+monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses
+membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir,
+s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec
+un chamois mort à ses pieds.
+
+Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus
+vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari
+n'était point revenu.
+
+Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir
+son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,
+espérant toujours voir revenir le vieillard.
+
+De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La
+nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit
+livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à
+tomber derrière les sommets.
+
+Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les
+mains en rêvant aux accidents possibles.
+
+Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux
+pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige,
+saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au
+secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.
+
+Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs,
+surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et
+marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en
+cette immensité.
+
+Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari
+n'était point revenu entre minuit et une heure du matin.
+
+Et il fit ses préparatifs.
+
+Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula
+autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son
+bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace.
+Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait
+sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups
+réguliers dans sa gaine de bois sonore.
+
+Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le
+vent léger frôlait le toit et les murs.
+
+Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et
+apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant
+de se mettre en route.
+
+Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la
+porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,
+il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la
+glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien
+resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ,
+quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la
+recherche des chamois.
+
+Et il attendit que le jour se levât.
+
+Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait
+d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient
+à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de
+la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets
+lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,
+et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises.
+
+Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant
+des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.»
+
+Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et
+parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité
+muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait
+distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit
+manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches.
+
+Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres
+de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et
+trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la
+neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait
+apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête,
+chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant.
+
+Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de
+frissons.
+
+Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme
+des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur
+palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit
+quelconque.
+
+Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et
+l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur.
+
+Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de
+loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.
+
+Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi.
+La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.
+
+Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et
+le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui
+traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri
+vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses
+doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un
+était là, près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la
+porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge.
+
+Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il
+faisait nuit. La neige était blême.
+
+Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien
+de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques
+plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de
+nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!»
+
+Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte
+et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain
+qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait
+l'esprit.
+
+De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le
+vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque
+part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la
+blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait
+agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à
+l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était
+envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la
+vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les
+vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du
+dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa
+malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché.
+
+Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte
+qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de
+ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à
+hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait
+point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et
+nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas
+été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière.
+
+Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du
+soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura
+sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la
+neige.
+
+Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles
+l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à
+peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la
+pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit
+n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait
+seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était
+seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus
+de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie
+qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le
+tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à
+Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la
+porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester
+seul non plus là-haut.
+
+Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit
+enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu
+hanté.
+
+Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si
+suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba
+sur le dos avec son siège.
+
+Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens
+effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger.
+Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec
+force, le poil hérissé, la queue droite et grognant.
+
+Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria:
+«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité
+par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait
+la voix de son maître.
+
+Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il
+demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses
+crocs.
+
+Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de
+terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il
+en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son
+courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines.
+
+Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée
+de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où
+il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face,
+ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine
+avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même
+«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et
+il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber,
+appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son
+maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la
+rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col
+renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau
+fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de
+nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue.
+
+En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette
+saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla
+plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors,
+exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue
+solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait
+maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à
+la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur.
+
+Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix
+qui le faisait bondir sur ses pieds.
+
+Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la
+porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se
+taire.
+
+Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os
+et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam
+s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit
+devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le
+mur en pleurant.
+
+Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse.
+
+Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il
+répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se
+cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se
+frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de
+vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il
+le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant
+les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un
+ennemi vous assiège.
+
+Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres
+auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils.
+
+Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler
+l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait
+la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la
+démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille
+collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par
+d'épouvantables cris.
+
+Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de
+fatigue qu'il s'endormit aussitôt.
+
+Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se
+fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la
+famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
+
+Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur
+leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver
+tout à l'heure.
+
+Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus
+tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de
+leur long hivernage.
+
+On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte
+et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui
+rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un
+squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le
+flanc.
+
+Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé,
+Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé
+par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au
+premier se fit entendre.
+
+Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la
+porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme
+bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches
+volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils
+aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des
+cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la
+poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps.
+
+Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich,
+maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux
+fussent blancs.
+
+Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux
+questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins
+constatèrent qu'il était fou.
+
+Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon.
+
+La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur
+qu'on attribua au froid de la montagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE VAGABOND
+
+
+Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait
+quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage
+manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui,
+fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage
+général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en
+journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne
+faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des
+autres.
+
+Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on
+trouvait à s'occuper dans le Centre.
+
+Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs
+dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au
+bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une
+chemise.
+
+Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les
+interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver
+jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.
+
+Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la
+charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il
+se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de
+commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
+
+Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il
+cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia
+des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et
+des paysans.
+
+Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait
+plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes
+qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
+
+Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre
+vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin,
+car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus
+depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les
+nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du
+vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La
+campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De
+place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons
+jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient
+nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année.
+
+Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups
+sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas,
+et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la
+bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de
+frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.
+
+Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes
+de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé
+quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le
+fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu
+d'abord, brûlant, dans ses mains froides.
+
+Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une
+betterave crue, arrachée dans un sillon.
+
+Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de
+ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit,
+toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que
+la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il
+sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque
+jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir
+occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus,
+l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque
+heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en
+phrases courtes et grondantes.
+
+Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il
+grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un
+homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre
+sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...»
+
+Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous
+les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable,
+féroce et perfide.
+
+Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince
+fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans
+réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence
+et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les
+habitants et de se mettre à table, à leur place.
+
+Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse
+crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de
+cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la
+souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse
+redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai
+le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde.
+Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!»
+
+La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère...
+encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en
+effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper
+dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur
+les grands chemins où tout le monde le suspectait.
+
+Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de
+plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt
+sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
+
+Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin
+d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais
+il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements
+et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait
+plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le
+monde.
+
+La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un
+pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la
+route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
+
+Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si
+seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.»
+
+Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant
+dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il.
+
+La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle;
+alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il
+but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud,
+et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source
+vivante.
+
+Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans
+lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui
+brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.
+
+La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui
+flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et
+fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans
+l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as
+pas froid là-dedans, toi.»
+
+Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y
+trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de
+passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour
+être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il
+s'endormit tout à coup.
+
+Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon
+qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se
+retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était
+restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil
+accablé.
+
+Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus;
+le ciel était pur.
+
+La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur
+ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
+«Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...»
+
+Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
+
+Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route;
+puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
+
+Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des
+charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages
+voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
+
+Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets
+et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
+
+Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui
+meurt de faim?» dit-il.
+
+L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant:
+
+--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
+
+Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé.
+
+Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et
+cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa
+prière.
+
+Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait
+le ventre.
+
+--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je
+n'ai plus un sou dans ma poche.
+
+Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée
+du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la
+commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite,
+je vais vous faire ramasser.»
+
+Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.»
+
+Et il retourna s'asseoir sur son fossé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la
+route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au
+soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs
+boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en
+fuite de loin, de très loin.
+
+Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de
+se venger, plus tard.
+
+Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire,
+lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant
+devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à
+le dévisager d'un oeil menaçant et furieux.
+
+Et le brigadier s'avança en demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici?
+
+L'homme répliqua tranquillement:
+
+--Je me repose.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus
+d'une heure.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A Ville-Avaray.
+
+--Où c'est-il ça?
+
+--Dans la Manche.
+
+--C'est votre pays?
+
+--C'est mon pays.
+
+--Pourquoi en êtes-vous parti?
+
+--Pour chercher du travail.
+
+Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme
+que la même supercherie finit par exaspérer:
+
+--Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi.
+
+Puis il reprit:
+
+--Vous avez des papiers?
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Donnez-les.
+
+Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers
+usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.
+
+L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle,
+il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de
+jouer.
+
+Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau:
+
+--Vous avez de l'argent sur vous?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Pas un sou seulement?
+
+--Pas un sou seulement!
+
+--De quoi vivez-vous, alors?
+
+--De ce qu'on me donne.
+
+--Vous mendiez, alors?
+
+Randel répondit résolument:
+
+--Oui, quand je peux.
+
+Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage
+et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je
+vous enjoins de me suivre.»
+
+Le charpentier se leva.
+
+--Ousque vous voudrez, dit-il.
+
+Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre,
+il ajouta:
+
+--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut.
+
+Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers
+des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance.
+
+C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était
+pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le
+malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le
+regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée
+dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il
+avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un
+déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui
+avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve
+Malet que la police cherchait depuis six mois.
+
+Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer,
+Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et
+flanqué de l'instituteur.
+
+--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais
+bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que
+c'est?»
+
+Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire,
+sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état
+de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien
+en règle.»
+
+--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut,
+les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva
+rien.
+
+Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier:
+
+--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
+
+--Je cherchais de l'ouvrage.
+
+--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?
+
+--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?
+
+Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à
+des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en
+liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!»
+
+Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins.»
+
+Le maire prit un air sévère:
+
+--Taisez-vous.
+
+Puis il ordonna aux gendarmes:
+
+--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le
+laisserez continuer son chemin.
+
+L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.»
+
+L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
+ah! elle est forte celle-là!»
+
+Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
+gros.»
+
+Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je
+finirais par me fâcher.»
+
+Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
+l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
+la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne
+kilométrique, le brigadier déclara:
+
+--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
+aurez de mes nouvelles.
+
+Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait.
+Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus à rien.
+
+Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était
+entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta
+net, devant ce logis.
+
+Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le
+souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
+
+Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en
+donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son
+bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là
+dedans, les gens! hé! ouvrez!»
+
+Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa
+main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de
+bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du
+dehors.
+
+D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur
+une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé
+sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
+légumes.
+
+Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui
+semblaient pleines.
+
+Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
+s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par
+grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt,
+l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea
+une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle.
+Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que
+son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant,
+coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand
+il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il
+s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées
+sur la cheminée.
+
+A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
+pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
+bon, après avoir eu si froid; et il but.
+
+Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
+versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque
+aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur
+lui avait coulé dans le ventre.
+
+Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son
+pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante,
+le front surtout où le sang battait.
+
+Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et
+un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
+perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
+mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
+d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route.
+
+Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il
+apercevait.
+
+Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
+tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints,
+d'un seul bond.
+
+Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
+et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées
+se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme
+des ressorts.
+
+Il chantait la vieille chanson populaire:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce
+tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
+comme un enfant.
+
+Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque
+pirouette, il se remettait à chanter:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le
+fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
+mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.
+
+Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une
+caille.
+
+Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:
+
+--C'est-il vous qui chantiez comme ça?
+
+Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de
+six pieds au moins.
+
+Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait
+peur!»
+
+Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une
+autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par
+l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la
+nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.
+
+La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa
+bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.
+
+Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
+chemin.
+
+Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur
+lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
+ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle
+céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.
+
+Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à
+coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour,
+sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait.
+
+Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu,
+épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
+jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.
+
+Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
+jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses
+idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
+réfléchir à rien.
+
+Et il s'assit au pied d'un arbre.
+
+Au bout de cinq minutes il dormait.
+
+Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux
+tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
+lui tenaient et lui liaient les bras.
+
+--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.
+
+Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le
+rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était
+devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne
+le lâcheraient plus.
+
+--En route! commanda le gendarme.
+
+Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule
+d'automne, lourd et sinistre.
+
+Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
+
+Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans
+et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si
+chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter
+des injures.
+
+Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie,
+où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
+
+Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin:
+
+--Ah! mon gaillard! nous y sommes.
+
+Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement.
+
+Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
+route.»
+
+Puis, avec un redoublement de joie:
+
+--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+LE HORLA
+
+AMOUR
+
+LE TROU
+
+SAUVÉE
+
+CLOCHETTE
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+LE SIGNE
+
+LE DIABLE
+
+LES ROIS
+
+AU BOIS
+
+UNE FAMILLE
+
+JOSEPH
+
+L'AUBERGE
+
+LE VAGABOND
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***
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+ The Project Gutenberg eBook of Le Horla, by Guy de Maupassant.
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div>
+
+<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
+
+<h1>Le Horla</h1>
+<br><br><br><br>
+<h2>1887</h2>
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+<a name="LE_HORLA"></a><br>
+<h2>LE HORLA</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>8 mai.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle journ&eacute;e admirable&nbsp;! J'ai
+pass&eacute; toute la matin&eacute;e &eacute;tendu sur l'herbe,
+devant ma maison, sous l'&eacute;norme platane
+qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout enti&egrave;re.
+J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce
+que j'y ai mes racines, ces profondes et d&eacute;licates
+racines, qui attachent un homme &agrave;
+la terre o&ugrave; sont n&eacute;s et morts ses a&iuml;eux, qui
+l'attachent &agrave; ce qu'on pense et &agrave; ce qu'on
+mange, aux usages comme aux nourritures,
+aux locutions locales, aux intonations
+des paysans, aux odeurs du sol, des
+villages et de l'air lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'aime ma maison o&ugrave; j'ai grandi. De
+mes fen&ecirc;tres, je vois la Seine qui coule, le
+long de mon jardin, derri&egrave;re la route,
+presque chez moi, la grande et large
+Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte
+de bateaux qui passent.</p>
+
+<p>A gauche, l&agrave;-bas, Rouen, la vaste ville
+aux toits bleus, sous le peuple pointu des
+clochers gothiques. Ils sont innombrables,
+fr&ecirc;les ou larges, domin&eacute;s par la fl&egrave;che de
+fonte de la cath&eacute;drale, et pleins de cloches
+qui sonnent dans l'air bleu des belles matin&eacute;es,
+jetant jusqu'&agrave; moi leur doux et
+lointain bourdonnement de fer, leur chant
+d'airain que la brise m'apporte, tant&ocirc;t
+plus fort et tant&ocirc;t plus affaibli, suivant
+qu'elle s'&eacute;veille ou s'assoupit.</p>
+
+<p>Comme il faisait bon ce matin&nbsp;!</p>
+
+<p>Vers onze heures, un long convoi de
+navires, tra&icirc;n&eacute;s par un remorqueur, gros
+comme une mouche, et qui r&acirc;lait de peine
+en vomissant une fum&eacute;e &eacute;paisse, d&eacute;fila
+devant ma grille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux go&euml;lettes anglaises, dont le
+pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait
+un superbe trois-mats br&eacute;silien, tout blanc,
+admirablement propre et luisant. Je le
+saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire
+me fit plaisir &agrave; voir.</p>
+
+<p><i>12 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai un peu de fi&egrave;vre depuis
+quelques jours&nbsp;; je me sens souffrant, ou
+plut&ocirc;t je me sens triste.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; viennent ces influences myst&eacute;rieuses
+qui changent en d&eacute;couragement
+notre bonheur et notre confiance en d&eacute;tresse.
+On dirait que l'air, l'air invisible est
+plein d'inconnaissables Puissances, dont
+nous subissons les voisinages myst&eacute;rieux.
+Je m'&eacute;veille plein de ga&icirc;t&eacute;, avec des envies
+de chanter dans la gorge.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Je
+descends le long de l'eau&nbsp;; et soudain,
+apr&egrave;s une courte promenade, je rentre
+d&eacute;sol&eacute;, comme si quelque malheur m'attendait
+chez moi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce
+un frisson de froid qui, fr&ocirc;lant ma peau,
+a &eacute;branl&eacute; mes nerfs et assombri mon &acirc;me&nbsp;?
+Est-ce la forme des nuages, ou la couleur
+du jour, la couleur des choses, si variable,
+qui, passant par mes yeux, a
+troubl&eacute; ma pens&eacute;e&nbsp;? Sait-on&nbsp;? Tout ce qui
+nous entoure, tout ce que nous voyons
+sans le regarder, tout ce que nous fr&ocirc;lons
+sans le conna&icirc;tre, tout ce que nous touchons
+sans le palper, tout ce que nous
+rencontrons sans le distinguer, a sur nous,
+sur nos organes et, par eux, sur nos id&eacute;es,
+sur notre c&oelig;ur lui-m&ecirc;me, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme il est profond, ce myst&egrave;re de
+l'Invisible&nbsp;! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens mis&eacute;rables, avec nos yeux
+qui ne savent apercevoir ni le trop petit,
+ni le trop grand, ni le trop pr&egrave;s, ni le trop
+loin, ni les habitants d'une &eacute;toile, ni les
+habitants d'une goutte d'eau... avec nos
+oreilles qui nous trompent, car elles nous
+transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des f&eacute;es qui font ce
+miracle de changer en bruit ce mouvement
+et par cette m&eacute;tamorphose donnent naissance
+&agrave; la musique, qui rend chantante
+l'agitation muette de la nature... avec
+notre odorat, plus faible que celui du
+chien... avec notre go&ucirc;t, qui peut &agrave; peine
+discerner l'&acirc;ge d'un vin&nbsp;!</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! si nous avions d'autres organes qui
+accompliraient en notre faveur d'autres
+miracles, que de choses nous pourrions
+d&eacute;couvrir encore autour de nous&nbsp;!</p>
+
+<p><i>16 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis malade, d&eacute;cid&eacute;ment&nbsp;!
+Je me portais si bien le mois dernier&nbsp;! J'ai
+la fi&egrave;vre, une fi&egrave;vre atroce, ou plut&ocirc;t un
+&eacute;nervement fi&eacute;vreux, qui rend mon &acirc;me
+aussi souffrante que mon corps. J'ai sans
+cesse cette sensation affreuse d'un danger
+mena&ccedil;ant, cette appr&eacute;hension d'un malheur
+qui vient ou de la mort qui approche,
+ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte
+d'un mal encore inconnu, germant
+dans le sang et dans la chair.</p>
+
+<p><i>18 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens d'aller consulter
+mon m&eacute;decin, car je ne pouvais plus dormir.
+Il m'a trouv&eacute; le pouls rapide, l'&oelig;il
+dilat&eacute;, les nerfs vibrants, mais sans aucun
+sympt&ocirc;me alarmant. Je dois me soumettre
+aux douches et boire du bromure de potassium.</p>
+
+<p><i>25 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aucun changement&nbsp;! Mon
+&eacute;tat, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche
+le soir, une inqui&eacute;tude incompr&eacute;hensible
+m'envahit, comme si la nuit cachait
+pour moi une menace terrible. Je
+d&icirc;ne vite, puis j'essaye de lire&nbsp;; mais je ne
+comprends pas les mots&nbsp;; je distingue &agrave;
+peine les lettres. Je marche alors dans mon
+salon de long en large, sous l'oppression
+d'une crainte confuse et irr&eacute;sistible, la
+crainte du sommeil et la crainte du lit.</p>
+
+<p>Vers dix heures, je monte dans ma
+chambre. A peine entr&eacute;, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous&nbsp;; j'ai
+peur... de quoi&nbsp;?... Je ne redoutais rien
+jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde
+sous mon lit&nbsp;; j'&eacute;coute... j'&eacute;coute...
+quoi&nbsp;?... Est-ce &eacute;trange qu'un simple malaise,
+un trouble de la circulation peut-&ecirc;tre,
+l'irritation d'un filet nerveux, un peu
+de congestion, une toute petite perturbation
+dans le fonctionnement si imparfait
+et si d&eacute;licat de notre machine vivante,
+puisse faire un m&eacute;lancolique du plus
+joyeux des hommes, et un poltron du plus
+brave&nbsp;? Puis, je me couche, et j'attends le
+sommeil comme on attendrait le bourreau.
+Je l'attends avec l'&eacute;pouvante de sa venue&nbsp;;
+et mon c&oelig;ur bat, et mes jambes fr&eacute;missent&nbsp;;
+et tout mon corps tressaille dans la
+chaleur des draps, jusqu'au moment o&ugrave;
+je tombe tout &agrave; coup dans le repos, comme
+on tomberait pour s'y noyer, dans un
+gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas
+venir, comme autrefois, ce sommeil perfide,
+cach&eacute; pr&egrave;s de moi, qui me guette,
+qui va me saisir par la t&ecirc;te, me fermer les
+yeux, m'an&eacute;antir.</p>
+
+<p>Je dors&nbsp;&mdash;&nbsp;longtemps&nbsp;&mdash;&nbsp;deux ou trois
+heures&nbsp;&mdash;&nbsp;puis un r&ecirc;ve&nbsp;&mdash;&nbsp;non&nbsp;&mdash;&nbsp;un cauchemar
+m'&eacute;treint. Je sens bien que je suis
+couch&eacute; et que je dors,... je le sens et je le
+sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche
+de moi, me regarde, me palpe, monte
+sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine,
+me prend le cou entre ses mains et serre...
+serre... de toute sa force pour m'&eacute;trangler.</p>
+
+<p>Moi, je me d&eacute;bats, li&eacute; par cette impuissance
+atroce, qui nous paralyse dans les
+songes&nbsp;; je veux crier,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne peux pas&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;je
+veux remuer,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne peux pas&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;j'essaye,
+avec des efforts affreux, en haletant,
+de me tourner, de rejeter cet &ecirc;tre
+qui m'&eacute;crase et qui m'&eacute;touffe,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne
+peux pas&nbsp;!</p>
+
+<p>Et soudain, je m'&eacute;veille, affol&eacute;, couvert
+de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette crise, qui se renouvelle
+toutes les nuits, je dors enfin, avec calme,
+jusqu'&agrave; l'aurore.</p>
+
+<p><i>2 juin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon &eacute;tat s'est encore aggrav&eacute;.
+Qu'ai-je donc&nbsp;? Le bromure n'y fait rien&nbsp;; les
+douches n'y font rien. Tant&ocirc;t, pour fatiguer
+mon corps, si las pourtant, j'allai faire un
+tour dans la for&ecirc;t de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, l&eacute;ger et doux, plein
+d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait
+aux veines un sang nouveau, au c&oelig;ur une
+&eacute;nergie nouvelle. Je pris une grande avenue
+de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une all&eacute;e &eacute;troite, entre deux
+arm&eacute;es d'arbres d&eacute;mesur&eacute;ment hauts qui
+mettaient un toit vert, &eacute;pais, presque noir,
+entre le ciel et moi.</p>
+
+<p>Un frisson me saisit soudain, non pas
+un frisson de froid, mais un &eacute;trange frisson
+d'angoisse.</p>
+
+<p>Je h&acirc;tai le pas, inquiet d'&ecirc;tre seul dans
+ce bois, apeur&eacute; sans raison, stupidement,
+par la profonde solitude. Tout &agrave; coup, il
+me sembla que j'&eacute;tais suivi, qu'on marchait
+sur mes talons, tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s,
+&agrave; me toucher.</p>
+
+<p>Je me retournai brusquement. J'&eacute;tais
+seul. Je ne vis derri&egrave;re moi que la droite
+et large all&eacute;e, vide, haute, redoutablement
+vide&nbsp;; et de l'autre c&ocirc;t&eacute; elle s'&eacute;tendait aussi
+&agrave; perte de vue, toute pareille, effrayante.</p>
+
+<p>Je fermai les yeux. Pourquoi&nbsp;? Et je me
+mis &agrave; tourner sur un talon, tr&egrave;s vite,
+comme une toupie. Je faillis tomber&nbsp;; je
+rouvris les yeux&nbsp;; les arbres dansaient&nbsp;; la
+terre flottait&nbsp;; je dus m'asseoir. Puis, ah&nbsp;!
+je ne savais plus par o&ugrave; j'&eacute;tais venu&nbsp;!
+Bizarre id&eacute;e&nbsp;! Bizarre&nbsp;! Bizarre id&eacute;e&nbsp;! Je ne
+savais plus du tout. Je partis par le c&ocirc;t&eacute;
+qui se trouvait &agrave; ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amen&eacute; au milieu
+de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p><i>3 juin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La nuit a &eacute;t&eacute; horrible. Je vais
+m'absenter pendant quelques semaines.
+Un petit voyage, sans doute, me remettra.</p>
+
+<p><i>2 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je rentre. Je suis gu&eacute;ri. J'ai
+fait d'ailleurs une excursion charmante.
+J'ai visit&eacute; le mont Saint-Michel que je ne
+connaissais pas.</p>
+
+<p>Quelle vision, quand on arrive, comme
+moi, &agrave; Avranches, vers la fin du jour&nbsp;! La
+ville est sur une colline&nbsp;; et on me conduisit
+dans le jardin public, au bout de la
+cit&eacute;. Je poussai un cri d'&eacute;tonnement. Une
+baie d&eacute;mesur&eacute;e s'&eacute;tendait devant moi,
+&agrave; perte de vue, entre deux c&ocirc;tes &eacute;cart&eacute;es
+se perdant au loin dans les brumes&nbsp;; et au
+milieu de cette immense baie jaune, sous
+un ciel d'or et de clart&eacute;, s'&eacute;levait sombre
+et pointu un mont &eacute;trange, au milieu
+des sables. Le soleil venait de dispara&icirc;tre,
+et sur l'horizon encore flamboyant se
+dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique
+monument.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aurore, j'allai vers lui. La mer
+&eacute;tait basse, comme la veille au soir, et
+je regardais se dresser devant moi, &agrave;
+mesure que j'approchais d'elle, la surprenante
+abbaye. Apr&egrave;s plusieurs heures
+de marche, j'atteignis l'&eacute;norme bloc de
+pierres qui porte la petite cit&eacute; domin&eacute;e
+par la grande &eacute;glise. Ayant gravi la rue
+&eacute;troite et rapide, j'entrai dans la plus
+admirable demeure gothique construite
+pour Dieu sur la terre, vaste comme une
+ville, pleine de salles basses &eacute;cras&eacute;es
+sous des vo&ucirc;tes et de hautes galeries
+que soutiennent de fr&ecirc;les colonnes. J'entrai
+dans ce gigantesque bijou de granit,
+aussi l&eacute;ger qu'une dentelle, couvert de
+tours, de sveltes clochetons, o&ugrave; montent
+des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir
+des nuits, leurs t&ecirc;tes bizarres h&eacute;riss&eacute;es
+de chim&egrave;res, de diables, de b&ecirc;tes fantastiques,
+de fleurs monstrueuses, et reli&eacute;s
+l'un &agrave; l'autre par de fines arches ouvrag&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand je fus sur le sommet, je dis au
+moine qui m'accompagnait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon p&egrave;re,
+comme vous devez &ecirc;tre bien ici&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il y a beaucoup de vent,
+Monsieur&nbsp;&raquo;&nbsp;; et nous nous m&icirc;mes &agrave; causer
+en regardant monter la mer, qui courait
+sur le sable et le couvrait d'une cuirasse
+d'acier.</p>
+
+<p>Et le moine me conta des histoires,
+toutes les vieilles histoires de ce lieu, des
+l&eacute;gendes, toujours des l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Une d'elles me frappa beaucoup. Les
+gens du pays, ceux du mont, pr&eacute;tendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables,
+puis qu'on entend b&ecirc;ler deux ch&egrave;vres,
+l'une avec une voix forte, l'autre avec une
+voix faible. Les incr&eacute;dules affirment que
+ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tant&ocirc;t &agrave; des b&ecirc;lements, et
+tant&ocirc;t &agrave; des plaintes humaines&nbsp;; mais les
+p&ecirc;cheurs attard&eacute;s jurent avoir rencontr&eacute;,
+r&ocirc;dant sur les dunes, entre deux mar&eacute;es,
+autour de la petite ville jet&eacute;e ainsi loin du
+monde, un vieux berger, dont on ne voit
+jamais la t&ecirc;te couverte de son manteau, et
+qui conduit, en marchant devant eux, un
+bouc &agrave; figure d'homme et une ch&egrave;vre &agrave;
+figure de femme, tous deux avec de longs
+cheveux blancs et parlant sans cesse, se
+querellant dans une langue inconnue, puis
+cessant soudain de crier pour b&ecirc;ler de
+toute leur force.</p>
+
+<p>Je dis au moine&nbsp;: &laquo;&nbsp;Y croyez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne sais pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;: &laquo;&nbsp;S'il existait sur la terre
+d'autres &ecirc;tres que nous, comment ne les
+conna&icirc;trions-nous point depuis longtemps&nbsp;;
+comment ne les auriez-vous pas vus, vous&nbsp;?
+comment ne les aurais-je pas vus, moi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Est-ce que nous voyons
+la cent-milli&egrave;me partie de ce qui existe&nbsp;?
+Tenez, voici le vent, qui est la plus grande
+force de la nature, qui renverse les hommes,
+abat les &eacute;difices, d&eacute;racine les arbres, soul&egrave;ve
+la mer en montagnes d'eau, d&eacute;truit
+les falaises, et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui g&eacute;mit,
+qui mugit,&nbsp;&mdash;&nbsp;l'avez-vous vu, et
+pouvez-vous le voir&nbsp;? Il existe, pourtant.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me tus devant ce simple raisonnement.
+Cet homme &eacute;tait un sage ou peut-&ecirc;tre
+un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au
+juste&nbsp;; mais je me tus. Ce qu'il disait l&agrave;,
+je l'avais pens&eacute; souvent.</p>
+
+<p><i>3 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai mal dormi&nbsp;; certes, il y a
+ici une influence fi&eacute;vreuse, car mon cocher
+souffre du m&ecirc;me mal que moi. En
+rentrant hier, j'avais remarqu&eacute; sa p&acirc;leur
+singuli&egrave;re. Je lui demandai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous avez, Jean&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai que je ne peux plus me reposer,
+Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent
+mes jours. Depuis le d&eacute;part de Monsieur,
+cela me tient comme un sort.</p>
+
+<p>Les autres domestiques vont bien cependant,
+mais j'ai grand peur d'&ecirc;tre repris,
+moi.</p>
+
+<p><i>4 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;cid&eacute;ment, je suis repris.
+Mes cauchemars anciens reviennent. Cette
+nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi,
+et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma
+vie entre mes l&egrave;vres. Oui, il la puisait dans
+ma gorge, comme aurait fait une sangsue.
+Puis il s'est lev&eacute;, repu, et moi je me suis
+r&eacute;veill&eacute;, tellement meurtri, bris&eacute;, an&eacute;anti,
+que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue
+encore quelques jours, je repartirai
+certainement.</p>
+
+<p><i>5 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ai-je perdu la raison&nbsp;? Ce qui
+s'est pass&eacute;, ce que j'ai vu la nuit derni&egrave;re
+est tellement &eacute;trange, que ma t&ecirc;te s'&eacute;gare
+quand j'y songe&nbsp;!</p>
+
+<p>Comme je le fais maintenant chaque soir,
+j'avais ferm&eacute; ma porte &agrave; clef&nbsp;; puis, ayant
+soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai
+par hasard que ma carafe &eacute;tait
+pleine jusqu'au bouchon de cristal.</p>
+
+<p>Je me couchai ensuite et je tombai dans
+un de mes sommeils &eacute;pouvantables, dont
+je fus tir&eacute; au bout de deux heures environ
+par une secousse plus affreuse encore.</p>
+
+<p>Figurez-vous un homme qui dort, qu'on
+assassine, et qui se r&eacute;veille avec un couteau
+dans le poumon, et qui r&acirc;le, couvert
+de sang, et qui ne peut plus respirer, et
+qui va mourir, et qui ne comprend pas&nbsp;&mdash;&nbsp;voil&agrave;.</p>
+
+<p>Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus
+soif de nouveau&nbsp;; j'allumai une bougie et
+j'allai vers la table o&ugrave; &eacute;tait pos&eacute;e ma carafe.
+Je la soulevai en la penchant sur mon
+verre&nbsp;; rien ne coula.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle &eacute;tait vide&nbsp;! Elle
+&eacute;tait vide compl&egrave;tement&nbsp;! D'abord, je n'y
+compris rien&nbsp;; puis, tout &agrave; coup, je ressentis
+une &eacute;motion si terrible, que je dus m'asseoir,
+ou plut&ocirc;t, que je tombai sur une chaise&nbsp;!
+puis, je me redressai d'un saut pour regarder
+autour de moi&nbsp;! puis je me rassis,
+&eacute;perdu d'&eacute;tonnement et de peur, devant
+le cristal transparent&nbsp;! Je le contemplais
+avec des yeux fixes, cherchant &agrave; deviner.
+Mes mains tremblaient&nbsp;! On avait donc bu
+cette eau&nbsp;? Qui&nbsp;? Moi&nbsp;? moi, sans doute&nbsp;? Ce
+ne pouvait &ecirc;tre que moi&nbsp;? Alors, j'&eacute;tais
+somnambule, je vivais, sans le savoir, de
+cette double vie myst&eacute;rieuse qui fait douter
+s'il y a deux &ecirc;tres en nous, ou si un &ecirc;tre
+&eacute;tranger, inconnaissable et invisible, anime,
+par moments, quand notre &acirc;me est engourdie,
+notre corps captif qui ob&eacute;it &agrave; cet autre,
+comme &agrave; nous-m&ecirc;mes, plus qu'&agrave; nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! qui comprendra mon angoisse abominable&nbsp;?
+Qui comprendra l'&eacute;motion d'un
+homme, sain d'esprit, bien &eacute;veill&eacute;, plein
+de raison et qui regarde &eacute;pouvant&eacute;, &agrave;
+travers le verre d'une carafe, un peu d'eau
+disparue pendant qu'il a dormi&nbsp;! Et je restai
+l&agrave; jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.</p>
+
+<p><i>6 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je deviens fou. On a encore
+bu toute ma carafe cette nuit&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;ou plut&ocirc;t,
+je l'ai bue&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, est-ce moi&nbsp;? Est-ce moi&nbsp;? Qui serait-ce&nbsp;?
+Qui&nbsp;? Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Je deviens
+fou&nbsp;? Qui me sauvera&nbsp;?</p>
+
+<p><i>10 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de faire des
+&eacute;preuves surprenantes.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, je suis fou&nbsp;! Et pourtant&nbsp;!</p>
+
+<p>Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai
+plac&eacute; sur ma table du vin, du lait, de
+l'eau, du pain et des fraises.</p>
+
+<p>On a bu&nbsp;&mdash;&nbsp;j'ai bu&nbsp;&mdash;&nbsp;toute l'eau, et un
+peu de lait. On n'a touch&eacute; ni au vin, ni au
+pain, ni aux fraises.</p>
+
+<p>Le 7 juillet, j'ai renouvel&eacute; la m&ecirc;me
+&eacute;preuve, qui a donn&eacute; le m&ecirc;me r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Le 8 juillet, j'ai supprim&eacute; l'eau et le lait.
+On n'a touch&eacute; &agrave; rien.</p>
+
+<p>Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma
+table l'eau et le lait seulement, en ayant
+soin d'envelopper les carafes en des linges
+de mousseline blanche et de ficeler les
+bouchons. Puis, j'ai frott&eacute; mes l&egrave;vres, ma
+barbe, mes mains avec de la mine de
+plomb, et je me suis couch&eacute;.</p>
+
+<p>L'invincible sommeil m'a saisi, suivi
+bient&ocirc;t de l'atroce r&eacute;veil. Je n'avais point
+remu&eacute;&nbsp;; mes draps eux-m&ecirc;mes ne portaient
+pas de taches. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers ma table.
+Les linges enfermant les bouteilles &eacute;taient
+demeur&eacute;s immacul&eacute;s. Je d&eacute;liai les cordons,
+en palpitant de crainte. On avait bu toute
+l'eau&nbsp;! on avait bu tout le lait&nbsp;! Ah&nbsp;! mon
+Dieu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Je vais partir tout &agrave; l'heure pour
+Paris.</p>
+
+<p><i>12 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Paris. J'avais donc perdu
+la t&ecirc;te les jours derniers&nbsp;! J'ai d&ucirc; &ecirc;tre le
+jouet de mon imagination &eacute;nerv&eacute;e, &agrave; moins
+que je ne sois vraiment somnambule, ou
+que j'aie subi une de ces influences constat&eacute;es,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on
+appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait &agrave; la d&eacute;mence, et
+vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.</p>
+
+<p>Hier, apr&egrave;s des courses et des visites,
+qui m'ont fait passer dans l'&acirc;me de l'air
+nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soir&eacute;e au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais. On y jouait une pi&egrave;ce
+d'Alexandre Dumas fils&nbsp;; et cet esprit
+alerte et puissant a achev&eacute; de me gu&eacute;rir.
+Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut,
+autour de nous, des hommes qui pensent
+et qui parlent. Quand nous sommes seuls
+longtemps, nous peuplons le vide de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Je suis rentr&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel tr&egrave;s gai, par les
+boulevards. Au coudoiement de la foule,
+je songeais, non sans ironie, &agrave; mes terreurs,
+&agrave; mes suppositions de l'autre semaine,
+car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un &ecirc;tre
+invisible habitait sous mon toit. Comme
+notre t&ecirc;te est faible et s'effare, et s'&eacute;gare
+vite, d&egrave;s qu'un petit fait incompr&eacute;hensible
+nous frappe&nbsp;!</p>
+
+<p>Au lieu de conclure par ces simples
+mots&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne comprends pas parce que la
+cause m'&eacute;chappe&nbsp;&raquo;, nous imaginons aussit&ocirc;t
+des myst&egrave;res effrayants et des puissances
+surnaturelles.</p>
+
+<p><i>14 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;F&ecirc;te de la R&eacute;publique. Je
+me suis promen&eacute; par les rues. Les p&eacute;tards
+et les drapeaux m'amusaient comme un
+enfant. C'est pourtant fort b&ecirc;te d'&ecirc;tre
+joyeux, &agrave; date fixe, par d&eacute;cret du gouvernement.
+Le peuple est un troupeau imb&eacute;cile,
+tant&ocirc;t stupidement patient et tant&ocirc;t
+f&eacute;rocement r&eacute;volt&eacute;. On lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Amuse-toi.&nbsp;&raquo;
+Il s'amuse. On lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Va te battre
+avec le voisin.&nbsp;&raquo; Il va se battre. On lui
+dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vote pour l'Empereur.&nbsp;&raquo; Il vote
+pour l'Empereur. Puis, on lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vote
+pour la R&eacute;publique.&nbsp;&raquo; Et il vote pour la
+R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Ceux qui le dirigent sont aussi sots&nbsp;;
+mais au lieu d'ob&eacute;ir &agrave; des hommes, ils
+ob&eacute;issent &agrave; des principes, lesquels ne peuvent
+&ecirc;tre que niais, st&eacute;riles et faux, par
+cela m&ecirc;me qu'ils sont des principes,
+c'est-&agrave;-dire des id&eacute;es r&eacute;put&eacute;es certaines
+et immuables, en ce monde o&ugrave; l'on n'est
+s&ucirc;r de rien, puisque la lumi&egrave;re est une illusion,
+puisque le bruit est une illusion.</p>
+
+<p><i>16 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai vu hier des choses qui
+m'ont beaucoup troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Je d&icirc;nais chez ma cousine, Mme Sabl&eacute;,
+dont le mari commande le 76e chasseurs
+&agrave; Limoges. Je me trouvais chez elle avec
+deux jeunes femmes, dont l'une a &eacute;pous&eacute;
+un m&eacute;decin, le docteur Parent, qui s'occupe
+beaucoup des maladies nerveuses et
+des manifestations extraordinaires auxquelles
+donnent lieu en ce moment les
+exp&eacute;riences sur l'hypnotisme et la suggestion.</p>
+
+<p>Il nous raconta longuement les r&eacute;sultats
+prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les m&eacute;decins de l'&eacute;cole de
+Nancy.</p>
+
+<p>Les faits qu'il avan&ccedil;a me parurent tellement
+bizarres, que je me d&eacute;clarai tout &agrave;
+fait incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous sommes, affirmait-il, sur le point
+de d&eacute;couvrir un des plus importants secrets
+de la nature, je veux dire, un de ses
+plus importants secrets sur cette terre&nbsp;;
+car elle en a certes d'autrement importants,
+l&agrave;-bas, dans les &eacute;toiles. Depuis que
+l'homme pense, depuis qu'il sait dire et
+&eacute;crire sa pens&eacute;e, il se sent fr&ocirc;l&eacute; par un
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable pour ses sens grossiers
+et imparfaits, et il t&acirc;che de suppl&eacute;er,
+par l'effort de son intelligence, &agrave; l'impuissance
+de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore &agrave; l'&eacute;tat rudimentaire,
+cette hantise des ph&eacute;nom&egrave;nes invisibles
+a pris des formes banalement
+effrayantes. De l&agrave; sont n&eacute;es les croyances
+populaires au surnaturel, les l&eacute;gendes des
+esprits r&ocirc;deurs, des f&eacute;es, des gnomes, des
+revenants, je dirai m&ecirc;me la l&eacute;gende de
+Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-cr&eacute;ateur,
+de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus
+m&eacute;diocres, les plus stupides, les plus
+inacceptables sorties du cerveau apeur&eacute;
+des cr&eacute;atures. Rien de plus vrai que cette
+parole de Voltaire. &laquo;&nbsp;Dieu a fait l'homme &agrave;
+son image, mais l'homme le lui a bien
+rendu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais, depuis un peu plus d'un si&egrave;cle,
+on semble pressentir quelque chose de nouveau.
+Mesmer et quelques autres nous ont
+mis sur une voie inattendue, et nous
+sommes arriv&eacute;s vraiment, depuis quatre
+ou cinq ans surtout, &agrave; des r&eacute;sultats surprenants.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma cousine, tr&egrave;s incr&eacute;dule aussi, souriait.
+Le docteur Parent lui dit&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Voulez-vous
+que j'essaie de vous endormir,
+Madame&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, je veux bien.</p>
+
+<p>Elle s'assit dans un fauteuil et il commen&ccedil;a
+&agrave; la regarder fixement en la fascinant.
+Moi, je me sentis soudain un peu
+troubl&eacute;, le c&oelig;ur battant, la gorge serr&eacute;e.
+Je voyais les yeux de Mme Sabl&eacute; s'alourdir,
+sa bouche se crisper, sa poitrine haleter.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, elle dormait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mettez-vous derri&egrave;re elle, dit le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Et je m'assis derri&egrave;re elle. Il lui pla&ccedil;a
+entre les mains une carte de visite en lui
+disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ceci est un miroir&nbsp;; que voyez-vous
+dedans&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vois mon cousin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que fait-il&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se tord la moustache.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et maintenant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il tire de sa poche une photographie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle est cette photographie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La sienne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai&nbsp;! Et cette photographie venait
+de m'&ecirc;tre livr&eacute;e, le soir m&ecirc;me, &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment est-il sur ce portrait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se tient debout avec son chapeau &agrave;
+la main.</p>
+
+<p>Donc elle voyait dans cette carte, dans
+ce carton blanc, comme elle e&ucirc;t vu dans
+une glace.</p>
+
+<p>Les jeunes femmes, &eacute;pouvant&eacute;es,
+disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Assez&nbsp;! Assez&nbsp;! Assez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais le docteur ordonna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous vous
+l&egrave;verez demain &agrave; huit heures&nbsp;; puis vous irez
+trouver &agrave; son h&ocirc;tel votre cousin, et vous le
+supplierez de vous pr&ecirc;ter cinq mille francs
+que votre mari vous demande et qu'il vous
+r&eacute;clamera &agrave; son prochain voyage.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il la r&eacute;veilla.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; l'h&ocirc;tel, je songeais &agrave; cette
+curieuse s&eacute;ance et des doutes m'assaillirent,
+non point sur l'absolue, sur l'insoup&ccedil;onnable
+bonne foi de ma cousine,
+que je connaissais comme une s&oelig;ur, depuis
+l'enfance, mais sur une supercherie
+possible du docteur. Ne dissimulait-il pas
+dans sa main une glace qu'il montrait &agrave; la
+jeune femme endormie, en m&ecirc;me temps
+que sa carte de visite&nbsp;? Les prestidigitateurs
+de profession font des choses autrement
+singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Je rentrai donc et je me couchai.</p>
+
+<p>Or, ce matin, vers huit heures et demie,
+je fus r&eacute;veill&eacute; par mon valet de chambre,
+qui me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est Mme Sabl&eacute; qui demande &agrave;
+parler &agrave; Monsieur tout de suite.</p>
+
+<p>Je m'habillai &agrave; la h&acirc;te et je la re&ccedil;us.</p>
+
+<p>Elle s'assit fort troubl&eacute;e, les yeux baiss&eacute;s,
+et, sans lever son voile, elle me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon cher cousin, j'ai un gros service
+&agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lequel, ma cousine&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela me g&ecirc;ne beaucoup de vous le
+dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin,
+absolument besoin, de cinq mille francs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons donc, vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, moi, ou plut&ocirc;t mon mari, qui
+me charge de les trouver.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tellement stup&eacute;fait, que je balbutiais
+mes r&eacute;ponses. Je me demandais si
+vraiment elle ne s'&eacute;tait pas moqu&eacute;e de moi
+avec le docteur Parent, si ce n'&eacute;tait pas l&agrave;
+une simple farce pr&eacute;par&eacute;e d'avance et fort
+bien jou&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, en la regardant avec attention,
+tous mes doutes se dissip&egrave;rent. Elle tremblait
+d'angoisse, tant cette d&eacute;marche lui
+&eacute;tait douloureuse, et je compris qu'elle
+avait la gorge pleine de sanglots.</p>
+
+<p>Je la savais fort riche et je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! votre mari n'a pas cinq
+mille francs &agrave; sa disposition&nbsp;! Voyons r&eacute;fl&eacute;chissez.
+&Ecirc;tes-vous s&ucirc;re qu'il vous a
+charg&eacute;e de me les demander&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita quelques secondes comme
+si elle e&ucirc;t fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui..., oui... j'en suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a &eacute;crit&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita encore, r&eacute;fl&eacute;chissant. Je devinai
+le travail torturant de sa pens&eacute;e. Elle
+ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle
+devait m'emprunter cinq mille francs pour
+son mari. Donc elle osa mentir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, il m'a &eacute;crit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand donc&nbsp;? Vous ne m'avez parl&eacute;
+de rien, hier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai re&ccedil;u sa lettre ce matin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pouvez-vous me la montrer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non... non... non... elle contenait
+des choses intimes... trop personnelles...
+je l'ai... je l'ai br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, c'est que votre mari fait des
+dettes.</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita encore, puis murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Je d&eacute;clarai brusquement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que je ne puis disposer de cinq
+mille francs en ce moment, ma ch&egrave;re cousine.</p>
+
+<p>Elle poussa une sorte de cri de souffrance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! je vous en prie, je vous en
+prie, trouvez-les...</p>
+
+<p>Elle s'exaltait, joignait les mains comme
+si elle m'e&ucirc;t pri&eacute;&nbsp;! J'entendais sa voix
+changer de ton&nbsp;; elle pleurait et b&eacute;gayait,
+harcel&eacute;e, domin&eacute;e par l'ordre irr&eacute;sistible
+qu'elle avait re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! je vous en supplie... si vous
+saviez comme je souffre... il me les faut
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>J'eus piti&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous les aurez tant&ocirc;t, je vous le jure.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci&nbsp;! merci&nbsp;! Que vous &ecirc;tes bon.</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous ce qui
+s'est pass&eacute; hier soir chez vous&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous que le docteur
+Parent vous a endormie&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh&nbsp;! bien, il vous a ordonn&eacute; de venir
+m'emprunter ce matin cinq mille francs, et
+vous ob&eacute;issez en ce moment &agrave; cette suggestion.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes et r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puisque c'est mon mari qui les
+demande.</p>
+
+<p>Pendant une heure, j'essayai de la convaincre,
+mais je n'y pus parvenir.</p>
+
+<p>Quand elle fui partie, je courus chez le
+docteur. Il allait sortir&nbsp;; et il m'&eacute;couta en
+souriant. Puis il dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-vous maintenant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, il le faut bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons chez votre parente.</p>
+
+<p>Elle sommeillait d&eacute;j&agrave; sur une chaise
+longue, accabl&eacute;e de fatigue. Le m&eacute;decin
+lui prit le pouls, la regarda quelque
+temps, une main lev&eacute;e vers ses yeux
+qu'elle ferma peu &agrave; peu sous l'effort insoutenable
+de cette puissance magn&eacute;tique.</p>
+
+<p>Quand elle fut endormie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre mari n'a plus besoin de cinq
+mille francs&nbsp;! Vous allez donc oublier que
+vous avez pri&eacute; votre cousin de vous les pr&ecirc;ter,
+et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez
+pas.</p>
+
+<p>Puis il la r&eacute;veilla. Je tirai de ma poche
+un portefeuille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voici, ma ch&egrave;re cousine, ce que vous
+m'avez demand&eacute; ce matin.</p>
+
+<p>Elle fut tellement surprise que je n'osai
+pas insister. J'essayai cependant de ranimer
+sa m&eacute;moire, mais elle nia avec force,
+crut que je me moquais d'elle, et faillit, &agrave;
+la fin, se f&acirc;cher.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Voil&agrave;&nbsp;! je viens de rentrer&nbsp;; et je n'ai pu
+d&eacute;jeuner, tant cette exp&eacute;rience m'a boulevers&eacute;.</p>
+
+<p><i>19 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beaucoup de personnes &agrave;
+qui j'ai racont&eacute; cette aventure se sont moqu&eacute;es
+de moi. Je ne sais plus que penser.
+Le sage dit&nbsp;: Peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p><i>21 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai &eacute;t&eacute; d&icirc;ner &agrave; Bougival,
+puis j'ai pass&eacute; la soir&eacute;e au bal des canotiers.
+D&eacute;cid&eacute;ment, tout d&eacute;pend des lieux
+et des milieux. Croire au surnaturel dans
+l'&icirc;le de la Grenouilli&egrave;re, serait le comble
+de la folie... mais au sommet du mont
+Saint-Michel&nbsp;?... mais dans les Indes&nbsp;? Nous
+subissons effroyablement l'influence de ce
+qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.</p>
+
+<p><i>30 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis revenu dans ma
+maison depuis hier. Tout va bien.</p>
+
+<p><i>2 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien de nouveau&nbsp;; il fait un
+temps superbe. Je passe mes journ&eacute;es &agrave;
+regarder couler la Seine.</p>
+
+<p><i>4 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Querelles parmi mes domestiques.
+Ils pr&eacute;tendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet
+de chambre accuse la cuisini&egrave;re, qui accuse
+la ling&egrave;re, qui accuse les deux autres.
+Quel est le coupable&nbsp;? Bien fin qui le dirait&nbsp;?</p>
+
+<p><i>6 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette fois, je ne suis pas fou.
+J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu&nbsp;!... Je ne puis plus
+douter... j'ai vu&nbsp;!... J'ai encore froid jusque
+dans les ongles... j'ai encore peur jusque
+dans les moelles... j'ai vu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Je me promenais &agrave; deux heures, en plein
+soleil, dans mon parterre de rosiers... dans
+l'all&eacute;e des rosiers d'automne qui commencent
+&agrave; fleurir.</p>
+
+<p>Comme je m'arr&ecirc;tais &agrave; regarder un <i>g&eacute;ant
+des batailles</i>, qui portait trois fleurs magnifiques,
+je vis, je vis distinctement, tout
+pr&egrave;s de moi, la tige d'une de ces roses se
+plier, comme si une main invisible l'e&ucirc;t
+tordue, puis se casser comme si cette main
+l'e&ucirc;t cueillie&nbsp;! Puis la fleur s'&eacute;leva, suivant
+la courbe qu'aurait d&eacute;crite un bras en la
+portant vers une bouche, et elle resta suspendue
+dans l'air transparent, toute seule,
+immobile, effrayante tache rouge &agrave; trois
+pas de mes yeux.</p>
+
+<p>&Eacute;perdu, je me jetai sur elle pour la saisir&nbsp;!
+Je ne trouvai rien&nbsp;; elle avait disparu. Alors
+je fus pris d'une col&egrave;re furieuse contre
+moi-m&ecirc;me&nbsp;; car il n'est pas permis &agrave; un
+homme raisonnable et s&eacute;rieux d'avoir de
+pareilles hallucinations.</p>
+
+<p>Mais &eacute;tait-ce bien une hallucination&nbsp;? Je
+me retournai pour chercher la tige, et je la
+retrouvai imm&eacute;diatement sur l'arbuste,
+fra&icirc;chement bris&eacute;e, entre les deux autres
+roses demeur&eacute;es &agrave; la branche.</p>
+
+<p>Alors, je rentrai chez moi l'&acirc;me boulevers&eacute;e&nbsp;;
+car je suis certain, maintenant,
+certain comme de l'alternance des jours et
+des nuits, qu'il existe pr&egrave;s de moi un &ecirc;tre
+invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les
+changer de place, dou&eacute; par cons&eacute;quent
+d'une nature mat&eacute;rielle, bien qu'imperceptible
+pour nos sens, et qui habite comme
+moi, sous mon toit...</p>
+
+<p><i>7 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai dormi tranquille. Il a bu
+l'eau de ma carafe, mais n'a point troubl&eacute;
+mon sommeil.</p>
+
+<p>Je me demande si je suis fou. En me
+promenant, tant&ocirc;t au grand soleil, le long
+de la rivi&egrave;re, des doutes me sont venus
+sur ma raison, non point des doutes
+vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais
+des doutes pr&eacute;cis, absolus. J'ai vu des fous&nbsp;;
+j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants m&ecirc;me sur toutes les
+choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient
+de tout avec clart&eacute;, avec souplesse,
+avec profondeur, et soudain leur pens&eacute;e
+touchant l'&eacute;cueil de leur folie, s'y d&eacute;chirait
+en pi&egrave;ces, s'&eacute;parpillait et sombrait dans
+cet oc&eacute;an effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de
+bourrasques, qu'on nomme &laquo;&nbsp;la d&eacute;mence&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Certes, je me croirais fou, absolument
+fou, si je n'&eacute;tais conscient, si je ne connaissais
+parfaitement mon &eacute;tat, si je ne le
+sondais en l'analysant avec une compl&egrave;te
+lucidit&eacute;. Je ne serais donc, en somme,
+qu'un hallucin&eacute; raisonnant. Un trouble inconnu
+se serait produit dans mon cerveau,
+un de ces troubles qu'essayent de noter et
+de pr&eacute;ciser aujourd'hui les physiologistes&nbsp;;
+et ce trouble aurait d&eacute;termin&eacute; dans mon
+esprit, dans l'ordre et la logique de mes
+id&eacute;es, une crevasse profonde. Des ph&eacute;nom&egrave;nes
+semblables ont lieu dans le r&ecirc;ve qui
+nous prom&egrave;ne &agrave; travers les fantasmagories
+les plus invraisemblables, sans que nous
+en soyions surpris, parce que l'appareil
+v&eacute;rificateur, parce que le sens du contr&ocirc;le
+est endormi&nbsp;; tandis que la facult&eacute; imaginative
+veille et travaille. Ne se peut-il pas
+qu'une des imperceptibles touches du clavier
+c&eacute;r&eacute;bral se trouve paralys&eacute;e chez moi&nbsp;?
+Des hommes, &agrave; la suite d'accidents, perdent
+la m&eacute;moire des noms propres ou
+des verbes ou des chiffres, ou seulement
+des dates. Les localisations de toutes les
+parcelles de la pens&eacute;e sont aujourd'hui
+prouv&eacute;es. Or, quoi d'&eacute;tonnant &agrave; ce que
+ma facult&eacute; de contr&ocirc;ler l'irr&eacute;alit&eacute; de certaines
+hallucinations, se trouve engourdie
+chez moi en moment&nbsp;!</p>
+
+<p>Je songeais &agrave; tout cela en suivant le bord
+de l'eau. Le soleil couvrait de clart&eacute; la rivi&egrave;re,
+faisait la terre d&eacute;licieuse, emplissait
+mon regard d'amour pour la vie, pour les
+hirondelles, dont l'agilit&eacute; est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont
+le fr&eacute;missement est un bonheur de mes
+oreilles.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, cependant un malaise inexplicable
+me p&eacute;n&eacute;trait. Une force, me semblait-il,
+une force occulte m'engourdissait,
+m'arr&ecirc;tait, m'emp&ecirc;chait d'aller plus loin,
+me rappelait en arri&egrave;re. J'&eacute;prouvais ce
+besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse,
+quand on a laiss&eacute; au logis un malade
+aim&eacute;, et que le pressentiment vous
+saisit d'une aggravation de son mal.</p>
+
+<p>Donc, je revins malgr&eacute; moi, s&ucirc;r que
+j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise
+nouvelle, une lettre ou une d&eacute;p&ecirc;che.
+Il n'y avait rien&nbsp;; et je demeurai plus surpris
+et plus inquiet que si j'avais eu de
+nouveau quelque vision fantastique.</p>
+
+<p><i>8 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pass&eacute; hier une affreuse
+soir&eacute;e. Il ne se manifeste plus, mais je le
+sens pr&egrave;s de moi, m'&eacute;piant, me regardant,
+me p&eacute;n&eacute;trant, me dominant et plus redoutable,
+en se cachant ainsi, que s'il signalait
+par des ph&eacute;nom&egrave;nes surnaturels sa
+pr&eacute;sence invisible et constante.</p>
+
+<p>J'ai dormi, pourtant.</p>
+
+<p><i>9 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien, mais j'ai peur.</p>
+
+<p><i>10 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien&nbsp;; qu'arrivera-t-il demain&nbsp;?</p>
+
+<p><i>11 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours rien&nbsp;; je ne puis
+plus rester chez moi avec cette crainte et
+cette pens&eacute;e entr&eacute;es en mon &acirc;me&nbsp;; je vais
+partir.</p>
+
+<p><i>12 ao&ucirc;t</i>, 10 heures du soir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le
+jour j'ai voulu m'en aller&nbsp;; je n'ai pas pu.
+J'ai voulu accomplir cet acte de libert&eacute; si
+facile, si simple,&nbsp;&mdash;&nbsp;sortir&nbsp;&mdash;&nbsp;monter dans
+ma voiture pour gagner Rouen&nbsp;&mdash;&nbsp;je n'ai
+pas pu. Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p><i>13 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand on est atteint par certaines
+maladies, tous les ressorts de l'&ecirc;tre
+physique semblent bris&eacute;s, toutes les &eacute;nergies
+an&eacute;anties, tous les muscles rel&acirc;ch&eacute;s,
+les os devenus mous comme la chair et la
+chair liquide comme de l'eau. J'&eacute;prouve
+cela dans mon &ecirc;tre moral d'une fa&ccedil;on
+&eacute;trange et d&eacute;solante. Je n'ai plus aucune
+force, aucun courage, aucune domination
+sur moi, aucun pouvoir m&ecirc;me de mettre
+en mouvement ma volont&eacute;. Je ne peux plus
+vouloir&nbsp;; mais quelqu'un veut pour moi&nbsp;; et
+j'ob&eacute;is.</p>
+
+<p><i>14 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis perdu&nbsp;! Quelqu'un
+poss&egrave;de mon &acirc;me et la gouverne&nbsp;! quelqu'un
+ordonne tous mes actes, tous mes
+mouvements, toutes mes pens&eacute;es. Je ne
+suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur
+esclave et terrifi&eacute; de toutes les choses
+que j'accomplis. Je d&eacute;sire sortir. Je ne peux
+pas. Il ne veut pas&nbsp;; et je reste, &eacute;perdu,
+tremblant, dans le fauteuil o&ugrave; il me tient
+assis. Je d&eacute;sire seulement me lever, me
+soulever, afin de me croire encore ma&icirc;tre de
+moi. Je ne peux pas&nbsp;! Je suis riv&eacute; &agrave; mon
+si&egrave;ge&nbsp;; et mon si&egrave;ge adh&egrave;re au sol, de telle
+sorte qu'aucune force ne nous soul&egrave;verait.</p>
+
+<p>Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il
+faut que j'aille au fond de mon jardin
+cueillir des fraises et les manger. Et j'y
+vais. Je cueille des fraises et je les mange&nbsp;!
+Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Mon Dieu&nbsp;! Mon Dieu&nbsp;! Est-il
+un Dieu&nbsp;? S'il en est un, d&eacute;livrez-moi,
+sauvez-moi&nbsp;! secourez-moi&nbsp;! Pardon&nbsp;! Piti&eacute;&nbsp;!
+Gr&acirc;ce&nbsp;! Sauvez-moi&nbsp;! Oh&nbsp;! quelle souffrance&nbsp;!
+quelle torture&nbsp;! quelle horreur&nbsp;!</p>
+
+<p><i>15 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Certes, voil&agrave; comment &eacute;tait
+poss&eacute;d&eacute;e et domin&eacute;e ma pauvre cousine,
+quand elle est venue m'emprunter cinq
+mille francs. Elle subissait un vouloir
+&eacute;tranger entr&eacute; en elle, comme une autre
+&acirc;me, comme une autre &acirc;me parasite et dominatrice.
+Est-ce que le monde va finir&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais celui qui me gouverne, quel est-il,
+cet invisible&nbsp;? cet inconnaissable, ce r&ocirc;deur
+d'une race surnaturelle&nbsp;?</p>
+
+<p>Donc les Invisibles existent&nbsp;! Alors, comment
+depuis l'origine du monde ne se sont-ils
+pas encore manifest&eacute;s d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise
+comme ils le font pour moi&nbsp;? Je n'ai
+jamais rien lu qui ressemble &agrave; ce qui s'est
+pass&eacute; dans ma demeure. Oh&nbsp;! si je pouvais
+la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir
+et ne pas revenir. Je serais sauv&eacute;, mais je
+ne peux pas.</p>
+
+<p><i>16 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pu m'&eacute;chapper aujourd'hui
+pendant deux heures, comme un prisonnier
+qui trouve ouverte, par hasard, la
+porte de son cachot. J'ai senti que j'&eacute;tais
+libre tout &agrave; coup et qu'il &eacute;tait loin. J'ai
+ordonn&eacute; d'atteler bien vite et j'ai gagn&eacute;
+Rouen. Oh&nbsp;! quelle joie de pouvoir dire &agrave;
+un homme qui ob&eacute;it&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez &agrave; Rouen&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me suis fait arr&ecirc;ter devant la biblioth&egrave;que
+et j'ai pri&eacute; qu'on me pr&ecirc;t&acirc;t le grand
+trait&eacute; du docteur Hermann Herestauss sur
+les habitants inconnus du monde antique
+et moderne.</p>
+
+<p>Puis, au moment de remonter dans mon
+coup&eacute;, j'ai voulu dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;A la gare&nbsp;!&nbsp;&raquo; et j'ai
+cri&eacute;,&nbsp;&mdash;&nbsp;je n'ai pas dit, j'ai cri&eacute;&nbsp;&mdash;&nbsp;d'une
+voix si forte que les passants se sont retourn&eacute;s&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;A la maison&nbsp;&raquo;, et je suis tomb&eacute;,
+affol&eacute; d'angoisse, sur le coussin de ma
+voiture. Il m'avait retrouv&eacute; et repris.</p>
+
+<p><i>17 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Quelle nuit&nbsp;! quelle
+nuit&nbsp;! Et pourtant il me semble que je devrais
+me r&eacute;jouir. Jusqu'&agrave; une heure du
+matin, j'ai lu&nbsp;! Hermann Herestauss, docteur
+en philosophie et en th&eacute;ogonie, a
+&eacute;crit l'histoire et les manifestations de tous
+les &ecirc;tres invisibles r&ocirc;dant autour de
+l'homme ou r&ecirc;v&eacute;s par lui. Il d&eacute;crit leurs
+origines, leur domaine, leur puissance.
+Mais aucun d'eux ne ressemble &agrave; celui qui
+me hante. On dirait que l'homme, depuis
+qu'il pense, a pressenti et redout&eacute; un &ecirc;tre
+nouveau, plus fort que lui, son successeur
+en ce monde, et que, le sentant proche et
+ne pouvant pr&eacute;voir la nature de ce ma&icirc;tre,
+il a cr&eacute;&eacute;, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des &ecirc;tres occultes, fant&ocirc;mes
+vagues n&eacute;s de la peur.</p>
+
+<p>Donc, ayant lu jusqu'&agrave; une heure du
+matin, j'ai &eacute;t&eacute; m'asseoir ensuite aupr&egrave;s
+de ma fen&ecirc;tre ouverte pour rafra&icirc;chir mon
+front et ma pens&eacute;e au vent calme de l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Il faisait bon, il faisait ti&egrave;de&nbsp;! Comme
+j'aurais aim&eacute; cette nuit-l&agrave; autrefois&nbsp;!</p>
+
+<p>Pas de lune. Les &eacute;toiles avaient au fond
+du ciel noir des scintillements fr&eacute;missants.
+Qui habite ces mondes&nbsp;? Quelles formes,
+quels vivants, quels animaux, quelles
+plantes sont l&agrave;-bas&nbsp;? Ceux qui pensent dans
+ces univers lointains, que savent-ils plus
+que nous&nbsp;? Que peuvent-ils plus que nous&nbsp;?
+Que voient-ils que nous ne connaissons
+point&nbsp;? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant
+l'espace, n'appara&icirc;tra-t-il pas sur
+notre terre pour la conqu&eacute;rir, comme les
+Normands jadis traversaient la mer pour
+asservir des peuples plus faibles.</p>
+
+<p>Nous sommes si infirmes, si d&eacute;sarm&eacute;s,
+si ignorants, si petits, nous autres, sur ce
+grain de boue qui tourne d&eacute;lay&eacute; dans une
+goutte d'eau.</p>
+
+<p>Je m'assoupis en r&ecirc;vant ainsi au vent
+frais du soir.</p>
+
+<p>Or, ayant dormi environ quarante minutes,
+je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, r&eacute;veill&eacute; par je ne sais quelle
+&eacute;motion confuse et bizarre. Je ne vis rien
+d'abord, puis, tout &agrave; coup, il me sembla
+qu'une page du livre rest&eacute; ouvert sur ma
+table venait de tourner toute seule. Aucun
+souffle d'air n'&eacute;tait entr&eacute; par ma fen&ecirc;tre.
+Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis,
+oui, je vis de mes yeux une autre page se
+soulever et se rabattre sur la pr&eacute;c&eacute;dente,
+comme si un doigt l'e&ucirc;t feuillet&eacute;e. Mon
+fauteuil &eacute;tait vide, semblait vide&nbsp;; mais je
+compris qu'il &eacute;tait l&agrave;, lui, assis &agrave; ma place,
+et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un
+bond de b&ecirc;te r&eacute;volt&eacute;e, qui va &eacute;ventrer son
+dompteur, je traversai ma chambre pour
+le saisir, pour l'&eacute;treindre, pour le tuer&nbsp;!...
+Mais mon si&egrave;ge, avant que je l'eusse atteint,
+se renversa comme si on e&ucirc;t fui devant
+moi... ma table oscilla, ma lampe
+tomba et s'&eacute;teignit, et ma fen&ecirc;tre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se f&ucirc;t
+&eacute;lanc&eacute; dans la nuit, en prenant &agrave; pleines
+mains les battants.</p>
+
+<p>Donc, il s'&eacute;tait sauv&eacute;&nbsp;; il avait eu peur,
+peur de moi, lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors,... alors... demain... ou apr&egrave;s,...
+ou un jour quelconque,... je pourrai donc
+le tenir sous mes poings, et l'&eacute;craser
+contre le sol&nbsp;! Est-ce que les chiens, quelquefois,
+ne mordent point et n'&eacute;tranglent
+pas leurs ma&icirc;tres&nbsp;?</p>
+
+<p><i>18 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai song&eacute; toute la journ&eacute;e.
+Oh&nbsp;! oui, je vais lui ob&eacute;ir, suivre ses impulsions,
+accomplir toutes ses volont&eacute;s, me
+faire humble, soumis, l&acirc;che. Il est le plus
+fort. Mais une heure viendra...</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sais... je sais... je sais
+tout&nbsp;! Je viens de lire ceci dans la <i>Revue
+du Monde Scientifique</i>&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une nouvelle
+assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro.
+Une folie, une &eacute;pid&eacute;mie de folie,
+comparable aux d&eacute;mences contagieuses
+qui atteignirent les peuples d'Europe au
+moyen &acirc;ge, s&eacute;vit en ce moment dans la
+province de San-Paulo. Les habitants &eacute;perdus
+quittent leurs maisons, d&eacute;sertent leurs
+villages, abandonnent leurs cultures, se
+disant poursuivis, poss&eacute;d&eacute;s, gouvern&eacute;s
+comme un b&eacute;tail humain par des &ecirc;tres invisibles
+bien que tangibles, des sortes de
+vampires qui se nourrissent de leur vie,
+pendant leur sommeil, et qui boivent en
+outre de l'eau et du lait sans para&icirc;tre toucher
+&agrave; aucun autre aliment.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M. le professeur Don Pedro Henriquez,
+accompagn&eacute; de plusieurs savants m&eacute;decins,
+est parti pour la province de San-Paulo,
+afin d'&eacute;tudier sur place les origines
+et les manifestations de cette surprenante
+folie, et de proposer &agrave; l'Empereur les mesures
+qui lui para&icirc;tront le plus propres &agrave; rappeler &agrave;
+la raison ces populations en d&eacute;lire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! Ah&nbsp;! je me rappelle, je me rappelle
+le beau trois-m&acirc;ts br&eacute;silien qui passa sous
+mes fen&ecirc;tres en remontant la Seine, le
+8 mai dernier&nbsp;! Je le trouvai si joli, si blanc,
+si gai&nbsp;! L'&Ecirc;tre &eacute;tait dessus, venant de l&agrave;-bas,
+o&ugrave; sa race est n&eacute;e&nbsp;! Et il m'a vu&nbsp;! Il a
+vu ma demeure blanche aussi&nbsp;; et il a saut&eacute;
+du navire sur la rive. Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, je sais, je devine. Le r&egrave;gne
+de l'homme est fini.</p>
+
+<p>Il est venu, Celui que redoutaient les premi&egrave;res
+terreurs des peuples na&iuml;fs, Celui
+qu'exorcisaient les pr&ecirc;tres inquiets, que
+les sorciers &eacute;voquaient par les nuits sombres,
+sans le voir appara&icirc;tre encore, &agrave; qui
+les pressentiments des ma&icirc;tres passagers
+du monde pr&ecirc;t&egrave;rent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes,
+des esprits, des g&eacute;nies, des f&eacute;es, des farfadets.
+Apr&egrave;s les grossi&egrave;res conceptions
+de l'&eacute;pouvante primitive, des hommes plus
+perspicaces l'ont pressenti plus clairement.
+Mesmer l'avait devin&eacute;, et les m&eacute;decins,
+depuis dix ans d&eacute;j&agrave;, ont d&eacute;couvert, d'une
+fa&ccedil;on pr&eacute;cise, la nature de sa puissance
+avant qu'il l'eut exerc&eacute;e lui-m&ecirc;me. Ils ont
+jou&eacute; avec cette arme du Seigneur nouveau,
+la domination d'un myst&eacute;rieux vouloir sur
+l'&acirc;me humaine devenue esclave. Ils ont appel&eacute;
+cela magn&eacute;tisme, hypnotisme, suggestion...
+que sais-je&nbsp;? Je les ai vus s'amuser
+comme des enfants imprudents avec cette
+horrible puissance&nbsp;! Malheur &agrave; nous&nbsp;! Malheur
+&agrave; l'homme&nbsp;! Il est venu, le... le...
+comment se nomme-t-il... le... il me semble
+qu'il me crie son nom, et je ne l'entends
+pas... le... oui... il le crie... J'&eacute;coute... je
+ne peux pas... r&eacute;p&egrave;te... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla...
+il est venu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! le vautour a mang&eacute; la colombe, le
+loup a mang&eacute; le mouton&nbsp;; le lion a d&eacute;vor&eacute;
+le buffle aux cornes aigu&euml;s&nbsp;; l'homme a tu&eacute;
+le lion avec la fl&egrave;che, avec le glaive, avec
+la poudre&nbsp;; mais le Horla va faire de
+l'homme ce que nous avons fait du cheval
+et du b&oelig;uf&nbsp;: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa
+volont&eacute;. Malheur &agrave; nous&nbsp;!</p>
+
+<p>Pourtant, l'animal, quelquefois, se r&eacute;volte
+et tue celui qui l'a dompt&eacute;... moi
+aussi je veux... je pourrai... mais il faut le
+conna&icirc;tre, le toucher, le voir&nbsp;! Les savants
+disent que l'&oelig;il de la b&ecirc;te, diff&eacute;rent du
+n&ocirc;tre, ne distingue point comme le n&ocirc;tre...
+Et mon &oelig;il &agrave; moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.</p>
+
+<p>Pourquoi&nbsp;? Oh&nbsp;! je me rappelle &agrave; pr&eacute;sent
+les paroles du moine du mont Saint-Michel&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Est-ce que nous voyons la cent-milli&egrave;me
+partie de ce qui existe&nbsp;? Tenez,
+voici le vent qui est la plus grande force
+de la nature, qui renverse les hommes,
+abat les &eacute;difices, d&eacute;racine les arbres, soul&egrave;ve
+la mer en montagnes d'eau, d&eacute;truit
+les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui g&eacute;mit,
+qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous
+le voir&nbsp;: Il existe pourtant&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et je songeais encore&nbsp;: mon &oelig;il est si
+faible, si imparfait, qu'il ne distingue m&ecirc;me
+point les corps durs, s'ils sont transparents
+comme le verre&nbsp;!... Qu'une glace sans tain
+barre mon chemin, il me jette dessus
+comme l'oiseau entr&eacute; dans une chambre
+se casse la t&ecirc;te aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'&eacute;garent&nbsp;? Quoi d'&eacute;tonnant,
+alors, &agrave; ce qu'il ne sache point
+apercevoir un corps nouveau que la lumi&egrave;re
+traverse.</p>
+
+<p>Un &ecirc;tre nouveau&nbsp;! pourquoi pas&nbsp;? Il devait
+venir assur&eacute;ment&nbsp;! pourquoi serions-nous
+les derniers&nbsp;? Nous ne le distinguons
+point, ainsi que tous les autres cr&eacute;&eacute;s
+avant nous&nbsp;? C'est que sa nature est plus
+parfaite, son corps plus fin et plus fini que
+le n&ocirc;tre, que le n&ocirc;tre si faible, si maladroitement
+con&ccedil;u, encombr&eacute; d'organes
+toujours fatigu&eacute;s, toujours forc&eacute;s comme
+des ressorts trop complexes, que le n&ocirc;tre,
+qui vit comme une plante et comme une
+b&ecirc;te, en se nourrissant p&eacute;niblement d'air,
+d'herbe et de viande, machine animale en
+proie aux maladies, aux d&eacute;formations, aux
+putr&eacute;factions, poussive, mal r&eacute;gl&eacute;e, na&iuml;ve
+et bizarre, ing&eacute;nieusement mal faite,
+&oelig;uvre grossi&egrave;re et d&eacute;licate, &eacute;bauche d'&ecirc;tre
+qui pourrait devenir intelligent et superbe.</p>
+
+<p>Nous sommes quelques-uns, si peu sur
+ce monde, depuis l'hu&icirc;tre jusqu'&agrave; l'homme.
+Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie
+la p&eacute;riode qui s&eacute;pare les apparitions successives
+de toutes les esp&egrave;ces diverses&nbsp;?</p>
+
+<p>Pourquoi pas un de plus&nbsp;? Pourquoi pas
+aussi d'autres arbres aux fleurs immenses,
+&eacute;clatantes et parfumant des r&eacute;gions enti&egrave;res&nbsp;?
+Pourquoi pas d'autres &eacute;l&eacute;ments que le
+feu, l'air, la terre et l'eau&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont
+quatre, rien que quatre, ces p&egrave;res nourriciers
+des &ecirc;tres&nbsp;! Quelle piti&eacute;&nbsp;! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre
+mille&nbsp;! Comme tout est pauvre, mesquin,
+mis&eacute;rable&nbsp;! avarement donn&eacute;, s&egrave;chement
+invent&eacute;, lourdement fait&nbsp;! Ah&nbsp;! l'&eacute;l&eacute;phant,
+l'hippopotame, que de gr&acirc;ce&nbsp;! Le chameau,
+que d'&eacute;l&eacute;gance&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, direz-vous, le papillon&nbsp;! une fleur
+qui vole&nbsp;! J'en r&ecirc;ve un qui serait grand
+comme cent univers, avec des ailes dont je
+ne puis m&ecirc;me exprimer la forme, la beaut&eacute;, la
+couleur et le mouvement. Mais je le vois... il
+va d'&eacute;toile en &eacute;toile, les rafra&icirc;chissant et les
+embaumant au souffle harmonieux et l&eacute;ger
+de sa course&nbsp;!... Et les peuples de l&agrave;-haut
+le regardent passer, extasi&eacute;s et ravis&nbsp;!...</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Qu'ai-je donc&nbsp;? C'est lui, lui, le Horla,
+qui me hante, qui me fait penser ces folies&nbsp;!
+Il est en moi, il devient mon &acirc;me&nbsp;; je
+le tuerai&nbsp;!</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le tuerai. Je l'ai vu&nbsp;!
+je me suis assis hier soir, &agrave; ma table&nbsp;; et
+je fis semblant d'&eacute;crire avec une grande
+attention. Je savais bien qu'il viendrait
+r&ocirc;der autour de moi, tout pr&egrave;s, si pr&egrave;s
+que je pourrais peut-&ecirc;tre le toucher, le
+saisir&nbsp;? Et alors&nbsp;!... alors, j'aurais la force
+des d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s&nbsp;; j'aurais mes mains, mes
+genoux, ma poitrine, mon front, mes
+dents pour l'&eacute;trangler, l'&eacute;craser, le mordre,
+le d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>Et je le guettais avec tous mes organes
+surexcit&eacute;s.</p>
+
+<p>J'avais allum&eacute; mes deux lampes et les
+huit bougies de ma chemin&eacute;e, comme
+si j'eusse pu, dans cette clart&eacute;, le d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de
+ch&ecirc;ne &agrave; colonnes&nbsp;; &agrave; droite, ma chemin&eacute;e&nbsp;;
+&agrave; gauche, ma porte ferm&eacute;e avec soin,
+apr&egrave;s l'avoir laiss&eacute;e longtemps ouverte,
+afin de l'attirer&nbsp;; derri&egrave;re moi, une tr&egrave;s
+haute armoire &agrave; glace, qui me servait
+chaque jour, pour me raser, pour m'habiller,
+et o&ugrave; j'avais coutume de me regarder,
+de la t&ecirc;te aux pieds, chaque fois que
+je passais devant.</p>
+
+<p>Donc, je faisais semblant d'&eacute;crire, pour
+le tromper, car il m'&eacute;piait lui aussi&nbsp;; et
+soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait
+par-dessus mon &eacute;paule, qu'il &eacute;tait l&agrave;,
+fr&ocirc;lant mon oreille.</p>
+
+<p>Je me dressai, les mains tendues, en me
+tournant si vite que je faillis tomber. Eh&nbsp;!
+bien&nbsp;?... on y voyait comme en plein jour,
+et je ne me vis pas dans ma glace&nbsp;!... Elle
+&eacute;tait vide, claire, profonde, pleine de lumi&egrave;re&nbsp;!
+Mon image n'&eacute;tait pas dedans...
+et j'&eacute;tais en face, moi&nbsp;! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais
+cela avec des yeux affol&eacute;s&nbsp;; et je n'osais
+plus avancer, je n'osais plus faire un
+mouvement, sentant bien pourtant qu'il
+&eacute;tait l&agrave;, mais qu'il m'&eacute;chapperait encore,
+lui dont le corps imperceptible avait d&eacute;vor&eacute;
+mon reflet.</p>
+
+<p>Comme j'eus peur&nbsp;! Puis voil&agrave; que tout
+&agrave; coup je commen&ccedil;ai &agrave; m'apercevoir dans
+une brume, au fond du miroir, dans une
+brume comme &agrave; travers une nappe d'eau&nbsp;;
+et il me semblait que cette eau glissait de
+gauche &agrave; droite, lentement, rendant plus
+pr&eacute;cise mon image, de seconde en seconde.
+C'&eacute;tait comme la fin d'une &eacute;clipse.
+Ce qui me cachait ne paraissait point poss&eacute;der
+de contours nettement arr&ecirc;t&eacute;s, mais
+une sorte de transparence opaque, s'&eacute;claircissant
+peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>Je pus enfin me distinguer compl&egrave;tement,
+ainsi que je le fais chaque jour en
+me regardant.</p>
+
+<p>Je l'avais vu&nbsp;! L'&eacute;pouvante m'en est
+rest&eacute;e, qui me fait encore frissonner.</p>
+
+<p><i>20 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le tuer, comment&nbsp;? puisque
+je ne peux l'atteindre&nbsp;? Le poison&nbsp;? mais il
+me verrait le m&ecirc;ler &agrave; l'eau&nbsp;; et nos poisons,
+d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son
+corps imperceptible&nbsp;? Non... non... sans
+aucun doute... Alors&nbsp;?... alors&nbsp;?...</p>
+
+<p><i>21 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai fait venir un serrurier
+de Rouen, et lui ai command&eacute; pour ma
+chambre des persiennes de fer, comme en
+ont, &agrave; Paris, certains h&ocirc;tels particuliers,
+au rez-de-chauss&eacute;e, par crainte des voleurs.
+Il me fera, en outre, une porte pareille.
+Je me suis donn&eacute; pour un poltron,
+mais je m'en moque&nbsp;!...</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p><i>10 septembre</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rouen, h&ocirc;tel continental.
+C'est fait... c'est fait... mais est-il
+mort&nbsp;? J'ai l'&acirc;me boulevers&eacute;e de ce que
+j'ai vu.</p>
+
+<p>Hier donc, le serrurier ayant pos&eacute; ma
+persienne et ma porte de fer, j'ai laiss&eacute;
+tout ouvert jusqu'&agrave; minuit, bien qu'il commen&ccedil;&acirc;t
+&agrave; faire froid.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'ai senti qu'il &eacute;tait l&agrave;, et
+une joie, une joie folle m'a saisi. Je me
+suis lev&eacute; lentement, et j'ai march&eacute; &agrave; droite,
+&agrave; gauche, longtemps pour qu'il ne devin&acirc;t
+rien&nbsp;; puis j'ai &ocirc;t&eacute; mes bottines et mis mes
+savates avec n&eacute;gligence&nbsp;; puis j'ai ferm&eacute;
+ma persienne de fer, et revenant &agrave; pas
+tranquilles vers la porte, j'ai ferm&eacute; la porte
+aussi &agrave; double tour. Retournant alors vers
+la fen&ecirc;tre, je la fixai par un cadenas, dont
+je mis la clef dans ma poche.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, je compris qu'il s'agitait
+autour de moi, qu'il avait peur &agrave; son tour,
+qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis
+c&eacute;der&nbsp;; je ne c&eacute;dai pas, mais m'adossant
+&agrave; la porte, je l'entre-b&acirc;illai, tout juste assez
+pour passer, moi, &agrave; reculons&nbsp;; et comme je
+suis tr&egrave;s grand ma t&ecirc;te touchait au linteau.
+J'&eacute;tais s&ucirc;r qu'il n'avait pu s'&eacute;chapper
+et je l'enfermai, tout seul, tout seul&nbsp;! Quelle
+joie&nbsp;! Je le tenais&nbsp;! Alors, je descendis, en
+courant&nbsp;; je pris dans mon salon, sous ma
+chambre, mes deux lampes et je renversai
+toute l'huile sur le tapis, sur les meubles,
+partout&nbsp;; puis j'y mis le feu, et je me sauvai,
+apr&egrave;s avoir bien referm&eacute;, &agrave; double tour,
+la grande porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Et j'allai me cacher au fond de mon
+jardin, dans un massif de lauriers. Comme
+ce fut long&nbsp;! comme ce fut long&nbsp;! Tout
+&eacute;tait noir, muet, immobile&nbsp;; pas un
+souffle d'air, pas une &eacute;toile, des montagnes
+de nuages qu'on ne voyait point,
+mais qui pesaient sur mon &acirc;me si lourds,
+si lourds.</p>
+
+<p>Je regardais ma maison, et j'attendais.
+Comme ce fut long&nbsp;! Je croyais d&eacute;j&agrave; que le
+feu s'&eacute;tait &eacute;teint tout seul, ou qu'il l'avait
+&eacute;teint, Lui, quand une des fen&ecirc;tres d'en
+bas creva sous la pouss&eacute;e de l'incendie,
+et une flamme, une grande flamme rouge
+et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au
+toit. Une lueur courut dans les arbres,
+dans les branches, dans les feuilles, et un
+frisson, un frisson de peur aussi&nbsp;! Les oiseaux
+se r&eacute;veillaient&nbsp;; un chien se mit &agrave;
+hurler&nbsp;; il me sembla que le jour se levait&nbsp;!
+Deux autres fen&ecirc;tres &eacute;clat&egrave;rent aussit&ocirc;t,
+et je vis que tout le bas de ma demeure
+n'&eacute;tait plus qu'un effrayant brasier. Mais
+un cri, un cri horrible, suraigu, d&eacute;chirant,
+un cri de femme passa dans la nuit, et
+deux mansardes s'ouvrirent&nbsp;! J'avais oubli&eacute;
+mes domestiques&nbsp;! Je vis leurs faces affol&eacute;es,
+et leurs bras qui s'agitaient&nbsp;!...</p>
+
+<p>Alors, &eacute;perdu d'horreur, je me mis &agrave;
+courir vers le village en hurlant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Au
+secours&nbsp;! au secours&nbsp;! au feu&nbsp;! au feu&nbsp;!&nbsp;&raquo; Je
+rencontrai des gens qui s'en venaient d&eacute;j&agrave;
+et je retournai avec eux, pour voir&nbsp;!</p>
+
+<p>La maison, maintenant, n'&eacute;tait plus
+qu'un b&ucirc;cher horrible et magnifique, un
+b&ucirc;cher monstrueux, &eacute;clairant toute la
+terre, un b&ucirc;cher o&ugrave; br&ucirc;laient des hommes,
+et o&ugrave; il br&ucirc;lait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier,
+l'&Ecirc;tre nouveau, le nouveau ma&icirc;tre,
+le Horla&nbsp;!</p>
+
+<p>Soudain le toit tout entier s'engloutit
+entre les murs, et un volcan de flammes
+jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fen&ecirc;tres
+ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve
+de feu, et je pensais qu'il &eacute;tait l&agrave;, dans ce
+four, mort...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort&nbsp;? Peut-&ecirc;tre&nbsp;?... Son corps&nbsp;? son
+corps que le jour traversait n'&eacute;tait-il pas indestructible
+par les moyens qui tuent les
+n&ocirc;tres&nbsp;?</p>
+
+<p>S'il n'&eacute;tait pas mort&nbsp;?... seul peut-&ecirc;tre
+le temps a prise sur l'&Ecirc;tre Invisible et
+Redoutable. Pourquoi ce corps transparent,
+ce corps inconnaissable, ce corps
+d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi,
+les maux, les blessures, les infirmit&eacute;s, la
+destruction pr&eacute;matur&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>La destruction pr&eacute;matur&eacute;e&nbsp;? toute l'&eacute;pouvante
+humaine vient d'elle&nbsp;! Apr&egrave;s
+l'homme le Horla.&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s celui qui
+peut mourir tous les jours, &agrave; toutes les
+heures, &agrave; toutes les minutes, par tous les
+accidents, est venu celui qui ne doit
+mourir qu'&agrave; son jour, &agrave; son heure, &agrave; sa
+minute, parce qu'il a touch&eacute; la limite de
+son existence&nbsp;!</p>
+
+<p>Non... non... sans aucun doute, sans
+aucun doute... il n'est pas mort... Alors...
+alors... il va donc falloir que je me tue
+moi&nbsp;!...</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AMOUR"></a><br>
+<h2>AMOUR</h2>
+<br>
+
+<h2>TROIS PAGES DU <i>LIVRE D'UN CHASSEUR</i></h2>
+<br><br><br>
+
+<p>... Je viens de lire dans un fait divers de
+journal un drame de passion. Il l'a tu&eacute;e,
+puis il s'est tu&eacute;, donc il l'aimait. Qu'importent
+Il et Elle&nbsp;? Leur amour seul m'importe&nbsp;;
+et il ne m'int&eacute;resse point parce
+qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'&eacute;tonne,
+ou parce qu'il m'&eacute;meut ou parce qu'il me
+fait songer, mais parce qu'il me rappelle
+un souvenir de ma jeunesse, un &eacute;trange
+souvenir de chasse o&ugrave; m'est apparu l'Amour
+comme apparaissaient aux premiers
+chr&eacute;tiens des croix au milieu du ciel.</p>
+
+<p>Je suis n&eacute; avec tous les instincts et les
+sens de l'homme primitif, temp&eacute;r&eacute;s par
+des raisonnements et des &eacute;motions de civilis&eacute;.
+J'aime la chasse avec passion&nbsp;; et la
+b&ecirc;te saignante, le sang sur les plumes, le
+sang sur mes mains, me crispent le c&oelig;ur
+&agrave; le faire d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave;, vers la fin de l'automne,
+les froids arriv&egrave;rent brusquement, et je
+fus appel&eacute; par un de mes cousins, Karl de
+Rauville, pour venir avec lui tuer des canards
+dans les marais, au lever du jour.</p>
+
+<p>Mon cousin gaillard, de quarante ans,
+roux, tr&egrave;s fort et tr&egrave;s barbu, gentilhomme
+de campagne, demi-brute aimable, d'un
+caract&egrave;re gai, dou&eacute; de cet esprit gaulois
+qui rend agr&eacute;able la m&eacute;diocrit&eacute;, habitait
+une sorte de ferme-ch&acirc;teau dans une vall&eacute;e
+large o&ugrave; coulait une rivi&egrave;re. Des bois
+couvraient les collines de droite et de
+gauche, vieux bois seigneuriaux o&ugrave; restaient
+des arbres magnifiques et o&ugrave; l'on
+trouvait les plus rares gibiers &agrave; plume de
+toute cette partie de la France. On y tuait
+des aigles quelquefois&nbsp;; et les oiseaux de
+passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peupl&eacute;s, s'arr&ecirc;taient
+presque infailliblement dans ces branchages
+s&eacute;culaires comme s'ils eussent connu
+ou reconnu un petit coin de for&ecirc;t des anciens
+temps demeur&eacute; l&agrave; pour leur servir
+d'abri en leur courte &eacute;tape nocturne.</p>
+
+<p>Dans la vall&eacute;e, c'&eacute;taient de grands herbages
+arros&eacute;s par des rigoles et s&eacute;par&eacute;s
+par des haies&nbsp;; puis, plus loin, la rivi&egrave;re,
+canalis&eacute;e jusque-l&agrave;, s'&eacute;pandait en un vaste
+marais. Ce marais, la plus admirable r&eacute;gion
+de chasse que j'aie jamais vue, &eacute;tait
+tout le souci de mon cousin qui l'entretenait
+comme un parc. A travers l'immense
+peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait
+vivant, bruissant, houleux, on avait
+trac&eacute; d'&eacute;troites avenues o&ugrave; les barques
+plates, conduites et dirig&eacute;es avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte,
+fr&ocirc;laient les joncs, faisaient fuir les poissons
+rapides &agrave; travers les herbes et plonger
+les poules sauvages dont la t&ecirc;te noire et
+pointue disparaissait brusquement.</p>
+
+<p>J'aime l'eau d'une passion d&eacute;sordonn&eacute;e&nbsp;:
+la mer, bien que trop grande, trop remuante,
+impossible &agrave; poss&eacute;der, les rivi&egrave;res
+si jolies mais qui passent, qui fuient,
+qui s'en vont, et les marais surtout o&ugrave;
+palpite toute l'existence inconnue des b&ecirc;tes
+aquatiques. Le marais c'est un monde
+entier sur la terre, monde diff&eacute;rent, qui a
+sa vie propre, ses habitants s&eacute;dentaires,
+et ses voyageurs de passage, ses voix, ses
+bruits et son myst&egrave;re surtout. Rien n'est
+plus troublant, plus inqui&eacute;tant, plus effrayant,
+parfois, qu'un mar&eacute;cage. Pourquoi
+cette peur qui plane sur ces plaines basses
+couvertes d'eau&nbsp;? Sont-ce les vagues
+rumeurs des roseaux, les &eacute;tranges feux
+follets, le silence profond qui les enveloppe
+dans les nuits calmes, ou bien les
+brumes bizarres, qui tra&icirc;nent sur les joncs
+comme des robes de mortes, ou bien encore
+l'imperceptible clapotement, si l&eacute;ger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon
+des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui
+fait ressembler les marais &agrave; des pays de
+r&ecirc;ve, &agrave; des pays redoutables cachant un
+secret inconnaissable et dangereux.</p>
+
+<p>Non. Autre chose s'en d&eacute;gage, un autre
+myst&egrave;re, plus profond, plus grave, flotte
+dans les brouillards &eacute;pais, le myst&egrave;re
+m&ecirc;me de la cr&eacute;ation peut-&ecirc;tre&nbsp;! Car n'est-ce
+pas dans l'eau stagnante et fangeuse,
+dans la lourde humidit&eacute; des terres mouill&eacute;es
+sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier
+germe de vie&nbsp;?</p>
+
+<p>J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait
+&agrave; fendre les pierres.</p>
+
+<p>Pendant le d&icirc;ner, dans la grande salle
+dont les buffets, les murs, le plafond
+&eacute;taient couverts d'oiseaux empaill&eacute;s, aux
+ailes &eacute;tendues, ou perch&eacute;s sur des branches
+accroch&eacute;es par des clous, &eacute;perviers,
+h&eacute;rons, hiboux, engoulevents, buses,
+tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui m&ecirc;me &agrave; un &eacute;trange animal des
+pays froids, v&ecirc;tu d'une jaquette en peau
+de phoque, me racontait les dispositions
+qu'il avait prises pour cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Nous devions partir &agrave; trois heures et
+demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi
+pour notre aff&ucirc;t. On avait construit &agrave; cet
+endroit une hutte avec des morceaux de
+glace pour nous abriter un peu contre le
+vent terrible qui pr&eacute;c&egrave;de le jour, ce vent
+charg&eacute; de froid qui d&eacute;chire la chair comme
+des scies, la coupe comme des lames, la
+pique comme des aiguillons empoisonn&eacute;s,
+la tord comme des tenailles, et la br&ucirc;le
+comme du feu.</p>
+
+<p>Mon cousin se frottait les mains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+n'ai jamais vu une gel&eacute;e pareille, disait-il,
+nous avions d&eacute;j&agrave; douze degr&eacute;s sous z&eacute;ro
+&agrave; six heures du soir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'allai me jeter sur mon lit aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s le repas, et je m'endormis &agrave; la lueur
+d'une grande flamme flambant dans ma
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>A trois heures sonnantes on me r&eacute;veilla.
+J'endossai, &agrave; mon tour, une peau de
+mouton et je trouvai mon cousin Karl
+couvert d'une fourrure d'ours. Apr&egrave;s avoir
+aval&eacute; chacun deux tasses de caf&eacute; br&ucirc;lant
+suivies de deux verres de fine champagne,
+nous part&icirc;mes accompagn&eacute;s d'un garde et
+de nos chiens&nbsp;: Plongeon et Pierrot.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers pas dehors, je me
+sentis glac&eacute; jusqu'aux os. C'&eacute;tait une de
+ces nuits o&ugrave; la terre semble morte de froid.
+L'air gel&eacute; devient r&eacute;sistant, palpable tant
+il fait mal&nbsp;; aucun souffle ne l'agite&nbsp;; il est
+fig&eacute;, immobile&nbsp;; il mord, traverse, dess&egrave;che,
+tue les arbres, les plantes, les insectes, les
+petits oiseaux eux-m&ecirc;mes qui tombent des
+branches sur le sol dur, et deviennent
+durs aussi, comme lui, sous l'&eacute;treinte du
+froid.</p>
+
+<p>La lune, &agrave; son dernier quartier, toute
+pench&eacute;e sur le c&ocirc;t&eacute;, toute p&acirc;le, paraissait
+d&eacute;faillante au milieu de l'espace, et si
+faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller,
+qu'elle restait l&agrave;-haut, saisie aussi, paralys&eacute;e
+par la rigueur du ciel. Elle r&eacute;pandait
+une lumi&egrave;re s&egrave;che et triste sur le monde,
+cette lueur mourante et blafarde qu'elle
+nous jette chaque mois, &agrave; la fin de sa r&eacute;surrection.</p>
+
+<p>Nous allions, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Karl et moi,
+le dos courb&eacute;, les mains dans nos poches
+et le fusil sous le bras. Nos chaussures
+envelopp&eacute;es de laine afin de pouvoir marcher
+sans glisser sur la rivi&egrave;re gel&eacute;e ne faisaient
+aucun bruit&nbsp;; et je regardais la fum&eacute;e
+blanche que faisait l'haleine de nos chiens.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t au bord du marais,
+et nous nous engage&acirc;mes dans une des
+all&eacute;es de roseaux secs qui s'avan&ccedil;ait &agrave; travers
+cette for&ecirc;t basse.</p>
+
+<p>Nos coudes, fr&ocirc;lant les longues feuilles
+en rubans, laissaient derri&egrave;re nous un l&eacute;ger
+bruit&nbsp;; et je me sentis saisi, comme je ne
+l'avais jamais &eacute;t&eacute;, par l'&eacute;motion puissante
+et singuli&egrave;re que font na&icirc;tre en moi les
+mar&eacute;cages. Il &eacute;tait mort, celui-l&agrave;, mort de
+froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs dess&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au d&eacute;tour d'une des all&eacute;es,
+j'aper&ccedil;us la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre &agrave; l'abri.
+J'y entrai, et comme nous avions encore
+pr&egrave;s d'une heure &agrave; attendre le r&eacute;veil des
+oiseaux errants, je me roulai dans ma
+couverture pour essayer de me r&eacute;chauffer.</p>
+
+<p>Alors, couch&eacute; sur le dos, je me mis &agrave; regarder
+la lune d&eacute;form&eacute;e, qui avait quatre
+cornes &agrave; travers les parois vaguement
+transparentes de cette maison polaire.</p>
+
+<p>Mais le froid du marais gel&eacute;, le froid de
+ces murailles, le froid tomb&eacute; du firmament
+me p&eacute;n&eacute;tra bient&ocirc;t d'une fa&ccedil;on si
+terrible, que je me mis &agrave; tousser.</p>
+
+<p>Mon cousin Karl fut pris d'inqui&eacute;tude&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose
+aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas
+que tu t'enrhumes&nbsp;; nous allons faire du
+feu.&nbsp;&raquo; Et il donna l'ordre au garde de couper
+des roseaux.</p>
+
+<p>On en fit un tas au milieu de notre hutte
+d&eacute;fonc&eacute;e au sommet pour laisser &eacute;chapper
+la fum&eacute;e&nbsp;; et lorsque la flamme rouge
+monta le long des cloisons claires de cristal,
+elles se mirent &agrave; fondre, doucement,
+&agrave; peine, comme si ces pierres de glace
+avaient su&eacute;. Karl, rest&eacute; dehors, me cria&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Viens donc voir&nbsp;!&nbsp;&raquo; Je sortis et je restai
+&eacute;perdu d'&eacute;tonnement. Notre cabane, en
+forme de c&ocirc;ne, avait l'air d'un monstrueux
+diamant au c&oelig;ur de feu pouss&eacute; soudain
+sur l'eau gel&eacute;e du marais. Et dedans, on
+voyait deux formes fantastiques, celles de
+nos chiens qui se chauffaient.</p>
+
+<p>Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri
+errant, passa sur nos t&ecirc;tes. La lueur de
+notre foyer r&eacute;veillait les oiseaux sauvages.</p>
+
+<p>Rien ne m'&eacute;meut comme cette premi&egrave;re
+clameur de vie qu'on ne voit point et qui
+court dans l'air sombre, si vite, si loin,
+avant qu'apparaisse &agrave; l'horizon la premi&egrave;re
+clart&eacute; des jours d'hiver. Il me semble
+&agrave; cette heure glaciale de l'aube, que ce
+cri fuyant emport&eacute; par les plumes d'une
+b&ecirc;te est un soupir de l'&acirc;me du monde&nbsp;!</p>
+
+<p>Karl disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Eacute;teignez le feu. Voici
+l'aurore.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le ciel en effet commen&ccedil;ait &agrave; p&acirc;lir, et
+les bandes de canards tra&icirc;naient de longues
+taches rapides, vite effac&eacute;es, sur le
+firmament.</p>
+
+<p>Une lueur &eacute;clata dans la nuit, Karl venait
+de tirer&nbsp;; et les deux chiens s'&eacute;lanc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Alors, de minute en minute, tant&ocirc;t lui
+et tant&ocirc;t moi, nous ajustions vivement d&egrave;s
+qu'apparaissait au-dessus des roseaux
+l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et
+Plongeon, essouffl&eacute;s et joyeux, nous rapportaient
+des b&ecirc;tes sanglantes dont l'&oelig;il
+quelquefois nous regardait encore.</p>
+
+<p>Le jour s'&eacute;tait lev&eacute;, un jour clair et
+bleu&nbsp;; le soleil apparaissait au fond de la
+vall&eacute;e et nous songions &agrave; repartir, quand
+deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues,
+gliss&egrave;rent brusquement sur nos t&ecirc;tes.
+Je tirai. Un d'eux tomba presque &agrave;
+mes pieds. C'&eacute;tait une sarcelle au ventre
+d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus
+de moi, une voix, une voix d'oiseau cria.
+Ce fut une plainte courte, r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, d&eacute;chirante&nbsp;;
+et la b&ecirc;te, la petite b&ecirc;te &eacute;pargn&eacute;e
+se mit &agrave; tourner dans le bleu du ciel au-dessus
+de nous en regardant sa compagne
+morte que je tenais entre mes mains.</p>
+
+<p>Karl, &agrave; genoux, le fusil &agrave; l'&eacute;paule, l'&oelig;il
+ardent, la guettait, attendant qu'elle f&ucirc;t
+assez proche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as tu&eacute; la femelle, dit-il, le m&acirc;le
+ne s'en ira pas.</p>
+
+<p>Certes, il ne s'en allait point&nbsp;; il tournoyait
+toujours, et pleurait autour de nous.
+Jamais g&eacute;missement de souffrance ne me
+d&eacute;chira le c&oelig;ur comme l'appel d&eacute;sol&eacute;,
+comme le reproche lamentable de ce pauvre
+animal perdu dans l'espace.</p>
+
+<p>Parfois, il s'enfuyait sous la menace du
+fusil qui suivait son vol&nbsp;; il semblait pr&ecirc;t
+&agrave; continuer sa route, tout seul &agrave; travers
+le ciel. Mais ne s'y pouvant d&eacute;cider il revenait
+bient&ocirc;t pour chercher sa femelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laisse-la par terre, me dit Karl, il
+approchera tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Il approchait, en effet, insouciant du
+danger, affol&eacute; par son amour de b&ecirc;te, pour
+l'autre b&ecirc;te que j'avais tu&eacute;e.</p>
+
+<p>Karl tira&nbsp;; ce fut comme si on avait
+coup&eacute; la corde qui tenait suspendu l'oiseau.
+Je vis une chose noire qui tombait&nbsp;;
+j'entendis dans les roseaux le bruit d'une
+chute. Et Pierrot me le rapporta.</p>
+
+<p>Je les mis, froids d&eacute;j&agrave;, dans le m&ecirc;me carnier...
+et je repartis, ce jour-l&agrave;, pour Paris.</p>
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_TROU"></a><br>
+<h2>LE TROU</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>Coups et blessures, ayant occasionn&eacute; la
+mort.</i> Tel &eacute;tait le chef d'accusation qui
+faisait compara&icirc;tre en cour d'assises le
+sieur L&eacute;opold Renard, tapissier.</p>
+
+<p>Autour de lui les principaux t&eacute;moins,
+la dame Flam&egrave;che, veuve de la victime,
+les nomm&eacute;s Louis Ladureau, ouvrier &eacute;b&eacute;niste,
+et Jean Durdent, plombier.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s du criminel, sa femme en noir,
+petite, laide, l'air d'une guenon habill&eacute;e
+en dame.</p>
+
+<p>Et voici comment Renard (L&eacute;opold) raconte
+le drame&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, c'est un malheur dont je
+fus tout le temps la premi&egrave;re victime, et
+dont ma volont&eacute; n'est pour rien. Les faits
+se commentent d'eux-m&ecirc;mes, m'sieu l'pr&eacute;sident.
+Je suis un honn&ecirc;te homme, homme
+de travail, tapissier dans la m&ecirc;me rue
+depuis seize ans, connu, aim&eacute;, respect&eacute;,
+consid&eacute;r&eacute; de tous, comme en ont attest&eacute;
+les voisins, m&ecirc;me la concierge qui n'est
+pas fol&acirc;tre tous les jours. J'aime le travail,
+j'aime l'&eacute;pargne, j'aime les honn&ecirc;tes gens
+et les plaisirs honn&ecirc;tes. Voil&agrave; ce qui m'a
+perdu, tant pis pour moi&nbsp;; ma volont&eacute; n'y
+&eacute;tant pas, je continue &agrave; me respecter.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, tous les dimanches, mon &eacute;pouse
+que voil&agrave; et moi, depuis cinq ans, nous
+allons passer la journ&eacute;e &agrave; Poissy. &Ccedil;a nous
+fait prendre l'air, sans compter que nous
+aimons la p&ecirc;che &agrave; la ligne, oh&nbsp;! mais l&agrave;,
+nous l'aimons comme des petits oignons.
+C'est M&eacute;lie qui m'a donn&eacute; cette passion-l&agrave;,
+la rosse, et qu'elle y est plus emport&eacute;e
+que moi, la teigne, vu que tout le mal vient
+d'elle en c't'affaire-l&agrave;, comme vous l'allez
+voir par la suite.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je suis fort et doux, pas m&eacute;chant
+pour deux sous. Mais elle&nbsp;! oh&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! &ccedil;a
+n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre&nbsp;;
+eh bien&nbsp;! c'est plus malfaisant qu'une
+fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualit&eacute;s&nbsp;;
+elle en a, et d'importantes pour un
+commer&ccedil;ant. Mais son caract&egrave;re&nbsp;! Parlez-en
+aux alentours, et m&ecirc;me &agrave; la concierge
+qui m'a d&eacute;charg&eacute; tout &agrave; l'heure... elle vous
+en dira des nouvelles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tous les jours elle me reprochait ma
+douceur&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est moi qui ne me laisserais
+pas faire ci&nbsp;! C'est moi qui ne
+me laisserais pas faire &ccedil;a.&nbsp;&raquo; En l'&eacute;coutant,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, j'aurais eu au
+moins trois duels au pugilat par mois...</p>
+
+<p>Mme Renard l'interrompit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cause toujours&nbsp;;
+rira bien qui rira l'dernier.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il se tourna vers elle avec candeur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es
+pas en cause, toi...</p>
+
+<p>Puis, faisant de nouveau face au pr&eacute;sident&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lors je continue. Donc nous allions
+&agrave; Poissy tous les samedis soir pour y
+p&ecirc;cher d&egrave;s l'aurore du lendemain. C'est
+une habitude pour nous qu'est devenue
+une seconde nature, comme on dit. J'avais
+d&eacute;couvert, voil&agrave; trois ans cet &eacute;t&eacute;, une
+place, mais une place&nbsp;! Oh&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! &agrave;
+l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-&ecirc;tre
+dix, un trou, quoi, avec des retrous
+sous la berge, une vraie niche &agrave; poisson,
+un paradis pour le p&ecirc;cheur. Ce trou-l&agrave;,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, je pouvais le consid&eacute;rer
+comme &agrave; moi, vu que j'en &eacute;tais le
+Christophe Colomb. Tout le monde le
+savait dans le pays, tout le monde sans
+opposition. On disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Ccedil;a, c'est la place
+&agrave; Renard&nbsp;;&nbsp;&raquo; et personne n'y serait venu,
+pas m&ecirc;me M. Plumeau, qu'est connu, soit
+dit sans l'offenser, pour chiper les places
+des autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, s&ucirc;r de mon endroit, j'y revenais
+comme un propri&eacute;taire. A peine arriv&eacute;,
+le samedi, je montais dans <i>Dalila</i>, avec
+mon &eacute;pouse.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Dalila</i> c'est ma norv&eacute;gienne,
+un bateau que j'ai fait construire
+chez Fournaise, qu&eacute;que chose de l&eacute;ger et
+de s&ucirc;r.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je dis que nous montons dans
+<i>Dalila</i>, et nous allons amorcer. Pour
+amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent
+bien, les camaraux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me demanderez
+avec quoi j'amorce&nbsp;? Je n'peux pas
+r&eacute;pondre. &Ccedil;a ne touche point &agrave; l'accident&nbsp;;
+je ne peux pas r&eacute;pondre, c'est mon secret.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils
+sont plus de deux cents qui me
+l'ont demand&eacute;. On m'en a offert des petits
+verres, et des fritures, et des matelotes
+pour me faire causer&nbsp;!! Mais va voir
+s'ils viennent, les chevesnes. Ah&nbsp;! oui, on
+m'a tap&eacute; sur le ventre pour la conna&icirc;tre,
+ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi&nbsp;!...
+Pas vrai, M&eacute;lie&nbsp;?... </p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident l'interrompit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivez au fait le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;venu reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'y viens, j'y viens.
+Donc le samedi 8 juillet, parti par le train
+de cinq heures vingt-cinq, nous all&acirc;mes,
+d&egrave;s avant d&icirc;ner, amorcer comme tous les
+samedis. Le temps s'annon&ccedil;ait bien. Je
+disais &agrave; M&eacute;lie&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chouette, chouette pour
+demain&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et elle r&eacute;pondait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Ccedil;a promet.&nbsp;&raquo;
+Nous ne causons jamais plus que
+&ccedil;a ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, nous revenons d&icirc;ner. J'&eacute;tais
+content, j'avais soif. C'est cause de tout,
+m'sieu l'pr&eacute;sident. Je dis &agrave; M&eacute;lie&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tiens,
+M&eacute;lie, il fait beau, si je buvais une bouteille
+de <i>casque &agrave; m&egrave;che</i>&nbsp;&raquo;. C'est un petit vin
+blanc que nous avons baptis&eacute; comme &ccedil;a,
+parce que, si on en boit trop, il vous emp&ecirc;che
+de dormir et il remplace le casque
+&agrave; m&egrave;che. Vous comprenez. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle me r&eacute;pond&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu peux faire &agrave; ton
+id&eacute;e, mais tu s'ras encore malade&nbsp;; et tu
+ne pourras pas te lever demain.&nbsp;&raquo;&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a,
+c'&eacute;tait vrai, c'&eacute;tait sage, c'&eacute;tait prudent,
+c'&eacute;tait perspicace, je le confesse. N&eacute;anmoins,
+je ne sus pas me contenir&nbsp;; et je
+la bus ma bouteille. Tout vint de l&agrave;. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, je ne pus pas dormir. Cristi&nbsp;! je
+l'ai eu jusqu'&agrave; deux heures du matin, ce
+casque &agrave; m&egrave;che en jus de raisin. Et puis
+pouf, je m'endors, mais l&agrave; je dors &agrave; n'pas
+entendre gueuler l'ange du jugement dernier. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, ma femme me r&eacute;veille &agrave; six heures.
+Je saute du lit, j'passe vite et vite
+ma culotte et ma vareuse&nbsp;; un coup d'eau
+sur le museau et nous sautons dans <i>Dalila</i>.
+Trop tard. Quand j'arrive &agrave; mon trou,
+il &eacute;tait pris&nbsp;! Jamais &ccedil;a n'&eacute;tait arriv&eacute;,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, jamais depuis trois
+ans&nbsp;! &Ccedil;a m'a fait un effet comme si on me
+d&eacute;valisait sous mes yeux. Je dis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nom
+d'un nom, d'un nom, d'un nom&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et
+v'l&agrave; ma femme qui commence &agrave; me harceler.
+&laquo;&nbsp;Hein, ton casque &agrave; m&egrave;che&nbsp;! Va
+donc, so&ucirc;lot&nbsp;! Es-tu content, grande b&ecirc;te.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je ne disais rien&nbsp;; c'&eacute;tait vrai, tout &ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je d&eacute;barque tout de m&ecirc;me pr&egrave;s de l'endroit
+pour t&acirc;cher de profiter des restes.
+Et peut-&ecirc;tre qu'il ne prendrait rien c't
+homme&nbsp;? et qu'il s'en irait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'&eacute;tait un petit maigre, en coutil blanc,
+avec un grand chapeau de paille. Il avait
+aussi sa femme, une grosse qui faisait de
+la tapisserie derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand elle nous vit nous installer pr&egrave;s
+du lieu, v'l&agrave; qu'elle murmure&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a donc pas d'autre place sur
+la rivi&egrave;re&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la mienne, qui rageait, de r&eacute;pondre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent
+des habitudes d'un pays avant
+d'occuper les endroits r&eacute;serv&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comme je ne voulais pas d'histoires,
+je lui dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi, M&eacute;lie. Laisse faire, laisse
+faire. Nous verrons bien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, nous avions mis <i>Dalila</i> sous les
+saules, nous &eacute;tions descendus, et nous
+p&ecirc;chions, coude &agrave; coude, M&eacute;lie et moi,
+juste &agrave; c&ocirc;t&eacute; des deux autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ici, m'sieu l'pr&eacute;sident, il faut que
+j'entre dans le d&eacute;tail.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Y avait pas cinq minutes que nous
+&eacute;tions l&agrave; quand la ligne du voisin s'met
+&agrave; plonger deux fois, trois fois&nbsp;; et puis
+voil&agrave; qu'il en am&egrave;ne un, de chevesne,
+gros comme ma cuisse, un peu moins
+p't-&ecirc;tre, mais presque&nbsp;! Moi, le c&oelig;ur me
+bat&nbsp;; j'ai une sueur aux tempes, et M&eacute;lie
+qui me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Hein, pochard, l'as-tu vu,
+celui-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sur ces entrefaites, M. Bru, l'&eacute;picier
+de Poissy, un amateur de goujon, lui,
+passe en barque et me crie&nbsp;: &laquo;&nbsp;On vous a
+pris votre endroit, monsieur Renard&nbsp;?&nbsp;&raquo; Je
+lui r&eacute;ponds&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, monsieur Bru, il y a
+dans ce monde des gens pas d&eacute;licats qui
+ne savent pas les usages.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le petit coutil d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; avait l'air de ne
+pas entendre, sa femme non plus, sa
+grosse femme, un veau quoi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident interrompit une seconde
+fois&nbsp;: &laquo;&nbsp;Prenez-garde&nbsp;! Vous insultez Mme
+veuve Flam&egrave;che, ici pr&eacute;sente.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Renard s'excusa&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pardon, pardon,
+c'est la passion qui m'emporte.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, il ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; un quart
+d'heure que le petit coutil en prit encore
+un, de chevesne&nbsp;&mdash;&nbsp;et un autre presque
+par-dessus, et encore un cinq minutes
+plus tard.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et
+puis je sentais Mme Renard en &eacute;bullition&nbsp;;
+elle me lancicotait sans cesse&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! mis&egrave;re&nbsp;! crois-tu qu'il te le vole,
+ton poisson&nbsp;? Crois-tu&nbsp;? Tu ne prendras
+rien, toi, pas une grenouille, rien de rien,
+rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien
+que d'y penser.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je me disais&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Attendons midi.
+Il ira d&eacute;jeuner, ce braconnier-l&agrave;, et je la
+reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu
+l'pr&eacute;sident, je d&eacute;jeune sur les lieux tous
+les dimanches. Nous apportons les provisions
+dans <i>Dalila</i>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! ouiche. Midi sonne&nbsp;! Il avait un
+poulet dans un journal, le malfaiteur, et
+pendant qu'il mange, v'l&agrave; qu'il en prend
+encore un, de chevesne&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M&eacute;lie et moi nous cassions une cro&ucirc;te
+aussi, comme &ccedil;a, sur le pouce, presque
+rien, le c&oelig;ur n'y &eacute;tait pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, pour faire digestion, je prends
+mon journal. Tous les dimanches, comme
+&ccedil;a, je lis le <i>Gil Blas</i>, &agrave; l'ombre, au bord
+de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous
+savez bien, Colombine qu'&eacute;crit des articles
+dans le <i>Gil Blas</i>. J'avais coutume de
+faire enrager Mme Renard en pr&eacute;tendant
+la conna&icirc;tre, c'te Colombine. C'est
+pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais
+vue, n'importe, elle &eacute;crit bien&nbsp;; et
+puis elle dit des choses rudement d'aplomb
+pour une femme. Moi, elle me va, y en a
+pas beaucoup dans son genre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; donc que je commence &agrave; asticoter
+mon &eacute;pouse, mais elle se f&acirc;che tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est &agrave; ce moment qu'arrivent de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re nos deux t&eacute;moins
+que voil&agrave;, M. Ladureau et M. Durdent.
+Nous nous connaissions de vue.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le petit s'&eacute;tait remis &agrave; p&ecirc;cher. Il en
+prenait que j'en tremblais, moi. Et sa
+femme se met &agrave; dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;La place est rudement
+bonne, nous y reviendrons toujours,
+D&eacute;sir&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Moi, je me sens un froid dans le dos.
+Et Mme Renard r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang
+de poulet dans les veines.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je lui dis soudain&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tiens, j'aime
+mieux m'en aller, je ferais quelque b&ecirc;tise.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et elle me souffle, comme si elle m'e&ucirc;t
+mis un fer rouge sous le nez&nbsp;: &laquo;&nbsp;T'es pas
+un homme. V'l&agrave; qu'tu fuis, maintenant,
+que tu rends la place&nbsp;! Va donc, Bazaine&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L&agrave;, je me suis senti touch&eacute;. Cependant
+je ne bronche pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais l'autre, il l&egrave;ve une br&egrave;me, oh&nbsp;!
+jamais je n'en ai vu telle. Jamais&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et r'voil&agrave; ma femme qui se met &agrave;
+parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est
+&ccedil;a qu'on peut appeler du poisson vol&eacute;, vu
+que nous avons amorc&eacute; la place nous-m&ecirc;mes.
+Il faudrait rendre au moins l'argent
+d&eacute;pens&eacute; pour l'amorce.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Alors, la grosse au petit coutil se mit &agrave;
+dire &agrave; son tour&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est &agrave; nous que vous
+en avez, madame&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en ai aux voleurs de poisson qui
+profitent de l'argent d&eacute;pens&eacute; par les autres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est nous que vous appelez des
+voleurs de poisson&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; qu'elles s'expliquent, et puis
+qu'elles en viennent aux mots. Cristi,
+elles en savent, les gueuses, et de tap&eacute;s.
+Elles gueulaient si fort que nos deux t&eacute;moins,
+qui &eacute;taient sur l'autre berge,
+s'mettent &agrave; crier pour rigoler&nbsp;: &laquo;&nbsp;Eh&nbsp;! l&agrave;-bas,
+un peu de silence. Vous allez emp&ecirc;cher
+vos &eacute;poux de p&ecirc;cher.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le fait est que le petit coutil et moi,
+nous ne bougions pas plus que deux souches.
+Nous restions l&agrave;, le nez sur l'eau,
+comme si nous n'avions pas entendu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cristi de cristi, nous entendions bien
+pourtant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes qu'une menteuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+n'&ecirc;tes qu'une tra&icirc;n&eacute;e.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+n'&ecirc;tes qu'une roulure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes
+qu'une rouchie.&nbsp;&raquo; Et va donc, et va donc.
+Un matelot n'en sait pas plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Soudain, j'entends un bruit derri&egrave;re
+moi. Je me r'tourne. C'&eacute;tait l'autre, la
+grosse, qui tombait sur ma femme &agrave; coups
+d'ombrelle. Pan&nbsp;! pan&nbsp;! M&eacute;lie en r'&ccedil;oit
+deux. Mais elle rage, M&eacute;lie, et puis elle
+tape, quand elle rage. Elle vous attrape
+la grosse par les cheveux, et puis v'lan,
+v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient
+comme des prunes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je les aurais laiss&eacute; faire. Les
+femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas m&ecirc;ler les coups. Mais
+le petit coutil se l&egrave;ve comme un diable et
+puis il veut sauter sur ma femme. Ah&nbsp;!
+mais non&nbsp;! ah&nbsp;! mais non&nbsp;! pas de &ccedil;a, camarade.
+Moi je le re&ccedil;ois sur le bout de mon
+poing, cet oiseau-l&agrave;. Et gnon, et gnon. Un
+dans le nez, l'autre dans le ventre. Il l&egrave;ve
+les bras, il l&egrave;ve la jambe et il tombe sur
+le dos, en pleine rivi&egrave;re, juste dans l'trou.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je l'aurais rep&ecirc;ch&eacute; pour s&ucirc;r, m'sieu l'pr&eacute;sident,
+si j'avais eu le temps tout de
+suite. Mais, pour comble, la grosse prenait
+le dessus, et elle vous tripotait M&eacute;lie
+de la belle fa&ccedil;on. Je sais bien que j'aurais
+pas d&ucirc; la secourir pendant que l'autre
+buvait son coup. Mais je ne pensais pas
+qu'il se serait noy&eacute;. Je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bah&nbsp;!
+&ccedil;a le rafra&icirc;chira&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je cours donc aux femmes pour les s&eacute;parer.
