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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:09 -0700 |
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J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai +mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à +la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense +et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions +locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de +l'air lui-même. + +J'aime ma maison où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui +coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la +grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui +passent. + +A gauche, là -bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple +pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges, +dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui +sonnent dans l'air bleu des belles matinées, jetant jusqu'à moi leur doux +et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise +m'apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu'elle +s'éveille ou s'assoupit. + +Comme il faisait bon ce matin! + +Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur, +gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée +épaisse, défila devant ma grille. + +Après deux goëlettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le +ciel, venait un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, admirablement +propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit +plaisir à voir. + +_12 mai_.--J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours; je me sens +souffrant, ou plutôt je me sens triste. + +D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement +notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l'air, l'air +invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les +voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies de +chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et +soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque +malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui, +frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme? Est-ce la forme +des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, +passant par mes yeux, a troublé ma pensée? Sait-on? Tout ce qui nous +entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons +sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que +nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par +eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides, +surprenants et inexplicables? + +Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop +petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants +d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui +nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce +mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui +rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus +faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner +l'âge d'un vin! + +Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur +d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de +nous! + +_16 mai_.--Je suis malade, décidément! Je me portais si bien le mois +dernier! J'ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement +fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse +cette sensation affreuse d'un danger menaçant, cette appréhension d'un +malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans +doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la +chair. + +_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon médecin, car je ne pouvais plus +dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'oeil dilaté, les nerfs vibrants, +mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et +boire du bromure de potassium. + +_25 mai_.--Aucun changement! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure +qu'approche le soir, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la +nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaye de +lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue à peine les lettres. +Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une +crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du +lit. + +Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne +redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit; +j'écoute... j'écoute... quoi?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, un +trouble de la circulation peut-être, l'irritation d'un filet nerveux, un +peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si +imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un +mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis, +je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je +l'attends avec l'épouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes +frémissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, +jusqu'au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait +pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir, +comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui +va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m'anéantir. + +Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rêve--non--un cauchemar +m'étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors,... je le sens et +je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde, +me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou +entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler. + +Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans +les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux +pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de +rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe,--je ne peux pas! + +Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je +suis seul. + +Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec +calme, jusqu'à l'aurore. + +_2 juin_.--Mon état s'est encore aggravé. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y +fait rien; les douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si +las pourtant, j'allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, léger et doux, plein d'odeur d'herbes et de +feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie +nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d'arbres démesurément +hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et +moi. + +Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange +frisson d'angoisse. + +Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans ce bois, apeuré sans raison, +stupidement, par la profonde solitude. Tout à coup, il me sembla que +j'étais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me +toucher. + +Je me retournai brusquement. J'étais seul. Je ne vis derrière moi que la +droite et large allée, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre côté +elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante. + +Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis à tourner sur un talon, très +vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres +dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus +par où j'étais venu! Bizarre idée! Bizarre! Bizarre idée! Je ne savais plus +du tout. Je partis par le côté qui se trouvait à ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt. + +_3 juin_.--La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques +semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra. + +_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion +charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas. + +Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du +jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin +public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie +démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées +se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie +jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont +étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur +l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique monument. + +Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au +soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais +d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche, +j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par +la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la +plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste +comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de +hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce +gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours, +de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres +hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs +monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées. + +Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: «Mon père, +comme vous devez être bien ici!» + +Il répondit: «Il y a beaucoup de vent, Monsieur»; et nous nous mîmes à +causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait +d'une cuirasse d'acier. + +Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce +lieu, des légendes, toujours des légendes. + +Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux +chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les +incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais +les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre +deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux +berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui +conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à +figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans +cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de +crier pour bêler de toute leur force. + +Je dis au moine: «Y croyez-vous?» + +Il murmura: «Je ne sais pas.» + +Je repris: «S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne +les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous +pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?» + +Il répondit: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, +qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la +mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les +grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui +mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.» + +Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou +peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce +qu'il disait là , je l'avais pensé souvent. + +_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fiévreuse, +car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais +remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai: + +--Qu'est-ce que vous avez, Jean? + +--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui +mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un +sort. + +Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'être +repris, moi. + +_4 juillet_.--Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens +reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa +bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait +dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et +moi je me suis réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, que je ne +pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai +certainement. + +_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la +nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe! + +Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef; +puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard +que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal. + +Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables, +dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus +affreuse encore. + +Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un +couteau dans le poumon, et qui râle, couvert de sang, et qui ne peut plus +respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voilà . + +Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une +bougie et j'allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en +la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle était vide! Elle était vide +complètement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout à coup, je ressentis +une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutôt, que je tombai sur +une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi! +puis je me rassis, éperdu d'étonnement et de peur, devant le cristal +transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner. +Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans +doute? Ce ne pouvait être que moi? Alors, j'étais somnambule, je vivais, +sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s'il y a +deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible, +anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui +obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes. + +Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'émotion d'un +homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein de raison et qui regarde +épouvanté, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant +qu'il a dormi! Et je restai là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit. + +_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette +nuit;--ou plutôt, je l'ai bue! + +Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens +fou? Qui me sauvera? + +_10 juillet_.--Je viens de faire des épreuves surprenantes. + +Décidément, je suis fou! Et pourtant! + +Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai placé sur ma table du vin, du lait, +de l'eau, du pain et des fraises. + +On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touché ni au vin, +ni au pain, ni aux fraises. + +Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même épreuve, qui a donné le même résultat. + +Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. On n'a touché à rien. + +Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en +ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et +de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma barbe, mes mains +avec de la mine de plomb, et je me suis couché. + +L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientôt de l'atroce réveil. Je +n'avais point remué; mes draps eux-mêmes ne portaient pas de taches. Je +m'élançai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles étaient +demeurés immaculés. Je déliai les cordons, en palpitant de crainte. On +avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!... + +Je vais partir tout à l'heure pour Paris. + +_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tête les jours derniers! J'ai +dû être le jouet de mon imagination énervée, à moins que je ne sois +vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatées, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait à la démence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb. + +Hier, après des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'âme de +l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y +jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a +achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui +pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le +vide de fantômes. + +Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la +foule, je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de +l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait +sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite, +dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe! + +Au lieu de conclure par ces simples mots: «Je ne comprends pas parce que la +cause m'échappe», nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des +puissances surnaturelles. + +_14 juillet_.--Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les +pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort +bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est +un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement +révolté. On lui dit: «Amuse-toi.» Il s'amuse. On lui dit: «Va te battre +avec le voisin.» Il va se battre. On lui dit: «Vote pour l'Empereur.» Il +vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: «Vote pour la République.» Et il +vote pour la République. + +Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obéir à des hommes, +ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles +et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à -dire des idées +réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien, +puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion. + +_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé. + +Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e +chasseurs à Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont +l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des +maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent +lieu en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion. + +Il nous raconta longuement les résultats prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les médecins de l'école de Nancy. + +Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai +tout à fait incrédule. + +«Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus +importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants +secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants, +là -bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire +et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses +sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son +intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes +invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les +croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des +fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos +conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides, +les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de +plus vrai que cette parole de Voltaire. «Dieu a fait l'homme à son image, +mais l'homme le lui a bien rendu.» + +«Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose +de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, +et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, à des +résultats surprenants.» + +Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. Le docteur Parent lui +dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame? + +--Oui, je veux bien. + +Elle s'assit dans un fauteuil et il commença à la regarder fixement en la +fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troublé, le coeur battant, la +gorge serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, sa bouche se +crisper, sa poitrine haleter. + +Au bout de dix minutes, elle dormait. + +--Mettez-vous derrière elle, dit le médecin. + +Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça entre les mains une carte de +visite en lui disant: «Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?» + +Elle répondit: + +--Je vois mon cousin. + +--Que fait-il? + +--Il se tord la moustache. + +--Et maintenant? + +--Il tire de sa poche une photographie. + +--Quelle est cette photographie? + +--La sienne. + +C'était vrai! Et cette photographie venait de m'être livrée, le soir même, +à l'hôtel. + +--Comment est-il sur ce portrait? + +--Il se tient debout avec son chapeau à la main. + +Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eût vu +dans une glace. + +Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!» + +Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous +irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter +cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son +prochain voyage.» + +Puis il la réveilla. + +En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes +m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de +ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur +une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une +glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte +de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement +singulières. + +Je rentrai donc et je me couchai. + +Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de +chambre, qui me dit: + +--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite. + +Je m'habillai à la hâte et je la reçus. + +Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile, +elle me dit: + +--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander. + +--Lequel, ma cousine? + +--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai +besoin, absolument besoin, de cinq mille francs. + +--Allons donc, vous? + +--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver. + +J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me +demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur +Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort +bien jouée. + +Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle +tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je +compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots. + +Je la savais fort riche et je repris: + +--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons +réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander? + +Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle répondit: + +--Oui..., oui... j'en suis sûre. + +--Il vous a écrit? + +Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa +pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait +m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir. + +--Oui, il m'a écrit. + +--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier. + +--J'ai reçu sa lettre ce matin. + +--Pouvez-vous me la montrer? + +--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop +personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée. + +--Alors, c'est que votre mari fait des dettes. + +Elle hésita encore, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +Je déclarai brusquement: + +--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère +cousine. + +Elle poussa une sorte de cri de souffrance. + +--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les... + +Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais +sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par +l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu. + +--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me +les faut aujourd'hui. + +J'eus pitié d'elle. + +--Vous les aurez tantôt, je vous le jure. + +Elle s'écria: + +--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon. + +Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous? + +--Oui. + +--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie? + +--Oui. + +--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille +francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion. + +Elle réfléchit quelques secondes et répondit: + +--Puisque c'est mon mari qui les demande. + +Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir. + +Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il +m'écouta en souriant. Puis il dit: + +--Croyez-vous maintenant? + +--Oui, il le faut bien. + +--Allons chez votre parente. + +Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le +médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers +ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette +puissance magnétique. + +Quand elle fut endormie: + +--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier +que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de +cela, vous ne comprendrez pas. + +Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille: + +--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin. + +Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant +de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais +d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher. + + * * * * * + +Voilà ! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience +m'a bouleversé. + +_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se +sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être? + +_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal +des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au +surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie... +mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons +effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine. + +_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien. + +_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées +à regarder couler la Seine. + +_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la +cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le +coupable? Bien fin qui le dirait? + +_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai +vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans +les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!... + +Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de +rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir. + +Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois +fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige +d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis +se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva, +suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche, +et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, +effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux. + +Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait +disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il +n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles +hallucinations. + +Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la +tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée, +entre les deux autres roses demeurées à la branche. + +Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain, +maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il +existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par +conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et +qui habite comme moi, sous mon toit... + +_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a +point troublé mon sommeil. + +Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le +long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des +doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus. +J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils +parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain +leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces, +s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la +démence». + +Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je +ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant +avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné +raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de +ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les +physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans +l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes +semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les +fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris, +parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est +endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se +peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve +paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire +des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les +localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui +prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité +de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment! + +Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de +clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard +d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur +de mes oreilles. + +Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me +semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait +d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin +douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un +malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son +mal. + +Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une +mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je +demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque +vision fantastique. + +_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus, +mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me +dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par +des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante. + +J'ai dormi, pourtant. + +_9 août_.--Rien, mais j'ai peur. + +_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain? + +_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette +crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir. + +_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai +pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si +simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu. +Pourquoi? + +_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts +de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les +muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide +comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et +désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur +moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus +vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis. + +_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne! +quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. +Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de +toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne +veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient +assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore +maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège +adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait. + +Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon +jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des +fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu? +S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié! +Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur! + +_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre +cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait +un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme +parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir? + +Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable, +ce rôdeur d'une race surnaturelle? + +Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne +se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font +pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma +demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne +pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas. + +_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un +prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai +senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné +d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à +un homme qui obéit: «Allez à Rouen!» + +Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât +le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du +monde antique et moderne. + +Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!» +et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les +passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé +d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris. + +_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je +devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann +Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et +les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou +rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais +aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme, +depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que +lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant +prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur. + +Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite +auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent +calme de l'obscurité. + +Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là +autrefois! + +Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements +frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels +animaux, quelles plantes sont là -bas? Ceux qui pensent dans ces univers +lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que +voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre, +traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la +conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des +peuples plus faibles. + +Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres, +sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau. + +Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir. + +Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne +vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre +resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle +d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une +autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt +l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris +qu'il était là , lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, +d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma +chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège, +avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi... +ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à +pleines mains les battants. + +Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui! + +Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je +pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce +que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs +maîtres? + +_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre +ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis, +lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra... + +_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans +la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive +de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux +démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge, +sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus +quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs +cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain +par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se +nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de +l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment. + +«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants +médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place +les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de +proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à +rappeler à la raison ces populations en délire.» + +Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui +passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le +trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là -bas, +où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a +sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu! + +A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini. + +Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples +naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers +évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les +pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées, +des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive, +des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait +deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà , ont découvert, d'une façon +précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils +ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux +vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme, +hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des +enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à +l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me +semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le +crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!... + +Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a +dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche, +avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que +nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous! + +Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté... +moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher, +le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne +distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime. + +Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont +Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui +renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer +en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu +et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!» + +Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne +distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le +verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme +l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne +sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse. + +Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi +serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les +autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps +plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si +maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés +comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante +et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de +viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux +putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal +faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir +intelligent et superbe. + +Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à +l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare +les apparitions successives de toutes les espèces diverses? + +Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs +immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas +d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre, +rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre, +mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait! +Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance! + +Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait +grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la +forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va +d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle +harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là -haut le regardent +passer, extasiés et ravis!... + + * * * * * + +Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser +ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai! + +_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma +table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais +bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je +pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la +force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon +front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer. + +Et je le guettais avec tous mes organes surexcités. + +J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si +j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir. + +En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma +cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée +longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire +à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où +j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je +passais devant. + +Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui +aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon +épaule, qu'il était là , frôlant mon oreille. + +Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis +tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas +dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon +image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés; +et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant +bien pourtant qu'il était là , mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le +corps imperceptible avait dévoré mon reflet. + +Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir +dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe +d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, +lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était +comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder +de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque, +s'éclaircissant peu à peu. + +Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour +en me regardant. + +Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner. + +_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison? +mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs, +auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun +doute... Alors?... alors?... + +_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour +ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels +particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en +outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en +moque!... + + * * * * * + +_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais +est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu. + +Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai +laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid. + +Tout à coup, j'ai senti qu'il était là , et une joie, une joie folle m'a +saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche, +longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes +savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à +pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour. +Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis +la clef dans ma poche. + +Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à +son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai +pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour +passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au +linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout +seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en +courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je +renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y +mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la +grande porte d'entrée. + +Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. +Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas +un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait +point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds. + +Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà +que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand +une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une +flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les +arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de +peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me +sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et +je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier. +Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa +dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes +domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!... + +Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au +secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en +venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir! + +La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un +bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des +hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau, +le nouveau maître, le Horla! + +Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de +flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la +fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là , dans ce +four, mort... + +--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait +n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres? + +S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être +Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps +inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les +maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée? + +La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après +l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les +heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne +doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché +la limite de son existence! + +Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... +Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!... + + + * * * * * + + + + + + +AMOUR + + + + +TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_ + + +... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il +l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle? +Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse point parce qu'il +m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il +me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un +étrange souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux +premiers chrétiens des croix au milieu du ciel. + +Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, +tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la +chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang +sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir. + +Cette année-là , vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent +brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour +venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour. + +Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, très fort et très barbu, +gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractère gai, doué de +cet esprit gaulois qui rend agréable la médiocrité, habitait une sorte de +ferme-château dans une vallée large où coulait une rivière. Des bois +couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux où +restaient des arbres magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers +à plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles +quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient presque infailliblement dans ces +branchages séculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de +forêt des anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en leur courte +étape nocturne. + +Dans la vallée, c'étaient de grands herbages arrosés par des rigoles et +séparés par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée jusque-là , +s'épandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable région de +chasse que j'aie jamais vue, était tout le souci de mon cousin qui +l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le +couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites +avenues où les barques plates, conduites et dirigées avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient les joncs, faisaient fuir +les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages +dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement. + +J'aime l'eau d'une passion désordonnée: la mer, bien que trop grande, trop +remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies mais qui passent, +qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite toute +l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c'est un monde entier +sur la terre, monde différent, qui a sa vie propre, ses habitants +sédentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son +mystère surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus +effrayant, parfois, qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces +plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les +étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits +calmes, ou bien les brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des +robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre +du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve, à des pays +redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux. + +Non. Autre chose s'en dégage, un autre mystère, plus profond, plus grave, +flotte dans les brouillards épais, le mystère même de la création +peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la +lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie? + + * * * * * + +J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres. + +Pendant le dîner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le +plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux ailes étendues, ou +perchés sur des branches accrochées par des clous, éperviers, hérons, +hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui même à un étrange animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en +peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette +nuit même. + +Nous devions partir à trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi pour notre affût. On avait construit +à cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu +contre le vent terrible qui précède le jour, ce vent chargé de froid qui +déchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme +des aiguillons empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle comme +du feu. + +Mon cousin se frottait les mains: «Je n'ai jamais vu une gelée pareille, +disait-il, nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir.» + +J'allai me jeter sur mon lit aussitôt après le repas, et je m'endormis à la +lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminée. + +A trois heures sonnantes on me réveilla. J'endossai, à mon tour, une peau +de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. +Après avoir avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies de deux verres +de fine champagne, nous partîmes accompagnés d'un garde et de nos chiens: +Plongeon et Pierrot. + +Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu'aux os. C'était une +de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient +résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est +figé, immobile; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes, +les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le +sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du froid. + +La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle, +paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne +pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là -haut, saisie aussi, paralysée +par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le +monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à +la fin de sa résurrection. + +Nous allions, côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos +poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine afin +de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient aucun +bruit; et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos +chiens. + +Nous fûmes bientôt au bord du marais, et nous nous engageâmes dans une des +allées de roseaux secs qui s'avançait à travers cette forêt basse. + +Nos coudes, frôlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrière +nous un léger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été, +par l'émotion puissante et singulière que font naître en moi les marécages. +Il était mort, celui-là , mort de froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desséchés. + +Tout à coup, au détour d'une des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme nous +avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants, je +me roulai dans ma couverture pour essayer de me réchauffer. + +Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder la lune déformée, qui avait +quatre cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette maison +polaire. + +Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murailles, le froid tombé du +firmament me pénétra bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à +tousser. + +Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude: «Tant pis si nous ne tuons pas +grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous +allons faire du feu.» Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux. + +On en fit un tas au milieu de notre hutte défoncée au sommet pour laisser +échapper la fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons +claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement, à peine, comme si +ces pierres de glace avaient sué. Karl, resté dehors, me cria: «Viens donc +voir!» Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre cabane, en forme +de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu poussé soudain +sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, +celles de nos chiens qui se chauffaient. + +Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos têtes. La +lueur de notre foyer réveillait les oiseaux sauvages. + +Rien ne m'émeut comme cette première clameur de vie qu'on ne voit point et +qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse à +l'horizon la première clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure +glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes d'une bête est +un soupir de l'âme du monde! + +Karl disait: «Éteignez le feu. Voici l'aurore.» + +Le ciel en effet commençait à pâlir, et les bandes de canards traînaient de +longues taches rapides, vite effacées, sur le firmament. + +Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens +s'élancèrent. + +Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous ajustions +vivement dès qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu +volante. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient +des bêtes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore. + +Le jour s'était levé, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond +de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit +et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un +d'eux tomba presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent. +Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce +fut une plainte courte, répétée, déchirante; et la bête, la petite bête +épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en +regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains. + +Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant +qu'elle fût assez proche. + +--Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s'en ira pas. + +Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour +de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le coeur comme +l'appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans +l'espace. + +Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il +semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne +s'y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle. + +--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l'heure. + +Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de +bête, pour l'autre bête que j'avais tuée. + +Karl tira; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu +l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux +le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta. + +Je les mis, froids déjà , dans le même carnier... et je repartis, ce +jour-là , pour Paris. + + + * * * * * + + + + + + +LE TROU + + +_Coups et blessures, ayant occasionné la mort._ Tel était le chef +d'accusation qui faisait comparaître en cour d'assises le sieur Léopold +Renard, tapissier. + +Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la +victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent, +plombier. + +Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon +habillée en dame. + +Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame: + +--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la première victime, +et dont ma volonté n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mêmes, +m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier +dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de +tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n'est pas +folâtre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'épargne, j'aime les +honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a perdu, tant pis +pour moi; ma volonté n'y étant pas, je continue à me respecter. + +«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans, +nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air, sans +compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là , nous l'aimons +comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là , la +rosse, et qu'elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le +mal vient d'elle en c't'affaire-là , comme vous l'allez voir par la suite. + +«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là ! +là ! ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus +malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités; elle en +a, et d'importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux +alentours, et même à la concierge qui m'a déchargé tout à l'heure... elle +vous en dira des nouvelles. + +«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C'est moi qui ne me +laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En +l'écoutant, m'sieu l'président, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat +par mois... + +Mme Renard l'interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.» + +Il se tourna vers elle avec candeur: + +--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi... + +Puis, faisant de nouveau face au président: + +--Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y +pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est +devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais découvert, voilà trois +ans cet été, une place, mais une place! Oh! là ! là ! à l'ombre, huit pieds +d'eau, au moins, p't-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la +berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là , +m'sieu l'président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j'en étais +le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde +sans opposition. On disait: «Ça, c'est la place à Renard;» et personne n'y +serait venu, pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser, +pour chiper les places des autres. + +«Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. A peine +arrivé, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon épouse.--_Dalila_ +c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise, +quéque chose de léger et de sûr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et +nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, +les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas +répondre. Ça ne touche point à l'accident; je ne peux pas répondre, c'est +mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demandé. On m'en a +offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire +causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tapé +sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mélie?... + +Le président l'interrompit. + +--Arrivez au fait le plus tôt possible. + +Le prévenu reprit: «J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti +par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner, +amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à +Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.» +Nous ne causons jamais plus que ça ensemble. + +«Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause +de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau, +si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc +que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous +empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez. + +«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et +tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage, +c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus +pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là . + +«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du +matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais +là je dors à n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier. + +«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'passe vite et +vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons +dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais +ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait +un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom, +d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein, +ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.» + +«Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça. + +«Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des +restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en +irait. + +«C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. +Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière +lui. + +«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure: + +«--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?» + +«Et la mienne, qui rageait, de répondre: + +«--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays +avant d'occuper les endroits réservés. + +«Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis: + +«--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien. + +«Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et +nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres. + +«Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail. + +«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s'met +à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de +chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi, +le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein, +pochard, l'as-tu vu, celui-là !» + +«Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon, +lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur +Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens +pas délicats qui ne savent pas les usages.» + +«Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non +plus, sa grosse femme, un veau quoi!» + +Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme +veuve Flamèche, ici présente.» + +Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.» + +«Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en +prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un +cinq minutes plus tard.» + +«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en +ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te +le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une +grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que +d'y penser.» + +«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là , et +je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur +les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.» + +«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, +et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!» + +«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce, +presque rien, le coeur n'y était pas.» + +«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, +comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour +de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil +Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la +connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai +jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses +rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans +son genre.» + +«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais.» + +«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux +témoins que voilà , M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de +vue.» + +«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et +sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons +toujours, Désiré!» + +Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.» + +«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque +bêtise.» + +«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez: +«T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va +donc, Bazaine!» + +«Là , je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.» + +«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!» + +«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson +volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au +moins l'argent dépensé pour l'amorce.» + +Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous +que vous en avez, madame?» + +«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les +autres.» + +«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?» + +«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. +Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort +que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour +rigoler: «Eh! là -bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de +pêcher.» + +«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux +souches. Nous restions là , le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas +entendu.» + +«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une +menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous +n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas +plus. + +«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, +la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en +r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage. +Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, +des gifles qui pleuvaient comme des prunes.» + +«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un +diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas +de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là . +Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras, +il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans +l'trou.» + +«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps +tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous +tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la +secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il +se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!» + +«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des +coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!» + +«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux +crampons-là .» + +«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là -bas qui +criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.» + +«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore +moins, pour sûr!» + +«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait +bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous +huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!» + +«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.» + + * * * * * + +Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté. + + + * * * * * + + + + + + +SAUVÉE + + +Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait +trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux. + +La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle +lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même. + +Enfin elle demanda: + +--Qu'est-ce que tu as encore fait? + +--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle..., +figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!... + +--Comment sauvée? + +--Oui, sauvée! + +--De quoi? + +--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre! + +--Comment libre? En quoi? + +--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! + +--Tu es divorcée? + +--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais +j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un +flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens... + +--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait? + +--Oui... c'est-à -dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des +preuves, c'est l'essentiel. + +--Comment as-tu fait? + +--Comment j'ai fait?... Voilà ! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis +trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, +despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le +divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire +battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me +forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je +désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à +l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. + +«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas. + +--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une +photographie de cette fille. + +--De la maîtresse de ton mari? + +--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures +à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie +par-dessus le marché. + +--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps +l'original. + +--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais +besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa +poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis +rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu +sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute +nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces +hommes... enfin tu comprends. + +--Oui, à peu près. Et tu lui as dit? + +--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce +qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas +besoin plus de trois mois.» + +«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle +irréprochable?» + +«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.» + +«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis +seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je +compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit: +«Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en +ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous +comprenez... pour le surprendre...» + +«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à +ce moment-là il avait envie de me serrer la main. + +«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez +qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de +monsieur votre mari? + +«--Oui, Monsieur. + +«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum? + +«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum? + +«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme; +car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à +l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le +trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de +savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il +dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où +vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.» + +«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très +intelligent. + + * * * * * + +«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de +rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut +m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer. + +«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? + +«--Je m'en doute, Madame. + +«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop? + +«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée. + +«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir? + +«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand +j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à -tête, je pourrai répondre +exactement à Madame. + +«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il +n'est pas beau. + +«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je +demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum. + +«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. + +«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là ! Madame peut-elle me +dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie? + +«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. + +«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à +devenir commun. + +«--C'est très vrai, ce que vous dites là ! + +«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service. + +«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait +que cela toute sa vie. + +«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur +lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à +plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. + +«Il me demanda aussitôt: + +«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là ? + +«--Mais... ma nouvelle femme de chambre. + +«--Où l'avez-vous trouvée? + +«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs +renseignements. + +«--Ah! elle est assez jolie! + +«--Vous trouvez? + +«--Mais oui... pour une femme de chambre. + +«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà . + +«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que +ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile! + +«--Ah! vous avez déjà essayé? + +«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de +m'embrasser en passant à côté de moi. + +«--Il ne vous a rien dit? + +«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de +ma voix. + +«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. + +«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire +pour ne pas me déprécier. + +«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. +Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre. + +«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide: + +«--C'est fait, Madame, de ce matin. + +«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de +la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est +bien passé?... + +«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle +désire le flagrant délit. + +«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. + +«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir +Monsieur en éveil. + +«--Vous êtes sûre de ne pas manquer? + +«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands +prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me +désigner. + +«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. + +«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit? + +«--Mais... dans ma chambre. + +«--Soit, dans la chambre de Madame. + +«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et +maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures +juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge +pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule +commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y +était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais +vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle... +Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon +mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... +devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était +farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... +elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas! + +«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de +suite. Je suis libre. Vive le divorce!...» + +Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, +songeuse et contrariée, murmurait: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça? + + + * * * * * + + + + + + +CLOCHETTE + + +Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse +se défaire d'eux! + +Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est +resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses +sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un +jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace +devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans. + +C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les +mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une +de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement +d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes +groupées autour. + +Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de +mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues +noires avec le temps. + +Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au +travail. + +C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de +la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée +par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées +par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait +sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et +ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, +touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches +placées là par erreur. + +Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un +navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps +osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague +monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans +un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée +d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours +coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le +dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à +chacun de ses mouvements. + +J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie +où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès +que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir +dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le +toit. + +--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle. + +Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs +doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres +grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes, +étrangement profonds, doubles. + +Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et +dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme. +Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg, +l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait +retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner +les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le +clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue +le pondre là , ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été +reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un +passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie. +Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et +mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me +narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, +cette puissance des récits de la paysanne. + + * * * * * + +Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère +Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été +cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la +ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses +d'hier. + +Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière +étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras +allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes +chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, +s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la +muraille, ayant roulé loin d'elle. + +Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout +de quelques minutes que la mère Clochette était morte. + +Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon +coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me +cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je +me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la +nuit vint. + +Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis +mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix. + +On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de +l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un +verre de liqueur avec un biscuit. + +Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé +dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque +absolument les termes dont il se servit. + +--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se +cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me +laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en +toute hâte, car c'était grave, très grave. + +«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très +belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et +personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais +sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret. + +«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide +instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de +sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le +dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur, +le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours. + +«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient +de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son +accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans +doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de +l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue. + +«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre +l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher +dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il +commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de +nouveau et le maître d'école parut et demanda: + +«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert? + +«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit +stupidement: + +«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu. + +«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert +poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là -bas, +cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?» + +«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul +ici?» + +«--Mais oui, monsieur Grabu! + +«--Mais non, puisque vous parlez. + +«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu. + +«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à +double tour, il descendit chercher une chandelle. + +«Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête +et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous, +qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. +Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!» + +«On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure. + +«Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et résolue: + +«--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle. + +«Et elle sauta. + +«Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris. + +«Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait +son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se +lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il +pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe +droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les +chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable +résignation. «Je suis punie, bien punie!» + +«Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la +fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma +porte. + +«On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur +de cet accident. + +«Voilà ! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui +accomplissent les plus belles actions historiques. + +«Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une +grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je +ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à +personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.» + +Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je +ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent. + +Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais +un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier. + +On emportait le corps de Clochette. + + + * * * * * + + + + + + +LE MARQUIS DE FUMEROL + + +Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval +sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps +aspirait et soufflait un petit nuage de fumée. + +... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous +connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je +l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le +moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom +des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa +se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, +le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois +des environs comme ayant des trônes peu sûrs. + +Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la +religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants. + +Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit, +la lut; puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la +mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la +maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la +voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait +conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit +appartement, rue des Martyrs. + +Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, +disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait +abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la +plaie vive du coeur de maman. + +Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.» + +Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici: + +«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le +marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des +disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu. + +«Votre servante, + +«MÉLANI.» + +Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les +derniers moments de votre frère.» + +Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander +conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul, +restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit +faire ces choses-là . Mais pour un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de +la plus louable de vos actions. + +--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma +chère amie. + +Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la +situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces. + +Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse +en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les +libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était +impossible qu'une pareille chose arrivât. + +Donc une croisade fut immédiatement décidée qui serait conduite par l'abbé +Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de +grande église dans un quartier noble et riche. + +Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et +moi, pour administrer mon oncle. + + * * * * * + +Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre +et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle. + +Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans +un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du +portier. Cet homme me toisa avec méfiance. + +Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît? + +--Connais pas! + +--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle. + +--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous +demandez? + +--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place. + +--Une bonne?... Une bonne?... P't-être la celle au marquis. Allez voir, +cintième à gauche. + +Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus +aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des +favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux. + +Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais +toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, à la porte de gauche +du cinquième étage. + +Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant +moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux +portants. + +Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez? + +--Vous êtes madame Mélanie? + +--Oui. + +--Je suis le vicomte de Tourneville. + +--Ah bon! Entrez. + +--C'est que... maman est en bas avec un prêtre. + +--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier. + +Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla que +j'entendais d'autres pas derrière nous. + +Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et nous +nous assîmes tous les quatre pour délibérer. + +--Il est bien bas? demanda maman. + +--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps. + +--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre? + +--Oh!... je ne crois pas. + +--Puis-je le voir? + +--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont +auprès de lui. + +--Quelles demoiselles? + +--Mais... mais... ses bonnes amies donc. + +--Ah! + +Maman était devenue toute rouge. + +L'abbé Poivron avait baissé les yeux. + +Cela commençait à m'amuser et je dis: + +--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai +peut-être préparer son coeur. + +Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit: + +--Oui, mon enfant. + +Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria: + +--Mélanie! + +La grosse bonne s'élança, répondit: + +--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire? + +--L'omelette, bien vite. + +--Dans une minute, mamzelle. + +Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel: + +--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux heures +comme collation. + +Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit à les +battre avec ardeur. + +Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon +arrivée officielle. + +Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon +oncle que j'étais là , puis revint me prier d'entrer. + +L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe. + +Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très +solennel, très chic, ce vieux viveur. + +Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une +couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du +siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche +tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues. + +Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux +jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux +hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs +à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or +qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, +auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. +Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux +assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait +l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie. + +Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette: + +--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue. + +Je balbutiai: «Mon oncle, ce n'est pas ma faute...» + +Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère +plus que la tienne... Comment vont-ils?» + +--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade, +ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles. + +--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes? + +Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est pas +de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile +pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...» + +Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris +cette main pâle et froide et je la gardai. + +La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la table. +Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent à +manger sans détourner les yeux de moi. + +Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous +embrasser.» + +Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais rien à +lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la +porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mâchent. + +Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant +la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra. + +Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prêtre; +puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse: + +--Que venez-vous faire ici? + +L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours, murmurant: + +--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui +m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis... + +Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un +geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant: + +--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs +de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds! + +Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en +retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes s'étaient +levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s'étaient placées +des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la +Famille et de la Religion. + +L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau +nous offrit des chaises. + +--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver +autre chose, autrement il nous échappera. + +Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait un +autre. J'en apportais un troisième. + +Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand +bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments +et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous +les quatre. + +Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors... dehors... +manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.» + +Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide. J'accourus. +En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout et vociférant, +deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre qu'il fût mort de +fureur. + +A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air +d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses +cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion bâtarde, je +reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant. + +Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte +réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher +son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort. + +Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre +de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, +l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui. + +Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si +brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au +passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier. + +Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier +général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé. + +Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt... venez +vite... il meurt...» + +Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le +parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort. + +Maman fut superbe à cet instant-là ! Elle marcha droit sur les deux filles +agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever. Et leur +montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté +irrésistibles, elle prononça: + +--C'est à vous de sortir, maintenant. + +Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que +je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur et le +concierge. + +Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières d'usage +et lui remit ses péchés. + +Maman sanglotait, prosternée près de son frère. + +Tout à coup elle s'écria: + +--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûr qu'il m'a +reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie! + +Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce +remerciement-là devait s'adresser! + +On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois. + +--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le +linge appartient à ces demoiselles. + +Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et +j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles +d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie! + + * * * * * + +Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq +discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes +admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un +instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique +suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de +cette belle mort après cette vie un peu troublée. + + * * * * * + +Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: «Bah! +c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis._» + + + * * * * * + + + + + + +LE SIGNE + + +La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et +parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère, +fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule, +tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcées. + +Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. +Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant +pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa +maîtresse. + +Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, +souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous +un nuage de cheveux. + +--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf +heures. + +La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit: + +--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible. + +--Entre, ma chérie. + +Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant +que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour. +Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: «Allons, +raconte.» + +Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui +rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les +yeux, pour ne point les rougir: «Oh, ma chère, c'est abominable, +abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat.» + +Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette +ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes +et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet. + +Elle continua: + +«Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre +heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, +tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la +rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la +fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la +gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise +sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma +fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je +respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier! + +«Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une +femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma +jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle +locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je +ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était +une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût +à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle +était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la +regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus +par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme +les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et +échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le +sien disait: «Voulez-vous?» + +«Le leur répondait: «Pas le temps», ou bien: «Une autre fois», ou bien: +«Pas le sou», ou bien: «Veux-tu te cacher, misérable!» C'étaient les yeux +des pères de famille qui disaient cette dernière phrase. + +«Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou +plutôt son métier.» + +«Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur +tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là , comme un pêcheur à la +ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils +restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide, +cette fille. + +«Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si +vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un +mouvement de main?» + +«Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh! +il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout +petit geste de tête qui voulait dire «Montez-vous?» Mais si léger, si +vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir +comme elle. + +«Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit +coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste. + +«Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux +qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la +fenêtre. + +«Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne. +Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de +même de gagner son pain de cette façon-là , terrible et amusant quelquefois, +car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans +la rue. + +«Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le +sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres, +des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs. + +«J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que +mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée. +Maintenant tu peux choisir. + +«Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me +comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis +prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces +envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça, +moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là ! Je crois que nous avons des âmes de +singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui +m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous +les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos +amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de +penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est +stupide. + +«Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais +toujours. + +«Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà +tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra +pas; et s'il me reconnaît je nierai, parbleu. + +«Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout +à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds, +tu sais. + +«Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh! +à peine, à peine; il répond «oui» de la tête et le voilà qui entre, ma +chérie! Il entre par la grande porte de la maison.» + +«Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là ! J'ai cru +que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux +domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru +certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.» + +«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une +seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa +rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il +aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la +porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.» + +«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, +vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une +erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous +ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.» + +«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte. +Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au +lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.» + +«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée, +en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer +dans le salon qui était resté ouvert.» + +«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il +reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois +rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!» + +«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en! +allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est +son heure! Je vous jure que vous vous trompez!» + +«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme +ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre +quelque chose en face.» + +«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande: + +«--C'est ça, ton... ton mari? + +«--Oui, c'est lui. + +«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes +amies? + +«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne +savais plus ce que disais, je balbutiai: + +«--Oui c'est une de mes amies. + +«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître. + +«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous +les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût +parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... +j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... +me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce +serait fini... tu comprends... et... et voilà ... voilà ... puisqu'il le +fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... +Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà .» + + * * * * * + +La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement, +la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier. + +Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda: + +--Et... et... il était joli garçon... + +--Mais oui. + +--Et tu te plains? + +--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il +reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... +Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire... +dis... que faire? + +La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara +brusquement: + +--Fais-le arrêter. + +La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia: + +--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte? + +--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras +qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter +chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que +tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui +l'arrêteront. + +--Mais, ma chère, s'il raconte... + +--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde +irréprochable. + +--Oh! je n'oserai jamais. + +--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue. + +--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera. + +--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner. + +--Condamner à quoi? + +--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable! + +--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée. + +--Deux louis? + +--Oui. + +--Pas plus? + +--Non. + +--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien? + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent? + +La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix +sérieuse: + +--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton +mari... ça n'est que justice. + + + * * * * * + + + + + + +LE DIABLE + + +Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. +La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les +écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps +était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans. + +Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots, +jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par +les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient +aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des +feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient, +emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des +criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires. + +Le médecin, élevant la voix, disait: + +--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet +état-là . Elle passera d'un moment à l'autre! + +Et le paysan, désolé, répétait: + +--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à +terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé? + +Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait +«oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la +laisser mourir toute seule. + +Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied: + +--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de +faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé +aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder +votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je +vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour, +entendez-vous? + +Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par +la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait, +balbutiait: + +--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde? + +Le médecin criait: + +--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. +Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une +heure, entendez-vous? + +L'homme se décida: + +--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin. + +Et le docteur s'en alla, en appelant: + +--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me +fâche, moi! + +Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix +résignée: + +--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je +r'vienne. + +Et il sortit à son tour. + + * * * * * + +La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la +commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le +drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont +elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année, +méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux +comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer +promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte +d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle +avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait +assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours +pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil. + +Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau +bleue pour les collerettes des villageoises. + +Il dit: + +--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet? + +Elle tourna vers lui la tête: + +--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part? + +--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point. + +--Vot'mé? + +--Oui, ma mé. + +--Qué qu'alle a votre mé? + +--All'a qu'a va tourner d'l'oeil! + +La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et +transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans +le baquet. + +Elle demanda, avec une sympathie subite: + +--All'est si bas qu'ça? + +--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée. + +--Pour sûr qu'all'est bas alors! + +Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il +préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup: + +--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que +j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est +ben ça qui l'a mise là , ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A +travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu +de c'te graine-là !... + +La Rapet répliqua gravement: + +--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les +riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez +vingt et quarante. + +Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait +comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit +jours, malgré l'avis du médecin. + +Il dit résolument: + +--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là , un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera +tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all' +tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour +vous! + +La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas +à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis +elle soupçonna qu'on voulait la jouer. + +--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle. + +--V'nez-y, la vé. + +Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt. + +En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis +qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas, +traverser un ruisseau. + +Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient +lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens +qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche. + +En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura: + +---Si c'était fini, tout d'même? + +Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix. + +Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son +grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains +affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes, +et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque +séculaires qu'elles avaient accomplies. + +La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le +pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour +l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit +suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la +nuit. Il demanda: + +--Hé ben? + +La garde répondit: + +--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs, +tout compris. + +Il s'écria: + +--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle +en a pour cinq ou six heures, pas plus! + +Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se +retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout +seul, à la fin, il consentit: + +--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps. + +--C'est dit, six francs. + +Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd +soleil qui mûrit les moissons. + +La garde rentra dans la maison. + +Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle +travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui +l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire. + +Tout à coup, elle demanda: + +--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps? + +La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva +avec vivacité. + +--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé. + +Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la +place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé. + + * * * * * + +Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui +sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne +brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs +grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement +eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se +redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées, +fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou, +bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain, +attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en +rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en +jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et +coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la +Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se +prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église. + +Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda: + +--Ousqu'i va, not'curé? + +Son valet, plus subtil, répondit: + +--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi! + +Le paysan ne s'étonna pas: + +--Ça s'peut ben, tout d'même! + +Et il se remit au travail. + +La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre +s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante. + +Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela +durerait longtemps. + +Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait +voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les +petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts +de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir +partir, comme l'âme de la vieille. + +Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la +mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu +dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur +la terre une femme de moins, que personne ne regretterait. + +A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa +mère vivait encore, et il demanda: + +--Ça va-t-il? + +Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée. + +Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant: + +--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit: + +--D'main, cinq heures. + +Elle arriva, en effet, au jour levant. + +Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite +lui-même. + +La garde demanda: + +--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé? + +Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux: + +--All'va plutôt mieux. + +Et il s'en alla. + +La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait +dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains +crispées sur sa couverture. + +Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit +jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une +colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre +cette femme qui ne mourait pas. + +Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face +ridée de la mère Bontemps. + +Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis +il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions +excellentes. + + * * * * * + +La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du +temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre +par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille +obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui +volait son temps et son argent. + +Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête, +elle se rapprocha du lit. + +Elle demanda: + +--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable? + +La mère Bontemps murmura: + +--Non. + +Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser +son âme débile de mourante. + +Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle, +à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la +tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on +n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui +le Diable était apparu devant elle, cette année-là : Joséphin Loisel, +Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied. + +La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de +tourner la tête pour regarder au fond de la chambre. + +Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap +et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds +courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un +balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit. + +Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une +chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle +apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer +qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne à bout de vie. + +Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se +soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa +poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini. + +Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au +coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la +planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et, +s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés +qu'elle savait par coeur, par métier. + +Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula +tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait +passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au +lieu de six qu'il lui devait. + + + * * * * * + + + + + + +LES ROIS + + +--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le +rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre! + +J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant +en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions +sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit +Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville. + +Or, ce jour-là , mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller +occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était +battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout +ni douze habitants dans ce guêpier. + +Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, +en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis +halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a +épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des +nouvelles. + +Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait +plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était +dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il +savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver +des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des +renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une +adresse inimaginable. + +Il revint au bout de dix minutes: + +--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours. +Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde +quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné. + +J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale. +On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine +visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait +derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu +près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à +tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir +mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur +des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à +pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride. + +--Où nous mènes-tu? lui demandai-je. + +Il répondit: + +--J'ai un gîte, un bon. + +Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée +entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière. + +Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la +serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de +pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en +poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme +s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois. + +Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux. + +Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait: + +--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger +les bêtes, dont nous n'avons pas besoin. + +Puis, se tournant vers moi: + +--Donne des ordres, sacrebleu! + +Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là . Je répondis en riant: + +--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici. + +Il demanda: + +--Combien prends-tu d'hommes? + +--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir. + +--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et +mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin. + +Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la +plaine, pour y placer mes factionnaires. + +Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans +un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe, +disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent +dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras +du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant, +l'air enchanté. + +Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en +souriant d'une façon béate: + +--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les +marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans +le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit. +Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et +un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout +ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent. + +Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le +nez et les joues: + +--Où as-tu trouvé ce bois-là ? demandai-je. + +Il murmura: + +--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne +cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison! + +Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit: + +--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais +pas de reine, c'est embêtant, ça! + +Je répétai, comme un écho: + +--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi? + +--Que tu en trouves, parbleu! + +--De quoi? + +--Des femmes. + +--Des femmes?... Tu es fou! + +--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous +les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que, +pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux. + +Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus +s'il plaisantait. + +Je répondis: + +--Voyons, Marchas, tu blagues? + +--Je ne blague jamais dans le service. + +--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes? + +--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et +apporte. + +Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit: + +--Veux-tu une idée? + +--Oui. + +--Va trouver le curé. + +--Le curé? Pourquoi faire? + +--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme. + +--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah! + +Marchas reprit avec une extraordinaire gravité: + +--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit +s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme +au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous +des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du +doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te +l'indiquera. + +--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu? + +--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle. +Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un +chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et +décide-le! + +--Non, c'est impossible. + +Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le +gredin reprit: + +--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en +parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation. + +J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista: + +--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai +la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te +le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis +un mois. + +Je me levai en demandant: + +--Où est le presbytère? + +--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et, +au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté. + +Je sortais; il me cria: + +--Dis-lui le menu pour lui donner faim! + + * * * * * + +Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une +grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la +porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de +l'intérieur: + +--Qui va là ? + +Je répondis: + +--Maréchal des logis de hussards. + +J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face +d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains +formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave +homme. + +Je fis le salut militaire. + +--Bonjour, monsieur le curé. + +Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en +répondant: + +--Bonjour, mon ami; entrez. + +Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre +feu, bien différent du brasier de Marchas. + +Il me montra une chaise, et puis me dit: + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter. + +Et je lui tendis ma carte. + +Il la reçut et lut à mi-voix: + +«Le comte de Garens.» + +Je repris: + +--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six +installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici +présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl +Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je +viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le +rendre un peu gai. + +Le prêtre souriait. Il murmura: + +--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser. + +Je répondis: + +--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore. +C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le +droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous +savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous +voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en +soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort? + +Il répondit vivement: + +--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre +invitation. + +Il cria: + +--Hermance! + +Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda: + +--Qué qui a? + +--Je ne dîne pas ici, ma fille. + +--Où que vous dînez donc? + +--Avec MM. les hussards. + +J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas», +mais je n'osai point. + +Je repris: + +--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi? + +Il hésita, chercha et déclara: + +--Non, personne! + +J'insistai: + +--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant +d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le +boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le... +le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un +bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens +d'ici. + +Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution: + +--Non, personne. + +Je me mis à rire: + +--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car +nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un +adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?... + +--Non, toutes les dames sont parties. + +--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son +bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un +plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes? + +Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait +tout entier, et il criait: + +--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah! +ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien +contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous? + +J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit: + +--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une +demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!... + +Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant: + +--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille. + +Je rentrai vite, très étonné, très intrigué. + +--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant. + +--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames. + +Il fut stupéfait. Je triomphais. + +Il répétait: + +--Quatre dames! Tu dis: quatre dames? + +--Je dis: quatre dames. + +--De vraies femmes? + +--De vraies femmes. + +--Bigre! Mes compliments! + +--Je les accepte. Je les mérite. + +Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe +blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en +tablier bleu disposaient des assiettes et des verres. + +--Il y aura des femmes! cria Marchas. + +Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur +force. + +Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une +odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison. + +Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne +Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée, +timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la +regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du +vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une +suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en +se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite, +tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se +présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et +déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois +seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement +hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît. + +Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour +elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit: + +--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres +femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en +même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites. + +J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son +coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de +Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse: + +--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous +ayez accepté notre modeste invitation. + +Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y +conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes +et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la +première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément: + +--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un +toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans. + +Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse: + +--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit +plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite +brûlée à moitié. + +Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux +saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides. + +--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans +seulement. + +J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses +Royales, et, me tournant vers le curé: + +--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance. + +Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux. + +--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny. + +Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle, +dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans +peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer. + +Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa +béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la +salle à manger, pleine d'odeur de viandes. + +Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans +ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui +présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre +prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_. + +On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait +servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule. + +Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de +pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne +Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de +force dans la bouche leurs trois verres pleins. + +Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec +tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus +drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs, +lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre +semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait +entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les +habitudes et le règlement de l'hospice. + +La religieuse, effarée, criait à Massouligny: + +--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je +vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur... + +Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un +verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois. + +Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur: + +--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc. + +Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons +et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de +viande rissolée et grasse. + +La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de +répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des +grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits +enfants à qui on montre des bonbons. + +--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne à ces opérations-là . + +--Mais certainement, monsieur l'abbé. + +Et la Soeur dit: + +--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre +qu'elles seront malades. + +Je me tournai vers Marchas: + +--Ouvre la fenêtre une minute. + +Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des +bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au +cou, soulevait les ailes avec science. + +Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail +alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette +grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la +sauce brune, au fond du plat. + +Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs, +entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu. + + * * * * * + +Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai: + +--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes. + +Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je +me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la +villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient +aux fenêtres leurs têtes effarées. + +On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La +pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai +de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait. + +C'était Marchas. Je lui criai: + +--Eh bien? + +Il répondit: + +--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre +au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au +large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est. + +J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats +au devant des autres, puis je rentrai dans la maison. + +Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon +pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire +de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans +un coin. + +Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris +une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent, +portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps +humain quand la vie ne le soutient plus. + + * * * * * + +On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier +coup d'oeil que c'était un moribond. + +Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé +de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues, +sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été +frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur +lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir. + +Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait +par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient +stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le +regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà , abruties par +la surprise et par l'épouvante. + +Le curé s'écria: + +--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le +pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux! + +La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la +poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus. + +--Il n'y a rien à faire, dit-elle. + +Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de +ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses +poumons, un gargouillement sinistre et continu. + +Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de +la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines +qui lavent les âmes. + +Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse, +comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il +était mort. + +M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce +misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre, +hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur. + +Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en +essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi. + +La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long +par terre. + +La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et +sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur +donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut +avec elles dans la nuit profonde, si noire. + +Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car +le seul bruit du sabre les eût affolées. + +Le curé regardait toujours le mort. + +S'étant enfin retourné vers moi: + +--Ah! quelle vilaine chose, dit-il. + + + * * * * * + + + + + + +AU BOIS + + +Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le +garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers. + +Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père +Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois +mûrs. + +L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé; +tandis que la femme, une petite mère endimanchée, très ronde, très grasse, +aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui +les avait captivés. + +Le maire demanda: + +--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur? + +Le garde champêtre fit sa déposition. + +Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du +côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien +remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que +les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne, +avait crié: + +--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux. + +Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et +il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un +flagrant délit de mauvaises moeurs. + +Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un +braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il +s'abandonnait à son instinct. + +Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq. + +Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une +voix si faible qu'on l'entendait à peine. + +--Votre nom. + +--Nicolas Beaurain. + +--Votre profession. + +--Mercier, rue des Martyrs, à Paris. + +--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois? + +Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à +plat sur ses cuisses. + +Le maire reprit: + +--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale? + +--Non, Monsieur. + +--Alors, vous avouez? + +--Oui, Monsieur. + +--Qu'avez-vous à dire pour votre défense? + +--Rien, Monsieur. + +--Où avez-vous rencontré votre complice? + +--C'est ma femme, Monsieur. + +--Votre femme? + +--Oui, Monsieur. + +--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris? + +--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble! + +--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher Monsieur, de +venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin. + +Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura: + +--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais +quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a +pas ailleurs. + +Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua: + +--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne +seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête. + +Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme: + +--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux +moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer +de quartier! Y sommes-nous? + +Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans +embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. +Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux +comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer +chez nous, et nous épargner la honte des poursuites. + +«Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain +dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie; +moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça +comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec +une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon +ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris +bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage, +Monsieur. + +«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer Monsieur Beaurain. +Il était bien de sa personne à cette époque-là . Mais j'étais décidée à ne +pas céder, et je ne cédai pas non plus. + +«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces +temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien +maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la +campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés +qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, +les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le +champagne quand on n'en a pas l'habitude! + +«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans +le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et +Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les +voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler. +Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air +timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici +arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout +le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que +j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être +autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se +gêner que si nous n'étions pas là ; et puis ils se sont parlé tout bas; et +puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. +Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je +voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir +partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je +lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous +l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça +l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa +place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?» + +M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas. + +Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est +mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est +revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi +aussi je l'aimais beaucoup, mais là , beaucoup! c'était un beau garçon, +autrefois. + +«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des +Martyrs. + +«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et +nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en +avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse +plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu, +sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous +manque. + +«Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés +sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en +moi, non, vraiment, je ne sais pas! + +«Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue +des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes. +L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma +caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand +on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue +rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent +dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là , à mon âge! +Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un +moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on +regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, +j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, +comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les +feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les +nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me +noyer. + +«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je +savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil +et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand +chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je +ne disais plus rien à personne, moi! + +«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où +nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce +matin, vers les neuf heures. + +«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne +vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel +qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure, +Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut +plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait: «Mais tu es +folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne +l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans +le bois... Et voilà !... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la +vérité.» + +Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en +paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.» + + + * * * * * + + + + + + +UNE FAMILLE + + +J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis +quinze ans. + +Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on +passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les +choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les +idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui +excite l'esprit et le met à l'aise. + +Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions +vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour, +admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes +sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions +complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil. + +Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province +venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse, +maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et +bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon +intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là ? Il avait sans doute +espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras +d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le +regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles. + +Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de +tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au +point de ne plus rien comprendre. + +Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et +enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer +en quinze ans! + + * * * * * + +Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un +gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers +moi, les bras ouverts, en criant: «Georges.» Je l'embrassai, mais je ne +l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: «Cristi, tu n'as pas +maigri.» Il répondit en riant: «Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table! +les bonnes nuits! Manger et dormir voilà mon existence!» + +Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés. +L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et +je me disais: «S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la +pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je +connaissais si bien.» + +L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus +cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un +esprit. + +Tout à coup, Simon me dit: + +--Tiens, voici mes deux aînés. + +Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans, +vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche. + +Je murmurai: «C'est à toi?» + +Il répondit en riant: «Mais, oui. + +--Combien en as-tu donc? + +--Cinq! Encore trois restés à la maison! + +Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je +me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce +reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants +entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une +cage. + +Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à +travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par +les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, +un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et +nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les +habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation, +ce rêve de tous les enterrés de province. + +On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait +des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui +cherchait à passer pour château. + +--Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment. + +Je répondis: + +--C'est délicieux. + +Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la +visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette +blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une +grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans +caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une +femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la +poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre +préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine. + +Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois +mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue +comme des pompiers devant un maire. + +Je dis: + +--Ah! ah! voici les autres? + +Simon, radieux les nomma «Jean, Sophie et Gontran». + +La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un +fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé. + +Madame Radevin s'avança: + +--C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans. + +Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: «C'est un ami de +Simon, papa.» L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit: +«Oua, oua, oua» en agitant sa main. Je répondis: «Vous êtes trop aimable, +Monsieur,» et je tombai sur un siège. + +Simon venait d'entrer; il riait: + +--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce +vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se +faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si +on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux +plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien +rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure. + +Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure +du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je +me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur +père, sans doute pour me faire honneur. + +Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan +d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image +saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison. + +Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis. + +Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à +manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé +devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en +tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante. + +Alors Simon se frotta les mains: «Tu vas t'amuser,» me dit-il. Et tous les +enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa +gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait +seulement en haussant les épaules. + +Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses +mains. + +--Nous avons ce soir de la crème au riz sucré. + +La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas, +pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content. + +Et on commença à dîner. + +«Regarde,» murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait +d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait +de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec +énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins. + +Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content, +répétait: «Est-il drôle, ce vieux?» + +Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard +les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de +les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour +voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de +tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et +il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés. +Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque. + +Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait +avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose. + +Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de +désir. + +Gontran lui cria: «Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas.» Et on fit +semblant de ne lui en point donner. + +Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que +tous les enfants riaient. + +On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant +la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton, +et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau +trop gros. + +Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore. + +Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, +j'implorai pour lui: «Voyons, donne-lui encore un peu de riz?» + +Simon répondit: «Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça +pourrait lui faire mal.» + +Je me tus, rêvant sur cette parole. O morale, ô logique, ô sagesse! A son +âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par +souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et +tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de +jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver +plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante? + +Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui +restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie +dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût. + +Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me +coucher: j'étais triste, triste, triste! + +Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au dehors qu'un très léger, +très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part. +Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa +femelle endormie sur ses oeufs. + +Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler +maintenant aux côtés de sa vilaine femme. + + + * * * * * + + + + + + +JOSEPH + + +Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de +Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens. + +Elles avaient dîné en tête-à -tête, dans le salon vitré qui regardait la +mer. Par les fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir d'été entrait, +tiède et fraîche en même temps, une brise savoureuse d'océan. Les deux +jeunes femmes, étendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de +minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette +jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lèvres. + +Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi, les laissant +seules sur cette petite plage déserte qu'ils avaient choisie pour éviter +les rôdeurs galants des stations à la mode. Absents cinq jours sur sept, +ils redoutaient les parties de campagne, les déjeuners sur l'herbe, les +leçons de natation et la rapide familiarité qui naît dans le désoeuvrement +des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc à +craindre, ils avaient loué une maison bâtie et abandonnée par un original +dans le vallon de Roqueville, près Fécamp, et ils avaient enterré là leurs +femmes pour tout l'été. + +Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite +baronne avait proposé à la petite comtesse un dîner fin, au champagne. +Elles s'étaient d'abord beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes ce dîner; +puis elles l'avaient mangé avec gaieté en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant +elles bavardaient et déraisonnaient à l'unisson en fumant des cigarettes et +en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient +plus du tout ce qu'elles disaient. + +La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, était plus +partie encore que son amie. + +--Pour finir une soirée comme celle-là , disait-elle, il nous faudrait des +amoureux. Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait venir deux de Paris +et je t'en aurais cédé un... + +--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; même ce soir, si j'en voulais +un, je l'aurais. + +--Allons donc! A Roqueville, ma chère? un paysan, alors. + +--Non, pas tout à fait. + +--Alors, raconte-moi. + +--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? + +--Ton amoureux? + +--Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas +aimée, je me croirais morte. + +--Moi aussi. + +--N'est-ce pas? + +--Oui. Les hommes ne comprennent pas ça! nos maris surtout! + +--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il +nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la +nourriture de notre coeur, ça. C'est indispensable à notre vie, +indispensable, indispensable... + +--Indispensable. + +--Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand +je m'endors, quand je m'éveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque +part, qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela je serais malheureuse, +malheureuse. Oh! mais malheureuse à pleurer tout le temps. + +--Moi aussi. + +--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a été gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute, +oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel +qu'il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne +peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours. + +--Ça, c'est bien vrai. + +--N'est-ce pas?... Où donc en étais-je? Je ne me rappelle plus du tout. + +--Tu disais que tous les maris sont des brutes! + +--Oui, des brutes... tous. + +--C'est vrai. + +--Et après?... + +--Quoi, après? + +--Qu'est-ce que je disais après? + +--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit? + +--J'avais pourtant quelque chose à te raconter. + +--Oui, c'est vrai, attends?... + +--Ah! j'y suis... + +--Je t'écoute. + +--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux. + +--Comment fais-tu? + +--Voilà . Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des +notes et je fais mon choix. + +--Tu fais ton choix? + +--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant +tout qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas? + +--C'est vrai? + +--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme. + +--Nécessairement. + +--Alors je l'amorce. + +--Tu l'amorces? + +--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la +ligne? + +--Non, jamais. + +--Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je +l'amorce... + +--Comment fais-tu? + +--Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbéciles... +mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est +pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prétendants, +tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et +quand nous en avons visé un nous l'amorçons... + +--Ça ne me dit pas comment tu fais? + +--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà +tout. + +--Tu te laisses regarder?... + +--Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est laissé regarder plusieurs fois de +suite, un homme vous trouve aussitôt la plus jolie et la plus séduisante de +toutes les femmes. Alors il commence à vous faire la cour. Moi je lui +laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins, selon +ses qualités. + +--Tu prends comme ça tous ceux que tu veux? + +--Presque tous. + +--Alors, il y en a qui résistent? + +--Quelquefois. + +--Pourquoi? + +--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très +amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidité excessive et parce +qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la +conquête d'une femme... + +--Oh! ma chère!... Tu crois?... + +--Oui... oui... J'en suis sûre... il y en a beaucoup de cette dernière +espèce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont +l'air de tout le monde... ils sont habillés comme les autres... ils font +les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas +se déployer. + +--Oh! ma chère... + +--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se déshabiller, même pour se coucher +tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-là , il +faut être énergique, user du regard et de la poignée de main. C'est même +quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer. +Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous +soignent... Et pour peu qu'on tarde à reprendre ses sens... ils vont +chercher du secours. + +Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là , je les +enlève d'assaut, à ... à ... à ... à la bayonnette, ma chère! + +--C'est bon, tout ça, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par +exemple. + +--J'en trouve. + +--Tu en trouves. Où ça? + +--Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire. + +«Voilà deux ans, cette année, que mon mari m'a fait passer l'été dans sa +terre de Bougrolles. Là , rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de +rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dégoûtants, des +chasseurs de poil et de plume vivant dans des châteaux sans baignoires, de +ces hommes qui transpirent et se couchent par là -dessus, et qu'il serait +impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence +malpropres. + +«Devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas! + +--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour +l'exaltation de l'homme du peuple, des romans où les ouvriers sont sublimes +et tous les hommes du monde criminels. Ajoute à cela que j'avais vu +_Ruy-Blas_ l'hiver précédent et que ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien! +un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +étudié pour être prêtre, puis quitté le séminaire par dégoût. Eh bien, je +l'ai pris comme domestique! + +--Oh!... Et après!... + +--Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut, en lui montrant +beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, celui-là , ce rustre, je +l'ai allumé!... + +--Oh! Andrée! + +--Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte +pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque +matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand +elle me déshabillait. + +--Oh! Andrée? + +--Ma chère, il a flambé comme un toit de paille. Alors, à table, pendant +les repas, je n'ai plus parlé que de propreté, de soins du corps, de +douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin +et soir dans la rivière, puis se parfumait à empoisonner le château. J'ai +même été obligée de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air +furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne. + +--Oh! Andrée! + +--Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait +venir quelques centaines de romans moraux que je prêtais à tous nos paysans +et à mes domestiques. Il s'était glissé dans ma collection quelques +livres... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes... +des pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de +chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie. + +--Oh... Andrée! + +--Alors je suis devenue familière avec lui, je me suis mise à le tutoyer. +Je l'avais nommé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état +effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des +yeux de fou. Moi je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés... + +--Et après?... + +--Après... oui... Eh bien, un jour que mon mari était absent, je lui ai dit +d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud, +très chaud... Voilà ! + +--Oh! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant. + +--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ça je finirais le carafon toute +seule. Eh bien après, je me suis trouvée mal en route. + +--Comment ça? + +--Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il +fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été sur l'herbe j'ai +suffoqué et je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, +j'ai perdu connaissance. + +--Tout à fait. + +--Oh non, pas du tout. + +--Eh bien? + +--Eh bien! j'ai été obligée de rester près d'une heure sans connaissance. +Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente, et je n'ai rouvert +les yeux qu'après sa chute. + +--Oh! Andrée!... Et qu'est-ce que tu lui as dit? + +--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans +connaissance? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et +il m'a ramenée au château. Mais il a failli verser en tournant la barrière! + +--Oh! Andrée! Et c'est tout?... + +--C'est tout... + +--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois? + +--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce +goujat. + +--L'as-tu gardé longtemps après ça? + +--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé. Je +n'avais pas à m'en plaindre. + +--Oh! Andrée! Et il t'aime toujours? + +--Parbleu. + +--Où est-il? + +La petite baronne étendit la main vers la muraille et poussa le timbre +électrique. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un grand valet entra qui +répandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne. + +La baronne lui dit: «Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal, va me +chercher ma femme de chambre.» + +L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit: «Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux +que toi.» + +Il tourna sur ses talons et sortit. + +La petite comtesse, effarée, demanda: + +--Et qu'est-ce que tu diras à ta femme de chambre? + +--Je lui dirai que c'est passé! Non, je me ferai tout de même délacer. Ça +me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma +chère... mais grise à tomber si je me levais. + + + * * * * * + + + + + + +L'AUBERGE + + +Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Hautes-Alpes, +au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les +sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux +voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi. + +Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée par la famille de Jean Hauser; +puis, dès que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant +impraticable la descente sur Loëche, les femmes, le père et les trois fils +s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari +avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne. + +Les deux hommes et la bête demeurent jusqu'au printemps dans cette prison +de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du +Balmhorn, entourés de sommets pâles et luisants, enfermés, bloqués, +ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase +la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenêtres et mure la +porte. + +C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche, l'hiver +approchant et la descente devenant périlleuse. + +Trois mulets partirent en avant, chargés de hardes et de bagages et +conduits par les trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille +Louise montèrent sur un quatrième mulet, et se mirent en route à leur tour. + +Le père les suivait accompagné des deux gardiens qui devaient escorter la +famille jusqu'au sommet de la descente. + +Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé maintenant au fond du grand +trou de rochers qui s'étend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon +clair comme un drap et dominé de tous côtés par des sommets de neige. + +Une averse de soleil tombait sur ce désert blanc éclatant et glacé, +l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait +dans cet océan des monts; aucun mouvement dans cette solitude démesurée; +aucun bruit n'en troublait le profond silence. + +Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes, +laissa derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre +le mulet qui portait les deux femmes. + +La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste. +C'était une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux +pâles paraissaient décolorés par les longs séjours au milieu des glaces. + +Quand il eut rejoint la bête qui la portait, il posa la main sur la croupe +et ralentit le pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant avec des +détails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'était la +première fois qu'il restait là -haut, tandis que le vieux Hari avait déjà +passé quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach. + +Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans +cesse la jeune fille. De temps en temps il répondait: «Oui, madame Hauser.» +Mais sa pensée semblait loin et sa figure calme demeurait impassible. + +Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelée s'étendait, +toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers +noirs dressés à pic auprès des énormes moraines du glacier de Loemmern que +dominait le Wildstrubel. + +Comme ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente sur +Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense horizon des Alpes du Valais +dont les séparait la profonde et large vallée du Rhône. + +C'était, au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus +et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant +massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide +du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse +coquette. + +Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, au fond d'un abîme +effrayant, ils aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient des grains de +sable jetés dans cette crevasse énorme que finit et que ferme la Gemmi, et +qui s'ouvre, là -bas, sur le Rhône. + +Le mulet s'arrêta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans +cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne +droite, jusqu'à ce petit village presque invisible, à son pied. Les femmes +sautèrent dans la neige. + +Les deux vieux les avaient rejoints. + +--Allons, dit le père Hauser, adieu et bon courage, à l'an prochain, les +amis. + +Le père Hari répéta: «A l'an prochain.» + +Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la +jeune fille en fit autant. + +Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise: +«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina +sans l'entendre. + +--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé. + +Et, passant devant les femmes, il commença à descendre. + +Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin. + +Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach. + +Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils +resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois. + +Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était +demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un +accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas +ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier +jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de +passe-temps. + +Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui +descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi. + +Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir +au pied de la monstrueuse vague de neige. + +Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour +d'eux. + +--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme +maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre. + +Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper +la soupe. + +La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait +et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre +l'éclatante montagne en face de la maison. + +Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il +cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les +deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le +ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche. + +Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige, +bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins +qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de +là -haut, à des pavés, dans une prairie. + +La petite Hauser était là , maintenant, dans une de ces demeures grises. +Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer +séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait +encore! + +Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le +jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, +il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de +l'autre des deux côtés de la table. + +Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupé, ils se couchèrent. + +Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans +neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les +aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis +que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le +village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et +perdaient de petits objets pour intéresser leur partie. + +Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, +profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans +bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de +mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte +et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever +sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus +dure que le granit des moraines. + +Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en +dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils +accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était +lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine +et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient +interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se +querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient +d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient +fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets. + +Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la +recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête +dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche. + +Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit +au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur +espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel. + +Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un +naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant +en présence du vieux guide toujours ardent et matinal. + +Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à +dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la +solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme +on l'est par le désir d'une habitude invincible. + +Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à +quatre heures. + +La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses, +effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les +sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et +glacée. + +Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où +il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes +qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la +neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce +manteau pâle. + +Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son +pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi +dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point +noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée. + +Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux +avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas +plus rapide et plus inquiet. + +Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait +par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri +d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort +où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la +mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit. + +Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là -bas, derrière les +cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de +la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui +sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces +monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses +membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir, +s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec +un chamois mort à ses pieds. + +Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus +vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari +n'était point revenu. + +Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir +son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, +espérant toujours voir revenir le vieillard. + +De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La +nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit +livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à +tomber derrière les sommets. + +Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les +mains en rêvant aux accidents possibles. + +Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux +pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige, +saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au +secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit. + +Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs, +surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et +marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en +cette immensité. + +Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari +n'était point revenu entre minuit et une heure du matin. + +Et il fit ses préparatifs. + +Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula +autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son +bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace. +Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait +sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups +réguliers dans sa gaine de bois sonore. + +Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le +vent léger frôlait le toit et les murs. + +Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et +apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant +de se mettre en route. + +Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la +porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, +il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la +glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien +resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ, +quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la +recherche des chamois. + +Et il attendit que le jour se levât. + +Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait +d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient +à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de +la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets +lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair, +et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises. + +Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant +des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.» + +Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et +parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité +muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait +distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit +manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches. + +Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres +de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et +trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la +neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait +apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête, +chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant. + +Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de +frissons. + +Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme +des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur +palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit +quelconque. + +Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et +l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur. + +Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de +loin par Sam, qui boitait sur trois pattes. + +Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi. +La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit, +tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien. + +Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et +le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui +traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri +vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses +doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un +était là , près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la +porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge. + +Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il +faisait nuit. La neige était blême. + +Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien +de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques +plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de +nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!» + +Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte +et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain +qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait +l'esprit. + +De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le +vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque +part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la +blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait +agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à +l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était +envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la +vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les +vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du +dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa +malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché. + +Et Ulrich la sentait là , tout près, derrière le mur, derrière la porte +qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de +ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à +hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait +point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là , jour et +nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas +été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière. + +Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du +soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura +sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la +neige. + +Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles +l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à +peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la +pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit +n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait +seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était +seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus +de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie +qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le +tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à +Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la +porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester +seul non plus là -haut. + +Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit +enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu +hanté. + +Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si +suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba +sur le dos avec son siège. + +Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens +effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger. +Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec +force, le poil hérissé, la queue droite et grognant. + +Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria: +«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité +par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait +la voix de son maître. + +Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il +demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses +crocs. + +Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de +terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il +en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son +courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines. + +Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée +de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où +il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là , sur la face, +ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine +avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même +«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et +il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber, +appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son +maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la +rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col +renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau +fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de +nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue. + +En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette +saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla +plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors, +exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue +solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait +maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à +la porte pour écouter si l'autre était là , et le défiant, à travers le mur. + +Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix +qui le faisait bondir sur ses pieds. + +Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la +porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se +taire. + +Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os +et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam +s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit +devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le +mur en pleurant. + +Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse. + +Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il +répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se +cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se +frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de +vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il +le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant +les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un +ennemi vous assiège. + +Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres +auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils. + +Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler +l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait +la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la +démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille +collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par +d'épouvantables cris. + +Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de +fatigue qu'il s'endormit aussitôt. + +Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se +fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea. + + * * * * * + +L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la +famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge. + +Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur +leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver +tout à l'heure. + +Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus +tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de +leur long hivernage. + +On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte +et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui +rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un +squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le +flanc. + +Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé, +Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé +par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au +premier se fit entendre. + +Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la +porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme +bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches +volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils +aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des +cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la +poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps. + +Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich, +maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux +fussent blancs. + +Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux +questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins +constatèrent qu'il était fou. + +Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon. + +La petite Hauser faillit mourir, cet été-là , d'une maladie de langueur +qu'on attribua au froid de la montagne. + + + * * * * * + + + + + + +LE VAGABOND + + +Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait +quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage +manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui, +fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage +général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en +journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne +faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des +autres. + +Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on +trouvait à s'occuper dans le Centre. + +Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs +dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au +bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une +chemise. + +Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les +interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver +jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage. + +Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la +charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il +se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de +commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin. + +Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il +cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia +des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et +des paysans. + +Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait +plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes +qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes. + +Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre +vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, +car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus +depuis longtemps déjà . C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les +nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du +vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La +campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De +place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons +jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient +nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année. + +Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups +sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas, +et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la +bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de +frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe. + +Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes +de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé +quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le +fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu +d'abord, brûlant, dans ses mains froides. + +Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une +betterave crue, arrachée dans un sillon. + +Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de +ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là , appliquant tout son esprit, +toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que +la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il +sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque +jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir +occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus, +l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque +heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en +phrases courtes et grondantes. + +Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il +grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un +homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre +sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...» + +Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous +les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, +féroce et perfide. + +Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince +fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans +réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là , qui se nomme violence +et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les +habitants et de se mettre à table, à leur place. + +Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse +crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de +cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la +souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse +redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai +le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. +Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!» + +La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère... +encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en +effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper +dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur +les grands chemins où tout le monde le suspectait. + +Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de +plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt +sous par jour, ce serait toujours de quoi manger. + +Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin +d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais +il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements +et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait +plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le +monde. + +La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un +pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la +route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait. + +Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si +seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.» + +Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant +dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il. + +La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; +alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il +but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud, +et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source +vivante. + +Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans +lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui +brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison. + +La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui +flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et +fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans +l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as +pas froid là -dedans, toi.» + +Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y +trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de +passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour +être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il +s'endormit tout à coup. + +Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon +qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se +retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était +restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil +accablé. + +Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus; +le ciel était pur. + +La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur +ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: +«Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...» + +Puis il mit ses souliers, et s'en alla. + +Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route; +puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe. + +Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des +charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages +voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents. + +Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets +et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau. + +Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui +meurt de faim?» dit-il. + +L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant: + +--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes. + +Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé. + +Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et +cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa +prière. + +Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait +le ventre. + +--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je +n'ai plus un sou dans ma poche. + +Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée +du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la +commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, +je vais vous faire ramasser.» + +Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.» + +Et il retourna s'asseoir sur son fossé. + +Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la +route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au +soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs +boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en +fuite de loin, de très loin. + +Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de +se venger, plus tard. + +Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire, +lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant +devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à +le dévisager d'un oeil menaçant et furieux. + +Et le brigadier s'avança en demandant: + +--Qu'est-ce que vous faites ici? + +L'homme répliqua tranquillement: + +--Je me repose. + +--D'où venez-vous? + +--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus +d'une heure. + +--Où allez-vous? + +--A Ville-Avaray. + +--Où c'est-il ça? + +--Dans la Manche. + +--C'est votre pays? + +--C'est mon pays. + +--Pourquoi en êtes-vous parti? + +--Pour chercher du travail. + +Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme +que la même supercherie finit par exaspérer: + +--Ils disent tous ça, ces bougres-là . Mais je la connais, moi. + +Puis il reprit: + +--Vous avez des papiers? + +--Oui, j'en ai. + +--Donnez-les. + +Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers +usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. + +L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle, +il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de +jouer. + +Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau: + +--Vous avez de l'argent sur vous? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Pas un sou seulement? + +--Pas un sou seulement! + +--De quoi vivez-vous, alors? + +--De ce qu'on me donne. + +--Vous mendiez, alors? + +Randel répondit résolument: + +--Oui, quand je peux. + +Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage +et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je +vous enjoins de me suivre.» + +Le charpentier se leva. + +--Ousque vous voudrez, dit-il. + +Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre, +il ajouta: + +--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut. + +Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers +des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance. + +C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était +pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le +malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le +regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée +dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il +avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un +déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui +avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve +Malet que la police cherchait depuis six mois. + +Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer, +Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et +flanqué de l'instituteur. + +--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà , mon gaillard. Je vous avais +bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que +c'est?» + +Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, +sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état +de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien +en règle.» + +--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, +les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva +rien. + +Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier: + +--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route? + +--Je cherchais de l'ouvrage. + +--De l'ouvrage?... Sur la grand'route? + +--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois? + +Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à +des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en +liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!» + +Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins.» + +Le maire prit un air sévère: + +--Taisez-vous. + +Puis il ordonna aux gendarmes: + +--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le +laisserez continuer son chemin. + +L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.» + +L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! +ah! elle est forte celle-là !» + +Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les +gros.» + +Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je +finirais par me fâcher.» + +Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et +l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur +la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne +kilométrique, le brigadier déclara: + +--Voilà , filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous +aurez de mes nouvelles. + +Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait. +Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti +qu'il ne pensait plus à rien. + +Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était +entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta +net, devant ce logis. + +Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le +souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure. + +Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en +donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son +bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là +dedans, les gens! hé! ouvrez!» + +Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa +main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de +bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du +dehors. + +D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur +une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé +sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux +légumes. + +Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui +semblaient pleines. + +Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que +s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par +grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt, +l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea +une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle. +Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que +son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant, +coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand +il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il +s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées +sur la cheminée. + +A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant +pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait +bon, après avoir eu si froid; et il but. + +Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en +versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque +aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur +lui avait coulé dans le ventre. + +Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son +pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, +le front surtout où le sang battait. + +Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et +un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend +perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui +mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille +d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route. + +Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il +apercevait. + +Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et +tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints, +d'un seul bond. + +Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, +et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées +se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme +des ressorts. + +Il chantait la vieille chanson populaire: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce +tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, +comme un enfant. + +Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque +pirouette, il se remettait à chanter: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le +fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux +mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique. + +Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une +caille. + +Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria: + +--C'est-il vous qui chantiez comme ça? + +Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de +six pieds au moins. + +Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait +peur!» + +Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une +autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par +l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la +nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles. + +La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa +bouche entr'ouverte, de ses mains tendues. + +Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le +chemin. + +Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur +lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans +ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle +céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment. + +Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à +coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour, +sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait. + +Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu, +épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses +jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos. + +Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait +jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses +idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus +réfléchir à rien. + +Et il s'assit au pied d'un arbre. + +Au bout de cinq minutes il dormait. + +Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux +tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui +lui tenaient et lui liaient les bras. + +--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard. + +Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le +rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était +devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne +le lâcheraient plus. + +--En route! commanda le gendarme. + +Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule +d'automne, lourd et sinistre. + +Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village. + +Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans +et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si +chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter +des injures. + +Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie, +où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond. + +Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin: + +--Ah! mon gaillard! nous y sommes. + +Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement. + +Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la +route.» + +Puis, avec un redoublement de joie: + +--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard! + + + + +FIN + + + * * * * * + + + + + + +TABLE + + + + +LE HORLA + +AMOUR + +LE TROU + +SAUVÉE + +CLOCHETTE + +LE MARQUIS DE FUMEROL + +LE SIGNE + +LE DIABLE + +LES ROIS + +AU BOIS + +UNE FAMILLE + +JOSEPH + +L'AUBERGE + +LE VAGABOND + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 *** diff --git a/10775-h/10775-h.htm b/10775-h/10775-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ada943d --- /dev/null +++ b/10775-h/10775-h.htm @@ -0,0 +1,8108 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=UTF-8"> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le Horla, by Guy de Maupassant. + </title> + <style type="text/css"> + <!-- + * { font-family: times, arial, sans-serif;} + P { text-indent: 1em; + font-size: 14pt; + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + A { text-decoration: none; + color: #555555; } + BODY { margin-left: 10%; + margin-right: 10%;} + BLOCKQUOTE { margin-left: 2em; + font-size: 14pt; + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + // --> + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div> + +<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1> + +<h1>Le Horla</h1> +<br><br><br><br> +<h2>1887</h2> + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> +<a name="LE_HORLA"></a><br> +<h2>LE HORLA</h2> +<br><br><br> + + +<p><i>8 mai.</i> — Quelle journée admirable ! J'ai +passé toute la matinée étendu sur l'herbe, +devant ma maison, sous l'énorme platane +qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entière. +J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce +que j'y ai mes racines, ces profondes et délicates +racines, qui attachent un homme à +la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui +l'attachent à ce qu'on pense et à ce qu'on +mange, aux usages comme aux nourritures, +aux locutions locales, aux intonations +des paysans, aux odeurs du sol, des +villages et de l'air lui-même.</p> + +<p>J'aime ma maison où j'ai grandi. De +mes fenêtres, je vois la Seine qui coule, le +long de mon jardin, derrière la route, +presque chez moi, la grande et large +Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte +de bateaux qui passent.</p> + +<p>A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville +aux toits bleus, sous le peuple pointu des +clochers gothiques. Ils sont innombrables, +frêles ou larges, dominés par la flèche de +fonte de la cathédrale, et pleins de cloches +qui sonnent dans l'air bleu des belles matinées, +jetant jusqu'à moi leur doux et +lointain bourdonnement de fer, leur chant +d'airain que la brise m'apporte, tantôt +plus fort et tantôt plus affaibli, suivant +qu'elle s'éveille ou s'assoupit.</p> + +<p>Comme il faisait bon ce matin !</p> + +<p>Vers onze heures, un long convoi de +navires, traînés par un remorqueur, gros +comme une mouche, et qui râlait de peine +en vomissant une fumée épaisse, défila +devant ma grille.</p> + +<p>Après deux goëlettes anglaises, dont le +pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait +un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, +admirablement propre et luisant. Je le +saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire +me fit plaisir à voir.</p> + +<p><i>12 mai</i>. — J'ai un peu de fièvre depuis +quelques jours ; je me sens souffrant, ou +plutôt je me sens triste.</p> + +<p>D'où viennent ces influences mystérieuses +qui changent en découragement +notre bonheur et notre confiance en détresse. +On dirait que l'air, l'air invisible est +plein d'inconnaissables Puissances, dont +nous subissons les voisinages mystérieux. +Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies +de chanter dans la gorge. — Pourquoi ? — Je +descends le long de l'eau ; et soudain, +après une courte promenade, je rentre +désolé, comme si quelque malheur m'attendait +chez moi. — Pourquoi ? — Est-ce +un frisson de froid qui, frôlant ma peau, +a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? +Est-ce la forme des nuages, ou la couleur +du jour, la couleur des choses, si variable, +qui, passant par mes yeux, a +troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui +nous entoure, tout ce que nous voyons +sans le regarder, tout ce que nous frôlons +sans le connaître, tout ce que nous touchons +sans le palper, tout ce que nous +rencontrons sans le distinguer, a sur nous, +sur nos organes et, par eux, sur nos idées, +sur notre cœur lui-même, des effets rapides, +surprenants et inexplicables ?</p> + +<p>Comme il est profond, ce mystère de +l'Invisible ! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens misérables, avec nos yeux +qui ne savent apercevoir ni le trop petit, +ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop +loin, ni les habitants d'une étoile, ni les +habitants d'une goutte d'eau... avec nos +oreilles qui nous trompent, car elles nous +transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fées qui font ce +miracle de changer en bruit ce mouvement +et par cette métamorphose donnent naissance +à la musique, qui rend chantante +l'agitation muette de la nature... avec +notre odorat, plus faible que celui du +chien... avec notre goût, qui peut à peine +discerner l'âge d'un vin !</p> + +<p>Ah ! si nous avions d'autres organes qui +accompliraient en notre faveur d'autres +miracles, que de choses nous pourrions +découvrir encore autour de nous !</p> + +<p><i>16 mai</i>. — Je suis malade, décidément ! +Je me portais si bien le mois dernier ! J'ai +la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un +énervement fiévreux, qui rend mon âme +aussi souffrante que mon corps. J'ai sans +cesse cette sensation affreuse d'un danger +menaçant, cette appréhension d'un malheur +qui vient ou de la mort qui approche, +ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte +d'un mal encore inconnu, germant +dans le sang et dans la chair.</p> + +<p><i>18 mai</i>. — Je viens d'aller consulter +mon médecin, car je ne pouvais plus dormir. +Il m'a trouvé le pouls rapide, l'œil +dilaté, les nerfs vibrants, mais sans aucun +symptôme alarmant. Je dois me soumettre +aux douches et boire du bromure de potassium.</p> + +<p><i>25 mai</i>. — Aucun changement ! Mon +état, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche +le soir, une inquiétude incompréhensible +m'envahit, comme si la nuit cachait +pour moi une menace terrible. Je +dîne vite, puis j'essaye de lire ; mais je ne +comprends pas les mots ; je distingue à +peine les lettres. Je marche alors dans mon +salon de long en large, sous l'oppression +d'une crainte confuse et irrésistible, la +crainte du sommeil et la crainte du lit.</p> + +<p>Vers dix heures, je monte dans ma +chambre. A peine entré, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous ; j'ai +peur... de quoi ?... Je ne redoutais rien +jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde +sous mon lit ; j'écoute... j'écoute... +quoi ?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, +un trouble de la circulation peut-être, +l'irritation d'un filet nerveux, un peu +de congestion, une toute petite perturbation +dans le fonctionnement si imparfait +et si délicat de notre machine vivante, +puisse faire un mélancolique du plus +joyeux des hommes, et un poltron du plus +brave ? Puis, je me couche, et j'attends le +sommeil comme on attendrait le bourreau. +Je l'attends avec l'épouvante de sa venue ; +et mon cœur bat, et mes jambes frémissent ; +et tout mon corps tressaille dans la +chaleur des draps, jusqu'au moment où +je tombe tout à coup dans le repos, comme +on tomberait pour s'y noyer, dans un +gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas +venir, comme autrefois, ce sommeil perfide, +caché près de moi, qui me guette, +qui va me saisir par la tête, me fermer les +yeux, m'anéantir.</p> + +<p>Je dors — longtemps — deux ou trois +heures — puis un rêve — non — un cauchemar +m'étreint. Je sens bien que je suis +couché et que je dors,... je le sens et je le +sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche +de moi, me regarde, me palpe, monte +sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, +me prend le cou entre ses mains et serre... +serre... de toute sa force pour m'étrangler.</p> + +<p>Moi, je me débats, lié par cette impuissance +atroce, qui nous paralyse dans les +songes ; je veux crier, — je ne peux pas ; — je +veux remuer, — je ne peux pas ; — j'essaye, +avec des efforts affreux, en haletant, +de me tourner, de rejeter cet être +qui m'écrase et qui m'étouffe, — je ne +peux pas !</p> + +<p>Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert +de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.</p> + +<p>Après cette crise, qui se renouvelle +toutes les nuits, je dors enfin, avec calme, +jusqu'à l'aurore.</p> + +<p><i>2 juin</i>. — Mon état s'est encore aggravé. +Qu'ai-je donc ? Le bromure n'y fait rien ; les +douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer +mon corps, si las pourtant, j'allai faire un +tour dans la forêt de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, léger et doux, plein +d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait +aux veines un sang nouveau, au cœur une +énergie nouvelle. Je pris une grande avenue +de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allée étroite, entre deux +armées d'arbres démesurément hauts qui +mettaient un toit vert, épais, presque noir, +entre le ciel et moi.</p> + +<p>Un frisson me saisit soudain, non pas +un frisson de froid, mais un étrange frisson +d'angoisse.</p> + +<p>Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans +ce bois, apeuré sans raison, stupidement, +par la profonde solitude. Tout à coup, il +me sembla que j'étais suivi, qu'on marchait +sur mes talons, tout près, tout près, +à me toucher.</p> + +<p>Je me retournai brusquement. J'étais +seul. Je ne vis derrière moi que la droite +et large allée, vide, haute, redoutablement +vide ; et de l'autre côté elle s'étendait aussi +à perte de vue, toute pareille, effrayante.</p> + +<p>Je fermai les yeux. Pourquoi ? Et je me +mis à tourner sur un talon, très vite, +comme une toupie. Je faillis tomber ; je +rouvris les yeux ; les arbres dansaient ; la +terre flottait ; je dus m'asseoir. Puis, ah ! +je ne savais plus par où j'étais venu ! +Bizarre idée ! Bizarre ! Bizarre idée ! Je ne +savais plus du tout. Je partis par le côté +qui se trouvait à ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amené au milieu +de la forêt.</p> + +<p><i>3 juin</i>. — La nuit a été horrible. Je vais +m'absenter pendant quelques semaines. +Un petit voyage, sans doute, me remettra.</p> + +<p><i>2 juillet</i>. — Je rentre. Je suis guéri. J'ai +fait d'ailleurs une excursion charmante. +J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne +connaissais pas.</p> + +<p>Quelle vision, quand on arrive, comme +moi, à Avranches, vers la fin du jour ! La +ville est sur une colline ; et on me conduisit +dans le jardin public, au bout de la +cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une +baie démesurée s'étendait devant moi, +à perte de vue, entre deux côtes écartées +se perdant au loin dans les brumes ; et au +milieu de cette immense baie jaune, sous +un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre +et pointu un mont étrange, au milieu +des sables. Le soleil venait de disparaître, +et sur l'horizon encore flamboyant se +dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique +monument.</p> + +<p>Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer +était basse, comme la veille au soir, et +je regardais se dresser devant moi, à +mesure que j'approchais d'elle, la surprenante +abbaye. Après plusieurs heures +de marche, j'atteignis l'énorme bloc de +pierres qui porte la petite cité dominée +par la grande église. Ayant gravi la rue +étroite et rapide, j'entrai dans la plus +admirable demeure gothique construite +pour Dieu sur la terre, vaste comme une +ville, pleine de salles basses écrasées +sous des voûtes et de hautes galeries +que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai +dans ce gigantesque bijou de granit, +aussi léger qu'une dentelle, couvert de +tours, de sveltes clochetons, où montent +des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir +des nuits, leurs têtes bizarres hérissées +de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, +de fleurs monstrueuses, et reliés +l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.</p> + +<p>Quand je fus sur le sommet, je dis au +moine qui m'accompagnait : « Mon père, +comme vous devez être bien ici ! »</p> + +<p>Il répondit : « Il y a beaucoup de vent, +Monsieur » ; et nous nous mîmes à causer +en regardant monter la mer, qui courait +sur le sable et le couvrait d'une cuirasse +d'acier.</p> + +<p>Et le moine me conta des histoires, +toutes les vieilles histoires de ce lieu, des +légendes, toujours des légendes.</p> + +<p>Une d'elles me frappa beaucoup. Les +gens du pays, ceux du mont, prétendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, +puis qu'on entend bêler deux chèvres, +l'une avec une voix forte, l'autre avec une +voix faible. Les incrédules affirment que +ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantôt à des bêlements, et +tantôt à des plaintes humaines ; mais les +pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, +rôdant sur les dunes, entre deux marées, +autour de la petite ville jetée ainsi loin du +monde, un vieux berger, dont on ne voit +jamais la tête couverte de son manteau, et +qui conduit, en marchant devant eux, un +bouc à figure d'homme et une chèvre à +figure de femme, tous deux avec de longs +cheveux blancs et parlant sans cesse, se +querellant dans une langue inconnue, puis +cessant soudain de crier pour bêler de +toute leur force.</p> + +<p>Je dis au moine : « Y croyez-vous ? »</p> + +<p>Il murmura : « Je ne sais pas. »</p> + +<p>Je repris : « S'il existait sur la terre +d'autres êtres que nous, comment ne les +connaîtrions-nous point depuis longtemps ; +comment ne les auriez-vous pas vus, vous ? +comment ne les aurais-je pas vus, moi ? »</p> + +<p>Il répondit : « Est-ce que nous voyons +la cent-millième partie de ce qui existe ? +Tenez, voici le vent, qui est la plus grande +force de la nature, qui renverse les hommes, +abat les édifices, déracine les arbres, soulève +la mer en montagnes d'eau, détruit +les falaises, et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, +qui mugit, — l'avez-vous vu, et +pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. »</p> + +<p>Je me tus devant ce simple raisonnement. +Cet homme était un sage ou peut-être +un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au +juste ; mais je me tus. Ce qu'il disait là, +je l'avais pensé souvent.</p> + +<p><i>3 juillet</i>. — J'ai mal dormi ; certes, il y a +ici une influence fiévreuse, car mon cocher +souffre du même mal que moi. En +rentrant hier, j'avais remarqué sa pâleur +singulière. Je lui demandai :</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous avez, Jean ?</p> + +<p> — J'ai que je ne peux plus me reposer, +Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent +mes jours. Depuis le départ de Monsieur, +cela me tient comme un sort.</p> + +<p>Les autres domestiques vont bien cependant, +mais j'ai grand peur d'être repris, +moi.</p> + +<p><i>4 juillet</i>. — Décidément, je suis repris. +Mes cauchemars anciens reviennent. Cette +nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, +et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma +vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait dans +ma gorge, comme aurait fait une sangsue. +Puis il s'est levé, repu, et moi je me suis +réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, +que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue +encore quelques jours, je repartirai +certainement.</p> + +<p><i>5 juillet</i>. — Ai-je perdu la raison ? Ce qui +s'est passé, ce que j'ai vu la nuit dernière +est tellement étrange, que ma tête s'égare +quand j'y songe !</p> + +<p>Comme je le fais maintenant chaque soir, +j'avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant +soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai +par hasard que ma carafe était +pleine jusqu'au bouchon de cristal.</p> + +<p>Je me couchai ensuite et je tombai dans +un de mes sommeils épouvantables, dont +je fus tiré au bout de deux heures environ +par une secousse plus affreuse encore.</p> + +<p>Figurez-vous un homme qui dort, qu'on +assassine, et qui se réveille avec un couteau +dans le poumon, et qui râle, couvert +de sang, et qui ne peut plus respirer, et +qui va mourir, et qui ne comprend pas — voilà.</p> + +<p>Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus +soif de nouveau ; j'allumai une bougie et +j'allai vers la table où était posée ma carafe. +Je la soulevai en la penchant sur mon +verre ; rien ne coula. — Elle était vide ! Elle +était vide complètement ! D'abord, je n'y +compris rien ; puis, tout à coup, je ressentis +une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, +ou plutôt, que je tombai sur une chaise ! +puis, je me redressai d'un saut pour regarder +autour de moi ! puis je me rassis, +éperdu d'étonnement et de peur, devant +le cristal transparent ! Je le contemplais +avec des yeux fixes, cherchant à deviner. +Mes mains tremblaient ! On avait donc bu +cette eau ? Qui ? Moi ? moi, sans doute ? Ce +ne pouvait être que moi ? Alors, j'étais +somnambule, je vivais, sans le savoir, de +cette double vie mystérieuse qui fait douter +s'il y a deux êtres en nous, ou si un être +étranger, inconnaissable et invisible, anime, +par moments, quand notre âme est engourdie, +notre corps captif qui obéit à cet autre, +comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.</p> + +<p>Ah ! qui comprendra mon angoisse abominable ? +Qui comprendra l'émotion d'un +homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein +de raison et qui regarde épouvanté, à +travers le verre d'une carafe, un peu d'eau +disparue pendant qu'il a dormi ! Et je restai +là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.</p> + +<p><i>6 juillet</i>. — Je deviens fou. On a encore +bu toute ma carafe cette nuit ; — ou plutôt, +je l'ai bue !</p> + +<p>Mais, est-ce moi ? Est-ce moi ? Qui serait-ce ? +Qui ? Oh ! mon Dieu ! Je deviens +fou ? Qui me sauvera ?</p> + +<p><i>10 juillet</i>. — Je viens de faire des +épreuves surprenantes.</p> + +<p>Décidément, je suis fou ! Et pourtant !</p> + +<p>Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai +placé sur ma table du vin, du lait, de +l'eau, du pain et des fraises.</p> + +<p>On a bu — j'ai bu — toute l'eau, et un +peu de lait. On n'a touché ni au vin, ni au +pain, ni aux fraises.</p> + +<p>Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même +épreuve, qui a donné le même résultat.</p> + +<p>Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. +On n'a touché à rien.</p> + +<p>Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma +table l'eau et le lait seulement, en ayant +soin d'envelopper les carafes en des linges +de mousseline blanche et de ficeler les +bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma +barbe, mes mains avec de la mine de +plomb, et je me suis couché.</p> + +<p>L'invincible sommeil m'a saisi, suivi +bientôt de l'atroce réveil. Je n'avais point +remué ; mes draps eux-mêmes ne portaient +pas de taches. Je m'élançai vers ma table. +Les linges enfermant les bouteilles étaient +demeurés immaculés. Je déliai les cordons, +en palpitant de crainte. On avait bu toute +l'eau ! on avait bu tout le lait ! Ah ! mon +Dieu !...</p> + +<p>Je vais partir tout à l'heure pour +Paris.