+Et j'en re&ccedil;ois des gnons, des coups
+d'ongles et des coups de dents. Cristi,
+quelles rosses&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, il me fallut bien cinq minutes,
+peut-&ecirc;tre dix, pour s&eacute;parer ces deux
+crampons-l&agrave;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme
+comme un lac. Et les autres l&agrave;-bas
+qui criaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rep&ecirc;chez-le, rep&ecirc;chez-le.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est bon &agrave; dire, &ccedil;a, mais je ne sais pas
+nager moi, et plonger encore moins, pour
+s&ucirc;r&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin le barragiste est venu et deux
+messieurs avec des gaffes, &ccedil;a avait bien
+dur&eacute; un grand quart d'heure. On l'a retrouv&eacute;
+au fond du trou, sous huit pieds
+d'eau, comme j'avais dit, mais il y &eacute;tait,
+le petit coutil&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; les faits tels que je les jure. Je
+suis innocent, sur l'honneur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les t&eacute;moins ayant d&eacute;pos&eacute; dans le m&ecirc;me
+sens, le pr&eacute;venu fut acquitt&eacute;.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="SAUVEE"></a><br>
+<h2>SAUV&Eacute;E</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Elle entra comme une balle qui cr&egrave;ve
+une vitre, la petite marquise de Rennedon,
+et elle se mit &agrave; rire avant de parler, &agrave; rire
+aux larmes comme elle avait fait un mois
+plus t&ocirc;t en annon&ccedil;ant &agrave; son amie qu'elle
+avait tromp&eacute; le marquis pour se venger,
+rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il &eacute;tait vraiment trop b&ecirc;te et
+trop jaloux.</p>
+
+<p>La petite baronne de Grangerie avait
+jet&eacute; sur son canap&eacute; le livre qu'elle lisait et
+elle regardait Annette avec curiosit&eacute;, riant
+d&eacute;j&agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Enfin elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as encore fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... ma ch&egrave;re... ma ch&egrave;re... C'est
+trop dr&ocirc;le... trop dr&ocirc;le..., figure-toi... je
+suis sauv&eacute;e&nbsp;!... sauv&eacute;e&nbsp;!... sauv&eacute;e&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment sauv&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, sauv&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De mon mari, ma ch&egrave;re, sauv&eacute;e&nbsp;! D&eacute;livr&eacute;e&nbsp;!
+libre&nbsp;! libre&nbsp;! libre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment libre&nbsp;? En quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En quoi&nbsp;! Le divorce&nbsp;! Oui, le divorce&nbsp;!
+Je tiens le divorce&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es divorc&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas encore, que tu es sotte&nbsp;! On
+ne divorce pas en trois heures&nbsp;! Mais j'ai
+des preuves... des preuves... des preuves
+qu'il me trompe... un flagrant d&eacute;lit... songe... un
+flagrant d&eacute;lit... je le tiens...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh, dis-moi &ccedil;a&nbsp;! Alors il te trompait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... c'est-&agrave;-dire non... oui et non...
+je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves,
+c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment as-tu fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment j'ai fait&nbsp;?... Voil&agrave;&nbsp;! Oh&nbsp;! j'ai
+&eacute;t&eacute; forte, rudement forte. Depuis trois
+mois il &eacute;tait devenu odieux, tout &agrave; fait
+odieux, brutal, grossier, despote, ignoble
+enfin. Je me suis dit&nbsp;: &Ccedil;a ne peut pas durer,
+il me faut le divorce&nbsp;! Mais comment&nbsp;?
+&Ccedil;a n'&eacute;tait pas facile. J'ai essay&eacute; de me
+faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me
+contrariait du matin au soir, me for&ccedil;ait
+&agrave; sortir quand je ne voulais pas, &agrave; rester
+chez moi quand je d&eacute;sirais d&icirc;ner en ville&nbsp;;
+il me rendait la vie insupportable d'un
+bout &agrave; l'autre de la semaine, mais il ne
+me battait pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, j'ai t&acirc;ch&eacute; de savoir s'il avait une
+ma&icirc;tresse. Oui, il en avait une, mais il
+prenait mille pr&eacute;cautions pour aller chez
+elle. Ils &eacute;taient imprenables ensemble.
+Alors, devine ce que j'ai fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne devine pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tu ne devinerais jamais. J'ai pri&eacute;
+mon fr&egrave;re de me procurer une photographie
+de cette fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De la ma&icirc;tresse de ton mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. &Ccedil;a a co&ucirc;t&eacute; quinze louis &agrave; Jacques,
+le prix d'un soir, de sept heures &agrave;
+minuit, d&icirc;ner compris, trois louis l'heure.
+Il a obtenu la photographie par-dessus le
+march&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me semble qu'il aurait pu l'avoir
+&agrave; moins en usant d'une ruse quelconque
+et sans... sans... sans &ecirc;tre oblig&eacute; de prendre
+en m&ecirc;me temps l'original.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! elle est jolie. &Ccedil;a ne d&eacute;plaisait
+pas &agrave; Jacques. Et puis moi j'avais besoin
+de d&eacute;tails sur elle, de d&eacute;tails physiques
+sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint,
+sur mille choses enfin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vas voir. Quand j'ai connu tout
+ce que je voulais savoir, je me suis rendue
+chez un... comment dirais-je... chez
+un homme d'affaires... tu sais... de ces
+hommes qui font des affaires de toute
+sorte... de toute nature... des agents de...
+de... de publicit&eacute; et de complicit&eacute;... de
+ces hommes... enfin tu comprends.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, &agrave; peu pr&egrave;s. Et tu lui as dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui ai dit, en lui montrant la photographie
+de Clarisse (elle s'appelle Clarisse)&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Monsieur, il me faut une femme
+de chambre qui ressemble &agrave; &ccedil;a. Je la veux
+jolie, &eacute;l&eacute;gante, fine, propre. Je la paierai
+ce qu'il faudra. Si &ccedil;a me co&ucirc;te dix mille
+francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin
+plus de trois mois.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il avait l'air tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, cet homme. Il
+demanda&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame la veut-elle irr&eacute;prochable&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je rougis, et je balbutiai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais oui,
+comme probit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;... Et... comme m&oelig;urs...&nbsp;&raquo;
+Je n'osai pas r&eacute;pondre. Je fis seulement
+un signe de t&ecirc;te qui voulait dire&nbsp;: non.
+Puis, tout &agrave; coup, je compris qu'il avait
+un horrible soup&ccedil;on, et je m'&eacute;criai, perdant
+l'esprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur... c'est pour
+mon mari... qui me trompe... qui me
+trompe en ville... et je veux... je veux
+qu'il me trompe chez moi... vous comprenez...
+pour le surprendre...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, l'homme se mit &agrave; rire. Et je
+compris &agrave; son regard qu'il m'avait rendu
+son estime. Il me trouvait m&ecirc;me tr&egrave;s forte.
+J'aurais bien pari&eacute; qu'&agrave; ce moment-l&agrave; il
+avait envie de me serrer la main.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dans huit jours, Madame,
+j'aurai votre affaire. Et nous changerons
+de sujet s'il le faut. Je r&eacute;ponds du succ&egrave;s.
+Vous ne me payerez qu'apr&egrave;s r&eacute;ussite.
+Ainsi cette photographie repr&eacute;sente la
+ma&icirc;tresse de monsieur votre mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Une belle personne, une fausse maigre.
+Et quel parfum&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je ne comprenais pas&nbsp;; je r&eacute;p&eacute;tai&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment,
+quel parfum&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il sourit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, madame, le parfum
+est essentiel pour s&eacute;duire un homme&nbsp;; car
+cela lui donne des ressouvenirs inconscients
+qui le disposent &agrave; l'action&nbsp;; le parfum &eacute;tablit
+des confusions obscures dans son esprit,
+le trouble et l'&eacute;nerve en lui rappelant ses
+plaisirs. Il faudrait t&acirc;cher de savoir aussi
+ce que monsieur votre mari a l'habitude de
+manger quand il d&icirc;ne avec cette dame. Vous
+pourriez lui servir les m&ecirc;mes plats le soir
+o&ugrave; vous le pincerez. Oh&nbsp;! nous le tenons,
+Madame, nous le tenons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je m'en allai enchant&eacute;e. J'&eacute;tais tomb&eacute;e
+l&agrave; vraiment sur un homme tr&egrave;s intelligent.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Trois jours plus tard, je vis arriver
+chez moi une grande fille brune, tr&egrave;s belle,
+avec l'air modeste et hardi en m&ecirc;me temps,
+un singulier air de rou&eacute;e. Elle fut tr&egrave;s
+convenable avec moi. Comme je ne savais
+trop qui c'&eacute;tait, je l'appelais &laquo;&nbsp;mademoiselle&nbsp;&raquo;&nbsp;;
+alors, elle me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame
+peut m'appeler Rose tout court.&nbsp;&raquo; Nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; causer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, Rose, vous savez pourquoi
+vous venez ici&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en doute, Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Fort bien, ma fille... et cela ne
+vous... ennuie pas trop&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame, c'est le huiti&egrave;me divorce
+que je fais&nbsp;; j'y suis habitu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors parfait. Vous faut-il longtemps
+pour r&eacute;ussir&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame, cela d&eacute;pend tout &agrave; fait
+du temp&eacute;rament de Monsieur. Quand j'aurai
+vu Monsieur cinq minutes en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+je pourrai r&eacute;pondre exactement &agrave;
+Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le verrez tout &agrave; l'heure, mon
+enfant. Mais je vous pr&eacute;viens qu'il n'est
+pas beau.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela ne me fait rien, Madame. J'en
+ai s&eacute;par&eacute; d&eacute;j&agrave; de tr&egrave;s laids. Mais je demanderai
+&agrave; Madame si elle s'est inform&eacute;e
+du parfum.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma bonne Rose,&nbsp;&mdash;&nbsp;la verveine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup
+cette odeur-l&agrave;&nbsp;! Madame peut-elle
+me dire aussi si la ma&icirc;tresse de Monsieur
+porte du linge de soie&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon enfant&nbsp;: de la batiste avec
+dentelles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! alors, c'est une personne
+comme il faut. Le linge de soie commence &agrave;
+devenir commun.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est tr&egrave;s vrai, ce que vous dites
+l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, Madame, je vais prendre
+mon service.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle prit son service, en effet, imm&eacute;diatement,
+comme si elle n'e&ucirc;t fait que cela
+toute sa vie.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une heure plus tard mon mari rentrait,
+Rose ne leva m&ecirc;me pas les yeux sur lui,
+mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle
+sentait d&eacute;j&agrave; la verveine &agrave; plein nez. Au
+bout de cinq minutes elle sortit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il me demanda aussit&ocirc;t&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est que cette fille-l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... ma nouvelle femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; l'avez-vous trouv&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la baronne de Grangerie qui
+me l'a donn&eacute;e, avec les meilleurs renseignements.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! elle est assez jolie&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous trouvez&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui... pour une femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'&eacute;tais ravie. Je sentais qu'il mordait
+d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le soir m&ecirc;me, Rose me disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+puis maintenant promettre &agrave; Madame que
+&ccedil;a ne durera pas plus de quinze jours.
+Monsieur est tr&egrave;s facile&nbsp;! </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous avez d&eacute;j&agrave; essay&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Madame&nbsp;; mais &ccedil;a se voit
+au premier coup d'&oelig;il. Il a d&eacute;j&agrave; envie
+de m'embrasser en passant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+moi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne vous a rien dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Madame, il m'a seulement
+demand&eacute; mon nom... pour entendre le
+son de ma voix.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s bien, ma bonne Rose. Allez
+le plus vite que vous pourrez.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Que Madame ne craigne rien. Je
+ne r&eacute;sisterai que le temps n&eacute;cessaire pour
+ne pas me d&eacute;pr&eacute;cier.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Au bout de huit jours, mon mari ne sortait
+presque plus. Je le voyais r&ocirc;der toute
+l'apr&egrave;s-midi dans la maison&nbsp;; et ce qu'il y
+avait de plus significatif dans son affaire,
+c'est qu'il ne m'emp&ecirc;chait plus de sortir.
+Et moi j'&eacute;tais dehors toute la journ&eacute;e...
+pour... pour le laisser libre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le neuvi&egrave;me jour, comme Rose me
+d&eacute;shabillait, elle me dit d'un air timide&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est fait, Madame, de ce matin.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je fus un peu surprise, un rien &eacute;mue
+m&ecirc;me, non de la chose, mais plut&ocirc;t de la
+mani&egrave;re dont elle me l'avait dite. Je balbutiai&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Et...
+et... &ccedil;a c'est bien pass&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tr&egrave;s bien, Madame. Depuis
+trois jours d&eacute;j&agrave; il me pressait, mais je ne
+voulais pas aller trop vite. Madame me
+pr&eacute;viendra du moment o&ugrave; elle d&eacute;sire le
+flagrant d&eacute;lit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma fille. Tenez&nbsp;!... prenons
+jeudi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai
+rien jusque-l&agrave; pour tenir Monsieur
+en &eacute;veil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes s&ucirc;re de ne pas manquer&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, Madame, tr&egrave;s s&ucirc;re. Je vais
+allumer Monsieur dans les grands prix, de
+fa&ccedil;on &agrave; le faire donner juste &agrave; l'heure que
+Madame voudra bien me d&eacute;signer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Prenons cinq heures, ma bonne
+Rose.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va pour cinq heures, Madame&nbsp;;
+et &agrave; quel endroit&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... dans ma chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Soit, dans la chambre de Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, ma ch&eacute;rie, tu comprends ce que
+j'ai fait. J'ai &eacute;t&eacute; chercher papa et maman
+d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le
+pr&eacute;sident, et puis M. Raplet, le juge, l'ami
+de mon mari. Je ne les ai pas pr&eacute;venus
+de ce que j'allais leur montrer. Je les ai
+fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'&agrave; la porte de ma chambre. J'ai attendu
+cinq heures, cinq heures juste. Oh&nbsp;!
+comme mon c&oelig;ur battait. J'avais fait
+monter aussi le concierge pour avoir un
+t&eacute;moin de plus&nbsp;! Et puis... et puis, au moment
+o&ugrave; la pendule commence &agrave; sonner,
+pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! ah&nbsp;! &ccedil;a y &eacute;tait en plein... en plein...
+ma ch&egrave;re... Oh&nbsp;! quelle t&ecirc;te&nbsp;!... si tu avais
+vu sa t&ecirc;te&nbsp;!... Et il s'est retourn&eacute;... l'imb&eacute;cile&nbsp;?
+Ah&nbsp;! qu'il &eacute;tait dr&ocirc;le... Je riais, je
+riais... Et papa qui s'est f&acirc;ch&eacute;, qui voulait
+battre mon mari... Et le concierge, un bon
+serviteur, qui l'aidait &agrave; se rhabiller... devant
+nous... devant nous... Il boutonnait
+ses bretelles... que c'&eacute;tait farce&nbsp;!... Quant
+&agrave; Rose, parfaite&nbsp;! absolument parfaite...
+Elle pleurait... elle pleurait tr&egrave;s bien. C'est
+une fille pr&eacute;cieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et me voici... Je suis venue tout de
+suite te raconter la chose... tout de suite.
+Je suis libre. Vive le divorce&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; danser au milieu du
+salon, tandis que la petite baronne, songeuse
+et contrari&eacute;e, murmurait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi ne m'as-tu pas invit&eacute;e &agrave;
+voir &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="CLOCHETTE"></a><br>
+<h2>CLOCHETTE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Sont-ils &eacute;tranges, ces anciens souvenirs
+qui vous hantent sans qu'on puisse se
+d&eacute;faire d'eux&nbsp;!</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; est si vieux, si vieux que je ne
+saurais comprendre comment il est rest&eacute;
+si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu
+depuis tant de choses sinistres, &eacute;mouvantes
+ou terribles, que je m'&eacute;tonne de ne
+pouvoir passer un jour, un seul jour, sans
+que la figure de la m&egrave;re Clochette ne se
+retrace devant mes yeux, telle que je la
+connus, autrefois, voil&agrave; si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une vieille couturi&egrave;re qui venait
+une fois par semaine, tous les mardis,
+raccommoder le linge chez mes parents.
+Mes parents habitaient une de ces demeures
+de campagne appel&eacute;es ch&acirc;teaux, et qui sont
+simplement d'antiques maisons &agrave; toit aigu,
+dont d&eacute;pendent quatre ou cinq fermes
+group&eacute;es autour.</p>
+
+<p>Le village, un gros village, un bourg,
+apparaissait &agrave; quelques centaines de m&egrave;tres,
+serr&eacute; autour de l'&eacute;glise, une &eacute;glise
+de briques rouges devenues noires avec le
+temps.</p>
+
+<p>Donc, tous les mardis, la m&egrave;re Clochette
+arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussit&ocirc;t
+dans la lingerie se mettre au travail.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une haute femme maigre, barbue,
+ou plut&ocirc;t poilue, car elle avait de la barbe
+sur toute la figure, une barbe surprenante,
+inattendue, pouss&eacute;e par bouquets
+invraisemblables, par touffes fris&eacute;es qui
+semblaient sem&eacute;es par un fou &agrave; travers ce
+grand visage de gendarme en jupes. Elle
+en avait sur le nez, sous le nez, autour du
+nez, sur le menton, sur les joues&nbsp;; et ses
+sourcils d'une &eacute;paisseur et d'une longueur
+extravagantes, tout gris, touffus, h&eacute;riss&eacute;s,
+avaient tout &agrave; fait l'air d'une paire de
+moustaches plac&eacute;es l&agrave; par erreur.</p>
+
+<p>Elle boitait, non pas comme boitent les
+estropi&eacute;s ordinaires, mais comme un navire
+&agrave; l'ancre. Quand elle posait sur sa
+bonne jambe son grand corps osseux et
+d&eacute;vi&eacute;, elle semblait prendre son &eacute;lan pour
+monter sur une vague monstrueuse, puis,
+tout &agrave; coup, elle plongeait comme pour
+dispara&icirc;tre dans un ab&icirc;me, elle s'enfon&ccedil;ait
+dans le sol. Sa marche &eacute;veillait bien l'id&eacute;e
+d'une temp&ecirc;te, tant elle se balan&ccedil;ait en
+m&ecirc;me temps&nbsp;; et sa t&ecirc;te toujours coiff&eacute;e
+d'un &eacute;norme bonnet blanc, dont les rubans
+lui flottaient dans le dos, semblait traverser
+l'horizon, du nord au sud et du
+sud au nord, &agrave; chacun de ses mouvements.</p>
+
+<p>J'adorais cette m&egrave;re Clochette. Aussit&ocirc;t
+lev&eacute; je montais dans la lingerie o&ugrave; je la
+trouvais install&eacute;e &agrave; coudre, une chaufferette
+sous les pieds. D&egrave;s que j'arrivais,
+elle me for&ccedil;ait &agrave; prendre cette chaufferette
+et &agrave; m'asseoir dessus pour ne pas
+m'enrhumer dans cette vaste pi&egrave;ce froide,
+plac&eacute;e sous le toit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a te tire le sang de la gorge, disait-elle.</p>
+
+<p>Elle me contait des histoires, tout en
+reprisant le linge avec ses longs doigts
+crochus, qui &eacute;taient vifs&nbsp;; ses yeux derri&egrave;re
+ses lunettes aux verres grossissants, car
+l'&acirc;ge avait affaibli sa vue, me paraissaient
+&eacute;normes, &eacute;trangement profonds, doubles.</p>
+
+<p>Elle avait, autant que je puis me rappeler
+les choses qu'elle me disait et dont
+mon c&oelig;ur d'enfant &eacute;tait remu&eacute;, une &acirc;me
+magnanime de pauvre femme. Elle voyait
+gros et simple. Elle me contait les &eacute;v&eacute;nements
+du bourg, l'histoire d'une vache
+qui s'&eacute;tait sauv&eacute;e de l'&eacute;table et qu'on avait
+retrouv&eacute;e, un matin, devant le moulin de
+Prosper Malet, regardant tourner les ailes
+de bois, ou l'histoire d'un &oelig;uf de poule
+d&eacute;couvert dans le clocher de l'&eacute;glise sans
+qu'on e&ucirc;t jamais compris quelle b&ecirc;te &eacute;tait
+venue le pondre l&agrave;, ou l'histoire du chien
+de Jean-Jean Pilas, qui avait &eacute;t&eacute; reprendre
+&agrave; dix lieues du village la culotte de son
+ma&icirc;tre vol&eacute;e par un passant tandis qu'elle
+s&eacute;chait devant la porte apr&egrave;s une course &agrave;
+la pluie. Elle me contait ces na&iuml;ves aventures
+de telle fa&ccedil;on qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames
+inoubliables, de po&egrave;mes grandioses et myst&eacute;rieux&nbsp;;
+et les contes ing&eacute;nieux invent&eacute;s
+par des po&egrave;tes et que me narrait ma m&egrave;re,
+le soir, n'avaient point cette saveur, cette
+ampleur, cette puissance des r&eacute;cits de la
+paysanne.</p>
+
+<p>Or, un mardi, comme j'avais pass&eacute; toute
+la matin&eacute;e &agrave; &eacute;couter la m&egrave;re Clochette, je
+voulus remonter pr&egrave;s d'elle, dans la journ&eacute;e,
+apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; cueillir des noisettes
+avec le domestique, au bois des Hallets,
+derri&egrave;re la ferme de Noirpr&eacute;. Je me rappelle
+tout cela aussi nettement que les
+choses d'hier.</p>
+
+<p>Or, en ouvrant la porte de la lingerie,
+j'aper&ccedil;us la vieille couturi&egrave;re &eacute;tendue sur
+le sol, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa chaise, la face par terre,
+les bras allong&eacute;s, tenant encore son
+aiguille d'une main, et de l'autre, une de
+mes chemises. Une de ses jambes, dans un
+bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait
+sous sa chaise&nbsp;; et les lunettes brillaient
+au pied de la muraille, ayant roul&eacute;
+loin d'elle.</p>
+
+<p>Je me sauvai en poussant des cris aigus.
+On accourut&nbsp;; et j'appris au bout de quelques
+minutes que la m&egrave;re Clochette &eacute;tait
+morte.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire l'&eacute;motion profonde,
+poignante, terrible, qui crispa mon c&oelig;ur
+d'enfant. Je descendis &agrave; petits pas dans le
+salon et j'allai me cacher dans un coin
+sombre, au fond d'une immense et antique
+berg&egrave;re o&ugrave; je me mis &agrave; genoux pour pleurer.
+Je restai l&agrave; longtemps sans doute,
+car la nuit vint.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entra avec une lampe,
+mais on ne me vit pas et j'entendis mon
+p&egrave;re et ma m&egrave;re causer avec le m&eacute;decin,
+dont je reconnus la voix.</p>
+
+<p>On l'avait &eacute;t&eacute; chercher bien vite et il expliquait
+les causes de l'accident. Je n'y compris
+rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et
+accepta un verre de liqueur avec un biscuit.</p>
+
+<p>Il parlait toujours&nbsp;; et ce qu'il dit alors
+me reste et me restera grav&eacute; dans l'&acirc;me
+jusqu'&agrave; ma mort&nbsp;! Je crois que je puis reproduire
+m&ecirc;me presque absolument les
+termes dont il se servit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! disait-il, la pauvre femme&nbsp;! ce
+fut ici ma premi&egrave;re cliente. Elle se cassa
+la jambe le jour de mon arriv&eacute;e et je n'avais
+pas eu le temps de me laver les mains en
+descendant de la diligence quand on vint
+me qu&eacute;rir en toute h&acirc;te, car c'&eacute;tait grave,
+tr&egrave;s grave.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle avait dix-sept ans, et c'&eacute;tait une tr&egrave;s
+belle fille, tr&egrave;s belle, tr&egrave;s belle&nbsp;! L'aurait-on
+cru&nbsp;? Quant &agrave; son histoire, je ne l'ai jamais
+dite&nbsp;; et personne hors moi et un autre qui
+n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue.
+Maintenant qu'elle est morte, je puis &ecirc;tre
+moins discret.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A cette &eacute;poque-l&agrave; venait de s'installer,
+dans le bourg, un jeune aide instituteur
+qui avait une jolie figure et une belle taille
+de sous-officier. Toutes les filles lui couraient
+apr&egrave;s, et il faisait le d&eacute;daigneux,
+ayant grand'peur d'ailleurs du ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+son sup&eacute;rieur, le p&egrave;re Grabu, qui
+n'&eacute;tait pas bien lev&eacute; tous les jours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&egrave;re Grabu employait d&eacute;j&agrave; comme
+couturi&egrave;re la belle Hortense, qui vient de
+mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard
+Clochette, apr&egrave;s son accident. L'aide instituteur
+distingua cette belle fillette, qui fut
+sans doute flatt&eacute;e d'&ecirc;tre choisie par cet
+imprenable conqu&eacute;rant&nbsp;; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier
+rendez-vous, dans le grenier de l'&eacute;cole, &agrave;
+la fin d'un jour de couture, la nuit venue.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle fit donc semblant de rentrer chez
+elle, mais au lieu de descendre l'escalier
+en sortant de chez les Grabu, elle le monta,
+et alla se cacher dans le foin, pour attendre
+son amoureux. Il l'y rejoignit bient&ocirc;t, et
+il commen&ccedil;ait &agrave; lui conter fleurette, quand
+la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau
+et le ma&icirc;tre d'&eacute;cole parut et demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faites l&agrave; haut,
+Sigisbert&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur,
+affol&eacute;, r&eacute;pondit stupidement&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;J'&eacute;tais mont&eacute; me reposer un peu sur
+les bottes, monsieur Grabu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce grenier &eacute;tait tr&egrave;s grand, tr&egrave;s vaste,
+absolument noir&nbsp;; et Sigisbert poussait vers
+le fond la jeune fille effar&eacute;e, en r&eacute;p&eacute;tant&nbsp;:
+Allez l&agrave;-bas, cachez-vous. Je vais perdre
+ma place, sauvez-vous, cachez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole entendant murmurer,
+reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes donc pas seul ici&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui, monsieur Grabu&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais non, puisque vous parlez.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous jure que oui, monsieur
+Grabu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ce que je vais savoir, reprit le
+vieux&nbsp;; et fermant la porte &agrave; double tour,
+il descendit chercher une chandelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors le jeune homme, un l&acirc;che comme
+on en trouve souvent, perdit la t&ecirc;te et il
+r&eacute;p&eacute;tait, para&icirc;t-il, devenu furieux tout &agrave;
+coup&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais cachez-vous, qu'il ne vous
+trouve pas. Vous allez me mettre sans pain
+pour toute ma vie. Vous allez briser ma
+carri&egrave;re... Cachez-vous donc&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On entendait la clef qui tournait de
+nouveau dans la serrure.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Hortense courut &agrave; la lucarne qui donnait
+sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et r&eacute;solue&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous viendrez me ramasser quand il
+sera parti, dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et elle sauta.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&egrave;re Grabu ne trouva personne et
+redescendit, fort surpris.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert
+entrait, chez moi et me contait son aventure.
+La jeune fille &eacute;tait rest&eacute;e au pied du
+mur incapable de se lever, &eacute;tant tomb&eacute;e
+de deux &eacute;tages. J'allai la chercher avec
+lui. Il pleuvait &agrave; verse, et j'apportai chez
+moi cette malheureuse dont la jambe droite
+&eacute;tait bris&eacute;e &agrave; trois places, et dont les os
+avaient crev&eacute; les chairs. Elle ne se plaignait
+pas et disait seulement avec une
+admirable r&eacute;signation. &laquo;&nbsp;Je suis punie,
+bien punie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je fis venir du secours et les parents de
+l'ouvri&egrave;re, &agrave; qui je contai la fable d'une
+voiture emport&eacute;e qui l'avait renvers&eacute;e et
+estropi&eacute;e devant ma porte.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On me crut, et la gendarmerie chercha
+en vain, pendant un mois, l'auteur de cet
+accident.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave;&nbsp;! Et je dis que cette femme fut
+une h&eacute;ro&iuml;ne, de la race de celles qui accomplissent
+les plus belles actions historiques.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut l&agrave; son seul amour. Elle est morte
+vierge. C'est une martyre, une grande &acirc;me,
+une D&eacute;vou&eacute;e sublime&nbsp;! Et si je ne l'admirais
+pas absolument je ne vous aurais pas
+cont&eacute; cette histoire, que je n'ai jamais
+voulu dire &agrave; personne pendant sa vie, vous
+comprenez pourquoi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin s'&eacute;tait tu. Maman pleurait.
+Papa pronon&ccedil;a quelques mots que je ne
+saisis pas bien&nbsp;; puis ils s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Et je restai &agrave; genoux sur ma berg&egrave;re,
+sanglotant, pendant que j'entendais un
+bruit &eacute;trange de pas lourds et de heurts
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>On emportait le corps de Clochette.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_MARQUIS"></a><br>
+<h2>LE MARQUIS DE FUMEROL</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Roger de Tourneville, au milieu du
+cercle de ses amis, parlait, &agrave; cheval sur
+une chaise, il tenait un cigare &agrave; la main,
+et, de temps en temps aspirait et soufflait
+un petit nuage de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>... Nous &eacute;tions &agrave; table quand on apporta
+une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez
+bien papa qui croit faire l'int&eacute;rim du Roy,
+en France. Moi, je l'appelle don Quichotte
+parce qu'il s'est battu pendant douze ans
+contre le moulin &agrave; vent de la R&eacute;publique
+sans bien savoir si c'&eacute;tait au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orl&eacute;ans.
+Aujourd'hui il tient la lance au nom des
+Orl&eacute;ans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux.
+Dans tous les cas, papa se croit le premier
+gentilhomme de France, le plus connu, le
+plus influent, le chef du parti&nbsp;; et comme
+il est s&eacute;nateur inamovible il consid&egrave;re les
+Rois des environs comme ayant des tr&ocirc;nes
+peu s&ucirc;rs.</p>
+
+<p>Quant &agrave; maman, c'est l'&acirc;me de papa,
+c'est l'&acirc;me de la royaut&eacute; et de la religion,
+le bras droit de Dieu sur terre, et le fl&eacute;au
+des mal-pensants.</p>
+
+<p>Donc on apporta une lettre pendant que
+nous &eacute;tions &agrave; table. Papa l'ouvrit, la lut&nbsp;;
+puis il regarda maman et lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ton
+fr&egrave;re est &agrave; l'article de la mort.&nbsp;&raquo; Maman
+p&acirc;lit. Presque jamais on ne parlait de mon
+oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais
+pas du tout. Je savais seulement
+par la voix publique qu'il avait men&eacute; et
+menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mang&eacute; sa fortune avec un nombre
+incalculable de femmes, il n'avait conserv&eacute;
+que deux ma&icirc;tresses, avec lesquelles il
+vivait dans un petit appartement, rue des
+Martyrs.</p>
+
+<p>Ancien pair de France, ancien colonel
+de cavalerie, il ne croyait, disait-on,
+ni &agrave; Dieu ni &agrave; diable. Doutant donc de
+la vie future, il avait abus&eacute;, de toutes les
+fa&ccedil;ons, de la vie pr&eacute;sente&nbsp;; et il &eacute;tait
+devenu la plaie vive du c&oelig;ur de maman.</p>
+
+<p>Elle dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Donnez-moi cette lettre,
+Paul.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle eut fini de la lire, je la demandai
+&agrave; mon tour. La voici&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le comte, je croi devoir
+vou faire asavoir que votre b&ocirc;fr&egrave;re le marqui
+de Fumerold, va mourir. Peut &ecirc;tre
+voudr&eacute; vous prendre des disposition, et ne
+pas oubli&eacute; que je vous ai pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Votre servante,</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M&Eacute;LANI.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Papa murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il faut aviser. Dans
+ma situation, je dois veiller sur les derniers
+moments de votre fr&egrave;re.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Maman reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais faire chercher
+l'abb&eacute; Poivron et lui demander conseil.
+Puis j'irai trouver mon fr&egrave;re avec l'abb&eacute; et
+Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut
+pas vous compromettre. Une femme peut
+faire et doit faire ces choses-l&agrave;. Mais pour
+un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait
+beau jeu &agrave; se servir contre vous de la plus
+louable de vos actions.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, dit mon p&egrave;re.
+Faites suivant votre inspiration, ma ch&egrave;re
+amie.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, l'abb&eacute; Poivron
+entrait dans le salon, et la situation
+fut expos&eacute;e, analys&eacute;e, discut&eacute;e sous toutes
+ses faces.</p>
+
+<p>Si le marquis de Fumerol, un des
+grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assur&eacute;ment
+serait terrible pour la noblesse en g&eacute;n&eacute;ral
+et pour le comte de Tourneville en particulier.
+Les libre-penseurs triompheraient.
+Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois&nbsp;; le nom de ma
+m&egrave;re serait tra&icirc;n&eacute; dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes&nbsp;; celui de
+mon p&egrave;re &eacute;clabouss&eacute;. Il &eacute;tait impossible
+qu'une pareille chose arriv&acirc;t.</p>
+
+<p>Donc une croisade fut imm&eacute;diatement
+d&eacute;cid&eacute;e qui serait conduite par l'abb&eacute; Poivron,
+petit pr&ecirc;tre gras et propre, vaguement
+parfum&eacute;, un vrai vicaire de grande
+&eacute;glise dans un quartier noble et riche.</p>
+
+<p>Un landau fut attel&eacute; et nous voici partis
+tous trois, maman, le cur&eacute; et moi, pour
+administrer mon oncle.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; qu'on verrait d'abord
+Mme M&eacute;lanie, auteur de la lettre et qui devait
+&ecirc;tre la concierge ou la servante de mon
+oncle.</p>
+
+<p>Je descendis en &eacute;claireur devant une
+maison &agrave; sept &eacute;tages et j'entrai dans un
+couloir sombre o&ugrave; j'eus beaucoup de mal &agrave;
+d&eacute;couvrir le trou obscur du portier. Cet
+homme me toisa avec m&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Je demandai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame M&eacute;lanie, s'il
+vous pla&icirc;t&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Connais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, j'ai re&ccedil;u une lettre d'elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est possible, mais connais pas. C'est
+quelque entretenue que vous demandez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, une bonne, probablement. Elle
+m'a &eacute;crit pour une place.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une bonne&nbsp;?... Une bonne&nbsp;?... P't-&ecirc;tre
+la celle au marquis. Allez voir, cinti&egrave;me &agrave;
+gauche.</p>
+
+<p>Du moment que je ne demandais pas
+une entretenue, il &eacute;tait devenu plus aimable
+et il vint jusqu'au couloir. C'&eacute;tait un grand
+maigre avec des favoris blancs, un air
+bedeau et des gestes majestueux.</p>
+
+<p>Je grimpai en courant un long lima&ccedil;on
+poisseux d'escalier dont je n'osais toucher
+la rampe et je frappai trois coups discrets,
+&agrave; la porte de gauche du cinqui&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>Elle s'ouvrit aussit&ocirc;t&nbsp;; et une femme malpropre,
+&eacute;norme, se trouva devant moi
+barrant l'entr&eacute;e de ses bras ouverts qui
+s'appuyaient aux deux portants.</p>
+
+<p>Elle grogna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Qu'est-ce que vous demandez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes madame M&eacute;lanie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis le vicomte de Tourneville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah bon&nbsp;! Entrez.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que... maman est en bas avec
+un pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah bon... Allez les chercher. Mais
+prenez garde au portier.</p>
+
+<p>Je descendis et je remontai avec maman
+que suivait l'abb&eacute;. Il me sembla que j'entendais
+d'autres pas derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes dans la cuisine,
+M&eacute;lanie nous offrit des chaises et nous
+nous ass&icirc;mes tous les quatre pour d&eacute;lib&eacute;rer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est bien bas&nbsp;? demanda maman.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah oui, madame, il n'en a pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce qu'il semble dispos&eacute; &agrave; recevoir
+la visite d'un pr&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... je ne crois pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puis-je le voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... oui... madame... seulement...
+seulement... ces demoiselles sont aupr&egrave;s de
+lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelles demoiselles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... mais... ses bonnes amies donc.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;!</p>
+
+<p>Maman &eacute;tait devenue toute rouge.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Poivron avait baiss&eacute; les yeux.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait &agrave; m'amuser et je dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si j'entrais le premier&nbsp;? Je verrai
+comment il me recevra et je pourrai peut-&ecirc;tre
+pr&eacute;parer son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Maman, qui n'y entendait pas malice,
+r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>Mais une porte s'ouvrit quelque part et
+une voix, une voix de femme cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&eacute;lanie&nbsp;!</p>
+
+<p>La grosse bonne s'&eacute;lan&ccedil;a, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'omelette, bien vite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans une minute, mamzelle.</p>
+
+<p>Et revenant vers nous, elle expliqua cet
+appel&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est une omelette au fromage qu'elles
+m'ont command&eacute;e pour deux heures comme
+collation.</p>
+
+<p>Et tout de suite elle cassa les &oelig;ufs dans
+un saladier et se mit &agrave; les battre avec
+ardeur.</p>
+
+<p>Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la
+sonnette afin d'annoncer mon arriv&eacute;e officielle.</p>
+
+<p>M&eacute;lanie m'ouvrit, me fit asseoir dans
+une antichambre, alla dire &agrave; mon oncle
+que j'&eacute;tais l&agrave;, puis revint me prier d'entrer.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; se cacha derri&egrave;re la porte pour
+para&icirc;tre au premier signe.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, je fus surpris en voyant
+mon oncle. Il &eacute;tait tr&egrave;s beau, tr&egrave;s solennel,
+tr&egrave;s chic, ce vieux viveur.</p>
+
+<p>Assis, presque couch&eacute; dans un grand
+fauteuil, les jambes envelopp&eacute;es d'une
+couverture, les mains, de longues mains
+p&acirc;les, pendantes sur les bras du si&egrave;ge, il
+attendait la mort avec une dignit&eacute; biblique.
+Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine,
+et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.</p>
+
+<p>Debout, derri&egrave;re son fauteuil, comme
+pour le d&eacute;fendre contre moi, deux jeunes
+femmes, deux grasses petites femmes, me
+regardaient avec des yeux hardis de filles.
+En jupe et en peignoir, bras nus, avec des
+cheveux noirs &agrave; la diable sur la nuque,
+chauss&eacute;es de savates orientales &agrave; broderies
+d'or qui montraient les chevilles et les bas
+de soie, elles avaient l'air, aupr&egrave;s de ce
+moribond, des figures immorales d'une
+peinture symbolique. Entre le fauteuil et
+le lit, une petite table portant une nappe,
+deux assiettes, deux verres, deux fourchettes
+et deux couteaux, attendait l'omelette
+au fromage command&eacute;e tout &agrave; l'heure
+&agrave; M&eacute;lanie.</p>
+
+<p>Mon oncle dit d'une voix faible, essouffl&eacute;e,
+mais nette&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, mon enfant. Il est tard
+pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.</p>
+
+<p>Je balbutiai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon oncle, ce n'est pas
+ma faute...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Non. Je le sais. C'est la
+faute de ton p&egrave;re et de ta m&egrave;re plus que
+la tienne... Comment vont-ils&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas mal, je vous remercie. Quand
+ils ont appris que vous &eacute;tiez malade, ils
+m'ont envoy&eacute; prendre de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Pourquoi ne sont-ils pas venus
+eux-m&ecirc;mes&nbsp;?</p>
+
+<p>Je levai les yeux sur les deux filles, et
+je dis doucement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ce n'est pas de leur
+faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais
+il serait difficile pour mon p&egrave;re, et impossible
+pour ma m&egrave;re d'entrer ici...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard ne r&eacute;pondit rien, mais souleva
+sa main vers la mienne. Je pris cette
+main p&acirc;le et froide et je la gardai.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit&nbsp;: M&eacute;lanie entra avec
+l'omelette et la posa sur la table. Les deux
+femmes aussit&ocirc;t s'assirent devant leurs
+assiettes et se mirent &agrave; manger sans d&eacute;tourner
+les yeux de moi.</p>
+
+<p>Je dis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon oncle, ce serait une
+grande joie pour ma m&egrave;re de vous embrasser.&nbsp;&raquo; </p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Moi aussi... je voudrais...&nbsp;&raquo;
+Il se tut. Je ne trouvais rien &agrave;
+lui proposer, et on n'entendait plus que le
+bruit des fourchettes sur la porcelaine et
+ce vague mouvement des bouches qui m&acirc;chent.</p>
+
+<p>Or l'abb&eacute;, qui &eacute;coutait derri&egrave;re la
+porte, voyant notre embarras et croyant la
+partie gagn&eacute;e, jugea le moment venu d'intervenir,
+et il se montra.</p>
+
+<p>Mon oncle fut tellement stup&eacute;fait de
+cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile&nbsp;; puis il ouvrit la bouche comme
+s'il voulait avaler le pr&ecirc;tre&nbsp;; puis il cria
+d'une voix forte, profonde, furieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que venez-vous faire ici&nbsp;?</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, accoutum&eacute; aux situations difficiles,
+avan&ccedil;ait toujours, murmurant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens au nom de votre s&oelig;ur, monsieur
+le marquis&nbsp;; c'est elle qui m'envoie...
+Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...</p>
+
+<p>Mais le marquis n'&eacute;coutait pas. Levant
+une main il indiquait la porte d'un geste
+tragique et superbe, et il disait exasp&eacute;r&eacute;,
+haletant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs
+d'&acirc;mes... Sortez d'ici, violeurs de consciences...
+Sortez d'ici, crocheteurs de
+portes des moribonds&nbsp;!</p>
+
+<p>Et l'abb&eacute; reculait, et moi aussi, je reculais
+vers la porte, battant en retraite avec
+mon clerg&eacute;&nbsp;; et, veng&eacute;es, les deux petites
+femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es, laissant leur omelette
+&agrave; demi mang&eacute;e, et elles s'&eacute;taient
+plac&eacute;es des deux c&ocirc;t&eacute;s du fauteuil de mon
+oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le prot&eacute;ger contre les
+entreprises criminelles de la Famille et de
+la Religion.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; et moi nous rejoign&icirc;mes maman
+dans la cuisine. Et M&eacute;lanie de nouveau
+nous offrit des chaises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que &ccedil;a n'irait pas tout
+seul, disait-elle. Il faut trouver autre
+chose, autrement il nous &eacute;chappera.</p>
+
+<p>Et on recommen&ccedil;a &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer. Maman
+avait un avis&nbsp;; l'abb&eacute; en soutenait un autre.
+J'en apportais un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Nous discutions &agrave; voix basse depuis une
+demi-heure peut-&ecirc;tre quand un grand
+bruit de meubles remu&eacute;s et des cris pouss&eacute;s
+par mon oncle, plus v&eacute;h&eacute;ments et plus
+terribles encore que les premiers, nous
+firent nous dresser tous les quatre.</p>
+
+<p>Nous entendions &agrave; travers les portes et
+les cloisons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dehors... dehors... manants...
+cuistres... dehors gredins... dehors...
+dehors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>M&eacute;lanie se pr&eacute;cipita, puis revint aussit&ocirc;t
+m'appeler &agrave; l'aide. J'accourus. En face
+de mon oncle soulev&eacute; par la col&egrave;re, presque
+debout et vocif&eacute;rant, deux hommes,
+l'un derri&egrave;re l'autre, semblaient attendre
+qu'il f&ucirc;t mort de fureur.</p>
+
+<p>A sa longue redingote ridicule, &agrave; ses
+longs souliers anglais, &agrave; son air d'instituteur
+sans place, &agrave; son col droit et &agrave; sa cravate
+blanche, &agrave; ses cheveux plats, &agrave; sa
+figure humble de faux pr&ecirc;tre d'une religion
+b&acirc;tarde, je reconnus aussit&ocirc;t le premier
+pour un pasteur protestant.</p>
+
+<p>Le second &eacute;tait le concierge de la maison
+qui, appartenant au culte r&eacute;form&eacute;,
+nous avait suivis, avait vu notre d&eacute;faite,
+et avait couru chercher son pr&ecirc;tre &agrave; lui,
+dans l'espoir d'un meilleur sort.</p>
+
+<p>Mon oncle semblait fou de rage&nbsp;! Si la
+vue du pr&ecirc;tre catholique, du pr&ecirc;tre de ses
+anc&ecirc;tres, avait irrit&eacute; le marquis de Fumerol
+devenu libre-penseur, l'aspect du ministre
+de son portier le mettait tout &agrave; fait
+hors de lui.</p>
+
+<p>Je saisis par les bras les deux hommes
+et je les jetai dehors si brusquement qu'ils
+s'embrass&egrave;rent avec violence deux fois de
+suite, au passage des deux portes qui conduisaient
+&agrave; l'escalier.</p>
+
+<p>Puis je disparus &agrave; mon tour et je rentrai
+dans la cuisine, notre quartier g&eacute;n&eacute;ral,
+afin de prendre conseil de ma m&egrave;re
+et de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Mais M&eacute;lanie, effar&eacute;e, rentra en g&eacute;missant.
+&laquo;&nbsp;Il meurt... il meurt... venez vite...
+il meurt...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re s'&eacute;lan&ccedil;a. Mon oncle &eacute;tait
+tomb&eacute; par terre, tout au long sur le parquet,
+et il ne remuait plus. Je crois bien
+qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mort.</p>
+
+<p>Maman fut superbe &agrave; cet instant-l&agrave;&nbsp;!
+Elle marcha droit sur les deux filles agenouill&eacute;es
+aupr&egrave;s du corps et qui cherchaient
+&agrave; le soulever. Et leur montrant la
+porte avec une autorit&eacute;, une dignit&eacute;, une
+majest&eacute; irr&eacute;sistibles, elle pronon&ccedil;a&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &agrave; vous de sortir, maintenant.</p>
+
+<p>Et elles sortirent, sans protester, sans
+dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais
+&agrave; les expulser avec la m&ecirc;me vivacit&eacute;
+que le pasteur et le concierge.</p>
+
+<p>Alors l'abb&eacute; Poivron administra mon
+oncle avec toutes les pri&egrave;res d'usage et
+lui remit ses p&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Maman sanglotait, prostern&eacute;e pr&egrave;s de
+son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il m'a reconnue. Il m'a serr&eacute; la main.
+Je suis s&ucirc;r qu'il m'a reconnue&nbsp;!!&nbsp;!... et
+qu'il m'a remerci&eacute;e&nbsp;! oh, mon Dieu&nbsp;! quelle
+joie&nbsp;!</p>
+
+<p>Pauvre maman&nbsp;! Si elle avait compris ou
+devin&eacute; &agrave; qui et &agrave; quoi ce remerciement-l&agrave;
+devait s'adresser&nbsp;!</p>
+
+<p>On coucha l'oncle sur son lit. Il &eacute;tait
+bien mort cette fois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Madame, dit M&eacute;lanie, nous n'avons
+pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge
+appartient &agrave; ces demoiselles.</p>
+
+<p>Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient
+point fini de manger, et j'avais, en
+m&ecirc;me temps, envie de pleurer et de rire.
+Il y a de dr&ocirc;les d'instants et de dr&ocirc;les de
+sensations, parfois, dans la vie&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Or, nous avons fait &agrave; mon oncle des
+fun&eacute;railles magnifiques, avec cinq discours
+sur la tombe. Le s&eacute;nateur baron de
+Croisselles a prouv&eacute;, en termes admirables,
+que Dieu toujours rentre victorieux
+dans les &acirc;mes de race un instant &eacute;gar&eacute;es.
+Tous les membres du parti royaliste et
+catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme
+de triomphateurs, en parlant
+de cette belle mort apr&egrave;s cette vie un peu
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le vicomte Roger s'&eacute;tait tu. On riait
+autour de lui. Quelqu'un dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bah&nbsp;! c'est
+l&agrave; l'histoire de toutes les conversions <i>in
+extremis.</i>&nbsp;&raquo;</p>
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_SIGNE"></a><br>
+<h2>LE SIGNE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>La petite marquise de Rennedon dormait
+encore, dans sa chambre close et
+parfum&eacute;e, dans son grand lit doux et bas,
+dans ses draps de batiste l&eacute;g&egrave;re, fine
+comme une dentelle, caressants comme
+un baiser&nbsp;; elle dormait seule, tranquille,
+de l'heureux et profond sommeil des divorc&eacute;es.</p>
+
+<p>Des voix la r&eacute;veill&egrave;rent qui parlaient
+vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut
+son amie ch&egrave;re, la petite baronne
+de Grangerie, se disputant pour entrer avec
+la femme de chambre qui d&eacute;fendait la
+porte de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Alors la petite marquise se leva, tira les
+verrous, tourna la serrure, souleva la porti&egrave;re
+et montra sa t&ecirc;te, rien que sa t&ecirc;te
+blonde, cach&eacute;e sous un nuage de cheveux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as, dit-elle, &agrave; venir
+si t&ocirc;t&nbsp;? Il n'est pas encore neuf heures.</p>
+
+<p>La petite baronne, tr&egrave;s p&acirc;le, nerveuse,
+fi&eacute;vreuse, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut que je te parle. Il m'arrive
+une chose horrible.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entre, ma ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>Elle entra, elles s'embrass&egrave;rent&nbsp;; et la
+petite marquise se recoucha pendant que
+la femme de chambre ouvrait les fen&ecirc;tres,
+donnait de l'air et du jour. Puis,
+quand la domestique fut partie, Mme de
+Rennedon reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allons, raconte.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Grangerie se mit &agrave; pleurer, versant
+ces jolies larmes claires qui rendent
+plus charmantes les femmes, et elle balbutiait
+sans s'essuyer les yeux, pour ne
+point les rougir&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh, ma ch&egrave;re, c'est
+abominable, abominable, ce qui m'arrive.
+Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute&nbsp;; tu entends, pas une minute. Tiens,
+t&acirc;te mon c&oelig;ur, comme il bat.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et, prenant la main de son amie, elle la
+posa sur sa poitrine, sur cette ronde et
+ferme enveloppe du c&oelig;ur des femmes, qui
+suffit souvent aux hommes et les emp&ecirc;che
+de rien chercher dessous. Son c&oelig;ur battait
+fort, en effet.</p>
+
+<p>Elle continua&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&Ccedil;a m'est arriv&eacute; hier dans la journ&eacute;e...
+vers quatre heures... ou quatre heures et
+demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais
+bien mon appartement, tu sais que mon
+petit salon, celui o&ugrave; je me tiens toujours,
+donne sur la rue Saint-Lazare, au premier&nbsp;;
+et que j'ai la manie de me mettre &agrave;
+la fen&ecirc;tre pour regarder passer les gens.
+C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant,
+si vivant... Enfin, j'aime &ccedil;a&nbsp;! Donc
+hier, j'&eacute;tais assise sur la chaise basse que
+je me suis fait installer dans l'embrasure
+de ma fen&ecirc;tre&nbsp;; elle &eacute;tait ouverte, cette
+fen&ecirc;tre, et je ne pensais &agrave; rien&nbsp;; je respirais
+l'air bleu. Tu te rappelles comme il
+faisait beau, hier&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tout &agrave; coup je remarque que, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la rue, il y a aussi une femme &agrave; la
+fen&ecirc;tre, une femme en rouge&nbsp;; moi j'&eacute;tais
+en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve.
+Je ne la connaissais pas cette femme, une
+nouvelle locataire, install&eacute;e depuis un
+mois&nbsp;; et comme il pleut depuis un mois,
+je ne l'avais point vue encore. Mais je
+m'aper&ccedil;us tout de suite que c'&eacute;tait une vilaine
+fille. D'abord je fus tr&egrave;s d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e et
+tr&egrave;s choqu&eacute;e qu'elle f&ucirc;t &agrave; la fen&ecirc;tre comme
+moi&nbsp;; et puis, peu &agrave; peu, &ccedil;a m'amusa de
+l'examiner. Elle &eacute;tait accoud&eacute;e, et elle
+guettait les hommes, et les hommes aussi
+la regardaient, tous ou presque tous. On
+aurait dit qu'ils &eacute;taient pr&eacute;venus par quelque
+chose en approchant de la maison, qu'ils
+la flairaient comme les chiens flairent le
+gibier, car ils levaient soudain la t&ecirc;te et
+&eacute;changeaient bien vite un regard avec elle,
+un regard de franc-ma&ccedil;on. Le sien disait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Voulez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le leur r&eacute;pondait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pas le temps&nbsp;&raquo;,
+ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une autre fois&nbsp;&raquo;, ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pas
+le sou&nbsp;&raquo;, ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Veux-tu te cacher,
+mis&eacute;rable&nbsp;!&nbsp;&raquo; C'&eacute;taient les yeux des p&egrave;res
+de famille qui disaient cette derni&egrave;re
+phrase.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tu ne te figures pas comme c'&eacute;tait dr&ocirc;le
+de la voir faire son man&egrave;ge ou plut&ocirc;t son
+m&eacute;tier.&nbsp;&raquo; </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quelquefois elle fermait brusquement
+la fen&ecirc;tre et je voyais un monsieur tourner
+sous la porte. Elle l'avait pris, celui-l&agrave;,
+comme un p&ecirc;cheur &agrave; la ligne prend un
+goujon. Alors je commen&ccedil;ais &agrave; regarder
+ma montre. Ils restaient de douze &agrave; vingt
+minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, &agrave; la fin, cette araign&eacute;e. Et
+puis elle n'&eacute;tait pas laide, cette fille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me demandais&nbsp;: Comment fait-elle
+pour se faire comprendre si bien, si vite,
+compl&egrave;tement. Ajoute-t-elle &agrave; son regard
+un signe de t&ecirc;te ou un mouvement de main&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et je pris ma lunette de th&eacute;&acirc;tre pour
+me rendre compte de son proc&eacute;d&eacute;. Oh&nbsp;! il
+&eacute;tait bien simple&nbsp;: un coup d'&oelig;il d'abord,
+puis un sourire, puis un tout petit geste de
+t&ecirc;te qui voulait dire &laquo;&nbsp;Montez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo; Mais
+si l&eacute;ger, si vague, si discret, qu'il fallait
+vraiment beaucoup de chic pour le r&eacute;ussir
+comme elle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et je me demandais&nbsp;: Est-ce que je
+pourrais le faire aussi bien, ce petit coup
+de bas en haut, hardi et gentil&nbsp;; car il &eacute;tait
+tr&egrave;s gentil, son geste. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma
+ch&egrave;re, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup
+mieux&nbsp;! J'&eacute;tais enchant&eacute;e&nbsp;; et je revins me
+mettre &agrave; la fen&ecirc;tre. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle ne prenait plus personne, &agrave; pr&eacute;sent,
+la pauvre fille, plus personne. Vraiment
+elle n'avait pas de chance. Comme &ccedil;a
+doit &ecirc;tre terrible tout de m&ecirc;me de gagner
+son pain de cette fa&ccedil;on-l&agrave;, terrible et amusant
+quelquefois, car enfin il y en a qui ne
+sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre
+dans la rue. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant ils passaient tous sur mon
+trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil
+avait tourn&eacute;. Ils arrivaient les uns derri&egrave;re
+les autres, des jeunes, des vieux, des
+noirs, des blonds, des gris, des blancs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'en voyais de tr&egrave;s gentils, mais tr&egrave;s
+gentils, ma ch&egrave;re, bien mieux que mon
+mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque
+tu es divorc&eacute;e. Maintenant tu peux
+choisir. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me disais&nbsp;: Si je leur faisais le signe,
+est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi
+qui suis une honn&ecirc;te femme&nbsp;? Et voil&agrave; que
+je suis prise d'une envie folle de le leur
+faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie &eacute;pouvantable,
+tu sais, de ces envies... auxquelles
+on ne peut pas r&eacute;sister&nbsp;! J'en ai
+quelquefois comme &ccedil;a, moi. Est-ce b&ecirc;te,
+dis, ces choses-l&agrave;&nbsp;! Je crois que nous avons
+des &acirc;mes de singes, nous autres femmes.
+On m'a affirm&eacute; du reste (c'est un m&eacute;decin
+qui m'a dit &ccedil;a) que le cerveau du singe
+ressemblait beaucoup au n&ocirc;tre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un.
+Nous imitons nos maris, quand nous les
+aimons, dans le premier mois des noces,
+et puis nos amants ensuite, nos amies, nos
+confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons
+leurs mani&egrave;res de penser, leurs mani&egrave;res
+de dire, leurs mots, leurs gestes,
+tout. C'est stupide. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin, moi quand je suis trop tent&eacute;e de
+faire une chose, je la fais toujours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me dis donc&nbsp;: Voyons, je vais essayer
+sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver&nbsp;? Rien&nbsp;! Nous
+&eacute;changerons un sourire, et voil&agrave; tout, et
+je ne le reverrai jamais&nbsp;; et si je le vois il
+ne me reconna&icirc;tra pas&nbsp;; et s'il me reconna&icirc;t
+je nierai, parbleu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je commence donc &agrave; choisir. J'en voulais
+un qui f&ucirc;t bien, tr&egrave;s bien. Tout &agrave; coup
+je vois venir un grand blond, tr&egrave;s joli gar&ccedil;on.
+J'aime les blonds, tu sais.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je le regarde. Il me regarde. Je souris,
+il sourit&nbsp;; je fais le geste&nbsp;; oh&nbsp;! &agrave; peine, &agrave;
+peine&nbsp;; il r&eacute;pond &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo; de la t&ecirc;te et le
+voil&agrave; qui entre, ma ch&eacute;rie&nbsp;! Il entre par la
+grande porte de la maison.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tu ne te figures pas ce qui s'est pass&eacute;
+en moi &agrave; ce moment-l&agrave;&nbsp;! J'ai cru que j'allais
+devenir folle. Oh&nbsp;! quelle peur&nbsp;! Songe,
+il allait parler aux domestiques&nbsp;! A Joseph
+qui est tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; mon mari&nbsp;! Joseph
+aurait cru certainement que je connaissais
+ce monsieur depuis longtemps.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que faire&nbsp;? dis&nbsp;? Que faire&nbsp;? Et il allait
+sonner, tout &agrave; l'heure, dans une seconde,
+Que faire, dis&nbsp;? J'ai pens&eacute; que le mieux
+&eacute;tait de courir &agrave; sa rencontre, de lui dire
+qu'il se trompait, de le supplier de s'en
+aller. Il aurait piti&eacute; d'une femme, d'une
+pauvre femme&nbsp;! Je me pr&eacute;cipite donc &agrave; la
+porte et je l'ouvre juste au moment o&ugrave; il
+posait la main sur le timbre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je balbutiai, tout &agrave; fait folle&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez-vous-en,
+Monsieur, allez-vous-en, vous
+vous trompez, je suis une honn&ecirc;te femme,
+une femme mari&eacute;e. C'est une erreur, une
+affreuse erreur&nbsp;; je vous ai pris pour un de
+mes amis &agrave; qui vous ressemblez beaucoup.
+Ayez piti&eacute; de moi, Monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; qu'il se met &agrave; rire, ma ch&egrave;re, et
+il r&eacute;pond&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bonjour, ma chatte. Tu sais,
+je la connais, ton histoire. Tu es mari&eacute;e,
+c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras.
+Allons montre-moi la route.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et il me pousse&nbsp;; il referme la porte, et
+comme je demeurais, &eacute;pouvant&eacute;e, en face
+de lui, il m'embrasse, me prend par la
+taille et me fait rentrer dans le salon qui
+&eacute;tait rest&eacute; ouvert.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, il se met &agrave; regarder tout comme
+un commissaire-priseur&nbsp;; et il reprend&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tr&egrave;s
+chic. Faut que tu sois rudement dans la
+d&egrave;che en ce moment-ci pour faire la fen&ecirc;tre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, moi, je recommence &agrave; le supplier&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur, allez-vous-en&nbsp;!
+allez-vous-en&nbsp;! Mon mari va rentrer&nbsp;! Il
+va rentrer dans un instant, c'est son
+heure&nbsp;! Je vous jure que vous vous trompez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et il me r&eacute;pond tranquillement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allons,
+ma belle, assez de mani&egrave;res comme
+&ccedil;a. Si ton mari rentre, je lui donnerai
+cent sous pour aller prendre quelque chose
+en face.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comme il aper&ccedil;oit sur la chemin&eacute;e la
+photographie de Raoul, il me demande&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &ccedil;a, ton... ton mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a l'air d'un joli mufle. Et &ccedil;a,
+qu'est-ce que c'est&nbsp;? Une de tes amies&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'&eacute;tait ta photographie, ma ch&egrave;re, tu
+sais celle en toilette de bal. Je ne savais
+plus ce que disais, je balbutiai&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui c'est une de mes amies.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est tr&egrave;s gentille. Tu me la feras
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; la pendule qui se met &agrave; sonner
+cinq heures&nbsp;; et Raoul rentre tous les jours
+&agrave; cinq heures et demie&nbsp;! S'il revenait avant
+que l'autre f&ucirc;t parti, songe donc&nbsp;! Alors...
+alors... j'ai perdu la t&ecirc;te... tout &agrave; fait...
+j'ai pens&eacute;... j'ai pens&eacute;... que... que le
+mieux... &eacute;tait de... de... de... me d&eacute;barrasser
+de cet homme le... le plus vite possible...
+Plus t&ocirc;t ce serait fini... tu comprends...
+et... et voil&agrave;... voil&agrave;... puisqu'il
+le fallait... et il le fallait, ma ch&egrave;re... il ne
+serait pas parti sans &ccedil;a... Donc j'ai...
+j'ai... j'ai mis le verrou &agrave; la porte du salon...
+Voil&agrave;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La petite marquise de Rennedon s'&eacute;tait
+mise &agrave; rire, mais &agrave; rire follement, la t&ecirc;te
+dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.</p>
+
+<p>Quand elle se fut un peu calm&eacute;e, elle
+demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et... et... il &eacute;tait joli gar&ccedil;on...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu te plains&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... mais... vois-tu, ma ch&egrave;re,
+c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain...
+&agrave; la m&ecirc;me heure... et j'ai... j'ai
+une peur atroce... Tu n'as pas id&eacute;e
+comme il est tenace... et volontaire... Que
+faire... dis... que faire&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite marquise s'assit dans son lit
+pour r&eacute;fl&eacute;chir&nbsp;; puis elle d&eacute;clara brusquement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fais-le arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>La petite baronne fut stup&eacute;faite. Elle
+balbutia&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;? Tu dis&nbsp;? A quoi penses-tu&nbsp;?
+Le faire arr&ecirc;ter&nbsp;? Sous quel pr&eacute;texte&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! c'est bien simple. Tu vas aller
+chez le commissaire&nbsp;; tu lui diras qu'un
+monsieur te suit depuis trois mois&nbsp;; qu'il a
+eu l'insolence de monter chez toi hier&nbsp;;
+qu'il t'a menac&eacute;e d'une nouvelle visite pour
+demain, et que tu demandes protection &agrave;
+la loi. On te donnera deux agents qui l'arr&ecirc;teront.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, ma ch&egrave;re, s'il raconte...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais on ne le croira pas, sotte, du
+moment que tu auras bien arrang&eacute; ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi,
+qui es une femme du monde irr&eacute;prochable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut oser, ma ch&egrave;re, ou bien tu es
+perdue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe qu'il va... qu'il va m'insulter...
+quand on l'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, tu auras des t&eacute;moins et tu
+le feras condamner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Condamner &agrave; quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A des dommages. Dans ce cas, il faut
+&ecirc;tre impitoyable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! &agrave; propos de dommages... il y a
+une chose qui me g&ecirc;ne beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laiss&eacute;... deux louis...
+sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deux louis&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est peu. &Ccedil;a m'aurait humili&eacute;e, moi.
+Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! qu'est-ce qu'il faut faire de
+cet argent&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite marquise h&eacute;sita quelques secondes,
+puis r&eacute;pondit d'une voix s&eacute;rieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re... Il faut faire... il faut
+faire... un petit cadeau &agrave; ton mari... &ccedil;a
+n'est que justice.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_DIABLE"></a><br>
+<h2>LE DIABLE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Le paysan restait debout en face du m&eacute;decin,
+devant le lit de la mourante. La
+vieille, calme, r&eacute;sign&eacute;e, lucide, regardait
+les deux hommes et les &eacute;coutait causer.
+Elle allait mourir&nbsp;; elle ne se r&eacute;voltait pas,
+son temps &eacute;tait fini, elle avait quatre-vingt-douze
+ans.</p>
+
+<p>Par la fen&ecirc;tre et la porte ouvertes, le
+soleil de juillet entrait &agrave; flots, jetait sa
+flamme chaude sur le sol de terre brune,
+onduleux et battu par les sabots de quatre
+g&eacute;n&eacute;rations de rustres. Les odeurs des
+champs venaient aussi, pouss&eacute;es par la
+brise cuisante, odeurs des herbes, des
+bl&eacute;s, des feuilles, br&ucirc;l&eacute;s sous la chaleur,
+de midi. Les sauterelles s'&eacute;gosillaient, emplissaient
+la campagne d'un cr&eacute;pitement
+clair, pareil au bruit des criquets de
+bois qu'on vend aux enfants dans les
+foires.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, &eacute;levant la voix, disait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Honor&eacute;, vous ne pouvez pas laisser
+votre m&egrave;re toute seule dans cet &eacute;tat-l&agrave;. Elle
+passera d'un moment &agrave; l'autre&nbsp;!</p>
+
+<p>Et le paysan, d&eacute;sol&eacute;, r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Faut pourtant que j'rentre mon bl&eacute;&nbsp;;
+v'l&agrave; trop longtemps qu'il est &agrave; terre.
+L'temps est bon, justement. Que qu' t'en
+dis, ma m&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Et la vieille mourante, tenaill&eacute;e encore
+par l'avarice normande, faisait &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo; de
+l'&oelig;il et du front, engageait son fils &agrave;
+rentrer son bl&eacute; et &agrave; la laisser mourir toute
+seule.</p>
+
+<p>Mais le m&eacute;decin se f&acirc;cha et, tapant du
+pied&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes qu'une brute, entendez-vous,
+et je ne vous permettrai pas de faire
+&ccedil;a, entendez-vous&nbsp;! Et, si vous &ecirc;tes forc&eacute;
+de rentrer votre bl&eacute; aujourd'hui m&ecirc;me,
+allez chercher la Rapet, parbleu&nbsp;! et faites-lui
+garder votre m&egrave;re. Je le veux, entendez-vous&nbsp;!
+Et si vous ne m'ob&eacute;issez pas, je vous
+laisserai crever comme un chien, quand
+vous serez malade &agrave; votre tour, entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>Le paysan, un grand maigre, aux gestes
+lents, tortur&eacute; par l'ind&eacute;cision, par la peur
+du m&eacute;decin et par l'amour f&eacute;roce de l'&eacute;pargne,
+h&eacute;sitait, calculait, balbutiait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comben qu'&eacute; prend, la Rapet, pour
+une garde&nbsp;?</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que je sais, moi&nbsp;? &Ccedil;a d&eacute;pend
+du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous
+avec elle, morbleu&nbsp;! Mais je veux
+qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>L'homme se d&eacute;cida&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y vas, j'y vas&nbsp;; vous f&acirc;chez point,
+m'sieu l'm&eacute;decin.</p>
+
+<p>Et le docteur s'en alla, en appelant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez, vous savez, prenez garde,
+car je ne badine pas quand je me f&acirc;che, moi&nbsp;!</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut seul, le paysan se tourna
+vers sa m&egrave;re, et, d'une voix r&eacute;sign&eacute;e&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'vas qu&eacute;ri la Rapet, pisqu'il veut,
+c't homme. T'&eacute;luge point tant qu'je
+r'vienne.</p>
+
+<p>Et il sortit &agrave; son tour.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La Rapet, une vieille repasseuse, gardait
+les morts et les mourants de la commune
+et des environs. Puis, d&egrave;s qu'elle
+avait cousu ses clients dans le drap dont ils
+ne devaient plus sortir, elle revenait
+prendre son fer dont elle frottait le linge
+des vivants. Rid&eacute;e comme une pomme de
+l'autre ann&eacute;e, m&eacute;chante, jalouse, avare
+d'une avarice tenant du ph&eacute;nom&egrave;ne, courb&eacute;e
+en deux comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cass&eacute;e
+aux reins par l'&eacute;ternel mouvement du fer
+promen&eacute; sur les toiles, on e&ucirc;t dit qu'elle
+avait pour l'agonie une sorte d'amour
+monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais
+que des gens qu'elle avait vus mourir,
+de toutes les vari&eacute;t&eacute;s de tr&eacute;pas auxquelles
+elle avait assist&eacute;&nbsp;; et elle les racontait
+avec une grande minutie de d&eacute;tails
+toujours pareils, comme un chasseur raconte
+ses coups de fusil.</p>
+
+<p>Quand Honor&eacute; Bontemps entra chez elle,
+il la trouva pr&eacute;parant de l'eau bleue pour
+les collerettes des villageoises.</p>
+
+<p>Il dit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, bonsoir&nbsp;; &ccedil;a va-t-il comme
+vous voulez, la m&eacute; Rapet&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle tourna vers lui la t&ecirc;te&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout d'm&ecirc;me, tout d'm&ecirc;me. Et d'vot' part&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! d'ma part, &ccedil;a va-t-&agrave; volont&eacute;,
+mais c'est ma m&eacute; qui n'va point.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vot'm&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma m&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu&eacute; qu'alle a votre m&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'a qu'a va tourner d'l'&oelig;il&nbsp;!</p>
+
+<p>La vieille femme retira ses mains de
+l'eau, dont les gouttes, bleu&acirc;tres et transparentes,
+lui glissaient jusqu'au bout des
+doigts, pour retomber dans le baquet.</p>
+
+<p>Elle demanda, avec une sympathie subite&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'est si bas qu'&ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'm&eacute;decin dit qu'all' n'passera point
+la r'lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour s&ucirc;r qu'all'est bas alors&nbsp;!</p>
+
+<p>Honor&eacute; h&eacute;sita. Il lui fallait quelques
+pr&eacute;ambules pour la proposition qu'il pr&eacute;parait.
+Mais, comme il ne trouvait rien, il
+se d&eacute;cida tout d'un coup&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comben qu'vous m'prendrez pour la
+garder jusqu'au bout&nbsp;? V&ocirc; savez que j'sommes
+point riche. J'peux seulement point
+m'payer une servante. C'est ben &ccedil;a qui
+l'a mise l&agrave;, ma pauv'm&eacute;, trop d'&eacute;lugement,
+trop d'fatigue&nbsp;! A travaillait comme
+dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze.
+On n'en fait pu de c'te graine-l&agrave;&nbsp;!...</p>
+
+<p>La Rapet r&eacute;pliqua gravement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Y a deux prix&nbsp;: quarante sous l'jour,
+et trois francs la nuit pour les riches.
+Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour
+l'zautres. V&ocirc; m'donnerez vingt et quarante.</p>
+
+<p>Mais le paysan r&eacute;fl&eacute;chissait. Il la connaissait
+bien, sa m&egrave;re. Il savait comme
+elle &eacute;tait tenace, vigoureuse, r&eacute;sistante.
+&Ccedil;a pouvait durer huit jours, malgr&eacute; l'avis
+du m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Il dit r&eacute;solument&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. J'aime ben qu'v&ocirc; me fassiez un
+prix, l&agrave;, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre.
+L'm&eacute;decin dit qu'alle passera tant&ocirc;t. Si
+&ccedil;a s'fait tant mieux pour vous, tant pis
+pour m&eacute;. Ma si all' tient jusqu'&agrave; demain ou
+pu longtemps tant mieux pour m&eacute;, tant
+pis pour vous&nbsp;!</p>
+
+<p>La garde, surprise, regardait l'homme.
+Elle n'avait jamais trait&eacute; un tr&eacute;pas &agrave; forfait.
+Elle h&eacute;sitait, tent&eacute;e par l'id&eacute;e d'une
+chance &agrave; courir. Puis elle soup&ccedil;onna qu'on
+voulait la jouer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'peux rien dire tant qu'j'aurai point
+vu vot' m&eacute;, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;V'nez-y, la v&eacute;.</p>
+
+<p>Elle essuya ses mains et le suivit aussit&ocirc;t. </p>
+
+<p>En route, ils ne parl&egrave;rent point. Elle
+allait d'un pied press&eacute;, tandis qu'il allongeait
+ses grandes jambes comme s'il
+devait, &agrave; chaque pas, traverser un ruisseau.</p>
+
+<p>Les vaches couch&eacute;es dans les champs,
+accabl&eacute;es par la chaleur, levaient lourdement
+la t&ecirc;te et poussaient un faible meuglement
+vers ces deux gens qui passaient,
+pour leur demander de l'herbe fra&icirc;che.</p>
+
+<p>En approchant de sa maison, Honor&eacute;
+Bontemps murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;-Si c'&eacute;tait fini, tout d'm&ecirc;me&nbsp;?</p>
+
+<p>Et le d&eacute;sir inconscient qu'il en avait se
+manifesta dans le son de sa voix.</p>
+
+<p>Mais la vieille n'&eacute;tait point morte. Elle
+demeurait sur le dos, en son grabat, les
+mains sur la couverture d'indienne violette,
+des mains affreusement maigres,
+nou&eacute;es, pareilles &agrave; des b&ecirc;tes &eacute;tranges, &agrave;
+des crabes, et ferm&eacute;es par les rhumatismes,
+les fatigues, les besognes presque
+s&eacute;culaires qu'elles avaient accomplies.</p>
+
+<p>La Rapet s'approcha du lit et consid&eacute;ra
+la mourante. Elle lui t&acirc;ta le pouls, lui palpa
+la poitrine, l'&eacute;couta respirer, la questionna
+pour l'entendre parler&nbsp;; puis l'ayant
+encore longtemps contempl&eacute;e, elle sortit
+suivie d'Honor&eacute;. Son opinion &eacute;tait assise.
+La vieille n'irait pas &agrave; la nuit. Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute; ben&nbsp;?</p>
+
+<p>La garde r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute; ben, &ccedil;a durera deux jours, p't&ecirc;t
+trois. Vous me donnerez six francs, tout
+compris.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Six francs&nbsp;! six francs&nbsp;! Avez-vous
+perdu le sens&nbsp;? M&eacute;, je vous dis qu'elle en
+a pour cinq ou six heures, pas plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Et ils discut&egrave;rent longtemps, acharn&eacute;s
+tous deux. Comme la garde allait se retirer,
+comme le temps passait, comme son
+bl&eacute; ne se rentrerait pas tout seul, &agrave; la fin,
+il consentit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh ben, c'est dit, six francs, tout
+compris, jusqu'&agrave; la l'v&eacute;e du corps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est dit, six francs.</p>
+
+<p>Et il s'en alla, &agrave; longs pas, vers son
+bl&eacute; couch&eacute; sur le sol, sous le lourd soleil
+qui m&ucirc;rit les moissons.</p>
+
+<p>La garde rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Elle avait apport&eacute; de l'ouvrage&nbsp;; car
+aupr&egrave;s des mourants et des morts elle
+travaillait sans rel&acirc;che, tant&ocirc;t pour elle,
+tant&ocirc;t pour la famille qui l'employait &agrave;
+cette double besogne moyennant un suppl&eacute;ment
+de salaire.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous a-t-on administr&eacute;e au moins,
+la m&eacute; Bontemps&nbsp;?</p>
+
+<p>La paysanne fit &laquo;&nbsp;non&nbsp;&raquo; de la t&ecirc;te&nbsp;; et la
+Rapet, qui &eacute;tait d&eacute;vote, se leva avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Seigneur Dieu, c'est-il possible&nbsp;?
+J'vas qu&eacute;rir m'sieur l'cur&eacute;.</p>
+
+<p>Et elle se pr&eacute;cipita vers le presbyt&egrave;re, si
+vite, que les gamins, sur la place, la
+voyant trotter ainsi, crurent un malheur
+arriv&eacute;.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre s'en vint aussit&ocirc;t, en surplis,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de l'enfant de ch&oelig;ur qui sonnait
+une clochette pour annoncer le passage
+de Dieu dans la campagne br&ucirc;lante et
+calme. Des hommes, qui travaillaient au
+loin, &ocirc;taient leurs grands chapeaux et demeuraient
+immobiles en attendant que le
+blanc v&ecirc;tement e&ucirc;t disparu derri&egrave;re une
+ferme&nbsp;; les femmes qui ramassaient les
+gerbes se redressaient pour faire le signe
+de la croix, des poules noires, effray&eacute;es,
+fuyaient le long des foss&eacute;s en se balan&ccedil;ant
+sur leurs pattes jusqu'au trou, bien
+connu d'elles, o&ugrave; elles disparaissaient brusquement&nbsp;;
+un poulain, attach&eacute; dans un pr&eacute;,
+prit peur &agrave; la vue du surplis et se mit &agrave;
+tourner en rond, au bout de sa corde, en
+lan&ccedil;ant des ruades. L'enfant de ch&oelig;ur,
+en jupe rouge, allait vite&nbsp;; et le pr&ecirc;tre, la
+t&ecirc;te inclin&eacute;e sur une &eacute;paule et coiff&eacute; de sa
+barrette carr&eacute;e, le suivait en murmurant
+des pri&egrave;res&nbsp;; et la Rapet venait derri&egrave;re,
+toute pench&eacute;e, pli&eacute;e en deux, comme pour
+se prosterner en marchant, et les mains
+jointes, comme &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Honor&eacute;, de loin, les vit passer. Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ousqu'i va, not'cur&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Son valet, plus subtil, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;I porte l'bon Dieu &agrave; ta m&eacute;, pardi&nbsp;!</p>
+
+<p>Le paysan ne s'&eacute;tonna pas&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a s'peut ben, tout d'm&ecirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>Et il se remit au travail.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps se confessa, re&ccedil;ut
+l'absolution, communia&nbsp;; et le pr&ecirc;tre s'en
+revint, laissant seules les deux femmes
+dans la chaumi&egrave;re &eacute;touffante.</p>
+
+<p>Alors la Rapet commen&ccedil;a &agrave; consid&eacute;rer
+la mourante, en se demandant si cela durerait
+longtemps.</p>
+
+<p>Le jour baissait&nbsp;; l'air plus frais entrait
+par souffles plus vifs, faisait voltiger contre
+le mur une image d'&Eacute;pinal tenue par
+deux &eacute;pingles&nbsp;; les petits rideaux de la
+fen&ecirc;tre, jadis blancs, jaunes maintenant
+et couverts de taches de mouche, avaient
+l'air de s'envoler, de se d&eacute;battre, de vouloir
+partir, comme l'&acirc;me de la vieille.</p>
+
+<p>Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait
+attendre avec indiff&eacute;rence la mort si
+proche qui tardait &agrave; venir. Son haleine,
+courte, sifflait un peu dans sa gorge serr&eacute;e.
+Elle s'arr&ecirc;terait tout &agrave; l'heure, et il y
+aurait sur la terre une femme de moins,
+que personne ne regretterait.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, Honor&eacute; rentra. S'&eacute;tant
+approch&eacute; du lit, il vit que sa m&egrave;re
+vivait encore, et il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va-t-il&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme il faisait autrefois quand elle
+&eacute;tait indispos&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'main, cinq heures, sans faute.
+Elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'main, cinq heures.</p>
+
+<p>Elle arriva, en effet, au jour levant.</p>
+
+<p>Honor&eacute;, avant de se rendre aux terres,
+mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La garde demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh ben, vot'm&eacute; a-t-all' pass&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit, avec un pli malin au coin
+des yeux&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'va plut&ocirc;t mieux.</p>
+
+<p>Et il s'en alla.</p>
+
+<p>La Rapet, saisie d'inqui&eacute;tude, s'approcha
+de l'agonisante, qui demeurait dans
+le m&ecirc;me &eacute;tat, oppress&eacute;e et impassible,
+l'&oelig;il ouvert et les mains crisp&eacute;es sur sa
+couverture.</p>
+
+<p>Et la garde comprit que cela pouvait
+durer deux jours, quatre jours, huit jours
+ainsi&nbsp;; et une &eacute;pouvante &eacute;treignit son c&oelig;ur
+d'avare, tandis qu'une col&egrave;re furieuse la
+soulevait contre ce finaud qui l'avait jou&eacute;e
+et contre cette femme qui ne mourait
+pas.</p>
+
+<p>Elle se mit au travail n&eacute;anmoins et attendit,
+le regard fix&eacute; sur la face rid&eacute;e de
+la m&egrave;re Bontemps.</p>
+
+<p>Honor&eacute; revint pour d&eacute;jeuner&nbsp;; il semblait
+content, presque goguenard&nbsp;; puis il
+repartit. Il rentrait son bl&eacute;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+dans des conditions excellentes.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La Rapet s'exasp&eacute;rait&nbsp;; chaque minute
+&eacute;coul&eacute;e lui semblait, maintenant, du temps
+vol&eacute;, de l'argent vol&eacute;. Elle avait envie,
+une envie folle de prendre par le cou cette
+vieille bourrique, cette vielle t&ecirc;tue, cette
+vieille obstin&eacute;e, et d'arr&ecirc;ter, en serrant
+un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait
+son temps et son argent.</p>
+
+<p>Puis elle r&eacute;fl&eacute;chit au danger&nbsp;; et, d'autres
+id&eacute;es lui passant par la t&ecirc;te, elle se
+rapprocha du lit.</p>
+
+<p>Elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vos avez-t-il d&eacute;j&agrave; vu l'Diable&nbsp;?</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>Alors la garde se mit &agrave; causer, &agrave; lui
+conter des histoires pour terroriser son
+&acirc;me d&eacute;bile de mourante.</p>
+
+<p>Quelques minutes avant qu'on expir&acirc;t,
+le Diable apparaissait, disait-elle, &agrave; tous
+les agonisants. Il avait un balai &agrave; la main,
+une marmite sur la t&ecirc;te, et il poussait de
+grands cris. Quand on l'avait vu, c'&eacute;tait
+fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants.
+Et elle &eacute;num&eacute;rait tous ceux &agrave; qui
+le Diable &eacute;tait apparu devant elle, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;&nbsp;: Jos&eacute;phin Loisel, Eulalie Ratier,
+Sophie Padagnau, S&eacute;raphine Grospied.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps, &eacute;mue enfin, s'agitait,
+remuait les mains, essayait de tourner
+la t&ecirc;te pour regarder au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>Soudain la Rapet disparut au pied du
+lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et
+s'enveloppa dedans&nbsp;; elle se coiffa de la
+marmite, dont les trois pieds courts et courb&eacute;s
+se dressaient ainsi que trois cornes&nbsp;;
+elle saisit un balai de sa main droite, et,
+de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il
+retomb&acirc;t avec bruit.</p>
+
+<p>Il fit, en heurtant le sol, un fracas &eacute;pouvantable&nbsp;;
+alors, grimp&eacute;e sur une chaise,
+la garde souleva le rideau qui pendait au
+bout du lit, et elle apparut, gesticulant,
+poussant des clameurs aigu&euml;s au fond du
+pot de fer qui lui cachait la face, et mena&ccedil;ant
+de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne &agrave; bout de vie.</p>
+
+<p>Eperdue, le regard fou, la mourante fit
+un effort surhumain pour se soulever et
+s'enfuir&nbsp;; elle sortit m&ecirc;me de sa couche
+ses &eacute;paules et sa poitrine&nbsp;; puis elle retomba
+avec un grand soupir. C'&eacute;tait
+fini.</p>
+
+<p>Et la Rapet, tranquillement, remit en
+place tous les objets, le balai au coin de
+l'armoire, le drap dedans, la marmite sur
+le foyer, le seau sur la planche et la chaise
+contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux &eacute;normes
+de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du b&eacute;nitier, y trempa le
+buis clou&eacute; sur la commode et, s'agenouillant,
+se mit &agrave; r&eacute;citer avec ferveur les pri&egrave;res
+des tr&eacute;pass&eacute;s qu'elle savait par c&oelig;ur, par
+m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Et quand Honor&eacute; rentra, le soir venu,
+il la trouva priant, et il calcula tout de
+suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur
+lui, car elle n'avait pass&eacute; que trois jours
+et une nuit, ce qui faisait en tout cinq
+francs, au lieu de six qu'il lui devait.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LES_ROIS"></a><br>
+<h2>LES ROIS</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit le capitaine comte de Garens,
+je crois bien que je me le rappelle, ce souper
+des Rois, pendant la guerre&nbsp;!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais alors mar&eacute;chal des logis de
+hussards, et depuis quinze jours r&ocirc;dant en
+&eacute;claireur en face d'une avant-garde allemande.
+La veille, nous avions sabr&eacute; quelques
+uhlans et perdu trois hommes, dont
+ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez
+bien, Joseph de Raudeville.</p>
+
+<p>Or, ce jour-l&agrave;, mon capitaine m'ordonna
+de prendre dix cavaliers et d'aller occuper
+et de garder toute la nuit le village de Porterin,
+o&ugrave; l'on s'&eacute;tait battu cinq fois en
+trois semaines. Il ne restait pas vingt
+maisons debout ni douze habitants dans
+ce gu&ecirc;pier.</p>
+
+<p>Je pris donc dix cavaliers et je partis
+vers quatre heures. A cinq heures, en
+pleine nuit, nous atteign&icirc;mes les premiers
+murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai
+&agrave; Marchas, vous savez bien, Pierre de
+Marchas, qui a &eacute;pous&eacute; depuis la petite
+Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le
+village et de m'apporter des nouvelles.</p>
+
+<p>Je n'avais choisi que des volontaires,
+tous de bonne famille. &Ccedil;a fait plaisir, dans
+le service, de ne pas tutoyer des mufles.
+Ce Marchas &eacute;tait d&eacute;gourdi comme pas un,
+fin comme un renard et souple comme un
+serpent. Il savait &eacute;venter des Prussiens
+ainsi qu'un chien &eacute;vente un li&egrave;vre, trouver
+des vivres l&agrave; o&ugrave; nous serions morts de
+faim sans lui, et il obtenait des renseignements
+de tout le monde, des renseignements
+toujours s&ucirc;rs, avec une adresse
+inimaginable.</p>
+
+<p>Il revint au bout de dix minutes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va bien, dit-il&nbsp;; aucun Prussien
+n'a pass&eacute; par ici depuis trois jours. Il est
+sinistre, ce village. J'ai caus&eacute; avec une
+bonne s&oelig;ur qui garde quatre ou cinq malades
+dans un couvent abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous
+p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans la rue principale. On
+apercevait vaguement &agrave; droite, &agrave; gauche,
+des murs sans toit, &agrave; peine visibles dans la
+nuit profonde. De place en place, une lumi&egrave;re
+brillait derri&egrave;re une vitre&nbsp;: une famille
+&eacute;tait rest&eacute;e pour garder sa demeure
+&agrave; peu pr&egrave;s debout, une famille de braves
+ou de pauvres. La pluie commen&ccedil;ait &agrave;
+tomber, une pluie menue, glac&eacute;e, qui
+nous gelait avant de nous avoir mouill&eacute;s,
+rien qu'en touchant les manteaux. Les
+chevaux tr&eacute;buchaient sur des pierres, sur
+des poutres, sur des meubles. Marchas
+nous guidait, &agrave; pied, devant nous, et tra&icirc;nant
+sa b&ecirc;te par la bride.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; nous m&egrave;nes-tu&nbsp;? lui demandai-je.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai un g&icirc;te, un bon.</p>
+
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta bient&ocirc;t devant une petite
+maison bourgeoise demeur&eacute;e enti&egrave;re, bien
+close, b&acirc;tie sur la rue, avec un jardin derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Au moyen d'un gros caillou ramass&eacute;
+pr&egrave;s de la grille, Marchas fit sauter la serrure,
+puis il gravit le perron, d&eacute;fon&ccedil;a la
+porte d'entr&eacute;e &agrave; coups de pied et &agrave; coups
+d'&eacute;paule, alluma un bout de bougie qu'il
+avait toujours en poche, et nous pr&eacute;c&eacute;da
+dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance,
+avec une assurance admirable,
+comme s'il avait v&eacute;cu dans cette maison
+qu'il voyait pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Deux hommes rest&eacute;s dehors gardaient
+nos chevaux.</p>
+
+<p>Marchas dit au gros Ponderel, qui le
+suivait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les &eacute;curies doivent &ecirc;tre &agrave; gauche&nbsp;;
+j'ai vu &ccedil;a en entrant&nbsp;; va donc y loger les
+b&ecirc;tes, dont nous n'avons pas besoin.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Donne des ordres, sacrebleu&nbsp;!</p>
+
+<p>Il m'&eacute;tonnait toujours, ce gaillard-l&agrave;. Je
+r&eacute;pondis en riant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vais placer mes sentinelles aux
+abords du pays. Je te retrouverai ici.</p>
+
+<p>Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien prends-tu d'hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cinq. Les autres les rel&egrave;veront &agrave;
+dix heures du soir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon. Tu m'en laisses quatre pour
+faire les provisions, la cuisine, et mettre
+la table. Moi, je trouverai la cachette au
+vin.</p>
+
+<p>Et je m'en allai reconna&icirc;tre les rues d&eacute;sertes
+jusqu'&agrave; la sortie sur la plaine, pour
+y placer mes factionnaires.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, j'&eacute;tais de
+retour. Je trouvai Marchas &eacute;tendu dans un
+grand fauteuil Voltaire, dont il avait &ocirc;t&eacute; la
+housse, par amour du luxe, disait-il. Il se
+chauffait les pieds au feu, en fumant un
+cigare excellent dont le parfum emplissait
+la pi&egrave;ce. Il &eacute;tait seul, les coudes sur les
+bras du si&egrave;ge, la t&ecirc;te entre les &eacute;paules, les
+joues roses, l'&oelig;il brillant, l'air enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la pi&egrave;ce voisine, j'entendais un
+bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant
+d'une fa&ccedil;on b&eacute;ate&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va, j'ai trouv&eacute; le bordeaux dans
+le poulailler, le champagne sous les marches
+du perron, l'eau-de-vie,&nbsp;&mdash;&nbsp;cinquante
+bouteilles de vraie fine&nbsp;&mdash;&nbsp;dans le potager,
+sous un poirier qui, vu &agrave; la lanterne, ne
+m'a pas sembl&eacute; droit. Comme solide,
+nous avons deux poules, une oie, un canard,
+trois pigeons et un merle cueilli
+dans une cage, rien que de la plume, comme
+tu vois. Tout &ccedil;a cuit en ce moment. Ce
+pays est excellent.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais assis en face de lui. La flamme
+de la chemin&eacute;e me grillait le nez et les
+joues&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; as-tu trouv&eacute; ce bois-l&agrave;&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bois magnifique, voiture de ma&icirc;tre,
+coup&eacute;. C'est la peinture qui donne cette
+flamb&eacute;e, un punch d'essence et de vernis.
+Bonne maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Je riais, tant je le trouvais dr&ocirc;le, l'animal.
+Il reprit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dire que c'est jour de Rois&nbsp;! J'ai fait
+mettre une f&egrave;ve dans l'oie&nbsp;; mais pas de
+reine, c'est emb&ecirc;tant, &ccedil;a&nbsp;!</p>
+
+<p>Je r&eacute;p&eacute;tai, comme un &eacute;cho&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est emb&ecirc;tant&nbsp;; mais que veux-tu
+que j'y fasse, moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu en trouves, parbleu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des femmes&nbsp;?... Tu es fou&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai bien trouv&eacute; l'eau-de-vie sous un
+poirier, moi, et le champagne sous les
+marches du perron&nbsp;; et rien ne pouvait me
+guider encore.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tandis que, pour toi,
+une jupe c'est un indice certain. Cherche,
+mon vieux.</p>
+
+<p>Il avait l'air si grave, si s&eacute;rieux, si convaincu
+que je ne savais plus s'il plaisantait.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, Marchas, tu blagues&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne blague jamais dans le service.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais o&ugrave; diable veux-tu que j'en
+trouve, des femmes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; tu voudras. Il doit en rester deux
+ou trois dans le pays. D&eacute;niche et apporte.</p>
+
+<p>Je me levai. Il faisait trop chaud devant
+ce feu. Marchas reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Veux-tu une id&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Va trouver le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cur&eacute;&nbsp;? Pourquoi faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Invite-le &agrave; souper et prie-le d'amener
+une femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cur&eacute;&nbsp;! Une femme&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!</p>
+
+<p>Marchas reprit avec une extraordinaire
+gravit&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne ris pas. Va trouver le cur&eacute;,
+raconte-lui notre situation. Il doit s'emb&ecirc;ter
+affreusement, il viendra. Mais dis-lui
+qu'il nous faut une femme au minimum,
+une femme comme il faut, bien entendu,
+puisque nous sommes tous des hommes du
+monde. Il doit conna&icirc;tre ses paroissiennes
+sur le bout du doigt. S'il y en a une possible
+pour nous, et si tu t'y prends bien, il
+te l'indiquera.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, Marchas&nbsp;? A quoi penses-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon cher Garens, tu peux faire &ccedil;a
+tr&egrave;s bien. Ce serait m&ecirc;me tr&egrave;s dr&ocirc;le. Nous
+savons vivre, parbleu&nbsp;! et nous serons d'une
+distinction parfaite, d'un chic extr&ecirc;me.
+Nomme-nous &agrave; l'abb&eacute;, fais-le rire, attendris-le,
+s&eacute;duis-le et d&eacute;cide-le&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, c'est impossible.</p>
+
+<p>Il rapprocha son fauteuil et, comme il
+connaissait mes c&ocirc;t&eacute;s faibles, le gredin
+reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe donc comme ce serait cr&acirc;ne
+&agrave; faire et amusant &agrave; raconter. On en parlerait
+dans toute l'arm&eacute;e. &Ccedil;a te ferait une
+rude r&eacute;putation.</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitais, tent&eacute; par l'aventure. Il insista&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, mon petit Garens. Tu es
+chef de d&eacute;tachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je
+t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en
+vers, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>,
+apr&egrave;s la guerre, je te le promets. Tu dois
+bien &ccedil;a &agrave; tes hommes. Tu les fais assez
+marcher depuis un mois.</p>
+
+<p>Je me levai en demandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; est le presbyt&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu prends la seconde rue &agrave; gauche.
+Au bout, tu trouveras une avenue&nbsp;; et, au
+bout de l'avenue, l'&eacute;glise. Le presbyt&egrave;re
+est &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Je sortais&nbsp;; il me cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis-lui le menu pour lui donner faim&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Je d&eacute;couvris sans peine la petite maison
+de l'eccl&eacute;siastique, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une grande vilaine
+&eacute;glise de briques. Je frappai &agrave; coups
+de poing dans la porte, qui n'avait ni
+sonnette ni marteau, et une voix forte demanda
+de l'int&eacute;rieur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui va l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mar&eacute;chal des logis de hussards.</p>
+
+<p>J'entendis un bruit de verrous et de
+clef tourn&eacute;e, et je me trouvai en face d'un
+grand pr&ecirc;tre &agrave; gros ventre, avec une poitrine
+de lutteur, des mains formidables
+sortant de manches retrouss&eacute;es, un teint
+rouge et un air brave homme.</p>
+
+<p>Je fis le salut militaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait craint une surprise, une emb&ucirc;che
+de r&ocirc;deurs, et il sourit en r&eacute;pondant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, mon ami&nbsp;; entrez.</p>
+
+<p>Je le suivis dans une petite chambre &agrave;
+pav&eacute;s rouges, o&ugrave; br&ucirc;lait un maigre feu,
+bien diff&eacute;rent du brasier de Marchas.</p>
+
+<p>Il me montra une chaise, et puis me
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il pour votre service&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur l'abb&eacute;, permettez-moi d'abord
+de me pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Et je lui tendis ma carte.</p>
+
+<p>Il la re&ccedil;ut et lut &agrave; mi-voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le comte de Garens.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes ici onze, monsieur
+l'abb&eacute;, cinq en grand'garde et six install&eacute;s
+chez un habitant inconnu. Ces six-l&agrave;
+se nomment Garens, ici pr&eacute;sent, Pierre
+de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron
+d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils
+du peintre, et Joseph Herbon, un jeune
+musicien. Je viens, en leur nom et au mien,
+vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois,
+monsieur le cur&eacute;, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre souriait. Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me semble que ce n'est gu&egrave;re
+l'occasion de s'amuser.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous nous battons tous les jours,
+Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont
+rest&eacute;s par terre, hier encore. C'est la
+guerre. Nous jouons notre vie &agrave; tout instant,
+n'avons-nous pas le droit de la jouer
+gaiement&nbsp;? Nous sommes Fran&ccedil;ais, nous
+aimons rire, nous savons rire partout.
+Nos p&egrave;res riaient bien sur l'&eacute;chafaud&nbsp;! Ce
+soir, nous voudrions nous d&eacute;gourdir un
+peu, en gens comme il faut, et non pas
+en soudards, vous me comprenez. Avons-nous
+tort&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit vivement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, mon ami, et j'accepte
+avec grand plaisir votre invitation.</p>
+
+<p>Il cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hermance&nbsp;!</p>
+
+<p>Une vieille paysanne, tordue, rid&eacute;e, horrible,
+apparut et demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu&eacute; qui a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne d&icirc;ne pas ici, ma fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; que vous d&icirc;nez donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec MM. les hussards.</p>
+
+<p>J'eus envie de dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Amenez votre
+bonne, pour voir la t&ecirc;te de Marchas&nbsp;&raquo;,
+mais je n'osai point.</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parmi vos paroissiens rest&eacute;s dans
+le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi&nbsp;?</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita, chercha et d&eacute;clara&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, personne&nbsp;!</p>
+
+<p>J'insistai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Personne&nbsp;!... Voyons, monsieur le
+cur&eacute;, cherchez. Ce serait tr&egrave;s galant d'avoir
+des dames. Je m'entends, des m&eacute;nages&nbsp;!
+Est-ce que je sais, moi&nbsp;? Le boulanger avec
+sa femme, l'&eacute;picier, le... le... le... l'horloger...
+le... le cordonnier... le... le pharmacien
+avec la pharmacienne... Nous
+avons un bon repas, du vin, et serions enchant&eacute;s
+de laisser un bon souvenir aux
+gens d'ici.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; m&eacute;dita longtemps encore, puis
+pronon&ccedil;a avec r&eacute;solution&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, personne.</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sacristi&nbsp;! monsieur le cur&eacute;, c'est ennuyeux
+de n'avoir pas une reine, car nous
+avons une f&egrave;ve. Voyons, cherchez. Il n'y
+a pas un maire mari&eacute;, un adjoint mari&eacute;,
+un conseiller municipal mari&eacute;, un instituteur
+mari&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, toutes les dames sont parties.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi, il n'y a pas dans tout le pays
+une brave bourgeoise avec son bourgeois
+de mari, &agrave; qui nous pourrions faire ce
+plaisir, car ce serait un plaisir pour eux,
+un grand, dans les circonstances pr&eacute;sentes&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup le cur&eacute; se mit &agrave; rire,
+d'un rire violent qui le secouait tout entier,
+et il criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! j'ai votre affaire, J&eacute;sus,
+Marie, j'ai votre affaire&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+nous allons rire, mes enfants, nous allons
+rire. Et elles seront bien contentes, allez,
+bien contentes, ah&nbsp;! ah&nbsp;!... O&ugrave; g&icirc;tez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>J'expliquai la maison en la d&eacute;crivant. Il comprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s bien. C'est la propri&eacute;t&eacute; de
+M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure
+avec quatre dames&nbsp;!!&nbsp;!... Ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! quatre dames&nbsp;!!&nbsp;!...</p>
+
+<p>Il sortit avec moi, riant toujours, et me
+quitta, en r&eacute;p&eacute;tant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va&nbsp;; dans une demi-heure, maison
+Bertin-Lavaille.</p>
+
+<p>Je rentrai vite, tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, tr&egrave;s intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien de couverts&nbsp;? demanda
+Marchas en m'apercevant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Onze. Nous sommes six hussards,
+plus M. le cur&eacute; et quatre dames.</p>
+
+<p>Il fut stup&eacute;fait. Je triomphais.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quatre dames&nbsp;! Tu dis&nbsp;: quatre dames&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je dis&nbsp;: quatre dames.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De vraies femmes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De vraies femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bigre&nbsp;! Mes compliments&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je les accepte. Je les m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et
+j'aper&ccedil;us une belle nappe blanche jet&eacute;e
+sur une longue table autour de laquelle
+trois hussards en tablier bleu disposaient
+des assiettes et des verres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y aura des femmes&nbsp;! cria Marchas.</p>
+
+<p>Et les trois hommes se mirent &agrave; danser
+en applaudissant de toute leur force.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait pr&ecirc;t. Nous attendions. Nous
+attend&icirc;mes pr&egrave;s d'une heure. Une odeur
+d&eacute;licieuse de volailles r&ocirc;ties flottait dans
+toute la maison.</p>
+
+<p>Un coup frapp&eacute; contre le volet nous
+souleva tous en m&ecirc;me temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une
+minute &agrave; peine, une petite bonne S&oelig;ur
+apparut dans l'encadrement de la porte.
+Elle &eacute;tait maigre, rid&eacute;e, timide, et saluait
+coup sur coup les quatre hussards effar&eacute;s
+qui la regardaient entrer. Derri&egrave;re elle,
+un bruit de b&acirc;tons martelait le pav&eacute; du
+vestibule, et d&egrave;s qu'elle eut p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans
+le salon, j'aper&ccedil;us, l'une suivant l'autre,
+trois vieilles t&ecirc;tes en bonnet blanc, qui
+s'en venaient en se balan&ccedil;ant avec des
+mouvements diff&eacute;rents, l'une chavirant &agrave;
+droite, tandis que l'autre chavirait &agrave; gauche.
+Et, trois bonnes femmes se pr&eacute;sent&egrave;rent,
+boitant, tra&icirc;nant la jambe, estropi&eacute;es
+par les maladies et d&eacute;form&eacute;es par
+la vieillesse, trois infirmes hors de service,
+les trois seules pensionnaires capables
+de marcher encore de l'&eacute;tablissement
+hospitalier que dirigeait la S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait retourn&eacute;e vers ses invalides,
+pleine de sollicitude pour elles&nbsp;; puis,
+voyant mes galons de mar&eacute;chal des logis,
+elle me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous remercie bien, monsieur
+l'officier, d'avoir pens&eacute; &agrave; ces pauvres femmes.
+Elles ont bien peu de plaisir dans
+la vie, et c'est pour elles en m&ecirc;me temps
+un grand bonheur et un grand honneur
+que vous leur faites.</p>
+
+<p>J'aper&ccedil;us le cur&eacute;, rest&eacute; dans l'ombre du
+couloir et qui riait de tout son c&oelig;ur. A mon
+tour, je me mis &agrave; rire, en regardant surtout
+la t&ecirc;te de Marchas. Puis montrant des
+si&egrave;ges &agrave; la religieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Asseyez-vous, ma S&oelig;ur&nbsp;; nous sommes
+tr&egrave;s fiers et tr&egrave;s heureux que vous
+ayez accept&eacute; notre modeste invitation.</p>
+
+<p>Elle prit trois chaises contre le mur,
+les aligna devant le feu, y conduisit ses
+trois bonnes femmes, les pla&ccedil;a dessus,
+leur &ocirc;ta leurs cannes et leurs ch&acirc;les
+qu'elle alla d&eacute;poser dans un coin&nbsp;; puis,
+d&eacute;signant la premi&egrave;re, une maigre &agrave; ventre
+&eacute;norme, une hydropique assur&eacute;ment&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celle-l&agrave; est la m&egrave;re Paumelle, dont
+le mari s'est tu&eacute; en tombant d'un toit, et
+dont le fils est mort en Afrique. Elle a
+soixante-deux ans.</p>
+
+<p>Puis elle d&eacute;signa la seconde, une grande
+dont la t&ecirc;te tremblait sans cesse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celle-l&agrave; est la m&egrave;re Jean-Jean, &acirc;g&eacute;e
+de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus
+gu&egrave;re, ayant eu la figure flamb&eacute;e dans
+un incendie et la jambe droite br&ucirc;l&eacute;e &agrave;
+moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Elle nous montra, enfin, la troisi&egrave;me,
+une esp&egrave;ce de naine, avec des yeux saillants,
+qui roulaient de tous les c&ocirc;t&eacute;s, ronds
+et stupides.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la Putois, une innocente. Elle
+est &acirc;g&eacute;e de quarante-quatre ans seulement.</p>
+
+<p>J'avais salu&eacute; les trois femmes comme
+si on m'e&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; &agrave; des Altesses Royales,
+et, me tournant vers le cur&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes, monsieur l'abb&eacute;, un
+homme pr&eacute;cieux, &agrave; qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.</p>
+
+<p>Tout le monde riait, en effet, hormis
+Marchas, qui semblait furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Notre S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t est servie&nbsp;!
+cria tout &agrave; coup Karl Massouligny.</p>
+
+<p>Je la fis passer devant avec le cur&eacute;, puis
+je soulevai la m&egrave;re Paumelle, dont je pris
+le bras et que je tra&icirc;nai dans la pi&egrave;ce voisine,
+non sans peine, car son ventre ballonn&eacute;
+semblait plus pesant que du fer.</p>
+
+<p>Le gros Ponderel enleva la m&egrave;re Jean-Jean,
+qui g&eacute;missait pour avoir sa b&eacute;quille&nbsp;;
+et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote,
+la Putois, vers la salle &agrave; manger, pleine
+d'odeur de viandes.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes en face de nos assiettes,
+la S&oelig;ur tapa trois coups dans ses
+mains, et les femmes firent, avec la pr&eacute;cision
+de soldats qui pr&eacute;sentent les armes,
+un grand signe de croix rapide. Puis le
+pr&ecirc;tre pronon&ccedil;a, lentement, les paroles
+latines du <i>Benedicite</i>.</p>
+
+<p>On s'assit, et les deux poules parurent,
+apport&eacute;es par Marchas, qui voulait servir
+pour ne point assister en convive &agrave; ce repas
+ridicule.</p>
+
+<p>Mais je criai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vite le champagne&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet
+qu'on d&eacute;charge, et, malgr&eacute; la r&eacute;sistance
+du cur&eacute; et de la bonne S&oelig;ur, les
+trois hussards assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; des trois infirmes
+leur vers&egrave;rent de force dans la bouche
+leurs trois verres pleins.</p>
+
+<p>Massouligny, qui avait la facult&eacute; d'&ecirc;tre
+chez lui partout et &agrave; l'aise avec tout le
+monde, faisait la cour &agrave; la m&egrave;re Paumelle
+de la fa&ccedil;on la plus dr&ocirc;le. L'hydropique,
+dont l'humeur &eacute;tait rest&eacute;e gaie, malgr&eacute; ses
+malheurs, lui r&eacute;pondait en badinant avec
+une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son
+voisin que son gros ventre semblait pr&ecirc;t &agrave;
+monter et &agrave; rouler sur la table. Le petit
+Herbon avait entrepris s&eacute;rieusement de
+griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la
+Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le
+r&egrave;glement de l'hospice.</p>
+
+<p>La religieuse, effar&eacute;e, criait &agrave; Massouligny&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! vous allez la rendre malade&nbsp;;
+ne la faites pas rire comme &ccedil;a, je vous en
+prie, Monsieur. Oh&nbsp;! Monsieur...</p>
+
+<p>Puis elle se levait et se jetait sur Herbon
+pour lui arracher des mains un verre
+plein qu'il vidait prestement, entre les
+l&egrave;vres de la Putois.</p>
+
+<p>Et le cur&eacute; riait &agrave; se tordre, r&eacute;p&eacute;tait &agrave; la
+S&oelig;ur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez donc, pour une fois, &ccedil;a ne
+leur fait pas de mal. Laissez donc.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les deux poules, on avait mang&eacute;
+le canard, flanqu&eacute; des trois pigeons et du
+merle&nbsp;; et l'oie parut, fumante, dor&eacute;e, r&eacute;pandant
+une odeur chaude de viande rissol&eacute;e
+et grasse.</p>
+
+<p>La Paumelle, qui s'animait, battit des
+mains&nbsp;; la Jean-Jean cessa de r&eacute;pondre aux
+questions nombreuses du baron, et la
+Putois poussa des grognements de joie,
+moiti&eacute; cris et moiti&eacute; soupirs, comme font les
+petits enfants &agrave; qui on montre des bonbons.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Permettez-vous, dit le cur&eacute;, que je
+me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne &agrave; ces op&eacute;rations-l&agrave;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais certainement, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Et la S&oelig;ur dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si on ouvrait un peu la fen&ecirc;tre&nbsp;? Elles
+ont trop chaud. Je suis s&ucirc;re qu'elles seront
+malades.</p>
+
+<p>Je me tournai vers Marchas&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ouvre la fen&ecirc;tre une minute.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra,
+fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer
+la fum&eacute;e de l'oie, dont le pr&ecirc;tre,
+une serviette au cou, soulevait les ailes
+avec science.</p>
+
+<p>Nous le regardions faire, sans parler
+maintenant, int&eacute;ress&eacute;s par le travail all&eacute;chant
+de ses mains, saisis d'un renouveau
+d'app&eacute;tit &agrave; la vue de cette grosse b&ecirc;te dor&eacute;e,
+dont les membres tombaient l'un apr&egrave;s
+l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, au milieu de ce silence
+gourmand qui nous tenait attentifs, entra,
+par la fen&ecirc;tre ouverte, le bruit lointain
+d'un coup de feu.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Je fus debout si vite, que ma chaise roula
+derri&egrave;re moi&nbsp;; et je criai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le monde &agrave; cheval&nbsp;! Toi, Marchas,
+tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq
+minutes.</p>
+
+<p>Et pendant que les trois cavaliers s'&eacute;loignaient
+au galop dans la nuit, je me mis
+en selle avec mes deux autres hussards,
+devant le perron de la villa, tandis que le
+cur&eacute;, la S&oelig;ur et les trois bonnes femmes
+montraient aux fen&ecirc;tres leurs t&ecirc;tes effar&eacute;es.</p>
+
+<p>On n'entendait plus rien, qu'un aboiement
+de chien dans la campagne. La pluie
+avait cess&eacute;&nbsp;; il faisait froid, tr&egrave;s froid. Et
+bient&ocirc;t, je distinguai de nouveau le galop
+d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marchas. Je lui criai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien du tout, Fran&ccedil;ois a bless&eacute; un
+vieux paysan, qui refusait de r&eacute;pondre au&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Qui vive&nbsp;?&nbsp;&raquo; et qui continuait d'avancer,
+malgr&eacute; l'ordre de passer au large. On l'apporte,
+d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.</p>
+
+<p>J'ordonnai de remettre les chevaux &agrave;
+l'&eacute;curie et j'envoyai mes deux soldats au
+devant des autres, puis je rentrai dans la
+maison.</p>
+
+<p>Alors le cur&eacute;, Marchas et moi, nous
+descend&icirc;mes un matelas dans le salon
+pour y d&eacute;poser le bless&eacute;&nbsp;; la S&oelig;ur, d&eacute;chirant
+une serviette, se mit &agrave; faire de la
+charpie, tandis que les trois femmes &eacute;perdues
+restaient assises dans un coin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, je distinguai un bruit de sabres,
+tra&icirc;n&eacute;s sur la route&nbsp;; je pris une bougie
+pour &eacute;clairer les hommes qui revenaient&nbsp;;
+et ils parurent, portant cette chose inerte,
+molle, longue et sinistre, que devient un
+corps humain quand la vie ne le soutient
+plus.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>On d&eacute;posa le bless&eacute; sur le matelas pr&eacute;par&eacute;
+pour lui&nbsp;; et je vis du premier coup
+d'&oelig;il que c'&eacute;tait un moribond.</p>
+
+<p>Il r&acirc;lait et crachait du sang qui coulait
+des coins de ses l&egrave;vres, chass&eacute; de sa bouche
+&agrave; chacun de ses hoquets. L'homme
+en &eacute;tait couvert&nbsp;! Ses joues, sa barbe, ses
+cheveux, son cou, ses v&ecirc;tements, semblaient
+en avoir &eacute;t&eacute; frott&eacute;s, avoir &eacute;t&eacute; baign&eacute;s
+dans une cuve rouge. Et ce sang s'&eacute;tait
+fig&eacute; sur lui, &eacute;tait devenu terne, m&ecirc;l&eacute; de
+boue, horrible &agrave; voir.</p>
+
+<p>Le vieillard, envelopp&eacute; dans une grande
+limousine de berger, entr'ouvrait par moments
+ses yeux mornes, &eacute;teints, sans
+pens&eacute;e, qui paraissaient stupides d'&eacute;tonnement,
+comme ceux des b&ecirc;tes que le
+chasseur tue et qui le regardent, tomb&eacute;es
+&agrave; ses pieds, aux trois quarts mortes d&eacute;j&agrave;,
+abruties par la surprise et par l'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est le p&egrave;re Placide, le vieux
+pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre,
+et n'a rien entendu. Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!
+vous avez tu&eacute; ce malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>La S&oelig;ur avait &eacute;cart&eacute; la blouse et la chemise,
+et regardait au milieu de la poitrine
+un petit trou violet qui ne saignait plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a rien &agrave; faire, dit-elle.</p>
+
+<p>Le berger, haletant affreusement, crachait
+toujours du sang avec chacun de ses
+derniers souffles, et on entendait dans sa
+gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un
+gargouillement sinistre et continu.</p>
+
+<p>Le cur&eacute;, debout au-dessus de lui, leva
+sa main droite, d&eacute;crivit le signe de la croix
+et pronon&ccedil;a, d'une voix lente et solennelle,
+les paroles latines qui lavent les &acirc;mes.</p>
+
+<p>Avant qu'il les e&ucirc;t achev&eacute;es, le vieillard
+fut agit&eacute; d'une courte secousse, comme si
+quelque chose venait de se briser en lui.
+Il ne respirait plus. Il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>M'&eacute;tant retourn&eacute;, je vis un spectacle plus
+effrayant que l'agonie de ce mis&eacute;rable&nbsp;:
+les trois vieilles, debout, serr&eacute;es l'une
+contre l'autre, hideuses, grima&ccedil;aient d'angoisse
+et d'horreur.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elles, et elles se mirent
+&agrave; pousser des cris aigus, en essayant de
+se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.</p>
+
+<p>La Jean-Jean, que sa jambe br&ucirc;l&eacute;e ne
+portait plus, tomba tout de son long par
+terre.</p>
+
+<p>La S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t, abandonnant le
+mort, courut vers ses infirmes, et sans un
+mot pour moi, sans un regard, les couvrit
+de leurs ch&acirc;les, leur donna leurs b&eacute;quilles,
+les poussa vers la porte, les fit sortir
+et disparut avec elles dans la nuit profonde,
+si noire.</p>
+
+<p>Je compris que je ne pouvais m&ecirc;me les
+faire accompagner par un hussard, car le
+seul bruit du sabre les e&ucirc;t affol&eacute;es.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; regardait toujours le mort.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant enfin retourn&eacute; vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! quelle vilaine chose, dit-il.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AU_BOIS"></a><br>
+<h2>AU BOIS</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Le maire allait se mettre &agrave; table pour
+d&eacute;jeuner quand on le pr&eacute;vint que le garde
+champ&ecirc;tre l'attendait &agrave; la mairie avec deux
+prisonniers.</p>
+
+<p>Il s'y rendit aussit&ocirc;t, et il aper&ccedil;ut en
+effet son garde champ&ecirc;tre, le p&egrave;re Hochedur,
+debout et surveillant d'un air
+s&eacute;v&egrave;re un couple de bourgeois m&ucirc;rs.</p>
+
+<p>L'homme, un gros p&egrave;re, &agrave; nez rouge et
+&agrave; cheveux blancs, semblait accabl&eacute;&nbsp;; tandis
+que la femme, une petite m&egrave;re endimanch&eacute;e,
+tr&egrave;s ronde, tr&egrave;s grasse, aux joues
+luisantes, regardait d'un &oelig;il de d&eacute;fi l'agent
+de l'autorit&eacute; qui les avait captiv&eacute;s.</p>
+
+<p>Le maire demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est, p&egrave;re Hochedur&nbsp;?</p>
+
+<p>Le garde champ&ecirc;tre fit sa d&eacute;position.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti le matin, &agrave; l'heure ordinaire,
+pour accomplir sa tourn&eacute;e du c&ocirc;t&eacute;
+des bois Champioux jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re
+d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqu&eacute;
+d'insolite dans la campagne sinon qu'il
+faisait beau temps et que les bl&eacute;s allaient
+bien, quand le fils aux Bredel, qui binait
+sa vigne, avait cri&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;, p&egrave;re Hochedur, allez voir au
+bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont
+bien cent trente ans &agrave; eux deux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait parti dans la direction indiqu&eacute;e&nbsp;;
+il &eacute;tait entr&eacute; dans le fourr&eacute; et il avait entendu
+des paroles et des soupirs qui lui
+firent supposer un flagrant d&eacute;lit de mauvaises
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Donc, avan&ccedil;ant sur ses genoux et sur
+ses mains comme pour surprendre un braconnier,
+il avait appr&eacute;hend&eacute; le couple
+pr&eacute;sent au moment o&ugrave; il s'abandonnait &agrave;
+son instinct.</p>
+
+<p>Le maire stup&eacute;fait consid&eacute;ra les coupables.
+L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; les interroger, en commen&ccedil;ant
+par le m&acirc;le, qui r&eacute;pondait d'une voix
+si faible qu'on l'entendait &agrave; peine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre nom.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nicolas Beaurain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre profession.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mercier, rue des Martyrs, &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faisiez dans ce
+bois&nbsp;?</p>
+
+<p>Le mercier demeura muet, les yeux
+baiss&eacute;s sur son gros ventre, les mains &agrave;
+plat sur ses cuisses. </p>
+
+<p>Le maire reprit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Niez-vous ce qu'affirme l'agent de
+l'autorit&eacute; municipale&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, vous avouez&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'avez-vous &agrave; dire pour votre d&eacute;fense&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; avez-vous rencontr&eacute; votre complice&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma femme, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre femme&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... &agrave; Paris&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble&nbsp;! </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... alors... vous &ecirc;tes fou, tout &agrave;
+fait fou, mon cher Monsieur, de venir vous
+faire pincer ainsi, en plein champ, &agrave; dix
+heures du matin.</p>
+
+<p>Le mercier semblait pr&ecirc;t &agrave; pleurer de
+honte. Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est elle qui a voulu &ccedil;a&nbsp;! Je lui disais
+bien que c'&eacute;tait stupide. Mais quand
+une femme a quelque chose dans la t&ecirc;te...
+vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.</p>
+
+<p>Le maire, qui aimait l'esprit gaulois,
+sourit et r&eacute;pliqua&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans votre cas, c'est le contraire
+qui aurait d&ucirc; avoir lieu. Vous ne seriez
+pas ici si elle ne l'avait eu que dans la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Alors une col&egrave;re saisit M. Beaurain, et
+se tournant vers sa femme&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vois-tu o&ugrave; tu nous as men&eacute;s avec ta
+po&eacute;sie&nbsp;? Hein, y sommes-nous&nbsp;? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant,
+&agrave; notre &acirc;ge, pour attentat aux m&oelig;urs&nbsp;! Et
+il nous faudra fermer boutique, vendre la
+client&egrave;le et changer de quartier&nbsp;! Y sommes-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>Mme Beaurain se leva, et, sans regarder
+son mari, elle s'expliqua sans embarras,
+sans vaine pudeur, presque sans h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, monsieur le maire, je sais
+bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous
+me permettre de plaider ma cause
+comme un avocat, ou mieux comme une
+pauvre femme&nbsp;; et j'esp&egrave;re que vous voudrez
+bien nous renvoyer chez nous, et
+nous &eacute;pargner la honte des poursuites.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Autrefois, quand j'&eacute;tais jeune, j'ai fait
+la connaissance de M. Beaurain dans ce
+pays-ci, un dimanche. Il &eacute;tait employ&eacute;
+dans un magasin de mercerie&nbsp;; moi j'&eacute;tais
+demoiselle dans un magasin de confections.
+Je me rappelle de &ccedil;a comme d'hier.
+Je venais passer les dimanches ici, de
+temps en temps, avec une amie, Rose Lev&ecirc;que,
+avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose
+avait un bon ami, et moi pas. C'est lui
+qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annon&ccedil;a, en riant, qu'il am&egrave;nerait un
+camarade le lendemain. Je compris bien
+ce qu'il voulait&nbsp;; mais je r&eacute;pondis que
+c'&eacute;tait inutile. J'&eacute;tais sage, Monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le lendemain donc, nous avons trouv&eacute;
+au chemin de fer Monsieur Beaurain. Il
+&eacute;tait bien de sa personne &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;.
+Mais j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas c&eacute;der, et je
+ne c&eacute;dai pas non plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous voici donc arriv&eacute;s &agrave; Bezons. Il
+faisait un temps superbe, de ces temps qui
+vous chatouillent le c&oelig;ur. Moi, quand il
+fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois,
+je deviens b&ecirc;te &agrave; pleurer, et quand
+je suis &agrave; la campagne je perds la t&ecirc;te. La
+verdure, les oiseaux qui chantent, les bl&eacute;s
+qui remuent au vent, les hirondelles qui
+vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots,
+les marguerites, tout &ccedil;a me rend
+folle&nbsp;! C'est comme le champagne quand
+on n'en a pas l'habitude&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc il faisait un temps superbe, et
+doux, et clair, qui vous entrait dans le
+corps par les yeux en regardant et par la
+bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient
+toutes les minutes&nbsp;! &Ccedil;a me faisait
+quelque chose de les voir. M. Beaurain
+et moi nous marchions derri&egrave;re eux,
+sans gu&egrave;re parler. Quand on ne se conna&icirc;t
+pas on ne trouve rien &agrave; se dire. Il avait
+l'air timide, ce gar&ccedil;on, et &ccedil;a me plaisait
+de le voir embarrass&eacute;. Nous voici arriv&eacute;s
+dans le petit bois. Il y faisait frais comme
+dans un bain, et tout le monde s'assit sur
+l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient
+sur ce que j'avais l'air s&eacute;v&egrave;re&nbsp;; vous comprenez
+bien que je ne pouvais pas &ecirc;tre
+autrement. Et puis voil&agrave; qu'ils recommencent
+&agrave; s'embrasser sans plus se g&ecirc;ner
+que si nous n'&eacute;tions pas l&agrave;&nbsp;; et puis ils se
+sont parl&eacute; tout bas&nbsp;; et puis ils se sont
+lev&eacute;s et ils sont partis dans les feuilles
+sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je
+faisais, moi, en face de ce gar&ccedil;on que je
+voyais pour la premi&egrave;re fois. Je me sentais
+tellement confuse de les voir partir ainsi
+que &ccedil;a me donna du courage&nbsp;; et je me
+suis mise &agrave; parler. Je lui demandai ce qu'il
+faisait&nbsp;; il &eacute;tait commis de mercerie, comme
+je vous l'ai appris tout &agrave; l'heure. Nous
+caus&acirc;mes donc quelques instants&nbsp;; &ccedil;a l'enhardit,
+lui, et il voulut prendre des privaut&eacute;s,
+mais je le remis &agrave; sa place, et
+roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur
+Beaurain&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>M. Beaurain, qui regardait ses pieds
+avec confusion, ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Alors il a compris que
+j'&eacute;tais sage, ce gar&ccedil;on, et il s'est mis &agrave;
+me faire la cour gentiment, en honn&ecirc;te
+homme. Depuis ce jour il est revenu tous
+les dimanches. Il &eacute;tait tr&egrave;s amoureux de
+moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais
+beaucoup, mais l&agrave;, beaucoup&nbsp;! c'&eacute;tait un
+beau gar&ccedil;on, autrefois.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, il m'&eacute;pousa en septembre et nous
+pr&icirc;mes notre commerce rue des Martyrs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut dur pendant des ann&eacute;es, Monsieur.
+Les affaires n'allaient pas&nbsp;; et nous
+ne pouvions gu&egrave;re nous payer des parties
+de campagne. Et puis, nous en avions
+perdu l'habitude. On a autre chose en t&ecirc;te&nbsp;;
+on pense &agrave; la caisse plus qu'aux fleurettes,
+dans le commerce. Nous vieillissions, peu
+&agrave; peu, sans nous en apercevoir, en gens
+tranquilles qui ne pensent plus gu&egrave;re &agrave;
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on
+ne s'aper&ccedil;oit pas que &ccedil;a vous manque.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, Monsieur, les affaires ont
+mieux &eacute;t&eacute;, nous nous sommes rassur&eacute;s
+sur l'avenir&nbsp;! Alors, voyez-vous, je ne sais
+pas trop ce qui s'est pass&eacute; en moi, non,
+vraiment, je ne sais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; que je me suis remise &agrave; r&ecirc;ver
+comme une petite pensionnaire. La vue des
+voiturettes de fleurs qu'on tra&icirc;ne dans les
+rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes
+venait me chercher &agrave; mon fauteuil,
+derri&egrave;re ma caisse, et me faisait battre le
+c&oelig;ur&nbsp;! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le
+bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde
+le ciel dans une rue, &ccedil;a a l'air d'une
+rivi&egrave;re, d'une longue rivi&egrave;re qui descend
+sur Paris en se tortillant&nbsp;; et les hirondelles
+passent dedans comme des poissons.
+C'est b&ecirc;te comme tout, ces choses-l&agrave;,
+&agrave; mon &acirc;ge&nbsp;! Que voulez-vous, Monsieur,
+quand on a travaill&eacute; toute sa vie, il vient
+un moment o&ugrave; on s'aper&ccedil;oit qu'on aurait
+pu faire autre chose, et, alors, on regrette,
+oh&nbsp;! oui, on regrette&nbsp;! Songez donc
+que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller
+cueillir des baisers dans les bois, comme
+les autres, comme les autres femmes. Je
+songeais comme c'est bon d'&ecirc;tre couch&eacute;
+sous les feuilles en aimant quelqu'un&nbsp;! Et
+j'y pensais tous les jours, toutes les nuits&nbsp;!
+Je r&ecirc;vais de clairs de lune sur l'eau jusqu'&agrave;
+avoir envie de me noyer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je n'osais pas parler de &ccedil;a &agrave; M. Beaurain
+dans les premiers temps. Je savais
+bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me
+renverrait vendre mon fil et mes aiguilles&nbsp;!
+Et puis, &agrave; vrai dire, M. Beaurain ne me
+disait plus grand chose&nbsp;; mais en me regardant
+dans ma glace, je comprenais
+bien aussi que je ne disais plus rien &agrave;
+personne, moi&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, je me d&eacute;cidai et je lui proposai
+une partie de campagne au pays o&ugrave; nous
+nous &eacute;tions connus. Il accepta sans d&eacute;fiance
+et nous voici arriv&eacute;s, ce matin,
+vers les neuf heures.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi je me sentis toute retourn&eacute;e quand
+je suis entr&eacute;e dans les bl&eacute;s. &Ccedil;a ne vieillit
+pas, le c&oelig;ur des femmes&nbsp;! Et, vrai, je ne
+voyais plus mon mari tel qu'il est, mais
+bien tel qu'il &eacute;tait autrefois&nbsp;! &Ccedil;a, je vous
+le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'&eacute;tais
+grise. Je me mis &agrave; l'embrasser&nbsp;; il en fut
+plus &eacute;tonn&eacute; que si j'avais voulu l'assassiner.
+Il me r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais tu es folle.
+Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui
+te prend&nbsp;?...&nbsp;&raquo; Je ne l'&eacute;coutais pas, moi, je
+n'&eacute;coutais que mon c&oelig;ur. Et je le fis entrer
+dans le bois... Et voil&agrave;&nbsp;!... J'ai dit la
+v&eacute;rit&eacute;, monsieur le maire, toute la v&eacute;rit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire &eacute;tait un homme d'esprit. Il se
+leva, sourit, et dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez en paix, Madame,
+et ne p&eacute;chez plus... sous les feuilles.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="UNE_FAMILLE"></a><br>
+<h2>UNE FAMILLE</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>J'allais revoir mon ami Simon Radevin
+que je n'avais point aper&ccedil;u depuis quinze
+ans.</p>
+
+<p>Autrefois c'&eacute;tait mon meilleur ami, l'ami
+de ma pens&eacute;e, celui avec qui on passe
+les longues soir&eacute;es tranquilles et gaies,
+celui &agrave; qui on dit les choses intimes du
+c&oelig;ur, pour qui on trouve, en causant doucement,
+les id&eacute;es rares, fines, ing&eacute;nieuses,
+d&eacute;licates, n&eacute;es de la sympathie m&ecirc;me qui
+excite l'esprit et le met &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Pendant bien des ann&eacute;es nous ne nous
+&eacute;tions gu&egrave;re quitt&eacute;s. Nous avions v&eacute;cu,
+voyag&eacute;, song&eacute;, r&ecirc;v&eacute; ensemble, aim&eacute; les
+m&ecirc;mes choses d'un m&ecirc;me amour, admir&eacute;
+les m&ecirc;mes livres, compris les m&ecirc;mes
+&oelig;uvres, fr&eacute;mi des m&ecirc;mes sensations, et si
+souvent ri des m&ecirc;mes &ecirc;tres que nous nous
+comprenions compl&egrave;tement, rien qu'en
+&eacute;changeant un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;tait mari&eacute;. Il avait &eacute;pous&eacute;
+tout &agrave; coup une fillette de province venue
+&agrave; Paris pour chercher un fianc&eacute;. Comment
+cette petite blondasse, maigre, aux mains
+niaises, aux yeux clairs et vides, &agrave; la voix
+fra&icirc;che et b&ecirc;te, pareille &agrave; cent mille poup&eacute;es
+&agrave; marier, avait-elle cueilli ce gar&ccedil;on intelligent
+et fin&nbsp;? Peut-on comprendre ces
+choses-l&agrave;&nbsp;? Il avait sans doute esp&eacute;r&eacute; le
+bonheur, lui, le bonheur simple, doux et
+long entre les bras d'une femme bonne,
+tendre et fid&egrave;le&nbsp;; et il avait entrevu tout
+cela, dans le regard transparent de cette
+gamine aux cheveux p&acirc;les.</p>
+
+<p>Il n'avait pas song&eacute; que l'homme actif,
+vivant et vibrant, se fatigue de tout d&egrave;s
+qu'il a saisi la stupide r&eacute;alit&eacute;, &agrave; moins
+qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus
+rien comprendre.</p>
+
+<p>Comment allais-je le retrouver&nbsp;? Toujours
+vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou
+bien endormi par la vie provinciale&nbsp;?
+Un homme peut changer en quinze ans&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le train s'arr&ecirc;ta dans une petite gare.
+Comme je descendais de wagon, un gros,
+tr&egrave;s gros homme, aux joues rouges, au
+ventre rebondi, s'&eacute;lan&ccedil;a vers moi, les
+bras ouverts, en criant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Georges.&nbsp;&raquo; Je
+l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu.
+Puis je murmurai stup&eacute;fait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cristi,
+tu n'as pas maigri.&nbsp;&raquo; Il r&eacute;pondit en riant&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Que veux-tu&nbsp;? La bonne vie&nbsp;! la bonne
+table&nbsp;! les bonnes nuits&nbsp;! Manger et dormir
+voil&agrave; mon existence&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je le contemplai, cherchant dans cette
+large figure les traits aim&eacute;s. L'&oelig;il seul n'avait
+point chang&eacute;&nbsp;; mais je ne retrouvais
+plus le regard et je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;S'il est
+vrai que le regard est le reflet de la pens&eacute;e,
+la pens&eacute;e de cette t&ecirc;te-l&agrave; n'est plus celle
+d'autrefois, celle que je connaissais si
+bien.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'&oelig;il brillait pourtant, plein de joie et
+d'amiti&eacute;&nbsp;; mais il n'avait plus cette clart&eacute;
+intelligente qui exprime, autant que la parole,
+la valeur d'un esprit.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Simon me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, voici mes deux a&icirc;n&eacute;s.</p>
+
+<p>Une fillette de quatorze ans, presque
+femme, et un gar&ccedil;on de treize ans, v&ecirc;tu
+en coll&eacute;gien, s'avanc&egrave;rent d'un air timide
+et gauche.</p>
+
+<p>Je murmurai&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est &agrave; toi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit en riant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais, oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien en as-tu donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cinq&nbsp;! Encore trois rest&eacute;s &agrave; la maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Il avait r&eacute;pondu cela d'un air fier, content,
+presque triomphant&nbsp;; et moi je me
+sentais saisi d'une piti&eacute; profonde, m&ecirc;l&eacute;e
+d'un vague m&eacute;pris, pour ce reproducteur
+orgueilleux et na&iuml;f qui passait ses nuits &agrave;
+faire des enfants entre deux sommes, dans
+sa maison de province, comme un lapin
+dans une cage.</p>
+
+<p>Je montai dans une voiture qu'il conduisait
+lui-m&ecirc;me et nous voici partis &agrave; travers
+la ville, triste ville, somnolente et
+terne o&ugrave; rien ne remuait par les rues, sauf
+quelques chiens et deux ou trois bonnes.
+De temps en temps, un boutiquier, sur sa
+porte, &ocirc;tait son chapeau&nbsp;; Simon rendait
+le salut et nommait l'homme pour me
+prouver sans doute qu'il connaissait tous
+les habitants par leur nom. La pens&eacute;e me
+vint qu'il songeait &agrave; la d&eacute;putation, ce
+r&ecirc;ve de tous les enterr&eacute;s de province.</p>
+
+<p>On eut vite travers&eacute; la cit&eacute;, et la voiture
+entra dans un jardin qui avait des pr&eacute;tentions
+de parc, puis s'arr&ecirc;ta devant une
+maison &agrave; tourelles qui cherchait &agrave; passer
+pour ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon trou, disait Simon, pour
+obtenir un compliment.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Sur le perron, une dame apparut, par&eacute;e
+pour la visite, coiff&eacute;e pour la visite, avec
+des phrases pr&ecirc;tes pour la visite. Ce n'&eacute;tait
+plus la fillette blonde et fade que j'avais
+vue &agrave; l'&eacute;glise quinze ans plus t&ocirc;t, mais
+une grosse dame &agrave; falbalas et &agrave; frisons,
+une de ces dames sans &acirc;ge, sans caract&egrave;re,
+sans &eacute;l&eacute;gance, sans esprit, sans rien de ce
+qui constitue une femme. C'&eacute;tait une m&egrave;re,
+enfin, une grosse m&egrave;re banale, la pondeuse,
+la poulini&egrave;re humaine, la machine
+de chair qui procr&eacute;e sans autre pr&eacute;occupation
+dans l'&acirc;me que ses enfants et son
+livre de cuisine.</p>
+
+<p>Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai
+dans le vestibule o&ugrave; trois mioches align&eacute;s
+par rang de taille semblaient plac&eacute;s l&agrave;
+pour une revue comme des pompiers
+devant un maire.</p>
+
+<p>Je dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! voici les autres&nbsp;?</p>
+
+<p>Simon, radieux les nomma &laquo;&nbsp;Jean,
+Sophie et Gontran&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>La porte du salon &eacute;tait ouverte. J'y p&eacute;n&eacute;trai
+et j'aper&ccedil;us au fond d'un fauteuil
+quelque chose qui tremblotait, un homme,
+un vieux homme paralys&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Radevin s'avan&ccedil;a&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mon grand-p&egrave;re, monsieur. Il a
+quatre-vingt-sept ans.</p>
+
+<p>Puis elle cria dans l'oreille du vieillard
+tr&eacute;pidant&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est un ami de Simon,
+papa.&nbsp;&raquo; L'anc&ecirc;tre fit un effort pour me dire
+bonjour et il vagit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oua, oua, oua&nbsp;&raquo; en
+agitant sa main. Je r&eacute;pondis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous &ecirc;tes
+trop aimable, Monsieur,&nbsp;&raquo; et je tombai sur
+un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Simon venait d'entrer&nbsp;; il riait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! tu as fait la connaissance de
+bon papa. Il est impayable, ce vieux&nbsp;; c'est
+la distraction des enfants. Il est gourmand,
+mon cher, &agrave; se faire mourir &agrave; tous
+les repas. Tu ne te figures point ce qu'il
+mangerait si on le laissait libre. Mais tu
+verras, tu verras. Il fait de l'&oelig;il aux plats
+sucr&eacute;s comme si c'&eacute;taient des demoiselles.
+Tu n'as jamais rien rencontr&eacute; de plus
+dr&ocirc;le, tu verras tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Puis on me conduisit dans ma chambre,
+pour faire ma toilette, car l'heure du d&icirc;ner
+approchait. J'entendais dans l'escalier un
+grand pi&eacute;tinement et je me retournai. Tous
+les enfants me suivaient en procession,
+derri&egrave;re leur p&egrave;re, sans doute pour me
+faire honneur.</p>
+
+<p>Ma chambre donnait sur la plaine, une
+plaine sans fin, toute nue, un oc&eacute;an d'herbes,
+de bl&eacute;s et d'avoine, sans un bouquet
+d'arbres ni un coteau, image saisissante
+et triste de la vie qu'on devait mener dans
+cette maison.</p>
+
+<p>Une cloche sonna. C'&eacute;tait pour le d&icirc;ner.
+Je descendis.</p>
+
+<p>Mme Radevin prit mon bras d'un air
+c&eacute;r&eacute;monieux et on passa dans la salle &agrave;
+manger. Un domestique roulait le fauteuil
+du vieux qui, &agrave; peine plac&eacute; devant son
+assiette, promena sur le dessert un regard
+avide et curieux en tournant avec peine,
+d'un plat vers l'autre, sa t&ecirc;te branlante.</p>
+
+<p>Alors Simon se frotta les mains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu
+vas t'amuser,&nbsp;&raquo; me dit-il. Et tous les enfants,
+comprenant qu'on allait me donner
+le spectacle de grand-papa gourmand, se
+mirent &agrave; rire en m&ecirc;me temps, tandis que
+leur m&egrave;re souriait seulement en haussant
+les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Radevin se mit &agrave; hurler vers le vieillard
+en formant porte-voix de ses mains.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous avons ce soir de la cr&egrave;me au riz
+sucr&eacute;.</p>
+
+<p>La face rid&eacute;e de l'a&iuml;eul s'illumina et il
+trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer
+qu'il avait compris et qu'il &eacute;tait content.</p>
+
+<p>Et on commen&ccedil;a &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Regarde,&nbsp;&raquo; murmura Simon. Le grand-p&egrave;re
+n'aimait pas la soupe et refusait d'en
+manger. On l'y for&ccedil;ait, pour sa sant&eacute;&nbsp;; et le
+domestique lui enfon&ccedil;ait de force dans la
+bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait
+avec &eacute;nergie, pour ne pas avaler le
+bouillon rejet&eacute; ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.</p>
+
+<p>Les petits enfants se tordaient de joie
+tandis que leur p&egrave;re, tr&egrave;s content, r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Est-il dr&ocirc;le, ce vieux&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et tout le long du repas on ne s'occupa
+que de lui. Il d&eacute;vorait du regard les plats
+pos&eacute;s sur la table&nbsp;; et de sa main follement
+agit&eacute;e essayait de les saisir et de les attirer
+&agrave; lui. On les posait presque &agrave; port&eacute;e
+pour voir ses efforts &eacute;perdus, son &eacute;lan
+tremblotant vers eux, l'appel d&eacute;sol&eacute; de
+tout son &ecirc;tre, de son &oelig;il, de sa bouche,
+de son nez qui les flairait. Et il bavait
+d'envie sur sa serviette en poussant des
+grognements inarticul&eacute;s. Et toute la famille
+se r&eacute;jouissait de ce supplice odieux
+et grotesque.</p>
+
+<p>Puis on lui servait sur son assiette un
+tout petit morceau qu'il mangeait avec une
+gloutonnerie fi&eacute;vreuse, pour avoir plus
+vite autre chose.</p>
+
+<p>Quand arriva le riz sucr&eacute;, il eut presque
+une convulsion. Il g&eacute;missait de d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Gontran lui cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous avez trop
+mang&eacute;, vous n'en aurez pas.&nbsp;&raquo; Et on
+fit semblant de ne lui en point donner.</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; pleurer. Il pleurait en
+tremblant plus fort, tandis que tous les
+enfants riaient.</p>
+
+<p>On lui apporta enfin sa part, une toute
+petite part&nbsp;; et il fit, en mangeant la premi&egrave;re
+bouch&eacute;e de l'entremets, un bruit de
+gorge comique et glouton, et un mouvement
+du cou pareil &agrave; celui des canards
+qui avalent un morceau trop gros.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut fini, il se mit &agrave; tr&eacute;pigner
+pour en obtenir encore.</p>
+
+<p>Pris de piti&eacute; devant la torture de ce
+Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai
+pour lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;Voyons, donne-lui encore un
+peu de riz&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Simon r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! non, mon cher,
+s'il mangeait trop, &agrave; son &acirc;ge, &ccedil;a pourrait
+lui faire mal.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me tus, r&ecirc;vant sur cette parole. O
+morale, &ocirc; logique, &ocirc; sagesse&nbsp;! A son &acirc;ge&nbsp;!
+Donc, on le privait du seul plaisir qu'il
+pouvait encore go&ucirc;ter, par souci de sa
+sant&eacute;&nbsp;! Sa sant&eacute;&nbsp;! qu'en ferait-il, ce d&eacute;bris
+inerte et tremblotant&nbsp;? On m&eacute;nageait ses
+jours, comme on dit&nbsp;? Ses jours&nbsp;? Combien
+de jours, dix, vingt, cinquante ou cent&nbsp;?
+Pourquoi&nbsp;? Pour lui&nbsp;? ou pour conserver
+plus longtemps &agrave; la famille le spectacle de
+sa gourmandise impuissante&nbsp;?</p>
+
+<p>Il n'avait plus rien &agrave; faire en cette vie,
+plus rien. Un seul d&eacute;sir lui restait, une
+seule joie&nbsp;; pourquoi ne pas lui donner enti&egrave;rement
+cette joie derni&egrave;re, la lui donner
+jusqu'&agrave; ce qu'il en mour&ucirc;t.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s une longue partie de cartes,
+je montai dans ma chambre pour me coucher&nbsp;:
+j'&eacute;tais triste, triste, triste&nbsp;!</p>
+
+<p>Et je me mis &agrave; ma fen&ecirc;tre. On n'entendait
+rien au dehors qu'un tr&egrave;s l&eacute;ger, tr&egrave;s
+doux, tr&egrave;s joli gazouillement d'oiseau dans
+un arbre, quelque part. Cet oiseau devait
+chanter ainsi, &agrave; voix basse, dans la nuit,
+pour bercer sa femelle endormie sur ses
+&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Et je pensai aux cinq enfants de mon
+pauvre ami, qui devait ronfler maintenant
+aux c&ocirc;t&eacute;s de sa vilaine femme.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="JOSEPH"></a><br>
+<h2>JOSEPH</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Elles &eacute;taient grises, tout &agrave; fait grises, la
+petite baronne Andr&eacute;e de Fraisi&egrave;res et la
+petite comtesse No&euml;mi de Gardens.</p>
+
+<p>Elles avaient d&icirc;n&eacute; en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, dans
+le salon vitr&eacute; qui regardait la mer. Par les
+fen&ecirc;tres ouvertes, la brise molle d'un soir
+d'&eacute;t&eacute; entrait, ti&egrave;de et fra&icirc;che en m&ecirc;me
+temps, une brise savoureuse d'oc&eacute;an.
+Les deux jeunes femmes, &eacute;tendues sur
+leurs chaises longues, buvaient maintenant
+de minute en minute une goutte de
+chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes,
+des confidences que seule cette jolie ivresse
+inattendue pouvait amener sur leurs
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Leurs maris &eacute;taient retourn&eacute;s &agrave; Paris
+dans l'apr&egrave;s-midi, les laissant seules sur
+cette petite plage d&eacute;serte qu'ils avaient
+choisie pour &eacute;viter les r&ocirc;deurs galants des
+stations &agrave; la mode. Absents cinq jours sur
+sept, ils redoutaient les parties de campagne,
+les d&eacute;jeuners sur l'herbe, les le&ccedil;ons de
+natation et la rapide familiarit&eacute; qui na&icirc;t
+dans le d&eacute;s&oelig;uvrement des villes d'eaux.
+Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant
+donc &agrave; craindre, ils avaient lou&eacute; une maison
+b&acirc;tie et abandonn&eacute;e par un original dans
+le vallon de Roqueville, pr&egrave;s F&eacute;camp, et
+ils avaient enterr&eacute; l&agrave; leurs femmes pour
+tout l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient grises. Ne sachant qu'inventer
+pour se distraire, la petite baronne
+avait propos&eacute; &agrave; la petite comtesse un d&icirc;ner
+fin, au champagne. Elles s'&eacute;taient d'abord
+beaucoup amus&eacute;es &agrave; cuisiner elles-m&ecirc;mes
+ce d&icirc;ner&nbsp;; puis elles l'avaient mang&eacute; avec
+gaiet&eacute; en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait &eacute;veill&eacute;e dans leur gorge la chaleur
+des fourneaux. Maintenant elles bavardaient
+et d&eacute;raisonnaient &agrave; l'unisson en
+fumant des cigarettes et en se gargarisant
+doucement avec la chartreuse. Vraiment,
+elles ne savaient plus du tout ce qu'elles
+disaient.</p>
+
+<p>La comtesse, les jambes en l'air sur le
+dossier d'une chaise, &eacute;tait plus partie
+encore que son amie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour finir une soir&eacute;e comme celle-l&agrave;,
+disait-elle, il nous faudrait des amoureux.
+Si j'avais pr&eacute;vu &ccedil;a tant&ocirc;t, j'en aurais fait
+venir deux de Paris et je t'en aurais c&eacute;d&eacute;
+un...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours&nbsp;;
+m&ecirc;me ce soir, si j'en voulais un,
+je l'aurais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons donc&nbsp;! A Roqueville, ma ch&egrave;re&nbsp;?
+un paysan, alors.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, raconte-moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu veux que je te raconte&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ton amoureux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re, moi je ne peux pas vivre
+sans &ecirc;tre aim&eacute;e. Si je n'&eacute;tais pas aim&eacute;e, je
+me croirais morte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi aussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. Les hommes ne comprennent
+pas &ccedil;a&nbsp;! nos maris surtout&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas du tout. Comment veux-tu
+qu'il en soit autrement&nbsp;? L'amour qu'il
+nous faut est fait de g&acirc;teries, de gentillesses,
+de galanteries. C'est la nourriture de
+notre c&oelig;ur, &ccedil;a. C'est indispensable &agrave; notre
+vie, indispensable, indispensable...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Indispensable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut que je sente que quelqu'un
+pense &agrave; moi, toujours, partout. Quand je
+m'endors, quand je m'&eacute;veille, il faut que
+je sache qu'on m'aime quelque part, qu'on
+r&ecirc;ve de moi, qu'on me d&eacute;sire. Sans cela
+je serais malheureuse, malheureuse. Oh&nbsp;!
+mais malheureuse &agrave; pleurer tout le
+temps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi aussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe donc que c'est impossible
+autrement. Quand un mari a &eacute;t&eacute; gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans,
+il devient forc&eacute;ment une brute, oui, une
+vraie brute... Il ne se g&ecirc;ne plus pour rien,
+il se montre tel qu'il est, il fait des sc&egrave;nes
+pour les notes, pour toutes les notes. On
+ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on
+vit toujours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a, c'est bien vrai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas&nbsp;?... O&ugrave; donc en &eacute;tais-je&nbsp;?
+Je ne me rappelle plus du tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu disais que tous les maris sont
+des brutes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, des brutes... tous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et apr&egrave;s&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi, apr&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que je disais apr&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais pas, moi, puisque tu ne
+l'as pas dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'avais pourtant quelque chose &agrave; te
+raconter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est vrai, attends&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! j'y suis...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te disais donc que moi, je trouve
+partout des amoureux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment fais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave;. Suis-moi bien. Quand j'arrive
+dans un pays nouveau, je prends des notes
+et je fais mon choix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu fais ton choix&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, parbleu. Je prends des notes
+d'abord. Je m'informe. Il faut avant tout
+qu'un homme soit discret, riche et g&eacute;n&eacute;reux,
+n'est-ce pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et puis, il faut qu'il me plaise comme
+homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N&eacute;cessairement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je l'amorce.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu l'amorces&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, comme on fait pour prendre du
+poisson. Tu n'as jamais p&ecirc;ch&eacute; &agrave; la ligne&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as eu tort. C'est tr&egrave;s amusant. Et
+puis c'est instructif. Donc, je l'amorce...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment fais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;B&ecirc;te, va. Est-ce qu'on ne prend pas
+les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix&nbsp;! Et ils croient choisir
+encore... ces imb&eacute;ciles... mais c'est
+nous qui choisissons... toujours... Songe
+donc, quand on n'est pas laide, et pas
+sotte, comme nous, tous les hommes sont
+des pr&eacute;tendants, tous, sans exception.
+Nous, nous les passons en revue du matin
+au soir, et quand nous en avons vis&eacute; un
+nous l'amor&ccedil;ons...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a ne me dit pas comment tu fais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment je fais&nbsp;?... mais je ne fais
+rien. Je me laisse regarder, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu te laisses regarder&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui. &Ccedil;a suffit. Quand on s'est
+laiss&eacute; regarder plusieurs fois de suite,
+un homme vous trouve aussit&ocirc;t la plus jolie
+et la plus s&eacute;duisante de toutes les femmes.
+Alors il commence &agrave; vous faire la cour.
+Moi je lui laisse comprendre qu'il n'est
+pas mal, sans rien dire bien entendu&nbsp;; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le
+tiens. Et &ccedil;a dure plus ou moins, selon ses
+qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu prends comme &ccedil;a tous ceux que
+tu veux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Presque tous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, il y en a qui r&eacute;sistent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelquefois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pourquoi&nbsp;? On est Joseph pour
+trois raisons. Parce qu'on est tr&egrave;s amoureux
+d'une autre. Parce qu'on est d'une
+timidit&eacute; excessive et parce qu'on est...
+comment dirai-je&nbsp;?... incapable de mener
+jusqu'au bout la conqu&ecirc;te d'une femme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ma ch&egrave;re&nbsp;!... Tu crois&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... oui... J'en suis s&ucirc;re... il y en
+a beaucoup de cette derni&egrave;re esp&egrave;ce, beaucoup,
+beaucoup... beaucoup plus qu'on ne
+croit. Oh&nbsp;! ils ont l'air de tout le monde...
+ils sont habill&eacute;s comme les autres... ils
+font les paons... Quand je dis les paons...
+je me trompe, ils ne pourraient pas se
+d&eacute;ployer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ma ch&egrave;re...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand aux timides, ils sont quelquefois
+d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se
+d&eacute;shabiller, m&ecirc;me pour se coucher tout
+seuls, quand ils ont une glace dans leur
+chambre. Avec ceux-l&agrave;, il faut &ecirc;tre &eacute;nergique,
+user du regard et de la poign&eacute;e de
+main. C'est m&ecirc;me quelquefois inutile. Ils
+ne savent jamais comment ni par o&ugrave; commencer.
+Quand on perd connaissance
+devant eux, comme dernier moyen... ils
+vous soignent... Et pour peu qu'on tarde
+&agrave; reprendre ses sens... ils vont chercher
+du secours.</p>
+
+<p>Ceux que je pr&eacute;f&egrave;re, moi, ce sont les
+amoureux des autres. Ceux-l&agrave;, je les enl&egrave;ve
+d'assaut, &agrave;... &agrave;... &agrave;... &agrave; la bayonnette,
+ma ch&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bon, tout &ccedil;a, mais quand il n'y
+a pas d'hommes, comme ici, par exemple.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en trouve.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu en trouves. O&ugrave; &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Partout. Tiens, &ccedil;a me rappelle mon
+histoire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; deux ans, cette ann&eacute;e, que mon
+mari m'a fait passer l'&eacute;t&eacute; dans sa terre de
+Bougrolles. L&agrave;, rien... mais tu entends,
+rien de rien, de rien, de rien&nbsp;! Dans les
+manoirs des environs, quelques lourdauds
+d&eacute;go&ucirc;tants, des chasseurs de poil et de
+plume vivant dans des ch&acirc;teaux sans
+baignoires, de ces hommes qui transpirent
+et se couchent par l&agrave;-dessus, et qu'il
+serait impossible de corriger, parce qu'ils
+ont des principes d'existence malpropres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Devine ce que j'ai fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne devine pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! Je venais de lire un tas
+de romans de George Sand pour l'exaltation
+de l'homme du peuple, des romans
+o&ugrave; les ouvriers sont sublimes et tous les
+hommes du monde criminels. Ajoute &agrave;
+cela que j'avais vu <i>Ruy-Blas</i> l'hiver pr&eacute;c&eacute;dent
+et que &ccedil;a m'avait beaucoup frapp&eacute;e.
+Eh bien&nbsp;! un de nos fermiers avait un fils,
+un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+&eacute;tudi&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre, puis quitt&eacute; le
+s&eacute;minaire par d&eacute;go&ucirc;t. Eh bien, je l'ai pris
+comme domestique&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... Et apr&egrave;s&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s... apr&egrave;s, ma ch&egrave;re, je l'ai
+trait&eacute; de tr&egrave;s haut, en lui montrant beaucoup
+de ma personne. Je ne l'ai pas amorc&eacute;,
+celui-l&agrave;, ce rustre, je l'ai allum&eacute;&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, &ccedil;a m'amusait m&ecirc;me beaucoup.
+On dit que les domestiques, &ccedil;a ne compte
+pas&nbsp;! Eh bien il ne comptait point. Je le
+sonnais pour les ordres chaque matin
+quand ma femme de chambre m'habillait,
+et aussi chaque soir quand elle me d&eacute;shabillait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re, il a flamb&eacute; comme un toit
+de paille. Alors, &agrave; table, pendant les repas,
+je n'ai plus parl&eacute; que de propret&eacute;,
+de soins du corps, de douches, de bains.
+Si bien qu'au bout de quinze jours il se
+trempait matin et soir dans la rivi&egrave;re, puis
+se parfumait &agrave; empoisonner le ch&acirc;teau.
+J'ai m&ecirc;me &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de lui interdire les
+parfums, en lui disant, d'un air furieux,
+que les hommes ne devaient jamais employer
+que l'eau de Cologne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, j'ai eu l'id&eacute;e d'organiser une
+biblioth&egrave;que de campagne. J'ai fait venir
+quelques centaines de romans moraux que
+je pr&ecirc;tais &agrave; tous nos paysans et &agrave; mes
+domestiques. Il s'&eacute;tait gliss&eacute; dans ma
+collection quelques livres... quelques livres...
+po&eacute;tiques... de ceux qui troublent
+les &acirc;mes... des pensionnaires et des coll&eacute;giens...
+Je les ai donn&eacute;s &agrave; mon valet de
+chambre. &Ccedil;a lui a appris la vie... une
+dr&ocirc;le de vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh... Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je suis devenue famili&egrave;re avec
+lui, je me suis mise &agrave; le tutoyer. Je l'avais
+nomm&eacute; Joseph. Ma ch&egrave;re, il &eacute;tait
+dans un &eacute;tat... dans un &eacute;tat effrayant...
+Il devenait maigre comme... comme un
+coq... et il roulait des yeux de fou. Moi
+je m'amusais &eacute;norm&eacute;ment. C'est un de
+mes meilleurs &eacute;t&eacute;s...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et apr&egrave;s&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s... oui... Eh bien, un jour que
+mon mari &eacute;tait absent, je lui ai dit d'atteler
+le panier pour me conduire dans les bois.
+Il faisait tr&egrave;s chaud, tr&egrave;s chaud... Voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e, dis-moi tout... &Ccedil;a m'amuse
+tant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, bois un verre de Chartreuse,
+sans &ccedil;a je finirais le carafon toute seule.
+Eh bien apr&egrave;s, je me suis trouv&eacute;e mal en
+route.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es b&ecirc;te. Je lui ai dit que j'allais
+me trouver mal et qu'il fallait me
+porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai &eacute;t&eacute;
+sur l'herbe j'ai suffoqu&eacute; et je lui ai dit de
+me d&eacute;lacer. Et puis, quand j'ai &eacute;t&eacute; d&eacute;lac&eacute;e,
+j'ai perdu connaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh non, pas du tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de rester
+pr&egrave;s d'une heure sans connaissance. Il
+ne trouvait pas de rem&egrave;de. Mais j'ai &eacute;t&eacute;
+patiente, et je n'ai rouvert les yeux qu'apr&egrave;s
+sa chute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!... Et qu'est-ce que tu
+lui as dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi rien&nbsp;! Est-ce que je savais quelque
+chose, puisque j'&eacute;tais sans connaissance&nbsp;?
+Je l'ai remerci&eacute;. Je lui ai dit de me
+remettre en voiture&nbsp;; et il m'a ramen&eacute;e
+au ch&acirc;teau. Mais il a failli verser en tournant
+la barri&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;! Et c'est tout&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est tout...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu n'as perdu connaissance qu'une
+fois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien qu'une fois, parbleu&nbsp;! Je ne
+voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'as-tu gard&eacute; longtemps apr&egrave;s &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi
+est-ce que je l'aurais renvoy&eacute;. Je n'avais
+pas &agrave; m'en plaindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;! Et il t'aime toujours&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; est-il&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite baronne &eacute;tendit la main vers
+la muraille et poussa le timbre &eacute;lectrique.
+La porte s'ouvrit presque aussit&ocirc;t, et un
+grand valet entra qui r&eacute;pandait autour de
+lui une forte senteur d'eau de Cologne.</p>
+
+<p>La baronne lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Joseph, mon
+gar&ccedil;on, j'ai peur de me trouver mal, va
+me chercher ma femme de chambre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'homme demeurait immobile comme
+un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa ma&icirc;tresse, qui reprit&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui,
+et Rosalie me soignera mieux que
+toi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et sortit.</p>
+
+<p>La petite comtesse, effar&eacute;e, demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et qu'est-ce que tu diras &agrave; ta femme
+de chambre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui dirai que c'est pass&eacute;&nbsp;! Non, je
+me ferai tout de m&ecirc;me d&eacute;lacer. &Ccedil;a me
+soulagera la poitrine, car je ne peux plus
+respirer. Je suis grise... ma ch&egrave;re... mais
+grise &agrave; tomber si je me levais.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AUBERGE"></a><br>
+<h2>L'AUBERGE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Pareille &agrave; toutes les h&ocirc;telleries de bois
+plant&eacute;es dans les Hautes-Alpes, au pied des
+glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus
+qui coupent les sommets blancs des montagnes,
+l'auberge de Schwarenbach sert de
+refuge aux voyageurs qui suivent le passage
+de la Gemmi.</p>
+
+<p>Pendant 6 mois elle reste ouverte, habit&eacute;e
+par la famille de Jean Hauser&nbsp;; puis,
+d&egrave;s que les neiges s'amoncellent, emplissant
+le vallon et rendant impraticable la
+descente sur Lo&euml;che, les femmes, le p&egrave;re
+et les trois fils s'en vont, et laissent pour
+garder la maison le vieux guide Gaspard
+Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et
+Sam le gros chien de montagne.</p>
+
+<p>Les deux hommes et la b&ecirc;te demeurent
+jusqu'au printemps dans cette prison de
+neige, n'ayant devant les yeux que la pente
+immense et blanche du Balmhorn, entour&eacute;s
+de sommets p&acirc;les et luisants, enferm&eacute;s,
+bloqu&eacute;s, ensevelis sous la neige qui monte
+autour d'eux, enveloppe, &eacute;treint, &eacute;crase la
+petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint
+les fen&ecirc;tres et mure la porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jour o&ugrave; la famille Hauser allait
+retourner &agrave; Lo&euml;che, l'hiver approchant et
+la descente devenant p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>Trois mulets partirent en avant, charg&eacute;s
+de hardes et de bagages et conduits par les
+trois fils. Puis la m&egrave;re, Jeanne Hauser, et sa
+fille Louise mont&egrave;rent sur un quatri&egrave;me
+mulet, et se mirent en route &agrave; leur
+tour.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re les suivait accompagn&eacute; des deux
+gardiens qui devaient escorter la famille
+jusqu'au sommet de la descente.</p>
+
+<p>Ils contourn&egrave;rent d'abord le petit lac, gel&eacute;
+maintenant au fond du grand trou de rochers
+qui s'&eacute;tend devant l'auberge, puis ils
+suivirent le vallon clair comme un drap et
+domin&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s par des sommets de
+neige.</p>
+
+<p>Une averse de soleil tombait sur ce d&eacute;sert
+blanc &eacute;clatant et glac&eacute;, l'allumait d'une
+flamme aveuglante et froide&nbsp;; aucune vie
+n'apparaissait dans cet oc&eacute;an des monts&nbsp;;
+aucun mouvement dans cette solitude
+d&eacute;mesur&eacute;e&nbsp;; aucun bruit n'en troublait le
+profond silence.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, le jeune guide Ulrich Kunsi,
+un grand suisse aux longues jambes, laissa
+derri&egrave;re lui le p&egrave;re Hauser et le vieux Gaspard
+Hari, pour rejoindre le mulet qui
+portait les deux femmes.</p>
+
+<p>La plus jeune le regardait venir, semblait
+l'appeler d'un &oelig;il triste. C'&eacute;tait une
+petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses
+et les cheveux p&acirc;les paraissaient d&eacute;color&eacute;s
+par les longs s&eacute;jours au milieu des
+glaces.</p>
+
+<p>Quand il eut rejoint la b&ecirc;te qui la portait,
+il posa la main sur la croupe et ralentit le
+pas. La m&egrave;re Hauser se mit &agrave; lui parler, &eacute;num&eacute;rant
+avec des d&eacute;tails infinis toutes les recommandations
+de l'hivernage. C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il restait l&agrave;-haut, tandis que
+le vieux Hari avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute; quatorze hivers
+sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi &eacute;coutait, sans avoir l'air de
+comprendre, et regardait sans cesse la
+jeune fille. De temps en temps il r&eacute;pondait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Oui, madame Hauser.&nbsp;&raquo; Mais sa
+pens&eacute;e semblait loin et sa figure calme
+demeurait impassible.</p>
+
+<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la
+longue surface gel&eacute;e s'&eacute;tendait, toute plate,
+au fond du val. A droite, le Daubenhorn
+montrait ses rochers noirs dress&eacute;s &agrave; pic aupr&egrave;s
+des &eacute;normes moraines du glacier de
+L&oelig;mmern que dominait le Wildstrubel.</p>
+
+<p>Comme ils approchaient du col de la
+Gemmi, o&ugrave; commence la descente sur
+Lo&euml;che, ils d&eacute;couvrirent tout &agrave; coup l'immense
+horizon des Alpes du Valais dont les
+s&eacute;parait la profonde et large vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, au loin, un peuple de sommets
+blancs, in&eacute;gaux, &eacute;cras&eacute;s ou pointus et luisants
+sous le soleil&nbsp;: le Mischabel avec ses
+deux cornes, le puissant massif du Wissehorn,
+le lourd Brunnegghorn, la haute et
+redoutable pyramide du Cervin, ce tueur
+d'hommes, et la Dent-Blanche, cette
+monstrueuse coquette.</p>
+
+<p>Puis, au-dessous d'eux, dans un trou d&eacute;mesur&eacute;,
+au fond d'un ab&icirc;me effrayant, ils
+aper&ccedil;urent Lo&euml;che, dont les maisons semblaient
+des grains de sable jet&eacute;s dans cette
+crevasse &eacute;norme que finit et que ferme
+la Gemmi, et qui s'ouvre, l&agrave;-bas, sur le
+Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Le mulet s'arr&ecirc;ta au bord du sentier
+qui va, serpentant, tournant sans cesse et
+revenant, fantastique et merveilleux, le
+long de la montagne droite, jusqu'&agrave; ce
+petit village presque invisible, &agrave; son pied.
+Les femmes saut&egrave;rent dans la neige.</p>
+
+<p>Les deux vieux les avaient rejoints.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, dit le p&egrave;re Hauser, adieu
+et bon courage, &agrave; l'an prochain, les
+amis.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Hari r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;: &laquo;&nbsp;A l'an prochain.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'embrass&egrave;rent. Puis Mme Hauser, &agrave;
+son tour, tendit ses joues&nbsp;; et la jeune fille
+en fit autant.</p>
+
+<p>Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il
+murmura dans l'oreille de Louise&nbsp;: &laquo;&nbsp;N'oubliez
+point ceux d'en-haut.&nbsp;&raquo; Elle r&eacute;pondit
+&laquo;&nbsp;non&nbsp;&raquo; si bas, qu'il devina sans l'entendre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, adieu, r&eacute;p&eacute;ta Jean Hauser, et
+bonne sant&eacute;.</p>
+
+<p>Et, passant devant les femmes, il commen&ccedil;a
+&agrave; descendre.</p>
+
+<p>Ils disparurent bient&ocirc;t tous les trois au
+premier d&eacute;tour du chemin.</p>
+
+<p>Et les deux hommes s'en retourn&egrave;rent
+vers l'auberge de Schwarenbach.</p>
+
+<p>Ils allaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sans
+parler. C'&eacute;tait fini, ils resteraient seuls,
+face &agrave; face, quatre ou cinq mois.</p>
+
+<p>Puis Gaspard Hari se mit &agrave; raconter sa
+vie de l'autre hiver. Il &eacute;tait demeur&eacute; avec
+Michel Canol, trop &acirc;g&eacute; maintenant pour
+recommencer&nbsp;; car un accident peut arriver
+pendant cette longue solitude. Ils ne
+s'&eacute;taient pas ennuy&eacute;s, d'ailleurs&nbsp;; le tout
+&eacute;tait d'en prendre son parti d&egrave;s le premier
+jour&nbsp;; et on finissait par se cr&eacute;er des distractions,
+des jeux, beaucoup de passe-temps.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi l'&eacute;coutait, les yeux baiss&eacute;s,
+suivant en pens&eacute;e ceux qui descendaient
+vers le village par tous les festons de la
+Gemmi.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ils aper&ccedil;urent l'auberge, &agrave; peine
+visible, si petite, un point noir au pied de
+la monstrueuse vague de neige.</p>
+
+<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien
+fris&eacute;, se mit &agrave; gambader autour d'eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous
+n'avons plus de femme maintenant, il faut
+pr&eacute;parer le d&icirc;ner, tu vas &eacute;plucher les
+pommes de terre.</p>
+
+<p>Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux
+de bois, commenc&egrave;rent &agrave; tremper la
+soupe.</p>
+
+<p>La matin&eacute;e du lendemain sembla longue
+&agrave; Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et
+crachait dans l'&acirc;tre, tandis que le jeune
+homme regardait par la fen&ecirc;tre l'&eacute;clatante
+montagne en face de la maison.</p>
+
+<p>Il sortit dans l'apr&egrave;s-midi, et refaisant le
+trajet de la veille, il cherchait sur le sol
+les traces des sabots du mulet qui avait
+port&eacute; les deux femmes. Puis quand il fut au
+col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre
+au bord de l'ab&icirc;me, et regarda Lo&euml;che.</p>
+
+<p>Le village dans son puits de rocher
+n'&eacute;tait pas encore noy&eacute; sous la neige, bien
+qu'elle vint tout pr&egrave;s de lui, arr&ecirc;t&eacute;e net
+par les for&ecirc;ts de sapins qui prot&eacute;geaient
+ses environs. Ses maisons basses ressemblaient,
+de l&agrave;-haut, &agrave; des pav&eacute;s, dans une
+prairie.</p>
+
+<p>La petite Hauser &eacute;tait l&agrave;, maintenant,
+dans une de ces demeures grises. Dans laquelle&nbsp;?
+Ulrich Kunsi se trouvait trop loin
+pour les distinguer s&eacute;par&eacute;ment. Comme il
+aurait voulu descendre, pendant qu'il le
+pouvait encore&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais le soleil avait disparu derri&egrave;re la
+grande cime de Wildstrubel&nbsp;; et le jeune
+homme rentra. Le p&egrave;re Hari fumait. En
+voyant revenir son compagnon, il lui proposa
+une partie de cartes&nbsp;; et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre des deux c&ocirc;t&eacute;s de la
+table.</p>
+
+<p>Ils jou&egrave;rent longtemps, un jeu simple
+qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soup&eacute;, ils se couch&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les jours qui suivirent furent pareils au
+premier, clairs et froids, sans neige nouvelle.
+Le vieux Gaspard passait ses apr&egrave;s-midi
+&agrave; guetter les aigles et les rares oiseaux
+qui s'aventurent sur ces sommets glac&eacute;s,
+tandis que Ulrich retournait r&eacute;guli&egrave;rement
+au col de la Gemmi pour contempler le village.
+Puis ils jouaient aux cartes, aux d&eacute;s,
+aux dominos, gagnaient et perdaient de
+petits objets pour int&eacute;resser leur partie.</p>
+
+<p>Un matin, Hari, lev&eacute; le premier, appela
+son compagnon. Un nuage mouvant, profond
+et l&eacute;ger, d'&eacute;cume blanche s'abattait
+sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait
+peu &agrave; peu sous un &eacute;pais et sourd
+matelas de mousse. Cela dura quatre jours
+et quatre nuits. Il fallut d&eacute;gager la porte et
+les fen&ecirc;tres, creuser un couloir et tailler des
+marches pour s'&eacute;lever sur cette poudre de
+glace que douze heures de gel&eacute;e avaient rendue
+plus dure que le granit des moraines.</p>
+
+<p>Alors, ils v&eacute;curent comme des prisonniers,
+ne s'aventurant plus gu&egrave;re en dehors
+de leur demeure. Ils s'&eacute;taient partag&eacute; les
+besognes qu'ils accomplissaient r&eacute;guli&egrave;rement.
+Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et
+de tous les travaux de propret&eacute;. C'&eacute;tait lui
+aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard
+Hari faisait la cuisine et entretenait le feu.
+Leurs ouvrages, r&eacute;guliers et monotones,
+&eacute;taient interrompus par de longues parties
+de cartes ou de d&eacute;s. Jamais ils ne se querellaient,
+&eacute;tant tous deux calmes et placides.
+Jamais m&ecirc;me ils n'avaient d'impatiences,
+de mauvaise humeur, ni de paroles aigres,
+car ils avaient fait provision de r&eacute;signation
+pour cet hivernage sur les sommets.</p>
+
+<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait
+son fusil et s'en allait &agrave; la recherche des
+chamois&nbsp;; il en tuait de temps en temps.
+C'&eacute;tait alors f&ecirc;te dans l'auberge de
+Schwarenbach et grand festin de chair
+fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermom&egrave;tre
+du dehors marquait dix-huit au-dessous
+de glace. Le soleil n'&eacute;tant pas encore lev&eacute;,
+le chasseur esp&eacute;rait surprendre les b&ecirc;tes
+aux abords du Wildstrubel.</p>
+
+<p>Ulrich, demeur&eacute; seul, resta couch&eacute; jusqu'&agrave;
+dix heures. Il &eacute;tait d'un naturel dormeur&nbsp;;
+mais il n'e&ucirc;t point os&eacute; s'abandonner
+ainsi &agrave; son penchant en pr&eacute;sence du
+vieux guide toujours ardent et matinal.</p>
+
+<p>Il d&eacute;jeuna lentement avec Sam, qui passait
+aussi ses jours et ses nuits &agrave; dormir devant
+le feu&nbsp;; puis il se sentit triste, effray&eacute; m&ecirc;me
+de la solitude, et saisi par le besoin de la
+partie de cartes quotidienne, comme on
+l'est par le d&eacute;sir d'une habitude invincible.</p>
+
+<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son
+compagnon qui devait rentrer &agrave; quatre
+heures.</p>
+
+<p>La neige avait nivel&eacute; toute la profonde
+vall&eacute;e, comblant les crevasses, effa&ccedil;ant les
+deux lacs, capitonnant les rochers&nbsp;; ne faisant
+plus, entre les sommets immenses,
+qu'une immense cuve blanche r&eacute;guli&egrave;re,
+aveuglante et glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Depuis trois semaines, Ulrich n'&eacute;tait
+plus revenu au bord de l'ab&icirc;me d'o&ugrave; il
+regardait le village. Il y voulut retourner
+avant de gravir les pentes qui conduisaient
+&agrave; Wildstrubel. Lo&euml;che maintenant &eacute;tait
+aussi sous la neige, et les demeures ne se
+reconnaissaient plus gu&egrave;re, ensevelies sous
+ce manteau p&acirc;le.</p>
+
+<p>Puis, tournant &agrave; droite, il gagna le glacier
+de L&oelig;mmern. Il allait de son pas
+allong&eacute; de montagnard, en frappant de son
+b&acirc;ton ferr&eacute; la neige aussi dure que la
+pierre. Et il cherchait avec son &oelig;il per&ccedil;ant
+le petit point noir et mouvant, au loin,
+sur cette nappe d&eacute;mesur&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand il fut au bord du glacier, il s'arr&ecirc;ta,
+se demandant si le vieux avait bien
+pris ce chemin&nbsp;; puis il se mit &agrave; longer les
+moraines d'un pas plus rapide et plus
+inquiet.</p>
+
+<p>Le jour baissait&nbsp;; les neiges devenaient
+roses&nbsp;; un vent sec et gel&eacute; courait par souffles
+brusques sur leur surface de cristal.
+Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant,
+prolong&eacute;. La voix s'envola dans le silence
+de mort o&ugrave; dormaient les montagnes&nbsp;; elle
+courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'&eacute;cume glaciale, comme un
+cri d'oiseau sur les vagues de la mer&nbsp;;
+puis elle s'&eacute;teignit et rien ne lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; marcher. Le soleil s'&eacute;tait
+enfonc&eacute;, l&agrave;-bas, derri&egrave;re les cimes que les
+reflets du ciel empourpraient encore&nbsp;; mais
+les profondeurs de la vall&eacute;e devenaient
+grises. Et le jeune homme eut peur tout &agrave;
+coup. Il lui sembla que le silence, le froid,
+la solitude, la mort hivernale de ces monts
+entraient en lui, allaient arr&ecirc;ter et geler
+son sang, raidir ses membres, faire de lui
+un &ecirc;tre immobile et glac&eacute;. Et il se mit &agrave;
+courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le
+vieux, pensait-il, &eacute;tait rentr&eacute; pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin&nbsp;; il
+serait assis devant le feu, avec un chamois
+mort &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il aper&ccedil;ut l'auberge. Aucune
+fum&eacute;e n'en sortait. Ulrich courut plus vite,
+ouvrit la porte. Sam s'&eacute;lan&ccedil;a pour le f&ecirc;ter,
+mais Gaspard Hari n'&eacute;tait point revenu.</p>
+
+<p>Effar&eacute;, Kunsi tournait sur lui-m&ecirc;me,
+comme s'il se f&ucirc;t attendu &agrave; d&eacute;couvrir son
+compagnon cach&eacute; dans un coin. Puis il
+ralluma le feu et fit la soupe, esp&eacute;rant
+toujours voir revenir le vieillard.</p>
+
+<p>De temps en temps, il sortait pour regarder
+s'il n'apparaissait pas. La nuit &eacute;tait
+tomb&eacute;e, la nuit blafarde des montagnes,
+la nuit p&acirc;le, la nuit livide qu'&eacute;clairait, au
+bord de l'horizon, un croissant jaune et
+fin pr&ecirc;t &agrave; tomber derri&egrave;re les sommets.</p>
+
+<p>Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait,
+se chauffait les pieds et les mains
+en r&ecirc;vant aux accidents possibles.</p>
+
+<p>Gaspard avait pu se casser une jambe,
+tomber dans un trou, faire un faux pas
+qui lui avait tordu la cheville. Et il restait
+&eacute;tendu dans la neige, saisi, raidi par le
+froid, l'&acirc;me en d&eacute;tresse, perdu, criant
+peut-&ecirc;tre au secours, appelant de toute la
+force de sa gorge dans le silence de la
+nuit.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave;&nbsp;? La montagne &eacute;tait si vaste, si
+rude, si p&eacute;rilleuse aux environs, surtout
+en cette saison, qu'il aurait fallu &ecirc;tre dix
+ou vingt guides et marcher pendant huit
+jours dans tous les sens pour trouver un
+homme en cette immensit&eacute;.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi, cependant, se r&eacute;solut &agrave;
+partir avec Sam si Gaspard Hari n'&eacute;tait
+point revenu entre minuit et une heure du
+matin.</p>
+
+<p>Et il fit ses pr&eacute;paratifs.</p>
+
+<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac,
+prit ses crampons d'acier, roula autour de
+sa taille une corde longue, mince et forte,
+v&eacute;rifia l'&eacute;tat de son b&acirc;ton ferr&eacute; et de la hachette
+qui sert &agrave; tailler des degr&eacute;s dans la
+glace. Puis il attendit. Le feu br&ucirc;lait dans
+la chemin&eacute;e&nbsp;; le gros chien ronflait sous la
+clart&eacute; de la flamme&nbsp;; l'horloge battait
+comme un c&oelig;ur ses coups r&eacute;guliers dans
+sa gaine de bois sonore.</p>
+
+<p>Il attendait, l'oreille &eacute;veill&eacute;e aux bruits
+lointains, frissonnant quand le vent l&eacute;ger
+fr&ocirc;lait le toit et les murs.</p>
+
+<p>Minuit sonna&nbsp;; il tressaillit. Puis, comme
+il se sentait fr&eacute;missant et apeur&eacute;, il posa
+de l'eau sur le feu, afin de boire du caf&eacute;
+bien chaud avant de se mettre en route.</p>
+
+<p>Quand l'horloge fit tinter une heure, il
+se dressa, r&eacute;veilla Sam, ouvrit la porte et
+s'en alla dans la direction du Wildstrubel.
+Pendant cinq heures, il monta, escaladant
+des rochers au moyen de ses crampons,
+taillant la glace, avan&ccedil;ant toujours et parfois
+h&acirc;lant, au bout de sa corde, le chien
+rest&eacute; au bas d'un escarpement trop rapide.
+Il &eacute;tait six heures environ, quand il atteignit
+un des sommets o&ugrave; le vieux Gaspard
+venait souvent &agrave; la recherche des chamois.</p>
+
+<p>Et il attendit que le jour se lev&acirc;t.</p>
+
+<p>Le ciel p&acirc;lissait sur sa t&ecirc;te&nbsp;; et soudain
+une lueur bizarre, n&eacute;e on ne sait d'o&ugrave;,
+&eacute;claira brusquement l'immense oc&eacute;an des
+cimes p&acirc;les qui s'&eacute;tendaient &agrave; cent lieues
+autour de lui. On e&ucirc;t dit que cette clart&eacute;
+vague sortait de la neige elle-m&ecirc;me pour
+se r&eacute;pandre dans l'espace. Peu &agrave; peu les
+sommets lointains les plus hauts devinrent
+tous d'un rose tendre comme de la
+chair, et le soleil rouge apparut derri&egrave;re
+les lourds g&eacute;ants des Alpes bernoises.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait
+comme un chasseur, courb&eacute;, &eacute;piant des
+traces, disant au chien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cherche, mon
+gros, cherche.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il redescendait la montagne &agrave; pr&eacute;sent,
+fouillant de l'&oelig;il les gouffres, et parfois
+appelant, jetant un cri prolong&eacute;, mort bien
+vite dans l'immensit&eacute; muette. Alors, il
+collait &agrave; terre l'oreille, pour &eacute;couter&nbsp;; il
+croyait distinguer une voix, se mettait &agrave;
+courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, &eacute;puis&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.
+Vers midi, il d&eacute;jeuna et fit manger Sam,
+aussi las que lui-m&ecirc;me. Puis il recommen&ccedil;a
+ses recherches.</p>
+
+<p>Quand le soir vint, il marchait encore,
+ayant parcouru cinquante kilom&egrave;tres de
+montagne. Comme il se trouvait trop loin
+de sa maison pour y rentrer, et trop fatigu&eacute;
+pour se tra&icirc;ner plus longtemps, il
+creusa un trou dans la neige et s'y blottit
+avec son chien, sous une couverture
+qu'il avait apport&eacute;e. Et ils se couch&egrave;rent
+l'un contre l'autre, l'homme, et la
+b&ecirc;te, chauffant leurs corps l'un &agrave; l'autre
+et gel&eacute;s jusqu'aux mo&euml;lles cependant.</p>
+
+<p>Ulrich ne dormit gu&egrave;re, l'esprit hant&eacute;
+de visions, les membres secou&eacute;s de frissons.</p>
+
+<p>Le jour allait para&icirc;tre quand il se releva.
+Ses jambes &eacute;taient raides comme des barres
+de fer, son &acirc;me faible &agrave; le faire crier
+d'angoisse, son c&oelig;ur palpitant &agrave; le laisser
+choir d'&eacute;motion d&egrave;s qu'il croyait entendre
+un bruit quelconque.</p>
+
+<p>Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir
+de froid dans cette solitude, et l'&eacute;pouvante
+de cette mort, fouettant son
+&eacute;nergie, r&eacute;veilla sa vigueur.</p>
+
+<p>Il descendait maintenant vers l'auberge,
+tombant, se relevant, suivi de loin par
+Sam, qui boitait sur trois pattes.</p>
+
+<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement
+vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi. La maison
+&eacute;tait vide. Le jeune homme fit du feu,
+mangea et s'endormit, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Il dormit longtemps, tr&egrave;s longtemps,
+d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;&raquo;, secoua
+son engourdissement profond et le fit
+se dresser. Avait-il r&ecirc;v&eacute;&nbsp;? &Eacute;tait-ce un de
+ces appels bizarres qui traversent les r&ecirc;ves
+des &acirc;mes inqui&egrave;tes&nbsp;? Non, il l'entendait
+encore, ce cri vibrant, entr&eacute; dans son
+oreille et rest&eacute; dans sa chair jusqu'au bout
+de ses doigts nerveux. Certes, on avait
+cri&eacute;&nbsp;; on avait appel&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;!&nbsp;&raquo; Quelqu'un
+&eacute;tait l&agrave;, pr&egrave;s de la maison. Il n'en
+pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et
+hurla&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est toi, Gaspard&nbsp;!&nbsp;&raquo; de toute la
+puissance de sa gorge.</p>
+
+<p>Rien ne r&eacute;pondit&nbsp;; aucun son, aucun
+murmure, aucun g&eacute;missement, rien. Il
+faisait nuit. La neige &eacute;tait bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le vent s'&eacute;tait lev&eacute;, le vent glac&eacute; qui
+brise les pierres et ne laisse rien de vivant
+sur ces hauteurs abandonn&eacute;es. Il passait
+par souffles brusques plus dess&eacute;chants et
+plus mortels que le vent de feu du d&eacute;sert.
+Ulrich, de nouveau, cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il attendit. Tout demeura muet
+sur la montagne&nbsp;! Alors, une &eacute;pouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il
+rentra dans l'auberge, ferma la porte et
+poussa les verrous&nbsp;; puis il tomba grelottant
+sur une chaise, certain qu'il venait
+d'&ecirc;tre appel&eacute; par son camarade au moment
+o&ugrave; il rendait l'esprit.</p>
+
+<p>De cela il &eacute;tait s&ucirc;r, comme on est s&ucirc;r
+de vivre ou de manger du pain. Le vieux
+Gaspard Hari avait agonis&eacute; pendant deux
+jours et trois nuits quelque part, dans un
+trou, dans un de ces profonds ravins immacul&eacute;s
+dont la blancheur est plus sinistre
+que les t&eacute;n&egrave;bres des souterrains. Il
+avait agonis&eacute; pendant deux jours et trois
+nuits, et il venait de mourir tout &agrave; l'heure
+en pensant &agrave; son compagnon. Et son &acirc;me,
+&agrave; peine libre, s'&eacute;tait envol&eacute;e vers l'auberge
+o&ugrave; dormait Ulrich, et elle l'avait
+appel&eacute; de par la vertu myst&eacute;rieuse et terrible
+qu'ont les &acirc;mes des morts de hanter
+les vivants. Elle avait cri&eacute;, cette &acirc;me sans
+voix, dans l'&acirc;me accabl&eacute;e du dormeur&nbsp;;
+elle avait cri&eacute; son adieu dernier, ou son
+reproche, ou sa mal&eacute;diction sur l'homme
+qui n'avait point assez cherch&eacute;.</p>
+
+<p>Et Ulrich la sentait l&agrave;, tout pr&egrave;s, derri&egrave;re
+le mur, derri&egrave;re la porte qu'il venait
+de refermer. Elle r&ocirc;dait, comme un oiseau
+de nuit qui fr&ocirc;le de ses plumes une fen&ecirc;tre
+&eacute;clair&eacute;e&nbsp;; et le jeune homme &eacute;perdu
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; hurler d'horreur. Il voulait
+s'enfuir et n'osait point sortir&nbsp;; il n'osait
+point et n'oserait plus d&eacute;sormais, car le
+fant&ocirc;me resterait l&agrave;, jour et nuit, autour
+de l'auberge, tant que le corps du vieux
+guide n'aurait pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; et d&eacute;pos&eacute;
+dans la terre b&eacute;nite d'un cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu
+d'assurance au retour brillant du soleil.
+Il pr&eacute;para son repas, fit la soupe de son
+chien, puis il demeura sur une chaise,
+immobile, le c&oelig;ur tortur&eacute;, pensant au
+vieux couch&eacute; sur la neige.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s que la nuit recouvrit la montagne,
+des terreurs nouvelles l'assaillirent.
+Il marchait maintenant dans la cuisine
+noire, &eacute;clair&eacute;e &agrave; peine par la flamme
+d'une chandelle, il marchait d'un bout &agrave;
+l'autre de la pi&egrave;ce, &agrave; grands pas, &eacute;coutant,
+&eacute;coutant si le cri effrayant de l'autre
+nuit n'allait pas encore traverser le silence
+morne du dehors. Et il se sentait seul, le
+mis&eacute;rable, comme aucun homme n'avait
+jamais &eacute;t&eacute; seul&nbsp;! Il &eacute;tait seul dans cet immense
+d&eacute;sert de neige, seul &agrave; deux mille
+m&egrave;tres au-dessus de la terre habit&eacute;e, au-dessus
+des maisons humaines, au-dessus
+de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul
+dans le ciel glac&eacute;&nbsp;! Une envie folle le tenaillait
+de se sauver n'importe o&ugrave;, n'importe
+comment, de descendre &agrave; Lo&euml;che en
+se jetant dans l'ab&icirc;me&nbsp;; mais il n'osait
+seulement pas ouvrir la porte, s&ucirc;r que
+l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour
+ne pas rester seul non plus l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Vers minuit, las de marcher, accabl&eacute;
+d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin
+sur une chaise, car il redoutait son lit
+comme on redoute un lieu hant&eacute;.</p>
+
+<p>Et soudain le cri strident de l'autre soir
+lui d&eacute;chira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich
+&eacute;tendit les bras pour repousser le
+revenant, et il tomba sur le dos avec son
+si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Sam, r&eacute;veill&eacute; par le bruit, se mit &agrave;
+hurler comme hurlent les chiens effray&eacute;s,
+et il tournait autour du logis cherchant
+d'o&ugrave; venait le danger. Parvenu pr&egrave;s de la
+porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant
+avec force, le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue
+droite et grognant.</p>
+
+<p>Kunsi, &eacute;perdu, s'&eacute;tait lev&eacute; et, tenant
+par un pied sa chaise, il cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;N'entre
+pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.&nbsp;&raquo;
+Et le chien, excit&eacute; par cette menace,
+aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi
+que d&eacute;fiait la voix de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Sam, peu &agrave; peu, se calma et revint
+s'&eacute;tendre aupr&egrave;s du foyer, mais il demeurait
+inquiet, la t&ecirc;te lev&eacute;e, les yeux brillants
+et grondant entre ses crocs.</p>
+
+<p>Ulrich, &agrave; son tour, reprit ses sens, mais
+comme il se sentait d&eacute;faillir de terreur, il
+alla chercher une bouteille d'eau-de-vie
+dans le buffet, et il en but, coup sur coup,
+plusieurs verres. Ses id&eacute;es devenaient
+vagues&nbsp;; son courage s'affermissait&nbsp;; une
+fi&egrave;vre de feu glissait dans ses veines.</p>
+
+<p>Il ne mangea gu&egrave;re le lendemain, se
+bornant &agrave; boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il v&eacute;cut, saoul
+comme une brute. D&egrave;s que la pens&eacute;e de
+Gaspard Hari lui revenait, il recommen&ccedil;ait
+&agrave; boire jusqu'&agrave; l'instant o&ugrave; il tombait
+sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait
+l&agrave;, sur la face, ivre mort, les membres
+rompus, ronflant, le front par terre.
+Mais &agrave; peine avait-il dig&eacute;r&eacute; le liquide affolant
+et br&ucirc;lant, que le cri toujours le m&ecirc;me
+&laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;!&nbsp;&raquo; le r&eacute;veillait comme une balle
+qui lui aurait perc&eacute; le cr&acirc;ne&nbsp;; et il se dressait
+chancelant encore, &eacute;tendant les mains
+pour ne point tomber, appelant Sam &agrave; son
+secours. Et le chien, qui semblait devenir
+fou comme son ma&icirc;tre, se pr&eacute;cipitait sur
+la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait
+de ses longues dents blanches, tandis
+que le jeune homme, le col renvers&eacute;,
+la t&ecirc;te en l'air, avalait &agrave; pleines gorg&eacute;es,
+comme de l'eau fra&icirc;che apr&egrave;s une course,
+l'eau-de-vie qui tout &agrave; l'heure endormirait
+de nouveau sa pens&eacute;e, et son souvenir, et
+sa terreur &eacute;perdue.</p>
+
+<p>En trois semaines, il absorba toute sa
+provision d'alcool. Mais cette saoulerie
+continue ne faisait qu'assoupir son &eacute;pouvante
+qui se r&eacute;veilla plus furieuse d&egrave;s qu'il
+lui fut impossible de la calmer. L'id&eacute;e fixe
+alors, exasp&eacute;r&eacute;e par un mois d'ivresse, et
+grandissant sans cesse dans l'absolue solitude,
+s'enfon&ccedil;ait en lui &agrave; la fa&ccedil;on d'une
+vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure
+ainsi qu'une b&ecirc;te en cage, collant
+son oreille &agrave; la porte pour &eacute;couter si l'autre
+&eacute;tait l&agrave;, et le d&eacute;fiant, &agrave; travers le
+mur.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s qu'il sommeillait, vaincu par
+la fatigue, il entendait la voix qui le faisait
+bondir sur ses pieds.</p>
+
+<p>Une nuit enfin, pareil aux l&acirc;ches pouss&eacute;s
+&agrave; bout, il se pr&eacute;cipita sur la porte et
+l'ouvr&icirc;t pour voir celui qui l'appelait et
+pour le forcer &agrave; se taire.</p>
+
+<p>Il re&ccedil;ut en plein visage un souffle d'air
+froid qui le gla&ccedil;a jusqu'aux os et il referma
+le battant et poussa les verrous,
+sans remarquer que Sam s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;
+dehors. Puis, fr&eacute;missant, il jeta du bois
+au feu, et s'assit devant pour se chauffer&nbsp;;
+mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait
+le mur en pleurant.</p>
+
+<p>Il cria &eacute;perdu&nbsp;: &laquo;&nbsp;Va-t-en.&nbsp;&raquo; Une plainte
+lui r&eacute;pondit, longue et douloureuse.</p>
+
+<p>Alors tout ce qui lui restait de raison
+fut emport&eacute; par la terreur. Il r&eacute;p&eacute;tait &laquo;&nbsp;Va-t-en&nbsp;&raquo;
+en tournant sur lui-m&ecirc;me pour
+trouver un coin o&ugrave; se cacher. L'autre, pleurant
+toujours, passait le long de la maison
+en se frottant contre le mur. Ulrich s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers le buffet de ch&ecirc;ne plein de vaisselle
+et de provisions, et, le soulevant avec
+une force surhumaine, il le tra&icirc;na jusqu'&agrave; la
+porte, pour s'appuyer d'une barricade.
+Puis, entassant les uns sur les autres tout ce
+qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fen&ecirc;tre
+comme on fait lorsqu'un ennemi vous
+assi&egrave;ge.</p>
+
+<p>Mais celui du dehors poussait maintenant
+de grands g&eacute;missements lugubres auxquels
+le jeune homme se mit &agrave; r&eacute;pondre par des
+g&eacute;missements pareils.</p>
+
+<p>Et des jours et des nuits se pass&egrave;rent
+sans qu'ils cessassent de hurler l'un et
+l'autre. L'un tournait sans cesse autour
+de la maison et fouillait la muraille de ses
+ongles avec tant de force qu'il semblait
+vouloir la d&eacute;molir&nbsp;; l'autre, au dedans, suivait
+tous ses mouvements, courb&eacute;, l'oreille
+coll&eacute;e contre la pierre, et il r&eacute;pondait
+&agrave; tous ses appels par d'&eacute;pouvantables
+cris.</p>
+
+<p>Un soir, Ulrich n'entendit plus rien&nbsp;; et
+il s'assit, tellement bris&eacute; de fatigue qu'il
+s'endormit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;veilla sans un souvenir, sans une
+pens&eacute;e, comme si toute sa t&ecirc;te se f&ucirc;t vid&eacute;e
+pendant ce sommeil accabl&eacute;. Il avait faim,
+il mangea.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>L'hiver &eacute;tait fini. Le passage de la
+Gemmi redevenait praticable&nbsp;; et la famille
+Hauser se mit en route pour rentrer dans
+son auberge.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elles eurent atteint le haut de
+la mont&eacute;e les femmes grimp&egrave;rent sur leur
+mulet, et elles parl&egrave;rent des deux hommes
+qu'elles allaient retrouver tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Elles s'&eacute;tonnaient que l'un deux ne f&ucirc;t
+pas descendu quelques jours plus t&ocirc;t, d&egrave;s
+que la route &eacute;tait devenue possible, pour
+donner des nouvelles de leur long hivernage.</p>
+
+<p>On aper&ccedil;ut enfin l'auberge encore couverte
+et capitonn&eacute;e de neige. La porte et
+la fen&ecirc;tre &eacute;taient closes&nbsp;; un peu de fum&eacute;e
+sortait du toit, ce qui rassura le p&egrave;re Hauser.
+Mais en approchant, il aper&ccedil;ut, sur le
+seuil, un squelette d'animal d&eacute;pec&eacute; par les aigles,
+un grand squelette couch&eacute; sur le flanc.</p>
+
+<p>Tous l'examin&egrave;rent. &laquo;&nbsp;&Ccedil;a doit &ecirc;tre Sam,&nbsp;&raquo;
+dit la m&egrave;re. Et elle appela&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;, Gaspard.&nbsp;&raquo;
+Un cri r&eacute;pondit &agrave; l'int&eacute;rieur, un cri
+aigu, qu'on e&ucirc;t dit pouss&eacute; par une b&ecirc;te. Le
+p&egrave;re Hauser r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;, Gaspard.&nbsp;&raquo; Un
+autre cri pareil au premier se fit entendre.</p>
+
+<p>Alors les trois hommes, le p&egrave;re et les
+deux fils, essay&egrave;rent d'ouvrir la porte. Elle
+r&eacute;sista. Ils prirent dans l'&eacute;table vide une
+longue poutre comme b&eacute;lier, et la lanc&egrave;rent
+&agrave; toute vol&eacute;e. Le bois cria, c&eacute;da, les
+planches vol&egrave;rent en morceaux&nbsp;; puis un
+grand bruit &eacute;branla la maison et ils aper&ccedil;urent,
+dedans, derri&egrave;re le buffet &eacute;croul&eacute;
+un homme debout, avec des cheveux qui
+lui tombaient aux &eacute;paules, une barbe qui
+lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants
+et des lambeaux d'&eacute;toffe sur le
+corps.</p>
+
+<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais
+Louise Hauser s'&eacute;cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est Ulrich, maman.&nbsp;&raquo;
+Et la m&egrave;re constata que c'&eacute;tait Ulrich,
+bien que ses cheveux fussent blancs.</p>
+
+<p>Il les laissa venir&nbsp;; il se laissa toucher&nbsp;;
+mais il ne r&eacute;pondit point aux questions
+qu'on lui posa&nbsp;; et il fallut le conduire
+&agrave; Lo&euml;che o&ugrave; les m&eacute;decins constat&egrave;rent
+qu'il &eacute;tait fou.</p>
+
+<p>Et personne ne sut jamais ce qu'&eacute;tait
+devenu son compagnon.</p>
+
+<p>La petite Hauser faillit mourir, cet &eacute;t&eacute;-l&agrave;,
+d'une maladie de langueur qu'on attribua
+au froid de la montagne.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_VAGABOND"></a><br>
+<h2>LE VAGABOND</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Depuis quarante jours, il marchait, cherchant
+partout du travail. Il avait quitt&eacute;
+son pays, Ville-Avaray, dans la Manche,
+parce que l'ouvrage manquait. Compagnon
+charpentier, &acirc;g&eacute; de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il &eacute;tait rest&eacute; pendant deux
+mois &agrave; la charge de sa famille, lui, fils
+a&icirc;n&eacute;, n'ayant plus qu'&agrave; croiser ses bras
+vigoureux, dans le ch&ocirc;mage g&eacute;n&eacute;ral. Le
+pain devint rare dans la maison&nbsp;; les deux
+s&oelig;urs allaient en journ&eacute;e, mais gagnaient
+peu&nbsp;; et lui, Jacques Randel, le plus fort,
+ne faisait rien parce qu'il n'avait rien &agrave;
+faire, et mangeait la soupe des autres.</p>
+
+<p>Alors, il s'&eacute;tait inform&eacute; &agrave; la mairie&nbsp;; et
+le secr&eacute;taire avait r&eacute;pondu qu'on trouvait
+&agrave; s'occuper dans le Centre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc parti, muni de papiers et
+de certificats, avec sept francs dans sa poche
+et portant sur l'&eacute;paule, dans un mouchoir
+bleu attach&eacute; au bout de son b&acirc;ton,
+une paire de souliers de rechange, une
+culotte et une chemise.</p>
+
+<p>Et il avait march&eacute; sans repos, pendant
+les jours et les nuits, par les interminables
+routes, sous le soleil et sous les pluies,
+sans arriver jamais &agrave; ce pays myst&eacute;rieux
+o&ugrave; les ouvriers trouvent de l'ouvrage.</p>
+
+<p>Il s'ent&ecirc;ta d'abord &agrave; cette id&eacute;e qu'il ne
+devait travailler qu'&agrave; la charpente, puisqu'il
+&eacute;tait charpentier. Mais, dans tous les
+chantiers o&ugrave; il se pr&eacute;senta, on r&eacute;pondit
+qu'on venait de cong&eacute;dier des hommes,
+faute de commandes, et il se r&eacute;solut,
+se trouvant &agrave; bout de ressources, &agrave; accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait
+sur son chemin.</p>
+
+<p>Donc, il fut tour &agrave; tour terrassier, valet
+d'&eacute;curie, scieur de pierres&nbsp;; il cassa du bois,
+&eacute;brancha des arbres, creusa un puits, m&ecirc;la
+du mortier, lia des fagots, garda des ch&egrave;vres
+sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de
+temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant &agrave; vil prix, pour
+tenter l'avarice des patrons et des paysans.</p>
+
+<p>Et maintenant, depuis une semaine, il
+ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et
+il mangeait un peu de pain, gr&acirc;ce &agrave; la charit&eacute;
+des femmes qu'il implorait sur le seuil
+des portes, en passant le long des routes.</p>
+
+<p>Le soir tombait, Jacques Randel harass&eacute;,
+les jambes bris&eacute;es, le ventre vide,
+l'&acirc;me en d&eacute;tresse, marchait nu-pieds sur
+l'herbe au bord du chemin, car il m&eacute;nageait
+sa derni&egrave;re paire de souliers, l'autre
+n'existant plus depuis longtemps d&eacute;j&agrave;.
+C'&eacute;tait un samedi, vers la fin de l'automne.
+Les nuages gris roulaient dans le
+ciel, lourds et rapides, sous les pouss&eacute;es
+du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait
+qu'il pleuvrait bient&ocirc;t. La campagne
+&eacute;tait d&eacute;serte, &agrave; cette tomb&eacute;e de jour, la
+veille d'un dimanche. De place en place,
+dans les champs, s'&eacute;levaient, pareilles &agrave;
+des champignons jaunes, monstrueux, des
+meules de paille &eacute;gren&eacute;es&nbsp;; et les terres
+semblaient nues, &eacute;tant ensemenc&eacute;es d&eacute;j&agrave;
+pour l'autre ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Randel avait faim, une faim de b&ecirc;te,
+une de ces faims qui jettent les loups sur
+les hommes. Ext&eacute;nu&eacute;, il allongeait les
+jambes pour faire moins de pas, et, la t&ecirc;te
+pesante, le sang bourdonnant aux tempes,
+les yeux rouges, la bouche s&egrave;che, il serrait
+son b&acirc;ton dans sa main avec l'envie
+vague de frapper &agrave; tour de bras sur le premier
+passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.</p>
+
+<p>Il regardait les bords de la route avec
+l'image, dans les yeux, de pommes de terre
+d&eacute;fouies, rest&eacute;es sur le sol retourn&eacute;. S'il
+en avait trouv&eacute; quelques-unes, il e&ucirc;t ramass&eacute;
+du bois mort, fait un petit feu dans
+le foss&eacute;, et bien soup&eacute;, ma foi, avec le l&eacute;gume
+chaud et rond, qu'il e&ucirc;t tenu d'abord,
+br&ucirc;lant, dans ses mains froides.</p>
+
+<p>Mais la saison &eacute;tait pass&eacute;e, et il devrait,
+comme la veille, ronger une betterave crue,
+arrach&eacute;e dans un sillon.</p>
+
+<p>Depuis deux jours il parlait haut en allongeant
+le pas sous l'obsession de ses
+id&eacute;es. Il n'avait gu&egrave;re pens&eacute;, jusque-l&agrave;, appliquant
+tout son esprit, toutes ses simples
+facult&eacute;s, &agrave; sa besogne professionnelle.
+Mais voil&agrave; que la fatigue, cette poursuite
+acharn&eacute;e d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits pass&eacute;es sur l'herbe,
+le je&ucirc;ne, le m&eacute;pris qu'il sentait chez les
+s&eacute;dentaires pour le vagabond, cette question
+pos&eacute;e chaque jour&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pourquoi ne
+restez-vous pas chez vous&nbsp;?&nbsp;&raquo; le chagrin de
+ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il
+sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeur&eacute;s &agrave; la maison et qui n'avaient
+gu&egrave;re de sous, non plus, l'emplissaient,
+peu &agrave; peu d'une col&egrave;re lente, amass&eacute;e
+chaque jour, chaque heure, chaque minute,
+et qui s'&eacute;chappait de sa bouche, malgr&eacute;
+lui, en phrases courtes et grondantes.</p>
+
+<p>Tout en tr&eacute;buchant sur les pierres qui
+roulaient sous ses pieds nus, il grognait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Mis&egrave;re... mis&egrave;re... tas de cochons...
+laisser crever de faim un homme... un
+charpentier... tas de cochons... pas quatre
+sous... pas quatre sous... v'l&agrave; qu'il pleut...
+tas de cochons&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en
+prenait aux hommes, &agrave; tous les hommes,
+de ce que la nature, la grande m&egrave;re aveugle,
+est in&eacute;quitable, f&eacute;roce et perfide.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait, les dents serr&eacute;es&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tas de
+cochons&nbsp;!&nbsp;&raquo; en regardant la mince fum&eacute;e
+grise qui sortait des toits, &agrave; cette heure
+du d&icirc;ner. Et, sans r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; cette autre
+injustice, humaine celle-l&agrave;, qui se nomme
+violence et vol, il avait envie d'entrer dans
+une de ces demeures, d'assommer les habitants
+et de se mettre &agrave; table, &agrave; leur place.</p>
+
+<p>Il disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'ai pas le droit de vivre,
+maintenant... puisqu'on me laisse crever
+de faim... je ne demande qu'&agrave; travailler,
+pourtant... tas de cochons&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et la souffrance
+de ses membres, la souffrance de
+son ventre, la souffrance de son c&oelig;ur lui
+montaient &agrave; la t&ecirc;te comme une ivresse
+redoutable, et faisaient na&icirc;tre, en son cerveau,
+cette id&eacute;e simple&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'ai le droit de
+vivre, puisque je respire, puisque l'air est
+&agrave; tout le monde. Alors, donc, on n'a pas
+le droit de me laisser sans pain&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La pluie tombait, fine, serr&eacute;e, glac&eacute;e.
+Il s'arr&ecirc;ta et murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mis&egrave;re... encore
+un mois de route avant de rentrer &agrave; la
+maison...&nbsp;&raquo; Il revenait en effet chez lui
+maintenant, comprenant qu'il trouverait
+plut&ocirc;t &agrave; s'occuper dans sa ville natale, o&ugrave;
+il &eacute;tait connu, en faisant n'importe quoi,
+que sur les grands chemins o&ugrave; tout le
+monde le suspectait.</p>
+
+<p>Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait
+man&oelig;uvre, g&acirc;cheur de pl&acirc;tre,
+terrassier, casseur de cailloux. Quand il
+ne gagnerait que vingt sous par jour, ce
+serait toujours de quoi manger.</p>
+
+<p>Il noua autour de son cou ce qui restait
+de son dernier mouchoir, afin d'emp&ecirc;cher
+l'eau froide de lui couler dans le dos et
+sur la poitrine. Mais il sentit bient&ocirc;t
+qu'elle traversait d&eacute;j&agrave; la mince toile de
+ses v&ecirc;tements et il jeta autour de lui un
+regard d'angoisse, d'&ecirc;tre perdu qui ne
+sait plus o&ugrave; cacher son corps, o&ugrave; reposer
+sa t&ecirc;te, qui n'a pas un abri par le monde.</p>
+
+<p>La nuit venait, couvrant d'ombre les
+champs. Il aper&ccedil;ut, au loin, dans un pr&eacute;,
+une tache sombre sur l'herbe, une vache.
+Il enjamba le foss&eacute; de la route et alla
+vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Quand il fut aupr&egrave;s, elle leva vers lui sa
+grosse t&ecirc;te, et il pensa&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si seulement j'avais
+un pot, je pourrais boire un peu de lait.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il regardait la vache&nbsp;; et la vache le regardait&nbsp;;
+puis, soudain, lui lan&ccedil;ant dans
+le flanc un grand coup de pied&nbsp;: &laquo;&nbsp;Debout&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+dit-il.</p>
+
+<p>La b&ecirc;te se dressa lentement, laissant
+pendre sous elle sa lourde mamelle&nbsp;; alors
+l'homme se coucha sur le dos, entre les
+pattes de l'animal, et il but, longtemps,
+longtemps, pressant de ses deux mains le
+pis gonfl&eacute;, chaud, et qui sentait l'&eacute;table.
+Il but tant qu'il resta du lait dans cette
+source vivante.</p>
+
+<p>Mais la pluie glac&eacute;e tombait plus serr&eacute;e,
+et toute la plaine &eacute;tait nue sans lui montrer
+un refuge. Il avait froid&nbsp;; et il regardait
+une lumi&egrave;re qui brillait entre les arbres,
+&agrave; la fen&ecirc;tre d'une maison.</p>
+
+<p>La vache s'&eacute;tait recouch&eacute;e, lourdement.
+Il s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, en lui flattant la
+t&ecirc;te, reconnaissant d'avoir &eacute;t&eacute; nourri. Le
+souffle &eacute;pais et fort de la b&ecirc;te, sortant de
+ses naseaux comme deux jets de vapeur
+dans l'air du soir, passait sur la face de
+l'ouvrier qui se mit &agrave; dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu n'as pas
+froid l&agrave;-dedans, toi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, il promenait ses mains sur
+le poitrail, sous les pattes, pour y trouver
+de la chaleur. Alors une id&eacute;e lui vint, celle
+de se coucher et de passer la nuit contre
+ce gros ventre ti&egrave;de. Il chercha donc une
+place, pour &ecirc;tre bien, et posa juste son
+front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuv&eacute; tout &agrave; l'heure. Puis, comme il &eacute;tait
+bris&eacute; de fatigue, il s'endormit tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Mais, plusieurs fois, il se r&eacute;veilla, le dos
+ou le ventre glac&eacute;, selon qu'il appliquait
+l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal&nbsp;;
+alors il se retournait pour r&eacute;chauffer et
+s&eacute;cher la partie de son corps qui &eacute;tait
+rest&eacute;e &agrave; l'air de la nuit&nbsp;; et il se rendormait
+bient&ocirc;t de son sommeil accabl&eacute;.</p>
+
+<p>Un coq chantant le mit debout. L'aube
+allait para&icirc;tre&nbsp;; il ne pleuvait plus&nbsp;; le ciel
+&eacute;tait pur.</p>
+
+<p>La vache se reposait, le mufle sur le sol&nbsp;; il
+se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour
+baiser cette large narine de chair humide,
+et il dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Adieu, ma belle... &agrave; une autre
+fois... t'es une bonne b&ecirc;te... Adieu...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il mit ses souliers, et s'en alla.</p>
+
+<p>Pendant deux heures, il marcha devant
+lui, suivant toujours la m&ecirc;me route&nbsp;; puis
+une lassitude l'envahit si grande, qu'il
+s'assit dans l'herbe.</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tait venu&nbsp;; les cloches des &eacute;glises
+sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit &agrave;
+pied, soit mont&eacute;s en des charrettes, commen&ccedil;aient
+&agrave; passer sur les chemins, allant
+aux villages voisins f&ecirc;ter le dimanche chez
+des amis, chez des parents.</p>
+
+<p>Un gros paysan parut, poussant devant lui
+une vingtaine de moutons inquiets et b&ecirc;lants
+qu'un chien rapide maintenait en troupeau.</p>
+
+<p>Randel se leva, salua&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'auriez
+pas du travail pour un ouvrier qui meurt
+de faim&nbsp;?&nbsp;&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>L'autre r&eacute;pondit en jetant au vagabond
+un regard m&eacute;chant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai point de travail pour les gens
+que je rencontre sur les routes.</p>
+
+<p>Et le charpentier retourna s'asseoir sur
+le foss&eacute;.</p>
+
+<p>Il attendit longtemps&nbsp;; regardant d&eacute;filer
+devant lui les campagnards, et cherchant
+une bonne figure, un visage compatissant
+pour recommencer sa pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Il choisit une sorte de bourgeois en redingote,
+dont une cha&icirc;ne d'or ornait le ventre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je cherche du travail depuis deux
+mois, dit-il. Je ne trouve rien&nbsp;; et je n'ai
+plus un sou dans ma poche.</p>
+
+<p>Le demi-monsieur r&eacute;pliqua&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous
+auriez d&ucirc; lire l'avis affich&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e du
+pays.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mendicit&eacute; est interdite sur le
+territoire de la commune.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sachez que
+je suis le maire, et, si vous ne filez pas
+bien vite, je vais vous faire ramasser.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Randel, que la col&egrave;re gagnait, murmura&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai
+pas de faim, au moins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il retourna s'asseoir sur son foss&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, en effet,
+deux gendarmes apparurent sur la route.
+Ils marchaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, bien
+en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux
+cir&eacute;s, leurs buffleteries jaunes et
+leurs boutons de m&eacute;tal, comme pour effrayer
+les malfaiteurs et les mettre en fuite
+de loin, de tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>Le charpentier comprit bien qu'ils venaient
+pour lui&nbsp;; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les
+braver, d'&ecirc;tre pris par eux, et de se venger,
+plus tard.</p>
+
+<p>Ils approchaient sans para&icirc;tre l'avoir vu,
+allant de leur pas militaire, lourd et balanc&eacute;
+comme la marche des oies. Puis tout
+&agrave; coup, en passant devant lui, ils eurent
+l'air de le d&eacute;couvrir, s'arr&ecirc;t&egrave;rent et se mirent
+&agrave; le d&eacute;visager d'un &oelig;il mena&ccedil;ant et furieux.</p>
+
+<p>Et le brigadier s'avan&ccedil;a en demandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faites ici&nbsp;?</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pliqua tranquillement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me repose.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'o&ugrave; venez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S'il fallait vous dire tous les pays o&ugrave;
+j'ai pass&eacute;, j'en aurais pour plus d'une heure.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; allez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A Ville-Avaray.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; c'est-il &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans la Manche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est votre pays&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mon pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi en &ecirc;tes-vous parti&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour chercher du travail.</p>
+
+<p>Le brigadier se retourna vers son gendarme,
+et, du ton col&egrave;re d'un homme que
+la m&ecirc;me supercherie finit par exasp&eacute;rer&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils disent tous &ccedil;a, ces bougres-l&agrave;.
+Mais je la connais, moi.</p>
+
+<p>Puis il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez des papiers&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, j'en ai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Donnez-les.</p>
+
+<p>Randel prit dans sa poche ses papiers,
+ses certificats, de pauvres papiers us&eacute;s et
+sales qui s'en allaient en morceaux, et les
+tendit au soldat.</p>
+
+<p>L'autre les &eacute;pelait en &acirc;nonnant, puis
+constatant qu'ils &eacute;taient en r&egrave;gle, il les
+rendit avec l'air m&eacute;content d'un homme
+qu'un plus malin vient de jouer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de r&eacute;flexion,
+il demanda de nouveau&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez de l'argent sur vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas un sou seulement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas un sou seulement&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi vivez-vous, alors&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De ce qu'on me donne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous mendiez, alors&nbsp;?</p>
+
+<p>Randel r&eacute;pondit r&eacute;solument&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, quand je peux.</p>
+
+<p>Mais le gendarme d&eacute;clara&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vous
+prends en flagrant d&eacute;lit de vagabondage et
+de mendicit&eacute;, sans ressource et sans profession,
+sur la route, et je vous enjoins de
+me suivre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le charpentier se leva.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ousque vous voudrez, dit-il.</p>
+
+<p>Et se pla&ccedil;ant entre les deux militaires
+avant m&ecirc;me d'en recevoir l'ordre, il ajouta&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez, coffrez-moi. &Ccedil;a me mettra un
+toit sur la t&ecirc;te quand il pleut.</p>
+
+<p>Et ils partirent vers le village dont on
+apercevait les tuiles, &agrave; travers des arbres
+d&eacute;pouill&eacute;s de feuilles, &agrave; un quart de lieue
+de distance.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure de la messe, quand ils
+travers&egrave;rent le pays. La place &eacute;tait pleine
+de monde, et deux haies se form&egrave;rent aussit&ocirc;t
+pour voir passer le malfaiteur qu'une
+troupe d'enfants excit&eacute;s suivait. Paysans
+et paysannes le regardaient, cet homme
+arr&ecirc;t&eacute;, entre deux gendarmes, avec une
+haine allum&eacute;e dans les yeux, et une envie
+de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'&eacute;craser sous
+leurs pieds. On se demandait s'il avait vol&eacute;
+et s'il avait tu&eacute;. Le boucher, ancien spahi,
+affirma&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est un d&eacute;serteur.&nbsp;&raquo; Le d&eacute;bitant
+de tabac crut le reconna&icirc;tre pour un
+homme qui lui avait pass&eacute; une pi&egrave;ce fausse
+de cinquante centimes, le matin m&ecirc;me, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable
+assassin de la veuve Malet que
+la police cherchait depuis six mois.</p>
+
+<p>Dans la salle du conseil municipal, o&ugrave;
+ses gardiens le firent entrer, Randel
+retrouva le maire, assis devant la table
+des d&eacute;lib&eacute;rations et flanqu&eacute; de l'instituteur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! s'&eacute;cria le magistrat, vous
+revoil&agrave;, mon gaillard. Je vous avais bien
+dit que je vous ferais coffrer. Eh bien,
+brigadier, qu'est-ce que c'est&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le brigadier r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Un vagabond
+sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans
+ressources et sans argent sur lui, &agrave; ce
+qu'il affirme, arr&ecirc;t&eacute; en &eacute;tat de mendicit&eacute;
+et de vagabondage, muni de bons certificats
+et de papiers bien en r&egrave;gle.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Montrez-moi ces papiers, dit le
+maire. Il les prit, les lut, les relut, les
+rendit, puis ordonna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Fouillez-le.&nbsp;&raquo; On
+fouilla Randel&nbsp;; on ne trouva rien.</p>
+
+<p>Le maire semblait perplexe. Il demanda
+&agrave; l'ouvrier&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faisiez-vous, ce matin, sur la route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je cherchais de l'ouvrage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De l'ouvrage&nbsp;?... Sur la grand'route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment voulez-vous que j'en trouve
+si je me cache dans les bois&nbsp;?</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;visageaient tous les deux avec
+une haine de b&ecirc;tes appartenant &agrave; des races
+ennemies. Le magistrat reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais
+vous faire mettre en libert&eacute;, mais que je
+ne vous y reprenne pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le charpentier r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'aime
+mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire prit un air s&eacute;v&egrave;re&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Taisez-vous.</p>
+
+<p>Puis il ordonna aux gendarmes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous conduirez cet homme &agrave; deux
+cents m&egrave;tres du village, et vous le laisserez
+continuer son chemin.</p>
+
+<p>L'ouvrier dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Faites-moi donner &agrave;
+manger, au moins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'autre fut indign&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il ne manquerait
+plus que de vous nourrir&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+elle est forte celle-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais Randel reprit avec fermet&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si
+vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez &agrave; faire un mauvais coup.
+Tant pis pour vous autres, les gros.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire s'&eacute;tait lev&eacute;, et il r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Emmenez-le vite, parce que je finirais
+par me f&acirc;cher.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les deux gendarmes saisirent donc le
+charpentier par les bras et l'entra&icirc;n&egrave;rent.
+Il se laissa faire, retraversa le village, se
+retrouva sur la route&nbsp;; et les hommes
+l'ayant conduit &agrave; deux cents m&egrave;tres de la
+borne kilom&eacute;trique, le brigadier d&eacute;clara&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave;, filez et que je ne vous revoie
+point dans le pays, ou bien vous aurez de
+mes nouvelles.</p>
+
+<p>Et Randel se mit en route sans rien r&eacute;pondre,
+et sans savoir o&ugrave; il allait. Il marcha devant
+lui un quart d'heure ou vingt minutes,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Mais soudain, en passant devant une petite
+maison dont la fen&ecirc;tre &eacute;tait entr'ouverte
+une odeur de pot-au-feu lui entra dans la
+poitrine et l'arr&ecirc;ta net, devant ce logis.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, la faim, une faim f&eacute;roce,
+d&eacute;vorante, affolante, le souleva, faillit le
+jeter comme une brute contre les murs de
+cette demeure.</p>
+
+<p>Il dit, tout haut, d'une voix grondante&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Nom de Dieu&nbsp;! faut qu'on m'en donne, cette
+fois.&nbsp;&raquo; Et il se mit &agrave; heurter la porte &agrave; grands
+coups de son b&acirc;ton. Personne ne r&eacute;pondit&nbsp;;
+il frappa plus fort, criant&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;&nbsp;! h&eacute;&nbsp;!
+h&eacute;&nbsp;! l&agrave; dedans, les gens&nbsp;! h&eacute;&nbsp;! ouvrez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Rien ne remua&nbsp;; alors, s'approchant de
+la fen&ecirc;tre, il la poussa avec sa main, et l'air
+enferm&eacute; de la cuisine, l'air ti&egrave;de plein de
+senteurs de bouillon chaud, de viande
+cuite et de choux s'&eacute;chappa vers l'air froid
+du dehors.</p>
+
+<p>D'un saut, le charpentier fut dans la
+pi&egrave;ce. Deux couverts &eacute;taient mis sur une
+table. Les propri&eacute;taires, partis sans doute
+&agrave; la messe, avaient laiss&eacute; sur le feu leur
+d&icirc;ner, le bon bouilli du dimanche, avec la
+soupe grasse aux l&eacute;gumes.</p>
+
+<p>Un pain frais attendait sur la chemin&eacute;e,
+entre deux bouteilles qui semblaient pleines.</p>
+
+<p>Randel d'abord se jeta sur le pain, le
+cassa avec autant de violence que s'il e&ucirc;t
+&eacute;trangl&eacute; un homme, puis il se mit &agrave; le
+manger voracement, par grandes bouch&eacute;es
+vite aval&eacute;es. Mais l'odeur de la
+viande, presque aussit&ocirc;t, l'attira vers la
+chemin&eacute;e, et, ayant &ocirc;t&eacute; le couvercle du
+pot, il y plongea une fourchette et fit sortir
+un gros morceau de b&oelig;uf, li&eacute; d'une
+ficelle. Puis il prit encore des choux, des
+carottes, des oignons, jusqu'&agrave; ce que son
+assiette f&ucirc;t pleine, et, l'ayant pos&eacute;e sur la
+table, il s'assit devant, coupa le bouilli en
+quatre parts et d&icirc;na comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; chez
+lui. Quand il eut d&eacute;vor&eacute; le morceau presque
+entier, plus une quantit&eacute; de l&eacute;gumes, il
+s'aper&ccedil;ut qu'il avait soif et il alla chercher
+une des bouteilles pos&eacute;es sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>A peine vit-il le liquide en son verre
+qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis,
+c'&eacute;tait chaud, cela lui mettrait du feu dans
+les veines, ce serait bon, apr&egrave;s avoir eu si
+froid&nbsp;; et il but.</p>
+
+<p>Il trouva cela bon en effet, car il en avait
+perdu l'habitude&nbsp;; il s'en versa de nouveau
+un plein verre, qu'il avala en deux
+gorg&eacute;es. Et, presque aussit&ocirc;t, il se sentit
+gai, r&eacute;joui par l'alcool comme si un grand
+bonheur lui avait coul&eacute; dans le ventre.</p>
+
+<p>Il continuait &agrave; manger, moins vite, en
+m&acirc;chant lentement et trempant son pain
+dans le bouillon. Toute la peau de son
+corps &eacute;tait devenue br&ucirc;lante, le front surtout
+o&ugrave; le sang battait.</p>
+
+<p>Mais, soudain, une cloche tinta au loin.
+C'&eacute;tait la messe qui finissait&nbsp;; et un instinct
+plut&ocirc;t qu'une peur, l'instinct de prudence
+qui guide et rend perspicaces tous
+les &ecirc;tres en danger, fit se dresser le charpentier,
+qui mit dans une poche le reste
+du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie,
+et, &agrave; pas furtifs, gagna la fen&ecirc;tre et
+regarda la route.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait encore toute vide. Il sauta
+et se remit en marche&nbsp;; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit &agrave; travers
+champs vers un bois qu'il apercevait.</p>
+
+<p>Il se sentait alerte, fort, joyeux, content
+de ce qu'il avait fait et tellement souple
+qu'il sautait les cl&ocirc;tures des champs, &agrave;
+pieds joints, d'un seul bond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut sous les arbres, il tira de
+nouveau la bouteille de sa poche, et se remit
+&agrave; boire, par grandes lamp&eacute;es, tout en
+marchant. Alors ses id&eacute;es se brouill&egrave;rent,
+ses yeux devinrent troubles, ses jambes
+&eacute;lastiques comme des ressorts.</p>
+
+<p>Il chantait la vieille chanson populaire&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>Ah&nbsp;! qu'il fait donc bon<br>
+Qu'il fait donc bon<br>
+Cueillir la fraise.</blockquote>
+
+<p>Il marchait maintenant sur une mousse
+&eacute;paisse, humide et fra&icirc;che, et ce tapis
+doux sous les pieds lui donna des envies
+folles de faire la culbute, comme un enfant.</p>
+
+<p>Il prit son &eacute;lan, cabriola&nbsp;; se releva, recommen&ccedil;a.
+Et, entre chaque pirouette, il
+se remettait &agrave; chanter&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>Ah&nbsp;! qu'il fait donc bon<br>
+Qu'il fait donc bon<br>
+Cueillir la fraise.</blockquote>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il se trouva au bord d'un
+chemin creux et il aper&ccedil;ut, dans le fond,
+une grande fille, une servante qui rentrait
+au village, portant aux mains deux seaux de
+lait, &eacute;cart&eacute;s d'elle par un cercle de barrique.</p>
+
+<p>Il la guettait, pench&eacute;, les yeux allum&eacute;s
+comme ceux d'un chien qui voit une caille.</p>
+
+<p>Elle le d&eacute;couvrit, leva la t&ecirc;te, se mit &agrave;
+rire et lui cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-il vous qui chantiez comme &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit point et sauta dans le ravin,
+bien que le talus f&ucirc;t haut de six pieds
+au moins.</p>
+
+<p>Elle dit, le voyant soudain debout devant
+elle&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cristi, vous m'avez fait peur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais il ne l'entendait pas, il &eacute;tait ivre,
+il &eacute;tait fou, soulev&eacute; par une autre rage
+plus d&eacute;vorante que la faim, enfi&eacute;vr&eacute; par
+l'alcool, par l'irr&eacute;sistible furie d'un homme
+qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, br&ucirc;l&eacute;
+par tous les app&eacute;tits que la nature a sem&eacute;s
+dans la chair vigoureuse des m&acirc;les.</p>
+
+<p>La fille reculait devant lui, effray&eacute;e de
+son visage, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte,
+de ses mains tendues.</p>
+
+<p>Il la saisit par les &eacute;paules, et, sans dire
+un mot, la culbuta sur le chemin.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber ses seaux qui roul&egrave;rent
+&agrave; grand bruit en r&eacute;pandant leur lait,
+puis elle cria, puis, comprenant que rien
+ne servirait d'appeler dans ce d&eacute;sert, et
+voyant bien &agrave; pr&eacute;sent qu'il n'en voulait pas
+&agrave; sa vie, elle c&eacute;da, sans trop de peine, pas
+tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;e, car il &eacute;tait fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.</p>
+
+<p>Quand elle se fut relev&eacute;e, l'id&eacute;e de ses
+seaux r&eacute;pandus l'emplit tout &agrave; coup de fureur,
+et, &ocirc;tant son sabot d'un pied, elle se
+jeta, &agrave; son tour, sur l'homme, pour lui
+casser la t&ecirc;te s'il ne payait pas son lait.</p>
+
+<p>Mais lui, se m&eacute;prenant &agrave; cette attaque
+violente, un peu d&eacute;gris&eacute;, &eacute;perdu, &eacute;pouvant&eacute;
+de ce qu'il avait fait, se sauva de
+toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle
+lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.</p>
+
+<p>Il courut longtemps, longtemps, puis il
+se sentit las comme il ne l'avait jamais
+&eacute;t&eacute;. Ses jambes devenaient molles &agrave; ne le
+plus porter&nbsp;; toutes ses id&eacute;es &eacute;taient brouill&eacute;es,
+il perdait souvenir de tout, ne pouvait
+plus r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; rien.</p>
+
+<p>Et il s'assit au pied d'un arbre.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes il dormait.</p>
+
+<p>Il fut r&eacute;veill&eacute; par un grand choc, et, ouvrant
+les yeux, il aper&ccedil;ut deux tricornes
+de cuir verni pench&eacute;s sur lui, et les deux
+gendarmes du matin qui lui tenaient et lui
+liaient les bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que je te repincerais,
+dit le brigadier goguenard.</p>
+
+<p>Randel se leva sans r&eacute;pondre un mot.
+Les hommes le secouaient, pr&ecirc;ts &agrave; le rudoyer,
+s'il faisait un geste, car il &eacute;tait
+leur proie &agrave; pr&eacute;sent, il &eacute;tait devenu du
+gibier de prison, captur&eacute; par ces chasseurs
+de criminels qui ne le l&acirc;cheraient plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En route&nbsp;! commanda le gendarme.</p>
+
+<p>Ils partirent. Le soir venait, &eacute;tendant
+sur la terre un cr&eacute;puscule d'automne, lourd
+et sinistre.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent
+le village.</p>
+
+<p>Toutes les portes &eacute;taient ouvertes, car
+on savait les &eacute;v&eacute;nements. Paysans et
+paysannes, soulev&eacute;s de col&egrave;re, comme si
+chacun e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vol&eacute;, comme si chacune e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; viol&eacute;e, voulaient voir rentrer le mis&eacute;rable
+pour lui jeter des injures.</p>
+
+<p>Ce fut une hu&eacute;e qui commen&ccedil;a &agrave; la premi&egrave;re
+maison pour finir &agrave; la mairie, o&ugrave; le
+maire attendait aussi, veng&eacute; lui-m&ecirc;me de
+ce vagabond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il l'aper&ccedil;ut, il cria de loin&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mon gaillard&nbsp;! nous y sommes.</p>
+
+<p>Et il se frottait les mains, content
+comme il l'&eacute;tait rarement.</p>
+
+<p>Il reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je l'avais dit, je l'avais dit,
+rien qu'en le voyant sur la route.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avec un redoublement de joie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! gredin, ah&nbsp;! sale gredin, tu tiens
+tes vingt ans, mon gaillard&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<p>FIN</p>
+
+
+<br><br><br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<p><a href="#LE_HORLA">LE HORLA</a></p>
+
+<p><a href="#AMOUR">AMOUR</a></p>
+
+<p><a href="#LE_TROU">LE TROU</a></p>
+
+<p><a href="#SAUVEE">SAUV&Eacute;E</a></p>
+
+<p><a href="#CLOCHETTE">CLOCHETTE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_MARQUIS">LE MARQUIS DE FUMEROL</a></p>
+
+<p><a href="#LE_SIGNE">LE SIGNE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_DIABLE">LE DIABLE</a></p>
+
+<p><a href="#LES_ROIS">LES ROIS</a></p>
+
+<p><a href="#AU_BOIS">AU BOIS</a></p>
+
+<p><a href="#UNE_FAMILLE">UNE FAMILLE</a></p>
+
+<p><a href="#JOSEPH">JOSEPH</a></p>
+
+<p><a href="#AUBERGE">L'AUBERGE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_VAGABOND">LE VAGABOND</a></p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div>
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+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Horla and Others
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
+
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online
+Distributed Proofreading Team from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+Le Horla
+
+
+
+1887
+
+
+
+
+LE HORLA
+
+
+
+
+_8 mai._--Quelle journée admirable! J'ai passé toute la matinée étendu sur
+l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et
+l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
+mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à
+la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense
+et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
+locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
+l'air lui-même.
+
+J'aime ma maison où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui
+coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la
+grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
+passent.
+
+A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
+pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges,
+dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui
+sonnent dans l'air bleu des belles matinées, jetant jusqu'à moi leur doux
+et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
+m'apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu'elle
+s'éveille ou s'assoupit.
+
+Comme il faisait bon ce matin!
+
+Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur,
+gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée
+épaisse, défila devant ma grille.
+
+Après deux goëlettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
+ciel, venait un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, admirablement
+propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
+plaisir à voir.
+
+_12 mai_.--J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours; je me sens
+souffrant, ou plutôt je me sens triste.
+
+D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement
+notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l'air, l'air
+invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
+voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies de
+chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
+soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque
+malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
+frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme? Est-ce la forme
+des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
+passant par mes yeux, a troublé ma pensée? Sait-on? Tout ce qui nous
+entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons
+sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
+nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
+eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables?
+
+Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
+petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants
+d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
+nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce
+mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui
+rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
+faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner
+l'âge d'un vin!
+
+Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
+d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de
+nous!
+
+_16 mai_.--Je suis malade, décidément! Je me portais si bien le mois
+dernier! J'ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement
+fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
+cette sensation affreuse d'un danger menaçant, cette appréhension d'un
+malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
+doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
+chair.
+
+_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon médecin, car je ne pouvais plus
+dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'oeil dilaté, les nerfs vibrants,
+mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
+boire du bromure de potassium.
+
+_25 mai_.--Aucun changement! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure
+qu'approche le soir, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la
+nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaye de
+lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue à peine les lettres.
+Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
+crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du
+lit.
+
+Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
+redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
+j'écoute... j'écoute... quoi?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, un
+trouble de la circulation peut-être, l'irritation d'un filet nerveux, un
+peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
+imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un
+mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
+je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
+l'attends avec l'épouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
+frémissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
+jusqu'au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait
+pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
+comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui
+va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m'anéantir.
+
+Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rêve--non--un cauchemar
+m'étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors,... je le sens et
+je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
+me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
+entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler.
+
+Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
+les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
+pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
+rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe,--je ne peux pas!
+
+Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
+suis seul.
+
+Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
+calme, jusqu'à l'aurore.
+
+_2 juin_.--Mon état s'est encore aggravé. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
+fait rien; les douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si
+las pourtant, j'allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, léger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
+feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie
+nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d'arbres démesurément
+hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et
+moi.
+
+Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange
+frisson d'angoisse.
+
+Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans ce bois, apeuré sans raison,
+stupidement, par la profonde solitude. Tout à coup, il me sembla que
+j'étais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me
+toucher.
+
+Je me retournai brusquement. J'étais seul. Je ne vis derrière moi que la
+droite et large allée, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre côté
+elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante.
+
+Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis à tourner sur un talon, très
+vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
+dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
+par où j'étais venu! Bizarre idée! Bizarre! Bizarre idée! Je ne savais plus
+du tout. Je partis par le côté qui se trouvait à ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt.
+
+_3 juin_.--La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
+semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
+
+_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
+charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
+
+Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du
+jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
+public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie
+démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées
+se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
+jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont
+étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur
+l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique monument.
+
+Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au
+soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais
+d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche,
+j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par
+la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la
+plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
+comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de
+hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce
+gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours,
+de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres
+hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs
+monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.
+
+Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: «Mon père,
+comme vous devez être bien ici!»
+
+Il répondit: «Il y a beaucoup de vent, Monsieur»; et nous nous mîmes à
+causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
+d'une cuirasse d'acier.
+
+Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
+lieu, des légendes, toujours des légendes.
+
+Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux
+chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
+incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais
+les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre
+deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux
+berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui
+conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à
+figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
+cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
+crier pour bêler de toute leur force.
+
+Je dis au moine: «Y croyez-vous?»
+
+Il murmura: «Je ne sais pas.»
+
+Je repris: «S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne
+les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
+pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?»
+
+Il répondit: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
+qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la
+mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les
+grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui
+mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.»
+
+Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou
+peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
+qu'il disait là, je l'avais pensé souvent.
+
+_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fiévreuse,
+car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais
+remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, Jean?
+
+--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
+mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un
+sort.
+
+Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'être
+repris, moi.
+
+_4 juillet_.--Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens
+reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
+bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait
+dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et
+moi je me suis réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, que je ne
+pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
+certainement.
+
+_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la
+nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe!
+
+Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef;
+puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
+que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal.
+
+Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables,
+dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus
+affreuse encore.
+
+Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un
+couteau dans le poumon, et qui râle, couvert de sang, et qui ne peut plus
+respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voilà.
+
+Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
+bougie et j'allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en
+la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle était vide! Elle était vide
+complètement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout à coup, je ressentis
+une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutôt, que je tombai sur
+une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
+puis je me rassis, éperdu d'étonnement et de peur, devant le cristal
+transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner.
+Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
+doute? Ce ne pouvait être que moi? Alors, j'étais somnambule, je vivais,
+sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s'il y a
+deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible,
+anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui
+obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.
+
+Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'émotion d'un
+homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein de raison et qui regarde
+épouvanté, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
+qu'il a dormi! Et je restai là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.
+
+_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
+nuit;--ou plutôt, je l'ai bue!
+
+Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
+fou? Qui me sauvera?
+
+_10 juillet_.--Je viens de faire des épreuves surprenantes.
+
+Décidément, je suis fou! Et pourtant!
+
+Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai placé sur ma table du vin, du lait,
+de l'eau, du pain et des fraises.
+
+On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touché ni au vin,
+ni au pain, ni aux fraises.
+
+Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même épreuve, qui a donné le même résultat.
+
+Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. On n'a touché à rien.
+
+Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
+ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
+de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma barbe, mes mains
+avec de la mine de plomb, et je me suis couché.
+
+L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientôt de l'atroce réveil. Je
+n'avais point remué; mes draps eux-mêmes ne portaient pas de taches. Je
+m'élançai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles étaient
+demeurés immaculés. Je déliai les cordons, en palpitant de crainte. On
+avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...
+
+Je vais partir tout à l'heure pour Paris.
+
+_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tête les jours derniers! J'ai
+dû être le jouet de mon imagination énervée, à moins que je ne sois
+vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatées,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait à la démence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.
+
+Hier, après des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'âme de
+l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y
+jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
+achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
+pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
+vide de fantômes.
+
+Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
+foule, je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de
+l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait
+sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite,
+dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe!
+
+Au lieu de conclure par ces simples mots: «Je ne comprends pas parce que la
+cause m'échappe», nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des
+puissances surnaturelles.
+
+_14 juillet_.--Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les
+pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
+bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est
+un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement
+révolté. On lui dit: «Amuse-toi.» Il s'amuse. On lui dit: «Va te battre
+avec le voisin.» Il va se battre. On lui dit: «Vote pour l'Empereur.» Il
+vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: «Vote pour la République.» Et il
+vote pour la République.
+
+Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obéir à des hommes,
+ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles
+et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire des idées
+réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien,
+puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion.
+
+_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé.
+
+Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e
+chasseurs à Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
+l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
+maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
+lieu en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.
+
+Il nous raconta longuement les résultats prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les médecins de l'école de Nancy.
+
+Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai
+tout à fait incrédule.
+
+«Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus
+importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
+secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
+là-bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
+et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses
+sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son
+intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes
+invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les
+croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des
+fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos
+conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides,
+les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de
+plus vrai que cette parole de Voltaire. «Dieu a fait l'homme à son image,
+mais l'homme le lui a bien rendu.»
+
+«Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose
+de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
+et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, à des
+résultats surprenants.»
+
+Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
+dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+Elle s'assit dans un fauteuil et il commença à la regarder fixement en la
+fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troublé, le coeur battant, la
+gorge serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, sa bouche se
+crisper, sa poitrine haleter.
+
+Au bout de dix minutes, elle dormait.
+
+--Mettez-vous derrière elle, dit le médecin.
+
+Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça entre les mains une carte de
+visite en lui disant: «Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?»
+
+Elle répondit:
+
+--Je vois mon cousin.
+
+--Que fait-il?
+
+--Il se tord la moustache.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il tire de sa poche une photographie.
+
+--Quelle est cette photographie?
+
+--La sienne.
+
+C'était vrai! Et cette photographie venait de m'être livrée, le soir même,
+à l'hôtel.
+
+--Comment est-il sur ce portrait?
+
+--Il se tient debout avec son chapeau à la main.
+
+Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eût vu
+dans une glace.
+
+Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!»
+
+Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous
+irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter
+cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son
+prochain voyage.»
+
+Puis il la réveilla.
+
+En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes
+m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de
+ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
+une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
+glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte
+de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
+singulières.
+
+Je rentrai donc et je me couchai.
+
+Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de
+chambre, qui me dit:
+
+--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite.
+
+Je m'habillai à la hâte et je la reçus.
+
+Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile,
+elle me dit:
+
+--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander.
+
+--Lequel, ma cousine?
+
+--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
+besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.
+
+--Allons donc, vous?
+
+--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver.
+
+J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me
+demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur
+Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort
+bien jouée.
+
+Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle
+tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je
+compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.
+
+Je la savais fort riche et je repris:
+
+--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons
+réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander?
+
+Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle répondit:
+
+--Oui..., oui... j'en suis sûre.
+
+--Il vous a écrit?
+
+Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa
+pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
+m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.
+
+--Oui, il m'a écrit.
+
+--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier.
+
+--J'ai reçu sa lettre ce matin.
+
+--Pouvez-vous me la montrer?
+
+--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
+personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée.
+
+--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.
+
+Elle hésita encore, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Je déclarai brusquement:
+
+--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère
+cousine.
+
+Elle poussa une sorte de cri de souffrance.
+
+--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...
+
+Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais
+sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par
+l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu.
+
+--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me
+les faut aujourd'hui.
+
+J'eus pitié d'elle.
+
+--Vous les aurez tantôt, je vous le jure.
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon.
+
+Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?
+
+--Oui.
+
+--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille
+francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion.
+
+Elle réfléchit quelques secondes et répondit:
+
+--Puisque c'est mon mari qui les demande.
+
+Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.
+
+Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il
+m'écouta en souriant. Puis il dit:
+
+--Croyez-vous maintenant?
+
+--Oui, il le faut bien.
+
+--Allons chez votre parente.
+
+Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le
+médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers
+ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette
+puissance magnétique.
+
+Quand elle fut endormie:
+
+--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier
+que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de
+cela, vous ne comprendrez pas.
+
+Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:
+
+--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin.
+
+Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant
+de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais
+d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher.
+
+ * * * * *
+
+Voilà! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience
+m'a bouleversé.
+
+_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se
+sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être?
+
+_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal
+des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au
+surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie...
+mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons
+effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.
+
+_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.
+
+_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées
+à regarder couler la Seine.
+
+_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la
+cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le
+coupable? Bien fin qui le dirait?
+
+_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai
+vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans
+les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...
+
+Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de
+rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir.
+
+Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois
+fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige
+d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis
+se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva,
+suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche,
+et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,
+effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux.
+
+Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait
+disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il
+n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles
+hallucinations.