</p> + +<p><i>12 juillet</i>. — Paris. J'avais donc perdu +la tête les jours derniers ! J'ai dû être le +jouet de mon imagination énervée, à moins +que je ne sois vraiment somnambule, ou +que j'aie subi une de ces influences constatées, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on +appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait à la démence, et +vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb.</p> + +<p>Hier, après des courses et des visites, +qui m'ont fait passer dans l'âme de l'air +nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au +Théâtre-Français. On y jouait une pièce +d'Alexandre Dumas fils ; et cet esprit +alerte et puissant a achevé de me guérir. +Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, +autour de nous, des hommes qui pensent +et qui parlent. Quand nous sommes seuls +longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.</p> + +<p>Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les +boulevards. Au coudoiement de la foule, +je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, +à mes suppositions de l'autre semaine, +car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être +invisible habitait sous mon toit. Comme +notre tête est faible et s'effare, et s'égare +vite, dès qu'un petit fait incompréhensible +nous frappe !</p> + +<p>Au lieu de conclure par ces simples +mots : « Je ne comprends pas parce que la +cause m'échappe », nous imaginons aussitôt +des mystères effrayants et des puissances +surnaturelles.</p> + +<p><i>14 juillet</i>. — Fête de la République. Je +me suis promené par les rues. Les pétards +et les drapeaux m'amusaient comme un +enfant. C'est pourtant fort bête d'être +joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. +Le peuple est un troupeau imbécile, +tantôt stupidement patient et tantôt +férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » +Il s'amuse. On lui dit : « Va te battre +avec le voisin. » Il va se battre. On lui +dit : « Vote pour l'Empereur. » Il vote +pour l'Empereur. Puis, on lui dit : « Vote +pour la République. » Et il vote pour la +République.</p> + +<p>Ceux qui le dirigent sont aussi sots ; +mais au lieu d'obéir à des hommes, ils +obéissent à des principes, lesquels ne peuvent +être que niais, stériles et faux, par +cela même qu'ils sont des principes, +c'est-à-dire des idées réputées certaines +et immuables, en ce monde où l'on n'est +sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, +puisque le bruit est une illusion.</p> + +<p><i>16 juillet</i>. — J'ai vu hier des choses qui +m'ont beaucoup troublé.</p> + +<p>Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, +dont le mari commande le 76e chasseurs +à Limoges. Je me trouvais chez elle avec +deux jeunes femmes, dont l'une a épousé +un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe +beaucoup des maladies nerveuses et +des manifestations extraordinaires auxquelles +donnent lieu en ce moment les +expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.</p> + +<p>Il nous raconta longuement les résultats +prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les médecins de l'école de +Nancy.</p> + +<p>Les faits qu'il avança me parurent tellement +bizarres, que je me déclarai tout à +fait incrédule.</p> + +<p>« Nous sommes, affirmait-il, sur le point +de découvrir un des plus importants secrets +de la nature, je veux dire, un de ses +plus importants secrets sur cette terre ; +car elle en a certes d'autrement importants, +là-bas, dans les étoiles. Depuis que +l'homme pense, depuis qu'il sait dire et +écrire sa pensée, il se sent frôlé par un +mystère impénétrable pour ses sens grossiers +et imparfaits, et il tâche de suppléer, +par l'effort de son intelligence, à l'impuissance +de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore à l'état rudimentaire, +cette hantise des phénomènes invisibles +a pris des formes banalement +effrayantes. De là sont nées les croyances +populaires au surnaturel, les légendes des +esprits rôdeurs, des fées, des gnomes, des +revenants, je dirai même la légende de +Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-créateur, +de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus +médiocres, les plus stupides, les plus +inacceptables sorties du cerveau apeuré +des créatures. Rien de plus vrai que cette +parole de Voltaire. « Dieu a fait l'homme à +son image, mais l'homme le lui a bien +rendu. »</p> + +<p>« Mais, depuis un peu plus d'un siècle, +on semble pressentir quelque chose de nouveau. +Mesmer et quelques autres nous ont +mis sur une voie inattendue, et nous +sommes arrivés vraiment, depuis quatre +ou cinq ans surtout, à des résultats surprenants. »</p> + +<p>Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. +Le docteur Parent lui dit : — Voulez-vous +que j'essaie de vous endormir, +Madame ?</p> + +<p> — Oui, je veux bien.</p> + +<p>Elle s'assit dans un fauteuil et il commença +à la regarder fixement en la fascinant. +Moi, je me sentis soudain un peu +troublé, le cœur battant, la gorge serrée. +Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, +sa bouche se crisper, sa poitrine haleter.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, elle dormait.</p> + +<p> — Mettez-vous derrière elle, dit le médecin.</p> + +<p>Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça +entre les mains une carte de visite en lui +disant : « Ceci est un miroir ; que voyez-vous +dedans ? »</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p> — Je vois mon cousin.</p> + +<p> — Que fait-il ?</p> + +<p> — Il se tord la moustache.</p> + +<p> — Et maintenant ?</p> + +<p> — Il tire de sa poche une photographie.</p> + +<p> — Quelle est cette photographie ?</p> + +<p> — La sienne.</p> + +<p>C'était vrai ! Et cette photographie venait +de m'être livrée, le soir même, à l'hôtel.</p> + +<p> — Comment est-il sur ce portrait ?</p> + +<p> — Il se tient debout avec son chapeau à +la main.</p> + +<p>Donc elle voyait dans cette carte, dans +ce carton blanc, comme elle eût vu dans +une glace.</p> + +<p>Les jeunes femmes, épouvantées, +disaient : « Assez ! Assez ! Assez ! »</p> + +<p>Mais le docteur ordonna : « Vous vous +lèverez demain à huit heures ; puis vous irez +trouver à son hôtel votre cousin, et vous le +supplierez de vous prêter cinq mille francs +que votre mari vous demande et qu'il vous +réclamera à son prochain voyage. »</p> + +<p>Puis il la réveilla.</p> + +<p>En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette +curieuse séance et des doutes m'assaillirent, +non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable +bonne foi de ma cousine, +que je connaissais comme une sœur, depuis +l'enfance, mais sur une supercherie +possible du docteur. Ne dissimulait-il pas +dans sa main une glace qu'il montrait à la +jeune femme endormie, en même temps +que sa carte de visite ? Les prestidigitateurs +de profession font des choses autrement +singulières.</p> + +<p>Je rentrai donc et je me couchai.</p> + +<p>Or, ce matin, vers huit heures et demie, +je fus réveillé par mon valet de chambre, +qui me dit :</p> + +<p> — C'est Mme Sablé qui demande à +parler à Monsieur tout de suite.</p> + +<p>Je m'habillai à la hâte et je la reçus.</p> + +<p>Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, +et, sans lever son voile, elle me dit :</p> + +<p> — Mon cher cousin, j'ai un gros service +à vous demander.</p> + +<p> — Lequel, ma cousine ?</p> + +<p> — Cela me gêne beaucoup de vous le +dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin, +absolument besoin, de cinq mille francs.</p> + +<p> — Allons donc, vous ?</p> + +<p> — Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui +me charge de les trouver.</p> + +<p>J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais +mes réponses. Je me demandais si +vraiment elle ne s'était pas moquée de moi +avec le docteur Parent, si ce n'était pas là +une simple farce préparée d'avance et fort +bien jouée.</p> + +<p>Mais, en la regardant avec attention, +tous mes doutes se dissipèrent. Elle tremblait +d'angoisse, tant cette démarche lui +était douloureuse, et je compris qu'elle +avait la gorge pleine de sanglots.</p> + +<p>Je la savais fort riche et je repris :</p> + +<p> — Comment ! votre mari n'a pas cinq +mille francs à sa disposition ! Voyons réfléchissez. +Êtes-vous sûre qu'il vous a +chargée de me les demander ?</p> + +<p>Elle hésita quelques secondes comme +si elle eût fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle répondit :</p> + +<p> — Oui..., oui... j'en suis sûre.</p> + +<p> — Il vous a écrit ?</p> + +<p>Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai +le travail torturant de sa pensée. Elle +ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle +devait m'emprunter cinq mille francs pour +son mari. Donc elle osa mentir.</p> + +<p> — Oui, il m'a écrit.</p> + +<p> — Quand donc ? Vous ne m'avez parlé +de rien, hier.</p> + +<p> — J'ai reçu sa lettre ce matin.</p> + +<p> — Pouvez-vous me la montrer ?</p> + +<p> — Non... non... non... elle contenait +des choses intimes... trop personnelles... +je l'ai... je l'ai brûlée.</p> + +<p> — Alors, c'est que votre mari fait des +dettes.</p> + +<p>Elle hésita encore, puis murmura :</p> + +<p> — Je ne sais pas.</p> + +<p>Je déclarai brusquement :</p> + +<p> — C'est que je ne puis disposer de cinq +mille francs en ce moment, ma chère cousine.</p> + +<p>Elle poussa une sorte de cri de souffrance.</p> + +<p> — Oh ! oh ! je vous en prie, je vous en +prie, trouvez-les...</p> + +<p>Elle s'exaltait, joignait les mains comme +si elle m'eût prié ! J'entendais sa voix +changer de ton ; elle pleurait et bégayait, +harcelée, dominée par l'ordre irrésistible +qu'elle avait reçu.</p> + +<p> — Oh ! oh ! je vous en supplie... si vous +saviez comme je souffre... il me les faut +aujourd'hui.</p> + +<p>J'eus pitié d'elle.</p> + +<p> — Vous les aurez tantôt, je vous le jure.</p> + +<p>Elle s'écria :</p> + +<p> — Oh ! merci ! merci ! Que vous êtes bon.</p> + +<p>Je repris : — Vous rappelez-vous ce qui +s'est passé hier soir chez vous ? </p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Vous rappelez-vous que le docteur +Parent vous a endormie ? </p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Eh ! bien, il vous a ordonné de venir +m'emprunter ce matin cinq mille francs, et +vous obéissez en ce moment à cette suggestion.</p> + +<p>Elle réfléchit quelques secondes et répondit :</p> + +<p> — Puisque c'est mon mari qui les +demande.</p> + +<p>Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, +mais je n'y pus parvenir.</p> + +<p>Quand elle fui partie, je courus chez le +docteur. Il allait sortir ; et il m'écouta en +souriant. Puis il dit :</p> + +<p> — Croyez-vous maintenant ?</p> + +<p> — Oui, il le faut bien.</p> + +<p> — Allons chez votre parente.</p> + +<p>Elle sommeillait déjà sur une chaise +longue, accablée de fatigue. Le médecin +lui prit le pouls, la regarda quelque +temps, une main levée vers ses yeux +qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable +de cette puissance magnétique.</p> + +<p>Quand elle fut endormie :</p> + +<p> — Votre mari n'a plus besoin de cinq +mille francs ! Vous allez donc oublier que +vous avez prié votre cousin de vous les prêter, +et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez +pas.</p> + +<p>Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche +un portefeuille :</p> + +<p> — Voici, ma chère cousine, ce que vous +m'avez demandé ce matin.</p> + +<p>Elle fut tellement surprise que je n'osai +pas insister. J'essayai cependant de ranimer +sa mémoire, mais elle nia avec force, +crut que je me moquais d'elle, et faillit, à +la fin, se fâcher.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Voilà ! je viens de rentrer ; et je n'ai pu +déjeuner, tant cette expérience m'a bouleversé.</p> + +<p><i>19 juillet</i>. — Beaucoup de personnes à +qui j'ai raconté cette aventure se sont moquées +de moi. Je ne sais plus que penser. +Le sage dit : Peut-être ?</p> + +<p><i>21 juillet</i>. — J'ai été dîner à Bougival, +puis j'ai passé la soirée au bal des canotiers. +Décidément, tout dépend des lieux +et des milieux. Croire au surnaturel dans +l'île de la Grenouillière, serait le comble +de la folie... mais au sommet du mont +Saint-Michel ?... mais dans les Indes ? Nous +subissons effroyablement l'influence de ce +qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine.</p> + +<p><i>30 juillet</i>. — Je suis revenu dans ma +maison depuis hier. Tout va bien.</p> + +<p><i>2 août</i>. — Rien de nouveau ; il fait un +temps superbe. Je passe mes journées à +regarder couler la Seine.</p> + +<p><i>4 août</i>. — Querelles parmi mes domestiques. +Ils prétendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet +de chambre accuse la cuisinière, qui accuse +la lingère, qui accuse les deux autres. +Quel est le coupable ? Bien fin qui le dirait ?</p> + +<p><i>6 août</i>. — Cette fois, je ne suis pas fou. +J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu !... Je ne puis plus +douter... j'ai vu !... J'ai encore froid jusque +dans les ongles... j'ai encore peur jusque +dans les moelles... j'ai vu !...</p> + +<p>Je me promenais à deux heures, en plein +soleil, dans mon parterre de rosiers... dans +l'allée des rosiers d'automne qui commencent +à fleurir.</p> + +<p>Comme je m'arrêtais à regarder un <i>géant +des batailles</i>, qui portait trois fleurs magnifiques, +je vis, je vis distinctement, tout +près de moi, la tige d'une de ces roses se +plier, comme si une main invisible l'eût +tordue, puis se casser comme si cette main +l'eût cueillie ! Puis la fleur s'éleva, suivant +la courbe qu'aurait décrite un bras en la +portant vers une bouche, et elle resta suspendue +dans l'air transparent, toute seule, +immobile, effrayante tache rouge à trois +pas de mes yeux.</p> + +<p>Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir ! +Je ne trouvai rien ; elle avait disparu. Alors +je fus pris d'une colère furieuse contre +moi-même ; car il n'est pas permis à un +homme raisonnable et sérieux d'avoir de +pareilles hallucinations.</p> + +<p>Mais était-ce bien une hallucination ? Je +me retournai pour chercher la tige, et je la +retrouvai immédiatement sur l'arbuste, +fraîchement brisée, entre les deux autres +roses demeurées à la branche.</p> + +<p>Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée ; +car je suis certain, maintenant, +certain comme de l'alternance des jours et +des nuits, qu'il existe près de moi un être +invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les +changer de place, doué par conséquent +d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible +pour nos sens, et qui habite comme +moi, sous mon toit...</p> + +<p><i>7 août</i>. — J'ai dormi tranquille. Il a bu +l'eau de ma carafe, mais n'a point troublé +mon sommeil.</p> + +<p>Je me demande si je suis fou. En me +promenant, tantôt au grand soleil, le long +de la rivière, des doutes me sont venus +sur ma raison, non point des doutes +vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais +des doutes précis, absolus. J'ai vu des fous ; +j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants même sur toutes les +choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient +de tout avec clarté, avec souplesse, +avec profondeur, et soudain leur pensée +touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait +en pièces, s'éparpillait et sombrait dans +cet océan effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de +bourrasques, qu'on nomme « la démence ».</p> + +<p>Certes, je me croirais fou, absolument +fou, si je n'étais conscient, si je ne connaissais +parfaitement mon état, si je ne le +sondais en l'analysant avec une complète +lucidité. Je ne serais donc, en somme, +qu'un halluciné raisonnant. Un trouble inconnu +se serait produit dans mon cerveau, +un de ces troubles qu'essayent de noter et +de préciser aujourd'hui les physiologistes ; +et ce trouble aurait déterminé dans mon +esprit, dans l'ordre et la logique de mes +idées, une crevasse profonde. Des phénomènes +semblables ont lieu dans le rêve qui +nous promène à travers les fantasmagories +les plus invraisemblables, sans que nous +en soyions surpris, parce que l'appareil +vérificateur, parce que le sens du contrôle +est endormi ; tandis que la faculté imaginative +veille et travaille. Ne se peut-il pas +qu'une des imperceptibles touches du clavier +cérébral se trouve paralysée chez moi ? +Des hommes, à la suite d'accidents, perdent +la mémoire des noms propres ou +des verbes ou des chiffres, ou seulement +des dates. Les localisations de toutes les +parcelles de la pensée sont aujourd'hui +prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que +ma faculté de contrôler l'irréalité de certaines +hallucinations, se trouve engourdie +chez moi en moment !</p> + +<p>Je songeais à tout cela en suivant le bord +de l'eau. Le soleil couvrait de clarté la rivière, +faisait la terre délicieuse, emplissait +mon regard d'amour pour la vie, pour les +hirondelles, dont l'agilité est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont +le frémissement est un bonheur de mes +oreilles.</p> + +<p>Peu à peu, cependant un malaise inexplicable +me pénétrait. Une force, me semblait-il, +une force occulte m'engourdissait, +m'arrêtait, m'empêchait d'aller plus loin, +me rappelait en arrière. J'éprouvais ce +besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse, +quand on a laissé au logis un malade +aimé, et que le pressentiment vous +saisit d'une aggravation de son mal.</p> + +<p>Donc, je revins malgré moi, sûr que +j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise +nouvelle, une lettre ou une dépêche. +Il n'y avait rien ; et je demeurai plus surpris +et plus inquiet que si j'avais eu de +nouveau quelque vision fantastique.</p> + +<p><i>8 août</i>. — J'ai passé hier une affreuse +soirée. Il ne se manifeste plus, mais je le +sens près de moi, m'épiant, me regardant, +me pénétrant, me dominant et plus redoutable, +en se cachant ainsi, que s'il signalait +par des phénomènes surnaturels sa +présence invisible et constante.</p> + +<p>J'ai dormi, pourtant.</p> + +<p><i>9 août</i>. — Rien, mais j'ai peur.</p> + +<p><i>10 août</i>. — Rien ; qu'arrivera-t-il demain ?</p> + +<p><i>11 août</i>. — Toujours rien ; je ne puis +plus rester chez moi avec cette crainte et +cette pensée entrées en mon âme ; je vais +partir.</p> + +<p><i>12 août</i>, 10 heures du soir. — Tout le +jour j'ai voulu m'en aller ; je n'ai pas pu. +J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si +facile, si simple, — sortir — monter dans +ma voiture pour gagner Rouen — je n'ai +pas pu. Pourquoi ?</p> + +<p><i>13 août</i>. — Quand on est atteint par certaines +maladies, tous les ressorts de l'être +physique semblent brisés, toutes les énergies +anéanties, tous les muscles relâchés, +les os devenus mous comme la chair et la +chair liquide comme de l'eau. J'éprouve +cela dans mon être moral d'une façon +étrange et désolante. Je n'ai plus aucune +force, aucun courage, aucune domination +sur moi, aucun pouvoir même de mettre +en mouvement ma volonté. Je ne peux plus +vouloir ; mais quelqu'un veut pour moi ; et +j'obéis.</p> + +<p><i>14 août</i>. — Je suis perdu ! Quelqu'un +possède mon âme et la gouverne ! quelqu'un +ordonne tous mes actes, tous mes +mouvements, toutes mes pensées. Je ne +suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur +esclave et terrifié de toutes les choses +que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux +pas. Il ne veut pas ; et je reste, éperdu, +tremblant, dans le fauteuil où il me tient +assis. Je désire seulement me lever, me +soulever, afin de me croire encore maître de +moi. Je ne peux pas ! Je suis rivé à mon +siège ; et mon siège adhère au sol, de telle +sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.</p> + +<p>Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il +faut que j'aille au fond de mon jardin +cueillir des fraises et les manger. Et j'y +vais. Je cueille des fraises et je les mange ! +Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-il +un Dieu ? S'il en est un, délivrez-moi, +sauvez-moi ! secourez-moi ! Pardon ! Pitié ! +Grâce ! Sauvez-moi ! Oh ! quelle souffrance ! +quelle torture ! quelle horreur !</p> + +<p><i>15 août</i>. — Certes, voilà comment était +possédée et dominée ma pauvre cousine, +quand elle est venue m'emprunter cinq +mille francs. Elle subissait un vouloir +étranger entré en elle, comme une autre +âme, comme une autre âme parasite et dominatrice. +Est-ce que le monde va finir ?</p> + +<p>Mais celui qui me gouverne, quel est-il, +cet invisible ? cet inconnaissable, ce rôdeur +d'une race surnaturelle ?</p> + +<p>Donc les Invisibles existent ! Alors, comment +depuis l'origine du monde ne se sont-ils +pas encore manifestés d'une façon précise +comme ils le font pour moi ? Je n'ai +jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est +passé dans ma demeure. Oh ! si je pouvais +la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir +et ne pas revenir. Je serais sauvé, mais je +ne peux pas.</p> + +<p><i>16 août</i>. — J'ai pu m'échapper aujourd'hui +pendant deux heures, comme un prisonnier +qui trouve ouverte, par hasard, la +porte de son cachot. J'ai senti que j'étais +libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai +ordonné d'atteler bien vite et j'ai gagné +Rouen. Oh ! quelle joie de pouvoir dire à +un homme qui obéit : « Allez à Rouen ! »</p> + +<p>Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque +et j'ai prié qu'on me prêtât le grand +traité du docteur Hermann Herestauss sur +les habitants inconnus du monde antique +et moderne.</p> + +<p>Puis, au moment de remonter dans mon +coupé, j'ai voulu dire : « A la gare ! » et j'ai +crié, — je n'ai pas dit, j'ai crié — d'une +voix si forte que les passants se sont retournés : +« A la maison », et je suis tombé, +affolé d'angoisse, sur le coussin de ma +voiture. Il m'avait retrouvé et repris.</p> + +<p><i>17 août</i>. — Ah ! Quelle nuit ! quelle +nuit ! Et pourtant il me semble que je devrais +me réjouir. Jusqu'à une heure du +matin, j'ai lu ! Hermann Herestauss, docteur +en philosophie et en théogonie, a +écrit l'histoire et les manifestations de tous +les êtres invisibles rôdant autour de +l'homme ou rêvés par lui. Il décrit leurs +origines, leur domaine, leur puissance. +Mais aucun d'eux ne ressemble à celui qui +me hante. On dirait que l'homme, depuis +qu'il pense, a pressenti et redouté un être +nouveau, plus fort que lui, son successeur +en ce monde, et que, le sentant proche et +ne pouvant prévoir la nature de ce maître, +il a créé, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des êtres occultes, fantômes +vagues nés de la peur.</p> + +<p>Donc, ayant lu jusqu'à une heure du +matin, j'ai été m'asseoir ensuite auprès +de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon +front et ma pensée au vent calme de l'obscurité.</p> + +<p>Il faisait bon, il faisait tiède ! Comme +j'aurais aimé cette nuit-là autrefois !</p> + +<p>Pas de lune. Les étoiles avaient au fond +du ciel noir des scintillements frémissants. +Qui habite ces mondes ? Quelles formes, +quels vivants, quels animaux, quelles +plantes sont là-bas ? Ceux qui pensent dans +ces univers lointains, que savent-ils plus +que nous ? Que peuvent-ils plus que nous ? +Que voient-ils que nous ne connaissons +point ? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant +l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur +notre terre pour la conquérir, comme les +Normands jadis traversaient la mer pour +asservir des peuples plus faibles.</p> + +<p>Nous sommes si infirmes, si désarmés, +si ignorants, si petits, nous autres, sur ce +grain de boue qui tourne délayé dans une +goutte d'eau.</p> + +<p>Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent +frais du soir.</p> + +<p>Or, ayant dormi environ quarante minutes, +je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, réveillé par je ne sais quelle +émotion confuse et bizarre. Je ne vis rien +d'abord, puis, tout à coup, il me sembla +qu'une page du livre resté ouvert sur ma +table venait de tourner toute seule. Aucun +souffle d'air n'était entré par ma fenêtre. +Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, +oui, je vis de mes yeux une autre page se +soulever et se rabattre sur la précédente, +comme si un doigt l'eût feuilletée. Mon +fauteuil était vide, semblait vide ; mais je +compris qu'il était là, lui, assis à ma place, +et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un +bond de bête révoltée, qui va éventrer son +dompteur, je traversai ma chambre pour +le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer !... +Mais mon siège, avant que je l'eusse atteint, +se renversa comme si on eût fui devant +moi... ma table oscilla, ma lampe +tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fût +élancé dans la nuit, en prenant à pleines +mains les battants.</p> + +<p>Donc, il s'était sauvé ; il avait eu peur, +peur de moi, lui !</p> + +<p>Alors,... alors... demain... ou après,... +ou un jour quelconque,... je pourrai donc +le tenir sous mes poings, et l'écraser +contre le sol ! Est-ce que les chiens, quelquefois, +ne mordent point et n'étranglent +pas leurs maîtres ?</p> + +<p><i>18 août</i>. — J'ai songé toute la journée. +Oh ! oui, je vais lui obéir, suivre ses impulsions, +accomplir toutes ses volontés, me +faire humble, soumis, lâche. Il est le plus +fort. Mais une heure viendra...</p> + +<p><i>19 août</i>. — Je sais... je sais... je sais +tout ! Je viens de lire ceci dans la <i>Revue +du Monde Scientifique</i> : « Une nouvelle +assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro. +Une folie, une épidémie de folie, +comparable aux démences contagieuses +qui atteignirent les peuples d'Europe au +moyen âge, sévit en ce moment dans la +province de San-Paulo. Les habitants éperdus +quittent leurs maisons, désertent leurs +villages, abandonnent leurs cultures, se +disant poursuivis, possédés, gouvernés +comme un bétail humain par des êtres invisibles +bien que tangibles, des sortes de +vampires qui se nourrissent de leur vie, +pendant leur sommeil, et qui boivent en +outre de l'eau et du lait sans paraître toucher +à aucun autre aliment.</p> + +<p>« M. le professeur Don Pedro Henriquez, +accompagné de plusieurs savants médecins, +est parti pour la province de San-Paulo, +afin d'étudier sur place les origines +et les manifestations de cette surprenante +folie, et de proposer à l'Empereur les mesures +qui lui paraîtront le plus propres à rappeler à +la raison ces populations en délire. »</p> + +<p>Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle +le beau trois-mâts brésilien qui passa sous +mes fenêtres en remontant la Seine, le +8 mai dernier ! Je le trouvai si joli, si blanc, +si gai ! L'Être était dessus, venant de là-bas, +où sa race est née ! Et il m'a vu ! Il a +vu ma demeure blanche aussi ; et il a sauté +du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !</p> + +<p>A présent, je sais, je devine. Le règne +de l'homme est fini.</p> + +<p>Il est venu, Celui que redoutaient les premières +terreurs des peuples naïfs, Celui +qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que +les sorciers évoquaient par les nuits sombres, +sans le voir apparaître encore, à qui +les pressentiments des maîtres passagers +du monde prêtèrent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, +des esprits, des génies, des fées, des farfadets. +Après les grossières conceptions +de l'épouvante primitive, des hommes plus +perspicaces l'ont pressenti plus clairement. +Mesmer l'avait deviné, et les médecins, +depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une +façon précise, la nature de sa puissance +avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils ont +joué avec cette arme du Seigneur nouveau, +la domination d'un mystérieux vouloir sur +l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé +cela magnétisme, hypnotisme, suggestion... +que sais-je ? Je les ai vus s'amuser +comme des enfants imprudents avec cette +horrible puissance ! Malheur à nous ! Malheur +à l'homme ! Il est venu, le... le... +comment se nomme-t-il... le... il me semble +qu'il me crie son nom, et je ne l'entends +pas... le... oui... il le crie... J'écoute... je +ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... +il est venu !...</p> + +<p>Ah ! le vautour a mangé la colombe, le +loup a mangé le mouton ; le lion a dévoré +le buffle aux cornes aiguës ; l'homme a tué +le lion avec la flèche, avec le glaive, avec +la poudre ; mais le Horla va faire de +l'homme ce que nous avons fait du cheval +et du bœuf : sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa +volonté. Malheur à nous !</p> + +<p>Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte +et tue celui qui l'a dompté... moi +aussi je veux... je pourrai... mais il faut le +connaître, le toucher, le voir ! Les savants +disent que l'œil de la bête, différent du +nôtre, ne distingue point comme le nôtre... +Et mon œil à moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime.</p> + +<p>Pourquoi ? Oh ! je me rappelle à présent +les paroles du moine du mont Saint-Michel : +« Est-ce que nous voyons la cent-millième +partie de ce qui existe ? Tenez, +voici le vent qui est la plus grande force +de la nature, qui renverse les hommes, +abat les édifices, déracine les arbres, soulève +la mer en montagnes d'eau, détruit +les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, +qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous +le voir : Il existe pourtant ! »</p> + +<p>Et je songeais encore : mon œil est si +faible, si imparfait, qu'il ne distingue même +point les corps durs, s'ils sont transparents +comme le verre !... Qu'une glace sans tain +barre mon chemin, il me jette dessus +comme l'oiseau entré dans une chambre +se casse la tête aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'égarent ? Quoi d'étonnant, +alors, à ce qu'il ne sache point +apercevoir un corps nouveau que la lumière +traverse.</p> + +<p>Un être nouveau ! pourquoi pas ? Il devait +venir assurément ! pourquoi serions-nous +les derniers ? Nous ne le distinguons +point, ainsi que tous les autres créés +avant nous ? C'est que sa nature est plus +parfaite, son corps plus fin et plus fini que +le nôtre, que le nôtre si faible, si maladroitement +conçu, encombré d'organes +toujours fatigués, toujours forcés comme +des ressorts trop complexes, que le nôtre, +qui vit comme une plante et comme une +bête, en se nourrissant péniblement d'air, +d'herbe et de viande, machine animale en +proie aux maladies, aux déformations, aux +putréfactions, poussive, mal réglée, naïve +et bizarre, ingénieusement mal faite, +œuvre grossière et délicate, ébauche d'être +qui pourrait devenir intelligent et superbe.</p> + +<p>Nous sommes quelques-uns, si peu sur +ce monde, depuis l'huître jusqu'à l'homme. +Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie +la période qui sépare les apparitions successives +de toutes les espèces diverses ?</p> + +<p>Pourquoi pas un de plus ? Pourquoi pas +aussi d'autres arbres aux fleurs immenses, +éclatantes et parfumant des régions entières ? +Pourquoi pas d'autres éléments que le +feu, l'air, la terre et l'eau ? — Ils sont +quatre, rien que quatre, ces pères nourriciers +des êtres ! Quelle pitié ! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre +mille ! Comme tout est pauvre, mesquin, +misérable ! avarement donné, sèchement +inventé, lourdement fait ! Ah ! l'éléphant, +l'hippopotame, que de grâce ! Le chameau, +que d'élégance !</p> + +<p>Mais, direz-vous, le papillon ! une fleur +qui vole ! J'en rêve un qui serait grand +comme cent univers, avec des ailes dont je +ne puis même exprimer la forme, la beauté, la +couleur et le mouvement. Mais je le vois... il +va d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les +embaumant au souffle harmonieux et léger +de sa course !... Et les peuples de là-haut +le regardent passer, extasiés et ravis !...</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Qu'ai-je donc ? C'est lui, lui, le Horla, +qui me hante, qui me fait penser ces folies ! +Il est en moi, il devient mon âme ; je +le tuerai !</p> + +<p><i>19 août</i>. — Je le tuerai. Je l'ai vu ! +je me suis assis hier soir, à ma table ; et +je fis semblant d'écrire avec une grande +attention. Je savais bien qu'il viendrait +rôder autour de moi, tout près, si près +que je pourrais peut-être le toucher, le +saisir ? Et alors !... alors, j'aurais la force +des désespérés ; j'aurais mes mains, mes +genoux, ma poitrine, mon front, mes +dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, +le déchirer.</p> + +<p>Et je le guettais avec tous mes organes +surexcités.</p> + +<p>J'avais allumé mes deux lampes et les +huit bougies de ma cheminée, comme +si j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.</p> + +<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de +chêne à colonnes ; à droite, ma cheminée ; +à gauche, ma porte fermée avec soin, +après l'avoir laissée longtemps ouverte, +afin de l'attirer ; derrière moi, une très +haute armoire à glace, qui me servait +chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, +et où j'avais coutume de me regarder, +de la tête aux pieds, chaque fois que +je passais devant.</p> + +<p>Donc, je faisais semblant d'écrire, pour +le tromper, car il m'épiait lui aussi ; et +soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait +par-dessus mon épaule, qu'il était là, +frôlant mon oreille.</p> + +<p>Je me dressai, les mains tendues, en me +tournant si vite que je faillis tomber. Eh ! +bien ?... on y voyait comme en plein jour, +et je ne me vis pas dans ma glace !... Elle +était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! +Mon image n'était pas dedans... +et j'étais en face, moi ! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais +cela avec des yeux affolés ; et je n'osais +plus avancer, je n'osais plus faire un +mouvement, sentant bien pourtant qu'il +était là, mais qu'il m'échapperait encore, +lui dont le corps imperceptible avait dévoré +mon reflet.</p> + +<p>Comme j'eus peur ! Puis voilà que tout +à coup je commençai à m'apercevoir dans +une brume, au fond du miroir, dans une +brume comme à travers une nappe d'eau ; +et il me semblait que cette eau glissait de +gauche à droite, lentement, rendant plus +précise mon image, de seconde en seconde. +C'était comme la fin d'une éclipse. +Ce qui me cachait ne paraissait point posséder +de contours nettement arrêtés, mais +une sorte de transparence opaque, s'éclaircissant +peu à peu.</p> + +<p>Je pus enfin me distinguer complètement, +ainsi que je le fais chaque jour en +me regardant.</p> + +<p>Je l'avais vu ! L'épouvante m'en est +restée, qui me fait encore frissonner.</p> + +<p><i>20 août</i>. — Le tuer, comment ? puisque +je ne peux l'atteindre ? Le poison ? mais il +me verrait le mêler à l'eau ; et nos poisons, +d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son +corps imperceptible ? Non... non... sans +aucun doute... Alors ?... alors ?...</p> + +<p><i>21 août</i>. — J'ai fait venir un serrurier +de Rouen, et lui ai commandé pour ma +chambre des persiennes de fer, comme en +ont, à Paris, certains hôtels particuliers, +au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. +Il me fera, en outre, une porte pareille. +Je me suis donné pour un poltron, +mais je m'en moque !...</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p><i>10 septembre</i>. — Rouen, hôtel continental. +C'est fait... c'est fait... mais est-il +mort ? J'ai l'âme bouleversée de ce que +j'ai vu.</p> + +<p>Hier donc, le serrurier ayant posé ma +persienne et ma porte de fer, j'ai laissé +tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât +à faire froid.</p> + +<p>Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et +une joie, une joie folle m'a saisi. Je me +suis levé lentement, et j'ai marché à droite, +à gauche, longtemps pour qu'il ne devinât +rien ; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes +savates avec négligence ; puis j'ai fermé +ma persienne de fer, et revenant à pas +tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte +aussi à double tour. Retournant alors vers +la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont +je mis la clef dans ma poche.</p> + +<p>Tout à coup, je compris qu'il s'agitait +autour de moi, qu'il avait peur à son tour, +qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis +céder ; je ne cédai pas, mais m'adossant +à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez +pour passer, moi, à reculons ; et comme je +suis très grand ma tête touchait au linteau. +J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper +et je l'enfermai, tout seul, tout seul ! Quelle +joie ! Je le tenais ! Alors, je descendis, en +courant ; je pris dans mon salon, sous ma +chambre, mes deux lampes et je renversai +toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, +partout ; puis j'y mis le feu, et je me sauvai, +après avoir bien refermé, à double tour, +la grande porte d'entrée.</p> + +<p>Et j'allai me cacher au fond de mon +jardin, dans un massif de lauriers. Comme +ce fut long ! comme ce fut long ! Tout +était noir, muet, immobile ; pas un +souffle d'air, pas une étoile, des montagnes +de nuages qu'on ne voyait point, +mais qui pesaient sur mon âme si lourds, +si lourds.</p> + +<p>Je regardais ma maison, et j'attendais. +Comme ce fut long ! Je croyais déjà que le +feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait +éteint, Lui, quand une des fenêtres d'en +bas creva sous la poussée de l'incendie, +et une flamme, une grande flamme rouge +et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au +toit. Une lueur courut dans les arbres, +dans les branches, dans les feuilles, et un +frisson, un frisson de peur aussi ! Les oiseaux +se réveillaient ; un chien se mit à +hurler ; il me sembla que le jour se levait ! +Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, +et je vis que tout le bas de ma demeure +n'était plus qu'un effrayant brasier. Mais +un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, +un cri de femme passa dans la nuit, et +deux mansardes s'ouvrirent ! J'avais oublié +mes domestiques ! Je vis leurs faces affolées, +et leurs bras qui s'agitaient !...</p> + +<p>Alors, éperdu d'horreur, je me mis à +courir vers le village en hurlant : « Au +secours ! au secours ! au feu ! au feu ! » Je +rencontrai des gens qui s'en venaient déjà +et je retournai avec eux, pour voir !</p> + +<p>La maison, maintenant, n'était plus +qu'un bûcher horrible et magnifique, un +bûcher monstrueux, éclairant toute la +terre, un bûcher où brûlaient des hommes, +et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, +l'Être nouveau, le nouveau maître, +le Horla !</p> + +<p>Soudain le toit tout entier s'engloutit +entre les murs, et un volcan de flammes +jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres +ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve +de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce +four, mort...</p> + +<p> — Mort ? Peut-être ?... Son corps ? son +corps que le jour traversait n'était-il pas indestructible +par les moyens qui tuent les +nôtres ?</p> + +<p>S'il n'était pas mort ?... seul peut-être +le temps a prise sur l'Être Invisible et +Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, +ce corps inconnaissable, ce corps +d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, +les maux, les blessures, les infirmités, la +destruction prématurée ?</p> + +<p>La destruction prématurée ? toute l'épouvante +humaine vient d'elle ! Après +l'homme le Horla. — Après celui qui +peut mourir tous les jours, à toutes les +heures, à toutes les minutes, par tous les +accidents, est venu celui qui ne doit +mourir qu'à son jour, à son heure, à sa +minute, parce qu'il a touché la limite de +son existence !</p> + +<p>Non... non... sans aucun doute, sans +aucun doute... il n'est pas mort... Alors... +alors... il va donc falloir que je me tue +moi !...</p> +<br><br><br><br> + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AMOUR"></a><br> +<h2>AMOUR</h2> +<br> + +<h2>TROIS PAGES DU <i>LIVRE D'UN CHASSEUR</i></h2> +<br><br><br> + +<p>... Je viens de lire dans un fait divers de +journal un drame de passion. Il l'a tuée, +puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent +Il et Elle ? Leur amour seul m'importe ; +et il ne m'intéresse point parce +qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, +ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il me +fait songer, mais parce qu'il me rappelle +un souvenir de ma jeunesse, un étrange +souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour +comme apparaissaient aux premiers +chrétiens des croix au milieu du ciel.</p> + +<p>Je suis né avec tous les instincts et les +sens de l'homme primitif, tempérés par +des raisonnements et des émotions de civilisé. +J'aime la chasse avec passion ; et la +bête saignante, le sang sur les plumes, le +sang sur mes mains, me crispent le cœur +à le faire défaillir.</p> + +<p>Cette année-là, vers la fin de l'automne, +les froids arrivèrent brusquement, et je +fus appelé par un de mes cousins, Karl de +Rauville, pour venir avec lui tuer des canards +dans les marais, au lever du jour.</p> + +<p>Mon cousin gaillard, de quarante ans, +roux, très fort et très barbu, gentilhomme +de campagne, demi-brute aimable, d'un +caractère gai, doué de cet esprit gaulois +qui rend agréable la médiocrité, habitait +une sorte de ferme-château dans une vallée +large où coulait une rivière. Des bois +couvraient les collines de droite et de +gauche, vieux bois seigneuriaux où restaient +des arbres magnifiques et où l'on +trouvait les plus rares gibiers à plume de +toute cette partie de la France. On y tuait +des aigles quelquefois ; et les oiseaux de +passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient +presque infailliblement dans ces branchages +séculaires comme s'ils eussent connu +ou reconnu un petit coin de forêt des anciens +temps demeuré là pour leur servir +d'abri en leur courte étape nocturne.</p> + +<p>Dans la vallée, c'étaient de grands herbages +arrosés par des rigoles et séparés +par des haies ; puis, plus loin, la rivière, +canalisée jusque-là, s'épandait en un vaste +marais. Ce marais, la plus admirable région +de chasse que j'aie jamais vue, était +tout le souci de mon cousin qui l'entretenait +comme un parc. A travers l'immense +peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait +vivant, bruissant, houleux, on avait +tracé d'étroites avenues où les barques +plates, conduites et dirigées avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, +frôlaient les joncs, faisaient fuir les poissons +rapides à travers les herbes et plonger +les poules sauvages dont la tête noire et +pointue disparaissait brusquement.</p> + +<p>J'aime l'eau d'une passion désordonnée : +la mer, bien que trop grande, trop remuante, +impossible à posséder, les rivières +si jolies mais qui passent, qui fuient, +qui s'en vont, et les marais surtout où +palpite toute l'existence inconnue des bêtes +aquatiques. Le marais c'est un monde +entier sur la terre, monde différent, qui a +sa vie propre, ses habitants sédentaires, +et ses voyageurs de passage, ses voix, ses +bruits et son mystère surtout. Rien n'est +plus troublant, plus inquiétant, plus effrayant, +parfois, qu'un marécage. Pourquoi +cette peur qui plane sur ces plaines basses +couvertes d'eau ? Sont-ce les vagues +rumeurs des roseaux, les étranges feux +follets, le silence profond qui les enveloppe +dans les nuits calmes, ou bien les +brumes bizarres, qui traînent sur les joncs +comme des robes de mortes, ou bien encore +l'imperceptible clapotement, si léger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon +des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui +fait ressembler les marais à des pays de +rêve, à des pays redoutables cachant un +secret inconnaissable et dangereux.</p> + +<p>Non. Autre chose s'en dégage, un autre +mystère, plus profond, plus grave, flotte +dans les brouillards épais, le mystère +même de la création peut-être ! Car n'est-ce +pas dans l'eau stagnante et fangeuse, +dans la lourde humidité des terres mouillées +sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier +germe de vie ?</p> + +<p>J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait +à fendre les pierres.</p> + +<p>Pendant le dîner, dans la grande salle +dont les buffets, les murs, le plafond +étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux +ailes étendues, ou perchés sur des branches +accrochées par des clous, éperviers, +hérons, hiboux, engoulevents, buses, +tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui même à un étrange animal des +pays froids, vêtu d'une jaquette en peau +de phoque, me racontait les dispositions +qu'il avait prises pour cette nuit même.</p> + +<p>Nous devions partir à trois heures et +demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi +pour notre affût. On avait construit à cet +endroit une hutte avec des morceaux de +glace pour nous abriter un peu contre le +vent terrible qui précède le jour, ce vent +chargé de froid qui déchire la chair comme +des scies, la coupe comme des lames, la +pique comme des aiguillons empoisonnés, +la tord comme des tenailles, et la brûle +comme du feu.</p> + +<p>Mon cousin se frottait les mains : « Je +n'ai jamais vu une gelée pareille, disait-il, +nous avions déjà douze degrés sous zéro +à six heures du soir. »</p> + +<p>J'allai me jeter sur mon lit aussitôt +après le repas, et je m'endormis à la lueur +d'une grande flamme flambant dans ma +cheminée.</p> + +<p>A trois heures sonnantes on me réveilla. +J'endossai, à mon tour, une peau de +mouton et je trouvai mon cousin Karl +couvert d'une fourrure d'ours. Après avoir +avalé chacun deux tasses de café brûlant +suivies de deux verres de fine champagne, +nous partîmes accompagnés d'un garde et +de nos chiens : Plongeon et Pierrot.</p> + +<p>Dès les premiers pas dehors, je me +sentis glacé jusqu'aux os. C'était une de +ces nuits où la terre semble morte de froid. +L'air gelé devient résistant, palpable tant +il fait mal ; aucun souffle ne l'agite ; il est +figé, immobile ; il mord, traverse, dessèche, +tue les arbres, les plantes, les insectes, les +petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des +branches sur le sol dur, et deviennent +durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du +froid.</p> + +<p>La lune, à son dernier quartier, toute +penchée sur le côté, toute pâle, paraissait +défaillante au milieu de l'espace, et si +faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller, +qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée +par la rigueur du ciel. Elle répandait +une lumière sèche et triste sur le monde, +cette lueur mourante et blafarde qu'elle +nous jette chaque mois, à la fin de sa résurrection.</p> + +<p>Nous allions, côte à côte, Karl et moi, +le dos courbé, les mains dans nos poches +et le fusil sous le bras. Nos chaussures +enveloppées de laine afin de pouvoir marcher +sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient +aucun bruit ; et je regardais la fumée +blanche que faisait l'haleine de nos chiens.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt au bord du marais, +et nous nous engageâmes dans une des +allées de roseaux secs qui s'avançait à travers +cette forêt basse.</p> + +<p>Nos coudes, frôlant les longues feuilles +en rubans, laissaient derrière nous un léger +bruit ; et je me sentis saisi, comme je ne +l'avais jamais été, par l'émotion puissante +et singulière que font naître en moi les +marécages. Il était mort, celui-là, mort de +froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desséchés.</p> + +<p>Tout à coup, au détour d'une des allées, +j'aperçus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre à l'abri. +J'y entrai, et comme nous avions encore +près d'une heure à attendre le réveil des +oiseaux errants, je me roulai dans ma +couverture pour essayer de me réchauffer.</p> + +<p>Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder +la lune déformée, qui avait quatre +cornes à travers les parois vaguement +transparentes de cette maison polaire.</p> + +<p>Mais le froid du marais gelé, le froid de +ces murailles, le froid tombé du firmament +me pénétra bientôt d'une façon si +terrible, que je me mis à tousser.</p> + +<p>Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude : +« Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose +aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas +que tu t'enrhumes ; nous allons faire du +feu. » Et il donna l'ordre au garde de couper +des roseaux.</p> + +<p>On en fit un tas au milieu de notre hutte +défoncée au sommet pour laisser échapper +la fumée ; et lorsque la flamme rouge +monta le long des cloisons claires de cristal, +elles se mirent à fondre, doucement, +à peine, comme si ces pierres de glace +avaient sué. Karl, resté dehors, me cria : +« Viens donc voir ! » Je sortis et je restai +éperdu d'étonnement. Notre cabane, en +forme de cône, avait l'air d'un monstrueux +diamant au cœur de feu poussé soudain +sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on +voyait deux formes fantastiques, celles de +nos chiens qui se chauffaient.</p> + +<p>Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri +errant, passa sur nos têtes. La lueur de +notre foyer réveillait les oiseaux sauvages.</p> + +<p>Rien ne m'émeut comme cette première +clameur de vie qu'on ne voit point et qui +court dans l'air sombre, si vite, si loin, +avant qu'apparaisse à l'horizon la première +clarté des jours d'hiver. Il me semble +à cette heure glaciale de l'aube, que ce +cri fuyant emporté par les plumes d'une +bête est un soupir de l'âme du monde !</p> + +<p>Karl disait : « Éteignez le feu. Voici +l'aurore. »</p> + +<p>Le ciel en effet commençait à pâlir, et +les bandes de canards traînaient de longues +taches rapides, vite effacées, sur le +firmament.</p> + +<p>Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait +de tirer ; et les deux chiens s'élancèrent.</p> + +<p>Alors, de minute en minute, tantôt lui +et tantôt moi, nous ajustions vivement dès +qu'apparaissait au-dessus des roseaux +l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et +Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient +des bêtes sanglantes dont l'œil +quelquefois nous regardait encore.</p> + +<p>Le jour s'était levé, un jour clair et +bleu ; le soleil apparaissait au fond de la +vallée et nous songions à repartir, quand +deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues, +glissèrent brusquement sur nos têtes. +Je tirai. Un d'eux tomba presque à +mes pieds. C'était une sarcelle au ventre +d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus +de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. +Ce fut une plainte courte, répétée, déchirante ; +et la bête, la petite bête épargnée +se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus +de nous en regardant sa compagne +morte que je tenais entre mes mains.</p> + +<p>Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'œil +ardent, la guettait, attendant qu'elle fût +assez proche.</p> + +<p> — Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle +ne s'en ira pas.</p> + +<p>Certes, il ne s'en allait point ; il tournoyait +toujours, et pleurait autour de nous. +Jamais gémissement de souffrance ne me +déchira le cœur comme l'appel désolé, +comme le reproche lamentable de ce pauvre +animal perdu dans l'espace.</p> + +<p>Parfois, il s'enfuyait sous la menace du +fusil qui suivait son vol ; il semblait prêt +à continuer sa route, tout seul à travers +le ciel. Mais ne s'y pouvant décider il revenait +bientôt pour chercher sa femelle.</p> + +<p> — Laisse-la par terre, me dit Karl, il +approchera tout à l'heure.</p> + +<p>Il approchait, en effet, insouciant du +danger, affolé par son amour de bête, pour +l'autre bête que j'avais tuée.</p> + +<p>Karl tira ; ce fut comme si on avait +coupé la corde qui tenait suspendu l'oiseau. +Je vis une chose noire qui tombait ; +j'entendis dans les roseaux le bruit d'une +chute. Et Pierrot me le rapporta.</p> + +<p>Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... +et je repartis, ce jour-là, pour Paris.</p> + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_TROU"></a><br> +<h2>LE TROU</h2> +<br><br><br> + + +<p><i>Coups et blessures, ayant occasionné la +mort.</i> Tel était le chef d'accusation qui +faisait comparaître en cour d'assises le +sieur Léopold Renard, tapissier.</p> + +<p>Autour de lui les principaux témoins, +la dame Flamèche, veuve de la victime, +les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, +et Jean Durdent, plombier.</p> + +<p>Près du criminel, sa femme en noir, +petite, laide, l'air d'une guenon habillée +en dame.</p> + +<p>Et voici comment Renard (Léopold) raconte +le drame :</p> + +<p> — Mon Dieu, c'est un malheur dont je +fus tout le temps la première victime, et +dont ma volonté n'est pour rien. Les faits +se commentent d'eux-mêmes, m'sieu l'président. +Je suis un honnête homme, homme +de travail, tapissier dans la même rue +depuis seize ans, connu, aimé, respecté, +considéré de tous, comme en ont attesté +les voisins, même la concierge qui n'est +pas folâtre tous les jours. J'aime le travail, +j'aime l'épargne, j'aime les honnêtes gens +et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a +perdu, tant pis pour moi ; ma volonté n'y +étant pas, je continue à me respecter.</p> + +<p>« Donc, tous les dimanches, mon épouse +que voilà et moi, depuis cinq ans, nous +allons passer la journée à Poissy. Ça nous +fait prendre l'air, sans compter que nous +aimons la pêche à la ligne, oh ! mais là, +nous l'aimons comme des petits oignons. +C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, +la rosse, et qu'elle y est plus emportée +que moi, la teigne, vu que tout le mal vient +d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez +voir par la suite.</p> + +<p>« Moi, je suis fort et doux, pas méchant +pour deux sous. Mais elle ! oh ! là ! là ! ça +n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre ; +eh bien ! c'est plus malfaisant qu'une +fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités ; +elle en a, et d'importantes pour un +commerçant. Mais son caractère ! Parlez-en +aux alentours, et même à la concierge +qui m'a déchargé tout à l'heure... elle vous +en dira des nouvelles.</p> + +<p>« Tous les jours elle me reprochait ma +douceur : « C'est moi qui ne me laisserais +pas faire ci ! C'est moi qui ne +me laisserais pas faire ça. » En l'écoutant, +m'sieu l'président, j'aurais eu au +moins trois duels au pugilat par mois...</p> + +<p>Mme Renard l'interrompit : « Cause toujours ; +rira bien qui rira l'dernier. »</p> + +<p>Il se tourna vers elle avec candeur :</p> + +<p> — Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es +pas en cause, toi...</p> + +<p>Puis, faisant de nouveau face au président :</p> + +<p> — Lors je continue. Donc nous allions +à Poissy tous les samedis soir pour y +pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est +une habitude pour nous qu'est devenue +une seconde nature, comme on dit. J'avais +découvert, voilà trois ans cet été, une +place, mais une place ! Oh ! là ! là ! à +l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-être +dix, un trou, quoi, avec des retrous +sous la berge, une vraie niche à poisson, +un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là, +m'sieu l'président, je pouvais le considérer +comme à moi, vu que j'en étais le +Christophe Colomb. Tout le monde le +savait dans le pays, tout le monde sans +opposition. On disait : « Ça, c'est la place +à Renard ; » et personne n'y serait venu, +pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit +dit sans l'offenser, pour chiper les places +des autres.</p> + +<p>« Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais +comme un propriétaire. A peine arrivé, +le samedi, je montais dans <i>Dalila</i>, avec +mon épouse. — <i>Dalila</i> c'est ma norvégienne, +un bateau que j'ai fait construire +chez Fournaise, quéque chose de léger et +de sûr. — Je dis que nous montons dans +<i>Dalila</i>, et nous allons amorcer. Pour +amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent +bien, les camaraux. — Vous me demanderez +avec quoi j'amorce ? Je n'peux pas +répondre. Ça ne touche point à l'accident ; +je ne peux pas répondre, c'est mon secret. — Ils +sont plus de deux cents qui me +l'ont demandé. On m'en a offert des petits +verres, et des fritures, et des matelotes +pour me faire causer !! Mais va voir +s'ils viennent, les chevesnes. Ah ! oui, on +m'a tapé sur le ventre pour la connaître, +ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi !... +Pas vrai, Mélie ?... </p> + +<p>Le président l'interrompit.</p> + +<p> — Arrivez au fait le plus tôt possible.</p> + +<p>Le prévenu reprit : « J'y viens, j'y viens. +Donc le samedi 8 juillet, parti par le train +de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, +dès avant dîner, amorcer comme tous les +samedis. Le temps s'annonçait bien. Je +disais à Mélie : « Chouette, chouette pour +demain ! » Et elle répondait : « Ça promet. » +Nous ne causons jamais plus que +ça ensemble.</p> + +<p>« Et puis, nous revenons dîner. J'étais +content, j'avais soif. C'est cause de tout, +m'sieu l'président. Je dis à Mélie : « Tiens, +Mélie, il fait beau, si je buvais une bouteille +de <i>casque à mèche</i> ». C'est un petit vin +blanc que nous avons baptisé comme ça, +parce que, si on en boit trop, il vous empêche +de dormir et il remplace le casque +à mèche. Vous comprenez. </p> + +<p>« Elle me répond : « Tu peux faire à ton +idée, mais tu s'ras encore malade ; et tu +ne pourras pas te lever demain. » — Ça, +c'était vrai, c'était sage, c'était prudent, +c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, +je ne sus pas me contenir ; et je +la bus ma bouteille. Tout vint de là. </p> + +<p>« Donc, je ne pus pas dormir. Cristi ! je +l'ai eu jusqu'à deux heures du matin, ce +casque à mèche en jus de raisin. Et puis +pouf, je m'endors, mais là je dors à n'pas +entendre gueuler l'ange du jugement dernier. </p> + +<p>« Bref, ma femme me réveille à six heures. +Je saute du lit, j'passe vite et vite +ma culotte et ma vareuse ; un coup d'eau +sur le museau et nous sautons dans <i>Dalila</i>. +Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, +il était pris ! Jamais ça n'était arrivé, +m'sieu l'président, jamais depuis trois +ans ! Ça m'a fait un effet comme si on me +dévalisait sous mes yeux. Je dis : « Nom +d'un nom, d'un nom, d'un nom ! » Et +v'là ma femme qui commence à me harceler. +« Hein, ton casque à mèche ! Va +donc, soûlot ! Es-tu content, grande bête. »</p> + +<p>« Je ne disais rien ; c'était vrai, tout ça.</p> + +<p>« Je débarque tout de même près de l'endroit +pour tâcher de profiter des restes. +Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't +homme ? et qu'il s'en irait.</p> + +<p>« C'était un petit maigre, en coutil blanc, +avec un grand chapeau de paille. Il avait +aussi sa femme, une grosse qui faisait de +la tapisserie derrière lui.</p> + +<p>« Quand elle nous vit nous installer près +du lieu, v'là qu'elle murmure :</p> + +<p>« — Il n'y a donc pas d'autre place sur +la rivière ? »</p> + +<p>« Et la mienne, qui rageait, de répondre :</p> + +<p>« — Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent +des habitudes d'un pays avant +d'occuper les endroits réservés.</p> + +<p>« Comme je ne voulais pas d'histoires, +je lui dis :</p> + +<p>« — Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse +faire. Nous verrons bien.</p> + +<p>« Donc, nous avions mis <i>Dalila</i> sous les +saules, nous étions descendus, et nous +pêchions, coude à coude, Mélie et moi, +juste à côté des deux autres.</p> + +<p>« Ici, m'sieu l'président, il faut que +j'entre dans le détail.</p> + +<p>« Y avait pas cinq minutes que nous +étions là quand la ligne du voisin s'met +à plonger deux fois, trois fois ; et puis +voilà qu'il en amène un, de chevesne, +gros comme ma cuisse, un peu moins +p't-être, mais presque ! Moi, le cœur me +bat ; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie +qui me dit : « Hein, pochard, l'as-tu vu, +celui-là ! »</p> + +<p>« Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier +de Poissy, un amateur de goujon, lui, +passe en barque et me crie : « On vous a +pris votre endroit, monsieur Renard ? » Je +lui réponds : « Oui, monsieur Bru, il y a +dans ce monde des gens pas délicats qui +ne savent pas les usages. »</p> + +<p>« Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne +pas entendre, sa femme non plus, sa +grosse femme, un veau quoi ! »</p> + +<p>Le président interrompit une seconde +fois : « Prenez-garde ! Vous insultez Mme +veuve Flamèche, ici présente. »</p> + +<p>Renard s'excusa : « Pardon, pardon, +c'est la passion qui m'emporte. »</p> + +<p>« Donc, il ne s'était pas écoulé un quart +d'heure que le petit coutil en prit encore +un, de chevesne — et un autre presque +par-dessus, et encore un cinq minutes +plus tard. »</p> + +<p>« Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et +puis je sentais Mme Renard en ébullition ; +elle me lancicotait sans cesse :</p> + +<p>« Ah ! misère ! crois-tu qu'il te le vole, +ton poisson ? Crois-tu ? Tu ne prendras +rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, +rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien +que d'y penser. »</p> + +<p>« Moi, je me disais : — Attendons midi. +Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la +reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu +l'président, je déjeune sur les lieux tous +les dimanches. Nous apportons les provisions +dans <i>Dalila</i>. »</p> + +<p>« Ah ! ouiche. Midi sonne ! Il avait un +poulet dans un journal, le malfaiteur, et +pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend +encore un, de chevesne ! »</p> + +<p>« Mélie et moi nous cassions une croûte +aussi, comme ça, sur le pouce, presque +rien, le cœur n'y était pas. »</p> + +<p>« Alors, pour faire digestion, je prends +mon journal. Tous les dimanches, comme +ça, je lis le <i>Gil Blas</i>, à l'ombre, au bord +de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous +savez bien, Colombine qu'écrit des articles +dans le <i>Gil Blas</i>. J'avais coutume de +faire enrager Mme Renard en prétendant +la connaître, c'te Colombine. C'est +pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais +vue, n'importe, elle écrit bien ; et +puis elle dit des choses rudement d'aplomb +pour une femme. Moi, elle me va, y en a +pas beaucoup dans son genre. »</p> + +<p>« Voilà donc que je commence à asticoter +mon épouse, mais elle se fâche tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais. »</p> + +<p>« C'est à ce moment qu'arrivent de +l'autre côté de la rivière nos deux témoins +que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. +Nous nous connaissions de vue. »</p> + +<p>« Le petit s'était remis à pêcher. Il en +prenait que j'en tremblais, moi. Et sa +femme se met à dire : « La place est rudement +bonne, nous y reviendrons toujours, +Désiré ! »</p> + +<p>Moi, je me sens un froid dans le dos. +Et Mme Renard répétait : « T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang +de poulet dans les veines. »</p> + +<p>« Je lui dis soudain : « Tiens, j'aime +mieux m'en aller, je ferais quelque bêtise. »</p> + +<p>« Et elle me souffle, comme si elle m'eût +mis un fer rouge sous le nez : « T'es pas +un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, +que tu rends la place ! Va donc, Bazaine ! »</p> + +<p>« Là, je me suis senti touché. Cependant +je ne bronche pas. »</p> + +<p>« Mais l'autre, il lève une brème, oh ! +jamais je n'en ai vu telle. Jamais ! »</p> + +<p>« Et r'voilà ma femme qui se met à +parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait : « C'est +ça qu'on peut appeler du poisson volé, vu +que nous avons amorcé la place nous-mêmes. +Il faudrait rendre au moins l'argent +dépensé pour l'amorce. »</p> + +<p>Alors, la grosse au petit coutil se mit à +dire à son tour : « C'est à nous que vous +en avez, madame ? »</p> + +<p>« — J'en ai aux voleurs de poisson qui +profitent de l'argent dépensé par les autres. »</p> + +<p>« — C'est nous que vous appelez des +voleurs de poisson ? »</p> + +<p>« Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis +qu'elles en viennent aux mots. Cristi, +elles en savent, les gueuses, et de tapés. +Elles gueulaient si fort que nos deux témoins, +qui étaient sur l'autre berge, +s'mettent à crier pour rigoler : « Eh ! là-bas, +un peu de silence. Vous allez empêcher +vos époux de pêcher. »</p> + +<p>« Le fait est que le petit coutil et moi, +nous ne bougions pas plus que deux souches. +Nous restions là, le nez sur l'eau, +comme si nous n'avions pas entendu. »</p> + +<p>« Cristi de cristi, nous entendions bien +pourtant : « Vous n'êtes qu'une menteuse. — Vous +n'êtes qu'une traînée. — Vous +n'êtes qu'une roulure. — Vous n'êtes +qu'une rouchie. » Et va donc, et va donc. +Un matelot n'en sait pas plus.</p> + +<p>« Soudain, j'entends un bruit derrière +moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, la +grosse, qui tombait sur ma femme à coups +d'ombrelle. Pan ! pan ! Mélie en r'çoit +deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle +tape, quand elle rage. Elle vous attrape +la grosse par les cheveux, et puis v'lan, +v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient +comme des prunes. »</p> + +<p>« Moi, je les aurais laissé faire. Les +femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais +le petit coutil se lève comme un diable et +puis il veut sauter sur ma femme. Ah ! +mais non ! ah ! mais non ! pas de ça, camarade. +Moi je le reçois sur le bout de mon +poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un +dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève +les bras, il lève la jambe et il tombe sur +le dos, en pleine rivière, juste dans l'trou. »</p> + +<p>« Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, +si j'avais eu le temps tout de +suite. Mais, pour comble, la grosse prenait +le dessus, et elle vous tripotait Mélie +de la belle façon. Je sais bien que j'aurais +pas dû la secourir pendant que l'autre +buvait son coup. Mais je ne pensais pas +qu'il se serait noyé. Je me disais : « Bah ! +ça le rafraîchira ! »</p> + +<p>« Je cours donc aux femmes pour les séparer. +Et j'en reçois des gnons, des coups +d'ongles et des coups de dents. Cristi, +quelles rosses ! »</p> + +<p>« Bref, il me fallut bien cinq minutes, +peut-être dix, pour séparer ces deux +crampons-là. »</p> + +<p>« J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme +comme un lac. Et les autres là-bas +qui criaient : « Repêchez-le, repêchez-le. »</p> + +<p>« C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas +nager moi, et plonger encore moins, pour +sûr ! »</p> + +<p>« Enfin le barragiste est venu et deux +messieurs avec des gaffes, ça avait bien +duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé +au fond du trou, sous huit pieds +d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, +le petit coutil ! »</p> + +<p>« Voilà les faits tels que je les jure. Je +suis innocent, sur l'honneur. »</p> + +<p>Les témoins ayant déposé dans le même +sens, le prévenu fut acquitté.</p> + + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="SAUVEE"></a><br> +<h2>SAUVÉE</h2> +<br><br><br> + +<p>Elle entra comme une balle qui crève +une vitre, la petite marquise de Rennedon, +et elle se mit à rire avant de parler, à rire +aux larmes comme elle avait fait un mois +plus tôt en annonçant à son amie qu'elle +avait trompé le marquis pour se venger, +rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il était vraiment trop bête et +trop jaloux.</p> + +<p>La petite baronne de Grangerie avait +jeté sur son canapé le livre qu'elle lisait et +elle regardait Annette avec curiosité, riant +déjà elle-même.</p> + +<p>Enfin elle demanda :</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as encore fait ?</p> + +<p> — Oh !... ma chère... ma chère... C'est +trop drôle... trop drôle..., figure-toi... je +suis sauvée !... sauvée !... sauvée !...</p> + +<p> — Comment sauvée ?</p> + +<p> — Oui, sauvée !</p> + +<p> — De quoi ?</p> + +<p> — De mon mari, ma chère, sauvée ! Délivrée ! +libre ! libre ! libre !</p> + +<p> — Comment libre ? En quoi ?</p> + +<p> — En quoi ! Le divorce ! Oui, le divorce ! +Je tiens le divorce !</p> + +<p> — Tu es divorcée ?</p> + +<p> — Non, pas encore, que tu es sotte ! On +ne divorce pas en trois heures ! Mais j'ai +des preuves... des preuves... des preuves +qu'il me trompe... un flagrant délit... songe... un +flagrant délit... je le tiens...</p> + +<p> — Oh, dis-moi ça ! Alors il te trompait ?</p> + +<p> — Oui... c'est-à-dire non... oui et non... +je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, +c'est l'essentiel.</p> + +<p> — Comment as-tu fait ?</p> + +<p> — Comment j'ai fait ?... Voilà ! Oh ! j'ai +été forte, rudement forte. Depuis trois +mois il était devenu odieux, tout à fait +odieux, brutal, grossier, despote, ignoble +enfin. Je me suis dit : Ça ne peut pas durer, +il me faut le divorce ! Mais comment ? +Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me +faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me +contrariait du matin au soir, me forçait +à sortir quand je ne voulais pas, à rester +chez moi quand je désirais dîner en ville ; +il me rendait la vie insupportable d'un +bout à l'autre de la semaine, mais il ne +me battait pas.</p> + +<p>« Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une +maîtresse. Oui, il en avait une, mais il +prenait mille précautions pour aller chez +elle. Ils étaient imprenables ensemble. +Alors, devine ce que j'ai fait ?</p> + +<p> — Je ne devine pas.</p> + +<p> — Oh ! tu ne devinerais jamais. J'ai prié +mon frère de me procurer une photographie +de cette fille.</p> + +<p> — De la maîtresse de ton mari ?</p> + +<p> — Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, +le prix d'un soir, de sept heures à +minuit, dîner compris, trois louis l'heure. +Il a obtenu la photographie par-dessus le +marché.</p> + +<p> — Il me semble qu'il aurait pu l'avoir +à moins en usant d'une ruse quelconque +et sans... sans... sans être obligé de prendre +en même temps l'original.</p> + +<p> — Oh ! elle est jolie. Ça ne déplaisait +pas à Jacques. Et puis moi j'avais besoin +de détails sur elle, de détails physiques +sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, +sur mille choses enfin.</p> + +<p> — Je ne comprends pas.</p> + +<p> — Tu vas voir. Quand j'ai connu tout +ce que je voulais savoir, je me suis rendue +chez un... comment dirais-je... chez +un homme d'affaires... tu sais... de ces +hommes qui font des affaires de toute +sorte... de toute nature... des agents de... +de... de publicité et de complicité... de +ces hommes... enfin tu comprends.</p> + +<p> — Oui, à peu près. Et tu lui as dit ?</p> + +<p> — Je lui ai dit, en lui montrant la photographie +de Clarisse (elle s'appelle Clarisse) : +« Monsieur, il me faut une femme +de chambre qui ressemble à ça. Je la veux +jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai +ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille +francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin +plus de trois mois. »</p> + +<p>« Il avait l'air très étonné, cet homme. Il +demanda : « Madame la veut-elle irréprochable ? »</p> + +<p>« Je rougis, et je balbutiai : « Mais oui, +comme probité. »</p> + +<p>« Il reprit : « ... Et... comme mœurs... » +Je n'osai pas répondre. Je fis seulement +un signe de tête qui voulait dire : non. +Puis, tout à coup, je compris qu'il avait +un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant +l'esprit : « Oh ! Monsieur... c'est pour +mon mari... qui me trompe... qui me +trompe en ville... et je veux... je veux +qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... +pour le surprendre... »</p> + +<p>« Alors, l'homme se mit à rire. Et je +compris à son regard qu'il m'avait rendu +son estime. Il me trouvait même très forte. +J'aurais bien parié qu'à ce moment-là il +avait envie de me serrer la main.</p> + +<p>« Il me dit : « Dans huit jours, Madame, +j'aurai votre affaire. Et nous changerons +de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. +Vous ne me payerez qu'après réussite. +Ainsi cette photographie représente la +maîtresse de monsieur votre mari ?</p> + +<p>« — Oui, Monsieur.</p> + +<p>« — Une belle personne, une fausse maigre. +Et quel parfum ?</p> + +<p>« Je ne comprenais pas ; je répétai : — Comment, +quel parfum ?</p> + +<p>« Il sourit : « Oui, madame, le parfum +est essentiel pour séduire un homme ; car +cela lui donne des ressouvenirs inconscients +qui le disposent à l'action ; le parfum établit +des confusions obscures dans son esprit, +le trouble et l'énerve en lui rappelant ses +plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi +ce que monsieur votre mari a l'habitude de +manger quand il dîne avec cette dame. Vous +pourriez lui servir les mêmes plats le soir +où vous le pincerez. Oh ! nous le tenons, +Madame, nous le tenons. »</p> + +<p>« Je m'en allai enchantée. J'étais tombée +là vraiment sur un homme très intelligent.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>« Trois jours plus tard, je vis arriver +chez moi une grande fille brune, très belle, +avec l'air modeste et hardi en même temps, +un singulier air de rouée. Elle fut très +convenable avec moi. Comme je ne savais +trop qui c'était, je l'appelais « mademoiselle » ; +alors, elle me dit : « Oh ! Madame +peut m'appeler Rose tout court. » Nous +commençâmes à causer.</p> + +<p>« — Eh bien, Rose, vous savez pourquoi +vous venez ici ?</p> + +<p>« — Je m'en doute, Madame.</p> + +<p>« — Fort bien, ma fille... et cela ne +vous... ennuie pas trop ?</p> + +<p>« — Oh ! Madame, c'est le huitième divorce +que je fais ; j'y suis habituée.</p> + +<p>« — Alors parfait. Vous faut-il longtemps +pour réussir ?</p> + +<p>« — Oh ! Madame, cela dépend tout à fait +du tempérament de Monsieur. Quand j'aurai +vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, +je pourrai répondre exactement à +Madame.</p> + +<p>« — Vous le verrez tout à l'heure, mon +enfant. Mais je vous préviens qu'il n'est +pas beau.</p> + +<p>« — Cela ne me fait rien, Madame. J'en +ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai +à Madame si elle s'est informée +du parfum.</p> + +<p>« — Oui, ma bonne Rose, — la verveine.</p> + +<p>« — Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup +cette odeur-là ! Madame peut-elle +me dire aussi si la maîtresse de Monsieur +porte du linge de soie ?</p> + +<p>« — Non, mon enfant : de la batiste avec +dentelles.</p> + +<p>« — Oh ! alors, c'est une personne +comme il faut. Le linge de soie commence à +devenir commun.</p> + +<p>« — C'est très vrai, ce que vous dites +là !</p> + +<p>« — Eh bien, Madame, je vais prendre +mon service.</p> + +<p>« Elle prit son service, en effet, immédiatement, +comme si elle n'eût fait que cela +toute sa vie.</p> + +<p>« Une heure plus tard mon mari rentrait, +Rose ne leva même pas les yeux sur lui, +mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle +sentait déjà la verveine à plein nez. Au +bout de cinq minutes elle sortit.</p> + +<p>« Il me demanda aussitôt :</p> + +<p>« — Qu'est-ce que c'est que cette fille-là ?</p> + +<p>« — Mais... ma nouvelle femme de +chambre.</p> + +<p>« — Où l'avez-vous trouvée ?</p> + +<p>« — C'est la baronne de Grangerie qui +me l'a donnée, avec les meilleurs renseignements.</p> + +<p>« — Ah ! elle est assez jolie !</p> + +<p>« — Vous trouvez ?</p> + +<p>« — Mais oui... pour une femme de +chambre.</p> + +<p>« J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait +déjà.</p> + +<p>« Le soir même, Rose me disait : « Je +puis maintenant promettre à Madame que +ça ne durera pas plus de quinze jours. +Monsieur est très facile ! </p> + +<p>« — Ah ! vous avez déjà essayé ?</p> + +<p>« — Non, Madame ; mais ça se voit +au premier coup d'œil. Il a déjà envie +de m'embrasser en passant à côté de +moi.</p> + +<p>« — Il ne vous a rien dit ?</p> + +<p>« — Non, Madame, il m'a seulement +demandé mon nom... pour entendre le +son de ma voix.</p> + +<p>« — Très bien, ma bonne Rose. Allez +le plus vite que vous pourrez.</p> + +<p>« — Que Madame ne craigne rien. Je +ne résisterai que le temps nécessaire pour +ne pas me déprécier.</p> + +<p>« Au bout de huit jours, mon mari ne sortait +presque plus. Je le voyais rôder toute +l'après-midi dans la maison ; et ce qu'il y +avait de plus significatif dans son affaire, +c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. +Et moi j'étais dehors toute la journée... +pour... pour le laisser libre.</p> + +<p>« Le neuvième jour, comme Rose me +déshabillait, elle me dit d'un air timide :</p> + +<p>« — C'est fait, Madame, de ce matin.</p> + +<p>« Je fus un peu surprise, un rien émue +même, non de la chose, mais plutôt de la +manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai : — Et... +et... ça c'est bien passé ?...</p> + +<p>« — Oh ! très bien, Madame. Depuis +trois jours déjà il me pressait, mais je ne +voulais pas aller trop vite. Madame me +préviendra du moment où elle désire le +flagrant délit.</p> + +<p>« — Oui, ma fille. Tenez !... prenons +jeudi.</p> + +<p>« — Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai +rien jusque-là pour tenir Monsieur +en éveil.</p> + +<p>« — Vous êtes sûre de ne pas manquer ?</p> + +<p>« — Oh ! oui, Madame, très sûre. Je vais +allumer Monsieur dans les grands prix, de +façon à le faire donner juste à l'heure que +Madame voudra bien me désigner.</p> + +<p>« — Prenons cinq heures, ma bonne +Rose.</p> + +<p>« — Ça va pour cinq heures, Madame ; +et à quel endroit ?</p> + +<p>« — Mais... dans ma chambre.</p> + +<p>« — Soit, dans la chambre de Madame.</p> + +<p>« Alors, ma chérie, tu comprends ce que +j'ai fait. J'ai été chercher papa et maman +d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le +président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami +de mon mari. Je ne les ai pas prévenus +de ce que j'allais leur montrer. Je les ai +fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu +cinq heures, cinq heures juste. Oh ! +comme mon cœur battait. J'avais fait +monter aussi le concierge pour avoir un +témoin de plus ! Et puis... et puis, au moment +où la pendule commence à sonner, +pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah ! +ah ! ah ! ça y était en plein... en plein... +ma chère... Oh ! quelle tête !... si tu avais +vu sa tête !... Et il s'est retourné... l'imbécile ? +Ah ! qu'il était drôle... Je riais, je +riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait +battre mon mari... Et le concierge, un bon +serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant +nous... devant nous... Il boutonnait +ses bretelles... que c'était farce !... Quant +à Rose, parfaite ! absolument parfaite... +Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est +une fille précieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas !</p> + +<p>« Et me voici... Je suis venue tout de +suite te raconter la chose... tout de suite. +Je suis libre. Vive le divorce !... »</p> + +<p>Et elle se mit à danser au milieu du +salon, tandis que la petite baronne, songeuse +et contrariée, murmurait :</p> + +<p> — Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à +voir ça ?</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="CLOCHETTE"></a><br> +<h2>CLOCHETTE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs +qui vous hantent sans qu'on puisse se +défaire d'eux !</p> + +<p>Celui-là est si vieux, si vieux que je ne +saurais comprendre comment il est resté +si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu +depuis tant de choses sinistres, émouvantes +ou terribles, que je m'étonne de ne +pouvoir passer un jour, un seul jour, sans +que la figure de la mère Clochette ne se +retrace devant mes yeux, telle que je la +connus, autrefois, voilà si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans.</p> + +<p>C'était une vieille couturière qui venait +une fois par semaine, tous les mardis, +raccommoder le linge chez mes parents. +Mes parents habitaient une de ces demeures +de campagne appelées châteaux, et qui sont +simplement d'antiques maisons à toit aigu, +dont dépendent quatre ou cinq fermes +groupées autour.</p> + +<p>Le village, un gros village, un bourg, +apparaissait à quelques centaines de mètres, +serré autour de l'église, une église +de briques rouges devenues noires avec le +temps.</p> + +<p>Donc, tous les mardis, la mère Clochette +arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitôt +dans la lingerie se mettre au travail.</p> + +<p>C'était une haute femme maigre, barbue, +ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe +sur toute la figure, une barbe surprenante, +inattendue, poussée par bouquets +invraisemblables, par touffes frisées qui +semblaient semées par un fou à travers ce +grand visage de gendarme en jupes. Elle +en avait sur le nez, sous le nez, autour du +nez, sur le menton, sur les joues ; et ses +sourcils d'une épaisseur et d'une longueur +extravagantes, tout gris, touffus, hérissés, +avaient tout à fait l'air d'une paire de +moustaches placées là par erreur.</p> + +<p>Elle boitait, non pas comme boitent les +estropiés ordinaires, mais comme un navire +à l'ancre. Quand elle posait sur sa +bonne jambe son grand corps osseux et +dévié, elle semblait prendre son élan pour +monter sur une vague monstrueuse, puis, +tout à coup, elle plongeait comme pour +disparaître dans un abîme, elle s'enfonçait +dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée +d'une tempête, tant elle se balançait en +même temps ; et sa tête toujours coiffée +d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans +lui flottaient dans le dos, semblait traverser +l'horizon, du nord au sud et du +sud au nord, à chacun de ses mouvements.</p> + +<p>J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt +levé je montais dans la lingerie où je la +trouvais installée à coudre, une chaufferette +sous les pieds. Dès que j'arrivais, +elle me forçait à prendre cette chaufferette +et à m'asseoir dessus pour ne pas +m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, +placée sous le toit.</p> + +<p> — Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.</p> + +<p>Elle me contait des histoires, tout en +reprisant le linge avec ses longs doigts +crochus, qui étaient vifs ; ses yeux derrière +ses lunettes aux verres grossissants, car +l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient +énormes, étrangement profonds, doubles.</p> + +<p>Elle avait, autant que je puis me rappeler +les choses qu'elle me disait et dont +mon cœur d'enfant était remué, une âme +magnanime de pauvre femme. Elle voyait +gros et simple. Elle me contait les événements +du bourg, l'histoire d'une vache +qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait +retrouvée, un matin, devant le moulin de +Prosper Malet, regardant tourner les ailes +de bois, ou l'histoire d'un œuf de poule +découvert dans le clocher de l'église sans +qu'on eût jamais compris quelle bête était +venue le pondre là, ou l'histoire du chien +de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre +à dix lieues du village la culotte de son +maître volée par un passant tandis qu'elle +séchait devant la porte après une course à +la pluie. Elle me contait ces naïves aventures +de telle façon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames +inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux ; +et les contes ingénieux inventés +par des poètes et que me narrait ma mère, +le soir, n'avaient point cette saveur, cette +ampleur, cette puissance des récits de la +paysanne.</p> + +<p>Or, un mardi, comme j'avais passé toute +la matinée à écouter la mère Clochette, je +voulus remonter près d'elle, dans la journée, +après avoir été cueillir des noisettes +avec le domestique, au bois des Hallets, +derrière la ferme de Noirpré. Je me rappelle +tout cela aussi nettement que les +choses d'hier.</p> + +<p>Or, en ouvrant la porte de la lingerie, +j'aperçus la vieille couturière étendue sur +le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, +les bras allongés, tenant encore son +aiguille d'une main, et de l'autre, une de +mes chemises. Une de ses jambes, dans un +bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait +sous sa chaise ; et les lunettes brillaient +au pied de la muraille, ayant roulé +loin d'elle.</p> + +<p>Je me sauvai en poussant des cris aigus. +On accourut ; et j'appris au bout de quelques +minutes que la mère Clochette était +morte.</p> + +<p>Je ne saurais dire l'émotion profonde, +poignante, terrible, qui crispa mon cœur +d'enfant. Je descendis à petits pas dans le +salon et j'allai me cacher dans un coin +sombre, au fond d'une immense et antique +bergère où je me mis à genoux pour pleurer. +Je restai là longtemps sans doute, +car la nuit vint.</p> + +<p>Tout à coup on entra avec une lampe, +mais on ne me vit pas et j'entendis mon +père et ma mère causer avec le médecin, +dont je reconnus la voix.</p> + +<p>On l'avait été chercher bien vite et il expliquait +les causes de l'accident. Je n'y compris +rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et +accepta un verre de liqueur avec un biscuit.</p> + +<p>Il parlait toujours ; et ce qu'il dit alors +me reste et me restera gravé dans l'âme +jusqu'à ma mort ! Je crois que je puis reproduire +même presque absolument les +termes dont il se servit.</p> + +<p> — Ah ! disait-il, la pauvre femme ! ce +fut ici ma première cliente. Elle se cassa +la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais +pas eu le temps de me laver les mains en +descendant de la diligence quand on vint +me quérir en toute hâte, car c'était grave, +très grave.</p> + +<p>« Elle avait dix-sept ans, et c'était une très +belle fille, très belle, très belle ! L'aurait-on +cru ? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais +dite ; et personne hors moi et un autre qui +n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue. +Maintenant qu'elle est morte, je puis être +moins discret.</p> + +<p>« A cette époque-là venait de s'installer, +dans le bourg, un jeune aide instituteur +qui avait une jolie figure et une belle taille +de sous-officier. Toutes les filles lui couraient +après, et il faisait le dédaigneux, +ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, +son supérieur, le père Grabu, qui +n'était pas bien levé tous les jours.</p> + +<p>« Le père Grabu employait déjà comme +couturière la belle Hortense, qui vient de +mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard +Clochette, après son accident. L'aide instituteur +distingua cette belle fillette, qui fut +sans doute flattée d'être choisie par cet +imprenable conquérant ; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier +rendez-vous, dans le grenier de l'école, à +la fin d'un jour de couture, la nuit venue.</p> + +<p>« Elle fit donc semblant de rentrer chez +elle, mais au lieu de descendre l'escalier +en sortant de chez les Grabu, elle le monta, +et alla se cacher dans le foin, pour attendre +son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et +il commençait à lui conter fleurette, quand +la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau +et le maître d'école parut et demanda :</p> + +<p>« — Qu'est-ce que vous faites là haut, +Sigisbert ?</p> + +<p>« Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, +affolé, répondit stupidement :</p> + +<p>« — J'étais monté me reposer un peu sur +les bottes, monsieur Grabu.</p> + +<p>« Ce grenier était très grand, très vaste, +absolument noir ; et Sigisbert poussait vers +le fond la jeune fille effarée, en répétant : +Allez là-bas, cachez-vous. Je vais perdre +ma place, sauvez-vous, cachez-vous ? »</p> + +<p>« Le maître d'école entendant murmurer, +reprit : « Vous n'êtes donc pas seul ici ? »</p> + +<p>« — Mais oui, monsieur Grabu !</p> + +<p>« — Mais non, puisque vous parlez.</p> + +<p>« — Je vous jure que oui, monsieur +Grabu.</p> + +<p>« — C'est ce que je vais savoir, reprit le +vieux ; et fermant la porte à double tour, +il descendit chercher une chandelle.</p> + +<p>« Alors le jeune homme, un lâche comme +on en trouve souvent, perdit la tête et il +répétait, paraît-il, devenu furieux tout à +coup : « Mais cachez-vous, qu'il ne vous +trouve pas. Vous allez me mettre sans pain +pour toute ma vie. Vous allez briser ma +carrière... Cachez-vous donc ! »</p> + +<p>« On entendait la clef qui tournait de +nouveau dans la serrure.</p> + +<p>« Hortense courut à la lucarne qui donnait +sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et résolue :</p> + +<p>« — Vous viendrez me ramasser quand il +sera parti, dit-elle.</p> + +<p>« Et elle sauta.</p> + +<p>« Le père Grabu ne trouva personne et +redescendit, fort surpris.</p> + +<p>« Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert +entrait, chez moi et me contait son aventure. +La jeune fille était restée au pied du +mur incapable de se lever, étant tombée +de deux étages. J'allai la chercher avec +lui. Il pleuvait à verse, et j'apportai chez +moi cette malheureuse dont la jambe droite +était brisée à trois places, et dont les os +avaient crevé les chairs. Elle ne se plaignait +pas et disait seulement avec une +admirable résignation. « Je suis punie, +bien punie ! »</p> + +<p>« Je fis venir du secours et les parents de +l'ouvrière, à qui je contai la fable d'une +voiture emportée qui l'avait renversée et +estropiée devant ma porte.</p> + +<p>« On me crut, et la gendarmerie chercha +en vain, pendant un mois, l'auteur de cet +accident.</p> + +<p>« Voilà ! Et je dis que cette femme fut +une héroïne, de la race de celles qui accomplissent +les plus belles actions historiques.</p> + +<p>« Ce fut là son seul amour. Elle est morte +vierge. C'est une martyre, une grande âme, +une Dévouée sublime ! Et si je ne l'admirais +pas absolument je ne vous aurais pas +conté cette histoire, que je n'ai jamais +voulu dire à personne pendant sa vie, vous +comprenez pourquoi. »</p> + +<p>Le médecin s'était tu. Maman pleurait. +Papa prononça quelques mots que je ne +saisis pas bien ; puis ils s'en allèrent.</p> + +<p>Et je restai à genoux sur ma bergère, +sanglotant, pendant que j'entendais un +bruit étrange de pas lourds et de heurts +dans l'escalier.</p> + +<p>On emportait le corps de Clochette.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_MARQUIS"></a><br> +<h2>LE MARQUIS DE FUMEROL</h2> +<br><br><br> + +<p>Roger de Tourneville, au milieu du +cercle de ses amis, parlait, à cheval sur +une chaise, il tenait un cigare à la main, +et, de temps en temps aspirait et soufflait +un petit nuage de fumée.</p> + +<p>... Nous étions à table quand on apporta +une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez +bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, +en France. Moi, je l'appelle don Quichotte +parce qu'il s'est battu pendant douze ans +contre le moulin à vent de la République +sans bien savoir si c'était au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orléans. +Aujourd'hui il tient la lance au nom des +Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. +Dans tous les cas, papa se croit le premier +gentilhomme de France, le plus connu, le +plus influent, le chef du parti ; et comme +il est sénateur inamovible il considère les +Rois des environs comme ayant des trônes +peu sûrs.</p> + +<p>Quant à maman, c'est l'âme de papa, +c'est l'âme de la royauté et de la religion, +le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau +des mal-pensants.</p> + +<p>Donc on apporta une lettre pendant que +nous étions à table. Papa l'ouvrit, la lut ; +puis il regarda maman et lui dit : « Ton +frère est à l'article de la mort. » Maman +pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon +oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais +pas du tout. Je savais seulement +par la voix publique qu'il avait mené et +menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mangé sa fortune avec un nombre +incalculable de femmes, il n'avait conservé +que deux maîtresses, avec lesquelles il +vivait dans un petit appartement, rue des +Martyrs.</p> + +<p>Ancien pair de France, ancien colonel +de cavalerie, il ne croyait, disait-on, +ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de +la vie future, il avait abusé, de toutes les +façons, de la vie présente ; et il était +devenu la plaie vive du cœur de maman.</p> + +<p>Elle dit : « Donnez-moi cette lettre, +Paul. »</p> + +<p>Quand elle eut fini de la lire, je la demandai +à mon tour. La voici :</p> + +<p>« Monsieur le comte, je croi devoir +vou faire asavoir que votre bôfrère le marqui +de Fumerold, va mourir. Peut être +voudré vous prendre des disposition, et ne +pas oublié que je vous ai prévenu.</p> + +<p>« Votre servante,</p> + +<p>« MÉLANI. »</p> + +<p>Papa murmura : « Il faut aviser. Dans +ma situation, je dois veiller sur les derniers +moments de votre frère. »</p> + +<p>Maman reprit : « Je vais faire chercher +l'abbé Poivron et lui demander conseil. +Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et +Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut +pas vous compromettre. Une femme peut +faire et doit faire ces choses-là. Mais pour +un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait +beau jeu à se servir contre vous de la plus +louable de vos actions.</p> + +<p> — Vous avez raison, dit mon père. +Faites suivant votre inspiration, ma chère +amie.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron +entrait dans le salon, et la situation +fut exposée, analysée, discutée sous toutes +ses faces.</p> + +<p>Si le marquis de Fumerol, un des +grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurément +serait terrible pour la noblesse en général +et pour le comte de Tourneville en particulier. +Les libre-penseurs triompheraient. +Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois ; le nom de ma +mère serait traîné dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes ; celui de +mon père éclaboussé. Il était impossible +qu'une pareille chose arrivât.</p> + +<p>Donc une croisade fut immédiatement +décidée qui serait conduite par l'abbé Poivron, +petit prêtre gras et propre, vaguement +parfumé, un vrai vicaire de grande +église dans un quartier noble et riche.</p> + +<p>Un landau fut attelé et nous voici partis +tous trois, maman, le curé et moi, pour +administrer mon oncle.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Il avait été décidé qu'on verrait d'abord +Mme Mélanie, auteur de la lettre et qui devait +être la concierge ou la servante de mon +oncle.</p> + +<p>Je descendis en éclaireur devant une +maison à sept étages et j'entrai dans un +couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à +découvrir le trou obscur du portier. Cet +homme me toisa avec méfiance.</p> + +<p>Je demandai : « Madame Mélanie, s'il +vous plaît ?</p> + +<p> — Connais pas !</p> + +<p> — Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.</p> + +<p> — C'est possible, mais connais pas. C'est +quelque entretenue que vous demandez ?</p> + +<p> — Non, une bonne, probablement. Elle +m'a écrit pour une place.</p> + +<p> — Une bonne ?... Une bonne ?... P't-être +la celle au marquis. Allez voir, cintième à +gauche.</p> + +<p>Du moment que je ne demandais pas +une entretenue, il était devenu plus aimable +et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand +maigre avec des favoris blancs, un air +bedeau et des gestes majestueux.</p> + +<p>Je grimpai en courant un long limaçon +poisseux d'escalier dont je n'osais toucher +la rampe et je frappai trois coups discrets, +à la porte de gauche du cinquième étage.</p> + +<p>Elle s'ouvrit aussitôt ; et une femme malpropre, +énorme, se trouva devant moi +barrant l'entrée de ses bras ouverts qui +s'appuyaient aux deux portants.</p> + +<p>Elle grogna : « Qu'est-ce que vous demandez ?</p> + +<p> — Vous êtes madame Mélanie ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Je suis le vicomte de Tourneville.</p> + +<p> — Ah bon ! Entrez.</p> + +<p> — C'est que... maman est en bas avec +un prêtre.</p> + +<p> — Ah bon... Allez les chercher. Mais +prenez garde au portier.</p> + +<p>Je descendis et je remontai avec maman +que suivait l'abbé. Il me sembla que j'entendais +d'autres pas derrière nous.</p> + +<p>Dès que nous fûmes dans la cuisine, +Mélanie nous offrit des chaises et nous +nous assîmes tous les quatre pour délibérer.</p> + +<p> — Il est bien bas ? demanda maman.</p> + +<p> — Ah oui, madame, il n'en a pas pour +longtemps.</p> + +<p> — Est-ce qu'il semble disposé à recevoir +la visite d'un prêtre ?</p> + +<p> — Oh !... je ne crois pas.</p> + +<p> — Puis-je le voir ?</p> + +<p> — Mais... oui... madame... seulement... +seulement... ces demoiselles sont auprès de +lui.</p> + +<p> — Quelles demoiselles ?</p> + +<p> — Mais... mais... ses bonnes amies donc.</p> + +<p> — Ah !</p> + +<p>Maman était devenue toute rouge.</p> + +<p>L'abbé Poivron avait baissé les yeux.</p> + +<p>Cela commençait à m'amuser et je dis :</p> + +<p> — Si j'entrais le premier ? Je verrai +comment il me recevra et je pourrai peut-être +préparer son cœur.</p> + +<p>Maman, qui n'y entendait pas malice, +répondit :</p> + +<p> — Oui, mon enfant.</p> + +<p>Mais une porte s'ouvrit quelque part et +une voix, une voix de femme cria :</p> + +<p> — Mélanie !</p> + +<p>La grosse bonne s'élança, répondit :</p> + +<p> — Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire ?</p> + +<p> — L'omelette, bien vite.</p> + +<p> — Dans une minute, mamzelle.</p> + +<p>Et revenant vers nous, elle expliqua cet +appel :</p> + +<p> — C'est une omelette au fromage qu'elles +m'ont commandée pour deux heures comme +collation.</p> + +<p>Et tout de suite elle cassa les œufs dans +un saladier et se mit à les battre avec +ardeur.</p> + +<p>Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la +sonnette afin d'annoncer mon arrivée officielle.</p> + +<p>Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans +une antichambre, alla dire à mon oncle +que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.</p> + +<p>L'abbé se cacha derrière la porte pour +paraître au premier signe.</p> + +<p>Assurément, je fus surpris en voyant +mon oncle. Il était très beau, très solennel, +très chic, ce vieux viveur.</p> + +<p>Assis, presque couché dans un grand +fauteuil, les jambes enveloppées d'une +couverture, les mains, de longues mains +pâles, pendantes sur les bras du siège, il +attendait la mort avec une dignité biblique. +Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, +et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues.</p> + +<p>Debout, derrière son fauteuil, comme +pour le défendre contre moi, deux jeunes +femmes, deux grasses petites femmes, me +regardaient avec des yeux hardis de filles. +En jupe et en peignoir, bras nus, avec des +cheveux noirs à la diable sur la nuque, +chaussées de savates orientales à broderies +d'or qui montraient les chevilles et les bas +de soie, elles avaient l'air, auprès de ce +moribond, des figures immorales d'une +peinture symbolique. Entre le fauteuil et +le lit, une petite table portant une nappe, +deux assiettes, deux verres, deux fourchettes +et deux couteaux, attendait l'omelette +au fromage commandée tout à l'heure +à Mélanie.</p> + +<p>Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, +mais nette :</p> + +<p> — Bonjour, mon enfant. Il est tard +pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue.</p> + +<p>Je balbutiai : « Mon oncle, ce n'est pas +ma faute... »</p> + +<p>Il répondit : « Non. Je le sais. C'est la +faute de ton père et de ta mère plus que +la tienne... Comment vont-ils ? »</p> + +<p> — Pas mal, je vous remercie. Quand +ils ont appris que vous étiez malade, ils +m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.</p> + +<p> — Ah ! Pourquoi ne sont-ils pas venus +eux-mêmes ?</p> + +<p>Je levai les yeux sur les deux filles, et +je dis doucement : « Ce n'est pas de leur +faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais +il serait difficile pour mon père, et impossible +pour ma mère d'entrer ici... »</p> + +<p>Le vieillard ne répondit rien, mais souleva +sa main vers la mienne. Je pris cette +main pâle et froide et je la gardai.</p> + +<p>La porte s'ouvrit : Mélanie entra avec +l'omelette et la posa sur la table. Les deux +femmes aussitôt s'assirent devant leurs +assiettes et se mirent à manger sans détourner +les yeux de moi.</p> + +<p>Je dis : « Mon oncle, ce serait une +grande joie pour ma mère de vous embrasser. » </p> + +<p>Il murmura : « Moi aussi... je voudrais... » +Il se tut. Je ne trouvais rien à +lui proposer, et on n'entendait plus que le +bruit des fourchettes sur la porcelaine et +ce vague mouvement des bouches qui mâchent.</p> + +<p>Or l'abbé, qui écoutait derrière la +porte, voyant notre embarras et croyant la +partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, +et il se montra.</p> + +<p>Mon oncle fut tellement stupéfait de +cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile ; puis il ouvrit la bouche comme +s'il voulait avaler le prêtre ; puis il cria +d'une voix forte, profonde, furieuse :</p> + +<p> — Que venez-vous faire ici ?</p> + +<p>L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, +avançait toujours, murmurant :</p> + +<p> — Je viens au nom de votre sœur, monsieur +le marquis ; c'est elle qui m'envoie... +Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...</p> + +<p>Mais le marquis n'écoutait pas. Levant +une main il indiquait la porte d'un geste +tragique et superbe, et il disait exaspéré, +haletant :</p> + +<p> — Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs +d'âmes... Sortez d'ici, violeurs de consciences... +Sortez d'ici, crocheteurs de +portes des moribonds !</p> + +<p>Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais +vers la porte, battant en retraite avec +mon clergé ; et, vengées, les deux petites +femmes s'étaient levées, laissant leur omelette +à demi mangée, et elles s'étaient +placées des deux côtés du fauteuil de mon +oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le protéger contre les +entreprises criminelles de la Famille et de +la Religion.</p> + +<p>L'abbé et moi nous rejoignîmes maman +dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau +nous offrit des chaises.</p> + +<p> — Je savais bien que ça n'irait pas tout +seul, disait-elle. Il faut trouver autre +chose, autrement il nous échappera.</p> + +<p>Et on recommença à délibérer. Maman +avait un avis ; l'abbé en soutenait un autre. +J'en apportais un troisième.</p> + +<p>Nous discutions à voix basse depuis une +demi-heure peut-être quand un grand +bruit de meubles remués et des cris poussés +par mon oncle, plus véhéments et plus +terribles encore que les premiers, nous +firent nous dresser tous les quatre.</p> + +<p>Nous entendions à travers les portes et +les cloisons : « Dehors... dehors... manants... +cuistres... dehors gredins... dehors... +dehors. »</p> + +<p>Mélanie se précipita, puis revint aussitôt +m'appeler à l'aide. J'accourus. En face +de mon oncle soulevé par la colère, presque +debout et vociférant, deux hommes, +l'un derrière l'autre, semblaient attendre +qu'il fût mort de fureur.</p> + +<p>A sa longue redingote ridicule, à ses +longs souliers anglais, à son air d'instituteur +sans place, à son col droit et à sa cravate +blanche, à ses cheveux plats, à sa +figure humble de faux prêtre d'une religion +bâtarde, je reconnus aussitôt le premier +pour un pasteur protestant.</p> + +<p>Le second était le concierge de la maison +qui, appartenant au culte réformé, +nous avait suivis, avait vu notre défaite, +et avait couru chercher son prêtre à lui, +dans l'espoir d'un meilleur sort.</p> + +<p>Mon oncle semblait fou de rage ! Si la +vue du prêtre catholique, du prêtre de ses +ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol +devenu libre-penseur, l'aspect du ministre +de son portier le mettait tout à fait +hors de lui.</p> + +<p>Je saisis par les bras les deux hommes +et je les jetai dehors si brusquement qu'ils +s'embrassèrent avec violence deux fois de +suite, au passage des deux portes qui conduisaient +à l'escalier.</p> + +<p>Puis je disparus à mon tour et je rentrai +dans la cuisine, notre quartier général, +afin de prendre conseil de ma mère +et de l'abbé.</p> + +<p>Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. +« Il meurt... il meurt... venez vite... +il meurt... »</p> + +<p>Ma mère s'élança. Mon oncle était +tombé par terre, tout au long sur le parquet, +et il ne remuait plus. Je crois bien +qu'il était déjà mort.</p> + +<p>Maman fut superbe à cet instant-là ! +Elle marcha droit sur les deux filles agenouillées +auprès du corps et qui cherchaient +à le soulever. Et leur montrant la +porte avec une autorité, une dignité, une +majesté irrésistibles, elle prononça :</p> + +<p> — C'est à vous de sortir, maintenant.</p> + +<p>Et elles sortirent, sans protester, sans +dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais +à les expulser avec la même vivacité +que le pasteur et le concierge.</p> + +<p>Alors l'abbé Poivron administra mon +oncle avec toutes les prières d'usage et +lui remit ses péchés.</p> + +<p>Maman sanglotait, prosternée près de +son frère.</p> + +<p>Tout à coup elle s'écria :</p> + +<p> — Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. +Je suis sûr qu'il m'a reconnue !! !... et +qu'il m'a remerciée ! oh, mon Dieu ! quelle +joie !</p> + +<p>Pauvre maman ! Si elle avait compris ou +deviné à qui et à quoi ce remerciement-là +devait s'adresser !</p> + +<p>On coucha l'oncle sur son lit. Il était +bien mort cette fois.</p> + +<p> — Madame, dit Mélanie, nous n'avons +pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge +appartient à ces demoiselles.</p> + +<p>Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient +point fini de manger, et j'avais, en +même temps, envie de pleurer et de rire. +Il y a de drôles d'instants et de drôles de +sensations, parfois, dans la vie !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Or, nous avons fait à mon oncle des +funérailles magnifiques, avec cinq discours +sur la tombe. Le sénateur baron de +Croisselles a prouvé, en termes admirables, +que Dieu toujours rentre victorieux +dans les âmes de race un instant égarées. +Tous les membres du parti royaliste et +catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme +de triomphateurs, en parlant +de cette belle mort après cette vie un peu +troublée.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le vicomte Roger s'était tu. On riait +autour de lui. Quelqu'un dit : « Bah ! c'est +là l'histoire de toutes les conversions <i>in +extremis.</i> »</p> + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_SIGNE"></a><br> +<h2>LE SIGNE</h2> +<br><br><br> + + +<p>La petite marquise de Rennedon dormait +encore, dans sa chambre close et +parfumée, dans son grand lit doux et bas, +dans ses draps de batiste légère, fine +comme une dentelle, caressants comme +un baiser ; elle dormait seule, tranquille, +de l'heureux et profond sommeil des divorcées.</p> + +<p>Des voix la réveillèrent qui parlaient +vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut +son amie chère, la petite baronne +de Grangerie, se disputant pour entrer avec +la femme de chambre qui défendait la +porte de sa maîtresse.</p> + +<p>Alors la petite marquise se leva, tira les +verrous, tourna la serrure, souleva la portière +et montra sa tête, rien que sa tête +blonde, cachée sous un nuage de cheveux.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir +si tôt ? Il n'est pas encore neuf heures.</p> + +<p>La petite baronne, très pâle, nerveuse, +fiévreuse, répondit :</p> + +<p> — Il faut que je te parle. Il m'arrive +une chose horrible.</p> + +<p> — Entre, ma chérie.</p> + +<p>Elle entra, elles s'embrassèrent ; et la +petite marquise se recoucha pendant que +la femme de chambre ouvrait les fenêtres, +donnait de l'air et du jour. Puis, +quand la domestique fut partie, Mme de +Rennedon reprit : « Allons, raconte. »</p> + +<p>Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant +ces jolies larmes claires qui rendent +plus charmantes les femmes, et elle balbutiait +sans s'essuyer les yeux, pour ne +point les rougir : « Oh, ma chère, c'est +abominable, abominable, ce qui m'arrive. +Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute ; tu entends, pas une minute. Tiens, +tâte mon cœur, comme il bat. »</p> + +<p>Et, prenant la main de son amie, elle la +posa sur sa poitrine, sur cette ronde et +ferme enveloppe du cœur des femmes, qui +suffit souvent aux hommes et les empêche +de rien chercher dessous. Son cœur battait +fort, en effet.</p> + +<p>Elle continua :</p> + +<p>« Ça m'est arrivé hier dans la journée... +vers quatre heures... ou quatre heures et +demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais +bien mon appartement, tu sais que mon +petit salon, celui où je me tiens toujours, +donne sur la rue Saint-Lazare, au premier ; +et que j'ai la manie de me mettre à +la fenêtre pour regarder passer les gens. +C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant, +si vivant... Enfin, j'aime ça ! Donc +hier, j'étais assise sur la chaise basse que +je me suis fait installer dans l'embrasure +de ma fenêtre ; elle était ouverte, cette +fenêtre, et je ne pensais à rien ; je respirais +l'air bleu. Tu te rappelles comme il +faisait beau, hier !</p> + +<p>« Tout à coup je remarque que, de l'autre +côté de la rue, il y a aussi une femme à la +fenêtre, une femme en rouge ; moi j'étais +en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve. +Je ne la connaissais pas cette femme, une +nouvelle locataire, installée depuis un +mois ; et comme il pleut depuis un mois, +je ne l'avais point vue encore. Mais je +m'aperçus tout de suite que c'était une vilaine +fille. D'abord je fus très dégoûtée et +très choquée qu'elle fût à la fenêtre comme +moi ; et puis, peu à peu, ça m'amusa de +l'examiner. Elle était accoudée, et elle +guettait les hommes, et les hommes aussi +la regardaient, tous ou presque tous. On +aurait dit qu'ils étaient prévenus par quelque +chose en approchant de la maison, qu'ils +la flairaient comme les chiens flairent le +gibier, car ils levaient soudain la tête et +échangeaient bien vite un regard avec elle, +un regard de franc-maçon. Le sien disait : +« Voulez-vous ? »</p> + +<p>« Le leur répondait : « Pas le temps », +ou bien : « Une autre fois », ou bien : « Pas +le sou », ou bien : « Veux-tu te cacher, +misérable ! » C'étaient les yeux des pères +de famille qui disaient cette dernière +phrase.</p> + +<p>« Tu ne te figures pas comme c'était drôle +de la voir faire son manège ou plutôt son +métier. » </p> + +<p>« Quelquefois elle fermait brusquement +la fenêtre et je voyais un monsieur tourner +sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, +comme un pêcheur à la ligne prend un +goujon. Alors je commençais à regarder +ma montre. Ils restaient de douze à vingt +minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, à la fin, cette araignée. Et +puis elle n'était pas laide, cette fille.</p> + +<p>« Je me demandais : Comment fait-elle +pour se faire comprendre si bien, si vite, +complètement. Ajoute-t-elle à son regard +un signe de tête ou un mouvement de main ? »</p> + +<p>« Et je pris ma lunette de théâtre pour +me rendre compte de son procédé. Oh ! il +était bien simple : un coup d'œil d'abord, +puis un sourire, puis un tout petit geste de +tête qui voulait dire « Montez-vous ? » Mais +si léger, si vague, si discret, qu'il fallait +vraiment beaucoup de chic pour le réussir +comme elle.</p> + +<p>« Et je me demandais : Est-ce que je +pourrais le faire aussi bien, ce petit coup +de bas en haut, hardi et gentil ; car il était +très gentil, son geste. </p> + +<p>« Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma +chère, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup +mieux ! J'étais enchantée ; et je revins me +mettre à la fenêtre. </p> + +<p>« Elle ne prenait plus personne, à présent, +la pauvre fille, plus personne. Vraiment +elle n'avait pas de chance. Comme ça +doit être terrible tout de même de gagner +son pain de cette façon-là, terrible et amusant +quelquefois, car enfin il y en a qui ne +sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre +dans la rue. </p> + +<p>« Maintenant ils passaient tous sur mon +trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil +avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière +les autres, des jeunes, des vieux, des +noirs, des blonds, des gris, des blancs.</p> + +<p>« J'en voyais de très gentils, mais très +gentils, ma chère, bien mieux que mon +mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque +tu es divorcée. Maintenant tu peux +choisir. </p> + +<p>« Je me disais : Si je leur faisais le signe, +est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi +qui suis une honnête femme ? Et voilà que +je suis prise d'une envie folle de le leur +faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, +tu sais, de ces envies... auxquelles +on ne peut pas résister ! J'en ai +quelquefois comme ça, moi. Est-ce bête, +dis, ces choses-là ! Je crois que nous avons +des âmes de singes, nous autres femmes. +On m'a affirmé du reste (c'est un médecin +qui m'a dit ça) que le cerveau du singe +ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. +Nous imitons nos maris, quand nous les +aimons, dans le premier mois des noces, +et puis nos amants ensuite, nos amies, nos +confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons +leurs manières de penser, leurs manières +de dire, leurs mots, leurs gestes, +tout. C'est stupide. </p> + +<p>« Enfin, moi quand je suis trop tentée de +faire une chose, je la fais toujours.</p> + +<p>« Je me dis donc : Voyons, je vais essayer +sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver ? Rien ! Nous +échangerons un sourire, et voilà tout, et +je ne le reverrai jamais ; et si je le vois il +ne me reconnaîtra pas ; et s'il me reconnaît +je nierai, parbleu.</p> + +<p>« Je commence donc à choisir. J'en voulais +un qui fût bien, très bien. Tout à coup +je vois venir un grand blond, très joli garçon. +J'aime les blonds, tu sais.