+
+Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la
+tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée,
+entre les deux autres roses demeurées à la branche.
+
+Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain,
+maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il
+existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par
+conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et
+qui habite comme moi, sous mon toit...
+
+_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a
+point troublé mon sommeil.
+
+Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le
+long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des
+doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus.
+J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils
+parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain
+leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces,
+s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la
+démence».
+
+Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je
+ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant
+avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné
+raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de
+ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les
+physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans
+l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes
+semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les
+fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,
+parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est
+endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se
+peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve
+paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire
+des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les
+localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui
+prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité
+de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!
+
+Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de
+clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard
+d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur
+de mes oreilles.
+
+Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me
+semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait
+d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin
+douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un
+malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son
+mal.
+
+Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une
+mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je
+demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque
+vision fantastique.
+
+_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus,
+mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me
+dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par
+des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante.
+
+J'ai dormi, pourtant.
+
+_9 août_.--Rien, mais j'ai peur.
+
+_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?
+
+_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette
+crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir.
+
+_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai
+pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si
+simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.
+Pourquoi?
+
+_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts
+de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les
+muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide
+comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et
+désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur
+moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus
+vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis.
+
+_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne!
+quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées.
+Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de
+toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne
+veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient
+assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore
+maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège
+adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.
+
+Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon
+jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des
+fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?
+S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié!
+Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!
+
+_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre
+cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait
+un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme
+parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?
+
+Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,
+ce rôdeur d'une race surnaturelle?
+
+Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne
+se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font
+pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma
+demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne
+pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas.
+
+_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un
+prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai
+senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné
+d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à
+un homme qui obéit: «Allez à Rouen!»
+
+Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât
+le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du
+monde antique et moderne.
+
+Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!»
+et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les
+passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé
+d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris.
+
+_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je
+devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann
+Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et
+les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou
+rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais
+aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme,
+depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que
+lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant
+prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur.
+
+Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite
+auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent
+calme de l'obscurité.
+
+Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là
+autrefois!
+
+Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements
+frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels
+animaux, quelles plantes sont là-bas? Ceux qui pensent dans ces univers
+lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que
+voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,
+traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la
+conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des
+peuples plus faibles.
+
+Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres,
+sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau.
+
+Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir.
+
+Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne
+vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre
+resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle
+d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une
+autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt
+l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris
+qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,
+d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma
+chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège,
+avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi...
+ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à
+pleines mains les battants.
+
+Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui!
+
+Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je
+pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce
+que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs
+maîtres?
+
+_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre
+ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis,
+lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...
+
+_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans
+la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive
+de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux
+démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge,
+sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus
+quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs
+cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain
+par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se
+nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de
+l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment.
+
+«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants
+médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place
+les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de
+proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à
+rappeler à la raison ces populations en délire.»
+
+Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui
+passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le
+trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là-bas,
+où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a
+sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!
+
+A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini.
+
+Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples
+naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers
+évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les
+pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées,
+des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive,
+des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait
+deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une façon
+précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils
+ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux
+vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme,
+hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des
+enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à
+l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me
+semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le
+crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...
+
+Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a
+dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche,
+avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que
+nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous!
+
+Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté...
+moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher,
+le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne
+distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.
+
+Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont
+Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui
+renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer
+en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu
+et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!»
+
+Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne
+distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le
+verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme
+l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne
+sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse.
+
+Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi
+serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les
+autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps
+plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si
+maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés
+comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante
+et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de
+viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux
+putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal
+faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir
+intelligent et superbe.
+
+Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à
+l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare
+les apparitions successives de toutes les espèces diverses?
+
+Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs
+immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas
+d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,
+rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,
+mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait!
+Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance!
+
+Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait
+grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la
+forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va
+d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle
+harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là-haut le regardent
+passer, extasiés et ravis!...
+
+ * * * * *
+
+Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser
+ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai!
+
+_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma
+table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais
+bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je
+pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la
+force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon
+front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer.
+
+Et je le guettais avec tous mes organes surexcités.
+
+J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si
+j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.
+
+En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma
+cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée
+longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire
+à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où
+j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je
+passais devant.
+
+Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui
+aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon
+épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille.
+
+Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis
+tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas
+dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon
+image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés;
+et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant
+bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le
+corps imperceptible avait dévoré mon reflet.
+
+Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir
+dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe
+d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite,
+lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était
+comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder
+de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque,
+s'éclaircissant peu à peu.
+
+Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour
+en me regardant.
+
+Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner.
+
+_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?
+mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,
+auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun
+doute... Alors?... alors?...
+
+_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour
+ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels
+particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en
+outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en
+moque!...
+
+ * * * * *
+
+_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais
+est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu.
+
+Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai
+laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid.
+
+Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a
+saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche,
+longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes
+savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à
+pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour.
+Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis
+la clef dans ma poche.
+
+Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à
+son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai
+pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour
+passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au
+linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout
+seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en
+courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je
+renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y
+mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la
+grande porte d'entrée.
+
+Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.
+Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas
+un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait
+point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds.
+
+Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà
+que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand
+une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une
+flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les
+arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de
+peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me
+sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et
+je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier.
+Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa
+dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes
+domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!...
+
+Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au
+secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en
+venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir!
+
+La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un
+bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des
+hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau,
+le nouveau maître, le Horla!
+
+Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de
+flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la
+fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce
+four, mort...
+
+--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait
+n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres?
+
+S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être
+Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps
+inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les
+maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée?
+
+La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après
+l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les
+heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne
+doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché
+la limite de son existence!
+
+Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...
+Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AMOUR
+
+
+
+
+TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_
+
+
+... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il
+l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle?
+Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse point parce qu'il
+m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il
+me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un
+étrange souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux
+premiers chrétiens des croix au milieu du ciel.
+
+Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif,
+tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la
+chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang
+sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir.
+
+Cette année-là, vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent
+brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour
+venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour.
+
+Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, très fort et très barbu,
+gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractère gai, doué de
+cet esprit gaulois qui rend agréable la médiocrité, habitait une sorte de
+ferme-château dans une vallée large où coulait une rivière. Des bois
+couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux où
+restaient des arbres magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers
+à plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
+quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient presque infailliblement dans ces
+branchages séculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de
+forêt des anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en leur courte
+étape nocturne.
+
+Dans la vallée, c'étaient de grands herbages arrosés par des rigoles et
+séparés par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée jusque-là,
+s'épandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable région de
+chasse que j'aie jamais vue, était tout le souci de mon cousin qui
+l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le
+couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites
+avenues où les barques plates, conduites et dirigées avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient les joncs, faisaient fuir
+les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages
+dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement.
+
+J'aime l'eau d'une passion désordonnée: la mer, bien que trop grande, trop
+remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies mais qui passent,
+qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite toute
+l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c'est un monde entier
+sur la terre, monde différent, qui a sa vie propre, ses habitants
+sédentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son
+mystère surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus
+effrayant, parfois, qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces
+plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les
+étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits
+calmes, ou bien les brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des
+robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
+du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve, à des pays
+redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux.
+
+Non. Autre chose s'en dégage, un autre mystère, plus profond, plus grave,
+flotte dans les brouillards épais, le mystère même de la création
+peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la
+lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie?
+
+ * * * * *
+
+J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres.
+
+Pendant le dîner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le
+plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux ailes étendues, ou
+perchés sur des branches accrochées par des clous, éperviers, hérons,
+hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui même à un étrange animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en
+peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette
+nuit même.
+
+Nous devions partir à trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi pour notre affût. On avait construit
+à cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu
+contre le vent terrible qui précède le jour, ce vent chargé de froid qui
+déchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme
+des aiguillons empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle comme
+du feu.
+
+Mon cousin se frottait les mains: «Je n'ai jamais vu une gelée pareille,
+disait-il, nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir.»
+
+J'allai me jeter sur mon lit aussitôt après le repas, et je m'endormis à la
+lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminée.
+
+A trois heures sonnantes on me réveilla. J'endossai, à mon tour, une peau
+de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours.
+Après avoir avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies de deux verres
+de fine champagne, nous partîmes accompagnés d'un garde et de nos chiens:
+Plongeon et Pierrot.
+
+Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu'aux os. C'était une
+de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient
+résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est
+figé, immobile; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes,
+les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le
+sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du froid.
+
+La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle,
+paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne
+pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée
+par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le
+monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à
+la fin de sa résurrection.
+
+Nous allions, côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos
+poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine afin
+de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient aucun
+bruit; et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos
+chiens.
+
+Nous fûmes bientôt au bord du marais, et nous nous engageâmes dans une des
+allées de roseaux secs qui s'avançait à travers cette forêt basse.
+
+Nos coudes, frôlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrière
+nous un léger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été,
+par l'émotion puissante et singulière que font naître en moi les marécages.
+Il était mort, celui-là, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs desséchés.
+
+Tout à coup, au détour d'une des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme nous
+avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants, je
+me roulai dans ma couverture pour essayer de me réchauffer.
+
+Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder la lune déformée, qui avait
+quatre cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette maison
+polaire.
+
+Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murailles, le froid tombé du
+firmament me pénétra bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à
+tousser.
+
+Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude: «Tant pis si nous ne tuons pas
+grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous
+allons faire du feu.» Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.
+
+On en fit un tas au milieu de notre hutte défoncée au sommet pour laisser
+échapper la fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
+claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement, à peine, comme si
+ces pierres de glace avaient sué. Karl, resté dehors, me cria: «Viens donc
+voir!» Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre cabane, en forme
+de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu poussé soudain
+sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques,
+celles de nos chiens qui se chauffaient.
+
+Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos têtes. La
+lueur de notre foyer réveillait les oiseaux sauvages.
+
+Rien ne m'émeut comme cette première clameur de vie qu'on ne voit point et
+qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse à
+l'horizon la première clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure
+glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes d'une bête est
+un soupir de l'âme du monde!
+
+Karl disait: «Éteignez le feu. Voici l'aurore.»
+
+Le ciel en effet commençait à pâlir, et les bandes de canards traînaient de
+longues taches rapides, vite effacées, sur le firmament.
+
+Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens
+s'élancèrent.
+
+Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous ajustions
+vivement dès qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu
+volante. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient
+des bêtes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.
+
+Le jour s'était levé, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond
+de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit
+et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un
+d'eux tomba presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent.
+Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce
+fut une plainte courte, répétée, déchirante; et la bête, la petite bête
+épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en
+regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.
+
+Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant
+qu'elle fût assez proche.
+
+--Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s'en ira pas.
+
+Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour
+de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le coeur comme
+l'appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans
+l'espace.
+
+Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il
+semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne
+s'y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle.
+
+--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l'heure.
+
+Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de
+bête, pour l'autre bête que j'avais tuée.
+
+Karl tira; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu
+l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux
+le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta.
+
+Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... et je repartis, ce
+jour-là, pour Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE TROU
+
+
+_Coups et blessures, ayant occasionné la mort._ Tel était le chef
+d'accusation qui faisait comparaître en cour d'assises le sieur Léopold
+Renard, tapissier.
+
+Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la
+victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent,
+plombier.
+
+Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon
+habillée en dame.
+
+Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame:
+
+--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la première victime,
+et dont ma volonté n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mêmes,
+m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier
+dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de
+tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n'est pas
+folâtre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'épargne, j'aime les
+honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a perdu, tant pis
+pour moi; ma volonté n'y étant pas, je continue à me respecter.
+
+«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans,
+nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air, sans
+compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là, nous l'aimons
+comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, la
+rosse, et qu'elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le
+mal vient d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez voir par la suite.
+
+«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là!
+là! ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus
+malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités; elle en
+a, et d'importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux
+alentours, et même à la concierge qui m'a déchargé tout à l'heure... elle
+vous en dira des nouvelles.
+
+«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C'est moi qui ne me
+laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En
+l'écoutant, m'sieu l'président, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat
+par mois...
+
+Mme Renard l'interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.»
+
+Il se tourna vers elle avec candeur:
+
+--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi...
+
+Puis, faisant de nouveau face au président:
+
+--Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y
+pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est
+devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais découvert, voilà trois
+ans cet été, une place, mais une place! Oh! là! là! à l'ombre, huit pieds
+d'eau, au moins, p't-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la
+berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là,
+m'sieu l'président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j'en étais
+le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde
+sans opposition. On disait: «Ça, c'est la place à Renard;» et personne n'y
+serait venu, pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser,
+pour chiper les places des autres.
+
+«Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. A peine
+arrivé, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon épouse.--_Dalila_
+c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise,
+quéque chose de léger et de sûr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et
+nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien,
+les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas
+répondre. Ça ne touche point à l'accident; je ne peux pas répondre, c'est
+mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demandé. On m'en a
+offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire
+causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tapé
+sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mélie?...
+
+Le président l'interrompit.
+
+--Arrivez au fait le plus tôt possible.
+
+Le prévenu reprit: «J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti
+par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner,
+amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à
+Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.»
+Nous ne causons jamais plus que ça ensemble.
+
+«Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause
+de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau,
+si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc
+que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous
+empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez.
+
+«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et
+tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage,
+c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus
+pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là.
+
+«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du
+matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais
+là je dors à n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.
+
+«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'passe vite et
+vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons
+dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais
+ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait
+un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom,
+d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein,
+ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.»
+
+«Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça.
+
+«Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des
+restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en
+irait.
+
+«C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille.
+Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière
+lui.
+
+«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure:
+
+«--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?»
+
+«Et la mienne, qui rageait, de répondre:
+
+«--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays
+avant d'occuper les endroits réservés.
+
+«Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:
+
+«--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.
+
+«Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et
+nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres.
+
+«Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail.
+
+«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s'met
+à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de
+chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi,
+le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein,
+pochard, l'as-tu vu, celui-là!»
+
+«Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon,
+lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur
+Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens
+pas délicats qui ne savent pas les usages.»
+
+«Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non
+plus, sa grosse femme, un veau quoi!»
+
+Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme
+veuve Flamèche, ici présente.»
+
+Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.»
+
+«Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en
+prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un
+cinq minutes plus tard.»
+
+«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en
+ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te
+le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une
+grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que
+d'y penser.»
+
+«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et
+je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur
+les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.»
+
+«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur,
+et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!»
+
+«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce,
+presque rien, le coeur n'y était pas.»
+
+«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,
+comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour
+de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil
+Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la
+connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai
+jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses
+rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans
+son genre.»
+
+«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais.»
+
+«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux
+témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de
+vue.»
+
+«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et
+sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons
+toujours, Désiré!»
+
+Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.»
+
+«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque
+bêtise.»
+
+«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez:
+«T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va
+donc, Bazaine!»
+
+«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.»
+
+«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!»
+
+«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson
+volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au
+moins l'argent dépensé pour l'amorce.»
+
+Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous
+que vous en avez, madame?»
+
+«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les
+autres.»
+
+«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?»
+
+«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.
+Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort
+que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour
+rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de
+pêcher.»
+
+«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux
+souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas
+entendu.»
+
+«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une
+menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous
+n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas
+plus.
+
+«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre,
+la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en
+r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage.
+Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan,
+des gifles qui pleuvaient comme des prunes.»
+
+«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un
+diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas
+de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là.
+Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras,
+il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans
+l'trou.»
+
+«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps
+tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous
+tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la
+secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il
+se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!»
+
+«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des
+coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!»
+
+«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux
+crampons-là.»
+
+«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui
+criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»
+
+«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore
+moins, pour sûr!»
+
+«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait
+bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous
+huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!»
+
+«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.»
+
+ * * * * *
+
+Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+SAUVÉE
+
+
+Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait
+trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle
+lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle...,
+figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...
+
+--Comment sauvée?
+
+--Oui, sauvée!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcée?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais
+j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un
+flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens...
+
+--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des
+preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis
+trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier,
+despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le
+divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire
+battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me
+forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je
+désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à
+l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maîtresse de ton mari?
+
+--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures
+à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie
+par-dessus le marché.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais
+besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa
+poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis
+rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu
+sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute
+nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, à peu près. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce
+qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas
+besoin plus de trois mois.»
+
+«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle
+irréprochable?»
+
+«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.»
+
+«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis
+seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit:
+«Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en
+ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous
+comprenez... pour le surprendre...»
+
+«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à
+ce moment-là il avait envie de me serrer la main.
+
+«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez
+qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de
+monsieur votre mari?
+
+«--Oui, Monsieur.
+
+«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?
+
+«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum?
+
+«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme;
+car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à
+l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le
+trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de
+savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il
+dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où
+vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.»
+
+«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très
+intelligent.
+
+ * * * * *
+
+«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de
+rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut
+m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.
+
+«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+«--Je m'en doute, Madame.
+
+«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?
+
+«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
+
+«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
+
+«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand
+j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre
+exactement à Madame.
+
+«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il
+n'est pas beau.
+
+«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je
+demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum.
+
+«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me
+dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie?
+
+«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à
+devenir commun.
+
+«--C'est très vrai, ce que vous dites là!
+
+«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.
+
+«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait
+que cela toute sa vie.
+
+«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur
+lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à
+plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+«Il me demanda aussitôt:
+
+«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là?
+
+«--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+«--Où l'avez-vous trouvée?
+
+«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+«--Ah! elle est assez jolie!
+
+«--Vous trouvez?
+
+«--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
+
+«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que
+ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile!
+
+«--Ah! vous avez déjà essayé?
+
+«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de
+m'embrasser en passant à côté de moi.
+
+«--Il ne vous a rien dit?
+
+«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de
+ma voix.
+
+«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire
+pour ne pas me déprécier.
+
+«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir.
+Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.
+
+«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide:
+
+«--C'est fait, Madame, de ce matin.
+
+«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de
+la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est
+bien passé?...
+
+«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle
+désire le flagrant délit.
+
+«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir
+Monsieur en éveil.
+
+«--Vous êtes sûre de ne pas manquer?
+
+«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands
+prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me
+désigner.
+
+«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit?
+
+«--Mais... dans ma chambre.
+
+«--Soit, dans la chambre de Madame.
+
+«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et
+maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures
+juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge
+pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule
+commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y
+était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais
+vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle...
+Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon
+mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller...
+devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était
+farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait...
+elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas!
+
+«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de
+suite. Je suis libre. Vive le divorce!...»
+
+Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne,
+songeuse et contrariée, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+CLOCHETTE
+
+
+Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse
+se défaire d'eux!
+
+Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est
+resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses
+sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un
+jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace
+devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.
+
+C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les
+mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une
+de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement
+d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes
+groupées autour.
+
+Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de
+mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues
+noires avec le temps.
+
+Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au
+travail.
+
+C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de
+la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée
+par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées
+par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait
+sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et
+ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris,
+touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches
+placées là par erreur.
+
+Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un
+navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps
+osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague
+monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans
+un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée
+d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours
+coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le
+dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à
+chacun de ses mouvements.
+
+J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie
+où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès
+que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir
+dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le
+toit.
+
+--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.
+
+Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs
+doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres
+grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes,
+étrangement profonds, doubles.
+
+Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et
+dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme.
+Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg,
+l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait
+retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner
+les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le
+clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue
+le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été
+reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un
+passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie.
+Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et
+mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me
+narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur,
+cette puissance des récits de la paysanne.
+
+ * * * * *
+
+Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère
+Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été
+cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la
+ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses
+d'hier.
+
+Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière
+étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras
+allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes
+chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute,
+s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la
+muraille, ayant roulé loin d'elle.
+
+Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout
+de quelques minutes que la mère Clochette était morte.
+
+Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon
+coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me
+cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je
+me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la
+nuit vint.
+
+Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis
+mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix.
+
+On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de
+l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un
+verre de liqueur avec un biscuit.
+
+Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé
+dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque
+absolument les termes dont il se servit.
+
+--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se
+cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me
+laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en
+toute hâte, car c'était grave, très grave.
+
+«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très
+belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et
+personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais
+sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret.
+
+«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide
+instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de
+sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le
+dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur,
+le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours.
+
+«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient
+de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son
+accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans
+doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de
+l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue.
+
+«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre
+l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher
+dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il
+commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de
+nouveau et le maître d'école parut et demanda:
+
+«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert?
+
+«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit
+stupidement:
+
+«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.
+
+«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert
+poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas,
+cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?»
+
+«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul
+ici?»
+
+«--Mais oui, monsieur Grabu!
+
+«--Mais non, puisque vous parlez.
+
+«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.
+
+«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à
+double tour, il descendit chercher une chandelle.
+
+«Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête
+et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous,
+qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie.
+Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!»
+
+«On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.
+
+«Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et résolue:
+
+«--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.
+
+«Et elle sauta.
+
+«Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.
+
+«Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait
+son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se
+lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il
+pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe
+droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les
+chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable
+résignation. «Je suis punie, bien punie!»
+
+«Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la
+fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma
+porte.
+
+«On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur
+de cet accident.
+
+«Voilà! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui
+accomplissent les plus belles actions historiques.
+
+«Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une
+grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je
+ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à
+personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.»
+
+Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je
+ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent.
+
+Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais
+un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.
+
+On emportait le corps de Clochette.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+
+Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval
+sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps
+aspirait et soufflait un petit nuage de fumée.
+
+... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous
+connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je
+l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le
+moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom
+des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa
+se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent,
+le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois
+des environs comme ayant des trônes peu sûrs.
+
+Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la
+religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants.
+
+Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit,
+la lut; puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la
+mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la
+maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la
+voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait
+conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit
+appartement, rue des Martyrs.
+
+Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait,
+disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait
+abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la
+plaie vive du coeur de maman.
+
+Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.»
+
+Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici:
+
+«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le
+marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des
+disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
+
+«Votre servante,
+
+«MÉLANI.»
+
+Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les
+derniers moments de votre frère.»
+
+Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander
+conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul,
+restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit
+faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de
+la plus louable de vos actions.
+
+--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma
+chère amie.
+
+Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la
+situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
+
+Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse
+en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les
+libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était
+impossible qu'une pareille chose arrivât.
+
+Donc une croisade fut immédiatement décidée qui serait conduite par l'abbé
+Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de
+grande église dans un quartier noble et riche.
+
+Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et
+moi, pour administrer mon oncle.
+
+ * * * * *
+
+Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre
+et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle.
+
+Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans
+un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du
+portier. Cet homme me toisa avec méfiance.
+
+Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît?
+
+--Connais pas!
+
+--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.
+
+--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
+demandez?
+
+--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place.
+
+--Une bonne?... Une bonne?... P't-être la celle au marquis. Allez voir,
+cintième à gauche.
+
+Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus
+aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des
+favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
+
+Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais
+toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, à la porte de gauche
+du cinquième étage.
+
+Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant
+moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux
+portants.
+
+Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Vous êtes madame Mélanie?
+
+--Oui.
+
+--Je suis le vicomte de Tourneville.
+
+--Ah bon! Entrez.
+
+--C'est que... maman est en bas avec un prêtre.
+
+--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.
+
+Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla que
+j'entendais d'autres pas derrière nous.
+
+Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et nous
+nous assîmes tous les quatre pour délibérer.
+
+--Il est bien bas? demanda maman.
+
+--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.
+
+--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre?
+
+--Oh!... je ne crois pas.
+
+--Puis-je le voir?
+
+--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont
+auprès de lui.
+
+--Quelles demoiselles?
+
+--Mais... mais... ses bonnes amies donc.
+
+--Ah!
+
+Maman était devenue toute rouge.
+
+L'abbé Poivron avait baissé les yeux.
+
+Cela commençait à m'amuser et je dis:
+
+--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai
+peut-être préparer son coeur.
+
+Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit:
+
+--Oui, mon enfant.
+
+Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria:
+
+--Mélanie!
+
+La grosse bonne s'élança, répondit:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?
+
+--L'omelette, bien vite.
+
+--Dans une minute, mamzelle.
+
+Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:
+
+--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux heures
+comme collation.
+
+Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit à les
+battre avec ardeur.
+
+Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon
+arrivée officielle.
+
+Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon
+oncle que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.
+
+L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe.
+
+Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très
+solennel, très chic, ce vieux viveur.
+
+Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une
+couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du
+siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche
+tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.
+
+Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux
+jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux
+hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs
+à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or
+qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air,
+auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique.
+Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux
+assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait
+l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie.
+
+Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette:
+
+--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.
+
+Je balbutiai: «Mon oncle, ce n'est pas ma faute...»
+
+Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère
+plus que la tienne... Comment vont-ils?»
+
+--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade,
+ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.
+
+--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes?
+
+Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est pas
+de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile
+pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...»
+
+Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris
+cette main pâle et froide et je la gardai.
+
+La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la table.
+Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent à
+manger sans détourner les yeux de moi.
+
+Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous
+embrasser.»
+
+Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais rien à
+lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la
+porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mâchent.
+
+Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant
+la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra.
+
+Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prêtre;
+puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:
+
+--Que venez-vous faire ici?
+
+L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours, murmurant:
+
+--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui
+m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...
+
+Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un
+geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant:
+
+--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs
+de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds!
+
+Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en
+retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes s'étaient
+levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s'étaient placées
+des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la
+Famille et de la Religion.
+
+L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau
+nous offrit des chaises.
+
+--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver
+autre chose, autrement il nous échappera.
+
+Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait un
+autre. J'en apportais un troisième.
+
+Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand
+bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments
+et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous
+les quatre.
+
+Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors... dehors...
+manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.»
+
+Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide. J'accourus.
+En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout et vociférant,
+deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre qu'il fût mort de
+fureur.
+
+A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air
+d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses
+cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion bâtarde, je
+reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant.
+
+Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte
+réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher
+son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.
+
+Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre
+de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur,
+l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui.
+
+Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
+brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au
+passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier.
+
+Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier
+général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé.
+
+Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt... venez
+vite... il meurt...»
+
+Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le
+parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort.
+
+Maman fut superbe à cet instant-là! Elle marcha droit sur les deux filles
+agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever. Et leur
+montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté
+irrésistibles, elle prononça:
+
+--C'est à vous de sortir, maintenant.
+
+Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que
+je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur et le
+concierge.
+
+Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières d'usage
+et lui remit ses péchés.
+
+Maman sanglotait, prosternée près de son frère.
+
+Tout à coup elle s'écria:
+
+--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûr qu'il m'a
+reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie!
+
+Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce
+remerciement-là devait s'adresser!
+
+On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois.
+
+--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le
+linge appartient à ces demoiselles.
+
+Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
+j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles
+d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie!
+
+ * * * * *
+
+Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq
+discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes
+admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un
+instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique
+suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de
+cette belle mort après cette vie un peu troublée.
+
+ * * * * *
+
+Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: «Bah!
+c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE SIGNE
+
+
+La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et
+parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère,
+fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule,
+tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcées.
+
+Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
+Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant
+pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa
+maîtresse.
+
+Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
+souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous
+un nuage de cheveux.
+
+--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf
+heures.
+
+La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit:
+
+--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
+
+--Entre, ma chérie.
+
+Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant
+que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour.
+Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: «Allons,
+raconte.»
+
+Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
+rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les
+yeux, pour ne point les rougir: «Oh, ma chère, c'est abominable,
+abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat.»
+
+Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
+ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes
+et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
+
+Elle continua:
+
+«Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre
+heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement,
+tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la
+rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la
+fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la
+gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise
+sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma
+fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je
+respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!
+
+«Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une
+femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma
+jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle
+locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je
+ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était
+une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût
+à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle
+était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la
+regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus
+par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme
+les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et
+échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le
+sien disait: «Voulez-vous?»
+
+«Le leur répondait: «Pas le temps», ou bien: «Une autre fois», ou bien:
+«Pas le sou», ou bien: «Veux-tu te cacher, misérable!» C'étaient les yeux
+des pères de famille qui disaient cette dernière phrase.
+
+«Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou
+plutôt son métier.»
+
+«Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur
+tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la
+ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils
+restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide,
+cette fille.
+
+«Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
+vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un
+mouvement de main?»
+
+«Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh!
+il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
+petit geste de tête qui voulait dire «Montez-vous?» Mais si léger, si
+vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir
+comme elle.
+
+«Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
+coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste.
+
+«Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux
+qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la
+fenêtre.
+
+«Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne.
+Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de
+même de gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois,
+car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans
+la rue.
+
+«Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le
+sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres,
+des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
+
+«J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que
+mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée.
+Maintenant tu peux choisir.
+
+«Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me
+comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis
+prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces
+envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça,
+moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là! Je crois que nous avons des âmes de
+singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui
+m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous
+les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos
+amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de
+penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est
+stupide.
+
+«Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais
+toujours.
+
+«Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà
+tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra
+pas; et s'il me reconnaît je nierai, parbleu.
+
+«Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout
+à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds,
+tu sais.
+
+«Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh!
+à peine, à peine; il répond «oui» de la tête et le voilà qui entre, ma
+chérie! Il entre par la grande porte de la maison.»
+
+«Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru
+que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
+domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru
+certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.»
+
+«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une
+seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa
+rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il
+aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la
+porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.»
+
+«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en,
+vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une
+erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous
+ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.»
+
+«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte.
+Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au
+lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.»
+
+«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée,
+en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer
+dans le salon qui était resté ouvert.»
+
+«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il
+reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois
+rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!»
+
+«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en!
+allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est
+son heure! Je vous jure que vous vous trompez!»
+
+«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme
+ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre
+quelque chose en face.»
+
+«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande:
+
+«--C'est ça, ton... ton mari?
+
+«--Oui, c'est lui.
+
+«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes
+amies?
+
+«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
+savais plus ce que disais, je balbutiai:
+
+«--Oui c'est une de mes amies.
+
+«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître.
+
+«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
+les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût
+parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait...
+j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de...
+me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce
+serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le
+fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça...
+Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.»
+
+ * * * * *
+
+La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement,
+la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
+
+Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda:
+
+--Et... et... il était joli garçon...
+
+--Mais oui.
+
+--Et tu te plains?
+
+--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il
+reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce...
+Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire...
+dis... que faire?
+
+La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara
+brusquement:
+
+--Fais-le arrêter.
+
+La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia:
+
+--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte?
+
+--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
+qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter
+chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que
+tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui
+l'arrêteront.
+
+--Mais, ma chère, s'il raconte...
+
+--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
+irréprochable.
+
+--Oh! je n'oserai jamais.
+
+--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue.
+
+--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.
+
+--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner.
+
+--Condamner à quoi?
+
+--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable!
+
+--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.
+
+--Deux louis?
+
+--Oui.
+
+--Pas plus?
+
+--Non.
+
+--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien?
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
+
+La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix
+sérieuse:
+
+--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton
+mari... ça n'est que justice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE DIABLE
+
+
+Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante.
+La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les
+écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps
+était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
+
+Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots,
+jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par
+les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient
+aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des
+feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient,
+emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des
+criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.
+
+Le médecin, élevant la voix, disait:
+
+--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet
+état-là. Elle passera d'un moment à l'autre!
+
+Et le paysan, désolé, répétait:
+
+--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à
+terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé?
+
+Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait
+«oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la
+laisser mourir toute seule.
+
+Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied:
+
+--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de
+faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé
+aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder
+votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je
+vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour,
+entendez-vous?
+
+Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par
+la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait,
+balbutiait:
+
+--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde?
+
+Le médecin criait:
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez.
+Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une
+heure, entendez-vous?
+
+L'homme se décida:
+
+--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin.
+
+Et le docteur s'en alla, en appelant:
+
+--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me
+fâche, moi!
+
+Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix
+résignée:
+
+--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je
+r'vienne.
+
+Et il sortit à son tour.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la
+commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le
+drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont
+elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année,
+méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux
+comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer
+promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte
+d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle
+avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait
+assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours
+pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
+
+Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau
+bleue pour les collerettes des villageoises.
+
+Il dit:
+
+--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet?
+
+Elle tourna vers lui la tête:
+
+--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part?
+
+--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point.
+
+--Vot'mé?
+
+--Oui, ma mé.
+
+--Qué qu'alle a votre mé?
+
+--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!
+
+La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et
+transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans
+le baquet.
+
+Elle demanda, avec une sympathie subite:
+
+--All'est si bas qu'ça?
+
+--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée.
+
+--Pour sûr qu'all'est bas alors!
+
+Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il
+préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup:
+
+--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que
+j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est
+ben ça qui l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A
+travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu
+de c'te graine-là!...
+
+La Rapet répliqua gravement:
+
+--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les
+riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez
+vingt et quarante.
+
+Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait
+comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit
+jours, malgré l'avis du médecin.
+
+Il dit résolument:
+
+--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera
+tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all'
+tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour
+vous!
+
+La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas
+à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis
+elle soupçonna qu'on voulait la jouer.
+
+--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle.
+
+--V'nez-y, la vé.
+
+Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt.
+
+En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis
+qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas,
+traverser un ruisseau.
+
+Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient
+lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens
+qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche.
+
+En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura:
+
+---Si c'était fini, tout d'même?
+
+Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
+
+Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son
+grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains
+affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes,
+et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque
+séculaires qu'elles avaient accomplies.
+
+La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le
+pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour
+l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit
+suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la
+nuit. Il demanda:
+
+--Hé ben?
+
+La garde répondit:
+
+--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs,
+tout compris.
+
+Il s'écria:
+
+--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle
+en a pour cinq ou six heures, pas plus!
+
+Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se
+retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout
+seul, à la fin, il consentit:
+
+--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps.
+
+--C'est dit, six francs.
+
+Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd
+soleil qui mûrit les moissons.
+
+La garde rentra dans la maison.
+
+Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle
+travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui
+l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire.
+
+Tout à coup, elle demanda:
+
+--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps?
+
+La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva
+avec vivacité.
+
+--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé.
+
+Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la
+place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé.
+
+ * * * * *
+
+Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui
+sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne
+brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs
+grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement
+eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se
+redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées,
+fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou,
+bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain,
+attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en
+rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en
+jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et
+coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la
+Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se
+prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église.
+
+Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda:
+
+--Ousqu'i va, not'curé?
+
+Son valet, plus subtil, répondit:
+
+--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi!
+
+Le paysan ne s'étonna pas:
+
+--Ça s'peut ben, tout d'même!
+
+Et il se remit au travail.
+
+La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre
+s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante.
+
+Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela
+durerait longtemps.
+
+Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait
+voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les
+petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts
+de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir
+partir, comme l'âme de la vieille.
+
+Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la
+mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu
+dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur
+la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
+
+A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa
+mère vivait encore, et il demanda:
+
+--Ça va-t-il?
+
+Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée.
+
+Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:
+
+--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit:
+
+--D'main, cinq heures.
+
+Elle arriva, en effet, au jour levant.
+
+Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite
+lui-même.
+
+La garde demanda:
+
+--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé?
+
+Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux:
+
+--All'va plutôt mieux.
+
+Et il s'en alla.
+
+La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait
+dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains
+crispées sur sa couverture.
+
+Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit
+jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une
+colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre
+cette femme qui ne mourait pas.
+
+Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face
+ridée de la mère Bontemps.
+
+Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis
+il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions
+excellentes.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du
+temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre
+par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille
+obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui
+volait son temps et son argent.
+
+Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête,
+elle se rapprocha du lit.
+
+Elle demanda:
+
+--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable?
+
+La mère Bontemps murmura:
+
+--Non.
+
+Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser
+son âme débile de mourante.
+
+Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle,
+à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la
+tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on
+n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui
+le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel,
+Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.
+
+La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de
+tourner la tête pour regarder au fond de la chambre.
+
+Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap
+et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds
+courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un
+balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit.
+
+Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une
+chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle
+apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer
+qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne à bout de vie.
+
+Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se
+soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa
+poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini.
+
+Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au
+coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la
+planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et,
+s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés
+qu'elle savait par coeur, par métier.
+
+Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula
+tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait
+passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au
+lieu de six qu'il lui devait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LES ROIS
+
+
+--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
+rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
+
+J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant
+en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
+sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
+Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
+
+Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
+occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était
+battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
+ni douze habitants dans ce guêpier.
+
+Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
+en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis
+halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
+épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
+nouvelles.
+
+Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait
+plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était
+dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
+savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver
+des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
+renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une
+adresse inimaginable.
+
+Il revint au bout de dix minutes:
+
+--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours.
+Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde
+quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.
+
+J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale.
+On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine
+visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait
+derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu
+près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à
+tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir
+mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur
+des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à
+pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride.
+
+--Où nous mènes-tu? lui demandai-je.
+
+Il répondit:
+
+--J'ai un gîte, un bon.
+
+Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée
+entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.
+
+Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la
+serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de
+pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
+poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
+s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois.
+
+Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.
+
+Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
+
+--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger
+les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.
+
+Puis, se tournant vers moi:
+
+--Donne des ordres, sacrebleu!
+
+Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:
+
+--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
+
+Il demanda:
+
+--Combien prends-tu d'hommes?
+
+--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.
+
+--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
+mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
+
+Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la
+plaine, pour y placer mes factionnaires.
+
+Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans
+un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe,
+disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
+dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras
+du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant,
+l'air enchanté.
+
+Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
+souriant d'une façon béate:
+
+--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
+marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
+le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit.
+Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
+un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
+ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
+
+Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le
+nez et les joues:
+
+--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.
+
+Il murmura:
+
+--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne
+cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
+
+Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:
+
+--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais
+pas de reine, c'est embêtant, ça!
+
+Je répétai, comme un écho:
+
+--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
+
+--Que tu en trouves, parbleu!
+
+--De quoi?
+
+--Des femmes.
+
+--Des femmes?... Tu es fou!
+
+--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
+les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
+pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
+
+Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus
+s'il plaisantait.
+
+Je répondis:
+
+--Voyons, Marchas, tu blagues?
+
+--Je ne blague jamais dans le service.
+
+--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
+
+--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et
+apporte.
+
+Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
+
+--Veux-tu une idée?
+
+--Oui.
+
+--Va trouver le curé.
+
+--Le curé? Pourquoi faire?
+
+--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme.
+
+--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah!
+
+Marchas reprit avec une extraordinaire gravité:
+
+--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit
+s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
+au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
+des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du
+doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
+l'indiquera.
+
+--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
+
+--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle.
+Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
+chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et
+décide-le!
+
+--Non, c'est impossible.
+
+Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le
+gredin reprit:
+
+--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en
+parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation.
+
+J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista:
+
+--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
+la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te
+le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
+un mois.
+
+Je me levai en demandant:
+
+--Où est le presbytère?
+
+--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
+au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté.
+
+Je sortais; il me cria:
+
+--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
+
+ * * * * *
+
+Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une
+grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la
+porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
+l'intérieur:
+
+--Qui va là?
+
+Je répondis:
+
+--Maréchal des logis de hussards.
+
+J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face
+d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
+formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave
+homme.
+
+Je fis le salut militaire.
+
+--Bonjour, monsieur le curé.
+
+Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en
+répondant:
+
+--Bonjour, mon ami; entrez.
+
+Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre
+feu, bien différent du brasier de Marchas.
+
+Il me montra une chaise, et puis me dit:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.
+
+Et je lui tendis ma carte.
+
+Il la reçut et lut à mi-voix:
+
+«Le comte de Garens.»
+
+Je repris:
+
+--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six
+installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici
+présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
+Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
+viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.
+
+Le prêtre souriait. Il murmura:
+
+--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser.
+
+Je répondis:
+
+--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore.
+C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le
+droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous
+savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous
+voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
+soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
+
+Il répondit vivement:
+
+--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
+invitation.
+
+Il cria:
+
+--Hermance!
+
+Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda:
+
+--Qué qui a?
+
+--Je ne dîne pas ici, ma fille.
+
+--Où que vous dînez donc?
+
+--Avec MM. les hussards.
+
+J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas»,
+mais je n'osai point.
+
+Je repris:
+
+--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi?
+
+Il hésita, chercha et déclara:
+
+--Non, personne!
+
+J'insistai:
+
+--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant
+d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le
+boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le...
+le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
+bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens
+d'ici.
+
+Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution:
+
+--Non, personne.
+
+Je me mis à rire:
+
+--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
+nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un
+adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?...
+
+--Non, toutes les dames sont parties.
+
+--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
+bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
+plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes?
+
+Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait
+tout entier, et il criait:
+
+--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
+ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
+contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous?
+
+J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit:
+
+--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
+demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
+
+Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant:
+
+--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
+
+Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
+
+--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
+
+--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames.
+
+Il fut stupéfait. Je triomphais.
+
+Il répétait:
+
+--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
+
+--Je dis: quatre dames.
+
+--De vraies femmes?
+
+--De vraies femmes.
+
+--Bigre! Mes compliments!
+
+--Je les accepte. Je les mérite.
+
+Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe
+blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
+tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
+
+--Il y aura des femmes! cria Marchas.
+
+Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur
+force.
+
+Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une
+odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
+
+Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne
+Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée,
+timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la
+regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du
+vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une
+suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
+se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite,
+tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se
+présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et
+déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
+seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement
+hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît.
+
+Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
+elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit:
+
+--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres
+femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
+même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
+
+J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
+coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de
+Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse:
+
+--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous
+ayez accepté notre modeste invitation.
+
+Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
+conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes
+et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la
+première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément:
+
+--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un
+toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
+
+Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse:
+
+--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit
+plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite
+brûlée à moitié.
+
+Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux
+saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
+
+--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans
+seulement.
+
+J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses
+Royales, et, me tournant vers le curé:
+
+--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.
+
+Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
+
+--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny.
+
+Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle,
+dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans
+peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.
+
+Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa
+béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
+salle à manger, pleine d'odeur de viandes.
+
+Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
+ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui
+présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre
+prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
+
+On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait
+servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule.
+
+Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de
+pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne
+Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de
+force dans la bouche leurs trois verres pleins.
+
+Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec
+tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus
+drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs,
+lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
+semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait
+entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
+habitudes et le règlement de l'hospice.
+
+La religieuse, effarée, criait à Massouligny:
+
+--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je
+vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...
+
+Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
+verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois.
+
+Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur:
+
+--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
+
+Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons
+et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de
+viande rissolée et grasse.
+
+La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
+répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
+grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits
+enfants à qui on montre des bonbons.
+
+--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne à ces opérations-là.
+
+--Mais certainement, monsieur l'abbé.
+
+Et la Soeur dit:
+
+--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre
+qu'elles seront malades.
+
+Je me tournai vers Marchas:
+
+--Ouvre la fenêtre une minute.
+
+Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
+bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au
+cou, soulevait les ailes avec science.
+
+Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail
+alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette
+grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la
+sauce brune, au fond du plat.
+
+Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
+entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
+
+ * * * * *
+
+Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai:
+
+--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
+
+Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je
+me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
+villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
+aux fenêtres leurs têtes effarées.
+
+On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
+pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai
+de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
+
+C'était Marchas. Je lui criai:
+
+--Eh bien?
+
+Il répondit:
+
+--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre
+au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au
+large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
+
+J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats
+au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
+
+Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon
+pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire
+de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans
+un coin.
+
+Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris
+une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
+portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
+humain quand la vie ne le soutient plus.
+
+ * * * * *
+
+On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier
+coup d'oeil que c'était un moribond.
+
+Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé
+de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues,
+sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été
+frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur
+lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir.
+
+Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
+par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient
+stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le
+regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par
+la surprise et par l'épouvante.
+
+Le curé s'écria:
+
+--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
+pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux!
+
+La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
+poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
+
+--Il n'y a rien à faire, dit-elle.
+
+Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
+ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
+poumons, un gargouillement sinistre et continu.
+
+Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de
+la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
+qui lavent les âmes.
+
+Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse,
+comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
+était mort.
+
+M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
+misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre,
+hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur.
+
+Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en
+essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
+
+La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long
+par terre.
+
+La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
+sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur
+donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
+avec elles dans la nuit profonde, si noire.
+
+Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car
+le seul bruit du sabre les eût affolées.
+
+Le curé regardait toujours le mort.
+
+S'étant enfin retourné vers moi:
+
+--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AU BOIS
+
+
+Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le
+garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.
+
+Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père
+Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois
+mûrs.
+
+L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé;
+tandis que la femme, une petite mère endimanchée, très ronde, très grasse,
+aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui
+les avait captivés.
+
+Le maire demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur?
+
+Le garde champêtre fit sa déposition.
+
+Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du
+côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien
+remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que
+les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne,
+avait crié:
+
+--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux.
+
+Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et
+il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un
+flagrant délit de mauvaises moeurs.
+
+Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
+braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il
+s'abandonnait à son instinct.
+
+Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.
+
+Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une
+voix si faible qu'on l'entendait à peine.
+
+--Votre nom.
+
+--Nicolas Beaurain.
+
+--Votre profession.
+
+--Mercier, rue des Martyrs, à Paris.
+
+--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
+
+Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à
+plat sur ses cuisses.
+
+Le maire reprit:
+
+--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale?
+
+--Non, Monsieur.
+
+--Alors, vous avouez?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
+
+--Rien, Monsieur.
+
+--Où avez-vous rencontré votre complice?
+
+--C'est ma femme, Monsieur.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris?
+
+--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble!
+
+--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher Monsieur, de
+venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin.
+
+Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura:
+
+--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais
+quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a
+pas ailleurs.
+
+Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua:
+
+--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne
+seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête.
+
+Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:
+
+--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux
+moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer
+de quartier! Y sommes-nous?
+
+Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans
+embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation.
+
+--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
+Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
+comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer
+chez nous, et nous épargner la honte des poursuites.
+
+«Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
+dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie;
+moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça
+comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec
+une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon
+ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris
+bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage,
+Monsieur.
+
+«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer Monsieur Beaurain.
+Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne
+pas céder, et je ne cédai pas non plus.
+
+«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
+temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
+maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la
+campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés
+qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe,
+les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le
+champagne quand on n'en a pas l'habitude!
+
+«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans
+le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et
+Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les
+voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler.
+Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air
+timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici
+arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout
+le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que
+j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être
+autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se
+gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et
+puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire.
+Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je
+voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir
+partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je
+lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous
+l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça
+l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa
+place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?»
+
+M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas.
+
+Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est
+mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est
+revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi
+aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était un beau garçon,
+autrefois.
+
+«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des
+Martyrs.
+
+«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et
+nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en
+avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse
+plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu,
+sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous
+manque.
+
+«Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés
+sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en
+moi, non, vraiment, je ne sais pas!
+
+«Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue
+des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes.
+L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma
+caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand
+on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue
+rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent
+dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge!
+Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un
+moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on
+regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans,
+j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres,
+comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les
+feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les
+nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me
+noyer.
+
+«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je
+savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil
+et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand
+chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je
+ne disais plus rien à personne, moi!
+
+«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où
+nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce
+matin, vers les neuf heures.
+
+«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne
+vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel
+qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure,
+Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut
+plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait: «Mais tu es
+folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne
+l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans
+le bois... Et voilà!... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la
+vérité.»
+
+Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en
+paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+UNE FAMILLE
+
+
+J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis
+quinze ans.
+
+Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on
+passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les
+choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les
+idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui
+excite l'esprit et le met à l'aise.
+
+Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions
+vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour,
+admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes
+sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions
+complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil.
+
+Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province
+venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse,
+maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et
+bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon
+intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là? Il avait sans doute
+espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras
+d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le
+regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles.
+
+Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de
+tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au
+point de ne plus rien comprendre.
+
+Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et
+enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer
+en quinze ans!
+
+ * * * * *
+
+Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un
+gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers
+moi, les bras ouverts, en criant: «Georges.» Je l'embrassai, mais je ne
+l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: «Cristi, tu n'as pas
+maigri.» Il répondit en riant: «Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table!
+les bonnes nuits! Manger et dormir voilà mon existence!»
+
+Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés.
+L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et
+je me disais: «S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la
+pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je
+connaissais si bien.»
+
+L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus
+cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un
+esprit.
+
+Tout à coup, Simon me dit:
+
+--Tiens, voici mes deux aînés.
+
+Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans,
+vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche.
+
+Je murmurai: «C'est à toi?»
+
+Il répondit en riant: «Mais, oui.
+
+--Combien en as-tu donc?
+
+--Cinq! Encore trois restés à la maison!
+
+Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je
+me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce
+reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants
+entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une
+cage.
+
+Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à
+travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par
+les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps,
+un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et
+nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les
+habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation,
+ce rêve de tous les enterrés de province.
+
+On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait
+des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui
+cherchait à passer pour château.
+
+--Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.
+
+Je répondis:
+
+--C'est délicieux.
+
+Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la
+visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette
+blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une
+grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans
+caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une
+femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la
+poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre
+préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine.
+
+Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois
+mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue
+comme des pompiers devant un maire.
+
+Je dis:
+
+--Ah! ah! voici les autres?
+
+Simon, radieux les nomma «Jean, Sophie et Gontran».
+
+La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un
+fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé.
+
+Madame Radevin s'avança:
+
+--C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.
+
+Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: «C'est un ami de
+Simon, papa.» L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit:
+«Oua, oua, oua» en agitant sa main. Je répondis: «Vous êtes trop aimable,
+Monsieur,» et je tombai sur un siège.
+
+Simon venait d'entrer; il riait:
+
+--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce
+vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se
+faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si
+on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux
+plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien
+rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure.
+
+Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure
+du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je
+me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur
+père, sans doute pour me faire honneur.
+
+Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan
+d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image
+saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.
+
+Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis.
+
+Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à
+manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé
+devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en
+tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.
+
+Alors Simon se frotta les mains: «Tu vas t'amuser,» me dit-il. Et tous les
+enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa
+gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait
+seulement en haussant les épaules.
+
+Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses
+mains.
+
+--Nous avons ce soir de la crème au riz sucré.
+
+La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas,
+pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content.
+
+Et on commença à dîner.
+
+«Regarde,» murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait
+d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait
+de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec
+énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.
+
+Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content,
+répétait: «Est-il drôle, ce vieux?»
+
+Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard
+les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de
+les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour
+voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de
+tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et
+il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés.
+Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque.
+
+Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait
+avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose.
+
+Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de
+désir.
+
+Gontran lui cria: «Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas.» Et on fit
+semblant de ne lui en point donner.
+
+Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que
+tous les enfants riaient.
+
+On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant
+la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton,
+et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau
+trop gros.
+
+Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore.
+
+Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule,
+j'implorai pour lui: «Voyons, donne-lui encore un peu de riz?»
+
+Simon répondit: «Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça
+pourrait lui faire mal.»
+
+Je me tus, rêvant sur cette parole. O morale, ô logique, ô sagesse! A son
+âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par
+souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et
+tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de
+jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver
+plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?
+
+Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui
+restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie
+dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût.
+
+Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me
+coucher: j'étais triste, triste, triste!
+
+Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au dehors qu'un très léger,
+très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part.
+Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa
+femelle endormie sur ses oeufs.
+
+Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler
+maintenant aux côtés de sa vilaine femme.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+JOSEPH
+
+
+Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de
+Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens.
+
+Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans le salon vitré qui regardait la
+mer. Par les fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir d'été entrait,
+tiède et fraîche en même temps, une brise savoureuse d'océan. Les deux
+jeunes femmes, étendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de
+minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette
+jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lèvres.
+
+Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi, les laissant
+seules sur cette petite plage déserte qu'ils avaient choisie pour éviter
+les rôdeurs galants des stations à la mode. Absents cinq jours sur sept,
+ils redoutaient les parties de campagne, les déjeuners sur l'herbe, les
+leçons de natation et la rapide familiarité qui naît dans le désoeuvrement
+des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc à
+craindre, ils avaient loué une maison bâtie et abandonnée par un original
+dans le vallon de Roqueville, près Fécamp, et ils avaient enterré là leurs
+femmes pour tout l'été.
+
+Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite
+baronne avait proposé à la petite comtesse un dîner fin, au champagne.
+Elles s'étaient d'abord beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes ce dîner;
+puis elles l'avaient mangé avec gaieté en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant
+elles bavardaient et déraisonnaient à l'unisson en fumant des cigarettes et
+en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient
+plus du tout ce qu'elles disaient.
+
+La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, était plus
+partie encore que son amie.
+
+--Pour finir une soirée comme celle-là, disait-elle, il nous faudrait des
+amoureux. Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait venir deux de Paris
+et je t'en aurais cédé un...
+
+--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; même ce soir, si j'en voulais
+un, je l'aurais.
+
+--Allons donc! A Roqueville, ma chère? un paysan, alors.
+
+--Non, pas tout à fait.
+
+--Alors, raconte-moi.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte?
+
+--Ton amoureux?
+
+--Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas
+aimée, je me croirais morte.
+
+--Moi aussi.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Oui. Les hommes ne comprennent pas ça! nos maris surtout!
+
+--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il
+nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la
+nourriture de notre coeur, ça. C'est indispensable à notre vie,
+indispensable, indispensable...
+
+--Indispensable.
+
+--Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand
+je m'endors, quand je m'éveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque
+part, qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela je serais malheureuse,
+malheureuse. Oh! mais malheureuse à pleurer tout le temps.
+
+--Moi aussi.
+
+--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a été gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute,
+oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel
+qu'il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne
+peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.
+
+--Ça, c'est bien vrai.
+
+--N'est-ce pas?... Où donc en étais-je? Je ne me rappelle plus du tout.
+
+--Tu disais que tous les maris sont des brutes!
+
+--Oui, des brutes... tous.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et après?...
+
+--Quoi, après?
+
+--Qu'est-ce que je disais après?
+
+--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit?
+
+--J'avais pourtant quelque chose à te raconter.
+
+--Oui, c'est vrai, attends?...
+
+--Ah! j'y suis...
+
+--Je t'écoute.
+
+--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des
+notes et je fais mon choix.
+
+--Tu fais ton choix?
+
+--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant
+tout qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai?
+
+--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.
+
+--Nécessairement.
+
+--Alors je l'amorce.
+
+--Tu l'amorces?
+
+--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la
+ligne?
+
+--Non, jamais.
+
+--Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je
+l'amorce...
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbéciles...
+mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est
+pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prétendants,
+tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et
+quand nous en avons visé un nous l'amorçons...
+
+--Ça ne me dit pas comment tu fais?
+
+--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà
+tout.
+
+--Tu te laisses regarder?...
+
+--Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est laissé regarder plusieurs fois de
+suite, un homme vous trouve aussitôt la plus jolie et la plus séduisante de
+toutes les femmes. Alors il commence à vous faire la cour. Moi je lui
+laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins, selon
+ses qualités.
+
+--Tu prends comme ça tous ceux que tu veux?
+
+--Presque tous.
+
+--Alors, il y en a qui résistent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très
+amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidité excessive et parce
+qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la
+conquête d'une femme...
+
+--Oh! ma chère!... Tu crois?...
+
+--Oui... oui... J'en suis sûre... il y en a beaucoup de cette dernière
+espèce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont
+l'air de tout le monde... ils sont habillés comme les autres... ils font
+les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas
+se déployer.
+
+--Oh! ma chère...
+
+--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se déshabiller, même pour se coucher
+tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-là, il
+faut être énergique, user du regard et de la poignée de main. C'est même
+quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer.
+Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous
+soignent... Et pour peu qu'on tarde à reprendre ses sens... ils vont
+chercher du secours.
+
+Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là, je les
+enlève d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, ma chère!
+
+--C'est bon, tout ça, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par
+exemple.
+
+--J'en trouve.
+
+--Tu en trouves. Où ça?
+
+--Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire.
+
+«Voilà deux ans, cette année, que mon mari m'a fait passer l'été dans sa
+terre de Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de
+rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dégoûtants, des
+chasseurs de poil et de plume vivant dans des châteaux sans baignoires, de
+ces hommes qui transpirent et se couchent par là-dessus, et qu'il serait
+impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence
+malpropres.
+
+«Devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas!
+
+--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour
+l'exaltation de l'homme du peuple, des romans où les ouvriers sont sublimes
+et tous les hommes du monde criminels. Ajoute à cela que j'avais vu
+_Ruy-Blas_ l'hiver précédent et que ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien!
+un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+étudié pour être prêtre, puis quitté le séminaire par dégoût. Eh bien, je
+l'ai pris comme domestique!
+
+--Oh!... Et après!...
+
+--Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut, en lui montrant
+beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, celui-là, ce rustre, je
+l'ai allumé!...
+
+--Oh! Andrée!
+
+--Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte
+pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque
+matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand
+elle me déshabillait.
+
+--Oh! Andrée?
+
+--Ma chère, il a flambé comme un toit de paille. Alors, à table, pendant
+les repas, je n'ai plus parlé que de propreté, de soins du corps, de
+douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin
+et soir dans la rivière, puis se parfumait à empoisonner le château. J'ai
+même été obligée de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air
+furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne.
+
+--Oh! Andrée!
+
+--Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait
+venir quelques centaines de romans moraux que je prêtais à tous nos paysans
+et à mes domestiques. Il s'était glissé dans ma collection quelques
+livres... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes...
+des pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de
+chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie.
+
+--Oh... Andrée!
+
+--Alors je suis devenue familière avec lui, je me suis mise à le tutoyer.
+Je l'avais nommé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état
+effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des
+yeux de fou. Moi je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés...
+
+--Et après?...
+
+--Après... oui... Eh bien, un jour que mon mari était absent, je lui ai dit
+d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud,
+très chaud... Voilà!
+
+--Oh! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant.
+
+--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ça je finirais le carafon toute
+seule. Eh bien après, je me suis trouvée mal en route.
+
+--Comment ça?
+
+--Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il
+fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été sur l'herbe j'ai
+suffoqué et je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée,
+j'ai perdu connaissance.
+
+--Tout à fait.
+
+--Oh non, pas du tout.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! j'ai été obligée de rester près d'une heure sans connaissance.
+Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente, et je n'ai rouvert
+les yeux qu'après sa chute.
+
+--Oh! Andrée!... Et qu'est-ce que tu lui as dit?
+
+--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans
+connaissance? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et
+il m'a ramenée au château. Mais il a failli verser en tournant la barrière!
+
+--Oh! Andrée! Et c'est tout?...
+
+--C'est tout...
+
+--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois?
+
+--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.
+
+--L'as-tu gardé longtemps après ça?
+
+--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé. Je
+n'avais pas à m'en plaindre.
+
+--Oh! Andrée! Et il t'aime toujours?
+
+--Parbleu.
+
+--Où est-il?
+
+La petite baronne étendit la main vers la muraille et poussa le timbre
+électrique. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un grand valet entra qui
+répandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne.
+
+La baronne lui dit: «Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal, va me
+chercher ma femme de chambre.»
+
+L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit: «Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux
+que toi.»
+
+Il tourna sur ses talons et sortit.
+
+La petite comtesse, effarée, demanda:
+
+--Et qu'est-ce que tu diras à ta femme de chambre?
+
+--Je lui dirai que c'est passé! Non, je me ferai tout de même délacer. Ça
+me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma
+chère... mais grise à tomber si je me levais.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'AUBERGE
+
+
+Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Hautes-Alpes,
+au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les
+sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux
+voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.
+
+Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée par la famille de Jean Hauser;
+puis, dès que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant
+impraticable la descente sur Loëche, les femmes, le père et les trois fils
+s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari
+avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne.
+
+Les deux hommes et la bête demeurent jusqu'au printemps dans cette prison
+de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du
+Balmhorn, entourés de sommets pâles et luisants, enfermés, bloqués,
+ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase
+la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenêtres et mure la
+porte.
+
+C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche, l'hiver
+approchant et la descente devenant périlleuse.
+
+Trois mulets partirent en avant, chargés de hardes et de bagages et
+conduits par les trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille
+Louise montèrent sur un quatrième mulet, et se mirent en route à leur tour.
+
+Le père les suivait accompagné des deux gardiens qui devaient escorter la
+famille jusqu'au sommet de la descente.
+
+Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé maintenant au fond du grand
+trou de rochers qui s'étend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon
+clair comme un drap et dominé de tous côtés par des sommets de neige.
+
+Une averse de soleil tombait sur ce désert blanc éclatant et glacé,
+l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait
+dans cet océan des monts; aucun mouvement dans cette solitude démesurée;
+aucun bruit n'en troublait le profond silence.
+
+Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes,
+laissa derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre
+le mulet qui portait les deux femmes.
+
+La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste.
+C'était une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux
+pâles paraissaient décolorés par les longs séjours au milieu des glaces.
+
+Quand il eut rejoint la bête qui la portait, il posa la main sur la croupe
+et ralentit le pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant avec des
+détails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'était la
+première fois qu'il restait là-haut, tandis que le vieux Hari avait déjà
+passé quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans
+cesse la jeune fille. De temps en temps il répondait: «Oui, madame Hauser.»
+Mais sa pensée semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.
+
+Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelée s'étendait,
+toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers
+noirs dressés à pic auprès des énormes moraines du glacier de Loemmern que
+dominait le Wildstrubel.
+
+Comme ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente sur
+Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense horizon des Alpes du Valais
+dont les séparait la profonde et large vallée du Rhône.
+
+C'était, au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus
+et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant
+massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide
+du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse
+coquette.
+
+Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, au fond d'un abîme
+effrayant, ils aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient des grains de
+sable jetés dans cette crevasse énorme que finit et que ferme la Gemmi, et
+qui s'ouvre, là-bas, sur le Rhône.
+
+Le mulet s'arrêta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans
+cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne
+droite, jusqu'à ce petit village presque invisible, à son pied. Les femmes
+sautèrent dans la neige.
+
+Les deux vieux les avaient rejoints.
+
+--Allons, dit le père Hauser, adieu et bon courage, à l'an prochain, les
+amis.
+
+Le père Hari répéta: «A l'an prochain.»
+
+Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la
+jeune fille en fit autant.
+
+Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:
+«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina
+sans l'entendre.
+
+--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé.
+
+Et, passant devant les femmes, il commença à descendre.
+
+Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin.
+
+Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils
+resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois.
+
+Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était
+demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un
+accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas
+ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier
+jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de
+passe-temps.
+
+Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui
+descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.
+
+Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir
+au pied de la monstrueuse vague de neige.
+
+Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour
+d'eux.
+
+--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme
+maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre.
+
+Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper
+la soupe.
+
+La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait
+et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre
+l'éclatante montagne en face de la maison.
+
+Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il
+cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les
+deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le
+ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche.
+
+Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige,
+bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins
+qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de
+là-haut, à des pavés, dans une prairie.
+
+La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces demeures grises.
+Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer
+séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait
+encore!
+
+Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le
+jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,
+il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de
+l'autre des deux côtés de la table.
+
+Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soupé, ils se couchèrent.
+
+Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans
+neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les
+aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis
+que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le
+village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et
+perdaient de petits objets pour intéresser leur partie.
+
+Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,
+profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans
+bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de
+mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte
+et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever
+sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus
+dure que le granit des moraines.
+
+Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en
+dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils
+accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était
+lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine
+et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient
+interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se
+querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient
+d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient
+fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets.
+
+Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la
+recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête
+dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche.
+
+Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit
+au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur
+espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel.
+
+Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un
+naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant
+en présence du vieux guide toujours ardent et matinal.
+
+Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à
+dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la
+solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme
+on l'est par le désir d'une habitude invincible.
+
+Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à
+quatre heures.
+
+La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses,
+effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les
+sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et
+glacée.
+
+Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où
+il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes
+qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la
+neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce
+manteau pâle.
+
+Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son
+pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi
+dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point
+noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée.
+
+Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux
+avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas
+plus rapide et plus inquiet.
+
+Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait
+par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri
+d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort
+où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la
+mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.
+
+Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là-bas, derrière les
+cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de
+la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui
+sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces
+monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses
+membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir,
+s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec
+un chamois mort à ses pieds.
+
+Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus
+vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari
+n'était point revenu.
+
+Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir
+son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,
+espérant toujours voir revenir le vieillard.
+
+De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La
+nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit
+livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à
+tomber derrière les sommets.
+
+Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les
+mains en rêvant aux accidents possibles.
+
+Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux
+pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige,
+saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au
+secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.
+
+Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs,
+surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et
+marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en
+cette immensité.
+
+Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari
+n'était point revenu entre minuit et une heure du matin.
+
+Et il fit ses préparatifs.
+
+Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula
+autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son
+bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace.
+Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait
+sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups
+réguliers dans sa gaine de bois sonore.
+
+Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le
+vent léger frôlait le toit et les murs.
+
+Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et
+apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant
+de se mettre en route.
+
+Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la
+porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,
+il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la
+glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien
+resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ,
+quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la
+recherche des chamois.
+
+Et il attendit que le jour se levât.
+
+Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait
+d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient
+à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de
+la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets
+lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,
+et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises.
+
+Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant
+des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.»
+
+Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et
+parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité
+muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait
+distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit
+manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches.
+
+Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres
+de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et
+trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la
+neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait
+apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête,
+chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant.
+
+Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de
+frissons.
+
+Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme
+des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur
+palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit
+quelconque.
+
+Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et
+l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur.
+
+Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de
+loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.
+
+Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi.
+La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.
+
+Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et
+le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui
+traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri
+vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses
+doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un
+était là, près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la
+porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge.
+
+Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il
+faisait nuit. La neige était blême.
+
+Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien
+de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques
+plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de
+nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!»
+
+Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte
+et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain
+qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait
+l'esprit.
+
+De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le
+vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque
+part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la
+blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait
+agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à
+l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était
+envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la
+vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les
+vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du
+dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa
+malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché.
+
+Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte
+qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de
+ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à
+hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait
+point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et
+nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas
+été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière.
+
+Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du
+soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura
+sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la
+neige.
+
+Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles
+l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à
+peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la
+pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit
+n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait
+seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était
+seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus
+de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie
+qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le
+tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à
+Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la
+porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester
+seul non plus là-haut.
+
+Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit
+enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu
+hanté.
+
+Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si
+suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba
+sur le dos avec son siège.
+
+Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens
+effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger.
+Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec
+force, le poil hérissé, la queue droite et grognant.
+
+Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria:
+«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité
+par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait
+la voix de son maître.
+
+Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il
+demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses
+crocs.
+
+Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de
+terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il
+en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son
+courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines.
+
+Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée
+de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où
+il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face,
+ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine
+avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même
+«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et
+il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber,
+appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son
+maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la
+rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col
+renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau
+fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de
+nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue.
+
+En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette
+saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla
+plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors,
+exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue
+solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait
+maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à
+la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur.
+
+Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix
+qui le faisait bondir sur ses pieds.
+
+Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la
+porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se
+taire.
+
+Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os
+et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam
+s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit
+devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le
+mur en pleurant.
+
+Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse.
+
+Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il
+répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se
+cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se
+frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de
+vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il
+le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant
+les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un
+ennemi vous assiège.
+
+Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres
+auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils.
+
+Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler
+l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait
+la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la
+démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille
+collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par
+d'épouvantables cris.
+
+Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de
+fatigue qu'il s'endormit aussitôt.
+
+Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se
+fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la
+famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
+
+Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur
+leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver
+tout à l'heure.
+
+Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus
+tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de
+leur long hivernage.
+
+On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte
+et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui
+rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un
+squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le
+flanc.
+
+Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé,
+Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé
+par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au
+premier se fit entendre.
+
+Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la
+porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme
+bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches
+volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils
+aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des
+cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la
+poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps.
+
+Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich,
+maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux
+fussent blancs.
+
+Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux
+questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins
+constatèrent qu'il était fou.
+
+Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon.
+
+La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur
+qu'on attribua au froid de la montagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE VAGABOND
+
+
+Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait
+quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage
+manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui,
+fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage
+général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en
+journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne
+faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des
+autres.
+
+Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on
+trouvait à s'occuper dans le Centre.
+
+Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs
+dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au
+bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une
+chemise.
+
+Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les
+interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver
+jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.
+
+Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la
+charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il
+se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de
+commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
+
+Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il
+cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia
+des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et
+des paysans.
+
+Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait
+plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes
+qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
+
+Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre
+vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin,
+car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus
+depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les
+nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du
+vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La
+campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De
+place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons
+jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient
+nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année.
+
+Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups
+sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas,
+et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la
+bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de
+frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.
+
+Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes
+de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé
+quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le
+fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu
+d'abord, brûlant, dans ses mains froides.
+
+Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une
+betterave crue, arrachée dans un sillon.
+
+Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de
+ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit,
+toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que
+la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il
+sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque
+jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir
+occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus,
+l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque
+heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en
+phrases courtes et grondantes.
+
+Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il
+grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un
+homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre
+sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...»
+
+Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous
+les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable,
+féroce et perfide.
+
+Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince
+fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans
+réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence
+et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les
+habitants et de se mettre à table, à leur place.
+
+Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse
+crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de
+cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la
+souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse
+redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai
+le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde.
+Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!»
+
+La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère...
+encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en
+effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper
+dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur
+les grands chemins où tout le monde le suspectait.
+
+Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de
+plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt
+sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
+
+Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin
+d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais
+il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements
+et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait
+plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le
+monde.
+
+La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un
+pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la
+route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
+
+Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si
+seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.»
+
+Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant
+dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il.
+
+La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle;
+alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il
+but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud,
+et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source
+vivante.
+
+Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans
+lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui
+brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.
+
+La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui
+flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et
+fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans
+l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as
+pas froid là-dedans, toi.»
+
+Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y
+trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de
+passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour
+être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il
+s'endormit tout à coup.
+
+Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon
+qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se
+retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était
+restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil
+accablé.
+
+Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus;
+le ciel était pur.
+
+La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur
+ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
+«Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...»
+
+Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
+
+Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route;
+puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
+
+Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des
+charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages
+voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
+
+Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets
+et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
+
+Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui
+meurt de faim?» dit-il.
+
+L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant:
+
+--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
+
+Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé.
+
+Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et
+cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa
+prière.
+
+Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait
+le ventre.
+
+--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je
+n'ai plus un sou dans ma poche.
+
+Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée
+du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la
+commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite,
+je vais vous faire ramasser.»
+
+Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.»
+
+Et il retourna s'asseoir sur son fossé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la
+route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au
+soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs
+boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en
+fuite de loin, de très loin.
+
+Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de
+se venger, plus tard.
+
+Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire,
+lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant
+devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à
+le dévisager d'un oeil menaçant et furieux.
+
+Et le brigadier s'avança en demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici?
+
+L'homme répliqua tranquillement:
+
+--Je me repose.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus
+d'une heure.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A Ville-Avaray.
+
+--Où c'est-il ça?
+
+--Dans la Manche.
+
+--C'est votre pays?
+
+--C'est mon pays.
+
+--Pourquoi en êtes-vous parti?
+
+--Pour chercher du travail.
+
+Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme
+que la même supercherie finit par exaspérer:
+
+--Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi.
+
+Puis il reprit:
+
+--Vous avez des papiers?
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Donnez-les.
+
+Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers
+usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.
+
+L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle,
+il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de
+jouer.
+
+Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau:
+
+--Vous avez de l'argent sur vous?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Pas un sou seulement?
+
+--Pas un sou seulement!
+
+--De quoi vivez-vous, alors?
+
+--De ce qu'on me donne.
+
+--Vous mendiez, alors?
+
+Randel répondit résolument:
+
+--Oui, quand je peux.
+
+Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage
+et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je
+vous enjoins de me suivre.»
+
+Le charpentier se leva.
+
+--Ousque vous voudrez, dit-il.
+
+Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre,
+il ajouta:
+
+--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut.
+
+Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers
+des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance.
+
+C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était
+pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le
+malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le
+regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée
+dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il
+avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un
+déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui
+avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve
+Malet que la police cherchait depuis six mois.
+
+Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer,
+Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et
+flanqué de l'instituteur.
+
+--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais
+bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que
+c'est?»
+
+Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire,
+sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état
+de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien
+en règle.»
+
+--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut,
+les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva
+rien.
+
+Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier:
+
+--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
+
+--Je cherchais de l'ouvrage.
+
+--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?
+
+--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?
+
+Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à
+des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en
+liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!»
+
+Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins.»
+
+Le maire prit un air sévère:
+
+--Taisez-vous.
+
+Puis il ordonna aux gendarmes:
+
+--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le
+laisserez continuer son chemin.
+
+L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.»
+
+L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
+ah! elle est forte celle-là!»
+
+Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
+gros.»
+
+Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je
+finirais par me fâcher.»
+
+Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
+l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
+la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne
+kilométrique, le brigadier déclara:
+
+--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
+aurez de mes nouvelles.
+
+Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait.
+Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus à rien.
+
+Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était
+entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta
+net, devant ce logis.
+
+Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le
+souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
+
+Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en
+donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son
+bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là
+dedans, les gens! hé! ouvrez!»
+
+Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa
+main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de
+bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du
+dehors.
+
+D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur
+une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé
+sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
+légumes.
+
+Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui
+semblaient pleines.
+
+Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
+s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par
+grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt,
+l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea
+une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle.
+Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que
+son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant,
+coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand
+il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il
+s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées
+sur la cheminée.
+
+A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
+pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
+bon, après avoir eu si froid; et il but.
+
+Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
+versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque
+aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur
+lui avait coulé dans le ventre.
+
+Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son
+pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante,
+le front surtout où le sang battait.
+
+Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et
+un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
+perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
+mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
+d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route.
+
+Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il
+apercevait.
+
+Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
+tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints,
+d'un seul bond.
+
+Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
+et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées
+se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme
+des ressorts.
+
+Il chantait la vieille chanson populaire:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce
+tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
+comme un enfant.
+
+Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque
+pirouette, il se remettait à chanter:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le
+fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
+mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.
+
+Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une
+caille.
+
+Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:
+
+--C'est-il vous qui chantiez comme ça?
+
+Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de
+six pieds au moins.
+
+Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait
+peur!»
+
+Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une
+autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par
+l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la
+nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.
+
+La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa
+bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.
+
+Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
+chemin.
+
+Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur
+lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
+ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle
+céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.
+
+Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à
+coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour,
+sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait.
+
+Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu,
+épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
+jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.
+
+Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
+jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses
+idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
+réfléchir à rien.
+
+Et il s'assit au pied d'un arbre.
+
+Au bout de cinq minutes il dormait.
+
+Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux
+tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
+lui tenaient et lui liaient les bras.
+
+--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.
+
+Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le
+rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était
+devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne
+le lâcheraient plus.
+
+--En route! commanda le gendarme.
+
+Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule
+d'automne, lourd et sinistre.
+
+Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
+
+Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans
+et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si
+chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter
+des injures.
+
+Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie,
+où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
+
+Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin:
+
+--Ah! mon gaillard! nous y sommes.
+
+Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement.
+
+Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
+route.»
+
+Puis, avec un redoublement de joie:
+
+--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+LE HORLA
+
+AMOUR
+
+LE TROU
+
+SAUVÉE
+
+CLOCHETTE
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+LE SIGNE
+
+LE DIABLE
+
+LES ROIS
+
+AU BOIS
+
+UNE FAMILLE
+
+JOSEPH
+
+L'AUBERGE
+
+LE VAGABOND
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
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+++ b/old/10775-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10775-h/10775-h.htm b/old/10775-h/10775-h.htm
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+++ b/old/10775-h/10775-h.htm
@@ -0,0 +1,8559 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+ </title>
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+ <!--
+ * { font-family: times, arial, sans-serif;}
+ P { text-indent: 1em;
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+ </head>
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+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Horla and Others
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+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online
+Distributed Proofreading Team from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
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+
+</pre>
+
+<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
+
+<h1>Le Horla</h1>
+<br><br><br><br>
+<h2>1887</h2>
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+<a name="LE_HORLA"></a><br>
+<h2>LE HORLA</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>8 mai.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle journ&eacute;e admirable&nbsp;! J'ai
+pass&eacute; toute la matin&eacute;e &eacute;tendu sur l'herbe,
+devant ma maison, sous l'&eacute;norme platane
+qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout enti&egrave;re.
+J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce
+que j'y ai mes racines, ces profondes et d&eacute;licates
+racines, qui attachent un homme &agrave;
+la terre o&ugrave; sont n&eacute;s et morts ses a&iuml;eux, qui
+l'attachent &agrave; ce qu'on pense et &agrave; ce qu'on
+mange, aux usages comme aux nourritures,
+aux locutions locales, aux intonations
+des paysans, aux odeurs du sol, des
+villages et de l'air lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'aime ma maison o&ugrave; j'ai grandi. De
+mes fen&ecirc;tres, je vois la Seine qui coule, le
+long de mon jardin, derri&egrave;re la route,
+presque chez moi, la grande et large
+Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte
+de bateaux qui passent.</p>
+
+<p>A gauche, l&agrave;-bas, Rouen, la vaste ville
+aux toits bleus, sous le peuple pointu des
+clochers gothiques. Ils sont innombrables,
+fr&ecirc;les ou larges, domin&eacute;s par la fl&egrave;che de
+fonte de la cath&eacute;drale, et pleins de cloches
+qui sonnent dans l'air bleu des belles matin&eacute;es,
+jetant jusqu'&agrave; moi leur doux et
+lointain bourdonnement de fer, leur chant
+d'airain que la brise m'apporte, tant&ocirc;t
+plus fort et tant&ocirc;t plus affaibli, suivant
+qu'elle s'&eacute;veille ou s'assoupit.</p>
+
+<p>Comme il faisait bon ce matin&nbsp;!</p>
+
+<p>Vers onze heures, un long convoi de
+navires, tra&icirc;n&eacute;s par un remorqueur, gros
+comme une mouche, et qui r&acirc;lait de peine
+en vomissant une fum&eacute;e &eacute;paisse, d&eacute;fila
+devant ma grille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux go&euml;lettes anglaises, dont le
+pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait
+un superbe trois-mats br&eacute;silien, tout blanc,
+admirablement propre et luisant. Je le
+saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire
+me fit plaisir &agrave; voir.</p>
+
+<p><i>12 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai un peu de fi&egrave;vre depuis
+quelques jours&nbsp;; je me sens souffrant, ou
+plut&ocirc;t je me sens triste.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; viennent ces influences myst&eacute;rieuses
+qui changent en d&eacute;couragement
+notre bonheur et notre confiance en d&eacute;tresse.
+On dirait que l'air, l'air invisible est
+plein d'inconnaissables Puissances, dont
+nous subissons les voisinages myst&eacute;rieux.
+Je m'&eacute;veille plein de ga&icirc;t&eacute;, avec des envies
+de chanter dans la gorge.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Je
+descends le long de l'eau&nbsp;; et soudain,
+apr&egrave;s une courte promenade, je rentre
+d&eacute;sol&eacute;, comme si quelque malheur m'attendait
+chez moi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce
+un frisson de froid qui, fr&ocirc;lant ma peau,
+a &eacute;branl&eacute; mes nerfs et assombri mon &acirc;me&nbsp;?
+Est-ce la forme des nuages, ou la couleur
+du jour, la couleur des choses, si variable,
+qui, passant par mes yeux, a
+troubl&eacute; ma pens&eacute;e&nbsp;? Sait-on&nbsp;? Tout ce qui
+nous entoure, tout ce que nous voyons
+sans le regarder, tout ce que nous fr&ocirc;lons
+sans le conna&icirc;tre, tout ce que nous touchons
+sans le palper, tout ce que nous
+rencontrons sans le distinguer, a sur nous,
+sur nos organes et, par eux, sur nos id&eacute;es,
+sur notre c&oelig;ur lui-m&ecirc;me, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme il est profond, ce myst&egrave;re de
+l'Invisible&nbsp;! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens mis&eacute;rables, avec nos yeux
+qui ne savent apercevoir ni le trop petit,
+ni le trop grand, ni le trop pr&egrave;s, ni le trop
+loin, ni les habitants d'une &eacute;toile, ni les
+habitants d'une goutte d'eau... avec nos
+oreilles qui nous trompent, car elles nous
+transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des f&eacute;es qui font ce
+miracle de changer en bruit ce mouvement
+et par cette m&eacute;tamorphose donnent naissance
+&agrave; la musique, qui rend chantante
+l'agitation muette de la nature... avec
+notre odorat, plus faible que celui du
+chien... avec notre go&ucirc;t, qui peut &agrave; peine
+discerner l'&acirc;ge d'un vin&nbsp;!</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! si nous avions d'autres organes qui
+accompliraient en notre faveur d'autres
+miracles, que de choses nous pourrions
+d&eacute;couvrir encore autour de nous&nbsp;!</p>
+
+<p><i>16 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis malade, d&eacute;cid&eacute;ment&nbsp;!
+Je me portais si bien le mois dernier&nbsp;! J'ai
+la fi&egrave;vre, une fi&egrave;vre atroce, ou plut&ocirc;t un
+&eacute;nervement fi&eacute;vreux, qui rend mon &acirc;me
+aussi souffrante que mon corps. J'ai sans
+cesse cette sensation affreuse d'un danger
+mena&ccedil;ant, cette appr&eacute;hension d'un malheur
+qui vient ou de la mort qui approche,
+ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte
+d'un mal encore inconnu, germant
+dans le sang et dans la chair.</p>
+
+<p><i>18 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens d'aller consulter
+mon m&eacute;decin, car je ne pouvais plus dormir.
+Il m'a trouv&eacute; le pouls rapide, l'&oelig;il
+dilat&eacute;, les nerfs vibrants, mais sans aucun
+sympt&ocirc;me alarmant. Je dois me soumettre
+aux douches et boire du bromure de potassium.</p>
+
+<p><i>25 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aucun changement&nbsp;! Mon
+&eacute;tat, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche
+le soir, une inqui&eacute;tude incompr&eacute;hensible
+m'envahit, comme si la nuit cachait
+pour moi une menace terrible. Je
+d&icirc;ne vite, puis j'essaye de lire&nbsp;; mais je ne
+comprends pas les mots&nbsp;; je distingue &agrave;
+peine les lettres. Je marche alors dans mon
+salon de long en large, sous l'oppression
+d'une crainte confuse et irr&eacute;sistible, la
+crainte du sommeil et la crainte du lit.</p>
+
+<p>Vers dix heures, je monte dans ma
+chambre. A peine entr&eacute;, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous&nbsp;; j'ai
+peur... de quoi&nbsp;?... Je ne redoutais rien
+jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde
+sous mon lit&nbsp;; j'&eacute;coute... j'&eacute;coute...
+quoi&nbsp;?... Est-ce &eacute;trange qu'un simple malaise,
+un trouble de la circulation peut-&ecirc;tre,
+l'irritation d'un filet nerveux, un peu
+de congestion, une toute petite perturbation
+dans le fonctionnement si imparfait
+et si d&eacute;licat de notre machine vivante,
+puisse faire un m&eacute;lancolique du plus
+joyeux des hommes, et un poltron du plus
+brave&nbsp;? Puis, je me couche, et j'attends le
+sommeil comme on attendrait le bourreau.
+Je l'attends avec l'&eacute;pouvante de sa venue&nbsp;;
+et mon c&oelig;ur bat, et mes jambes fr&eacute;missent&nbsp;;
+et tout mon corps tressaille dans la
+chaleur des draps, jusqu'au moment o&ugrave;
+je tombe tout &agrave; coup dans le repos, comme
+on tomberait pour s'y noyer, dans un
+gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas
+venir, comme autrefois, ce sommeil perfide,
+cach&eacute; pr&egrave;s de moi, qui me guette,
+qui va me saisir par la t&ecirc;te, me fermer les
+yeux, m'an&eacute;antir.</p>
+
+<p>Je dors&nbsp;&mdash;&nbsp;longtemps&nbsp;&mdash;&nbsp;deux ou trois
+heures&nbsp;&mdash;&nbsp;puis un r&ecirc;ve&nbsp;&mdash;&nbsp;non&nbsp;&mdash;&nbsp;un cauchemar
+m'&eacute;treint. Je sens bien que je suis
+couch&eacute; et que je dors,... je le sens et je le
+sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche
+de moi, me regarde, me palpe, monte
+sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine,
+me prend le cou entre ses mains et serre...
+serre... de toute sa force pour m'&eacute;trangler.</p>
+
+<p>Moi, je me d&eacute;bats, li&eacute; par cette impuissance
+atroce, qui nous paralyse dans les
+songes&nbsp;; je veux crier,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne peux pas&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;je
+veux remuer,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne peux pas&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;j'essaye,
+avec des efforts affreux, en haletant,
+de me tourner, de rejeter cet &ecirc;tre
+qui m'&eacute;crase et qui m'&eacute;touffe,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne
+peux pas&nbsp;!</p>
+
+<p>Et soudain, je m'&eacute;veille, affol&eacute;, couvert
+de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette crise, qui se renouvelle
+toutes les nuits, je dors enfin, avec calme,
+jusqu'&agrave; l'aurore.</p>
+
+<p><i>2 juin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon &eacute;tat s'est encore aggrav&eacute;.
+Qu'ai-je donc&nbsp;? Le bromure n'y fait rien&nbsp;; les
+douches n'y font rien. Tant&ocirc;t, pour fatiguer
+mon corps, si las pourtant, j'allai faire un
+tour dans la for&ecirc;t de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, l&eacute;ger et doux, plein
+d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait
+aux veines un sang nouveau, au c&oelig;ur une
+&eacute;nergie nouvelle. Je pris une grande avenue
+de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une all&eacute;e &eacute;troite, entre deux
+arm&eacute;es d'arbres d&eacute;mesur&eacute;ment hauts qui
+mettaient un toit vert, &eacute;pais, presque noir,
+entre le ciel et moi.</p>
+
+<p>Un frisson me saisit soudain, non pas
+un frisson de froid, mais un &eacute;trange frisson
+d'angoisse.</p>
+
+<p>Je h&acirc;tai le pas, inquiet d'&ecirc;tre seul dans
+ce bois, apeur&eacute; sans raison, stupidement,
+par la profonde solitude. Tout &agrave; coup, il
+me sembla que j'&eacute;tais suivi, qu'on marchait
+sur mes talons, tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s,
+&agrave; me toucher.</p>
+
+<p>Je me retournai brusquement. J'&eacute;tais
+seul. Je ne vis derri&egrave;re moi que la droite
+et large all&eacute;e, vide, haute, redoutablement
+vide&nbsp;; et de l'autre c&ocirc;t&eacute; elle s'&eacute;tendait aussi
+&agrave; perte de vue, toute pareille, effrayante.</p>
+
+<p>Je fermai les yeux. Pourquoi&nbsp;? Et je me
+mis &agrave; tourner sur un talon, tr&egrave;s vite,
+comme une toupie. Je faillis tomber&nbsp;; je
+rouvris les yeux&nbsp;; les arbres dansaient&nbsp;; la
+terre flottait&nbsp;; je dus m'asseoir. Puis, ah&nbsp;!
+je ne savais plus par o&ugrave; j'&eacute;tais venu&nbsp;!
+Bizarre id&eacute;e&nbsp;! Bizarre&nbsp;! Bizarre id&eacute;e&nbsp;! Je ne
+savais plus du tout. Je partis par le c&ocirc;t&eacute;
+qui se trouvait &agrave; ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amen&eacute; au milieu
+de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p><i>3 juin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La nuit a &eacute;t&eacute; horrible. Je vais
+m'absenter pendant quelques semaines.
+Un petit voyage, sans doute, me remettra.</p>
+
+<p><i>2 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je rentre. Je suis gu&eacute;ri. J'ai
+fait d'ailleurs une excursion charmante.
+J'ai visit&eacute; le mont Saint-Michel que je ne
+connaissais pas.</p>
+
+<p>Quelle vision, quand on arrive, comme
+moi, &agrave; Avranches, vers la fin du jour&nbsp;! La
+ville est sur une colline&nbsp;; et on me conduisit
+dans le jardin public, au bout de la
+cit&eacute;. Je poussai un cri d'&eacute;tonnement. Une
+baie d&eacute;mesur&eacute;e s'&eacute;tendait devant moi,
+&agrave; perte de vue, entre deux c&ocirc;tes &eacute;cart&eacute;es
+se perdant au loin dans les brumes&nbsp;; et au
+milieu de cette immense baie jaune, sous
+un ciel d'or et de clart&eacute;, s'&eacute;levait sombre
+et pointu un mont &eacute;trange, au milieu
+des sables. Le soleil venait de dispara&icirc;tre,
+et sur l'horizon encore flamboyant se
+dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique
+monument.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aurore, j'allai vers lui. La mer
+&eacute;tait basse, comme la veille au soir, et
+je regardais se dresser devant moi, &agrave;
+mesure que j'approchais d'elle, la surprenante
+abbaye. Apr&egrave;s plusieurs heures
+de marche, j'atteignis l'&eacute;norme bloc de
+pierres qui porte la petite cit&eacute; domin&eacute;e
+par la grande &eacute;glise. Ayant gravi la rue
+&eacute;troite et rapide, j'entrai dans la plus
+admirable demeure gothique construite
+pour Dieu sur la terre, vaste comme une
+ville, pleine de salles basses &eacute;cras&eacute;es
+sous des vo&ucirc;tes et de hautes galeries
+que soutiennent de fr&ecirc;les colonnes. J'entrai
+dans ce gigantesque bijou de granit,
+aussi l&eacute;ger qu'une dentelle, couvert de
+tours, de sveltes clochetons, o&ugrave; montent
+des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir
+des nuits, leurs t&ecirc;tes bizarres h&eacute;riss&eacute;es
+de chim&egrave;res, de diables, de b&ecirc;tes fantastiques,
+de fleurs monstrueuses, et reli&eacute;s
+l'un &agrave; l'autre par de fines arches ouvrag&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand je fus sur le sommet, je dis au
+moine qui m'accompagnait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon p&egrave;re,
+comme vous devez &ecirc;tre bien ici&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il y a beaucoup de vent,
+Monsieur&nbsp;&raquo;&nbsp;; et nous nous m&icirc;mes &agrave; causer
+en regardant monter la mer, qui courait
+sur le sable et le couvrait d'une cuirasse
+d'acier.</p>
+
+<p>Et le moine me conta des histoires,
+toutes les vieilles histoires de ce lieu, des
+l&eacute;gendes, toujours des l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Une d'elles me frappa beaucoup. Les
+gens du pays, ceux du mont, pr&eacute;tendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables,
+puis qu'on entend b&ecirc;ler deux ch&egrave;vres,
+l'une avec une voix forte, l'autre avec une
+voix faible. Les incr&eacute;dules affirment que
+ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tant&ocirc;t &agrave; des b&ecirc;lements, et
+tant&ocirc;t &agrave; des plaintes humaines&nbsp;; mais les
+p&ecirc;cheurs attard&eacute;s jurent avoir rencontr&eacute;,
+r&ocirc;dant sur les dunes, entre deux mar&eacute;es,
+autour de la petite ville jet&eacute;e ainsi loin du
+monde, un vieux berger, dont on ne voit
+jamais la t&ecirc;te couverte de son manteau, et
+qui conduit, en marchant devant eux, un
+bouc &agrave; figure d'homme et une ch&egrave;vre &agrave;
+figure de femme, tous deux avec de longs
+cheveux blancs et parlant sans cesse, se
+querellant dans une langue inconnue, puis
+cessant soudain de crier pour b&ecirc;ler de
+toute leur force.</p>
+
+<p>Je dis au moine&nbsp;: &laquo;&nbsp;Y croyez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne sais pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;: &laquo;&nbsp;S'il existait sur la terre
+d'autres &ecirc;tres que nous, comment ne les
+conna&icirc;trions-nous point depuis longtemps&nbsp;;
+comment ne les auriez-vous pas vus, vous&nbsp;?
+comment ne les aurais-je pas vus, moi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Est-ce que nous voyons
+la cent-milli&egrave;me partie de ce qui existe&nbsp;?
+Tenez, voici le vent, qui est la plus grande
+force de la nature, qui renverse les hommes,
+abat les &eacute;difices, d&eacute;racine les arbres, soul&egrave;ve
+la mer en montagnes d'eau, d&eacute;truit
+les falaises, et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui g&eacute;mit,
+qui mugit,&nbsp;&mdash;&nbsp;l'avez-vous vu, et
+pouvez-vous le voir&nbsp;? Il existe, pourtant.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me tus devant ce simple raisonnement.
+Cet homme &eacute;tait un sage ou peut-&ecirc;tre
+un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au
+juste&nbsp;; mais je me tus. Ce qu'il disait l&agrave;,
+je l'avais pens&eacute; souvent.</p>
+
+<p><i>3 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai mal dormi&nbsp;; certes, il y a
+ici une influence fi&eacute;vreuse, car mon cocher
+souffre du m&ecirc;me mal que moi. En
+rentrant hier, j'avais remarqu&eacute; sa p&acirc;leur
+singuli&egrave;re. Je lui demandai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous avez, Jean&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai que je ne peux plus me reposer,
+Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent
+mes jours. Depuis le d&eacute;part de Monsieur,
+cela me tient comme un sort.</p>
+
+<p>Les autres domestiques vont bien cependant,
+mais j'ai grand peur d'&ecirc;tre repris,
+moi.</p>
+
+<p><i>4 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;cid&eacute;ment, je suis repris.
+Mes cauchemars anciens reviennent. Cette
+nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi,
+et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma
+vie entre mes l&egrave;vres. Oui, il la puisait dans
+ma gorge, comme aurait fait une sangsue.
+Puis il s'est lev&eacute;, repu, et moi je me suis
+r&eacute;veill&eacute;, tellement meurtri, bris&eacute;, an&eacute;anti,
+que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue
+encore quelques jours, je repartirai
+certainement.</p>
+
+<p><i>5 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ai-je perdu la raison&nbsp;? Ce qui
+s'est pass&eacute;, ce que j'ai vu la nuit derni&egrave;re
+est tellement &eacute;trange, que ma t&ecirc;te s'&eacute;gare
+quand j'y songe&nbsp;!</p>
+
+<p>Comme je le fais maintenant chaque soir,
+j'avais ferm&eacute; ma porte &agrave; clef&nbsp;; puis, ayant
+soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai
+par hasard que ma carafe &eacute;tait
+pleine jusqu'au bouchon de cristal.</p>
+
+<p>Je me couchai ensuite et je tombai dans
+un de mes sommeils &eacute;pouvantables, dont
+je fus tir&eacute; au bout de deux heures environ
+par une secousse plus affreuse encore.</p>
+
+<p>Figurez-vous un homme qui dort, qu'on
+assassine, et qui se r&eacute;veille avec un couteau
+dans le poumon, et qui r&acirc;le, couvert
+de sang, et qui ne peut plus respirer, et
+qui va mourir, et qui ne comprend pas&nbsp;&mdash;&nbsp;voil&agrave;.</p>
+
+<p>Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus
+soif de nouveau&nbsp;; j'allumai une bougie et
+j'allai vers la table o&ugrave; &eacute;tait pos&eacute;e ma carafe.
+Je la soulevai en la penchant sur mon
+verre&nbsp;; rien ne coula.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle &eacute;tait vide&nbsp;! Elle
+&eacute;tait vide compl&egrave;tement&nbsp;! D'abord, je n'y
+compris rien&nbsp;; puis, tout &agrave; coup, je ressentis
+une &eacute;motion si terrible, que je dus m'asseoir,
+ou plut&ocirc;t, que je tombai sur une chaise&nbsp;!
+puis, je me redressai d'un saut pour regarder
+autour de moi&nbsp;! puis je me rassis,
+&eacute;perdu d'&eacute;tonnement et de peur, devant
+le cristal transparent&nbsp;! Je le contemplais
+avec des yeux fixes, cherchant &agrave; deviner.
+Mes mains tremblaient&nbsp;! On avait donc bu
+cette eau&nbsp;? Qui&nbsp;? Moi&nbsp;? moi, sans doute&nbsp;? Ce
+ne pouvait &ecirc;tre que moi&nbsp;? Alors, j'&eacute;tais
+somnambule, je vivais, sans le savoir, de
+cette double vie myst&eacute;rieuse qui fait douter
+s'il y a deux &ecirc;tres en nous, ou si un &ecirc;tre
+&eacute;tranger, inconnaissable et invisible, anime,
+par moments, quand notre &acirc;me est engourdie,
+notre corps captif qui ob&eacute;it &agrave; cet autre,
+comme &agrave; nous-m&ecirc;mes, plus qu'&agrave; nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! qui comprendra mon angoisse abominable&nbsp;?
+Qui comprendra l'&eacute;motion d'un
+homme, sain d'esprit, bien &eacute;veill&eacute;, plein
+de raison et qui regarde &eacute;pouvant&eacute;, &agrave;
+travers le verre d'une carafe, un peu d'eau
+disparue pendant qu'il a dormi&nbsp;! Et je restai
+l&agrave; jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.</p>
+
+<p><i>6 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je deviens fou. On a encore
+bu toute ma carafe cette nuit&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;ou plut&ocirc;t,
+je l'ai bue&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, est-ce moi&nbsp;? Est-ce moi&nbsp;? Qui serait-ce&nbsp;?
+Qui&nbsp;? Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Je deviens
+fou&nbsp;? Qui me sauvera&nbsp;?</p>
+
+<p><i>10 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de faire des
+&eacute;preuves surprenantes.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, je suis fou&nbsp;! Et pourtant&nbsp;!</p>
+
+<p>Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai
+plac&eacute; sur ma table du vin, du lait, de
+l'eau, du pain et des fraises.</p>
+
+<p>On a bu&nbsp;&mdash;&nbsp;j'ai bu&nbsp;&mdash;&nbsp;toute l'eau, et un
+peu de lait. On n'a touch&eacute; ni au vin, ni au
+pain, ni aux fraises.</p>
+
+<p>Le 7 juillet, j'ai renouvel&eacute; la m&ecirc;me
+&eacute;preuve, qui a donn&eacute; le m&ecirc;me r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Le 8 juillet, j'ai supprim&eacute; l'eau et le lait.
+On n'a touch&eacute; &agrave; rien.</p>
+
+<p>Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma
+table l'eau et le lait seulement, en ayant
+soin d'envelopper les carafes en des linges
+de mousseline blanche et de ficeler les
+bouchons. Puis, j'ai frott&eacute; mes l&egrave;vres, ma
+barbe, mes mains avec de la mine de
+plomb, et je me suis couch&eacute;.</p>
+
+<p>L'invincible sommeil m'a saisi, suivi
+bient&ocirc;t de l'atroce r&eacute;veil. Je n'avais point
+remu&eacute;&nbsp;; mes draps eux-m&ecirc;mes ne portaient
+pas de taches. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers ma table.
+Les linges enfermant les bouteilles &eacute;taient
+demeur&eacute;s immacul&eacute;s. Je d&eacute;liai les cordons,
+en palpitant de crainte. On avait bu toute
+l'eau&nbsp;! on avait bu tout le lait&nbsp;! Ah&nbsp;! mon
+Dieu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Je vais partir tout &agrave; l'heure pour
+Paris.</p>
+
+<p><i>12 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Paris. J'avais donc perdu
+la t&ecirc;te les jours derniers&nbsp;! J'ai d&ucirc; &ecirc;tre le
+jouet de mon imagination &eacute;nerv&eacute;e, &agrave; moins
+que je ne sois vraiment somnambule, ou
+que j'aie subi une de ces influences constat&eacute;es,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on
+appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait &agrave; la d&eacute;mence, et
+vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.</p>
+
+<p>Hier, apr&egrave;s des courses et des visites,
+qui m'ont fait passer dans l'&acirc;me de l'air
+nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soir&eacute;e au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais. On y jouait une pi&egrave;ce
+d'Alexandre Dumas fils&nbsp;; et cet esprit
+alerte et puissant a achev&eacute; de me gu&eacute;rir.
+Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut,
+autour de nous, des hommes qui pensent
+et qui parlent. Quand nous sommes seuls
+longtemps, nous peuplons le vide de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Je suis rentr&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel tr&egrave;s gai, par les
+boulevards. Au coudoiement de la foule,
+je songeais, non sans ironie, &agrave; mes terreurs,
+&agrave; mes suppositions de l'autre semaine,
+car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un &ecirc;tre
+invisible habitait sous mon toit. Comme
+notre t&ecirc;te est faible et s'effare, et s'&eacute;gare
+vite, d&egrave;s qu'un petit fait incompr&eacute;hensible
+nous frappe&nbsp;!</p>
+
+<p>Au lieu de conclure par ces simples
+mots&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne comprends pas parce que la
+cause m'&eacute;chappe&nbsp;&raquo;, nous imaginons aussit&ocirc;t
+des myst&egrave;res effrayants et des puissances
+surnaturelles.</p>
+
+<p><i>14 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;F&ecirc;te de la R&eacute;publique. Je
+me suis promen&eacute; par les rues. Les p&eacute;tards
+et les drapeaux m'amusaient comme un
+enfant. C'est pourtant fort b&ecirc;te d'&ecirc;tre
+joyeux, &agrave; date fixe, par d&eacute;cret du gouvernement.
+Le peuple est un troupeau imb&eacute;cile,
+tant&ocirc;t stupidement patient et tant&ocirc;t
+f&eacute;rocement r&eacute;volt&eacute;. On lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Amuse-toi.&nbsp;&raquo;
+Il s'amuse. On lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Va te battre
+avec le voisin.&nbsp;&raquo; Il va se battre. On lui
+dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vote pour l'Empereur.&nbsp;&raquo; Il vote
+pour l'Empereur. Puis, on lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vote
+pour la R&eacute;publique.&nbsp;&raquo; Et il vote pour la
+R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Ceux qui le dirigent sont aussi sots&nbsp;;
+mais au lieu d'ob&eacute;ir &agrave; des hommes, ils
+ob&eacute;issent &agrave; des principes, lesquels ne peuvent
+&ecirc;tre que niais, st&eacute;riles et faux, par
+cela m&ecirc;me qu'ils sont des principes,
+c'est-&agrave;-dire des id&eacute;es r&eacute;put&eacute;es certaines
+et immuables, en ce monde o&ugrave; l'on n'est
+s&ucirc;r de rien, puisque la lumi&egrave;re est une illusion,
+puisque le bruit est une illusion.</p>
+
+<p><i>16 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai vu hier des choses qui
+m'ont beaucoup troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Je d&icirc;nais chez ma cousine, Mme Sabl&eacute;,
+dont le mari commande le 76e chasseurs
+&agrave; Limoges. Je me trouvais chez elle avec
+deux jeunes femmes, dont l'une a &eacute;pous&eacute;
+un m&eacute;decin, le docteur Parent, qui s'occupe
+beaucoup des maladies nerveuses et
+des manifestations extraordinaires auxquelles
+donnent lieu en ce moment les
+exp&eacute;riences sur l'hypnotisme et la suggestion.</p>
+
+<p>Il nous raconta longuement les r&eacute;sultats
+prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les m&eacute;decins de l'&eacute;cole de
+Nancy.</p>
+
+<p>Les faits qu'il avan&ccedil;a me parurent tellement
+bizarres, que je me d&eacute;clarai tout &agrave;
+fait incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous sommes, affirmait-il, sur le point
+de d&eacute;couvrir un des plus importants secrets
+de la nature, je veux dire, un de ses
+plus importants secrets sur cette terre&nbsp;;
+car elle en a certes d'autrement importants,
+l&agrave;-bas, dans les &eacute;toiles. Depuis que
+l'homme pense, depuis qu'il sait dire et
+&eacute;crire sa pens&eacute;e, il se sent fr&ocirc;l&eacute; par un
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable pour ses sens grossiers
+et imparfaits, et il t&acirc;che de suppl&eacute;er,
+par l'effort de son intelligence, &agrave; l'impuissance
+de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore &agrave; l'&eacute;tat rudimentaire,
+cette hantise des ph&eacute;nom&egrave;nes invisibles
+a pris des formes banalement
+effrayantes. De l&agrave; sont n&eacute;es les croyances
+populaires au surnaturel, les l&eacute;gendes des
+esprits r&ocirc;deurs, des f&eacute;es, des gnomes, des
+revenants, je dirai m&ecirc;me la l&eacute;gende de
+Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-cr&eacute;ateur,
+de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus
+m&eacute;diocres, les plus stupides, les plus
+inacceptables sorties du cerveau apeur&eacute;
+des cr&eacute;atures. Rien de plus vrai que cette
+parole de Voltaire. &laquo;&nbsp;Dieu a fait l'homme &agrave;
+son image, mais l'homme le lui a bien
+rendu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais, depuis un peu plus d'un si&egrave;cle,
+on semble pressentir quelque chose de nouveau.
+Mesmer et quelques autres nous ont
+mis sur une voie inattendue, et nous
+sommes arriv&eacute;s vraiment, depuis quatre
+ou cinq ans surtout, &agrave; des r&eacute;sultats surprenants.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma cousine, tr&egrave;s incr&eacute;dule aussi, souriait.
+Le docteur Parent lui dit&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Voulez-vous
+que j'essaie de vous endormir,
+Madame&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, je veux bien.</p>
+
+<p>Elle s'assit dans un fauteuil et il commen&ccedil;a
+&agrave; la regarder fixement en la fascinant.
+Moi, je me sentis soudain un peu
+troubl&eacute;, le c&oelig;ur battant, la gorge serr&eacute;e.
+Je voyais les yeux de Mme Sabl&eacute; s'alourdir,
+sa bouche se crisper, sa poitrine haleter.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, elle dormait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mettez-vous derri&egrave;re elle, dit le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Et je m'assis derri&egrave;re elle. Il lui pla&ccedil;a
+entre les mains une carte de visite en lui
+disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ceci est un miroir&nbsp;; que voyez-vous
+dedans&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vois mon cousin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que fait-il&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se tord la moustache.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et maintenant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il tire de sa poche une photographie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle est cette photographie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La sienne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai&nbsp;! Et cette photographie venait
+de m'&ecirc;tre livr&eacute;e, le soir m&ecirc;me, &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment est-il sur ce portrait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se tient debout avec son chapeau &agrave;
+la main.</p>
+
+<p>Donc elle voyait dans cette carte, dans
+ce carton blanc, comme elle e&ucirc;t vu dans
+une glace.</p>
+
+<p>Les jeunes femmes, &eacute;pouvant&eacute;es,
+disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Assez&nbsp;! Assez&nbsp;! Assez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais le docteur ordonna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous vous
+l&egrave;verez demain &agrave; huit heures&nbsp;; puis vous irez
+trouver &agrave; son h&ocirc;tel votre cousin, et vous le
+supplierez de vous pr&ecirc;ter cinq mille francs
+que votre mari vous demande et qu'il vous
+r&eacute;clamera &agrave; son prochain voyage.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il la r&eacute;veilla.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; l'h&ocirc;tel, je songeais &agrave; cette
+curieuse s&eacute;ance et des doutes m'assaillirent,
+non point sur l'absolue, sur l'insoup&ccedil;onnable
+bonne foi de ma cousine,
+que je connaissais comme une s&oelig;ur, depuis
+l'enfance, mais sur une supercherie
+possible du docteur. Ne dissimulait-il pas
+dans sa main une glace qu'il montrait &agrave; la
+jeune femme endormie, en m&ecirc;me temps
+que sa carte de visite&nbsp;? Les prestidigitateurs
+de profession font des choses autrement
+singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Je rentrai donc et je me couchai.</p>
+
+<p>Or, ce matin, vers huit heures et demie,
+je fus r&eacute;veill&eacute; par mon valet de chambre,
+qui me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est Mme Sabl&eacute; qui demande &agrave;
+parler &agrave; Monsieur tout de suite.</p>
+
+<p>Je m'habillai &agrave; la h&acirc;te et je la re&ccedil;us.</p>
+
+<p>Elle s'assit fort troubl&eacute;e, les yeux baiss&eacute;s,
+et, sans lever son voile, elle me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon cher cousin, j'ai un gros service
+&agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lequel, ma cousine&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela me g&ecirc;ne beaucoup de vous le
+dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin,
+absolument besoin, de cinq mille francs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons donc, vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, moi, ou plut&ocirc;t mon mari, qui
+me charge de les trouver.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tellement stup&eacute;fait, que je balbutiais
+mes r&eacute;ponses. Je me demandais si
+vraiment elle ne s'&eacute;tait pas moqu&eacute;e de moi
+avec le docteur Parent, si ce n'&eacute;tait pas l&agrave;
+une simple farce pr&eacute;par&eacute;e d'avance et fort
+bien jou&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, en la regardant avec attention,
+tous mes doutes se dissip&egrave;rent. Elle tremblait
+d'angoisse, tant cette d&eacute;marche lui
+&eacute;tait douloureuse, et je compris qu'elle
+avait la gorge pleine de sanglots.</p>
+
+<p>Je la savais fort riche et je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! votre mari n'a pas cinq
+mille francs &agrave; sa disposition&nbsp;! Voyons r&eacute;fl&eacute;chissez.
+&Ecirc;tes-vous s&ucirc;re qu'il vous a
+charg&eacute;e de me les demander&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita quelques secondes comme
+si elle e&ucirc;t fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui..., oui... j'en suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a &eacute;crit&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita encore, r&eacute;fl&eacute;chissant. Je devinai
+le travail torturant de sa pens&eacute;e. Elle
+ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle
+devait m'emprunter cinq mille francs pour
+son mari. Donc elle osa mentir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, il m'a &eacute;crit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand donc&nbsp;? Vous ne m'avez parl&eacute;
+de rien, hier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai re&ccedil;u sa lettre ce matin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pouvez-vous me la montrer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non... non... non... elle contenait
+des choses intimes... trop personnelles...
+je l'ai... je l'ai br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, c'est que votre mari fait des
+dettes.</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita encore, puis murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Je d&eacute;clarai brusquement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que je ne puis disposer de cinq
+mille francs en ce moment, ma ch&egrave;re cousine.</p>
+
+<p>Elle poussa une sorte de cri de souffrance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! je vous en prie, je vous en
+prie, trouvez-les...</p>
+
+<p>Elle s'exaltait, joignait les mains comme
+si elle m'e&ucirc;t pri&eacute;&nbsp;! J'entendais sa voix
+changer de ton&nbsp;; elle pleurait et b&eacute;gayait,
+harcel&eacute;e, domin&eacute;e par l'ordre irr&eacute;sistible
+qu'elle avait re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! je vous en supplie... si vous
+saviez comme je souffre... il me les faut
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>J'eus piti&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous les aurez tant&ocirc;t, je vous le jure.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci&nbsp;! merci&nbsp;! Que vous &ecirc;tes bon.</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous ce qui
+s'est pass&eacute; hier soir chez vous&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous que le docteur
+Parent vous a endormie&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh&nbsp;! bien, il vous a ordonn&eacute; de venir
+m'emprunter ce matin cinq mille francs, et
+vous ob&eacute;issez en ce moment &agrave; cette suggestion.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes et r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puisque c'est mon mari qui les
+demande.</p>
+
+<p>Pendant une heure, j'essayai de la convaincre,
+mais je n'y pus parvenir.</p>
+
+<p>Quand elle fui partie, je courus chez le
+docteur. Il allait sortir&nbsp;; et il m'&eacute;couta en
+souriant. Puis il dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-vous maintenant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, il le faut bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons chez votre parente.</p>
+
+<p>Elle sommeillait d&eacute;j&agrave; sur une chaise
+longue, accabl&eacute;e de fatigue. Le m&eacute;decin
+lui prit le pouls, la regarda quelque
+temps, une main lev&eacute;e vers ses yeux
+qu'elle ferma peu &agrave; peu sous l'effort insoutenable
+de cette puissance magn&eacute;tique.</p>
+
+<p>Quand elle fut endormie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre mari n'a plus besoin de cinq
+mille francs&nbsp;! Vous allez donc oublier que
+vous avez pri&eacute; votre cousin de vous les pr&ecirc;ter,
+et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez
+pas.</p>
+
+<p>Puis il la r&eacute;veilla. Je tirai de ma poche
+un portefeuille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voici, ma ch&egrave;re cousine, ce que vous
+m'avez demand&eacute; ce matin.</p>
+
+<p>Elle fut tellement surprise que je n'osai
+pas insister. J'essayai cependant de ranimer
+sa m&eacute;moire, mais elle nia avec force,
+crut que je me moquais d'elle, et faillit, &agrave;
+la fin, se f&acirc;cher.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Voil&agrave;&nbsp;! je viens de rentrer&nbsp;; et je n'ai pu
+d&eacute;jeuner, tant cette exp&eacute;rience m'a boulevers&eacute;.</p>
+
+<p><i>19 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beaucoup de personnes &agrave;
+qui j'ai racont&eacute; cette aventure se sont moqu&eacute;es
+de moi. Je ne sais plus que penser.
+Le sage dit&nbsp;: Peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p><i>21 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai &eacute;t&eacute; d&icirc;ner &agrave; Bougival,
+puis j'ai pass&eacute; la soir&eacute;e au bal des canotiers.
+D&eacute;cid&eacute;ment, tout d&eacute;pend des lieux
+et des milieux. Croire au surnaturel dans
+l'&icirc;le de la Grenouilli&egrave;re, serait le comble
+de la folie... mais au sommet du mont
+Saint-Michel&nbsp;?... mais dans les Indes&nbsp;? Nous
+subissons effroyablement l'influence de ce
+qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.</p>
+
+<p><i>30 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis revenu dans ma
+maison depuis hier. Tout va bien.</p>
+
+<p><i>2 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien de nouveau&nbsp;; il fait un
+temps superbe. Je passe mes journ&eacute;es &agrave;
+regarder couler la Seine.</p>
+
+<p><i>4 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Querelles parmi mes domestiques.
+Ils pr&eacute;tendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet
+de chambre accuse la cuisini&egrave;re, qui accuse
+la ling&egrave;re, qui accuse les deux autres.
+Quel est le coupable&nbsp;? Bien fin qui le dirait&nbsp;?</p>
+
+<p><i>6 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette fois, je ne suis pas fou.
+J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu&nbsp;!... Je ne puis plus
+douter... j'ai vu&nbsp;!... J'ai encore froid jusque
+dans les ongles... j'ai encore peur jusque
+dans les moelles... j'ai vu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Je me promenais &agrave; deux heures, en plein
+soleil, dans mon parterre de rosiers... dans
+l'all&eacute;e des rosiers d'automne qui commencent
+&agrave; fleurir.</p>
+
+<p>Comme je m'arr&ecirc;tais &agrave; regarder un <i>g&eacute;ant
+des batailles</i>, qui portait trois fleurs magnifiques,
+je vis, je vis distinctement, tout
+pr&egrave;s de moi, la tige d'une de ces roses se
+plier, comme si une main invisible l'e&ucirc;t
+tordue, puis se casser comme si cette main
+l'e&ucirc;t cueillie&nbsp;! Puis la fleur s'&eacute;leva, suivant
+la courbe qu'aurait d&eacute;crite un bras en la
+portant vers une bouche, et elle resta suspendue
+dans l'air transparent, toute seule,
+immobile, effrayante tache rouge &agrave; trois
+pas de mes yeux.</p>
+
+<p>&Eacute;perdu, je me jetai sur elle pour la saisir&nbsp;!
+Je ne trouvai rien&nbsp;; elle avait disparu. Alors
+je fus pris d'une col&egrave;re furieuse contre
+moi-m&ecirc;me&nbsp;; car il n'est pas permis &agrave; un
+homme raisonnable et s&eacute;rieux d'avoir de
+pareilles hallucinations.</p>
+
+<p>Mais &eacute;tait-ce bien une hallucination&nbsp;? Je
+me retournai pour chercher la tige, et je la
+retrouvai imm&eacute;diatement sur l'arbuste,
+fra&icirc;chement bris&eacute;e, entre les deux autres
+roses demeur&eacute;es &agrave; la branche.</p>
+
+<p>Alors, je rentrai chez moi l'&acirc;me boulevers&eacute;e&nbsp;;
+car je suis certain, maintenant,
+certain comme de l'alternance des jours et
+des nuits, qu'il existe pr&egrave;s de moi un &ecirc;tre
+invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les
+changer de place, dou&eacute; par cons&eacute;quent
+d'une nature mat&eacute;rielle, bien qu'imperceptible
+pour nos sens, et qui habite comme
+moi, sous mon toit...</p>
+
+<p><i>7 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai dormi tranquille. Il a bu
+l'eau de ma carafe, mais n'a point troubl&eacute;
+mon sommeil.</p>
+
+<p>Je me demande si je suis fou. En me
+promenant, tant&ocirc;t au grand soleil, le long
+de la rivi&egrave;re, des doutes me sont venus
+sur ma raison, non point des doutes
+vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais
+des doutes pr&eacute;cis, absolus. J'ai vu des fous&nbsp;;
+j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants m&ecirc;me sur toutes les
+choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient
+de tout avec clart&eacute;, avec souplesse,
+avec profondeur, et soudain leur pens&eacute;e
+touchant l'&eacute;cueil de leur folie, s'y d&eacute;chirait
+en pi&egrave;ces, s'&eacute;parpillait et sombrait dans
+cet oc&eacute;an effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de
+bourrasques, qu'on nomme &laquo;&nbsp;la d&eacute;mence&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Certes, je me croirais fou, absolument
+fou, si je n'&eacute;tais conscient, si je ne connaissais
+parfaitement mon &eacute;tat, si je ne le
+sondais en l'analysant avec une compl&egrave;te
+lucidit&eacute;. Je ne serais donc, en somme,
+qu'un hallucin&eacute; raisonnant. Un trouble inconnu
+se serait produit dans mon cerveau,
+un de ces troubles qu'essayent de noter et
+de pr&eacute;ciser aujourd'hui les physiologistes&nbsp;;
+et ce trouble aurait d&eacute;termin&eacute; dans mon
+esprit, dans l'ordre et la logique de mes
+id&eacute;es, une crevasse profonde. Des ph&eacute;nom&egrave;nes
+semblables ont lieu dans le r&ecirc;ve qui
+nous prom&egrave;ne &agrave; travers les fantasmagories
+les plus invraisemblables, sans que nous
+en soyions surpris, parce que l'appareil
+v&eacute;rificateur, parce que le sens du contr&ocirc;le
+est endormi&nbsp;; tandis que la facult&eacute; imaginative
+veille et travaille. Ne se peut-il pas
+qu'une des imperceptibles touches du clavier
+c&eacute;r&eacute;bral se trouve paralys&eacute;e chez moi&nbsp;?
+Des hommes, &agrave; la suite d'accidents, perdent
+la m&eacute;moire des noms propres ou
+des verbes ou des chiffres, ou seulement
+des dates. Les localisations de toutes les
+parcelles de la pens&eacute;e sont aujourd'hui
+prouv&eacute;es. Or, quoi d'&eacute;tonnant &agrave; ce que
+ma facult&eacute; de contr&ocirc;ler l'irr&eacute;alit&eacute; de certaines
+hallucinations, se trouve engourdie
+chez moi en moment&nbsp;!</p>
+
+<p>Je songeais &agrave; tout cela en suivant le bord
+de l'eau. Le soleil couvrait de clart&eacute; la rivi&egrave;re,
+faisait la terre d&eacute;licieuse, emplissait
+mon regard d'amour pour la vie, pour les
+hirondelles, dont l'agilit&eacute; est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont
+le fr&eacute;missement est un bonheur de mes
+oreilles.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, cependant un malaise inexplicable
+me p&eacute;n&eacute;trait. Une force, me semblait-il,
+une force occulte m'engourdissait,
+m'arr&ecirc;tait, m'emp&ecirc;chait d'aller plus loin,
+me rappelait en arri&egrave;re. J'&eacute;prouvais ce
+besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse,
+quand on a laiss&eacute; au logis un malade
+aim&eacute;, et que le pressentiment vous
+saisit d'une aggravation de son mal.</p>
+
+<p>Donc, je revins malgr&eacute; moi, s&ucirc;r que
+j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise
+nouvelle, une lettre ou une d&eacute;p&ecirc;che.
+Il n'y avait rien&nbsp;; et je demeurai plus surpris
+et plus inquiet que si j'avais eu de
+nouveau quelque vision fantastique.</p>
+
+<p><i>8 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pass&eacute; hier une affreuse
+soir&eacute;e. Il ne se manifeste plus, mais je le
+sens pr&egrave;s de moi, m'&eacute;piant, me regardant,
+me p&eacute;n&eacute;trant, me dominant et plus redoutable,
+en se cachant ainsi, que s'il signalait
+par des ph&eacute;nom&egrave;nes surnaturels sa
+pr&eacute;sence invisible et constante.</p>
+
+<p>J'ai dormi, pourtant.</p>
+
+<p><i>9 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien, mais j'ai peur.</p>
+
+<p><i>10 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien&nbsp;; qu'arrivera-t-il demain&nbsp;?</p>
+
+<p><i>11 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours rien&nbsp;; je ne puis
+plus rester chez moi avec cette crainte et
+cette pens&eacute;e entr&eacute;es en mon &acirc;me&nbsp;; je vais
+partir.</p>
+
+<p><i>12 ao&ucirc;t</i>, 10 heures du soir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le
+jour j'ai voulu m'en aller&nbsp;; je n'ai pas pu.
+J'ai voulu accomplir cet acte de libert&eacute; si
+facile, si simple,&nbsp;&mdash;&nbsp;sortir&nbsp;&mdash;&nbsp;monter dans
+ma voiture pour gagner Rouen&nbsp;&mdash;&nbsp;je n'ai
+pas pu. Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p><i>13 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand on est atteint par certaines
+maladies, tous les ressorts de l'&ecirc;tre
+physique semblent bris&eacute;s, toutes les &eacute;nergies
+an&eacute;anties, tous les muscles rel&acirc;ch&eacute;s,
+les os devenus mous comme la chair et la
+chair liquide comme de l'eau. J'&eacute;prouve
+cela dans mon &ecirc;tre moral d'une fa&ccedil;on
+&eacute;trange et d&eacute;solante. Je n'ai plus aucune
+force, aucun courage, aucune domination
+sur moi, aucun pouvoir m&ecirc;me de mettre
+en mouvement ma volont&eacute;. Je ne peux plus
+vouloir&nbsp;; mais quelqu'un veut pour moi&nbsp;; et
+j'ob&eacute;is.</p>
+
+<p><i>14 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis perdu&nbsp;! Quelqu'un
+poss&egrave;de mon &acirc;me et la gouverne&nbsp;! quelqu'un
+ordonne tous mes actes, tous mes
+mouvements, toutes mes pens&eacute;es. Je ne
+suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur
+esclave et terrifi&eacute; de toutes les choses
+que j'accomplis. Je d&eacute;sire sortir. Je ne peux
+pas. Il ne veut pas&nbsp;; et je reste, &eacute;perdu,
+tremblant, dans le fauteuil o&ugrave; il me tient
+assis. Je d&eacute;sire seulement me lever, me
+soulever, afin de me croire encore ma&icirc;tre de
+moi. Je ne peux pas&nbsp;! Je suis riv&eacute; &agrave; mon
+si&egrave;ge&nbsp;; et mon si&egrave;ge adh&egrave;re au sol, de telle
+sorte qu'aucune force ne nous soul&egrave;verait.</p>
+
+<p>Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il
+faut que j'aille au fond de mon jardin
+cueillir des fraises et les manger. Et j'y
+vais. Je cueille des fraises et je les mange&nbsp;!
+Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Mon Dieu&nbsp;! Mon Dieu&nbsp;! Est-il
+un Dieu&nbsp;? S'il en est un, d&eacute;livrez-moi,
+sauvez-moi&nbsp;! secourez-moi&nbsp;! Pardon&nbsp;! Piti&eacute;&nbsp;!
+Gr&acirc;ce&nbsp;! Sauvez-moi&nbsp;! Oh&nbsp;! quelle souffrance&nbsp;!
+quelle torture&nbsp;! quelle horreur&nbsp;!</p>
+
+<p><i>15 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Certes, voil&agrave; comment &eacute;tait
+poss&eacute;d&eacute;e et domin&eacute;e ma pauvre cousine,
+quand elle est venue m'emprunter cinq
+mille francs. Elle subissait un vouloir
+&eacute;tranger entr&eacute; en elle, comme une autre
+&acirc;me, comme une autre &acirc;me parasite et dominatrice.
+Est-ce que le monde va finir&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais celui qui me gouverne, quel est-il,
+cet invisible&nbsp;? cet inconnaissable, ce r&ocirc;deur
+d'une race surnaturelle&nbsp;?</p>
+
+<p>Donc les Invisibles existent&nbsp;! Alors, comment
+depuis l'origine du monde ne se sont-ils
+pas encore manifest&eacute;s d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise
+comme ils le font pour moi&nbsp;? Je n'ai
+jamais rien lu qui ressemble &agrave; ce qui s'est
+pass&eacute; dans ma demeure. Oh&nbsp;! si je pouvais
+la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir
+et ne pas revenir. Je serais sauv&eacute;, mais je
+ne peux pas.</p>
+
+<p><i>16 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pu m'&eacute;chapper aujourd'hui
+pendant deux heures, comme un prisonnier
+qui trouve ouverte, par hasard, la
+porte de son cachot. J'ai senti que j'&eacute;tais
+libre tout &agrave; coup et qu'il &eacute;tait loin. J'ai
+ordonn&eacute; d'atteler bien vite et j'ai gagn&eacute;
+Rouen. Oh&nbsp;! quelle joie de pouvoir dire &agrave;
+un homme qui ob&eacute;it&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez &agrave; Rouen&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me suis fait arr&ecirc;ter devant la biblioth&egrave;que
+et j'ai pri&eacute; qu'on me pr&ecirc;t&acirc;t le grand
+trait&eacute; du docteur Hermann Herestauss sur
+les habitants inconnus du monde antique
+et moderne.</p>
+
+<p>Puis, au moment de remonter dans mon
+coup&eacute;, j'ai voulu dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;A la gare&nbsp;!&nbsp;&raquo; et j'ai
+cri&eacute;,&nbsp;&mdash;&nbsp;je n'ai pas dit, j'ai cri&eacute;&nbsp;&mdash;&nbsp;d'une
+voix si forte que les passants se sont retourn&eacute;s&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;A la maison&nbsp;&raquo;, et je suis tomb&eacute;,
+affol&eacute; d'angoisse, sur le coussin de ma
+voiture. Il m'avait retrouv&eacute; et repris.</p>
+
+<p><i>17 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Quelle nuit&nbsp;! quelle
+nuit&nbsp;! Et pourtant il me semble que je devrais
+me r&eacute;jouir. Jusqu'&agrave; une heure du
+matin, j'ai lu&nbsp;! Hermann Herestauss, docteur
+en philosophie et en th&eacute;ogonie, a
+&eacute;crit l'histoire et les manifestations de tous
+les &ecirc;tres invisibles r&ocirc;dant autour de
+l'homme ou r&ecirc;v&eacute;s par lui. Il d&eacute;crit leurs
+origines, leur domaine, leur puissance.
+Mais aucun d'eux ne ressemble &agrave; celui qui
+me hante. On dirait que l'homme, depuis
+qu'il pense, a pressenti et redout&eacute; un &ecirc;tre
+nouveau, plus fort que lui, son successeur
+en ce monde, et que, le sentant proche et
+ne pouvant pr&eacute;voir la nature de ce ma&icirc;tre,
+il a cr&eacute;&eacute;, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des &ecirc;tres occultes, fant&ocirc;mes
+vagues n&eacute;s de la peur.</p>
+
+<p>Donc, ayant lu jusqu'&agrave; une heure du
+matin, j'ai &eacute;t&eacute; m'asseoir ensuite aupr&egrave;s
+de ma fen&ecirc;tre ouverte pour rafra&icirc;chir mon
+front et ma pens&eacute;e au vent calme de l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Il faisait bon, il faisait ti&egrave;de&nbsp;! Comme
+j'aurais aim&eacute; cette nuit-l&agrave; autrefois&nbsp;!</p>
+
+<p>Pas de lune. Les &eacute;toiles avaient au fond
+du ciel noir des scintillements fr&eacute;missants.
+Qui habite ces mondes&nbsp;? Quelles formes,
+quels vivants, quels animaux, quelles
+plantes sont l&agrave;-bas&nbsp;? Ceux qui pensent dans
+ces univers lointains, que savent-ils plus
+que nous&nbsp;? Que peuvent-ils plus que nous&nbsp;?
+Que voient-ils que nous ne connaissons
+point&nbsp;? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant
+l'espace, n'appara&icirc;tra-t-il pas sur
+notre terre pour la conqu&eacute;rir, comme les
+Normands jadis traversaient la mer pour
+asservir des peuples plus faibles.</p>
+
+<p>Nous sommes si infirmes, si d&eacute;sarm&eacute;s,
+si ignorants, si petits, nous autres, sur ce
+grain de boue qui tourne d&eacute;lay&eacute; dans une
+goutte d'eau.</p>
+
+<p>Je m'assoupis en r&ecirc;vant ainsi au vent
+frais du soir.</p>
+
+<p>Or, ayant dormi environ quarante minutes,
+je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, r&eacute;veill&eacute; par je ne sais quelle
+&eacute;motion confuse et bizarre. Je ne vis rien
+d'abord, puis, tout &agrave; coup, il me sembla
+qu'une page du livre rest&eacute; ouvert sur ma
+table venait de tourner toute seule. Aucun
+souffle d'air n'&eacute;tait entr&eacute; par ma fen&ecirc;tre.
+Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis,
+oui, je vis de mes yeux une autre page se
+soulever et se rabattre sur la pr&eacute;c&eacute;dente,
+comme si un doigt l'e&ucirc;t feuillet&eacute;e. Mon
+fauteuil &eacute;tait vide, semblait vide&nbsp;; mais je
+compris qu'il &eacute;tait l&agrave;, lui, assis &agrave; ma place,
+et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un
+bond de b&ecirc;te r&eacute;volt&eacute;e, qui va &eacute;ventrer son
+dompteur, je traversai ma chambre pour
+le saisir, pour l'&eacute;treindre, pour le tuer&nbsp;!...
+Mais mon si&egrave;ge, avant que je l'eusse atteint,
+se renversa comme si on e&ucirc;t fui devant
+moi... ma table oscilla, ma lampe
+tomba et s'&eacute;teignit, et ma fen&ecirc;tre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se f&ucirc;t
+&eacute;lanc&eacute; dans la nuit, en prenant &agrave; pleines
+mains les battants.</p>
+
+<p>Donc, il s'&eacute;tait sauv&eacute;&nbsp;; il avait eu peur,
+peur de moi, lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors,... alors... demain... ou apr&egrave;s,...
+ou un jour quelconque,... je pourrai donc
+le tenir sous mes poings, et l'&eacute;craser
+contre le sol&nbsp;! Est-ce que les chiens, quelquefois,
+ne mordent point et n'&eacute;tranglent
+pas leurs ma&icirc;tres&nbsp;?</p>
+
+<p><i>18 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai song&eacute; toute la journ&eacute;e.
+Oh&nbsp;! oui, je vais lui ob&eacute;ir, suivre ses impulsions,
+accomplir toutes ses volont&eacute;s, me
+faire humble, soumis, l&acirc;che. Il est le plus
+fort. Mais une heure viendra...</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sais... je sais... je sais
+tout&nbsp;! Je viens de lire ceci dans la <i>Revue
+du Monde Scientifique</i>&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une nouvelle
+assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro.
+Une folie, une &eacute;pid&eacute;mie de folie,
+comparable aux d&eacute;mences contagieuses
+qui atteignirent les peuples d'Europe au
+moyen &acirc;ge, s&eacute;vit en ce moment dans la
+province de San-Paulo. Les habitants &eacute;perdus
+quittent leurs maisons, d&eacute;sertent leurs
+villages, abandonnent leurs cultures, se
+disant poursuivis, poss&eacute;d&eacute;s, gouvern&eacute;s
+comme un b&eacute;tail humain par des &ecirc;tres invisibles
+bien que tangibles, des sortes de
+vampires qui se nourrissent de leur vie,
+pendant leur sommeil, et qui boivent en
+outre de l'eau et du lait sans para&icirc;tre toucher
+&agrave; aucun autre aliment.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M. le professeur Don Pedro Henriquez,
+accompagn&eacute; de plusieurs savants m&eacute;decins,
+est parti pour la province de San-Paulo,
+afin d'&eacute;tudier sur place les origines
+et les manifestations de cette surprenante
+folie, et de proposer &agrave; l'Empereur les mesures
+qui lui para&icirc;tront le plus propres &agrave; rappeler &agrave;
+la raison ces populations en d&eacute;lire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! Ah&nbsp;! je me rappelle, je me rappelle
+le beau trois-m&acirc;ts br&eacute;silien qui passa sous
+mes fen&ecirc;tres en remontant la Seine, le
+8 mai dernier&nbsp;! Je le trouvai si joli, si blanc,
+si gai&nbsp;! L'&Ecirc;tre &eacute;tait dessus, venant de l&agrave;-bas,
+o&ugrave; sa race est n&eacute;e&nbsp;! Et il m'a vu&nbsp;! Il a
+vu ma demeure blanche aussi&nbsp;; et il a saut&eacute;
+du navire sur la rive. Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, je sais, je devine. Le r&egrave;gne
+de l'homme est fini.</p>
+
+<p>Il est venu, Celui que redoutaient les premi&egrave;res
+terreurs des peuples na&iuml;fs, Celui
+qu'exorcisaient les pr&ecirc;tres inquiets, que
+les sorciers &eacute;voquaient par les nuits sombres,
+sans le voir appara&icirc;tre encore, &agrave; qui
+les pressentiments des ma&icirc;tres passagers
+du monde pr&ecirc;t&egrave;rent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes,
+des esprits, des g&eacute;nies, des f&eacute;es, des farfadets.
+Apr&egrave;s les grossi&egrave;res conceptions
+de l'&eacute;pouvante primitive, des hommes plus
+perspicaces l'ont pressenti plus clairement.
+Mesmer l'avait devin&eacute;, et les m&eacute;decins,
+depuis dix ans d&eacute;j&agrave;, ont d&eacute;couvert, d'une
+fa&ccedil;on pr&eacute;cise, la nature de sa puissance
+avant qu'il l'eut exerc&eacute;e lui-m&ecirc;me. Ils ont
+jou&eacute; avec cette arme du Seigneur nouveau,
+la domination d'un myst&eacute;rieux vouloir sur
+l'&acirc;me humaine devenue esclave. Ils ont appel&eacute;
+cela magn&eacute;tisme, hypnotisme, suggestion...
+que sais-je&nbsp;? Je les ai vus s'amuser
+comme des enfants imprudents avec cette
+horrible puissance&nbsp;! Malheur &agrave; nous&nbsp;! Malheur
+&agrave; l'homme&nbsp;! Il est venu, le... le...
+comment se nomme-t-il... le... il me semble
+qu'il me crie son nom, et je ne l'entends
+pas... le... oui... il le crie... J'&eacute;coute... je
+ne peux pas... r&eacute;p&egrave;te... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla...
+il est venu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! le vautour a mang&eacute; la colombe, le
+loup a mang&eacute; le mouton&nbsp;; le lion a d&eacute;vor&eacute;
+le buffle aux cornes aigu&euml;s&nbsp;; l'homme a tu&eacute;
+le lion avec la fl&egrave;che, avec le glaive, avec
+la poudre&nbsp;; mais le Horla va faire de
+l'homme ce que nous avons fait du cheval
+et du b&oelig;uf&nbsp;: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa
+volont&eacute;. Malheur &agrave; nous&nbsp;!</p>
+
+<p>Pourtant, l'animal, quelquefois, se r&eacute;volte
+et tue celui qui l'a dompt&eacute;... moi
+aussi je veux... je pourrai... mais il faut le
+conna&icirc;tre, le toucher, le voir&nbsp;! Les savants
+disent que l'&oelig;il de la b&ecirc;te, diff&eacute;rent du
+n&ocirc;tre, ne distingue point comme le n&ocirc;tre...
+Et mon &oelig;il &agrave; moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.</p>
+
+<p>Pourquoi&nbsp;? Oh&nbsp;! je me rappelle &agrave; pr&eacute;sent
+les paroles du moine du mont Saint-Michel&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Est-ce que nous voyons la cent-milli&egrave;me
+partie de ce qui existe&nbsp;? Tenez,
+voici le vent qui est la plus grande force
+de la nature, qui renverse les hommes,
+abat les &eacute;difices, d&eacute;racine les arbres, soul&egrave;ve
+la mer en montagnes d'eau, d&eacute;truit
+les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui g&eacute;mit,
+qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous
+le voir&nbsp;: Il existe pourtant&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et je songeais encore&nbsp;: mon &oelig;il est si
+faible, si imparfait, qu'il ne distingue m&ecirc;me
+point les corps durs, s'ils sont transparents
+comme le verre&nbsp;!... Qu'une glace sans tain
+barre mon chemin, il me jette dessus
+comme l'oiseau entr&eacute; dans une chambre
+se casse la t&ecirc;te aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'&eacute;garent&nbsp;? Quoi d'&eacute;tonnant,
+alors, &agrave; ce qu'il ne sache point
+apercevoir un corps nouveau que la lumi&egrave;re
+traverse.</p>
+
+<p>Un &ecirc;tre nouveau&nbsp;! pourquoi pas&nbsp;? Il devait
+venir assur&eacute;ment&nbsp;! pourquoi serions-nous
+les derniers&nbsp;? Nous ne le distinguons
+point, ainsi que tous les autres cr&eacute;&eacute;s
+avant nous&nbsp;? C'est que sa nature est plus
+parfaite, son corps plus fin et plus fini que
+le n&ocirc;tre, que le n&ocirc;tre si faible, si maladroitement
+con&ccedil;u, encombr&eacute; d'organes
+toujours fatigu&eacute;s, toujours forc&eacute;s comme
+des ressorts trop complexes, que le n&ocirc;tre,
+qui vit comme une plante et comme une
+b&ecirc;te, en se nourrissant p&eacute;niblement d'air,
+d'herbe et de viande, machine animale en
+proie aux maladies, aux d&eacute;formations, aux
+putr&eacute;factions, poussive, mal r&eacute;gl&eacute;e, na&iuml;ve
+et bizarre, ing&eacute;nieusement mal faite,
+&oelig;uvre grossi&egrave;re et d&eacute;licate, &eacute;bauche d'&ecirc;tre
+qui pourrait devenir intelligent et superbe.</p>
+
+<p>Nous sommes quelques-uns, si peu sur
+ce monde, depuis l'hu&icirc;tre jusqu'&agrave; l'homme.
+Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie
+la p&eacute;riode qui s&eacute;pare les apparitions successives
+de toutes les esp&egrave;ces diverses&nbsp;?</p>
+
+<p>Pourquoi pas un de plus&nbsp;? Pourquoi pas
+aussi d'autres arbres aux fleurs immenses,
+&eacute;clatantes et parfumant des r&eacute;gions enti&egrave;res&nbsp;?
+Pourquoi pas d'autres &eacute;l&eacute;ments que le
+feu, l'air, la terre et l'eau&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont
+quatre, rien que quatre, ces p&egrave;res nourriciers
+des &ecirc;tres&nbsp;! Quelle piti&eacute;&nbsp;! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre
+mille&nbsp;! Comme tout est pauvre, mesquin,
+mis&eacute;rable&nbsp;! avarement donn&eacute;, s&egrave;chement
+invent&eacute;, lourdement fait&nbsp;! Ah&nbsp;! l'&eacute;l&eacute;phant,
+l'hippopotame, que de gr&acirc;ce&nbsp;! Le chameau,
+que d'&eacute;l&eacute;gance&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, direz-vous, le papillon&nbsp;! une fleur
+qui vole&nbsp;! J'en r&ecirc;ve un qui serait grand
+comme cent univers, avec des ailes dont je
+ne puis m&ecirc;me exprimer la forme, la beaut&eacute;, la
+couleur et le mouvement. Mais je le vois... il
+va d'&eacute;toile en &eacute;toile, les rafra&icirc;chissant et les
+embaumant au souffle harmonieux et l&eacute;ger
+de sa course&nbsp;!... Et les peuples de l&agrave;-haut
+le regardent passer, extasi&eacute;s et ravis&nbsp;!...</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Qu'ai-je donc&nbsp;? C'est lui, lui, le Horla,
+qui me hante, qui me fait penser ces folies&nbsp;!
+Il est en moi, il devient mon &acirc;me&nbsp;; je
+le tuerai&nbsp;!</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le tuerai. Je l'ai vu&nbsp;!
+je me suis assis hier soir, &agrave; ma table&nbsp;; et
+je fis semblant d'&eacute;crire avec une grande
+attention. Je savais bien qu'il viendrait
+r&ocirc;der autour de moi, tout pr&egrave;s, si pr&egrave;s
+que je pourrais peut-&ecirc;tre le toucher, le
+saisir&nbsp;? Et alors&nbsp;!... alors, j'aurais la force
+des d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s&nbsp;; j'aurais mes mains, mes
+genoux, ma poitrine, mon front, mes
+dents pour l'&eacute;trangler, l'&eacute;craser, le mordre,
+le d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>Et je le guettais avec tous mes organes
+surexcit&eacute;s.</p>
+
+<p>J'avais allum&eacute; mes deux lampes et les
+huit bougies de ma chemin&eacute;e, comme
+si j'eusse pu, dans cette clart&eacute;, le d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de
+ch&ecirc;ne &agrave; colonnes&nbsp;; &agrave; droite, ma chemin&eacute;e&nbsp;;
+&agrave; gauche, ma porte ferm&eacute;e avec soin,
+apr&egrave;s l'avoir laiss&eacute;e longtemps ouverte,
+afin de l'attirer&nbsp;; derri&egrave;re moi, une tr&egrave;s
+haute armoire &agrave; glace, qui me servait
+chaque jour, pour me raser, pour m'habiller,
+et o&ugrave; j'avais coutume de me regarder,
+de la t&ecirc;te aux pieds, chaque fois que
+je passais devant.</p>
+
+<p>Donc, je faisais semblant d'&eacute;crire, pour
+le tromper, car il m'&eacute;piait lui aussi&nbsp;; et
+soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait
+par-dessus mon &eacute;paule, qu'il &eacute;tait l&agrave;,
+fr&ocirc;lant mon oreille.</p>
+
+<p>Je me dressai, les mains tendues, en me
+tournant si vite que je faillis tomber. Eh&nbsp;!
+bien&nbsp;?... on y voyait comme en plein jour,
+et je ne me vis pas dans ma glace&nbsp;!... Elle
+&eacute;tait vide, claire, profonde, pleine de lumi&egrave;re&nbsp;!
+Mon image n'&eacute;tait pas dedans...
+et j'&eacute;tais en face, moi&nbsp;! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais
+cela avec des yeux affol&eacute;s&nbsp;; et je n'osais
+plus avancer, je n'osais plus faire un
+mouvement, sentant bien pourtant qu'il
+&eacute;tait l&agrave;, mais qu'il m'&eacute;chapperait encore,
+lui dont le corps imperceptible avait d&eacute;vor&eacute;
+mon reflet.</p>
+
+<p>Comme j'eus peur&nbsp;! Puis voil&agrave; que tout
+&agrave; coup je commen&ccedil;ai &agrave; m'apercevoir dans
+une brume, au fond du miroir, dans une
+brume comme &agrave; travers une nappe d'eau&nbsp;;
+et il me semblait que cette eau glissait de
+gauche &agrave; droite, lentement, rendant plus
+pr&eacute;cise mon image, de seconde en seconde.
+C'&eacute;tait comme la fin d'une &eacute;clipse.
+Ce qui me cachait ne paraissait point poss&eacute;der
+de contours nettement arr&ecirc;t&eacute;s, mais
+une sorte de transparence opaque, s'&eacute;claircissant
+peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>Je pus enfin me distinguer compl&egrave;tement,
+ainsi que je le fais chaque jour en
+me regardant.</p>
+
+<p>Je l'avais vu&nbsp;! L'&eacute;pouvante m'en est
+rest&eacute;e, qui me fait encore frissonner.</p>
+
+<p><i>20 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le tuer, comment&nbsp;? puisque
+je ne peux l'atteindre&nbsp;? Le poison&nbsp;? mais il
+me verrait le m&ecirc;ler &agrave; l'eau&nbsp;; et nos poisons,
+d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son
+corps imperceptible&nbsp;? Non... non... sans
+aucun doute... Alors&nbsp;?... alors&nbsp;?...</p>
+
+<p><i>21 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai fait venir un serrurier
+de Rouen, et lui ai command&eacute; pour ma
+chambre des persiennes de fer, comme en
+ont, &agrave; Paris, certains h&ocirc;tels particuliers,
+au rez-de-chauss&eacute;e, par crainte des voleurs.
+Il me fera, en outre, une porte pareille.
+Je me suis donn&eacute; pour un poltron,
+mais je m'en moque&nbsp;!...</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p><i>10 septembre</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rouen, h&ocirc;tel continental.
+C'est fait... c'est fait... mais est-il
+mort&nbsp;? J'ai l'&acirc;me boulevers&eacute;e de ce que
+j'ai vu.</p>
+
+<p>Hier donc, le serrurier ayant pos&eacute; ma
+persienne et ma porte de fer, j'ai laiss&eacute;
+tout ouvert jusqu'&agrave; minuit, bien qu'il commen&ccedil;&acirc;t
+&agrave; faire froid.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'ai senti qu'il &eacute;tait l&agrave;, et
+une joie, une joie folle m'a saisi. Je me
+suis lev&eacute; lentement, et j'ai march&eacute; &agrave; droite,
+&agrave; gauche, longtemps pour qu'il ne devin&acirc;t
+rien&nbsp;; puis j'ai &ocirc;t&eacute; mes bottines et mis mes
+savates avec n&eacute;gligence&nbsp;; puis j'ai ferm&eacute;
+ma persienne de fer, et revenant &agrave; pas
+tranquilles vers la porte, j'ai ferm&eacute; la porte
+aussi &agrave; double tour. Retournant alors vers
+la fen&ecirc;tre, je la fixai par un cadenas, dont
+je mis la clef dans ma poche.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, je compris qu'il s'agitait
+autour de moi, qu'il avait peur &agrave; son tour,
+qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis
+c&eacute;der&nbsp;; je ne c&eacute;dai pas, mais m'adossant
+&agrave; la porte, je l'entre-b&acirc;illai, tout juste assez
+pour passer, moi, &agrave; reculons&nbsp;; et comme je
+suis tr&egrave;s grand ma t&ecirc;te touchait au linteau.
+J'&eacute;tais s&ucirc;r qu'il n'avait pu s'&eacute;chapper
+et je l'enfermai, tout seul, tout seul&nbsp;! Quelle
+joie&nbsp;! Je le tenais&nbsp;! Alors, je descendis, en
+courant&nbsp;; je pris dans mon salon, sous ma
+chambre, mes deux lampes et je renversai
+toute l'huile sur le tapis, sur les meubles,
+partout&nbsp;; puis j'y mis le feu, et je me sauvai,
+apr&egrave;s avoir bien referm&eacute;, &agrave; double tour,
+la grande porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Et j'allai me cacher au fond de mon
+jardin, dans un massif de lauriers. Comme
+ce fut long&nbsp;! comme ce fut long&nbsp;! Tout
+&eacute;tait noir, muet, immobile&nbsp;; pas un
+souffle d'air, pas une &eacute;toile, des montagnes
+de nuages qu'on ne voyait point,
+mais qui pesaient sur mon &acirc;me si lourds,
+si lourds.</p>
+
+<p>Je regardais ma maison, et j'attendais.
+Comme ce fut long&nbsp;! Je croyais d&eacute;j&agrave; que le
+feu s'&eacute;tait &eacute;teint tout seul, ou qu'il l'avait
+&eacute;teint, Lui, quand une des fen&ecirc;tres d'en
+bas creva sous la pouss&eacute;e de l'incendie,
+et une flamme, une grande flamme rouge
+et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au
+toit. Une lueur courut dans les arbres,
+dans les branches, dans les feuilles, et un
+frisson, un frisson de peur aussi&nbsp;! Les oiseaux
+se r&eacute;veillaient&nbsp;; un chien se mit &agrave;
+hurler&nbsp;; il me sembla que le jour se levait&nbsp;!
+Deux autres fen&ecirc;tres &eacute;clat&egrave;rent aussit&ocirc;t,
+et je vis que tout le bas de ma demeure
+n'&eacute;tait plus qu'un effrayant brasier. Mais
+un cri, un cri horrible, suraigu, d&eacute;chirant,
+un cri de femme passa dans la nuit, et
+deux mansardes s'ouvrirent&nbsp;! J'avais oubli&eacute;
+mes domestiques&nbsp;! Je vis leurs faces affol&eacute;es,
+et leurs bras qui s'agitaient&nbsp;!...</p>
+
+<p>Alors, &eacute;perdu d'horreur, je me mis &agrave;
+courir vers le village en hurlant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Au
+secours&nbsp;! au secours&nbsp;! au feu&nbsp;! au feu&nbsp;!&nbsp;&raquo; Je
+rencontrai des gens qui s'en venaient d&eacute;j&agrave;
+et je retournai avec eux, pour voir&nbsp;!</p>
+
+<p>La maison, maintenant, n'&eacute;tait plus
+qu'un b&ucirc;cher horrible et magnifique, un
+b&ucirc;cher monstrueux, &eacute;clairant toute la
+terre, un b&ucirc;cher o&ugrave; br&ucirc;laient des hommes,
+et o&ugrave; il br&ucirc;lait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier,
+l'&Ecirc;tre nouveau, le nouveau ma&icirc;tre,
+le Horla&nbsp;!</p>
+
+<p>Soudain le toit tout entier s'engloutit
+entre les murs, et un volcan de flammes
+jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fen&ecirc;tres
+ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve
+de feu, et je pensais qu'il &eacute;tait l&agrave;, dans ce
+four, mort...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort&nbsp;? Peut-&ecirc;tre&nbsp;?... Son corps&nbsp;? son
+corps que le jour traversait n'&eacute;tait-il pas indestructible
+par les moyens qui tuent les
+n&ocirc;tres&nbsp;?</p>
+
+<p>S'il n'&eacute;tait pas mort&nbsp;?... seul peut-&ecirc;tre
+le temps a prise sur l'&Ecirc;tre Invisible et
+Redoutable. Pourquoi ce corps transparent,
+ce corps inconnaissable, ce corps
+d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi,
+les maux, les blessures, les infirmit&eacute;s, la
+destruction pr&eacute;matur&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>La destruction pr&eacute;matur&eacute;e&nbsp;? toute l'&eacute;pouvante
+humaine vient d'elle&nbsp;! Apr&egrave;s
+l'homme le Horla.&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s celui qui
+peut mourir tous les jours, &agrave; toutes les
+heures, &agrave; toutes les minutes, par tous les
+accidents, est venu celui qui ne doit
+mourir qu'&agrave; son jour, &agrave; son heure, &agrave; sa
+minute, parce qu'il a touch&eacute; la limite de
+son existence&nbsp;!</p>
+
+<p>Non... non... sans aucun doute, sans
+aucun doute... il n'est pas mort... Alors...
+alors... il va donc falloir que je me tue
+moi&nbsp;!...</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AMOUR"></a><br>
+<h2>AMOUR</h2>
+<br>
+
+<h2>TROIS PAGES DU <i>LIVRE D'UN CHASSEUR</i></h2>
+<br><br><br>
+
+<p>... Je viens de lire dans un fait divers de
+journal un drame de passion. Il l'a tu&eacute;e,
+puis il s'est tu&eacute;, donc il l'aimait. Qu'importent
+Il et Elle&nbsp;? Leur amour seul m'importe&nbsp;;
+et il ne m'int&eacute;resse point parce
+qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'&eacute;tonne,
+ou parce qu'il m'&eacute;meut ou parce qu'il me
+fait songer, mais parce qu'il me rappelle
+un souvenir de ma jeunesse, un &eacute;trange
+souvenir de chasse o&ugrave; m'est apparu l'Amour
+comme apparaissaient aux premiers
+chr&eacute;tiens des croix au milieu du ciel.</p>
+
+<p>Je suis n&eacute; avec tous les instincts et les
+sens de l'homme primitif, temp&eacute;r&eacute;s par
+des raisonnements et des &eacute;motions de civilis&eacute;.
+J'aime la chasse avec passion&nbsp;; et la
+b&ecirc;te saignante, le sang sur les plumes, le
+sang sur mes mains, me crispent le c&oelig;ur
+&agrave; le faire d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave;, vers la fin de l'automne,
+les froids arriv&egrave;rent brusquement, et je
+fus appel&eacute; par un de mes cousins, Karl de
+Rauville, pour venir avec lui tuer des canards
+dans les marais, au lever du jour.</p>
+
+<p>Mon cousin gaillard, de quarante ans,
+roux, tr&egrave;s fort et tr&egrave;s barbu, gentilhomme
+de campagne, demi-brute aimable, d'un
+caract&egrave;re gai, dou&eacute; de cet esprit gaulois
+qui rend agr&eacute;able la m&eacute;diocrit&eacute;, habitait
+une sorte de ferme-ch&acirc;teau dans une vall&eacute;e
+large o&ugrave; coulait une rivi&egrave;re. Des bois
+couvraient les collines de droite et de
+gauche, vieux bois seigneuriaux o&ugrave; restaient
+des arbres magnifiques et o&ugrave; l'on
+trouvait les plus rares gibiers &agrave; plume de
+toute cette partie de la France. On y tuait
+des aigles quelquefois&nbsp;; et les oiseaux de
+passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peupl&eacute;s, s'arr&ecirc;taient
+presque infailliblement dans ces branchages
+s&eacute;culaires comme s'ils eussent connu
+ou reconnu un petit coin de for&ecirc;t des anciens
+temps demeur&eacute; l&agrave; pour leur servir
+d'abri en leur courte &eacute;tape nocturne.</p>
+
+<p>Dans la vall&eacute;e, c'&eacute;taient de grands herbages
+arros&eacute;s par des rigoles et s&eacute;par&eacute;s
+par des haies&nbsp;; puis, plus loin, la rivi&egrave;re,
+canalis&eacute;e jusque-l&agrave;, s'&eacute;pandait en un vaste
+marais. Ce marais, la plus admirable r&eacute;gion
+de chasse que j'aie jamais vue, &eacute;tait
+tout le souci de mon cousin qui l'entretenait
+comme un parc. A travers l'immense
+peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait
+vivant, bruissant, houleux, on avait
+trac&eacute; d'&eacute;troites avenues o&ugrave; les barques
+plates, conduites et dirig&eacute;es avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte,
+fr&ocirc;laient les joncs, faisaient fuir les poissons
+rapides &agrave; travers les herbes et plonger
+les poules sauvages dont la t&ecirc;te noire et
+pointue disparaissait brusquement.</p>
+
+<p>J'aime l'eau d'une passion d&eacute;sordonn&eacute;e&nbsp;:
+la mer, bien que trop grande, trop remuante,
+impossible &agrave; poss&eacute;der, les rivi&egrave;res
+si jolies mais qui passent, qui fuient,
+qui s'en vont, et les marais surtout o&ugrave;
+palpite toute l'existence inconnue des b&ecirc;tes
+aquatiques. Le marais c'est un monde
+entier sur la terre, monde diff&eacute;rent, qui a
+sa vie propre, ses habitants s&eacute;dentaires,
+et ses voyageurs de passage, ses voix, ses
+bruits et son myst&egrave;re surtout. Rien n'est
+plus troublant, plus inqui&eacute;tant, plus effrayant,
+parfois, qu'un mar&eacute;cage. Pourquoi
+cette peur qui plane sur ces plaines basses
+couvertes d'eau&nbsp;? Sont-ce les vagues
+rumeurs des roseaux, les &eacute;tranges feux
+follets, le silence profond qui les enveloppe
+dans les nuits calmes, ou bien les
+brumes bizarres, qui tra&icirc;nent sur les joncs
+comme des robes de mortes, ou bien encore
+l'imperceptible clapotement, si l&eacute;ger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon
+des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui
+fait ressembler les marais &agrave; des pays de
+r&ecirc;ve, &agrave; des pays redoutables cachant un
+secret inconnaissable et dangereux.</p>
+
+<p>Non. Autre chose s'en d&eacute;gage, un autre
+myst&egrave;re, plus profond, plus grave, flotte
+dans les brouillards &eacute;pais, le myst&egrave;re
+m&ecirc;me de la cr&eacute;ation peut-&ecirc;tre&nbsp;! Car n'est-ce
+pas dans l'eau stagnante et fangeuse,
+dans la lourde humidit&eacute; des terres mouill&eacute;es
+sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier
+germe de vie&nbsp;?</p>
+
+<p>J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait
+&agrave; fendre les pierres.</p>
+
+<p>Pendant le d&icirc;ner, dans la grande salle
+dont les buffets, les murs, le plafond
+&eacute;taient couverts d'oiseaux empaill&eacute;s, aux
+ailes &eacute;tendues, ou perch&eacute;s sur des branches
+accroch&eacute;es par des clous, &eacute;perviers,
+h&eacute;rons, hiboux, engoulevents, buses,
+tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui m&ecirc;me &agrave; un &eacute;trange animal des
+pays froids, v&ecirc;tu d'une jaquette en peau
+de phoque, me racontait les dispositions
+qu'il avait prises pour cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Nous devions partir &agrave; trois heures et
+demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi
+pour notre aff&ucirc;t. On avait construit &agrave; cet
+endroit une hutte avec des morceaux de
+glace pour nous abriter un peu contre le
+vent terrible qui pr&eacute;c&egrave;de le jour, ce vent
+charg&eacute; de froid qui d&eacute;chire la chair comme
+des scies, la coupe comme des lames, la
+pique comme des aiguillons empoisonn&eacute;s,
+la tord comme des tenailles, et la br&ucirc;le
+comme du feu.</p>
+
+<p>Mon cousin se frottait les mains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+n'ai jamais vu une gel&eacute;e pareille, disait-il,
+nous avions d&eacute;j&agrave; douze degr&eacute;s sous z&eacute;ro
+&agrave; six heures du soir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'allai me jeter sur mon lit aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s le repas, et je m'endormis &agrave; la lueur
+d'une grande flamme flambant dans ma
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>A trois heures sonnantes on me r&eacute;veilla.
+J'endossai, &agrave; mon tour, une peau de
+mouton et je trouvai mon cousin Karl
+couvert d'une fourrure d'ours. Apr&egrave;s avoir
+aval&eacute; chacun deux tasses de caf&eacute; br&ucirc;lant
+suivies de deux verres de fine champagne,
+nous part&icirc;mes accompagn&eacute;s d'un garde et
+de nos chiens&nbsp;: Plongeon et Pierrot.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers pas dehors, je me
+sentis glac&eacute; jusqu'aux os. C'&eacute;tait une de
+ces nuits o&ugrave; la terre semble morte de froid.
+L'air gel&eacute; devient r&eacute;sistant, palpable tant
+il fait mal&nbsp;; aucun souffle ne l'agite&nbsp;; il est
+fig&eacute;, immobile&nbsp;; il mord, traverse, dess&egrave;che,
+tue les arbres, les plantes, les insectes, les
+petits oiseaux eux-m&ecirc;mes qui tombent des
+branches sur le sol dur, et deviennent
+durs aussi, comme lui, sous l'&eacute;treinte du
+froid.</p>
+
+<p>La lune, &agrave; son dernier quartier, toute
+pench&eacute;e sur le c&ocirc;t&eacute;, toute p&acirc;le, paraissait
+d&eacute;faillante au milieu de l'espace, et si
+faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller,
+qu'elle restait l&agrave;-haut, saisie aussi, paralys&eacute;e
+par la rigueur du ciel. Elle r&eacute;pandait
+une lumi&egrave;re s&egrave;che et triste sur le monde,
+cette lueur mourante et blafarde qu'elle
+nous jette chaque mois, &agrave; la fin de sa r&eacute;surrection.</p>
+
+<p>Nous allions, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Karl et moi,
+le dos courb&eacute;, les mains dans nos poches
+et le fusil sous le bras. Nos chaussures
+envelopp&eacute;es de laine afin de pouvoir marcher
+sans glisser sur la rivi&egrave;re gel&eacute;e ne faisaient
+aucun bruit&nbsp;; et je regardais la fum&eacute;e
+blanche que faisait l'haleine de nos chiens.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t au bord du marais,
+et nous nous engage&acirc;mes dans une des
+all&eacute;es de roseaux secs qui s'avan&ccedil;ait &agrave; travers
+cette for&ecirc;t basse.</p>
+
+<p>Nos coudes, fr&ocirc;lant les longues feuilles
+en rubans, laissaient derri&egrave;re nous un l&eacute;ger
+bruit&nbsp;; et je me sentis saisi, comme je ne
+l'avais jamais &eacute;t&eacute;, par l'&eacute;motion puissante
+et singuli&egrave;re que font na&icirc;tre en moi les
+mar&eacute;cages. Il &eacute;tait mort, celui-l&agrave;, mort de
+froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs dess&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au d&eacute;tour d'une des all&eacute;es,
+j'aper&ccedil;us la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre &agrave; l'abri.
+J'y entrai, et comme nous avions encore
+pr&egrave;s d'une heure &agrave; attendre le r&eacute;veil des
+oiseaux errants, je me roulai dans ma
+couverture pour essayer de me r&eacute;chauffer.</p>
+
+<p>Alors, couch&eacute; sur le dos, je me mis &agrave; regarder
+la lune d&eacute;form&eacute;e, qui avait quatre
+cornes &agrave; travers les parois vaguement
+transparentes de cette maison polaire.</p>
+
+<p>Mais le froid du marais gel&eacute;, le froid de
+ces murailles, le froid tomb&eacute; du firmament
+me p&eacute;n&eacute;tra bient&ocirc;t d'une fa&ccedil;on si
+terrible, que je me mis &agrave; tousser.</p>
+
+<p>Mon cousin Karl fut pris d'inqui&eacute;tude&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose
+aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas
+que tu t'enrhumes&nbsp;; nous allons faire du
+feu.&nbsp;&raquo; Et il donna l'ordre au garde de couper
+des roseaux.</p>
+
+<p>On en fit un tas au milieu de notre hutte
+d&eacute;fonc&eacute;e au sommet pour laisser &eacute;chapper
+la fum&eacute;e&nbsp;; et lorsque la flamme rouge
+monta le long des cloisons claires de cristal,
+elles se mirent &agrave; fondre, doucement,
+&agrave; peine, comme si ces pierres de glace
+avaient su&eacute;. Karl, rest&eacute; dehors, me cria&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Viens donc voir&nbsp;!&nbsp;&raquo; Je sortis et je restai
+&eacute;perdu d'&eacute;tonnement. Notre cabane, en
+forme de c&ocirc;ne, avait l'air d'un monstrueux
+diamant au c&oelig;ur de feu pouss&eacute; soudain
+sur l'eau gel&eacute;e du marais. Et dedans, on
+voyait deux formes fantastiques, celles de
+nos chiens qui se chauffaient.</p>
+
+<p>Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri
+errant, passa sur nos t&ecirc;tes. La lueur de
+notre foyer r&eacute;veillait les oiseaux sauvages.</p>
+
+<p>Rien ne m'&eacute;meut comme cette premi&egrave;re
+clameur de vie qu'on ne voit point et qui
+court dans l'air sombre, si vite, si loin,
+avant qu'apparaisse &agrave; l'horizon la premi&egrave;re
+clart&eacute; des jours d'hiver. Il me semble
+&agrave; cette heure glaciale de l'aube, que ce
+cri fuyant emport&eacute; par les plumes d'une
+b&ecirc;te est un soupir de l'&acirc;me du monde&nbsp;!</p>
+
+<p>Karl disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Eacute;teignez le feu. Voici
+l'aurore.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le ciel en effet commen&ccedil;ait &agrave; p&acirc;lir, et
+les bandes de canards tra&icirc;naient de longues
+taches rapides, vite effac&eacute;es, sur le
+firmament.</p>
+
+<p>Une lueur &eacute;clata dans la nuit, Karl venait
+de tirer&nbsp;; et les deux chiens s'&eacute;lanc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Alors, de minute en minute, tant&ocirc;t lui
+et tant&ocirc;t moi, nous ajustions vivement d&egrave;s
+qu'apparaissait au-dessus des roseaux
+l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et
+Plongeon, essouffl&eacute;s et joyeux, nous rapportaient
+des b&ecirc;tes sanglantes dont l'&oelig;il
+quelquefois nous regardait encore.</p>
+
+<p>Le jour s'&eacute;tait lev&eacute;, un jour clair et
+bleu&nbsp;; le soleil apparaissait au fond de la
+vall&eacute;e et nous songions &agrave; repartir, quand
+deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues,
+gliss&egrave;rent brusquement sur nos t&ecirc;tes.
+Je tirai. Un d'eux tomba presque &agrave;
+mes pieds. C'&eacute;tait une sarcelle au ventre
+d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus
+de moi, une voix, une voix d'oiseau cria.
+Ce fut une plainte courte, r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, d&eacute;chirante&nbsp;;
+et la b&ecirc;te, la petite b&ecirc;te &eacute;pargn&eacute;e
+se mit &agrave; tourner dans le bleu du ciel au-dessus
+de nous en regardant sa compagne
+morte que je tenais entre mes mains.</p>
+
+<p>Karl, &agrave; genoux, le fusil &agrave; l'&eacute;paule, l'&oelig;il
+ardent, la guettait, attendant qu'elle f&ucirc;t
+assez proche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as tu&eacute; la femelle, dit-il, le m&acirc;le
+ne s'en ira pas.</p>
+
+<p>Certes, il ne s'en allait point&nbsp;; il tournoyait
+toujours, et pleurait autour de nous.
+Jamais g&eacute;missement de souffrance ne me
+d&eacute;chira le c&oelig;ur comme l'appel d&eacute;sol&eacute;,
+comme le reproche lamentable de ce pauvre
+animal perdu dans l'espace.</p>
+
+<p>Parfois, il s'enfuyait sous la menace du
+fusil qui suivait son vol&nbsp;; il semblait pr&ecirc;t
+&agrave; continuer sa route, tout seul &agrave; travers
+le ciel. Mais ne s'y pouvant d&eacute;cider il revenait
+bient&ocirc;t pour chercher sa femelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laisse-la par terre, me dit Karl, il
+approchera tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Il approchait, en effet, insouciant du
+danger, affol&eacute; par son amour de b&ecirc;te, pour
+l'autre b&ecirc;te que j'avais tu&eacute;e.</p>
+
+<p>Karl tira&nbsp;; ce fut comme si on avait
+coup&eacute; la corde qui tenait suspendu l'oiseau.
+Je vis une chose noire qui tombait&nbsp;;
+j'entendis dans les roseaux le bruit d'une
+chute. Et Pierrot me le rapporta.</p>
+
+<p>Je les mis, froids d&eacute;j&agrave;, dans le m&ecirc;me carnier...
+et je repartis, ce jour-l&agrave;, pour Paris.</p>
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_TROU"></a><br>
+<h2>LE TROU</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>Coups et blessures, ayant occasionn&eacute; la
+mort.</i> Tel &eacute;tait le chef d'accusation qui
+faisait compara&icirc;tre en cour d'assises le
+sieur L&eacute;opold Renard, tapissier.</p>
+
+<p>Autour de lui les principaux t&eacute;moins,
+la dame Flam&egrave;che, veuve de la victime,
+les nomm&eacute;s Louis Ladureau, ouvrier &eacute;b&eacute;niste,
+et Jean Durdent, plombier.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s du criminel, sa femme en noir,
+petite, laide, l'air d'une guenon habill&eacute;e
+en dame.</p>
+
+<p>Et voici comment Renard (L&eacute;opold) raconte
+le drame&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, c'est un malheur dont je
+fus tout le temps la premi&egrave;re victime, et
+dont ma volont&eacute; n'est pour rien. Les faits
+se commentent d'eux-m&ecirc;mes, m'sieu l'pr&eacute;sident.
+Je suis un honn&ecirc;te homme, homme
+de travail, tapissier dans la m&ecirc;me rue
+depuis seize ans, connu, aim&eacute;, respect&eacute;,
+consid&eacute;r&eacute; de tous, comme en ont attest&eacute;
+les voisins, m&ecirc;me la concierge qui n'est
+pas fol&acirc;tre tous les jours. J'aime le travail,
+j'aime l'&eacute;pargne, j'aime les honn&ecirc;tes gens
+et les plaisirs honn&ecirc;tes. Voil&agrave; ce qui m'a
+perdu, tant pis pour moi&nbsp;; ma volont&eacute; n'y
+&eacute;tant pas, je continue &agrave; me respecter.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, tous les dimanches, mon &eacute;pouse
+que voil&agrave; et moi, depuis cinq ans, nous
+allons passer la journ&eacute;e &agrave; Poissy. &Ccedil;a nous
+fait prendre l'air, sans compter que nous
+aimons la p&ecirc;che &agrave; la ligne, oh&nbsp;! mais l&agrave;,
+nous l'aimons comme des petits oignons.
+C'est M&eacute;lie qui m'a donn&eacute; cette passion-l&agrave;,
+la rosse, et qu'elle y est plus emport&eacute;e
+que moi, la teigne, vu que tout le mal vient
+d'elle en c't'affaire-l&agrave;, comme vous l'allez
+voir par la suite.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je suis fort et doux, pas m&eacute;chant
+pour deux sous. Mais elle&nbsp;! oh&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! &ccedil;a
+n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre&nbsp;;
+eh bien&nbsp;! c'est plus malfaisant qu'une
+fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualit&eacute;s&nbsp;;
+elle en a, et d'importantes pour un
+commer&ccedil;ant. Mais son caract&egrave;re&nbsp;! Parlez-en
+aux alentours, et m&ecirc;me &agrave; la concierge
+qui m'a d&eacute;charg&eacute; tout &agrave; l'heure... elle vous
+en dira des nouvelles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tous les jours elle me reprochait ma
+douceur&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est moi qui ne me laisserais
+pas faire ci&nbsp;! C'est moi qui ne
+me laisserais pas faire &ccedil;a.&nbsp;&raquo; En l'&eacute;coutant,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, j'aurais eu au
+moins trois duels au pugilat par mois...</p>
+
+<p>Mme Renard l'interrompit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cause toujours&nbsp;;
+rira bien qui rira l'dernier.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il se tourna vers elle avec candeur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es
+pas en cause, toi...</p>
+
+<p>Puis, faisant de nouveau face au pr&eacute;sident&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lors je continue. Donc nous allions
+&agrave; Poissy tous les samedis soir pour y
+p&ecirc;cher d&egrave;s l'aurore du lendemain. C'est
+une habitude pour nous qu'est devenue
+une seconde nature, comme on dit. J'avais
+d&eacute;couvert, voil&agrave; trois ans cet &eacute;t&eacute;, une
+place, mais une place&nbsp;! Oh&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! &agrave;
+l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-&ecirc;tre
+dix, un trou, quoi, avec des retrous
+sous la berge, une vraie niche &agrave; poisson,
+un paradis pour le p&ecirc;cheur. Ce trou-l&agrave;,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, je pouvais le consid&eacute;rer
+comme &agrave; moi, vu que j'en &eacute;tais le
+Christophe Colomb. Tout le monde le
+savait dans le pays, tout le monde sans
+opposition. On disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Ccedil;a, c'est la place
+&agrave; Renard&nbsp;;&nbsp;&raquo; et personne n'y serait venu,
+pas m&ecirc;me M. Plumeau, qu'est connu, soit
+dit sans l'offenser, pour chiper les places
+des autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, s&ucirc;r de mon endroit, j'y revenais
+comme un propri&eacute;taire. A peine arriv&eacute;,
+le samedi, je montais dans <i>Dalila</i>, avec
+mon &eacute;pouse.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Dalila</i> c'est ma norv&eacute;gienne,
+un bateau que j'ai fait construire
+chez Fournaise, qu&eacute;que chose de l&eacute;ger et
+de s&ucirc;r.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je dis que nous montons dans
+<i>Dalila</i>, et nous allons amorcer. Pour
+amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent
+bien, les camaraux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me demanderez
+avec quoi j'amorce&nbsp;? Je n'peux pas
+r&eacute;pondre. &Ccedil;a ne touche point &agrave; l'accident&nbsp;;
+je ne peux pas r&eacute;pondre, c'est mon secret.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils
+sont plus de deux cents qui me
+l'ont demand&eacute;. On m'en a offert des petits
+verres, et des fritures, et des matelotes
+pour me faire causer&nbsp;!! Mais va voir
+s'ils viennent, les chevesnes. Ah&nbsp;! oui, on
+m'a tap&eacute; sur le ventre pour la conna&icirc;tre,
+ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi&nbsp;!...
+Pas vrai, M&eacute;lie&nbsp;?... </p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident l'interrompit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivez au fait le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;venu reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'y viens, j'y viens.
+Donc le samedi 8 juillet, parti par le train
+de cinq heures vingt-cinq, nous all&acirc;mes,
+d&egrave;s avant d&icirc;ner, amorcer comme tous les
+samedis. Le temps s'annon&ccedil;ait bien. Je
+disais &agrave; M&eacute;lie&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chouette, chouette pour
+demain&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et elle r&eacute;pondait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Ccedil;a promet.&nbsp;&raquo;
+Nous ne causons jamais plus que
+&ccedil;a ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, nous revenons d&icirc;ner. J'&eacute;tais
+content, j'avais soif. C'est cause de tout,
+m'sieu l'pr&eacute;sident. Je dis &agrave; M&eacute;lie&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tiens,
+M&eacute;lie, il fait beau, si je buvais une bouteille
+de <i>casque &agrave; m&egrave;che</i>&nbsp;&raquo;. C'est un petit vin
+blanc que nous avons baptis&eacute; comme &ccedil;a,
+parce que, si on en boit trop, il vous emp&ecirc;che
+de dormir et il remplace le casque
+&agrave; m&egrave;che. Vous comprenez. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle me r&eacute;pond&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu peux faire &agrave; ton
+id&eacute;e, mais tu s'ras encore malade&nbsp;; et tu
+ne pourras pas te lever demain.&nbsp;&raquo;&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a,
+c'&eacute;tait vrai, c'&eacute;tait sage, c'&eacute;tait prudent,
+c'&eacute;tait perspicace, je le confesse. N&eacute;anmoins,
+je ne sus pas me contenir&nbsp;; et je
+la bus ma bouteille. Tout vint de l&agrave;. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, je ne pus pas dormir. Cristi&nbsp;! je
+l'ai eu jusqu'&agrave; deux heures du matin, ce
+casque &agrave; m&egrave;che en jus de raisin. Et puis
+pouf, je m'endors, mais l&agrave; je dors &agrave; n'pas
+entendre gueuler l'ange du jugement dernier. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, ma femme me r&eacute;veille &agrave; six heures.
+Je saute du lit, j'passe vite et vite
+ma culotte et ma vareuse&nbsp;; un coup d'eau
+sur le museau et nous sautons dans <i>Dalila</i>.
+Trop tard. Quand j'arrive &agrave; mon trou,
+il &eacute;tait pris&nbsp;! Jamais &ccedil;a n'&eacute;tait arriv&eacute;,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, jamais depuis trois
+ans&nbsp;! &Ccedil;a m'a fait un effet comme si on me
+d&eacute;valisait sous mes yeux. Je dis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nom
+d'un nom, d'un nom, d'un nom&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et
+v'l&agrave; ma femme qui commence &agrave; me harceler.
+&laquo;&nbsp;Hein, ton casque &agrave; m&egrave;che&nbsp;! Va
+donc, so&ucirc;lot&nbsp;! Es-tu content, grande b&ecirc;te.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je ne disais rien&nbsp;; c'&eacute;tait vrai, tout &ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je d&eacute;barque tout de m&ecirc;me pr&egrave;s de l'endroit
+pour t&acirc;cher de profiter des restes.
+Et peut-&ecirc;tre qu'il ne prendrait rien c't
+homme&nbsp;? et qu'il s'en irait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'&eacute;tait un petit maigre, en coutil blanc,
+avec un grand chapeau de paille. Il avait
+aussi sa femme, une grosse qui faisait de
+la tapisserie derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand elle nous vit nous installer pr&egrave;s
+du lieu, v'l&agrave; qu'elle murmure&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a donc pas d'autre place sur
+la rivi&egrave;re&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la mienne, qui rageait, de r&eacute;pondre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent
+des habitudes d'un pays avant
+d'occuper les endroits r&eacute;serv&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comme je ne voulais pas d'histoires,
+je lui dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi, M&eacute;lie. Laisse faire, laisse
+faire. Nous verrons bien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, nous avions mis <i>Dalila</i> sous les
+saules, nous &eacute;tions descendus, et nous
+p&ecirc;chions, coude &agrave; coude, M&eacute;lie et moi,
+juste &agrave; c&ocirc;t&eacute; des deux autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ici, m'sieu l'pr&eacute;sident, il faut que
+j'entre dans le d&eacute;tail.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Y avait pas cinq minutes que nous
+&eacute;tions l&agrave; quand la ligne du voisin s'met
+&agrave; plonger deux fois, trois fois&nbsp;; et puis
+voil&agrave; qu'il en am&egrave;ne un, de chevesne,
+gros comme ma cuisse, un peu moins
+p't-&ecirc;tre, mais presque&nbsp;! Moi, le c&oelig;ur me
+bat&nbsp;; j'ai une sueur aux tempes, et M&eacute;lie
+qui me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Hein, pochard, l'as-tu vu,
+celui-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sur ces entrefaites, M. Bru, l'&eacute;picier
+de Poissy, un amateur de goujon, lui,
+passe en barque et me crie&nbsp;: &laquo;&nbsp;On vous a
+pris votre endroit, monsieur Renard&nbsp;?&nbsp;&raquo; Je
+lui r&eacute;ponds&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, monsieur Bru, il y a
+dans ce monde des gens pas d&eacute;licats qui
+ne savent pas les usages.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le petit coutil d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; avait l'air de ne
+pas entendre, sa femme non plus, sa
+grosse femme, un veau quoi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident interrompit une seconde
+fois&nbsp;: &laquo;&nbsp;Prenez-garde&nbsp;! Vous insultez Mme
+veuve Flam&egrave;che, ici pr&eacute;sente.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Renard s'excusa&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pardon, pardon,
+c'est la passion qui m'emporte.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, il ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; un quart
+d'heure que le petit coutil en prit encore
+un, de chevesne&nbsp;&mdash;&nbsp;et un autre presque
+par-dessus, et encore un cinq minutes
+plus tard.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et
+puis je sentais Mme Renard en &eacute;bullition&nbsp;;
+elle me lancicotait sans cesse&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! mis&egrave;re&nbsp;! crois-tu qu'il te le vole,
+ton poisson&nbsp;? Crois-tu&nbsp;? Tu ne prendras
+rien, toi, pas une grenouille, rien de rien,
+rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien
+que d'y penser.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je me disais&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Attendons midi.
+Il ira d&eacute;jeuner, ce braconnier-l&agrave;, et je la
+reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu
+l'pr&eacute;sident, je d&eacute;jeune sur les lieux tous
+les dimanches. Nous apportons les provisions
+dans <i>Dalila</i>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! ouiche. Midi sonne&nbsp;! Il avait un
+poulet dans un journal, le malfaiteur, et
+pendant qu'il mange, v'l&agrave; qu'il en prend
+encore un, de chevesne&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M&eacute;lie et moi nous cassions une cro&ucirc;te
+aussi, comme &ccedil;a, sur le pouce, presque
+rien, le c&oelig;ur n'y &eacute;tait pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, pour faire digestion, je prends
+mon journal. Tous les dimanches, comme
+&ccedil;a, je lis le <i>Gil Blas</i>, &agrave; l'ombre, au bord
+de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous
+savez bien, Colombine qu'&eacute;crit des articles
+dans le <i>Gil Blas</i>. J'avais coutume de
+faire enrager Mme Renard en pr&eacute;tendant
+la conna&icirc;tre, c'te Colombine. C'est
+pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais
+vue, n'importe, elle &eacute;crit bien&nbsp;; et
+puis elle dit des choses rudement d'aplomb
+pour une femme. Moi, elle me va, y en a
+pas beaucoup dans son genre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; donc que je commence &agrave; asticoter
+mon &eacute;pouse, mais elle se f&acirc;che tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est &agrave; ce moment qu'arrivent de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re nos deux t&eacute;moins
+que voil&agrave;, M. Ladureau et M. Durdent.
+Nous nous connaissions de vue.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le petit s'&eacute;tait remis &agrave; p&ecirc;cher. Il en
+prenait que j'en tremblais, moi. Et sa
+femme se met &agrave; dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;La place est rudement
+bonne, nous y reviendrons toujours,
+D&eacute;sir&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Moi, je me sens un froid dans le dos.
+Et Mme Renard r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang
+de poulet dans les veines.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je lui dis soudain&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tiens, j'aime
+mieux m'en aller, je ferais quelque b&ecirc;tise.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et elle me souffle, comme si elle m'e&ucirc;t
+mis un fer rouge sous le nez&nbsp;: &laquo;&nbsp;T'es pas
+un homme. V'l&agrave; qu'tu fuis, maintenant,
+que tu rends la place&nbsp;! Va donc, Bazaine&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L&agrave;, je me suis senti touch&eacute;. Cependant
+je ne bronche pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais l'autre, il l&egrave;ve une br&egrave;me, oh&nbsp;!
+jamais je n'en ai vu telle. Jamais&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et r'voil&agrave; ma femme qui se met &agrave;
+parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est
+&ccedil;a qu'on peut appeler du poisson vol&eacute;, vu
+que nous avons amorc&eacute; la place nous-m&ecirc;mes.
+Il faudrait rendre au moins l'argent
+d&eacute;pens&eacute; pour l'amorce.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Alors, la grosse au petit coutil se mit &agrave;
+dire &agrave; son tour&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est &agrave; nous que vous
+en avez, madame&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en ai aux voleurs de poisson qui
+profitent de l'argent d&eacute;pens&eacute; par les autres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est nous que vous appelez des
+voleurs de poisson&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; qu'elles s'expliquent, et puis
+qu'elles en viennent aux mots. Cristi,
+elles en savent, les gueuses, et de tap&eacute;s.
+Elles gueulaient si fort que nos deux t&eacute;moins,
+qui &eacute;taient sur l'autre berge,
+s'mettent &agrave; crier pour rigoler&nbsp;: &laquo;&nbsp;Eh&nbsp;! l&agrave;-bas,
+un peu de silence. Vous allez emp&ecirc;cher
+vos &eacute;poux de p&ecirc;cher.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le fait est que le petit coutil et moi,
+nous ne bougions pas plus que deux souches.
+Nous restions l&agrave;, le nez sur l'eau,
+comme si nous n'avions pas entendu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cristi de cristi, nous entendions bien
+pourtant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes qu'une menteuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+n'&ecirc;tes qu'une tra&icirc;n&eacute;e.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+n'&ecirc;tes qu'une roulure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes
+qu'une rouchie.&nbsp;&raquo; Et va donc, et va donc.
+Un matelot n'en sait pas plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Soudain, j'entends un bruit derri&egrave;re
+moi. Je me r'tourne. C'&eacute;tait l'autre, la
+grosse, qui tombait sur ma femme &agrave; coups
+d'ombrelle. Pan&nbsp;! pan&nbsp;! M&eacute;lie en r'&ccedil;oit
+deux. Mais elle rage, M&eacute;lie, et puis elle
+tape, quand elle rage. Elle vous attrape
+la grosse par les cheveux, et puis v'lan,
+v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient
+comme des prunes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je les aurais laiss&eacute; faire. Les
+femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas m&ecirc;ler les coups. Mais
+le petit coutil se l&egrave;ve comme un diable et
+puis il veut sauter sur ma femme. Ah&nbsp;!
+mais non&nbsp;! ah&nbsp;! mais non&nbsp;! pas de &ccedil;a, camarade.
+Moi je le re&ccedil;ois sur le bout de mon
+poing, cet oiseau-l&agrave;. Et gnon, et gnon. Un
+dans le nez, l'autre dans le ventre. Il l&egrave;ve
+les bras, il l&egrave;ve la jambe et il tombe sur
+le dos, en pleine rivi&egrave;re, juste dans l'trou.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je l'aurais rep&ecirc;ch&eacute; pour s&ucirc;r, m'sieu l'pr&eacute;sident,
+si j'avais eu le temps tout de
+suite. Mais, pour comble, la grosse prenait
+le dessus, et elle vous tripotait M&eacute;lie
+de la belle fa&ccedil;on. Je sais bien que j'aurais
+pas d&ucirc; la secourir pendant que l'autre
+buvait son coup. Mais je ne pensais pas
+qu'il se serait noy&eacute;. Je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bah&nbsp;!
+&ccedil;a le rafra&icirc;chira&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je cours donc aux femmes pour les s&eacute;parer.
+Et j'en re&ccedil;ois des gnons, des coups
+d'ongles et des coups de dents. Cristi,
+quelles rosses&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, il me fallut bien cinq minutes,
+peut-&ecirc;tre dix, pour s&eacute;parer ces deux
+crampons-l&agrave;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme
+comme un lac. Et les autres l&agrave;-bas
+qui criaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rep&ecirc;chez-le, rep&ecirc;chez-le.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est bon &agrave; dire, &ccedil;a, mais je ne sais pas
+nager moi, et plonger encore moins, pour
+s&ucirc;r&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin le barragiste est venu et deux
+messieurs avec des gaffes, &ccedil;a avait bien
+dur&eacute; un grand quart d'heure. On l'a retrouv&eacute;
+au fond du trou, sous huit pieds
+d'eau, comme j'avais dit, mais il y &eacute;tait,
+le petit coutil&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; les faits tels que je les jure. Je
+suis innocent, sur l'honneur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les t&eacute;moins ayant d&eacute;pos&eacute; dans le m&ecirc;me
+sens, le pr&eacute;venu fut acquitt&eacute;.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="SAUVEE"></a><br>
+<h2>SAUV&Eacute;E</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Elle entra comme une balle qui cr&egrave;ve
+une vitre, la petite marquise de Rennedon,
+et elle se mit &agrave; rire avant de parler, &agrave; rire
+aux larmes comme elle avait fait un mois
+plus t&ocirc;t en annon&ccedil;ant &agrave; son amie qu'elle
+avait tromp&eacute; le marquis pour se venger,
+rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il &eacute;tait vraiment trop b&ecirc;te et
+trop jaloux.</p>
+
+<p>La petite baronne de Grangerie avait
+jet&eacute; sur son canap&eacute; le livre qu'elle lisait et
+elle regardait Annette avec curiosit&eacute;, riant
+d&eacute;j&agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Enfin elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as encore fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... ma ch&egrave;re... ma ch&egrave;re... C'est
+trop dr&ocirc;le... trop dr&ocirc;le..., figure-toi... je
+suis sauv&eacute;e&nbsp;!... sauv&eacute;e&nbsp;!... sauv&eacute;e&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment sauv&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, sauv&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De mon mari, ma ch&egrave;re, sauv&eacute;e&nbsp;! D&eacute;livr&eacute;e&nbsp;!
+libre&nbsp;! libre&nbsp;! libre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment libre&nbsp;? En quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En quoi&nbsp;! Le divorce&nbsp;! Oui, le divorce&nbsp;!
+Je tiens le divorce&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es divorc&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas encore, que tu es sotte&nbsp;! On
+ne divorce pas en trois heures&nbsp;! Mais j'ai
+des preuves... des preuves... des preuves
+qu'il me trompe... un flagrant d&eacute;lit... songe... un
+flagrant d&eacute;lit... je le tiens...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh, dis-moi &ccedil;a&nbsp;! Alors il te trompait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... c'est-&agrave;-dire non... oui et non...
+je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves,
+c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment as-tu fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment j'ai fait&nbsp;?... Voil&agrave;&nbsp;! Oh&nbsp;! j'ai
+&eacute;t&eacute; forte, rudement forte. Depuis trois
+mois il &eacute;tait devenu odieux, tout &agrave; fait
+odieux, brutal, grossier, despote, ignoble
+enfin. Je me suis dit&nbsp;: &Ccedil;a ne peut pas durer,
+il me faut le divorce&nbsp;! Mais comment&nbsp;?
+&Ccedil;a n'&eacute;tait pas facile. J'ai essay&eacute; de me
+faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me
+contrariait du matin au soir, me for&ccedil;ait
+&agrave; sortir quand je ne voulais pas, &agrave; rester
+chez moi quand je d&eacute;sirais d&icirc;ner en ville&nbsp;;
+il me rendait la vie insupportable d'un
+bout &agrave; l'autre de la semaine, mais il ne
+me battait pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, j'ai t&acirc;ch&eacute; de savoir s'il avait une
+ma&icirc;tresse. Oui, il en avait une, mais il
+prenait mille pr&eacute;cautions pour aller chez
+elle. Ils &eacute;taient imprenables ensemble.
+Alors, devine ce que j'ai fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne devine pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tu ne devinerais jamais. J'ai pri&eacute;
+mon fr&egrave;re de me procurer une photographie
+de cette fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De la ma&icirc;tresse de ton mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. &Ccedil;a a co&ucirc;t&eacute; quinze louis &agrave; Jacques,
+le prix d'un soir, de sept heures &agrave;
+minuit, d&icirc;ner compris, trois louis l'heure.
+Il a obtenu la photographie par-dessus le
+march&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me semble qu'il aurait pu l'avoir
+&agrave; moins en usant d'une ruse quelconque
+et sans... sans... sans &ecirc;tre oblig&eacute; de prendre
+en m&ecirc;me temps l'original.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! elle est jolie. &Ccedil;a ne d&eacute;plaisait
+pas &agrave; Jacques. Et puis moi j'avais besoin
+de d&eacute;tails sur elle, de d&eacute;tails physiques
+sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint,
+sur mille choses enfin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vas voir. Quand j'ai connu tout
+ce que je voulais savoir, je me suis rendue
+chez un... comment dirais-je... chez
+un homme d'affaires... tu sais... de ces
+hommes qui font des affaires de toute
+sorte... de toute nature... des agents de...
+de... de publicit&eacute; et de complicit&eacute;... de
+ces hommes... enfin tu comprends.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, &agrave; peu pr&egrave;s. Et tu lui as dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui ai dit, en lui montrant la photographie
+de Clarisse (elle s'appelle Clarisse)&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Monsieur, il me faut une femme
+de chambre qui ressemble &agrave; &ccedil;a. Je la veux
+jolie, &eacute;l&eacute;gante, fine, propre. Je la paierai
+ce qu'il faudra. Si &ccedil;a me co&ucirc;te dix mille
+francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin
+plus de trois mois.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il avait l'air tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, cet homme. Il
+demanda&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame la veut-elle irr&eacute;prochable&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je rougis, et je balbutiai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais oui,
+comme probit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;... Et... comme m&oelig;urs...&nbsp;&raquo;
+Je n'osai pas r&eacute;pondre. Je fis seulement
+un signe de t&ecirc;te qui voulait dire&nbsp;: non.
+Puis, tout &agrave; coup, je compris qu'il avait
+un horrible soup&ccedil;on, et je m'&eacute;criai, perdant
+l'esprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur... c'est pour
+mon mari... qui me trompe... qui me
+trompe en ville... et je veux... je veux
+qu'il me trompe chez moi... vous comprenez...
+pour le surprendre...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, l'homme se mit &agrave; rire. Et je
+compris &agrave; son regard qu'il m'avait rendu
+son estime. Il me trouvait m&ecirc;me tr&egrave;s forte.
+J'aurais bien pari&eacute; qu'&agrave; ce moment-l&agrave; il
+avait envie de me serrer la main.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dans huit jours, Madame,
+j'aurai votre affaire. Et nous changerons
+de sujet s'il le faut. Je r&eacute;ponds du succ&egrave;s.
+Vous ne me payerez qu'apr&egrave;s r&eacute;ussite.
+Ainsi cette photographie repr&eacute;sente la
+ma&icirc;tresse de monsieur votre mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Une belle personne, une fausse maigre.
+Et quel parfum&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je ne comprenais pas&nbsp;; je r&eacute;p&eacute;tai&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment,
+quel parfum&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il sourit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, madame, le parfum
+est essentiel pour s&eacute;duire un homme&nbsp;; car
+cela lui donne des ressouvenirs inconscients
+qui le disposent &agrave; l'action&nbsp;; le parfum &eacute;tablit
+des confusions obscures dans son esprit,
+le trouble et l'&eacute;nerve en lui rappelant ses
+plaisirs. Il faudrait t&acirc;cher de savoir aussi
+ce que monsieur votre mari a l'habitude de
+manger quand il d&icirc;ne avec cette dame. Vous
+pourriez lui servir les m&ecirc;mes plats le soir
+o&ugrave; vous le pincerez. Oh&nbsp;! nous le tenons,
+Madame, nous le tenons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je m'en allai enchant&eacute;e. J'&eacute;tais tomb&eacute;e
+l&agrave; vraiment sur un homme tr&egrave;s intelligent.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Trois jours plus tard, je vis arriver
+chez moi une grande fille brune, tr&egrave;s belle,
+avec l'air modeste et hardi en m&ecirc;me temps,
+un singulier air de rou&eacute;e. Elle fut tr&egrave;s
+convenable avec moi. Comme je ne savais
+trop qui c'&eacute;tait, je l'appelais &laquo;&nbsp;mademoiselle&nbsp;&raquo;&nbsp;;
+alors, elle me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame
+peut m'appeler Rose tout court.&nbsp;&raquo; Nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; causer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, Rose, vous savez pourquoi
+vous venez ici&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en doute, Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Fort bien, ma fille... et cela ne
+vous... ennuie pas trop&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame, c'est le huiti&egrave;me divorce
+que je fais&nbsp;; j'y suis habitu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors parfait. Vous faut-il longtemps
+pour r&eacute;ussir&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame, cela d&eacute;pend tout &agrave; fait
+du temp&eacute;rament de Monsieur. Quand j'aurai
+vu Monsieur cinq minutes en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+je pourrai r&eacute;pondre exactement &agrave;
+Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le verrez tout &agrave; l'heure, mon
+enfant. Mais je vous pr&eacute;viens qu'il n'est
+pas beau.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela ne me fait rien, Madame. J'en
+ai s&eacute;par&eacute; d&eacute;j&agrave; de tr&egrave;s laids. Mais je demanderai
+&agrave; Madame si elle s'est inform&eacute;e
+du parfum.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma bonne Rose,&nbsp;&mdash;&nbsp;la verveine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup
+cette odeur-l&agrave;&nbsp;! Madame peut-elle
+me dire aussi si la ma&icirc;tresse de Monsieur
+porte du linge de soie&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon enfant&nbsp;: de la batiste avec
+dentelles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! alors, c'est une personne
+comme il faut. Le linge de soie commence &agrave;
+devenir commun.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est tr&egrave;s vrai, ce que vous dites
+l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, Madame, je vais prendre
+mon service.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle prit son service, en effet, imm&eacute;diatement,
+comme si elle n'e&ucirc;t fait que cela
+toute sa vie.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une heure plus tard mon mari rentrait,
+Rose ne leva m&ecirc;me pas les yeux sur lui,
+mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle
+sentait d&eacute;j&agrave; la verveine &agrave; plein nez. Au
+bout de cinq minutes elle sortit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il me demanda aussit&ocirc;t&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est que cette fille-l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... ma nouvelle femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; l'avez-vous trouv&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la baronne de Grangerie qui
+me l'a donn&eacute;e, avec les meilleurs renseignements.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! elle est assez jolie&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous trouvez&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui... pour une femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'&eacute;tais ravie. Je sentais qu'il mordait
+d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le soir m&ecirc;me, Rose me disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+puis maintenant promettre &agrave; Madame que
+&ccedil;a ne durera pas plus de quinze jours.
+Monsieur est tr&egrave;s facile&nbsp;! </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous avez d&eacute;j&agrave; essay&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Madame&nbsp;; mais &ccedil;a se voit
+au premier coup d'&oelig;il. Il a d&eacute;j&agrave; envie
+de m'embrasser en passant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+moi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne vous a rien dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Madame, il m'a seulement
+demand&eacute; mon nom... pour entendre le
+son de ma voix.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s bien, ma bonne Rose. Allez
+le plus vite que vous pourrez.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Que Madame ne craigne rien. Je
+ne r&eacute;sisterai que le temps n&eacute;cessaire pour
+ne pas me d&eacute;pr&eacute;cier.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Au bout de huit jours, mon mari ne sortait
+presque plus. Je le voyais r&ocirc;der toute
+l'apr&egrave;s-midi dans la maison&nbsp;; et ce qu'il y
+avait de plus significatif dans son affaire,
+c'est qu'il ne m'emp&ecirc;chait plus de sortir.
+Et moi j'&eacute;tais dehors toute la journ&eacute;e...
+pour... pour le laisser libre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le neuvi&egrave;me jour, comme Rose me
+d&eacute;shabillait, elle me dit d'un air timide&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est fait, Madame, de ce matin.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je fus un peu surprise, un rien &eacute;mue
+m&ecirc;me, non de la chose, mais plut&ocirc;t de la
+mani&egrave;re dont elle me l'avait dite. Je balbutiai&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Et...
+et... &ccedil;a c'est bien pass&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tr&egrave;s bien, Madame. Depuis
+trois jours d&eacute;j&agrave; il me pressait, mais je ne
+voulais pas aller trop vite. Madame me
+pr&eacute;viendra du moment o&ugrave; elle d&eacute;sire le
+flagrant d&eacute;lit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma fille. Tenez&nbsp;!... prenons
+jeudi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai
+rien jusque-l&agrave; pour tenir Monsieur
+en &eacute;veil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes s&ucirc;re de ne pas manquer&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, Madame, tr&egrave;s s&ucirc;re. Je vais
+allumer Monsieur dans les grands prix, de
+fa&ccedil;on &agrave; le faire donner juste &agrave; l'heure que
+Madame voudra bien me d&eacute;signer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Prenons cinq heures, ma bonne
+Rose.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va pour cinq heures, Madame&nbsp;;
+et &agrave; quel endroit&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... dans ma chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Soit, dans la chambre de Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, ma ch&eacute;rie, tu comprends ce que
+j'ai fait. J'ai &eacute;t&eacute; chercher papa et maman
+d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le
+pr&eacute;sident, et puis M. Raplet, le juge, l'ami
+de mon mari. Je ne les ai pas pr&eacute;venus
+de ce que j'allais leur montrer. Je les ai
+fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'&agrave; la porte de ma chambre. J'ai attendu
+cinq heures, cinq heures juste. Oh&nbsp;!
+comme mon c&oelig;ur battait. J'avais fait
+monter aussi le concierge pour avoir un
+t&eacute;moin de plus&nbsp;! Et puis... et puis, au moment
+o&ugrave; la pendule commence &agrave; sonner,
+pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! ah&nbsp;! &ccedil;a y &eacute;tait en plein... en plein...
+ma ch&egrave;re... Oh&nbsp;! quelle t&ecirc;te&nbsp;!... si tu avais
+vu sa t&ecirc;te&nbsp;!... Et il s'est retourn&eacute;... l'imb&eacute;cile&nbsp;?
+Ah&nbsp;! qu'il &eacute;tait dr&ocirc;le... Je riais, je
+riais... Et papa qui s'est f&acirc;ch&eacute;, qui voulait
+battre mon mari... Et le concierge, un bon
+serviteur, qui l'aidait &agrave; se rhabiller... devant
+nous... devant nous... Il boutonnait
+ses bretelles... que c'&eacute;tait farce&nbsp;!... Quant
+&agrave; Rose, parfaite&nbsp;! absolument parfaite...
+Elle pleurait... elle pleurait tr&egrave;s bien. C'est
+une fille pr&eacute;cieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et me voici... Je suis venue tout de
+suite te raconter la chose... tout de suite.
+Je suis libre. Vive le divorce&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; danser au milieu du
+salon, tandis que la petite baronne, songeuse
+et contrari&eacute;e, murmurait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi ne m'as-tu pas invit&eacute;e &agrave;
+voir &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="CLOCHETTE"></a><br>
+<h2>CLOCHETTE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Sont-ils &eacute;tranges, ces anciens souvenirs
+qui vous hantent sans qu'on puisse se
+d&eacute;faire d'eux&nbsp;!</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; est si vieux, si vieux que je ne
+saurais comprendre comment il est rest&eacute;
+si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu
+depuis tant de choses sinistres, &eacute;mouvantes
+ou terribles, que je m'&eacute;tonne de ne
+pouvoir passer un jour, un seul jour, sans
+que la figure de la m&egrave;re Clochette ne se
+retrace devant mes yeux, telle que je la
+connus, autrefois, voil&agrave; si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une vieille couturi&egrave;re qui venait
+une fois par semaine, tous les mardis,
+raccommoder le linge chez mes parents.
+Mes parents habitaient une de ces demeures
+de campagne appel&eacute;es ch&acirc;teaux, et qui sont
+simplement d'antiques maisons &agrave; toit aigu,
+dont d&eacute;pendent quatre ou cinq fermes
+group&eacute;es autour.</p>
+
+<p>Le village, un gros village, un bourg,
+apparaissait &agrave; quelques centaines de m&egrave;tres,
+serr&eacute; autour de l'&eacute;glise, une &eacute;glise
+de briques rouges devenues noires avec le
+temps.</p>
+
+<p>Donc, tous les mardis, la m&egrave;re Clochette
+arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussit&ocirc;t
+dans la lingerie se mettre au travail.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une haute femme maigre, barbue,
+ou plut&ocirc;t poilue, car elle avait de la barbe
+sur toute la figure, une barbe surprenante,
+inattendue, pouss&eacute;e par bouquets
+invraisemblables, par touffes fris&eacute;es qui
+semblaient sem&eacute;es par un fou &agrave; travers ce
+grand visage de gendarme en jupes. Elle
+en avait sur le nez, sous le nez, autour du
+nez, sur le menton, sur les joues&nbsp;; et ses
+sourcils d'une &eacute;paisseur et d'une longueur
+extravagantes, tout gris, touffus, h&eacute;riss&eacute;s,
+avaient tout &agrave; fait l'air d'une paire de
+moustaches plac&eacute;es l&agrave; par erreur.</p>
+
+<p>Elle boitait, non pas comme boitent les
+estropi&eacute;s ordinaires, mais comme un navire
+&agrave; l'ancre. Quand elle posait sur sa
+bonne jambe son grand corps osseux et
+d&eacute;vi&eacute;, elle semblait prendre son &eacute;lan pour
+monter sur une vague monstrueuse, puis,
+tout &agrave; coup, elle plongeait comme pour
+dispara&icirc;tre dans un ab&icirc;me, elle s'enfon&ccedil;ait
+dans le sol. Sa marche &eacute;veillait bien l'id&eacute;e
+d'une temp&ecirc;te, tant elle se balan&ccedil;ait en
+m&ecirc;me temps&nbsp;; et sa t&ecirc;te toujours coiff&eacute;e
+d'un &eacute;norme bonnet blanc, dont les rubans
+lui flottaient dans le dos, semblait traverser
+l'horizon, du nord au sud et du
+sud au nord, &agrave; chacun de ses mouvements.</p>
+
+<p>J'adorais cette m&egrave;re Clochette. Aussit&ocirc;t
+lev&eacute; je montais dans la lingerie o&ugrave; je la
+trouvais install&eacute;e &agrave; coudre, une chaufferette
+sous les pieds. D&egrave;s que j'arrivais,
+elle me for&ccedil;ait &agrave; prendre cette chaufferette
+et &agrave; m'asseoir dessus pour ne pas
+m'enrhumer dans cette vaste pi&egrave;ce froide,
+plac&eacute;e sous le toit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a te tire le sang de la gorge, disait-elle.</p>
+
+<p>Elle me contait des histoires, tout en
+reprisant le linge avec ses longs doigts
+crochus, qui &eacute;taient vifs&nbsp;; ses yeux derri&egrave;re
+ses lunettes aux verres grossissants, car
+l'&acirc;ge avait affaibli sa vue, me paraissaient
+&eacute;normes, &eacute;trangement profonds, doubles.</p>
+
+<p>Elle avait, autant que je puis me rappeler
+les choses qu'elle me disait et dont
+mon c&oelig;ur d'enfant &eacute;tait remu&eacute;, une &acirc;me
+magnanime de pauvre femme. Elle voyait
+gros et simple. Elle me contait les &eacute;v&eacute;nements
+du bourg, l'histoire d'une vache
+qui s'&eacute;tait sauv&eacute;e de l'&eacute;table et qu'on avait
+retrouv&eacute;e, un matin, devant le moulin de
+Prosper Malet, regardant tourner les ailes
+de bois, ou l'histoire d'un &oelig;uf de poule
+d&eacute;couvert dans le clocher de l'&eacute;glise sans
+qu'on e&ucirc;t jamais compris quelle b&ecirc;te &eacute;tait
+venue le pondre l&agrave;, ou l'histoire du chien
+de Jean-Jean Pilas, qui avait &eacute;t&eacute; reprendre
+&agrave; dix lieues du village la culotte de son
+ma&icirc;tre vol&eacute;e par un passant tandis qu'elle
+s&eacute;chait devant la porte apr&egrave;s une course &agrave;
+la pluie. Elle me contait ces na&iuml;ves aventures
+de telle fa&ccedil;on qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames
+inoubliables, de po&egrave;mes grandioses et myst&eacute;rieux&nbsp;;
+et les contes ing&eacute;nieux invent&eacute;s
+par des po&egrave;tes et que me narrait ma m&egrave;re,
+le soir, n'avaient point cette saveur, cette
+ampleur, cette puissance des r&eacute;cits de la
+paysanne.</p>
+
+<p>Or, un mardi, comme j'avais pass&eacute; toute
+la matin&eacute;e &agrave; &eacute;couter la m&egrave;re Clochette, je
+voulus remonter pr&egrave;s d'elle, dans la journ&eacute;e,
+apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; cueillir des noisettes
+avec le domestique, au bois des Hallets,
+derri&egrave;re la ferme de Noirpr&eacute;. Je me rappelle
+tout cela aussi nettement que les
+choses d'hier.</p>
+
+<p>Or, en ouvrant la porte de la lingerie,
+j'aper&ccedil;us la vieille couturi&egrave;re &eacute;tendue sur
+le sol, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa chaise, la face par terre,
+les bras allong&eacute;s, tenant encore son
+aiguille d'une main, et de l'autre, une de
+mes chemises. Une de ses jambes, dans un
+bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait
+sous sa chaise&nbsp;; et les lunettes brillaient
+au pied de la muraille, ayant roul&eacute;
+loin d'elle.</p>
+
+<p>Je me sauvai en poussant des cris aigus.
+On accourut&nbsp;; et j'appris au bout de quelques
+minutes que la m&egrave;re Clochette &eacute;tait
+morte.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire l'&eacute;motion profonde,
+poignante, terrible, qui crispa mon c&oelig;ur
+d'enfant. Je descendis &agrave; petits pas dans le
+salon et j'allai me cacher dans un coin
+sombre, au fond d'une immense et antique
+berg&egrave;re o&ugrave; je me mis &agrave; genoux pour pleurer.
+Je restai l&agrave; longtemps sans doute,
+car la nuit vint.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entra avec une lampe,
+mais on ne me vit pas et j'entendis mon
+p&egrave;re et ma m&egrave;re causer avec le m&eacute;decin,
+dont je reconnus la voix.</p>
+
+<p>On l'avait &eacute;t&eacute; chercher bien vite et il expliquait
+les causes de l'accident. Je n'y compris
+rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et
+accepta un verre de liqueur avec un biscuit.</p>
+
+<p>Il parlait toujours&nbsp;; et ce qu'il dit alors
+me reste et me restera grav&eacute; dans l'&acirc;me
+jusqu'&agrave; ma mort&nbsp;! Je crois que je puis reproduire
+m&ecirc;me presque absolument les
+termes dont il se servit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! disait-il, la pauvre femme&nbsp;! ce
+fut ici ma premi&egrave;re cliente. Elle se cassa
+la jambe le jour de mon arriv&eacute;e et je n'avais
+pas eu le temps de me laver les mains en
+descendant de la diligence quand on vint
+me qu&eacute;rir en toute h&acirc;te, car c'&eacute;tait grave,
+tr&egrave;s grave.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle avait dix-sept ans, et c'&eacute;tait une tr&egrave;s
+belle fille, tr&egrave;s belle, tr&egrave;s belle&nbsp;! L'aurait-on
+cru&nbsp;? Quant &agrave; son histoire, je ne l'ai jamais
+dite&nbsp;; et personne hors moi et un autre qui
+n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue.
+Maintenant qu'elle est morte, je puis &ecirc;tre
+moins discret.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A cette &eacute;poque-l&agrave; venait de s'installer,
+dans le bourg, un jeune aide instituteur
+qui avait une jolie figure et une belle taille
+de sous-officier. Toutes les filles lui couraient
+apr&egrave;s, et il faisait le d&eacute;daigneux,
+ayant grand'peur d'ailleurs du ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+son sup&eacute;rieur, le p&egrave;re Grabu, qui
+n'&eacute;tait pas bien lev&eacute; tous les jours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&egrave;re Grabu employait d&eacute;j&agrave; comme
+couturi&egrave;re la belle Hortense, qui vient de
+mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard
+Clochette, apr&egrave;s son accident. L'aide instituteur
+distingua cette belle fillette, qui fut
+sans doute flatt&eacute;e d'&ecirc;tre choisie par cet
+imprenable conqu&eacute;rant&nbsp;; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier
+rendez-vous, dans le grenier de l'&eacute;cole, &agrave;
+la fin d'un jour de couture, la nuit venue.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle fit donc semblant de rentrer chez
+elle, mais au lieu de descendre l'escalier
+en sortant de chez les Grabu, elle le monta,
+et alla se cacher dans le foin, pour attendre
+son amoureux. Il l'y rejoignit bient&ocirc;t, et
+il commen&ccedil;ait &agrave; lui conter fleurette, quand
+la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau
+et le ma&icirc;tre d'&eacute;cole parut et demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faites l&agrave; haut,
+Sigisbert&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur,
+affol&eacute;, r&eacute;pondit stupidement&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;J'&eacute;tais mont&eacute; me reposer un peu sur
+les bottes, monsieur Grabu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce grenier &eacute;tait tr&egrave;s grand, tr&egrave;s vaste,
+absolument noir&nbsp;; et Sigisbert poussait vers
+le fond la jeune fille effar&eacute;e, en r&eacute;p&eacute;tant&nbsp;:
+Allez l&agrave;-bas, cachez-vous. Je vais perdre
+ma place, sauvez-vous, cachez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole entendant murmurer,
+reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes donc pas seul ici&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui, monsieur Grabu&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais non, puisque vous parlez.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous jure que oui, monsieur
+Grabu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ce que je vais savoir, reprit le
+vieux&nbsp;; et fermant la porte &agrave; double tour,
+il descendit chercher une chandelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors le jeune homme, un l&acirc;che comme
+on en trouve souvent, perdit la t&ecirc;te et il
+r&eacute;p&eacute;tait, para&icirc;t-il, devenu furieux tout &agrave;
+coup&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais cachez-vous, qu'il ne vous
+trouve pas. Vous allez me mettre sans pain
+pour toute ma vie. Vous allez briser ma
+carri&egrave;re... Cachez-vous donc&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On entendait la clef qui tournait de
+nouveau dans la serrure.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Hortense courut &agrave; la lucarne qui donnait
+sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et r&eacute;solue&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous viendrez me ramasser quand il
+sera parti, dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et elle sauta.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&egrave;re Grabu ne trouva personne et
+redescendit, fort surpris.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert
+entrait, chez moi et me contait son aventure.
+La jeune fille &eacute;tait rest&eacute;e au pied du
+mur incapable de se lever, &eacute;tant tomb&eacute;e
+de deux &eacute;tages. J'allai la chercher avec
+lui. Il pleuvait &agrave; verse, et j'apportai chez
+moi cette malheureuse dont la jambe droite
+&eacute;tait bris&eacute;e &agrave; trois places, et dont les os
+avaient crev&eacute; les chairs. Elle ne se plaignait
+pas et disait seulement avec une
+admirable r&eacute;signation. &laquo;&nbsp;Je suis punie,
+bien punie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je fis venir du secours et les parents de
+l'ouvri&egrave;re, &agrave; qui je contai la fable d'une
+voiture emport&eacute;e qui l'avait renvers&eacute;e et
+estropi&eacute;e devant ma porte.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On me crut, et la gendarmerie chercha
+en vain, pendant un mois, l'auteur de cet
+accident.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave;&nbsp;! Et je dis que cette femme fut
+une h&eacute;ro&iuml;ne, de la race de celles qui accomplissent
+les plus belles actions historiques.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut l&agrave; son seul amour. Elle est morte
+vierge. C'est une martyre, une grande &acirc;me,
+une D&eacute;vou&eacute;e sublime&nbsp;! Et si je ne l'admirais
+pas absolument je ne vous aurais pas
+cont&eacute; cette histoire, que je n'ai jamais
+voulu dire &agrave; personne pendant sa vie, vous
+comprenez pourquoi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin s'&eacute;tait tu. Maman pleurait.
+Papa pronon&ccedil;a quelques mots que je ne
+saisis pas bien&nbsp;; puis ils s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Et je restai &agrave; genoux sur ma berg&egrave;re,
+sanglotant, pendant que j'entendais un
+bruit &eacute;trange de pas lourds et de heurts
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>On emportait le corps de Clochette.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_MARQUIS"></a><br>
+<h2>LE MARQUIS DE FUMEROL</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Roger de Tourneville, au milieu du
+cercle de ses amis, parlait, &agrave; cheval sur
+une chaise, il tenait un cigare &agrave; la main,
+et, de temps en temps aspirait et soufflait
+un petit nuage de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>... Nous &eacute;tions &agrave; table quand on apporta
+une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez
+bien papa qui croit faire l'int&eacute;rim du Roy,
+en France. Moi, je l'appelle don Quichotte
+parce qu'il s'est battu pendant douze ans
+contre le moulin &agrave; vent de la R&eacute;publique
+sans bien savoir si c'&eacute;tait au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orl&eacute;ans.
+Aujourd'hui il tient la lance au nom des
+Orl&eacute;ans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux.
+Dans tous les cas, papa se croit le premier
+gentilhomme de France, le plus connu, le
+plus influent, le chef du parti&nbsp;; et comme
+il est s&eacute;nateur inamovible il consid&egrave;re les
+Rois des environs comme ayant des tr&ocirc;nes
+peu s&ucirc;rs.</p>
+
+<p>Quant &agrave; maman, c'est l'&acirc;me de papa,
+c'est l'&acirc;me de la royaut&eacute; et de la religion,
+le bras droit de Dieu sur terre, et le fl&eacute;au
+des mal-pensants.</p>
+
+<p>Donc on apporta une lettre pendant que
+nous &eacute;tions &agrave; table. Papa l'ouvrit, la lut&nbsp;;
+puis il regarda maman et lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ton
+fr&egrave;re est &agrave; l'article de la mort.&nbsp;&raquo; Maman
+p&acirc;lit. Presque jamais on ne parlait de mon
+oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais
+pas du tout. Je savais seulement
+par la voix publique qu'il avait men&eacute; et
+menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mang&eacute; sa fortune avec un nombre
+incalculable de femmes, il n'avait conserv&eacute;
+que deux ma&icirc;tresses, avec lesquelles il
+vivait dans un petit appartement, rue des
+Martyrs.</p>
+
+<p>Ancien pair de France, ancien colonel
+de cavalerie, il ne croyait, disait-on,
+ni &agrave; Dieu ni &agrave; diable. Doutant donc de
+la vie future, il avait abus&eacute;, de toutes les
+fa&ccedil;ons, de la vie pr&eacute;sente&nbsp;; et il &eacute;tait
+devenu la plaie vive du c&oelig;ur de maman.</p>
+
+<p>Elle dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Donnez-moi cette lettre,
+Paul.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle eut fini de la lire, je la demandai
+&agrave; mon tour. La voici&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le comte, je croi devoir
+vou faire asavoir que votre b&ocirc;fr&egrave;re le marqui
+de Fumerold, va mourir. Peut &ecirc;tre
+voudr&eacute; vous prendre des disposition, et ne
+pas oubli&eacute; que je vous ai pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Votre servante,</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M&Eacute;LANI.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Papa murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il faut aviser. Dans
+ma situation, je dois veiller sur les derniers
+moments de votre fr&egrave;re.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Maman reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais faire chercher
+l'abb&eacute; Poivron et lui demander conseil.
+Puis j'irai trouver mon fr&egrave;re avec l'abb&eacute; et
+Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut
+pas vous compromettre. Une femme peut
+faire et doit faire ces choses-l&agrave;. Mais pour
+un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait
+beau jeu &agrave; se servir contre vous de la plus
+louable de vos actions.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, dit mon p&egrave;re.
+Faites suivant votre inspiration, ma ch&egrave;re
+amie.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, l'abb&eacute; Poivron
+entrait dans le salon, et la situation
+fut expos&eacute;e, analys&eacute;e, discut&eacute;e sous toutes
+ses faces.</p>
+
+<p>Si le marquis de Fumerol, un des
+grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assur&eacute;ment
+serait terrible pour la noblesse en g&eacute;n&eacute;ral
+et pour le comte de Tourneville en particulier.
+Les libre-penseurs triompheraient.
+Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois&nbsp;; le nom de ma
+m&egrave;re serait tra&icirc;n&eacute; dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes&nbsp;; celui de
+mon p&egrave;re &eacute;clabouss&eacute;. Il &eacute;tait impossible
+qu'une pareille chose arriv&acirc;t.</p>
+
+<p>Donc une croisade fut imm&eacute;diatement
+d&eacute;cid&eacute;e qui serait conduite par l'abb&eacute; Poivron,
+petit pr&ecirc;tre gras et propre, vaguement
+parfum&eacute;, un vrai vicaire de grande
+&eacute;glise dans un quartier noble et riche.</p>
+
+<p>Un landau fut attel&eacute; et nous voici partis
+tous trois, maman, le cur&eacute; et moi, pour
+administrer mon oncle.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; qu'on verrait d'abord
+Mme M&eacute;lanie, auteur de la lettre et qui devait
+&ecirc;tre la concierge ou la servante de mon
+oncle.</p>
+
+<p>Je descendis en &eacute;claireur devant une
+maison &agrave; sept &eacute;tages et j'entrai dans un
+couloir sombre o&ugrave; j'eus beaucoup de mal &agrave;
+d&eacute;couvrir le trou obscur du portier. Cet
+homme me toisa avec m&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Je demandai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame M&eacute;lanie, s'il
+vous pla&icirc;t&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Connais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, j'ai re&ccedil;u une lettre d'elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est possible, mais connais pas. C'est
+quelque entretenue que vous demandez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, une bonne, probablement. Elle
+m'a &eacute;crit pour une place.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une bonne&nbsp;?... Une bonne&nbsp;?... P't-&ecirc;tre
+la celle au marquis. Allez voir, cinti&egrave;me &agrave;
+gauche.</p>
+
+<p>Du moment que je ne demandais pas
+une entretenue, il &eacute;tait devenu plus aimable
+et il vint jusqu'au couloir. C'&eacute;tait un grand
+maigre avec des favoris blancs, un air
+bedeau et des gestes majestueux.</p>
+
+<p>Je grimpai en courant un long lima&ccedil;on
+poisseux d'escalier dont je n'osais toucher
+la rampe et je frappai trois coups discrets,
+&agrave; la porte de gauche du cinqui&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>Elle s'ouvrit aussit&ocirc;t&nbsp;; et une femme malpropre,
+&eacute;norme, se trouva devant moi
+barrant l'entr&eacute;e de ses bras ouverts qui
+s'appuyaient aux deux portants.</p>
+
+<p>Elle grogna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Qu'est-ce que vous demandez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes madame M&eacute;lanie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis le vicomte de Tourneville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah bon&nbsp;! Entrez.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que... maman est en bas avec
+un pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah bon... Allez les chercher. Mais
+prenez garde au portier.</p>
+
+<p>Je descendis et je remontai avec maman
+que suivait l'abb&eacute;. Il me sembla que j'entendais
+d'autres pas derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes dans la cuisine,
+M&eacute;lanie nous offrit des chaises et nous
+nous ass&icirc;mes tous les quatre pour d&eacute;lib&eacute;rer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est bien bas&nbsp;? demanda maman.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah oui, madame, il n'en a pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce qu'il semble dispos&eacute; &agrave; recevoir
+la visite d'un pr&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... je ne crois pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puis-je le voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... oui... madame... seulement...
+seulement... ces demoiselles sont aupr&egrave;s de
+lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelles demoiselles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... mais... ses bonnes amies donc.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;!</p>
+
+<p>Maman &eacute;tait devenue toute rouge.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Poivron avait baiss&eacute; les yeux.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait &agrave; m'amuser et je dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si j'entrais le premier&nbsp;? Je verrai
+comment il me recevra et je pourrai peut-&ecirc;tre
+pr&eacute;parer son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Maman, qui n'y entendait pas malice,
+r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>Mais une porte s'ouvrit quelque part et
+une voix, une voix de femme cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&eacute;lanie&nbsp;!</p>
+
+<p>La grosse bonne s'&eacute;lan&ccedil;a, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'omelette, bien vite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans une minute, mamzelle.</p>
+
+<p>Et revenant vers nous, elle expliqua cet
+appel&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est une omelette au fromage qu'elles
+m'ont command&eacute;e pour deux heures comme
+collation.</p>
+
+<p>Et tout de suite elle cassa les &oelig;ufs dans
+un saladier et se mit &agrave; les battre avec
+ardeur.</p>
+
+<p>Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la
+sonnette afin d'annoncer mon arriv&eacute;e officielle.</p>
+
+<p>M&eacute;lanie m'ouvrit, me fit asseoir dans
+une antichambre, alla dire &agrave; mon oncle
+que j'&eacute;tais l&agrave;, puis revint me prier d'entrer.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; se cacha derri&egrave;re la porte pour
+para&icirc;tre au premier signe.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, je fus surpris en voyant
+mon oncle. Il &eacute;tait tr&egrave;s beau, tr&egrave;s solennel,
+tr&egrave;s chic, ce vieux viveur.</p>
+
+<p>Assis, presque couch&eacute; dans un grand
+fauteuil, les jambes envelopp&eacute;es d'une
+couverture, les mains, de longues mains
+p&acirc;les, pendantes sur les bras du si&egrave;ge, il
+attendait la mort avec une dignit&eacute; biblique.
+Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine,
+et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.</p>
+
+<p>Debout, derri&egrave;re son fauteuil, comme
+pour le d&eacute;fendre contre moi, deux jeunes
+femmes, deux grasses petites femmes, me
+regardaient avec des yeux hardis de filles.
+En jupe et en peignoir, bras nus, avec des
+cheveux noirs &agrave; la diable sur la nuque,
+chauss&eacute;es de savates orientales &agrave; broderies
+d'or qui montraient les chevilles et les bas
+de soie, elles avaient l'air, aupr&egrave;s de ce
+moribond, des figures immorales d'une
+peinture symbolique. Entre le fauteuil et
+le lit, une petite table portant une nappe,
+deux assiettes, deux verres, deux fourchettes
+et deux couteaux, attendait l'omelette
+au fromage command&eacute;e tout &agrave; l'heure
+&agrave; M&eacute;lanie.</p>
+
+<p>Mon oncle dit d'une voix faible, essouffl&eacute;e,
+mais nette&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, mon enfant. Il est tard
+pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.</p>
+
+<p>Je balbutiai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon oncle, ce n'est pas
+ma faute...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Non. Je le sais. C'est la
+faute de ton p&egrave;re et de ta m&egrave;re plus que
+la tienne... Comment vont-ils&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas mal, je vous remercie. Quand
+ils ont appris que vous &eacute;tiez malade, ils
+m'ont envoy&eacute; prendre de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Pourquoi ne sont-ils pas venus
+eux-m&ecirc;mes&nbsp;?</p>
+
+<p>Je levai les yeux sur les deux filles, et
+je dis doucement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ce n'est pas de leur
+faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais
+il serait difficile pour mon p&egrave;re, et impossible
+pour ma m&egrave;re d'entrer ici...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard ne r&eacute;pondit rien, mais souleva
+sa main vers la mienne. Je pris cette
+main p&acirc;le et froide et je la gardai.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit&nbsp;: M&eacute;lanie entra avec
+l'omelette et la posa sur la table. Les deux
+femmes aussit&ocirc;t s'assirent devant leurs
+assiettes et se mirent &agrave; manger sans d&eacute;tourner
+les yeux de moi.</p>
+
+<p>Je dis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon oncle, ce serait une
+grande joie pour ma m&egrave;re de vous embrasser.&nbsp;&raquo; </p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Moi aussi... je voudrais...&nbsp;&raquo;
+Il se tut. Je ne trouvais rien &agrave;
+lui proposer, et on n'entendait plus que le
+bruit des fourchettes sur la porcelaine et
+ce vague mouvement des bouches qui m&acirc;chent.</p>
+
+<p>Or l'abb&eacute;, qui &eacute;coutait derri&egrave;re la
+porte, voyant notre embarras et croyant la
+partie gagn&eacute;e, jugea le moment venu d'intervenir,
+et il se montra.</p>
+
+<p>Mon oncle fut tellement stup&eacute;fait de
+cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile&nbsp;; puis il ouvrit la bouche comme
+s'il voulait avaler le pr&ecirc;tre&nbsp;; puis il cria
+d'une voix forte, profonde, furieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que venez-vous faire ici&nbsp;?</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, accoutum&eacute; aux situations difficiles,
+avan&ccedil;ait toujours, murmurant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens au nom de votre s&oelig;ur, monsieur
+le marquis&nbsp;; c'est elle qui m'envoie...
+Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...</p>
+
+<p>Mais le marquis n'&eacute;coutait pas. Levant
+une main il indiquait la porte d'un geste
+tragique et superbe, et il disait exasp&eacute;r&eacute;,
+haletant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs
+d'&acirc;mes... Sortez d'ici, violeurs de consciences...
+Sortez d'ici, crocheteurs de
+portes des moribonds&nbsp;!</p>
+
+<p>Et l'abb&eacute; reculait, et moi aussi, je reculais
+vers la porte, battant en retraite avec
+mon clerg&eacute;&nbsp;; et, veng&eacute;es, les deux petites
+femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es, laissant leur omelette
+&agrave; demi mang&eacute;e, et elles s'&eacute;taient
+plac&eacute;es des deux c&ocirc;t&eacute;s du fauteuil de mon
+oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le prot&eacute;ger contre les
+entreprises criminelles de la Famille et de
+la Religion.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; et moi nous rejoign&icirc;mes maman
+dans la cuisine. Et M&eacute;lanie de nouveau
+nous offrit des chaises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que &ccedil;a n'irait pas tout
+seul, disait-elle. Il faut trouver autre
+chose, autrement il nous &eacute;chappera.</p>
+
+<p>Et on recommen&ccedil;a &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer. Maman
+avait un avis&nbsp;; l'abb&eacute; en soutenait un autre.
+J'en apportais un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Nous discutions &agrave; voix basse depuis une
+demi-heure peut-&ecirc;tre quand un grand
+bruit de meubles remu&eacute;s et des cris pouss&eacute;s
+par mon oncle, plus v&eacute;h&eacute;ments et plus
+terribles encore que les premiers, nous
+firent nous dresser tous les quatre.</p>
+
+<p>Nous entendions &agrave; travers les portes et
+les cloisons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dehors... dehors... manants...
+cuistres... dehors gredins... dehors...
+dehors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>M&eacute;lanie se pr&eacute;cipita, puis revint aussit&ocirc;t
+m'appeler &agrave; l'aide. J'accourus. En face
+de mon oncle soulev&eacute; par la col&egrave;re, presque
+debout et vocif&eacute;rant, deux hommes,
+l'un derri&egrave;re l'autre, semblaient attendre
+qu'il f&ucirc;t mort de fureur.</p>
+
+<p>A sa longue redingote ridicule, &agrave; ses
+longs souliers anglais, &agrave; son air d'instituteur
+sans place, &agrave; son col droit et &agrave; sa cravate
+blanche, &agrave; ses cheveux plats, &agrave; sa
+figure humble de faux pr&ecirc;tre d'une religion
+b&acirc;tarde, je reconnus aussit&ocirc;t le premier
+pour un pasteur protestant.</p>
+
+<p>Le second &eacute;tait le concierge de la maison
+qui, appartenant au culte r&eacute;form&eacute;,
+nous avait suivis, avait vu notre d&eacute;faite,
+et avait couru chercher son pr&ecirc;tre &agrave; lui,
+dans l'espoir d'un meilleur sort.</p>
+
+<p>Mon oncle semblait fou de rage&nbsp;! Si la
+vue du pr&ecirc;tre catholique, du pr&ecirc;tre de ses
+anc&ecirc;tres, avait irrit&eacute; le marquis de Fumerol
+devenu libre-penseur, l'aspect du ministre
+de son portier le mettait tout &agrave; fait
+hors de lui.</p>
+
+<p>Je saisis par les bras les deux hommes
+et je les jetai dehors si brusquement qu'ils
+s'embrass&egrave;rent avec violence deux fois de
+suite, au passage des deux portes qui conduisaient
+&agrave; l'escalier.</p>
+
+<p>Puis je disparus &agrave; mon tour et je rentrai
+dans la cuisine, notre quartier g&eacute;n&eacute;ral,
+afin de prendre conseil de ma m&egrave;re
+et de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Mais M&eacute;lanie, effar&eacute;e, rentra en g&eacute;missant.
+&laquo;&nbsp;Il meurt... il meurt... venez vite...
+il meurt...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re s'&eacute;lan&ccedil;a. Mon oncle &eacute;tait
+tomb&eacute; par terre, tout au long sur le parquet,
+et il ne remuait plus. Je crois bien
+qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mort.</p>
+
+<p>Maman fut superbe &agrave; cet instant-l&agrave;&nbsp;!
+Elle marcha droit sur les deux filles agenouill&eacute;es
+aupr&egrave;s du corps et qui cherchaient
+&agrave; le soulever. Et leur montrant la
+porte avec une autorit&eacute;, une dignit&eacute;, une
+majest&eacute; irr&eacute;sistibles, elle pronon&ccedil;a&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &agrave; vous de sortir, maintenant.</p>
+
+<p>Et elles sortirent, sans protester, sans
+dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais
+&agrave; les expulser avec la m&ecirc;me vivacit&eacute;
+que le pasteur et le concierge.</p>
+
+<p>Alors l'abb&eacute; Poivron administra mon
+oncle avec toutes les pri&egrave;res d'usage et
+lui remit ses p&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Maman sanglotait, prostern&eacute;e pr&egrave;s de
+son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il m'a reconnue. Il m'a serr&eacute; la main.
+Je suis s&ucirc;r qu'il m'a reconnue&nbsp;!!&nbsp;!... et
+qu'il m'a remerci&eacute;e&nbsp;! oh, mon Dieu&nbsp;! quelle
+joie&nbsp;!</p>
+
+<p>Pauvre maman&nbsp;! Si elle avait compris ou
+devin&eacute; &agrave; qui et &agrave; quoi ce remerciement-l&agrave;
+devait s'adresser&nbsp;!</p>
+
+<p>On coucha l'oncle sur son lit. Il &eacute;tait
+bien mort cette fois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Madame, dit M&eacute;lanie, nous n'avons
+pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge
+appartient &agrave; ces demoiselles.</p>
+
+<p>Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient
+point fini de manger, et j'avais, en
+m&ecirc;me temps, envie de pleurer et de rire.
+Il y a de dr&ocirc;les d'instants et de dr&ocirc;les de
+sensations, parfois, dans la vie&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Or, nous avons fait &agrave; mon oncle des
+fun&eacute;railles magnifiques, avec cinq discours
+sur la tombe. Le s&eacute;nateur baron de
+Croisselles a prouv&eacute;, en termes admirables,
+que Dieu toujours rentre victorieux
+dans les &acirc;mes de race un instant &eacute;gar&eacute;es.
+Tous les membres du parti royaliste et
+catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme
+de triomphateurs, en parlant
+de cette belle mort apr&egrave;s cette vie un peu
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le vicomte Roger s'&eacute;tait tu. On riait
+autour de lui. Quelqu'un dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bah&nbsp;! c'est
+l&agrave; l'histoire de toutes les conversions <i>in
+extremis.</i>&nbsp;&raquo;</p>
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_SIGNE"></a><br>
+<h2>LE SIGNE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>La petite marquise de Rennedon dormait
+encore, dans sa chambre close et
+parfum&eacute;e, dans son grand lit doux et bas,
+dans ses draps de batiste l&eacute;g&egrave;re, fine
+comme une dentelle, caressants comme
+un baiser&nbsp;; elle dormait seule, tranquille,
+de l'heureux et profond sommeil des divorc&eacute;es.</p>
+
+<p>Des voix la r&eacute;veill&egrave;rent qui parlaient
+vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut
+son amie ch&egrave;re, la petite baronne
+de Grangerie, se disputant pour entrer avec
+la femme de chambre qui d&eacute;fendait la
+porte de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Alors la petite marquise se leva, tira les
+verrous, tourna la serrure, souleva la porti&egrave;re
+et montra sa t&ecirc;te, rien que sa t&ecirc;te
+blonde, cach&eacute;e sous un nuage de cheveux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as, dit-elle, &agrave; venir
+si t&ocirc;t&nbsp;? Il n'est pas encore neuf heures.</p>
+
+<p>La petite baronne, tr&egrave;s p&acirc;le, nerveuse,
+fi&eacute;vreuse, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut que je te parle. Il m'arrive
+une chose horrible.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entre, ma ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>Elle entra, elles s'embrass&egrave;rent&nbsp;; et la
+petite marquise se recoucha pendant que
+la femme de chambre ouvrait les fen&ecirc;tres,
+donnait de l'air et du jour. Puis,
+quand la domestique fut partie, Mme de
+Rennedon reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allons, raconte.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Grangerie se mit &agrave; pleurer, versant
+ces jolies larmes claires qui rendent
+plus charmantes les femmes, et elle balbutiait
+sans s'essuyer les yeux, pour ne
+point les rougir&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh, ma ch&egrave;re, c'est
+abominable, abominable, ce qui m'arrive.
+Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute&nbsp;; tu entends, pas une minute. Tiens,
+t&acirc;te mon c&oelig;ur, comme il bat.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et, prenant la main de son amie, elle la
+posa sur sa poitrine, sur cette ronde et
+ferme enveloppe du c&oelig;ur des femmes, qui
+suffit souvent aux hommes et les emp&ecirc;che
+de rien chercher dessous. Son c&oelig;ur battait
+fort, en effet.</p>
+
+<p>Elle continua&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&Ccedil;a m'est arriv&eacute; hier dans la journ&eacute;e...
+vers quatre heures... ou quatre heures et
+demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais
+bien mon appartement, tu sais que mon
+petit salon, celui o&ugrave; je me tiens toujours,
+donne sur la rue Saint-Lazare, au premier&nbsp;;
+et que j'ai la manie de me mettre &agrave;
+la fen&ecirc;tre pour regarder passer les gens.
+C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant,
+si vivant... Enfin, j'aime &ccedil;a&nbsp;! Donc
+hier, j'&eacute;tais assise sur la chaise basse que
+je me suis fait installer dans l'embrasure
+de ma fen&ecirc;tre&nbsp;; elle &eacute;tait ouverte, cette
+fen&ecirc;tre, et je ne pensais &agrave; rien&nbsp;; je respirais
+l'air bleu. Tu te rappelles comme il
+faisait beau, hier&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tout &agrave; coup je remarque que, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la rue, il y a aussi une femme &agrave; la
+fen&ecirc;tre, une femme en rouge&nbsp;; moi j'&eacute;tais
+en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve.
+Je ne la connaissais pas cette femme, une
+nouvelle locataire, install&eacute;e depuis un
+mois&nbsp;; et comme il pleut depuis un mois,
+je ne l'avais point vue encore. Mais je
+m'aper&ccedil;us tout de suite que c'&eacute;tait une vilaine
+fille. D'abord je fus tr&egrave;s d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e et
+tr&egrave;s choqu&eacute;e qu'elle f&ucirc;t &agrave; la fen&ecirc;tre comme
+moi&nbsp;; et puis, peu &agrave; peu, &ccedil;a m'amusa de
+l'examiner. Elle &eacute;tait accoud&eacute;e, et elle
+guettait les hommes, et les hommes aussi
+la regardaient, tous ou presque tous. On
+aurait dit qu'ils &eacute;taient pr&eacute;venus par quelque
+chose en approchant de la maison, qu'ils
+la flairaient comme les chiens flairent le
+gibier, car ils levaient soudain la t&ecirc;te et
+&eacute;changeaient bien vite un regard avec elle,
+un regard de franc-ma&ccedil;on. Le sien disait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Voulez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le leur r&eacute;pondait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pas le temps&nbsp;&raquo;,
+ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une autre fois&nbsp;&raquo;, ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pas
+le sou&nbsp;&raquo;, ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Veux-tu te cacher,
+mis&eacute;rable&nbsp;!&nbsp;&raquo; C'&eacute;taient les yeux des p&egrave;res
+de famille qui disaient cette derni&egrave;re
+phrase.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tu ne te figures pas comme c'&eacute;tait dr&ocirc;le
+de la voir faire son man&egrave;ge ou plut&ocirc;t son
+m&eacute;tier.&nbsp;&raquo; </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quelquefois elle fermait brusquement
+la fen&ecirc;tre et je voyais un monsieur tourner
+sous la porte. Elle l'avait pris, celui-l&agrave;,
+comme un p&ecirc;cheur &agrave; la ligne prend un
+goujon. Alors je commen&ccedil;ais &agrave; regarder
+ma montre. Ils restaient de douze &agrave; vingt
+minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, &agrave; la fin, cette araign&eacute;e. Et
+puis elle n'&eacute;tait pas laide, cette fille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me demandais&nbsp;: Comment fait-elle
+pour se faire comprendre si bien, si vite,
+compl&egrave;tement. Ajoute-t-elle &agrave; son regard
+un signe de t&ecirc;te ou un mouvement de main&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et je pris ma lunette de th&eacute;&acirc;tre pour
+me rendre compte de son proc&eacute;d&eacute;. Oh&nbsp;! il
+&eacute;tait bien simple&nbsp;: un coup d'&oelig;il d'abord,
+puis un sourire, puis un tout petit geste de
+t&ecirc;te qui voulait dire &laquo;&nbsp;Montez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo; Mais
+si l&eacute;ger, si vague, si discret, qu'il fallait
+vraiment beaucoup de chic pour le r&eacute;ussir
+comme elle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et je me demandais&nbsp;: Est-ce que je
+pourrais le faire aussi bien, ce petit coup
+de bas en haut, hardi et gentil&nbsp;; car il &eacute;tait
+tr&egrave;s gentil, son geste. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma
+ch&egrave;re, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup
+mieux&nbsp;! J'&eacute;tais enchant&eacute;e&nbsp;; et je revins me
+mettre &agrave; la fen&ecirc;tre. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle ne prenait plus personne, &agrave; pr&eacute;sent,
+la pauvre fille, plus personne. Vraiment
+elle n'avait pas de chance. Comme &ccedil;a
+doit &ecirc;tre terrible tout de m&ecirc;me de gagner
+son pain de cette fa&ccedil;on-l&agrave;, terrible et amusant
+quelquefois, car enfin il y en a qui ne
+sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre
+dans la rue. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant ils passaient tous sur mon
+trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil
+avait tourn&eacute;. Ils arrivaient les uns derri&egrave;re
+les autres, des jeunes, des vieux, des
+noirs, des blonds, des gris, des blancs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'en voyais de tr&egrave;s gentils, mais tr&egrave;s
+gentils, ma ch&egrave;re, bien mieux que mon
+mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque
+tu es divorc&eacute;e. Maintenant tu peux
+choisir. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me disais&nbsp;: Si je leur faisais le signe,
+est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi
+qui suis une honn&ecirc;te femme&nbsp;? Et voil&agrave; que
+je suis prise d'une envie folle de le leur
+faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie &eacute;pouvantable,
+tu sais, de ces envies... auxquelles
+on ne peut pas r&eacute;sister&nbsp;! J'en ai
+quelquefois comme &ccedil;a, moi. Est-ce b&ecirc;te,
+dis, ces choses-l&agrave;&nbsp;! Je crois que nous avons
+des &acirc;mes de singes, nous autres femmes.
+On m'a affirm&eacute; du reste (c'est un m&eacute;decin
+qui m'a dit &ccedil;a) que le cerveau du singe
+ressemblait beaucoup au n&ocirc;tre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un.