</p> + +<p>« Je le regarde. Il me regarde. Je souris, +il sourit ; je fais le geste ; oh ! à peine, à +peine ; il répond « oui » de la tête et le +voilà qui entre, ma chérie ! Il entre par la +grande porte de la maison. »</p> + +<p>« Tu ne te figures pas ce qui s'est passé +en moi à ce moment-là ! J'ai cru que j'allais +devenir folle. Oh ! quelle peur ! Songe, +il allait parler aux domestiques ! A Joseph +qui est tout dévoué à mon mari ! Joseph +aurait cru certainement que je connaissais +ce monsieur depuis longtemps. »</p> + +<p>« Que faire ? dis ? Que faire ? Et il allait +sonner, tout à l'heure, dans une seconde, +Que faire, dis ? J'ai pensé que le mieux +était de courir à sa rencontre, de lui dire +qu'il se trompait, de le supplier de s'en +aller. Il aurait pitié d'une femme, d'une +pauvre femme ! Je me précipite donc à la +porte et je l'ouvre juste au moment où il +posait la main sur le timbre. »</p> + +<p>« Je balbutiai, tout à fait folle : « Allez-vous-en, +Monsieur, allez-vous-en, vous +vous trompez, je suis une honnête femme, +une femme mariée. C'est une erreur, une +affreuse erreur ; je vous ai pris pour un de +mes amis à qui vous ressemblez beaucoup. +Ayez pitié de moi, Monsieur. »</p> + +<p>« Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et +il répond : « Bonjour, ma chatte. Tu sais, +je la connais, ton histoire. Tu es mariée, +c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. +Allons montre-moi la route. »</p> + +<p>« Et il me pousse ; il referme la porte, et +comme je demeurais, épouvantée, en face +de lui, il m'embrasse, me prend par la +taille et me fait rentrer dans le salon qui +était resté ouvert. »</p> + +<p>« Et puis, il se met à regarder tout comme +un commissaire-priseur ; et il reprend : +« Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très +chic. Faut que tu sois rudement dans la +dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre ! »</p> + +<p>« Alors, moi, je recommence à le supplier : +« Oh ! Monsieur, allez-vous-en ! +allez-vous-en ! Mon mari va rentrer ! Il +va rentrer dans un instant, c'est son +heure ! Je vous jure que vous vous trompez ! »</p> + +<p>« Et il me répond tranquillement : « Allons, +ma belle, assez de manières comme +ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai +cent sous pour aller prendre quelque chose +en face. »</p> + +<p>« Comme il aperçoit sur la cheminée la +photographie de Raoul, il me demande :</p> + +<p>« — C'est ça, ton... ton mari ?</p> + +<p>« — Oui, c'est lui.</p> + +<p>« — Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, +qu'est-ce que c'est ? Une de tes amies ?</p> + +<p>« C'était ta photographie, ma chère, tu +sais celle en toilette de bal. Je ne savais +plus ce que disais, je balbutiai :</p> + +<p>« — Oui c'est une de mes amies.</p> + +<p>« — Elle est très gentille. Tu me la feras +connaître.</p> + +<p>« Et voilà la pendule qui se met à sonner +cinq heures ; et Raoul rentre tous les jours +à cinq heures et demie ! S'il revenait avant +que l'autre fût parti, songe donc ! Alors... +alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... +j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le +mieux... était de... de... de... me débarrasser +de cet homme le... le plus vite possible... +Plus tôt ce serait fini... tu comprends... +et... et voilà... voilà... puisqu'il +le fallait... et il le fallait, ma chère... il ne +serait pas parti sans ça... Donc j'ai... +j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... +Voilà. »</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La petite marquise de Rennedon s'était +mise à rire, mais à rire follement, la tête +dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.</p> + +<p>Quand elle se fut un peu calmée, elle +demanda :</p> + +<p> — Et... et... il était joli garçon...</p> + +<p> — Mais oui.</p> + +<p> — Et tu te plains ?</p> + +<p> — Mais... mais... vois-tu, ma chère, +c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... +à la même heure... et j'ai... j'ai +une peur atroce... Tu n'as pas idée +comme il est tenace... et volontaire... Que +faire... dis... que faire ?</p> + +<p>La petite marquise s'assit dans son lit +pour réfléchir ; puis elle déclara brusquement :</p> + +<p> — Fais-le arrêter.</p> + +<p>La petite baronne fut stupéfaite. Elle +balbutia :</p> + +<p> — Comment ? Tu dis ? A quoi penses-tu ? +Le faire arrêter ? Sous quel prétexte ?</p> + +<p> — Oh ! c'est bien simple. Tu vas aller +chez le commissaire ; tu lui diras qu'un +monsieur te suit depuis trois mois ; qu'il a +eu l'insolence de monter chez toi hier ; +qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour +demain, et que tu demandes protection à +la loi. On te donnera deux agents qui l'arrêteront.</p> + +<p> — Mais, ma chère, s'il raconte...</p> + +<p> — Mais on ne le croira pas, sotte, du +moment que tu auras bien arrangé ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, +qui es une femme du monde irréprochable.</p> + +<p> — Oh ! je n'oserai jamais.</p> + +<p> — Il faut oser, ma chère, ou bien tu es +perdue.</p> + +<p> — Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... +quand on l'arrêtera.</p> + +<p> — Eh bien, tu auras des témoins et tu +le feras condamner.</p> + +<p> — Condamner à quoi ?</p> + +<p> — A des dommages. Dans ce cas, il faut +être impitoyable !</p> + +<p> — Ah ! à propos de dommages... il y a +une chose qui me gêne beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... +sur la cheminée.</p> + +<p> — Deux louis ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Pas plus ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. +Eh bien ?</p> + +<p> — Eh bien ! qu'est-ce qu'il faut faire de +cet argent ?</p> + +<p>La petite marquise hésita quelques secondes, +puis répondit d'une voix sérieuse :</p> + +<p> — Ma chère... Il faut faire... il faut +faire... un petit cadeau à ton mari... ça +n'est que justice.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_DIABLE"></a><br> +<h2>LE DIABLE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Le paysan restait debout en face du médecin, +devant le lit de la mourante. La +vieille, calme, résignée, lucide, regardait +les deux hommes et les écoutait causer. +Elle allait mourir ; elle ne se révoltait pas, +son temps était fini, elle avait quatre-vingt-douze +ans.</p> + +<p>Par la fenêtre et la porte ouvertes, le +soleil de juillet entrait à flots, jetait sa +flamme chaude sur le sol de terre brune, +onduleux et battu par les sabots de quatre +générations de rustres. Les odeurs des +champs venaient aussi, poussées par la +brise cuisante, odeurs des herbes, des +blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur, +de midi. Les sauterelles s'égosillaient, emplissaient +la campagne d'un crépitement +clair, pareil au bruit des criquets de +bois qu'on vend aux enfants dans les +foires.</p> + +<p>Le médecin, élevant la voix, disait :</p> + +<p> — Honoré, vous ne pouvez pas laisser +votre mère toute seule dans cet état-là. Elle +passera d'un moment à l'autre !</p> + +<p>Et le paysan, désolé, répétait :</p> + +<p> — Faut pourtant que j'rentre mon blé ; +v'là trop longtemps qu'il est à terre. +L'temps est bon, justement. Que qu' t'en +dis, ma mé ?</p> + +<p>Et la vieille mourante, tenaillée encore +par l'avarice normande, faisait « oui » de +l'œil et du front, engageait son fils à +rentrer son blé et à la laisser mourir toute +seule.</p> + +<p>Mais le médecin se fâcha et, tapant du +pied :</p> + +<p> — Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, +et je ne vous permettrai pas de faire +ça, entendez-vous ! Et, si vous êtes forcé +de rentrer votre blé aujourd'hui même, +allez chercher la Rapet, parbleu ! et faites-lui +garder votre mère. Je le veux, entendez-vous ! +Et si vous ne m'obéissez pas, je vous +laisserai crever comme un chien, quand +vous serez malade à votre tour, entendez-vous ?</p> + +<p>Le paysan, un grand maigre, aux gestes +lents, torturé par l'indécision, par la peur +du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, +hésitait, calculait, balbutiait :</p> + +<p> — Comben qu'é prend, la Rapet, pour +une garde ?</p> + +<p>Le médecin criait :</p> + +<p> — Est-ce que je sais, moi ? Ça dépend +du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous +avec elle, morbleu ! Mais je veux +qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous ?</p> + +<p>L'homme se décida :</p> + +<p> — J'y vas, j'y vas ; vous fâchez point, +m'sieu l'médecin.</p> + +<p>Et le docteur s'en alla, en appelant :</p> + +<p> — Vous savez, vous savez, prenez garde, +car je ne badine pas quand je me fâche, moi !</p> + +<p>Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna +vers sa mère, et, d'une voix résignée :</p> + +<p> — J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, +c't homme. T'éluge point tant qu'je +r'vienne.</p> + +<p>Et il sortit à son tour.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La Rapet, une vieille repasseuse, gardait +les morts et les mourants de la commune +et des environs. Puis, dès qu'elle +avait cousu ses clients dans le drap dont ils +ne devaient plus sortir, elle revenait +prendre son fer dont elle frottait le linge +des vivants. Ridée comme une pomme de +l'autre année, méchante, jalouse, avare +d'une avarice tenant du phénomène, courbée +en deux comme si elle eût été cassée +aux reins par l'éternel mouvement du fer +promené sur les toiles, on eût dit qu'elle +avait pour l'agonie une sorte d'amour +monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais +que des gens qu'elle avait vus mourir, +de toutes les variétés de trépas auxquelles +elle avait assisté ; et elle les racontait +avec une grande minutie de détails +toujours pareils, comme un chasseur raconte +ses coups de fusil.</p> + +<p>Quand Honoré Bontemps entra chez elle, +il la trouva préparant de l'eau bleue pour +les collerettes des villageoises.</p> + +<p>Il dit : </p> + +<p> — Allons, bonsoir ; ça va-t-il comme +vous voulez, la mé Rapet ?</p> + +<p>Elle tourna vers lui la tête :</p> + +<p> — Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part ?</p> + +<p> — Oh ! d'ma part, ça va-t-à volonté, +mais c'est ma mé qui n'va point.</p> + +<p> — Vot'mé ?</p> + +<p> — Oui, ma mé.</p> + +<p> — Qué qu'alle a votre mé ?</p> + +<p> — All'a qu'a va tourner d'l'œil !</p> + +<p>La vieille femme retira ses mains de +l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et transparentes, +lui glissaient jusqu'au bout des +doigts, pour retomber dans le baquet.</p> + +<p>Elle demanda, avec une sympathie subite :</p> + +<p> — All'est si bas qu'ça ?</p> + +<p> — L'médecin dit qu'all' n'passera point +la r'levée.</p> + +<p> — Pour sûr qu'all'est bas alors !</p> + +<p>Honoré hésita. Il lui fallait quelques +préambules pour la proposition qu'il préparait. +Mais, comme il ne trouvait rien, il +se décida tout d'un coup :</p> + +<p> — Comben qu'vous m'prendrez pour la +garder jusqu'au bout ? Vô savez que j'sommes +point riche. J'peux seulement point +m'payer une servante. C'est ben ça qui +l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, +trop d'fatigue ! A travaillait comme +dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. +On n'en fait pu de c'te graine-là !...</p> + +<p>La Rapet répliqua gravement :</p> + +<p> — Y a deux prix : quarante sous l'jour, +et trois francs la nuit pour les riches. +Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour +l'zautres. Vô m'donnerez vingt et quarante.</p> + +<p>Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait +bien, sa mère. Il savait comme +elle était tenace, vigoureuse, résistante. +Ça pouvait durer huit jours, malgré l'avis +du médecin.</p> + +<p>Il dit résolument :</p> + +<p> — Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un +prix, là, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. +L'médecin dit qu'alle passera tantôt. Si +ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis +pour mé. Ma si all' tient jusqu'à demain ou +pu longtemps tant mieux pour mé, tant +pis pour vous !</p> + +<p>La garde, surprise, regardait l'homme. +Elle n'avait jamais traité un trépas à forfait. +Elle hésitait, tentée par l'idée d'une +chance à courir. Puis elle soupçonna qu'on +voulait la jouer.</p> + +<p> — J'peux rien dire tant qu'j'aurai point +vu vot' mé, répondit-elle.</p> + +<p> — V'nez-y, la vé.</p> + +<p>Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt. </p> + +<p>En route, ils ne parlèrent point. Elle +allait d'un pied pressé, tandis qu'il allongeait +ses grandes jambes comme s'il +devait, à chaque pas, traverser un ruisseau.</p> + +<p>Les vaches couchées dans les champs, +accablées par la chaleur, levaient lourdement +la tête et poussaient un faible meuglement +vers ces deux gens qui passaient, +pour leur demander de l'herbe fraîche.</p> + +<p>En approchant de sa maison, Honoré +Bontemps murmura :</p> + +<p> — -Si c'était fini, tout d'même ?</p> + +<p>Et le désir inconscient qu'il en avait se +manifesta dans le son de sa voix.</p> + +<p>Mais la vieille n'était point morte. Elle +demeurait sur le dos, en son grabat, les +mains sur la couverture d'indienne violette, +des mains affreusement maigres, +nouées, pareilles à des bêtes étranges, à +des crabes, et fermées par les rhumatismes, +les fatigues, les besognes presque +séculaires qu'elles avaient accomplies.</p> + +<p>La Rapet s'approcha du lit et considéra +la mourante. Elle lui tâta le pouls, lui palpa +la poitrine, l'écouta respirer, la questionna +pour l'entendre parler ; puis l'ayant +encore longtemps contemplée, elle sortit +suivie d'Honoré. Son opinion était assise. +La vieille n'irait pas à la nuit. Il demanda :</p> + +<p> — Hé ben ?</p> + +<p>La garde répondit :</p> + +<p> — Hé ben, ça durera deux jours, p'têt +trois. Vous me donnerez six francs, tout +compris.</p> + +<p>Il s'écria :</p> + +<p> — Six francs ! six francs ! Avez-vous +perdu le sens ? Mé, je vous dis qu'elle en +a pour cinq ou six heures, pas plus !</p> + +<p>Et ils discutèrent longtemps, acharnés +tous deux. Comme la garde allait se retirer, +comme le temps passait, comme son +blé ne se rentrerait pas tout seul, à la fin, +il consentit :</p> + +<p> — Eh ben, c'est dit, six francs, tout +compris, jusqu'à la l'vée du corps.</p> + +<p> — C'est dit, six francs.</p> + +<p>Et il s'en alla, à longs pas, vers son +blé couché sur le sol, sous le lourd soleil +qui mûrit les moissons.</p> + +<p>La garde rentra dans la maison.</p> + +<p>Elle avait apporté de l'ouvrage ; car +auprès des mourants et des morts elle +travaillait sans relâche, tantôt pour elle, +tantôt pour la famille qui l'employait à +cette double besogne moyennant un supplément +de salaire.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda :</p> + +<p> — Vous a-t-on administrée au moins, +la mé Bontemps ?</p> + +<p>La paysanne fit « non » de la tête ; et la +Rapet, qui était dévote, se leva avec vivacité.</p> + +<p> — Seigneur Dieu, c'est-il possible ? +J'vas quérir m'sieur l'curé.</p> + +<p>Et elle se précipita vers le presbytère, si +vite, que les gamins, sur la place, la +voyant trotter ainsi, crurent un malheur +arrivé.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, +précédé de l'enfant de chœur qui sonnait +une clochette pour annoncer le passage +de Dieu dans la campagne brûlante et +calme. Des hommes, qui travaillaient au +loin, ôtaient leurs grands chapeaux et demeuraient +immobiles en attendant que le +blanc vêtement eût disparu derrière une +ferme ; les femmes qui ramassaient les +gerbes se redressaient pour faire le signe +de la croix, des poules noires, effrayées, +fuyaient le long des fossés en se balançant +sur leurs pattes jusqu'au trou, bien +connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement ; +un poulain, attaché dans un pré, +prit peur à la vue du surplis et se mit à +tourner en rond, au bout de sa corde, en +lançant des ruades. L'enfant de chœur, +en jupe rouge, allait vite ; et le prêtre, la +tête inclinée sur une épaule et coiffé de sa +barrette carrée, le suivait en murmurant +des prières ; et la Rapet venait derrière, +toute penchée, pliée en deux, comme pour +se prosterner en marchant, et les mains +jointes, comme à l'église.</p> + +<p>Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda :</p> + +<p> — Ousqu'i va, not'curé ?</p> + +<p>Son valet, plus subtil, répondit :</p> + +<p> — I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi !</p> + +<p>Le paysan ne s'étonna pas :</p> + +<p> — Ça s'peut ben, tout d'même !</p> + +<p>Et il se remit au travail.</p> + +<p>La mère Bontemps se confessa, reçut +l'absolution, communia ; et le prêtre s'en +revint, laissant seules les deux femmes +dans la chaumière étouffante.</p> + +<p>Alors la Rapet commença à considérer +la mourante, en se demandant si cela durerait +longtemps.</p> + +<p>Le jour baissait ; l'air plus frais entrait +par souffles plus vifs, faisait voltiger contre +le mur une image d'Épinal tenue par +deux épingles ; les petits rideaux de la +fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant +et couverts de taches de mouche, avaient +l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir +partir, comme l'âme de la vieille.</p> + +<p>Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait +attendre avec indifférence la mort si +proche qui tardait à venir. Son haleine, +courte, sifflait un peu dans sa gorge serrée. +Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y +aurait sur la terre une femme de moins, +que personne ne regretterait.</p> + +<p>A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant +approché du lit, il vit que sa mère +vivait encore, et il demanda :</p> + +<p> — Ça va-t-il ?</p> + +<p>Comme il faisait autrefois quand elle +était indisposée.</p> + +<p>Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant :</p> + +<p> — D'main, cinq heures, sans faute. +Elle répondit :</p> + +<p> — D'main, cinq heures.</p> + +<p>Elle arriva, en effet, au jour levant.</p> + +<p>Honoré, avant de se rendre aux terres, +mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-même.</p> + +<p>La garde demanda :</p> + +<p> — Eh ben, vot'mé a-t-all' passé ?</p> + +<p>Il répondit, avec un pli malin au coin +des yeux :</p> + +<p> — All'va plutôt mieux.</p> + +<p>Et il s'en alla.</p> + +<p>La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha +de l'agonisante, qui demeurait dans +le même état, oppressée et impassible, +l'œil ouvert et les mains crispées sur sa +couverture.</p> + +<p>Et la garde comprit que cela pouvait +durer deux jours, quatre jours, huit jours +ainsi ; et une épouvante étreignit son cœur +d'avare, tandis qu'une colère furieuse la +soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée +et contre cette femme qui ne mourait +pas.</p> + +<p>Elle se mit au travail néanmoins et attendit, +le regard fixé sur la face ridée de +la mère Bontemps.</p> + +<p>Honoré revint pour déjeuner ; il semblait +content, presque goguenard ; puis il +repartit. Il rentrait son blé, décidément, +dans des conditions excellentes.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La Rapet s'exaspérait ; chaque minute +écoulée lui semblait, maintenant, du temps +volé, de l'argent volé. Elle avait envie, +une envie folle de prendre par le cou cette +vieille bourrique, cette vielle têtue, cette +vieille obstinée, et d'arrêter, en serrant +un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait +son temps et son argent.</p> + +<p>Puis elle réfléchit au danger ; et, d'autres +idées lui passant par la tête, elle se +rapprocha du lit.</p> + +<p>Elle demanda :</p> + +<p> — Vos avez-t-il déjà vu l'Diable ?</p> + +<p>La mère Bontemps murmura :</p> + +<p> — Non.</p> + +<p>Alors la garde se mit à causer, à lui +conter des histoires pour terroriser son +âme débile de mourante.</p> + +<p>Quelques minutes avant qu'on expirât, +le Diable apparaissait, disait-elle, à tous +les agonisants. Il avait un balai à la main, +une marmite sur la tête, et il poussait de +grands cris. Quand on l'avait vu, c'était +fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants. +Et elle énumérait tous ceux à qui +le Diable était apparu devant elle, cette +année-là : Joséphin Loisel, Eulalie Ratier, +Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.</p> + +<p>La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, +remuait les mains, essayait de tourner +la tête pour regarder au fond de la +chambre.</p> + +<p>Soudain la Rapet disparut au pied du +lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et +s'enveloppa dedans ; elle se coiffa de la +marmite, dont les trois pieds courts et courbés +se dressaient ainsi que trois cornes ; +elle saisit un balai de sa main droite, et, +de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il +retombât avec bruit.</p> + +<p>Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable ; +alors, grimpée sur une chaise, +la garde souleva le rideau qui pendait au +bout du lit, et elle apparut, gesticulant, +poussant des clameurs aiguës au fond du +pot de fer qui lui cachait la face, et menaçant +de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne à bout de vie.</p> + +<p>Eperdue, le regard fou, la mourante fit +un effort surhumain pour se soulever et +s'enfuir ; elle sortit même de sa couche +ses épaules et sa poitrine ; puis elle retomba +avec un grand soupir. C'était +fini.</p> + +<p>Et la Rapet, tranquillement, remit en +place tous les objets, le balai au coin de +l'armoire, le drap dedans, la marmite sur +le foyer, le seau sur la planche et la chaise +contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux énormes +de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le +buis cloué sur la commode et, s'agenouillant, +se mit à réciter avec ferveur les prières +des trépassés qu'elle savait par cœur, par +métier.</p> + +<p>Et quand Honoré rentra, le soir venu, +il la trouva priant, et il calcula tout de +suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur +lui, car elle n'avait passé que trois jours +et une nuit, ce qui faisait en tout cinq +francs, au lieu de six qu'il lui devait.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LES_ROIS"></a><br> +<h2>LES ROIS</h2> +<br><br><br> + +<p> — Ah ! dit le capitaine comte de Garens, +je crois bien que je me le rappelle, ce souper +des Rois, pendant la guerre !</p> + +<p>J'étais alors maréchal des logis de +hussards, et depuis quinze jours rôdant en +éclaireur en face d'une avant-garde allemande. +La veille, nous avions sabré quelques +uhlans et perdu trois hommes, dont +ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez +bien, Joseph de Raudeville.</p> + +<p>Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna +de prendre dix cavaliers et d'aller occuper +et de garder toute la nuit le village de Porterin, +où l'on s'était battu cinq fois en +trois semaines. Il ne restait pas vingt +maisons debout ni douze habitants dans +ce guêpier.</p> + +<p>Je pris donc dix cavaliers et je partis +vers quatre heures. A cinq heures, en +pleine nuit, nous atteignîmes les premiers +murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai +à Marchas, vous savez bien, Pierre de +Marchas, qui a épousé depuis la petite +Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le +village et de m'apporter des nouvelles.</p> + +<p>Je n'avais choisi que des volontaires, +tous de bonne famille. Ça fait plaisir, dans +le service, de ne pas tutoyer des mufles. +Ce Marchas était dégourdi comme pas un, +fin comme un renard et souple comme un +serpent. Il savait éventer des Prussiens +ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver +des vivres là où nous serions morts de +faim sans lui, et il obtenait des renseignements +de tout le monde, des renseignements +toujours sûrs, avec une adresse +inimaginable.</p> + +<p>Il revint au bout de dix minutes :</p> + +<p> — Ça va bien, dit-il ; aucun Prussien +n'a passé par ici depuis trois jours. Il est +sinistre, ce village. J'ai causé avec une +bonne sœur qui garde quatre ou cinq malades +dans un couvent abandonné.</p> + +<p>J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous +pénétrâmes dans la rue principale. On +apercevait vaguement à droite, à gauche, +des murs sans toit, à peine visibles dans la +nuit profonde. De place en place, une lumière +brillait derrière une vitre : une famille +était restée pour garder sa demeure +à peu près debout, une famille de braves +ou de pauvres. La pluie commençait à +tomber, une pluie menue, glacée, qui +nous gelait avant de nous avoir mouillés, +rien qu'en touchant les manteaux. Les +chevaux trébuchaient sur des pierres, sur +des poutres, sur des meubles. Marchas +nous guidait, à pied, devant nous, et traînant +sa bête par la bride.</p> + +<p> — Où nous mènes-tu ? lui demandai-je.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p> — J'ai un gîte, un bon.</p> + +<p>Et il s'arrêta bientôt devant une petite +maison bourgeoise demeurée entière, bien +close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.</p> + +<p>Au moyen d'un gros caillou ramassé +près de la grille, Marchas fit sauter la serrure, +puis il gravit le perron, défonça la +porte d'entrée à coups de pied et à coups +d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il +avait toujours en poche, et nous précéda +dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, +avec une assurance admirable, +comme s'il avait vécu dans cette maison +qu'il voyait pour la première fois.</p> + +<p>Deux hommes restés dehors gardaient +nos chevaux.</p> + +<p>Marchas dit au gros Ponderel, qui le +suivait :</p> + +<p> — Les écuries doivent être à gauche ; +j'ai vu ça en entrant ; va donc y loger les +bêtes, dont nous n'avons pas besoin.</p> + +<p>Puis, se tournant vers moi :</p> + +<p> — Donne des ordres, sacrebleu !</p> + +<p>Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je +répondis en riant :</p> + +<p> — Je vais placer mes sentinelles aux +abords du pays. Je te retrouverai ici.</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p> — Combien prends-tu d'hommes ?</p> + +<p> — Cinq. Les autres les relèveront à +dix heures du soir.</p> + +<p> — Bon. Tu m'en laisses quatre pour +faire les provisions, la cuisine, et mettre +la table. Moi, je trouverai la cachette au +vin.</p> + +<p>Et je m'en allai reconnaître les rues désertes +jusqu'à la sortie sur la plaine, pour +y placer mes factionnaires.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, j'étais de +retour. Je trouvai Marchas étendu dans un +grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la +housse, par amour du luxe, disait-il. Il se +chauffait les pieds au feu, en fumant un +cigare excellent dont le parfum emplissait +la pièce. Il était seul, les coudes sur les +bras du siège, la tête entre les épaules, les +joues roses, l'œil brillant, l'air enchanté.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, j'entendais un +bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant +d'une façon béate :</p> + +<p> — Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans +le poulailler, le champagne sous les marches +du perron, l'eau-de-vie, — cinquante +bouteilles de vraie fine — dans le potager, +sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne +m'a pas semblé droit. Comme solide, +nous avons deux poules, une oie, un canard, +trois pigeons et un merle cueilli +dans une cage, rien que de la plume, comme +tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce +pays est excellent.</p> + +<p>Je m'étais assis en face de lui. La flamme +de la cheminée me grillait le nez et les +joues :</p> + +<p> — Où as-tu trouvé ce bois-là ? demandai-je.</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p> — Bois magnifique, voiture de maître, +coupé. C'est la peinture qui donne cette +flambée, un punch d'essence et de vernis. +Bonne maison !</p> + +<p>Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. +Il reprit : </p> + +<p> — Dire que c'est jour de Rois ! J'ai fait +mettre une fève dans l'oie ; mais pas de +reine, c'est embêtant, ça !</p> + +<p>Je répétai, comme un écho :</p> + +<p> — C'est embêtant ; mais que veux-tu +que j'y fasse, moi ?</p> + +<p> — Que tu en trouves, parbleu !</p> + +<p> — De quoi ?</p> + +<p> — Des femmes.</p> + +<p> — Des femmes ?... Tu es fou !</p> + +<p> — J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un +poirier, moi, et le champagne sous les +marches du perron ; et rien ne pouvait me +guider encore. — Tandis que, pour toi, +une jupe c'est un indice certain. Cherche, +mon vieux.</p> + +<p>Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu +que je ne savais plus s'il plaisantait.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — Voyons, Marchas, tu blagues ?</p> + +<p> — Je ne blague jamais dans le service.</p> + +<p> — Mais où diable veux-tu que j'en +trouve, des femmes ?</p> + +<p> — Où tu voudras. Il doit en rester deux +ou trois dans le pays. Déniche et apporte.</p> + +<p>Je me levai. Il faisait trop chaud devant +ce feu. Marchas reprit :</p> + +<p> — Veux-tu une idée ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Va trouver le curé.</p> + +<p> — Le curé ? Pourquoi faire ?</p> + +<p> — Invite-le à souper et prie-le d'amener +une femme.</p> + +<p> — Le curé ! Une femme ! Ah ! ah ! ah !</p> + +<p>Marchas reprit avec une extraordinaire +gravité :</p> + +<p> — Je ne ris pas. Va trouver le curé, +raconte-lui notre situation. Il doit s'embêter +affreusement, il viendra. Mais dis-lui +qu'il nous faut une femme au minimum, +une femme comme il faut, bien entendu, +puisque nous sommes tous des hommes du +monde. Il doit connaître ses paroissiennes +sur le bout du doigt. S'il y en a une possible +pour nous, et si tu t'y prends bien, il +te l'indiquera.</p> + +<p> — Voyons, Marchas ? A quoi penses-tu ?</p> + +<p> — Mon cher Garens, tu peux faire ça +très bien. Ce serait même très drôle. Nous +savons vivre, parbleu ! et nous serons d'une +distinction parfaite, d'un chic extrême. +Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, +séduis-le et décide-le !</p> + +<p> — Non, c'est impossible.</p> + +<p>Il rapprocha son fauteuil et, comme il +connaissait mes côtés faibles, le gredin +reprit :</p> + +<p> — Songe donc comme ce serait crâne +à faire et amusant à raconter. On en parlerait +dans toute l'armée. Ça te ferait une +rude réputation.</p> + +<p>J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista : </p> + +<p> — Allons, mon petit Garens. Tu es +chef de détachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je +t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en +vers, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, +après la guerre, je te le promets. Tu dois +bien ça à tes hommes. Tu les fais assez +marcher depuis un mois.</p> + +<p>Je me levai en demandant :</p> + +<p> — Où est le presbytère ?</p> + +<p> — Tu prends la seconde rue à gauche. +Au bout, tu trouveras une avenue ; et, au +bout de l'avenue, l'église. Le presbytère +est à côté.</p> + +<p>Je sortais ; il me cria :</p> + +<p> — Dis-lui le menu pour lui donner faim !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Je découvris sans peine la petite maison +de l'ecclésiastique, à côté d'une grande vilaine +église de briques. Je frappai à coups +de poing dans la porte, qui n'avait ni +sonnette ni marteau, et une voix forte demanda +de l'intérieur :</p> + +<p> — Qui va là ?</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — Maréchal des logis de hussards.</p> + +<p>J'entendis un bruit de verrous et de +clef tournée, et je me trouvai en face d'un +grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine +de lutteur, des mains formidables +sortant de manches retroussées, un teint +rouge et un air brave homme.</p> + +<p>Je fis le salut militaire.</p> + +<p> — Bonjour, monsieur le curé.</p> + +<p>Il avait craint une surprise, une embûche +de rôdeurs, et il sourit en répondant :</p> + +<p> — Bonjour, mon ami ; entrez.</p> + +<p>Je le suivis dans une petite chambre à +pavés rouges, où brûlait un maigre feu, +bien différent du brasier de Marchas.</p> + +<p>Il me montra une chaise, et puis me +dit :</p> + +<p> — Qu'y a-t-il pour votre service ?</p> + +<p> — Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord +de me présenter.</p> + +<p>Et je lui tendis ma carte.</p> + +<p>Il la reçut et lut à mi-voix :</p> + +<p>« Le comte de Garens. »</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p> — Nous sommes ici onze, monsieur +l'abbé, cinq en grand'garde et six installés +chez un habitant inconnu. Ces six-là +se nomment Garens, ici présent, Pierre +de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron +d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils +du peintre, et Joseph Herbon, un jeune +musicien. Je viens, en leur nom et au mien, +vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, +monsieur le curé, et nous voudrions le +rendre un peu gai.</p> + +<p>Le prêtre souriait. Il murmura :</p> + +<p> — Il me semble que ce n'est guère +l'occasion de s'amuser.</p> + +<p>Je répondis : </p> + +<p> — Nous nous battons tous les jours, +Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont +restés par terre, hier encore. C'est la +guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, +n'avons-nous pas le droit de la jouer +gaiement ? Nous sommes Français, nous +aimons rire, nous savons rire partout. +Nos pères riaient bien sur l'échafaud ! Ce +soir, nous voudrions nous dégourdir un +peu, en gens comme il faut, et non pas +en soudards, vous me comprenez. Avons-nous +tort ?</p> + +<p>Il répondit vivement :</p> + +<p> — Vous avez raison, mon ami, et j'accepte +avec grand plaisir votre invitation.</p> + +<p>Il cria :</p> + +<p> — Hermance !</p> + +<p>Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, +apparut et demanda :</p> + +<p> — Qué qui a ?</p> + +<p> — Je ne dîne pas ici, ma fille.</p> + +<p> — Où que vous dînez donc ?</p> + +<p> — Avec MM. les hussards.</p> + +<p>J'eus envie de dire : « Amenez votre +bonne, pour voir la tête de Marchas », +mais je n'osai point.</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p> — Parmi vos paroissiens restés dans +le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi ?</p> + +<p>Il hésita, chercha et déclara :</p> + +<p> — Non, personne !</p> + +<p>J'insistai :</p> + +<p> — Personne !... Voyons, monsieur le +curé, cherchez. Ce serait très galant d'avoir +des dames. Je m'entends, des ménages ! +Est-ce que je sais, moi ? Le boulanger avec +sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... +le... le cordonnier... le... le pharmacien +avec la pharmacienne... Nous +avons un bon repas, du vin, et serions enchantés +de laisser un bon souvenir aux +gens d'ici.</p> + +<p>Le curé médita longtemps encore, puis +prononça avec résolution :</p> + +<p> — Non, personne.</p> + +<p>Je me mis à rire :</p> + +<p> — Sacristi ! monsieur le curé, c'est ennuyeux +de n'avoir pas une reine, car nous +avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y +a pas un maire marié, un adjoint marié, +un conseiller municipal marié, un instituteur +marié ?...</p> + +<p> — Non, toutes les dames sont parties.</p> + +<p> — Quoi, il n'y a pas dans tout le pays +une brave bourgeoise avec son bourgeois +de mari, à qui nous pourrions faire ce +plaisir, car ce serait un plaisir pour eux, +un grand, dans les circonstances présentes ?</p> + +<p>Mais tout à coup le curé se mit à rire, +d'un rire violent qui le secouait tout entier, +et il criait :</p> + +<p> — Ah ! ah ! ah ! j'ai votre affaire, Jésus, +Marie, j'ai votre affaire ! Ah ! ah ! ah ! +nous allons rire, mes enfants, nous allons +rire. Et elles seront bien contentes, allez, +bien contentes, ah ! ah !... Où gîtez-vous ?</p> + +<p>J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit :</p> + +<p> — Très bien. C'est la propriété de +M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure +avec quatre dames !! !... Ah ! ah ! +ah ! quatre dames !! !...</p> + +<p>Il sortit avec moi, riant toujours, et me +quitta, en répétant :</p> + +<p> — Ça va ; dans une demi-heure, maison +Bertin-Lavaille.</p> + +<p>Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.</p> + +<p> — Combien de couverts ? demanda +Marchas en m'apercevant.</p> + +<p> — Onze. Nous sommes six hussards, +plus M. le curé et quatre dames.</p> + +<p>Il fut stupéfait. Je triomphais.</p> + +<p>Il répétait :</p> + +<p> — Quatre dames ! Tu dis : quatre dames ?</p> + +<p> — Je dis : quatre dames.</p> + +<p> — De vraies femmes ?</p> + +<p> — De vraies femmes.</p> + +<p> — Bigre ! Mes compliments !</p> + +<p> — Je les accepte. Je les mérite.</p> + +<p>Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et +j'aperçus une belle nappe blanche jetée +sur une longue table autour de laquelle +trois hussards en tablier bleu disposaient +des assiettes et des verres.</p> + +<p> — Il y aura des femmes ! cria Marchas.</p> + +<p>Et les trois hommes se mirent à danser +en applaudissant de toute leur force.</p> + +<p>Tout était prêt. Nous attendions. Nous +attendîmes près d'une heure. Une odeur +délicieuse de volailles rôties flottait dans +toute la maison.</p> + +<p>Un coup frappé contre le volet nous +souleva tous en même temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une +minute à peine, une petite bonne Sœur +apparut dans l'encadrement de la porte. +Elle était maigre, ridée, timide, et saluait +coup sur coup les quatre hussards effarés +qui la regardaient entrer. Derrière elle, +un bruit de bâtons martelait le pavé du +vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans +le salon, j'aperçus, l'une suivant l'autre, +trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui +s'en venaient en se balançant avec des +mouvements différents, l'une chavirant à +droite, tandis que l'autre chavirait à gauche. +Et, trois bonnes femmes se présentèrent, +boitant, traînant la jambe, estropiées +par les maladies et déformées par +la vieillesse, trois infirmes hors de service, +les trois seules pensionnaires capables +de marcher encore de l'établissement +hospitalier que dirigeait la Sœur Saint-Benoît.</p> + +<p>Elle s'était retournée vers ses invalides, +pleine de sollicitude pour elles ; puis, +voyant mes galons de maréchal des logis, +elle me dit :</p> + +<p> — Je vous remercie bien, monsieur +l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres femmes. +Elles ont bien peu de plaisir dans +la vie, et c'est pour elles en même temps +un grand bonheur et un grand honneur +que vous leur faites.</p> + +<p>J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du +couloir et qui riait de tout son cœur. A mon +tour, je me mis à rire, en regardant surtout +la tête de Marchas. Puis montrant des +sièges à la religieuse :</p> + +<p> — Asseyez-vous, ma Sœur ; nous sommes +très fiers et très heureux que vous +ayez accepté notre modeste invitation.</p> + +<p>Elle prit trois chaises contre le mur, +les aligna devant le feu, y conduisit ses +trois bonnes femmes, les plaça dessus, +leur ôta leurs cannes et leurs châles +qu'elle alla déposer dans un coin ; puis, +désignant la première, une maigre à ventre +énorme, une hydropique assurément :</p> + +<p> — Celle-là est la mère Paumelle, dont +le mari s'est tué en tombant d'un toit, et +dont le fils est mort en Afrique. Elle a +soixante-deux ans.</p> + +<p>Puis elle désigna la seconde, une grande +dont la tête tremblait sans cesse :</p> + +<p> — Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée +de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus +guère, ayant eu la figure flambée dans +un incendie et la jambe droite brûlée à +moitié.</p> + +<p>Elle nous montra, enfin, la troisième, +une espèce de naine, avec des yeux saillants, +qui roulaient de tous les côtés, ronds +et stupides.</p> + +<p> — C'est la Putois, une innocente. Elle +est âgée de quarante-quatre ans seulement.</p> + +<p>J'avais salué les trois femmes comme +si on m'eût présenté à des Altesses Royales, +et, me tournant vers le curé :</p> + +<p> — Vous êtes, monsieur l'abbé, un +homme précieux, à qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance.</p> + +<p>Tout le monde riait, en effet, hormis +Marchas, qui semblait furieux.</p> + +<p> — Notre Sœur Saint-Benoît est servie ! +cria tout à coup Karl Massouligny.</p> + +<p>Je la fis passer devant avec le curé, puis +je soulevai la mère Paumelle, dont je pris +le bras et que je traînai dans la pièce voisine, +non sans peine, car son ventre ballonné +semblait plus pesant que du fer.</p> + +<p>Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, +qui gémissait pour avoir sa béquille ; +et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, +la Putois, vers la salle à manger, pleine +d'odeur de viandes.</p> + +<p>Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, +la Sœur tapa trois coups dans ses +mains, et les femmes firent, avec la précision +de soldats qui présentent les armes, +un grand signe de croix rapide. Puis le +prêtre prononça, lentement, les paroles +latines du <i>Benedicite</i>.</p> + +<p>On s'assit, et les deux poules parurent, +apportées par Marchas, qui voulait servir +pour ne point assister en convive à ce repas +ridicule.</p> + +<p>Mais je criai : « Vite le champagne ! » +Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet +qu'on décharge, et, malgré la résistance +du curé et de la bonne Sœur, les +trois hussards assis à côté des trois infirmes +leur versèrent de force dans la bouche +leurs trois verres pleins.</p> + +<p>Massouligny, qui avait la faculté d'être +chez lui partout et à l'aise avec tout le +monde, faisait la cour à la mère Paumelle +de la façon la plus drôle. L'hydropique, +dont l'humeur était restée gaie, malgré ses +malheurs, lui répondait en badinant avec +une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son +voisin que son gros ventre semblait prêt à +monter et à rouler sur la table. Le petit +Herbon avait entrepris sérieusement de +griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la +Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le +règlement de l'hospice.</p> + +<p>La religieuse, effarée, criait à Massouligny :</p> + +<p> — Oh ! oh ! vous allez la rendre malade ; +ne la faites pas rire comme ça, je vous en +prie, Monsieur. Oh ! Monsieur...</p> + +<p>Puis elle se levait et se jetait sur Herbon +pour lui arracher des mains un verre +plein qu'il vidait prestement, entre les +lèvres de la Putois.</p> + +<p>Et le curé riait à se tordre, répétait à la +Sœur :</p> + +<p> — Laissez donc, pour une fois, ça ne +leur fait pas de mal. Laissez donc.</p> + +<p>Après les deux poules, on avait mangé +le canard, flanqué des trois pigeons et du +merle ; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant +une odeur chaude de viande rissolée +et grasse.</p> + +<p>La Paumelle, qui s'animait, battit des +mains ; la Jean-Jean cessa de répondre aux +questions nombreuses du baron, et la +Putois poussa des grognements de joie, +moitié cris et moitié soupirs, comme font les +petits enfants à qui on montre des bonbons.</p> + +<p> — Permettez-vous, dit le curé, que je +me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne à ces opérations-là.</p> + +<p> — Mais certainement, monsieur l'abbé.</p> + +<p>Et la Sœur dit :</p> + +<p> — Si on ouvrait un peu la fenêtre ? Elles +ont trop chaud. Je suis sûre qu'elles seront +malades.</p> + +<p>Je me tournai vers Marchas :</p> + +<p> — Ouvre la fenêtre une minute.</p> + +<p>Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, +fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer +la fumée de l'oie, dont le prêtre, +une serviette au cou, soulevait les ailes +avec science.</p> + +<p>Nous le regardions faire, sans parler +maintenant, intéressés par le travail alléchant +de ses mains, saisis d'un renouveau +d'appétit à la vue de cette grosse bête dorée, +dont les membres tombaient l'un après +l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.</p> + +<p>Et tout à coup, au milieu de ce silence +gourmand qui nous tenait attentifs, entra, +par la fenêtre ouverte, le bruit lointain +d'un coup de feu.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Je fus debout si vite, que ma chaise roula +derrière moi ; et je criai :</p> + +<p> — Tout le monde à cheval ! Toi, Marchas, +tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq +minutes.</p> + +<p>Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient +au galop dans la nuit, je me mis +en selle avec mes deux autres hussards, +devant le perron de la villa, tandis que le +curé, la Sœur et les trois bonnes femmes +montraient aux fenêtres leurs têtes effarées.</p> + +<p>On n'entendait plus rien, qu'un aboiement +de chien dans la campagne. La pluie +avait cessé ; il faisait froid, très froid. Et +bientôt, je distinguai de nouveau le galop +d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.</p> + +<p>C'était Marchas. Je lui criai :</p> + +<p> — Eh bien ?</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p> — Rien du tout, François a blessé un +vieux paysan, qui refusait de répondre au : +« Qui vive ? » et qui continuait d'avancer, +malgré l'ordre de passer au large. On l'apporte, +d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.</p> + +<p>J'ordonnai de remettre les chevaux à +l'écurie et j'envoyai mes deux soldats au +devant des autres, puis je rentrai dans la +maison.</p> + +<p>Alors le curé, Marchas et moi, nous +descendîmes un matelas dans le salon +pour y déposer le blessé ; la Sœur, déchirant +une serviette, se mit à faire de la +charpie, tandis que les trois femmes éperdues +restaient assises dans un coin.</p> + +<p>Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, +traînés sur la route ; je pris une bougie +pour éclairer les hommes qui revenaient ; +et ils parurent, portant cette chose inerte, +molle, longue et sinistre, que devient un +corps humain quand la vie ne le soutient +plus.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>On déposa le blessé sur le matelas préparé +pour lui ; et je vis du premier coup +d'œil que c'était un moribond.</p> + +<p>Il râlait et crachait du sang qui coulait +des coins de ses lèvres, chassé de sa bouche +à chacun de ses hoquets. L'homme +en était couvert ! Ses joues, sa barbe, ses +cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient +en avoir été frottés, avoir été baignés +dans une cuve rouge. Et ce sang s'était +figé sur lui, était devenu terne, mêlé de +boue, horrible à voir.</p> + +<p>Le vieillard, enveloppé dans une grande +limousine de berger, entr'ouvrait par moments +ses yeux mornes, éteints, sans +pensée, qui paraissaient stupides d'étonnement, +comme ceux des bêtes que le +chasseur tue et qui le regardent, tombées +à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, +abruties par la surprise et par l'épouvante.</p> + +<p>Le curé s'écria :</p> + +<p> — Ah ! c'est le père Placide, le vieux +pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre, +et n'a rien entendu. Ah ! mon Dieu ! +vous avez tué ce malheureux !</p> + +<p>La Sœur avait écarté la blouse et la chemise, +et regardait au milieu de la poitrine +un petit trou violet qui ne saignait plus.</p> + +<p> — Il n'y a rien à faire, dit-elle.</p> + +<p>Le berger, haletant affreusement, crachait +toujours du sang avec chacun de ses +derniers souffles, et on entendait dans sa +gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un +gargouillement sinistre et continu.</p> + +<p>Le curé, debout au-dessus de lui, leva +sa main droite, décrivit le signe de la croix +et prononça, d'une voix lente et solennelle, +les paroles latines qui lavent les âmes.</p> + +<p>Avant qu'il les eût achevées, le vieillard +fut agité d'une courte secousse, comme si +quelque chose venait de se briser en lui. +Il ne respirait plus. Il était mort.</p> + +<p>M'étant retourné, je vis un spectacle plus +effrayant que l'agonie de ce misérable : +les trois vieilles, debout, serrées l'une +contre l'autre, hideuses, grimaçaient d'angoisse +et d'horreur.</p> + +<p>Je m'approchai d'elles, et elles se mirent +à pousser des cris aigus, en essayant de +se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.</p> + +<p>La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne +portait plus, tomba tout de son long par +terre.</p> + +<p>La Sœur Saint-Benoît, abandonnant le +mort, courut vers ses infirmes, et sans un +mot pour moi, sans un regard, les couvrit +de leurs châles, leur donna leurs béquilles, +les poussa vers la porte, les fit sortir +et disparut avec elles dans la nuit profonde, +si noire.</p> + +<p>Je compris que je ne pouvais même les +faire accompagner par un hussard, car le +seul bruit du sabre les eût affolées.</p> + +<p>Le curé regardait toujours le mort.</p> + +<p>S'étant enfin retourné vers moi :</p> + +<p> — Ah ! quelle vilaine chose, dit-il.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AU_BOIS"></a><br> +<h2>AU BOIS</h2> +<br><br><br> + +<p>Le maire allait se mettre à table pour +déjeuner quand on le prévint que le garde +champêtre l'attendait à la mairie avec deux +prisonniers.</p> + +<p>Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en +effet son garde champêtre, le père Hochedur, +debout et surveillant d'un air +sévère un couple de bourgeois mûrs.</p> + +<p>L'homme, un gros père, à nez rouge et +à cheveux blancs, semblait accablé ; tandis +que la femme, une petite mère endimanchée, +très ronde, très grasse, aux joues +luisantes, regardait d'un œil de défi l'agent +de l'autorité qui les avait captivés.</p> + +<p>Le maire demanda :</p> + +<p> — Qu'est-ce que c'est, père Hochedur ?</p> + +<p>Le garde champêtre fit sa déposition.</p> + +<p>Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, +pour accomplir sa tournée du côté +des bois Champioux jusqu'à la frontière +d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqué +d'insolite dans la campagne sinon qu'il +faisait beau temps et que les blés allaient +bien, quand le fils aux Bredel, qui binait +sa vigne, avait crié :</p> + +<p> — Hé, père Hochedur, allez voir au +bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont +bien cent trente ans à eux deux.</p> + +<p>Il était parti dans la direction indiquée ; +il était entré dans le fourré et il avait entendu +des paroles et des soupirs qui lui +firent supposer un flagrant délit de mauvaises +mœurs.</p> + +<p>Donc, avançant sur ses genoux et sur +ses mains comme pour surprendre un braconnier, +il avait appréhendé le couple +présent au moment où il s'abandonnait à +son instinct.</p> + +<p>Le maire stupéfait considéra les coupables. +L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq.</p> + +<p>Il se mit à les interroger, en commençant +par le mâle, qui répondait d'une voix +si faible qu'on l'entendait à peine.</p> + +<p> — Votre nom.</p> + +<p> — Nicolas Beaurain.</p> + +<p> — Votre profession.</p> + +<p> — Mercier, rue des Martyrs, à Paris.</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous faisiez dans ce +bois ?</p> + +<p>Le mercier demeura muet, les yeux +baissés sur son gros ventre, les mains à +plat sur ses cuisses. </p> + +<p>Le maire reprit : </p> + +<p> — Niez-vous ce qu'affirme l'agent de +l'autorité municipale ? </p> + +<p> — Non, Monsieur. </p> + +<p> — Alors, vous avouez ? </p> + +<p> — Oui, Monsieur. </p> + +<p> — Qu'avez-vous à dire pour votre défense ? </p> + +<p> — Rien, Monsieur. </p> + +<p> — Où avez-vous rencontré votre complice ? </p> + +<p> — C'est ma femme, Monsieur. </p> + +<p> — Votre femme ? </p> + +<p> — Oui, Monsieur. </p> + +<p> — Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris ? </p> + +<p> — Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble ! </p> + +<p> — Mais... alors... vous êtes fou, tout à +fait fou, mon cher Monsieur, de venir vous +faire pincer ainsi, en plein champ, à dix +heures du matin.</p> + +<p>Le mercier semblait prêt à pleurer de +honte. Il murmura :</p> + +<p> — C'est elle qui a voulu ça ! Je lui disais +bien que c'était stupide. Mais quand +une femme a quelque chose dans la tête... +vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.</p> + +<p>Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, +sourit et répliqua :</p> + +<p> — Dans votre cas, c'est le contraire +qui aurait dû avoir lieu. Vous ne seriez +pas ici si elle ne l'avait eu que dans la +tête.</p> + +<p>Alors une colère saisit M. Beaurain, et +se tournant vers sa femme :</p> + +<p> — Vois-tu où tu nous as menés avec ta +poésie ? Hein, y sommes-nous ? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, +à notre âge, pour attentat aux mœurs ! Et +il nous faudra fermer boutique, vendre la +clientèle et changer de quartier ! Y sommes-nous ?</p> + +<p>Mme Beaurain se leva, et, sans regarder +son mari, elle s'expliqua sans embarras, +sans vaine pudeur, presque sans hésitation.</p> + +<p> — Mon Dieu, monsieur le maire, je sais +bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous +me permettre de plaider ma cause +comme un avocat, ou mieux comme une +pauvre femme ; et j'espère que vous voudrez +bien nous renvoyer chez nous, et +nous épargner la honte des poursuites.</p> + +<p>« Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait +la connaissance de M. Beaurain dans ce +pays-ci, un dimanche. Il était employé +dans un magasin de mercerie ; moi j'étais +demoiselle dans un magasin de confections. +Je me rappelle de ça comme d'hier. +Je venais passer les dimanches ici, de +temps en temps, avec une amie, Rose Levêque, +avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose +avait un bon ami, et moi pas. C'est lui +qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonça, en riant, qu'il amènerait un +camarade le lendemain. Je compris bien +ce qu'il voulait ; mais je répondis que +c'était inutile. J'étais sage, Monsieur.</p> + +<p>« Le lendemain donc, nous avons trouvé +au chemin de fer Monsieur Beaurain. Il +était bien de sa personne à cette époque-là. +Mais j'étais décidée à ne pas céder, et je +ne cédai pas non plus.</p> + +<p>« Nous voici donc arrivés à Bezons. Il +faisait un temps superbe, de ces temps qui +vous chatouillent le cœur. Moi, quand il +fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois, +je deviens bête à pleurer, et quand +je suis à la campagne je perds la tête. La +verdure, les oiseaux qui chantent, les blés +qui remuent au vent, les hirondelles qui +vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots, +les marguerites, tout ça me rend +folle ! C'est comme le champagne quand +on n'en a pas l'habitude !</p> + +<p>« Donc il faisait un temps superbe, et +doux, et clair, qui vous entrait dans le +corps par les yeux en regardant et par la +bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient +toutes les minutes ! Ça me faisait +quelque chose de les voir. M. Beaurain +et moi nous marchions derrière eux, +sans guère parler. Quand on ne se connaît +pas on ne trouve rien à se dire. Il avait +l'air timide, ce garçon, et ça me plaisait +de le voir embarrassé. Nous voici arrivés +dans le petit bois. Il y faisait frais comme +dans un bain, et tout le monde s'assit sur +l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient +sur ce que j'avais l'air sévère ; vous comprenez +bien que je ne pouvais pas être +autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent +à s'embrasser sans plus se gêner +que si nous n'étions pas là ; et puis ils se +sont parlé tout bas ; et puis ils se sont +levés et ils sont partis dans les feuilles +sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je +faisais, moi, en face de ce garçon que je +voyais pour la première fois. Je me sentais +tellement confuse de les voir partir ainsi +que ça me donna du courage ; et je me +suis mise à parler. Je lui demandai ce qu'il +faisait ; il était commis de mercerie, comme +je vous l'ai appris tout à l'heure. Nous +causâmes donc quelques instants ; ça l'enhardit, +lui, et il voulut prendre des privautés, +mais je le remis à sa place, et +roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur +Beaurain ? »</p> + +<p>M. Beaurain, qui regardait ses pieds +avec confusion, ne répondit pas.</p> + +<p>Elle reprit : « Alors il a compris que +j'étais sage, ce garçon, et il s'est mis à +me faire la cour gentiment, en honnête +homme. Depuis ce jour il est revenu tous +les dimanches. Il était très amoureux de +moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais +beaucoup, mais là, beaucoup ! c'était un +beau garçon, autrefois.</p> + +<p>« Bref, il m'épousa en septembre et nous +prîmes notre commerce rue des Martyrs.</p> + +<p>« Ce fut dur pendant des années, Monsieur. +Les affaires n'allaient pas ; et nous +ne pouvions guère nous payer des parties +de campagne. Et puis, nous en avions +perdu l'habitude. On a autre chose en tête ; +on pense à la caisse plus qu'aux fleurettes, +dans le commerce. Nous vieillissions, peu +à peu, sans nous en apercevoir, en gens +tranquilles qui ne pensent plus guère à +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on +ne s'aperçoit pas que ça vous manque.</p> + +<p>« Et puis, Monsieur, les affaires ont +mieux été, nous nous sommes rassurés +sur l'avenir ! Alors, voyez-vous, je ne sais +pas trop ce qui s'est passé en moi, non, +vraiment, je ne sais pas !</p> + +<p>« Voilà que je me suis remise à rêver +comme une petite pensionnaire. La vue des +voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les +rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes +venait me chercher à mon fauteuil, +derrière ma caisse, et me faisait battre le +cœur ! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le +bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde +le ciel dans une rue, ça a l'air d'une +rivière, d'une longue rivière qui descend +sur Paris en se tortillant ; et les hirondelles +passent dedans comme des poissons. +C'est bête comme tout, ces choses-là, +à mon âge ! Que voulez-vous, Monsieur, +quand on a travaillé toute sa vie, il vient +un moment où on s'aperçoit qu'on aurait +pu faire autre chose, et, alors, on regrette, +oh ! oui, on regrette ! Songez donc +que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller +cueillir des baisers dans les bois, comme +les autres, comme les autres femmes. Je +songeais comme c'est bon d'être couché +sous les feuilles en aimant quelqu'un ! Et +j'y pensais tous les jours, toutes les nuits ! +Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à +avoir envie de me noyer.</p> + +<p>« Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain +dans les premiers temps. Je savais +bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me +renverrait vendre mon fil et mes aiguilles ! +Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me +disait plus grand chose ; mais en me regardant +dans ma glace, je comprenais +bien aussi que je ne disais plus rien à +personne, moi !</p> + +<p>« Donc, je me décidai et je lui proposai +une partie de campagne au pays où nous +nous étions connus. Il accepta sans défiance +et nous voici arrivés, ce matin, +vers les neuf heures.</p> + +<p>« Moi je me sentis toute retournée quand +je suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit +pas, le cœur des femmes ! Et, vrai, je ne +voyais plus mon mari tel qu'il est, mais +bien tel qu'il était autrefois ! Ça, je vous +le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'étais +grise. Je me mis à l'embrasser ; il en fut +plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. +Il me répétait : « Mais tu es folle. +Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui +te prend ?... » Je ne l'écoutais pas, moi, je +n'écoutais que mon cœur. Et je le fis entrer +dans le bois... Et voilà !... J'ai dit la +vérité, monsieur le maire, toute la vérité. »</p> + +<p>Le maire était un homme d'esprit. Il se +leva, sourit, et dit : « Allez en paix, Madame, +et ne péchez plus... sous les feuilles. »</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="UNE_FAMILLE"></a><br> +<h2>UNE FAMILLE</h2> +<br><br><br> + +<p>J'allais revoir mon ami Simon Radevin +que je n'avais point aperçu depuis quinze +ans.</p> + +<p>Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami +de ma pensée, celui avec qui on passe +les longues soirées tranquilles et gaies, +celui à qui on dit les choses intimes du +cœur, pour qui on trouve, en causant doucement, +les idées rares, fines, ingénieuses, +délicates, nées de la sympathie même qui +excite l'esprit et le met à l'aise.</p> + +<p>Pendant bien des années nous ne nous +étions guère quittés. Nous avions vécu, +voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les +mêmes choses d'un même amour, admiré +les mêmes livres, compris les mêmes +œuvres, frémi des mêmes sensations, et si +souvent ri des mêmes êtres que nous nous +comprenions complètement, rien qu'en +échangeant un coup d'œil.</p> + +<p>Puis il s'était marié. Il avait épousé +tout à coup une fillette de province venue +à Paris pour chercher un fiancé. Comment +cette petite blondasse, maigre, aux mains +niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix +fraîche et bête, pareille à cent mille poupées +à marier, avait-elle cueilli ce garçon intelligent +et fin ? Peut-on comprendre ces +choses-là ? Il avait sans doute espéré le +bonheur, lui, le bonheur simple, doux et +long entre les bras d'une femme bonne, +tendre et fidèle ; et il avait entrevu tout +cela, dans le regard transparent de cette +gamine aux cheveux pâles.</p> + +<p>Il n'avait pas songé que l'homme actif, +vivant et vibrant, se fatigue de tout dès +qu'il a saisi la stupide réalité, à moins +qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus +rien comprendre.</p> + +<p>Comment allais-je le retrouver ? Toujours +vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou +bien endormi par la vie provinciale ? +Un homme peut changer en quinze ans !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le train s'arrêta dans une petite gare. +Comme je descendais de wagon, un gros, +très gros homme, aux joues rouges, au +ventre rebondi, s'élança vers moi, les +bras ouverts, en criant : « Georges. » Je +l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu. +Puis je murmurai stupéfait : « Cristi, +tu n'as pas maigri. » Il répondit en riant : +« Que veux-tu ? La bonne vie ! la bonne +table ! les bonnes nuits ! Manger et dormir +voilà mon existence ! »</p> + +<p>Je le contemplai, cherchant dans cette +large figure les traits aimés. L'œil seul n'avait +point changé ; mais je ne retrouvais +plus le regard et je me disais : « S'il est +vrai que le regard est le reflet de la pensée, +la pensée de cette tête-là n'est plus celle +d'autrefois, celle que je connaissais si +bien. »</p> + +<p>L'œil brillait pourtant, plein de joie et +d'amitié ; mais il n'avait plus cette clarté +intelligente qui exprime, autant que la parole, +la valeur d'un esprit.</p> + +<p>Tout à coup, Simon me dit :</p> + +<p> — Tiens, voici mes deux aînés.</p> + +<p>Une fillette de quatorze ans, presque +femme, et un garçon de treize ans, vêtu +en collégien, s'avancèrent d'un air timide +et gauche.</p> + +<p>Je murmurai : « C'est à toi ? »</p> + +<p>Il répondit en riant : « Mais, oui.</p> + +<p> — Combien en as-tu donc ?</p> + +<p> — Cinq ! Encore trois restés à la maison !</p> + +<p>Il avait répondu cela d'un air fier, content, +presque triomphant ; et moi je me +sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée +d'un vague mépris, pour ce reproducteur +orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à +faire des enfants entre deux sommes, dans +sa maison de province, comme un lapin +dans une cage.</p> + +<p>Je montai dans une voiture qu'il conduisait +lui-même et nous voici partis à travers +la ville, triste ville, somnolente et +terne où rien ne remuait par les rues, sauf +quelques chiens et deux ou trois bonnes. +De temps en temps, un boutiquier, sur sa +porte, ôtait son chapeau ; Simon rendait +le salut et nommait l'homme pour me +prouver sans doute qu'il connaissait tous +les habitants par leur nom. La pensée me +vint qu'il songeait à la députation, ce +rêve de tous les enterrés de province.</p> + +<p>On eut vite traversé la cité, et la voiture +entra dans un jardin qui avait des prétentions +de parc, puis s'arrêta devant une +maison à tourelles qui cherchait à passer +pour château.</p> + +<p> — Voilà mon trou, disait Simon, pour +obtenir un compliment.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — C'est délicieux.</p> + +<p>Sur le perron, une dame apparut, parée +pour la visite, coiffée pour la visite, avec +des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était +plus la fillette blonde et fade que j'avais +vue à l'église quinze ans plus tôt, mais +une grosse dame à falbalas et à frisons, +une de ces dames sans âge, sans caractère, +sans élégance, sans esprit, sans rien de ce +qui constitue une femme. C'était une mère, +enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, +la poulinière humaine, la machine +de chair qui procrée sans autre préoccupation +dans l'âme que ses enfants et son +livre de cuisine.</p> + +<p>Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai +dans le vestibule où trois mioches alignés +par rang de taille semblaient placés là +pour une revue comme des pompiers +devant un maire.</p> + +<p>Je dis :</p> + +<p> — Ah ! ah ! voici les autres ?</p> + +<p>Simon, radieux les nomma « Jean, +Sophie et Gontran ».</p> + +<p>La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai +et j'aperçus au fond d'un fauteuil +quelque chose qui tremblotait, un homme, +un vieux homme paralysé.</p> + +<p>Madame Radevin s'avança :</p> + +<p> — C'est mon grand-père, monsieur. Il a +quatre-vingt-sept ans.</p> + +<p>Puis elle cria dans l'oreille du vieillard +trépidant : « C'est un ami de Simon, +papa. » L'ancêtre fit un effort pour me dire +bonjour et il vagit : « Oua, oua, oua » en +agitant sa main. Je répondis : « Vous êtes +trop aimable, Monsieur, » et je tombai sur +un siège.</p> + +<p>Simon venait d'entrer ; il riait :</p> + +<p> — Ah ! ah ! tu as fait la connaissance de +bon papa. Il est impayable, ce vieux ; c'est +la distraction des enfants. Il est gourmand, +mon cher, à se faire mourir à tous +les repas. Tu ne te figures point ce qu'il +mangerait si on le laissait libre. Mais tu +verras, tu verras. Il fait de l'œil aux plats +sucrés comme si c'étaient des demoiselles. +Tu n'as jamais rien rencontré de plus +drôle, tu verras tout à l'heure.</p> + +<p>Puis on me conduisit dans ma chambre, +pour faire ma toilette, car l'heure du dîner +approchait. J'entendais dans l'escalier un +grand piétinement et je me retournai. Tous +les enfants me suivaient en procession, +derrière leur père, sans doute pour me +faire honneur.</p> + +<p>Ma chambre donnait sur la plaine, une +plaine sans fin, toute nue, un océan d'herbes, +de blés et d'avoine, sans un bouquet +d'arbres ni un coteau, image saisissante +et triste de la vie qu'on devait mener dans +cette maison.</p> + +<p>Une cloche sonna. C'était pour le dîner. +Je descendis.</p> + +<p>Mme Radevin prit mon bras d'un air +cérémonieux et on passa dans la salle à +manger. Un domestique roulait le fauteuil +du vieux qui, à peine placé devant son +assiette, promena sur le dessert un regard +avide et curieux en tournant avec peine, +d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.</p> + +<p>Alors Simon se frotta les mains : « Tu +vas t'amuser, » me dit-il. Et tous les enfants, +comprenant qu'on allait me donner +le spectacle de grand-papa gourmand, se +mirent à rire en même temps, tandis que +leur mère souriait seulement en haussant +les épaules.</p> + +<p>Radevin se mit à hurler vers le vieillard +en formant porte-voix de ses mains.</p> + +<p> — Nous avons ce soir de la crème au riz +sucré.</p> + +<p>La face ridée de l'aïeul s'illumina et il +trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer +qu'il avait compris et qu'il était content.</p> + +<p>Et on commença à dîner.</p> + +<p>« Regarde, » murmura Simon. Le grand-père +n'aimait pas la soupe et refusait d'en +manger. On l'y forçait, pour sa santé ; et le +domestique lui enfonçait de force dans la +bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait +avec énergie, pour ne pas avaler le +bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins.</p> + +<p>Les petits enfants se tordaient de joie +tandis que leur père, très content, répétait : +« Est-il drôle, ce vieux ? »</p> + +<p>Et tout le long du repas on ne s'occupa +que de lui. Il dévorait du regard les plats +posés sur la table ; et de sa main follement +agitée essayait de les saisir et de les attirer +à lui. On les posait presque à portée +pour voir ses efforts éperdus, son élan +tremblotant vers eux, l'appel désolé de +tout son être, de son œil, de sa bouche, +de son nez qui les flairait. Et il bavait +d'envie sur sa serviette en poussant des +grognements inarticulés. Et toute la famille +se réjouissait de ce supplice odieux +et grotesque.</p> + +<p>Puis on lui servait sur son assiette un +tout petit morceau qu'il mangeait avec une +gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus +vite autre chose.</p> + +<p>Quand arriva le riz sucré, il eut presque +une convulsion. Il gémissait de désir.</p> + +<p>Gontran lui cria : « Vous avez trop +mangé, vous n'en aurez pas. » Et on +fit semblant de ne lui en point donner.</p> + +<p>Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en +tremblant plus fort, tandis que tous les +enfants riaient.</p> + +<p>On lui apporta enfin sa part, une toute +petite part ; et il fit, en mangeant la première +bouchée de l'entremets, un bruit de +gorge comique et glouton, et un mouvement +du cou pareil à celui des canards +qui avalent un morceau trop gros.</p> + +<p>Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner +pour en obtenir encore.</p> + +<p>Pris de pitié devant la torture de ce +Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai +pour lui : « Voyons, donne-lui encore un +peu de riz ? »</p> + +<p>Simon répondit : « Oh ! non, mon cher, +s'il mangeait trop, à son âge, ça pourrait +lui faire mal. »</p> + +<p>Je me tus, rêvant sur cette parole. O +morale, ô logique, ô sagesse ! A son âge ! +Donc, on le privait du seul plaisir qu'il +pouvait encore goûter, par souci de sa +santé ! Sa santé ! qu'en ferait-il, ce débris +inerte et tremblotant ? On ménageait ses +jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien +de jours, dix, vingt, cinquante ou cent ? +Pourquoi ? Pour lui ? ou pour conserver +plus longtemps à la famille le spectacle de +sa gourmandise impuissante ?</p> + +<p>Il n'avait plus rien à faire en cette vie, +plus rien. Un seul désir lui restait, une +seule joie ; pourquoi ne pas lui donner entièrement +cette joie dernière, la lui donner +jusqu'à ce qu'il en mourût.</p> + +<p>Puis, après une longue partie de cartes, +je montai dans ma chambre pour me coucher : +j'étais triste, triste, triste !</p> + +<p>Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait +rien au dehors qu'un très léger, très +doux, très joli gazouillement d'oiseau dans +un arbre, quelque part. Cet oiseau devait +chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, +pour bercer sa femelle endormie sur ses +œufs.</p> + +<p>Et je pensai aux cinq enfants de mon +pauvre ami, qui devait ronfler maintenant +aux côtés de sa vilaine femme.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="JOSEPH"></a><br> +<h2>JOSEPH</h2> +<br><br><br> + + +<p>Elles étaient grises, tout à fait grises, la +petite baronne Andrée de Fraisières et la +petite comtesse Noëmi de Gardens.</p> + +<p>Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans +le salon vitré qui regardait la mer. Par les +fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir +d'été entrait, tiède et fraîche en même +temps, une brise savoureuse d'océan. +Les deux jeunes femmes, étendues sur +leurs chaises longues, buvaient maintenant +de minute en minute une goutte de +chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, +des confidences que seule cette jolie ivresse +inattendue pouvait amener sur leurs +lèvres.</p> + +<p>Leurs maris étaient retournés à Paris +dans l'après-midi, les laissant seules sur +cette petite plage déserte qu'ils avaient +choisie pour éviter les rôdeurs galants des +stations à la mode. Absents cinq jours sur +sept, ils redoutaient les parties de campagne, +les déjeuners sur l'herbe, les leçons de +natation et la rapide familiarité qui naît +dans le désœuvrement des villes d'eaux. +Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant +donc à craindre, ils avaient loué une maison +bâtie et abandonnée par un original dans +le vallon de Roqueville, près Fécamp, et +ils avaient enterré là leurs femmes pour +tout l'été.</p> + +<p>Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer +pour se distraire, la petite baronne +avait proposé à la petite comtesse un dîner +fin, au champagne. Elles s'étaient d'abord +beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes +ce dîner ; puis elles l'avaient mangé avec +gaieté en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur +des fourneaux. Maintenant elles bavardaient +et déraisonnaient à l'unisson en +fumant des cigarettes et en se gargarisant +doucement avec la chartreuse. Vraiment, +elles ne savaient plus du tout ce qu'elles +disaient.</p> + +<p>La comtesse, les jambes en l'air sur le +dossier d'une chaise, était plus partie +encore que son amie.</p> + +<p> — Pour finir une soirée comme celle-là, +disait-elle, il nous faudrait des amoureux. +Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait +venir deux de Paris et je t'en aurais cédé +un...</p> + +<p> — Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours ; +même ce soir, si j'en voulais un, +je l'aurais.</p> + +<p> — Allons donc ! A Roqueville, ma chère ? +un paysan, alors.</p> + +<p> — Non, pas tout à fait.</p> + +<p> — Alors, raconte-moi.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu veux que je te raconte ?</p> + +<p> — Ton amoureux ?</p> + +<p> — Ma chère, moi je ne peux pas vivre +sans être aimée. Si je n'étais pas aimée, je +me croirais morte.</p> + +<p> — Moi aussi.</p> + +<p> — N'est-ce pas ?</p> + +<p> — Oui. Les hommes ne comprennent +pas ça ! nos maris surtout !</p> + +<p> — Non, pas du tout. Comment veux-tu +qu'il en soit autrement ? L'amour qu'il +nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, +de galanteries. C'est la nourriture de +notre cœur, ça. C'est indispensable à notre +vie, indispensable, indispensable...</p> + +<p> — Indispensable.</p> + +<p> — Il faut que je sente que quelqu'un +pense à moi, toujours, partout. Quand je +m'endors, quand je m'éveille, il faut que +je sache qu'on m'aime quelque part, qu'on +rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela +je serais malheureuse, malheureuse. Oh ! +mais malheureuse à pleurer tout le +temps.</p> + +<p> — Moi aussi.</p> + +<p> — Songe donc que c'est impossible +autrement. Quand un mari a été gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, +il devient forcément une brute, oui, une +vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, +il se montre tel qu'il est, il fait des scènes +pour les notes, pour toutes les notes. On +ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on +vit toujours.</p> + +<p> — Ça, c'est bien vrai.</p> + +<p> — N'est-ce pas ?... Où donc en étais-je ? +Je ne me rappelle plus du tout.</p> + +<p> — Tu disais que tous les maris sont +des brutes !</p> + +<p> — Oui, des brutes... tous.</p> + +<p> — C'est vrai.</p> + +<p> — Et après ?...</p> + +<p> — Quoi, après ?</p> + +<p> — Qu'est-ce que je disais après ?</p> + +<p> — Je ne sais pas, moi, puisque tu ne +l'as pas dit ?</p> + +<p> — J'avais pourtant quelque chose à te +raconter.</p> + +<p> — Oui, c'est vrai, attends ?...</p> + +<p> — Ah ! j'y suis...</p> + +<p> — Je t'écoute.</p> + +<p> — Je te disais donc que moi, je trouve +partout des amoureux.</p> + +<p> — Comment fais-tu ?</p> + +<p> — Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive +dans un pays nouveau, je prends des notes +et je fais mon choix.</p> + +<p> — Tu fais ton choix ?</p> + +<p> — Oui, parbleu. Je prends des notes +d'abord. Je m'informe. Il faut avant tout +qu'un homme soit discret, riche et généreux, +n'est-ce pas ?</p> + +<p> — C'est vrai ?</p> + +<p> — Et puis, il faut qu'il me plaise comme +homme.</p> + +<p> — Nécessairement.</p> + +<p> — Alors je l'amorce.</p> + +<p> — Tu l'amorces ?</p> + +<p> — Oui, comme on fait pour prendre du +poisson. Tu n'as jamais pêché à la ligne ?</p> + +<p> — Non, jamais.</p> + +<p> — Tu as eu tort. C'est très amusant. Et +puis c'est instructif. Donc, je l'amorce...</p> + +<p> — Comment fais-tu ?</p> + +<p> — Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas +les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix ! Et ils croient choisir +encore... ces imbéciles... mais c'est +nous qui choisissons... toujours... Songe +donc, quand on n'est pas laide, et pas +sotte, comme nous, tous les hommes sont +des prétendants, tous, sans exception. +Nous, nous les passons en revue du matin +au soir, et quand nous en avons visé un +nous l'amorçons...</p> + +<p> — Ça ne me dit pas comment tu fais ?</p> + +<p> — Comment je fais ?... mais je ne fais +rien. Je me laisse regarder, voilà tout.</p> + +<p> — Tu te laisses regarder ?...</p> + +<p> — Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est +laissé regarder plusieurs fois de suite, +un homme vous trouve aussitôt la plus jolie +et la plus séduisante de toutes les femmes. +Alors il commence à vous faire la cour. +Moi je lui laisse comprendre qu'il n'est +pas mal, sans rien dire bien entendu ; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le +tiens. Et ça dure plus ou moins, selon ses +qualités.</p> + +<p> — Tu prends comme ça tous ceux que +tu veux ?</p> + +<p> — Presque tous.</p> + +<p> — Alors, il y en a qui résistent ?</p> + +<p> — Quelquefois.</p> + +<p> — Pourquoi ?</p> + +<p> — Oh ! pourquoi ? On est Joseph pour +trois raisons. Parce qu'on est très amoureux +d'une autre. Parce qu'on est d'une +timidité excessive et parce qu'on est... +comment dirai-je ?... incapable de mener +jusqu'au bout la conquête d'une femme...</p> + +<p> — Oh ! ma chère !... Tu crois ?...</p> + +<p> — Oui... oui... J'en suis sûre... il y en +a beaucoup de cette dernière espèce, beaucoup, +beaucoup... beaucoup plus qu'on ne +croit. Oh ! ils ont l'air de tout le monde... +ils sont habillés comme les autres... ils +font les paons... Quand je dis les paons... +je me trompe, ils ne pourraient pas se +déployer.</p> + +<p> — Oh ! ma chère...</p> + +<p> — Quand aux timides, ils sont quelquefois +d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se +déshabiller, même pour se coucher tout +seuls, quand ils ont une glace dans leur +chambre. Avec ceux-là, il faut être énergique, +user du regard et de la poignée de +main. C'est même quelquefois inutile. Ils +ne savent jamais comment ni par où commencer. +Quand on perd connaissance +devant eux, comme dernier moyen... ils +vous soignent... Et pour peu qu'on tarde +à reprendre ses sens... ils vont chercher +du secours.</p> + +<p>Ceux que je préfère, moi, ce sont les +amoureux des autres. Ceux-là, je les enlève +d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, +ma chère !</p> + +<p> — C'est bon, tout ça, mais quand il n'y +a pas d'hommes, comme ici, par exemple.</p> + +<p> — J'en trouve.</p> + +<p> — Tu en trouves. Où ça ?</p> + +<p> — Partout. Tiens, ça me rappelle mon +histoire.</p> + +<p>« Voilà deux ans, cette année, que mon +mari m'a fait passer l'été dans sa terre de +Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, +rien de rien, de rien, de rien ! Dans les +manoirs des environs, quelques lourdauds +dégoûtants, des chasseurs de poil et de +plume vivant dans des châteaux sans +baignoires, de ces hommes qui transpirent +et se couchent par là-dessus, et qu'il +serait impossible de corriger, parce qu'ils +ont des principes d'existence malpropres.</p> + +<p>« Devine ce que j'ai fait ?</p> + +<p> — Je ne devine pas !</p> + +<p> — Ah ! ah ! ah ! Je venais de lire un tas +de romans de George Sand pour l'exaltation +de l'homme du peuple, des romans +où les ouvriers sont sublimes et tous les +hommes du monde criminels. Ajoute à +cela que j'avais vu <i>Ruy-Blas</i> l'hiver précédent +et que ça m'avait beaucoup frappée. +Eh bien ! un de nos fermiers avait un fils, +un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +étudié pour être prêtre, puis quitté le +séminaire par dégoût. Eh bien, je l'ai pris +comme domestique !</p> + +<p> — Oh !... Et après !...</p> + +<p> — Après... après, ma chère, je l'ai +traité de très haut, en lui montrant beaucoup +de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, +celui-là, ce rustre, je l'ai allumé !...</p> + +<p> — Oh ! Andrée !</p> + +<p> — Oui, ça m'amusait même beaucoup. +On dit que les domestiques, ça ne compte +pas ! Eh bien il ne comptait point. Je le +sonnais pour les ordres chaque matin +quand ma femme de chambre m'habillait, +et aussi chaque soir quand elle me déshabillait.</p> + +<p> — Oh ! Andrée ?</p> + +<p> — Ma chère, il a flambé comme un toit +de paille. Alors, à table, pendant les repas, +je n'ai plus parlé que de propreté, +de soins du corps, de douches, de bains. +Si bien qu'au bout de quinze jours il se +trempait matin et soir dans la rivière, puis +se parfumait à empoisonner le château. +J'ai même été obligée de lui interdire les +parfums, en lui disant, d'un air furieux, +que les hommes ne devaient jamais employer +que l'eau de Cologne.</p> + +<p> — Oh ! Andrée !</p> + +<p> — Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une +bibliothèque de campagne. J'ai fait venir +quelques centaines de romans moraux que +je prêtais à tous nos paysans et à mes +domestiques. Il s'était glissé dans ma +collection quelques livres... quelques livres... +poétiques... de ceux qui troublent +les âmes... des pensionnaires et des collégiens... +Je les ai donnés à mon valet de +chambre. Ça lui a appris la vie... une +drôle de vie.</p> + +<p> — Oh... Andrée !</p> + +<p> — Alors je suis devenue familière avec +lui, je me suis mise à le tutoyer. Je l'avais +nommé Joseph. Ma chère, il était +dans un état... dans un état effrayant... +Il devenait maigre comme... comme un +coq... et il roulait des yeux de fou. Moi +je m'amusais énormément. C'est un de +mes meilleurs étés...</p> + +<p> — Et après ?...</p> + +<p> — Après... oui... Eh bien, un jour que +mon mari était absent, je lui ai dit d'atteler +le panier pour me conduire dans les bois. +Il faisait très chaud, très chaud... Voilà !</p> + +<p> — Oh ! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse +tant.</p> + +<p> — Tiens, bois un verre de Chartreuse, +sans ça je finirais le carafon toute seule. +Eh bien après, je me suis trouvée mal en +route.</p> + +<p> — Comment ça ?</p> + +<p> — Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais +me trouver mal et qu'il fallait me +porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été +sur l'herbe j'ai suffoqué et je lui ai dit de +me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, +j'ai perdu connaissance.</p> + +<p> — Tout à fait.</p> + +<p> — Oh non, pas du tout.</p> + +<p> — Eh bien ?</p> + +<p> — Eh bien ! j'ai été obligée de rester +près d'une heure sans connaissance. Il +ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été +patiente, et je n'ai rouvert les yeux qu'après +sa chute.</p> + +<p> — Oh ! Andrée !... Et qu'est-ce que tu +lui as dit ?</p> + +<p> — Moi rien ! Est-ce que je savais quelque +chose, puisque j'étais sans connaissance ? +Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me +remettre en voiture ; et il m'a ramenée +au château. Mais il a failli verser en tournant +la barrière !</p> + +<p> — Oh ! Andrée ! Et c'est tout ?...</p> + +<p> — C'est tout...</p> + +<p> — Tu n'as perdu connaissance qu'une +fois ?</p> + +<p> — Rien qu'une fois, parbleu ! Je ne +voulais pas faire mon amant de ce +goujat.</p> + +<p> — L'as-tu gardé longtemps après ça ?</p> + +<p> — Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi +est-ce que je l'aurais renvoyé. Je n'avais +pas à m'en plaindre.</p> + +<p> — Oh ! Andrée ! Et il t'aime toujours ?</p> + +<p> — Parbleu.</p> + +<p> — Où est-il ?</p> + +<p>La petite baronne étendit la main vers +la muraille et poussa le timbre électrique. +La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un +grand valet entra qui répandait autour de +lui une forte senteur d'eau de Cologne.</p> + +<p>La baronne lui dit : « Joseph, mon +garçon, j'ai peur de me trouver mal, va +me chercher ma femme de chambre. »</p> + +<p>L'homme demeurait immobile comme +un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit : +« Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, +et Rosalie me soignera mieux que +toi. »</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et sortit.</p> + +<p>La petite comtesse, effarée, demanda :</p> + +<p> — Et qu'est-ce que tu diras à ta femme +de chambre ?</p> + +<p> — Je lui dirai que c'est passé ! Non, je +me ferai tout de même délacer. Ça me +soulagera la poitrine, car je ne peux plus +respirer. Je suis grise... ma chère... mais +grise à tomber si je me levais.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AUBERGE"></a><br> +<h2>L'AUBERGE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Pareille à toutes les hôtelleries de bois +plantées dans les Hautes-Alpes, au pied des +glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus +qui coupent les sommets blancs des montagnes, +l'auberge de Schwarenbach sert de +refuge aux voyageurs qui suivent le passage +de la Gemmi.</p> + +<p>Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée +par la famille de Jean Hauser ; puis, +dès que les neiges s'amoncellent, emplissant +le vallon et rendant impraticable la +descente sur Loëche, les femmes, le père +et les trois fils s'en vont, et laissent pour +garder la maison le vieux guide Gaspard +Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et +Sam le gros chien de montagne.</p> + +<p>Les deux hommes et la bête demeurent +jusqu'au printemps dans cette prison de +neige, n'ayant devant les yeux que la pente +immense et blanche du Balmhorn, entourés +de sommets pâles et luisants, enfermés, +bloqués, ensevelis sous la neige qui monte +autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase la +petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint +les fenêtres et mure la porte.</p> + +<p>C'était le jour où la famille Hauser allait +retourner à Loëche, l'hiver approchant et +la descente devenant périlleuse.</p> + +<p>Trois mulets partirent en avant, chargés +de hardes et de bagages et conduits par les +trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa +fille Louise montèrent sur un quatrième +mulet, et se mirent en route à leur +tour.</p> + +<p>Le père les suivait accompagné des deux +gardiens qui devaient escorter la famille +jusqu'au sommet de la descente.</p> + +<p>Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé +maintenant au fond du grand trou de rochers +qui s'étend devant l'auberge, puis ils +suivirent le vallon clair comme un drap et +dominé de tous côtés par des sommets de +neige.</p> + +<p>Une averse de soleil tombait sur ce désert +blanc éclatant et glacé, l'allumait d'une +flamme aveuglante et froide ; aucune vie +n'apparaissait dans cet océan des monts ; +aucun mouvement dans cette solitude +démesurée ; aucun bruit n'en troublait le +profond silence.</p> + +<p>Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, +un grand suisse aux longues jambes, laissa +derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard +Hari, pour rejoindre le mulet qui +portait les deux femmes.</p> + +<p>La plus jeune le regardait venir, semblait +l'appeler d'un œil triste. C'était une +petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses +et les cheveux pâles paraissaient décolorés +par les longs séjours au milieu des +glaces.</p> + +<p>Quand il eut rejoint la bête qui la portait, +il posa la main sur la croupe et ralentit le +pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant +avec des détails infinis toutes les recommandations +de l'hivernage. C'était la +première fois qu'il restait là-haut, tandis que +le vieux Hari avait déjà passé quatorze hivers +sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.</p> + +<p>Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de +comprendre, et regardait sans cesse la +jeune fille. De temps en temps il répondait : +« Oui, madame Hauser. » Mais sa +pensée semblait loin et sa figure calme +demeurait impassible.</p> + +<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la +longue surface gelée s'étendait, toute plate, +au fond du val. A droite, le Daubenhorn +montrait ses rochers noirs dressés à pic auprès +des énormes moraines du glacier de +Lœmmern que dominait le Wildstrubel.</p> + +<p>Comme ils approchaient du col de la +Gemmi, où commence la descente sur +Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense +horizon des Alpes du Valais dont les +séparait la profonde et large vallée du Rhône.</p> + +<p>C'était, au loin, un peuple de sommets +blancs, inégaux, écrasés ou pointus et luisants +sous le soleil : le Mischabel avec ses +deux cornes, le puissant massif du Wissehorn, +le lourd Brunnegghorn, la haute et +redoutable pyramide du Cervin, ce tueur +d'hommes, et la Dent-Blanche, cette +monstrueuse coquette.</p> + +<p>Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, +au fond d'un abîme effrayant, ils +aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient +des grains de sable jetés dans cette +crevasse énorme que finit et que ferme +la Gemmi, et qui s'ouvre, là-bas, sur le +Rhône.</p> + +<p>Le mulet s'arrêta au bord du sentier +qui va, serpentant, tournant sans cesse et +revenant, fantastique et merveilleux, le +long de la montagne droite, jusqu'à ce +petit village presque invisible, à son pied. +Les femmes sautèrent dans la neige.</p> + +<p>Les deux vieux les avaient rejoints.</p> + +<p> — Allons, dit le père Hauser, adieu +et bon courage, à l'an prochain, les +amis.</p> + +<p>Le père Hari répéta : « A l'an prochain. »</p> + +<p>Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à +son tour, tendit ses joues ; et la jeune fille +en fit autant.</p> + +<p>Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il +murmura dans l'oreille de Louise : « N'oubliez +point ceux d'en-haut. » Elle répondit +« non » si bas, qu'il devina sans l'entendre.</p> + +<p> — Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et +bonne santé.</p> + +<p>Et, passant devant les femmes, il commença +à descendre.</p> + +<p>Ils disparurent bientôt tous les trois au +premier détour du chemin.</p> + +<p>Et les deux hommes s'en retournèrent +vers l'auberge de Schwarenbach.</p> + +<p>Ils allaient lentement, côte à côte, sans +parler. C'était fini, ils resteraient seuls, +face à face, quatre ou cinq mois.</p> + +<p>Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa +vie de l'autre hiver. Il était demeuré avec +Michel Canol, trop âgé maintenant pour +recommencer ; car un accident peut arriver +pendant cette longue solitude. Ils ne +s'étaient pas ennuyés, d'ailleurs ; le tout +était d'en prendre son parti dès le premier +jour ; et on finissait par se créer des distractions, +des jeux, beaucoup de passe-temps.</p> + +<p>Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, +suivant en pensée ceux qui descendaient +vers le village par tous les festons de la +Gemmi.</p> + +<p>Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine +visible, si petite, un point noir au pied de +la monstrueuse vague de neige.</p> + +<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien +frisé, se mit à gambader autour d'eux.</p> + +<p> — Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous +n'avons plus de femme maintenant, il faut +préparer le dîner, tu vas éplucher les +pommes de terre.</p> + +<p>Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux +de bois, commencèrent à tremper la +soupe.</p> + +<p>La matinée du lendemain sembla longue +à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et +crachait dans l'âtre, tandis que le jeune +homme regardait par la fenêtre l'éclatante +montagne en face de la maison.</p> + +<p>Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le +trajet de la veille, il cherchait sur le sol +les traces des sabots du mulet qui avait +porté les deux femmes. Puis quand il fut au +col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre +au bord de l'abîme, et regarda Loëche.</p> + +<p>Le village dans son puits de rocher +n'était pas encore noyé sous la neige, bien +qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net +par les forêts de sapins qui protégeaient +ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, +de là-haut, à des pavés, dans une +prairie.</p> + +<p>La petite Hauser était là, maintenant, +dans une de ces demeures grises. Dans laquelle ? +Ulrich Kunsi se trouvait trop loin +pour les distinguer séparément. Comme il +aurait voulu descendre, pendant qu'il le +pouvait encore !</p> + +<p>Mais le soleil avait disparu derrière la +grande cime de Wildstrubel ; et le jeune +homme rentra. Le père Hari fumait. En +voyant revenir son compagnon, il lui proposa +une partie de cartes ; et ils s'assirent +en face l'un de l'autre des deux côtés de la +table.</p> + +<p>Ils jouèrent longtemps, un jeu simple +qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupé, ils se couchèrent.</p> + +<p>Les jours qui suivirent furent pareils au +premier, clairs et froids, sans neige nouvelle. +Le vieux Gaspard passait ses après-midi +à guetter les aigles et les rares oiseaux +qui s'aventurent sur ces sommets glacés, +tandis que Ulrich retournait régulièrement +au col de la Gemmi pour contempler le village. +Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, +aux dominos, gagnaient et perdaient de +petits objets pour intéresser leur partie.</p> + +<p>Un matin, Hari, levé le premier, appela +son compagnon. Un nuage mouvant, profond +et léger, d'écume blanche s'abattait +sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait +peu à peu sous un épais et sourd +matelas de mousse. Cela dura quatre jours +et quatre nuits. Il fallut dégager la porte et +les fenêtres, creuser un couloir et tailler des +marches pour s'élever sur cette poudre de +glace que douze heures de gelée avaient rendue +plus dure que le granit des moraines.</p> + +<p>Alors, ils vécurent comme des prisonniers, +ne s'aventurant plus guère en dehors +de leur demeure. Ils s'étaient partagé les +besognes qu'ils accomplissaient régulièrement. +Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et +de tous les travaux de propreté. C'était lui +aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard +Hari faisait la cuisine et entretenait le feu. +Leurs ouvrages, réguliers et monotones, +étaient interrompus par de longues parties +de cartes ou de dés. Jamais ils ne se querellaient, +étant tous deux calmes et placides. +Jamais même ils n'avaient d'impatiences, +de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, +car ils avaient fait provision de résignation +pour cet hivernage sur les sommets.</p> + +<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait +son fusil et s'en allait à la recherche des +chamois ; il en tuait de temps en temps. +C'était alors fête dans l'auberge de +Schwarenbach et grand festin de chair +fraîche.</p> + +<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre +du dehors marquait dix-huit au-dessous +de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, +le chasseur espérait surprendre les bêtes +aux abords du Wildstrubel.</p> + +<p>Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à +dix heures. Il était d'un naturel dormeur ; +mais il n'eût point osé s'abandonner +ainsi à son penchant en présence du +vieux guide toujours ardent et matinal.</p> + +<p>Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait +aussi ses jours et ses nuits à dormir devant +le feu ; puis il se sentit triste, effrayé même +de la solitude, et saisi par le besoin de la +partie de cartes quotidienne, comme on +l'est par le désir d'une habitude invincible.</p> + +<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son +compagnon qui devait rentrer à quatre +heures.</p> + +<p>La neige avait nivelé toute la profonde +vallée, comblant les crevasses, effaçant les +deux lacs, capitonnant les rochers ; ne faisant +plus, entre les sommets immenses, +qu'une immense cuve blanche régulière, +aveuglante et glacée.</p> + +<p>Depuis trois semaines, Ulrich n'était +plus revenu au bord de l'abîme d'où il +regardait le village. Il y voulut retourner +avant de gravir les pentes qui conduisaient +à Wildstrubel. Loëche maintenant était +aussi sous la neige, et les demeures ne se +reconnaissaient plus guère, ensevelies sous +ce manteau pâle.</p> + +<p>Puis, tournant à droite, il gagna le glacier +de Lœmmern. Il allait de son pas +allongé de montagnard, en frappant de son +bâton ferré la neige aussi dure que la +pierre. Et il cherchait avec son œil perçant +le petit point noir et mouvant, au loin, +sur cette nappe démesurée.</p> + +<p>Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, +se demandant si le vieux avait bien +pris ce chemin ; puis il se mit à longer les +moraines d'un pas plus rapide et plus +inquiet.</p> + +<p>Le jour baissait ; les neiges devenaient +roses ; un vent sec et gelé courait par souffles +brusques sur leur surface de cristal. +Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant, +prolongé. La voix s'envola dans le silence +de mort où dormaient les montagnes ; elle +courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'écume glaciale, comme un +cri d'oiseau sur les vagues de la mer ; +puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.</p> + +<p>Il se remit à marcher. Le soleil s'était +enfoncé, là-bas, derrière les cimes que les +reflets du ciel empourpraient encore ; mais +les profondeurs de la vallée devenaient +grises. Et le jeune homme eut peur tout à +coup. Il lui sembla que le silence, le froid, +la solitude, la mort hivernale de ces monts +entraient en lui, allaient arrêter et geler +son sang, raidir ses membres, faire de lui +un être immobile et glacé. Et il se mit à +courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le +vieux, pensait-il, était rentré pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin ; il +serait assis devant le feu, avec un chamois +mort à ses pieds.</p> + +<p>Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune +fumée n'en sortait. Ulrich courut plus vite, +ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, +mais Gaspard Hari n'était point revenu.</p> + +<p>Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, +comme s'il se fût attendu à découvrir son +compagnon caché dans un coin. Puis il +ralluma le feu et fit la soupe, espérant +toujours voir revenir le vieillard.</p> + +<p>De temps en temps, il sortait pour regarder +s'il n'apparaissait pas. La nuit était +tombée, la nuit blafarde des montagnes, +la nuit pâle, la nuit livide qu'éclairait, au +bord de l'horizon, un croissant jaune et +fin prêt à tomber derrière les sommets.</p> + +<p>Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, +se chauffait les pieds et les mains +en rêvant aux accidents possibles.</p> + +<p>Gaspard avait pu se casser une jambe, +tomber dans un trou, faire un faux pas +qui lui avait tordu la cheville. Et il restait +étendu dans la neige, saisi, raidi par le +froid, l'âme en détresse, perdu, criant +peut-être au secours, appelant de toute la +force de sa gorge dans le silence de la +nuit.</p> + +<p>Mais où ? La montagne était si vaste, si +rude, si périlleuse aux environs, surtout +en cette saison, qu'il aurait fallu être dix +ou vingt guides et marcher pendant huit +jours dans tous les sens pour trouver un +homme en cette immensité.</p> + +<p>Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à +partir avec Sam si Gaspard Hari n'était +point revenu entre minuit et une heure du +matin.</p> + +<p>Et il fit ses préparatifs.</p> + +<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac, +prit ses crampons d'acier, roula autour de +sa taille une corde longue, mince et forte, +vérifia l'état de son bâton ferré et de la hachette +qui sert à tailler des degrés dans la +glace. Puis il attendit. Le feu brûlait dans +la cheminée ; le gros chien ronflait sous la +clarté de la flamme ; l'horloge battait +comme un cœur ses coups réguliers dans +sa gaine de bois sonore.</p> + +<p>Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits +lointains, frissonnant quand le vent léger +frôlait le toit et les murs.</p> + +<p>Minuit sonna ; il tressaillit. Puis, comme +il se sentait frémissant et apeuré, il posa +de l'eau sur le feu, afin de boire du café +bien chaud avant de se mettre en route.</p> + +<p>Quand l'horloge fit tinter une heure, il +se dressa, réveilla Sam, ouvrit la porte et +s'en alla dans la direction du Wildstrubel. +Pendant cinq heures, il monta, escaladant +des rochers au moyen de ses crampons, +taillant la glace, avançant toujours et parfois +hâlant, au bout de sa corde, le chien +resté au bas d'un escarpement trop rapide. +Il était six heures environ, quand il atteignit +un des sommets où le vieux Gaspard +venait souvent à la recherche des chamois.</p> + +<p>Et il attendit que le jour se levât.</p> + +<p>Le ciel pâlissait sur sa tête ; et soudain +une lueur bizarre, née on ne sait d'où, +éclaira brusquement l'immense océan des +cimes pâles qui s'étendaient à cent lieues +autour de lui. On eût dit que cette clarté +vague sortait de la neige elle-même pour +se répandre dans l'espace. Peu à peu les +sommets lointains les plus hauts devinrent +tous d'un rose tendre comme de la +chair, et le soleil rouge apparut derrière +les lourds géants des Alpes bernoises.</p> + +<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait +comme un chasseur, courbé, épiant des +traces, disant au chien : « Cherche, mon +gros, cherche. »</p> + +<p>Il redescendait la montagne à présent, +fouillant de l'œil les gouffres, et parfois +appelant, jetant un cri prolongé, mort bien +vite dans l'immensité muette. Alors, il +collait à terre l'oreille, pour écouter ; il +croyait distinguer une voix, se mettait à +courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. +Vers midi, il déjeuna et fit manger Sam, +aussi las que lui-même. Puis il recommença +ses recherches.</p> + +<p>Quand le soir vint, il marchait encore, +ayant parcouru cinquante kilomètres de +montagne. Comme il se trouvait trop loin +de sa maison pour y rentrer, et trop fatigué +pour se traîner plus longtemps, il +creusa un trou dans la neige et s'y blottit +avec son chien, sous une couverture +qu'il avait apportée. Et ils se couchèrent +l'un contre l'autre, l'homme, et la +bête, chauffant leurs corps l'un à l'autre +et gelés jusqu'aux moëlles cependant.</p> + +<p>Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté +de visions, les membres secoués de frissons.</p> + +<p>Le jour allait paraître quand il se releva. +Ses jambes étaient raides comme des barres +de fer, son âme faible à le faire crier +d'angoisse, son cœur palpitant à le laisser +choir d'émotion dès qu'il croyait entendre +un bruit quelconque.</p> + +<p>Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir +de froid dans cette solitude, et l'épouvante +de cette mort, fouettant son +énergie, réveilla sa vigueur.</p> + +<p>Il descendait maintenant vers l'auberge, +tombant, se relevant, suivi de loin par +Sam, qui boitait sur trois pattes.</p> + +<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement +vers quatre heures de l'après-midi. La maison +était vide. Le jeune homme fit du feu, +mangea et s'endormit, tellement abruti +qu'il ne pensait plus à rien.</p> + +<p>Il dormit longtemps, très longtemps, +d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom : « Ulrich », secoua +son engourdissement profond et le fit +se dresser. Avait-il rêvé ? Était-ce un de +ces appels bizarres qui traversent les rêves +des âmes inquiètes ? Non, il l'entendait +encore, ce cri vibrant, entré dans son +oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout +de ses doigts nerveux. Certes, on avait +crié ; on avait appelé : « Ulrich ! » Quelqu'un +était là, près de la maison. Il n'en +pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et +hurla : « C'est toi, Gaspard ! » de toute la +puissance de sa gorge.</p> + +<p>Rien ne répondit ; aucun son, aucun +murmure, aucun gémissement, rien. Il +faisait nuit. La neige était blême.</p> + +<p>Le vent s'était levé, le vent glacé qui +brise les pierres et ne laisse rien de vivant +sur ces hauteurs abandonnées. Il passait +par souffles brusques plus desséchants et +plus mortels que le vent de feu du désert. +Ulrich, de nouveau, cria : « Gaspard ! — Gaspard ! — Gaspard ! »</p> + +<p>Puis il attendit. Tout demeura muet +sur la montagne ! Alors, une épouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il +rentra dans l'auberge, ferma la porte et +poussa les verrous ; puis il tomba grelottant +sur une chaise, certain qu'il venait +d'être appelé par son camarade au moment +où il rendait l'esprit.</p> + +<p>De cela il était sûr, comme on est sûr +de vivre ou de manger du pain. Le vieux +Gaspard Hari avait agonisé pendant deux +jours et trois nuits quelque part, dans un +trou, dans un de ces profonds ravins immaculés +dont la blancheur est plus sinistre +que les ténèbres des souterrains. Il +avait agonisé pendant deux jours et trois +nuits, et il venait de mourir tout à l'heure +en pensant à son compagnon. Et son âme, +à peine libre, s'était envolée vers l'auberge +où dormait Ulrich, et elle l'avait +appelé de par la vertu mystérieuse et terrible +qu'ont les âmes des morts de hanter +les vivants. Elle avait crié, cette âme sans +voix, dans l'âme accablée du dormeur ; +elle avait crié son adieu dernier, ou son +reproche, ou sa malédiction sur l'homme +qui n'avait point assez cherché.</p> + +<p>Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière +le mur, derrière la porte qu'il venait +de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau +de nuit qui frôle de ses plumes une fenêtre +éclairée ; et le jeune homme éperdu +était prêt à hurler d'horreur. Il voulait +s'enfuir et n'osait point sortir ; il n'osait +point et n'oserait plus désormais, car le +fantôme resterait là, jour et nuit, autour +de l'auberge, tant que le corps du vieux +guide n'aurait pas été retrouvé et déposé +dans la terre bénite d'un cimetière.</p> + +<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu +d'assurance au retour brillant du soleil. +Il prépara son repas, fit la soupe de son +chien, puis il demeura sur une chaise, +immobile, le cœur torturé, pensant au +vieux couché sur la neige.</p> + +<p>Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, +des terreurs nouvelles l'assaillirent. +Il marchait maintenant dans la cuisine +noire, éclairée à peine par la flamme +d'une chandelle, il marchait d'un bout à +l'autre de la pièce, à grands pas, écoutant, +écoutant si le cri effrayant de l'autre +nuit n'allait pas encore traverser le silence +morne du dehors. Et il se sentait seul, le +misérable, comme aucun homme n'avait +jamais été seul ! Il était seul dans cet immense +désert de neige, seul à deux mille +mètres au-dessus de la terre habitée, au-dessus +des maisons humaines, au-dessus +de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul +dans le ciel glacé ! Une envie folle le tenaillait +de se sauver n'importe où, n'importe +comment, de descendre à Loëche en +se jetant dans l'abîme ; mais il n'osait +seulement pas ouvrir la porte, sûr que +l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour +ne pas rester seul non plus là-haut.</p> + +<p>Vers minuit, las de marcher, accablé +d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin +sur une chaise, car il redoutait son lit +comme on redoute un lieu hanté.</p> + +<p>Et soudain le cri strident de l'autre soir +lui déchira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich +étendit les bras pour repousser le +revenant, et il tomba sur le dos avec son +siège.</p> + +<p>Sam, réveillé par le bruit, se mit à +hurler comme hurlent les chiens effrayés, +et il tournait autour du logis cherchant +d'où venait le danger. Parvenu près de la +porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant +avec force, le poil hérissé, la queue +droite et grognant.</p> + +<p>Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant +par un pied sa chaise, il cria : « N'entre +pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue. » +Et le chien, excité par cette menace, +aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi +que défiait la voix de son maître.</p> + +<p>Sam, peu à peu, se calma et revint +s'étendre auprès du foyer, mais il demeurait +inquiet, la tête levée, les yeux brillants +et grondant entre ses crocs.</p> + +<p>Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais +comme il se sentait défaillir de terreur, il +alla chercher une bouteille d'eau-de-vie +dans le buffet, et il en but, coup sur coup, +plusieurs verres. Ses idées devenaient +vagues ; son courage s'affermissait ; une +fièvre de feu glissait dans ses veines.</p> + +<p>Il ne mangea guère le lendemain, se +bornant à boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vécut, saoul +comme une brute. Dès que la pensée de +Gaspard Hari lui revenait, il recommençait +à boire jusqu'à l'instant où il tombait +sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait +là, sur la face, ivre mort, les membres +rompus, ronflant, le front par terre. +Mais à peine avait-il digéré le liquide affolant +et brûlant, que le cri toujours le même +« Ulrich ! » le réveillait comme une balle +qui lui aurait percé le crâne ; et il se dressait +chancelant encore, étendant les mains +pour ne point tomber, appelant Sam à son +secours. Et le chien, qui semblait devenir +fou comme son maître, se précipitait sur +la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait +de ses longues dents blanches, tandis +que le jeune homme, le col renversé, +la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, +comme de l'eau fraîche après une course, +l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait +de nouveau sa pensée, et son souvenir, et +sa terreur éperdue.</p> + +<p>En trois semaines, il absorba toute sa +provision d'alcool. Mais cette saoulerie +continue ne faisait qu'assoupir son épouvante +qui se réveilla plus furieuse dès qu'il +lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe +alors, exaspérée par un mois d'ivresse, et +grandissant sans cesse dans l'absolue solitude, +s'enfonçait en lui à la façon d'une +vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure +ainsi qu'une bête en cage, collant +son oreille à la porte pour écouter si l'autre +était là, et le défiant, à travers le +mur.</p> + +<p>Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par +la fatigue, il entendait la voix qui le faisait +bondir sur ses pieds.</p> + +<p>Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés +à bout, il se précipita sur la porte et +l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et +pour le forcer à se taire.</p> + +<p>Il reçut en plein visage un souffle d'air +froid qui le glaça jusqu'aux os et il referma +le battant et poussa les verrous, +sans remarquer que Sam s'était élancé +dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois +au feu, et s'assit devant pour se chauffer ; +mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait +le mur en pleurant.</p> + +<p>Il cria éperdu : « Va-t-en. » Une plainte +lui répondit, longue et douloureuse.</p> + +<p>Alors tout ce qui lui restait de raison +fut emporté par la terreur. Il répétait « Va-t-en » +en tournant sur lui-même pour +trouver un coin où se cacher. L'autre, pleurant +toujours, passait le long de la maison +en se frottant contre le mur. Ulrich s'élança +vers le buffet de chêne plein de vaisselle +et de provisions, et, le soulevant avec +une force surhumaine, il le traîna jusqu'à la +porte, pour s'appuyer d'une barricade. +Puis, entassant les uns sur les autres tout ce +qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre +comme on fait lorsqu'un ennemi vous +assiège.</p> + +<p>Mais celui du dehors poussait maintenant +de grands gémissements lugubres auxquels +le jeune homme se mit à répondre par des +gémissements pareils.</p> + +<p>Et des jours et des nuits se passèrent +sans qu'ils cessassent de hurler l'un et +l'autre. L'un tournait sans cesse autour +de la maison et fouillait la muraille de ses +ongles avec tant de force qu'il semblait +vouloir la démolir ; l'autre, au dedans, suivait +tous ses mouvements, courbé, l'oreille +collée contre la pierre, et il répondait +à tous ses appels par d'épouvantables +cris.</p> + +<p>Un soir, Ulrich n'entendit plus rien ; et +il s'assit, tellement brisé de fatigue qu'il +s'endormit aussitôt.</p> + +<p>Il se réveilla sans un souvenir, sans une +pensée, comme si toute sa tête se fût vidée +pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, +il mangea.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>L'hiver était fini. Le passage de la +Gemmi redevenait praticable ; et la famille +Hauser se mit en route pour rentrer dans +son auberge.</p> + +<p>Dès qu'elles eurent atteint le haut de +la montée les femmes grimpèrent sur leur +mulet, et elles parlèrent des deux hommes +qu'elles allaient retrouver tout à l'heure.</p> + +<p>Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût +pas descendu quelques jours plus tôt, dès +que la route était devenue possible, pour +donner des nouvelles de leur long hivernage.</p> + +<p>On aperçut enfin l'auberge encore couverte +et capitonnée de neige. La porte et +la fenêtre étaient closes ; un peu de fumée +sortait du toit, ce qui rassura le père Hauser. +Mais en approchant, il aperçut, sur le +seuil, un squelette d'animal dépecé par les aigles, +un grand squelette couché sur le flanc.</p> + +<p>Tous l'examinèrent. « Ça doit être Sam, » +dit la mère. Et elle appela : « Hé, Gaspard. » +Un cri répondit à l'intérieur, un cri +aigu, qu'on eût dit poussé par une bête. Le +père Hauser répéta : « Hé, Gaspard. » Un +autre cri pareil au premier se fit entendre.</p> + +<p>Alors les trois hommes, le père et les +deux fils, essayèrent d'ouvrir la porte. Elle +résista. Ils prirent dans l'étable vide une +longue poutre comme bélier, et la lancèrent +à toute volée. Le bois cria, céda, les +planches volèrent en morceaux ; puis un +grand bruit ébranla la maison et ils aperçurent, +dedans, derrière le buffet écroulé +un homme debout, avec des cheveux qui +lui tombaient aux épaules, une barbe qui +lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants +et des lambeaux d'étoffe sur le +corps.</p> + +<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais +Louise Hauser s'écria : « C'est Ulrich, maman. » +Et la mère constata que c'était Ulrich, +bien que ses cheveux fussent blancs.</p> + +<p>Il les laissa venir ; il se laissa toucher ; +mais il ne répondit point aux questions +qu'on lui posa ; et il fallut le conduire +à Loëche où les médecins constatèrent +qu'il était fou.</p> + +<p>Et personne ne sut jamais ce qu'était +devenu son compagnon.</p> + +<p>La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, +d'une maladie de langueur qu'on attribua +au froid de la montagne.