+Nous imitons nos maris, quand nous les
+aimons, dans le premier mois des noces,
+et puis nos amants ensuite, nos amies, nos
+confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons
+leurs mani&egrave;res de penser, leurs mani&egrave;res
+de dire, leurs mots, leurs gestes,
+tout. C'est stupide. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin, moi quand je suis trop tent&eacute;e de
+faire une chose, je la fais toujours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me dis donc&nbsp;: Voyons, je vais essayer
+sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver&nbsp;? Rien&nbsp;! Nous
+&eacute;changerons un sourire, et voil&agrave; tout, et
+je ne le reverrai jamais&nbsp;; et si je le vois il
+ne me reconna&icirc;tra pas&nbsp;; et s'il me reconna&icirc;t
+je nierai, parbleu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je commence donc &agrave; choisir. J'en voulais
+un qui f&ucirc;t bien, tr&egrave;s bien. Tout &agrave; coup
+je vois venir un grand blond, tr&egrave;s joli gar&ccedil;on.
+J'aime les blonds, tu sais.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je le regarde. Il me regarde. Je souris,
+il sourit&nbsp;; je fais le geste&nbsp;; oh&nbsp;! &agrave; peine, &agrave;
+peine&nbsp;; il r&eacute;pond &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo; de la t&ecirc;te et le
+voil&agrave; qui entre, ma ch&eacute;rie&nbsp;! Il entre par la
+grande porte de la maison.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tu ne te figures pas ce qui s'est pass&eacute;
+en moi &agrave; ce moment-l&agrave;&nbsp;! J'ai cru que j'allais
+devenir folle. Oh&nbsp;! quelle peur&nbsp;! Songe,
+il allait parler aux domestiques&nbsp;! A Joseph
+qui est tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; mon mari&nbsp;! Joseph
+aurait cru certainement que je connaissais
+ce monsieur depuis longtemps.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que faire&nbsp;? dis&nbsp;? Que faire&nbsp;? Et il allait
+sonner, tout &agrave; l'heure, dans une seconde,
+Que faire, dis&nbsp;? J'ai pens&eacute; que le mieux
+&eacute;tait de courir &agrave; sa rencontre, de lui dire
+qu'il se trompait, de le supplier de s'en
+aller. Il aurait piti&eacute; d'une femme, d'une
+pauvre femme&nbsp;! Je me pr&eacute;cipite donc &agrave; la
+porte et je l'ouvre juste au moment o&ugrave; il
+posait la main sur le timbre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je balbutiai, tout &agrave; fait folle&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez-vous-en,
+Monsieur, allez-vous-en, vous
+vous trompez, je suis une honn&ecirc;te femme,
+une femme mari&eacute;e. C'est une erreur, une
+affreuse erreur&nbsp;; je vous ai pris pour un de
+mes amis &agrave; qui vous ressemblez beaucoup.
+Ayez piti&eacute; de moi, Monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; qu'il se met &agrave; rire, ma ch&egrave;re, et
+il r&eacute;pond&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bonjour, ma chatte. Tu sais,
+je la connais, ton histoire. Tu es mari&eacute;e,
+c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras.
+Allons montre-moi la route.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et il me pousse&nbsp;; il referme la porte, et
+comme je demeurais, &eacute;pouvant&eacute;e, en face
+de lui, il m'embrasse, me prend par la
+taille et me fait rentrer dans le salon qui
+&eacute;tait rest&eacute; ouvert.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, il se met &agrave; regarder tout comme
+un commissaire-priseur&nbsp;; et il reprend&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tr&egrave;s
+chic. Faut que tu sois rudement dans la
+d&egrave;che en ce moment-ci pour faire la fen&ecirc;tre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, moi, je recommence &agrave; le supplier&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur, allez-vous-en&nbsp;!
+allez-vous-en&nbsp;! Mon mari va rentrer&nbsp;! Il
+va rentrer dans un instant, c'est son
+heure&nbsp;! Je vous jure que vous vous trompez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et il me r&eacute;pond tranquillement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allons,
+ma belle, assez de mani&egrave;res comme
+&ccedil;a. Si ton mari rentre, je lui donnerai
+cent sous pour aller prendre quelque chose
+en face.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comme il aper&ccedil;oit sur la chemin&eacute;e la
+photographie de Raoul, il me demande&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &ccedil;a, ton... ton mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a l'air d'un joli mufle. Et &ccedil;a,
+qu'est-ce que c'est&nbsp;? Une de tes amies&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'&eacute;tait ta photographie, ma ch&egrave;re, tu
+sais celle en toilette de bal. Je ne savais
+plus ce que disais, je balbutiai&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui c'est une de mes amies.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est tr&egrave;s gentille. Tu me la feras
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; la pendule qui se met &agrave; sonner
+cinq heures&nbsp;; et Raoul rentre tous les jours
+&agrave; cinq heures et demie&nbsp;! S'il revenait avant
+que l'autre f&ucirc;t parti, songe donc&nbsp;! Alors...
+alors... j'ai perdu la t&ecirc;te... tout &agrave; fait...
+j'ai pens&eacute;... j'ai pens&eacute;... que... que le
+mieux... &eacute;tait de... de... de... me d&eacute;barrasser
+de cet homme le... le plus vite possible...
+Plus t&ocirc;t ce serait fini... tu comprends...
+et... et voil&agrave;... voil&agrave;... puisqu'il
+le fallait... et il le fallait, ma ch&egrave;re... il ne
+serait pas parti sans &ccedil;a... Donc j'ai...
+j'ai... j'ai mis le verrou &agrave; la porte du salon...
+Voil&agrave;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La petite marquise de Rennedon s'&eacute;tait
+mise &agrave; rire, mais &agrave; rire follement, la t&ecirc;te
+dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.</p>
+
+<p>Quand elle se fut un peu calm&eacute;e, elle
+demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et... et... il &eacute;tait joli gar&ccedil;on...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu te plains&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... mais... vois-tu, ma ch&egrave;re,
+c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain...
+&agrave; la m&ecirc;me heure... et j'ai... j'ai
+une peur atroce... Tu n'as pas id&eacute;e
+comme il est tenace... et volontaire... Que
+faire... dis... que faire&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite marquise s'assit dans son lit
+pour r&eacute;fl&eacute;chir&nbsp;; puis elle d&eacute;clara brusquement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fais-le arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>La petite baronne fut stup&eacute;faite. Elle
+balbutia&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;? Tu dis&nbsp;? A quoi penses-tu&nbsp;?
+Le faire arr&ecirc;ter&nbsp;? Sous quel pr&eacute;texte&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! c'est bien simple. Tu vas aller
+chez le commissaire&nbsp;; tu lui diras qu'un
+monsieur te suit depuis trois mois&nbsp;; qu'il a
+eu l'insolence de monter chez toi hier&nbsp;;
+qu'il t'a menac&eacute;e d'une nouvelle visite pour
+demain, et que tu demandes protection &agrave;
+la loi. On te donnera deux agents qui l'arr&ecirc;teront.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, ma ch&egrave;re, s'il raconte...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais on ne le croira pas, sotte, du
+moment que tu auras bien arrang&eacute; ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi,
+qui es une femme du monde irr&eacute;prochable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut oser, ma ch&egrave;re, ou bien tu es
+perdue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe qu'il va... qu'il va m'insulter...
+quand on l'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, tu auras des t&eacute;moins et tu
+le feras condamner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Condamner &agrave; quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A des dommages. Dans ce cas, il faut
+&ecirc;tre impitoyable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! &agrave; propos de dommages... il y a
+une chose qui me g&ecirc;ne beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laiss&eacute;... deux louis...
+sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deux louis&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est peu. &Ccedil;a m'aurait humili&eacute;e, moi.
+Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! qu'est-ce qu'il faut faire de
+cet argent&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite marquise h&eacute;sita quelques secondes,
+puis r&eacute;pondit d'une voix s&eacute;rieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re... Il faut faire... il faut
+faire... un petit cadeau &agrave; ton mari... &ccedil;a
+n'est que justice.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_DIABLE"></a><br>
+<h2>LE DIABLE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Le paysan restait debout en face du m&eacute;decin,
+devant le lit de la mourante. La
+vieille, calme, r&eacute;sign&eacute;e, lucide, regardait
+les deux hommes et les &eacute;coutait causer.
+Elle allait mourir&nbsp;; elle ne se r&eacute;voltait pas,
+son temps &eacute;tait fini, elle avait quatre-vingt-douze
+ans.</p>
+
+<p>Par la fen&ecirc;tre et la porte ouvertes, le
+soleil de juillet entrait &agrave; flots, jetait sa
+flamme chaude sur le sol de terre brune,
+onduleux et battu par les sabots de quatre
+g&eacute;n&eacute;rations de rustres. Les odeurs des
+champs venaient aussi, pouss&eacute;es par la
+brise cuisante, odeurs des herbes, des
+bl&eacute;s, des feuilles, br&ucirc;l&eacute;s sous la chaleur,
+de midi. Les sauterelles s'&eacute;gosillaient, emplissaient
+la campagne d'un cr&eacute;pitement
+clair, pareil au bruit des criquets de
+bois qu'on vend aux enfants dans les
+foires.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, &eacute;levant la voix, disait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Honor&eacute;, vous ne pouvez pas laisser
+votre m&egrave;re toute seule dans cet &eacute;tat-l&agrave;. Elle
+passera d'un moment &agrave; l'autre&nbsp;!</p>
+
+<p>Et le paysan, d&eacute;sol&eacute;, r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Faut pourtant que j'rentre mon bl&eacute;&nbsp;;
+v'l&agrave; trop longtemps qu'il est &agrave; terre.
+L'temps est bon, justement. Que qu' t'en
+dis, ma m&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Et la vieille mourante, tenaill&eacute;e encore
+par l'avarice normande, faisait &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo; de
+l'&oelig;il et du front, engageait son fils &agrave;
+rentrer son bl&eacute; et &agrave; la laisser mourir toute
+seule.</p>
+
+<p>Mais le m&eacute;decin se f&acirc;cha et, tapant du
+pied&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes qu'une brute, entendez-vous,
+et je ne vous permettrai pas de faire
+&ccedil;a, entendez-vous&nbsp;! Et, si vous &ecirc;tes forc&eacute;
+de rentrer votre bl&eacute; aujourd'hui m&ecirc;me,
+allez chercher la Rapet, parbleu&nbsp;! et faites-lui
+garder votre m&egrave;re. Je le veux, entendez-vous&nbsp;!
+Et si vous ne m'ob&eacute;issez pas, je vous
+laisserai crever comme un chien, quand
+vous serez malade &agrave; votre tour, entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>Le paysan, un grand maigre, aux gestes
+lents, tortur&eacute; par l'ind&eacute;cision, par la peur
+du m&eacute;decin et par l'amour f&eacute;roce de l'&eacute;pargne,
+h&eacute;sitait, calculait, balbutiait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comben qu'&eacute; prend, la Rapet, pour
+une garde&nbsp;?</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que je sais, moi&nbsp;? &Ccedil;a d&eacute;pend
+du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous
+avec elle, morbleu&nbsp;! Mais je veux
+qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>L'homme se d&eacute;cida&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y vas, j'y vas&nbsp;; vous f&acirc;chez point,
+m'sieu l'm&eacute;decin.</p>
+
+<p>Et le docteur s'en alla, en appelant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez, vous savez, prenez garde,
+car je ne badine pas quand je me f&acirc;che, moi&nbsp;!</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut seul, le paysan se tourna
+vers sa m&egrave;re, et, d'une voix r&eacute;sign&eacute;e&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'vas qu&eacute;ri la Rapet, pisqu'il veut,
+c't homme. T'&eacute;luge point tant qu'je
+r'vienne.</p>
+
+<p>Et il sortit &agrave; son tour.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La Rapet, une vieille repasseuse, gardait
+les morts et les mourants de la commune
+et des environs. Puis, d&egrave;s qu'elle
+avait cousu ses clients dans le drap dont ils
+ne devaient plus sortir, elle revenait
+prendre son fer dont elle frottait le linge
+des vivants. Rid&eacute;e comme une pomme de
+l'autre ann&eacute;e, m&eacute;chante, jalouse, avare
+d'une avarice tenant du ph&eacute;nom&egrave;ne, courb&eacute;e
+en deux comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cass&eacute;e
+aux reins par l'&eacute;ternel mouvement du fer
+promen&eacute; sur les toiles, on e&ucirc;t dit qu'elle
+avait pour l'agonie une sorte d'amour
+monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais
+que des gens qu'elle avait vus mourir,
+de toutes les vari&eacute;t&eacute;s de tr&eacute;pas auxquelles
+elle avait assist&eacute;&nbsp;; et elle les racontait
+avec une grande minutie de d&eacute;tails
+toujours pareils, comme un chasseur raconte
+ses coups de fusil.</p>
+
+<p>Quand Honor&eacute; Bontemps entra chez elle,
+il la trouva pr&eacute;parant de l'eau bleue pour
+les collerettes des villageoises.</p>
+
+<p>Il dit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, bonsoir&nbsp;; &ccedil;a va-t-il comme
+vous voulez, la m&eacute; Rapet&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle tourna vers lui la t&ecirc;te&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout d'm&ecirc;me, tout d'm&ecirc;me. Et d'vot' part&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! d'ma part, &ccedil;a va-t-&agrave; volont&eacute;,
+mais c'est ma m&eacute; qui n'va point.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vot'm&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma m&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu&eacute; qu'alle a votre m&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'a qu'a va tourner d'l'&oelig;il&nbsp;!</p>
+
+<p>La vieille femme retira ses mains de
+l'eau, dont les gouttes, bleu&acirc;tres et transparentes,
+lui glissaient jusqu'au bout des
+doigts, pour retomber dans le baquet.</p>
+
+<p>Elle demanda, avec une sympathie subite&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'est si bas qu'&ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'm&eacute;decin dit qu'all' n'passera point
+la r'lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour s&ucirc;r qu'all'est bas alors&nbsp;!</p>
+
+<p>Honor&eacute; h&eacute;sita. Il lui fallait quelques
+pr&eacute;ambules pour la proposition qu'il pr&eacute;parait.
+Mais, comme il ne trouvait rien, il
+se d&eacute;cida tout d'un coup&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comben qu'vous m'prendrez pour la
+garder jusqu'au bout&nbsp;? V&ocirc; savez que j'sommes
+point riche. J'peux seulement point
+m'payer une servante. C'est ben &ccedil;a qui
+l'a mise l&agrave;, ma pauv'm&eacute;, trop d'&eacute;lugement,
+trop d'fatigue&nbsp;! A travaillait comme
+dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze.
+On n'en fait pu de c'te graine-l&agrave;&nbsp;!...</p>
+
+<p>La Rapet r&eacute;pliqua gravement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Y a deux prix&nbsp;: quarante sous l'jour,
+et trois francs la nuit pour les riches.
+Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour
+l'zautres. V&ocirc; m'donnerez vingt et quarante.</p>
+
+<p>Mais le paysan r&eacute;fl&eacute;chissait. Il la connaissait
+bien, sa m&egrave;re. Il savait comme
+elle &eacute;tait tenace, vigoureuse, r&eacute;sistante.
+&Ccedil;a pouvait durer huit jours, malgr&eacute; l'avis
+du m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Il dit r&eacute;solument&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. J'aime ben qu'v&ocirc; me fassiez un
+prix, l&agrave;, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre.
+L'm&eacute;decin dit qu'alle passera tant&ocirc;t. Si
+&ccedil;a s'fait tant mieux pour vous, tant pis
+pour m&eacute;. Ma si all' tient jusqu'&agrave; demain ou
+pu longtemps tant mieux pour m&eacute;, tant
+pis pour vous&nbsp;!</p>
+
+<p>La garde, surprise, regardait l'homme.
+Elle n'avait jamais trait&eacute; un tr&eacute;pas &agrave; forfait.
+Elle h&eacute;sitait, tent&eacute;e par l'id&eacute;e d'une
+chance &agrave; courir. Puis elle soup&ccedil;onna qu'on
+voulait la jouer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'peux rien dire tant qu'j'aurai point
+vu vot' m&eacute;, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;V'nez-y, la v&eacute;.</p>
+
+<p>Elle essuya ses mains et le suivit aussit&ocirc;t. </p>
+
+<p>En route, ils ne parl&egrave;rent point. Elle
+allait d'un pied press&eacute;, tandis qu'il allongeait
+ses grandes jambes comme s'il
+devait, &agrave; chaque pas, traverser un ruisseau.</p>
+
+<p>Les vaches couch&eacute;es dans les champs,
+accabl&eacute;es par la chaleur, levaient lourdement
+la t&ecirc;te et poussaient un faible meuglement
+vers ces deux gens qui passaient,
+pour leur demander de l'herbe fra&icirc;che.</p>
+
+<p>En approchant de sa maison, Honor&eacute;
+Bontemps murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;-Si c'&eacute;tait fini, tout d'm&ecirc;me&nbsp;?</p>
+
+<p>Et le d&eacute;sir inconscient qu'il en avait se
+manifesta dans le son de sa voix.</p>
+
+<p>Mais la vieille n'&eacute;tait point morte. Elle
+demeurait sur le dos, en son grabat, les
+mains sur la couverture d'indienne violette,
+des mains affreusement maigres,
+nou&eacute;es, pareilles &agrave; des b&ecirc;tes &eacute;tranges, &agrave;
+des crabes, et ferm&eacute;es par les rhumatismes,
+les fatigues, les besognes presque
+s&eacute;culaires qu'elles avaient accomplies.</p>
+
+<p>La Rapet s'approcha du lit et consid&eacute;ra
+la mourante. Elle lui t&acirc;ta le pouls, lui palpa
+la poitrine, l'&eacute;couta respirer, la questionna
+pour l'entendre parler&nbsp;; puis l'ayant
+encore longtemps contempl&eacute;e, elle sortit
+suivie d'Honor&eacute;. Son opinion &eacute;tait assise.
+La vieille n'irait pas &agrave; la nuit. Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute; ben&nbsp;?</p>
+
+<p>La garde r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute; ben, &ccedil;a durera deux jours, p't&ecirc;t
+trois. Vous me donnerez six francs, tout
+compris.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Six francs&nbsp;! six francs&nbsp;! Avez-vous
+perdu le sens&nbsp;? M&eacute;, je vous dis qu'elle en
+a pour cinq ou six heures, pas plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Et ils discut&egrave;rent longtemps, acharn&eacute;s
+tous deux. Comme la garde allait se retirer,
+comme le temps passait, comme son
+bl&eacute; ne se rentrerait pas tout seul, &agrave; la fin,
+il consentit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh ben, c'est dit, six francs, tout
+compris, jusqu'&agrave; la l'v&eacute;e du corps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est dit, six francs.</p>
+
+<p>Et il s'en alla, &agrave; longs pas, vers son
+bl&eacute; couch&eacute; sur le sol, sous le lourd soleil
+qui m&ucirc;rit les moissons.</p>
+
+<p>La garde rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Elle avait apport&eacute; de l'ouvrage&nbsp;; car
+aupr&egrave;s des mourants et des morts elle
+travaillait sans rel&acirc;che, tant&ocirc;t pour elle,
+tant&ocirc;t pour la famille qui l'employait &agrave;
+cette double besogne moyennant un suppl&eacute;ment
+de salaire.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous a-t-on administr&eacute;e au moins,
+la m&eacute; Bontemps&nbsp;?</p>
+
+<p>La paysanne fit &laquo;&nbsp;non&nbsp;&raquo; de la t&ecirc;te&nbsp;; et la
+Rapet, qui &eacute;tait d&eacute;vote, se leva avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Seigneur Dieu, c'est-il possible&nbsp;?
+J'vas qu&eacute;rir m'sieur l'cur&eacute;.</p>
+
+<p>Et elle se pr&eacute;cipita vers le presbyt&egrave;re, si
+vite, que les gamins, sur la place, la
+voyant trotter ainsi, crurent un malheur
+arriv&eacute;.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre s'en vint aussit&ocirc;t, en surplis,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de l'enfant de ch&oelig;ur qui sonnait
+une clochette pour annoncer le passage
+de Dieu dans la campagne br&ucirc;lante et
+calme. Des hommes, qui travaillaient au
+loin, &ocirc;taient leurs grands chapeaux et demeuraient
+immobiles en attendant que le
+blanc v&ecirc;tement e&ucirc;t disparu derri&egrave;re une
+ferme&nbsp;; les femmes qui ramassaient les
+gerbes se redressaient pour faire le signe
+de la croix, des poules noires, effray&eacute;es,
+fuyaient le long des foss&eacute;s en se balan&ccedil;ant
+sur leurs pattes jusqu'au trou, bien
+connu d'elles, o&ugrave; elles disparaissaient brusquement&nbsp;;
+un poulain, attach&eacute; dans un pr&eacute;,
+prit peur &agrave; la vue du surplis et se mit &agrave;
+tourner en rond, au bout de sa corde, en
+lan&ccedil;ant des ruades. L'enfant de ch&oelig;ur,
+en jupe rouge, allait vite&nbsp;; et le pr&ecirc;tre, la
+t&ecirc;te inclin&eacute;e sur une &eacute;paule et coiff&eacute; de sa
+barrette carr&eacute;e, le suivait en murmurant
+des pri&egrave;res&nbsp;; et la Rapet venait derri&egrave;re,
+toute pench&eacute;e, pli&eacute;e en deux, comme pour
+se prosterner en marchant, et les mains
+jointes, comme &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Honor&eacute;, de loin, les vit passer. Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ousqu'i va, not'cur&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Son valet, plus subtil, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;I porte l'bon Dieu &agrave; ta m&eacute;, pardi&nbsp;!</p>
+
+<p>Le paysan ne s'&eacute;tonna pas&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a s'peut ben, tout d'm&ecirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>Et il se remit au travail.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps se confessa, re&ccedil;ut
+l'absolution, communia&nbsp;; et le pr&ecirc;tre s'en
+revint, laissant seules les deux femmes
+dans la chaumi&egrave;re &eacute;touffante.</p>
+
+<p>Alors la Rapet commen&ccedil;a &agrave; consid&eacute;rer
+la mourante, en se demandant si cela durerait
+longtemps.</p>
+
+<p>Le jour baissait&nbsp;; l'air plus frais entrait
+par souffles plus vifs, faisait voltiger contre
+le mur une image d'&Eacute;pinal tenue par
+deux &eacute;pingles&nbsp;; les petits rideaux de la
+fen&ecirc;tre, jadis blancs, jaunes maintenant
+et couverts de taches de mouche, avaient
+l'air de s'envoler, de se d&eacute;battre, de vouloir
+partir, comme l'&acirc;me de la vieille.</p>
+
+<p>Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait
+attendre avec indiff&eacute;rence la mort si
+proche qui tardait &agrave; venir. Son haleine,
+courte, sifflait un peu dans sa gorge serr&eacute;e.
+Elle s'arr&ecirc;terait tout &agrave; l'heure, et il y
+aurait sur la terre une femme de moins,
+que personne ne regretterait.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, Honor&eacute; rentra. S'&eacute;tant
+approch&eacute; du lit, il vit que sa m&egrave;re
+vivait encore, et il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va-t-il&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme il faisait autrefois quand elle
+&eacute;tait indispos&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'main, cinq heures, sans faute.
+Elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'main, cinq heures.</p>
+
+<p>Elle arriva, en effet, au jour levant.</p>
+
+<p>Honor&eacute;, avant de se rendre aux terres,
+mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La garde demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh ben, vot'm&eacute; a-t-all' pass&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit, avec un pli malin au coin
+des yeux&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'va plut&ocirc;t mieux.</p>
+
+<p>Et il s'en alla.</p>
+
+<p>La Rapet, saisie d'inqui&eacute;tude, s'approcha
+de l'agonisante, qui demeurait dans
+le m&ecirc;me &eacute;tat, oppress&eacute;e et impassible,
+l'&oelig;il ouvert et les mains crisp&eacute;es sur sa
+couverture.</p>
+
+<p>Et la garde comprit que cela pouvait
+durer deux jours, quatre jours, huit jours
+ainsi&nbsp;; et une &eacute;pouvante &eacute;treignit son c&oelig;ur
+d'avare, tandis qu'une col&egrave;re furieuse la
+soulevait contre ce finaud qui l'avait jou&eacute;e
+et contre cette femme qui ne mourait
+pas.</p>
+
+<p>Elle se mit au travail n&eacute;anmoins et attendit,
+le regard fix&eacute; sur la face rid&eacute;e de
+la m&egrave;re Bontemps.</p>
+
+<p>Honor&eacute; revint pour d&eacute;jeuner&nbsp;; il semblait
+content, presque goguenard&nbsp;; puis il
+repartit. Il rentrait son bl&eacute;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+dans des conditions excellentes.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La Rapet s'exasp&eacute;rait&nbsp;; chaque minute
+&eacute;coul&eacute;e lui semblait, maintenant, du temps
+vol&eacute;, de l'argent vol&eacute;. Elle avait envie,
+une envie folle de prendre par le cou cette
+vieille bourrique, cette vielle t&ecirc;tue, cette
+vieille obstin&eacute;e, et d'arr&ecirc;ter, en serrant
+un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait
+son temps et son argent.</p>
+
+<p>Puis elle r&eacute;fl&eacute;chit au danger&nbsp;; et, d'autres
+id&eacute;es lui passant par la t&ecirc;te, elle se
+rapprocha du lit.</p>
+
+<p>Elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vos avez-t-il d&eacute;j&agrave; vu l'Diable&nbsp;?</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>Alors la garde se mit &agrave; causer, &agrave; lui
+conter des histoires pour terroriser son
+&acirc;me d&eacute;bile de mourante.</p>
+
+<p>Quelques minutes avant qu'on expir&acirc;t,
+le Diable apparaissait, disait-elle, &agrave; tous
+les agonisants. Il avait un balai &agrave; la main,
+une marmite sur la t&ecirc;te, et il poussait de
+grands cris. Quand on l'avait vu, c'&eacute;tait
+fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants.
+Et elle &eacute;num&eacute;rait tous ceux &agrave; qui
+le Diable &eacute;tait apparu devant elle, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;&nbsp;: Jos&eacute;phin Loisel, Eulalie Ratier,
+Sophie Padagnau, S&eacute;raphine Grospied.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps, &eacute;mue enfin, s'agitait,
+remuait les mains, essayait de tourner
+la t&ecirc;te pour regarder au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>Soudain la Rapet disparut au pied du
+lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et
+s'enveloppa dedans&nbsp;; elle se coiffa de la
+marmite, dont les trois pieds courts et courb&eacute;s
+se dressaient ainsi que trois cornes&nbsp;;
+elle saisit un balai de sa main droite, et,
+de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il
+retomb&acirc;t avec bruit.</p>
+
+<p>Il fit, en heurtant le sol, un fracas &eacute;pouvantable&nbsp;;
+alors, grimp&eacute;e sur une chaise,
+la garde souleva le rideau qui pendait au
+bout du lit, et elle apparut, gesticulant,
+poussant des clameurs aigu&euml;s au fond du
+pot de fer qui lui cachait la face, et mena&ccedil;ant
+de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne &agrave; bout de vie.</p>
+
+<p>Eperdue, le regard fou, la mourante fit
+un effort surhumain pour se soulever et
+s'enfuir&nbsp;; elle sortit m&ecirc;me de sa couche
+ses &eacute;paules et sa poitrine&nbsp;; puis elle retomba
+avec un grand soupir. C'&eacute;tait
+fini.</p>
+
+<p>Et la Rapet, tranquillement, remit en
+place tous les objets, le balai au coin de
+l'armoire, le drap dedans, la marmite sur
+le foyer, le seau sur la planche et la chaise
+contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux &eacute;normes
+de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du b&eacute;nitier, y trempa le
+buis clou&eacute; sur la commode et, s'agenouillant,
+se mit &agrave; r&eacute;citer avec ferveur les pri&egrave;res
+des tr&eacute;pass&eacute;s qu'elle savait par c&oelig;ur, par
+m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Et quand Honor&eacute; rentra, le soir venu,
+il la trouva priant, et il calcula tout de
+suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur
+lui, car elle n'avait pass&eacute; que trois jours
+et une nuit, ce qui faisait en tout cinq
+francs, au lieu de six qu'il lui devait.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LES_ROIS"></a><br>
+<h2>LES ROIS</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit le capitaine comte de Garens,
+je crois bien que je me le rappelle, ce souper
+des Rois, pendant la guerre&nbsp;!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais alors mar&eacute;chal des logis de
+hussards, et depuis quinze jours r&ocirc;dant en
+&eacute;claireur en face d'une avant-garde allemande.
+La veille, nous avions sabr&eacute; quelques
+uhlans et perdu trois hommes, dont
+ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez
+bien, Joseph de Raudeville.</p>
+
+<p>Or, ce jour-l&agrave;, mon capitaine m'ordonna
+de prendre dix cavaliers et d'aller occuper
+et de garder toute la nuit le village de Porterin,
+o&ugrave; l'on s'&eacute;tait battu cinq fois en
+trois semaines. Il ne restait pas vingt
+maisons debout ni douze habitants dans
+ce gu&ecirc;pier.</p>
+
+<p>Je pris donc dix cavaliers et je partis
+vers quatre heures. A cinq heures, en
+pleine nuit, nous atteign&icirc;mes les premiers
+murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai
+&agrave; Marchas, vous savez bien, Pierre de
+Marchas, qui a &eacute;pous&eacute; depuis la petite
+Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le
+village et de m'apporter des nouvelles.</p>
+
+<p>Je n'avais choisi que des volontaires,
+tous de bonne famille. &Ccedil;a fait plaisir, dans
+le service, de ne pas tutoyer des mufles.
+Ce Marchas &eacute;tait d&eacute;gourdi comme pas un,
+fin comme un renard et souple comme un
+serpent. Il savait &eacute;venter des Prussiens
+ainsi qu'un chien &eacute;vente un li&egrave;vre, trouver
+des vivres l&agrave; o&ugrave; nous serions morts de
+faim sans lui, et il obtenait des renseignements
+de tout le monde, des renseignements
+toujours s&ucirc;rs, avec une adresse
+inimaginable.</p>
+
+<p>Il revint au bout de dix minutes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va bien, dit-il&nbsp;; aucun Prussien
+n'a pass&eacute; par ici depuis trois jours. Il est
+sinistre, ce village. J'ai caus&eacute; avec une
+bonne s&oelig;ur qui garde quatre ou cinq malades
+dans un couvent abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous
+p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans la rue principale. On
+apercevait vaguement &agrave; droite, &agrave; gauche,
+des murs sans toit, &agrave; peine visibles dans la
+nuit profonde. De place en place, une lumi&egrave;re
+brillait derri&egrave;re une vitre&nbsp;: une famille
+&eacute;tait rest&eacute;e pour garder sa demeure
+&agrave; peu pr&egrave;s debout, une famille de braves
+ou de pauvres. La pluie commen&ccedil;ait &agrave;
+tomber, une pluie menue, glac&eacute;e, qui
+nous gelait avant de nous avoir mouill&eacute;s,
+rien qu'en touchant les manteaux. Les
+chevaux tr&eacute;buchaient sur des pierres, sur
+des poutres, sur des meubles. Marchas
+nous guidait, &agrave; pied, devant nous, et tra&icirc;nant
+sa b&ecirc;te par la bride.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; nous m&egrave;nes-tu&nbsp;? lui demandai-je.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai un g&icirc;te, un bon.</p>
+
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta bient&ocirc;t devant une petite
+maison bourgeoise demeur&eacute;e enti&egrave;re, bien
+close, b&acirc;tie sur la rue, avec un jardin derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Au moyen d'un gros caillou ramass&eacute;
+pr&egrave;s de la grille, Marchas fit sauter la serrure,
+puis il gravit le perron, d&eacute;fon&ccedil;a la
+porte d'entr&eacute;e &agrave; coups de pied et &agrave; coups
+d'&eacute;paule, alluma un bout de bougie qu'il
+avait toujours en poche, et nous pr&eacute;c&eacute;da
+dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance,
+avec une assurance admirable,
+comme s'il avait v&eacute;cu dans cette maison
+qu'il voyait pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Deux hommes rest&eacute;s dehors gardaient
+nos chevaux.</p>
+
+<p>Marchas dit au gros Ponderel, qui le
+suivait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les &eacute;curies doivent &ecirc;tre &agrave; gauche&nbsp;;
+j'ai vu &ccedil;a en entrant&nbsp;; va donc y loger les
+b&ecirc;tes, dont nous n'avons pas besoin.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Donne des ordres, sacrebleu&nbsp;!</p>
+
+<p>Il m'&eacute;tonnait toujours, ce gaillard-l&agrave;. Je
+r&eacute;pondis en riant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vais placer mes sentinelles aux
+abords du pays. Je te retrouverai ici.</p>
+
+<p>Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien prends-tu d'hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cinq. Les autres les rel&egrave;veront &agrave;
+dix heures du soir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon. Tu m'en laisses quatre pour
+faire les provisions, la cuisine, et mettre
+la table. Moi, je trouverai la cachette au
+vin.</p>
+
+<p>Et je m'en allai reconna&icirc;tre les rues d&eacute;sertes
+jusqu'&agrave; la sortie sur la plaine, pour
+y placer mes factionnaires.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, j'&eacute;tais de
+retour. Je trouvai Marchas &eacute;tendu dans un
+grand fauteuil Voltaire, dont il avait &ocirc;t&eacute; la
+housse, par amour du luxe, disait-il. Il se
+chauffait les pieds au feu, en fumant un
+cigare excellent dont le parfum emplissait
+la pi&egrave;ce. Il &eacute;tait seul, les coudes sur les
+bras du si&egrave;ge, la t&ecirc;te entre les &eacute;paules, les
+joues roses, l'&oelig;il brillant, l'air enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la pi&egrave;ce voisine, j'entendais un
+bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant
+d'une fa&ccedil;on b&eacute;ate&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va, j'ai trouv&eacute; le bordeaux dans
+le poulailler, le champagne sous les marches
+du perron, l'eau-de-vie,&nbsp;&mdash;&nbsp;cinquante
+bouteilles de vraie fine&nbsp;&mdash;&nbsp;dans le potager,
+sous un poirier qui, vu &agrave; la lanterne, ne
+m'a pas sembl&eacute; droit. Comme solide,
+nous avons deux poules, une oie, un canard,
+trois pigeons et un merle cueilli
+dans une cage, rien que de la plume, comme
+tu vois. Tout &ccedil;a cuit en ce moment. Ce
+pays est excellent.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais assis en face de lui. La flamme
+de la chemin&eacute;e me grillait le nez et les
+joues&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; as-tu trouv&eacute; ce bois-l&agrave;&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bois magnifique, voiture de ma&icirc;tre,
+coup&eacute;. C'est la peinture qui donne cette
+flamb&eacute;e, un punch d'essence et de vernis.
+Bonne maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Je riais, tant je le trouvais dr&ocirc;le, l'animal.
+Il reprit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dire que c'est jour de Rois&nbsp;! J'ai fait
+mettre une f&egrave;ve dans l'oie&nbsp;; mais pas de
+reine, c'est emb&ecirc;tant, &ccedil;a&nbsp;!</p>
+
+<p>Je r&eacute;p&eacute;tai, comme un &eacute;cho&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est emb&ecirc;tant&nbsp;; mais que veux-tu
+que j'y fasse, moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu en trouves, parbleu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des femmes&nbsp;?... Tu es fou&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai bien trouv&eacute; l'eau-de-vie sous un
+poirier, moi, et le champagne sous les
+marches du perron&nbsp;; et rien ne pouvait me
+guider encore.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tandis que, pour toi,
+une jupe c'est un indice certain. Cherche,
+mon vieux.</p>
+
+<p>Il avait l'air si grave, si s&eacute;rieux, si convaincu
+que je ne savais plus s'il plaisantait.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, Marchas, tu blagues&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne blague jamais dans le service.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais o&ugrave; diable veux-tu que j'en
+trouve, des femmes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; tu voudras. Il doit en rester deux
+ou trois dans le pays. D&eacute;niche et apporte.</p>
+
+<p>Je me levai. Il faisait trop chaud devant
+ce feu. Marchas reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Veux-tu une id&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Va trouver le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cur&eacute;&nbsp;? Pourquoi faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Invite-le &agrave; souper et prie-le d'amener
+une femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cur&eacute;&nbsp;! Une femme&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!</p>
+
+<p>Marchas reprit avec une extraordinaire
+gravit&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne ris pas. Va trouver le cur&eacute;,
+raconte-lui notre situation. Il doit s'emb&ecirc;ter
+affreusement, il viendra. Mais dis-lui
+qu'il nous faut une femme au minimum,
+une femme comme il faut, bien entendu,
+puisque nous sommes tous des hommes du
+monde. Il doit conna&icirc;tre ses paroissiennes
+sur le bout du doigt. S'il y en a une possible
+pour nous, et si tu t'y prends bien, il
+te l'indiquera.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, Marchas&nbsp;? A quoi penses-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon cher Garens, tu peux faire &ccedil;a
+tr&egrave;s bien. Ce serait m&ecirc;me tr&egrave;s dr&ocirc;le. Nous
+savons vivre, parbleu&nbsp;! et nous serons d'une
+distinction parfaite, d'un chic extr&ecirc;me.
+Nomme-nous &agrave; l'abb&eacute;, fais-le rire, attendris-le,
+s&eacute;duis-le et d&eacute;cide-le&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, c'est impossible.</p>
+
+<p>Il rapprocha son fauteuil et, comme il
+connaissait mes c&ocirc;t&eacute;s faibles, le gredin
+reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe donc comme ce serait cr&acirc;ne
+&agrave; faire et amusant &agrave; raconter. On en parlerait
+dans toute l'arm&eacute;e. &Ccedil;a te ferait une
+rude r&eacute;putation.</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitais, tent&eacute; par l'aventure. Il insista&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, mon petit Garens. Tu es
+chef de d&eacute;tachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je
+t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en
+vers, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>,
+apr&egrave;s la guerre, je te le promets. Tu dois
+bien &ccedil;a &agrave; tes hommes. Tu les fais assez
+marcher depuis un mois.</p>
+
+<p>Je me levai en demandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; est le presbyt&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu prends la seconde rue &agrave; gauche.
+Au bout, tu trouveras une avenue&nbsp;; et, au
+bout de l'avenue, l'&eacute;glise. Le presbyt&egrave;re
+est &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Je sortais&nbsp;; il me cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis-lui le menu pour lui donner faim&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Je d&eacute;couvris sans peine la petite maison
+de l'eccl&eacute;siastique, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une grande vilaine
+&eacute;glise de briques. Je frappai &agrave; coups
+de poing dans la porte, qui n'avait ni
+sonnette ni marteau, et une voix forte demanda
+de l'int&eacute;rieur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui va l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mar&eacute;chal des logis de hussards.</p>
+
+<p>J'entendis un bruit de verrous et de
+clef tourn&eacute;e, et je me trouvai en face d'un
+grand pr&ecirc;tre &agrave; gros ventre, avec une poitrine
+de lutteur, des mains formidables
+sortant de manches retrouss&eacute;es, un teint
+rouge et un air brave homme.</p>
+
+<p>Je fis le salut militaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait craint une surprise, une emb&ucirc;che
+de r&ocirc;deurs, et il sourit en r&eacute;pondant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, mon ami&nbsp;; entrez.</p>
+
+<p>Je le suivis dans une petite chambre &agrave;
+pav&eacute;s rouges, o&ugrave; br&ucirc;lait un maigre feu,
+bien diff&eacute;rent du brasier de Marchas.</p>
+
+<p>Il me montra une chaise, et puis me
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il pour votre service&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur l'abb&eacute;, permettez-moi d'abord
+de me pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Et je lui tendis ma carte.</p>
+
+<p>Il la re&ccedil;ut et lut &agrave; mi-voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le comte de Garens.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes ici onze, monsieur
+l'abb&eacute;, cinq en grand'garde et six install&eacute;s
+chez un habitant inconnu. Ces six-l&agrave;
+se nomment Garens, ici pr&eacute;sent, Pierre
+de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron
+d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils
+du peintre, et Joseph Herbon, un jeune
+musicien. Je viens, en leur nom et au mien,
+vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois,
+monsieur le cur&eacute;, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre souriait. Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me semble que ce n'est gu&egrave;re
+l'occasion de s'amuser.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous nous battons tous les jours,
+Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont
+rest&eacute;s par terre, hier encore. C'est la
+guerre. Nous jouons notre vie &agrave; tout instant,
+n'avons-nous pas le droit de la jouer
+gaiement&nbsp;? Nous sommes Fran&ccedil;ais, nous
+aimons rire, nous savons rire partout.
+Nos p&egrave;res riaient bien sur l'&eacute;chafaud&nbsp;! Ce
+soir, nous voudrions nous d&eacute;gourdir un
+peu, en gens comme il faut, et non pas
+en soudards, vous me comprenez. Avons-nous
+tort&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit vivement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, mon ami, et j'accepte
+avec grand plaisir votre invitation.</p>
+
+<p>Il cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hermance&nbsp;!</p>
+
+<p>Une vieille paysanne, tordue, rid&eacute;e, horrible,
+apparut et demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu&eacute; qui a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne d&icirc;ne pas ici, ma fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; que vous d&icirc;nez donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec MM. les hussards.</p>
+
+<p>J'eus envie de dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Amenez votre
+bonne, pour voir la t&ecirc;te de Marchas&nbsp;&raquo;,
+mais je n'osai point.</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parmi vos paroissiens rest&eacute;s dans
+le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi&nbsp;?</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita, chercha et d&eacute;clara&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, personne&nbsp;!</p>
+
+<p>J'insistai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Personne&nbsp;!... Voyons, monsieur le
+cur&eacute;, cherchez. Ce serait tr&egrave;s galant d'avoir
+des dames. Je m'entends, des m&eacute;nages&nbsp;!
+Est-ce que je sais, moi&nbsp;? Le boulanger avec
+sa femme, l'&eacute;picier, le... le... le... l'horloger...
+le... le cordonnier... le... le pharmacien
+avec la pharmacienne... Nous
+avons un bon repas, du vin, et serions enchant&eacute;s
+de laisser un bon souvenir aux
+gens d'ici.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; m&eacute;dita longtemps encore, puis
+pronon&ccedil;a avec r&eacute;solution&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, personne.</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sacristi&nbsp;! monsieur le cur&eacute;, c'est ennuyeux
+de n'avoir pas une reine, car nous
+avons une f&egrave;ve. Voyons, cherchez. Il n'y
+a pas un maire mari&eacute;, un adjoint mari&eacute;,
+un conseiller municipal mari&eacute;, un instituteur
+mari&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, toutes les dames sont parties.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi, il n'y a pas dans tout le pays
+une brave bourgeoise avec son bourgeois
+de mari, &agrave; qui nous pourrions faire ce
+plaisir, car ce serait un plaisir pour eux,
+un grand, dans les circonstances pr&eacute;sentes&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup le cur&eacute; se mit &agrave; rire,
+d'un rire violent qui le secouait tout entier,
+et il criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! j'ai votre affaire, J&eacute;sus,
+Marie, j'ai votre affaire&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+nous allons rire, mes enfants, nous allons
+rire. Et elles seront bien contentes, allez,
+bien contentes, ah&nbsp;! ah&nbsp;!... O&ugrave; g&icirc;tez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>J'expliquai la maison en la d&eacute;crivant. Il comprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s bien. C'est la propri&eacute;t&eacute; de
+M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure
+avec quatre dames&nbsp;!!&nbsp;!... Ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! quatre dames&nbsp;!!&nbsp;!...</p>
+
+<p>Il sortit avec moi, riant toujours, et me
+quitta, en r&eacute;p&eacute;tant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va&nbsp;; dans une demi-heure, maison
+Bertin-Lavaille.</p>
+
+<p>Je rentrai vite, tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, tr&egrave;s intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien de couverts&nbsp;? demanda
+Marchas en m'apercevant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Onze. Nous sommes six hussards,
+plus M. le cur&eacute; et quatre dames.</p>
+
+<p>Il fut stup&eacute;fait. Je triomphais.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quatre dames&nbsp;! Tu dis&nbsp;: quatre dames&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je dis&nbsp;: quatre dames.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De vraies femmes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De vraies femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bigre&nbsp;! Mes compliments&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je les accepte. Je les m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et
+j'aper&ccedil;us une belle nappe blanche jet&eacute;e
+sur une longue table autour de laquelle
+trois hussards en tablier bleu disposaient
+des assiettes et des verres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y aura des femmes&nbsp;! cria Marchas.</p>
+
+<p>Et les trois hommes se mirent &agrave; danser
+en applaudissant de toute leur force.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait pr&ecirc;t. Nous attendions. Nous
+attend&icirc;mes pr&egrave;s d'une heure. Une odeur
+d&eacute;licieuse de volailles r&ocirc;ties flottait dans
+toute la maison.</p>
+
+<p>Un coup frapp&eacute; contre le volet nous
+souleva tous en m&ecirc;me temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une
+minute &agrave; peine, une petite bonne S&oelig;ur
+apparut dans l'encadrement de la porte.
+Elle &eacute;tait maigre, rid&eacute;e, timide, et saluait
+coup sur coup les quatre hussards effar&eacute;s
+qui la regardaient entrer. Derri&egrave;re elle,
+un bruit de b&acirc;tons martelait le pav&eacute; du
+vestibule, et d&egrave;s qu'elle eut p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans
+le salon, j'aper&ccedil;us, l'une suivant l'autre,
+trois vieilles t&ecirc;tes en bonnet blanc, qui
+s'en venaient en se balan&ccedil;ant avec des
+mouvements diff&eacute;rents, l'une chavirant &agrave;
+droite, tandis que l'autre chavirait &agrave; gauche.
+Et, trois bonnes femmes se pr&eacute;sent&egrave;rent,
+boitant, tra&icirc;nant la jambe, estropi&eacute;es
+par les maladies et d&eacute;form&eacute;es par
+la vieillesse, trois infirmes hors de service,
+les trois seules pensionnaires capables
+de marcher encore de l'&eacute;tablissement
+hospitalier que dirigeait la S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait retourn&eacute;e vers ses invalides,
+pleine de sollicitude pour elles&nbsp;; puis,
+voyant mes galons de mar&eacute;chal des logis,
+elle me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous remercie bien, monsieur
+l'officier, d'avoir pens&eacute; &agrave; ces pauvres femmes.
+Elles ont bien peu de plaisir dans
+la vie, et c'est pour elles en m&ecirc;me temps
+un grand bonheur et un grand honneur
+que vous leur faites.</p>
+
+<p>J'aper&ccedil;us le cur&eacute;, rest&eacute; dans l'ombre du
+couloir et qui riait de tout son c&oelig;ur. A mon
+tour, je me mis &agrave; rire, en regardant surtout
+la t&ecirc;te de Marchas. Puis montrant des
+si&egrave;ges &agrave; la religieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Asseyez-vous, ma S&oelig;ur&nbsp;; nous sommes
+tr&egrave;s fiers et tr&egrave;s heureux que vous
+ayez accept&eacute; notre modeste invitation.</p>
+
+<p>Elle prit trois chaises contre le mur,
+les aligna devant le feu, y conduisit ses
+trois bonnes femmes, les pla&ccedil;a dessus,
+leur &ocirc;ta leurs cannes et leurs ch&acirc;les
+qu'elle alla d&eacute;poser dans un coin&nbsp;; puis,
+d&eacute;signant la premi&egrave;re, une maigre &agrave; ventre
+&eacute;norme, une hydropique assur&eacute;ment&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celle-l&agrave; est la m&egrave;re Paumelle, dont
+le mari s'est tu&eacute; en tombant d'un toit, et
+dont le fils est mort en Afrique. Elle a
+soixante-deux ans.</p>
+
+<p>Puis elle d&eacute;signa la seconde, une grande
+dont la t&ecirc;te tremblait sans cesse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celle-l&agrave; est la m&egrave;re Jean-Jean, &acirc;g&eacute;e
+de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus
+gu&egrave;re, ayant eu la figure flamb&eacute;e dans
+un incendie et la jambe droite br&ucirc;l&eacute;e &agrave;
+moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Elle nous montra, enfin, la troisi&egrave;me,
+une esp&egrave;ce de naine, avec des yeux saillants,
+qui roulaient de tous les c&ocirc;t&eacute;s, ronds
+et stupides.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la Putois, une innocente. Elle
+est &acirc;g&eacute;e de quarante-quatre ans seulement.</p>
+
+<p>J'avais salu&eacute; les trois femmes comme
+si on m'e&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; &agrave; des Altesses Royales,
+et, me tournant vers le cur&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes, monsieur l'abb&eacute;, un
+homme pr&eacute;cieux, &agrave; qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.</p>
+
+<p>Tout le monde riait, en effet, hormis
+Marchas, qui semblait furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Notre S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t est servie&nbsp;!
+cria tout &agrave; coup Karl Massouligny.</p>
+
+<p>Je la fis passer devant avec le cur&eacute;, puis
+je soulevai la m&egrave;re Paumelle, dont je pris
+le bras et que je tra&icirc;nai dans la pi&egrave;ce voisine,
+non sans peine, car son ventre ballonn&eacute;
+semblait plus pesant que du fer.</p>
+
+<p>Le gros Ponderel enleva la m&egrave;re Jean-Jean,
+qui g&eacute;missait pour avoir sa b&eacute;quille&nbsp;;
+et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote,
+la Putois, vers la salle &agrave; manger, pleine
+d'odeur de viandes.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes en face de nos assiettes,
+la S&oelig;ur tapa trois coups dans ses
+mains, et les femmes firent, avec la pr&eacute;cision
+de soldats qui pr&eacute;sentent les armes,
+un grand signe de croix rapide. Puis le
+pr&ecirc;tre pronon&ccedil;a, lentement, les paroles
+latines du <i>Benedicite</i>.</p>
+
+<p>On s'assit, et les deux poules parurent,
+apport&eacute;es par Marchas, qui voulait servir
+pour ne point assister en convive &agrave; ce repas
+ridicule.</p>
+
+<p>Mais je criai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vite le champagne&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet
+qu'on d&eacute;charge, et, malgr&eacute; la r&eacute;sistance
+du cur&eacute; et de la bonne S&oelig;ur, les
+trois hussards assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; des trois infirmes
+leur vers&egrave;rent de force dans la bouche
+leurs trois verres pleins.</p>
+
+<p>Massouligny, qui avait la facult&eacute; d'&ecirc;tre
+chez lui partout et &agrave; l'aise avec tout le
+monde, faisait la cour &agrave; la m&egrave;re Paumelle
+de la fa&ccedil;on la plus dr&ocirc;le. L'hydropique,
+dont l'humeur &eacute;tait rest&eacute;e gaie, malgr&eacute; ses
+malheurs, lui r&eacute;pondait en badinant avec
+une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son
+voisin que son gros ventre semblait pr&ecirc;t &agrave;
+monter et &agrave; rouler sur la table. Le petit
+Herbon avait entrepris s&eacute;rieusement de
+griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la
+Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le
+r&egrave;glement de l'hospice.</p>
+
+<p>La religieuse, effar&eacute;e, criait &agrave; Massouligny&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! vous allez la rendre malade&nbsp;;
+ne la faites pas rire comme &ccedil;a, je vous en
+prie, Monsieur. Oh&nbsp;! Monsieur...</p>
+
+<p>Puis elle se levait et se jetait sur Herbon
+pour lui arracher des mains un verre
+plein qu'il vidait prestement, entre les
+l&egrave;vres de la Putois.</p>
+
+<p>Et le cur&eacute; riait &agrave; se tordre, r&eacute;p&eacute;tait &agrave; la
+S&oelig;ur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez donc, pour une fois, &ccedil;a ne
+leur fait pas de mal. Laissez donc.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les deux poules, on avait mang&eacute;
+le canard, flanqu&eacute; des trois pigeons et du
+merle&nbsp;; et l'oie parut, fumante, dor&eacute;e, r&eacute;pandant
+une odeur chaude de viande rissol&eacute;e
+et grasse.</p>
+
+<p>La Paumelle, qui s'animait, battit des
+mains&nbsp;; la Jean-Jean cessa de r&eacute;pondre aux
+questions nombreuses du baron, et la
+Putois poussa des grognements de joie,
+moiti&eacute; cris et moiti&eacute; soupirs, comme font les
+petits enfants &agrave; qui on montre des bonbons.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Permettez-vous, dit le cur&eacute;, que je
+me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne &agrave; ces op&eacute;rations-l&agrave;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais certainement, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Et la S&oelig;ur dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si on ouvrait un peu la fen&ecirc;tre&nbsp;? Elles
+ont trop chaud. Je suis s&ucirc;re qu'elles seront
+malades.</p>
+
+<p>Je me tournai vers Marchas&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ouvre la fen&ecirc;tre une minute.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra,
+fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer
+la fum&eacute;e de l'oie, dont le pr&ecirc;tre,
+une serviette au cou, soulevait les ailes
+avec science.</p>
+
+<p>Nous le regardions faire, sans parler
+maintenant, int&eacute;ress&eacute;s par le travail all&eacute;chant
+de ses mains, saisis d'un renouveau
+d'app&eacute;tit &agrave; la vue de cette grosse b&ecirc;te dor&eacute;e,
+dont les membres tombaient l'un apr&egrave;s
+l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, au milieu de ce silence
+gourmand qui nous tenait attentifs, entra,
+par la fen&ecirc;tre ouverte, le bruit lointain
+d'un coup de feu.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Je fus debout si vite, que ma chaise roula
+derri&egrave;re moi&nbsp;; et je criai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le monde &agrave; cheval&nbsp;! Toi, Marchas,
+tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq
+minutes.</p>
+
+<p>Et pendant que les trois cavaliers s'&eacute;loignaient
+au galop dans la nuit, je me mis
+en selle avec mes deux autres hussards,
+devant le perron de la villa, tandis que le
+cur&eacute;, la S&oelig;ur et les trois bonnes femmes
+montraient aux fen&ecirc;tres leurs t&ecirc;tes effar&eacute;es.</p>
+
+<p>On n'entendait plus rien, qu'un aboiement
+de chien dans la campagne. La pluie
+avait cess&eacute;&nbsp;; il faisait froid, tr&egrave;s froid. Et
+bient&ocirc;t, je distinguai de nouveau le galop
+d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marchas. Je lui criai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien du tout, Fran&ccedil;ois a bless&eacute; un
+vieux paysan, qui refusait de r&eacute;pondre au&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Qui vive&nbsp;?&nbsp;&raquo; et qui continuait d'avancer,
+malgr&eacute; l'ordre de passer au large. On l'apporte,
+d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.</p>
+
+<p>J'ordonnai de remettre les chevaux &agrave;
+l'&eacute;curie et j'envoyai mes deux soldats au
+devant des autres, puis je rentrai dans la
+maison.</p>
+
+<p>Alors le cur&eacute;, Marchas et moi, nous
+descend&icirc;mes un matelas dans le salon
+pour y d&eacute;poser le bless&eacute;&nbsp;; la S&oelig;ur, d&eacute;chirant
+une serviette, se mit &agrave; faire de la
+charpie, tandis que les trois femmes &eacute;perdues
+restaient assises dans un coin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, je distinguai un bruit de sabres,
+tra&icirc;n&eacute;s sur la route&nbsp;; je pris une bougie
+pour &eacute;clairer les hommes qui revenaient&nbsp;;
+et ils parurent, portant cette chose inerte,
+molle, longue et sinistre, que devient un
+corps humain quand la vie ne le soutient
+plus.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>On d&eacute;posa le bless&eacute; sur le matelas pr&eacute;par&eacute;
+pour lui&nbsp;; et je vis du premier coup
+d'&oelig;il que c'&eacute;tait un moribond.</p>
+
+<p>Il r&acirc;lait et crachait du sang qui coulait
+des coins de ses l&egrave;vres, chass&eacute; de sa bouche
+&agrave; chacun de ses hoquets. L'homme
+en &eacute;tait couvert&nbsp;! Ses joues, sa barbe, ses
+cheveux, son cou, ses v&ecirc;tements, semblaient
+en avoir &eacute;t&eacute; frott&eacute;s, avoir &eacute;t&eacute; baign&eacute;s
+dans une cuve rouge. Et ce sang s'&eacute;tait
+fig&eacute; sur lui, &eacute;tait devenu terne, m&ecirc;l&eacute; de
+boue, horrible &agrave; voir.</p>
+
+<p>Le vieillard, envelopp&eacute; dans une grande
+limousine de berger, entr'ouvrait par moments
+ses yeux mornes, &eacute;teints, sans
+pens&eacute;e, qui paraissaient stupides d'&eacute;tonnement,
+comme ceux des b&ecirc;tes que le
+chasseur tue et qui le regardent, tomb&eacute;es
+&agrave; ses pieds, aux trois quarts mortes d&eacute;j&agrave;,
+abruties par la surprise et par l'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est le p&egrave;re Placide, le vieux
+pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre,
+et n'a rien entendu. Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!
+vous avez tu&eacute; ce malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>La S&oelig;ur avait &eacute;cart&eacute; la blouse et la chemise,
+et regardait au milieu de la poitrine
+un petit trou violet qui ne saignait plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a rien &agrave; faire, dit-elle.</p>
+
+<p>Le berger, haletant affreusement, crachait
+toujours du sang avec chacun de ses
+derniers souffles, et on entendait dans sa
+gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un
+gargouillement sinistre et continu.</p>
+
+<p>Le cur&eacute;, debout au-dessus de lui, leva
+sa main droite, d&eacute;crivit le signe de la croix
+et pronon&ccedil;a, d'une voix lente et solennelle,
+les paroles latines qui lavent les &acirc;mes.</p>
+
+<p>Avant qu'il les e&ucirc;t achev&eacute;es, le vieillard
+fut agit&eacute; d'une courte secousse, comme si
+quelque chose venait de se briser en lui.
+Il ne respirait plus. Il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>M'&eacute;tant retourn&eacute;, je vis un spectacle plus
+effrayant que l'agonie de ce mis&eacute;rable&nbsp;:
+les trois vieilles, debout, serr&eacute;es l'une
+contre l'autre, hideuses, grima&ccedil;aient d'angoisse
+et d'horreur.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elles, et elles se mirent
+&agrave; pousser des cris aigus, en essayant de
+se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.</p>
+
+<p>La Jean-Jean, que sa jambe br&ucirc;l&eacute;e ne
+portait plus, tomba tout de son long par
+terre.</p>
+
+<p>La S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t, abandonnant le
+mort, courut vers ses infirmes, et sans un
+mot pour moi, sans un regard, les couvrit
+de leurs ch&acirc;les, leur donna leurs b&eacute;quilles,
+les poussa vers la porte, les fit sortir
+et disparut avec elles dans la nuit profonde,
+si noire.</p>
+
+<p>Je compris que je ne pouvais m&ecirc;me les
+faire accompagner par un hussard, car le
+seul bruit du sabre les e&ucirc;t affol&eacute;es.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; regardait toujours le mort.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant enfin retourn&eacute; vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! quelle vilaine chose, dit-il.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AU_BOIS"></a><br>
+<h2>AU BOIS</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Le maire allait se mettre &agrave; table pour
+d&eacute;jeuner quand on le pr&eacute;vint que le garde
+champ&ecirc;tre l'attendait &agrave; la mairie avec deux
+prisonniers.</p>
+
+<p>Il s'y rendit aussit&ocirc;t, et il aper&ccedil;ut en
+effet son garde champ&ecirc;tre, le p&egrave;re Hochedur,
+debout et surveillant d'un air
+s&eacute;v&egrave;re un couple de bourgeois m&ucirc;rs.</p>
+
+<p>L'homme, un gros p&egrave;re, &agrave; nez rouge et
+&agrave; cheveux blancs, semblait accabl&eacute;&nbsp;; tandis
+que la femme, une petite m&egrave;re endimanch&eacute;e,
+tr&egrave;s ronde, tr&egrave;s grasse, aux joues
+luisantes, regardait d'un &oelig;il de d&eacute;fi l'agent
+de l'autorit&eacute; qui les avait captiv&eacute;s.</p>
+
+<p>Le maire demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est, p&egrave;re Hochedur&nbsp;?</p>
+
+<p>Le garde champ&ecirc;tre fit sa d&eacute;position.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti le matin, &agrave; l'heure ordinaire,
+pour accomplir sa tourn&eacute;e du c&ocirc;t&eacute;
+des bois Champioux jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re
+d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqu&eacute;
+d'insolite dans la campagne sinon qu'il
+faisait beau temps et que les bl&eacute;s allaient
+bien, quand le fils aux Bredel, qui binait
+sa vigne, avait cri&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;, p&egrave;re Hochedur, allez voir au
+bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont
+bien cent trente ans &agrave; eux deux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait parti dans la direction indiqu&eacute;e&nbsp;;
+il &eacute;tait entr&eacute; dans le fourr&eacute; et il avait entendu
+des paroles et des soupirs qui lui
+firent supposer un flagrant d&eacute;lit de mauvaises
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Donc, avan&ccedil;ant sur ses genoux et sur
+ses mains comme pour surprendre un braconnier,
+il avait appr&eacute;hend&eacute; le couple
+pr&eacute;sent au moment o&ugrave; il s'abandonnait &agrave;
+son instinct.</p>
+
+<p>Le maire stup&eacute;fait consid&eacute;ra les coupables.
+L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; les interroger, en commen&ccedil;ant
+par le m&acirc;le, qui r&eacute;pondait d'une voix
+si faible qu'on l'entendait &agrave; peine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre nom.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nicolas Beaurain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre profession.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mercier, rue des Martyrs, &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faisiez dans ce
+bois&nbsp;?</p>
+
+<p>Le mercier demeura muet, les yeux
+baiss&eacute;s sur son gros ventre, les mains &agrave;
+plat sur ses cuisses. </p>
+
+<p>Le maire reprit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Niez-vous ce qu'affirme l'agent de
+l'autorit&eacute; municipale&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, vous avouez&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'avez-vous &agrave; dire pour votre d&eacute;fense&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; avez-vous rencontr&eacute; votre complice&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma femme, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre femme&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... &agrave; Paris&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble&nbsp;! </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... alors... vous &ecirc;tes fou, tout &agrave;
+fait fou, mon cher Monsieur, de venir vous
+faire pincer ainsi, en plein champ, &agrave; dix
+heures du matin.</p>
+
+<p>Le mercier semblait pr&ecirc;t &agrave; pleurer de
+honte. Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est elle qui a voulu &ccedil;a&nbsp;! Je lui disais
+bien que c'&eacute;tait stupide. Mais quand
+une femme a quelque chose dans la t&ecirc;te...
+vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.</p>
+
+<p>Le maire, qui aimait l'esprit gaulois,
+sourit et r&eacute;pliqua&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans votre cas, c'est le contraire
+qui aurait d&ucirc; avoir lieu. Vous ne seriez
+pas ici si elle ne l'avait eu que dans la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Alors une col&egrave;re saisit M. Beaurain, et
+se tournant vers sa femme&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vois-tu o&ugrave; tu nous as men&eacute;s avec ta
+po&eacute;sie&nbsp;? Hein, y sommes-nous&nbsp;? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant,
+&agrave; notre &acirc;ge, pour attentat aux m&oelig;urs&nbsp;! Et
+il nous faudra fermer boutique, vendre la
+client&egrave;le et changer de quartier&nbsp;! Y sommes-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>Mme Beaurain se leva, et, sans regarder
+son mari, elle s'expliqua sans embarras,
+sans vaine pudeur, presque sans h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, monsieur le maire, je sais
+bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous
+me permettre de plaider ma cause
+comme un avocat, ou mieux comme une
+pauvre femme&nbsp;; et j'esp&egrave;re que vous voudrez
+bien nous renvoyer chez nous, et
+nous &eacute;pargner la honte des poursuites.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Autrefois, quand j'&eacute;tais jeune, j'ai fait
+la connaissance de M. Beaurain dans ce
+pays-ci, un dimanche. Il &eacute;tait employ&eacute;
+dans un magasin de mercerie&nbsp;; moi j'&eacute;tais
+demoiselle dans un magasin de confections.
+Je me rappelle de &ccedil;a comme d'hier.
+Je venais passer les dimanches ici, de
+temps en temps, avec une amie, Rose Lev&ecirc;que,
+avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose
+avait un bon ami, et moi pas. C'est lui
+qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annon&ccedil;a, en riant, qu'il am&egrave;nerait un
+camarade le lendemain. Je compris bien
+ce qu'il voulait&nbsp;; mais je r&eacute;pondis que
+c'&eacute;tait inutile. J'&eacute;tais sage, Monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le lendemain donc, nous avons trouv&eacute;
+au chemin de fer Monsieur Beaurain. Il
+&eacute;tait bien de sa personne &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;.
+Mais j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas c&eacute;der, et je
+ne c&eacute;dai pas non plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous voici donc arriv&eacute;s &agrave; Bezons. Il
+faisait un temps superbe, de ces temps qui
+vous chatouillent le c&oelig;ur. Moi, quand il
+fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois,
+je deviens b&ecirc;te &agrave; pleurer, et quand
+je suis &agrave; la campagne je perds la t&ecirc;te. La
+verdure, les oiseaux qui chantent, les bl&eacute;s
+qui remuent au vent, les hirondelles qui
+vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots,
+les marguerites, tout &ccedil;a me rend
+folle&nbsp;! C'est comme le champagne quand
+on n'en a pas l'habitude&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc il faisait un temps superbe, et
+doux, et clair, qui vous entrait dans le
+corps par les yeux en regardant et par la
+bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient
+toutes les minutes&nbsp;! &Ccedil;a me faisait
+quelque chose de les voir. M. Beaurain
+et moi nous marchions derri&egrave;re eux,
+sans gu&egrave;re parler. Quand on ne se conna&icirc;t
+pas on ne trouve rien &agrave; se dire. Il avait
+l'air timide, ce gar&ccedil;on, et &ccedil;a me plaisait
+de le voir embarrass&eacute;. Nous voici arriv&eacute;s
+dans le petit bois. Il y faisait frais comme
+dans un bain, et tout le monde s'assit sur
+l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient
+sur ce que j'avais l'air s&eacute;v&egrave;re&nbsp;; vous comprenez
+bien que je ne pouvais pas &ecirc;tre
+autrement. Et puis voil&agrave; qu'ils recommencent
+&agrave; s'embrasser sans plus se g&ecirc;ner
+que si nous n'&eacute;tions pas l&agrave;&nbsp;; et puis ils se
+sont parl&eacute; tout bas&nbsp;; et puis ils se sont
+lev&eacute;s et ils sont partis dans les feuilles
+sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je
+faisais, moi, en face de ce gar&ccedil;on que je
+voyais pour la premi&egrave;re fois. Je me sentais
+tellement confuse de les voir partir ainsi
+que &ccedil;a me donna du courage&nbsp;; et je me
+suis mise &agrave; parler. Je lui demandai ce qu'il
+faisait&nbsp;; il &eacute;tait commis de mercerie, comme
+je vous l'ai appris tout &agrave; l'heure. Nous
+caus&acirc;mes donc quelques instants&nbsp;; &ccedil;a l'enhardit,
+lui, et il voulut prendre des privaut&eacute;s,
+mais je le remis &agrave; sa place, et
+roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur
+Beaurain&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>M. Beaurain, qui regardait ses pieds
+avec confusion, ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Alors il a compris que
+j'&eacute;tais sage, ce gar&ccedil;on, et il s'est mis &agrave;
+me faire la cour gentiment, en honn&ecirc;te
+homme. Depuis ce jour il est revenu tous
+les dimanches. Il &eacute;tait tr&egrave;s amoureux de
+moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais
+beaucoup, mais l&agrave;, beaucoup&nbsp;! c'&eacute;tait un
+beau gar&ccedil;on, autrefois.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, il m'&eacute;pousa en septembre et nous
+pr&icirc;mes notre commerce rue des Martyrs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut dur pendant des ann&eacute;es, Monsieur.
+Les affaires n'allaient pas&nbsp;; et nous
+ne pouvions gu&egrave;re nous payer des parties
+de campagne. Et puis, nous en avions
+perdu l'habitude. On a autre chose en t&ecirc;te&nbsp;;
+on pense &agrave; la caisse plus qu'aux fleurettes,
+dans le commerce. Nous vieillissions, peu
+&agrave; peu, sans nous en apercevoir, en gens
+tranquilles qui ne pensent plus gu&egrave;re &agrave;
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on
+ne s'aper&ccedil;oit pas que &ccedil;a vous manque.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, Monsieur, les affaires ont
+mieux &eacute;t&eacute;, nous nous sommes rassur&eacute;s
+sur l'avenir&nbsp;! Alors, voyez-vous, je ne sais
+pas trop ce qui s'est pass&eacute; en moi, non,
+vraiment, je ne sais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; que je me suis remise &agrave; r&ecirc;ver
+comme une petite pensionnaire. La vue des
+voiturettes de fleurs qu'on tra&icirc;ne dans les
+rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes
+venait me chercher &agrave; mon fauteuil,
+derri&egrave;re ma caisse, et me faisait battre le
+c&oelig;ur&nbsp;! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le
+bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde
+le ciel dans une rue, &ccedil;a a l'air d'une
+rivi&egrave;re, d'une longue rivi&egrave;re qui descend
+sur Paris en se tortillant&nbsp;; et les hirondelles
+passent dedans comme des poissons.
+C'est b&ecirc;te comme tout, ces choses-l&agrave;,
+&agrave; mon &acirc;ge&nbsp;! Que voulez-vous, Monsieur,
+quand on a travaill&eacute; toute sa vie, il vient
+un moment o&ugrave; on s'aper&ccedil;oit qu'on aurait
+pu faire autre chose, et, alors, on regrette,
+oh&nbsp;! oui, on regrette&nbsp;! Songez donc
+que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller
+cueillir des baisers dans les bois, comme
+les autres, comme les autres femmes. Je
+songeais comme c'est bon d'&ecirc;tre couch&eacute;
+sous les feuilles en aimant quelqu'un&nbsp;! Et
+j'y pensais tous les jours, toutes les nuits&nbsp;!
+Je r&ecirc;vais de clairs de lune sur l'eau jusqu'&agrave;
+avoir envie de me noyer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je n'osais pas parler de &ccedil;a &agrave; M. Beaurain
+dans les premiers temps. Je savais
+bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me
+renverrait vendre mon fil et mes aiguilles&nbsp;!
+Et puis, &agrave; vrai dire, M. Beaurain ne me
+disait plus grand chose&nbsp;; mais en me regardant
+dans ma glace, je comprenais
+bien aussi que je ne disais plus rien &agrave;
+personne, moi&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, je me d&eacute;cidai et je lui proposai
+une partie de campagne au pays o&ugrave; nous
+nous &eacute;tions connus. Il accepta sans d&eacute;fiance
+et nous voici arriv&eacute;s, ce matin,
+vers les neuf heures.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi je me sentis toute retourn&eacute;e quand
+je suis entr&eacute;e dans les bl&eacute;s. &Ccedil;a ne vieillit
+pas, le c&oelig;ur des femmes&nbsp;! Et, vrai, je ne
+voyais plus mon mari tel qu'il est, mais
+bien tel qu'il &eacute;tait autrefois&nbsp;! &Ccedil;a, je vous
+le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'&eacute;tais
+grise. Je me mis &agrave; l'embrasser&nbsp;; il en fut
+plus &eacute;tonn&eacute; que si j'avais voulu l'assassiner.
+Il me r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais tu es folle.
+Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui
+te prend&nbsp;?...&nbsp;&raquo; Je ne l'&eacute;coutais pas, moi, je
+n'&eacute;coutais que mon c&oelig;ur. Et je le fis entrer
+dans le bois... Et voil&agrave;&nbsp;!... J'ai dit la
+v&eacute;rit&eacute;, monsieur le maire, toute la v&eacute;rit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire &eacute;tait un homme d'esprit. Il se
+leva, sourit, et dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez en paix, Madame,
+et ne p&eacute;chez plus... sous les feuilles.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="UNE_FAMILLE"></a><br>
+<h2>UNE FAMILLE</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>J'allais revoir mon ami Simon Radevin
+que je n'avais point aper&ccedil;u depuis quinze
+ans.</p>
+
+<p>Autrefois c'&eacute;tait mon meilleur ami, l'ami
+de ma pens&eacute;e, celui avec qui on passe
+les longues soir&eacute;es tranquilles et gaies,
+celui &agrave; qui on dit les choses intimes du
+c&oelig;ur, pour qui on trouve, en causant doucement,
+les id&eacute;es rares, fines, ing&eacute;nieuses,
+d&eacute;licates, n&eacute;es de la sympathie m&ecirc;me qui
+excite l'esprit et le met &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Pendant bien des ann&eacute;es nous ne nous
+&eacute;tions gu&egrave;re quitt&eacute;s. Nous avions v&eacute;cu,
+voyag&eacute;, song&eacute;, r&ecirc;v&eacute; ensemble, aim&eacute; les
+m&ecirc;mes choses d'un m&ecirc;me amour, admir&eacute;
+les m&ecirc;mes livres, compris les m&ecirc;mes
+&oelig;uvres, fr&eacute;mi des m&ecirc;mes sensations, et si
+souvent ri des m&ecirc;mes &ecirc;tres que nous nous
+comprenions compl&egrave;tement, rien qu'en
+&eacute;changeant un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;tait mari&eacute;. Il avait &eacute;pous&eacute;
+tout &agrave; coup une fillette de province venue
+&agrave; Paris pour chercher un fianc&eacute;. Comment
+cette petite blondasse, maigre, aux mains
+niaises, aux yeux clairs et vides, &agrave; la voix
+fra&icirc;che et b&ecirc;te, pareille &agrave; cent mille poup&eacute;es
+&agrave; marier, avait-elle cueilli ce gar&ccedil;on intelligent
+et fin&nbsp;? Peut-on comprendre ces
+choses-l&agrave;&nbsp;? Il avait sans doute esp&eacute;r&eacute; le
+bonheur, lui, le bonheur simple, doux et
+long entre les bras d'une femme bonne,
+tendre et fid&egrave;le&nbsp;; et il avait entrevu tout
+cela, dans le regard transparent de cette
+gamine aux cheveux p&acirc;les.</p>
+
+<p>Il n'avait pas song&eacute; que l'homme actif,
+vivant et vibrant, se fatigue de tout d&egrave;s
+qu'il a saisi la stupide r&eacute;alit&eacute;, &agrave; moins
+qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus
+rien comprendre.</p>
+
+<p>Comment allais-je le retrouver&nbsp;? Toujours
+vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou
+bien endormi par la vie provinciale&nbsp;?
+Un homme peut changer en quinze ans&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le train s'arr&ecirc;ta dans une petite gare.
+Comme je descendais de wagon, un gros,
+tr&egrave;s gros homme, aux joues rouges, au
+ventre rebondi, s'&eacute;lan&ccedil;a vers moi, les
+bras ouverts, en criant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Georges.&nbsp;&raquo; Je
+l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu.
+Puis je murmurai stup&eacute;fait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cristi,
+tu n'as pas maigri.&nbsp;&raquo; Il r&eacute;pondit en riant&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Que veux-tu&nbsp;? La bonne vie&nbsp;! la bonne
+table&nbsp;! les bonnes nuits&nbsp;! Manger et dormir
+voil&agrave; mon existence&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je le contemplai, cherchant dans cette
+large figure les traits aim&eacute;s. L'&oelig;il seul n'avait
+point chang&eacute;&nbsp;; mais je ne retrouvais
+plus le regard et je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;S'il est
+vrai que le regard est le reflet de la pens&eacute;e,
+la pens&eacute;e de cette t&ecirc;te-l&agrave; n'est plus celle
+d'autrefois, celle que je connaissais si
+bien.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'&oelig;il brillait pourtant, plein de joie et
+d'amiti&eacute;&nbsp;; mais il n'avait plus cette clart&eacute;
+intelligente qui exprime, autant que la parole,
+la valeur d'un esprit.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Simon me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, voici mes deux a&icirc;n&eacute;s.</p>
+
+<p>Une fillette de quatorze ans, presque
+femme, et un gar&ccedil;on de treize ans, v&ecirc;tu
+en coll&eacute;gien, s'avanc&egrave;rent d'un air timide
+et gauche.</p>
+
+<p>Je murmurai&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est &agrave; toi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit en riant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais, oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien en as-tu donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cinq&nbsp;! Encore trois rest&eacute;s &agrave; la maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Il avait r&eacute;pondu cela d'un air fier, content,
+presque triomphant&nbsp;; et moi je me
+sentais saisi d'une piti&eacute; profonde, m&ecirc;l&eacute;e
+d'un vague m&eacute;pris, pour ce reproducteur
+orgueilleux et na&iuml;f qui passait ses nuits &agrave;
+faire des enfants entre deux sommes, dans
+sa maison de province, comme un lapin
+dans une cage.</p>
+
+<p>Je montai dans une voiture qu'il conduisait
+lui-m&ecirc;me et nous voici partis &agrave; travers
+la ville, triste ville, somnolente et
+terne o&ugrave; rien ne remuait par les rues, sauf
+quelques chiens et deux ou trois bonnes.
+De temps en temps, un boutiquier, sur sa
+porte, &ocirc;tait son chapeau&nbsp;; Simon rendait
+le salut et nommait l'homme pour me
+prouver sans doute qu'il connaissait tous
+les habitants par leur nom. La pens&eacute;e me
+vint qu'il songeait &agrave; la d&eacute;putation, ce
+r&ecirc;ve de tous les enterr&eacute;s de province.</p>
+
+<p>On eut vite travers&eacute; la cit&eacute;, et la voiture
+entra dans un jardin qui avait des pr&eacute;tentions
+de parc, puis s'arr&ecirc;ta devant une
+maison &agrave; tourelles qui cherchait &agrave; passer
+pour ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon trou, disait Simon, pour
+obtenir un compliment.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Sur le perron, une dame apparut, par&eacute;e
+pour la visite, coiff&eacute;e pour la visite, avec
+des phrases pr&ecirc;tes pour la visite. Ce n'&eacute;tait
+plus la fillette blonde et fade que j'avais
+vue &agrave; l'&eacute;glise quinze ans plus t&ocirc;t, mais
+une grosse dame &agrave; falbalas et &agrave; frisons,
+une de ces dames sans &acirc;ge, sans caract&egrave;re,
+sans &eacute;l&eacute;gance, sans esprit, sans rien de ce
+qui constitue une femme. C'&eacute;tait une m&egrave;re,
+enfin, une grosse m&egrave;re banale, la pondeuse,
+la poulini&egrave;re humaine, la machine
+de chair qui procr&eacute;e sans autre pr&eacute;occupation
+dans l'&acirc;me que ses enfants et son
+livre de cuisine.</p>
+
+<p>Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai
+dans le vestibule o&ugrave; trois mioches align&eacute;s
+par rang de taille semblaient plac&eacute;s l&agrave;
+pour une revue comme des pompiers
+devant un maire.</p>
+
+<p>Je dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! voici les autres&nbsp;?</p>
+
+<p>Simon, radieux les nomma &laquo;&nbsp;Jean,
+Sophie et Gontran&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>La porte du salon &eacute;tait ouverte. J'y p&eacute;n&eacute;trai
+et j'aper&ccedil;us au fond d'un fauteuil
+quelque chose qui tremblotait, un homme,
+un vieux homme paralys&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Radevin s'avan&ccedil;a&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mon grand-p&egrave;re, monsieur. Il a
+quatre-vingt-sept ans.</p>
+
+<p>Puis elle cria dans l'oreille du vieillard
+tr&eacute;pidant&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est un ami de Simon,
+papa.&nbsp;&raquo; L'anc&ecirc;tre fit un effort pour me dire
+bonjour et il vagit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oua, oua, oua&nbsp;&raquo; en
+agitant sa main. Je r&eacute;pondis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous &ecirc;tes
+trop aimable, Monsieur,&nbsp;&raquo; et je tombai sur
+un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Simon venait d'entrer&nbsp;; il riait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! tu as fait la connaissance de
+bon papa. Il est impayable, ce vieux&nbsp;; c'est
+la distraction des enfants. Il est gourmand,
+mon cher, &agrave; se faire mourir &agrave; tous
+les repas. Tu ne te figures point ce qu'il
+mangerait si on le laissait libre. Mais tu
+verras, tu verras. Il fait de l'&oelig;il aux plats
+sucr&eacute;s comme si c'&eacute;taient des demoiselles.
+Tu n'as jamais rien rencontr&eacute; de plus
+dr&ocirc;le, tu verras tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Puis on me conduisit dans ma chambre,
+pour faire ma toilette, car l'heure du d&icirc;ner
+approchait. J'entendais dans l'escalier un
+grand pi&eacute;tinement et je me retournai. Tous
+les enfants me suivaient en procession,
+derri&egrave;re leur p&egrave;re, sans doute pour me
+faire honneur.</p>
+
+<p>Ma chambre donnait sur la plaine, une
+plaine sans fin, toute nue, un oc&eacute;an d'herbes,
+de bl&eacute;s et d'avoine, sans un bouquet
+d'arbres ni un coteau, image saisissante
+et triste de la vie qu'on devait mener dans
+cette maison.</p>
+
+<p>Une cloche sonna. C'&eacute;tait pour le d&icirc;ner.
+Je descendis.</p>
+
+<p>Mme Radevin prit mon bras d'un air
+c&eacute;r&eacute;monieux et on passa dans la salle &agrave;
+manger. Un domestique roulait le fauteuil
+du vieux qui, &agrave; peine plac&eacute; devant son
+assiette, promena sur le dessert un regard
+avide et curieux en tournant avec peine,
+d'un plat vers l'autre, sa t&ecirc;te branlante.</p>
+
+<p>Alors Simon se frotta les mains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu
+vas t'amuser,&nbsp;&raquo; me dit-il. Et tous les enfants,
+comprenant qu'on allait me donner
+le spectacle de grand-papa gourmand, se
+mirent &agrave; rire en m&ecirc;me temps, tandis que
+leur m&egrave;re souriait seulement en haussant
+les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Radevin se mit &agrave; hurler vers le vieillard
+en formant porte-voix de ses mains.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous avons ce soir de la cr&egrave;me au riz
+sucr&eacute;.</p>
+
+<p>La face rid&eacute;e de l'a&iuml;eul s'illumina et il
+trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer
+qu'il avait compris et qu'il &eacute;tait content.</p>
+
+<p>Et on commen&ccedil;a &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Regarde,&nbsp;&raquo; murmura Simon. Le grand-p&egrave;re
+n'aimait pas la soupe et refusait d'en
+manger. On l'y for&ccedil;ait, pour sa sant&eacute;&nbsp;; et le
+domestique lui enfon&ccedil;ait de force dans la
+bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait
+avec &eacute;nergie, pour ne pas avaler le
+bouillon rejet&eacute; ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.</p>
+
+<p>Les petits enfants se tordaient de joie
+tandis que leur p&egrave;re, tr&egrave;s content, r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Est-il dr&ocirc;le, ce vieux&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et tout le long du repas on ne s'occupa
+que de lui. Il d&eacute;vorait du regard les plats
+pos&eacute;s sur la table&nbsp;; et de sa main follement
+agit&eacute;e essayait de les saisir et de les attirer
+&agrave; lui. On les posait presque &agrave; port&eacute;e
+pour voir ses efforts &eacute;perdus, son &eacute;lan
+tremblotant vers eux, l'appel d&eacute;sol&eacute; de
+tout son &ecirc;tre, de son &oelig;il, de sa bouche,
+de son nez qui les flairait. Et il bavait
+d'envie sur sa serviette en poussant des
+grognements inarticul&eacute;s. Et toute la famille
+se r&eacute;jouissait de ce supplice odieux
+et grotesque.</p>
+
+<p>Puis on lui servait sur son assiette un
+tout petit morceau qu'il mangeait avec une
+gloutonnerie fi&eacute;vreuse, pour avoir plus
+vite autre chose.</p>
+
+<p>Quand arriva le riz sucr&eacute;, il eut presque
+une convulsion. Il g&eacute;missait de d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Gontran lui cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous avez trop
+mang&eacute;, vous n'en aurez pas.&nbsp;&raquo; Et on
+fit semblant de ne lui en point donner.</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; pleurer. Il pleurait en
+tremblant plus fort, tandis que tous les
+enfants riaient.</p>
+
+<p>On lui apporta enfin sa part, une toute
+petite part&nbsp;; et il fit, en mangeant la premi&egrave;re
+bouch&eacute;e de l'entremets, un bruit de
+gorge comique et glouton, et un mouvement
+du cou pareil &agrave; celui des canards
+qui avalent un morceau trop gros.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut fini, il se mit &agrave; tr&eacute;pigner
+pour en obtenir encore.</p>
+
+<p>Pris de piti&eacute; devant la torture de ce
+Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai
+pour lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;Voyons, donne-lui encore un
+peu de riz&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Simon r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! non, mon cher,
+s'il mangeait trop, &agrave; son &acirc;ge, &ccedil;a pourrait
+lui faire mal.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me tus, r&ecirc;vant sur cette parole. O
+morale, &ocirc; logique, &ocirc; sagesse&nbsp;! A son &acirc;ge&nbsp;!
+Donc, on le privait du seul plaisir qu'il
+pouvait encore go&ucirc;ter, par souci de sa
+sant&eacute;&nbsp;! Sa sant&eacute;&nbsp;! qu'en ferait-il, ce d&eacute;bris
+inerte et tremblotant&nbsp;? On m&eacute;nageait ses
+jours, comme on dit&nbsp;? Ses jours&nbsp;? Combien
+de jours, dix, vingt, cinquante ou cent&nbsp;?
+Pourquoi&nbsp;? Pour lui&nbsp;? ou pour conserver
+plus longtemps &agrave; la famille le spectacle de
+sa gourmandise impuissante&nbsp;?</p>
+
+<p>Il n'avait plus rien &agrave; faire en cette vie,
+plus rien. Un seul d&eacute;sir lui restait, une
+seule joie&nbsp;; pourquoi ne pas lui donner enti&egrave;rement
+cette joie derni&egrave;re, la lui donner
+jusqu'&agrave; ce qu'il en mour&ucirc;t.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s une longue partie de cartes,
+je montai dans ma chambre pour me coucher&nbsp;:
+j'&eacute;tais triste, triste, triste&nbsp;!</p>
+
+<p>Et je me mis &agrave; ma fen&ecirc;tre. On n'entendait
+rien au dehors qu'un tr&egrave;s l&eacute;ger, tr&egrave;s
+doux, tr&egrave;s joli gazouillement d'oiseau dans
+un arbre, quelque part. Cet oiseau devait
+chanter ainsi, &agrave; voix basse, dans la nuit,
+pour bercer sa femelle endormie sur ses
+&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Et je pensai aux cinq enfants de mon
+pauvre ami, qui devait ronfler maintenant
+aux c&ocirc;t&eacute;s de sa vilaine femme.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="JOSEPH"></a><br>
+<h2>JOSEPH</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Elles &eacute;taient grises, tout &agrave; fait grises, la
+petite baronne Andr&eacute;e de Fraisi&egrave;res et la
+petite comtesse No&euml;mi de Gardens.</p>
+
+<p>Elles avaient d&icirc;n&eacute; en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, dans
+le salon vitr&eacute; qui regardait la mer. Par les
+fen&ecirc;tres ouvertes, la brise molle d'un soir
+d'&eacute;t&eacute; entrait, ti&egrave;de et fra&icirc;che en m&ecirc;me
+temps, une brise savoureuse d'oc&eacute;an.
+Les deux jeunes femmes, &eacute;tendues sur
+leurs chaises longues, buvaient maintenant
+de minute en minute une goutte de
+chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes,
+des confidences que seule cette jolie ivresse
+inattendue pouvait amener sur leurs
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Leurs maris &eacute;taient retourn&eacute;s &agrave; Paris
+dans l'apr&egrave;s-midi, les laissant seules sur
+cette petite plage d&eacute;serte qu'ils avaient
+choisie pour &eacute;viter les r&ocirc;deurs galants des
+stations &agrave; la mode. Absents cinq jours sur
+sept, ils redoutaient les parties de campagne,
+les d&eacute;jeuners sur l'herbe, les le&ccedil;ons de
+natation et la rapide familiarit&eacute; qui na&icirc;t
+dans le d&eacute;s&oelig;uvrement des villes d'eaux.
+Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant
+donc &agrave; craindre, ils avaient lou&eacute; une maison
+b&acirc;tie et abandonn&eacute;e par un original dans
+le vallon de Roqueville, pr&egrave;s F&eacute;camp, et
+ils avaient enterr&eacute; l&agrave; leurs femmes pour
+tout l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient grises. Ne sachant qu'inventer
+pour se distraire, la petite baronne
+avait propos&eacute; &agrave; la petite comtesse un d&icirc;ner
+fin, au champagne. Elles s'&eacute;taient d'abord
+beaucoup amus&eacute;es &agrave; cuisiner elles-m&ecirc;mes
+ce d&icirc;ner&nbsp;; puis elles l'avaient mang&eacute; avec
+gaiet&eacute; en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait &eacute;veill&eacute;e dans leur gorge la chaleur
+des fourneaux. Maintenant elles bavardaient
+et d&eacute;raisonnaient &agrave; l'unisson en
+fumant des cigarettes et en se gargarisant
+doucement avec la chartreuse. Vraiment,
+elles ne savaient plus du tout ce qu'elles
+disaient.</p>
+
+<p>La comtesse, les jambes en l'air sur le
+dossier d'une chaise, &eacute;tait plus partie
+encore que son amie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour finir une soir&eacute;e comme celle-l&agrave;,
+disait-elle, il nous faudrait des amoureux.
+Si j'avais pr&eacute;vu &ccedil;a tant&ocirc;t, j'en aurais fait
+venir deux de Paris et je t'en aurais c&eacute;d&eacute;
+un...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours&nbsp;;
+m&ecirc;me ce soir, si j'en voulais un,
+je l'aurais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons donc&nbsp;! A Roqueville, ma ch&egrave;re&nbsp;?
+un paysan, alors.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, raconte-moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu veux que je te raconte&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ton amoureux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re, moi je ne peux pas vivre
+sans &ecirc;tre aim&eacute;e. Si je n'&eacute;tais pas aim&eacute;e, je
+me croirais morte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi aussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. Les hommes ne comprennent
+pas &ccedil;a&nbsp;! nos maris surtout&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas du tout. Comment veux-tu
+qu'il en soit autrement&nbsp;? L'amour qu'il
+nous faut est fait de g&acirc;teries, de gentillesses,
+de galanteries. C'est la nourriture de
+notre c&oelig;ur, &ccedil;a. C'est indispensable &agrave; notre
+vie, indispensable, indispensable...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Indispensable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut que je sente que quelqu'un
+pense &agrave; moi, toujours, partout. Quand je
+m'endors, quand je m'&eacute;veille, il faut que
+je sache qu'on m'aime quelque part, qu'on
+r&ecirc;ve de moi, qu'on me d&eacute;sire. Sans cela
+je serais malheureuse, malheureuse. Oh&nbsp;!
+mais malheureuse &agrave; pleurer tout le
+temps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi aussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe donc que c'est impossible
+autrement. Quand un mari a &eacute;t&eacute; gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans,
+il devient forc&eacute;ment une brute, oui, une
+vraie brute... Il ne se g&ecirc;ne plus pour rien,
+il se montre tel qu'il est, il fait des sc&egrave;nes
+pour les notes, pour toutes les notes. On
+ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on
+vit toujours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a, c'est bien vrai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas&nbsp;?... O&ugrave; donc en &eacute;tais-je&nbsp;?
+Je ne me rappelle plus du tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu disais que tous les maris sont
+des brutes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, des brutes... tous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et apr&egrave;s&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi, apr&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que je disais apr&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais pas, moi, puisque tu ne
+l'as pas dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'avais pourtant quelque chose &agrave; te
+raconter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est vrai, attends&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! j'y suis...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te disais donc que moi, je trouve
+partout des amoureux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment fais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave;. Suis-moi bien. Quand j'arrive
+dans un pays nouveau, je prends des notes
+et je fais mon choix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu fais ton choix&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, parbleu. Je prends des notes
+d'abord. Je m'informe. Il faut avant tout
+qu'un homme soit discret, riche et g&eacute;n&eacute;reux,
+n'est-ce pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et puis, il faut qu'il me plaise comme
+homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N&eacute;cessairement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je l'amorce.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu l'amorces&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, comme on fait pour prendre du
+poisson. Tu n'as jamais p&ecirc;ch&eacute; &agrave; la ligne&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as eu tort. C'est tr&egrave;s amusant. Et
+puis c'est instructif. Donc, je l'amorce...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment fais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;B&ecirc;te, va. Est-ce qu'on ne prend pas
+les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix&nbsp;! Et ils croient choisir
+encore... ces imb&eacute;ciles... mais c'est
+nous qui choisissons... toujours... Songe
+donc, quand on n'est pas laide, et pas
+sotte, comme nous, tous les hommes sont
+des pr&eacute;tendants, tous, sans exception.
+Nous, nous les passons en revue du matin
+au soir, et quand nous en avons vis&eacute; un
+nous l'amor&ccedil;ons...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a ne me dit pas comment tu fais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment je fais&nbsp;?... mais je ne fais
+rien. Je me laisse regarder, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu te laisses regarder&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui. &Ccedil;a suffit. Quand on s'est
+laiss&eacute; regarder plusieurs fois de suite,
+un homme vous trouve aussit&ocirc;t la plus jolie
+et la plus s&eacute;duisante de toutes les femmes.
+Alors il commence &agrave; vous faire la cour.
+Moi je lui laisse comprendre qu'il n'est
+pas mal, sans rien dire bien entendu&nbsp;; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le
+tiens. Et &ccedil;a dure plus ou moins, selon ses
+qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu prends comme &ccedil;a tous ceux que
+tu veux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Presque tous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, il y en a qui r&eacute;sistent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelquefois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pourquoi&nbsp;? On est Joseph pour
+trois raisons. Parce qu'on est tr&egrave;s amoureux
+d'une autre. Parce qu'on est d'une
+timidit&eacute; excessive et parce qu'on est...
+comment dirai-je&nbsp;?... incapable de mener
+jusqu'au bout la conqu&ecirc;te d'une femme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ma ch&egrave;re&nbsp;!... Tu crois&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... oui... J'en suis s&ucirc;re... il y en
+a beaucoup de cette derni&egrave;re esp&egrave;ce, beaucoup,
+beaucoup... beaucoup plus qu'on ne
+croit. Oh&nbsp;! ils ont l'air de tout le monde...
+ils sont habill&eacute;s comme les autres... ils
+font les paons... Quand je dis les paons...
+je me trompe, ils ne pourraient pas se
+d&eacute;ployer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ma ch&egrave;re...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand aux timides, ils sont quelquefois
+d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se
+d&eacute;shabiller, m&ecirc;me pour se coucher tout
+seuls, quand ils ont une glace dans leur
+chambre. Avec ceux-l&agrave;, il faut &ecirc;tre &eacute;nergique,
+user du regard et de la poign&eacute;e de
+main. C'est m&ecirc;me quelquefois inutile. Ils
+ne savent jamais comment ni par o&ugrave; commencer.
+Quand on perd connaissance
+devant eux, comme dernier moyen... ils
+vous soignent... Et pour peu qu'on tarde
+&agrave; reprendre ses sens... ils vont chercher
+du secours.</p>
+
+<p>Ceux que je pr&eacute;f&egrave;re, moi, ce sont les
+amoureux des autres. Ceux-l&agrave;, je les enl&egrave;ve
+d'assaut, &agrave;... &agrave;... &agrave;... &agrave; la bayonnette,
+ma ch&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bon, tout &ccedil;a, mais quand il n'y
+a pas d'hommes, comme ici, par exemple.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en trouve.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu en trouves. O&ugrave; &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Partout. Tiens, &ccedil;a me rappelle mon
+histoire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; deux ans, cette ann&eacute;e, que mon
+mari m'a fait passer l'&eacute;t&eacute; dans sa terre de
+Bougrolles. L&agrave;, rien... mais tu entends,
+rien de rien, de rien, de rien&nbsp;! Dans les
+manoirs des environs, quelques lourdauds
+d&eacute;go&ucirc;tants, des chasseurs de poil et de
+plume vivant dans des ch&acirc;teaux sans
+baignoires, de ces hommes qui transpirent
+et se couchent par l&agrave;-dessus, et qu'il
+serait impossible de corriger, parce qu'ils
+ont des principes d'existence malpropres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Devine ce que j'ai fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne devine pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! Je venais de lire un tas
+de romans de George Sand pour l'exaltation
+de l'homme du peuple, des romans
+o&ugrave; les ouvriers sont sublimes et tous les
+hommes du monde criminels. Ajoute &agrave;
+cela que j'avais vu <i>Ruy-Blas</i> l'hiver pr&eacute;c&eacute;dent
+et que &ccedil;a m'avait beaucoup frapp&eacute;e.
+Eh bien&nbsp;! un de nos fermiers avait un fils,
+un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+&eacute;tudi&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre, puis quitt&eacute; le
+s&eacute;minaire par d&eacute;go&ucirc;t. Eh bien, je l'ai pris
+comme domestique&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... Et apr&egrave;s&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s... apr&egrave;s, ma ch&egrave;re, je l'ai
+trait&eacute; de tr&egrave;s haut, en lui montrant beaucoup
+de ma personne. Je ne l'ai pas amorc&eacute;,
+celui-l&agrave;, ce rustre, je l'ai allum&eacute;&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, &ccedil;a m'amusait m&ecirc;me beaucoup.
+On dit que les domestiques, &ccedil;a ne compte
+pas&nbsp;! Eh bien il ne comptait point. Je le
+sonnais pour les ordres chaque matin
+quand ma femme de chambre m'habillait,
+et aussi chaque soir quand elle me d&eacute;shabillait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re, il a flamb&eacute; comme un toit
+de paille. Alors, &agrave; table, pendant les repas,
+je n'ai plus parl&eacute; que de propret&eacute;,
+de soins du corps, de douches, de bains.
+Si bien qu'au bout de quinze jours il se
+trempait matin et soir dans la rivi&egrave;re, puis
+se parfumait &agrave; empoisonner le ch&acirc;teau.
+J'ai m&ecirc;me &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de lui interdire les
+parfums, en lui disant, d'un air furieux,
+que les hommes ne devaient jamais employer
+que l'eau de Cologne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, j'ai eu l'id&eacute;e d'organiser une
+biblioth&egrave;que de campagne. J'ai fait venir
+quelques centaines de romans moraux que
+je pr&ecirc;tais &agrave; tous nos paysans et &agrave; mes
+domestiques. Il s'&eacute;tait gliss&eacute; dans ma
+collection quelques livres... quelques livres...
+po&eacute;tiques... de ceux qui troublent
+les &acirc;mes... des pensionnaires et des coll&eacute;giens...
+Je les ai donn&eacute;s &agrave; mon valet de
+chambre. &Ccedil;a lui a appris la vie... une
+dr&ocirc;le de vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh... Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je suis devenue famili&egrave;re avec
+lui, je me suis mise &agrave; le tutoyer. Je l'avais
+nomm&eacute; Joseph. Ma ch&egrave;re, il &eacute;tait
+dans un &eacute;tat... dans un &eacute;tat effrayant...
+Il devenait maigre comme... comme un
+coq... et il roulait des yeux de fou. Moi
+je m'amusais &eacute;norm&eacute;ment. C'est un de
+mes meilleurs &eacute;t&eacute;s...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et apr&egrave;s&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s... oui... Eh bien, un jour que
+mon mari &eacute;tait absent, je lui ai dit d'atteler
+le panier pour me conduire dans les bois.
+Il faisait tr&egrave;s chaud, tr&egrave;s chaud... Voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e, dis-moi tout... &Ccedil;a m'amuse
+tant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, bois un verre de Chartreuse,
+sans &ccedil;a je finirais le carafon toute seule.
+Eh bien apr&egrave;s, je me suis trouv&eacute;e mal en
+route.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es b&ecirc;te. Je lui ai dit que j'allais
+me trouver mal et qu'il fallait me
+porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai &eacute;t&eacute;
+sur l'herbe j'ai suffoqu&eacute; et je lui ai dit de
+me d&eacute;lacer. Et puis, quand j'ai &eacute;t&eacute; d&eacute;lac&eacute;e,
+j'ai perdu connaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh non, pas du tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de rester
+pr&egrave;s d'une heure sans connaissance. Il
+ne trouvait pas de rem&egrave;de. Mais j'ai &eacute;t&eacute;
+patiente, et je n'ai rouvert les yeux qu'apr&egrave;s
+sa chute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!... Et qu'est-ce que tu
+lui as dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi rien&nbsp;! Est-ce que je savais quelque
+chose, puisque j'&eacute;tais sans connaissance&nbsp;?
+Je l'ai remerci&eacute;. Je lui ai dit de me
+remettre en voiture&nbsp;; et il m'a ramen&eacute;e
+au ch&acirc;teau. Mais il a failli verser en tournant
+la barri&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;! Et c'est tout&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est tout...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu n'as perdu connaissance qu'une
+fois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien qu'une fois, parbleu&nbsp;! Je ne
+voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'as-tu gard&eacute; longtemps apr&egrave;s &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi
+est-ce que je l'aurais renvoy&eacute;. Je n'avais
+pas &agrave; m'en plaindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;! Et il t'aime toujours&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; est-il&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite baronne &eacute;tendit la main vers
+la muraille et poussa le timbre &eacute;lectrique.
+La porte s'ouvrit presque aussit&ocirc;t, et un
+grand valet entra qui r&eacute;pandait autour de
+lui une forte senteur d'eau de Cologne.</p>
+
+<p>La baronne lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Joseph, mon
+gar&ccedil;on, j'ai peur de me trouver mal, va
+me chercher ma femme de chambre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'homme demeurait immobile comme
+un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa ma&icirc;tresse, qui reprit&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui,
+et Rosalie me soignera mieux que
+toi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et sortit.</p>
+
+<p>La petite comtesse, effar&eacute;e, demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et qu'est-ce que tu diras &agrave; ta femme
+de chambre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui dirai que c'est pass&eacute;&nbsp;! Non, je
+me ferai tout de m&ecirc;me d&eacute;lacer. &Ccedil;a me
+soulagera la poitrine, car je ne peux plus
+respirer. Je suis grise... ma ch&egrave;re... mais
+grise &agrave; tomber si je me levais.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AUBERGE"></a><br>
+<h2>L'AUBERGE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Pareille &agrave; toutes les h&ocirc;telleries de bois
+plant&eacute;es dans les Hautes-Alpes, au pied des
+glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus
+qui coupent les sommets blancs des montagnes,
+l'auberge de Schwarenbach sert de
+refuge aux voyageurs qui suivent le passage
+de la Gemmi.</p>
+
+<p>Pendant 6 mois elle reste ouverte, habit&eacute;e
+par la famille de Jean Hauser&nbsp;; puis,
+d&egrave;s que les neiges s'amoncellent, emplissant
+le vallon et rendant impraticable la
+descente sur Lo&euml;che, les femmes, le p&egrave;re
+et les trois fils s'en vont, et laissent pour
+garder la maison le vieux guide Gaspard
+Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et
+Sam le gros chien de montagne.</p>
+
+<p>Les deux hommes et la b&ecirc;te demeurent
+jusqu'au printemps dans cette prison de
+neige, n'ayant devant les yeux que la pente
+immense et blanche du Balmhorn, entour&eacute;s
+de sommets p&acirc;les et luisants, enferm&eacute;s,
+bloqu&eacute;s, ensevelis sous la neige qui monte
+autour d'eux, enveloppe, &eacute;treint, &eacute;crase la
+petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint
+les fen&ecirc;tres et mure la porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jour o&ugrave; la famille Hauser allait
+retourner &agrave; Lo&euml;che, l'hiver approchant et
+la descente devenant p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>Trois mulets partirent en avant, charg&eacute;s
+de hardes et de bagages et conduits par les
+trois fils. Puis la m&egrave;re, Jeanne Hauser, et sa
+fille Louise mont&egrave;rent sur un quatri&egrave;me
+mulet, et se mirent en route &agrave; leur
+tour.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re les suivait accompagn&eacute; des deux
+gardiens qui devaient escorter la famille
+jusqu'au sommet de la descente.</p>
+
+<p>Ils contourn&egrave;rent d'abord le petit lac, gel&eacute;
+maintenant au fond du grand trou de rochers
+qui s'&eacute;tend devant l'auberge, puis ils
+suivirent le vallon clair comme un drap et
+domin&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s par des sommets de
+neige.</p>
+
+<p>Une averse de soleil tombait sur ce d&eacute;sert
+blanc &eacute;clatant et glac&eacute;, l'allumait d'une
+flamme aveuglante et froide&nbsp;; aucune vie
+n'apparaissait dans cet oc&eacute;an des monts&nbsp;;
+aucun mouvement dans cette solitude
+d&eacute;mesur&eacute;e&nbsp;; aucun bruit n'en troublait le
+profond silence.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, le jeune guide Ulrich Kunsi,
+un grand suisse aux longues jambes, laissa
+derri&egrave;re lui le p&egrave;re Hauser et le vieux Gaspard
+Hari, pour rejoindre le mulet qui
+portait les deux femmes.</p>
+
+<p>La plus jeune le regardait venir, semblait
+l'appeler d'un &oelig;il triste. C'&eacute;tait une
+petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses
+et les cheveux p&acirc;les paraissaient d&eacute;color&eacute;s
+par les longs s&eacute;jours au milieu des
+glaces.</p>
+
+<p>Quand il eut rejoint la b&ecirc;te qui la portait,
+il posa la main sur la croupe et ralentit le
+pas. La m&egrave;re Hauser se mit &agrave; lui parler, &eacute;num&eacute;rant
+avec des d&eacute;tails infinis toutes les recommandations
+de l'hivernage. C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il restait l&agrave;-haut, tandis que
+le vieux Hari avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute; quatorze hivers
+sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi &eacute;coutait, sans avoir l'air de
+comprendre, et regardait sans cesse la
+jeune fille. De temps en temps il r&eacute;pondait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Oui, madame Hauser.&nbsp;&raquo; Mais sa
+pens&eacute;e semblait loin et sa figure calme
+demeurait impassible.</p>
+
+<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la
+longue surface gel&eacute;e s'&eacute;tendait, toute plate,
+au fond du val. A droite, le Daubenhorn
+montrait ses rochers noirs dress&eacute;s &agrave; pic aupr&egrave;s
+des &eacute;normes moraines du glacier de
+L&oelig;mmern que dominait le Wildstrubel.</p>
+
+<p>Comme ils approchaient du col de la
+Gemmi, o&ugrave; commence la descente sur
+Lo&euml;che, ils d&eacute;couvrirent tout &agrave; coup l'immense
+horizon des Alpes du Valais dont les
+s&eacute;parait la profonde et large vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, au loin, un peuple de sommets
+blancs, in&eacute;gaux, &eacute;cras&eacute;s ou pointus et luisants
+sous le soleil&nbsp;: le Mischabel avec ses
+deux cornes, le puissant massif du Wissehorn,
+le lourd Brunnegghorn, la haute et
+redoutable pyramide du Cervin, ce tueur
+d'hommes, et la Dent-Blanche, cette
+monstrueuse coquette.</p>
+
+<p>Puis, au-dessous d'eux, dans un trou d&eacute;mesur&eacute;,
+au fond d'un ab&icirc;me effrayant, ils
+aper&ccedil;urent Lo&euml;che, dont les maisons semblaient
+des grains de sable jet&eacute;s dans cette
+crevasse &eacute;norme que finit et que ferme
+la Gemmi, et qui s'ouvre, l&agrave;-bas, sur le
+Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Le mulet s'arr&ecirc;ta au bord du sentier
+qui va, serpentant, tournant sans cesse et
+revenant, fantastique et merveilleux, le
+long de la montagne droite, jusqu'&agrave; ce
+petit village presque invisible, &agrave; son pied.
+Les femmes saut&egrave;rent dans la neige.</p>
+
+<p>Les deux vieux les avaient rejoints.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, dit le p&egrave;re Hauser, adieu
+et bon courage, &agrave; l'an prochain, les
+amis.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Hari r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;: &laquo;&nbsp;A l'an prochain.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'embrass&egrave;rent. Puis Mme Hauser, &agrave;
+son tour, tendit ses joues&nbsp;; et la jeune fille
+en fit autant.</p>
+
+<p>Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il
+murmura dans l'oreille de Louise&nbsp;: &laquo;&nbsp;N'oubliez
+point ceux d'en-haut.&nbsp;&raquo; Elle r&eacute;pondit
+&laquo;&nbsp;non&nbsp;&raquo; si bas, qu'il devina sans l'entendre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, adieu, r&eacute;p&eacute;ta Jean Hauser, et
+bonne sant&eacute;.</p>
+
+<p>Et, passant devant les femmes, il commen&ccedil;a
+&agrave; descendre.</p>
+
+<p>Ils disparurent bient&ocirc;t tous les trois au
+premier d&eacute;tour du chemin.</p>
+
+<p>Et les deux hommes s'en retourn&egrave;rent
+vers l'auberge de Schwarenbach.</p>
+
+<p>Ils allaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sans
+parler. C'&eacute;tait fini, ils resteraient seuls,
+face &agrave; face, quatre ou cinq mois.</p>
+
+<p>Puis Gaspard Hari se mit &agrave; raconter sa
+vie de l'autre hiver. Il &eacute;tait demeur&eacute; avec
+Michel Canol, trop &acirc;g&eacute; maintenant pour
+recommencer&nbsp;; car un accident peut arriver
+pendant cette longue solitude. Ils ne
+s'&eacute;taient pas ennuy&eacute;s, d'ailleurs&nbsp;; le tout
+&eacute;tait d'en prendre son parti d&egrave;s le premier
+jour&nbsp;; et on finissait par se cr&eacute;er des distractions,
+des jeux, beaucoup de passe-temps.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi l'&eacute;coutait, les yeux baiss&eacute;s,
+suivant en pens&eacute;e ceux qui descendaient
+vers le village par tous les festons de la
+Gemmi.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ils aper&ccedil;urent l'auberge, &agrave; peine
+visible, si petite, un point noir au pied de
+la monstrueuse vague de neige.</p>
+
+<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien
+fris&eacute;, se mit &agrave; gambader autour d'eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous
+n'avons plus de femme maintenant, il faut
+pr&eacute;parer le d&icirc;ner, tu vas &eacute;plucher les
+pommes de terre.</p>
+
+<p>Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux
+de bois, commenc&egrave;rent &agrave; tremper la
+soupe.</p>
+
+<p>La matin&eacute;e du lendemain sembla longue
+&agrave; Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et
+crachait dans l'&acirc;tre, tandis que le jeune
+homme regardait par la fen&ecirc;tre l'&eacute;clatante
+montagne en face de la maison.</p>
+
+<p>Il sortit dans l'apr&egrave;s-midi, et refaisant le
+trajet de la veille, il cherchait sur le sol
+les traces des sabots du mulet qui avait
+port&eacute; les deux femmes. Puis quand il fut au
+col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre
+au bord de l'ab&icirc;me, et regarda Lo&euml;che.</p>
+
+<p>Le village dans son puits de rocher
+n'&eacute;tait pas encore noy&eacute; sous la neige, bien
+qu'elle vint tout pr&egrave;s de lui, arr&ecirc;t&eacute;e net
+par les for&ecirc;ts de sapins qui prot&eacute;geaient
+ses environs. Ses maisons basses ressemblaient,
+de l&agrave;-haut, &agrave; des pav&eacute;s, dans une
+prairie.</p>
+
+<p>La petite Hauser &eacute;tait l&agrave;, maintenant,
+dans une de ces demeures grises. Dans laquelle&nbsp;?
+Ulrich Kunsi se trouvait trop loin
+pour les distinguer s&eacute;par&eacute;ment. Comme il
+aurait voulu descendre, pendant qu'il le
+pouvait encore&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais le soleil avait disparu derri&egrave;re la
+grande cime de Wildstrubel&nbsp;; et le jeune
+homme rentra. Le p&egrave;re Hari fumait. En
+voyant revenir son compagnon, il lui proposa
+une partie de cartes&nbsp;; et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre des deux c&ocirc;t&eacute;s de la
+table.</p>
+
+<p>Ils jou&egrave;rent longtemps, un jeu simple
+qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soup&eacute;, ils se couch&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les jours qui suivirent furent pareils au
+premier, clairs et froids, sans neige nouvelle.
+Le vieux Gaspard passait ses apr&egrave;s-midi
+&agrave; guetter les aigles et les rares oiseaux
+qui s'aventurent sur ces sommets glac&eacute;s,
+tandis que Ulrich retournait r&eacute;guli&egrave;rement
+au col de la Gemmi pour contempler le village.
+Puis ils jouaient aux cartes, aux d&eacute;s,
+aux dominos, gagnaient et perdaient de
+petits objets pour int&eacute;resser leur partie.</p>
+
+<p>Un matin, Hari, lev&eacute; le premier, appela
+son compagnon. Un nuage mouvant, profond
+et l&eacute;ger, d'&eacute;cume blanche s'abattait
+sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait
+peu &agrave; peu sous un &eacute;pais et sourd
+matelas de mousse. Cela dura quatre jours
+et quatre nuits. Il fallut d&eacute;gager la porte et
+les fen&ecirc;tres, creuser un couloir et tailler des
+marches pour s'&eacute;lever sur cette poudre de
+glace que douze heures de gel&eacute;e avaient rendue
+plus dure que le granit des moraines.</p>
+
+<p>Alors, ils v&eacute;curent comme des prisonniers,
+ne s'aventurant plus gu&egrave;re en dehors
+de leur demeure. Ils s'&eacute;taient partag&eacute; les
+besognes qu'ils accomplissaient r&eacute;guli&egrave;rement.
+Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et
+de tous les travaux de propret&eacute;. C'&eacute;tait lui
+aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard
+Hari faisait la cuisine et entretenait le feu.
+Leurs ouvrages, r&eacute;guliers et monotones,
+&eacute;taient interrompus par de longues parties
+de cartes ou de d&eacute;s. Jamais ils ne se querellaient,
+&eacute;tant tous deux calmes et placides.
+Jamais m&ecirc;me ils n'avaient d'impatiences,
+de mauvaise humeur, ni de paroles aigres,
+car ils avaient fait provision de r&eacute;signation
+pour cet hivernage sur les sommets.</p>
+
+<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait
+son fusil et s'en allait &agrave; la recherche des
+chamois&nbsp;; il en tuait de temps en temps.
+C'&eacute;tait alors f&ecirc;te dans l'auberge de
+Schwarenbach et grand festin de chair
+fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermom&egrave;tre
+du dehors marquait dix-huit au-dessous
+de glace. Le soleil n'&eacute;tant pas encore lev&eacute;,
+le chasseur esp&eacute;rait surprendre les b&ecirc;tes
+aux abords du Wildstrubel.</p>
+
+<p>Ulrich, demeur&eacute; seul, resta couch&eacute; jusqu'&agrave;
+dix heures. Il &eacute;tait d'un naturel dormeur&nbsp;;
+mais il n'e&ucirc;t point os&eacute; s'abandonner
+ainsi &agrave; son penchant en pr&eacute;sence du
+vieux guide toujours ardent et matinal.</p>
+
+<p>Il d&eacute;jeuna lentement avec Sam, qui passait
+aussi ses jours et ses nuits &agrave; dormir devant
+le feu&nbsp;; puis il se sentit triste, effray&eacute; m&ecirc;me
+de la solitude, et saisi par le besoin de la
+partie de cartes quotidienne, comme on
+l'est par le d&eacute;sir d'une habitude invincible.</p>
+
+<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son
+compagnon qui devait rentrer &agrave; quatre
+heures.</p>
+
+<p>La neige avait nivel&eacute; toute la profonde
+vall&eacute;e, comblant les crevasses, effa&ccedil;ant les
+deux lacs, capitonnant les rochers&nbsp;; ne faisant
+plus, entre les sommets immenses,
+qu'une immense cuve blanche r&eacute;guli&egrave;re,
+aveuglante et glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Depuis trois semaines, Ulrich n'&eacute;tait
+plus revenu au bord de l'ab&icirc;me d'o&ugrave; il
+regardait le village. Il y voulut retourner
+avant de gravir les pentes qui conduisaient
+&agrave; Wildstrubel. Lo&euml;che maintenant &eacute;tait
+aussi sous la neige, et les demeures ne se
+reconnaissaient plus gu&egrave;re, ensevelies sous
+ce manteau p&acirc;le.</p>
+
+<p>Puis, tournant &agrave; droite, il gagna le glacier
+de L&oelig;mmern. Il allait de son pas
+allong&eacute; de montagnard, en frappant de son
+b&acirc;ton ferr&eacute; la neige aussi dure que la
+pierre. Et il cherchait avec son &oelig;il per&ccedil;ant
+le petit point noir et mouvant, au loin,
+sur cette nappe d&eacute;mesur&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand il fut au bord du glacier, il s'arr&ecirc;ta,
+se demandant si le vieux avait bien
+pris ce chemin&nbsp;; puis il se mit &agrave; longer les
+moraines d'un pas plus rapide et plus
+inquiet.</p>
+
+<p>Le jour baissait&nbsp;; les neiges devenaient
+roses&nbsp;; un vent sec et gel&eacute; courait par souffles
+brusques sur leur surface de cristal.
+Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant,
+prolong&eacute;. La voix s'envola dans le silence
+de mort o&ugrave; dormaient les montagnes&nbsp;; elle
+courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'&eacute;cume glaciale, comme un
+cri d'oiseau sur les vagues de la mer&nbsp;;
+puis elle s'&eacute;teignit et rien ne lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; marcher. Le soleil s'&eacute;tait
+enfonc&eacute;, l&agrave;-bas, derri&egrave;re les cimes que les
+reflets du ciel empourpraient encore&nbsp;; mais
+les profondeurs de la vall&eacute;e devenaient
+grises. Et le jeune homme eut peur tout &agrave;
+coup. Il lui sembla que le silence, le froid,
+la solitude, la mort hivernale de ces monts
+entraient en lui, allaient arr&ecirc;ter et geler
+son sang, raidir ses membres, faire de lui
+un &ecirc;tre immobile et glac&eacute;. Et il se mit &agrave;
+courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le
+vieux, pensait-il, &eacute;tait rentr&eacute; pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin&nbsp;; il
+serait assis devant le feu, avec un chamois
+mort &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il aper&ccedil;ut l'auberge. Aucune
+fum&eacute;e n'en sortait. Ulrich courut plus vite,
+ouvrit la porte. Sam s'&eacute;lan&ccedil;a pour le f&ecirc;ter,
+mais Gaspard Hari n'&eacute;tait point revenu.</p>
+
+<p>Effar&eacute;, Kunsi tournait sur lui-m&ecirc;me,
+comme s'il se f&ucirc;t attendu &agrave; d&eacute;couvrir son
+compagnon cach&eacute; dans un coin. Puis il
+ralluma le feu et fit la soupe, esp&eacute;rant
+toujours voir revenir le vieillard.</p>
+
+<p>De temps en temps, il sortait pour regarder
+s'il n'apparaissait pas. La nuit &eacute;tait
+tomb&eacute;e, la nuit blafarde des montagnes,
+la nuit p&acirc;le, la nuit livide qu'&eacute;clairait, au
+bord de l'horizon, un croissant jaune et
+fin pr&ecirc;t &agrave; tomber derri&egrave;re les sommets.</p>
+
+<p>Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait,
+se chauffait les pieds et les mains
+en r&ecirc;vant aux accidents possibles.</p>
+
+<p>Gaspard avait pu se casser une jambe,
+tomber dans un trou, faire un faux pas
+qui lui avait tordu la cheville. Et il restait
+&eacute;tendu dans la neige, saisi, raidi par le
+froid, l'&acirc;me en d&eacute;tresse, perdu, criant
+peut-&ecirc;tre au secours, appelant de toute la
+force de sa gorge dans le silence de la
+nuit.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave;&nbsp;? La montagne &eacute;tait si vaste, si
+rude, si p&eacute;rilleuse aux environs, surtout
+en cette saison, qu'il aurait fallu &ecirc;tre dix
+ou vingt guides et marcher pendant huit
+jours dans tous les sens pour trouver un
+homme en cette immensit&eacute;.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi, cependant, se r&eacute;solut &agrave;
+partir avec Sam si Gaspard Hari n'&eacute;tait
+point revenu entre minuit et une heure du
+matin.</p>
+
+<p>Et il fit ses pr&eacute;paratifs.</p>
+
+<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac,
+prit ses crampons d'acier, roula autour de
+sa taille une corde longue, mince et forte,
+v&eacute;rifia l'&eacute;tat de son b&acirc;ton ferr&eacute; et de la hachette
+qui sert &agrave; tailler des degr&eacute;s dans la
+glace. Puis il attendit. Le feu br&ucirc;lait dans
+la chemin&eacute;e&nbsp;; le gros chien ronflait sous la
+clart&eacute; de la flamme&nbsp;; l'horloge battait
+comme un c&oelig;ur ses coups r&eacute;guliers dans
+sa gaine de bois sonore.</p>
+
+<p>Il attendait, l'oreille &eacute;veill&eacute;e aux bruits
+lointains, frissonnant quand le vent l&eacute;ger
+fr&ocirc;lait le toit et les murs.</p>
+
+<p>Minuit sonna&nbsp;; il tressaillit. Puis, comme
+il se sentait fr&eacute;missant et apeur&eacute;, il posa
+de l'eau sur le feu, afin de boire du caf&eacute;
+bien chaud avant de se mettre en route.</p>
+
+<p>Quand l'horloge fit tinter une heure, il
+se dressa, r&eacute;veilla Sam, ouvrit la porte et
+s'en alla dans la direction du Wildstrubel.
+Pendant cinq heures, il monta, escaladant
+des rochers au moyen de ses crampons,
+taillant la glace, avan&ccedil;ant toujours et parfois
+h&acirc;lant, au bout de sa corde, le chien
+rest&eacute; au bas d'un escarpement trop rapide.
+Il &eacute;tait six heures environ, quand il atteignit
+un des sommets o&ugrave; le vieux Gaspard
+venait souvent &agrave; la recherche des chamois.</p>
+
+<p>Et il attendit que le jour se lev&acirc;t.</p>
+
+<p>Le ciel p&acirc;lissait sur sa t&ecirc;te&nbsp;; et soudain
+une lueur bizarre, n&eacute;e on ne sait d'o&ugrave;,
+&eacute;claira brusquement l'immense oc&eacute;an des
+cimes p&acirc;les qui s'&eacute;tendaient &agrave; cent lieues
+autour de lui. On e&ucirc;t dit que cette clart&eacute;
+vague sortait de la neige elle-m&ecirc;me pour
+se r&eacute;pandre dans l'espace. Peu &agrave; peu les
+sommets lointains les plus hauts devinrent
+tous d'un rose tendre comme de la
+chair, et le soleil rouge apparut derri&egrave;re
+les lourds g&eacute;ants des Alpes bernoises.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait
+comme un chasseur, courb&eacute;, &eacute;piant des
+traces, disant au chien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cherche, mon
+gros, cherche.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il redescendait la montagne &agrave; pr&eacute;sent,
+fouillant de l'&oelig;il les gouffres, et parfois
+appelant, jetant un cri prolong&eacute;, mort bien
+vite dans l'immensit&eacute; muette. Alors, il
+collait &agrave; terre l'oreille, pour &eacute;couter&nbsp;; il
+croyait distinguer une voix, se mettait &agrave;
+courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, &eacute;puis&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.
+Vers midi, il d&eacute;jeuna et fit manger Sam,
+aussi las que lui-m&ecirc;me. Puis il recommen&ccedil;a
+ses recherches.</p>
+
+<p>Quand le soir vint, il marchait encore,
+ayant parcouru cinquante kilom&egrave;tres de
+montagne. Comme il se trouvait trop loin
+de sa maison pour y rentrer, et trop fatigu&eacute;
+pour se tra&icirc;ner plus longtemps, il
+creusa un trou dans la neige et s'y blottit
+avec son chien, sous une couverture
+qu'il avait apport&eacute;e. Et ils se couch&egrave;rent
+l'un contre l'autre, l'homme, et la
+b&ecirc;te, chauffant leurs corps l'un &agrave; l'autre
+et gel&eacute;s jusqu'aux mo&euml;lles cependant.</p>
+
+<p>Ulrich ne dormit gu&egrave;re, l'esprit hant&eacute;
+de visions, les membres secou&eacute;s de frissons.</p>
+
+<p>Le jour allait para&icirc;tre quand il se releva.
+Ses jambes &eacute;taient raides comme des barres
+de fer, son &acirc;me faible &agrave; le faire crier
+d'angoisse, son c&oelig;ur palpitant &agrave; le laisser
+choir d'&eacute;motion d&egrave;s qu'il croyait entendre
+un bruit quelconque.</p>
+
+<p>Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir
+de froid dans cette solitude, et l'&eacute;pouvante
+de cette mort, fouettant son
+&eacute;nergie, r&eacute;veilla sa vigueur.</p>
+
+<p>Il descendait maintenant vers l'auberge,
+tombant, se relevant, suivi de loin par
+Sam, qui boitait sur trois pattes.</p>
+
+<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement
+vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi. La maison
+&eacute;tait vide. Le jeune homme fit du feu,
+mangea et s'endormit, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Il dormit longtemps, tr&egrave;s longtemps,
+d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;&raquo;, secoua
+son engourdissement profond et le fit
+se dresser. Avait-il r&ecirc;v&eacute;&nbsp;? &Eacute;tait-ce un de
+ces appels bizarres qui traversent les r&ecirc;ves
+des &acirc;mes inqui&egrave;tes&nbsp;? Non, il l'entendait
+encore, ce cri vibrant, entr&eacute; dans son
+oreille et rest&eacute; dans sa chair jusqu'au bout
+de ses doigts nerveux. Certes, on avait
+cri&eacute;&nbsp;; on avait appel&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;!&nbsp;&raquo; Quelqu'un
+&eacute;tait l&agrave;, pr&egrave;s de la maison. Il n'en
+pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et
+hurla&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est toi, Gaspard&nbsp;!&nbsp;&raquo; de toute la
+puissance de sa gorge.</p>
+
+<p>Rien ne r&eacute;pondit&nbsp;; aucun son, aucun
+murmure, aucun g&eacute;missement, rien. Il
+faisait nuit. La neige &eacute;tait bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le vent s'&eacute;tait lev&eacute;, le vent glac&eacute; qui
+brise les pierres et ne laisse rien de vivant
+sur ces hauteurs abandonn&eacute;es. Il passait
+par souffles brusques plus dess&eacute;chants et
+plus mortels que le vent de feu du d&eacute;sert.
+Ulrich, de nouveau, cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il attendit. Tout demeura muet
+sur la montagne&nbsp;! Alors, une &eacute;pouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il
+rentra dans l'auberge, ferma la porte et
+poussa les verrous&nbsp;; puis il tomba grelottant
+sur une chaise, certain qu'il venait
+d'&ecirc;tre appel&eacute; par son camarade au moment
+o&ugrave; il rendait l'esprit.</p>
+
+<p>De cela il &eacute;tait s&ucirc;r, comme on est s&ucirc;r
+de vivre ou de manger du pain. Le vieux
+Gaspard Hari avait agonis&eacute; pendant deux
+jours et trois nuits quelque part, dans un
+trou, dans un de ces profonds ravins immacul&eacute;s
+dont la blancheur est plus sinistre
+que les t&eacute;n&egrave;bres des souterrains. Il
+avait agonis&eacute; pendant deux jours et trois
+nuits, et il venait de mourir tout &agrave; l'heure
+en pensant &agrave; son compagnon. Et son &acirc;me,
+&agrave; peine libre, s'&eacute;tait envol&eacute;e vers l'auberge
+o&ugrave; dormait Ulrich, et elle l'avait
+appel&eacute; de par la vertu myst&eacute;rieuse et terrible
+qu'ont les &acirc;mes des morts de hanter
+les vivants. Elle avait cri&eacute;, cette &acirc;me sans
+voix, dans l'&acirc;me accabl&eacute;e du dormeur&nbsp;;
+elle avait cri&eacute; son adieu dernier, ou son
+reproche, ou sa mal&eacute;diction sur l'homme
+qui n'avait point assez cherch&eacute;.</p>
+
+<p>Et Ulrich la sentait l&agrave;, tout pr&egrave;s, derri&egrave;re
+le mur, derri&egrave;re la porte qu'il venait
+de refermer. Elle r&ocirc;dait, comme un oiseau
+de nuit qui fr&ocirc;le de ses plumes une fen&ecirc;tre
+&eacute;clair&eacute;e&nbsp;; et le jeune homme &eacute;perdu
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; hurler d'horreur. Il voulait
+s'enfuir et n'osait point sortir&nbsp;; il n'osait
+point et n'oserait plus d&eacute;sormais, car le
+fant&ocirc;me resterait l&agrave;, jour et nuit, autour
+de l'auberge, tant que le corps du vieux
+guide n'aurait pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; et d&eacute;pos&eacute;
+dans la terre b&eacute;nite d'un cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu
+d'assurance au retour brillant du soleil.
+Il pr&eacute;para son repas, fit la soupe de son
+chien, puis il demeura sur une chaise,
+immobile, le c&oelig;ur tortur&eacute;, pensant au
+vieux couch&eacute; sur la neige.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s que la nuit recouvrit la montagne,
+des terreurs nouvelles l'assaillirent.
+Il marchait maintenant dans la cuisine
+noire, &eacute;clair&eacute;e &agrave; peine par la flamme
+d'une chandelle, il marchait d'un bout &agrave;
+l'autre de la pi&egrave;ce, &agrave; grands pas, &eacute;coutant,
+&eacute;coutant si le cri effrayant de l'autre
+nuit n'allait pas encore traverser le silence
+morne du dehors. Et il se sentait seul, le
+mis&eacute;rable, comme aucun homme n'avait
+jamais &eacute;t&eacute; seul&nbsp;! Il &eacute;tait seul dans cet immense
+d&eacute;sert de neige, seul &agrave; deux mille
+m&egrave;tres au-dessus de la terre habit&eacute;e, au-dessus
+des maisons humaines, au-dessus
+de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul
+dans le ciel glac&eacute;&nbsp;! Une envie folle le tenaillait
+de se sauver n'importe o&ugrave;, n'importe
+comment, de descendre &agrave; Lo&euml;che en
+se jetant dans l'ab&icirc;me&nbsp;; mais il n'osait
+seulement pas ouvrir la porte, s&ucirc;r que
+l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour
+ne pas rester seul non plus l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Vers minuit, las de marcher, accabl&eacute;
+d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin
+sur une chaise, car il redoutait son lit
+comme on redoute un lieu hant&eacute;.</p>
+
+<p>Et soudain le cri strident de l'autre soir
+lui d&eacute;chira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich
+&eacute;tendit les bras pour repousser le
+revenant, et il tomba sur le dos avec son
+si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Sam, r&eacute;veill&eacute; par le bruit, se mit &agrave;
+hurler comme hurlent les chiens effray&eacute;s,
+et il tournait autour du logis cherchant
+d'o&ugrave; venait le danger. Parvenu pr&egrave;s de la
+porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant
+avec force, le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue
+droite et grognant.</p>
+
+<p>Kunsi, &eacute;perdu, s'&eacute;tait lev&eacute; et, tenant
+par un pied sa chaise, il cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;N'entre
+pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.&nbsp;&raquo;
+Et le chien, excit&eacute; par cette menace,
+aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi
+que d&eacute;fiait la voix de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Sam, peu &agrave; peu, se calma et revint
+s'&eacute;tendre aupr&egrave;s du foyer, mais il demeurait
+inquiet, la t&ecirc;te lev&eacute;e, les yeux brillants
+et grondant entre ses crocs.</p>
+
+<p>Ulrich, &agrave; son tour, reprit ses sens, mais
+comme il se sentait d&eacute;faillir de terreur, il
+alla chercher une bouteille d'eau-de-vie
+dans le buffet, et il en but, coup sur coup,
+plusieurs verres. Ses id&eacute;es devenaient
+vagues&nbsp;; son courage s'affermissait&nbsp;; une
+fi&egrave;vre de feu glissait dans ses veines.</p>
+
+<p>Il ne mangea gu&egrave;re le lendemain, se
+bornant &agrave; boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il v&eacute;cut, saoul
+comme une brute. D&egrave;s que la pens&eacute;e de
+Gaspard Hari lui revenait, il recommen&ccedil;ait
+&agrave; boire jusqu'&agrave; l'instant o&ugrave; il tombait
+sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait
+l&agrave;, sur la face, ivre mort, les membres
+rompus, ronflant, le front par terre.
+Mais &agrave; peine avait-il dig&eacute;r&eacute; le liquide affolant
+et br&ucirc;lant, que le cri toujours le m&ecirc;me
+&laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;!&nbsp;&raquo; le r&eacute;veillait comme une balle
+qui lui aurait perc&eacute; le cr&acirc;ne&nbsp;; et il se dressait
+chancelant encore, &eacute;tendant les mains
+pour ne point tomber, appelant Sam &agrave; son
+secours. Et le chien, qui semblait devenir
+fou comme son ma&icirc;tre, se pr&eacute;cipitait sur
+la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait
+de ses longues dents blanches, tandis
+que le jeune homme, le col renvers&eacute;,
+la t&ecirc;te en l'air, avalait &agrave; pleines gorg&eacute;es,
+comme de l'eau fra&icirc;che apr&egrave;s une course,
+l'eau-de-vie qui tout &agrave; l'heure endormirait
+de nouveau sa pens&eacute;e, et son souvenir, et
+sa terreur &eacute;perdue.</p>
+
+<p>En trois semaines, il absorba toute sa
+provision d'alcool. Mais cette saoulerie
+continue ne faisait qu'assoupir son &eacute;pouvante
+qui se r&eacute;veilla plus furieuse d&egrave;s qu'il
+lui fut impossible de la calmer. L'id&eacute;e fixe
+alors, exasp&eacute;r&eacute;e par un mois d'ivresse, et
+grandissant sans cesse dans l'absolue solitude,
+s'enfon&ccedil;ait en lui &agrave; la fa&ccedil;on d'une
+vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure
+ainsi qu'une b&ecirc;te en cage, collant
+son oreille &agrave; la porte pour &eacute;couter si l'autre
+&eacute;tait l&agrave;, et le d&eacute;fiant, &agrave; travers le
+mur.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s qu'il sommeillait, vaincu par
+la fatigue, il entendait la voix qui le faisait
+bondir sur ses pieds.</p>
+
+<p>Une nuit enfin, pareil aux l&acirc;ches pouss&eacute;s
+&agrave; bout, il se pr&eacute;cipita sur la porte et
+l'ouvr&icirc;t pour voir celui qui l'appelait et
+pour le forcer &agrave; se taire.</p>
+
+<p>Il re&ccedil;ut en plein visage un souffle d'air
+froid qui le gla&ccedil;a jusqu'aux os et il referma
+le battant et poussa les verrous,
+sans remarquer que Sam s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;
+dehors. Puis, fr&eacute;missant, il jeta du bois
+au feu, et s'assit devant pour se chauffer&nbsp;;
+mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait
+le mur en pleurant.</p>
+
+<p>Il cria &eacute;perdu&nbsp;: &laquo;&nbsp;Va-t-en.&nbsp;&raquo; Une plainte
+lui r&eacute;pondit, longue et douloureuse.</p>
+
+<p>Alors tout ce qui lui restait de raison
+fut emport&eacute; par la terreur. Il r&eacute;p&eacute;tait &laquo;&nbsp;Va-t-en&nbsp;&raquo;
+en tournant sur lui-m&ecirc;me pour
+trouver un coin o&ugrave; se cacher. L'autre, pleurant
+toujours, passait le long de la maison
+en se frottant contre le mur. Ulrich s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers le buffet de ch&ecirc;ne plein de vaisselle
+et de provisions, et, le soulevant avec
+une force surhumaine, il le tra&icirc;na jusqu'&agrave; la
+porte, pour s'appuyer d'une barricade.
+Puis, entassant les uns sur les autres tout ce
+qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fen&ecirc;tre
+comme on fait lorsqu'un ennemi vous
+assi&egrave;ge.</p>
+
+<p>Mais celui du dehors poussait maintenant
+de grands g&eacute;missements lugubres auxquels
+le jeune homme se mit &agrave; r&eacute;pondre par des
+g&eacute;missements pareils.</p>
+
+<p>Et des jours et des nuits se pass&egrave;rent
+sans qu'ils cessassent de hurler l'un et
+l'autre. L'un tournait sans cesse autour
+de la maison et fouillait la muraille de ses
+ongles avec tant de force qu'il semblait
+vouloir la d&eacute;molir&nbsp;; l'autre, au dedans, suivait
+tous ses mouvements, courb&eacute;, l'oreille
+coll&eacute;e contre la pierre, et il r&eacute;pondait
+&agrave; tous ses appels par d'&eacute;pouvantables
+cris.</p>
+
+<p>Un soir, Ulrich n'entendit plus rien&nbsp;; et
+il s'assit, tellement bris&eacute; de fatigue qu'il
+s'endormit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;veilla sans un souvenir, sans une
+pens&eacute;e, comme si toute sa t&ecirc;te se f&ucirc;t vid&eacute;e
+pendant ce sommeil accabl&eacute;. Il avait faim,
+il mangea.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>L'hiver &eacute;tait fini. Le passage de la
+Gemmi redevenait praticable&nbsp;; et la famille
+Hauser se mit en route pour rentrer dans
+son auberge.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elles eurent atteint le haut de
+la mont&eacute;e les femmes grimp&egrave;rent sur leur
+mulet, et elles parl&egrave;rent des deux hommes
+qu'elles allaient retrouver tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Elles s'&eacute;tonnaient que l'un deux ne f&ucirc;t
+pas descendu quelques jours plus t&ocirc;t, d&egrave;s
+que la route &eacute;tait devenue possible, pour
+donner des nouvelles de leur long hivernage.</p>
+
+<p>On aper&ccedil;ut enfin l'auberge encore couverte
+et capitonn&eacute;e de neige. La porte et
+la fen&ecirc;tre &eacute;taient closes&nbsp;; un peu de fum&eacute;e
+sortait du toit, ce qui rassura le p&egrave;re Hauser.
+Mais en approchant, il aper&ccedil;ut, sur le
+seuil, un squelette d'animal d&eacute;pec&eacute; par les aigles,
+un grand squelette couch&eacute; sur le flanc.</p>
+
+<p>Tous l'examin&egrave;rent. &laquo;&nbsp;&Ccedil;a doit &ecirc;tre Sam,&nbsp;&raquo;
+dit la m&egrave;re. Et elle appela&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;, Gaspard.&nbsp;&raquo;
+Un cri r&eacute;pondit &agrave; l'int&eacute;rieur, un cri
+aigu, qu'on e&ucirc;t dit pouss&eacute; par une b&ecirc;te. Le
+p&egrave;re Hauser r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;, Gaspard.&nbsp;&raquo; Un
+autre cri pareil au premier se fit entendre.</p>
+
+<p>Alors les trois hommes, le p&egrave;re et les
+deux fils, essay&egrave;rent d'ouvrir la porte. Elle
+r&eacute;sista. Ils prirent dans l'&eacute;table vide une
+longue poutre comme b&eacute;lier, et la lanc&egrave;rent
+&agrave; toute vol&eacute;e. Le bois cria, c&eacute;da, les
+planches vol&egrave;rent en morceaux&nbsp;; puis un
+grand bruit &eacute;branla la maison et ils aper&ccedil;urent,
+dedans, derri&egrave;re le buffet &eacute;croul&eacute;
+un homme debout, avec des cheveux qui
+lui tombaient aux &eacute;paules, une barbe qui
+lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants
+et des lambeaux d'&eacute;toffe sur le
+corps.</p>
+
+<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais
+Louise Hauser s'&eacute;cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est Ulrich, maman.&nbsp;&raquo;
+Et la m&egrave;re constata que c'&eacute;tait Ulrich,
+bien que ses cheveux fussent blancs.</p>
+
+<p>Il les laissa venir&nbsp;; il se laissa toucher&nbsp;;
+mais il ne r&eacute;pondit point aux questions
+qu'on lui posa&nbsp;; et il fallut le conduire
+&agrave; Lo&euml;che o&ugrave; les m&eacute;decins constat&egrave;rent
+qu'il &eacute;tait fou.</p>
+
+<p>Et personne ne sut jamais ce qu'&eacute;tait
+devenu son compagnon.</p>
+
+<p>La petite Hauser faillit mourir, cet &eacute;t&eacute;-l&agrave;,
+d'une maladie de langueur qu'on attribua
+au froid de la montagne.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_VAGABOND"></a><br>
+<h2>LE VAGABOND</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Depuis quarante jours, il marchait, cherchant
+partout du travail. Il avait quitt&eacute;
+son pays, Ville-Avaray, dans la Manche,
+parce que l'ouvrage manquait. Compagnon
+charpentier, &acirc;g&eacute; de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il &eacute;tait rest&eacute; pendant deux
+mois &agrave; la charge de sa famille, lui, fils
+a&icirc;n&eacute;, n'ayant plus qu'&agrave; croiser ses bras
+vigoureux, dans le ch&ocirc;mage g&eacute;n&eacute;ral. Le
+pain devint rare dans la maison&nbsp;; les deux
+s&oelig;urs allaient en journ&eacute;e, mais gagnaient
+peu&nbsp;; et lui, Jacques Randel, le plus fort,
+ne faisait rien parce qu'il n'avait rien &agrave;
+faire, et mangeait la soupe des autres.</p>
+
+<p>Alors, il s'&eacute;tait inform&eacute; &agrave; la mairie&nbsp;; et
+le secr&eacute;taire avait r&eacute;pondu qu'on trouvait
+&agrave; s'occuper dans le Centre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc parti, muni de papiers et
+de certificats, avec sept francs dans sa poche
+et portant sur l'&eacute;paule, dans un mouchoir
+bleu attach&eacute; au bout de son b&acirc;ton,
+une paire de souliers de rechange, une
+culotte et une chemise.</p>
+
+<p>Et il avait march&eacute; sans repos, pendant
+les jours et les nuits, par les interminables
+routes, sous le soleil et sous les pluies,
+sans arriver jamais &agrave; ce pays myst&eacute;rieux
+o&ugrave; les ouvriers trouvent de l'ouvrage.</p>
+
+<p>Il s'ent&ecirc;ta d'abord &agrave; cette id&eacute;e qu'il ne
+devait travailler qu'&agrave; la charpente, puisqu'il
+&eacute;tait charpentier. Mais, dans tous les
+chantiers o&ugrave; il se pr&eacute;senta, on r&eacute;pondit
+qu'on venait de cong&eacute;dier des hommes,
+faute de commandes, et il se r&eacute;solut,
+se trouvant &agrave; bout de ressources, &agrave; accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait
+sur son chemin.</p>
+
+<p>Donc, il fut tour &agrave; tour terrassier, valet
+d'&eacute;curie, scieur de pierres&nbsp;; il cassa du bois,
+&eacute;brancha des arbres, creusa un puits, m&ecirc;la
+du mortier, lia des fagots, garda des ch&egrave;vres
+sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de
+temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant &agrave; vil prix, pour
+tenter l'avarice des patrons et des paysans.</p>
+
+<p>Et maintenant, depuis une semaine, il
+ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et
+il mangeait un peu de pain, gr&acirc;ce &agrave; la charit&eacute;
+des femmes qu'il implorait sur le seuil
+des portes, en passant le long des routes.</p>
+
+<p>Le soir tombait, Jacques Randel harass&eacute;,
+les jambes bris&eacute;es, le ventre vide,
+l'&acirc;me en d&eacute;tresse, marchait nu-pieds sur
+l'herbe au bord du chemin, car il m&eacute;nageait
+sa derni&egrave;re paire de souliers, l'autre
+n'existant plus depuis longtemps d&eacute;j&agrave;.
+C'&eacute;tait un samedi, vers la fin de l'automne.
+Les nuages gris roulaient dans le
+ciel, lourds et rapides, sous les pouss&eacute;es
+du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait
+qu'il pleuvrait bient&ocirc;t. La campagne
+&eacute;tait d&eacute;serte, &agrave; cette tomb&eacute;e de jour, la
+veille d'un dimanche. De place en place,
+dans les champs, s'&eacute;levaient, pareilles &agrave;
+des champignons jaunes, monstrueux, des
+meules de paille &eacute;gren&eacute;es&nbsp;; et les terres
+semblaient nues, &eacute;tant ensemenc&eacute;es d&eacute;j&agrave;
+pour l'autre ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Randel avait faim, une faim de b&ecirc;te,
+une de ces faims qui jettent les loups sur
+les hommes. Ext&eacute;nu&eacute;, il allongeait les
+jambes pour faire moins de pas, et, la t&ecirc;te
+pesante, le sang bourdonnant aux tempes,
+les yeux rouges, la bouche s&egrave;che, il serrait
+son b&acirc;ton dans sa main avec l'envie
+vague de frapper &agrave; tour de bras sur le premier
+passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.</p>
+
+<p>Il regardait les bords de la route avec
+l'image, dans les yeux, de pommes de terre
+d&eacute;fouies, rest&eacute;es sur le sol retourn&eacute;. S'il
+en avait trouv&eacute; quelques-unes, il e&ucirc;t ramass&eacute;
+du bois mort, fait un petit feu dans
+le foss&eacute;, et bien soup&eacute;, ma foi, avec le l&eacute;gume
+chaud et rond, qu'il e&ucirc;t tenu d'abord,
+br&ucirc;lant, dans ses mains froides.</p>
+
+<p>Mais la saison &eacute;tait pass&eacute;e, et il devrait,
+comme la veille, ronger une betterave crue,
+arrach&eacute;e dans un sillon.</p>
+
+<p>Depuis deux jours il parlait haut en allongeant
+le pas sous l'obsession de ses
+id&eacute;es. Il n'avait gu&egrave;re pens&eacute;, jusque-l&agrave;, appliquant
+tout son esprit, toutes ses simples
+facult&eacute;s, &agrave; sa besogne professionnelle.
+Mais voil&agrave; que la fatigue, cette poursuite
+acharn&eacute;e d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits pass&eacute;es sur l'herbe,
+le je&ucirc;ne, le m&eacute;pris qu'il sentait chez les
+s&eacute;dentaires pour le vagabond, cette question
+pos&eacute;e chaque jour&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pourquoi ne
+restez-vous pas chez vous&nbsp;?&nbsp;&raquo; le chagrin de
+ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il
+sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeur&eacute;s &agrave; la maison et qui n'avaient
+gu&egrave;re de sous, non plus, l'emplissaient,
+peu &agrave; peu d'une col&egrave;re lente, amass&eacute;e
+chaque jour, chaque heure, chaque minute,
+et qui s'&eacute;chappait de sa bouche, malgr&eacute;
+lui, en phrases courtes et grondantes.</p>
+
+<p>Tout en tr&eacute;buchant sur les pierres qui
+roulaient sous ses pieds nus, il grognait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Mis&egrave;re... mis&egrave;re... tas de cochons...
+laisser crever de faim un homme... un
+charpentier... tas de cochons... pas quatre
+sous... pas quatre sous... v'l&agrave; qu'il pleut...
+tas de cochons&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en
+prenait aux hommes, &agrave; tous les hommes,
+de ce que la nature, la grande m&egrave;re aveugle,
+est in&eacute;quitable, f&eacute;roce et perfide.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait, les dents serr&eacute;es&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tas de
+cochons&nbsp;!&nbsp;&raquo; en regardant la mince fum&eacute;e
+grise qui sortait des toits, &agrave; cette heure
+du d&icirc;ner. Et, sans r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; cette autre
+injustice, humaine celle-l&agrave;, qui se nomme
+violence et vol, il avait envie d'entrer dans
+une de ces demeures, d'assommer les habitants
+et de se mettre &agrave; table, &agrave; leur place.</p>
+
+<p>Il disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'ai pas le droit de vivre,
+maintenant... puisqu'on me laisse crever
+de faim... je ne demande qu'&agrave; travailler,
+pourtant... tas de cochons&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et la souffrance
+de ses membres, la souffrance de
+son ventre, la souffrance de son c&oelig;ur lui
+montaient &agrave; la t&ecirc;te comme une ivresse
+redoutable, et faisaient na&icirc;tre, en son cerveau,
+cette id&eacute;e simple&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'ai le droit de
+vivre, puisque je respire, puisque l'air est
+&agrave; tout le monde. Alors, donc, on n'a pas
+le droit de me laisser sans pain&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La pluie tombait, fine, serr&eacute;e, glac&eacute;e.
+Il s'arr&ecirc;ta et murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mis&egrave;re... encore
+un mois de route avant de rentrer &agrave; la
+maison...&nbsp;&raquo; Il revenait en effet chez lui
+maintenant, comprenant qu'il trouverait
+plut&ocirc;t &agrave; s'occuper dans sa ville natale, o&ugrave;
+il &eacute;tait connu, en faisant n'importe quoi,
+que sur les grands chemins o&ugrave; tout le
+monde le suspectait.</p>
+
+<p>Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait
+man&oelig;uvre, g&acirc;cheur de pl&acirc;tre,
+terrassier, casseur de cailloux. Quand il
+ne gagnerait que vingt sous par jour, ce
+serait toujours de quoi manger.</p>
+
+<p>Il noua autour de son cou ce qui restait
+de son dernier mouchoir, afin d'emp&ecirc;cher
+l'eau froide de lui couler dans le dos et
+sur la poitrine. Mais il sentit bient&ocirc;t
+qu'elle traversait d&eacute;j&agrave; la mince toile de
+ses v&ecirc;tements et il jeta autour de lui un
+regard d'angoisse, d'&ecirc;tre perdu qui ne
+sait plus o&ugrave; cacher son corps, o&ugrave; reposer
+sa t&ecirc;te, qui n'a pas un abri par le monde.</p>
+
+<p>La nuit venait, couvrant d'ombre les
+champs. Il aper&ccedil;ut, au loin, dans un pr&eacute;,
+une tache sombre sur l'herbe, une vache.
+Il enjamba le foss&eacute; de la route et alla
+vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Quand il fut aupr&egrave;s, elle leva vers lui sa
+grosse t&ecirc;te, et il pensa&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si seulement j'avais
+un pot, je pourrais boire un peu de lait.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il regardait la vache&nbsp;; et la vache le regardait&nbsp;;
+puis, soudain, lui lan&ccedil;ant dans
+le flanc un grand coup de pied&nbsp;: &laquo;&nbsp;Debout&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+dit-il.</p>
+
+<p>La b&ecirc;te se dressa lentement, laissant
+pendre sous elle sa lourde mamelle&nbsp;; alors
+l'homme se coucha sur le dos, entre les
+pattes de l'animal, et il but, longtemps,
+longtemps, pressant de ses deux mains le
+pis gonfl&eacute;, chaud, et qui sentait l'&eacute;table.
+Il but tant qu'il resta du lait dans cette
+source vivante.</p>
+
+<p>Mais la pluie glac&eacute;e tombait plus serr&eacute;e,
+et toute la plaine &eacute;tait nue sans lui montrer
+un refuge. Il avait froid&nbsp;; et il regardait
+une lumi&egrave;re qui brillait entre les arbres,
+&agrave; la fen&ecirc;tre d'une maison.</p>
+
+<p>La vache s'&eacute;tait recouch&eacute;e, lourdement.
+Il s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, en lui flattant la
+t&ecirc;te, reconnaissant d'avoir &eacute;t&eacute; nourri. Le
+souffle &eacute;pais et fort de la b&ecirc;te, sortant de
+ses naseaux comme deux jets de vapeur
+dans l'air du soir, passait sur la face de
+l'ouvrier qui se mit &agrave; dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu n'as pas
+froid l&agrave;-dedans, toi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, il promenait ses mains sur
+le poitrail, sous les pattes, pour y trouver
+de la chaleur. Alors une id&eacute;e lui vint, celle
+de se coucher et de passer la nuit contre
+ce gros ventre ti&egrave;de. Il chercha donc une
+place, pour &ecirc;tre bien, et posa juste son
+front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuv&eacute; tout &agrave; l'heure. Puis, comme il &eacute;tait
+bris&eacute; de fatigue, il s'endormit tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Mais, plusieurs fois, il se r&eacute;veilla, le dos
+ou le ventre glac&eacute;, selon qu'il appliquait
+l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal&nbsp;;
+alors il se retournait pour r&eacute;chauffer et
+s&eacute;cher la partie de son corps qui &eacute;tait
+rest&eacute;e &agrave; l'air de la nuit&nbsp;; et il se rendormait
+bient&ocirc;t de son sommeil accabl&eacute;.</p>
+
+<p>Un coq chantant le mit debout. L'aube
+allait para&icirc;tre&nbsp;; il ne pleuvait plus&nbsp;; le ciel
+&eacute;tait pur.</p>
+
+<p>La vache se reposait, le mufle sur le sol&nbsp;; il
+se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour
+baiser cette large narine de chair humide,
+et il dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Adieu, ma belle... &agrave; une autre
+fois... t'es une bonne b&ecirc;te... Adieu...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il mit ses souliers, et s'en alla.</p>
+
+<p>Pendant deux heures, il marcha devant
+lui, suivant toujours la m&ecirc;me route&nbsp;; puis
+une lassitude l'envahit si grande, qu'il
+s'assit dans l'herbe.</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tait venu&nbsp;; les cloches des &eacute;glises
+sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit &agrave;
+pied, soit mont&eacute;s en des charrettes, commen&ccedil;aient
+&agrave; passer sur les chemins, allant
+aux villages voisins f&ecirc;ter le dimanche chez
+des amis, chez des parents.</p>
+
+<p>Un gros paysan parut, poussant devant lui
+une vingtaine de moutons inquiets et b&ecirc;lants
+qu'un chien rapide maintenait en troupeau.</p>
+
+<p>Randel se leva, salua&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'auriez
+pas du travail pour un ouvrier qui meurt
+de faim&nbsp;?&nbsp;&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>L'autre r&eacute;pondit en jetant au vagabond
+un regard m&eacute;chant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai point de travail pour les gens
+que je rencontre sur les routes.</p>
+
+<p>Et le charpentier retourna s'asseoir sur
+le foss&eacute;.</p>
+
+<p>Il attendit longtemps&nbsp;; regardant d&eacute;filer
+devant lui les campagnards, et cherchant
+une bonne figure, un visage compatissant
+pour recommencer sa pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Il choisit une sorte de bourgeois en redingote,
+dont une cha&icirc;ne d'or ornait le ventre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je cherche du travail depuis deux
+mois, dit-il. Je ne trouve rien&nbsp;; et je n'ai
+plus un sou dans ma poche.</p>
+
+<p>Le demi-monsieur r&eacute;pliqua&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous
+auriez d&ucirc; lire l'avis affich&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e du
+pays.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mendicit&eacute; est interdite sur le
+territoire de la commune.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sachez que
+je suis le maire, et, si vous ne filez pas
+bien vite, je vais vous faire ramasser.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Randel, que la col&egrave;re gagnait, murmura&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai
+pas de faim, au moins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il retourna s'asseoir sur son foss&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, en effet,
+deux gendarmes apparurent sur la route.
+Ils marchaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, bien
+en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux
+cir&eacute;s, leurs buffleteries jaunes et
+leurs boutons de m&eacute;tal, comme pour effrayer
+les malfaiteurs et les mettre en fuite
+de loin, de tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>Le charpentier comprit bien qu'ils venaient
+pour lui&nbsp;; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les
+braver, d'&ecirc;tre pris par eux, et de se venger,
+plus tard.</p>
+
+<p>Ils approchaient sans para&icirc;tre l'avoir vu,
+allant de leur pas militaire, lourd et balanc&eacute;
+comme la marche des oies. Puis tout
+&agrave; coup, en passant devant lui, ils eurent
+l'air de le d&eacute;couvrir, s'arr&ecirc;t&egrave;rent et se mirent
+&agrave; le d&eacute;visager d'un &oelig;il mena&ccedil;ant et furieux.</p>
+
+<p>Et le brigadier s'avan&ccedil;a en demandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faites ici&nbsp;?</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pliqua tranquillement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me repose.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'o&ugrave; venez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S'il fallait vous dire tous les pays o&ugrave;
+j'ai pass&eacute;, j'en aurais pour plus d'une heure.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; allez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A Ville-Avaray.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; c'est-il &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans la Manche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est votre pays&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mon pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi en &ecirc;tes-vous parti&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour chercher du travail.</p>
+
+<p>Le brigadier se retourna vers son gendarme,
+et, du ton col&egrave;re d'un homme que
+la m&ecirc;me supercherie finit par exasp&eacute;rer&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils disent tous &ccedil;a, ces bougres-l&agrave;.
+Mais je la connais, moi.</p>
+
+<p>Puis il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez des papiers&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, j'en ai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Donnez-les.</p>
+
+<p>Randel prit dans sa poche ses papiers,
+ses certificats, de pauvres papiers us&eacute;s et
+sales qui s'en allaient en morceaux, et les
+tendit au soldat.</p>
+
+<p>L'autre les &eacute;pelait en &acirc;nonnant, puis
+constatant qu'ils &eacute;taient en r&egrave;gle, il les
+rendit avec l'air m&eacute;content d'un homme
+qu'un plus malin vient de jouer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de r&eacute;flexion,
+il demanda de nouveau&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez de l'argent sur vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas un sou seulement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas un sou seulement&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi vivez-vous, alors&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De ce qu'on me donne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous mendiez, alors&nbsp;?</p>
+
+<p>Randel r&eacute;pondit r&eacute;solument&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, quand je peux.</p>
+
+<p>Mais le gendarme d&eacute;clara&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vous
+prends en flagrant d&eacute;lit de vagabondage et
+de mendicit&eacute;, sans ressource et sans profession,
+sur la route, et je vous enjoins de
+me suivre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le charpentier se leva.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ousque vous voudrez, dit-il.</p>
+
+<p>Et se pla&ccedil;ant entre les deux militaires
+avant m&ecirc;me d'en recevoir l'ordre, il ajouta&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez, coffrez-moi. &Ccedil;a me mettra un
+toit sur la t&ecirc;te quand il pleut.</p>
+
+<p>Et ils partirent vers le village dont on
+apercevait les tuiles, &agrave; travers des arbres
+d&eacute;pouill&eacute;s de feuilles, &agrave; un quart de lieue
+de distance.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure de la messe, quand ils
+travers&egrave;rent le pays. La place &eacute;tait pleine
+de monde, et deux haies se form&egrave;rent aussit&ocirc;t
+pour voir passer le malfaiteur qu'une
+troupe d'enfants excit&eacute;s suivait. Paysans
+et paysannes le regardaient, cet homme
+arr&ecirc;t&eacute;, entre deux gendarmes, avec une
+haine allum&eacute;e dans les yeux, et une envie
+de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'&eacute;craser sous
+leurs pieds. On se demandait s'il avait vol&eacute;
+et s'il avait tu&eacute;. Le boucher, ancien spahi,
+affirma&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est un d&eacute;serteur.&nbsp;&raquo; Le d&eacute;bitant
+de tabac crut le reconna&icirc;tre pour un
+homme qui lui avait pass&eacute; une pi&egrave;ce fausse
+de cinquante centimes, le matin m&ecirc;me, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable
+assassin de la veuve Malet que
+la police cherchait depuis six mois.</p>
+
+<p>Dans la salle du conseil municipal, o&ugrave;
+ses gardiens le firent entrer, Randel
+retrouva le maire, assis devant la table
+des d&eacute;lib&eacute;rations et flanqu&eacute; de l'instituteur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! s'&eacute;cria le magistrat, vous
+revoil&agrave;, mon gaillard. Je vous avais bien
+dit que je vous ferais coffrer. Eh bien,
+brigadier, qu'est-ce que c'est&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le brigadier r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Un vagabond
+sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans
+ressources et sans argent sur lui, &agrave; ce
+qu'il affirme, arr&ecirc;t&eacute; en &eacute;tat de mendicit&eacute;
+et de vagabondage, muni de bons certificats
+et de papiers bien en r&egrave;gle.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Montrez-moi ces papiers, dit le
+maire. Il les prit, les lut, les relut, les
+rendit, puis ordonna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Fouillez-le.&nbsp;&raquo; On
+fouilla Randel&nbsp;; on ne trouva rien.</p>
+
+<p>Le maire semblait perplexe. Il demanda
+&agrave; l'ouvrier&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faisiez-vous, ce matin, sur la route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je cherchais de l'ouvrage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De l'ouvrage&nbsp;?... Sur la grand'route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment voulez-vous que j'en trouve
+si je me cache dans les bois&nbsp;?</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;visageaient tous les deux avec
+une haine de b&ecirc;tes appartenant &agrave; des races
+ennemies. Le magistrat reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais
+vous faire mettre en libert&eacute;, mais que je
+ne vous y reprenne pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le charpentier r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'aime
+mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire prit un air s&eacute;v&egrave;re&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Taisez-vous.</p>
+
+<p>Puis il ordonna aux gendarmes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous conduirez cet homme &agrave; deux
+cents m&egrave;tres du village, et vous le laisserez
+continuer son chemin.</p>
+
+<p>L'ouvrier dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Faites-moi donner &agrave;
+manger, au moins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'autre fut indign&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il ne manquerait
+plus que de vous nourrir&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+elle est forte celle-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais Randel reprit avec fermet&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si
+vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez &agrave; faire un mauvais coup.
+Tant pis pour vous autres, les gros.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire s'&eacute;tait lev&eacute;, et il r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Emmenez-le vite, parce que je finirais
+par me f&acirc;cher.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les deux gendarmes saisirent donc le
+charpentier par les bras et l'entra&icirc;n&egrave;rent.
+Il se laissa faire, retraversa le village, se
+retrouva sur la route&nbsp;; et les hommes
+l'ayant conduit &agrave; deux cents m&egrave;tres de la
+borne kilom&eacute;trique, le brigadier d&eacute;clara&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave;, filez et que je ne vous revoie
+point dans le pays, ou bien vous aurez de
+mes nouvelles.</p>
+
+<p>Et Randel se mit en route sans rien r&eacute;pondre,
+et sans savoir o&ugrave; il allait. Il marcha devant
+lui un quart d'heure ou vingt minutes,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Mais soudain, en passant devant une petite
+maison dont la fen&ecirc;tre &eacute;tait entr'ouverte
+une odeur de pot-au-feu lui entra dans la
+poitrine et l'arr&ecirc;ta net, devant ce logis.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, la faim, une faim f&eacute;roce,
+d&eacute;vorante, affolante, le souleva, faillit le
+jeter comme une brute contre les murs de
+cette demeure.</p>
+
+<p>Il dit, tout haut, d'une voix grondante&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Nom de Dieu&nbsp;! faut qu'on m'en donne, cette
+fois.&nbsp;&raquo; Et il se mit &agrave; heurter la porte &agrave; grands
+coups de son b&acirc;ton. Personne ne r&eacute;pondit&nbsp;;
+il frappa plus fort, criant&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;&nbsp;! h&eacute;&nbsp;!
+h&eacute;&nbsp;! l&agrave; dedans, les gens&nbsp;! h&eacute;&nbsp;! ouvrez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Rien ne remua&nbsp;; alors, s'approchant de
+la fen&ecirc;tre, il la poussa avec sa main, et l'air
+enferm&eacute; de la cuisine, l'air ti&egrave;de plein de
+senteurs de bouillon chaud, de viande
+cuite et de choux s'&eacute;chappa vers l'air froid
+du dehors.</p>
+
+<p>D'un saut, le charpentier fut dans la
+pi&egrave;ce. Deux couverts &eacute;taient mis sur une
+table. Les propri&eacute;taires, partis sans doute
+&agrave; la messe, avaient laiss&eacute; sur le feu leur
+d&icirc;ner, le bon bouilli du dimanche, avec la
+soupe grasse aux l&eacute;gumes.</p>
+
+<p>Un pain frais attendait sur la chemin&eacute;e,
+entre deux bouteilles qui semblaient pleines.</p>
+
+<p>Randel d'abord se jeta sur le pain, le
+cassa avec autant de violence que s'il e&ucirc;t
+&eacute;trangl&eacute; un homme, puis il se mit &agrave; le
+manger voracement, par grandes bouch&eacute;es
+vite aval&eacute;es. Mais l'odeur de la
+viande, presque aussit&ocirc;t, l'attira vers la
+chemin&eacute;e, et, ayant &ocirc;t&eacute; le couvercle du
+pot, il y plongea une fourchette et fit sortir
+un gros morceau de b&oelig;uf, li&eacute; d'une
+ficelle. Puis il prit encore des choux, des
+carottes, des oignons, jusqu'&agrave; ce que son
+assiette f&ucirc;t pleine, et, l'ayant pos&eacute;e sur la
+table, il s'assit devant, coupa le bouilli en
+quatre parts et d&icirc;na comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; chez
+lui. Quand il eut d&eacute;vor&eacute; le morceau presque
+entier, plus une quantit&eacute; de l&eacute;gumes, il
+s'aper&ccedil;ut qu'il avait soif et il alla chercher
+une des bouteilles pos&eacute;es sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>A peine vit-il le liquide en son verre
+qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis,
+c'&eacute;tait chaud, cela lui mettrait du feu dans
+les veines, ce serait bon, apr&egrave;s avoir eu si
+froid&nbsp;; et il but.</p>
+
+<p>Il trouva cela bon en effet, car il en avait
+perdu l'habitude&nbsp;; il s'en versa de nouveau
+un plein verre, qu'il avala en deux
+gorg&eacute;es. Et, presque aussit&ocirc;t, il se sentit
+gai, r&eacute;joui par l'alcool comme si un grand
+bonheur lui avait coul&eacute; dans le ventre.</p>
+
+<p>Il continuait &agrave; manger, moins vite, en
+m&acirc;chant lentement et trempant son pain
+dans le bouillon. Toute la peau de son
+corps &eacute;tait devenue br&ucirc;lante, le front surtout
+o&ugrave; le sang battait.</p>
+
+<p>Mais, soudain, une cloche tinta au loin.
+C'&eacute;tait la messe qui finissait&nbsp;; et un instinct
+plut&ocirc;t qu'une peur, l'instinct de prudence
+qui guide et rend perspicaces tous
+les &ecirc;tres en danger, fit se dresser le charpentier,
+qui mit dans une poche le reste
+du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie,
+et, &agrave; pas furtifs, gagna la fen&ecirc;tre et
+regarda la route.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait encore toute vide. Il sauta
+et se remit en marche&nbsp;; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit &agrave; travers
+champs vers un bois qu'il apercevait.</p>
+
+<p>Il se sentait alerte, fort, joyeux, content
+de ce qu'il avait fait et tellement souple
+qu'il sautait les cl&ocirc;tures des champs, &agrave;
+pieds joints, d'un seul bond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut sous les arbres, il tira de
+nouveau la bouteille de sa poche, et se remit
+&agrave; boire, par grandes lamp&eacute;es, tout en
+marchant. Alors ses id&eacute;es se brouill&egrave;rent,
+ses yeux devinrent troubles, ses jambes
+&eacute;lastiques comme des ressorts.</p>
+
+<p>Il chantait la vieille chanson populaire&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>Ah&nbsp;! qu'il fait donc bon<br>
+Qu'il fait donc bon<br>
+Cueillir la fraise.</blockquote>
+
+<p>Il marchait maintenant sur une mousse
+&eacute;paisse, humide et fra&icirc;che, et ce tapis
+doux sous les pieds lui donna des envies
+folles de faire la culbute, comme un enfant.</p>
+
+<p>Il prit son &eacute;lan, cabriola&nbsp;; se releva, recommen&ccedil;a.
+Et, entre chaque pirouette, il
+se remettait &agrave; chanter&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>Ah&nbsp;! qu'il fait donc bon<br>
+Qu'il fait donc bon<br>
+Cueillir la fraise.</blockquote>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il se trouva au bord d'un
+chemin creux et il aper&ccedil;ut, dans le fond,
+une grande fille, une servante qui rentrait
+au village, portant aux mains deux seaux de
+lait, &eacute;cart&eacute;s d'elle par un cercle de barrique.</p>
+
+<p>Il la guettait, pench&eacute;, les yeux allum&eacute;s
+comme ceux d'un chien qui voit une caille.</p>
+
+<p>Elle le d&eacute;couvrit, leva la t&ecirc;te, se mit &agrave;
+rire et lui cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-il vous qui chantiez comme &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit point et sauta dans le ravin,
+bien que le talus f&ucirc;t haut de six pieds
+au moins.</p>
+
+<p>Elle dit, le voyant soudain debout devant
+elle&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cristi, vous m'avez fait peur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais il ne l'entendait pas, il &eacute;tait ivre,
+il &eacute;tait fou, soulev&eacute; par une autre rage
+plus d&eacute;vorante que la faim, enfi&eacute;vr&eacute; par
+l'alcool, par l'irr&eacute;sistible furie d'un homme
+qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, br&ucirc;l&eacute;
+par tous les app&eacute;tits que la nature a sem&eacute;s
+dans la chair vigoureuse des m&acirc;les.</p>
+
+<p>La fille reculait devant lui, effray&eacute;e de
+son visage, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte,
+de ses mains tendues.</p>
+
+<p>Il la saisit par les &eacute;paules, et, sans dire
+un mot, la culbuta sur le chemin.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber ses seaux qui roul&egrave;rent
+&agrave; grand bruit en r&eacute;pandant leur lait,
+puis elle cria, puis, comprenant que rien
+ne servirait d'appeler dans ce d&eacute;sert, et
+voyant bien &agrave; pr&eacute;sent qu'il n'en voulait pas
+&agrave; sa vie, elle c&eacute;da, sans trop de peine, pas
+tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;e, car il &eacute;tait fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.</p>
+
+<p>Quand elle se fut relev&eacute;e, l'id&eacute;e de ses
+seaux r&eacute;pandus l'emplit tout &agrave; coup de fureur,
+et, &ocirc;tant son sabot d'un pied, elle se
+jeta, &agrave; son tour, sur l'homme, pour lui
+casser la t&ecirc;te s'il ne payait pas son lait.</p>
+
+<p>Mais lui, se m&eacute;prenant &agrave; cette attaque
+violente, un peu d&eacute;gris&eacute;, &eacute;perdu, &eacute;pouvant&eacute;
+de ce qu'il avait fait, se sauva de
+toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle
+lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.</p>
+
+<p>Il courut longtemps, longtemps, puis il
+se sentit las comme il ne l'avait jamais
+&eacute;t&eacute;. Ses jambes devenaient molles &agrave; ne le
+plus porter&nbsp;; toutes ses id&eacute;es &eacute;taient brouill&eacute;es,
+il perdait souvenir de tout, ne pouvait
+plus r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; rien.</p>
+
+<p>Et il s'assit au pied d'un arbre.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes il dormait.</p>
+
+<p>Il fut r&eacute;veill&eacute; par un grand choc, et, ouvrant
+les yeux, il aper&ccedil;ut deux tricornes
+de cuir verni pench&eacute;s sur lui, et les deux
+gendarmes du matin qui lui tenaient et lui
+liaient les bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que je te repincerais,
+dit le brigadier goguenard.</p>
+
+<p>Randel se leva sans r&eacute;pondre un mot.
+Les hommes le secouaient, pr&ecirc;ts &agrave; le rudoyer,
+s'il faisait un geste, car il &eacute;tait
+leur proie &agrave; pr&eacute;sent, il &eacute;tait devenu du
+gibier de prison, captur&eacute; par ces chasseurs
+de criminels qui ne le l&acirc;cheraient plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En route&nbsp;! commanda le gendarme.</p>
+
+<p>Ils partirent. Le soir venait, &eacute;tendant
+sur la terre un cr&eacute;puscule d'automne, lourd
+et sinistre.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent
+le village.</p>
+
+<p>Toutes les portes &eacute;taient ouvertes, car
+on savait les &eacute;v&eacute;nements. Paysans et
+paysannes, soulev&eacute;s de col&egrave;re, comme si
+chacun e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vol&eacute;, comme si chacune e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; viol&eacute;e, voulaient voir rentrer le mis&eacute;rable
+pour lui jeter des injures.</p>
+
+<p>Ce fut une hu&eacute;e qui commen&ccedil;a &agrave; la premi&egrave;re
+maison pour finir &agrave; la mairie, o&ugrave; le
+maire attendait aussi, veng&eacute; lui-m&ecirc;me de
+ce vagabond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il l'aper&ccedil;ut, il cria de loin&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mon gaillard&nbsp;! nous y sommes.</p>
+
+<p>Et il se frottait les mains, content
+comme il l'&eacute;tait rarement.</p>
+
+<p>Il reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je l'avais dit, je l'avais dit,
+rien qu'en le voyant sur la route.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avec un redoublement de joie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! gredin, ah&nbsp;! sale gredin, tu tiens
+tes vingt ans, mon gaillard&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<p>FIN</p>
+
+
+<br><br><br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<p><a href="#LE_HORLA">LE HORLA</a></p>
+
+<p><a href="#AMOUR">AMOUR</a></p>
+
+<p><a href="#LE_TROU">LE TROU</a></p>
+
+<p><a href="#SAUVEE">SAUV&Eacute;E</a></p>
+
+<p><a href="#CLOCHETTE">CLOCHETTE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_MARQUIS">LE MARQUIS DE FUMEROL</a></p>
+
+<p><a href="#LE_SIGNE">LE SIGNE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_DIABLE">LE DIABLE</a></p>
+
+<p><a href="#LES_ROIS">LES ROIS</a></p>
+
+<p><a href="#AU_BOIS">AU BOIS</a></p>
+
+<p><a href="#UNE_FAMILLE">UNE FAMILLE</a></p>
+
+<p><a href="#JOSEPH">JOSEPH</a></p>
+
+<p><a href="#AUBERGE">L'AUBERGE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_VAGABOND">LE VAGABOND</a></p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+works.
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+The Project Gutenberg EBook of Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Horla and Others
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online
+Distributed Proofreading Team from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
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+GUY DE MAUPASSANT
+
+Le Horla
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+1887
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+LE HORLA
+
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+
+_8 mai._--Quelle journee admirable! J'ai passe toute la matinee etendu sur
+l'herbe, devant ma maison, sous l'enorme platane qui la couvre, l'abrite et
+l'ombrage tout entiere. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
+mes racines, ces profondes et delicates racines, qui attachent un homme a
+la terre ou sont nes et morts ses aieux, qui l'attachent a ce qu'on pense
+et a ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
+locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
+l'air lui-meme.
+
+J'aime ma maison ou j'ai grandi. De mes fenetres, je vois la Seine qui
+coule, le long de mon jardin, derriere la route, presque chez moi, la
+grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
+passent.
+
+A gauche, la-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
+pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, freles ou larges,
+domines par la fleche de fonte de la cathedrale, et pleins de cloches qui
+sonnent dans l'air bleu des belles matinees, jetant jusqu'a moi leur doux
+et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
+m'apporte, tantot plus fort et tantot plus affaibli, suivant qu'elle
+s'eveille ou s'assoupit.
+
+Comme il faisait bon ce matin!
+
+Vers onze heures, un long convoi de navires, traines par un remorqueur,
+gros comme une mouche, et qui ralait de peine en vomissant une fumee
+epaisse, defila devant ma grille.
+
+Apres deux goelettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
+ciel, venait un superbe trois-mats bresilien, tout blanc, admirablement
+propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
+plaisir a voir.
+
+_12 mai_.--J'ai un peu de fievre depuis quelques jours; je me sens
+souffrant, ou plutot je me sens triste.
+
+D'ou viennent ces influences mysterieuses qui changent en decouragement
+notre bonheur et notre confiance en detresse. On dirait que l'air, l'air
+invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
+voisinages mysterieux. Je m'eveille plein de gaite, avec des envies de
+chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
+soudain, apres une courte promenade, je rentre desole, comme si quelque
+malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
+frolant ma peau, a ebranle mes nerfs et assombri mon ame? Est-ce la forme
+des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
+passant par mes yeux, a trouble ma pensee? Sait-on? Tout ce qui nous
+entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frolons
+sans le connaitre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
+nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
+eux, sur nos idees, sur notre coeur lui-meme, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables?
+
+Comme il est profond, ce mystere de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens miserables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
+petit, ni le trop grand, ni le trop pres, ni le trop loin, ni les habitants
+d'une etoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
+nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des fees qui font ce miracle de changer en bruit ce
+mouvement et par cette metamorphose donnent naissance a la musique, qui
+rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
+faible que celui du chien... avec notre gout, qui peut a peine discerner
+l'age d'un vin!
+
+Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
+d'autres miracles, que de choses nous pourrions decouvrir encore autour de
+nous!
+
+_16 mai_.--Je suis malade, decidement! Je me portais si bien le mois
+dernier! J'ai la fievre, une fievre atroce, ou plutot un enervement
+fievreux, qui rend mon ame aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
+cette sensation affreuse d'un danger menacant, cette apprehension d'un
+malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
+doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
+chair.
+
+_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon medecin, car je ne pouvais plus
+dormir. Il m'a trouve le pouls rapide, l'oeil dilate, les nerfs vibrants,
+mais sans aucun symptome alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
+boire du bromure de potassium.
+
+_25 mai_.--Aucun changement! Mon etat, vraiment, est bizarre. A mesure
+qu'approche le soir, une inquietude incomprehensible m'envahit, comme si la
+nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dine vite, puis j'essaye de
+lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue a peine les lettres.
+Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
+crainte confuse et irresistible, la crainte du sommeil et la crainte du
+lit.
+
+Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entre, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
+redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
+j'ecoute... j'ecoute... quoi?... Est-ce etrange qu'un simple malaise, un
+trouble de la circulation peut-etre, l'irritation d'un filet nerveux, un
+peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
+imparfait et si delicat de notre machine vivante, puisse faire un
+melancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
+je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
+l'attends avec l'epouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
+fremissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
+jusqu'au moment ou je tombe tout a coup dans le repos, comme on tomberait
+pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
+comme autrefois, ce sommeil perfide, cache pres de moi, qui me guette, qui
+va me saisir par la tete, me fermer les yeux, m'aneantir.
+
+Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un reve--non--un cauchemar
+m'etreint. Je sens bien que je suis couche et que je dors,... je le sens et
+je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
+me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
+entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'etrangler.
+
+Moi, je me debats, lie par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
+les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
+pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
+rejeter cet etre qui m'ecrase et qui m'etouffe,--je ne peux pas!
+
+Et soudain, je m'eveille, affole, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
+suis seul.
+
+Apres cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
+calme, jusqu'a l'aurore.
+
+_2 juin_.--Mon etat s'est encore aggrave. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
+fait rien; les douches n'y font rien. Tantot, pour fatiguer mon corps, si
+las pourtant, j'allai faire un tour dans la foret de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, leger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
+feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une energie
+nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une allee etroite, entre deux armees d'arbres demesurement
+hauts qui mettaient un toit vert, epais, presque noir, entre le ciel et
+moi.
+
+Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un etrange
+frisson d'angoisse.
+
+Je hatai le pas, inquiet d'etre seul dans ce bois, apeure sans raison,
+stupidement, par la profonde solitude. Tout a coup, il me sembla que
+j'etais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout pres, tout pres, a me
+toucher.
+
+Je me retournai brusquement. J'etais seul. Je ne vis derriere moi que la
+droite et large allee, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre cote
+elle s'etendait aussi a perte de vue, toute pareille, effrayante.
+
+Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis a tourner sur un talon, tres
+vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
+dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
+par ou j'etais venu! Bizarre idee! Bizarre! Bizarre idee! Je ne savais plus
+du tout. Je partis par le cote qui se trouvait a ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amene au milieu de la foret.
+
+_3 juin_.--La nuit a ete horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
+semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
+
+_2 juillet_.--Je rentre. Je suis gueri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
+charmante. J'ai visite le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
+
+Quelle vision, quand on arrive, comme moi, a Avranches, vers la fin du
+jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
+public, au bout de la cite. Je poussai un cri d'etonnement. Une baie
+demesuree s'etendait devant moi, a perte de vue, entre deux cotes ecartees
+se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
+jaune, sous un ciel d'or et de clarte, s'elevait sombre et pointu un mont
+etrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaitre, et sur
+l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique monument.
+
+Des l'aurore, j'allai vers lui. La mer etait basse, comme la veille au
+soir, et je regardais se dresser devant moi, a mesure que j'approchais
+d'elle, la surprenante abbaye. Apres plusieurs heures de marche,
+j'atteignis l'enorme bloc de pierres qui porte la petite cite dominee par
+la grande eglise. Ayant gravi la rue etroite et rapide, j'entrai dans la
+plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
+comme une ville, pleine de salles basses ecrasees sous des voutes et de
+hautes galeries que soutiennent de freles colonnes. J'entrai dans ce
+gigantesque bijou de granit, aussi leger qu'une dentelle, couvert de tours,
+de sveltes clochetons, ou montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs tetes bizarres
+herissees de chimeres, de diables, de betes fantastiques, de fleurs
+monstrueuses, et relies l'un a l'autre par de fines arches ouvragees.
+
+Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: "Mon pere,
+comme vous devez etre bien ici!"
+
+Il repondit: "Il y a beaucoup de vent, Monsieur"; et nous nous mimes a
+causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
+d'une cuirasse d'acier.
+
+Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
+lieu, des legendes, toujours des legendes.
+
+Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, pretendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend beler deux
+chevres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
+incredules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tantot a des belements, et tantot a des plaintes humaines; mais
+les pecheurs attardes jurent avoir rencontre, rodant sur les dunes, entre
+deux marees, autour de la petite ville jetee ainsi loin du monde, un vieux
+berger, dont on ne voit jamais la tete couverte de son manteau, et qui
+conduit, en marchant devant eux, un bouc a figure d'homme et une chevre a
+figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
+cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
+crier pour beler de toute leur force.
+
+Je dis au moine: "Y croyez-vous?"
+
+Il murmura: "Je ne sais pas."
+
+Je repris: "S'il existait sur la terre d'autres etres que nous, comment ne
+les connaitrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
+pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?"
+
+Il repondit: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
+qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la
+mer en montagnes d'eau, detruit les falaises, et jette aux brisants les
+grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui
+mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant."
+
+Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme etait un sage ou
+peut-etre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
+qu'il disait la, je l'avais pense souvent.
+
+_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fievreuse,
+car mon cocher souffre du meme mal que moi. En rentrant hier, j'avais
+remarque sa paleur singuliere. Je lui demandai:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, Jean?
+
+--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
+mangent mes jours. Depuis le depart de Monsieur, cela me tient comme un
+sort.
+
+Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'etre
+repris, moi.
+
+_4 juillet_.--Decidement, je suis repris. Mes cauchemars anciens
+reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
+bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes levres. Oui, il la puisait
+dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est leve, repu, et
+moi je me suis reveille, tellement meurtri, brise, aneanti, que je ne
+pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
+certainement.
+
+_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passe, ce que j'ai vu la
+nuit derniere est tellement etrange, que ma tete s'egare quand j'y songe!
+
+Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferme ma porte a clef;
+puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
+que ma carafe etait pleine jusqu'au bouchon de cristal.
+
+Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils epouvantables,
+dont je fus tire au bout de deux heures environ par une secousse plus
+affreuse encore.
+
+Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se reveille avec un
+couteau dans le poumon, et qui rale, couvert de sang, et qui ne peut plus
+respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voila.
+
+Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
+bougie et j'allai vers la table ou etait posee ma carafe. Je la soulevai en
+la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle etait vide! Elle etait vide
+completement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout a coup, je ressentis
+une emotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutot, que je tombai sur
+une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
+puis je me rassis, eperdu d'etonnement et de peur, devant le cristal
+transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant a deviner.
+Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
+doute? Ce ne pouvait etre que moi? Alors, j'etais somnambule, je vivais,
+sans le savoir, de cette double vie mysterieuse qui fait douter s'il y a
+deux etres en nous, ou si un etre etranger, inconnaissable et invisible,
+anime, par moments, quand notre ame est engourdie, notre corps captif qui
+obeit a cet autre, comme a nous-memes, plus qu'a nous-memes.
+
+Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'emotion d'un
+homme, sain d'esprit, bien eveille, plein de raison et qui regarde
+epouvante, a travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
+qu'il a dormi! Et je restai la jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.
+
+_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
+nuit;--ou plutot, je l'ai bue!
+
+Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
+fou? Qui me sauvera?
+
+_10 juillet_.--Je viens de faire des epreuves surprenantes.
+
+Decidement, je suis fou! Et pourtant!
+
+Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai place sur ma table du vin, du lait,
+de l'eau, du pain et des fraises.
+
+On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touche ni au vin,
+ni au pain, ni aux fraises.
+
+Le 7 juillet, j'ai renouvele la meme epreuve, qui a donne le meme resultat.
+
+Le 8 juillet, j'ai supprime l'eau et le lait. On n'a touche a rien.
+
+Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
+ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
+de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotte mes levres, ma barbe, mes mains
+avec de la mine de plomb, et je me suis couche.
+
+L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientot de l'atroce reveil. Je
+n'avais point remue; mes draps eux-memes ne portaient pas de taches. Je
+m'elancai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles etaient
+demeures immacules. Je deliai les cordons, en palpitant de crainte. On
+avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...
+
+Je vais partir tout a l'heure pour Paris.
+
+_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tete les jours derniers! J'ai
+du etre le jouet de mon imagination enervee, a moins que je ne sois
+vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatees,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait a la demence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.
+
+Hier, apres des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'ame de
+l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soiree au Theatre-Francais. On y
+jouait une piece d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
+acheve de me guerir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
+pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
+vide de fantomes.
+
+Je suis rentre a l'hotel tres gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
+foule, je songeais, non sans ironie, a mes terreurs, a mes suppositions de
+l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un etre invisible habitait
+sous mon toit. Comme notre tete est faible et s'effare, et s'egare vite,
+des qu'un petit fait incomprehensible nous frappe!
+
+Au lieu de conclure par ces simples mots: "Je ne comprends pas parce que la
+cause m'echappe", nous imaginons aussitot des mysteres effrayants et des
+puissances surnaturelles.
+
+_14 juillet_.--Fete de la Republique. Je me suis promene par les rues. Les
+petards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
+bete d'etre joyeux, a date fixe, par decret du gouvernement. Le peuple est
+un troupeau imbecile, tantot stupidement patient et tantot ferocement
+revolte. On lui dit: "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit: "Va te battre
+avec le voisin." Il va se battre. On lui dit: "Vote pour l'Empereur." Il
+vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la Republique." Et il
+vote pour la Republique.
+
+Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obeir a des hommes,
+ils obeissent a des principes, lesquels ne peuvent etre que niais, steriles
+et faux, par cela meme qu'ils sont des principes, c'est-a-dire des idees
+reputees certaines et immuables, en ce monde ou l'on n'est sur de rien,
+puisque la lumiere est une illusion, puisque le bruit est une illusion.
+
+_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup trouble.
+
+Je dinais chez ma cousine, Mme Sable, dont le mari commande le 76e
+chasseurs a Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
+l'une a epouse un medecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
+maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
+lieu en ce moment les experiences sur l'hypnotisme et la suggestion.
+
+Il nous raconta longuement les resultats prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les medecins de l'ecole de Nancy.
+
+Les faits qu'il avanca me parurent tellement bizarres, que je me declarai
+tout a fait incredule.
+
+"Nous sommes, affirmait-il, sur le point de decouvrir un des plus
+importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
+secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
+la-bas, dans les etoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
+et ecrire sa pensee, il se sent frole par un mystere impenetrable pour ses
+sens grossiers et imparfaits, et il tache de suppleer, par l'effort de son
+intelligence, a l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore a l'etat rudimentaire, cette hantise des phenomenes
+invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De la sont nees les
+croyances populaires au surnaturel, les legendes des esprits rodeurs, des
+fees, des gnomes, des revenants, je dirai meme la legende de Dieu, car nos
+conceptions de l'ouvrier-createur, de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus mediocres, les plus stupides,
+les plus inacceptables sorties du cerveau apeure des creatures. Rien de
+plus vrai que cette parole de Voltaire. "Dieu a fait l'homme a son image,
+mais l'homme le lui a bien rendu."
+
+"Mais, depuis un peu plus d'un siecle, on semble pressentir quelque chose
+de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
+et nous sommes arrives vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, a des
+resultats surprenants."
+
+Ma cousine, tres incredule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
+dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+Elle s'assit dans un fauteuil et il commenca a la regarder fixement en la
+fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu trouble, le coeur battant, la
+gorge serree. Je voyais les yeux de Mme Sable s'alourdir, sa bouche se
+crisper, sa poitrine haleter.
+
+Au bout de dix minutes, elle dormait.
+
+--Mettez-vous derriere elle, dit le medecin.
+
+Et je m'assis derriere elle. Il lui placa entre les mains une carte de
+visite en lui disant: "Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?"
+
+Elle repondit:
+
+--Je vois mon cousin.
+
+--Que fait-il?
+
+--Il se tord la moustache.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il tire de sa poche une photographie.
+
+--Quelle est cette photographie?
+
+--La sienne.
+
+C'etait vrai! Et cette photographie venait de m'etre livree, le soir meme,
+a l'hotel.
+
+--Comment est-il sur ce portrait?
+
+--Il se tient debout avec son chapeau a la main.
+
+Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eut vu
+dans une glace.
+
+Les jeunes femmes, epouvantees, disaient: "Assez! Assez! Assez!"
+
+Mais le docteur ordonna: "Vous vous leverez demain a huit heures; puis vous
+irez trouver a son hotel votre cousin, et vous le supplierez de vous preter
+cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous reclamera a son
+prochain voyage."
+
+Puis il la reveilla.
+
+En rentrant a l'hotel, je songeais a cette curieuse seance et des doutes
+m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupconnable bonne foi de
+ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
+une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
+glace qu'il montrait a la jeune femme endormie, en meme temps que sa carte
+de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
+singulieres.
+
+Je rentrai donc et je me couchai.
+
+Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus reveille par mon valet de
+chambre, qui me dit:
+
+--C'est Mme Sable qui demande a parler a Monsieur tout de suite.
+
+Je m'habillai a la hate et je la recus.
+
+Elle s'assit fort troublee, les yeux baisses, et, sans lever son voile,
+elle me dit:
+
+--Mon cher cousin, j'ai un gros service a vous demander.
+
+--Lequel, ma cousine?
+
+--Cela me gene beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
+besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.
+
+--Allons donc, vous?
+
+--Oui, moi, ou plutot mon mari, qui me charge de les trouver.
+
+J'etais tellement stupefait, que je balbutiais mes reponses. Je me
+demandais si vraiment elle ne s'etait pas moquee de moi avec le docteur
+Parent, si ce n'etait pas la une simple farce preparee d'avance et fort
+bien jouee.
+
+Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiperent. Elle
+tremblait d'angoisse, tant cette demarche lui etait douloureuse, et je
+compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.
+
+Je la savais fort riche et je repris:
+
+--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs a sa disposition! Voyons
+reflechissez. Etes-vous sure qu'il vous a chargee de me les demander?
+
+Elle hesita quelques secondes comme si elle eut fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle repondit:
+
+--Oui..., oui... j'en suis sure.
+
+--Il vous a ecrit?
+
+Elle hesita encore, reflechissant. Je devinai le travail torturant de sa
+pensee. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
+m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.
+
+--Oui, il m'a ecrit.
+
+--Quand donc? Vous ne m'avez parle de rien, hier.
+
+--J'ai recu sa lettre ce matin.
+
+--Pouvez-vous me la montrer?
+
+--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
+personnelles... je l'ai... je l'ai brulee.
+
+--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.
+
+Elle hesita encore, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Je declarai brusquement:
+
+--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chere
+cousine.
+
+Elle poussa une sorte de cri de souffrance.
+
+--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...
+
+Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eut prie! J'entendais
+sa voix changer de ton; elle pleurait et begayait, harcelee, dominee par
+l'ordre irresistible qu'elle avait recu.
+
+--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me
+les faut aujourd'hui.
+
+J'eus pitie d'elle.
+
+--Vous les aurez tantot, je vous le jure.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Oh! merci! merci! Que vous etes bon.
+
+Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passe hier soir chez vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?
+
+--Oui.
+
+--Eh! bien, il vous a ordonne de venir m'emprunter ce matin cinq mille
+francs, et vous obeissez en ce moment a cette suggestion.
+
+Elle reflechit quelques secondes et repondit:
+
+--Puisque c'est mon mari qui les demande.
+
+Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.
+
+Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il
+m'ecouta en souriant. Puis il dit:
+
+--Croyez-vous maintenant?
+
+--Oui, il le faut bien.
+
+--Allons chez votre parente.
+
+Elle sommeillait deja sur une chaise longue, accablee de fatigue. Le
+medecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levee vers
+ses yeux qu'elle ferma peu a peu sous l'effort insoutenable de cette
+puissance magnetique.
+
+Quand elle fut endormie:
+
+--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier
+que vous avez prie votre cousin de vous les preter, et, s'il vous parle de
+cela, vous ne comprendrez pas.
+
+Puis il la reveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:
+
+--Voici, ma chere cousine, ce que vous m'avez demande ce matin.
+
+Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant
+de ranimer sa memoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais
+d'elle, et faillit, a la fin, se facher.
+
+ * * * * *
+
+Voila! je viens de rentrer; et je n'ai pu dejeuner, tant cette experience
+m'a bouleverse.
+
+_19 juillet_.--Beaucoup de personnes a qui j'ai raconte cette aventure se
+sont moquees de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-etre?
+
+_21 juillet_.--J'ai ete diner a Bougival, puis j'ai passe la soiree au bal
+des canotiers. Decidement, tout depend des lieux et des milieux. Croire au
+surnaturel dans l'ile de la Grenouilliere, serait le comble de la folie...
+mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons
+effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.
+
+_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.
+
+_2 aout_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journees
+a regarder couler la Seine.
+
+_4 aout_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils pretendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la
+cuisiniere, qui accuse la lingere, qui accuse les deux autres. Quel est le
+coupable? Bien fin qui le dirait?
+
+_6 aout_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai
+vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans
+les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...
+
+Je me promenais a deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de
+rosiers... dans l'allee des rosiers d'automne qui commencent a fleurir.
+
+Comme je m'arretais a regarder un _geant des batailles_, qui portait trois
+fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout pres de moi, la tige
+d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eut tordue, puis
+se casser comme si cette main l'eut cueillie! Puis la fleur s'eleva,
+suivant la courbe qu'aurait decrite un bras en la portant vers une bouche,
+et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,
+effrayante tache rouge a trois pas de mes yeux.
+
+Eperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait
+disparu. Alors je fus pris d'une colere furieuse contre moi-meme; car il
+n'est pas permis a un homme raisonnable et serieux d'avoir de pareilles
+hallucinations.
+
+Mais etait-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la
+tige, et je la retrouvai immediatement sur l'arbuste, fraichement brisee,
+entre les deux autres roses demeurees a la branche.
+
+Alors, je rentrai chez moi l'ame bouleversee; car je suis certain,
+maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il
+existe pres de moi un etre invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doue par
+consequent d'une nature materielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et
+qui habite comme moi, sous mon toit...
+
+_7 aout_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a
+point trouble mon sommeil.
+
+Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantot au grand soleil, le
+long de la riviere, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des
+doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes precis, absolus.
+J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants meme sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils
+parlaient de tout avec clarte, avec souplesse, avec profondeur, et soudain
+leur pensee touchant l'ecueil de leur folie, s'y dechirait en pieces,
+s'eparpillait et sombrait dans cet ocean effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme "la
+demence".
+
+Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'etais conscient, si je
+ne connaissais parfaitement mon etat, si je ne le sondais en l'analysant
+avec une complete lucidite. Je ne serais donc, en somme, qu'un hallucine
+raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de
+ces troubles qu'essayent de noter et de preciser aujourd'hui les
+physiologistes; et ce trouble aurait determine dans mon esprit, dans
+l'ordre et la logique de mes idees, une crevasse profonde. Des phenomenes
+semblables ont lieu dans le reve qui nous promene a travers les
+fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,
+parce que l'appareil verificateur, parce que le sens du controle est
+endormi; tandis que la faculte imaginative veille et travaille. Ne se
+peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cerebral se trouve
+paralysee chez moi? Des hommes, a la suite d'accidents, perdent la memoire
+des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les
+localisations de toutes les parcelles de la pensee sont aujourd'hui
+prouvees. Or, quoi d'etonnant a ce que ma faculte de controler l'irrealite
+de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!
+
+Je songeais a tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de
+clarte la riviere, faisait la terre delicieuse, emplissait mon regard
+d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilite est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le fremissement est un bonheur
+de mes oreilles.
+
+Peu a peu, cependant un malaise inexplicable me penetrait. Une force, me
+semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arretait, m'empechait
+d'aller plus loin, me rappelait en arriere. J'eprouvais ce besoin
+douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laisse au logis un
+malade aime, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son
+mal.
+
+Donc, je revins malgre moi, sur que j'allais trouver, dans ma maison, une
+mauvaise nouvelle, une lettre ou une depeche. Il n'y avait rien; et je
+demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque
+vision fantastique.
+
+_8 aout_.--J'ai passe hier une affreuse soiree. Il ne se manifeste plus,
+mais je le sens pres de moi, m'epiant, me regardant, me penetrant, me
+dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par
+des phenomenes surnaturels sa presence invisible et constante.
+
+J'ai dormi, pourtant.
+
+_9 aout_.--Rien, mais j'ai peur.
+
+_10 aout_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?
+
+_11 aout_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette
+crainte et cette pensee entrees en mon ame; je vais partir.
+
+_12 aout_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai
+pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberte si facile, si
+simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.
+Pourquoi?
+
+_13 aout_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts
+de l'etre physique semblent brises, toutes les energies aneanties, tous les
+muscles relaches, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide
+comme de l'eau. J'eprouve cela dans mon etre moral d'une facon etrange et
+desolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur
+moi, aucun pouvoir meme de mettre en mouvement ma volonte. Je ne peux plus
+vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obeis.
+
+_14 aout_.--Je suis perdu! Quelqu'un possede mon ame et la gouverne!
+quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensees.
+Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifie de
+toutes les choses que j'accomplis. Je desire sortir. Je ne peux pas. Il ne
+veut pas; et je reste, eperdu, tremblant, dans le fauteuil ou il me tient
+assis. Je desire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore
+maitre de moi. Je ne peux pas! Je suis rive a mon siege; et mon siege
+adhere au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous souleverait.
+
+Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon
+jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des
+fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?
+S'il en est un, delivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitie!
+Grace! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!
+
+_15 aout_.--Certes, voila comment etait possedee et dominee ma pauvre
+cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait
+un vouloir etranger entre en elle, comme une autre ame, comme une autre ame
+parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?
+
+Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,
+ce rodeur d'une race surnaturelle?
+
+Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne
+se sont-ils pas encore manifestes d'une facon precise comme ils le font
+pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble a ce qui s'est passe dans ma
+demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne
+pas revenir. Je serais sauve, mais je ne peux pas.
+
+_16 aout_.--J'ai pu m'echapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un
+prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai
+senti que j'etais libre tout a coup et qu'il etait loin. J'ai ordonne
+d'atteler bien vite et j'ai gagne Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire a
+un homme qui obeit: "Allez a Rouen!"
+
+Je me suis fait arreter devant la bibliotheque et j'ai prie qu'on me pretat
+le grand traite du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du
+monde antique et moderne.
+
+Puis, au moment de remonter dans mon coupe, j'ai voulu dire: "A la gare!"
+et j'ai crie,--je n'ai pas dit, j'ai crie--d'une voix si forte que les
+passants se sont retournes: "A la maison", et je suis tombe, affole
+d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouve et repris.
+
+_17 aout_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je
+devrais me rejouir. Jusqu'a une heure du matin, j'ai lu! Hermann
+Herestauss, docteur en philosophie et en theogonie, a ecrit l'histoire et
+les manifestations de tous les etres invisibles rodant autour de l'homme ou
+reves par lui. Il decrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais
+aucun d'eux ne ressemble a celui qui me hante. On dirait que l'homme,
+depuis qu'il pense, a pressenti et redoute un etre nouveau, plus fort que
+lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant
+prevoir la nature de ce maitre, il a cree, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des etres occultes, fantomes vagues nes de la peur.
+
+Donc, ayant lu jusqu'a une heure du matin, j'ai ete m'asseoir ensuite
+aupres de ma fenetre ouverte pour rafraichir mon front et ma pensee au vent
+calme de l'obscurite.
+
+Il faisait bon, il faisait tiede! Comme j'aurais aime cette nuit-la
+autrefois!
+
+Pas de lune. Les etoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements
+fremissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels
+animaux, quelles plantes sont la-bas? Ceux qui pensent dans ces univers
+lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que
+voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,
+traversant l'espace, n'apparaitra-t-il pas sur notre terre pour la
+conquerir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des
+peuples plus faibles.
+
+Nous sommes si infirmes, si desarmes, si ignorants, si petits, nous autres,
+sur ce grain de boue qui tourne delaye dans une goutte d'eau.
+
+Je m'assoupis en revant ainsi au vent frais du soir.
+
+Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, reveille par je ne sais quelle emotion confuse et bizarre. Je ne
+vis rien d'abord, puis, tout a coup, il me sembla qu'une page du livre
+reste ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle
+d'air n'etait entre par ma fenetre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une
+autre page se soulever et se rabattre sur la precedente, comme si un doigt
+l'eut feuilletee. Mon fauteuil etait vide, semblait vide; mais je compris
+qu'il etait la, lui, assis a ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,
+d'un bond de bete revoltee, qui va eventrer son dompteur, je traversai ma
+chambre pour le saisir, pour l'etreindre, pour le tuer!... Mais mon siege,
+avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eut fui devant moi...
+ma table oscilla, ma lampe tomba et s'eteignit, et ma fenetre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se fut elance dans la nuit, en prenant a
+pleines mains les battants.
+
+Donc, il s'etait sauve; il avait eu peur, peur de moi, lui!
+
+Alors,... alors... demain... ou apres,... ou un jour quelconque,... je
+pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'ecraser contre le sol! Est-ce
+que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'etranglent pas leurs
+maitres?
+
+_18 aout_.--J'ai songe toute la journee. Oh! oui, je vais lui obeir, suivre
+ses impulsions, accomplir toutes ses volontes, me faire humble, soumis,
+lache. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...
+
+_19 aout_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans
+la _Revue du Monde Scientifique_: "Une nouvelle assez curieuse nous arrive
+de Rio de Janeiro. Une folie, une epidemie de folie, comparable aux
+demences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen age,
+sevit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants eperdus
+quittent leurs maisons, desertent leurs villages, abandonnent leurs
+cultures, se disant poursuivis, possedes, gouvernes comme un betail humain
+par des etres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se
+nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de
+l'eau et du lait sans paraitre toucher a aucun autre aliment.
+
+"M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagne de plusieurs savants
+medecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'etudier sur place
+les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de
+proposer a l'Empereur les mesures qui lui paraitront le plus propres a
+rappeler a la raison ces populations en delire."
+
+Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mats bresilien qui
+passa sous mes fenetres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le
+trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Etre etait dessus, venant de la-bas,
+ou sa race est nee! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a
+saute du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!
+
+A present, je sais, je devine. Le regne de l'homme est fini.
+
+Il est venu, Celui que redoutaient les premieres terreurs des peuples
+naifs, Celui qu'exorcisaient les pretres inquiets, que les sorciers
+evoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaitre encore, a qui les
+pressentiments des maitres passagers du monde preterent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des genies, des fees,
+des farfadets. Apres les grossieres conceptions de l'epouvante primitive,
+des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait
+devine, et les medecins, depuis dix ans deja, ont decouvert, d'une facon
+precise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercee lui-meme. Ils
+ont joue avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mysterieux
+vouloir sur l'ame humaine devenue esclave. Ils ont appele cela magnetisme,
+hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des
+enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur a nous! Malheur a
+l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me
+semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le
+crie... J'ecoute... je ne peux pas... repete... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...
+
+Ah! le vautour a mange la colombe, le loup a mange le mouton; le lion a
+devore le buffle aux cornes aigues; l'homme a tue le lion avec la fleche,
+avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que
+nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa volonte. Malheur a nous!
+
+Pourtant, l'animal, quelquefois, se revolte et tue celui qui l'a dompte...
+moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaitre, le toucher,
+le voir! Les savants disent que l'oeil de la bete, different du notre, ne
+distingue point comme le notre... Et mon oeil a moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.
+
+Pourquoi? Oh! je me rappelle a present les paroles du moine du mont
+Saint-Michel: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui
+renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la mer
+en montagnes d'eau, detruit les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui mugit, l'avez-vous vu
+et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!"
+
+Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne
+distingue meme point les corps durs, s'ils sont transparents comme le
+verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme
+l'oiseau entre dans une chambre se casse la tete aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'egarent? Quoi d'etonnant, alors, a ce qu'il ne
+sache point apercevoir un corps nouveau que la lumiere traverse.
+
+Un etre nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurement! pourquoi
+serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les
+autres crees avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps
+plus fin et plus fini que le notre, que le notre si faible, si
+maladroitement concu, encombre d'organes toujours fatigues, toujours forces
+comme des ressorts trop complexes, que le notre, qui vit comme une plante
+et comme une bete, en se nourrissant peniblement d'air, d'herbe et de
+viande, machine animale en proie aux maladies, aux deformations, aux
+putrefactions, poussive, mal reglee, naive et bizarre, ingenieusement mal
+faite, oeuvre grossiere et delicate, ebauche d'etre qui pourrait devenir
+intelligent et superbe.
+
+Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huitre jusqu'a
+l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la periode qui separe
+les apparitions successives de toutes les especes diverses?
+
+Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs
+immenses, eclatantes et parfumant des regions entieres? Pourquoi pas
+d'autres elements que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,
+rien que quatre, ces peres nourriciers des etres! Quelle pitie! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,
+mesquin, miserable! avarement donne, sechement invente, lourdement fait!
+Ah! l'elephant, l'hippopotame, que de grace! Le chameau, que d'elegance!
+
+Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en reve un qui serait
+grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis meme exprimer la
+forme, la beaute, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va
+d'etoile en etoile, les rafraichissant et les embaumant au souffle
+harmonieux et leger de sa course!... Et les peuples de la-haut le regardent
+passer, extasies et ravis!...
+
+ * * * * *
+
+Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser
+ces folies! Il est en moi, il devient mon ame; je le tuerai!
+
+_19 aout_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, a ma
+table; et je fis semblant d'ecrire avec une grande attention. Je savais
+bien qu'il viendrait roder autour de moi, tout pres, si pres que je
+pourrais peut-etre le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la
+force des desesperes; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon
+front, mes dents pour l'etrangler, l'ecraser, le mordre, le dechirer.
+
+Et je le guettais avec tous mes organes surexcites.
+
+J'avais allume mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminee, comme si
+j'eusse pu, dans cette clarte, le decouvrir.
+
+En face de moi, mon lit, un vieux lit de chene a colonnes; a droite, ma
+cheminee; a gauche, ma porte fermee avec soin, apres l'avoir laissee
+longtemps ouverte, afin de l'attirer; derriere moi, une tres haute armoire
+a glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et ou
+j'avais coutume de me regarder, de la tete aux pieds, chaque fois que je
+passais devant.
+
+Donc, je faisais semblant d'ecrire, pour le tromper, car il m'epiait lui
+aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon
+epaule, qu'il etait la, frolant mon oreille.
+
+Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis
+tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas
+dans ma glace!... Elle etait vide, claire, profonde, pleine de lumiere! Mon
+image n'etait pas dedans... et j'etais en face, moi! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affoles;
+et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant
+bien pourtant qu'il etait la, mais qu'il m'echapperait encore, lui dont le
+corps imperceptible avait devore mon reflet.
+
+Comme j'eus peur! Puis voila que tout a coup je commencai a m'apercevoir
+dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme a travers une nappe
+d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche a droite,
+lentement, rendant plus precise mon image, de seconde en seconde. C'etait
+comme la fin d'une eclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posseder
+de contours nettement arretes, mais une sorte de transparence opaque,
+s'eclaircissant peu a peu.
+
+Je pus enfin me distinguer completement, ainsi que je le fais chaque jour
+en me regardant.
+
+Je l'avais vu! L'epouvante m'en est restee, qui me fait encore frissonner.
+
+_20 aout_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?
+mais il me verrait le meler a l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,
+auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun
+doute... Alors?... alors?...
+
+_21 aout_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commande pour
+ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, a Paris, certains hotels
+particuliers, au rez-de-chaussee, par crainte des voleurs. Il me fera, en
+outre, une porte pareille. Je me suis donne pour un poltron, mais je m'en
+moque!...
+
+ * * * * *
+
+_10 septembre_.--Rouen, hotel continental. C'est fait... c'est fait... mais
+est-il mort? J'ai l'ame bouleversee de ce que j'ai vu.
+
+Hier donc, le serrurier ayant pose ma persienne et ma porte de fer, j'ai
+laisse tout ouvert jusqu'a minuit, bien qu'il commencat a faire froid.
+
+Tout a coup, j'ai senti qu'il etait la, et une joie, une joie folle m'a
+saisi. Je me suis leve lentement, et j'ai marche a droite, a gauche,
+longtemps pour qu'il ne devinat rien; puis j'ai ote mes bottines et mis mes
+savates avec negligence; puis j'ai ferme ma persienne de fer, et revenant a
+pas tranquilles vers la porte, j'ai ferme la porte aussi a double tour.
+Retournant alors vers la fenetre, je la fixai par un cadenas, dont je mis
+la clef dans ma poche.
+
+Tout a coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur a
+son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis ceder; je ne cedai
+pas, mais m'adossant a la porte, je l'entre-baillai, tout juste assez pour
+passer, moi, a reculons; et comme je suis tres grand ma tete touchait au
+linteau. J'etais sur qu'il n'avait pu s'echapper et je l'enfermai, tout
+seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en
+courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je
+renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y
+mis le feu, et je me sauvai, apres avoir bien referme, a double tour, la
+grande porte d'entree.
+
+Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.
+Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout etait noir, muet, immobile; pas
+un souffle d'air, pas une etoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait
+point, mais qui pesaient sur mon ame si lourds, si lourds.
+
+Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais deja
+que le feu s'etait eteint tout seul, ou qu'il l'avait eteint, Lui, quand
+une des fenetres d'en bas creva sous la poussee de l'incendie, et une
+flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les
+arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de
+peur aussi! Les oiseaux se reveillaient; un chien se mit a hurler; il me
+sembla que le jour se levait! Deux autres fenetres eclaterent aussitot, et
+je vis que tout le bas de ma demeure n'etait plus qu'un effrayant brasier.
+Mais un cri, un cri horrible, suraigu, dechirant, un cri de femme passa
+dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublie mes
+domestiques! Je vis leurs faces affolees, et leurs bras qui s'agitaient!...
+
+Alors, eperdu d'horreur, je me mis a courir vers le village en hurlant: "Au
+secours! au secours! au feu! au feu!" Je rencontrai des gens qui s'en
+venaient deja et je retournai avec eux, pour voir!
+
+La maison, maintenant, n'etait plus qu'un bucher horrible et magnifique, un
+bucher monstrueux, eclairant toute la terre, un bucher ou brulaient des
+hommes, et ou il brulait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Etre nouveau,
+le nouveau maitre, le Horla!
+
+Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de
+flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenetres ouvertes sur la
+fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il etait la, dans ce
+four, mort...
+
+--Mort? Peut-etre?... Son corps? son corps que le jour traversait
+n'etait-il pas indestructible par les moyens qui tuent les notres?
+
+S'il n'etait pas mort?... seul peut-etre le temps a prise sur l'Etre
+Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps
+inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les
+maux, les blessures, les infirmites, la destruction prematuree?
+
+La destruction prematuree? toute l'epouvante humaine vient d'elle! Apres
+l'homme le Horla.--Apres celui qui peut mourir tous les jours, a toutes les
+heures, a toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne
+doit mourir qu'a son jour, a son heure, a sa minute, parce qu'il a touche
+la limite de son existence!
+
+Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...
+Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AMOUR
+
+
+
+
+TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_
+
+
+... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il
+l'a tuee, puis il s'est tue, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle?
+Leur amour seul m'importe; et il ne m'interesse point parce qu'il
+m'attendrit ou parce qu'il m'etonne, ou parce qu'il m'emeut ou parce qu'il
+me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un
+etrange souvenir de chasse ou m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux
+premiers chretiens des croix au milieu du ciel.
+
+Je suis ne avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif,
+temperes par des raisonnements et des emotions de civilise. J'aime la
+chasse avec passion; et la bete saignante, le sang sur les plumes, le sang
+sur mes mains, me crispent le coeur a le faire defaillir.
+
+Cette annee-la, vers la fin de l'automne, les froids arriverent
+brusquement, et je fus appele par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour
+venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour.
+
+Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, tres fort et tres barbu,
+gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractere gai, doue de
+cet esprit gaulois qui rend agreable la mediocrite, habitait une sorte de
+ferme-chateau dans une vallee large ou coulait une riviere. Des bois
+couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux ou
+restaient des arbres magnifiques et ou l'on trouvait les plus rares gibiers
+a plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
+quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peuples, s'arretaient presque infailliblement dans ces
+branchages seculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de
+foret des anciens temps demeure la pour leur servir d'abri en leur courte
+etape nocturne.
+
+Dans la vallee, c'etaient de grands herbages arroses par des rigoles et
+separes par des haies; puis, plus loin, la riviere, canalisee jusque-la,
+s'epandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable region de
+chasse que j'aie jamais vue, etait tout le souci de mon cousin qui
+l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le
+couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait trace d'etroites
+avenues ou les barques plates, conduites et dirigees avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte, frolaient les joncs, faisaient fuir
+les poissons rapides a travers les herbes et plonger les poules sauvages
+dont la tete noire et pointue disparaissait brusquement.
+
+J'aime l'eau d'une passion desordonnee: la mer, bien que trop grande, trop
+remuante, impossible a posseder, les rivieres si jolies mais qui passent,
+qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout ou palpite toute
+l'existence inconnue des betes aquatiques. Le marais c'est un monde entier
+sur la terre, monde different, qui a sa vie propre, ses habitants
+sedentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son
+mystere surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquietant, plus
+effrayant, parfois, qu'un marecage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces
+plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les
+etranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits
+calmes, ou bien les brumes bizarres, qui trainent sur les joncs comme des
+robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si leger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
+du ciel, qui fait ressembler les marais a des pays de reve, a des pays
+redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux.
+
+Non. Autre chose s'en degage, un autre mystere, plus profond, plus grave,
+flotte dans les brouillards epais, le mystere meme de la creation
+peut-etre! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la
+lourde humidite des terres mouillees sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie?
+
+ * * * * *
+
+J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait a fendre les pierres.
+
+Pendant le diner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le
+plafond etaient couverts d'oiseaux empailles, aux ailes etendues, ou
+perches sur des branches accrochees par des clous, eperviers, herons,
+hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui meme a un etrange animal des pays froids, vetu d'une jaquette en
+peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette
+nuit meme.
+
+Nous devions partir a trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi pour notre affut. On avait construit
+a cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu
+contre le vent terrible qui precede le jour, ce vent charge de froid qui
+dechire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme
+des aiguillons empoisonnes, la tord comme des tenailles, et la brule comme
+du feu.
+
+Mon cousin se frottait les mains: "Je n'ai jamais vu une gelee pareille,
+disait-il, nous avions deja douze degres sous zero a six heures du soir."
+
+J'allai me jeter sur mon lit aussitot apres le repas, et je m'endormis a la
+lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminee.
+
+A trois heures sonnantes on me reveilla. J'endossai, a mon tour, une peau
+de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours.
+Apres avoir avale chacun deux tasses de cafe brulant suivies de deux verres
+de fine champagne, nous partimes accompagnes d'un garde et de nos chiens:
+Plongeon et Pierrot.
+
+Des les premiers pas dehors, je me sentis glace jusqu'aux os. C'etait une
+de ces nuits ou la terre semble morte de froid. L'air gele devient
+resistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est
+fige, immobile; il mord, traverse, desseche, tue les arbres, les plantes,
+les insectes, les petits oiseaux eux-memes qui tombent des branches sur le
+sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'etreinte du froid.
+
+La lune, a son dernier quartier, toute penchee sur le cote, toute pale,
+paraissait defaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne
+pouvait plus s'en aller, qu'elle restait la-haut, saisie aussi, paralysee
+par la rigueur du ciel. Elle repandait une lumiere seche et triste sur le
+monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, a
+la fin de sa resurrection.
+
+Nous allions, cote a cote, Karl et moi, le dos courbe, les mains dans nos
+poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppees de laine afin
+de pouvoir marcher sans glisser sur la riviere gelee ne faisaient aucun
+bruit; et je regardais la fumee blanche que faisait l'haleine de nos
+chiens.
+
+Nous fumes bientot au bord du marais, et nous nous engageames dans une des
+allees de roseaux secs qui s'avancait a travers cette foret basse.
+
+Nos coudes, frolant les longues feuilles en rubans, laissaient derriere
+nous un leger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais ete,
+par l'emotion puissante et singuliere que font naitre en moi les marecages.
+Il etait mort, celui-la, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs desseches.
+
+Tout a coup, au detour d'une des allees, j'apercus la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre a l'abri. J'y entrai, et comme nous
+avions encore pres d'une heure a attendre le reveil des oiseaux errants, je
+me roulai dans ma couverture pour essayer de me rechauffer.
+
+Alors, couche sur le dos, je me mis a regarder la lune deformee, qui avait
+quatre cornes a travers les parois vaguement transparentes de cette maison
+polaire.
+
+Mais le froid du marais gele, le froid de ces murailles, le froid tombe du
+firmament me penetra bientot d'une facon si terrible, que je me mis a
+tousser.
+
+Mon cousin Karl fut pris d'inquietude: "Tant pis si nous ne tuons pas
+grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous
+allons faire du feu." Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.
+
+On en fit un tas au milieu de notre hutte defoncee au sommet pour laisser
+echapper la fumee; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
+claires de cristal, elles se mirent a fondre, doucement, a peine, comme si
+ces pierres de glace avaient sue. Karl, reste dehors, me cria: "Viens donc
+voir!" Je sortis et je restai eperdu d'etonnement. Notre cabane, en forme
+de cone, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu pousse soudain
+sur l'eau gelee du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques,
+celles de nos chiens qui se chauffaient.
+
+Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos tetes. La
+lueur de notre foyer reveillait les oiseaux sauvages.
+
+Rien ne m'emeut comme cette premiere clameur de vie qu'on ne voit point et
+qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse a
+l'horizon la premiere clarte des jours d'hiver. Il me semble a cette heure
+glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporte par les plumes d'une bete est
+un soupir de l'ame du monde!
+
+Karl disait: "Eteignez le feu. Voici l'aurore."
+
+Le ciel en effet commencait a palir, et les bandes de canards trainaient de
+longues taches rapides, vite effacees, sur le firmament.
+
+Une lueur eclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens
+s'elancerent.
+
+Alors, de minute en minute, tantot lui et tantot moi, nous ajustions
+vivement des qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu
+volante. Et Pierrot et Plongeon, essouffles et joyeux, nous rapportaient
+des betes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.
+
+Le jour s'etait leve, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond
+de la vallee et nous songions a repartir, quand deux oiseaux, le col droit
+et les ailes tendues, glisserent brusquement sur nos tetes. Je tirai. Un
+d'eux tomba presque a mes pieds. C'etait une sarcelle au ventre d'argent.
+Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce
+fut une plainte courte, repetee, dechirante; et la bete, la petite bete
+epargnee se mit a tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en
+regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.
+
+Karl, a genoux, le fusil a l'epaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant
+qu'elle fut assez proche.
+
+--Tu as tue la femelle, dit-il, le male ne s'en ira pas.
+
+Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour
+de nous. Jamais gemissement de souffrance ne me dechira le coeur comme
+l'appel desole, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans
+l'espace.
+
+Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il
+semblait pret a continuer sa route, tout seul a travers le ciel. Mais ne
+s'y pouvant decider il revenait bientot pour chercher sa femelle.
+
+--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout a l'heure.
+
+Il approchait, en effet, insouciant du danger, affole par son amour de
+bete, pour l'autre bete que j'avais tuee.
+
+Karl tira; ce fut comme si on avait coupe la corde qui tenait suspendu
+l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux
+le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta.
+
+Je les mis, froids deja, dans le meme carnier... et je repartis, ce
+jour-la, pour Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE TROU
+
+
+_Coups et blessures, ayant occasionne la mort._ Tel etait le chef
+d'accusation qui faisait comparaitre en cour d'assises le sieur Leopold
+Renard, tapissier.
+
+Autour de lui les principaux temoins, la dame Flameche, veuve de la
+victime, les nommes Louis Ladureau, ouvrier ebeniste, et Jean Durdent,
+plombier.
+
+Pres du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon
+habillee en dame.
+
+Et voici comment Renard (Leopold) raconte le drame:
+
+--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la premiere victime,
+et dont ma volonte n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-memes,
+m'sieu l'president. Je suis un honnete homme, homme de travail, tapissier
+dans la meme rue depuis seize ans, connu, aime, respecte, considere de
+tous, comme en ont atteste les voisins, meme la concierge qui n'est pas
+folatre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'epargne, j'aime les
+honnetes gens et les plaisirs honnetes. Voila ce qui m'a perdu, tant pis
+pour moi; ma volonte n'y etant pas, je continue a me respecter.
+
+"Donc, tous les dimanches, mon epouse que voila et moi, depuis cinq ans,
+nous allons passer la journee a Poissy. Ca nous fait prendre l'air, sans
+compter que nous aimons la peche a la ligne, oh! mais la, nous l'aimons
+comme des petits oignons. C'est Melie qui m'a donne cette passion-la, la
+rosse, et qu'elle y est plus emportee que moi, la teigne, vu que tout le
+mal vient d'elle en c't'affaire-la, comme vous l'allez voir par la suite.
+
+"Moi, je suis fort et doux, pas mechant pour deux sous. Mais elle! oh! la!
+la! ca n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus
+malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualites; elle en
+a, et d'importantes pour un commercant. Mais son caractere! Parlez-en aux
+alentours, et meme a la concierge qui m'a decharge tout a l'heure... elle
+vous en dira des nouvelles.
+
+"Tous les jours elle me reprochait ma douceur: "C'est moi qui ne me
+laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ca." En
+l'ecoutant, m'sieu l'president, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat
+par mois...
+
+Mme Renard l'interrompit: "Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier."
+
+Il se tourna vers elle avec candeur:
+
+--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi...
+
+Puis, faisant de nouveau face au president:
+
+--Lors je continue. Donc nous allions a Poissy tous les samedis soir pour y
+pecher des l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est
+devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais decouvert, voila trois
+ans cet ete, une place, mais une place! Oh! la! la! a l'ombre, huit pieds
+d'eau, au moins, p't-etre dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la
+berge, une vraie niche a poisson, un paradis pour le pecheur. Ce trou-la,
+m'sieu l'president, je pouvais le considerer comme a moi, vu que j'en etais
+le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde
+sans opposition. On disait: "Ca, c'est la place a Renard;" et personne n'y
+serait venu, pas meme M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser,
+pour chiper les places des autres.
+
+"Donc, sur de mon endroit, j'y revenais comme un proprietaire. A peine
+arrive, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon epouse.--_Dalila_
+c'est ma norvegienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise,
+queque chose de leger et de sur.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et
+nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien,
+les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas
+repondre. Ca ne touche point a l'accident; je ne peux pas repondre, c'est
+mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demande. On m'en a
+offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire
+causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tape
+sur le ventre pour la connaitre, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Melie?...
+
+Le president l'interrompit.
+
+--Arrivez au fait le plus tot possible.
+
+Le prevenu reprit: "J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti
+par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allames, des avant diner,
+amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annoncait bien. Je disais a
+Melie: "Chouette, chouette pour demain!" Et elle repondait: "Ca promet."
+Nous ne causons jamais plus que ca ensemble.
+
+"Et puis, nous revenons diner. J'etais content, j'avais soif. C'est cause
+de tout, m'sieu l'president. Je dis a Melie: "Tiens, Melie, il fait beau,
+si je buvais une bouteille de _casque a meche_". C'est un petit vin blanc
+que nous avons baptise comme ca, parce que, si on en boit trop, il vous
+empeche de dormir et il remplace le casque a meche. Vous comprenez.
+
+"Elle me repond: "Tu peux faire a ton idee, mais tu s'ras encore malade; et
+tu ne pourras pas te lever demain."--Ca, c'etait vrai, c'etait sage,
+c'etait prudent, c'etait perspicace, je le confesse. Neanmoins, je ne sus
+pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de la.
+
+"Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'a deux heures du
+matin, ce casque a meche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais
+la je dors a n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.
+
+"Bref, ma femme me reveille a six heures. Je saute du lit, j'passe vite et
+vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons
+dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive a mon trou, il etait pris! Jamais
+ca n'etait arrive, m'sieu l'president, jamais depuis trois ans! Ca m'a fait
+un effet comme si on me devalisait sous mes yeux. Je dis: "Nom d'un nom,
+d'un nom, d'un nom!" Et v'la ma femme qui commence a me harceler. "Hein,
+ton casque a meche! Va donc, soulot! Es-tu content, grande bete."
+
+"Je ne disais rien; c'etait vrai, tout ca.
+
+"Je debarque tout de meme pres de l'endroit pour tacher de profiter des
+restes. Et peut-etre qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en
+irait.
+
+"C'etait un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille.
+Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derriere
+lui.
+
+"Quand elle nous vit nous installer pres du lieu, v'la qu'elle murmure:
+
+"--Il n'y a donc pas d'autre place sur la riviere?"
+
+"Et la mienne, qui rageait, de repondre:
+
+"--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays
+avant d'occuper les endroits reserves.
+
+"Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:
+
+"--Tais-toi, Melie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.
+
+"Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous etions descendus, et
+nous pechions, coude a coude, Melie et moi, juste a cote des deux autres.
+
+"Ici, m'sieu l'president, il faut que j'entre dans le detail.
+
+"Y avait pas cinq minutes que nous etions la quand la ligne du voisin s'met
+a plonger deux fois, trois fois; et puis voila qu'il en amene un, de
+chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-etre, mais presque! Moi,
+le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Melie qui me dit: "Hein,
+pochard, l'as-tu vu, celui-la!"
+
+"Sur ces entrefaites, M. Bru, l'epicier de Poissy, un amateur de goujon,
+lui, passe en barque et me crie: "On vous a pris votre endroit, monsieur
+Renard?" Je lui reponds: "Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens
+pas delicats qui ne savent pas les usages."
+
+"Le petit coutil d'a cote avait l'air de ne pas entendre, sa femme non
+plus, sa grosse femme, un veau quoi!"
+
+Le president interrompit une seconde fois: "Prenez-garde! Vous insultez Mme
+veuve Flameche, ici presente."
+
+Renard s'excusa: "Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte."
+
+"Donc, il ne s'etait pas ecoule un quart d'heure que le petit coutil en
+prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un
+cinq minutes plus tard."
+
+"Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en
+ebullition; elle me lancicotait sans cesse: "Ah! misere! crois-tu qu'il te
+le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une
+grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que
+d'y penser."
+
+"Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira dejeuner, ce braconnier-la, et
+je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'president, je dejeune sur
+les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_."
+
+"Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur,
+et pendant qu'il mange, v'la qu'il en prend encore un, de chevesne!"
+
+"Melie et moi nous cassions une croute aussi, comme ca, sur le pouce,
+presque rien, le coeur n'y etait pas."
+
+"Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,
+comme ca, je lis le _Gil Blas_, a l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour
+de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'ecrit des articles dans le _Gil
+Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en pretendant la
+connaitre, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai
+jamais vue, n'importe, elle ecrit bien; et puis elle dit des choses
+rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans
+son genre."
+
+"Voila donc que je commence a asticoter mon epouse, mais elle se fache tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais."
+
+"C'est a ce moment qu'arrivent de l'autre cote de la riviere nos deux
+temoins que voila, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de
+vue."
+
+"Le petit s'etait remis a pecher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et
+sa femme se met a dire: "La place est rudement bonne, nous y reviendrons
+toujours, Desire!"
+
+Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard repetait: "T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines."
+
+"Je lui dis soudain: "Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque
+betise."
+
+"Et elle me souffle, comme si elle m'eut mis un fer rouge sous le nez:
+"T'es pas un homme. V'la qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va
+donc, Bazaine!"
+
+"La, je me suis senti touche. Cependant je ne bronche pas."
+
+"Mais l'autre, il leve une breme, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!"
+
+"Et r'voila ma femme qui se met a parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait: "C'est ca qu'on peut appeler du poisson
+vole, vu que nous avons amorce la place nous-memes. Il faudrait rendre au
+moins l'argent depense pour l'amorce."
+
+Alors, la grosse au petit coutil se mit a dire a son tour: "C'est a nous
+que vous en avez, madame?"
+
+"--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent depense par les
+autres."
+
+"--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?"
+
+"Et voila qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.
+Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapes. Elles gueulaient si fort
+que nos deux temoins, qui etaient sur l'autre berge, s'mettent a crier pour
+rigoler: "Eh! la-bas, un peu de silence. Vous allez empecher vos epoux de
+pecher."
+
+"Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux
+souches. Nous restions la, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas
+entendu."
+
+"Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: "Vous n'etes qu'une
+menteuse.--Vous n'etes qu'une trainee.--Vous n'etes qu'une roulure.--Vous
+n'etes qu'une rouchie." Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas
+plus.
+
+"Soudain, j'entends un bruit derriere moi. Je me r'tourne. C'etait l'autre,
+la grosse, qui tombait sur ma femme a coups d'ombrelle. Pan! pan! Melie en
+r'coit deux. Mais elle rage, Melie, et puis elle tape, quand elle rage.
+Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan,
+des gifles qui pleuvaient comme des prunes."
+
+"Moi, je les aurais laisse faire. Les femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas meler les coups. Mais le petit coutil se leve comme un
+diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas
+de ca, camarade. Moi je le recois sur le bout de mon poing, cet oiseau-la.
+Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il leve les bras,
+il leve la jambe et il tombe sur le dos, en pleine riviere, juste dans
+l'trou."
+
+"Je l'aurais repeche pour sur, m'sieu l'president, si j'avais eu le temps
+tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous
+tripotait Melie de la belle facon. Je sais bien que j'aurais pas du la
+secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il
+se serait noye. Je me disais: "Bah! ca le rafraichira!"
+
+"Je cours donc aux femmes pour les separer. Et j'en recois des gnons, des
+coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!"
+
+"Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-etre dix, pour separer ces deux
+crampons-la."
+
+"J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres la-bas qui
+criaient: "Repechez-le, repechez-le."
+
+"C'est bon a dire, ca, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore
+moins, pour sur!"
+
+"Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ca avait
+bien dure un grand quart d'heure. On l'a retrouve au fond du trou, sous
+huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y etait, le petit coutil!"
+
+"Voila les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur."
+
+ * * * * *
+
+Les temoins ayant depose dans le meme sens, le prevenu fut acquitte.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+SAUVEE
+
+
+Elle entra comme une balle qui creve une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit a rire avant de parler, a rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tot en annoncant a son amie qu'elle avait
+trompe le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il etait vraiment trop bete et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jete sur son canape le livre qu'elle
+lisait et elle regardait Annette avec curiosite, riant deja elle-meme.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chere... ma chere... C'est trop drole... trop drole...,
+figure-toi... je suis sauvee!... sauvee!... sauvee!...
+
+--Comment sauvee?
+
+--Oui, sauvee!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chere, sauvee! Delivree! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcee?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais
+j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un
+flagrant delit... songe... un flagrant delit... je le tiens...
+
+--Oh, dis-moi ca! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-a-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des
+preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voila! Oh! j'ai ete forte, rudement forte. Depuis
+trois mois il etait devenu odieux, tout a fait odieux, brutal, grossier,
+despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ca ne peut pas durer, il me faut le
+divorce! Mais comment? Ca n'etait pas facile. J'ai essaye de me faire
+battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me
+forcait a sortir quand je ne voulais pas, a rester chez moi quand je
+desirais diner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout a
+l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+"Alors, j'ai tache de savoir s'il avait une maitresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille precautions pour aller chez elle. Ils etaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prie mon frere de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maitresse de ton mari?
+
+--Oui. Ca a coute quinze louis a Jacques, le prix d'un soir, de sept heures
+a minuit, diner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie
+par-dessus le marche.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir a moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans etre oblige de prendre en meme temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ca ne deplaisait pas a Jacques. Et puis moi j'avais
+besoin de details sur elle, de details physiques sur sa taille, sur sa
+poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis
+rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu
+sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute
+nature... des agents de... de... de publicite et de complicite... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, a peu pres. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): "Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble a ca. Je la veux jolie, elegante, fine, propre. Je la paierai ce
+qu'il faudra. Si ca me coute dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas
+besoin plus de trois mois."
+
+"Il avait l'air tres etonne, cet homme. Il demanda: "Madame la veut-elle
+irreprochable?"
+
+"Je rougis, et je balbutiai: "Mais oui, comme probite."
+
+"Il reprit: "... Et... comme moeurs..." Je n'osai pas repondre. Je fis
+seulement un signe de tete qui voulait dire: non. Puis, tout a coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupcon, et je m'ecriai, perdant l'esprit:
+"Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en
+ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous
+comprenez... pour le surprendre..."
+
+"Alors, l'homme se mit a rire. Et je compris a son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait meme tres forte. J'aurais bien parie qu'a
+ce moment-la il avait envie de me serrer la main.
+
+"Il me dit: "Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je reponds du succes. Vous ne me payerez
+qu'apres reussite. Ainsi cette photographie represente la maitresse de
+monsieur votre mari?
+
+"--Oui, Monsieur.
+
+"--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?
+
+"Je ne comprenais pas; je repetai:--Comment, quel parfum?
+
+"Il sourit: "Oui, madame, le parfum est essentiel pour seduire un homme;
+car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent a
+l'action; le parfum etablit des confusions obscures dans son esprit, le
+trouble et l'enerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tacher de
+savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il
+dine avec cette dame. Vous pourriez lui servir les memes plats le soir ou
+vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons."
+
+"Je m'en allai enchantee. J'etais tombee la vraiment sur un homme tres
+intelligent.
+
+ * * * * *
+
+"Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+tres belle, avec l'air modeste et hardi en meme temps, un singulier air de
+rouee. Elle fut tres convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'etait, je l'appelais "mademoiselle"; alors, elle me dit: "Oh! Madame peut
+m'appeler Rose tout court." Nous commencames a causer.
+
+"--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+"--Je m'en doute, Madame.
+
+"--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?
+
+"--Oh! Madame, c'est le huitieme divorce que je fais; j'y suis habituee.
+
+"--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour reussir?
+
+"--Oh! Madame, cela depend tout a fait du temperament de Monsieur. Quand
+j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tete-a-tete, je pourrai repondre
+exactement a Madame.
+
+"--Vous le verrez tout a l'heure, mon enfant. Mais je vous previens qu'il
+n'est pas beau.
+
+"--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai separe deja de tres laids. Mais je
+demanderai a Madame si elle s'est informee du parfum.
+
+"--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+"--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-la! Madame peut-elle me
+dire aussi si la maitresse de Monsieur porte du linge de soie?
+
+"--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+"--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence a
+devenir commun.
+
+"--C'est tres vrai, ce que vous dites la!
+
+"--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.
+
+"Elle prit son service, en effet, immediatement, comme si elle n'eut fait
+que cela toute sa vie.
+
+"Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva meme pas les yeux sur
+lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait deja la verveine a
+plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+"Il me demanda aussitot:
+
+"--Qu'est-ce que c'est que cette fille-la?
+
+"--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+"--Ou l'avez-vous trouvee?
+
+"--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnee, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+"--Ah! elle est assez jolie!
+
+"--Vous trouvez?
+
+"--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+"J'etais ravie. Je sentais qu'il mordait deja.
+
+"Le soir meme, Rose me disait: "Je puis maintenant promettre a Madame que
+ca ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est tres facile!
+
+"--Ah! vous avez deja essaye?
+
+"--Non, Madame; mais ca se voit au premier coup d'oeil. Il a deja envie de
+m'embrasser en passant a cote de moi.
+
+"--Il ne vous a rien dit?
+
+"--Non, Madame, il m'a seulement demande mon nom... pour entendre le son de
+ma voix.
+
+"--Tres bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+"--Que Madame ne craigne rien. Je ne resisterai que le temps necessaire
+pour ne pas me deprecier.
+
+"Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+roder toute l'apres-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empechait plus de sortir.
+Et moi j'etais dehors toute la journee... pour... pour le laisser libre.
+
+"Le neuvieme jour, comme Rose me deshabillait, elle me dit d'un air timide:
+
+"--C'est fait, Madame, de ce matin.
+
+"Je fus un peu surprise, un rien emue meme, non de la chose, mais plutot de
+la maniere dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ca c'est
+bien passe?...
+
+"--Oh! tres bien, Madame. Depuis trois jours deja il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me previendra du moment ou elle
+desire le flagrant delit.
+
+"--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+"--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-la pour tenir
+Monsieur en eveil.
+
+"--Vous etes sure de ne pas manquer?
+
+"--Oh! oui, Madame, tres sure. Je vais allumer Monsieur dans les grands
+prix, de facon a le faire donner juste a l'heure que Madame voudra bien me
+designer.
+
+"--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+"--Ca va pour cinq heures, Madame; et a quel endroit?
+
+"--Mais... dans ma chambre.
+
+"--Soit, dans la chambre de Madame.
+
+"Alors, ma cherie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai ete chercher papa et
+maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le president, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prevenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'a la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures
+juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge
+pour avoir un temoin de plus! Et puis... et puis, au moment ou la pendule
+commence a sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ca y
+etait en plein... en plein... ma chere... Oh! quelle tete!... si tu avais
+vu sa tete!... Et il s'est retourne... l'imbecile? Ah! qu'il etait drole...
+Je riais, je riais... Et papa qui s'est fache, qui voulait battre mon
+mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait a se rhabiller...
+devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'etait
+farce!... Quant a Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait...
+elle pleurait tres bien. C'est une fille precieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas!
+
+"Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de
+suite. Je suis libre. Vive le divorce!..."
+
+Et elle se mit a danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne,
+songeuse et contrariee, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitee a voir ca?
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+CLOCHETTE
+
+
+Sont-ils etranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse
+se defaire d'eux!
+
+Celui-la est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est
+reste si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses
+sinistres, emouvantes ou terribles, que je m'etonne de ne pouvoir passer un
+jour, un seul jour, sans que la figure de la mere Clochette ne se retrace
+devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voila si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.
+
+C'etait une vieille couturiere qui venait une fois par semaine, tous les
+mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une
+de ces demeures de campagne appelees chateaux, et qui sont simplement
+d'antiques maisons a toit aigu, dont dependent quatre ou cinq fermes
+groupees autour.
+
+Le village, un gros village, un bourg, apparaissait a quelques centaines de
+metres, serre autour de l'eglise, une eglise de briques rouges devenues
+noires avec le temps.
+
+Donc, tous les mardis, la mere Clochette arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussitot dans la lingerie se mettre au
+travail.
+
+C'etait une haute femme maigre, barbue, ou plutot poilue, car elle avait de
+la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussee
+par bouquets invraisemblables, par touffes frisees qui semblaient semees
+par un fou a travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait
+sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et
+ses sourcils d'une epaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris,
+touffus, herisses, avaient tout a fait l'air d'une paire de moustaches
+placees la par erreur.
+
+Elle boitait, non pas comme boitent les estropies ordinaires, mais comme un
+navire a l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps
+osseux et devie, elle semblait prendre son elan pour monter sur une vague
+monstrueuse, puis, tout a coup, elle plongeait comme pour disparaitre dans
+un abime, elle s'enfoncait dans le sol. Sa marche eveillait bien l'idee
+d'une tempete, tant elle se balancait en meme temps; et sa tete toujours
+coiffee d'un enorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le
+dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, a
+chacun de ses mouvements.
+
+J'adorais cette mere Clochette. Aussitot leve je montais dans la lingerie
+ou je la trouvais installee a coudre, une chaufferette sous les pieds. Des
+que j'arrivais, elle me forcait a prendre cette chaufferette et a m'asseoir
+dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste piece froide, placee sous le
+toit.
+
+--Ca te tire le sang de la gorge, disait-elle.
+
+Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs
+doigts crochus, qui etaient vifs; ses yeux derriere ses lunettes aux verres
+grossissants, car l'age avait affaibli sa vue, me paraissaient enormes,
+etrangement profonds, doubles.
+
+Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et
+dont mon coeur d'enfant etait remue, une ame magnanime de pauvre femme.
+Elle voyait gros et simple. Elle me contait les evenements du bourg,
+l'histoire d'une vache qui s'etait sauvee de l'etable et qu'on avait
+retrouvee, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner
+les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule decouvert dans le
+clocher de l'eglise sans qu'on eut jamais compris quelle bete etait venue
+le pondre la, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait ete
+reprendre a dix lieues du village la culotte de son maitre volee par un
+passant tandis qu'elle sechait devant la porte apres une course a la pluie.