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_VAGABOND"></a><br> +<h2>LE VAGABOND</h2> +<br><br><br> + + +<p>Depuis quarante jours, il marchait, cherchant +partout du travail. Il avait quitté +son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, +parce que l'ouvrage manquait. Compagnon +charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il était resté pendant deux +mois à la charge de sa famille, lui, fils +aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras +vigoureux, dans le chômage général. Le +pain devint rare dans la maison ; les deux +sœurs allaient en journée, mais gagnaient +peu ; et lui, Jacques Randel, le plus fort, +ne faisait rien parce qu'il n'avait rien à +faire, et mangeait la soupe des autres.</p> + +<p>Alors, il s'était informé à la mairie ; et +le secrétaire avait répondu qu'on trouvait +à s'occuper dans le Centre.</p> + +<p>Il était donc parti, muni de papiers et +de certificats, avec sept francs dans sa poche +et portant sur l'épaule, dans un mouchoir +bleu attaché au bout de son bâton, +une paire de souliers de rechange, une +culotte et une chemise.</p> + +<p>Et il avait marché sans repos, pendant +les jours et les nuits, par les interminables +routes, sous le soleil et sous les pluies, +sans arriver jamais à ce pays mystérieux +où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.</p> + +<p>Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne +devait travailler qu'à la charpente, puisqu'il +était charpentier. Mais, dans tous les +chantiers où il se présenta, on répondit +qu'on venait de congédier des hommes, +faute de commandes, et il se résolut, +se trouvant à bout de ressources, à accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait +sur son chemin.</p> + +<p>Donc, il fut tour à tour terrassier, valet +d'écurie, scieur de pierres ; il cassa du bois, +ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla +du mortier, lia des fagots, garda des chèvres +sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de +temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant à vil prix, pour +tenter l'avarice des patrons et des paysans.</p> + +<p>Et maintenant, depuis une semaine, il +ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et +il mangeait un peu de pain, grâce à la charité +des femmes qu'il implorait sur le seuil +des portes, en passant le long des routes.</p> + +<p>Le soir tombait, Jacques Randel harassé, +les jambes brisées, le ventre vide, +l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur +l'herbe au bord du chemin, car il ménageait +sa dernière paire de souliers, l'autre +n'existant plus depuis longtemps déjà. +C'était un samedi, vers la fin de l'automne. +Les nuages gris roulaient dans le +ciel, lourds et rapides, sous les poussées +du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait +qu'il pleuvrait bientôt. La campagne +était déserte, à cette tombée de jour, la +veille d'un dimanche. De place en place, +dans les champs, s'élevaient, pareilles à +des champignons jaunes, monstrueux, des +meules de paille égrenées ; et les terres +semblaient nues, étant ensemencées déjà +pour l'autre année.</p> + +<p>Randel avait faim, une faim de bête, +une de ces faims qui jettent les loups sur +les hommes. Exténué, il allongeait les +jambes pour faire moins de pas, et, la tête +pesante, le sang bourdonnant aux tempes, +les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait +son bâton dans sa main avec l'envie +vague de frapper à tour de bras sur le premier +passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe.</p> + +<p>Il regardait les bords de la route avec +l'image, dans les yeux, de pommes de terre +défouies, restées sur le sol retourné. S'il +en avait trouvé quelques-unes, il eût ramassé +du bois mort, fait un petit feu dans +le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume +chaud et rond, qu'il eût tenu d'abord, +brûlant, dans ses mains froides.</p> + +<p>Mais la saison était passée, et il devrait, +comme la veille, ronger une betterave crue, +arrachée dans un sillon.</p> + +<p>Depuis deux jours il parlait haut en allongeant +le pas sous l'obsession de ses +idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant +tout son esprit, toutes ses simples +facultés, à sa besogne professionnelle. +Mais voilà que la fatigue, cette poursuite +acharnée d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, +le jeûne, le mépris qu'il sentait chez les +sédentaires pour le vagabond, cette question +posée chaque jour : « Pourquoi ne +restez-vous pas chez vous ? » le chagrin de +ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il +sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeurés à la maison et qui n'avaient +guère de sous, non plus, l'emplissaient, +peu à peu d'une colère lente, amassée +chaque jour, chaque heure, chaque minute, +et qui s'échappait de sa bouche, malgré +lui, en phrases courtes et grondantes.</p> + +<p>Tout en trébuchant sur les pierres qui +roulaient sous ses pieds nus, il grognait : +« Misère... misère... tas de cochons... +laisser crever de faim un homme... un +charpentier... tas de cochons... pas quatre +sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... +tas de cochons !... »</p> + +<p>Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en +prenait aux hommes, à tous les hommes, +de ce que la nature, la grande mère aveugle, +est inéquitable, féroce et perfide.</p> + +<p>Il répétait, les dents serrées : « Tas de +cochons ! » en regardant la mince fumée +grise qui sortait des toits, à cette heure +du dîner. Et, sans réfléchir à cette autre +injustice, humaine celle-là, qui se nomme +violence et vol, il avait envie d'entrer dans +une de ces demeures, d'assommer les habitants +et de se mettre à table, à leur place.</p> + +<p>Il disait : « J'ai pas le droit de vivre, +maintenant... puisqu'on me laisse crever +de faim... je ne demande qu'à travailler, +pourtant... tas de cochons ! » Et la souffrance +de ses membres, la souffrance de +son ventre, la souffrance de son cœur lui +montaient à la tête comme une ivresse +redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, +cette idée simple : « J'ai le droit de +vivre, puisque je respire, puisque l'air est +à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas +le droit de me laisser sans pain ! »</p> + +<p>La pluie tombait, fine, serrée, glacée. +Il s'arrêta et murmura : « Misère... encore +un mois de route avant de rentrer à la +maison... » Il revenait en effet chez lui +maintenant, comprenant qu'il trouverait +plutôt à s'occuper dans sa ville natale, où +il était connu, en faisant n'importe quoi, +que sur les grands chemins où tout le +monde le suspectait.</p> + +<p>Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait +manœuvre, gâcheur de plâtre, +terrassier, casseur de cailloux. Quand il +ne gagnerait que vingt sous par jour, ce +serait toujours de quoi manger.</p> + +<p>Il noua autour de son cou ce qui restait +de son dernier mouchoir, afin d'empêcher +l'eau froide de lui couler dans le dos et +sur la poitrine. Mais il sentit bientôt +qu'elle traversait déjà la mince toile de +ses vêtements et il jeta autour de lui un +regard d'angoisse, d'être perdu qui ne +sait plus où cacher son corps, où reposer +sa tête, qui n'a pas un abri par le monde.</p> + +<p>La nuit venait, couvrant d'ombre les +champs. Il aperçut, au loin, dans un pré, +une tache sombre sur l'herbe, une vache. +Il enjamba le fossé de la route et alla +vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.</p> + +<p>Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa +grosse tête, et il pensa : « Si seulement j'avais +un pot, je pourrais boire un peu de lait. »</p> + +<p>Il regardait la vache ; et la vache le regardait ; +puis, soudain, lui lançant dans +le flanc un grand coup de pied : « Debout ! » +dit-il.</p> + +<p>La bête se dressa lentement, laissant +pendre sous elle sa lourde mamelle ; alors +l'homme se coucha sur le dos, entre les +pattes de l'animal, et il but, longtemps, +longtemps, pressant de ses deux mains le +pis gonflé, chaud, et qui sentait l'étable. +Il but tant qu'il resta du lait dans cette +source vivante.</p> + +<p>Mais la pluie glacée tombait plus serrée, +et toute la plaine était nue sans lui montrer +un refuge. Il avait froid ; et il regardait +une lumière qui brillait entre les arbres, +à la fenêtre d'une maison.</p> + +<p>La vache s'était recouchée, lourdement. +Il s'assit à côté d'elle, en lui flattant la +tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le +souffle épais et fort de la bête, sortant de +ses naseaux comme deux jets de vapeur +dans l'air du soir, passait sur la face de +l'ouvrier qui se mit à dire : « Tu n'as pas +froid là-dedans, toi. »</p> + +<p>Maintenant, il promenait ses mains sur +le poitrail, sous les pattes, pour y trouver +de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle +de se coucher et de passer la nuit contre +ce gros ventre tiède. Il chercha donc une +place, pour être bien, et posa juste son +front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était +brisé de fatigue, il s'endormit tout à coup.</p> + +<p>Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos +ou le ventre glacé, selon qu'il appliquait +l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal ; +alors il se retournait pour réchauffer et +sécher la partie de son corps qui était +restée à l'air de la nuit ; et il se rendormait +bientôt de son sommeil accablé.</p> + +<p>Un coq chantant le mit debout. L'aube +allait paraître ; il ne pleuvait plus ; le ciel +était pur.</p> + +<p>La vache se reposait, le mufle sur le sol ; il +se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour +baiser cette large narine de chair humide, +et il dit : « Adieu, ma belle... à une autre +fois... t'es une bonne bête... Adieu... »</p> + +<p>Puis il mit ses souliers, et s'en alla.</p> + +<p>Pendant deux heures, il marcha devant +lui, suivant toujours la même route ; puis +une lassitude l'envahit si grande, qu'il +s'assit dans l'herbe.</p> + +<p>Le jour était venu ; les cloches des églises +sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à +pied, soit montés en des charrettes, commençaient +à passer sur les chemins, allant +aux villages voisins fêter le dimanche chez +des amis, chez des parents.</p> + +<p>Un gros paysan parut, poussant devant lui +une vingtaine de moutons inquiets et bêlants +qu'un chien rapide maintenait en troupeau.</p> + +<p>Randel se leva, salua : « Vous n'auriez +pas du travail pour un ouvrier qui meurt +de faim ? » dit-il.</p> + +<p>L'autre répondit en jetant au vagabond +un regard méchant :</p> + +<p> — Je n'ai point de travail pour les gens +que je rencontre sur les routes.</p> + +<p>Et le charpentier retourna s'asseoir sur +le fossé.</p> + +<p>Il attendit longtemps ; regardant défiler +devant lui les campagnards, et cherchant +une bonne figure, un visage compatissant +pour recommencer sa prière.</p> + +<p>Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, +dont une chaîne d'or ornait le ventre.</p> + +<p> — Je cherche du travail depuis deux +mois, dit-il. Je ne trouve rien ; et je n'ai +plus un sou dans ma poche.</p> + +<p>Le demi-monsieur répliqua : « Vous +auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée du +pays. — La mendicité est interdite sur le +territoire de la commune. — Sachez que +je suis le maire, et, si vous ne filez pas +bien vite, je vais vous faire ramasser. »</p> + +<p>Randel, que la colère gagnait, murmura : +« Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai +pas de faim, au moins. »</p> + +<p>Et il retourna s'asseoir sur son fossé.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, en effet, +deux gendarmes apparurent sur la route. +Ils marchaient lentement, côte à côte, bien +en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux +cirés, leurs buffleteries jaunes et +leurs boutons de métal, comme pour effrayer +les malfaiteurs et les mettre en fuite +de loin, de très loin.</p> + +<p>Le charpentier comprit bien qu'ils venaient +pour lui ; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les +braver, d'être pris par eux, et de se venger, +plus tard.</p> + +<p>Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, +allant de leur pas militaire, lourd et balancé +comme la marche des oies. Puis tout +à coup, en passant devant lui, ils eurent +l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent +à le dévisager d'un œil menaçant et furieux.</p> + +<p>Et le brigadier s'avança en demandant :</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous faites ici ?</p> + +<p>L'homme répliqua tranquillement :</p> + +<p> — Je me repose.</p> + +<p> — D'où venez-vous ?</p> + +<p> — S'il fallait vous dire tous les pays où +j'ai passé, j'en aurais pour plus d'une heure.</p> + +<p> — Où allez-vous ?</p> + +<p> — A Ville-Avaray.</p> + +<p> — Où c'est-il ça ?</p> + +<p> — Dans la Manche.</p> + +<p> — C'est votre pays ?</p> + +<p> — C'est mon pays.</p> + +<p> — Pourquoi en êtes-vous parti ?</p> + +<p> — Pour chercher du travail.</p> + +<p>Le brigadier se retourna vers son gendarme, +et, du ton colère d'un homme que +la même supercherie finit par exaspérer :</p> + +<p> — Ils disent tous ça, ces bougres-là. +Mais je la connais, moi.</p> + +<p>Puis il reprit :</p> + +<p> — Vous avez des papiers ?</p> + +<p> — Oui, j'en ai.</p> + +<p> — Donnez-les.</p> + +<p>Randel prit dans sa poche ses papiers, +ses certificats, de pauvres papiers usés et +sales qui s'en allaient en morceaux, et les +tendit au soldat.</p> + +<p>L'autre les épelait en ânonnant, puis +constatant qu'ils étaient en règle, il les +rendit avec l'air mécontent d'un homme +qu'un plus malin vient de jouer.</p> + +<p>Après quelques moments de réflexion, +il demanda de nouveau :</p> + +<p> — Vous avez de l'argent sur vous ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — Rien ?</p> + +<p> — Rien.</p> + +<p> — Pas un sou seulement ?</p> + +<p> — Pas un sou seulement !</p> + +<p> — De quoi vivez-vous, alors ?</p> + +<p> — De ce qu'on me donne.</p> + +<p> — Vous mendiez, alors ?</p> + +<p>Randel répondit résolument :</p> + +<p> — Oui, quand je peux.</p> + +<p>Mais le gendarme déclara : « Je vous +prends en flagrant délit de vagabondage et +de mendicité, sans ressource et sans profession, +sur la route, et je vous enjoins de +me suivre. »</p> + +<p>Le charpentier se leva.</p> + +<p> — Ousque vous voudrez, dit-il.</p> + +<p>Et se plaçant entre les deux militaires +avant même d'en recevoir l'ordre, il ajouta :</p> + +<p> — Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un +toit sur la tête quand il pleut.</p> + +<p>Et ils partirent vers le village dont on +apercevait les tuiles, à travers des arbres +dépouillés de feuilles, à un quart de lieue +de distance.</p> + +<p>C'était l'heure de la messe, quand ils +traversèrent le pays. La place était pleine +de monde, et deux haies se formèrent aussitôt +pour voir passer le malfaiteur qu'une +troupe d'enfants excités suivait. Paysans +et paysannes le regardaient, cet homme +arrêté, entre deux gendarmes, avec une +haine allumée dans les yeux, et une envie +de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'écraser sous +leurs pieds. On se demandait s'il avait volé +et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, +affirma : « C'est un déserteur. » Le débitant +de tabac crut le reconnaître pour un +homme qui lui avait passé une pièce fausse +de cinquante centimes, le matin même, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable +assassin de la veuve Malet que +la police cherchait depuis six mois.</p> + +<p>Dans la salle du conseil municipal, où +ses gardiens le firent entrer, Randel +retrouva le maire, assis devant la table +des délibérations et flanqué de l'instituteur.</p> + +<p> — Ah ! ah ! s'écria le magistrat, vous +revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien +dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, +brigadier, qu'est-ce que c'est ? »</p> + +<p>Le brigadier répondit : « Un vagabond +sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans +ressources et sans argent sur lui, à ce +qu'il affirme, arrêté en état de mendicité +et de vagabondage, muni de bons certificats +et de papiers bien en règle. »</p> + +<p> — Montrez-moi ces papiers, dit le +maire. Il les prit, les lut, les relut, les +rendit, puis ordonna : « Fouillez-le. » On +fouilla Randel ; on ne trouva rien.</p> + +<p>Le maire semblait perplexe. Il demanda +à l'ouvrier :</p> + +<p> — Que faisiez-vous, ce matin, sur la route ?</p> + +<p> — Je cherchais de l'ouvrage.</p> + +<p> — De l'ouvrage ?... Sur la grand'route ?</p> + +<p> — Comment voulez-vous que j'en trouve +si je me cache dans les bois ?</p> + +<p>Ils se dévisageaient tous les deux avec +une haine de bêtes appartenant à des races +ennemies. Le magistrat reprit : « Je vais +vous faire mettre en liberté, mais que je +ne vous y reprenne pas ! »</p> + +<p>Le charpentier répondit : « J'aime +mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins. »</p> + +<p>Le maire prit un air sévère :</p> + +<p> — Taisez-vous.</p> + +<p>Puis il ordonna aux gendarmes :</p> + +<p> — Vous conduirez cet homme à deux +cents mètres du village, et vous le laisserez +continuer son chemin.</p> + +<p>L'ouvrier dit : « Faites-moi donner à +manger, au moins. »</p> + +<p>L'autre fut indigné : « Il ne manquerait +plus que de vous nourrir ! Ah ! ah ! ah ! +elle est forte celle-là ! »</p> + +<p>Mais Randel reprit avec fermeté : « Si +vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez à faire un mauvais coup. +Tant pis pour vous autres, les gros. »</p> + +<p>Le maire s'était levé, et il répéta : +« Emmenez-le vite, parce que je finirais +par me fâcher. »</p> + +<p>Les deux gendarmes saisirent donc le +charpentier par les bras et l'entraînèrent. +Il se laissa faire, retraversa le village, se +retrouva sur la route ; et les hommes +l'ayant conduit à deux cents mètres de la +borne kilométrique, le brigadier déclara :</p> + +<p> — Voilà, filez et que je ne vous revoie +point dans le pays, ou bien vous aurez de +mes nouvelles.</p> + +<p>Et Randel se mit en route sans rien répondre, +et sans savoir où il allait. Il marcha devant +lui un quart d'heure ou vingt minutes, +tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.</p> + +<p>Mais soudain, en passant devant une petite +maison dont la fenêtre était entr'ouverte +une odeur de pot-au-feu lui entra dans la +poitrine et l'arrêta net, devant ce logis.</p> + +<p>Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, +dévorante, affolante, le souleva, faillit le +jeter comme une brute contre les murs de +cette demeure.</p> + +<p>Il dit, tout haut, d'une voix grondante : +« Nom de Dieu ! faut qu'on m'en donne, cette +fois. » Et il se mit à heurter la porte à grands +coups de son bâton. Personne ne répondit ; +il frappa plus fort, criant : « Hé ! hé ! +hé ! là dedans, les gens ! hé ! ouvrez ! »</p> + +<p>Rien ne remua ; alors, s'approchant de +la fenêtre, il la poussa avec sa main, et l'air +enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de +senteurs de bouillon chaud, de viande +cuite et de choux s'échappa vers l'air froid +du dehors.</p> + +<p>D'un saut, le charpentier fut dans la +pièce. Deux couverts étaient mis sur une +table. Les propriétaires, partis sans doute +à la messe, avaient laissé sur le feu leur +dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la +soupe grasse aux légumes.</p> + +<p>Un pain frais attendait sur la cheminée, +entre deux bouteilles qui semblaient pleines.</p> + +<p>Randel d'abord se jeta sur le pain, le +cassa avec autant de violence que s'il eût +étranglé un homme, puis il se mit à le +manger voracement, par grandes bouchées +vite avalées. Mais l'odeur de la +viande, presque aussitôt, l'attira vers la +cheminée, et, ayant ôté le couvercle du +pot, il y plongea une fourchette et fit sortir +un gros morceau de bœuf, lié d'une +ficelle. Puis il prit encore des choux, des +carottes, des oignons, jusqu'à ce que son +assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la +table, il s'assit devant, coupa le bouilli en +quatre parts et dîna comme s'il eût été chez +lui. Quand il eut dévoré le morceau presque +entier, plus une quantité de légumes, il +s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher +une des bouteilles posées sur la cheminée.</p> + +<p>A peine vit-il le liquide en son verre +qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis, +c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans +les veines, ce serait bon, après avoir eu si +froid ; et il but.</p> + +<p>Il trouva cela bon en effet, car il en avait +perdu l'habitude ; il s'en versa de nouveau +un plein verre, qu'il avala en deux +gorgées. Et, presque aussitôt, il se sentit +gai, réjoui par l'alcool comme si un grand +bonheur lui avait coulé dans le ventre.</p> + +<p>Il continuait à manger, moins vite, en +mâchant lentement et trempant son pain +dans le bouillon. Toute la peau de son +corps était devenue brûlante, le front surtout +où le sang battait.</p> + +<p>Mais, soudain, une cloche tinta au loin. +C'était la messe qui finissait ; et un instinct +plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence +qui guide et rend perspicaces tous +les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, +qui mit dans une poche le reste +du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie, +et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et +regarda la route.</p> + +<p>Elle était encore toute vide. Il sauta +et se remit en marche ; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit à travers +champs vers un bois qu'il apercevait.</p> + +<p>Il se sentait alerte, fort, joyeux, content +de ce qu'il avait fait et tellement souple +qu'il sautait les clôtures des champs, à +pieds joints, d'un seul bond.</p> + +<p>Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de +nouveau la bouteille de sa poche, et se remit +à boire, par grandes lampées, tout en +marchant. Alors ses idées se brouillèrent, +ses yeux devinrent troubles, ses jambes +élastiques comme des ressorts.</p> + +<p>Il chantait la vieille chanson populaire :</p> + +<blockquote>Ah ! qu'il fait donc bon<br> +Qu'il fait donc bon<br> +Cueillir la fraise.</blockquote> + +<p>Il marchait maintenant sur une mousse +épaisse, humide et fraîche, et ce tapis +doux sous les pieds lui donna des envies +folles de faire la culbute, comme un enfant.</p> + +<p>Il prit son élan, cabriola ; se releva, recommença. +Et, entre chaque pirouette, il +se remettait à chanter :</p> + +<blockquote>Ah ! qu'il fait donc bon<br> +Qu'il fait donc bon<br> +Cueillir la fraise.</blockquote> + +<p>Tout à coup, il se trouva au bord d'un +chemin creux et il aperçut, dans le fond, +une grande fille, une servante qui rentrait +au village, portant aux mains deux seaux de +lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.</p> + +<p>Il la guettait, penché, les yeux allumés +comme ceux d'un chien qui voit une caille.</p> + +<p>Elle le découvrit, leva la tête, se mit à +rire et lui cria :</p> + +<p> — C'est-il vous qui chantiez comme ça ?</p> + +<p>Il ne répondit point et sauta dans le ravin, +bien que le talus fût haut de six pieds +au moins.</p> + +<p>Elle dit, le voyant soudain debout devant +elle : « Cristi, vous m'avez fait peur ! »</p> + +<p>Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, +il était fou, soulevé par une autre rage +plus dévorante que la faim, enfiévré par +l'alcool, par l'irrésistible furie d'un homme +qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé +par tous les appétits que la nature a semés +dans la chair vigoureuse des mâles.</p> + +<p>La fille reculait devant lui, effrayée de +son visage, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte, +de ses mains tendues.</p> + +<p>Il la saisit par les épaules, et, sans dire +un mot, la culbuta sur le chemin.</p> + +<p>Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent +à grand bruit en répandant leur lait, +puis elle cria, puis, comprenant que rien +ne servirait d'appeler dans ce désert, et +voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas +à sa vie, elle céda, sans trop de peine, pas +très fâchée, car il était fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment.</p> + +<p>Quand elle se fut relevée, l'idée de ses +seaux répandus l'emplit tout à coup de fureur, +et, ôtant son sabot d'un pied, elle se +jeta, à son tour, sur l'homme, pour lui +casser la tête s'il ne payait pas son lait.</p> + +<p>Mais lui, se méprenant à cette attaque +violente, un peu dégrisé, éperdu, épouvanté +de ce qu'il avait fait, se sauva de +toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle +lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos.</p> + +<p>Il courut longtemps, longtemps, puis il +se sentit las comme il ne l'avait jamais +été. Ses jambes devenaient molles à ne le +plus porter ; toutes ses idées étaient brouillées, +il perdait souvenir de tout, ne pouvait +plus réfléchir à rien.</p> + +<p>Et il s'assit au pied d'un arbre.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes il dormait.</p> + +<p>Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant +les yeux, il aperçut deux tricornes +de cuir verni penchés sur lui, et les deux +gendarmes du matin qui lui tenaient et lui +liaient les bras.</p> + +<p> — Je savais bien que je te repincerais, +dit le brigadier goguenard.</p> + +<p>Randel se leva sans répondre un mot. +Les hommes le secouaient, prêts à le rudoyer, +s'il faisait un geste, car il était +leur proie à présent, il était devenu du +gibier de prison, capturé par ces chasseurs +de criminels qui ne le lâcheraient plus.</p> + +<p> — En route ! commanda le gendarme.</p> + +<p>Ils partirent. Le soir venait, étendant +sur la terre un crépuscule d'automne, lourd +et sinistre.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent +le village.</p> + +<p>Toutes les portes étaient ouvertes, car +on savait les événements. Paysans et +paysannes, soulevés de colère, comme si +chacun eût été volé, comme si chacune eût +été violée, voulaient voir rentrer le misérable +pour lui jeter des injures.</p> + +<p>Ce fut une huée qui commença à la première +maison pour finir à la mairie, où le +maire attendait aussi, vengé lui-même de +ce vagabond.</p> + +<p>Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin :</p> + +<p> — Ah ! mon gaillard ! nous y sommes.</p> + +<p>Et il se frottait les mains, content +comme il l'était rarement.</p> + +<p>Il reprit : « Je l'avais dit, je l'avais dit, +rien qu'en le voyant sur la route. »</p> + +<p>Puis, avec un redoublement de joie :</p> + +<p> — Ah ! gredin, ah ! sale gredin, tu tiens +tes vingt ans, mon gaillard !</p> + + + +<br><br><br><br> +<p>FIN</p> + + +<br><br><br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<p><a href="#LE_HORLA">LE HORLA</a></p> + +<p><a href="#AMOUR">AMOUR</a></p> + +<p><a href="#LE_TROU">LE TROU</a></p> + +<p><a href="#SAUVEE">SAUVÉE</a></p> + +<p><a href="#CLOCHETTE">CLOCHETTE</a></p> + +<p><a href="#LE_MARQUIS">LE MARQUIS DE FUMEROL</a></p> + +<p><a href="#LE_SIGNE">LE SIGNE</a></p> + +<p><a href="#LE_DIABLE">LE DIABLE</a></p> + +<p><a href="#LES_ROIS">LES ROIS</a></p> + +<p><a href="#AU_BOIS">AU BOIS</a></p> + +<p><a href="#UNE_FAMILLE">UNE FAMILLE</a></p> + +<p><a href="#JOSEPH">JOSEPH</a></p> + +<p><a href="#AUBERGE">L'AUBERGE</a></p> + +<p><a href="#LE_VAGABOND">LE VAGABOND</a></p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Horla and Others + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +Le Horla + + + +1887 + + + + +LE HORLA + + + + +_8 mai._--Quelle journée admirable! J'ai passé toute la matinée étendu sur +l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et +l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai +mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à +la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense +et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions +locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de +l'air lui-même. + +J'aime ma maison où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui +coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la +grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui +passent. + +A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple +pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges, +dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui +sonnent dans l'air bleu des belles matinées, jetant jusqu'à moi leur doux +et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise +m'apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu'elle +s'éveille ou s'assoupit. + +Comme il faisait bon ce matin! + +Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur, +gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée +épaisse, défila devant ma grille. + +Après deux goëlettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le +ciel, venait un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, admirablement +propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit +plaisir à voir. + +_12 mai_.--J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours; je me sens +souffrant, ou plutôt je me sens triste. + +D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement +notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l'air, l'air +invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les +voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies de +chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et +soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque +malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui, +frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme? Est-ce la forme +des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, +passant par mes yeux, a troublé ma pensée? Sait-on? Tout ce qui nous +entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons +sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que +nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par +eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides, +surprenants et inexplicables? + +Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop +petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants +d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui +nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce +mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui +rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus +faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner +l'âge d'un vin! + +Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur +d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de +nous! + +_16 mai_.--Je suis malade, décidément! Je me portais si bien le mois +dernier! J'ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement +fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse +cette sensation affreuse d'un danger menaçant, cette appréhension d'un +malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans +doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la +chair. + +_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon médecin, car je ne pouvais plus +dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'oeil dilaté, les nerfs vibrants, +mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et +boire du bromure de potassium. + +_25 mai_.--Aucun changement! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure +qu'approche le soir, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la +nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaye de +lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue à peine les lettres. +Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une +crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du +lit. + +Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne +redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit; +j'écoute... j'écoute... quoi?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, un +trouble de la circulation peut-être, l'irritation d'un filet nerveux, un +peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si +imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un +mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis, +je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je +l'attends avec l'épouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes +frémissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, +jusqu'au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait +pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir, +comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui +va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m'anéantir. + +Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rêve--non--un cauchemar +m'étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors,... je le sens et +je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde, +me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou +entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler. + +Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans +les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux +pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de +rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe,--je ne peux pas! + +Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je +suis seul. + +Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec +calme, jusqu'à l'aurore. + +_2 juin_.--Mon état s'est encore aggravé. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y +fait rien; les douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si +las pourtant, j'allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, léger et doux, plein d'odeur d'herbes et de +feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie +nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d'arbres démesurément +hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et +moi. + +Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange +frisson d'angoisse. + +Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans ce bois, apeuré sans raison, +stupidement, par la profonde solitude. Tout à coup, il me sembla que +j'étais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me +toucher. + +Je me retournai brusquement. J'étais seul. Je ne vis derrière moi que la +droite et large allée, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre côté +elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante. + +Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis à tourner sur un talon, très +vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres +dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus +par où j'étais venu! Bizarre idée! Bizarre! Bizarre idée! Je ne savais plus +du tout. Je partis par le côté qui se trouvait à ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt. + +_3 juin_.--La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques +semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra. + +_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion +charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas. + +Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du +jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin +public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie +démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées +se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie +jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont +étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur +l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique monument. + +Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au +soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais +d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche, +j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par +la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la +plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste +comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de +hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce +gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours, +de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres +hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs +monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées. + +Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: «Mon père, +comme vous devez être bien ici!» + +Il répondit: «Il y a beaucoup de vent, Monsieur»; et nous nous mîmes à +causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait +d'une cuirasse d'acier. + +Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce +lieu, des légendes, toujours des légendes. + +Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux +chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les +incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais +les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre +deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux +berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui +conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à +figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans +cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de +crier pour bêler de toute leur force. + +Je dis au moine: «Y croyez-vous?» + +Il murmura: «Je ne sais pas.» + +Je repris: «S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne +les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous +pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?» + +Il répondit: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, +qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la +mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les +grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui +mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.» + +Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou +peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce +qu'il disait là, je l'avais pensé souvent. + +_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fiévreuse, +car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais +remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai: + +--Qu'est-ce que vous avez, Jean? + +--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui +mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un +sort. + +Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'être +repris, moi. + +_4 juillet_.--Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens +reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa +bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait +dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et +moi je me suis réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, que je ne +pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai +certainement. + +_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la +nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe! + +Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef; +puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard +que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal. + +Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables, +dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus +affreuse encore. + +Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un +couteau dans le poumon, et qui râle, couvert de sang, et qui ne peut plus +respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voilà. + +Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une +bougie et j'allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en +la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle était vide! Elle était vide +complètement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout à coup, je ressentis +une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutôt, que je tombai sur +une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi! +puis je me rassis, éperdu d'étonnement et de peur, devant le cristal +transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner. +Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans +doute? Ce ne pouvait être que moi? Alors, j'étais somnambule, je vivais, +sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s'il y a +deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible, +anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui +obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes. + +Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'émotion d'un +homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein de raison et qui regarde +épouvanté, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant +qu'il a dormi! Et je restai là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit. + +_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette +nuit;--ou plutôt, je l'ai bue! + +Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens +fou? Qui me sauvera? + +_10 juillet_.--Je viens de faire des épreuves surprenantes. + +Décidément, je suis fou! Et pourtant! + +Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai placé sur ma table du vin, du lait, +de l'eau, du pain et des fraises. + +On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touché ni au vin, +ni au pain, ni aux fraises. + +Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même épreuve, qui a donné le même résultat. + +Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. On n'a touché à rien. + +Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en +ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et +de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma barbe, mes mains +avec de la mine de plomb, et je me suis couché. + +L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientôt de l'atroce réveil. Je +n'avais point remué; mes draps eux-mêmes ne portaient pas de taches. Je +m'élançai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles étaient +demeurés immaculés. Je déliai les cordons, en palpitant de crainte. On +avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!... + +Je vais partir tout à l'heure pour Paris. + +_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tête les jours derniers! J'ai +dû être le jouet de mon imagination énervée, à moins que je ne sois +vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatées, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait à la démence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb. + +Hier, après des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'âme de +l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y +jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a +achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui +pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le +vide de fantômes. + +Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la +foule, je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de +l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait +sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite, +dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe! + +Au lieu de conclure par ces simples mots: «Je ne comprends pas parce que la +cause m'échappe», nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des +puissances surnaturelles. + +_14 juillet_.--Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les +pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort +bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est +un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement +révolté. On lui dit: «Amuse-toi.» Il s'amuse. On lui dit: «Va te battre +avec le voisin.» Il va se battre. On lui dit: «Vote pour l'Empereur.» Il +vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: «Vote pour la République.» Et il +vote pour la République. + +Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obéir à des hommes, +ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles +et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire des idées +réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien, +puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion. + +_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé. + +Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e +chasseurs à Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont +l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des +maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent +lieu en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion. + +Il nous raconta longuement les résultats prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les médecins de l'école de Nancy. + +Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai +tout à fait incrédule. + +«Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus +importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants +secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants, +là-bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire +et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses +sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son +intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes +invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les +croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des +fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos +conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides, +les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de +plus vrai que cette parole de Voltaire. «Dieu a fait l'homme à son image, +mais l'homme le lui a bien rendu.» + +«Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose +de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, +et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, à des +résultats surprenants.» + +Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. Le docteur Parent lui +dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame? + +--Oui, je veux bien. + +Elle s'assit dans un fauteuil et il commença à la regarder fixement en la +fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troublé, le coeur battant, la +gorge serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, sa bouche se +crisper, sa poitrine haleter. + +Au bout de dix minutes, elle dormait. + +--Mettez-vous derrière elle, dit le médecin. + +Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça entre les mains une carte de +visite en lui disant: «Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?» + +Elle répondit: + +--Je vois mon cousin. + +--Que fait-il? + +--Il se tord la moustache. + +--Et maintenant? + +--Il tire de sa poche une photographie. + +--Quelle est cette photographie? + +--La sienne. + +C'était vrai! Et cette photographie venait de m'être livrée, le soir même, +à l'hôtel. + +--Comment est-il sur ce portrait? + +--Il se tient debout avec son chapeau à la main. + +Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eût vu +dans une glace. + +Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!» + +Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous +irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter +cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son +prochain voyage.» + +Puis il la réveilla. + +En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes +m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de +ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur +une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une +glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte +de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement +singulières. + +Je rentrai donc et je me couchai. + +Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de +chambre, qui me dit: + +--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite. + +Je m'habillai à la hâte et je la reçus. + +Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile, +elle me dit: + +--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander. + +--Lequel, ma cousine? + +--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai +besoin, absolument besoin, de cinq mille francs. + +--Allons donc, vous? + +--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver. + +J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me +demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur +Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort +bien jouée. + +Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle +tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je +compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots. + +Je la savais fort riche et je repris: + +--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons +réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander? + +Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle répondit: + +--Oui..., oui... j'en suis sûre. + +--Il vous a écrit? + +Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa +pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait +m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir. + +--Oui, il m'a écrit. + +--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier. + +--J'ai reçu sa lettre ce matin. + +--Pouvez-vous me la montrer? + +--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop +personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée. + +--Alors, c'est que votre mari fait des dettes. + +Elle hésita encore, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +Je déclarai brusquement: + +--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère +cousine. + +Elle poussa une sorte de cri de souffrance. + +--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les... + +Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais +sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par +l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu. + +--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me +les faut aujourd'hui. + +J'eus pitié d'elle. + +--Vous les aurez tantôt, je vous le jure. + +Elle s'écria: + +--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon. + +Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous? + +--Oui. + +--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie? + +--Oui. + +--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille +francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion. + +Elle réfléchit quelques secondes et répondit: + +--Puisque c'est mon mari qui les demande. + +Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir. + +Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il +m'écouta en souriant. Puis il dit: + +--Croyez-vous maintenant? + +--Oui, il le faut bien. + +--Allons chez votre parente. + +Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le +médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers +ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette +puissance magnétique. + +Quand elle fut endormie: + +--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier +que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de +cela, vous ne comprendrez pas. + +Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille: + +--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin. + +Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant +de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais +d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher. + + * * * * * + +Voilà! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience +m'a bouleversé. + +_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se +sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être? + +_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal +des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au +surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie... +mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons +effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine. + +_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien. + +_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées +à regarder couler la Seine. + +_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la +cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le +coupable? Bien fin qui le dirait? + +_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai +vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans +les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!... + +Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de +rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir. + +Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois +fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige +d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis +se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva, +suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche, +et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, +effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux. + +Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait +disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il +n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles +hallucinations. + +Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la +tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée, +entre les deux autres roses demeurées à la branche. + +Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain, +maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il +existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par +conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et +qui habite comme moi, sous mon toit... + +_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a +point troublé mon sommeil. + +Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le +long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des +doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus. +J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils +parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain +leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces, +s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la +démence». + +Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je +ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant +avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné +raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de +ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les +physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans +l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes +semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les +fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris, +parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est +endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se +peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve +paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire +des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les +localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui +prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité +de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment! + +Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de +clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard +d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur +de mes oreilles. + +Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me +semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait +d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin +douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un +malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son +mal. + +Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une +mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je +demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque +vision fantastique. + +_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus, +mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me +dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par +des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante. + +J'ai dormi, pourtant. + +_9 août_.--Rien, mais j'ai peur. + +_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain? + +_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette +crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir. + +_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai +pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si +simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu. +Pourquoi? + +_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts +de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les +muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide +comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et +désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur +moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus +vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis. + +_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne! +quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. +Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de +toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne +veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient +assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore +maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège +adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait. + +Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon +jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des +fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu? +S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié! +Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur! + +_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre +cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait +un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme +parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir? + +Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable, +ce rôdeur d'une race surnaturelle? + +Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne +se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font +pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma +demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne +pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas. + +_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un +prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai +senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné +d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à +un homme qui obéit: «Allez à Rouen!» + +Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât +le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du +monde antique et moderne. + +Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!» +et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les +passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé +d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris. + +_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je +devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann +Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et +les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou +rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais +aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme, +depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que +lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant +prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur. + +Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite +auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent +calme de l'obscurité. + +Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là +autrefois! + +Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements +frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels +animaux, quelles plantes sont là-bas? Ceux qui pensent dans ces univers +lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que +voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre, +traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la +conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des +peuples plus faibles. + +Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres, +sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau. + +Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir. + +Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne +vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre +resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle +d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une +autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt +l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris +qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, +d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma +chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège, +avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi... +ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à +pleines mains les battants. + +Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui! + +Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je +pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce +que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs +maîtres? + +_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre +ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis, +lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra... + +_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans +la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive +de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux +démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge, +sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus +quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs +cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain +par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se +nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de +l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment. + +«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants +médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place +les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de +proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à +rappeler à la raison ces populations en délire.» + +Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui +passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le +trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là-bas, +où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a +sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu! + +A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini. + +Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples +naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers +évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les +pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées, +des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive, +des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait +deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une façon +précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils +ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux +vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme, +hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des +enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à +l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me +semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le +crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!... + +Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a +dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche, +avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que +nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous! + +Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté... +moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher, +le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne +distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime. + +Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont +Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui +renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer +en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu +et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!» + +Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne +distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le +verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme +l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne +sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse. + +Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi +serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les +autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps +plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si +maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés +comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante +et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de +viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux +putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal +faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir +intelligent et superbe. + +Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à +l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare +les apparitions successives de toutes les espèces diverses? + +Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs +immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas +d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre, +rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre, +mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait! +Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance! + +Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait +grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la +forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va +d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle +harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là-haut le regardent +passer, extasiés et ravis!... + + * * * * * + +Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser +ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai! + +_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma +table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais +bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je +pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la +force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon +front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer. + +Et je le guettais avec tous mes organes surexcités. + +J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si +j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir. + +En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma +cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée +longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire +à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où +j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je +passais devant. + +Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui +aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon +épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille. + +Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis +tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas +dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon +image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés; +et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant +bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le +corps imperceptible avait dévoré mon reflet. + +Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir +dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe +d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, +lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était +comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder +de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque, +s'éclaircissant peu à peu. + +Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour +en me regardant. + +Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner. + +_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison? +mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs, +auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun +doute... Alors?... alors?... + +_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour +ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels +particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en +outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en +moque!... + + * * * * * + +_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais +est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu. + +Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai +laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid. + +Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a +saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche, +longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes +savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à +pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour. +Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis +la clef dans ma poche. + +Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à +son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai +pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour +passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au +linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout +seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en +courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je +renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y +mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la +grande porte d'entrée. + +Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. +Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas +un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait +point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds. + +Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà +que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand +une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une +flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les +arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de +peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me +sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et +je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier. +Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa +dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes +domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!... + +Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au +secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en +venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir! + +La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un +bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des +hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau, +le nouveau maître, le Horla! + +Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de +flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la +fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce +four, mort... + +--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait +n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres? + +S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être +Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps +inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les +maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée? + +La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après +l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les +heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne +doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché +la limite de son existence! + +Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... +Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!... + + + * * * * * + + + + + + +AMOUR + + + + +TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_ + + +... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il +l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle? +Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse point parce qu'il +m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il +me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un +étrange souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux +premiers chrétiens des croix au milieu du ciel. + +Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, +tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la +chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang +sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir. + +Cette année-là, vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent +brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour +venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour. + +Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, très fort et très barbu, +gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractère gai, doué de +cet esprit gaulois qui rend agréable la médiocrité, habitait une sorte de +ferme-château dans une vallée large où coulait une rivière. Des bois +couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux où +restaient des arbres magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers +à plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles +quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient presque infailliblement dans ces +branchages séculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de +forêt des anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en leur courte +étape nocturne. + +Dans la vallée, c'étaient de grands herbages arrosés par des rigoles et +séparés par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée jusque-là, +s'épandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable région de +chasse que j'aie jamais vue, était tout le souci de mon cousin qui +l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le +couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites +avenues où les barques plates, conduites et dirigées avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient les joncs, faisaient fuir +les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages +dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement. + +J'aime l'eau d'une passion désordonnée: la mer, bien que trop grande, trop +remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies mais qui passent, +qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite toute +l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c'est un monde entier +sur la terre, monde différent, qui a sa vie propre, ses habitants +sédentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son +mystère surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus +effrayant, parfois, qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces +plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les +étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits +calmes, ou bien les brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des +robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre +du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve, à des pays +redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux. + +Non. Autre chose s'en dégage, un autre mystère, plus profond, plus grave, +flotte dans les brouillards épais, le mystère même de la création +peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la +lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie? + + * * * * * + +J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres. + +Pendant le dîner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le +plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux ailes étendues, ou +perchés sur des branches accrochées par des clous, éperviers, hérons, +hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui même à un étrange animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en +peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette +nuit même. + +Nous devions partir à trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi pour notre affût. On avait construit +à cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu +contre le vent terrible qui précède le jour, ce vent chargé de froid qui +déchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme +des aiguillons empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle comme +du feu. + +Mon cousin se frottait les mains: «Je n'ai jamais vu une gelée pareille, +disait-il, nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir.» + +J'allai me jeter sur mon lit aussitôt après le repas, et je m'endormis à la +lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminée. + +A trois heures sonnantes on me réveilla. J'endossai, à mon tour, une peau +de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. +Après avoir avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies de deux verres +de fine champagne, nous partîmes accompagnés d'un garde et de nos chiens: +Plongeon et Pierrot. + +Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu'aux os. C'était une +de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient +résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est +figé, immobile; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes, +les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le +sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du froid. + +La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle, +paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne +pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée +par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le +monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à +la fin de sa résurrection. + +Nous allions, côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos +poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine afin +de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient aucun +bruit; et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos +chiens. + +Nous fûmes bientôt au bord du marais, et nous nous engageâmes dans une des +allées de roseaux secs qui s'avançait à travers cette forêt basse. + +Nos coudes, frôlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrière +nous un léger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été, +par l'émotion puissante et singulière que font naître en moi les marécages. +Il était mort, celui-là, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desséchés. + +Tout à coup, au détour d'une des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme nous +avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants, je +me roulai dans ma couverture pour essayer de me réchauffer. + +Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder la lune déformée, qui avait +quatre cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette maison +polaire. + +Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murailles, le froid tombé du +firmament me pénétra bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à +tousser. + +Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude: «Tant pis si nous ne tuons pas +grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous +allons faire du feu.» Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux. + +On en fit un tas au milieu de notre hutte défoncée au sommet pour laisser +échapper la fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons +claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement, à peine, comme si +ces pierres de glace avaient sué. Karl, resté dehors, me cria: «Viens donc +voir!» Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre cabane, en forme +de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu poussé soudain +sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, +celles de nos chiens qui se chauffaient. + +Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos têtes. La +lueur de notre foyer réveillait les oiseaux sauvages. + +Rien ne m'émeut comme cette première clameur de vie qu'on ne voit point et +qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse à +l'horizon la première clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure +glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes d'une bête est +un soupir de l'âme du monde! + +Karl disait: «Éteignez le feu. Voici l'aurore.» + +Le ciel en effet commençait à pâlir, et les bandes de canards traînaient de +longues taches rapides, vite effacées, sur le firmament. + +Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens +s'élancèrent. + +Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous ajustions +vivement dès qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu +volante. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient +des bêtes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore. + +Le jour s'était levé, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond +de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit +et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un +d'eux tomba presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent. +Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce +fut une plainte courte, répétée, déchirante; et la bête, la petite bête +épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en +regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains. + +Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant +qu'elle fût assez proche. + +--Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s'en ira pas. + +Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour +de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le coeur comme +l'appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans +l'espace. + +Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il +semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne +s'y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle. + +--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l'heure. + +Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de +bête, pour l'autre bête que j'avais tuée. + +Karl tira; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu +l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux +le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta. + +Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... et je repartis, ce +jour-là, pour Paris. + + + * * * * * + + + + + + +LE TROU + + +_Coups et blessures, ayant occasionné la mort._ Tel était le chef +d'accusation qui faisait comparaître en cour d'assises le sieur Léopold +Renard, tapissier. + +Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la +victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent, +plombier. + +Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon +habillée en dame. + +Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame: + +--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la première victime, +et dont ma volonté n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mêmes, +m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier +dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de +tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n'est pas +folâtre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'épargne, j'aime les +honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a perdu, tant pis +pour moi; ma volonté n'y étant pas, je continue à me respecter. + +«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans, +nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air, sans +compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là, nous l'aimons +comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, la +rosse, et qu'elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le +mal vient d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez voir par la suite. + +«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là! +là! ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus +malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités; elle en +a, et d'importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux +alentours, et même à la concierge qui m'a déchargé tout à l'heure... elle +vous en dira des nouvelles. + +«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C'est moi qui ne me +laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En +l'écoutant, m'sieu l'président, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat +par mois... + +Mme Renard l'interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.» + +Il se tourna vers elle avec candeur: + +--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi... + +Puis, faisant de nouveau face au président: + +--Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y +pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est +devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais découvert, voilà trois +ans cet été, une place, mais une place! Oh! là! là! à l'ombre, huit pieds +d'eau, au moins, p't-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la +berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là, +m'sieu l'président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j'en étais +le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde +sans opposition. On disait: «Ça, c'est la place à Renard;» et personne n'y +serait venu, pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser, +pour chiper les places des autres. + +«Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. A peine +arrivé, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon épouse.--_Dalila_ +c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise, +quéque chose de léger et de sûr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et +nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, +les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas +répondre. Ça ne touche point à l'accident; je ne peux pas répondre, c'est +mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demandé. On m'en a +offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire +causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tapé +sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mélie?... + +Le président l'interrompit. + +--Arrivez au fait le plus tôt possible. + +Le prévenu reprit: «J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti +par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner, +amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à +Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.» +Nous ne causons jamais plus que ça ensemble. + +«Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause +de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau, +si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc +que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous +empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez. + +«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et +tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage, +c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus +pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là. + +«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du +matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais +là je dors à n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier. + +«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'passe vite et +vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons +dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais +ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait +un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom, +d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein, +ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.» + +«Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça. + +«Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des +restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en +irait. + +«C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. +Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière +lui. + +«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure: + +«--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?» + +«Et la mienne, qui rageait, de répondre: + +«--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays +avant d'occuper les endroits réservés. + +«Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis: + +«--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien. + +«Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et +nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres. + +«Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail. + +«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s'met +à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de +chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi, +le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein, +pochard, l'as-tu vu, celui-là!» + +«Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon, +lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur +Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens +pas délicats qui ne savent pas les usages.» + +«Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non +plus, sa grosse femme, un veau quoi!» + +Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme +veuve Flamèche, ici présente.» + +Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.» + +«Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en +prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un +cinq minutes plus tard.» + +«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en +ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te +le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une +grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que +d'y penser.» + +«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et +je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur +les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.» + +«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, +et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!» + +«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce, +presque rien, le coeur n'y était pas.» + +«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, +comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour +de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil +Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la +connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai +jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses +rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans +son genre.» + +«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais.» + +«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux +témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de +vue.» + +«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et +sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons +toujours, Désiré!» + +Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.» + +«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque +bêtise.» + +«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez: +«T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va +donc, Bazaine!» + +«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.» + +«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!» + +«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson +volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au +moins l'argent dépensé pour l'amorce.» + +Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous +que vous en avez, madame?» + +«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les +autres.» + +«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?» + +«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. +Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort +que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour +rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de +pêcher.» + +«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux +souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas +entendu.» + +«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une +menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous +n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas +plus. + +«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, +la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en +r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage. +Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, +des gifles qui pleuvaient comme des prunes.» + +«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un +diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas +de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là. +Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras, +il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans +l'trou.» + +«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps +tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous +tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la +secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il +se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!» + +«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des +coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!» + +«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux +crampons-là.» + +«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui +criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.» + +«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore +moins, pour sûr!» + +«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait +bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous +huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!» + +«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.» + + * * * * * + +Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté. + + + * * * * * + + + + + + +SAUVÉE + + +Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait +trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux. + +La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle +lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même. + +Enfin elle demanda: + +--Qu'est-ce que tu as encore fait? + +--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle..., +figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!... + +--Comment sauvée? + +--Oui, sauvée! + +--De quoi? + +--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre! + +--Comment libre? En quoi? + +--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! + +--Tu es divorcée? + +--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais +j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un +flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens... + +--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait? + +--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des +preuves, c'est l'essentiel. + +--Comment as-tu fait? + +--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis +trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, +despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le +divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire +battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me +forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je +désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à +l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. + +«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas. + +--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une +photographie de cette fille. + +--De la maîtresse de ton mari? + +--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures +à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie +par-dessus le marché. + +--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps +l'original. + +--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais +besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa +poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis +rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu +sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute +nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces +hommes... enfin tu comprends. + +--Oui, à peu près. Et tu lui as dit? + +--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce +qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas +besoin plus de trois mois.» + +«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle +irréprochable?» + +«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.» + +«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis +seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je +compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit: +«Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en +ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous +comprenez... pour le surprendre...» + +«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à +ce moment-là il avait envie de me serrer la main. + +«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez +qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de +monsieur votre mari? + +«--Oui, Monsieur. + +«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum? + +«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum? + +«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme; +car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à +l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le +trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de +savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il +dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où +vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.» + +«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très +intelligent. + + * * * * * + +«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de +rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut +m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer. + +«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? + +«--Je m'en doute, Madame. + +«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop? + +«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée. + +«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir? + +«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand +j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre +exactement à Madame. + +«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il +n'est pas beau. + +«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je +demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum. + +«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. + +«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me +dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie? + +«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. + +«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à +devenir commun. + +«--C'est très vrai, ce que vous dites là! + +«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service. + +«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait +que cela toute sa vie. + +«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur +lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à +plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. + +«Il me demanda aussitôt: + +«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là? + +«--Mais... ma nouvelle femme de chambre. + +«--Où l'avez-vous trouvée? + +«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs +renseignements. + +«--Ah! elle est assez jolie! + +«--Vous trouvez? + +«--Mais oui... pour une femme de chambre. + +«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà. + +«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que +ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile! + +«--Ah! vous avez déjà essayé? + +«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de +m'embrasser en passant à côté de moi. + +«--Il ne vous a rien dit? + +«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de +ma voix. + +«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. + +«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire +pour ne pas me déprécier. + +«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. +Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre. + +«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide: + +«--C'est fait, Madame, de ce matin. + +«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de +la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est +bien passé?... + +«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle +désire le flagrant délit. + +«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. + +«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir +Monsieur en éveil. + +«--Vous êtes sûre de ne pas manquer? + +«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands +prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me +désigner. + +«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. + +«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit? + +«--Mais... dans ma chambre. + +«--Soit, dans la chambre de Madame. + +«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et +maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures +juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge +pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule +commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y +était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais +vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle... +Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon +mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... +devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était +farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... +elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas! + +«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de +suite. Je suis libre. Vive le divorce!...» + +Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, +songeuse et contrariée, murmurait: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça? + + + * * * * * + + + + + + +CLOCHETTE + + +Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse +se défaire d'eux! + +Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est +resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses +sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un +jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace +devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans. + +C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les +mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une +de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement +d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes +groupées autour. + +Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de +mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues +noires avec le temps. + +Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au +travail. + +C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de +la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée +par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées +par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait +sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et +ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, +touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches +placées là par erreur. + +Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un +navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps +osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague +monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans +un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée +d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours +coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le +dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à +chacun de ses mouvements. + +J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie +où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès +que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir +dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le +toit. + +--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle. + +Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs +doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres +grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes, +étrangement profonds, doubles. + +Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et +dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme. +Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg, +l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait +retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner +les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le +clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue +le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été +reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un +passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie. +Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et +mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me +narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, +cette puissance des récits de la paysanne. + + * * * * * + +Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère +Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été +cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la +ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses +d'hier. + +Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière +étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras +allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes +chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, +s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la +muraille, ayant roulé loin d'elle. + +Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout +de quelques minutes que la mère Clochette était morte. + +Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon +coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me +cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je +me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la +nuit vint. + +Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis +mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix. + +On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de +l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un +verre de liqueur avec un biscuit. + +Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé +dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque +absolument les termes dont il se servit. + +--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se +cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me +laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en +toute hâte, car c'était grave, très grave. + +«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très +belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et +personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais +sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret. + +«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide +instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de +sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le +dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur, +le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours. + +«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient +de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son +accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans +doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de +l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue. + +«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre +l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher +dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il +commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de +nouveau et le maître d'école parut et demanda: + +«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert? + +«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit +stupidement: + +«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu. + +«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert +poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas, +cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?» + +«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul +ici?» + +«--Mais oui, monsieur Grabu! + +«--Mais non, puisque vous parlez. + +«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu. + +«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à +double tour, il descendit chercher une chandelle. + +«Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête +et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous, +qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. +Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!» + +«On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure. + +«Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et résolue: + +«--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle. + +«Et elle sauta. + +«Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris. + +«Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait +son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se +lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il +pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe +droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les +chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable +résignation. «Je suis punie, bien punie!» + +«Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la +fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma +porte. + +«On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur +de cet accident. + +«Voilà! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui +accomplissent les plus belles actions historiques. + +«Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une +grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je +ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à +personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.» + +Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je +ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent. + +Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais +un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier. + +On emportait le corps de Clochette. + + + * * * * * + + + + + + +LE MARQUIS DE FUMEROL + + +Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval +sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps +aspirait et soufflait un petit nuage de fumée. + +... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous +connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je +l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le +moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom +des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa +se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, +le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois +des environs comme ayant des trônes peu sûrs. + +Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la +religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants. + +Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit, +la lut; puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la +mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la +maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la +voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait +conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit +appartement, rue des Martyrs. + +Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, +disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait +abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la +plaie vive du coeur de maman. + +Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.» + +Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici: + +«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le +marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des +disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu. + +«Votre servante, + +«MÉLANI.» + +Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les +derniers moments de votre frère.» + +Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander +conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul, +restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit +faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de +la plus louable de vos actions. + +--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma +chère amie. + +Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la +situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces. + +Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse +en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les +libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était +impossible qu'une pareille chose arrivât. + +Donc une croisade fut immédiatement décidée qui serait conduite par l'abbé +Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de +grande église dans un quartier noble et riche. + +Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et +moi, pour administrer mon oncle. + + * * * * * + +Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre +et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle. + +Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans +un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du +portier. Cet homme me toisa avec méfiance. + +Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît? + +--Connais pas! + +--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle. + +--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous +demandez? + +--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place. + +--Une bonne?... Une bonne?... P't-être la celle au marquis. Allez voir, +cintième à gauche. + +Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus +aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des +favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux. + +Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais +toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, à la porte de gauche +du cinquième étage. + +Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant +moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux +portants. + +Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez? + +--Vous êtes madame Mélanie? + +--Oui. + +--Je suis le vicomte de Tourneville. + +--Ah bon! Entrez. + +--C'est que... maman est en bas avec un prêtre. + +--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier. + +Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla que +j'entendais d'autres pas derrière nous. + +Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et nous +nous assîmes tous les quatre pour délibérer. + +--Il est bien bas? demanda maman. + +--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps. + +--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre? + +--Oh!... je ne crois pas. + +--Puis-je le voir? + +--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont +auprès de lui. + +--Quelles demoiselles? + +--Mais... mais... ses bonnes amies donc. + +--Ah! + +Maman était devenue toute rouge. + +L'abbé Poivron avait baissé les yeux. + +Cela commençait à m'amuser et je dis: + +--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai +peut-être préparer son coeur. + +Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit: + +--Oui, mon enfant. + +Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria: + +--Mélanie! + +La grosse bonne s'élança, répondit: + +--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire? + +--L'omelette, bien vite. + +--Dans une minute, mamzelle. + +Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel: + +--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux heures +comme collation. + +Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit à les +battre avec ardeur. + +Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon +arrivée officielle. + +Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon +oncle que j'étais là, puis revint me prier d'entrer. + +L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe. + +Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très +solennel, très chic, ce vieux viveur. + +Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une +couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du +siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche +tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues. + +Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux +jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux +hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs +à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or +qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, +auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. +Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux +assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait +l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie. + +Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette: + +--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue. + +Je balbutiai: «Mon oncle, ce n'est pas ma faute...» + +Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère +plus que la tienne... Comment vont-ils?» + +--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade, +ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles. + +--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes? + +Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est pas +de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile +pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...» + +Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris +cette main pâle et froide et je la gardai. + +La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la table. +Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent à +manger sans détourner les yeux de moi. + +Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous +embrasser.» + +Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais rien à +lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la +porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mâchent. + +Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant +la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra. + +Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prêtre; +puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse: + +--Que venez-vous faire ici? + +L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours, murmurant: + +--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui +m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis... + +Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un +geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant: + +--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs +de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds! + +Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en +retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes s'étaient +levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s'étaient placées +des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la +Famille et de la Religion. + +L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau +nous offrit des chaises. + +--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver +autre chose, autrement il nous échappera. + +Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait un +autre. J'en apportais un troisième. + +Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand +bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments +et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous +les quatre. + +Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors... dehors... +manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.» + +Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide. J'accourus. +En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout et vociférant, +deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre qu'il fût mort de +fureur. + +A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air +d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses +cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion bâtarde, je +reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant. + +Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte +réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher +son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort. + +Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre +de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, +l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui. + +Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si +brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au +passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier. + +Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier +général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé. + +Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt... venez +vite... il meurt...» + +Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le +parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort. + +Maman fut superbe à cet instant-là! Elle marcha droit sur les deux filles +agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever. Et leur +montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté +irrésistibles, elle prononça: + +--C'est à vous de sortir, maintenant. + +Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que +je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur et le +concierge. + +Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières d'usage +et lui remit ses péchés. + +Maman sanglotait, prosternée près de son frère. + +Tout à coup elle s'écria: + +--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûr qu'il m'a +reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie! + +Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce +remerciement-là devait s'adresser! + +On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois. + +--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le +linge appartient à ces demoiselles. + +Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et +j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles +d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie! + + * * * * * + +Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq +discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes +admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un +instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique +suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de +cette belle mort après cette vie un peu troublée. + + * * * * * + +Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: «Bah! +c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis._» + + + * * * * * + + + + + + +LE SIGNE + + +La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et +parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère, +fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule, +tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcées. + +Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. +Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant +pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa +maîtresse. + +Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, +souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous +un nuage de cheveux. + +--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf +heures. + +La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit: + +--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible. + +--Entre, ma chérie. + +Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant +que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour. +Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: «Allons, +raconte.» + +Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui +rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les +yeux, pour ne point les rougir: «Oh, ma chère, c'est abominable, +abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat.» + +Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette +ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes +et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet. + +Elle continua: + +«Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre +heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, +tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la +rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la +fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la +gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise +sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma +fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je +respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier! + +«Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une +femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma +jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle +locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je +ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était +une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût +à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle +était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la +regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus +par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme +les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et +échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le +sien disait: «Voulez-vous?» + +«Le leur répondait: «Pas le temps», ou bien: «Une autre fois», ou bien: +«Pas le sou», ou bien: «Veux-tu te cacher, misérable!» C'étaient les yeux +des pères de famille qui disaient cette dernière phrase. + +«Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou +plutôt son métier.» + +«Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur +tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la +ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils +restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide, +cette fille. + +«Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si +vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un +mouvement de main?» + +«Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh! +il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout +petit geste de tête qui voulait dire «Montez-vous?» Mais si léger, si +vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir +comme elle. + +«Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit +coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste. + +«Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux +qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la +fenêtre. + +«Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne. +Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de +même de gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois, +car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans +la rue. + +«Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le +sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres, +des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs. + +«J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que +mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée. +Maintenant tu peux choisir. + +«Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me +comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis +prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces +envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça, +moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là! Je crois que nous avons des âmes de +singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui +m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous +les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos +amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de +penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est +stupide. + +«Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais +toujours. + +«Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà +tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra +pas; et s'il me reconnaît je nierai, parbleu. + +«Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout +à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds, +tu sais. + +«Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh! +à peine, à peine; il répond «oui» de la tête et le voilà qui entre, ma +chérie! Il entre par la grande porte de la maison.» + +«Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru +que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux +domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru +certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.» + +«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une +seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa +rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il +aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la +porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.» + +«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, +vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une +erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous +ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.» + +«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte. +Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au +lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.» + +«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée, +en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer +dans le salon qui était resté ouvert.» + +«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il +reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois +rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!» + +«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en! +allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est +son heure! Je vous jure que vous vous trompez!» + +«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme +ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre +quelque chose en face.» + +«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande: + +«--C'est ça, ton... ton mari? + +«--Oui, c'est lui. + +«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes +amies? + +«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne +savais plus ce que disais, je balbutiai: + +«--Oui c'est une de mes amies. + +«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître. + +«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous +les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût +parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... +j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... +me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce +serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le +fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... +Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.» + + * * * * * + +La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement, +la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier. + +Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda: + +--Et... et... il était joli garçon... + +--Mais oui. + +--Et tu te plains? + +--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il +reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... +Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire... +dis... que faire? + +La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara +brusquement: + +--Fais-le arrêter. + +La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia: + +--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte? + +--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras +qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter +chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que +tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui +l'arrêteront. + +--Mais, ma chère, s'il raconte... + +--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde +irréprochable. + +--Oh! je n'oserai jamais. + +--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue. + +--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera. + +--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner. + +--Condamner à quoi? + +--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable! + +--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée. + +--Deux louis? + +--Oui. + +--Pas plus? + +--Non. + +--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien? + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent? + +La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix +sérieuse: + +--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton +mari... ça n'est que justice. + + + * * * * * + + + + + + +LE DIABLE + + +Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. +La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les +écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps +était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans. + +Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots, +jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par +les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient +aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des +feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient, +emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des +criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires. + +Le médecin, élevant la voix, disait: + +--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet +état-là. Elle passera d'un moment à l'autre! + +Et le paysan, désolé, répétait: + +--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à +terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé? + +Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait +«oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la +laisser mourir toute seule. + +Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied: + +--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de +faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé +aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder +votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je +vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour, +entendez-vous? + +Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par +la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait, +balbutiait: + +--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde? + +Le médecin criait: + +--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. +Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une +heure, entendez-vous? + +L'homme se décida: + +--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin. + +Et le docteur s'en alla, en appelant: + +--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me +fâche, moi! + +Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix +résignée: + +--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je +r'vienne. + +Et il sortit à son tour. + + * * * * * + +La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la +commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le +drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont +elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année, +méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux +comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer +promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte +d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle +avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait +assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours +pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil. + +Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau +bleue pour les collerettes des villageoises. + +Il dit: + +--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet? + +Elle tourna vers lui la tête: + +--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part? + +--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point. + +--Vot'mé? + +--Oui, ma mé. + +--Qué qu'alle a votre mé? + +--All'a qu'a va tourner d'l'oeil! + +La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et +transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans +le baquet. + +Elle demanda, avec une sympathie subite: + +--All'est si bas qu'ça? + +--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée. + +--Pour sûr qu'all'est bas alors! + +Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il +préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup: + +--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que +j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est +ben ça qui l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A +travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu +de c'te graine-là!... + +La Rapet répliqua gravement: + +--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les +riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez +vingt et quarante. + +Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait +comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit +jours, malgré l'avis du médecin. + +Il dit résolument: + +--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera +tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all' +tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour +vous! + +La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas +à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis +elle soupçonna qu'on voulait la jouer. + +--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle. + +--V'nez-y, la vé. + +Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt. + +En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis +qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas, +traverser un ruisseau. + +Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient +lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens +qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche. + +En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura: + +---Si c'était fini, tout d'même? + +Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix. + +Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son +grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains +affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes, +et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque +séculaires qu'elles avaient accomplies. + +La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le +pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour +l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit +suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la +nuit. Il demanda: + +--Hé ben? + +La garde répondit: + +--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs, +tout compris. + +Il s'écria: + +--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle +en a pour cinq ou six heures, pas plus! + +Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se +retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout +seul, à la fin, il consentit: + +--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps. + +--C'est dit, six francs. + +Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd +soleil qui mûrit les moissons. + +La garde rentra dans la maison. + +Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle +travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui +l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire. + +Tout à coup, elle demanda: + +--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps? + +La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva +avec vivacité. + +--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé. + +Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la +place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé. + + * * * * * + +Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui +sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne +brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs +grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement +eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se +redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées, +fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou, +bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain, +attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en +rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en +jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et +coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la +Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se +prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église. + +Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda: + +--Ousqu'i va, not'curé? + +Son valet, plus subtil, répondit: + +--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi! + +Le paysan ne s'étonna pas: + +--Ça s'peut ben, tout d'même! + +Et il se remit au travail. + +La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre +s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante. + +Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela +durerait longtemps. + +Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait +voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les +petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts +de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir +partir, comme l'âme de la vieille. + +Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la +mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu +dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur +la terre une femme de moins, que personne ne regretterait. + +A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa +mère vivait encore, et il demanda: + +--Ça va-t-il? + +Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée. + +Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant: + +--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit: + +--D'main, cinq heures. + +Elle arriva, en effet, au jour levant. + +Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite +lui-même. + +La garde demanda: + +--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé? + +Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux: + +--All'va plutôt mieux. + +Et il s'en alla. + +La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait +dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains +crispées sur sa couverture. + +Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit +jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une +colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre +cette femme qui ne mourait pas. + +Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face +ridée de la mère Bontemps. + +Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis +il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions +excellentes. + + * * * * * + +La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du +temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre +par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille +obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui +volait son temps et son argent. + +Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête, +elle se rapprocha du lit. + +Elle demanda: + +--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable? + +La mère Bontemps murmura: + +--Non. + +Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser +son âme débile de mourante. + +Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle, +à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la +tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on +n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui +le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel, +Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied. + +La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de +tourner la tête pour regarder au fond de la chambre. + +Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap +et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds +courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un +balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit. + +Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une +chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle +apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer +qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne à bout de vie. + +Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se +soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa +poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini. + +Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au +coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la +planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et, +s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés +qu'elle savait par coeur, par métier. + +Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula +tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait +passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au +lieu de six qu'il lui devait. + + + * * * * * + + + + + + +LES ROIS + + +--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le +rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre! + +J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant +en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions +sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit +Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville. + +Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller +occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était +battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout +ni douze habitants dans ce guêpier. + +Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, +en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis +halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a +épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des +nouvelles. + +Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait +plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était +dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il +savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver +des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des +renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une +adresse inimaginable. + +Il revint au bout de dix minutes: + +--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours. +Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde +quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné. + +J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale. +On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine +visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait +derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu +près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à +tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir +mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur +des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à +pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride. + +--Où nous mènes-tu? lui demandai-je. + +Il répondit: + +--J'ai un gîte, un bon. + +Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée +entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière. + +Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la +serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de +pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en +poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme +s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois. + +Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux. + +Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait: + +--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger +les bêtes, dont nous n'avons pas besoin. + +Puis, se tournant vers moi: + +--Donne des ordres, sacrebleu! + +Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant: + +--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici. + +Il demanda: + +--Combien prends-tu d'hommes? + +--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir. + +--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et +mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin. + +Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la +plaine, pour y placer mes factionnaires. + +Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans +un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe, +disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent +dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras +du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant, +l'air enchanté. + +Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en +souriant d'une façon béate: + +--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les +marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans +le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit. +Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et +un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout +ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent. + +Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le +nez et les joues: + +--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je. + +Il murmura: + +--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne +cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison! + +Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit: + +--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais +pas de reine, c'est embêtant, ça! + +Je répétai, comme un écho: + +--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi? + +--Que tu en trouves, parbleu! + +--De quoi? + +--Des femmes. + +--Des femmes?... Tu es fou! + +--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous +les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que, +pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux. + +Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus +s'il plaisantait. + +Je répondis: + +--Voyons, Marchas, tu blagues? + +--Je ne blague jamais dans le service. + +--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes? + +--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et +apporte. + +Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit: + +--Veux-tu une idée? + +--Oui. + +--Va trouver le curé. + +--Le curé? Pourquoi faire? + +--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme. + +--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah! + +Marchas reprit avec une extraordinaire gravité: + +--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit +s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme +au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous +des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du +doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te +l'indiquera. + +--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu? + +--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle. +Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un +chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et +décide-le! + +--Non, c'est impossible. + +Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le +gredin reprit: + +--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en +parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation. + +J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista: + +--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai +la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te +le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis +un mois. + +Je me levai en demandant: + +--Où est le presbytère? + +--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et, +au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté. + +Je sortais; il me cria: + +--Dis-lui le menu pour lui donner faim! + + * * * * * + +Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une +grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la +porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de +l'intérieur: + +--Qui va là? + +Je répondis: + +--Maréchal des logis de hussards. + +J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face +d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains +formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave +homme. + +Je fis le salut militaire. + +--Bonjour, monsieur le curé. + +Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en +répondant: + +--Bonjour, mon ami; entrez. + +Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre +feu, bien différent du brasier de Marchas. + +Il me montra une chaise, et puis me dit: + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter. + +Et je lui tendis ma carte. + +Il la reçut et lut à mi-voix: + +«Le comte de Garens.» + +Je repris: + +--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six +installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici +présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl +Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je +viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le +rendre un peu gai. + +Le prêtre souriait. Il murmura: + +--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser. + +Je répondis: + +--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore. +C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le +droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous +savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous +voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en +soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort? + +Il répondit vivement: + +--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre +invitation. + +Il cria: + +--Hermance! + +Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda: + +--Qué qui a? + +--Je ne dîne pas ici, ma fille. + +--Où que vous dînez donc? + +--Avec MM. les hussards. + +J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas», +mais je n'osai point. + +Je repris: + +--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi? + +Il hésita, chercha et déclara: + +--Non, personne! + +J'insistai: + +--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant +d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le +boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le... +le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un +bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens +d'ici. + +Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution: + +--Non, personne. + +Je me mis à rire: + +--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car +nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un +adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?... + +--Non, toutes les dames sont parties. + +--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son +bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un +plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes? + +Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait +tout entier, et il criait: + +--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah! +ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien +contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous? + +J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit: + +--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une +demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!... + +Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant: + +--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille. + +Je rentrai vite, très étonné, très intrigué. + +--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant. + +--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames. + +Il fut stupéfait. Je triomphais. + +Il répétait: + +--Quatre dames! Tu dis: quatre dames? + +--Je dis: quatre dames. + +--De vraies femmes? + +--De vraies femmes. + +--Bigre! Mes compliments! + +--Je les accepte. Je les mérite. + +Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe +blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en +tablier bleu disposaient des assiettes et des verres. + +--Il y aura des femmes! cria Marchas. + +Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur +force. + +Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une +odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison. + +Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne +Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée, +timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la +regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du +vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une +suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en +se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite, +tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se +présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et +déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois +seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement +hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît. + +Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour +elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit: + +--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres +femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en +même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites. + +J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son +coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de +Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse: + +--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous +ayez accepté notre modeste invitation. + +Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y +conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes +et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la +première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément: + +--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un +toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans. + +Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse: + +--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit +plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite +brûlée à moitié. + +Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux +saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides. + +--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans +seulement. + +J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses +Royales, et, me tournant vers le curé: + +--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance. + +Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux. + +--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny. + +Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle, +dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans +peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer. + +Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa +béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la +salle à manger, pleine d'odeur de viandes. + +Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans +ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui +présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre +prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_. + +On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait +servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule. + +Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de +pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne +Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de +force dans la bouche leurs trois verres pleins. + +Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec +tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus +drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs, +lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre +semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait +entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les +habitudes et le règlement de l'hospice. + +La religieuse, effarée, criait à Massouligny: + +--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je +vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur... + +Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un +verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois. + +Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur: + +--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc. + +Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons +et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de +viande rissolée et grasse. + +La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de +répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des +grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits +enfants à qui on montre des bonbons. + +--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne à ces opérations-là. + +--Mais certainement, monsieur l'abbé. + +Et la Soeur dit: + +--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre +qu'elles seront malades. + +Je me tournai vers Marchas: + +--Ouvre la fenêtre une minute. + +Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des +bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au +cou, soulevait les ailes avec science. + +Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail +alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette +grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la +sauce brune, au fond du plat. + +Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs, +entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu. + + * * * * * + +Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai: + +--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes. + +Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je +me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la +villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient +aux fenêtres leurs têtes effarées. + +On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La +pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai +de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait. + +C'était Marchas. Je lui criai: + +--Eh bien? + +Il répondit: + +--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre +au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au +large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est. + +J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats +au devant des autres, puis je rentrai dans la maison. + +Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon +pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire +de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans +un coin. + +Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris +une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent, +portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps +humain quand la vie ne le soutient plus. + + * * * * * + +On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier +coup d'oeil que c'était un moribond. + +Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé +de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues, +sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été +frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur +lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir. + +Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait +par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient +stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le +regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par +la surprise et par l'épouvante. + +Le curé s'écria: + +--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le +pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux! + +La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la +poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus. + +--Il n'y a rien à faire, dit-elle. + +Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de +ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses +poumons, un gargouillement sinistre et continu. + +Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de +la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines +qui lavent les âmes. + +Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse, +comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il +était mort. + +M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce +misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre, +hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur. + +Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en +essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi. + +La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long +par terre. + +La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et +sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur +donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut +avec elles dans la nuit profonde, si noire. + +Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car +le seul bruit du sabre les eût affolées. + +Le curé regardait toujours le mort. + +S'étant enfin retourné vers moi: + +--Ah! quelle vilaine chose, dit-il. + + + * * * * * + + + + + + +AU BOIS + + +Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le +garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers. + +Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père +Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois +mûrs. + +L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé; +tandis que la femme, une petite mère endimanchée, très ronde, très grasse, +aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui +les avait captivés. + +Le maire demanda: + +--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur? + +Le garde champêtre fit sa déposition. + +Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du +côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien +remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que +les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne, +avait crié: + +--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux. + +Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et +il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un +flagrant délit de mauvaises moeurs. + +Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un +braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il +s'abandonnait à son instinct. + +Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq. + +Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une +voix si faible qu'on l'entendait à peine. + +--Votre nom. + +--Nicolas Beaurain. + +--Votre profession. + +--Mercier, rue des Martyrs, à Paris. + +--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois? + +Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à +plat sur ses cuisses. + +Le maire reprit: + +--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale? + +--Non, Monsieur. + +--Alors, vous avouez? + +--Oui, Monsieur. + +--Qu'avez-vous à dire pour votre défense? + +--Rien, Monsieur. + +--Où avez-vous rencontré votre complice? + +--C'est ma femme, Monsieur. + +--Votre femme? + +--Oui, Monsieur. + +--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris? + +--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble! + +--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher Monsieur, de +venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin. + +Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura: + +--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais +quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a +pas ailleurs. + +Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua: + +--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne +seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête. + +Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme: + +--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux +moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer +de quartier! Y sommes-nous? + +Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans +embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. +Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux +comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer +chez nous, et nous épargner la honte des poursuites. + +«Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain +dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie; +moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça +comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec +une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon +ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris +bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage, +Monsieur. + +«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer Monsieur Beaurain. +Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne +pas céder, et je ne cédai pas non plus. + +«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces +temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien +maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la +campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés +qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, +les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le +champagne quand on n'en a pas l'habitude! + +«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans +le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et +Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les +voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler. +Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air +timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici +arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout +le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que +j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être +autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se +gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et +puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. +Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je +voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir +partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je +lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous +l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça +l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa +place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?» + +M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas. + +Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est +mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est +revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi +aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était un beau garçon, +autrefois. + +«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des +Martyrs. + +«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et +nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en +avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse +plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu, +sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous +manque. + +«Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés +sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en +moi, non, vraiment, je ne sais pas! + +«Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue +des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes. +L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma +caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand +on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue +rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent +dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge! +Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un +moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on +regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, +j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, +comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les +feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les +nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me +noyer. + +«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je +savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil +et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand +chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je +ne disais plus rien à personne, moi! + +«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où +nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce +matin, vers les neuf heures. + +«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne +vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel +qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure, +Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut +plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait: «Mais tu es +folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne +l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans +le bois... Et voilà!... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la +vérité.» + +Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en +paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.» + + + * * * * * + + + + + + +UNE FAMILLE + + +J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis +quinze ans. + +Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on +passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les +choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les +idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui +excite l'esprit et le met à l'aise. + +Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions +vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour, +admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes +sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions +complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil. + +Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province +venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse, +maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et +bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon +intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là? Il avait sans doute +espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras +d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le +regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles. + +Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de +tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au +point de ne plus rien comprendre. + +Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et +enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer +en quinze ans! + + * * * * * + +Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un +gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers +moi, les bras ouverts, en criant: «Georges.» Je l'embrassai, mais je ne +l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: «Cristi, tu n'as pas +maigri.» Il répondit en riant: «Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table! +les bonnes nuits! Manger et dormir voilà mon existence!» + +Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés. +L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et +je me disais: «S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la +pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je +connaissais si bien.» + +L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus +cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un +esprit. + +Tout à coup, Simon me dit: + +--Tiens, voici mes deux aînés. + +Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans, +vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche. + +Je murmurai: «C'est à toi?» + +Il répondit en riant: «Mais, oui. + +--Combien en as-tu donc? + +--Cinq! Encore trois restés à la maison! + +Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je +me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce +reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants +entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une +cage. + +Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à +travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par +les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, +un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et +nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les +habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation, +ce rêve de tous les enterrés de province. + +On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait +des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui +cherchait à passer pour château. + +--Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment. + +Je répondis: + +--C'est délicieux. + +Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la +visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette +blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une +grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans +caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une +femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la +poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre +préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine. + +Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois +mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue +comme des pompiers devant un maire. + +Je dis: + +--Ah! ah! voici les autres? + +Simon, radieux les nomma «Jean, Sophie et Gontran». + +La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un +fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé. + +Madame Radevin s'avança: + +--C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans. + +Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: «C'est un ami de +Simon, papa.» L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit: +«Oua, oua, oua» en agitant sa main. Je répondis: «Vous êtes trop aimable, +Monsieur,» et je tombai sur un siège. + +Simon venait d'entrer; il riait: + +--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce +vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se +faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si +on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux +plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien +rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure. + +Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure +du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je +me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur +père, sans doute pour me faire honneur. + +Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan +d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image +saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison. + +Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis. + +Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à +manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé +devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en +tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante. + +Alors Simon se frotta les mains: «Tu vas t'amuser,» me dit-il. Et tous les +enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa +gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait +seulement en haussant les épaules. + +Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses +mains. + +--Nous avons ce soir de la crème au riz sucré. + +La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas, +pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content. + +Et on commença à dîner. + +«Regarde,» murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait +d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait +de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec +énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins. + +Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content, +répétait: «Est-il drôle, ce vieux?» + +Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard +les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de +les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour +voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de +tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et +il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés. +Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque. + +Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait +avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose. + +Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de +désir. + +Gontran lui cria: «Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas.» Et on fit +semblant de ne lui en point donner. + +Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que +tous les enfants riaient. + +On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant +la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton, +et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau +trop gros. + +Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore. + +Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, +j'implorai pour lui: «Voyons, donne-lui encore un peu de riz?» + +Simon répondit: «Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça +pourrait lui faire mal.» + +Je me tus, rêvant sur cette parole. O morale, ô logique, ô sagesse! A son +âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par +souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et +tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de +jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver +plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante? + +Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui +restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie +dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût. + +Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me +coucher: j'étais triste, triste, triste! + +Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au dehors qu'un très léger, +très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part. +Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa +femelle endormie sur ses oeufs. + +Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler +maintenant aux côtés de sa vilaine femme. + + + * * * * * + + + + + + +JOSEPH + + +Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de +Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens. + +Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans le salon vitré qui regardait la +mer. Par les fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir d'été entrait, +tiède et fraîche en même temps, une brise savoureuse d'océan. Les deux +jeunes femmes, étendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de +minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette +jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lèvres. + +Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi, les laissant +seules sur cette petite plage déserte qu'ils avaient choisie pour éviter +les rôdeurs galants des stations à la mode. Absents cinq jours sur sept, +ils redoutaient les parties de campagne, les déjeuners sur l'herbe, les +leçons de natation et la rapide familiarité qui naît dans le désoeuvrement +des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc à +craindre, ils avaient loué une maison bâtie et abandonnée par un original +dans le vallon de Roqueville, près Fécamp, et ils avaient enterré là leurs +femmes pour tout l'été. + +Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite +baronne avait proposé à la petite comtesse un dîner fin, au champagne. +Elles s'étaient d'abord beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes ce dîner; +puis elles l'avaient mangé avec gaieté en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant +elles bavardaient et déraisonnaient à l'unisson en fumant des cigarettes et +en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient +plus du tout ce qu'elles disaient. + +La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, était plus +partie encore que son amie. + +--Pour finir une soirée comme celle-là, disait-elle, il nous faudrait des +amoureux. Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait venir deux de Paris +et je t'en aurais cédé un... + +--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; même ce soir, si j'en voulais +un, je l'aurais. + +--Allons donc! A Roqueville, ma chère? un paysan, alors. + +--Non, pas tout à fait. + +--Alors, raconte-moi. + +--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? + +--Ton amoureux? + +--Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas +aimée, je me croirais morte. + +--Moi aussi. + +--N'est-ce pas? + +--Oui. Les hommes ne comprennent pas ça! nos maris surtout! + +--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il +nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la +nourriture de notre coeur, ça. C'est indispensable à notre vie, +indispensable, indispensable... + +--Indispensable. + +--Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand +je m'endors, quand je m'éveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque +part, qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela je serais malheureuse, +malheureuse. Oh! mais malheureuse à pleurer tout le temps. + +--Moi aussi. + +--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a été gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute, +oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel +qu'il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne +peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours. + +--Ça, c'est bien vrai. + +--N'est-ce pas?... Où donc en étais-je? Je ne me rappelle plus du tout. + +--Tu disais que tous les maris sont des brutes! + +--Oui, des brutes... tous. + +--C'est vrai. + +--Et après?... + +--Quoi, après? + +--Qu'est-ce que je disais après? + +--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit? + +--J'avais pourtant quelque chose à te raconter. + +--Oui, c'est vrai, attends?... + +--Ah! j'y suis... + +--Je t'écoute. + +--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux. + +--Comment fais-tu? + +--Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des +notes et je fais mon choix. + +--Tu fais ton choix? + +--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant +tout qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas? + +--C'est vrai? + +--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme. + +--Nécessairement. + +--Alors je l'amorce. + +--Tu l'amorces? + +--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la +ligne? + +--Non, jamais. + +--Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je +l'amorce... + +--Comment fais-tu? + +--Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbéciles... +mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est +pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prétendants, +tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et +quand nous en avons visé un nous l'amorçons... + +--Ça ne me dit pas comment tu fais? + +--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà +tout. + +--Tu te laisses regarder?... + +--Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est laissé regarder plusieurs fois de +suite, un homme vous trouve aussitôt la plus jolie et la plus séduisante de +toutes les femmes. Alors il commence à vous faire la cour. Moi je lui +laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins, selon +ses qualités. + +--Tu prends comme ça tous ceux que tu veux? + +--Presque tous. + +--Alors, il y en a qui résistent? + +--Quelquefois. + +--Pourquoi? + +--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très +amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidité excessive et parce +qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la +conquête d'une femme... + +--Oh! ma chère!... Tu crois?... + +--Oui... oui... J'en suis sûre... il y en a beaucoup de cette dernière +espèce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont +l'air de tout le monde... ils sont habillés comme les autres... ils font +les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas +se déployer. + +--Oh! ma chère... + +--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se déshabiller, même pour se coucher +tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-là, il +faut être énergique, user du regard et de la poignée de main. C'est même +quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer. +Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous +soignent... Et pour peu qu'on tarde à reprendre ses sens... ils vont +chercher du secours. + +Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là, je les +enlève d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, ma chère! + +--C'est bon, tout ça, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par +exemple. + +--J'en trouve. + +--Tu en trouves. Où ça? + +--Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire. + +«Voilà deux ans, cette année, que mon mari m'a fait passer l'été dans sa +terre de Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de +rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dégoûtants, des +chasseurs de poil et de plume vivant dans des châteaux sans baignoires, de +ces hommes qui transpirent et se couchent par là-dessus, et qu'il serait +impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence +malpropres. + +«Devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas! + +--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour +l'exaltation de l'homme du peuple, des romans où les ouvriers sont sublimes +et tous les hommes du monde criminels. Ajoute à cela que j'avais vu +_Ruy-Blas_ l'hiver précédent et que ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien! +un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +étudié pour être prêtre, puis quitté le séminaire par dégoût. Eh bien, je +l'ai pris comme domestique! + +--Oh!... Et après!... + +--Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut, en lui montrant +beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, celui-là, ce rustre, je +l'ai allumé!... + +--Oh! Andrée! + +--Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte +pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque +matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand +elle me déshabillait. + +--Oh! Andrée? + +--Ma chère, il a flambé comme un toit de paille. Alors, à table, pendant +les repas, je n'ai plus parlé que de propreté, de soins du corps, de +douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin +et soir dans la rivière, puis se parfumait à empoisonner le château. J'ai +même été obligée de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air +furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne. + +--Oh! Andrée! + +--Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait +venir quelques centaines de romans moraux que je prêtais à tous nos paysans +et à mes domestiques. Il s'était glissé dans ma collection quelques +livres... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes... +des pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de +chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie. + +--Oh... Andrée! + +--Alors je suis devenue familière avec lui, je me suis mise à le tutoyer. +Je l'avais nommé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état +effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des +yeux de fou. Moi je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés... + +--Et après?... + +--Après... oui... Eh bien, un jour que mon mari était absent, je lui ai dit +d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud, +très chaud... Voilà! + +--Oh! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant. + +--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ça je finirais le carafon toute +seule. Eh bien après, je me suis trouvée mal en route. + +--Comment ça? + +--Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il +fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été sur l'herbe j'ai +suffoqué et je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, +j'ai perdu connaissance. + +--Tout à fait. + +--Oh non, pas du tout. + +--Eh bien? + +--Eh bien! j'ai été obligée de rester près d'une heure sans connaissance. +Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente, et je n'ai rouvert +les yeux qu'après sa chute. + +--Oh! Andrée!... Et qu'est-ce que tu lui as dit? + +--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans +connaissance? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et +il m'a ramenée au château. Mais il a failli verser en tournant la barrière! + +--Oh! Andrée! Et c'est tout?... + +--C'est tout... + +--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois? + +--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce +goujat. + +--L'as-tu gardé longtemps après ça? + +--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé. Je +n'avais pas à m'en plaindre. + +--Oh! Andrée! Et il t'aime toujours? + +--Parbleu. + +--Où est-il? + +La petite baronne étendit la main vers la muraille et poussa le timbre +électrique. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un grand valet entra qui +répandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne. + +La baronne lui dit: «Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal, va me +chercher ma femme de chambre.» + +L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit: «Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux +que toi.» + +Il tourna sur ses talons et sortit. + +La petite comtesse, effarée, demanda: + +--Et qu'est-ce que tu diras à ta femme de chambre? + +--Je lui dirai que c'est passé! Non, je me ferai tout de même délacer. Ça +me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma +chère... mais grise à tomber si je me levais. + + + * * * * * + + + + + + +L'AUBERGE + + +Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Hautes-Alpes, +au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les +sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux +voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi. + +Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée par la famille de Jean Hauser; +puis, dès que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant +impraticable la descente sur Loëche, les femmes, le père et les trois fils +s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari +avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne. + +Les deux hommes et la bête demeurent jusqu'au printemps dans cette prison +de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du +Balmhorn, entourés de sommets pâles et luisants, enfermés, bloqués, +ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase +la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenêtres et mure la +porte. + +C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche, l'hiver +approchant et la descente devenant périlleuse. + +Trois mulets partirent en avant, chargés de hardes et de bagages et +conduits par les trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille +Louise montèrent sur un quatrième mulet, et se mirent en route à leur tour. + +Le père les suivait accompagné des deux gardiens qui devaient escorter la +famille jusqu'au sommet de la descente. + +Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé maintenant au fond du grand +trou de rochers qui s'étend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon +clair comme un drap et dominé de tous côtés par des sommets de neige. + +Une averse de soleil tombait sur ce désert blanc éclatant et glacé, +l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait +dans cet océan des monts; aucun mouvement dans cette solitude démesurée; +aucun bruit n'en troublait le profond silence. + +Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes, +laissa derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre +le mulet qui portait les deux femmes. + +La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste. +C'était une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux +pâles paraissaient décolorés par les longs séjours au milieu des glaces. + +Quand il eut rejoint la bête qui la portait, il posa la main sur la croupe +et ralentit le pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant avec des +détails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'était la +première fois qu'il restait là-haut, tandis que le vieux Hari avait déjà +passé quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach. + +Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans +cesse la jeune fille. De temps en temps il répondait: «Oui, madame Hauser.» +Mais sa pensée semblait loin et sa figure calme demeurait impassible. + +Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelée s'étendait, +toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers +noirs dressés à pic auprès des énormes moraines du glacier de Loemmern que +dominait le Wildstrubel. + +Comme ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente sur +Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense horizon des Alpes du Valais +dont les séparait la profonde et large vallée du Rhône. + +C'était, au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus +et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant +massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide +du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse +coquette. + +Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, au fond d'un abîme +effrayant, ils aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient des grains de +sable jetés dans cette crevasse énorme que finit et que ferme la Gemmi, et +qui s'ouvre, là-bas, sur le Rhône. + +Le mulet s'arrêta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans +cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne +droite, jusqu'à ce petit village presque invisible, à son pied. Les femmes +sautèrent dans la neige. + +Les deux vieux les avaient rejoints. + +--Allons, dit le père Hauser, adieu et bon courage, à l'an prochain, les +amis. + +Le père Hari répéta: «A l'an prochain.» + +Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la +jeune fille en fit autant. + +Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise: +«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina +sans l'entendre. + +--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé. + +Et, passant devant les femmes, il commença à descendre. + +Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin. + +Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach. + +Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils +resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois. + +Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était +demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un +accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas +ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier +jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de +passe-temps. + +Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui +descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi. + +Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir +au pied de la monstrueuse vague de neige. + +Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour +d'eux. + +--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme +maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre. + +Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper +la soupe. + +La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait +et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre +l'éclatante montagne en face de la maison. + +Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il +cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les +deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le +ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche. + +Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige, +bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins +qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de +là-haut, à des pavés, dans une prairie. + +La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces demeures grises. +Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer +séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait +encore! + +Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le +jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, +il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de +l'autre des deux côtés de la table. + +Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupé, ils se couchèrent. + +Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans +neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les +aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis +que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le +village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et +perdaient de petits objets pour intéresser leur partie. + +Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, +profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans +bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de +mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte +et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever +sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus +dure que le granit des moraines. + +Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en +dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils +accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était +lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine +et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient +interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se +querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient +d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient +fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets. + +Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la +recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête +dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche. + +Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit +au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur +espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel. + +Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un +naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant +en présence du vieux guide toujours ardent et matinal. + +Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à +dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la +solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme +on l'est par le désir d'une habitude invincible. + +Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à +quatre heures. + +La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses, +effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les +sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et +glacée. + +Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où +il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes +qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la +neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce +manteau pâle. + +Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son +pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi +dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point +noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée. + +Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux +avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas +plus rapide et plus inquiet. + +Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait +par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri +d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort +où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la +mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit. + +Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là-bas, derrière les +cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de +la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui +sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces +monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses +membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir, +s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec +un chamois mort à ses pieds. + +Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus +vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari +n'était point revenu. + +Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir +son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, +espérant toujours voir revenir le vieillard. + +De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La +nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit +livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à +tomber derrière les sommets. + +Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les +mains en rêvant aux accidents possibles. + +Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux +pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige, +saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au +secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit. + +Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs, +surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et +marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en +cette immensité. + +Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari +n'était point revenu entre minuit et une heure du matin. + +Et il fit ses préparatifs. + +Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula +autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son +bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace. +Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait +sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups +réguliers dans sa gaine de bois sonore. + +Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le +vent léger frôlait le toit et les murs. + +Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et +apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant +de se mettre en route. + +Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la +porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, +il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la +glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien +resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ, +quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la +recherche des chamois. + +Et il attendit que le jour se levât. + +Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait +d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient +à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de +la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets +lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair, +et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises. + +Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant +des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.» + +Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et +parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité +muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait +distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit +manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches. + +Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres +de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et +trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la +neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait +apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête, +chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant. + +Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de +frissons. + +Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme +des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur +palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit +quelconque. + +Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et +l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur. + +Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de +loin par Sam, qui boitait sur trois pattes. + +Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi. +La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit, +tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien. + +Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et +le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui +traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri +vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses +doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un +était là, près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la +porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge. + +Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il +faisait nuit. La neige était blême. + +Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien +de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques +plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de +nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!» + +Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte +et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain +qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait +l'esprit. + +De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le +vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque +part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la +blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait +agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à +l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était +envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la +vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les +vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du +dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa +malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché. + +Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte +qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de +ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à +hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait +point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et +nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas +été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière. + +Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du +soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura +sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la +neige. + +Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles +l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à +peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la +pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit +n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait +seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était +seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus +de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie +qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le +tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à +Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la +porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester +seul non plus là-haut. + +Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit +enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu +hanté. + +Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si +suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba +sur le dos avec son siège. + +Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens +effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger. +Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec +force, le poil hérissé, la queue droite et grognant. + +Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria: +«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité +par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait +la voix de son maître. + +Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il +demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses +crocs. + +Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de +terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il +en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son +courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines. + +Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée +de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où +il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face, +ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine +avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même +«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et +il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber, +appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son +maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la +rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col +renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau +fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de +nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue. + +En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette +saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla +plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors, +exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue +solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait +maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à +la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur. + +Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix +qui le faisait bondir sur ses pieds. + +Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la +porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se +taire. + +Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os +et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam +s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit +devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le +mur en pleurant. + +Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse. + +Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il +répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se +cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se +frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de +vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il +le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant +les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un +ennemi vous assiège. + +Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres +auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils. + +Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler +l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait +la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la +démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille +collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par +d'épouvantables cris. + +Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de +fatigue qu'il s'endormit aussitôt. + +Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se +fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea. + + * * * * * + +L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la +famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge. + +Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur +leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver +tout à l'heure. + +Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus +tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de +leur long hivernage. + +On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte +et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui +rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un +squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le +flanc. + +Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé, +Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé +par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au +premier se fit entendre. + +Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la +porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme +bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches +volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils +aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des +cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la +poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps. + +Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich, +maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux +fussent blancs. + +Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux +questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins +constatèrent qu'il était fou. + +Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon. + +La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur +qu'on attribua au froid de la montagne. + + + * * * * * + + + + + + +LE VAGABOND + + +Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait +quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage +manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui, +fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage +général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en +journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne +faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des +autres. + +Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on +trouvait à s'occuper dans le Centre. + +Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs +dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au +bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une +chemise. + +Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les +interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver +jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage. + +Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la +charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il +se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de +commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin. + +Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il +cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia +des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et +des paysans. + +Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait +plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes +qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes. + +Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre +vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, +car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus +depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les +nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du +vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La +campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De +place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons +jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient +nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année. + +Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups +sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas, +et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la +bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de +frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe. + +Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes +de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé +quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le +fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu +d'abord, brûlant, dans ses mains froides. + +Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une +betterave crue, arrachée dans un sillon. + +Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de +ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit, +toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que +la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il +sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque +jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir +occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus, +l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque +heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en +phrases courtes et grondantes. + +Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il +grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un +homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre +sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...» + +Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous +les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, +féroce et perfide. + +Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince +fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans +réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence +et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les +habitants et de se mettre à table, à leur place. + +Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse +crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de +cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la +souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse +redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai +le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. +Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!» + +La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère... +encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en +effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper +dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur +les grands chemins où tout le monde le suspectait. + +Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de +plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt +sous par jour, ce serait toujours de quoi manger. + +Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin +d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais +il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements +et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait +plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le +monde. + +La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un +pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la +route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait. + +Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si +seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.» + +Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant +dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il. + +La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; +alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il +but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud, +et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source +vivante. + +Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans +lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui +brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison. + +La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui +flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et +fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans +l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as +pas froid là-dedans, toi.» + +Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y +trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de +passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour +être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il +s'endormit tout à coup. + +Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon +qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se +retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était +restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil +accablé. + +Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus; +le ciel était pur. + +La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur +ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: +«Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...» + +Puis il mit ses souliers, et s'en alla. + +Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route; +puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe. + +Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des +charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages +voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents. + +Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets +et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau. + +Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui +meurt de faim?» dit-il. + +L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant: + +--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes. + +Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé. + +Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et +cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa +prière. + +Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait +le ventre. + +--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je +n'ai plus un sou dans ma poche. + +Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée +du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la +commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, +je vais vous faire ramasser.» + +Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.» + +Et il retourna s'asseoir sur son fossé. + +Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la +route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au +soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs +boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en +fuite de loin, de très loin. + +Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de +se venger, plus tard. + +Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire, +lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant +devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à +le dévisager d'un oeil menaçant et furieux. + +Et le brigadier s'avança en demandant: + +--Qu'est-ce que vous faites ici? + +L'homme répliqua tranquillement: + +--Je me repose. + +--D'où venez-vous? + +--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus +d'une heure. + +--Où allez-vous? + +--A Ville-Avaray. + +--Où c'est-il ça? + +--Dans la Manche. + +--C'est votre pays? + +--C'est mon pays. + +--Pourquoi en êtes-vous parti? + +--Pour chercher du travail. + +Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme +que la même supercherie finit par exaspérer: + +--Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi. + +Puis il reprit: + +--Vous avez des papiers? + +--Oui, j'en ai. + +--Donnez-les. + +Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers +usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. + +L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle, +il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de +jouer. + +Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau: + +--Vous avez de l'argent sur vous? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Pas un sou seulement? + +--Pas un sou seulement! + +--De quoi vivez-vous, alors? + +--De ce qu'on me donne. + +--Vous mendiez, alors? + +Randel répondit résolument: + +--Oui, quand je peux. + +Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage +et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je +vous enjoins de me suivre.» + +Le charpentier se leva. + +--Ousque vous voudrez, dit-il. + +Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre, +il ajouta: + +--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut. + +Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers +des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance. + +C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était +pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le +malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le +regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée +dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il +avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un +déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui +avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve +Malet que la police cherchait depuis six mois. + +Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer, +Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et +flanqué de l'instituteur. + +--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais +bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que +c'est?» + +Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, +sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état +de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien +en règle.» + +--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, +les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva +rien. + +Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier: + +--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route? + +--Je cherchais de l'ouvrage. + +--De l'ouvrage?... Sur la grand'route? + +--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois? + +Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à +des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en +liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!» + +Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins.» + +Le maire prit un air sévère: + +--Taisez-vous. + +Puis il ordonna aux gendarmes: + +--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le +laisserez continuer son chemin. + +L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.» + +L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! +ah! elle est forte celle-là!» + +Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les +gros.» + +Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je +finirais par me fâcher.» + +Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et +l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur +la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne +kilométrique, le brigadier déclara: + +--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous +aurez de mes nouvelles. + +Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait. +Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti +qu'il ne pensait plus à rien. + +Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était +entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta +net, devant ce logis. + +Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le +souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure. + +Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en +donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son +bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là +dedans, les gens! hé! ouvrez!» + +Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa +main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de +bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du +dehors. + +D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur +une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé +sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux +légumes. + +Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui +semblaient pleines. + +Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que +s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par +grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt, +l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea +une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle. +Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que +son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant, +coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand +il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il +s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées +sur la cheminée. + +A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant +pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait +bon, après avoir eu si froid; et il but. + +Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en +versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque +aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur +lui avait coulé dans le ventre. + +Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son +pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, +le front surtout où le sang battait. + +Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et +un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend +perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui +mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille +d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route. + +Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il +apercevait. + +Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et +tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints, +d'un seul bond. + +Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, +et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées +se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme +des ressorts. + +Il chantait la vieille chanson populaire: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce +tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, +comme un enfant. + +Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque +pirouette, il se remettait à chanter: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le +fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux +mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique. + +Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une +caille. + +Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria: + +--C'est-il vous qui chantiez comme ça? + +Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de +six pieds au moins. + +Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait +peur!» + +Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une +autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par +l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la +nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles. + +La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa +bouche entr'ouverte, de ses mains tendues. + +Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le +chemin. + +Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur +lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans +ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle +céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment. + +Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à +coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour, +sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait. + +Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu, +épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses +jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos. + +Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait +jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses +idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus +réfléchir à rien. + +Et il s'assit au pied d'un arbre. + +Au bout de cinq minutes il dormait. + +Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux +tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui +lui tenaient et lui liaient les bras. + +--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard. + +Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le +rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était +devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne +le lâcheraient plus. + +--En route! commanda le gendarme. + +Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule +d'automne, lourd et sinistre. + +Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village. + +Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans +et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si +chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter +des injures. + +Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie, +où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond. + +Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin: + +--Ah! mon gaillard! nous y sommes. + +Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement. + +Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la +route.» + +Puis, avec un redoublement de joie: + +--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard! + + + + +FIN + + + * * * * * + + + + + + +TABLE + + + + +LE HORLA + +AMOUR + +LE TROU + +SAUVÉE + +CLOCHETTE + +LE MARQUIS DE FUMEROL + +LE SIGNE + +LE DIABLE + +LES ROIS + +AU BOIS + +UNE FAMILLE + +JOSEPH + +L'AUBERGE + +LE VAGABOND + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + +***** This file should be named 10775-8.txt or 10775-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10775/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Horla and Others + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + +<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1> + +<h1>Le Horla</h1> +<br><br><br><br> +<h2>1887</h2> + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> +<a name="LE_HORLA"></a><br> +<h2>LE HORLA</h2> +<br><br><br> + + +<p><i>8 mai.</i> — Quelle journée admirable ! J'ai +passé toute la matinée étendu sur l'herbe, +devant ma maison, sous l'énorme platane +qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entière. +J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce +que j'y ai mes racines, ces profondes et délicates +racines, qui attachent un homme à +la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui +l'attachent à ce qu'on pense et à ce qu'on +mange, aux usages comme aux nourritures, +aux locutions locales, aux intonations +des paysans, aux odeurs du sol, des +villages et de l'air lui-même.</p> + +<p>J'aime ma maison où j'ai grandi. De +mes fenêtres, je vois la Seine qui coule, le +long de mon jardin, derrière la route, +presque chez moi, la grande et large +Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte +de bateaux qui passent.</p> + +<p>A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville +aux toits bleus, sous le peuple pointu des +clochers gothiques. Ils sont innombrables, +frêles ou larges, dominés par la flèche de +fonte de la cathédrale, et pleins de cloches +qui sonnent dans l'air bleu des belles matinées, +jetant jusqu'à moi leur doux et +lointain bourdonnement de fer, leur chant +d'airain que la brise m'apporte, tantôt +plus fort et tantôt plus affaibli, suivant +qu'elle s'éveille ou s'assoupit.</p> + +<p>Comme il faisait bon ce matin !</p> + +<p>Vers onze heures, un long convoi de +navires, traînés par un remorqueur, gros +comme une mouche, et qui râlait de peine +en vomissant une fumée épaisse, défila +devant ma grille.</p> + +<p>Après deux goëlettes anglaises, dont le +pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait +un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, +admirablement propre et luisant. Je le +saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire +me fit plaisir à voir.</p> + +<p><i>12 mai</i>. — J'ai un peu de fièvre depuis +quelques jours ; je me sens souffrant, ou +plutôt je me sens triste.</p> + +<p>D'où viennent ces influences mystérieuses +qui changent en découragement +notre bonheur et notre confiance en détresse. +On dirait que l'air, l'air invisible est +plein d'inconnaissables Puissances, dont +nous subissons les voisinages mystérieux. +Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies +de chanter dans la gorge. — Pourquoi ? — Je +descends le long de l'eau ; et soudain, +après une courte promenade, je rentre +désolé, comme si quelque malheur m'attendait +chez moi. — Pourquoi ? — Est-ce +un frisson de froid qui, frôlant ma peau, +a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? +Est-ce la forme des nuages, ou la couleur +du jour, la couleur des choses, si variable, +qui, passant par mes yeux, a +troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui +nous entoure, tout ce que nous voyons +sans le regarder, tout ce que nous frôlons +sans le connaître, tout ce que nous touchons +sans le palper, tout ce que nous +rencontrons sans le distinguer, a sur nous, +sur nos organes et, par eux, sur nos idées, +sur notre cœur lui-même, des effets rapides, +surprenants et inexplicables ?</p> + +<p>Comme il est profond, ce mystère de +l'Invisible ! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens misérables, avec nos yeux +qui ne savent apercevoir ni le trop petit, +ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop +loin, ni les habitants d'une étoile, ni les +habitants d'une goutte d'eau... avec nos +oreilles qui nous trompent, car elles nous +transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fées qui font ce +miracle de changer en bruit ce mouvement +et par cette métamorphose donnent naissance +à la musique, qui rend chantante +l'agitation muette de la nature... avec +notre odorat, plus faible que celui du +chien... avec notre goût, qui peut à peine +discerner l'âge d'un vin !</p> + +<p>Ah ! si nous avions d'autres organes qui +accompliraient en notre faveur d'autres +miracles, que de choses nous pourrions +découvrir encore autour de nous !</p> + +<p><i>16 mai</i>. — Je suis malade, décidément ! +Je me portais si bien le mois dernier ! J'ai +la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un +énervement fiévreux, qui rend mon âme +aussi souffrante que mon corps. J'ai sans +cesse cette sensation affreuse d'un danger +menaçant, cette appréhension d'un malheur +qui vient ou de la mort qui approche, +ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte +d'un mal encore inconnu, germant +dans le sang et dans la chair.</p> + +<p><i>18 mai</i>. — Je viens d'aller consulter +mon médecin, car je ne pouvais plus dormir. +Il m'a trouvé le pouls rapide, l'œil +dilaté, les nerfs vibrants, mais sans aucun +symptôme alarmant. Je dois me soumettre +aux douches et boire du bromure de potassium.</p> + +<p><i>25 mai</i>. — Aucun changement ! Mon +état, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche +le soir, une inquiétude incompréhensible +m'envahit, comme si la nuit cachait +pour moi une menace terrible. Je +dîne vite, puis j'essaye de lire ; mais je ne +comprends pas les mots ; je distingue à +peine les lettres. Je marche alors dans mon +salon de long en large, sous l'oppression +d'une crainte confuse et irrésistible, la +crainte du sommeil et la crainte du lit.</p> + +<p>Vers dix heures, je monte dans ma +chambre. A peine entré, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous ; j'ai +peur... de quoi ?... Je ne redoutais rien +jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde +sous mon lit ; j'écoute... j'écoute... +quoi ?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, +un trouble de la circulation peut-être, +l'irritation d'un filet nerveux, un peu +de congestion, une toute petite perturbation +dans le fonctionnement si imparfait +et si délicat de notre machine vivante, +puisse faire un mélancolique du plus +joyeux des hommes, et un poltron du plus +brave ? Puis, je me couche, et j'attends le +sommeil comme on attendrait le bourreau. +Je l'attends avec l'épouvante de sa venue ; +et mon cœur bat, et mes jambes frémissent ; +et tout mon corps tressaille dans la +chaleur des draps, jusqu'au moment où +je tombe tout à coup dans le repos, comme +on tomberait pour s'y noyer, dans un +gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas +venir, comme autrefois, ce sommeil perfide, +caché près de moi, qui me guette, +qui va me saisir par la tête, me fermer les +yeux, m'anéantir.</p> + +<p>Je dors — longtemps — deux ou trois +heures — puis un rêve — non — un cauchemar +m'étreint. Je sens bien que je suis +couché et que je dors,... je le sens et je le +sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche +de moi, me regarde, me palpe, monte +sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, +me prend le cou entre ses mains et serre... +serre... de toute sa force pour m'étrangler.</p> + +<p>Moi, je me débats, lié par cette impuissance +atroce, qui nous paralyse dans les +songes ; je veux crier, — je ne peux pas ; — je +veux remuer, — je ne peux pas ; — j'essaye, +avec des efforts affreux, en haletant, +de me tourner, de rejeter cet être +qui m'écrase et qui m'étouffe, — je ne +peux pas !</p> + +<p>Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert +de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.</p> + +<p>Après cette crise, qui se renouvelle +toutes les nuits, je dors enfin, avec calme, +jusqu'à l'aurore.</p> + +<p><i>2 juin</i>. — Mon état s'est encore aggravé. +Qu'ai-je donc ? Le bromure n'y fait rien ; les +douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer +mon corps, si las pourtant, j'allai faire un +tour dans la forêt de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, léger et doux, plein +d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait +aux veines un sang nouveau, au cœur une +énergie nouvelle. Je pris une grande avenue +de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allée étroite, entre deux +armées d'arbres démesurément hauts qui +mettaient un toit vert, épais, presque noir, +entre le ciel et moi.</p> + +<p>Un frisson me saisit soudain, non pas +un frisson de froid, mais un étrange frisson +d'angoisse.</p> + +<p>Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans +ce bois, apeuré sans raison, stupidement, +par la profonde solitude. Tout à coup, il +me sembla que j'étais suivi, qu'on marchait +sur mes talons, tout près, tout près, +à me toucher.</p> + +<p>Je me retournai brusquement. J'étais +seul. Je ne vis derrière moi que la droite +et large allée, vide, haute, redoutablement +vide ; et de l'autre côté elle s'étendait aussi +à perte de vue, toute pareille, effrayante.</p> + +<p>Je fermai les yeux. Pourquoi ? Et je me +mis à tourner sur un talon, très vite, +comme une toupie. Je faillis tomber ; je +rouvris les yeux ; les arbres dansaient ; la +terre flottait ; je dus m'asseoir. Puis, ah ! +je ne savais plus par où j'étais venu ! +Bizarre idée ! Bizarre ! Bizarre idée ! Je ne +savais plus du tout. Je partis par le côté +qui se trouvait à ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amené au milieu +de la forêt.</p> + +<p><i>3 juin</i>. — La nuit a été horrible. Je vais +m'absenter pendant quelques semaines. +Un petit voyage, sans doute, me remettra.</p> + +<p><i>2 juillet</i>. — Je rentre. Je suis guéri. J'ai +fait d'ailleurs une excursion charmante. +J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne +connaissais pas.</p> + +<p>Quelle vision, quand on arrive, comme +moi, à Avranches, vers la fin du jour ! La +ville est sur une colline ; et on me conduisit +dans le jardin public, au bout de la +cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une +baie démesurée s'étendait devant moi, +à perte de vue, entre deux côtes écartées +se perdant au loin dans les brumes ; et au +milieu de cette immense baie jaune, sous +un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre +et pointu un mont étrange, au milieu +des sables. Le soleil venait de disparaître, +et sur l'horizon encore flamboyant se +dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique +monument.</p> + +<p>Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer +était basse, comme la veille au soir, et +je regardais se dresser devant moi, à +mesure que j'approchais d'elle, la surprenante +abbaye. Après plusieurs heures +de marche, j'atteignis l'énorme bloc de +pierres qui porte la petite cité dominée +par la grande église. Ayant gravi la rue +étroite et rapide, j'entrai dans la plus +admirable demeure gothique construite +pour Dieu sur la terre, vaste comme une +ville, pleine de salles basses écrasées +sous des voûtes et de hautes galeries +que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai +dans ce gigantesque bijou de granit, +aussi léger qu'une dentelle, couvert de +tours, de sveltes clochetons, où montent +des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir +des nuits, leurs têtes bizarres hérissées +de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, +de fleurs monstrueuses, et reliés +l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.</p> + +<p>Quand je fus sur le sommet, je dis au +moine qui m'accompagnait : « Mon père, +comme vous devez être bien ici ! »</p> + +<p>Il répondit : « Il y a beaucoup de vent, +Monsieur » ; et nous nous mîmes à causer +en regardant monter la mer, qui courait +sur le sable et le couvrait d'une cuirasse +d'acier.</p> + +<p>Et le moine me conta des histoires, +toutes les vieilles histoires de ce lieu, des +légendes, toujours des légendes.</p> + +<p>Une d'elles me frappa beaucoup. Les +gens du pays, ceux du mont, prétendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, +puis qu'on entend bêler deux chèvres, +l'une avec une voix forte, l'autre avec une +voix faible. Les incrédules affirment que +ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantôt à des bêlements, et +tantôt à des plaintes humaines ; mais les +pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, +rôdant sur les dunes, entre deux marées, +autour de la petite ville jetée ainsi loin du +monde, un vieux berger, dont on ne voit +jamais la tête couverte de son manteau, et +qui conduit, en marchant devant eux, un +bouc à figure d'homme et une chèvre à +figure de femme, tous deux avec de longs +cheveux blancs et parlant sans cesse, se +querellant dans une langue inconnue, puis +cessant soudain de crier pour bêler de +toute leur force.</p> + +<p>Je dis au moine : « Y croyez-vous ? »</p> + +<p>Il murmura : « Je ne sais pas. »</p> + +<p>Je repris : « S'il existait sur la terre +d'autres êtres que nous, comment ne les +connaîtrions-nous point depuis longtemps ; +comment ne les auriez-vous pas vus, vous ? +comment ne les aurais-je pas vus, moi ? »</p> + +<p>Il répondit : « Est-ce que nous voyons +la cent-millième partie de ce qui existe ? +Tenez, voici le vent, qui est la plus grande +force de la nature, qui renverse les hommes, +abat les édifices, déracine les arbres, soulève +la mer en montagnes d'eau, détruit +les falaises, et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, +qui mugit, — l'avez-vous vu, et +pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. »</p> + +<p>Je me tus devant ce simple raisonnement. +Cet homme était un sage ou peut-être +un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au +juste ; mais je me tus. Ce qu'il disait là, +je l'avais pensé souvent.</p> + +<p><i>3 juillet</i>. — J'ai mal dormi ; certes, il y a +ici une influence fiévreuse, car mon cocher +souffre du même mal que moi. En +rentrant hier, j'avais remarqué sa pâleur +singulière. Je lui demandai :</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous avez, Jean ?</p> + +<p> — J'ai que je ne peux plus me reposer, +Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent +mes jours. Depuis le départ de Monsieur, +cela me tient comme un sort.</p> + +<p>Les autres domestiques vont bien cependant, +mais j'ai grand peur d'être repris, +moi.</p> + +<p><i>4 juillet</i>. — Décidément, je suis repris. +Mes cauchemars anciens reviennent. Cette +nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, +et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma +vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait dans +ma gorge, comme aurait fait une sangsue. +Puis il s'est levé, repu, et moi je me suis +réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, +que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue +encore quelques jours, je repartirai +certainement.</p> + +<p><i>5 juillet</i>. — Ai-je perdu la raison ? Ce qui +s'est passé, ce que j'ai vu la nuit dernière +est tellement étrange, que ma tête s'égare +quand j'y songe !</p> + +<p>Comme je le fais maintenant chaque soir, +j'avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant +soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai +par hasard que ma carafe était +pleine jusqu'au bouchon de cristal.</p> + +<p>Je me couchai ensuite et je tombai dans +un de mes sommeils épouvantables, dont +je fus tiré au bout de deux heures environ +par une secousse plus affreuse encore.</p> + +<p>Figurez-vous un homme qui dort, qu'on +assassine, et qui se réveille avec un couteau +dans le poumon, et qui râle, couvert +de sang, et qui ne peut plus respirer, et +qui va mourir, et qui ne comprend pas — voilà.</p> + +<p>Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus +soif de nouveau ; j'allumai une bougie et +j'allai vers la table où était posée ma carafe. +Je la soulevai en la penchant sur mon +verre ; rien ne coula. — Elle était vide ! Elle +était vide complètement ! D'abord, je n'y +compris rien ; puis, tout à coup, je ressentis +une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, +ou plutôt, que je tombai sur une chaise ! +puis, je me redressai d'un saut pour regarder +autour de moi ! puis je me rassis, +éperdu d'étonnement et de peur, devant +le cristal transparent ! Je le contemplais +avec des yeux fixes, cherchant à deviner. +Mes mains tremblaient ! On avait donc bu +cette eau ? Qui ? Moi ? moi, sans doute ? Ce +ne pouvait être que moi ? Alors, j'étais +somnambule, je vivais, sans le savoir, de +cette double vie mystérieuse qui fait douter +s'il y a deux êtres en nous, ou si un être +étranger, inconnaissable et invisible, anime, +par moments, quand notre âme est engourdie, +notre corps captif qui obéit à cet autre, +comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.</p> + +<p>Ah ! qui comprendra mon angoisse abominable ? +Qui comprendra l'émotion d'un +homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein +de raison et qui regarde épouvanté, à +travers le verre d'une carafe, un peu d'eau +disparue pendant qu'il a dormi ! Et je restai +là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.</p> + +<p><i>6 juillet</i>. — Je deviens fou. On a encore +bu toute ma carafe cette nuit ; — ou plutôt, +je l'ai bue !</p> + +<p>Mais, est-ce moi ? Est-ce moi ? Qui serait-ce ? +Qui ? Oh ! mon Dieu ! Je deviens +fou ? Qui me sauvera ?</p> + +<p><i>10 juillet</i>. — Je viens de faire des +épreuves surprenantes.</p> + +<p>Décidément, je suis fou ! Et pourtant !</p> + +<p>Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai +placé sur ma table du vin, du lait, de +l'eau, du pain et des fraises.</p> + +<p>On a bu — j'ai bu — toute l'eau, et un +peu de lait. On n'a touché ni au vin, ni au +pain, ni aux fraises.</p> + +<p>Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même +épreuve, qui a donné le même résultat.</p> + +<p>Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. +On n'a touché à rien.</p> + +<p>Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma +table l'eau et le lait seulement, en ayant +soin d'envelopper les carafes en des linges +de mousseline blanche et de ficeler les +bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma +barbe, mes mains avec de la mine de +plomb, et je me suis couché.</p> + +<p>L'invincible sommeil m'a saisi, suivi +bientôt de l'atroce réveil. Je n'avais point +remué ; mes draps eux-mêmes ne portaient +pas de taches. Je m'élançai vers ma table. +Les linges enfermant les bouteilles étaient +demeurés immaculés. Je déliai les cordons, +en palpitant de crainte. On avait bu toute +l'eau ! on avait bu tout le lait ! Ah ! mon +Dieu !...</p> + +<p>Je vais partir tout à l'heure pour +Paris.</p> + +<p><i>12 juillet</i>. — Paris. J'avais donc perdu +la tête les jours derniers ! J'ai dû être le +jouet de mon imagination énervée, à moins +que je ne sois vraiment somnambule, ou +que j'aie subi une de ces influences constatées, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on +appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait à la démence, et +vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb.</p> + +<p>Hier, après des courses et des visites, +qui m'ont fait passer dans l'âme de l'air +nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au +Théâtre-Français. On y jouait une pièce +d'Alexandre Dumas fils ; et cet esprit +alerte et puissant a achevé de me guérir. +Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, +autour de nous, des hommes qui pensent +et qui parlent. Quand nous sommes seuls +longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.</p> + +<p>Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les +boulevards. Au coudoiement de la foule, +je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, +à mes suppositions de l'autre semaine, +car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être +invisible habitait sous mon toit. Comme +notre tête est faible et s'effare, et s'égare +vite, dès qu'un petit fait incompréhensible +nous frappe !</p> + +<p>Au lieu de conclure par ces simples +mots : « Je ne comprends pas parce que la +cause m'échappe », nous imaginons aussitôt +des mystères effrayants et des puissances +surnaturelles.</p> + +<p><i>14 juillet</i>. — Fête de la République. Je +me suis promené par les rues. Les pétards +et les drapeaux m'amusaient comme un +enfant. C'est pourtant fort bête d'être +joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. +Le peuple est un troupeau imbécile, +tantôt stupidement patient et tantôt +férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » +Il s'amuse. On lui dit : « Va te battre +avec le voisin. » Il va se battre. On lui +dit : « Vote pour l'Empereur. » Il vote +pour l'Empereur. Puis, on lui dit : « Vote +pour la République. » Et il vote pour la +République.</p> + +<p>Ceux qui le dirigent sont aussi sots ; +mais au lieu d'obéir à des hommes, ils +obéissent à des principes, lesquels ne peuvent +être que niais, stériles et faux, par +cela même qu'ils sont des principes, +c'est-à-dire des idées réputées certaines +et immuables, en ce monde où l'on n'est +sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, +puisque le bruit est une illusion.</p> + +<p><i>16 juillet</i>. — J'ai vu hier des choses qui +m'ont beaucoup troublé.</p> + +<p>Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, +dont le mari commande le 76e chasseurs +à Limoges. Je me trouvais chez elle avec +deux jeunes femmes, dont l'une a épousé +un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe +beaucoup des maladies nerveuses et +des manifestations extraordinaires auxquelles +donnent lieu en ce moment les +expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.</p> + +<p>Il nous raconta longuement les résultats +prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les médecins de l'école de +Nancy.</p> + +<p>Les faits qu'il avança me parurent tellement +bizarres, que je me déclarai tout à +fait incrédule.</p> + +<p>« Nous sommes, affirmait-il, sur le point +de découvrir un des plus importants secrets +de la nature, je veux dire, un de ses +plus importants secrets sur cette terre ; +car elle en a certes d'autrement importants, +là-bas, dans les étoiles. Depuis que +l'homme pense, depuis qu'il sait dire et +écrire sa pensée, il se sent frôlé par un +mystère impénétrable pour ses sens grossiers +et imparfaits, et il tâche de suppléer, +par l'effort de son intelligence, à l'impuissance +de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore à l'état rudimentaire, +cette hantise des phénomènes invisibles +a pris des formes banalement +effrayantes. De là sont nées les croyances +populaires au surnaturel, les légendes des +esprits rôdeurs, des fées, des gnomes, des +revenants, je dirai même la légende de +Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-créateur, +de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus +médiocres, les plus stupides, les plus +inacceptables sorties du cerveau apeuré +des créatures. Rien de plus vrai que cette +parole de Voltaire. « Dieu a fait l'homme à +son image, mais l'homme le lui a bien +rendu. »</p> + +<p>« Mais, depuis un peu plus d'un siècle, +on semble pressentir quelque chose de nouveau. +Mesmer et quelques autres nous ont +mis sur une voie inattendue, et nous +sommes arrivés vraiment, depuis quatre +ou cinq ans surtout, à des résultats surprenants. »</p> + +<p>Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. +Le docteur Parent lui dit : — Voulez-vous +que j'essaie de vous endormir, +Madame ?</p> + +<p> — Oui, je veux bien.</p> + +<p>Elle s'assit dans un fauteuil et il commença +à la regarder fixement en la fascinant. +Moi, je me sentis soudain un peu +troublé, le cœur battant, la gorge serrée. +Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, +sa bouche se crisper, sa poitrine haleter.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, elle dormait.</p> + +<p> — Mettez-vous derrière elle, dit le médecin.</p> + +<p>Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça +entre les mains une carte de visite en lui +disant : « Ceci est un miroir ; que voyez-vous +dedans ? »</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p> — Je vois mon cousin.</p> + +<p> — Que fait-il ?</p> + +<p> — Il se tord la moustache.</p> + +<p> — Et maintenant ?</p> + +<p> — Il tire de sa poche une photographie.</p> + +<p> — Quelle est cette photographie ?</p> + +<p> — La sienne.</p> + +<p>C'était vrai ! Et cette photographie venait +de m'être livrée, le soir même, à l'hôtel.</p> + +<p> — Comment est-il sur ce portrait ?</p> + +<p> — Il se tient debout avec son chapeau à +la main.</p> + +<p>Donc elle voyait dans cette carte, dans +ce carton blanc, comme elle eût vu dans +une glace.</p> + +<p>Les jeunes femmes, épouvantées, +disaient : « Assez ! Assez ! Assez ! »</p> + +<p>Mais le docteur ordonna : « Vous vous +lèverez demain à huit heures ; puis vous irez +trouver à son hôtel votre cousin, et vous le +supplierez de vous prêter cinq mille francs +que votre mari vous demande et qu'il vous +réclamera à son prochain voyage. »</p> + +<p>Puis il la réveilla.</p> + +<p>En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette +curieuse séance et des doutes m'assaillirent, +non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable +bonne foi de ma cousine, +que je connaissais comme une sœur, depuis +l'enfance, mais sur une supercherie +possible du docteur. Ne dissimulait-il pas +dans sa main une glace qu'il montrait à la +jeune femme endormie, en même temps +que sa carte de visite ? Les prestidigitateurs +de profession font des choses autrement +singulières.</p> + +<p>Je rentrai donc et je me couchai.</p> + +<p>Or, ce matin, vers huit heures et demie, +je fus réveillé par mon valet de chambre, +qui me dit :</p> + +<p> — C'est Mme Sablé qui demande à +parler à Monsieur tout de suite.</p> + +<p>Je m'habillai à la hâte et je la reçus.</p> + +<p>Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, +et, sans lever son voile, elle me dit :</p> + +<p> — Mon cher cousin, j'ai un gros service +à vous demander.</p> + +<p> — Lequel, ma cousine ?</p> + +<p> — Cela me gêne beaucoup de vous le +dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin, +absolument besoin, de cinq mille francs.</p> + +<p> — Allons donc, vous ?</p> + +<p> — Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui +me charge de les trouver.</p> + +<p>J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais +mes réponses. Je me demandais si +vraiment elle ne s'était pas moquée de moi +avec le docteur Parent, si ce n'était pas là +une simple farce préparée d'avance et fort +bien jouée.</p> + +<p>Mais, en la regardant avec attention, +tous mes doutes se dissipèrent. Elle tremblait +d'angoisse, tant cette démarche lui +était douloureuse, et je compris qu'elle +avait la gorge pleine de sanglots.</p> + +<p>Je la savais fort riche et je repris :</p> + +<p> — Comment ! votre mari n'a pas cinq +mille francs à sa disposition ! Voyons réfléchissez. +Êtes-vous sûre qu'il vous a +chargée de me les demander ?</p> + +<p>Elle hésita quelques secondes comme +si elle eût fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle répondit :</p> + +<p> — Oui..., oui... j'en suis sûre.</p> + +<p> — Il vous a écrit ?</p> + +<p>Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai +le travail torturant de sa pensée. Elle +ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle +devait m'emprunter cinq mille francs pour +son mari. Donc elle osa mentir.</p> + +<p> — Oui, il m'a écrit.</p> + +<p> — Quand donc ? Vous ne m'avez parlé +de rien, hier.</p> + +<p> — J'ai reçu sa lettre ce matin.</p> + +<p> — Pouvez-vous me la montrer ?</p> + +<p> — Non... non... non... elle contenait +des choses intimes... trop personnelles... +je l'ai... je l'ai brûlée.</p> + +<p> — Alors, c'est que votre mari fait des +dettes.</p> + +<p>Elle hésita encore, puis murmura :</p> + +<p> — Je ne sais pas.</p> + +<p>Je déclarai brusquement :</p> + +<p> — C'est que je ne puis disposer de cinq +mille francs en ce moment, ma chère cousine.</p> + +<p>Elle poussa une sorte de cri de souffrance.</p> + +<p> — Oh ! oh ! je vous en prie, je vous en +prie, trouvez-les...</p> + +<p>Elle s'exaltait, joignait les mains comme +si elle m'eût prié ! J'entendais sa voix +changer de ton ; elle pleurait et bégayait, +harcelée, dominée par l'ordre irrésistible +qu'elle avait reçu.</p> + +<p> — Oh ! oh ! je vous en supplie... si vous +saviez comme je souffre... il me les faut +aujourd'hui.</p> + +<p>J'eus pitié d'elle.</p> + +<p> — Vous les aurez tantôt, je vous le jure.</p> + +<p>Elle s'écria :</p> + +<p> — Oh ! merci ! merci ! Que vous êtes bon.</p> + +<p>Je repris : — Vous rappelez-vous ce qui +s'est passé hier soir chez vous ? </p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Vous rappelez-vous que le docteur +Parent vous a endormie ? </p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Eh ! bien, il vous a ordonné de venir +m'emprunter ce matin cinq mille francs, et +vous obéissez en ce moment à cette suggestion.</p> + +<p>Elle réfléchit quelques secondes et répondit :</p> + +<p> — Puisque c'est mon mari qui les +demande.</p> + +<p>Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, +mais je n'y pus parvenir.</p> + +<p>Quand elle fui partie, je courus chez le +docteur. Il allait sortir ; et il m'écouta en +souriant. Puis il dit :</p> + +<p> — Croyez-vous maintenant ?</p> + +<p> — Oui, il le faut bien.</p> + +<p> — Allons chez votre parente.</p> + +<p>Elle sommeillait déjà sur une chaise +longue, accablée de fatigue. Le médecin +lui prit le pouls, la regarda quelque +temps, une main levée vers ses yeux +qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable +de cette puissance magnétique.</p> + +<p>Quand elle fut endormie :</p> + +<p> — Votre mari n'a plus besoin de cinq +mille francs ! Vous allez donc oublier que +vous avez prié votre cousin de vous les prêter, +et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez +pas.</p> + +<p>Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche +un portefeuille :</p> + +<p> — Voici, ma chère cousine, ce que vous +m'avez demandé ce matin.</p> + +<p>Elle fut tellement surprise que je n'osai +pas insister. J'essayai cependant de ranimer +sa mémoire, mais elle nia avec force, +crut que je me moquais d'elle, et faillit, à +la fin, se fâcher.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Voilà ! je viens de rentrer ; et je n'ai pu +déjeuner, tant cette expérience m'a bouleversé.</p> + +<p><i>19 juillet</i>. — Beaucoup de personnes à +qui j'ai raconté cette aventure se sont moquées +de moi. Je ne sais plus que penser. +Le sage dit : Peut-être ?</p> + +<p><i>21 juillet</i>. — J'ai été dîner à Bougival, +puis j'ai passé la soirée au bal des canotiers. +Décidément, tout dépend des lieux +et des milieux. Croire au surnaturel dans +l'île de la Grenouillière, serait le comble +de la folie... mais au sommet du mont +Saint-Michel ?... mais dans les Indes ? Nous +subissons effroyablement l'influence de ce +qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine.</p> + +<p><i>30 juillet</i>. — Je suis revenu dans ma +maison depuis hier. Tout va bien.</p> + +<p><i>2 août</i>. — Rien de nouveau ; il fait un +temps superbe. Je passe mes journées à +regarder couler la Seine.</p> + +<p><i>4 août</i>. — Querelles parmi mes domestiques. +Ils prétendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet +de chambre accuse la cuisinière, qui accuse +la lingère, qui accuse les deux autres. +Quel est le coupable ? Bien fin qui le dirait ?</p> + +<p><i>6 août</i>. — Cette fois, je ne suis pas fou. +J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu !... Je ne puis plus +douter... j'ai vu !... J'ai encore froid jusque +dans les ongles... j'ai encore peur jusque +dans les moelles... j'ai vu !...</p> + +<p>Je me promenais à deux heures, en plein +soleil, dans mon parterre de rosiers... dans +l'allée des rosiers d'automne qui commencent +à fleurir.</p> + +<p>Comme je m'arrêtais à regarder un <i>géant +des batailles</i>, qui portait trois fleurs magnifiques, +je vis, je vis distinctement, tout +près de moi, la tige d'une de ces roses se +plier, comme si une main invisible l'eût +tordue, puis se casser comme si cette main +l'eût cueillie ! Puis la fleur s'éleva, suivant +la courbe qu'aurait décrite un bras en la +portant vers une bouche, et elle resta suspendue +dans l'air transparent, toute seule, +immobile, effrayante tache rouge à trois +pas de mes yeux.</p> + +<p>Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir ! +Je ne trouvai rien ; elle avait disparu. Alors +je fus pris d'une colère furieuse contre +moi-même ; car il n'est pas permis à un +homme raisonnable et sérieux d'avoir de +pareilles hallucinations.</p> + +<p>Mais était-ce bien une hallucination ? Je +me retournai pour chercher la tige, et je la +retrouvai immédiatement sur l'arbuste, +fraîchement brisée, entre les deux autres +roses demeurées à la branche.</p> + +<p>Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée ; +car je suis certain, maintenant, +certain comme de l'alternance des jours et +des nuits, qu'il existe près de moi un être +invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les +changer de place, doué par conséquent +d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible +pour nos sens, et qui habite comme +moi, sous mon toit...</p> + +<p><i>7 août</i>. — J'ai dormi tranquille. Il a bu +l'eau de ma carafe, mais n'a point troublé +mon sommeil.</p> + +<p>Je me demande si je suis fou. En me +promenant, tantôt au grand soleil, le long +de la rivière, des doutes me sont venus +sur ma raison, non point des doutes +vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais +des doutes précis, absolus. J'ai vu des fous ; +j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants même sur toutes les +choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient +de tout avec clarté, avec souplesse, +avec profondeur, et soudain leur pensée +touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait +en pièces, s'éparpillait et sombrait dans +cet océan effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de +bourrasques, qu'on nomme « la démence ».</p> + +<p>Certes, je me croirais fou, absolument +fou, si je n'étais conscient, si je ne connaissais +parfaitement mon état, si je ne le +sondais en l'analysant avec une complète +lucidité. Je ne serais donc, en somme, +qu'un halluciné raisonnant. Un trouble inconnu +se serait produit dans mon cerveau, +un de ces troubles qu'essayent de noter et +de préciser aujourd'hui les physiologistes ; +et ce trouble aurait déterminé dans mon +esprit, dans l'ordre et la logique de mes +idées, une crevasse profonde. Des phénomènes +semblables ont lieu dans le rêve qui +nous promène à travers les fantasmagories +les plus invraisemblables, sans que nous +en soyions surpris, parce que l'appareil +vérificateur, parce que le sens du contrôle +est endormi ; tandis que la faculté imaginative +veille et travaille. Ne se peut-il pas +qu'une des imperceptibles touches du clavier +cérébral se trouve paralysée chez moi ? +Des hommes, à la suite d'accidents, perdent +la mémoire des noms propres ou +des verbes ou des chiffres, ou seulement +des dates. Les localisations de toutes les +parcelles de la pensée sont aujourd'hui +prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que +ma faculté de contrôler l'irréalité de certaines +hallucinations, se trouve engourdie +chez moi en moment !</p> + +<p>Je songeais à tout cela en suivant le bord +de l'eau. Le soleil couvrait de clarté la rivière, +faisait la terre délicieuse, emplissait +mon regard d'amour pour la vie, pour les +hirondelles, dont l'agilité est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont +le frémissement est un bonheur de mes +oreilles.</p> + +<p>Peu à peu, cependant un malaise inexplicable +me pénétrait. Une force, me semblait-il, +une force occulte m'engourdissait, +m'arrêtait, m'empêchait d'aller plus loin, +me rappelait en arrière. J'éprouvais ce +besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse, +quand on a laissé au logis un malade +aimé, et que le pressentiment vous +saisit d'une aggravation de son mal.</p> + +<p>Donc, je revins malgré moi, sûr que +j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise +nouvelle, une lettre ou une dépêche. +Il n'y avait rien ; et je demeurai plus surpris +et plus inquiet que si j'avais eu de +nouveau quelque vision fantastique.</p> + +<p><i>8 août</i>. — J'ai passé hier une affreuse +soirée. Il ne se manifeste plus, mais je le +sens près de moi, m'épiant, me regardant, +me pénétrant, me dominant et plus redoutable, +en se cachant ainsi, que s'il signalait +par des phénomènes surnaturels sa +présence invisible et constante.</p> + +<p>J'ai dormi, pourtant.</p> + +<p><i>9 août</i>. — Rien, mais j'ai peur.</p> + +<p><i>10 août</i>. — Rien ; qu'arrivera-t-il demain ?</p> + +<p><i>11 août</i>. — Toujours rien ; je ne puis +plus rester chez moi avec cette crainte et +cette pensée entrées en mon âme ; je vais +partir.</p> + +<p><i>12 août</i>, 10 heures du soir. — Tout le +jour j'ai voulu m'en aller ; je n'ai pas pu. +J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si +facile, si simple, — sortir — monter dans +ma voiture pour gagner Rouen — je n'ai +pas pu. Pourquoi ?</p> + +<p><i>13 août</i>. — Quand on est atteint par certaines +maladies, tous les ressorts de l'être +physique semblent brisés, toutes les énergies +anéanties, tous les muscles relâchés, +les os devenus mous comme la chair et la +chair liquide comme de l'eau. J'éprouve +cela dans mon être moral d'une façon +étrange et désolante. Je n'ai plus aucune +force, aucun courage, aucune domination +sur moi, aucun pouvoir même de mettre +en mouvement ma volonté. Je ne peux plus +vouloir ; mais quelqu'un veut pour moi ; et +j'obéis.</p> + +<p><i>14 août</i>. — Je suis perdu ! Quelqu'un +possède mon âme et la gouverne ! quelqu'un +ordonne tous mes actes, tous mes +mouvements, toutes mes pensées. Je ne +suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur +esclave et terrifié de toutes les choses +que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux +pas. Il ne veut pas ; et je reste, éperdu, +tremblant, dans le fauteuil où il me tient +assis. Je désire seulement me lever, me +soulever, afin de me croire encore maître de +moi. Je ne peux pas ! Je suis rivé à mon +siège ; et mon siège adhère au sol, de telle +sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.</p> + +<p>Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il +faut que j'aille au fond de mon jardin +cueillir des fraises et les manger. Et j'y +vais. Je cueille des fraises et je les mange ! +Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-il +un Dieu ? S'il en est un, délivrez-moi, +sauvez-moi ! secourez-moi ! Pardon ! Pitié ! +Grâce ! Sauvez-moi ! Oh ! quelle souffrance ! +quelle torture ! quelle horreur !</p> + +<p><i>15 août</i>. — Certes, voilà comment était +possédée et dominée ma pauvre cousine, +quand elle est venue m'emprunter cinq +mille francs. Elle subissait un vouloir +étranger entré en elle, comme une autre +âme, comme une autre âme parasite et dominatrice. +Est-ce que le monde va finir ?</p> + +<p>Mais celui qui me gouverne, quel est-il, +cet invisible ? cet inconnaissable, ce rôdeur +d'une race surnaturelle ?</p> + +<p>Donc les Invisibles existent ! Alors, comment +depuis l'origine du monde ne se sont-ils +pas encore manifestés d'une façon précise +comme ils le font pour moi ? Je n'ai +jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est +passé dans ma demeure. Oh ! si je pouvais +la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir +et ne pas revenir. Je serais sauvé, mais je +ne peux pas.</p> + +<p><i>16 août</i>. — J'ai pu m'échapper aujourd'hui +pendant deux heures, comme un prisonnier +qui trouve ouverte, par hasard, la +porte de son cachot. J'ai senti que j'étais +libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai +ordonné d'atteler bien vite et j'ai gagné +Rouen. Oh ! quelle joie de pouvoir dire à +un homme qui obéit : « Allez à Rouen ! »</p> + +<p>Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque +et j'ai prié qu'on me prêtât le grand +traité du docteur Hermann Herestauss sur +les habitants inconnus du monde antique +et moderne.</p> + +<p>Puis, au moment de remonter dans mon +coupé, j'ai voulu dire : « A la gare ! » et j'ai +crié, — je n'ai pas dit, j'ai crié — d'une +voix si forte que les passants se sont retournés : +« A la maison », et je suis tombé, +affolé d'angoisse, sur le coussin de ma +voiture. Il m'avait retrouvé et repris.</p> + +<p><i>17 août</i>. — Ah ! Quelle nuit ! quelle +nuit ! Et pourtant il me semble que je devrais +me réjouir. Jusqu'à une heure du +matin, j'ai lu ! Hermann Herestauss, docteur +en philosophie et en théogonie, a +écrit l'histoire et les manifestations de tous +les êtres invisibles rôdant autour de +l'homme ou rêvés par lui. Il décrit leurs +origines, leur domaine, leur puissance. +Mais aucun d'eux ne ressemble à celui qui +me hante. On dirait que l'homme, depuis +qu'il pense, a pressenti et redouté un être +nouveau, plus fort que lui, son successeur +en ce monde, et que, le sentant proche et +ne pouvant prévoir la nature de ce maître, +il a créé, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des êtres occultes, fantômes +vagues nés de la peur.</p> + +<p>Donc, ayant lu jusqu'à une heure du +matin, j'ai été m'asseoir ensuite auprès +de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon +front et ma pensée au vent calme de l'obscurité.</p> + +<p>Il faisait bon, il faisait tiède ! Comme +j'aurais aimé cette nuit-là autrefois !</p> + +<p>Pas de lune. Les étoiles avaient au fond +du ciel noir des scintillements frémissants. +Qui habite ces mondes ? Quelles formes, +quels vivants, quels animaux, quelles +plantes sont là-bas ? Ceux qui pensent dans +ces univers lointains, que savent-ils plus +que nous ? Que peuvent-ils plus que nous ? +Que voient-ils que nous ne connaissons +point ? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant +l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur +notre terre pour la conquérir, comme les +Normands jadis traversaient la mer pour +asservir des peuples plus faibles.</p> + +<p>Nous sommes si infirmes, si désarmés, +si ignorants, si petits, nous autres, sur ce +grain de boue qui tourne délayé dans une +goutte d'eau.</p> + +<p>Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent +frais du soir.</p> + +<p>Or, ayant dormi environ quarante minutes, +je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, réveillé par je ne sais quelle +émotion confuse et bizarre. Je ne vis rien +d'abord, puis, tout à coup, il me sembla +qu'une page du livre resté ouvert sur ma +table venait de tourner toute seule. Aucun +souffle d'air n'était entré par ma fenêtre. +Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, +oui, je vis de mes yeux une autre page se +soulever et se rabattre sur la précédente, +comme si un doigt l'eût feuilletée. Mon +fauteuil était vide, semblait vide ; mais je +compris qu'il était là, lui, assis à ma place, +et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un +bond de bête révoltée, qui va éventrer son +dompteur, je traversai ma chambre pour +le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer !... +Mais mon siège, avant que je l'eusse atteint, +se renversa comme si on eût fui devant +moi... ma table oscilla, ma lampe +tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fût +élancé dans la nuit, en prenant à pleines +mains les battants.</p> + +<p>Donc, il s'était sauvé ; il avait eu peur, +peur de moi, lui !</p> + +<p>Alors,... alors... demain... ou après,... +ou un jour quelconque,... je pourrai donc +le tenir sous mes poings, et l'écraser +contre le sol ! Est-ce que les chiens, quelquefois, +ne mordent point et n'étranglent +pas leurs maîtres ?</p> + +<p><i>18 août</i>. — J'ai songé toute la journée. +Oh ! oui, je vais lui obéir, suivre ses impulsions, +accomplir toutes ses volontés, me +faire humble, soumis, lâche. Il est le plus +fort. Mais une heure viendra...</p> + +<p><i>19 août</i>. — Je sais... je sais... je sais +tout ! Je viens de lire ceci dans la <i>Revue +du Monde Scientifique</i> : « Une nouvelle +assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro. +Une folie, une épidémie de folie, +comparable aux démences contagieuses +qui atteignirent les peuples d'Europe au +moyen âge, sévit en ce moment dans la +province de San-Paulo. Les habitants éperdus +quittent leurs maisons, désertent leurs +villages, abandonnent leurs cultures, se +disant poursuivis, possédés, gouvernés +comme un bétail humain par des êtres invisibles +bien que tangibles, des sortes de +vampires qui se nourrissent de leur vie, +pendant leur sommeil, et qui boivent en +outre de l'eau et du lait sans paraître toucher +à aucun autre aliment.</p> + +<p>« M. le professeur Don Pedro Henriquez, +accompagné de plusieurs savants médecins, +est parti pour la province de San-Paulo, +afin d'étudier sur place les origines +et les manifestations de cette surprenante +folie, et de proposer à l'Empereur les mesures +qui lui paraîtront le plus propres à rappeler à +la raison ces populations en délire. »</p> + +<p>Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle +le beau trois-mâts brésilien qui passa sous +mes fenêtres en remontant la Seine, le +8 mai dernier ! Je le trouvai si joli, si blanc, +si gai ! L'Être était dessus, venant de là-bas, +où sa race est née ! Et il m'a vu ! Il a +vu ma demeure blanche aussi ; et il a sauté +du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !</p> + +<p>A présent, je sais, je devine. Le règne +de l'homme est fini.</p> + +<p>Il est venu, Celui que redoutaient les premières +terreurs des peuples naïfs, Celui +qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que +les sorciers évoquaient par les nuits sombres, +sans le voir apparaître encore, à qui +les pressentiments des maîtres passagers +du monde prêtèrent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, +des esprits, des génies, des fées, des farfadets. +Après les grossières conceptions +de l'épouvante primitive, des hommes plus +perspicaces l'ont pressenti plus clairement. +Mesmer l'avait deviné, et les médecins, +depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une +façon précise, la nature de sa puissance +avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils ont +joué avec cette arme du Seigneur nouveau, +la domination d'un mystérieux vouloir sur +l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé +cela magnétisme, hypnotisme, suggestion... +que sais-je ? Je les ai vus s'amuser +comme des enfants imprudents avec cette +horrible puissance ! Malheur à nous ! Malheur +à l'homme ! Il est venu, le... le... +comment se nomme-t-il... le... il me semble +qu'il me crie son nom, et je ne l'entends +pas... le... oui... il le crie... J'écoute... je +ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... +il est venu !...</p> + +<p>Ah ! le vautour a mangé la colombe, le +loup a mangé le mouton ; le lion a dévoré +le buffle aux cornes aiguës ; l'homme a tué +le lion avec la flèche, avec le glaive, avec +la poudre ; mais le Horla va faire de +l'homme ce que nous avons fait du cheval +et du bœuf : sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa +volonté. Malheur à nous !</p> + +<p>Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte +et tue celui qui l'a dompté... moi +aussi je veux... je pourrai... mais il faut le +connaître, le toucher, le voir ! Les savants +disent que l'œil de la bête, différent du +nôtre, ne distingue point comme le nôtre... +Et mon œil à moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime.</p> + +<p>Pourquoi ? Oh ! je me rappelle à présent +les paroles du moine du mont Saint-Michel : +« Est-ce que nous voyons la cent-millième +partie de ce qui existe ? Tenez, +voici le vent qui est la plus grande force +de la nature, qui renverse les hommes, +abat les édifices, déracine les arbres, soulève +la mer en montagnes d'eau, détruit +les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, +qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous +le voir : Il existe pourtant ! »</p> + +<p>Et je songeais encore : mon œil est si +faible, si imparfait, qu'il ne distingue même +point les corps durs, s'ils sont transparents +comme le verre !... Qu'une glace sans tain +barre mon chemin, il me jette dessus +comme l'oiseau entré dans une chambre +se casse la tête aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'égarent ? Quoi d'étonnant, +alors, à ce qu'il ne sache point +apercevoir un corps nouveau que la lumière +traverse.</p> + +<p>Un être nouveau ! pourquoi pas ? Il devait +venir assurément ! pourquoi serions-nous +les derniers ? Nous ne le distinguons +point, ainsi que tous les autres créés +avant nous ? C'est que sa nature est plus +parfaite, son corps plus fin et plus fini que +le nôtre, que le nôtre si faible, si maladroitement +conçu, encombré d'organes +toujours fatigués, toujours forcés comme +des ressorts trop complexes, que le nôtre, +qui vit comme une plante et comme une +bête, en se nourrissant péniblement d'air, +d'herbe et de viande, machine animale en +proie aux maladies, aux déformations, aux +putréfactions, poussive, mal réglée, naïve +et bizarre, ingénieusement mal faite, +œuvre grossière et délicate, ébauche d'être +qui pourrait devenir intelligent et superbe.</p> + +<p>Nous sommes quelques-uns, si peu sur +ce monde, depuis l'huître jusqu'à l'homme. +Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie +la période qui sépare les apparitions successives +de toutes les espèces diverses ?</p> + +<p>Pourquoi pas un de plus ? Pourquoi pas +aussi d'autres arbres aux fleurs immenses, +éclatantes et parfumant des régions entières ? +Pourquoi pas d'autres éléments que le +feu, l'air, la terre et l'eau ? — Ils sont +quatre, rien que quatre, ces pères nourriciers +des êtres ! Quelle pitié ! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre +mille ! Comme tout est pauvre, mesquin, +misérable ! avarement donné, sèchement +inventé, lourdement fait ! Ah ! l'éléphant, +l'hippopotame, que de grâce ! Le chameau, +que d'élégance !</p> + +<p>Mais, direz-vous, le papillon ! une fleur +qui vole ! J'en rêve un qui serait grand +comme cent univers, avec des ailes dont je +ne puis même exprimer la forme, la beauté, la +couleur et le mouvement. Mais je le vois... il +va d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les +embaumant au souffle harmonieux et léger +de sa course !... Et les peuples de là-haut +le regardent passer, extasiés et ravis !...</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Qu'ai-je donc ? C'est lui, lui, le Horla, +qui me hante, qui me fait penser ces folies ! +Il est en moi, il devient mon âme ; je +le tuerai !</p> + +<p><i>19 août</i>. — Je le tuerai. Je l'ai vu ! +je me suis assis hier soir, à ma table ; et +je fis semblant d'écrire avec une grande +attention. Je savais bien qu'il viendrait +rôder autour de moi, tout près, si près +que je pourrais peut-être le toucher, le +saisir ? Et alors !... alors, j'aurais la force +des désespérés ; j'aurais mes mains, mes +genoux, ma poitrine, mon front, mes +dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, +le déchirer.</p> + +<p>Et je le guettais avec tous mes organes +surexcités.</p> + +<p>J'avais allumé mes deux lampes et les +huit bougies de ma cheminée, comme +si j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.</p> + +<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de +chêne à colonnes ; à droite, ma cheminée ; +à gauche, ma porte fermée avec soin, +après l'avoir laissée longtemps ouverte, +afin de l'attirer ; derrière moi, une très +haute armoire à glace, qui me servait +chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, +et où j'avais coutume de me regarder, +de la tête aux pieds, chaque fois que +je passais devant.</p> + +<p>Donc, je faisais semblant d'écrire, pour +le tromper, car il m'épiait lui aussi ; et +soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait +par-dessus mon épaule, qu'il était là, +frôlant mon oreille.</p> + +<p>Je me dressai, les mains tendues, en me +tournant si vite que je faillis tomber. Eh ! +bien ?... on y voyait comme en plein jour, +et je ne me vis pas dans ma glace !... Elle +était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! +Mon image n'était pas dedans... +et j'étais en face, moi ! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais +cela avec des yeux affolés ; et je n'osais +plus avancer, je n'osais plus faire un +mouvement, sentant bien pourtant qu'il +était là, mais qu'il m'échapperait encore, +lui dont le corps imperceptible avait dévoré +mon reflet.</p> + +<p>Comme j'eus peur ! Puis voilà que tout +à coup je commençai à m'apercevoir dans +une brume, au fond du miroir, dans une +brume comme à travers une nappe d'eau ; +et il me semblait que cette eau glissait de +gauche à droite, lentement, rendant plus +précise mon image, de seconde en seconde. +C'était comme la fin d'une éclipse. +Ce qui me cachait ne paraissait point posséder +de contours nettement arrêtés, mais +une sorte de transparence opaque, s'éclaircissant +peu à peu.</p> + +<p>Je pus enfin me distinguer complètement, +ainsi que je le fais chaque jour en +me regardant.</p> + +<p>Je l'avais vu ! L'épouvante m'en est +restée, qui me fait encore frissonner.</p> + +<p><i>20 août</i>. — Le tuer, comment ? puisque +je ne peux l'atteindre ? Le poison ? mais il +me verrait le mêler à l'eau ; et nos poisons, +d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son +corps imperceptible ? Non... non... sans +aucun doute... Alors ?... alors ?...</p> + +<p><i>21 août</i>. — J'ai fait venir un serrurier +de Rouen, et lui ai commandé pour ma +chambre des persiennes de fer, comme en +ont, à Paris, certains hôtels particuliers, +au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. +Il me fera, en outre, une porte pareille. +Je me suis donné pour un poltron, +mais je m'en moque !...</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p><i>10 septembre</i>. — Rouen, hôtel continental. +C'est fait... c'est fait... mais est-il +mort ? J'ai l'âme bouleversée de ce que +j'ai vu.</p> + +<p>Hier donc, le serrurier ayant posé ma +persienne et ma porte de fer, j'ai laissé +tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât +à faire froid.</p> + +<p>Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et +une joie, une joie folle m'a saisi. Je me +suis levé lentement, et j'ai marché à droite, +à gauche, longtemps pour qu'il ne devinât +rien ; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes +savates avec négligence ; puis j'ai fermé +ma persienne de fer, et revenant à pas +tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte +aussi à double tour. Retournant alors vers +la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont +je mis la clef dans ma poche.</p> + +<p>Tout à coup, je compris qu'il s'agitait +autour de moi, qu'il avait peur à son tour, +qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis +céder ; je ne cédai pas, mais m'adossant +à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez +pour passer, moi, à reculons ; et comme je +suis très grand ma tête touchait au linteau. +J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper +et je l'enfermai, tout seul, tout seul ! Quelle +joie ! Je le tenais ! Alors, je descendis, en +courant ; je pris dans mon salon, sous ma +chambre, mes deux lampes et je renversai +toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, +partout ; puis j'y mis le feu, et je me sauvai, +après avoir bien refermé, à double tour, +la grande porte d'entrée.</p> + +<p>Et j'allai me cacher au fond de mon +jardin, dans un massif de lauriers. Comme +ce fut long ! comme ce fut long ! Tout +était noir, muet, immobile ; pas un +souffle d'air, pas une étoile, des montagnes +de nuages qu'on ne voyait point, +mais qui pesaient sur mon âme si lourds, +si lourds.</p> + +<p>Je regardais ma maison, et j'attendais. +Comme ce fut long ! Je croyais déjà que le +feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait +éteint, Lui, quand une des fenêtres d'en +bas creva sous la poussée de l'incendie, +et une flamme, une grande flamme rouge +et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au +toit. Une lueur courut dans les arbres, +dans les branches, dans les feuilles, et un +frisson, un frisson de peur aussi ! Les oiseaux +se réveillaient ; un chien se mit à +hurler ; il me sembla que le jour se levait ! +Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, +et je vis que tout le bas de ma demeure +n'était plus qu'un effrayant brasier. Mais +un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, +un cri de femme passa dans la nuit, et +deux mansardes s'ouvrirent ! J'avais oublié +mes domestiques ! Je vis leurs faces affolées, +et leurs bras qui s'agitaient !...</p> + +<p>Alors, éperdu d'horreur, je me mis à +courir vers le village en hurlant : « Au +secours ! au secours ! au feu ! au feu ! » Je +rencontrai des gens qui s'en venaient déjà +et je retournai avec eux, pour voir !</p> + +<p>La maison, maintenant, n'était plus +qu'un bûcher horrible et magnifique, un +bûcher monstrueux, éclairant toute la +terre, un bûcher où brûlaient des hommes, +et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, +l'Être nouveau, le nouveau maître, +le Horla !</p> + +<p>Soudain le toit tout entier s'engloutit +entre les murs, et un volcan de flammes +jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres +ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve +de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce +four, mort...</p> + +<p> — Mort ? Peut-être ?... Son corps ? son +corps que le jour traversait n'était-il pas indestructible +par les moyens qui tuent les +nôtres ?</p> + +<p>S'il n'était pas mort ?... seul peut-être +le temps a prise sur l'Être Invisible et +Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, +ce corps inconnaissable, ce corps +d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, +les maux, les blessures, les infirmités, la +destruction prématurée ?</p> + +<p>La destruction prématurée ? toute l'épouvante +humaine vient d'elle ! Après +l'homme le Horla. — Après celui qui +peut mourir tous les jours, à toutes les +heures, à toutes les minutes, par tous les +accidents, est venu celui qui ne doit +mourir qu'à son jour, à son heure, à sa +minute, parce qu'il a touché la limite de +son existence !</p> + +<p>Non... non... sans aucun doute, sans +aucun doute... il n'est pas mort... Alors... +alors... il va donc falloir que je me tue +moi !...</p> +<br><br><br><br> + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AMOUR"></a><br> +<h2>AMOUR</h2> +<br> + +<h2>TROIS PAGES DU <i>LIVRE D'UN CHASSEUR</i></h2> +<br><br><br> + +<p>... Je viens de lire dans un fait divers de +journal un drame de passion. Il l'a tuée, +puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent +Il et Elle ? Leur amour seul m'importe ; +et il ne m'intéresse point parce +qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, +ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il me +fait songer, mais parce qu'il me rappelle +un souvenir de ma jeunesse, un étrange +souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour +comme apparaissaient aux premiers +chrétiens des croix au milieu du ciel.</p> + +<p>Je suis né avec tous les instincts et les +sens de l'homme primitif, tempérés par +des raisonnements et des émotions de civilisé. +J'aime la chasse avec passion ; et la +bête saignante, le sang sur les plumes, le +sang sur mes mains, me crispent le cœur +à le faire défaillir.</p> + +<p>Cette année-là, vers la fin de l'automne, +les froids arrivèrent brusquement, et je +fus appelé par un de mes cousins, Karl de +Rauville, pour venir avec lui tuer des canards +dans les marais, au lever du jour.</p> + +<p>Mon cousin gaillard, de quarante ans, +roux, très fort et très barbu, gentilhomme +de campagne, demi-brute aimable, d'un +caractère gai, doué de cet esprit gaulois +qui rend agréable la médiocrité, habitait +une sorte de ferme-château dans une vallée +large où coulait une rivière. Des bois +couvraient les collines de droite et de +gauche, vieux bois seigneuriaux où restaient +des arbres magnifiques et où l'on +trouvait les plus rares gibiers à plume de +toute cette partie de la France. On y tuait +des aigles quelquefois ; et les oiseaux de +passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient +presque infailliblement dans ces branchages +séculaires comme s'ils eussent connu +ou reconnu un petit coin de forêt des anciens +temps demeuré là pour leur servir +d'abri en leur courte étape nocturne.</p> + +<p>Dans la vallée, c'étaient de grands herbages +arrosés par des rigoles et séparés +par des haies ; puis, plus loin, la rivière, +canalisée jusque-là, s'épandait en un vaste +marais. Ce marais, la plus admirable région +de chasse que j'aie jamais vue, était +tout le souci de mon cousin qui l'entretenait +comme un parc. A travers l'immense +peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait +vivant, bruissant, houleux, on avait +tracé d'étroites avenues où les barques +plates, conduites et dirigées avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, +frôlaient les joncs, faisaient fuir les poissons +rapides à travers les herbes et plonger +les poules sauvages dont la tête noire et +pointue disparaissait brusquement.</p> + +<p>J'aime l'eau d'une passion désordonnée : +la mer, bien que trop grande, trop remuante, +impossible à posséder, les rivières +si jolies mais qui passent, qui fuient, +qui s'en vont, et les marais surtout où +palpite toute l'existence inconnue des bêtes +aquatiques. Le marais c'est un monde +entier sur la terre, monde différent, qui a +sa vie propre, ses habitants sédentaires, +et ses voyageurs de passage, ses voix, ses +bruits et son mystère surtout. Rien n'est +plus troublant, plus inquiétant, plus effrayant, +parfois, qu'un marécage. Pourquoi +cette peur qui plane sur ces plaines basses +couvertes d'eau ? Sont-ce les vagues +rumeurs des roseaux, les étranges feux +follets, le silence profond qui les enveloppe +dans les nuits calmes, ou bien les +brumes bizarres, qui traînent sur les joncs +comme des robes de mortes, ou bien encore +l'imperceptible clapotement, si léger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon +des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui +fait ressembler les marais à des pays de +rêve, à des pays redoutables cachant un +secret inconnaissable et dangereux.</p> + +<p>Non. Autre chose s'en dégage, un autre +mystère, plus profond, plus grave, flotte +dans les brouillards épais, le mystère +même de la création peut-être ! Car n'est-ce +pas dans l'eau stagnante et fangeuse, +dans la lourde humidité des terres mouillées +sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier +germe de vie ?</p> + +<p>J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait +à fendre les pierres.</p> + +<p>Pendant le dîner, dans la grande salle +dont les buffets, les murs, le plafond +étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux +ailes étendues, ou perchés sur des branches +accrochées par des clous, éperviers, +hérons, hiboux, engoulevents, buses, +tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui même à un étrange animal des +pays froids, vêtu d'une jaquette en peau +de phoque, me racontait les dispositions +qu'il avait prises pour cette nuit même.</p> + +<p>Nous devions partir à trois heures et +demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi +pour notre affût. On avait construit à cet +endroit une hutte avec des morceaux de +glace pour nous abriter un peu contre le +vent terrible qui précède le jour, ce vent +chargé de froid qui déchire la chair comme +des scies, la coupe comme des lames, la +pique comme des aiguillons empoisonnés, +la tord comme des tenailles, et la brûle +comme du feu.</p> + +<p>Mon cousin se frottait les mains : « Je +n'ai jamais vu une gelée pareille, disait-il, +nous avions déjà douze degrés sous zéro +à six heures du soir. »</p> + +<p>J'allai me jeter sur mon lit aussitôt +après le repas, et je m'endormis à la lueur +d'une grande flamme flambant dans ma +cheminée.</p> + +<p>A trois heures sonnantes on me réveilla. +J'endossai, à mon tour, une peau de +mouton et je trouvai mon cousin Karl +couvert d'une fourrure d'ours. Après avoir +avalé chacun deux tasses de café brûlant +suivies de deux verres de fine champagne, +nous partîmes accompagnés d'un garde et +de nos chiens : Plongeon et Pierrot.</p> + +<p>Dès les premiers pas dehors, je me +sentis glacé jusqu'aux os. C'était une de +ces nuits où la terre semble morte de froid. +L'air gelé devient résistant, palpable tant +il fait mal ; aucun souffle ne l'agite ; il est +figé, immobile ; il mord, traverse, dessèche, +tue les arbres, les plantes, les insectes, les +petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des +branches sur le sol dur, et deviennent +durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du +froid.</p> + +<p>La lune, à son dernier quartier, toute +penchée sur le côté, toute pâle, paraissait +défaillante au milieu de l'espace, et si +faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller, +qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée +par la rigueur du ciel. Elle répandait +une lumière sèche et triste sur le monde, +cette lueur mourante et blafarde qu'elle +nous jette chaque mois, à la fin de sa résurrection.</p> + +<p>Nous allions, côte à côte, Karl et moi, +le dos courbé, les mains dans nos poches +et le fusil sous le bras. Nos chaussures +enveloppées de laine afin de pouvoir marcher +sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient +aucun bruit ; et je regardais la fumée +blanche que faisait l'haleine de nos chiens.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt au bord du marais, +et nous nous engageâmes dans une des +allées de roseaux secs qui s'avançait à travers +cette forêt basse.</p> + +<p>Nos coudes, frôlant les longues feuilles +en rubans, laissaient derrière nous un léger +bruit ; et je me sentis saisi, comme je ne +l'avais jamais été, par l'émotion puissante +et singulière que font naître en moi les +marécages. Il était mort, celui-là, mort de +froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desséchés.</p> + +<p>Tout à coup, au détour d'une des allées, +j'aperçus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre à l'abri. +J'y entrai, et comme nous avions encore +près d'une heure à attendre le réveil des +oiseaux errants, je me roulai dans ma +couverture pour essayer de me réchauffer.</p> + +<p>Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder +la lune déformée, qui avait quatre +cornes à travers les parois vaguement +transparentes de cette maison polaire.</p> + +<p>Mais le froid du marais gelé, le froid de +ces murailles, le froid tombé du firmament +me pénétra bientôt d'une façon si +terrible, que je me mis à tousser.</p> + +<p>Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude : +« Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose +aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas +que tu t'enrhumes ; nous allons faire du +feu. » Et il donna l'ordre au garde de couper +des roseaux.</p> + +<p>On en fit un tas au milieu de notre hutte +défoncée au sommet pour laisser échapper +la fumée ; et lorsque la flamme rouge +monta le long des cloisons claires de cristal, +elles se mirent à fondre, doucement, +à peine, comme si ces pierres de glace +avaient sué. Karl, resté dehors, me cria : +« Viens donc voir ! » Je sortis et je restai +éperdu d'étonnement. Notre cabane, en +forme de cône, avait l'air d'un monstrueux +diamant au cœur de feu poussé soudain +sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on +voyait deux formes fantastiques, celles de +nos chiens qui se chauffaient.</p> + +<p>Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri +errant, passa sur nos têtes. La lueur de +notre foyer réveillait les oiseaux sauvages.</p> + +<p>Rien ne m'émeut comme cette première +clameur de vie qu'on ne voit point et qui +court dans l'air sombre, si vite, si loin, +avant qu'apparaisse à l'horizon la première +clarté des jours d'hiver. Il me semble +à cette heure glaciale de l'aube, que ce +cri fuyant emporté par les plumes d'une +bête est un soupir de l'âme du monde !</p> + +<p>Karl disait : « Éteignez le feu. Voici +l'aurore. »</p> + +<p>Le ciel en effet commençait à pâlir, et +les bandes de canards traînaient de longues +taches rapides, vite effacées, sur le +firmament.</p> + +<p>Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait +de tirer ; et les deux chiens s'élancèrent.</p> + +<p>Alors, de minute en minute, tantôt lui +et tantôt moi, nous ajustions vivement dès +qu'apparaissait au-dessus des roseaux +l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et +Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient +des bêtes sanglantes dont l'œil +quelquefois nous regardait encore.</p> + +<p>Le jour s'était levé, un jour clair et +bleu ; le soleil apparaissait au fond de la +vallée et nous songions à repartir, quand +deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues, +glissèrent brusquement sur nos têtes. +Je tirai. Un d'eux tomba presque à +mes pieds. C'était une sarcelle au ventre +d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus +de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. +Ce fut une plainte courte, répétée, déchirante ; +et la bête, la petite bête épargnée +se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus +de nous en regardant sa compagne +morte que je tenais entre mes mains.</p> + +<p>Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'œil +ardent, la guettait, attendant qu'elle fût +assez proche.</p> + +<p> — Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle +ne s'en ira pas.</p> + +<p>Certes, il ne s'en allait point ; il tournoyait +toujours, et pleurait autour de nous. +Jamais gémissement de souffrance ne me +déchira le cœur comme l'appel désolé, +comme le reproche lamentable de ce pauvre +animal perdu dans l'espace.</p> + +<p>Parfois, il s'enfuyait sous la menace du +fusil qui suivait son vol ; il semblait prêt +à continuer sa route, tout seul à travers +le ciel. Mais ne s'y pouvant décider il revenait +bientôt pour chercher sa femelle.</p> + +<p> — Laisse-la par terre, me dit Karl, il +approchera tout à l'heure.</p> + +<p>Il approchait, en effet, insouciant du +danger, affolé par son amour de bête, pour +l'autre bête que j'avais tuée.</p> + +<p>Karl tira ; ce fut comme si on avait +coupé la corde qui tenait suspendu l'oiseau. +Je vis une chose noire qui tombait ; +j'entendis dans les roseaux le bruit d'une +chute. Et Pierrot me le rapporta.</p> + +<p>Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... +et je repartis, ce jour-là, pour Paris.</p> + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_TROU"></a><br> +<h2>LE TROU</h2> +<br><br><br> + + +<p><i>Coups et blessures, ayant occasionné la +mort.</i> Tel était le chef d'accusation qui +faisait comparaître en cour d'assises le +sieur Léopold Renard, tapissier.</p> + +<p>Autour de lui les principaux témoins, +la dame Flamèche, veuve de la victime, +les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, +et Jean Durdent, plombier.</p> + +<p>Près du criminel, sa femme en noir, +petite, laide, l'air d'une guenon habillée +en dame.</p> + +<p>Et voici comment Renard (Léopold) raconte +le drame :</p> + +<p> — Mon Dieu, c'est un malheur dont je +fus tout le temps la première victime, et +dont ma volonté n'est pour rien. Les faits +se commentent d'eux-mêmes, m'sieu l'président. +Je suis un honnête homme, homme +de travail, tapissier dans la même rue +depuis seize ans, connu, aimé, respecté, +considéré de tous, comme en ont attesté +les voisins, même la concierge qui n'est +pas folâtre tous les jours. J'aime le travail, +j'aime l'épargne, j'aime les honnêtes gens +et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a +perdu, tant pis pour moi ; ma volonté n'y +étant pas, je continue à me respecter.</p> + +<p>« Donc, tous les dimanches, mon épouse +que voilà et moi, depuis cinq ans, nous +allons passer la journée à Poissy. Ça nous +fait prendre l'air, sans compter que nous +aimons la pêche à la ligne, oh ! mais là, +nous l'aimons comme des petits oignons. +C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, +la rosse, et qu'elle y est plus emportée +que moi, la teigne, vu que tout le mal vient +d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez +voir par la suite.</p> + +<p>« Moi, je suis fort et doux, pas méchant +pour deux sous. Mais elle ! oh ! là ! là ! ça +n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre ; +eh bien ! c'est plus malfaisant qu'une +fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités ; +elle en a, et d'importantes pour un +commerçant. Mais son caractère ! Parlez-en +aux alentours, et même à la concierge +qui m'a déchargé tout à l'heure... elle vous +en dira des nouvelles.</p> + +<p>« Tous les jours elle me reprochait ma +douceur : « C'est moi qui ne me laisserais +pas faire ci ! C'est moi qui ne +me laisserais pas faire ça. » En l'écoutant, +m'sieu l'président, j'aurais eu au +moins trois duels au pugilat par mois...</p> + +<p>Mme Renard l'interrompit : « Cause toujours ; +rira bien qui rira l'dernier. »</p> + +<p>Il se tourna vers elle avec candeur :</p> + +<p> — Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es +pas en cause, toi...</p> + +<p>Puis, faisant de nouveau face au président :</p> + +<p> — Lors je continue. Donc nous allions +à Poissy tous les samedis soir pour y +pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est +une habitude pour nous qu'est devenue +une seconde nature, comme on dit. J'avais +découvert, voilà trois ans cet été, une +place, mais une place ! Oh ! là ! là ! à +l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-être +dix, un trou, quoi, avec des retrous +sous la berge, une vraie niche à poisson, +un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là, +m'sieu l'président, je pouvais le considérer +comme à moi, vu que j'en étais le +Christophe Colomb. Tout le monde le +savait dans le pays, tout le monde sans +opposition. On disait : « Ça, c'est la place +à Renard ; » et personne n'y serait venu, +pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit +dit sans l'offenser, pour chiper les places +des autres.</p> + +<p>« Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais +comme un propriétaire. A peine arrivé, +le samedi, je montais dans <i>Dalila</i>, avec +mon épouse. — <i>Dalila</i> c'est ma norvégienne, +un bateau que j'ai fait construire +chez Fournaise, quéque chose de léger et +de sûr. — Je dis que nous montons dans +<i>Dalila</i>, et nous allons amorcer. Pour +amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent +bien, les camaraux. — Vous me demanderez +avec quoi j'amorce ? Je n'peux pas +répondre. Ça ne touche point à l'accident ; +je ne peux pas répondre, c'est mon secret. — Ils +sont plus de deux cents qui me +l'ont demandé. On m'en a offert des petits +verres, et des fritures, et des matelotes +pour me faire causer !! Mais va voir +s'ils viennent, les chevesnes. Ah ! oui, on +m'a tapé sur le ventre pour la connaître, +ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi !... +Pas vrai, Mélie ?... </p> + +<p>Le président l'interrompit.</p> + +<p> — Arrivez au fait le plus tôt possible.</p> + +<p>Le prévenu reprit : « J'y viens, j'y viens. +Donc le samedi 8 juillet, parti par le train +de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, +dès avant dîner, amorcer comme tous les +samedis. Le temps s'annonçait bien. Je +disais à Mélie : « Chouette, chouette pour +demain ! » Et elle répondait : « Ça promet. » +Nous ne causons jamais plus que +ça ensemble.</p> + +<p>« Et puis, nous revenons dîner. J'étais +content, j'avais soif. C'est cause de tout, +m'sieu l'président. Je dis à Mélie : « Tiens, +Mélie, il fait beau, si je buvais une bouteille +de <i>casque à mèche</i> ». C'est un petit vin +blanc que nous avons baptisé comme ça, +parce que, si on en boit trop, il vous empêche +de dormir et il remplace le casque +à mèche. Vous comprenez. </p> + +<p>« Elle me répond : « Tu peux faire à ton +idée, mais tu s'ras encore malade ; et tu +ne pourras pas te lever demain. » — Ça, +c'était vrai, c'était sage, c'était prudent, +c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, +je ne sus pas me contenir ; et je +la bus ma bouteille. Tout vint de là. </p> + +<p>« Donc, je ne pus pas dormir. Cristi ! je +l'ai eu jusqu'à deux heures du matin, ce +casque à mèche en jus de raisin. Et puis +pouf, je m'endors, mais là je dors à n'pas +entendre gueuler l'ange du jugement dernier. </p> + +<p>« Bref, ma femme me réveille à six heures. +Je saute du lit, j'passe vite et vite +ma culotte et ma vareuse ; un coup d'eau +sur le museau et nous sautons dans <i>Dalila</i>. +Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, +il était pris ! Jamais ça n'était arrivé, +m'sieu l'président, jamais depuis trois +ans ! Ça m'a fait un effet comme si on me +dévalisait sous mes yeux. Je dis : « Nom +d'un nom, d'un nom, d'un nom ! » Et +v'là ma femme qui commence à me harceler. +« Hein, ton casque à mèche ! Va +donc, soûlot ! Es-tu content, grande bête. »</p> + +<p>« Je ne disais rien ; c'était vrai, tout ça.</p> + +<p>« Je débarque tout de même près de l'endroit +pour tâcher de profiter des restes. +Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't +homme ? et qu'il s'en irait.</p> + +<p>« C'était un petit maigre, en coutil blanc, +avec un grand chapeau de paille. Il avait +aussi sa femme, une grosse qui faisait de +la tapisserie derrière lui.</p> + +<p>« Quand elle nous vit nous installer près +du lieu, v'là qu'elle murmure :</p> + +<p>« — Il n'y a donc pas d'autre place sur +la rivière ? »</p> + +<p>« Et la mienne, qui rageait, de répondre :</p> + +<p>« — Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent +des habitudes d'un pays avant +d'occuper les endroits réservés.</p> + +<p>« Comme je ne voulais pas d'histoires, +je lui dis :</p> + +<p>« — Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse +faire. Nous verrons bien.</p> + +<p>« Donc, nous avions mis <i>Dalila</i> sous les +saules, nous étions descendus, et nous +pêchions, coude à coude, Mélie et moi, +juste à côté des deux autres.</p> + +<p>« Ici, m'sieu l'président, il faut que +j'entre dans le détail.</p> + +<p>« Y avait pas cinq minutes que nous +étions là quand la ligne du voisin s'met +à plonger deux fois, trois fois ; et puis +voilà qu'il en amène un, de chevesne, +gros comme ma cuisse, un peu moins +p't-être, mais presque ! Moi, le cœur me +bat ; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie +qui me dit : « Hein, pochard, l'as-tu vu, +celui-là ! »</p> + +<p>« Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier +de Poissy, un amateur de goujon, lui, +passe en barque et me crie : « On vous a +pris votre endroit, monsieur Renard ? » Je +lui réponds : « Oui, monsieur Bru, il y a +dans ce monde des gens pas délicats qui +ne savent pas les usages. »</p> + +<p>« Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne +pas entendre, sa femme non plus, sa +grosse femme, un veau quoi ! »</p> + +<p>Le président interrompit une seconde +fois : « Prenez-garde ! Vous insultez Mme +veuve Flamèche, ici présente. »</p> + +<p>Renard s'excusa : « Pardon, pardon, +c'est la passion qui m'emporte. »</p> + +<p>« Donc, il ne s'était pas écoulé un quart +d'heure que le petit coutil en prit encore +un, de chevesne — et un autre presque +par-dessus, et encore un cinq minutes +plus tard. »</p> + +<p>« Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et +puis je sentais Mme Renard en ébullition ; +elle me lancicotait sans cesse :</p> + +<p>« Ah ! misère ! crois-tu qu'il te le vole, +ton poisson ? Crois-tu ? Tu ne prendras +rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, +rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien +que d'y penser. »</p> + +<p>« Moi, je me disais : — Attendons midi. +Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la +reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu +l'président, je déjeune sur les lieux tous +les dimanches. Nous apportons les provisions +dans <i>Dalila</i>. »</p> + +<p>« Ah ! ouiche. Midi sonne ! Il avait un +poulet dans un journal, le malfaiteur, et +pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend +encore un, de chevesne ! »</p> + +<p>« Mélie et moi nous cassions une croûte +aussi, comme ça, sur le pouce, presque +rien, le cœur n'y était pas. »</p> + +<p>« Alors, pour faire digestion, je prends +mon journal. Tous les dimanches, comme +ça, je lis le <i>Gil Blas</i>, à l'ombre, au bord +de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous +savez bien, Colombine qu'écrit des articles +dans le <i>Gil Blas</i>. J'avais coutume de +faire enrager Mme Renard en prétendant +la connaître, c'te Colombine. C'est +pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais +vue, n'importe, elle écrit bien ; et +puis elle dit des choses rudement d'aplomb +pour une femme. Moi, elle me va, y en a +pas beaucoup dans son genre. »</p> + +<p>« Voilà donc que je commence à asticoter +mon épouse, mais elle se fâche tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais. »</p> + +<p>« C'est à ce moment qu'arrivent de +l'autre côté de la rivière nos deux témoins +que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. +Nous nous connaissions de vue. »</p> + +<p>« Le petit s'était remis à pêcher. Il en +prenait que j'en tremblais, moi. Et sa +femme se met à dire : « La place est rudement +bonne, nous y reviendrons toujours, +Désiré ! »</p> + +<p>Moi, je me sens un froid dans le dos. +Et Mme Renard répétait : « T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang +de poulet dans les veines. »</p> + +<p>« Je lui dis soudain : « Tiens, j'aime +mieux m'en aller, je ferais quelque bêtise. »</p> + +<p>« Et elle me souffle, comme si elle m'eût +mis un fer rouge sous le nez : « T'es pas +un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, +que tu rends la place ! Va donc, Bazaine ! »</p> + +<p>« Là, je me suis senti touché. Cependant +je ne bronche pas. »</p> + +<p>« Mais l'autre, il lève une brème, oh ! +jamais je n'en ai vu telle. Jamais ! »</p> + +<p>« Et r'voilà ma femme qui se met à +parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait : « C'est +ça qu'on peut appeler du poisson volé, vu +que nous avons amorcé la place nous-mêmes. +Il faudrait rendre au moins l'argent +dépensé pour l'amorce. »</p> + +<p>Alors, la grosse au petit coutil se mit à +dire à son tour : « C'est à nous que vous +en avez, madame ? »</p> + +<p>« — J'en ai aux voleurs de poisson qui +profitent de l'argent dépensé par les autres. »</p> + +<p>« — C'est nous que vous appelez des +voleurs de poisson ? »</p> + +<p>« Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis +qu'elles en viennent aux mots. Cristi, +elles en savent, les gueuses, et de tapés. +Elles gueulaient si fort que nos deux témoins, +qui étaient sur l'autre berge, +s'mettent à crier pour rigoler : « Eh ! là-bas, +un peu de silence. Vous allez empêcher +vos époux de pêcher. »</p> + +<p>« Le fait est que le petit coutil et moi, +nous ne bougions pas plus que deux souches. +Nous restions là, le nez sur l'eau, +comme si nous n'avions pas entendu. »</p> + +<p>« Cristi de cristi, nous entendions bien +pourtant : « Vous n'êtes qu'une menteuse. — Vous +n'êtes qu'une traînée. — Vous +n'êtes qu'une roulure. — Vous n'êtes +qu'une rouchie. » Et va donc, et va donc. +Un matelot n'en sait pas plus.</p> + +<p>« Soudain, j'entends un bruit derrière +moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, la +grosse, qui tombait sur ma femme à coups +d'ombrelle. Pan ! pan ! Mélie en r'çoit +deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle +tape, quand elle rage. Elle vous attrape +la grosse par les cheveux, et puis v'lan, +v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient +comme des prunes. »</p> + +<p>« Moi, je les aurais laissé faire. Les +femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais +le petit coutil se lève comme un diable et +puis il veut sauter sur ma femme. Ah ! +mais non ! ah ! mais non ! pas de ça, camarade. +Moi je le reçois sur le bout de mon +poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un +dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève +les bras, il lève la jambe et il tombe sur +le dos, en pleine rivière, juste dans l'trou. »</p> + +<p>« Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, +si j'avais eu le temps tout de +suite. Mais, pour comble, la grosse prenait +le dessus, et elle vous tripotait Mélie +de la belle façon. Je sais bien que j'aurais +pas dû la secourir pendant que l'autre +buvait son coup. Mais je ne pensais pas +qu'il se serait noyé. Je me disais : « Bah ! +ça le rafraîchira ! »</p> + +<p>« Je cours donc aux femmes pour les séparer. +Et j'en reçois des gnons, des coups +d'ongles et des coups de dents. Cristi, +quelles rosses ! »</p> + +<p>« Bref, il me fallut bien cinq minutes, +peut-être dix, pour séparer ces deux +crampons-là. »</p> + +<p>« J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme +comme un lac. Et les autres là-bas +qui criaient : « Repêchez-le, repêchez-le. »</p> + +<p>« C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas +nager moi, et plonger encore moins, pour +sûr ! »</p> + +<p>« Enfin le barragiste est venu et deux +messieurs avec des gaffes, ça avait bien +duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé +au fond du trou, sous huit pieds +d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, +le petit coutil ! »</p> + +<p>« Voilà les faits tels que je les jure. Je +suis innocent, sur l'honneur. »</p> + +<p>Les témoins ayant déposé dans le même +sens, le prévenu fut acquitté.</p> + + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="SAUVEE"></a><br> +<h2>SAUVÉE</h2> +<br><br><br> + +<p>Elle entra comme une balle qui crève +une vitre, la petite marquise de Rennedon, +et elle se mit à rire avant de parler, à rire +aux larmes comme elle avait fait un mois +plus tôt en annonçant à son amie qu'elle +avait trompé le marquis pour se venger, +rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il était vraiment trop bête et +trop jaloux.</p> + +<p>La petite baronne de Grangerie avait +jeté sur son canapé le livre qu'elle lisait et +elle regardait Annette avec curiosité, riant +déjà elle-même.</p> + +<p>Enfin elle demanda :</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as encore fait ?</p> + +<p> — Oh !... ma chère... ma chère... C'est +trop drôle... trop drôle..., figure-toi... je +suis sauvée !... sauvée !... sauvée !...</p> + +<p> — Comment sauvée ?</p> + +<p> — Oui, sauvée !</p> + +<p> — De quoi ?</p> + +<p> — De mon mari, ma chère, sauvée ! Délivrée ! +libre ! libre ! libre !</p> + +<p> — Comment libre ? En quoi ?</p> + +<p> — En quoi ! Le divorce ! Oui, le divorce ! +Je tiens le divorce !</p> + +<p> — Tu es divorcée ?</p> + +<p> — Non, pas encore, que tu es sotte ! On +ne divorce pas en trois heures ! Mais j'ai +des preuves... des preuves... des preuves +qu'il me trompe... un flagrant délit... songe... un +flagrant délit... je le tiens...</p> + +<p> — Oh, dis-moi ça ! Alors il te trompait ?</p> + +<p> — Oui... c'est-à-dire non... oui et non... +je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, +c'est l'essentiel.</p> + +<p> — Comment as-tu fait ?</p> + +<p> — Comment j'ai fait ?... Voilà ! Oh ! j'ai +été forte, rudement forte. Depuis trois +mois il était devenu odieux, tout à fait +odieux, brutal, grossier, despote, ignoble +enfin. Je me suis dit : Ça ne peut pas durer, +il me faut le divorce ! Mais comment ? +Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me +faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me +contrariait du matin au soir, me forçait +à sortir quand je ne voulais pas, à rester +chez moi quand je désirais dîner en ville ; +il me rendait la vie insupportable d'un +bout à l'autre de la semaine, mais il ne +me battait pas.</p> + +<p>« Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une +maîtresse. Oui, il en avait une, mais il +prenait mille précautions pour aller chez +elle. Ils étaient imprenables ensemble. +Alors, devine ce que j'ai fait ?</p> + +<p> — Je ne devine pas.</p> + +<p> — Oh ! tu ne devinerais jamais. J'ai prié +mon frère de me procurer une photographie +de cette fille.</p> + +<p> — De la maîtresse de ton mari ?</p> + +<p> — Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, +le prix d'un soir, de sept heures à +minuit, dîner compris, trois louis l'heure. +Il a obtenu la photographie par-dessus le +marché.</p> + +<p> — Il me semble qu'il aurait pu l'avoir +à moins en usant d'une ruse quelconque +et sans... sans... sans être obligé de prendre +en même temps l'original.</p> + +<p> — Oh ! elle est jolie. Ça ne déplaisait +pas à Jacques. Et puis moi j'avais besoin +de détails sur elle, de détails physiques +sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, +sur mille choses enfin.</p> + +<p> — Je ne comprends pas.</p> + +<p> — Tu vas voir. Quand j'ai connu tout +ce que je voulais savoir, je me suis rendue +chez un... comment dirais-je... chez +un homme d'affaires... tu sais... de ces +hommes qui font des affaires de toute +sorte... de toute nature... des agents de... +de... de publicité et de complicité... de +ces hommes... enfin tu comprends.</p> + +<p> — Oui, à peu près. Et tu lui as dit ?</p> + +<p> — Je lui ai dit, en lui montrant la photographie +de Clarisse (elle s'appelle Clarisse) : +« Monsieur, il me faut une femme +de chambre qui ressemble à ça. Je la veux +jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai +ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille +francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin +plus de trois mois. »</p> + +<p>« Il avait l'air très étonné, cet homme. Il +demanda : « Madame la veut-elle irréprochable ? »</p> + +<p>« Je rougis, et je balbutiai : « Mais oui, +comme probité. »</p> + +<p>« Il reprit : « ... Et... comme mœurs... » +Je n'osai pas répondre. Je fis seulement +un signe de tête qui voulait dire : non. +Puis, tout à coup, je compris qu'il avait +un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant +l'esprit : « Oh ! Monsieur... c'est pour +mon mari... qui me trompe... qui me +trompe en ville... et je veux... je veux +qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... +pour le surprendre... »</p> + +<p>« Alors, l'homme se mit à rire. Et je +compris à son regard qu'il m'avait rendu +son estime. Il me trouvait même très forte. +J'aurais bien parié qu'à ce moment-là il +avait envie de me serrer la main.</p> + +<p>« Il me dit : « Dans huit jours, Madame, +j'aurai votre affaire. Et nous changerons +de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. +Vous ne me payerez qu'après réussite. +Ainsi cette photographie représente la +maîtresse de monsieur votre mari ?</p> + +<p>« — Oui, Monsieur.</p> + +<p>« — Une belle personne, une fausse maigre. +Et quel parfum ?</p> + +<p>« Je ne comprenais pas ; je répétai : — Comment, +quel parfum ?</p> + +<p>« Il sourit : « Oui, madame, le parfum +est essentiel pour séduire un homme ; car +cela lui donne des ressouvenirs inconscients +qui le disposent à l'action ; le parfum établit +des confusions obscures dans son esprit, +le trouble et l'énerve en lui rappelant ses +plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi +ce que monsieur votre mari a l'habitude de +manger quand il dîne avec cette dame. Vous +pourriez lui servir les mêmes plats le soir +où vous le pincerez. Oh ! nous le tenons, +Madame, nous le tenons. »</p> + +<p>« Je m'en allai enchantée. J'étais tombée +là vraiment sur un homme très intelligent.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>« Trois jours plus tard, je vis arriver +chez moi une grande fille brune, très belle, +avec l'air modeste et hardi en même temps, +un singulier air de rouée. Elle fut très +convenable avec moi. Comme je ne savais +trop qui c'était, je l'appelais « mademoiselle » ; +alors, elle me dit : « Oh ! Madame +peut m'appeler Rose tout court. » Nous +commençâmes à causer.</p> + +<p>« — Eh bien, Rose, vous savez pourquoi +vous venez ici ?</p> + +<p>« — Je m'en doute, Madame.</p> + +<p>« — Fort bien, ma fille... et cela ne +vous... ennuie pas trop ?</p> + +<p>« — Oh ! Madame, c'est le huitième divorce +que je fais ; j'y suis habituée.</p> + +<p>« — Alors parfait. Vous faut-il longtemps +pour réussir ?</p> + +<p>« — Oh ! Madame, cela dépend tout à fait +du tempérament de Monsieur. Quand j'aurai +vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, +je pourrai répondre exactement à +Madame.</p> + +<p>« — Vous le verrez tout à l'heure, mon +enfant. Mais je vous préviens qu'il n'est +pas beau.</p> + +<p>« — Cela ne me fait rien, Madame. J'en +ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai +à Madame si elle s'est informée +du parfum.</p> + +<p>« — Oui, ma bonne Rose, — la verveine.</p> + +<p>« — Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup +cette odeur-là ! Madame peut-elle +me dire aussi si la maîtresse de Monsieur +porte du linge de soie ?</p> + +<p>« — Non, mon enfant : de la batiste avec +dentelles.</p> + +<p>« — Oh ! alors, c'est une personne +comme il faut. Le linge de soie commence à +devenir commun.</p> + +<p>« — C'est très vrai, ce que vous dites +là !</p> + +<p>« — Eh bien, Madame, je vais prendre +mon service.</p> + +<p>« Elle prit son service, en effet, immédiatement, +comme si elle n'eût fait que cela +toute sa vie.</p> + +<p>« Une heure plus tard mon mari rentrait, +Rose ne leva même pas les yeux sur lui, +mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle +sentait déjà la verveine à plein nez. Au +bout de cinq minutes elle sortit.</p> + +<p>« Il me demanda aussitôt :</p> + +<p>« — Qu'est-ce que c'est que cette fille-là ?</p> + +<p>« — Mais... ma nouvelle femme de +chambre.</p> + +<p>« — Où l'avez-vous trouvée ?</p> + +<p>« — C'est la baronne de Grangerie qui +me l'a donnée, avec les meilleurs renseignements.</p> + +<p>« — Ah ! elle est assez jolie !</p> + +<p>« — Vous trouvez ?</p> + +<p>« — Mais oui... pour une femme de +chambre.</p> + +<p>« J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait +déjà.</p> + +<p>« Le soir même, Rose me disait : « Je +puis maintenant promettre à Madame que +ça ne durera pas plus de quinze jours. +Monsieur est très facile ! </p> + +<p>« — Ah ! vous avez déjà essayé ?</p> + +<p>« — Non, Madame ; mais ça se voit +au premier coup d'œil. Il a déjà envie +de m'embrasser en passant à côté de +moi.</p> + +<p>« — Il ne vous a rien dit ?</p> + +<p>« — Non, Madame, il m'a seulement +demandé mon nom... pour entendre le +son de ma voix.</p> + +<p>« — Très bien, ma bonne Rose. Allez +le plus vite que vous pourrez.</p> + +<p>« — Que Madame ne craigne rien. Je +ne résisterai que le temps nécessaire pour +ne pas me déprécier.</p> + +<p>« Au bout de huit jours, mon mari ne sortait +presque plus. Je le voyais rôder toute +l'après-midi dans la maison ; et ce qu'il y +avait de plus significatif dans son affaire, +c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. +Et moi j'étais dehors toute la journée... +pour... pour le laisser libre.</p> + +<p>« Le neuvième jour, comme Rose me +déshabillait, elle me dit d'un air timide :</p> + +<p>« — C'est fait, Madame, de ce matin.</p> + +<p>« Je fus un peu surprise, un rien émue +même, non de la chose, mais plutôt de la +manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai : — Et... +et... ça c'est bien passé ?...</p> + +<p>« — Oh ! très bien, Madame. Depuis +trois jours déjà il me pressait, mais je ne +voulais pas aller trop vite. Madame me +préviendra du moment où elle désire le +flagrant délit.</p> + +<p>« — Oui, ma fille. Tenez !... prenons +jeudi.</p> + +<p>« — Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai +rien jusque-là pour tenir Monsieur +en éveil.</p> + +<p>« — Vous êtes sûre de ne pas manquer ?</p> + +<p>« — Oh ! oui, Madame, très sûre. Je vais +allumer Monsieur dans les grands prix, de +façon à le faire donner juste à l'heure que +Madame voudra bien me désigner.</p> + +<p>« — Prenons cinq heures, ma bonne +Rose.</p> + +<p>« — Ça va pour cinq heures, Madame ; +et à quel endroit ?</p> + +<p>« — Mais... dans ma chambre.</p> + +<p>« — Soit, dans la chambre de Madame.</p> + +<p>« Alors, ma chérie, tu comprends ce que +j'ai fait. J'ai été chercher papa et maman +d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le +président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami +de mon mari. Je ne les ai pas prévenus +de ce que j'allais leur montrer. Je les ai +fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu +cinq heures, cinq heures juste. Oh ! +comme mon cœur battait. J'avais fait +monter aussi le concierge pour avoir un +témoin de plus ! Et puis... et puis, au moment +où la pendule commence à sonner, +pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah ! +ah ! ah ! ça y était en plein... en plein... +ma chère... Oh ! quelle tête !... si tu avais +vu sa tête !... Et il s'est retourné... l'imbécile ? +Ah ! qu'il était drôle... Je riais, je +riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait +battre mon mari... Et le concierge, un bon +serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant +nous... devant nous... Il boutonnait +ses bretelles... que c'était farce !... Quant +à Rose, parfaite ! absolument parfaite... +Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est +une fille précieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas !</p> + +<p>« Et me voici... Je suis venue tout de +suite te raconter la chose... tout de suite. +Je suis libre. Vive le divorce !... »</p> + +<p>Et elle se mit à danser au milieu du +salon, tandis que la petite baronne, songeuse +et contrariée, murmurait :</p> + +<p> — Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à +voir ça ?</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="CLOCHETTE"></a><br> +<h2>CLOCHETTE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs +qui vous hantent sans qu'on puisse se +défaire d'eux !</p> + +<p>Celui-là est si vieux, si vieux que je ne +saurais comprendre comment il est resté +si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu +depuis tant de choses sinistres, émouvantes +ou terribles, que je m'étonne de ne +pouvoir passer un jour, un seul jour, sans +que la figure de la mère Clochette ne se +retrace devant mes yeux, telle que je la +connus, autrefois, voilà si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans.</p> + +<p>C'était une vieille couturière qui venait +une fois par semaine, tous les mardis, +raccommoder le linge chez mes parents. +Mes parents habitaient une de ces demeures +de campagne appelées châteaux, et qui sont +simplement d'antiques maisons à toit aigu, +dont dépendent quatre ou cinq fermes +groupées autour.</p> + +<p>Le village, un gros village, un bourg, +apparaissait à quelques centaines de mètres, +serré autour de l'église, une église +de briques rouges devenues noires avec le +temps.</p> + +<p>Donc, tous les mardis, la mère Clochette +arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitôt +dans la lingerie se mettre au travail.</p> + +<p>C'était une haute femme maigre, barbue, +ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe +sur toute la figure, une barbe surprenante, +inattendue, poussée par bouquets +invraisemblables, par touffes frisées qui +semblaient semées par un fou à travers ce +grand visage de gendarme en jupes. Elle +en avait sur le nez, sous le nez, autour du +nez, sur le menton, sur les joues ; et ses +sourcils d'une épaisseur et d'une longueur +extravagantes, tout gris, touffus, hérissés, +avaient tout à fait l'air d'une paire de +moustaches placées là par erreur.</p> + +<p>Elle boitait, non pas comme boitent les +estropiés ordinaires, mais comme un navire +à l'ancre. Quand elle posait sur sa +bonne jambe son grand corps osseux et +dévié, elle semblait prendre son élan pour +monter sur une vague monstrueuse, puis, +tout à coup, elle plongeait comme pour +disparaître dans un abîme, elle s'enfonçait +dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée +d'une tempête, tant elle se balançait en +même temps ; et sa tête toujours coiffée +d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans +lui flottaient dans le dos, semblait traverser +l'horizon, du nord au sud et du +sud au nord, à chacun de ses mouvements.</p> + +<p>J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt +levé je montais dans la lingerie où je la +trouvais installée à coudre, une chaufferette +sous les pieds. Dès que j'arrivais, +elle me forçait à prendre cette chaufferette +et à m'asseoir dessus pour ne pas +m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, +placée sous le toit.</p> + +<p> — Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.</p> + +<p>Elle me contait des histoires, tout en +reprisant le linge avec ses longs doigts +crochus, qui étaient vifs ; ses yeux derrière +ses lunettes aux verres grossissants, car +l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient +énormes, étrangement profonds, doubles.</p> + +<p>Elle avait, autant que je puis me rappeler +les choses qu'elle me disait et dont +mon cœur d'enfant était remué, une âme +magnanime de pauvre femme. Elle voyait +gros et simple. Elle me contait les événements +du bourg, l'histoire d'une vache +qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait +retrouvée, un matin, devant le moulin de +Prosper Malet, regardant tourner les ailes +de bois, ou l'histoire d'un œuf de poule +découvert dans le clocher de l'église sans +qu'on eût jamais compris quelle bête était +venue le pondre là, ou l'histoire du chien +de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre +à dix lieues du village la culotte de son +maître volée par un passant tandis qu'elle +séchait devant la porte après une course à +la pluie. Elle me contait ces naïves aventures +de telle façon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames +inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux ; +et les contes ingénieux inventés +par des poètes et que me narrait ma mère, +le soir, n'avaient point cette saveur, cette +ampleur, cette puissance des récits de la +paysanne.</p> + +<p>Or, un mardi, comme j'avais passé toute +la matinée à écouter la mère Clochette, je +voulus remonter près d'elle, dans la journée, +après avoir été cueillir des noisettes +avec le domestique, au bois des Hallets, +derrière la ferme de Noirpré. Je me rappelle +tout cela aussi nettement que les +choses d'hier.</p> + +<p>Or, en ouvrant la porte de la lingerie, +j'aperçus la vieille couturière étendue sur +le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, +les bras allongés, tenant encore son +aiguille d'une main, et de l'autre, une de +mes chemises. Une de ses jambes, dans un +bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait +sous sa chaise ; et les lunettes brillaient +au pied de la muraille, ayant roulé +loin d'elle.</p> + +<p>Je me sauvai en poussant des cris aigus. +On accourut ; et j'appris au bout de quelques +minutes que la mère Clochette était +morte.</p> + +<p>Je ne saurais dire l'émotion profonde, +poignante, terrible, qui crispa mon cœur +d'enfant. Je descendis à petits pas dans le +salon et j'allai me cacher dans un coin +sombre, au fond d'une immense et antique +bergère où je me mis à genoux pour pleurer. +Je restai là longtemps sans doute, +car la nuit vint.</p> + +<p>Tout à coup on entra avec une lampe, +mais on ne me vit pas et j'entendis mon +père et ma mère causer avec le médecin, +dont je reconnus la voix.</p> + +<p>On l'avait été chercher bien vite et il expliquait +les causes de l'accident. Je n'y compris +rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et +accepta un verre de liqueur avec un biscuit.</p> + +<p>Il parlait toujours ; et ce qu'il dit alors +me reste et me restera gravé dans l'âme +jusqu'à ma mort ! Je crois que je puis reproduire +même presque absolument les +termes dont il se servit.</p> + +<p> — Ah ! disait-il, la pauvre femme ! ce +fut ici ma première cliente. Elle se cassa +la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais +pas eu le temps de me laver les mains en +descendant de la diligence quand on vint +me quérir en toute hâte, car c'était grave, +très grave.</p> + +<p>« Elle avait dix-sept ans, et c'était une très +belle fille, très belle, très belle ! L'aurait-on +cru ? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais +dite ; et personne hors moi et un autre qui +n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue. +Maintenant qu'elle est morte, je puis être +moins discret.</p> + +<p>« A cette époque-là venait de s'installer, +dans le bourg, un jeune aide instituteur +qui avait une jolie figure et une belle taille +de sous-officier. Toutes les filles lui couraient +après, et il faisait le dédaigneux, +ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, +son supérieur, le père Grabu, qui +n'était pas bien levé tous les jours.</p> + +<p>« Le père Grabu employait déjà comme +couturière la belle Hortense, qui vient de +mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard +Clochette, après son accident. L'aide instituteur +distingua cette belle fillette, qui fut +sans doute flattée d'être choisie par cet +imprenable conquérant ; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier +rendez-vous, dans le grenier de l'école, à +la fin d'un jour de couture, la nuit venue.</p> + +<p>« Elle fit donc semblant de rentrer chez +elle, mais au lieu de descendre l'escalier +en sortant de chez les Grabu, elle le monta, +et alla se cacher dans le foin, pour attendre +son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et +il commençait à lui conter fleurette, quand +la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau +et le maître d'école parut et demanda :</p> + +<p>« — Qu'est-ce que vous faites là haut, +Sigisbert ?</p> + +<p>« Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, +affolé, répondit stupidement :</p> + +<p>« — J'étais monté me reposer un peu sur +les bottes, monsieur Grabu.</p> + +<p>« Ce grenier était très grand, très vaste, +absolument noir ; et Sigisbert poussait vers +le fond la jeune fille effarée, en répétant : +Allez là-bas, cachez-vous. Je vais perdre +ma place, sauvez-vous, cachez-vous ? »</p> + +<p>« Le maître d'école entendant murmurer, +reprit : « Vous n'êtes donc pas seul ici ? »</p> + +<p>« — Mais oui, monsieur Grabu !</p> + +<p>« — Mais non, puisque vous parlez.</p> + +<p>« — Je vous jure que oui, monsieur +Grabu.</p> + +<p>« — C'est ce que je vais savoir, reprit le +vieux ; et fermant la porte à double tour, +il descendit chercher une chandelle.</p> + +<p>« Alors le jeune homme, un lâche comme +on en trouve souvent, perdit la tête et il +répétait, paraît-il, devenu furieux tout à +coup : « Mais cachez-vous, qu'il ne vous +trouve pas. Vous allez me mettre sans pain +pour toute ma vie. Vous allez briser ma +carrière... Cachez-vous donc ! »</p> + +<p>« On entendait la clef qui tournait de +nouveau dans la serrure.