+Elle me contait ces naives aventures de telle facon qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poemes grandioses et
+mysterieux; et les contes ingenieux inventes par des poetes et que me
+narrait ma mere, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur,
+cette puissance des recits de la paysanne.
+
+ * * * * *
+
+Or, un mardi, comme j'avais passe toute la matinee a ecouter la mere
+Clochette, je voulus remonter pres d'elle, dans la journee, apres avoir ete
+cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derriere la
+ferme de Noirpre. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses
+d'hier.
+
+Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'apercus la vieille couturiere
+etendue sur le sol, a cote de sa chaise, la face par terre, les bras
+allonges, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes
+chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute,
+s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la
+muraille, ayant roule loin d'elle.
+
+Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout
+de quelques minutes que la mere Clochette etait morte.
+
+Je ne saurais dire l'emotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon
+coeur d'enfant. Je descendis a petits pas dans le salon et j'allai me
+cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergere ou je
+me mis a genoux pour pleurer. Je restai la longtemps sans doute, car la
+nuit vint.
+
+Tout a coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis
+mon pere et ma mere causer avec le medecin, dont je reconnus la voix.
+
+On l'avait ete chercher bien vite et il expliquait les causes de
+l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un
+verre de liqueur avec un biscuit.
+
+Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera grave
+dans l'ame jusqu'a ma mort! Je crois que je puis reproduire meme presque
+absolument les termes dont il se servit.
+
+--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma premiere cliente. Elle se
+cassa la jambe le jour de mon arrivee et je n'avais pas eu le temps de me
+laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me querir en
+toute hate, car c'etait grave, tres grave.
+
+"Elle avait dix-sept ans, et c'etait une tres belle fille, tres belle, tres
+belle! L'aurait-on cru? Quant a son histoire, je ne l'ai jamais dite; et
+personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais
+sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis etre moins discret.
+
+"A cette epoque-la venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide
+instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de
+sous-officier. Toutes les filles lui couraient apres, et il faisait le
+dedaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maitre d'ecole, son superieur,
+le pere Grabu, qui n'etait pas bien leve tous les jours.
+
+"Le pere Grabu employait deja comme couturiere la belle Hortense, qui vient
+de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, apres son
+accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans
+doute flattee d'etre choisie par cet imprenable conquerant; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de
+l'ecole, a la fin d'un jour de couture, la nuit venue.
+
+"Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre
+l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher
+dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientot, et il
+commencait a lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de
+nouveau et le maitre d'ecole parut et demanda:
+
+"--Qu'est-ce que vous faites la haut, Sigisbert?
+
+"Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affole, repondit
+stupidement:
+
+"--J'etais monte me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.
+
+"Ce grenier etait tres grand, tres vaste, absolument noir; et Sigisbert
+poussait vers le fond la jeune fille effaree, en repetant: "Allez la-bas,
+cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?"
+
+"Le maitre d'ecole entendant murmurer, reprit: "Vous n'etes donc pas seul
+ici?"
+
+"--Mais oui, monsieur Grabu!
+
+"--Mais non, puisque vous parlez.
+
+"--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.
+
+"--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte a
+double tour, il descendit chercher une chandelle.
+
+"Alors le jeune homme, un lache comme on en trouve souvent, perdit la tete
+et il repetait, parait-il, devenu furieux tout a coup: "Mais cachez-vous,
+qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie.
+Vous allez briser ma carriere... Cachez-vous donc!"
+
+"On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.
+
+"Hortense courut a la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et resolue:
+
+"--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.
+
+"Et elle sauta.
+
+"Le pere Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.
+
+"Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait
+son aventure. La jeune fille etait restee au pied du mur incapable de se
+lever, etant tombee de deux etages. J'allai la chercher avec lui. Il
+pleuvait a verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe
+droite etait brisee a trois places, et dont les os avaient creve les
+chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable
+resignation. "Je suis punie, bien punie!"
+
+"Je fis venir du secours et les parents de l'ouvriere, a qui je contai la
+fable d'une voiture emportee qui l'avait renversee et estropiee devant ma
+porte.
+
+"On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur
+de cet accident.
+
+"Voila! Et je dis que cette femme fut une heroine, de la race de celles qui
+accomplissent les plus belles actions historiques.
+
+"Ce fut la son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une
+grande ame, une Devouee sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je
+ne vous aurais pas conte cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire a
+personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi."
+
+Le medecin s'etait tu. Maman pleurait. Papa prononca quelques mots que je
+ne saisis pas bien; puis ils s'en allerent.
+
+Et je restai a genoux sur ma bergere, sanglotant, pendant que j'entendais
+un bruit etrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.
+
+On emportait le corps de Clochette.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+
+Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, a cheval
+sur une chaise, il tenait un cigare a la main, et, de temps en temps
+aspirait et soufflait un petit nuage de fumee.
+
+... Nous etions a table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous
+connaissez bien papa qui croit faire l'interim du Roy, en France. Moi, je
+l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le
+moulin a vent de la Republique sans bien savoir si c'etait au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orleans. Aujourd'hui il tient la lance au nom
+des Orleans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa
+se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent,
+le chef du parti; et comme il est senateur inamovible il considere les Rois
+des environs comme ayant des trones peu surs.
+
+Quant a maman, c'est l'ame de papa, c'est l'ame de la royaute et de la
+religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fleau des mal-pensants.
+
+Donc on apporta une lettre pendant que nous etions a table. Papa l'ouvrit,
+la lut; puis il regarda maman et lui dit: "Ton frere est a l'article de la
+mort." Maman palit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la
+maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la
+voix publique qu'il avait mene et menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mange sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait
+conserve que deux maitresses, avec lesquelles il vivait dans un petit
+appartement, rue des Martyrs.
+
+Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait,
+disait-on, ni a Dieu ni a diable. Doutant donc de la vie future, il avait
+abuse, de toutes les facons, de la vie presente; et il etait devenu la
+plaie vive du coeur de maman.
+
+Elle dit: "Donnez-moi cette lettre, Paul."
+
+Quand elle eut fini de la lire, je la demandai a mon tour. La voici:
+
+"Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bofrere le
+marqui de Fumerold, va mourir. Peut etre voudre vous prendre des
+disposition, et ne pas oublie que je vous ai prevenu.
+
+"Votre servante,
+
+"MELANI."
+
+Papa murmura: "Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les
+derniers moments de votre frere."
+
+Maman reprit: "Je vais faire chercher l'abbe Poivron et lui demander
+conseil. Puis j'irai trouver mon frere avec l'abbe et Roger. Vous, Paul,
+restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit
+faire ces choses-la. Mais pour un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu a se servir contre vous de
+la plus louable de vos actions.
+
+--Vous avez raison, dit mon pere. Faites suivant votre inspiration, ma
+chere amie.
+
+Un quart d'heure plus tard, l'abbe Poivron entrait dans le salon, et la
+situation fut exposee, analysee, discutee sous toutes ses faces.
+
+Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assurement serait terrible pour la noblesse
+en general et pour le comte de Tourneville en particulier. Les
+libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois; le nom de ma mere serait traine dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes; celui de mon pere eclabousse. Il etait
+impossible qu'une pareille chose arrivat.
+
+Donc une croisade fut immediatement decidee qui serait conduite par l'abbe
+Poivron, petit pretre gras et propre, vaguement parfume, un vrai vicaire de
+grande eglise dans un quartier noble et riche.
+
+Un landau fut attele et nous voici partis tous trois, maman, le cure et
+moi, pour administrer mon oncle.
+
+ * * * * *
+
+Il avait ete decide qu'on verrait d'abord Mme Melanie, auteur de la lettre
+et qui devait etre la concierge ou la servante de mon oncle.
+
+Je descendis en eclaireur devant une maison a sept etages et j'entrai dans
+un couloir sombre ou j'eus beaucoup de mal a decouvrir le trou obscur du
+portier. Cet homme me toisa avec mefiance.
+
+Je demandai: "Madame Melanie, s'il vous plait?
+
+--Connais pas!
+
+--Mais, j'ai recu une lettre d'elle.
+
+--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
+demandez?
+
+--Non, une bonne, probablement. Elle m'a ecrit pour une place.
+
+--Une bonne?... Une bonne?... P't-etre la celle au marquis. Allez voir,
+cintieme a gauche.
+
+Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il etait devenu plus
+aimable et il vint jusqu'au couloir. C'etait un grand maigre avec des
+favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
+
+Je grimpai en courant un long limacon poisseux d'escalier dont je n'osais
+toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, a la porte de gauche
+du cinquieme etage.
+
+Elle s'ouvrit aussitot; et une femme malpropre, enorme, se trouva devant
+moi barrant l'entree de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux
+portants.
+
+Elle grogna: "Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Vous etes madame Melanie?
+
+--Oui.
+
+--Je suis le vicomte de Tourneville.
+
+--Ah bon! Entrez.
+
+--C'est que... maman est en bas avec un pretre.
+
+--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.
+
+Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbe. Il me sembla que
+j'entendais d'autres pas derriere nous.
+
+Des que nous fumes dans la cuisine, Melanie nous offrit des chaises et nous
+nous assimes tous les quatre pour deliberer.
+
+--Il est bien bas? demanda maman.
+
+--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.
+
+--Est-ce qu'il semble dispose a recevoir la visite d'un pretre?
+
+--Oh!... je ne crois pas.
+
+--Puis-je le voir?
+
+--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont
+aupres de lui.
+
+--Quelles demoiselles?
+
+--Mais... mais... ses bonnes amies donc.
+
+--Ah!
+
+Maman etait devenue toute rouge.
+
+L'abbe Poivron avait baisse les yeux.
+
+Cela commencait a m'amuser et je dis:
+
+--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai
+peut-etre preparer son coeur.
+
+Maman, qui n'y entendait pas malice, repondit:
+
+--Oui, mon enfant.
+
+Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria:
+
+--Melanie!
+
+La grosse bonne s'elanca, repondit:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?
+
+--L'omelette, bien vite.
+
+--Dans une minute, mamzelle.
+
+Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:
+
+--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandee pour deux heures
+comme collation.
+
+Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit a les
+battre avec ardeur.
+
+Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon
+arrivee officielle.
+
+Melanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire a mon
+oncle que j'etais la, puis revint me prier d'entrer.
+
+L'abbe se cacha derriere la porte pour paraitre au premier signe.
+
+Assurement, je fus surpris en voyant mon oncle. Il etait tres beau, tres
+solennel, tres chic, ce vieux viveur.
+
+Assis, presque couche dans un grand fauteuil, les jambes enveloppees d'une
+couverture, les mains, de longues mains pales, pendantes sur les bras du
+siege, il attendait la mort avec une dignite biblique. Sa barbe blanche
+tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.
+
+Debout, derriere son fauteuil, comme pour le defendre contre moi, deux
+jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux
+hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs
+a la diable sur la nuque, chaussees de savates orientales a broderies d'or
+qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air,
+aupres de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique.
+Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux
+assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait
+l'omelette au fromage commandee tout a l'heure a Melanie.
+
+Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflee, mais nette:
+
+--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.
+
+Je balbutiai: "Mon oncle, ce n'est pas ma faute..."
+
+Il repondit: "Non. Je le sais. C'est la faute de ton pere et de ta mere
+plus que la tienne... Comment vont-ils?"
+
+--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous etiez malade,
+ils m'ont envoye prendre de vos nouvelles.
+
+--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-memes?
+
+Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: "Ce n'est pas
+de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile
+pour mon pere, et impossible pour ma mere d'entrer ici..."
+
+Le vieillard ne repondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris
+cette main pale et froide et je la gardai.
+
+La porte s'ouvrit: Melanie entra avec l'omelette et la posa sur la table.
+Les deux femmes aussitot s'assirent devant leurs assiettes et se mirent a
+manger sans detourner les yeux de moi.
+
+Je dis: "Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mere de vous
+embrasser."
+
+Il murmura: "Moi aussi... je voudrais..." Il se tut. Je ne trouvais rien a
+lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la
+porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui machent.
+
+Or l'abbe, qui ecoutait derriere la porte, voyant notre embarras et croyant
+la partie gagnee, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra.
+
+Mon oncle fut tellement stupefait de cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le pretre;
+puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:
+
+--Que venez-vous faire ici?
+
+L'abbe, accoutume aux situations difficiles, avancait toujours, murmurant:
+
+--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui
+m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...
+
+Mais le marquis n'ecoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un
+geste tragique et superbe, et il disait exaspere, haletant:
+
+--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'ames... Sortez d'ici, violeurs
+de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds!
+
+Et l'abbe reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en
+retraite avec mon clerge; et, vengees, les deux petites femmes s'etaient
+levees, laissant leur omelette a demi mangee, et elles s'etaient placees
+des deux cotes du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le proteger contre les entreprises criminelles de la
+Famille et de la Religion.
+
+L'abbe et moi nous rejoignimes maman dans la cuisine. Et Melanie de nouveau
+nous offrit des chaises.
+
+--Je savais bien que ca n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver
+autre chose, autrement il nous echappera.
+
+Et on recommenca a deliberer. Maman avait un avis; l'abbe en soutenait un
+autre. J'en apportais un troisieme.
+
+Nous discutions a voix basse depuis une demi-heure peut-etre quand un grand
+bruit de meubles remues et des cris pousses par mon oncle, plus vehements
+et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous
+les quatre.
+
+Nous entendions a travers les portes et les cloisons: "Dehors... dehors...
+manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors."
+
+Melanie se precipita, puis revint aussitot m'appeler a l'aide. J'accourus.
+En face de mon oncle souleve par la colere, presque debout et vociferant,
+deux hommes, l'un derriere l'autre, semblaient attendre qu'il fut mort de
+fureur.
+
+A sa longue redingote ridicule, a ses longs souliers anglais, a son air
+d'instituteur sans place, a son col droit et a sa cravate blanche, a ses
+cheveux plats, a sa figure humble de faux pretre d'une religion batarde, je
+reconnus aussitot le premier pour un pasteur protestant.
+
+Le second etait le concierge de la maison qui, appartenant au culte
+reforme, nous avait suivis, avait vu notre defaite, et avait couru chercher
+son pretre a lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.
+
+Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du pretre catholique, du pretre
+de ses ancetres, avait irrite le marquis de Fumerol devenu libre-penseur,
+l'aspect du ministre de son portier le mettait tout a fait hors de lui.
+
+Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
+brusquement qu'ils s'embrasserent avec violence deux fois de suite, au
+passage des deux portes qui conduisaient a l'escalier.
+
+Puis je disparus a mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier
+general, afin de prendre conseil de ma mere et de l'abbe.
+
+Mais Melanie, effaree, rentra en gemissant. "Il meurt... il meurt... venez
+vite... il meurt..."
+
+Ma mere s'elanca. Mon oncle etait tombe par terre, tout au long sur le
+parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il etait deja mort.
+
+Maman fut superbe a cet instant-la! Elle marcha droit sur les deux filles
+agenouillees aupres du corps et qui cherchaient a le soulever. Et leur
+montrant la porte avec une autorite, une dignite, une majeste
+irresistibles, elle prononca:
+
+--C'est a vous de sortir, maintenant.
+
+Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que
+je me disposais a les expulser avec la meme vivacite que le pasteur et le
+concierge.
+
+Alors l'abbe Poivron administra mon oncle avec toutes les prieres d'usage
+et lui remit ses peches.
+
+Maman sanglotait, prosternee pres de son frere.
+
+Tout a coup elle s'ecria:
+
+--Il m'a reconnue. Il m'a serre la main. Je suis sur qu'il m'a
+reconnue!!!... et qu'il m'a remerciee! oh, mon Dieu! quelle joie!
+
+Pauvre maman! Si elle avait compris ou devine a qui et a quoi ce
+remerciement-la devait s'adresser!
+
+On coucha l'oncle sur son lit. Il etait bien mort cette fois.
+
+--Madame, dit Melanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le
+linge appartient a ces demoiselles.
+
+Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
+j'avais, en meme temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de droles
+d'instants et de droles de sensations, parfois, dans la vie!
+
+ * * * * *
+
+Or, nous avons fait a mon oncle des funerailles magnifiques, avec cinq
+discours sur la tombe. Le senateur baron de Croisselles a prouve, en termes
+admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les ames de race un
+instant egarees. Tous les membres du parti royaliste et catholique
+suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de
+cette belle mort apres cette vie un peu troublee.
+
+ * * * * *
+
+Le vicomte Roger s'etait tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: "Bah!
+c'est la l'histoire de toutes les conversions _in extremis._"
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE SIGNE
+
+
+La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et
+parfumee, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste legere,
+fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule,
+tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcees.
+
+Des voix la reveillerent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
+Elle reconnut son amie chere, la petite baronne de Grangerie, se disputant
+pour entrer avec la femme de chambre qui defendait la porte de sa
+maitresse.
+
+Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
+souleva la portiere et montra sa tete, rien que sa tete blonde, cachee sous
+un nuage de cheveux.
+
+--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, a venir si tot? Il n'est pas encore neuf
+heures.
+
+La petite baronne, tres pale, nerveuse, fievreuse, repondit:
+
+--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
+
+--Entre, ma cherie.
+
+Elle entra, elles s'embrasserent; et la petite marquise se recoucha pendant
+que la femme de chambre ouvrait les fenetres, donnait de l'air et du jour.
+Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons,
+raconte."
+
+Mme de Grangerie se mit a pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
+rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les
+yeux, pour ne point les rougir: "Oh, ma chere, c'est abominable,
+abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tate mon coeur, comme il bat."
+
+Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
+ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes
+et les empeche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
+
+Elle continua:
+
+"Ca m'est arrive hier dans la journee... vers quatre heures... ou quatre
+heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement,
+tu sais que mon petit salon, celui ou je me tiens toujours, donne sur la
+rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre a la
+fenetre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la
+gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ca! Donc hier, j'etais assise
+sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma
+fenetre; elle etait ouverte, cette fenetre, et je ne pensais a rien; je
+respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!
+
+"Tout a coup je remarque que, de l'autre cote de la rue, il y a aussi une
+femme a la fenetre, une femme en rouge; moi j'etais en mauve, tu sais, ma
+jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle
+locataire, installee depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je
+ne l'avais point vue encore. Mais je m'apercus tout de suite que c'etait
+une vilaine fille. D'abord je fus tres degoutee et tres choquee qu'elle fut
+a la fenetre comme moi; et puis, peu a peu, ca m'amusa de l'examiner. Elle
+etait accoudee, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la
+regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils etaient prevenus
+par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme
+les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tete et
+echangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-macon. Le
+sien disait: "Voulez-vous?"
+
+"Le leur repondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien:
+"Pas le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, miserable!" C'etaient les yeux
+des peres de famille qui disaient cette derniere phrase.
+
+"Tu ne te figures pas comme c'etait drole de la voir faire son manege ou
+plutot son metier."
+
+"Quelquefois elle fermait brusquement la fenetre et je voyais un monsieur
+tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-la, comme un pecheur a la
+ligne prend un goujon. Alors je commencais a regarder ma montre. Ils
+restaient de douze a vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, a la fin, cette araignee. Et puis elle n'etait pas laide,
+cette fille.
+
+"Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
+vite, completement. Ajoute-t-elle a son regard un signe de tete ou un
+mouvement de main?"
+
+"Et je pris ma lunette de theatre pour me rendre compte de son procede. Oh!
+il etait bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
+petit geste de tete qui voulait dire "Montez-vous?" Mais si leger, si
+vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le reussir
+comme elle.
+
+"Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
+coup de bas en haut, hardi et gentil; car il etait tres gentil, son geste.
+
+"Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chere, je le faisais mieux
+qu'elle, beaucoup mieux! J'etais enchantee; et je revins me mettre a la
+fenetre.
+
+"Elle ne prenait plus personne, a present, la pauvre fille, plus personne.
+Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ca doit etre terrible tout de
+meme de gagner son pain de cette facon-la, terrible et amusant quelquefois,
+car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans
+la rue.
+
+"Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le
+sien. Le soleil avait tourne. Ils arrivaient les uns derriere les autres,
+des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
+
+"J'en voyais de tres gentils, mais tres gentils, ma chere, bien mieux que
+mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcee.
+Maintenant tu peux choisir.
+
+"Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me
+comprendraient, moi, moi qui suis une honnete femme? Et voila que je suis
+prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie epouvantable, tu sais, de ces
+envies... auxquelles on ne peut pas resister! J'en ai quelquefois comme ca,
+moi. Est-ce bete, dis, ces choses-la! Je crois que nous avons des ames de
+singes, nous autres femmes. On m'a affirme du reste (c'est un medecin qui
+m'a dit ca) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au notre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous
+les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos
+amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manieres de
+penser, leurs manieres de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est
+stupide.
+
+"Enfin, moi quand je suis trop tentee de faire une chose, je la fais
+toujours.
+
+"Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous echangerons un sourire, et voila
+tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaitra
+pas; et s'il me reconnait je nierai, parbleu.
+
+"Je commence donc a choisir. J'en voulais un qui fut bien, tres bien. Tout
+a coup je vois venir un grand blond, tres joli garcon. J'aime les blonds,
+tu sais.
+
+"Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh!
+a peine, a peine; il repond "oui" de la tete et le voila qui entre, ma
+cherie! Il entre par la grande porte de la maison."
+
+"Tu ne te figures pas ce qui s'est passe en moi a ce moment-la! J'ai cru
+que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
+domestiques! A Joseph qui est tout devoue a mon mari! Joseph aurait cru
+certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps."
+
+"Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout a l'heure, dans une
+seconde, Que faire, dis? J'ai pense que le mieux etait de courir a sa
+rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il
+aurait pitie d'une femme, d'une pauvre femme! Je me precipite donc a la
+porte et je l'ouvre juste au moment ou il posait la main sur le timbre."
+
+"Je balbutiai, tout a fait folle: "Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en,
+vous vous trompez, je suis une honnete femme, une femme mariee. C'est une
+erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis a qui vous
+ressemblez beaucoup. Ayez pitie de moi, Monsieur."
+
+"Et voila qu'il se met a rire, ma chere, et il repond: "Bonjour, ma chatte.
+Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariee, c'est deux louis au
+lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route."
+
+"Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, epouvantee,
+en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer
+dans le salon qui etait reste ouvert."
+
+"Et puis, il se met a regarder tout comme un commissaire-priseur; et il
+reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tres chic. Faut que tu sois
+rudement dans la deche en ce moment-ci pour faire la fenetre!"
+
+"Alors, moi, je recommence a le supplier: "Oh! Monsieur, allez-vous-en!
+allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est
+son heure! Je vous jure que vous vous trompez!"
+
+"Et il me repond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manieres comme
+ca. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre
+quelque chose en face."
+
+"Comme il apercoit sur la cheminee la photographie de Raoul, il me demande:
+
+"--C'est ca, ton... ton mari?
+
+"--Oui, c'est lui.
+
+"--Il a l'air d'un joli mufle. Et ca, qu'est-ce que c'est? Une de tes
+amies?
+
+"C'etait ta photographie, ma chere, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
+savais plus ce que disais, je balbutiai:
+
+"--Oui c'est une de mes amies.
+
+"--Elle est tres gentille. Tu me la feras connaitre.
+
+"Et voila la pendule qui se met a sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
+les jours a cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fut
+parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tete... tout a fait...
+j'ai pense... j'ai pense... que... que le mieux... etait de... de... de...
+me debarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tot ce
+serait fini... tu comprends... et... et voila... voila... puisqu'il le
+fallait... et il le fallait, ma chere... il ne serait pas parti sans ca...
+Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou a la porte du salon... Voila."
+
+ * * * * *
+
+La petite marquise de Rennedon s'etait mise a rire, mais a rire follement,
+la tete dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
+
+Quand elle se fut un peu calmee, elle demanda:
+
+--Et... et... il etait joli garcon...
+
+--Mais oui.
+
+--Et tu te plains?
+
+--Mais... mais... vois-tu, ma chere, c'est que... il a dit... qu'il
+reviendrait demain... a la meme heure... et j'ai... j'ai une peur atroce...
+Tu n'as pas idee comme il est tenace... et volontaire... Que faire...
+dis... que faire?
+
+La petite marquise s'assit dans son lit pour reflechir; puis elle declara
+brusquement:
+
+--Fais-le arreter.
+
+La petite baronne fut stupefaite. Elle balbutia:
+
+--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arreter? Sous quel pretexte?
+
+--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
+qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter
+chez toi hier; qu'il t'a menacee d'une nouvelle visite pour demain, et que
+tu demandes protection a la loi. On te donnera deux agents qui
+l'arreteront.
+
+--Mais, ma chere, s'il raconte...
+
+--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrange ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
+irreprochable.
+
+--Oh! je n'oserai jamais.
+
+--Il faut oser, ma chere, ou bien tu es perdue.
+
+--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arretera.
+
+--Eh bien, tu auras des temoins et tu le feras condamner.
+
+--Condamner a quoi?
+
+--A des dommages. Dans ce cas, il faut etre impitoyable!
+
+--Ah! a propos de dommages... il y a une chose qui me gene beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laisse... deux louis... sur la cheminee.
+
+--Deux louis?
+
+--Oui.
+
+--Pas plus?
+
+--Non.
+
+--C'est peu. Ca m'aurait humiliee, moi. Eh bien?
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
+
+La petite marquise hesita quelques secondes, puis repondit d'une voix
+serieuse:
+
+--Ma chere... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau a ton
+mari... ca n'est que justice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE DIABLE
+
+
+Le paysan restait debout en face du medecin, devant le lit de la mourante.
+La vieille, calme, resignee, lucide, regardait les deux hommes et les
+ecoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se revoltait pas, son temps
+etait fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
+
+Par la fenetre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait a flots,
+jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par
+les sabots de quatre generations de rustres. Les odeurs des champs venaient
+aussi, poussees par la brise cuisante, odeurs des herbes, des bles, des
+feuilles, brules sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'egosillaient,
+emplissaient la campagne d'un crepitement clair, pareil au bruit des
+criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.
+
+Le medecin, elevant la voix, disait:
+
+--Honore, vous ne pouvez pas laisser votre mere toute seule dans cet
+etat-la. Elle passera d'un moment a l'autre!
+
+Et le paysan, desole, repetait:
+
+--Faut pourtant que j'rentre mon ble; v'la trop longtemps qu'il est a
+terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma me?
+
+Et la vieille mourante, tenaillee encore par l'avarice normande, faisait
+"oui" de l'oeil et du front, engageait son fils a rentrer son ble et a la
+laisser mourir toute seule.
+
+Mais le medecin se facha et, tapant du pied:
+
+--Vous n'etes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de
+faire ca, entendez-vous! Et, si vous etes force de rentrer votre ble
+aujourd'hui meme, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder
+votre mere. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obeissez pas, je
+vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade a votre tour,
+entendez-vous?
+
+Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torture par l'indecision, par
+la peur du medecin et par l'amour feroce de l'epargne, hesitait, calculait,
+balbutiait:
+
+--Comben qu'e prend, la Rapet, pour une garde?
+
+Le medecin criait:
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ca depend du temps que vous lui demanderez.
+Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une
+heure, entendez-vous?
+
+L'homme se decida:
+
+--J'y vas, j'y vas; vous fachez point, m'sieu l'medecin.
+
+Et le docteur s'en alla, en appelant:
+
+--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me
+fache, moi!
+
+Des qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mere, et, d'une voix
+resignee:
+
+--J'vas queri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'eluge point tant qu'je
+r'vienne.
+
+Et il sortit a son tour.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la
+commune et des environs. Puis, des qu'elle avait cousu ses clients dans le
+drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont
+elle frottait le linge des vivants. Ridee comme une pomme de l'autre annee,
+mechante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phenomene, courbee en deux
+comme si elle eut ete cassee aux reins par l'eternel mouvement du fer
+promene sur les toiles, on eut dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte
+d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle
+avait vus mourir, de toutes les varietes de trepas auxquelles elle avait
+assiste; et elle les racontait avec une grande minutie de details toujours
+pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
+
+Quand Honore Bontemps entra chez elle, il la trouva preparant de l'eau
+bleue pour les collerettes des villageoises.
+
+Il dit:
+
+--Allons, bonsoir; ca va-t-il comme vous voulez, la me Rapet?
+
+Elle tourna vers lui la tete:
+
+--Tout d'meme, tout d'meme. Et d'vot' part?
+
+--Oh! d'ma part, ca va-t-a volonte, mais c'est ma me qui n'va point.
+
+--Vot'me?
+
+--Oui, ma me.
+
+--Que qu'alle a votre me?
+
+--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!
+
+La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuatres et
+transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans
+le baquet.
+
+Elle demanda, avec une sympathie subite:
+
+--All'est si bas qu'ca?
+
+--L'medecin dit qu'all' n'passera point la r'levee.
+
+--Pour sur qu'all'est bas alors!
+
+Honore hesita. Il lui fallait quelques preambules pour la proposition qu'il
+preparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se decida tout d'un coup:
+
+--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vo savez que
+j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est
+ben ca qui l'a mise la, ma pauv'me, trop d'elugement, trop d'fatigue! A
+travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu
+de c'te graine-la!...
+
+La Rapet repliqua gravement:
+
+--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les
+riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vo m'donnerez
+vingt et quarante.
+
+Mais le paysan reflechissait. Il la connaissait bien, sa mere. Il savait
+comme elle etait tenace, vigoureuse, resistante. Ca pouvait durer huit
+jours, malgre l'avis du medecin.
+
+Il dit resolument:
+
+--Non. J'aime ben qu'vo me fassiez un prix, la, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre. L'medecin dit qu'alle passera
+tantot. Si ca s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour me. Ma si all'
+tient jusqu'a demain ou pu longtemps tant mieux pour me, tant pis pour
+vous!
+
+La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traite un trepas
+a forfait. Elle hesitait, tentee par l'idee d'une chance a courir. Puis
+elle soupconna qu'on voulait la jouer.
+
+--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' me, repondit-elle.
+
+--V'nez-y, la ve.
+
+Elle essuya ses mains et le suivit aussitot.
+
+En route, ils ne parlerent point. Elle allait d'un pied presse, tandis
+qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, a chaque pas,
+traverser un ruisseau.
+
+Les vaches couchees dans les champs, accablees par la chaleur, levaient
+lourdement la tete et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens
+qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraiche.
+
+En approchant de sa maison, Honore Bontemps murmura:
+
+---Si c'etait fini, tout d'meme?
+
+Et le desir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
+
+Mais la vieille n'etait point morte. Elle demeurait sur le dos, en son
+grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains
+affreusement maigres, nouees, pareilles a des betes etranges, a des crabes,
+et fermees par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque
+seculaires qu'elles avaient accomplies.
+
+La Rapet s'approcha du lit et considera la mourante. Elle lui tata le
+pouls, lui palpa la poitrine, l'ecouta respirer, la questionna pour
+l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplee, elle sortit
+suivie d'Honore. Son opinion etait assise. La vieille n'irait pas a la
+nuit. Il demanda:
+
+--He ben?
+
+La garde repondit:
+
+--He ben, ca durera deux jours, p'tet trois. Vous me donnerez six francs,
+tout compris.
+
+Il s'ecria:
+
+--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Me, je vous dis qu'elle
+en a pour cinq ou six heures, pas plus!
+
+Et ils discuterent longtemps, acharnes tous deux. Comme la garde allait se
+retirer, comme le temps passait, comme son ble ne se rentrerait pas tout
+seul, a la fin, il consentit:
+
+--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'a la l'vee du corps.
+
+--C'est dit, six francs.
+
+Et il s'en alla, a longs pas, vers son ble couche sur le sol, sous le lourd
+soleil qui murit les moissons.
+
+La garde rentra dans la maison.
+
+Elle avait apporte de l'ouvrage; car aupres des mourants et des morts elle
+travaillait sans relache, tantot pour elle, tantot pour la famille qui
+l'employait a cette double besogne moyennant un supplement de salaire.
+
+Tout a coup, elle demanda:
+
+--Vous a-t-on administree au moins, la me Bontemps?
+
+La paysanne fit "non" de la tete; et la Rapet, qui etait devote, se leva
+avec vivacite.
+
+--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas querir m'sieur l'cure.
+
+Et elle se precipita vers le presbytere, si vite, que les gamins, sur la
+place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrive.
+
+ * * * * *
+
+Le pretre s'en vint aussitot, en surplis, precede de l'enfant de choeur qui
+sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne
+brulante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, otaient leurs
+grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vetement
+eut disparu derriere une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se
+redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayees,
+fuyaient le long des fosses en se balancant sur leurs pattes jusqu'au trou,
+bien connu d'elles, ou elles disparaissaient brusquement; un poulain,
+attache dans un pre, prit peur a la vue du surplis et se mit a tourner en
+rond, au bout de sa corde, en lancant des ruades. L'enfant de choeur, en
+jupe rouge, allait vite; et le pretre, la tete inclinee sur une epaule et
+coiffe de sa barrette carree, le suivait en murmurant des prieres; et la
+Rapet venait derriere, toute penchee, pliee en deux, comme pour se
+prosterner en marchant, et les mains jointes, comme a l'eglise.
+
+Honore, de loin, les vit passer. Il demanda:
+
+--Ousqu'i va, not'cure?
+
+Son valet, plus subtil, repondit:
+
+--I porte l'bon Dieu a ta me, pardi!
+
+Le paysan ne s'etonna pas:
+
+--Ca s'peut ben, tout d'meme!
+
+Et il se remit au travail.
+
+La mere Bontemps se confessa, recut l'absolution, communia; et le pretre
+s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumiere etouffante.
+
+Alors la Rapet commenca a considerer la mourante, en se demandant si cela
+durerait longtemps.
+
+Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait
+voltiger contre le mur une image d'Epinal tenue par deux epingles; les
+petits rideaux de la fenetre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts
+de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se debattre, de vouloir
+partir, comme l'ame de la vieille.
+
+Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifference la
+mort si proche qui tardait a venir. Son haleine, courte, sifflait un peu
+dans sa gorge serree. Elle s'arreterait tout a l'heure, et il y aurait sur
+la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
+
+A la nuit tombante, Honore rentra. S'etant approche du lit, il vit que sa
+mere vivait encore, et il demanda:
+
+--Ca va-t-il?
+
+Comme il faisait autrefois quand elle etait indisposee.
+
+Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:
+
+--D'main, cinq heures, sans faute. Elle repondit:
+
+--D'main, cinq heures.
+
+Elle arriva, en effet, au jour levant.
+
+Honore, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite
+lui-meme.
+
+La garde demanda:
+
+--Eh ben, vot'me a-t-all' passe?
+
+Il repondit, avec un pli malin au coin des yeux:
+
+--All'va plutot mieux.
+
+Et il s'en alla.
+
+La Rapet, saisie d'inquietude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait
+dans le meme etat, oppressee et impassible, l'oeil ouvert et les mains
+crispees sur sa couverture.
+
+Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit
+jours ainsi; et une epouvante etreignit son coeur d'avare, tandis qu'une
+colere furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouee et contre
+cette femme qui ne mourait pas.
+
+Elle se mit au travail neanmoins et attendit, le regard fixe sur la face
+ridee de la mere Bontemps.
+
+Honore revint pour dejeuner; il semblait content, presque goguenard; puis
+il repartit. Il rentrait son ble, decidement, dans des conditions
+excellentes.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet s'exasperait; chaque minute ecoulee lui semblait, maintenant, du
+temps vole, de l'argent vole. Elle avait envie, une envie folle de prendre
+par le cou cette vieille bourrique, cette vielle tetue, cette vieille
+obstinee, et d'arreter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui
+volait son temps et son argent.
+
+Puis elle reflechit au danger; et, d'autres idees lui passant par la tete,
+elle se rapprocha du lit.
+
+Elle demanda:
+
+--Vos avez-t-il deja vu l'Diable?
+
+La mere Bontemps murmura:
+
+--Non.
+
+Alors la garde se mit a causer, a lui conter des histoires pour terroriser
+son ame debile de mourante.
+
+Quelques minutes avant qu'on expirat, le Diable apparaissait, disait-elle,
+a tous les agonisants. Il avait un balai a la main, une marmite sur la
+tete, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'etait fini, on
+n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle enumerait tous ceux a qui
+le Diable etait apparu devant elle, cette annee-la: Josephin Loisel,
+Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Seraphine Grospied.
+
+La mere Bontemps, emue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de
+tourner la tete pour regarder au fond de la chambre.
+
+Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap
+et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds
+courts et courbes se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un
+balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombat avec bruit.
+
+Il fit, en heurtant le sol, un fracas epouvantable; alors, grimpee sur une
+chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle
+apparut, gesticulant, poussant des clameurs aigues au fond du pot de fer
+qui lui cachait la face, et menacant de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne a bout de vie.
+
+Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se
+soulever et s'enfuir; elle sortit meme de sa couche ses epaules et sa
+poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'etait fini.
+
+Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au
+coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la
+planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux enormes de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du benitier, y trempa le buis cloue sur la commode et,
+s'agenouillant, se mit a reciter avec ferveur les prieres des trepasses
+qu'elle savait par coeur, par metier.
+
+Et quand Honore rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula
+tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait
+passe que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au
+lieu de six qu'il lui devait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LES ROIS
+
+
+--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
+rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
+
+J'etais alors marechal des logis de hussards, et depuis quinze jours rodant
+en eclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
+sabre quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
+Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
+
+Or, ce jour-la, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
+occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, ou l'on s'etait
+battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
+ni douze habitants dans ce guepier.
+
+Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
+en pleine nuit, nous atteignimes les premiers murs de Porterin. Je fis
+halte et j'ordonnai a Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
+epouse depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
+nouvelles.
+
+Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ca fait
+plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas etait
+degourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
+savait eventer des Prussiens ainsi qu'un chien evente un lievre, trouver
+des vivres la ou nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
+renseignements de tout le monde, des renseignements toujours surs, avec une
+adresse inimaginable.
+
+Il revint au bout de dix minutes:
+
+--Ca va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passe par ici depuis trois jours.
+Il est sinistre, ce village. J'ai cause avec une bonne soeur qui garde
+quatre ou cinq malades dans un couvent abandonne.
+
+J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous penetrames dans la rue principale.
+On apercevait vaguement a droite, a gauche, des murs sans toit, a peine
+visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumiere brillait
+derriere une vitre: une famille etait restee pour garder sa demeure a peu
+pres debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commencait a
+tomber, une pluie menue, glacee, qui nous gelait avant de nous avoir
+mouilles, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trebuchaient sur
+des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, a
+pied, devant nous, et trainant sa bete par la bride.
+
+--Ou nous menes-tu? lui demandai-je.
+
+Il repondit:
+
+--J'ai un gite, un bon.
+
+Et il s'arreta bientot devant une petite maison bourgeoise demeuree
+entiere, bien close, batie sur la rue, avec un jardin derriere.
+
+Au moyen d'un gros caillou ramasse pres de la grille, Marchas fit sauter la
+serrure, puis il gravit le perron, defonca la porte d'entree a coups de
+pied et a coups d'epaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
+poche, et nous preceda dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
+s'il avait vecu dans cette maison qu'il voyait pour la premiere fois.
+
+Deux hommes restes dehors gardaient nos chevaux.
+
+Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
+
+--Les ecuries doivent etre a gauche; j'ai vu ca en entrant; va donc y loger
+les betes, dont nous n'avons pas besoin.
+
+Puis, se tournant vers moi:
+
+--Donne des ordres, sacrebleu!
+
+Il m'etonnait toujours, ce gaillard-la. Je repondis en riant:
+
+--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
+
+Il demanda:
+
+--Combien prends-tu d'hommes?
+
+--Cinq. Les autres les releveront a dix heures du soir.
+
+--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
+mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
+
+Et je m'en allai reconnaitre les rues desertes jusqu'a la sortie sur la
+plaine, pour y placer mes factionnaires.
+
+Une demi-heure plus tard, j'etais de retour. Je trouvai Marchas etendu dans
+un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ote la housse, par amour du luxe,
+disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
+dont le parfum emplissait la piece. Il etait seul, les coudes sur les bras
+du siege, la tete entre les epaules, les joues roses, l'oeil brillant,
+l'air enchante.
+
+Dans la piece voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
+souriant d'une facon beate:
+
+--Ca va, j'ai trouve le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
+marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
+le potager, sous un poirier qui, vu a la lanterne, ne m'a pas semble droit.
+Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
+un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
+ca cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
+
+Je m'etais assis en face de lui. La flamme de la cheminee me grillait le
+nez et les joues:
+
+--Ou as-tu trouve ce bois-la? demandai-je.
+
+Il murmura:
+
+--Bois magnifique, voiture de maitre, coupe. C'est la peinture qui donne
+cette flambee, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
+
+Je riais, tant je le trouvais drole, l'animal. Il reprit:
+
+--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une feve dans l'oie; mais
+pas de reine, c'est embetant, ca!
+
+Je repetai, comme un echo:
+
+--C'est embetant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
+
+--Que tu en trouves, parbleu!
+
+--De quoi?
+
+--Des femmes.
+
+--Des femmes?... Tu es fou!
+
+--J'ai bien trouve l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
+les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
+pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
+
+Il avait l'air si grave, si serieux, si convaincu que je ne savais plus
+s'il plaisantait.
+
+Je repondis:
+
+--Voyons, Marchas, tu blagues?
+
+--Je ne blague jamais dans le service.
+
+--Mais ou diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
+
+--Ou tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Deniche et
+apporte.
+
+Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
+
+--Veux-tu une idee?
+
+--Oui.
+
+--Va trouver le cure.
+
+--Le cure? Pourquoi faire?
+
+--Invite-le a souper et prie-le d'amener une femme.
+
+--Le cure! Une femme! Ah! ah! ah!
+
+Marchas reprit avec une extraordinaire gravite:
+
+--Je ne ris pas. Va trouver le cure, raconte-lui notre situation. Il doit
+s'embeter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
+au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
+des hommes du monde. Il doit connaitre ses paroissiennes sur le bout du
+doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
+l'indiquera.
+
+--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
+
+--Mon cher Garens, tu peux faire ca tres bien. Ce serait meme tres drole.
+Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
+chic extreme. Nomme-nous a l'abbe, fais-le rire, attendris-le, seduis-le et
+decide-le!
+
+--Non, c'est impossible.
+
+Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes cotes faibles, le
+gredin reprit:
+
+--Songe donc comme ce serait crane a faire et amusant a raconter. On en
+parlerait dans toute l'armee. Ca te ferait une rude reputation.
+
+J'hesitais, tente par l'aventure. Il insista:
+
+--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de detachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
+la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, apres la guerre, je te
+le promets. Tu dois bien ca a tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
+un mois.
+
+Je me levai en demandant:
+
+--Ou est le presbytere?
+
+--Tu prends la seconde rue a gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
+au bout de l'avenue, l'eglise. Le presbytere est a cote.
+
+Je sortais; il me cria:
+
+--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
+
+ * * * * *
+
+Je decouvris sans peine la petite maison de l'ecclesiastique, a cote d'une
+grande vilaine eglise de briques. Je frappai a coups de poing dans la
+porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
+l'interieur:
+
+--Qui va la?
+
+Je repondis:
+
+--Marechal des logis de hussards.
+
+J'entendis un bruit de verrous et de clef tournee, et je me trouvai en face
+d'un grand pretre a gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
+formidables sortant de manches retroussees, un teint rouge et un air brave
+homme.
+
+Je fis le salut militaire.
+
+--Bonjour, monsieur le cure.
+
+Il avait craint une surprise, une embuche de rodeurs, et il sourit en
+repondant:
+
+--Bonjour, mon ami; entrez.
+
+Je le suivis dans une petite chambre a paves rouges, ou brulait un maigre
+feu, bien different du brasier de Marchas.
+
+Il me montra une chaise, et puis me dit:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Monsieur l'abbe, permettez-moi d'abord de me presenter.
+
+Et je lui tendis ma carte.
+
+Il la recut et lut a mi-voix:
+
+"Le comte de Garens."
+
+Je repris:
+
+--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbe, cinq en grand'garde et six
+installes chez un habitant inconnu. Ces six-la se nomment Garens, ici
+present, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
+Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
+viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le cure, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.
+
+Le pretre souriait. Il murmura:
+
+--Il me semble que ce n'est guere l'occasion de s'amuser.
+
+Je repondis:
+
+--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont restes par terre, hier encore.
+C'est la guerre. Nous jouons notre vie a tout instant, n'avons-nous pas le
+droit de la jouer gaiement? Nous sommes Francais, nous aimons rire, nous
+savons rire partout. Nos peres riaient bien sur l'echafaud! Ce soir, nous
+voudrions nous degourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
+soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
+
+Il repondit vivement:
+
+--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
+invitation.
+
+Il cria:
+
+--Hermance!
+
+Une vieille paysanne, tordue, ridee, horrible, apparut et demanda:
+
+--Que qui a?
+
+--Je ne dine pas ici, ma fille.
+
+--Ou que vous dinez donc?
+
+--Avec MM. les hussards.
+
+J'eus envie de dire: "Amenez votre bonne, pour voir la tete de Marchas",
+mais je n'osai point.
+
+Je repris:
+
+--Parmi vos paroissiens restes dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi?
+
+Il hesita, chercha et declara:
+
+--Non, personne!
+
+J'insistai:
+
+--Personne!... Voyons, monsieur le cure, cherchez. Ce serait tres galant
+d'avoir des dames. Je m'entends, des menages! Est-ce que je sais, moi? Le
+boulanger avec sa femme, l'epicier, le... le... le... l'horloger... le...
+le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
+bon repas, du vin, et serions enchantes de laisser un bon souvenir aux gens
+d'ici.
+
+Le cure medita longtemps encore, puis prononca avec resolution:
+
+--Non, personne.
+
+Je me mis a rire:
+
+--Sacristi! monsieur le cure, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
+nous avons une feve. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marie, un
+adjoint marie, un conseiller municipal marie, un instituteur marie?...
+
+--Non, toutes les dames sont parties.
+
+--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
+bourgeois de mari, a qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
+plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances presentes?
+
+Mais tout a coup le cure se mit a rire, d'un rire violent qui le secouait
+tout entier, et il criait:
+
+--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jesus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
+ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
+contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Ou gitez-vous?
+
+J'expliquai la maison en la decrivant. Il comprit:
+
+--Tres bien. C'est la propriete de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
+demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
+
+Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en repetant:
+
+--Ca va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
+
+Je rentrai vite, tres etonne, tres intrigue.
+
+--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
+
+--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le cure et quatre dames.
+
+Il fut stupefait. Je triomphais.
+
+Il repetait:
+
+--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
+
+--Je dis: quatre dames.
+
+--De vraies femmes?
+
+--De vraies femmes.
+
+--Bigre! Mes compliments!
+
+--Je les accepte. Je les merite.
+
+Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'apercus une belle nappe
+blanche jetee sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
+tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
+
+--Il y aura des femmes! cria Marchas.
+
+Et les trois hommes se mirent a danser en applaudissant de toute leur
+force.
+
+Tout etait pret. Nous attendions. Nous attendimes pres d'une heure. Une
+odeur delicieuse de volailles roties flottait dans toute la maison.
+
+Un coup frappe contre le volet nous souleva tous en meme temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute a peine, une petite bonne
+Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle etait maigre, ridee,
+timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effares qui la
+regardaient entrer. Derriere elle, un bruit de batons martelait le pave du
+vestibule, et des qu'elle eut penetre dans le salon, j'apercus, l'une
+suivant l'autre, trois vieilles tetes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
+se balancant avec des mouvements differents, l'une chavirant a droite,
+tandis que l'autre chavirait a gauche. Et, trois bonnes femmes se
+presenterent, boitant, trainant la jambe, estropiees par les maladies et
+deformees par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
+seules pensionnaires capables de marcher encore de l'etablissement
+hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoit.
+
+Elle s'etait retournee vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
+elles; puis, voyant mes galons de marechal des logis, elle me dit:
+
+--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pense a ces pauvres
+femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
+meme temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
+
+J'apercus le cure, reste dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
+coeur. A mon tour, je me mis a rire, en regardant surtout la tete de
+Marchas. Puis montrant des sieges a la religieuse:
+
+--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes tres fiers et tres heureux que vous
+ayez accepte notre modeste invitation.
+
+Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
+conduisit ses trois bonnes femmes, les placa dessus, leur ota leurs cannes
+et leurs chales qu'elle alla deposer dans un coin; puis, designant la
+premiere, une maigre a ventre enorme, une hydropique assurement:
+
+--Celle-la est la mere Paumelle, dont le mari s'est tue en tombant d'un
+toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
+
+Puis elle designa la seconde, une grande dont la tete tremblait sans cesse:
+
+--Celle-la est la mere Jean-Jean, agee de soixante-sept ans. Elle n'y voit
+plus guere, ayant eu la figure flambee dans un incendie et la jambe droite
+brulee a moitie.
+
+Elle nous montra, enfin, la troisieme, une espece de naine, avec des yeux
+saillants, qui roulaient de tous les cotes, ronds et stupides.
+
+--C'est la Putois, une innocente. Elle est agee de quarante-quatre ans
+seulement.
+
+J'avais salue les trois femmes comme si on m'eut presente a des Altesses
+Royales, et, me tournant vers le cure:
+
+--Vous etes, monsieur l'abbe, un homme precieux, a qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.
+
+Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
+
+--Notre Soeur Saint-Benoit est servie! cria tout a coup Karl Massouligny.
+
+Je la fis passer devant avec le cure, puis je soulevai la mere Paumelle,
+dont je pris le bras et que je trainai dans la piece voisine, non sans
+peine, car son ventre ballonne semblait plus pesant que du fer.
+
+Le gros Ponderel enleva la mere Jean-Jean, qui gemissait pour avoir sa
+bequille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
+salle a manger, pleine d'odeur de viandes.
+
+Des que nous fumes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
+ses mains, et les femmes firent, avec la precision de soldats qui
+presentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le pretre
+prononca, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
+
+On s'assit, et les deux poules parurent, apportees par Marchas, qui voulait
+servir pour ne point assister en convive a ce repas ridicule.
+
+Mais je criai: "Vite le champagne!" Un bouchon sauta avec un bruit de
+pistolet qu'on decharge, et, malgre la resistance du cure et de la bonne
+Soeur, les trois hussards assis a cote des trois infirmes leur verserent de
+force dans la bouche leurs trois verres pleins.
+
+Massouligny, qui avait la faculte d'etre chez lui partout et a l'aise avec
+tout le monde, faisait la cour a la mere Paumelle de la facon la plus
+drole. L'hydropique, dont l'humeur etait restee gaie, malgre ses malheurs,
+lui repondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
+semblait pret a monter et a rouler sur la table. Le petit Herbon avait
+entrepris serieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
+habitudes et le reglement de l'hospice.
+
+La religieuse, effaree, criait a Massouligny:
+
+--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ca, je
+vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...
+
+Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
+verre plein qu'il vidait prestement, entre les levres de la Putois.
+
+Et le cure riait a se tordre, repetait a la Soeur:
+
+--Laissez donc, pour une fois, ca ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
+
+Apres les deux poules, on avait mange le canard, flanque des trois pigeons
+et du merle; et l'oie parut, fumante, doree, repandant une odeur chaude de
+viande rissolee et grasse.
+
+La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
+repondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
+grognements de joie, moitie cris et moitie soupirs, comme font les petits
+enfants a qui on montre des bonbons.
+
+--Permettez-vous, dit le cure, que je me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne a ces operations-la.
+
+--Mais certainement, monsieur l'abbe.
+
+Et la Soeur dit:
+
+--Si on ouvrait un peu la fenetre? Elles ont trop chaud. Je suis sure
+qu'elles seront malades.
+
+Je me tournai vers Marchas:
+
+--Ouvre la fenetre une minute.
+
+Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
+bougies et tournoyer la fumee de l'oie, dont le pretre, une serviette au
+cou, soulevait les ailes avec science.
+
+Nous le regardions faire, sans parler maintenant, interesses par le travail
+allechant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appetit a la vue de cette
+grosse bete doree, dont les membres tombaient l'un apres l'autre dans la
+sauce brune, au fond du plat.
+
+Et tout a coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
+entra, par la fenetre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
+
+ * * * * *
+
+Je fus debout si vite, que ma chaise roula derriere moi; et je criai:
+
+--Tout le monde a cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
+
+Et pendant que les trois cavaliers s'eloignaient au galop dans la nuit, je
+me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
+villa, tandis que le cure, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
+aux fenetres leurs tetes effarees.
+
+On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
+pluie avait cesse; il faisait froid, tres froid. Et bientot, je distinguai
+de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
+
+C'etait Marchas. Je lui criai:
+
+--Eh bien?
+
+Il repondit:
+
+--Rien du tout, Francois a blesse un vieux paysan, qui refusait de repondre
+au: "Qui vive?" et qui continuait d'avancer, malgre l'ordre de passer au
+large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
+
+J'ordonnai de remettre les chevaux a l'ecurie et j'envoyai mes deux soldats
+au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
+
+Alors le cure, Marchas et moi, nous descendimes un matelas dans le salon
+pour y deposer le blesse; la Soeur, dechirant une serviette, se mit a faire
+de la charpie, tandis que les trois femmes eperdues restaient assises dans
+un coin.
+
+Bientot, je distinguai un bruit de sabres, traines sur la route; je pris
+une bougie pour eclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
+portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
+humain quand la vie ne le soutient plus.
+
+ * * * * *
+
+On deposa le blesse sur le matelas prepare pour lui; et je vis du premier
+coup d'oeil que c'etait un moribond.
+
+Il ralait et crachait du sang qui coulait des coins de ses levres, chasse
+de sa bouche a chacun de ses hoquets. L'homme en etait couvert! Ses joues,
+sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vetements, semblaient en avoir ete
+frottes, avoir ete baignes dans une cuve rouge. Et ce sang s'etait fige sur
+lui, etait devenu terne, mele de boue, horrible a voir.
+
+Le vieillard, enveloppe dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
+par moments ses yeux mornes, eteints, sans pensee, qui paraissaient
+stupides d'etonnement, comme ceux des betes que le chasseur tue et qui le
+regardent, tombees a ses pieds, aux trois quarts mortes deja, abruties par
+la surprise et par l'epouvante.
+
+Le cure s'ecria:
+
+--Ah! c'est le pere Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
+pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tue ce malheureux!
+
+La Soeur avait ecarte la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
+poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
+
+--Il n'y a rien a faire, dit-elle.
+
+Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
+ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
+poumons, un gargouillement sinistre et continu.
+
+Le cure, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, decrivit le signe de
+la croix et prononca, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
+qui lavent les ames.
+
+Avant qu'il les eut achevees, le vieillard fut agite d'une courte secousse,
+comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
+etait mort.
+
+M'etant retourne, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
+miserable: les trois vieilles, debout, serrees l'une contre l'autre,
+hideuses, grimacaient d'angoisse et d'horreur.
+
+Je m'approchai d'elles, et elles se mirent a pousser des cris aigus, en
+essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
+
+La Jean-Jean, que sa jambe brulee ne portait plus, tomba tout de son long
+par terre.
+
+La Soeur Saint-Benoit, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
+sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs chales, leur
+donna leurs bequilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
+avec elles dans la nuit profonde, si noire.
+
+Je compris que je ne pouvais meme les faire accompagner par un hussard, car
+le seul bruit du sabre les eut affolees.
+
+Le cure regardait toujours le mort.
+
+S'etant enfin retourne vers moi:
+
+--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AU BOIS
+
+
+Le maire allait se mettre a table pour dejeuner quand on le prevint que le
+garde champetre l'attendait a la mairie avec deux prisonniers.
+
+Il s'y rendit aussitot, et il apercut en effet son garde champetre, le pere
+Hochedur, debout et surveillant d'un air severe un couple de bourgeois
+murs.
+
+L'homme, un gros pere, a nez rouge et a cheveux blancs, semblait accable;
+tandis que la femme, une petite mere endimanchee, tres ronde, tres grasse,
+aux joues luisantes, regardait d'un oeil de defi l'agent de l'autorite qui
+les avait captives.
+
+Le maire demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est, pere Hochedur?
+
+Le garde champetre fit sa deposition.
+
+Il etait sorti le matin, a l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournee du
+cote des bois Champioux jusqu'a la frontiere d'Argenteuil. Il n'avait rien
+remarque d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que
+les bles allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne,
+avait crie:
+
+--He, pere Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans a eux deux.
+
+Il etait parti dans la direction indiquee; il etait entre dans le fourre et
+il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un
+flagrant delit de mauvaises moeurs.
+
+Donc, avancant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
+braconnier, il avait apprehende le couple present au moment ou il
+s'abandonnait a son instinct.
+
+Le maire stupefait considera les coupables. L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.
+
+Il se mit a les interroger, en commencant par le male, qui repondait d'une
+voix si faible qu'on l'entendait a peine.
+
+--Votre nom.
+
+--Nicolas Beaurain.
+
+--Votre profession.
+
+--Mercier, rue des Martyrs, a Paris.
+
+--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
+
+Le mercier demeura muet, les yeux baisses sur son gros ventre, les mains a
+plat sur ses cuisses.
+
+Le maire reprit:
+
+--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorite municipale?
+
+--Non, Monsieur.
+
+--Alors, vous avouez?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Qu'avez-vous a dire pour votre defense?
+
+--Rien, Monsieur.
+
+--Ou avez-vous rencontre votre complice?
+
+--C'est ma femme, Monsieur.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... a Paris?
+
+--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble!
+
+--Mais... alors... vous etes fou, tout a fait fou, mon cher Monsieur, de
+venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, a dix heures du matin.
+
+Le mercier semblait pret a pleurer de honte. Il murmura:
+
+--C'est elle qui a voulu ca! Je lui disais bien que c'etait stupide. Mais
+quand une femme a quelque chose dans la tete... vous savez... elle ne l'a
+pas ailleurs.
+
+Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et repliqua:
+
+--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait du avoir lieu. Vous ne
+seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tete.
+
+Alors une colere saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:
+
+--Vois-tu ou tu nous as menes avec ta poesie? Hein, y sommes-nous? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant, a notre age, pour attentat aux
+moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientele et changer
+de quartier! Y sommes-nous?
+
+Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans
+embarras, sans vaine pudeur, presque sans hesitation.
+
+--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
+Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
+comme une pauvre femme; et j'espere que vous voudrez bien nous renvoyer
+chez nous, et nous epargner la honte des poursuites.
+
+"Autrefois, quand j'etais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
+dans ce pays-ci, un dimanche. Il etait employe dans un magasin de mercerie;
+moi j'etais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ca
+comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec
+une amie, Rose Leveque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon
+ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annonca, en riant, qu'il amenerait un camarade le lendemain. Je compris
+bien ce qu'il voulait; mais je repondis que c'etait inutile. J'etais sage,
+Monsieur.
+
+"Le lendemain donc, nous avons trouve au chemin de fer Monsieur Beaurain.
+Il etait bien de sa personne a cette epoque-la. Mais j'etais decidee a ne
+pas ceder, et je ne cedai pas non plus.
+
+"Nous voici donc arrives a Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
+temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
+maintenant qu'autrefois, je deviens bete a pleurer, et quand je suis a la
+campagne je perds la tete. La verdure, les oiseaux qui chantent, les bles
+qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe,
+les coquelicots, les marguerites, tout ca me rend folle! C'est comme le
+champagne quand on n'en a pas l'habitude!
+
+"Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans
+le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et
+Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ca me faisait quelque chose de les
+voir. M. Beaurain et moi nous marchions derriere eux, sans guere parler.
+Quand on ne se connait pas on ne trouve rien a se dire. Il avait l'air
+timide, ce garcon, et ca me plaisait de le voir embarrasse. Nous voici
+arrives dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout
+le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que
+j'avais l'air severe; vous comprenez bien que je ne pouvais pas etre
+autrement. Et puis voila qu'ils recommencent a s'embrasser sans plus se
+gener que si nous n'etions pas la; et puis ils se sont parle tout bas; et
+puis ils se sont leves et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire.
+Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garcon que je
+voyais pour la premiere fois. Je me sentais tellement confuse de les voir
+partir ainsi que ca me donna du courage; et je me suis mise a parler. Je
+lui demandai ce qu'il faisait; il etait commis de mercerie, comme je vous
+l'ai appris tout a l'heure. Nous causames donc quelques instants; ca
+l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautes, mais je le remis a sa
+place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?"
+
+M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne repondit pas.
+
+Elle reprit: "Alors il a compris que j'etais sage, ce garcon, et il s'est
+mis a me faire la cour gentiment, en honnete homme. Depuis ce jour il est
+revenu tous les dimanches. Il etait tres amoureux de moi, Monsieur. Et moi
+aussi je l'aimais beaucoup, mais la, beaucoup! c'etait un beau garcon,
+autrefois.
+
+"Bref, il m'epousa en septembre et nous primes notre commerce rue des
+Martyrs.
+
+"Ce fut dur pendant des annees, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et
+nous ne pouvions guere nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en
+avions perdu l'habitude. On a autre chose en tete; on pense a la caisse
+plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu a peu,
+sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guere a
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'apercoit pas que ca vous
+manque.
+
+"Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux ete, nous nous sommes rassures
+sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passe en
+moi, non, vraiment, je ne sais pas!
+
+"Voila que je me suis remise a rever comme une petite pensionnaire. La vue
+des voiturettes de fleurs qu'on traine dans les rues me tirait les larmes.
+L'odeur des violettes venait me chercher a mon fauteuil, derriere ma
+caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand
+on regarde le ciel dans une rue, ca a l'air d'une riviere, d'une longue
+riviere qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent
+dedans comme des poissons. C'est bete comme tout, ces choses-la, a mon age!
+Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaille toute sa vie, il vient un
+moment ou on s'apercoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on
+regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans,
+j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres,
+comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'etre couche sous les
+feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les
+nuits! Je revais de clairs de lune sur l'eau jusqu'a avoir envie de me
+noyer.
+
+"Je n'osais pas parler de ca a M. Beaurain dans les premiers temps. Je
+savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil
+et mes aiguilles! Et puis, a vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand
+chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je
+ne disais plus rien a personne, moi!
+
+"Donc, je me decidai et je lui proposai une partie de campagne au pays ou
+nous nous etions connus. Il accepta sans defiance et nous voici arrives, ce
+matin, vers les neuf heures.
+
+"Moi je me sentis toute retournee quand je suis entree dans les bles. Ca ne
+vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel
+qu'il est, mais bien tel qu'il etait autrefois! Ca, je vous le jure,
+Monsieur. Vrai de vrai, j'etais grise. Je me mis a l'embrasser; il en fut
+plus etonne que si j'avais voulu l'assassiner. Il me repetait: "Mais tu es
+folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?..." Je ne
+l'ecoutais pas, moi, je n'ecoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans
+le bois... Et voila!... J'ai dit la verite, monsieur le maire, toute la
+verite."
+
+Le maire etait un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: "Allez en
+paix, Madame, et ne pechez plus... sous les feuilles."
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+UNE FAMILLE
+
+
+J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point apercu depuis
+quinze ans.
+
+Autrefois c'etait mon meilleur ami, l'ami de ma pensee, celui avec qui on
+passe les longues soirees tranquilles et gaies, celui a qui on dit les
+choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les
+idees rares, fines, ingenieuses, delicates, nees de la sympathie meme qui
+excite l'esprit et le met a l'aise.
+
+Pendant bien des annees nous ne nous etions guere quittes. Nous avions
+vecu, voyage, songe, reve ensemble, aime les memes choses d'un meme amour,
+admire les memes livres, compris les memes oeuvres, fremi des memes
+sensations, et si souvent ri des memes etres que nous nous comprenions
+completement, rien qu'en echangeant un coup d'oeil.
+
+Puis il s'etait marie. Il avait epouse tout a coup une fillette de province
+venue a Paris pour chercher un fiance. Comment cette petite blondasse,
+maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, a la voix fraiche et
+bete, pareille a cent mille poupees a marier, avait-elle cueilli ce garcon
+intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-la? Il avait sans doute
+espere le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras
+d'une femme bonne, tendre et fidele; et il avait entrevu tout cela, dans le
+regard transparent de cette gamine aux cheveux pales.
+
+Il n'avait pas songe que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de
+tout des qu'il a saisi la stupide realite, a moins qu'il ne s'abrutisse au
+point de ne plus rien comprendre.
+
+Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et
+enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer
+en quinze ans!
+
+ * * * * *
+
+Le train s'arreta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un
+gros, tres gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'elanca vers
+moi, les bras ouverts, en criant: "Georges." Je l'embrassai, mais je ne
+l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupefait: "Cristi, tu n'as pas
+maigri." Il repondit en riant: "Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table!
+les bonnes nuits! Manger et dormir voila mon existence!"
+
+Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimes.
+L'oeil seul n'avait point change; mais je ne retrouvais plus le regard et
+je me disais: "S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensee, la
+pensee de cette tete-la n'est plus celle d'autrefois, celle que je
+connaissais si bien."
+
+L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitie; mais il n'avait plus
+cette clarte intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un
+esprit.
+
+Tout a coup, Simon me dit:
+
+--Tiens, voici mes deux aines.
+
+Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garcon de treize ans,
+vetu en collegien, s'avancerent d'un air timide et gauche.
+
+Je murmurai: "C'est a toi?"
+
+Il repondit en riant: "Mais, oui.
+
+--Combien en as-tu donc?
+
+--Cinq! Encore trois restes a la maison!
+
+Il avait repondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je
+me sentais saisi d'une pitie profonde, melee d'un vague mepris, pour ce
+reproducteur orgueilleux et naif qui passait ses nuits a faire des enfants
+entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une
+cage.
+
+Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-meme et nous voici partis a
+travers la ville, triste ville, somnolente et terne ou rien ne remuait par
+les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps,
+un boutiquier, sur sa porte, otait son chapeau; Simon rendait le salut et
+nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les
+habitants par leur nom. La pensee me vint qu'il songeait a la deputation,
+ce reve de tous les enterres de province.
+
+On eut vite traverse la cite, et la voiture entra dans un jardin qui avait
+des pretentions de parc, puis s'arreta devant une maison a tourelles qui
+cherchait a passer pour chateau.
+
+--Voila mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.
+
+Je repondis:
+
+--C'est delicieux.
+
+Sur le perron, une dame apparut, paree pour la visite, coiffee pour la
+visite, avec des phrases pretes pour la visite. Ce n'etait plus la fillette
+blonde et fade que j'avais vue a l'eglise quinze ans plus tot, mais une
+grosse dame a falbalas et a frisons, une de ces dames sans age, sans
+caractere, sans elegance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une
+femme. C'etait une mere, enfin, une grosse mere banale, la pondeuse, la
+pouliniere humaine, la machine de chair qui procree sans autre
+preoccupation dans l'ame que ses enfants et son livre de cuisine.
+
+Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule ou trois
+mioches alignes par rang de taille semblaient places la pour une revue
+comme des pompiers devant un maire.
+
+Je dis:
+
+--Ah! ah! voici les autres?
+
+Simon, radieux les nomma "Jean, Sophie et Gontran".
+
+La porte du salon etait ouverte. J'y penetrai et j'apercus au fond d'un
+fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralyse.
+
+Madame Radevin s'avanca:
+
+--C'est mon grand-pere, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.
+
+Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trepidant: "C'est un ami de
+Simon, papa." L'ancetre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit:
+"Oua, oua, oua" en agitant sa main. Je repondis: "Vous etes trop aimable,
+Monsieur," et je tombai sur un siege.
+
+Simon venait d'entrer; il riait:
+
+--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce
+vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, a se
+faire mourir a tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si
+on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux
+plats sucres comme si c'etaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien
+rencontre de plus drole, tu verras tout a l'heure.
+
+Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure
+du diner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand pietinement et je
+me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derriere leur
+pere, sans doute pour me faire honneur.
+
+Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un ocean
+d'herbes, de bles et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image
+saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.
+
+Une cloche sonna. C'etait pour le diner. Je descendis.
+
+Mme Radevin prit mon bras d'un air ceremonieux et on passa dans la salle a
+manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, a peine place
+devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en
+tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tete branlante.
+
+Alors Simon se frotta les mains: "Tu vas t'amuser," me dit-il. Et tous les
+enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa
+gourmand, se mirent a rire en meme temps, tandis que leur mere souriait
+seulement en haussant les epaules.
+
+Radevin se mit a hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses
+mains.
+
+--Nous avons ce soir de la creme au riz sucre.
+
+La face ridee de l'aieul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas,
+pour indiquer qu'il avait compris et qu'il etait content.
+
+Et on commenca a diner.
+
+"Regarde," murmura Simon. Le grand-pere n'aimait pas la soupe et refusait
+d'en manger. On l'y forcait, pour sa sante; et le domestique lui enfoncait
+de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec
+energie, pour ne pas avaler le bouillon rejete ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.
+
+Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur pere, tres content,
+repetait: "Est-il drole, ce vieux?"
+
+Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il devorait du regard
+les plats poses sur la table; et de sa main follement agitee essayait de
+les saisir et de les attirer a lui. On les posait presque a portee pour
+voir ses efforts eperdus, son elan tremblotant vers eux, l'appel desole de
+tout son etre, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et
+il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticules.
+Et toute la famille se rejouissait de ce supplice odieux et grotesque.
+
+Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait
+avec une gloutonnerie fievreuse, pour avoir plus vite autre chose.
+
+Quand arriva le riz sucre, il eut presque une convulsion. Il gemissait de
+desir.
+
+Gontran lui cria: "Vous avez trop mange, vous n'en aurez pas." Et on fit
+semblant de ne lui en point donner.
+
+Alors il se mit a pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que
+tous les enfants riaient.
+
+On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant
+la premiere bouchee de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton,
+et un mouvement du cou pareil a celui des canards qui avalent un morceau
+trop gros.
+
+Puis, quand il eut fini, il se mit a trepigner pour en obtenir encore.
+
+Pris de pitie devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule,
+j'implorai pour lui: "Voyons, donne-lui encore un peu de riz?"
+
+Simon repondit: "Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, a son age, ca
+pourrait lui faire mal."
+
+Je me tus, revant sur cette parole. O morale, o logique, o sagesse! A son
+age! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore gouter, par
+souci de sa sante! Sa sante! qu'en ferait-il, ce debris inerte et
+tremblotant? On menageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de
+jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver
+plus longtemps a la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?
+
+Il n'avait plus rien a faire en cette vie, plus rien. Un seul desir lui
+restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entierement cette joie
+derniere, la lui donner jusqu'a ce qu'il en mourut.
+
+Puis, apres une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me
+coucher: j'etais triste, triste, triste!
+
+Et je me mis a ma fenetre. On n'entendait rien au dehors qu'un tres leger,
+tres doux, tres joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part.
+Cet oiseau devait chanter ainsi, a voix basse, dans la nuit, pour bercer sa
+femelle endormie sur ses oeufs.
+
+Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler
+maintenant aux cotes de sa vilaine femme.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+JOSEPH
+
+
+Elles etaient grises, tout a fait grises, la petite baronne Andree de
+Fraisieres et la petite comtesse Noemi de Gardens.
+
+Elles avaient dine en tete-a-tete, dans le salon vitre qui regardait la
+mer. Par les fenetres ouvertes, la brise molle d'un soir d'ete entrait,
+tiede et fraiche en meme temps, une brise savoureuse d'ocean. Les deux
+jeunes femmes, etendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de
+minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette
+jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs levres.
+
+Leurs maris etaient retournes a Paris dans l'apres-midi, les laissant
+seules sur cette petite plage deserte qu'ils avaient choisie pour eviter
+les rodeurs galants des stations a la mode. Absents cinq jours sur sept,
+ils redoutaient les parties de campagne, les dejeuners sur l'herbe, les
+lecons de natation et la rapide familiarite qui nait dans le desoeuvrement
+des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc a
+craindre, ils avaient loue une maison batie et abandonnee par un original
+dans le vallon de Roqueville, pres Fecamp, et ils avaient enterre la leurs
+femmes pour tout l'ete.
+
+Elles etaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite
+baronne avait propose a la petite comtesse un diner fin, au champagne.
+Elles s'etaient d'abord beaucoup amusees a cuisiner elles-memes ce diner;
+puis elles l'avaient mange avec gaiete en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait eveillee dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant
+elles bavardaient et deraisonnaient a l'unisson en fumant des cigarettes et
+en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient
+plus du tout ce qu'elles disaient.
+
+La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, etait plus
+partie encore que son amie.
+
+--Pour finir une soiree comme celle-la, disait-elle, il nous faudrait des
+amoureux. Si j'avais prevu ca tantot, j'en aurais fait venir deux de Paris
+et je t'en aurais cede un...
+
+--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; meme ce soir, si j'en voulais
+un, je l'aurais.
+
+--Allons donc! A Roqueville, ma chere? un paysan, alors.
+
+--Non, pas tout a fait.
+
+--Alors, raconte-moi.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte?
+
+--Ton amoureux?
+
+--Ma chere, moi je ne peux pas vivre sans etre aimee. Si je n'etais pas
+aimee, je me croirais morte.
+
+--Moi aussi.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Oui. Les hommes ne comprennent pas ca! nos maris surtout!
+
+--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il
+nous faut est fait de gateries, de gentillesses, de galanteries. C'est la
+nourriture de notre coeur, ca. C'est indispensable a notre vie,
+indispensable, indispensable...
+
+--Indispensable.
+
+--Il faut que je sente que quelqu'un pense a moi, toujours, partout. Quand
+je m'endors, quand je m'eveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque
+part, qu'on reve de moi, qu'on me desire. Sans cela je serais malheureuse,
+malheureuse. Oh! mais malheureuse a pleurer tout le temps.
+
+--Moi aussi.
+
+--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a ete gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcement une brute,
+oui, une vraie brute... Il ne se gene plus pour rien, il se montre tel
+qu'il est, il fait des scenes pour les notes, pour toutes les notes. On ne
+peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.
+
+--Ca, c'est bien vrai.
+
+--N'est-ce pas?... Ou donc en etais-je? Je ne me rappelle plus du tout.
+
+--Tu disais que tous les maris sont des brutes!
+
+--Oui, des brutes... tous.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et apres?...
+
+--Quoi, apres?
+
+--Qu'est-ce que je disais apres?
+
+--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit?
+
+--J'avais pourtant quelque chose a te raconter.
+
+--Oui, c'est vrai, attends?...
+
+--Ah! j'y suis...
+
+--Je t'ecoute.
+
+--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Voila. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des
+notes et je fais mon choix.
+
+--Tu fais ton choix?
+
+--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant
+tout qu'un homme soit discret, riche et genereux, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai?
+
+--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.
+
+--Necessairement.
+
+--Alors je l'amorce.
+
+--Tu l'amorces?
+
+--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais peche a la
+ligne?
+
+--Non, jamais.
+
+--Tu as eu tort. C'est tres amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je
+l'amorce...
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Bete, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbeciles...
+mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est
+pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des pretendants,
+tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et
+quand nous en avons vise un nous l'amorcons...
+
+--Ca ne me dit pas comment tu fais?
+
+--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voila
+tout.
+
+--Tu te laisses regarder?...
+
+--Mais oui. Ca suffit. Quand on s'est laisse regarder plusieurs fois de
+suite, un homme vous trouve aussitot la plus jolie et la plus seduisante de
+toutes les femmes. Alors il commence a vous faire la cour. Moi je lui
+laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ca dure plus ou moins, selon
+ses qualites.
+
+--Tu prends comme ca tous ceux que tu veux?
+
+--Presque tous.
+
+--Alors, il y en a qui resistent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est tres
+amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidite excessive et parce
+qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la
+conquete d'une femme...
+
+--Oh! ma chere!... Tu crois?...
+
+--Oui... oui... J'en suis sure... il y en a beaucoup de cette derniere
+espece, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont
+l'air de tout le monde... ils sont habilles comme les autres... ils font
+les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas
+se deployer.
+
+--Oh! ma chere...
+
+--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se deshabiller, meme pour se coucher
+tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-la, il
+faut etre energique, user du regard et de la poignee de main. C'est meme
+quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par ou commencer.
+Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous
+soignent... Et pour peu qu'on tarde a reprendre ses sens... ils vont
+chercher du secours.
+
+Ceux que je prefere, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-la, je les
+enleve d'assaut, a... a... a... a la bayonnette, ma chere!
+
+--C'est bon, tout ca, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par
+exemple.
+
+--J'en trouve.
+
+--Tu en trouves. Ou ca?
+
+--Partout. Tiens, ca me rappelle mon histoire.
+
+"Voila deux ans, cette annee, que mon mari m'a fait passer l'ete dans sa
+terre de Bougrolles. La, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de
+rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds degoutants, des
+chasseurs de poil et de plume vivant dans des chateaux sans baignoires, de
+ces hommes qui transpirent et se couchent par la-dessus, et qu'il serait
+impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence
+malpropres.
+
+"Devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas!
+
+--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour
+l'exaltation de l'homme du peuple, des romans ou les ouvriers sont sublimes
+et tous les hommes du monde criminels. Ajoute a cela que j'avais vu
+_Ruy-Blas_ l'hiver precedent et que ca m'avait beaucoup frappee. Eh bien!
+un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+etudie pour etre pretre, puis quitte le seminaire par degout. Eh bien, je
+l'ai pris comme domestique!
+
+--Oh!... Et apres!...
+
+--Apres... apres, ma chere, je l'ai traite de tres haut, en lui montrant
+beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorce, celui-la, ce rustre, je
+l'ai allume!...
+
+--Oh! Andree!
+
+--Oui, ca m'amusait meme beaucoup. On dit que les domestiques, ca ne compte
+pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque
+matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand
+elle me deshabillait.
+
+--Oh! Andree?
+
+--Ma chere, il a flambe comme un toit de paille. Alors, a table, pendant
+les repas, je n'ai plus parle que de proprete, de soins du corps, de
+douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin
+et soir dans la riviere, puis se parfumait a empoisonner le chateau. J'ai
+meme ete obligee de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air
+furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne.
+
+--Oh! Andree!
+
+--Alors, j'ai eu l'idee d'organiser une bibliotheque de campagne. J'ai fait
+venir quelques centaines de romans moraux que je pretais a tous nos paysans
+et a mes domestiques. Il s'etait glisse dans ma collection quelques
+livres... quelques livres... poetiques... de ceux qui troublent les ames...
+des pensionnaires et des collegiens... Je les ai donnes a mon valet de
+chambre. Ca lui a appris la vie... une drole de vie.
+
+--Oh... Andree!
+
+--Alors je suis devenue familiere avec lui, je me suis mise a le tutoyer.
+Je l'avais nomme Joseph. Ma chere, il etait dans un etat... dans un etat
+effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des
+yeux de fou. Moi je m'amusais enormement. C'est un de mes meilleurs etes...
+
+--Et apres?...
+
+--Apres... oui... Eh bien, un jour que mon mari etait absent, je lui ai dit
+d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait tres chaud,
+tres chaud... Voila!
+
+--Oh! Andree, dis-moi tout... Ca m'amuse tant.
+
+--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ca je finirais le carafon toute
+seule. Eh bien apres, je me suis trouvee mal en route.
+
+--Comment ca?
+
+--Que tu es bete. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il
+fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai ete sur l'herbe j'ai
+suffoque et je lui ai dit de me delacer. Et puis, quand j'ai ete delacee,
+j'ai perdu connaissance.
+
+--Tout a fait.
+
+--Oh non, pas du tout.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! j'ai ete obligee de rester pres d'une heure sans connaissance.
+Il ne trouvait pas de remede. Mais j'ai ete patiente, et je n'ai rouvert
+les yeux qu'apres sa chute.
+
+--Oh! Andree!... Et qu'est-ce que tu lui as dit?
+
+--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'etais sans
+connaissance? Je l'ai remercie. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et
+il m'a ramenee au chateau. Mais il a failli verser en tournant la barriere!
+
+--Oh! Andree! Et c'est tout?...
+
+--C'est tout...
+
+--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois?
+
+--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.
+
+--L'as-tu garde longtemps apres ca?
+
+--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoye. Je
+n'avais pas a m'en plaindre.
+
+--Oh! Andree! Et il t'aime toujours?
+
+--Parbleu.
+
+--Ou est-il?
+
+La petite baronne etendit la main vers la muraille et poussa le timbre
+electrique. La porte s'ouvrit presque aussitot, et un grand valet entra qui
+repandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne.
+
+La baronne lui dit: "Joseph, mon garcon, j'ai peur de me trouver mal, va me
+chercher ma femme de chambre."
+
+L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa maitresse, qui reprit: "Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux
+que toi."
+
+Il tourna sur ses talons et sortit.
+
+La petite comtesse, effaree, demanda:
+
+--Et qu'est-ce que tu diras a ta femme de chambre?
+
+--Je lui dirai que c'est passe! Non, je me ferai tout de meme delacer. Ca
+me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma
+chere... mais grise a tomber si je me levais.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'AUBERGE
+
+
+Pareille a toutes les hotelleries de bois plantees dans les Hautes-Alpes,
+au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les
+sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux
+voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.
+
+Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitee par la famille de Jean Hauser;
+puis, des que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant
+impraticable la descente sur Loeche, les femmes, le pere et les trois fils
+s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari
+avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne.
+
+Les deux hommes et la bete demeurent jusqu'au printemps dans cette prison
+de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du
+Balmhorn, entoures de sommets pales et luisants, enfermes, bloques,
+ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, etreint, ecrase
+la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenetres et mure la
+porte.
+
+C'etait le jour ou la famille Hauser allait retourner a Loeche, l'hiver
+approchant et la descente devenant perilleuse.
+
+Trois mulets partirent en avant, charges de hardes et de bagages et
+conduits par les trois fils. Puis la mere, Jeanne Hauser, et sa fille
+Louise monterent sur un quatrieme mulet, et se mirent en route a leur tour.
+
+Le pere les suivait accompagne des deux gardiens qui devaient escorter la
+famille jusqu'au sommet de la descente.
+
+Ils contournerent d'abord le petit lac, gele maintenant au fond du grand
+trou de rochers qui s'etend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon
+clair comme un drap et domine de tous cotes par des sommets de neige.
+
+Une averse de soleil tombait sur ce desert blanc eclatant et glace,
+l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait
+dans cet ocean des monts; aucun mouvement dans cette solitude demesuree;
+aucun bruit n'en troublait le profond silence.
+
+Peu a peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes,
+laissa derriere lui le pere Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre
+le mulet qui portait les deux femmes.
+
+La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste.
+C'etait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux
+pales paraissaient decolores par les longs sejours au milieu des glaces.
+
+Quand il eut rejoint la bete qui la portait, il posa la main sur la croupe
+et ralentit le pas. La mere Hauser se mit a lui parler, enumerant avec des
+details infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'etait la
+premiere fois qu'il restait la-haut, tandis que le vieux Hari avait deja
+passe quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ulrich Kunsi ecoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans
+cesse la jeune fille. De temps en temps il repondait: "Oui, madame Hauser."
+Mais sa pensee semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.
+
+Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelee s'etendait,
+toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers
+noirs dresses a pic aupres des enormes moraines du glacier de Loemmern que
+dominait le Wildstrubel.
+
+Comme ils approchaient du col de la Gemmi, ou commence la descente sur
+Loeche, ils decouvrirent tout a coup l'immense horizon des Alpes du Valais
+dont les separait la profonde et large vallee du Rhone.
+
+C'etait, au loin, un peuple de sommets blancs, inegaux, ecrases ou pointus
+et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant
+massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide
+du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse
+coquette.
+
+Puis, au-dessous d'eux, dans un trou demesure, au fond d'un abime
+effrayant, ils apercurent Loeche, dont les maisons semblaient des grains de
+sable jetes dans cette crevasse enorme que finit et que ferme la Gemmi, et
+qui s'ouvre, la-bas, sur le Rhone.
+
+Le mulet s'arreta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans
+cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne
+droite, jusqu'a ce petit village presque invisible, a son pied. Les femmes
+sauterent dans la neige.
+
+Les deux vieux les avaient rejoints.
+
+--Allons, dit le pere Hauser, adieu et bon courage, a l'an prochain, les
+amis.
+
+Le pere Hari repeta: "A l'an prochain."
+
+Ils s'embrasserent. Puis Mme Hauser, a son tour, tendit ses joues; et la
+jeune fille en fit autant.
+
+Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:
+"N'oubliez point ceux d'en-haut." Elle repondit "non" si bas, qu'il devina
+sans l'entendre.
+
+--Allons, adieu, repeta Jean Hauser, et bonne sante.
+
+Et, passant devant les femmes, il commenca a descendre.
+
+Ils disparurent bientot tous les trois au premier detour du chemin.
+
+Et les deux hommes s'en retournerent vers l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ils allaient lentement, cote a cote, sans parler. C'etait fini, ils
+resteraient seuls, face a face, quatre ou cinq mois.
+
+Puis Gaspard Hari se mit a raconter sa vie de l'autre hiver. Il etait
+demeure avec Michel Canol, trop age maintenant pour recommencer; car un
+accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'etaient pas
+ennuyes, d'ailleurs; le tout etait d'en prendre son parti des le premier
+jour; et on finissait par se creer des distractions, des jeux, beaucoup de
+passe-temps.
+
+Ulrich Kunsi l'ecoutait, les yeux baisses, suivant en pensee ceux qui
+descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.
+
+Bientot ils apercurent l'auberge, a peine visible, si petite, un point noir
+au pied de la monstrueuse vague de neige.
+
+Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frise, se mit a gambader autour
+d'eux.
+
+--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme
+maintenant, il faut preparer le diner, tu vas eplucher les pommes de terre.
+
+Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencerent a tremper
+la soupe.
+
+La matinee du lendemain sembla longue a Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait
+et crachait dans l'atre, tandis que le jeune homme regardait par la fenetre
+l'eclatante montagne en face de la maison.
+
+Il sortit dans l'apres-midi, et refaisant le trajet de la veille, il
+cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porte les
+deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le
+ventre au bord de l'abime, et regarda Loeche.
+
+Le village dans son puits de rocher n'etait pas encore noye sous la neige,
+bien qu'elle vint tout pres de lui, arretee net par les forets de sapins
+qui protegeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de
+la-haut, a des paves, dans une prairie.
+
+La petite Hauser etait la, maintenant, dans une de ces demeures grises.
+Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer
+separement. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait
+encore!
+
+Mais le soleil avait disparu derriere la grande cime de Wildstrubel; et le
+jeune homme rentra. Le pere Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,
+il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de
+l'autre des deux cotes de la table.
+
+Ils jouerent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soupe, ils se coucherent.
+
+Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans
+neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses apres-midi a guetter les
+aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glaces, tandis
+que Ulrich retournait regulierement au col de la Gemmi pour contempler le
+village. Puis ils jouaient aux cartes, aux des, aux dominos, gagnaient et
+perdaient de petits objets pour interesser leur partie.
+
+Un matin, Hari, leve le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,
+profond et leger, d'ecume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans
+bruit, les ensevelissait peu a peu sous un epais et sourd matelas de
+mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut degager la porte
+et les fenetres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'elever
+sur cette poudre de glace que douze heures de gelee avaient rendue plus
+dure que le granit des moraines.
+
+Alors, ils vecurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guere en
+dehors de leur demeure. Ils s'etaient partage les besognes qu'ils
+accomplissaient regulierement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de proprete. C'etait
+lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine
+et entretenait le feu. Leurs ouvrages, reguliers et monotones, etaient
+interrompus par de longues parties de cartes ou de des. Jamais ils ne se
+querellaient, etant tous deux calmes et placides. Jamais meme ils n'avaient
+d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient
+fait provision de resignation pour cet hivernage sur les sommets.
+
+Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait a la
+recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'etait alors fete
+dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraiche.
+
+Un matin, il partit ainsi. Le thermometre du dehors marquait dix-huit
+au-dessous de glace. Le soleil n'etant pas encore leve, le chasseur
+esperait surprendre les betes aux abords du Wildstrubel.
+
+Ulrich, demeure seul, resta couche jusqu'a dix heures. Il etait d'un
+naturel dormeur; mais il n'eut point ose s'abandonner ainsi a son penchant
+en presence du vieux guide toujours ardent et matinal.
+
+Il dejeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits a
+dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effraye meme de la
+solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme
+on l'est par le desir d'une habitude invincible.
+
+Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer a
+quatre heures.
+
+La neige avait nivele toute la profonde vallee, comblant les crevasses,
+effacant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les
+sommets immenses, qu'une immense cuve blanche reguliere, aveuglante et
+glacee.
+
+Depuis trois semaines, Ulrich n'etait plus revenu au bord de l'abime d'ou
+il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes
+qui conduisaient a Wildstrubel. Loeche maintenant etait aussi sous la
+neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guere, ensevelies sous ce
+manteau pale.
+
+Puis, tournant a droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son
+pas allonge de montagnard, en frappant de son baton ferre la neige aussi
+dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil percant le petit point
+noir et mouvant, au loin, sur cette nappe demesuree.
+
+Quand il fut au bord du glacier, il s'arreta, se demandant si le vieux
+avait bien pris ce chemin; puis il se mit a longer les moraines d'un pas
+plus rapide et plus inquiet.
+
+Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gele courait
+par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri
+d'appel aigu, vibrant, prolonge. La voix s'envola dans le silence de mort
+ou dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'ecume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la
+mer; puis elle s'eteignit et rien ne lui repondit.
+
+Il se remit a marcher. Le soleil s'etait enfonce, la-bas, derriere les
+cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de
+la vallee devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout a coup. Il lui
+sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces
+monts entraient en lui, allaient arreter et geler son sang, raidir ses
+membres, faire de lui un etre immobile et glace. Et il se mit a courir,
+s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, etait rentre pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec
+un chamois mort a ses pieds.
+
+Bientot il apercut l'auberge. Aucune fumee n'en sortait. Ulrich courut plus
+vite, ouvrit la porte. Sam s'elanca pour le feter, mais Gaspard Hari
+n'etait point revenu.
+
+Effare, Kunsi tournait sur lui-meme, comme s'il se fut attendu a decouvrir
+son compagnon cache dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,
+esperant toujours voir revenir le vieillard.
+
+De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La
+nuit etait tombee, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pale, la nuit
+livide qu'eclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin pret a
+tomber derriere les sommets.
+
+Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les
+mains en revant aux accidents possibles.
+
+Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux
+pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait etendu dans la neige,
+saisi, raidi par le froid, l'ame en detresse, perdu, criant peut-etre au
+secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.
+
+Mais ou? La montagne etait si vaste, si rude, si perilleuse aux environs,
+surtout en cette saison, qu'il aurait fallu etre dix ou vingt guides et
+marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en
+cette immensite.
+
+Ulrich Kunsi, cependant, se resolut a partir avec Sam si Gaspard Hari
+n'etait point revenu entre minuit et une heure du matin.
+
+Et il fit ses preparatifs.
+
+Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula
+autour de sa taille une corde longue, mince et forte, verifia l'etat de son
+baton ferre et de la hachette qui sert a tailler des degres dans la glace.
+Puis il attendit. Le feu brulait dans la cheminee; le gros chien ronflait
+sous la clarte de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups
+reguliers dans sa gaine de bois sonore.
+
+Il attendait, l'oreille eveillee aux bruits lointains, frissonnant quand le
+vent leger frolait le toit et les murs.
+
+Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait fremissant et
+apeure, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du cafe bien chaud avant
+de se mettre en route.
+
+Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, reveilla Sam, ouvrit la
+porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,
+il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la
+glace, avancant toujours et parfois halant, au bout de sa corde, le chien
+reste au bas d'un escarpement trop rapide. Il etait six heures environ,
+quand il atteignit un des sommets ou le vieux Gaspard venait souvent a la
+recherche des chamois.
+
+Et il attendit que le jour se levat.
+
+Le ciel palissait sur sa tete; et soudain une lueur bizarre, nee on ne sait
+d'ou, eclaira brusquement l'immense ocean des cimes pales qui s'etendaient
+a cent lieues autour de lui. On eut dit que cette clarte vague sortait de
+la neige elle-meme pour se repandre dans l'espace. Peu a peu les sommets
+lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,
+et le soleil rouge apparut derriere les lourds geants des Alpes bernoises.
+
+Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbe, epiant
+des traces, disant au chien: "Cherche, mon gros, cherche."
+
+Il redescendait la montagne a present, fouillant de l'oeil les gouffres, et
+parfois appelant, jetant un cri prolonge, mort bien vite dans l'immensite
+muette. Alors, il collait a terre l'oreille, pour ecouter; il croyait
+distinguer une voix, se mettait a courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, epuise, desespere. Vers midi, il dejeuna et fit
+manger Sam, aussi las que lui-meme. Puis il recommenca ses recherches.
+
+Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilometres
+de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et
+trop fatigue pour se trainer plus longtemps, il creusa un trou dans la
+neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait
+apportee. Et ils se coucherent l'un contre l'autre, l'homme, et la bete,
+chauffant leurs corps l'un a l'autre et geles jusqu'aux moelles cependant.
+
+Ulrich ne dormit guere, l'esprit hante de visions, les membres secoues de
+frissons.
+
+Le jour allait paraitre quand il se releva. Ses jambes etaient raides comme
+des barres de fer, son ame faible a le faire crier d'angoisse, son coeur
+palpitant a le laisser choir d'emotion des qu'il croyait entendre un bruit
+quelconque.
+
+Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et
+l'epouvante de cette mort, fouettant son energie, reveilla sa vigueur.
+
+Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de
+loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.
+
+Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'apres-midi.
+La maison etait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus a rien.
+
+Il dormit longtemps, tres longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom: "Ulrich", secoua son engourdissement profond et
+le fit se dresser. Avait-il reve? Etait-ce un de ces appels bizarres qui
+traversent les reves des ames inquietes? Non, il l'entendait encore, ce cri
+vibrant, entre dans son oreille et reste dans sa chair jusqu'au bout de ses
+doigts nerveux. Certes, on avait crie; on avait appele: "Ulrich!" Quelqu'un
+etait la, pres de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la
+porte et hurla: "C'est toi, Gaspard!" de toute la puissance de sa gorge.
+
+Rien ne repondit; aucun son, aucun murmure, aucun gemissement, rien. Il
+faisait nuit. La neige etait bleme.
+
+Le vent s'etait leve, le vent glace qui brise les pierres et ne laisse rien
+de vivant sur ces hauteurs abandonnees. Il passait par souffles brusques
+plus dessechants et plus mortels que le vent de feu du desert. Ulrich, de
+nouveau, cria: "Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!"
+
+Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une epouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte
+et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain
+qu'il venait d'etre appele par son camarade au moment ou il rendait
+l'esprit.
+
+De cela il etait sur, comme on est sur de vivre ou de manger du pain. Le
+vieux Gaspard Hari avait agonise pendant deux jours et trois nuits quelque
+part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immacules dont la
+blancheur est plus sinistre que les tenebres des souterrains. Il avait
+agonise pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout a
+l'heure en pensant a son compagnon. Et son ame, a peine libre, s'etait
+envolee vers l'auberge ou dormait Ulrich, et elle l'avait appele de par la
+vertu mysterieuse et terrible qu'ont les ames des morts de hanter les
+vivants. Elle avait crie, cette ame sans voix, dans l'ame accablee du
+dormeur; elle avait crie son adieu dernier, ou son reproche, ou sa
+malediction sur l'homme qui n'avait point assez cherche.
+
+Et Ulrich la sentait la, tout pres, derriere le mur, derriere la porte
+qu'il venait de refermer. Elle rodait, comme un oiseau de nuit qui frole de
+ses plumes une fenetre eclairee; et le jeune homme eperdu etait pret a
+hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait
+point et n'oserait plus desormais, car le fantome resterait la, jour et
+nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas
+ete retrouve et depose dans la terre benite d'un cimetiere.
+
+Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du
+soleil. Il prepara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura
+sur une chaise, immobile, le coeur torture, pensant au vieux couche sur la
+neige.
+
+Puis, des que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles
+l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, eclairee a
+peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout a l'autre de la
+piece, a grands pas, ecoutant, ecoutant si le cri effrayant de l'autre nuit
+n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait
+seul, le miserable, comme aucun homme n'avait jamais ete seul! Il etait
+seul dans cet immense desert de neige, seul a deux mille metres au-dessus
+de la terre habitee, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie
+qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glace! Une envie folle le
+tenaillait de se sauver n'importe ou, n'importe comment, de descendre a
+Loeche en se jetant dans l'abime; mais il n'osait seulement pas ouvrir la
+porte, sur que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester
+seul non plus la-haut.
+
+Vers minuit, las de marcher, accable d'angoisse et de peur, il s'assoupit
+enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu
+hante.
+
+Et soudain le cri strident de l'autre soir lui dechira les oreilles, si
+suraigu qu'Ulrich etendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba
+sur le dos avec son siege.
+
+Sam, reveille par le bruit, se mit a hurler comme hurlent les chiens
+effrayes, et il tournait autour du logis cherchant d'ou venait le danger.
+Parvenu pres de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec
+force, le poil herisse, la queue droite et grognant.
+
+Kunsi, eperdu, s'etait leve et, tenant par un pied sa chaise, il cria:
+"N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue." Et le chien, excite
+par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que defiait
+la voix de son maitre.
+
+Sam, peu a peu, se calma et revint s'etendre aupres du foyer, mais il
+demeurait inquiet, la tete levee, les yeux brillants et grondant entre ses
+crocs.
+
+Ulrich, a son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait defaillir de
+terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il
+en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idees devenaient vagues; son
+courage s'affermissait; une fievre de feu glissait dans ses veines.
+
+Il ne mangea guere le lendemain, se bornant a boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il vecut, saoul comme une brute. Des que la pensee
+de Gaspard Hari lui revenait, il recommencait a boire jusqu'a l'instant ou
+il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait la, sur la face,
+ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais a peine
+avait-il digere le liquide affolant et brulant, que le cri toujours le meme
+"Ulrich!" le reveillait comme une balle qui lui aurait perce le crane; et
+il se dressait chancelant encore, etendant les mains pour ne point tomber,
+appelant Sam a son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son
+maitre, se precipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la
+rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col
+renverse, la tete en l'air, avalait a pleines gorgees, comme de l'eau
+fraiche apres une course, l'eau-de-vie qui tout a l'heure endormirait de
+nouveau sa pensee, et son souvenir, et sa terreur eperdue.
+
+En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette
+saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son epouvante qui se reveilla
+plus furieuse des qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idee fixe alors,
+exasperee par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue
+solitude, s'enfoncait en lui a la facon d'une vrille. Il marchait
+maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bete en cage, collant son oreille a
+la porte pour ecouter si l'autre etait la, et le defiant, a travers le mur.
+
+Puis, des qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix
+qui le faisait bondir sur ses pieds.
+
+Une nuit enfin, pareil aux laches pousses a bout, il se precipita sur la
+porte et l'ouvrit pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer a se
+taire.
+
+Il recut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaca jusqu'aux os
+et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam
+s'etait elance dehors. Puis, fremissant, il jeta du bois au feu, et s'assit
+devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le
+mur en pleurant.
+
+Il cria eperdu: "Va-t-en." Une plainte lui repondit, longue et douloureuse.
+
+Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporte par la terreur. Il
+repetait "Va-t-en" en tournant sur lui-meme pour trouver un coin ou se
+cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se
+frottant contre le mur. Ulrich s'elanca vers le buffet de chene plein de
+vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il
+le traina jusqu'a la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant
+les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fenetre comme on fait lorsqu'un
+ennemi vous assiege.
+
+Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gemissements lugubres
+auxquels le jeune homme se mit a repondre par des gemissements pareils.
+
+Et des jours et des nuits se passerent sans qu'ils cessassent de hurler
+l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait
+la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la
+demolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbe, l'oreille
+collee contre la pierre, et il repondait a tous ses appels par
+d'epouvantables cris.
+
+Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brise de
+fatigue qu'il s'endormit aussitot.
+
+Il se reveilla sans un souvenir, sans une pensee, comme si toute sa tete se
+fut videe pendant ce sommeil accable. Il avait faim, il mangea.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver etait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la
+famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
+
+Des qu'elles eurent atteint le haut de la montee les femmes grimperent sur
+leur mulet, et elles parlerent des deux hommes qu'elles allaient retrouver
+tout a l'heure.
+
+Elles s'etonnaient que l'un deux ne fut pas descendu quelques jours plus
+tot, des que la route etait devenue possible, pour donner des nouvelles de
+leur long hivernage.
+
+On apercut enfin l'auberge encore couverte et capitonnee de neige. La porte
+et la fenetre etaient closes; un peu de fumee sortait du toit, ce qui
+rassura le pere Hauser. Mais en approchant, il apercut, sur le seuil, un
+squelette d'animal depece par les aigles, un grand squelette couche sur le
+flanc.
+
+Tous l'examinerent. "Ca doit etre Sam," dit la mere. Et elle appela: "He,
+Gaspard." Un cri repondit a l'interieur, un cri aigu, qu'on eut dit pousse
+par une bete. Le pere Hauser repeta: "He, Gaspard." Un autre cri pareil au
+premier se fit entendre.
+
+Alors les trois hommes, le pere et les deux fils, essayerent d'ouvrir la
+porte. Elle resista. Ils prirent dans l'etable vide une longue poutre comme
+belier, et la lancerent a toute volee. Le bois cria, ceda, les planches
+volerent en morceaux; puis un grand bruit ebranla la maison et ils
+apercurent, dedans, derriere le buffet ecroule un homme debout, avec des
+cheveux qui lui tombaient aux epaules, une barbe qui lui tombait sur la
+poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'etoffe sur le corps.
+
+Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'ecria: "C'est Ulrich,
+maman." Et la mere constata que c'etait Ulrich, bien que ses cheveux
+fussent blancs.
+
+Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne repondit point aux
+questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire a Loeche ou les medecins
+constaterent qu'il etait fou.
+
+Et personne ne sut jamais ce qu'etait devenu son compagnon.
+
+La petite Hauser faillit mourir, cet ete-la, d'une maladie de langueur
+qu'on attribua au froid de la montagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE VAGABOND
+
+
+Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait
+quitte son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage
+manquait. Compagnon charpentier, age de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il etait reste pendant deux mois a la charge de sa famille, lui,
+fils aine, n'ayant plus qu'a croiser ses bras vigoureux, dans le chomage
+general. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en
+journee, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne
+faisait rien parce qu'il n'avait rien a faire, et mangeait la soupe des
+autres.
+
+Alors, il s'etait informe a la mairie; et le secretaire avait repondu qu'on
+trouvait a s'occuper dans le Centre.
+
+Il etait donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs
+dans sa poche et portant sur l'epaule, dans un mouchoir bleu attache au
+bout de son baton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une
+chemise.
+
+Et il avait marche sans repos, pendant les jours et les nuits, par les
+interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver
+jamais a ce pays mysterieux ou les ouvriers trouvent de l'ouvrage.
+
+Il s'enteta d'abord a cette idee qu'il ne devait travailler qu'a la
+charpente, puisqu'il etait charpentier. Mais, dans tous les chantiers ou il
+se presenta, on repondit qu'on venait de congedier des hommes, faute de
+commandes, et il se resolut, se trouvant a bout de ressources, a accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
+
+Donc, il fut tour a tour terrassier, valet d'ecurie, scieur de pierres; il
+cassa du bois, ebrancha des arbres, creusa un puits, mela du mortier, lia
+des fagots, garda des chevres sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant a vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et
+des paysans.
+
+Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait
+plus rien et il mangeait un peu de pain, grace a la charite des femmes
+qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
+
+Le soir tombait, Jacques Randel harasse, les jambes brisees, le ventre
+vide, l'ame en detresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin,
+car il menageait sa derniere paire de souliers, l'autre n'existant plus
+depuis longtemps deja. C'etait un samedi, vers la fin de l'automne. Les
+nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussees du
+vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientot. La
+campagne etait deserte, a cette tombee de jour, la veille d'un dimanche. De
+place en place, dans les champs, s'elevaient, pareilles a des champignons
+jaunes, monstrueux, des meules de paille egrenees; et les terres semblaient
+nues, etant ensemencees deja pour l'autre annee.
+
+Randel avait faim, une faim de bete, une de ces faims qui jettent les loups
+sur les hommes. Extenue, il allongeait les jambes pour faire moins de pas,
+et, la tete pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la
+bouche seche, il serrait son baton dans sa main avec l'envie vague de
+frapper a tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.
+
+Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes
+de terre defouies, restees sur le sol retourne. S'il en avait trouve
+quelques-unes, il eut ramasse du bois mort, fait un petit feu dans le
+fosse, et bien soupe, ma foi, avec le legume chaud et rond, qu'il eut tenu
+d'abord, brulant, dans ses mains froides.
+
+Mais la saison etait passee, et il devrait, comme la veille, ronger une
+betterave crue, arrachee dans un sillon.
+
+Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de
+ses idees. Il n'avait guere pense, jusque-la, appliquant tout son esprit,
+toutes ses simples facultes, a sa besogne professionnelle. Mais voila que
+la fatigue, cette poursuite acharnee d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits passees sur l'herbe, le jeune, le mepris qu'il
+sentait chez les sedentaires pour le vagabond, cette question posee chaque
+jour: "Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?" le chagrin de ne pouvoir
+occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeures a la maison et qui n'avaient guere de sous, non plus,
+l'emplissaient, peu a peu d'une colere lente, amassee chaque jour, chaque
+heure, chaque minute, et qui s'echappait de sa bouche, malgre lui, en
+phrases courtes et grondantes.
+
+Tout en trebuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il
+grognait: "Misere... misere... tas de cochons... laisser crever de faim un
+homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre
+sous... v'la qu'il pleut... tas de cochons!..."
+
+Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, a tous
+les hommes, de ce que la nature, la grande mere aveugle, est inequitable,
+feroce et perfide.
+
+Il repetait, les dents serrees: "Tas de cochons!" en regardant la mince
+fumee grise qui sortait des toits, a cette heure du diner. Et, sans
+reflechir a cette autre injustice, humaine celle-la, qui se nomme violence
+et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les
+habitants et de se mettre a table, a leur place.
+
+Il disait: "J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse
+crever de faim... je ne demande qu'a travailler, pourtant... tas de
+cochons!" Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la
+souffrance de son coeur lui montaient a la tete comme une ivresse
+redoutable, et faisaient naitre, en son cerveau, cette idee simple: "J'ai
+le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est a tout le monde.
+Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!"
+
+La pluie tombait, fine, serree, glacee. Il s'arreta et murmura: "Misere...
+encore un mois de route avant de rentrer a la maison..." Il revenait en
+effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutot a s'occuper
+dans sa ville natale, ou il etait connu, en faisant n'importe quoi, que sur
+les grands chemins ou tout le monde le suspectait.
+
+Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gacheur de
+platre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt
+sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
+
+Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin
+d'empecher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais
+il sentit bientot qu'elle traversait deja la mince toile de ses vetements
+et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'etre perdu qui ne sait
+plus ou cacher son corps, ou reposer sa tete, qui n'a pas un abri par le
+monde.
+
+La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il apercut, au loin, dans un
+pre, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fosse de la
+route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
+
+Quand il fut aupres, elle leva vers lui sa grosse tete, et il pensa: "Si
+seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait."
+
+Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lancant
+dans le flanc un grand coup de pied: "Debout!" dit-il.
+
+La bete se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle;
+alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il
+but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonfle, chaud,
+et qui sentait l'etable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source
+vivante.
+
+Mais la pluie glacee tombait plus serree, et toute la plaine etait nue sans
+lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumiere qui
+brillait entre les arbres, a la fenetre d'une maison.
+
+La vache s'etait recouchee, lourdement. Il s'assit a cote d'elle, en lui
+flattant la tete, reconnaissant d'avoir ete nourri. Le souffle epais et
+fort de la bete, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans
+l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit a dire: "Tu n'as
+pas froid la-dedans, toi."
+
+Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y
+trouver de la chaleur. Alors une idee lui vint, celle de se coucher et de
+passer la nuit contre ce gros ventre tiede. Il chercha donc une place, pour
+etre bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuve tout a l'heure. Puis, comme il etait brise de fatigue, il
+s'endormit tout a coup.
+
+Mais, plusieurs fois, il se reveilla, le dos ou le ventre glace, selon
+qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se
+retournait pour rechauffer et secher la partie de son corps qui etait
+restee a l'air de la nuit; et il se rendormait bientot de son sommeil
+accable.
+
+Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraitre; il ne pleuvait plus;
+le ciel etait pur.
+
+La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur
+ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
+"Adieu, ma belle... a une autre fois... t'es une bonne bete... Adieu..."
+
+Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
+
+Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la meme route;
+puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
+
+Le jour etait venu; les cloches des eglises sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit a pied, soit montes en des
+charrettes, commencaient a passer sur les chemins, allant aux villages
+voisins feter le dimanche chez des amis, chez des parents.
+
+Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets
+et belants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
+
+Randel se leva, salua: "Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui
+meurt de faim?" dit-il.
+
+L'autre repondit en jetant au vagabond un regard mechant:
+
+--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
+
+Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fosse.
+
+Il attendit longtemps; regardant defiler devant lui les campagnards, et
+cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa
+priere.
+
+Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaine d'or ornait
+le ventre.
+
+--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je
+n'ai plus un sou dans ma poche.
+
+Le demi-monsieur repliqua: "Vous auriez du lire l'avis affiche a l'entree
+du pays.--La mendicite est interdite sur le territoire de la
+commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite,
+je vais vous faire ramasser."
+
+Randel, que la colere gagnait, murmura: "Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins."
+
+Et il retourna s'asseoir sur son fosse.
+
+Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la
+route. Ils marchaient lentement, cote a cote, bien en vue, brillants au
+soleil avec leurs chapeaux cires, leurs buffleteries jaunes et leurs
+boutons de metal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en
+fuite de loin, de tres loin.
+
+Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'etre pris par eux, et de
+se venger, plus tard.
+
+Ils approchaient sans paraitre l'avoir vu, allant de leur pas militaire,
+lourd et balance comme la marche des oies. Puis tout a coup, en passant
+devant lui, ils eurent l'air de le decouvrir, s'arreterent et se mirent a
+le devisager d'un oeil menacant et furieux.
+
+Et le brigadier s'avanca en demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici?
+
+L'homme repliqua tranquillement:
+
+--Je me repose.
+
+--D'ou venez-vous?
+
+--S'il fallait vous dire tous les pays ou j'ai passe, j'en aurais pour plus
+d'une heure.
+
+--Ou allez-vous?
+
+--A Ville-Avaray.
+
+--Ou c'est-il ca?
+
+--Dans la Manche.
+
+--C'est votre pays?
+
+--C'est mon pays.
+
+--Pourquoi en etes-vous parti?
+
+--Pour chercher du travail.
+
+Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colere d'un homme
+que la meme supercherie finit par exasperer:
+
+--Ils disent tous ca, ces bougres-la. Mais je la connais, moi.
+
+Puis il reprit:
+
+--Vous avez des papiers?
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Donnez-les.
+
+Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers
+uses et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.
+
+L'autre les epelait en anonnant, puis constatant qu'ils etaient en regle,
+il les rendit avec l'air mecontent d'un homme qu'un plus malin vient de
+jouer.
+
+Apres quelques moments de reflexion, il demanda de nouveau:
+
+--Vous avez de l'argent sur vous?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Pas un sou seulement?
+
+--Pas un sou seulement!
+
+--De quoi vivez-vous, alors?
+
+--De ce qu'on me donne.
+
+--Vous mendiez, alors?
+
+Randel repondit resolument:
+
+--Oui, quand je peux.
+
+Mais le gendarme declara: "Je vous prends en flagrant delit de vagabondage
+et de mendicite, sans ressource et sans profession, sur la route, et je
+vous enjoins de me suivre."
+
+Le charpentier se leva.
+
+--Ousque vous voudrez, dit-il.
+
+Et se placant entre les deux militaires avant meme d'en recevoir l'ordre,
+il ajouta:
+
+--Allez, coffrez-moi. Ca me mettra un toit sur la tete quand il pleut.
+
+Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, a travers
+des arbres depouilles de feuilles, a un quart de lieue de distance.
+
+C'etait l'heure de la messe, quand ils traverserent le pays. La place etait
+pleine de monde, et deux haies se formerent aussitot pour voir passer le
+malfaiteur qu'une troupe d'enfants excites suivait. Paysans et paysannes le
+regardaient, cet homme arrete, entre deux gendarmes, avec une haine allumee
+dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'ecraser sous leurs pieds. On se demandait s'il
+avait vole et s'il avait tue. Le boucher, ancien spahi, affirma: "C'est un
+deserteur." Le debitant de tabac crut le reconnaitre pour un homme qui lui
+avait passe une piece fausse de cinquante centimes, le matin meme, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve
+Malet que la police cherchait depuis six mois.
+
+Dans la salle du conseil municipal, ou ses gardiens le firent entrer,
+Randel retrouva le maire, assis devant la table des deliberations et
+flanque de l'instituteur.
+
+--Ah! ah! s'ecria le magistrat, vous revoila, mon gaillard. Je vous avais
+bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que
+c'est?"
+
+Le brigadier repondit: "Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire,
+sans ressources et sans argent sur lui, a ce qu'il affirme, arrete en etat
+de mendicite et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien
+en regle."
+
+--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut,
+les rendit, puis ordonna: "Fouillez-le." On fouilla Randel; on ne trouva
+rien.
+
+Le maire semblait perplexe. Il demanda a l'ouvrier:
+
+--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
+
+--Je cherchais de l'ouvrage.
+
+--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?
+
+--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?
+
+Ils se devisageaient tous les deux avec une haine de betes appartenant a
+des races ennemies. Le magistrat reprit: "Je vais vous faire mettre en
+liberte, mais que je ne vous y reprenne pas!"
+
+Le charpentier repondit: "J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins."
+
+Le maire prit un air severe:
+
+--Taisez-vous.
+
+Puis il ordonna aux gendarmes:
+
+--Vous conduirez cet homme a deux cents metres du village, et vous le
+laisserez continuer son chemin.
+
+L'ouvrier dit: "Faites-moi donner a manger, au moins."
+
+L'autre fut indigne: "Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
+ah! elle est forte celle-la!"
+
+Mais Randel reprit avec fermete: "Si vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez a faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
+gros."
+
+Le maire s'etait leve, et il repeta: "Emmenez-le vite, parce que je
+finirais par me facher."
+
+Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
+l'entrainerent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
+la route; et les hommes l'ayant conduit a deux cents metres de la borne
+kilometrique, le brigadier declara:
+
+--Voila, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
+aurez de mes nouvelles.
+
+Et Randel se mit en route sans rien repondre, et sans savoir ou il allait.
+Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus a rien.
+
+Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenetre etait
+entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arreta
+net, devant ce logis.
+
+Et, tout a coup, la faim, une faim feroce, devorante, affolante, le
+souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
+
+Il dit, tout haut, d'une voix grondante: "Nom de Dieu! faut qu'on m'en
+donne, cette fois." Et il se mit a heurter la porte a grands coups de son
+baton. Personne ne repondit; il frappa plus fort, criant: "He! he! he! la
+dedans, les gens! he! ouvrez!"
+
+Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenetre, il la poussa avec sa
+main, et l'air enferme de la cuisine, l'air tiede plein de senteurs de
+bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'echappa vers l'air froid du
+dehors.
+
+D'un saut, le charpentier fut dans la piece. Deux couverts etaient mis sur
+une table. Les proprietaires, partis sans doute a la messe, avaient laisse
+sur le feu leur diner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
+legumes.
+
+Un pain frais attendait sur la cheminee, entre deux bouteilles qui
+semblaient pleines.
+
+Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
+s'il eut etrangle un homme, puis il se mit a le manger voracement, par
+grandes bouchees vite avalees. Mais l'odeur de la viande, presque aussitot,
+l'attira vers la cheminee, et, ayant ote le couvercle du pot, il y plongea
+une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lie d'une ficelle.
+Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'a ce que
+son assiette fut pleine, et, l'ayant posee sur la table, il s'assit devant,
+coupa le bouilli en quatre parts et dina comme s'il eut ete chez lui. Quand
+il eut devore le morceau presque entier, plus une quantite de legumes, il
+s'apercut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posees
+sur la cheminee.
+
+A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
+pis, c'etait chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
+bon, apres avoir eu si froid; et il but.
+
+Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
+versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgees. Et, presque
+aussitot, il se sentit gai, rejoui par l'alcool comme si un grand bonheur
+lui avait coule dans le ventre.
+
+Il continuait a manger, moins vite, en machant lentement et trempant son
+pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps etait devenue brulante,
+le front surtout ou le sang battait.
+
+Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'etait la messe qui finissait; et
+un instinct plutot qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
+perspicaces tous les etres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
+mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
+d'eau-de-vie, et, a pas furtifs, gagna la fenetre et regarda la route.
+
+Elle etait encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit a travers champs vers un bois qu'il
+apercevait.
+
+Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
+tellement souple qu'il sautait les clotures des champs, a pieds joints,
+d'un seul bond.
+
+Des qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
+et se remit a boire, par grandes lampees, tout en marchant. Alors ses idees
+se brouillerent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes elastiques comme
+des ressorts.
+
+Il chantait la vieille chanson populaire:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Il marchait maintenant sur une mousse epaisse, humide et fraiche, et ce
+tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
+comme un enfant.
+
+Il prit son elan, cabriola; se releva, recommenca. Et, entre chaque
+pirouette, il se remettait a chanter:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Tout a coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il apercut, dans le
+fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
+mains deux seaux de lait, ecartes d'elle par un cercle de barrique.
+
+Il la guettait, penche, les yeux allumes comme ceux d'un chien qui voit une
+caille.
+
+Elle le decouvrit, leva la tete, se mit a rire et lui cria:
+
+--C'est-il vous qui chantiez comme ca?
+
+Il ne repondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fut haut de
+six pieds au moins.
+
+Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: "Cristi, vous m'avez fait
+peur!"
+
+Mais il ne l'entendait pas, il etait ivre, il etait fou, souleve par une
+autre rage plus devorante que la faim, enfievre par l'alcool, par
+l'irresistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, brule par tous les appetits que la
+nature a semes dans la chair vigoureuse des males.
+
+La fille reculait devant lui, effrayee de son visage, de ses yeux, de sa
+bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.
+
+Il la saisit par les epaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
+chemin.
+
+Elle laissa tomber ses seaux qui roulerent a grand bruit en repandant leur
+lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
+ce desert, et voyant bien a present qu'il n'en voulait pas a sa vie, elle
+ceda, sans trop de peine, pas tres fachee, car il etait fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.
+
+Quand elle se fut relevee, l'idee de ses seaux repandus l'emplit tout a
+coup de fureur, et, otant son sabot d'un pied, elle se jeta, a son tour,
+sur l'homme, pour lui casser la tete s'il ne payait pas son lait.
+
+Mais lui, se meprenant a cette attaque violente, un peu degrise, eperdu,
+epouvante de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
+jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.
+
+Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
+jamais ete. Ses jambes devenaient molles a ne le plus porter; toutes ses
+idees etaient brouillees, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
+reflechir a rien.
+
+Et il s'assit au pied d'un arbre.
+
+Au bout de cinq minutes il dormait.
+
+Il fut reveille par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il apercut deux
+tricornes de cuir verni penches sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
+lui tenaient et lui liaient les bras.
+
+--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.
+
+Randel se leva sans repondre un mot. Les hommes le secouaient, prets a le
+rudoyer, s'il faisait un geste, car il etait leur proie a present, il etait
+devenu du gibier de prison, capture par ces chasseurs de criminels qui ne
+le lacheraient plus.
+
+--En route! commanda le gendarme.
+
+Ils partirent. Le soir venait, etendant sur la terre un crepuscule
+d'automne, lourd et sinistre.
+
+Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
+
+Toutes les portes etaient ouvertes, car on savait les evenements. Paysans
+et paysannes, souleves de colere, comme si chacun eut ete vole, comme si
+chacune eut ete violee, voulaient voir rentrer le miserable pour lui jeter
+des injures.
+
+Ce fut une huee qui commenca a la premiere maison pour finir a la mairie,
+ou le maire attendait aussi, venge lui-meme de ce vagabond.
+
+Des qu'il l'apercut, il cria de loin:
+
+--Ah! mon gaillard! nous y sommes.
+
+Et il se frottait les mains, content comme il l'etait rarement.
+
+Il reprit: "Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
+route."
+
+Puis, avec un redoublement de joie:
+
+--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+LE HORLA
+
+AMOUR
+
+LE TROU
+
+SAUVEE
+
+CLOCHETTE
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+LE SIGNE
+
+LE DIABLE
+
+LES ROIS
+
+AU BOIS
+
+UNE FAMILLE
+
+JOSEPH
+
+L'AUBERGE
+
+LE VAGABOND
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10775.zip b/old/10775.zip
new file mode 100644
index 0000000..d34b175
--- /dev/null
+++ b/old/10775.zip
Binary files differ