</p> + +<p>« Hortense courut à la lucarne qui donnait +sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et résolue :</p> + +<p>« — Vous viendrez me ramasser quand il +sera parti, dit-elle.</p> + +<p>« Et elle sauta.</p> + +<p>« Le père Grabu ne trouva personne et +redescendit, fort surpris.</p> + +<p>« Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert +entrait, chez moi et me contait son aventure. +La jeune fille était restée au pied du +mur incapable de se lever, étant tombée +de deux étages. J'allai la chercher avec +lui. Il pleuvait à verse, et j'apportai chez +moi cette malheureuse dont la jambe droite +était brisée à trois places, et dont les os +avaient crevé les chairs. Elle ne se plaignait +pas et disait seulement avec une +admirable résignation. « Je suis punie, +bien punie ! »</p> + +<p>« Je fis venir du secours et les parents de +l'ouvrière, à qui je contai la fable d'une +voiture emportée qui l'avait renversée et +estropiée devant ma porte.</p> + +<p>« On me crut, et la gendarmerie chercha +en vain, pendant un mois, l'auteur de cet +accident.</p> + +<p>« Voilà ! Et je dis que cette femme fut +une héroïne, de la race de celles qui accomplissent +les plus belles actions historiques.</p> + +<p>« Ce fut là son seul amour. Elle est morte +vierge. C'est une martyre, une grande âme, +une Dévouée sublime ! Et si je ne l'admirais +pas absolument je ne vous aurais pas +conté cette histoire, que je n'ai jamais +voulu dire à personne pendant sa vie, vous +comprenez pourquoi. »</p> + +<p>Le médecin s'était tu. Maman pleurait. +Papa prononça quelques mots que je ne +saisis pas bien ; puis ils s'en allèrent.</p> + +<p>Et je restai à genoux sur ma bergère, +sanglotant, pendant que j'entendais un +bruit étrange de pas lourds et de heurts +dans l'escalier.</p> + +<p>On emportait le corps de Clochette.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_MARQUIS"></a><br> +<h2>LE MARQUIS DE FUMEROL</h2> +<br><br><br> + +<p>Roger de Tourneville, au milieu du +cercle de ses amis, parlait, à cheval sur +une chaise, il tenait un cigare à la main, +et, de temps en temps aspirait et soufflait +un petit nuage de fumée.</p> + +<p>... Nous étions à table quand on apporta +une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez +bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, +en France. Moi, je l'appelle don Quichotte +parce qu'il s'est battu pendant douze ans +contre le moulin à vent de la République +sans bien savoir si c'était au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orléans. +Aujourd'hui il tient la lance au nom des +Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. +Dans tous les cas, papa se croit le premier +gentilhomme de France, le plus connu, le +plus influent, le chef du parti ; et comme +il est sénateur inamovible il considère les +Rois des environs comme ayant des trônes +peu sûrs.</p> + +<p>Quant à maman, c'est l'âme de papa, +c'est l'âme de la royauté et de la religion, +le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau +des mal-pensants.</p> + +<p>Donc on apporta une lettre pendant que +nous étions à table. Papa l'ouvrit, la lut ; +puis il regarda maman et lui dit : « Ton +frère est à l'article de la mort. » Maman +pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon +oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais +pas du tout. Je savais seulement +par la voix publique qu'il avait mené et +menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mangé sa fortune avec un nombre +incalculable de femmes, il n'avait conservé +que deux maîtresses, avec lesquelles il +vivait dans un petit appartement, rue des +Martyrs.</p> + +<p>Ancien pair de France, ancien colonel +de cavalerie, il ne croyait, disait-on, +ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de +la vie future, il avait abusé, de toutes les +façons, de la vie présente ; et il était +devenu la plaie vive du cœur de maman.</p> + +<p>Elle dit : « Donnez-moi cette lettre, +Paul. »</p> + +<p>Quand elle eut fini de la lire, je la demandai +à mon tour. La voici :</p> + +<p>« Monsieur le comte, je croi devoir +vou faire asavoir que votre bôfrère le marqui +de Fumerold, va mourir. Peut être +voudré vous prendre des disposition, et ne +pas oublié que je vous ai prévenu.</p> + +<p>« Votre servante,</p> + +<p>« MÉLANI. »</p> + +<p>Papa murmura : « Il faut aviser. Dans +ma situation, je dois veiller sur les derniers +moments de votre frère. »</p> + +<p>Maman reprit : « Je vais faire chercher +l'abbé Poivron et lui demander conseil. +Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et +Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut +pas vous compromettre. Une femme peut +faire et doit faire ces choses-là. Mais pour +un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait +beau jeu à se servir contre vous de la plus +louable de vos actions.</p> + +<p> — Vous avez raison, dit mon père. +Faites suivant votre inspiration, ma chère +amie.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron +entrait dans le salon, et la situation +fut exposée, analysée, discutée sous toutes +ses faces.</p> + +<p>Si le marquis de Fumerol, un des +grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurément +serait terrible pour la noblesse en général +et pour le comte de Tourneville en particulier. +Les libre-penseurs triompheraient. +Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois ; le nom de ma +mère serait traîné dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes ; celui de +mon père éclaboussé. Il était impossible +qu'une pareille chose arrivât.</p> + +<p>Donc une croisade fut immédiatement +décidée qui serait conduite par l'abbé Poivron, +petit prêtre gras et propre, vaguement +parfumé, un vrai vicaire de grande +église dans un quartier noble et riche.</p> + +<p>Un landau fut attelé et nous voici partis +tous trois, maman, le curé et moi, pour +administrer mon oncle.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Il avait été décidé qu'on verrait d'abord +Mme Mélanie, auteur de la lettre et qui devait +être la concierge ou la servante de mon +oncle.</p> + +<p>Je descendis en éclaireur devant une +maison à sept étages et j'entrai dans un +couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à +découvrir le trou obscur du portier. Cet +homme me toisa avec méfiance.</p> + +<p>Je demandai : « Madame Mélanie, s'il +vous plaît ?</p> + +<p> — Connais pas !</p> + +<p> — Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.</p> + +<p> — C'est possible, mais connais pas. C'est +quelque entretenue que vous demandez ?</p> + +<p> — Non, une bonne, probablement. Elle +m'a écrit pour une place.</p> + +<p> — Une bonne ?... Une bonne ?... P't-être +la celle au marquis. Allez voir, cintième à +gauche.</p> + +<p>Du moment que je ne demandais pas +une entretenue, il était devenu plus aimable +et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand +maigre avec des favoris blancs, un air +bedeau et des gestes majestueux.</p> + +<p>Je grimpai en courant un long limaçon +poisseux d'escalier dont je n'osais toucher +la rampe et je frappai trois coups discrets, +à la porte de gauche du cinquième étage.</p> + +<p>Elle s'ouvrit aussitôt ; et une femme malpropre, +énorme, se trouva devant moi +barrant l'entrée de ses bras ouverts qui +s'appuyaient aux deux portants.</p> + +<p>Elle grogna : « Qu'est-ce que vous demandez ?</p> + +<p> — Vous êtes madame Mélanie ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Je suis le vicomte de Tourneville.</p> + +<p> — Ah bon ! Entrez.</p> + +<p> — C'est que... maman est en bas avec +un prêtre.</p> + +<p> — Ah bon... Allez les chercher. Mais +prenez garde au portier.</p> + +<p>Je descendis et je remontai avec maman +que suivait l'abbé. Il me sembla que j'entendais +d'autres pas derrière nous.</p> + +<p>Dès que nous fûmes dans la cuisine, +Mélanie nous offrit des chaises et nous +nous assîmes tous les quatre pour délibérer.</p> + +<p> — Il est bien bas ? demanda maman.</p> + +<p> — Ah oui, madame, il n'en a pas pour +longtemps.</p> + +<p> — Est-ce qu'il semble disposé à recevoir +la visite d'un prêtre ?</p> + +<p> — Oh !... je ne crois pas.</p> + +<p> — Puis-je le voir ?</p> + +<p> — Mais... oui... madame... seulement... +seulement... ces demoiselles sont auprès de +lui.</p> + +<p> — Quelles demoiselles ?</p> + +<p> — Mais... mais... ses bonnes amies donc.</p> + +<p> — Ah !</p> + +<p>Maman était devenue toute rouge.</p> + +<p>L'abbé Poivron avait baissé les yeux.</p> + +<p>Cela commençait à m'amuser et je dis :</p> + +<p> — Si j'entrais le premier ? Je verrai +comment il me recevra et je pourrai peut-être +préparer son cœur.</p> + +<p>Maman, qui n'y entendait pas malice, +répondit :</p> + +<p> — Oui, mon enfant.</p> + +<p>Mais une porte s'ouvrit quelque part et +une voix, une voix de femme cria :</p> + +<p> — Mélanie !</p> + +<p>La grosse bonne s'élança, répondit :</p> + +<p> — Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire ?</p> + +<p> — L'omelette, bien vite.</p> + +<p> — Dans une minute, mamzelle.</p> + +<p>Et revenant vers nous, elle expliqua cet +appel :</p> + +<p> — C'est une omelette au fromage qu'elles +m'ont commandée pour deux heures comme +collation.</p> + +<p>Et tout de suite elle cassa les œufs dans +un saladier et se mit à les battre avec +ardeur.</p> + +<p>Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la +sonnette afin d'annoncer mon arrivée officielle.</p> + +<p>Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans +une antichambre, alla dire à mon oncle +que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.</p> + +<p>L'abbé se cacha derrière la porte pour +paraître au premier signe.</p> + +<p>Assurément, je fus surpris en voyant +mon oncle. Il était très beau, très solennel, +très chic, ce vieux viveur.</p> + +<p>Assis, presque couché dans un grand +fauteuil, les jambes enveloppées d'une +couverture, les mains, de longues mains +pâles, pendantes sur les bras du siège, il +attendait la mort avec une dignité biblique. +Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, +et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues.</p> + +<p>Debout, derrière son fauteuil, comme +pour le défendre contre moi, deux jeunes +femmes, deux grasses petites femmes, me +regardaient avec des yeux hardis de filles. +En jupe et en peignoir, bras nus, avec des +cheveux noirs à la diable sur la nuque, +chaussées de savates orientales à broderies +d'or qui montraient les chevilles et les bas +de soie, elles avaient l'air, auprès de ce +moribond, des figures immorales d'une +peinture symbolique. Entre le fauteuil et +le lit, une petite table portant une nappe, +deux assiettes, deux verres, deux fourchettes +et deux couteaux, attendait l'omelette +au fromage commandée tout à l'heure +à Mélanie.</p> + +<p>Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, +mais nette :</p> + +<p> — Bonjour, mon enfant. Il est tard +pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue.</p> + +<p>Je balbutiai : « Mon oncle, ce n'est pas +ma faute... »</p> + +<p>Il répondit : « Non. Je le sais. C'est la +faute de ton père et de ta mère plus que +la tienne... Comment vont-ils ? »</p> + +<p> — Pas mal, je vous remercie. Quand +ils ont appris que vous étiez malade, ils +m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.</p> + +<p> — Ah ! Pourquoi ne sont-ils pas venus +eux-mêmes ?</p> + +<p>Je levai les yeux sur les deux filles, et +je dis doucement : « Ce n'est pas de leur +faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais +il serait difficile pour mon père, et impossible +pour ma mère d'entrer ici... »</p> + +<p>Le vieillard ne répondit rien, mais souleva +sa main vers la mienne. Je pris cette +main pâle et froide et je la gardai.</p> + +<p>La porte s'ouvrit : Mélanie entra avec +l'omelette et la posa sur la table. Les deux +femmes aussitôt s'assirent devant leurs +assiettes et se mirent à manger sans détourner +les yeux de moi.</p> + +<p>Je dis : « Mon oncle, ce serait une +grande joie pour ma mère de vous embrasser. » </p> + +<p>Il murmura : « Moi aussi... je voudrais... » +Il se tut. Je ne trouvais rien à +lui proposer, et on n'entendait plus que le +bruit des fourchettes sur la porcelaine et +ce vague mouvement des bouches qui mâchent.</p> + +<p>Or l'abbé, qui écoutait derrière la +porte, voyant notre embarras et croyant la +partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, +et il se montra.</p> + +<p>Mon oncle fut tellement stupéfait de +cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile ; puis il ouvrit la bouche comme +s'il voulait avaler le prêtre ; puis il cria +d'une voix forte, profonde, furieuse :</p> + +<p> — Que venez-vous faire ici ?</p> + +<p>L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, +avançait toujours, murmurant :</p> + +<p> — Je viens au nom de votre sœur, monsieur +le marquis ; c'est elle qui m'envoie... +Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...</p> + +<p>Mais le marquis n'écoutait pas. Levant +une main il indiquait la porte d'un geste +tragique et superbe, et il disait exaspéré, +haletant :</p> + +<p> — Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs +d'âmes... Sortez d'ici, violeurs de consciences... +Sortez d'ici, crocheteurs de +portes des moribonds !</p> + +<p>Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais +vers la porte, battant en retraite avec +mon clergé ; et, vengées, les deux petites +femmes s'étaient levées, laissant leur omelette +à demi mangée, et elles s'étaient +placées des deux côtés du fauteuil de mon +oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le protéger contre les +entreprises criminelles de la Famille et de +la Religion.</p> + +<p>L'abbé et moi nous rejoignîmes maman +dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau +nous offrit des chaises.</p> + +<p> — Je savais bien que ça n'irait pas tout +seul, disait-elle. Il faut trouver autre +chose, autrement il nous échappera.</p> + +<p>Et on recommença à délibérer. Maman +avait un avis ; l'abbé en soutenait un autre. +J'en apportais un troisième.</p> + +<p>Nous discutions à voix basse depuis une +demi-heure peut-être quand un grand +bruit de meubles remués et des cris poussés +par mon oncle, plus véhéments et plus +terribles encore que les premiers, nous +firent nous dresser tous les quatre.</p> + +<p>Nous entendions à travers les portes et +les cloisons : « Dehors... dehors... manants... +cuistres... dehors gredins... dehors... +dehors. »</p> + +<p>Mélanie se précipita, puis revint aussitôt +m'appeler à l'aide. J'accourus. En face +de mon oncle soulevé par la colère, presque +debout et vociférant, deux hommes, +l'un derrière l'autre, semblaient attendre +qu'il fût mort de fureur.</p> + +<p>A sa longue redingote ridicule, à ses +longs souliers anglais, à son air d'instituteur +sans place, à son col droit et à sa cravate +blanche, à ses cheveux plats, à sa +figure humble de faux prêtre d'une religion +bâtarde, je reconnus aussitôt le premier +pour un pasteur protestant.</p> + +<p>Le second était le concierge de la maison +qui, appartenant au culte réformé, +nous avait suivis, avait vu notre défaite, +et avait couru chercher son prêtre à lui, +dans l'espoir d'un meilleur sort.</p> + +<p>Mon oncle semblait fou de rage ! Si la +vue du prêtre catholique, du prêtre de ses +ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol +devenu libre-penseur, l'aspect du ministre +de son portier le mettait tout à fait +hors de lui.</p> + +<p>Je saisis par les bras les deux hommes +et je les jetai dehors si brusquement qu'ils +s'embrassèrent avec violence deux fois de +suite, au passage des deux portes qui conduisaient +à l'escalier.</p> + +<p>Puis je disparus à mon tour et je rentrai +dans la cuisine, notre quartier général, +afin de prendre conseil de ma mère +et de l'abbé.</p> + +<p>Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. +« Il meurt... il meurt... venez vite... +il meurt... »</p> + +<p>Ma mère s'élança. Mon oncle était +tombé par terre, tout au long sur le parquet, +et il ne remuait plus. Je crois bien +qu'il était déjà mort.</p> + +<p>Maman fut superbe à cet instant-là ! +Elle marcha droit sur les deux filles agenouillées +auprès du corps et qui cherchaient +à le soulever. Et leur montrant la +porte avec une autorité, une dignité, une +majesté irrésistibles, elle prononça :</p> + +<p> — C'est à vous de sortir, maintenant.</p> + +<p>Et elles sortirent, sans protester, sans +dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais +à les expulser avec la même vivacité +que le pasteur et le concierge.</p> + +<p>Alors l'abbé Poivron administra mon +oncle avec toutes les prières d'usage et +lui remit ses péchés.</p> + +<p>Maman sanglotait, prosternée près de +son frère.</p> + +<p>Tout à coup elle s'écria :</p> + +<p> — Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. +Je suis sûr qu'il m'a reconnue !! !... et +qu'il m'a remerciée ! oh, mon Dieu ! quelle +joie !</p> + +<p>Pauvre maman ! Si elle avait compris ou +deviné à qui et à quoi ce remerciement-là +devait s'adresser !</p> + +<p>On coucha l'oncle sur son lit. Il était +bien mort cette fois.</p> + +<p> — Madame, dit Mélanie, nous n'avons +pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge +appartient à ces demoiselles.</p> + +<p>Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient +point fini de manger, et j'avais, en +même temps, envie de pleurer et de rire. +Il y a de drôles d'instants et de drôles de +sensations, parfois, dans la vie !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Or, nous avons fait à mon oncle des +funérailles magnifiques, avec cinq discours +sur la tombe. Le sénateur baron de +Croisselles a prouvé, en termes admirables, +que Dieu toujours rentre victorieux +dans les âmes de race un instant égarées. +Tous les membres du parti royaliste et +catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme +de triomphateurs, en parlant +de cette belle mort après cette vie un peu +troublée.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le vicomte Roger s'était tu. On riait +autour de lui. Quelqu'un dit : « Bah ! c'est +là l'histoire de toutes les conversions <i>in +extremis.</i> »</p> + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_SIGNE"></a><br> +<h2>LE SIGNE</h2> +<br><br><br> + + +<p>La petite marquise de Rennedon dormait +encore, dans sa chambre close et +parfumée, dans son grand lit doux et bas, +dans ses draps de batiste légère, fine +comme une dentelle, caressants comme +un baiser ; elle dormait seule, tranquille, +de l'heureux et profond sommeil des divorcées.</p> + +<p>Des voix la réveillèrent qui parlaient +vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut +son amie chère, la petite baronne +de Grangerie, se disputant pour entrer avec +la femme de chambre qui défendait la +porte de sa maîtresse.</p> + +<p>Alors la petite marquise se leva, tira les +verrous, tourna la serrure, souleva la portière +et montra sa tête, rien que sa tête +blonde, cachée sous un nuage de cheveux.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir +si tôt ? Il n'est pas encore neuf heures.</p> + +<p>La petite baronne, très pâle, nerveuse, +fiévreuse, répondit :</p> + +<p> — Il faut que je te parle. Il m'arrive +une chose horrible.</p> + +<p> — Entre, ma chérie.</p> + +<p>Elle entra, elles s'embrassèrent ; et la +petite marquise se recoucha pendant que +la femme de chambre ouvrait les fenêtres, +donnait de l'air et du jour. Puis, +quand la domestique fut partie, Mme de +Rennedon reprit : « Allons, raconte. »</p> + +<p>Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant +ces jolies larmes claires qui rendent +plus charmantes les femmes, et elle balbutiait +sans s'essuyer les yeux, pour ne +point les rougir : « Oh, ma chère, c'est +abominable, abominable, ce qui m'arrive. +Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute ; tu entends, pas une minute. Tiens, +tâte mon cœur, comme il bat. »</p> + +<p>Et, prenant la main de son amie, elle la +posa sur sa poitrine, sur cette ronde et +ferme enveloppe du cœur des femmes, qui +suffit souvent aux hommes et les empêche +de rien chercher dessous. Son cœur battait +fort, en effet.</p> + +<p>Elle continua :</p> + +<p>« Ça m'est arrivé hier dans la journée... +vers quatre heures... ou quatre heures et +demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais +bien mon appartement, tu sais que mon +petit salon, celui où je me tiens toujours, +donne sur la rue Saint-Lazare, au premier ; +et que j'ai la manie de me mettre à +la fenêtre pour regarder passer les gens. +C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant, +si vivant... Enfin, j'aime ça ! Donc +hier, j'étais assise sur la chaise basse que +je me suis fait installer dans l'embrasure +de ma fenêtre ; elle était ouverte, cette +fenêtre, et je ne pensais à rien ; je respirais +l'air bleu. Tu te rappelles comme il +faisait beau, hier !</p> + +<p>« Tout à coup je remarque que, de l'autre +côté de la rue, il y a aussi une femme à la +fenêtre, une femme en rouge ; moi j'étais +en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve. +Je ne la connaissais pas cette femme, une +nouvelle locataire, installée depuis un +mois ; et comme il pleut depuis un mois, +je ne l'avais point vue encore. Mais je +m'aperçus tout de suite que c'était une vilaine +fille. D'abord je fus très dégoûtée et +très choquée qu'elle fût à la fenêtre comme +moi ; et puis, peu à peu, ça m'amusa de +l'examiner. Elle était accoudée, et elle +guettait les hommes, et les hommes aussi +la regardaient, tous ou presque tous. On +aurait dit qu'ils étaient prévenus par quelque +chose en approchant de la maison, qu'ils +la flairaient comme les chiens flairent le +gibier, car ils levaient soudain la tête et +échangeaient bien vite un regard avec elle, +un regard de franc-maçon. Le sien disait : +« Voulez-vous ? »</p> + +<p>« Le leur répondait : « Pas le temps », +ou bien : « Une autre fois », ou bien : « Pas +le sou », ou bien : « Veux-tu te cacher, +misérable ! » C'étaient les yeux des pères +de famille qui disaient cette dernière +phrase.</p> + +<p>« Tu ne te figures pas comme c'était drôle +de la voir faire son manège ou plutôt son +métier. » </p> + +<p>« Quelquefois elle fermait brusquement +la fenêtre et je voyais un monsieur tourner +sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, +comme un pêcheur à la ligne prend un +goujon. Alors je commençais à regarder +ma montre. Ils restaient de douze à vingt +minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, à la fin, cette araignée. Et +puis elle n'était pas laide, cette fille.</p> + +<p>« Je me demandais : Comment fait-elle +pour se faire comprendre si bien, si vite, +complètement. Ajoute-t-elle à son regard +un signe de tête ou un mouvement de main ? »</p> + +<p>« Et je pris ma lunette de théâtre pour +me rendre compte de son procédé. Oh ! il +était bien simple : un coup d'œil d'abord, +puis un sourire, puis un tout petit geste de +tête qui voulait dire « Montez-vous ? » Mais +si léger, si vague, si discret, qu'il fallait +vraiment beaucoup de chic pour le réussir +comme elle.</p> + +<p>« Et je me demandais : Est-ce que je +pourrais le faire aussi bien, ce petit coup +de bas en haut, hardi et gentil ; car il était +très gentil, son geste. </p> + +<p>« Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma +chère, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup +mieux ! J'étais enchantée ; et je revins me +mettre à la fenêtre. </p> + +<p>« Elle ne prenait plus personne, à présent, +la pauvre fille, plus personne. Vraiment +elle n'avait pas de chance. Comme ça +doit être terrible tout de même de gagner +son pain de cette façon-là, terrible et amusant +quelquefois, car enfin il y en a qui ne +sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre +dans la rue. </p> + +<p>« Maintenant ils passaient tous sur mon +trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil +avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière +les autres, des jeunes, des vieux, des +noirs, des blonds, des gris, des blancs.</p> + +<p>« J'en voyais de très gentils, mais très +gentils, ma chère, bien mieux que mon +mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque +tu es divorcée. Maintenant tu peux +choisir. </p> + +<p>« Je me disais : Si je leur faisais le signe, +est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi +qui suis une honnête femme ? Et voilà que +je suis prise d'une envie folle de le leur +faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, +tu sais, de ces envies... auxquelles +on ne peut pas résister ! J'en ai +quelquefois comme ça, moi. Est-ce bête, +dis, ces choses-là ! Je crois que nous avons +des âmes de singes, nous autres femmes. +On m'a affirmé du reste (c'est un médecin +qui m'a dit ça) que le cerveau du singe +ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. +Nous imitons nos maris, quand nous les +aimons, dans le premier mois des noces, +et puis nos amants ensuite, nos amies, nos +confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons +leurs manières de penser, leurs manières +de dire, leurs mots, leurs gestes, +tout. C'est stupide. </p> + +<p>« Enfin, moi quand je suis trop tentée de +faire une chose, je la fais toujours.</p> + +<p>« Je me dis donc : Voyons, je vais essayer +sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver ? Rien ! Nous +échangerons un sourire, et voilà tout, et +je ne le reverrai jamais ; et si je le vois il +ne me reconnaîtra pas ; et s'il me reconnaît +je nierai, parbleu.</p> + +<p>« Je commence donc à choisir. J'en voulais +un qui fût bien, très bien. Tout à coup +je vois venir un grand blond, très joli garçon. +J'aime les blonds, tu sais.</p> + +<p>« Je le regarde. Il me regarde. Je souris, +il sourit ; je fais le geste ; oh ! à peine, à +peine ; il répond « oui » de la tête et le +voilà qui entre, ma chérie ! Il entre par la +grande porte de la maison. »</p> + +<p>« Tu ne te figures pas ce qui s'est passé +en moi à ce moment-là ! J'ai cru que j'allais +devenir folle. Oh ! quelle peur ! Songe, +il allait parler aux domestiques ! A Joseph +qui est tout dévoué à mon mari ! Joseph +aurait cru certainement que je connaissais +ce monsieur depuis longtemps. »</p> + +<p>« Que faire ? dis ? Que faire ? Et il allait +sonner, tout à l'heure, dans une seconde, +Que faire, dis ? J'ai pensé que le mieux +était de courir à sa rencontre, de lui dire +qu'il se trompait, de le supplier de s'en +aller. Il aurait pitié d'une femme, d'une +pauvre femme ! Je me précipite donc à la +porte et je l'ouvre juste au moment où il +posait la main sur le timbre. »</p> + +<p>« Je balbutiai, tout à fait folle : « Allez-vous-en, +Monsieur, allez-vous-en, vous +vous trompez, je suis une honnête femme, +une femme mariée. C'est une erreur, une +affreuse erreur ; je vous ai pris pour un de +mes amis à qui vous ressemblez beaucoup. +Ayez pitié de moi, Monsieur. »</p> + +<p>« Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et +il répond : « Bonjour, ma chatte. Tu sais, +je la connais, ton histoire. Tu es mariée, +c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. +Allons montre-moi la route. »</p> + +<p>« Et il me pousse ; il referme la porte, et +comme je demeurais, épouvantée, en face +de lui, il m'embrasse, me prend par la +taille et me fait rentrer dans le salon qui +était resté ouvert. »</p> + +<p>« Et puis, il se met à regarder tout comme +un commissaire-priseur ; et il reprend : +« Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très +chic. Faut que tu sois rudement dans la +dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre ! »</p> + +<p>« Alors, moi, je recommence à le supplier : +« Oh ! Monsieur, allez-vous-en ! +allez-vous-en ! Mon mari va rentrer ! Il +va rentrer dans un instant, c'est son +heure ! Je vous jure que vous vous trompez ! »</p> + +<p>« Et il me répond tranquillement : « Allons, +ma belle, assez de manières comme +ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai +cent sous pour aller prendre quelque chose +en face. »</p> + +<p>« Comme il aperçoit sur la cheminée la +photographie de Raoul, il me demande :</p> + +<p>« — C'est ça, ton... ton mari ?</p> + +<p>« — Oui, c'est lui.</p> + +<p>« — Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, +qu'est-ce que c'est ? Une de tes amies ?</p> + +<p>« C'était ta photographie, ma chère, tu +sais celle en toilette de bal. Je ne savais +plus ce que disais, je balbutiai :</p> + +<p>« — Oui c'est une de mes amies.</p> + +<p>« — Elle est très gentille. Tu me la feras +connaître.</p> + +<p>« Et voilà la pendule qui se met à sonner +cinq heures ; et Raoul rentre tous les jours +à cinq heures et demie ! S'il revenait avant +que l'autre fût parti, songe donc ! Alors... +alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... +j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le +mieux... était de... de... de... me débarrasser +de cet homme le... le plus vite possible... +Plus tôt ce serait fini... tu comprends... +et... et voilà... voilà... puisqu'il +le fallait... et il le fallait, ma chère... il ne +serait pas parti sans ça... Donc j'ai... +j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... +Voilà. »</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La petite marquise de Rennedon s'était +mise à rire, mais à rire follement, la tête +dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.</p> + +<p>Quand elle se fut un peu calmée, elle +demanda :</p> + +<p> — Et... et... il était joli garçon...</p> + +<p> — Mais oui.</p> + +<p> — Et tu te plains ?</p> + +<p> — Mais... mais... vois-tu, ma chère, +c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... +à la même heure... et j'ai... j'ai +une peur atroce... Tu n'as pas idée +comme il est tenace... et volontaire... Que +faire... dis... que faire ?</p> + +<p>La petite marquise s'assit dans son lit +pour réfléchir ; puis elle déclara brusquement :</p> + +<p> — Fais-le arrêter.</p> + +<p>La petite baronne fut stupéfaite. Elle +balbutia :</p> + +<p> — Comment ? Tu dis ? A quoi penses-tu ? +Le faire arrêter ? Sous quel prétexte ?</p> + +<p> — Oh ! c'est bien simple. Tu vas aller +chez le commissaire ; tu lui diras qu'un +monsieur te suit depuis trois mois ; qu'il a +eu l'insolence de monter chez toi hier ; +qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour +demain, et que tu demandes protection à +la loi. On te donnera deux agents qui l'arrêteront.</p> + +<p> — Mais, ma chère, s'il raconte...</p> + +<p> — Mais on ne le croira pas, sotte, du +moment que tu auras bien arrangé ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, +qui es une femme du monde irréprochable.</p> + +<p> — Oh ! je n'oserai jamais.</p> + +<p> — Il faut oser, ma chère, ou bien tu es +perdue.</p> + +<p> — Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... +quand on l'arrêtera.</p> + +<p> — Eh bien, tu auras des témoins et tu +le feras condamner.</p> + +<p> — Condamner à quoi ?</p> + +<p> — A des dommages. Dans ce cas, il faut +être impitoyable !</p> + +<p> — Ah ! à propos de dommages... il y a +une chose qui me gêne beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... +sur la cheminée.</p> + +<p> — Deux louis ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Pas plus ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. +Eh bien ?</p> + +<p> — Eh bien ! qu'est-ce qu'il faut faire de +cet argent ?</p> + +<p>La petite marquise hésita quelques secondes, +puis répondit d'une voix sérieuse :</p> + +<p> — Ma chère... Il faut faire... il faut +faire... un petit cadeau à ton mari... ça +n'est que justice.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_DIABLE"></a><br> +<h2>LE DIABLE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Le paysan restait debout en face du médecin, +devant le lit de la mourante. La +vieille, calme, résignée, lucide, regardait +les deux hommes et les écoutait causer. +Elle allait mourir ; elle ne se révoltait pas, +son temps était fini, elle avait quatre-vingt-douze +ans.</p> + +<p>Par la fenêtre et la porte ouvertes, le +soleil de juillet entrait à flots, jetait sa +flamme chaude sur le sol de terre brune, +onduleux et battu par les sabots de quatre +générations de rustres. Les odeurs des +champs venaient aussi, poussées par la +brise cuisante, odeurs des herbes, des +blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur, +de midi. Les sauterelles s'égosillaient, emplissaient +la campagne d'un crépitement +clair, pareil au bruit des criquets de +bois qu'on vend aux enfants dans les +foires.</p> + +<p>Le médecin, élevant la voix, disait :</p> + +<p> — Honoré, vous ne pouvez pas laisser +votre mère toute seule dans cet état-là. Elle +passera d'un moment à l'autre !</p> + +<p>Et le paysan, désolé, répétait :</p> + +<p> — Faut pourtant que j'rentre mon blé ; +v'là trop longtemps qu'il est à terre. +L'temps est bon, justement. Que qu' t'en +dis, ma mé ?</p> + +<p>Et la vieille mourante, tenaillée encore +par l'avarice normande, faisait « oui » de +l'œil et du front, engageait son fils à +rentrer son blé et à la laisser mourir toute +seule.</p> + +<p>Mais le médecin se fâcha et, tapant du +pied :</p> + +<p> — Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, +et je ne vous permettrai pas de faire +ça, entendez-vous ! Et, si vous êtes forcé +de rentrer votre blé aujourd'hui même, +allez chercher la Rapet, parbleu ! et faites-lui +garder votre mère. Je le veux, entendez-vous ! +Et si vous ne m'obéissez pas, je vous +laisserai crever comme un chien, quand +vous serez malade à votre tour, entendez-vous ?</p> + +<p>Le paysan, un grand maigre, aux gestes +lents, torturé par l'indécision, par la peur +du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, +hésitait, calculait, balbutiait :</p> + +<p> — Comben qu'é prend, la Rapet, pour +une garde ?</p> + +<p>Le médecin criait :</p> + +<p> — Est-ce que je sais, moi ? Ça dépend +du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous +avec elle, morbleu ! Mais je veux +qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous ?</p> + +<p>L'homme se décida :</p> + +<p> — J'y vas, j'y vas ; vous fâchez point, +m'sieu l'médecin.</p> + +<p>Et le docteur s'en alla, en appelant :</p> + +<p> — Vous savez, vous savez, prenez garde, +car je ne badine pas quand je me fâche, moi !</p> + +<p>Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna +vers sa mère, et, d'une voix résignée :</p> + +<p> — J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, +c't homme. T'éluge point tant qu'je +r'vienne.</p> + +<p>Et il sortit à son tour.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La Rapet, une vieille repasseuse, gardait +les morts et les mourants de la commune +et des environs. Puis, dès qu'elle +avait cousu ses clients dans le drap dont ils +ne devaient plus sortir, elle revenait +prendre son fer dont elle frottait le linge +des vivants. Ridée comme une pomme de +l'autre année, méchante, jalouse, avare +d'une avarice tenant du phénomène, courbée +en deux comme si elle eût été cassée +aux reins par l'éternel mouvement du fer +promené sur les toiles, on eût dit qu'elle +avait pour l'agonie une sorte d'amour +monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais +que des gens qu'elle avait vus mourir, +de toutes les variétés de trépas auxquelles +elle avait assisté ; et elle les racontait +avec une grande minutie de détails +toujours pareils, comme un chasseur raconte +ses coups de fusil.</p> + +<p>Quand Honoré Bontemps entra chez elle, +il la trouva préparant de l'eau bleue pour +les collerettes des villageoises.</p> + +<p>Il dit : </p> + +<p> — Allons, bonsoir ; ça va-t-il comme +vous voulez, la mé Rapet ?</p> + +<p>Elle tourna vers lui la tête :</p> + +<p> — Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part ?</p> + +<p> — Oh ! d'ma part, ça va-t-à volonté, +mais c'est ma mé qui n'va point.</p> + +<p> — Vot'mé ?</p> + +<p> — Oui, ma mé.</p> + +<p> — Qué qu'alle a votre mé ?</p> + +<p> — All'a qu'a va tourner d'l'œil !</p> + +<p>La vieille femme retira ses mains de +l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et transparentes, +lui glissaient jusqu'au bout des +doigts, pour retomber dans le baquet.</p> + +<p>Elle demanda, avec une sympathie subite :</p> + +<p> — All'est si bas qu'ça ?</p> + +<p> — L'médecin dit qu'all' n'passera point +la r'levée.</p> + +<p> — Pour sûr qu'all'est bas alors !</p> + +<p>Honoré hésita. Il lui fallait quelques +préambules pour la proposition qu'il préparait. +Mais, comme il ne trouvait rien, il +se décida tout d'un coup :</p> + +<p> — Comben qu'vous m'prendrez pour la +garder jusqu'au bout ? Vô savez que j'sommes +point riche. J'peux seulement point +m'payer une servante. C'est ben ça qui +l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, +trop d'fatigue ! A travaillait comme +dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. +On n'en fait pu de c'te graine-là !...</p> + +<p>La Rapet répliqua gravement :</p> + +<p> — Y a deux prix : quarante sous l'jour, +et trois francs la nuit pour les riches. +Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour +l'zautres. Vô m'donnerez vingt et quarante.</p> + +<p>Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait +bien, sa mère. Il savait comme +elle était tenace, vigoureuse, résistante. +Ça pouvait durer huit jours, malgré l'avis +du médecin.</p> + +<p>Il dit résolument :</p> + +<p> — Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un +prix, là, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. +L'médecin dit qu'alle passera tantôt. Si +ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis +pour mé. Ma si all' tient jusqu'à demain ou +pu longtemps tant mieux pour mé, tant +pis pour vous !</p> + +<p>La garde, surprise, regardait l'homme. +Elle n'avait jamais traité un trépas à forfait. +Elle hésitait, tentée par l'idée d'une +chance à courir. Puis elle soupçonna qu'on +voulait la jouer.</p> + +<p> — J'peux rien dire tant qu'j'aurai point +vu vot' mé, répondit-elle.</p> + +<p> — V'nez-y, la vé.</p> + +<p>Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt. </p> + +<p>En route, ils ne parlèrent point. Elle +allait d'un pied pressé, tandis qu'il allongeait +ses grandes jambes comme s'il +devait, à chaque pas, traverser un ruisseau.</p> + +<p>Les vaches couchées dans les champs, +accablées par la chaleur, levaient lourdement +la tête et poussaient un faible meuglement +vers ces deux gens qui passaient, +pour leur demander de l'herbe fraîche.</p> + +<p>En approchant de sa maison, Honoré +Bontemps murmura :</p> + +<p> — -Si c'était fini, tout d'même ?</p> + +<p>Et le désir inconscient qu'il en avait se +manifesta dans le son de sa voix.</p> + +<p>Mais la vieille n'était point morte. Elle +demeurait sur le dos, en son grabat, les +mains sur la couverture d'indienne violette, +des mains affreusement maigres, +nouées, pareilles à des bêtes étranges, à +des crabes, et fermées par les rhumatismes, +les fatigues, les besognes presque +séculaires qu'elles avaient accomplies.</p> + +<p>La Rapet s'approcha du lit et considéra +la mourante. Elle lui tâta le pouls, lui palpa +la poitrine, l'écouta respirer, la questionna +pour l'entendre parler ; puis l'ayant +encore longtemps contemplée, elle sortit +suivie d'Honoré. Son opinion était assise. +La vieille n'irait pas à la nuit. Il demanda :</p> + +<p> — Hé ben ?</p> + +<p>La garde répondit :</p> + +<p> — Hé ben, ça durera deux jours, p'têt +trois. Vous me donnerez six francs, tout +compris.</p> + +<p>Il s'écria :</p> + +<p> — Six francs ! six francs ! Avez-vous +perdu le sens ? Mé, je vous dis qu'elle en +a pour cinq ou six heures, pas plus !</p> + +<p>Et ils discutèrent longtemps, acharnés +tous deux. Comme la garde allait se retirer, +comme le temps passait, comme son +blé ne se rentrerait pas tout seul, à la fin, +il consentit :</p> + +<p> — Eh ben, c'est dit, six francs, tout +compris, jusqu'à la l'vée du corps.</p> + +<p> — C'est dit, six francs.</p> + +<p>Et il s'en alla, à longs pas, vers son +blé couché sur le sol, sous le lourd soleil +qui mûrit les moissons.</p> + +<p>La garde rentra dans la maison.</p> + +<p>Elle avait apporté de l'ouvrage ; car +auprès des mourants et des morts elle +travaillait sans relâche, tantôt pour elle, +tantôt pour la famille qui l'employait à +cette double besogne moyennant un supplément +de salaire.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda :</p> + +<p> — Vous a-t-on administrée au moins, +la mé Bontemps ?</p> + +<p>La paysanne fit « non » de la tête ; et la +Rapet, qui était dévote, se leva avec vivacité.</p> + +<p> — Seigneur Dieu, c'est-il possible ? +J'vas quérir m'sieur l'curé.</p> + +<p>Et elle se précipita vers le presbytère, si +vite, que les gamins, sur la place, la +voyant trotter ainsi, crurent un malheur +arrivé.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, +précédé de l'enfant de chœur qui sonnait +une clochette pour annoncer le passage +de Dieu dans la campagne brûlante et +calme. Des hommes, qui travaillaient au +loin, ôtaient leurs grands chapeaux et demeuraient +immobiles en attendant que le +blanc vêtement eût disparu derrière une +ferme ; les femmes qui ramassaient les +gerbes se redressaient pour faire le signe +de la croix, des poules noires, effrayées, +fuyaient le long des fossés en se balançant +sur leurs pattes jusqu'au trou, bien +connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement ; +un poulain, attaché dans un pré, +prit peur à la vue du surplis et se mit à +tourner en rond, au bout de sa corde, en +lançant des ruades. L'enfant de chœur, +en jupe rouge, allait vite ; et le prêtre, la +tête inclinée sur une épaule et coiffé de sa +barrette carrée, le suivait en murmurant +des prières ; et la Rapet venait derrière, +toute penchée, pliée en deux, comme pour +se prosterner en marchant, et les mains +jointes, comme à l'église.</p> + +<p>Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda :</p> + +<p> — Ousqu'i va, not'curé ?</p> + +<p>Son valet, plus subtil, répondit :</p> + +<p> — I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi !</p> + +<p>Le paysan ne s'étonna pas :</p> + +<p> — Ça s'peut ben, tout d'même !</p> + +<p>Et il se remit au travail.</p> + +<p>La mère Bontemps se confessa, reçut +l'absolution, communia ; et le prêtre s'en +revint, laissant seules les deux femmes +dans la chaumière étouffante.</p> + +<p>Alors la Rapet commença à considérer +la mourante, en se demandant si cela durerait +longtemps.</p> + +<p>Le jour baissait ; l'air plus frais entrait +par souffles plus vifs, faisait voltiger contre +le mur une image d'Épinal tenue par +deux épingles ; les petits rideaux de la +fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant +et couverts de taches de mouche, avaient +l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir +partir, comme l'âme de la vieille.</p> + +<p>Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait +attendre avec indifférence la mort si +proche qui tardait à venir. Son haleine, +courte, sifflait un peu dans sa gorge serrée. +Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y +aurait sur la terre une femme de moins, +que personne ne regretterait.</p> + +<p>A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant +approché du lit, il vit que sa mère +vivait encore, et il demanda :</p> + +<p> — Ça va-t-il ?</p> + +<p>Comme il faisait autrefois quand elle +était indisposée.</p> + +<p>Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant :</p> + +<p> — D'main, cinq heures, sans faute. +Elle répondit :</p> + +<p> — D'main, cinq heures.</p> + +<p>Elle arriva, en effet, au jour levant.</p> + +<p>Honoré, avant de se rendre aux terres, +mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-même.</p> + +<p>La garde demanda :</p> + +<p> — Eh ben, vot'mé a-t-all' passé ?</p> + +<p>Il répondit, avec un pli malin au coin +des yeux :</p> + +<p> — All'va plutôt mieux.</p> + +<p>Et il s'en alla.</p> + +<p>La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha +de l'agonisante, qui demeurait dans +le même état, oppressée et impassible, +l'œil ouvert et les mains crispées sur sa +couverture.</p> + +<p>Et la garde comprit que cela pouvait +durer deux jours, quatre jours, huit jours +ainsi ; et une épouvante étreignit son cœur +d'avare, tandis qu'une colère furieuse la +soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée +et contre cette femme qui ne mourait +pas.</p> + +<p>Elle se mit au travail néanmoins et attendit, +le regard fixé sur la face ridée de +la mère Bontemps.</p> + +<p>Honoré revint pour déjeuner ; il semblait +content, presque goguenard ; puis il +repartit. Il rentrait son blé, décidément, +dans des conditions excellentes.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La Rapet s'exaspérait ; chaque minute +écoulée lui semblait, maintenant, du temps +volé, de l'argent volé. Elle avait envie, +une envie folle de prendre par le cou cette +vieille bourrique, cette vielle têtue, cette +vieille obstinée, et d'arrêter, en serrant +un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait +son temps et son argent.</p> + +<p>Puis elle réfléchit au danger ; et, d'autres +idées lui passant par la tête, elle se +rapprocha du lit.</p> + +<p>Elle demanda :</p> + +<p> — Vos avez-t-il déjà vu l'Diable ?</p> + +<p>La mère Bontemps murmura :</p> + +<p> — Non.</p> + +<p>Alors la garde se mit à causer, à lui +conter des histoires pour terroriser son +âme débile de mourante.</p> + +<p>Quelques minutes avant qu'on expirât, +le Diable apparaissait, disait-elle, à tous +les agonisants. Il avait un balai à la main, +une marmite sur la tête, et il poussait de +grands cris. Quand on l'avait vu, c'était +fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants. +Et elle énumérait tous ceux à qui +le Diable était apparu devant elle, cette +année-là : Joséphin Loisel, Eulalie Ratier, +Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.</p> + +<p>La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, +remuait les mains, essayait de tourner +la tête pour regarder au fond de la +chambre.</p> + +<p>Soudain la Rapet disparut au pied du +lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et +s'enveloppa dedans ; elle se coiffa de la +marmite, dont les trois pieds courts et courbés +se dressaient ainsi que trois cornes ; +elle saisit un balai de sa main droite, et, +de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il +retombât avec bruit.</p> + +<p>Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable ; +alors, grimpée sur une chaise, +la garde souleva le rideau qui pendait au +bout du lit, et elle apparut, gesticulant, +poussant des clameurs aiguës au fond du +pot de fer qui lui cachait la face, et menaçant +de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne à bout de vie.</p> + +<p>Eperdue, le regard fou, la mourante fit +un effort surhumain pour se soulever et +s'enfuir ; elle sortit même de sa couche +ses épaules et sa poitrine ; puis elle retomba +avec un grand soupir. C'était +fini.</p> + +<p>Et la Rapet, tranquillement, remit en +place tous les objets, le balai au coin de +l'armoire, le drap dedans, la marmite sur +le foyer, le seau sur la planche et la chaise +contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux énormes +de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le +buis cloué sur la commode et, s'agenouillant, +se mit à réciter avec ferveur les prières +des trépassés qu'elle savait par cœur, par +métier.</p> + +<p>Et quand Honoré rentra, le soir venu, +il la trouva priant, et il calcula tout de +suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur +lui, car elle n'avait passé que trois jours +et une nuit, ce qui faisait en tout cinq +francs, au lieu de six qu'il lui devait.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LES_ROIS"></a><br> +<h2>LES ROIS</h2> +<br><br><br> + +<p> — Ah ! dit le capitaine comte de Garens, +je crois bien que je me le rappelle, ce souper +des Rois, pendant la guerre !</p> + +<p>J'étais alors maréchal des logis de +hussards, et depuis quinze jours rôdant en +éclaireur en face d'une avant-garde allemande. +La veille, nous avions sabré quelques +uhlans et perdu trois hommes, dont +ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez +bien, Joseph de Raudeville.</p> + +<p>Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna +de prendre dix cavaliers et d'aller occuper +et de garder toute la nuit le village de Porterin, +où l'on s'était battu cinq fois en +trois semaines. Il ne restait pas vingt +maisons debout ni douze habitants dans +ce guêpier.</p> + +<p>Je pris donc dix cavaliers et je partis +vers quatre heures. A cinq heures, en +pleine nuit, nous atteignîmes les premiers +murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai +à Marchas, vous savez bien, Pierre de +Marchas, qui a épousé depuis la petite +Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le +village et de m'apporter des nouvelles.</p> + +<p>Je n'avais choisi que des volontaires, +tous de bonne famille. Ça fait plaisir, dans +le service, de ne pas tutoyer des mufles. +Ce Marchas était dégourdi comme pas un, +fin comme un renard et souple comme un +serpent. Il savait éventer des Prussiens +ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver +des vivres là où nous serions morts de +faim sans lui, et il obtenait des renseignements +de tout le monde, des renseignements +toujours sûrs, avec une adresse +inimaginable.</p> + +<p>Il revint au bout de dix minutes :</p> + +<p> — Ça va bien, dit-il ; aucun Prussien +n'a passé par ici depuis trois jours. Il est +sinistre, ce village. J'ai causé avec une +bonne sœur qui garde quatre ou cinq malades +dans un couvent abandonné.</p> + +<p>J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous +pénétrâmes dans la rue principale. On +apercevait vaguement à droite, à gauche, +des murs sans toit, à peine visibles dans la +nuit profonde. De place en place, une lumière +brillait derrière une vitre : une famille +était restée pour garder sa demeure +à peu près debout, une famille de braves +ou de pauvres. La pluie commençait à +tomber, une pluie menue, glacée, qui +nous gelait avant de nous avoir mouillés, +rien qu'en touchant les manteaux. Les +chevaux trébuchaient sur des pierres, sur +des poutres, sur des meubles. Marchas +nous guidait, à pied, devant nous, et traînant +sa bête par la bride.</p> + +<p> — Où nous mènes-tu ? lui demandai-je.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p> — J'ai un gîte, un bon.</p> + +<p>Et il s'arrêta bientôt devant une petite +maison bourgeoise demeurée entière, bien +close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.</p> + +<p>Au moyen d'un gros caillou ramassé +près de la grille, Marchas fit sauter la serrure, +puis il gravit le perron, défonça la +porte d'entrée à coups de pied et à coups +d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il +avait toujours en poche, et nous précéda +dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, +avec une assurance admirable, +comme s'il avait vécu dans cette maison +qu'il voyait pour la première fois.</p> + +<p>Deux hommes restés dehors gardaient +nos chevaux.</p> + +<p>Marchas dit au gros Ponderel, qui le +suivait :</p> + +<p> — Les écuries doivent être à gauche ; +j'ai vu ça en entrant ; va donc y loger les +bêtes, dont nous n'avons pas besoin.</p> + +<p>Puis, se tournant vers moi :</p> + +<p> — Donne des ordres, sacrebleu !</p> + +<p>Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je +répondis en riant :</p> + +<p> — Je vais placer mes sentinelles aux +abords du pays. Je te retrouverai ici.</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p> — Combien prends-tu d'hommes ?</p> + +<p> — Cinq. Les autres les relèveront à +dix heures du soir.</p> + +<p> — Bon. Tu m'en laisses quatre pour +faire les provisions, la cuisine, et mettre +la table. Moi, je trouverai la cachette au +vin.</p> + +<p>Et je m'en allai reconnaître les rues désertes +jusqu'à la sortie sur la plaine, pour +y placer mes factionnaires.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, j'étais de +retour. Je trouvai Marchas étendu dans un +grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la +housse, par amour du luxe, disait-il. Il se +chauffait les pieds au feu, en fumant un +cigare excellent dont le parfum emplissait +la pièce. Il était seul, les coudes sur les +bras du siège, la tête entre les épaules, les +joues roses, l'œil brillant, l'air enchanté.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, j'entendais un +bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant +d'une façon béate :</p> + +<p> — Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans +le poulailler, le champagne sous les marches +du perron, l'eau-de-vie, — cinquante +bouteilles de vraie fine — dans le potager, +sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne +m'a pas semblé droit. Comme solide, +nous avons deux poules, une oie, un canard, +trois pigeons et un merle cueilli +dans une cage, rien que de la plume, comme +tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce +pays est excellent.</p> + +<p>Je m'étais assis en face de lui. La flamme +de la cheminée me grillait le nez et les +joues :</p> + +<p> — Où as-tu trouvé ce bois-là ? demandai-je.</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p> — Bois magnifique, voiture de maître, +coupé. C'est la peinture qui donne cette +flambée, un punch d'essence et de vernis. +Bonne maison !</p> + +<p>Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. +Il reprit : </p> + +<p> — Dire que c'est jour de Rois ! J'ai fait +mettre une fève dans l'oie ; mais pas de +reine, c'est embêtant, ça !</p> + +<p>Je répétai, comme un écho :</p> + +<p> — C'est embêtant ; mais que veux-tu +que j'y fasse, moi ?</p> + +<p> — Que tu en trouves, parbleu !</p> + +<p> — De quoi ?</p> + +<p> — Des femmes.</p> + +<p> — Des femmes ?... Tu es fou !</p> + +<p> — J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un +poirier, moi, et le champagne sous les +marches du perron ; et rien ne pouvait me +guider encore. — Tandis que, pour toi, +une jupe c'est un indice certain. Cherche, +mon vieux.</p> + +<p>Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu +que je ne savais plus s'il plaisantait.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — Voyons, Marchas, tu blagues ?</p> + +<p> — Je ne blague jamais dans le service.</p> + +<p> — Mais où diable veux-tu que j'en +trouve, des femmes ?</p> + +<p> — Où tu voudras. Il doit en rester deux +ou trois dans le pays. Déniche et apporte.</p> + +<p>Je me levai. Il faisait trop chaud devant +ce feu. Marchas reprit :</p> + +<p> — Veux-tu une idée ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Va trouver le curé.</p> + +<p> — Le curé ? Pourquoi faire ?</p> + +<p> — Invite-le à souper et prie-le d'amener +une femme.</p> + +<p> — Le curé ! Une femme ! Ah ! ah ! ah !</p> + +<p>Marchas reprit avec une extraordinaire +gravité :</p> + +<p> — Je ne ris pas. Va trouver le curé, +raconte-lui notre situation. Il doit s'embêter +affreusement, il viendra. Mais dis-lui +qu'il nous faut une femme au minimum, +une femme comme il faut, bien entendu, +puisque nous sommes tous des hommes du +monde. Il doit connaître ses paroissiennes +sur le bout du doigt. S'il y en a une possible +pour nous, et si tu t'y prends bien, il +te l'indiquera.</p> + +<p> — Voyons, Marchas ? A quoi penses-tu ?</p> + +<p> — Mon cher Garens, tu peux faire ça +très bien. Ce serait même très drôle. Nous +savons vivre, parbleu ! et nous serons d'une +distinction parfaite, d'un chic extrême. +Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, +séduis-le et décide-le !</p> + +<p> — Non, c'est impossible.</p> + +<p>Il rapprocha son fauteuil et, comme il +connaissait mes côtés faibles, le gredin +reprit :</p> + +<p> — Songe donc comme ce serait crâne +à faire et amusant à raconter. On en parlerait +dans toute l'armée. Ça te ferait une +rude réputation.</p> + +<p>J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista : </p> + +<p> — Allons, mon petit Garens. Tu es +chef de détachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je +t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en +vers, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, +après la guerre, je te le promets. Tu dois +bien ça à tes hommes. Tu les fais assez +marcher depuis un mois.</p> + +<p>Je me levai en demandant :</p> + +<p> — Où est le presbytère ?</p> + +<p> — Tu prends la seconde rue à gauche. +Au bout, tu trouveras une avenue ; et, au +bout de l'avenue, l'église. Le presbytère +est à côté.</p> + +<p>Je sortais ; il me cria :</p> + +<p> — Dis-lui le menu pour lui donner faim !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Je découvris sans peine la petite maison +de l'ecclésiastique, à côté d'une grande vilaine +église de briques. Je frappai à coups +de poing dans la porte, qui n'avait ni +sonnette ni marteau, et une voix forte demanda +de l'intérieur :</p> + +<p> — Qui va là ?</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — Maréchal des logis de hussards.</p> + +<p>J'entendis un bruit de verrous et de +clef tournée, et je me trouvai en face d'un +grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine +de lutteur, des mains formidables +sortant de manches retroussées, un teint +rouge et un air brave homme.</p> + +<p>Je fis le salut militaire.</p> + +<p> — Bonjour, monsieur le curé.</p> + +<p>Il avait craint une surprise, une embûche +de rôdeurs, et il sourit en répondant :</p> + +<p> — Bonjour, mon ami ; entrez.</p> + +<p>Je le suivis dans une petite chambre à +pavés rouges, où brûlait un maigre feu, +bien différent du brasier de Marchas.</p> + +<p>Il me montra une chaise, et puis me +dit :</p> + +<p> — Qu'y a-t-il pour votre service ?</p> + +<p> — Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord +de me présenter.</p> + +<p>Et je lui tendis ma carte.</p> + +<p>Il la reçut et lut à mi-voix :</p> + +<p>« Le comte de Garens. »</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p> — Nous sommes ici onze, monsieur +l'abbé, cinq en grand'garde et six installés +chez un habitant inconnu. Ces six-là +se nomment Garens, ici présent, Pierre +de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron +d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils +du peintre, et Joseph Herbon, un jeune +musicien. Je viens, en leur nom et au mien, +vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, +monsieur le curé, et nous voudrions le +rendre un peu gai.</p> + +<p>Le prêtre souriait. Il murmura :</p> + +<p> — Il me semble que ce n'est guère +l'occasion de s'amuser.</p> + +<p>Je répondis : </p> + +<p> — Nous nous battons tous les jours, +Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont +restés par terre, hier encore. C'est la +guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, +n'avons-nous pas le droit de la jouer +gaiement ? Nous sommes Français, nous +aimons rire, nous savons rire partout. +Nos pères riaient bien sur l'échafaud ! Ce +soir, nous voudrions nous dégourdir un +peu, en gens comme il faut, et non pas +en soudards, vous me comprenez. Avons-nous +tort ?</p> + +<p>Il répondit vivement :</p> + +<p> — Vous avez raison, mon ami, et j'accepte +avec grand plaisir votre invitation.</p> + +<p>Il cria :</p> + +<p> — Hermance !</p> + +<p>Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, +apparut et demanda :</p> + +<p> — Qué qui a ?</p> + +<p> — Je ne dîne pas ici, ma fille.</p> + +<p> — Où que vous dînez donc ?</p> + +<p> — Avec MM. les hussards.</p> + +<p>J'eus envie de dire : « Amenez votre +bonne, pour voir la tête de Marchas », +mais je n'osai point.</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p> — Parmi vos paroissiens restés dans +le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi ?</p> + +<p>Il hésita, chercha et déclara :</p> + +<p> — Non, personne !</p> + +<p>J'insistai :</p> + +<p> — Personne !... Voyons, monsieur le +curé, cherchez. Ce serait très galant d'avoir +des dames. Je m'entends, des ménages ! +Est-ce que je sais, moi ? Le boulanger avec +sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... +le... le cordonnier... le... le pharmacien +avec la pharmacienne... Nous +avons un bon repas, du vin, et serions enchantés +de laisser un bon souvenir aux +gens d'ici.</p> + +<p>Le curé médita longtemps encore, puis +prononça avec résolution :</p> + +<p> — Non, personne.</p> + +<p>Je me mis à rire :</p> + +<p> — Sacristi ! monsieur le curé, c'est ennuyeux +de n'avoir pas une reine, car nous +avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y +a pas un maire marié, un adjoint marié, +un conseiller municipal marié, un instituteur +marié ?...</p> + +<p> — Non, toutes les dames sont parties.</p> + +<p> — Quoi, il n'y a pas dans tout le pays +une brave bourgeoise avec son bourgeois +de mari, à qui nous pourrions faire ce +plaisir, car ce serait un plaisir pour eux, +un grand, dans les circonstances présentes ?</p> + +<p>Mais tout à coup le curé se mit à rire, +d'un rire violent qui le secouait tout entier, +et il criait :</p> + +<p> — Ah ! ah ! ah ! j'ai votre affaire, Jésus, +Marie, j'ai votre affaire ! Ah ! ah ! ah ! +nous allons rire, mes enfants, nous allons +rire. Et elles seront bien contentes, allez, +bien contentes, ah ! ah !... Où gîtez-vous ?</p> + +<p>J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit :</p> + +<p> — Très bien. C'est la propriété de +M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure +avec quatre dames !! !... Ah ! ah ! +ah ! quatre dames !! !...</p> + +<p>Il sortit avec moi, riant toujours, et me +quitta, en répétant :</p> + +<p> — Ça va ; dans une demi-heure, maison +Bertin-Lavaille.</p> + +<p>Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.</p> + +<p> — Combien de couverts ? demanda +Marchas en m'apercevant.</p> + +<p> — Onze. Nous sommes six hussards, +plus M. le curé et quatre dames.</p> + +<p>Il fut stupéfait. Je triomphais.</p> + +<p>Il répétait :</p> + +<p> — Quatre dames ! Tu dis : quatre dames ?</p> + +<p> — Je dis : quatre dames.</p> + +<p> — De vraies femmes ?</p> + +<p> — De vraies femmes.</p> + +<p> — Bigre ! Mes compliments !</p> + +<p> — Je les accepte. Je les mérite.</p> + +<p>Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et +j'aperçus une belle nappe blanche jetée +sur une longue table autour de laquelle +trois hussards en tablier bleu disposaient +des assiettes et des verres.</p> + +<p> — Il y aura des femmes ! cria Marchas.</p> + +<p>Et les trois hommes se mirent à danser +en applaudissant de toute leur force.</p> + +<p>Tout était prêt. Nous attendions. Nous +attendîmes près d'une heure. Une odeur +délicieuse de volailles rôties flottait dans +toute la maison.</p> + +<p>Un coup frappé contre le volet nous +souleva tous en même temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une +minute à peine, une petite bonne Sœur +apparut dans l'encadrement de la porte. +Elle était maigre, ridée, timide, et saluait +coup sur coup les quatre hussards effarés +qui la regardaient entrer. Derrière elle, +un bruit de bâtons martelait le pavé du +vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans +le salon, j'aperçus, l'une suivant l'autre, +trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui +s'en venaient en se balançant avec des +mouvements différents, l'une chavirant à +droite, tandis que l'autre chavirait à gauche. +Et, trois bonnes femmes se présentèrent, +boitant, traînant la jambe, estropiées +par les maladies et déformées par +la vieillesse, trois infirmes hors de service, +les trois seules pensionnaires capables +de marcher encore de l'établissement +hospitalier que dirigeait la Sœur Saint-Benoît.</p> + +<p>Elle s'était retournée vers ses invalides, +pleine de sollicitude pour elles ; puis, +voyant mes galons de maréchal des logis, +elle me dit :</p> + +<p> — Je vous remercie bien, monsieur +l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres femmes. +Elles ont bien peu de plaisir dans +la vie, et c'est pour elles en même temps +un grand bonheur et un grand honneur +que vous leur faites.</p> + +<p>J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du +couloir et qui riait de tout son cœur. A mon +tour, je me mis à rire, en regardant surtout +la tête de Marchas. Puis montrant des +sièges à la religieuse :</p> + +<p> — Asseyez-vous, ma Sœur ; nous sommes +très fiers et très heureux que vous +ayez accepté notre modeste invitation.</p> + +<p>Elle prit trois chaises contre le mur, +les aligna devant le feu, y conduisit ses +trois bonnes femmes, les plaça dessus, +leur ôta leurs cannes et leurs châles +qu'elle alla déposer dans un coin ; puis, +désignant la première, une maigre à ventre +énorme, une hydropique assurément :</p> + +<p> — Celle-là est la mère Paumelle, dont +le mari s'est tué en tombant d'un toit, et +dont le fils est mort en Afrique. Elle a +soixante-deux ans.</p> + +<p>Puis elle désigna la seconde, une grande +dont la tête tremblait sans cesse :</p> + +<p> — Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée +de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus +guère, ayant eu la figure flambée dans +un incendie et la jambe droite brûlée à +moitié.</p> + +<p>Elle nous montra, enfin, la troisième, +une espèce de naine, avec des yeux saillants, +qui roulaient de tous les côtés, ronds +et stupides.</p> + +<p> — C'est la Putois, une innocente. Elle +est âgée de quarante-quatre ans seulement.</p> + +<p>J'avais salué les trois femmes comme +si on m'eût présenté à des Altesses Royales, +et, me tournant vers le curé :</p> + +<p> — Vous êtes, monsieur l'abbé, un +homme précieux, à qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance.</p> + +<p>Tout le monde riait, en effet, hormis +Marchas, qui semblait furieux.</p> + +<p> — Notre Sœur Saint-Benoît est servie ! +cria tout à coup Karl Massouligny.</p> + +<p>Je la fis passer devant avec le curé, puis +je soulevai la mère Paumelle, dont je pris +le bras et que je traînai dans la pièce voisine, +non sans peine, car son ventre ballonné +semblait plus pesant que du fer.</p> + +<p>Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, +qui gémissait pour avoir sa béquille ; +et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, +la Putois, vers la salle à manger, pleine +d'odeur de viandes.</p> + +<p>Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, +la Sœur tapa trois coups dans ses +mains, et les femmes firent, avec la précision +de soldats qui présentent les armes, +un grand signe de croix rapide. Puis le +prêtre prononça, lentement, les paroles +latines du <i>Benedicite</i>.</p> + +<p>On s'assit, et les deux poules parurent, +apportées par Marchas, qui voulait servir +pour ne point assister en convive à ce repas +ridicule.</p> + +<p>Mais je criai : « Vite le champagne ! » +Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet +qu'on décharge, et, malgré la résistance +du curé et de la bonne Sœur, les +trois hussards assis à côté des trois infirmes +leur versèrent de force dans la bouche +leurs trois verres pleins.</p> + +<p>Massouligny, qui avait la faculté d'être +chez lui partout et à l'aise avec tout le +monde, faisait la cour à la mère Paumelle +de la façon la plus drôle. L'hydropique, +dont l'humeur était restée gaie, malgré ses +malheurs, lui répondait en badinant avec +une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son +voisin que son gros ventre semblait prêt à +monter et à rouler sur la table. Le petit +Herbon avait entrepris sérieusement de +griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la +Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le +règlement de l'hospice.</p> + +<p>La religieuse, effarée, criait à Massouligny :</p> + +<p> — Oh ! oh ! vous allez la rendre malade ; +ne la faites pas rire comme ça, je vous en +prie, Monsieur. Oh ! Monsieur...</p> + +<p>Puis elle se levait et se jetait sur Herbon +pour lui arracher des mains un verre +plein qu'il vidait prestement, entre les +lèvres de la Putois.</p> + +<p>Et le curé riait à se tordre, répétait à la +Sœur :</p> + +<p> — Laissez donc, pour une fois, ça ne +leur fait pas de mal. Laissez donc.</p> + +<p>Après les deux poules, on avait mangé +le canard, flanqué des trois pigeons et du +merle ; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant +une odeur chaude de viande rissolée +et grasse.</p> + +<p>La Paumelle, qui s'animait, battit des +mains ; la Jean-Jean cessa de répondre aux +questions nombreuses du baron, et la +Putois poussa des grognements de joie, +moitié cris et moitié soupirs, comme font les +petits enfants à qui on montre des bonbons.</p> + +<p> — Permettez-vous, dit le curé, que je +me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne à ces opérations-là.</p> + +<p> — Mais certainement, monsieur l'abbé.</p> + +<p>Et la Sœur dit :</p> + +<p> — Si on ouvrait un peu la fenêtre ? Elles +ont trop chaud. Je suis sûre qu'elles seront +malades.</p> + +<p>Je me tournai vers Marchas :</p> + +<p> — Ouvre la fenêtre une minute.</p> + +<p>Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, +fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer +la fumée de l'oie, dont le prêtre, +une serviette au cou, soulevait les ailes +avec science.</p> + +<p>Nous le regardions faire, sans parler +maintenant, intéressés par le travail alléchant +de ses mains, saisis d'un renouveau +d'appétit à la vue de cette grosse bête dorée, +dont les membres tombaient l'un après +l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.</p> + +<p>Et tout à coup, au milieu de ce silence +gourmand qui nous tenait attentifs, entra, +par la fenêtre ouverte, le bruit lointain +d'un coup de feu.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Je fus debout si vite, que ma chaise roula +derrière moi ; et je criai :</p> + +<p> — Tout le monde à cheval ! Toi, Marchas, +tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq +minutes.</p> + +<p>Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient +au galop dans la nuit, je me mis +en selle avec mes deux autres hussards, +devant le perron de la villa, tandis que le +curé, la Sœur et les trois bonnes femmes +montraient aux fenêtres leurs têtes effarées.</p> + +<p>On n'entendait plus rien, qu'un aboiement +de chien dans la campagne. La pluie +avait cessé ; il faisait froid, très froid. Et +bientôt, je distinguai de nouveau le galop +d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.</p> + +<p>C'était Marchas. Je lui criai :</p> + +<p> — Eh bien ?</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p> — Rien du tout, François a blessé un +vieux paysan, qui refusait de répondre au : +« Qui vive ? » et qui continuait d'avancer, +malgré l'ordre de passer au large. On l'apporte, +d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.</p> + +<p>J'ordonnai de remettre les chevaux à +l'écurie et j'envoyai mes deux soldats au +devant des autres, puis je rentrai dans la +maison.</p> + +<p>Alors le curé, Marchas et moi, nous +descendîmes un matelas dans le salon +pour y déposer le blessé ; la Sœur, déchirant +une serviette, se mit à faire de la +charpie, tandis que les trois femmes éperdues +restaient assises dans un coin.</p> + +<p>Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, +traînés sur la route ; je pris une bougie +pour éclairer les hommes qui revenaient ; +et ils parurent, portant cette chose inerte, +molle, longue et sinistre, que devient un +corps humain quand la vie ne le soutient +plus.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>On déposa le blessé sur le matelas préparé +pour lui ; et je vis du premier coup +d'œil que c'était un moribond.</p> + +<p>Il râlait et crachait du sang qui coulait +des coins de ses lèvres, chassé de sa bouche +à chacun de ses hoquets. L'homme +en était couvert ! Ses joues, sa barbe, ses +cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient +en avoir été frottés, avoir été baignés +dans une cuve rouge. Et ce sang s'était +figé sur lui, était devenu terne, mêlé de +boue, horrible à voir.</p> + +<p>Le vieillard, enveloppé dans une grande +limousine de berger, entr'ouvrait par moments +ses yeux mornes, éteints, sans +pensée, qui paraissaient stupides d'étonnement, +comme ceux des bêtes que le +chasseur tue et qui le regardent, tombées +à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, +abruties par la surprise et par l'épouvante.</p> + +<p>Le curé s'écria :</p> + +<p> — Ah ! c'est le père Placide, le vieux +pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre, +et n'a rien entendu. Ah ! mon Dieu ! +vous avez tué ce malheureux !</p> + +<p>La Sœur avait écarté la blouse et la chemise, +et regardait au milieu de la poitrine +un petit trou violet qui ne saignait plus.</p> + +<p> — Il n'y a rien à faire, dit-elle.</p> + +<p>Le berger, haletant affreusement, crachait +toujours du sang avec chacun de ses +derniers souffles, et on entendait dans sa +gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un +gargouillement sinistre et continu.</p> + +<p>Le curé, debout au-dessus de lui, leva +sa main droite, décrivit le signe de la croix +et prononça, d'une voix lente et solennelle, +les paroles latines qui lavent les âmes.</p> + +<p>Avant qu'il les eût achevées, le vieillard +fut agité d'une courte secousse, comme si +quelque chose venait de se briser en lui. +Il ne respirait plus. Il était mort.</p> + +<p>M'étant retourné, je vis un spectacle plus +effrayant que l'agonie de ce misérable : +les trois vieilles, debout, serrées l'une +contre l'autre, hideuses, grimaçaient d'angoisse +et d'horreur.</p> + +<p>Je m'approchai d'elles, et elles se mirent +à pousser des cris aigus, en essayant de +se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.</p> + +<p>La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne +portait plus, tomba tout de son long par +terre.</p> + +<p>La Sœur Saint-Benoît, abandonnant le +mort, courut vers ses infirmes, et sans un +mot pour moi, sans un regard, les couvrit +de leurs châles, leur donna leurs béquilles, +les poussa vers la porte, les fit sortir +et disparut avec elles dans la nuit profonde, +si noire.</p> + +<p>Je compris que je ne pouvais même les +faire accompagner par un hussard, car le +seul bruit du sabre les eût affolées.</p> + +<p>Le curé regardait toujours le mort.</p> + +<p>S'étant enfin retourné vers moi :</p> + +<p> — Ah ! quelle vilaine chose, dit-il.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AU_BOIS"></a><br> +<h2>AU BOIS</h2> +<br><br><br> + +<p>Le maire allait se mettre à table pour +déjeuner quand on le prévint que le garde +champêtre l'attendait à la mairie avec deux +prisonniers.</p> + +<p>Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en +effet son garde champêtre, le père Hochedur, +debout et surveillant d'un air +sévère un couple de bourgeois mûrs.</p> + +<p>L'homme, un gros père, à nez rouge et +à cheveux blancs, semblait accablé ; tandis +que la femme, une petite mère endimanchée, +très ronde, très grasse, aux joues +luisantes, regardait d'un œil de défi l'agent +de l'autorité qui les avait captivés.</p> + +<p>Le maire demanda :</p> + +<p> — Qu'est-ce que c'est, père Hochedur ?</p> + +<p>Le garde champêtre fit sa déposition.</p> + +<p>Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, +pour accomplir sa tournée du côté +des bois Champioux jusqu'à la frontière +d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqué +d'insolite dans la campagne sinon qu'il +faisait beau temps et que les blés allaient +bien, quand le fils aux Bredel, qui binait +sa vigne, avait crié :</p> + +<p> — Hé, père Hochedur, allez voir au +bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont +bien cent trente ans à eux deux.</p> + +<p>Il était parti dans la direction indiquée ; +il était entré dans le fourré et il avait entendu +des paroles et des soupirs qui lui +firent supposer un flagrant délit de mauvaises +mœurs.</p> + +<p>Donc, avançant sur ses genoux et sur +ses mains comme pour surprendre un braconnier, +il avait appréhendé le couple +présent au moment où il s'abandonnait à +son instinct.</p> + +<p>Le maire stupéfait considéra les coupables. +L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq.</p> + +<p>Il se mit à les interroger, en commençant +par le mâle, qui répondait d'une voix +si faible qu'on l'entendait à peine.</p> + +<p> — Votre nom.</p> + +<p> — Nicolas Beaurain.</p> + +<p> — Votre profession.</p> + +<p> — Mercier, rue des Martyrs, à Paris.</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous faisiez dans ce +bois ?</p> + +<p>Le mercier demeura muet, les yeux +baissés sur son gros ventre, les mains à +plat sur ses cuisses. </p> + +<p>Le maire reprit : </p> + +<p> — Niez-vous ce qu'affirme l'agent de +l'autorité municipale ? </p> + +<p> — Non, Monsieur. </p> + +<p> — Alors, vous avouez ? </p> + +<p> — Oui, Monsieur. </p> + +<p> — Qu'avez-vous à dire pour votre défense ? </p> + +<p> — Rien, Monsieur. </p> + +<p> — Où avez-vous rencontré votre complice ? </p> + +<p> — C'est ma femme, Monsieur. </p> + +<p> — Votre femme ? </p> + +<p> — Oui, Monsieur. </p> + +<p> — Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris ? </p> + +<p> — Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble ! </p> + +<p> — Mais... alors... vous êtes fou, tout à +fait fou, mon cher Monsieur, de venir vous +faire pincer ainsi, en plein champ, à dix +heures du matin.</p> + +<p>Le mercier semblait prêt à pleurer de +honte. Il murmura :</p> + +<p> — C'est elle qui a voulu ça ! Je lui disais +bien que c'était stupide. Mais quand +une femme a quelque chose dans la tête... +vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.</p> + +<p>Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, +sourit et répliqua :</p> + +<p> — Dans votre cas, c'est le contraire +qui aurait dû avoir lieu. Vous ne seriez +pas ici si elle ne l'avait eu que dans la +tête.</p> + +<p>Alors une colère saisit M. Beaurain, et +se tournant vers sa femme :</p> + +<p> — Vois-tu où tu nous as menés avec ta +poésie ? Hein, y sommes-nous ? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, +à notre âge, pour attentat aux mœurs ! Et +il nous faudra fermer boutique, vendre la +clientèle et changer de quartier ! Y sommes-nous ?</p> + +<p>Mme Beaurain se leva, et, sans regarder +son mari, elle s'expliqua sans embarras, +sans vaine pudeur, presque sans hésitation.</p> + +<p> — Mon Dieu, monsieur le maire, je sais +bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous +me permettre de plaider ma cause +comme un avocat, ou mieux comme une +pauvre femme ; et j'espère que vous voudrez +bien nous renvoyer chez nous, et +nous épargner la honte des poursuites.</p> + +<p>« Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait +la connaissance de M. Beaurain dans ce +pays-ci, un dimanche. Il était employé +dans un magasin de mercerie ; moi j'étais +demoiselle dans un magasin de confections. +Je me rappelle de ça comme d'hier. +Je venais passer les dimanches ici, de +temps en temps, avec une amie, Rose Levêque, +avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose +avait un bon ami, et moi pas. C'est lui +qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonça, en riant, qu'il amènerait un +camarade le lendemain. Je compris bien +ce qu'il voulait ; mais je répondis que +c'était inutile. J'étais sage, Monsieur.</p> + +<p>« Le lendemain donc, nous avons trouvé +au chemin de fer Monsieur Beaurain. Il +était bien de sa personne à cette époque-là. +Mais j'étais décidée à ne pas céder, et je +ne cédai pas non plus.</p> + +<p>« Nous voici donc arrivés à Bezons. Il +faisait un temps superbe, de ces temps qui +vous chatouillent le cœur. Moi, quand il +fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois, +je deviens bête à pleurer, et quand +je suis à la campagne je perds la tête. La +verdure, les oiseaux qui chantent, les blés +qui remuent au vent, les hirondelles qui +vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots, +les marguerites, tout ça me rend +folle ! C'est comme le champagne quand +on n'en a pas l'habitude !</p> + +<p>« Donc il faisait un temps superbe, et +doux, et clair, qui vous entrait dans le +corps par les yeux en regardant et par la +bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient +toutes les minutes ! Ça me faisait +quelque chose de les voir. M. Beaurain +et moi nous marchions derrière eux, +sans guère parler. Quand on ne se connaît +pas on ne trouve rien à se dire. Il avait +l'air timide, ce garçon, et ça me plaisait +de le voir embarrassé. Nous voici arrivés +dans le petit bois. Il y faisait frais comme +dans un bain, et tout le monde s'assit sur +l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient +sur ce que j'avais l'air sévère ; vous comprenez +bien que je ne pouvais pas être +autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent +à s'embrasser sans plus se gêner +que si nous n'étions pas là ; et puis ils se +sont parlé tout bas ; et puis ils se sont +levés et ils sont partis dans les feuilles +sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je +faisais, moi, en face de ce garçon que je +voyais pour la première fois. Je me sentais +tellement confuse de les voir partir ainsi +que ça me donna du courage ; et je me +suis mise à parler. Je lui demandai ce qu'il +faisait ; il était commis de mercerie, comme +je vous l'ai appris tout à l'heure. Nous +causâmes donc quelques instants ; ça l'enhardit, +lui, et il voulut prendre des privautés, +mais je le remis à sa place, et +roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur +Beaurain ? »</p> + +<p>M. Beaurain, qui regardait ses pieds +avec confusion, ne répondit pas.</p> + +<p>Elle reprit : « Alors il a compris que +j'étais sage, ce garçon, et il s'est mis à +me faire la cour gentiment, en honnête +homme. Depuis ce jour il est revenu tous +les dimanches. Il était très amoureux de +moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais +beaucoup, mais là, beaucoup ! c'était un +beau garçon, autrefois.</p> + +<p>« Bref, il m'épousa en septembre et nous +prîmes notre commerce rue des Martyrs.</p> + +<p>« Ce fut dur pendant des années, Monsieur. +Les affaires n'allaient pas ; et nous +ne pouvions guère nous payer des parties +de campagne. Et puis, nous en avions +perdu l'habitude. On a autre chose en tête ; +on pense à la caisse plus qu'aux fleurettes, +dans le commerce. Nous vieillissions, peu +à peu, sans nous en apercevoir, en gens +tranquilles qui ne pensent plus guère à +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on +ne s'aperçoit pas que ça vous manque.</p> + +<p>« Et puis, Monsieur, les affaires ont +mieux été, nous nous sommes rassurés +sur l'avenir ! Alors, voyez-vous, je ne sais +pas trop ce qui s'est passé en moi, non, +vraiment, je ne sais pas !</p> + +<p>« Voilà que je me suis remise à rêver +comme une petite pensionnaire. La vue des +voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les +rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes +venait me chercher à mon fauteuil, +derrière ma caisse, et me faisait battre le +cœur ! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le +bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde +le ciel dans une rue, ça a l'air d'une +rivière, d'une longue rivière qui descend +sur Paris en se tortillant ; et les hirondelles +passent dedans comme des poissons. +C'est bête comme tout, ces choses-là, +à mon âge ! Que voulez-vous, Monsieur, +quand on a travaillé toute sa vie, il vient +un moment où on s'aperçoit qu'on aurait +pu faire autre chose, et, alors, on regrette, +oh ! oui, on regrette ! Songez donc +que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller +cueillir des baisers dans les bois, comme +les autres, comme les autres femmes. Je +songeais comme c'est bon d'être couché +sous les feuilles en aimant quelqu'un ! Et +j'y pensais tous les jours, toutes les nuits ! +Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à +avoir envie de me noyer.</p> + +<p>« Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain +dans les premiers temps. Je savais +bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me +renverrait vendre mon fil et mes aiguilles ! +Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me +disait plus grand chose ; mais en me regardant +dans ma glace, je comprenais +bien aussi que je ne disais plus rien à +personne, moi !</p> + +<p>« Donc, je me décidai et je lui proposai +une partie de campagne au pays où nous +nous étions connus. Il accepta sans défiance +et nous voici arrivés, ce matin, +vers les neuf heures.</p> + +<p>« Moi je me sentis toute retournée quand +je suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit +pas, le cœur des femmes ! Et, vrai, je ne +voyais plus mon mari tel qu'il est, mais +bien tel qu'il était autrefois ! Ça, je vous +le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'étais +grise. Je me mis à l'embrasser ; il en fut +plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. +Il me répétait : « Mais tu es folle. +Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui +te prend ?... » Je ne l'écoutais pas, moi, je +n'écoutais que mon cœur. Et je le fis entrer +dans le bois... Et voilà !... J'ai dit la +vérité, monsieur le maire, toute la vérité. »</p> + +<p>Le maire était un homme d'esprit. Il se +leva, sourit, et dit : « Allez en paix, Madame, +et ne péchez plus... sous les feuilles. »</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="UNE_FAMILLE"></a><br> +<h2>UNE FAMILLE</h2> +<br><br><br> + +<p>J'allais revoir mon ami Simon Radevin +que je n'avais point aperçu depuis quinze +ans.</p> + +<p>Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami +de ma pensée, celui avec qui on passe +les longues soirées tranquilles et gaies, +celui à qui on dit les choses intimes du +cœur, pour qui on trouve, en causant doucement, +les idées rares, fines, ingénieuses, +délicates, nées de la sympathie même qui +excite l'esprit et le met à l'aise.</p> + +<p>Pendant bien des années nous ne nous +étions guère quittés. Nous avions vécu, +voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les +mêmes choses d'un même amour, admiré +les mêmes livres, compris les mêmes +œuvres, frémi des mêmes sensations, et si +souvent ri des mêmes êtres que nous nous +comprenions complètement, rien qu'en +échangeant un coup d'œil.</p> + +<p>Puis il s'était marié. Il avait épousé +tout à coup une fillette de province venue +à Paris pour chercher un fiancé. Comment +cette petite blondasse, maigre, aux mains +niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix +fraîche et bête, pareille à cent mille poupées +à marier, avait-elle cueilli ce garçon intelligent +et fin ? Peut-on comprendre ces +choses-là ? Il avait sans doute espéré le +bonheur, lui, le bonheur simple, doux et +long entre les bras d'une femme bonne, +tendre et fidèle ; et il avait entrevu tout +cela, dans le regard transparent de cette +gamine aux cheveux pâles.</p> + +<p>Il n'avait pas songé que l'homme actif, +vivant et vibrant, se fatigue de tout dès +qu'il a saisi la stupide réalité, à moins +qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus +rien comprendre.</p> + +<p>Comment allais-je le retrouver ? Toujours +vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou +bien endormi par la vie provinciale ? +Un homme peut changer en quinze ans !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le train s'arrêta dans une petite gare. +Comme je descendais de wagon, un gros, +très gros homme, aux joues rouges, au +ventre rebondi, s'élança vers moi, les +bras ouverts, en criant : « Georges. » Je +l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu. +Puis je murmurai stupéfait : « Cristi, +tu n'as pas maigri. » Il répondit en riant : +« Que veux-tu ? La bonne vie ! la bonne +table ! les bonnes nuits ! Manger et dormir +voilà mon existence ! »</p> + +<p>Je le contemplai, cherchant dans cette +large figure les traits aimés. L'œil seul n'avait +point changé ; mais je ne retrouvais +plus le regard et je me disais : « S'il est +vrai que le regard est le reflet de la pensée, +la pensée de cette tête-là n'est plus celle +d'autrefois, celle que je connaissais si +bien. »</p> + +<p>L'œil brillait pourtant, plein de joie et +d'amitié ; mais il n'avait plus cette clarté +intelligente qui exprime, autant que la parole, +la valeur d'un esprit.</p> + +<p>Tout à coup, Simon me dit :</p> + +<p> — Tiens, voici mes deux aînés.</p> + +<p>Une fillette de quatorze ans, presque +femme, et un garçon de treize ans, vêtu +en collégien, s'avancèrent d'un air timide +et gauche.</p> + +<p>Je murmurai : « C'est à toi ? »</p> + +<p>Il répondit en riant : « Mais, oui.</p> + +<p> — Combien en as-tu donc ?</p> + +<p> — Cinq ! Encore trois restés à la maison !</p> + +<p>Il avait répondu cela d'un air fier, content, +presque triomphant ; et moi je me +sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée +d'un vague mépris, pour ce reproducteur +orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à +faire des enfants entre deux sommes, dans +sa maison de province, comme un lapin +dans une cage.</p> + +<p>Je montai dans une voiture qu'il conduisait +lui-même et nous voici partis à travers +la ville, triste ville, somnolente et +terne où rien ne remuait par les rues, sauf +quelques chiens et deux ou trois bonnes. +De temps en temps, un boutiquier, sur sa +porte, ôtait son chapeau ; Simon rendait +le salut et nommait l'homme pour me +prouver sans doute qu'il connaissait tous +les habitants par leur nom. La pensée me +vint qu'il songeait à la députation, ce +rêve de tous les enterrés de province.</p> + +<p>On eut vite traversé la cité, et la voiture +entra dans un jardin qui avait des prétentions +de parc, puis s'arrêta devant une +maison à tourelles qui cherchait à passer +pour château.</p> + +<p> — Voilà mon trou, disait Simon, pour +obtenir un compliment.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — C'est délicieux.</p> + +<p>Sur le perron, une dame apparut, parée +pour la visite, coiffée pour la visite, avec +des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était +plus la fillette blonde et fade que j'avais +vue à l'église quinze ans plus tôt, mais +une grosse dame à falbalas et à frisons, +une de ces dames sans âge, sans caractère, +sans élégance, sans esprit, sans rien de ce +qui constitue une femme. C'était une mère, +enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, +la poulinière humaine, la machine +de chair qui procrée sans autre préoccupation +dans l'âme que ses enfants et son +livre de cuisine.</p> + +<p>Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai +dans le vestibule où trois mioches alignés +par rang de taille semblaient placés là +pour une revue comme des pompiers +devant un maire.</p> + +<p>Je dis :</p> + +<p> — Ah ! ah ! voici les autres ?</p> + +<p>Simon, radieux les nomma « Jean, +Sophie et Gontran ».</p> + +<p>La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai +et j'aperçus au fond d'un fauteuil +quelque chose qui tremblotait, un homme, +un vieux homme paralysé.</p> + +<p>Madame Radevin s'avança :</p> + +<p> — C'est mon grand-père, monsieur. Il a +quatre-vingt-sept ans.</p> + +<p>Puis elle cria dans l'oreille du vieillard +trépidant : « C'est un ami de Simon, +papa. » L'ancêtre fit un effort pour me dire +bonjour et il vagit : « Oua, oua, oua » en +agitant sa main. Je répondis : « Vous êtes +trop aimable, Monsieur, » et je tombai sur +un siège.</p> + +<p>Simon venait d'entrer ; il riait :</p> + +<p> — Ah ! ah ! tu as fait la connaissance de +bon papa. Il est impayable, ce vieux ; c'est +la distraction des enfants. Il est gourmand, +mon cher, à se faire mourir à tous +les repas. Tu ne te figures point ce qu'il +mangerait si on le laissait libre. Mais tu +verras, tu verras. Il fait de l'œil aux plats +sucrés comme si c'étaient des demoiselles. +Tu n'as jamais rien rencontré de plus +drôle, tu verras tout à l'heure.</p> + +<p>Puis on me conduisit dans ma chambre, +pour faire ma toilette, car l'heure du dîner +approchait. J'entendais dans l'escalier un +grand piétinement et je me retournai. Tous +les enfants me suivaient en procession, +derrière leur père, sans doute pour me +faire honneur.</p> + +<p>Ma chambre donnait sur la plaine, une +plaine sans fin, toute nue, un océan d'herbes, +de blés et d'avoine, sans un bouquet +d'arbres ni un coteau, image saisissante +et triste de la vie qu'on devait mener dans +cette maison.</p> + +<p>Une cloche sonna. C'était pour le dîner. +Je descendis.</p> + +<p>Mme Radevin prit mon bras d'un air +cérémonieux et on passa dans la salle à +manger. Un domestique roulait le fauteuil +du vieux qui, à peine placé devant son +assiette, promena sur le dessert un regard +avide et curieux en tournant avec peine, +d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.</p> + +<p>Alors Simon se frotta les mains : « Tu +vas t'amuser, » me dit-il. Et tous les enfants, +comprenant qu'on allait me donner +le spectacle de grand-papa gourmand, se +mirent à rire en même temps, tandis que +leur mère souriait seulement en haussant +les épaules.</p> + +<p>Radevin se mit à hurler vers le vieillard +en formant porte-voix de ses mains.</p> + +<p> — Nous avons ce soir de la crème au riz +sucré.</p> + +<p>La face ridée de l'aïeul s'illumina et il +trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer +qu'il avait compris et qu'il était content.</p> + +<p>Et on commença à dîner.</p> + +<p>« Regarde, » murmura Simon. Le grand-père +n'aimait pas la soupe et refusait d'en +manger. On l'y forçait, pour sa santé ; et le +domestique lui enfonçait de force dans la +bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait +avec énergie, pour ne pas avaler le +bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins.</p> + +<p>Les petits enfants se tordaient de joie +tandis que leur père, très content, répétait : +« Est-il drôle, ce vieux ? »</p> + +<p>Et tout le long du repas on ne s'occupa +que de lui. Il dévorait du regard les plats +posés sur la table ; et de sa main follement +agitée essayait de les saisir et de les attirer +à lui. On les posait presque à portée +pour voir ses efforts éperdus, son élan +tremblotant vers eux, l'appel désolé de +tout son être, de son œil, de sa bouche, +de son nez qui les flairait. Et il bavait +d'envie sur sa serviette en poussant des +grognements inarticulés. Et toute la famille +se réjouissait de ce supplice odieux +et grotesque.</p> + +<p>Puis on lui servait sur son assiette un +tout petit morceau qu'il mangeait avec une +gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus +vite autre chose.</p> + +<p>Quand arriva le riz sucré, il eut presque +une convulsion. Il gémissait de désir.</p> + +<p>Gontran lui cria : « Vous avez trop +mangé, vous n'en aurez pas. » Et on +fit semblant de ne lui en point donner.</p> + +<p>Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en +tremblant plus fort, tandis que tous les +enfants riaient.</p> + +<p>On lui apporta enfin sa part, une toute +petite part ; et il fit, en mangeant la première +bouchée de l'entremets, un bruit de +gorge comique et glouton, et un mouvement +du cou pareil à celui des canards +qui avalent un morceau trop gros.</p> + +<p>Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner +pour en obtenir encore.</p> + +<p>Pris de pitié devant la torture de ce +Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai +pour lui : « Voyons, donne-lui encore un +peu de riz ? »</p> + +<p>Simon répondit : « Oh ! non, mon cher, +s'il mangeait trop, à son âge, ça pourrait +lui faire mal. »</p> + +<p>Je me tus, rêvant sur cette parole. O +morale, ô logique, ô sagesse ! A son âge ! +Donc, on le privait du seul plaisir qu'il +pouvait encore goûter, par souci de sa +santé ! Sa santé ! qu'en ferait-il, ce débris +inerte et tremblotant ? On ménageait ses +jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien +de jours, dix, vingt, cinquante ou cent ? +Pourquoi ? Pour lui ? ou pour conserver +plus longtemps à la famille le spectacle de +sa gourmandise impuissante ?</p> + +<p>Il n'avait plus rien à faire en cette vie, +plus rien. Un seul désir lui restait, une +seule joie ; pourquoi ne pas lui donner entièrement +cette joie dernière, la lui donner +jusqu'à ce qu'il en mourût.</p> + +<p>Puis, après une longue partie de cartes, +je montai dans ma chambre pour me coucher : +j'étais triste, triste, triste !</p> + +<p>Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait +rien au dehors qu'un très léger, très +doux, très joli gazouillement d'oiseau dans +un arbre, quelque part. Cet oiseau devait +chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, +pour bercer sa femelle endormie sur ses +œufs.</p> + +<p>Et je pensai aux cinq enfants de mon +pauvre ami, qui devait ronfler maintenant +aux côtés de sa vilaine femme.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="JOSEPH"></a><br> +<h2>JOSEPH</h2> +<br><br><br> + + +<p>Elles étaient grises, tout à fait grises, la +petite baronne Andrée de Fraisières et la +petite comtesse Noëmi de Gardens.</p> + +<p>Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans +le salon vitré qui regardait la mer. Par les +fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir +d'été entrait, tiède et fraîche en même +temps, une brise savoureuse d'océan. +Les deux jeunes femmes, étendues sur +leurs chaises longues, buvaient maintenant +de minute en minute une goutte de +chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, +des confidences que seule cette jolie ivresse +inattendue pouvait amener sur leurs +lèvres.</p> + +<p>Leurs maris étaient retournés à Paris +dans l'après-midi, les laissant seules sur +cette petite plage déserte qu'ils avaient +choisie pour éviter les rôdeurs galants des +stations à la mode. Absents cinq jours sur +sept, ils redoutaient les parties de campagne, +les déjeuners sur l'herbe, les leçons de +natation et la rapide familiarité qui naît +dans le désœuvrement des villes d'eaux. +Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant +donc à craindre, ils avaient loué une maison +bâtie et abandonnée par un original dans +le vallon de Roqueville, près Fécamp, et +ils avaient enterré là leurs femmes pour +tout l'été.</p> + +<p>Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer +pour se distraire, la petite baronne +avait proposé à la petite comtesse un dîner +fin, au champagne. Elles s'étaient d'abord +beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes +ce dîner ; puis elles l'avaient mangé avec +gaieté en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur +des fourneaux. Maintenant elles bavardaient +et déraisonnaient à l'unisson en +fumant des cigarettes et en se gargarisant +doucement avec la chartreuse. Vraiment, +elles ne savaient plus du tout ce qu'elles +disaient.</p> + +<p>La comtesse, les jambes en l'air sur le +dossier d'une chaise, était plus partie +encore que son amie.</p> + +<p> — Pour finir une soirée comme celle-là, +disait-elle, il nous faudrait des amoureux. +Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait +venir deux de Paris et je t'en aurais cédé +un...</p> + +<p> — Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours ; +même ce soir, si j'en voulais un, +je l'aurais.</p> + +<p> — Allons donc ! A Roqueville, ma chère ? +un paysan, alors.</p> + +<p> — Non, pas tout à fait.</p> + +<p> — Alors, raconte-moi.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu veux que je te raconte ?</p> + +<p> — Ton amoureux ?</p> + +<p> — Ma chère, moi je ne peux pas vivre +sans être aimée. Si je n'étais pas aimée, je +me croirais morte.</p> + +<p> — Moi aussi.</p> + +<p> — N'est-ce pas ?</p> + +<p> — Oui. Les hommes ne comprennent +pas ça ! nos maris surtout !</p> + +<p> — Non, pas du tout. Comment veux-tu +qu'il en soit autrement ? L'amour qu'il +nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, +de galanteries. C'est la nourriture de +notre cœur, ça. C'est indispensable à notre +vie, indispensable, indispensable...</p> + +<p> — Indispensable.</p> + +<p> — Il faut que je sente que quelqu'un +pense à moi, toujours, partout. Quand je +m'endors, quand je m'éveille, il faut que +je sache qu'on m'aime quelque part, qu'on +rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela +je serais malheureuse, malheureuse. Oh ! +mais malheureuse à pleurer tout le +temps.</p> + +<p> — Moi aussi.</p> + +<p> — Songe donc que c'est impossible +autrement. Quand un mari a été gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, +il devient forcément une brute, oui, une +vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, +il se montre tel qu'il est, il fait des scènes +pour les notes, pour toutes les notes. On +ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on +vit toujours.</p> + +<p> — Ça, c'est bien vrai.</p> + +<p> — N'est-ce pas ?... Où donc en étais-je ? +Je ne me rappelle plus du tout.</p> + +<p> — Tu disais que tous les maris sont +des brutes !</p> + +<p> — Oui, des brutes... tous.</p> + +<p> — C'est vrai.</p> + +<p> — Et après ?...</p> + +<p> — Quoi, après ?</p> + +<p> — Qu'est-ce que je disais après ?</p> + +<p> — Je ne sais pas, moi, puisque tu ne +l'as pas dit ?</p> + +<p> — J'avais pourtant quelque chose à te +raconter.</p> + +<p> — Oui, c'est vrai, attends ?...</p> + +<p> — Ah ! j'y suis...</p> + +<p> — Je t'écoute.</p> + +<p> — Je te disais donc que moi, je trouve +partout des amoureux.</p> + +<p> — Comment fais-tu ?</p> + +<p> — Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive +dans un pays nouveau, je prends des notes +et je fais mon choix.</p> + +<p> — Tu fais ton choix ?</p> + +<p> — Oui, parbleu. Je prends des notes +d'abord. Je m'informe. Il faut avant tout +qu'un homme soit discret, riche et généreux, +n'est-ce pas ?</p> + +<p> — C'est vrai ?</p> + +<p> — Et puis, il faut qu'il me plaise comme +homme.</p> + +<p> — Nécessairement.</p> + +<p> — Alors je l'amorce.</p> + +<p> — Tu l'amorces ?</p> + +<p> — Oui, comme on fait pour prendre du +poisson. Tu n'as jamais pêché à la ligne ?</p> + +<p> — Non, jamais.</p> + +<p> — Tu as eu tort. C'est très amusant. Et +puis c'est instructif. Donc, je l'amorce...</p> + +<p> — Comment fais-tu ?</p> + +<p> — Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas +les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix ! Et ils croient choisir +encore... ces imbéciles... mais c'est +nous qui choisissons... toujours... Songe +donc, quand on n'est pas laide, et pas +sotte, comme nous, tous les hommes sont +des prétendants, tous, sans exception. +Nous, nous les passons en revue du matin +au soir, et quand nous en avons visé un +nous l'amorçons...</p> + +<p> — Ça ne me dit pas comment tu fais ?</p> + +<p> — Comment je fais ?... mais je ne fais +rien. Je me laisse regarder, voilà tout.</p> + +<p> — Tu te laisses regarder ?...</p> + +<p> — Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est +laissé regarder plusieurs fois de suite, +un homme vous trouve aussitôt la plus jolie +et la plus séduisante de toutes les femmes. +Alors il commence à vous faire la cour. +Moi je lui laisse comprendre qu'il n'est +pas mal, sans rien dire bien entendu ; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le +tiens. Et ça dure plus ou moins, selon ses +qualités.</p> + +<p> — Tu prends comme ça tous ceux que +tu veux ?</p> + +<p> — Presque tous.</p> + +<p> — Alors, il y en a qui résistent ?</p> + +<p> — Quelquefois.</p> + +<p> — Pourquoi ?</p> + +<p> — Oh ! pourquoi ? On est Joseph pour +trois raisons. Parce qu'on est très amoureux +d'une autre. Parce qu'on est d'une +timidité excessive et parce qu'on est... +comment dirai-je ?... incapable de mener +jusqu'au bout la conquête d'une femme...</p> + +<p> — Oh ! ma chère !... Tu crois ?...</p> + +<p> — Oui... oui... J'en suis sûre... il y en +a beaucoup de cette dernière espèce, beaucoup, +beaucoup... beaucoup plus qu'on ne +croit. Oh ! ils ont l'air de tout le monde... +ils sont habillés comme les autres... ils +font les paons... Quand je dis les paons... +je me trompe, ils ne pourraient pas se +déployer.</p> + +<p> — Oh ! ma chère...</p> + +<p> — Quand aux timides, ils sont quelquefois +d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se +déshabiller, même pour se coucher tout +seuls, quand ils ont une glace dans leur +chambre. Avec ceux-là, il faut être énergique, +user du regard et de la poignée de +main. C'est même quelquefois inutile. Ils +ne savent jamais comment ni par où commencer. +Quand on perd connaissance +devant eux, comme dernier moyen... ils +vous soignent... Et pour peu qu'on tarde +à reprendre ses sens... ils vont chercher +du secours.</p> + +<p>Ceux que je préfère, moi, ce sont les +amoureux des autres. Ceux-là, je les enlève +d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, +ma chère !</p> + +<p> — C'est bon, tout ça, mais quand il n'y +a pas d'hommes, comme ici, par exemple.</p> + +<p> — J'en trouve.</p> + +<p> — Tu en trouves. Où ça ?</p> + +<p> — Partout. Tiens, ça me rappelle mon +histoire.</p> + +<p>« Voilà deux ans, cette année, que mon +mari m'a fait passer l'été dans sa terre de +Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, +rien de rien, de rien, de rien ! Dans les +manoirs des environs, quelques lourdauds +dégoûtants, des chasseurs de poil et de +plume vivant dans des châteaux sans +baignoires, de ces hommes qui transpirent +et se couchent par là-dessus, et qu'il +serait impossible de corriger, parce qu'ils +ont des principes d'existence malpropres.</p> + +<p>« Devine ce que j'ai fait ?</p> + +<p> — Je ne devine pas !</p> + +<p> — Ah ! ah ! ah ! Je venais de lire un tas +de romans de George Sand pour l'exaltation +de l'homme du peuple, des romans +où les ouvriers sont sublimes et tous les +hommes du monde criminels. Ajoute à +cela que j'avais vu <i>Ruy-Blas</i> l'hiver précédent +et que ça m'avait beaucoup frappée. +Eh bien ! un de nos fermiers avait un fils, +un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +étudié pour être prêtre, puis quitté le +séminaire par dégoût. Eh bien, je l'ai pris +comme domestique !</p> + +<p> — Oh !... Et après !...</p> + +<p> — Après... après, ma chère, je l'ai +traité de très haut, en lui montrant beaucoup +de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, +celui-là, ce rustre, je l'ai allumé !...</p> + +<p> — Oh ! Andrée !</p> + +<p> — Oui, ça m'amusait même beaucoup. +On dit que les domestiques, ça ne compte +pas ! Eh bien il ne comptait point. Je le +sonnais pour les ordres chaque matin +quand ma femme de chambre m'habillait, +et aussi chaque soir quand elle me déshabillait.</p> + +<p> — Oh ! Andrée ?</p> + +<p> — Ma chère, il a flambé comme un toit +de paille. Alors, à table, pendant les repas, +je n'ai plus parlé que de propreté, +de soins du corps, de douches, de bains. +Si bien qu'au bout de quinze jours il se +trempait matin et soir dans la rivière, puis +se parfumait à empoisonner le château. +J'ai même été obligée de lui interdire les +parfums, en lui disant, d'un air furieux, +que les hommes ne devaient jamais employer +que l'eau de Cologne.</p> + +<p> — Oh ! Andrée !</p> + +<p> — Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une +bibliothèque de campagne. J'ai fait venir +quelques centaines de romans moraux que +je prêtais à tous nos paysans et à mes +domestiques. Il s'était glissé dans ma +collection quelques livres... quelques livres... +poétiques... de ceux qui troublent +les âmes... des pensionnaires et des collégiens... +Je les ai donnés à mon valet de +chambre. Ça lui a appris la vie... une +drôle de vie.</p> + +<p> — Oh... Andrée !</p> + +<p> — Alors je suis devenue familière avec +lui, je me suis mise à le tutoyer. Je l'avais +nommé Joseph. Ma chère, il était +dans un état... dans un état effrayant... +Il devenait maigre comme... comme un +coq... et il roulait des yeux de fou. Moi +je m'amusais énormément. C'est un de +mes meilleurs étés...</p> + +<p> — Et après ?...</p> + +<p> — Après... oui... Eh bien, un jour que +mon mari était absent, je lui ai dit d'atteler +le panier pour me conduire dans les bois. +Il faisait très chaud, très chaud... Voilà !</p> + +<p> — Oh ! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse +tant.</p> + +<p> — Tiens, bois un verre de Chartreuse, +sans ça je finirais le carafon toute seule. +Eh bien après, je me suis trouvée mal en +route.</p> + +<p> — Comment ça ?</p> + +<p> — Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais +me trouver mal et qu'il fallait me +porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été +sur l'herbe j'ai suffoqué et je lui ai dit de +me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, +j'ai perdu connaissance.</p> + +<p> — Tout à fait.</p> + +<p> — Oh non, pas du tout.</p> + +<p> — Eh bien ?</p> + +<p> — Eh bien ! j'ai été obligée de rester +près d'une heure sans connaissance. Il +ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été +patiente, et je n'ai rouvert les yeux qu'après +sa chute.</p> + +<p> — Oh ! Andrée !... Et qu'est-ce que tu +lui as dit ?</p> + +<p> — Moi rien ! Est-ce que je savais quelque +chose, puisque j'étais sans connaissance ? +Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me +remettre en voiture ; et il m'a ramenée +au château. Mais il a failli verser en tournant +la barrière !</p> + +<p> — Oh ! Andrée ! Et c'est tout ?...</p> + +<p> — C'est tout...</p> + +<p> — Tu n'as perdu connaissance qu'une +fois ?</p> + +<p> — Rien qu'une fois, parbleu ! Je ne +voulais pas faire mon amant de ce +goujat.</p> + +<p> — L'as-tu gardé longtemps après ça ?</p> + +<p> — Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi +est-ce que je l'aurais renvoyé. Je n'avais +pas à m'en plaindre.</p> + +<p> — Oh ! Andrée ! Et il t'aime toujours ?</p> + +<p> — Parbleu.</p> + +<p> — Où est-il ?</p> + +<p>La petite baronne étendit la main vers +la muraille et poussa le timbre électrique. +La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un +grand valet entra qui répandait autour de +lui une forte senteur d'eau de Cologne.</p> + +<p>La baronne lui dit : « Joseph, mon +garçon, j'ai peur de me trouver mal, va +me chercher ma femme de chambre. »</p> + +<p>L'homme demeurait immobile comme +un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit : +« Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, +et Rosalie me soignera mieux que +toi. »</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et sortit.</p> + +<p>La petite comtesse, effarée, demanda :</p> + +<p> — Et qu'est-ce que tu diras à ta femme +de chambre ?</p> + +<p> — Je lui dirai que c'est passé ! Non, je +me ferai tout de même délacer. Ça me +soulagera la poitrine, car je ne peux plus +respirer. Je suis grise... ma chère... mais +grise à tomber si je me levais.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AUBERGE"></a><br> +<h2>L'AUBERGE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Pareille à toutes les hôtelleries de bois +plantées dans les Hautes-Alpes, au pied des +glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus +qui coupent les sommets blancs des montagnes, +l'auberge de Schwarenbach sert de +refuge aux voyageurs qui suivent le passage +de la Gemmi.</p> + +<p>Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée +par la famille de Jean Hauser ; puis, +dès que les neiges s'amoncellent, emplissant +le vallon et rendant impraticable la +descente sur Loëche, les femmes, le père +et les trois fils s'en vont, et laissent pour +garder la maison le vieux guide Gaspard +Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et +Sam le gros chien de montagne.</p> + +<p>Les deux hommes et la bête demeurent +jusqu'au printemps dans cette prison de +neige, n'ayant devant les yeux que la pente +immense et blanche du Balmhorn, entourés +de sommets pâles et luisants, enfermés, +bloqués, ensevelis sous la neige qui monte +autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase la +petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint +les fenêtres et mure la porte.</p> + +<p>C'était le jour où la famille Hauser allait +retourner à Loëche, l'hiver approchant et +la descente devenant périlleuse.</p> + +<p>Trois mulets partirent en avant, chargés +de hardes et de bagages et conduits par les +trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa +fille Louise montèrent sur un quatrième +mulet, et se mirent en route à leur +tour.</p> + +<p>Le père les suivait accompagné des deux +gardiens qui devaient escorter la famille +jusqu'au sommet de la descente.</p> + +<p>Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé +maintenant au fond du grand trou de rochers +qui s'étend devant l'auberge, puis ils +suivirent le vallon clair comme un drap et +dominé de tous côtés par des sommets de +neige.</p> + +<p>Une averse de soleil tombait sur ce désert +blanc éclatant et glacé, l'allumait d'une +flamme aveuglante et froide ; aucune vie +n'apparaissait dans cet océan des monts ; +aucun mouvement dans cette solitude +démesurée ; aucun bruit n'en troublait le +profond silence.</p> + +<p>Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, +un grand suisse aux longues jambes, laissa +derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard +Hari, pour rejoindre le mulet qui +portait les deux femmes.</p> + +<p>La plus jeune le regardait venir, semblait +l'appeler d'un œil triste. C'était une +petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses +et les cheveux pâles paraissaient décolorés +par les longs séjours au milieu des +glaces.</p> + +<p>Quand il eut rejoint la bête qui la portait, +il posa la main sur la croupe et ralentit le +pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant +avec des détails infinis toutes les recommandations +de l'hivernage. C'était la +première fois qu'il restait là-haut, tandis que +le vieux Hari avait déjà passé quatorze hivers +sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.</p> + +<p>Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de +comprendre, et regardait sans cesse la +jeune fille. De temps en temps il répondait : +« Oui, madame Hauser. » Mais sa +pensée semblait loin et sa figure calme +demeurait impassible.</p> + +<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la +longue surface gelée s'étendait, toute plate, +au fond du val. A droite, le Daubenhorn +montrait ses rochers noirs dressés à pic auprès +des énormes moraines du glacier de +Lœmmern que dominait le Wildstrubel.</p> + +<p>Comme ils approchaient du col de la +Gemmi, où commence la descente sur +Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense +horizon des Alpes du Valais dont les +séparait la profonde et large vallée du Rhône.</p> + +<p>C'était, au loin, un peuple de sommets +blancs, inégaux, écrasés ou pointus et luisants +sous le soleil : le Mischabel avec ses +deux cornes, le puissant massif du Wissehorn, +le lourd Brunnegghorn, la haute et +redoutable pyramide du Cervin, ce tueur +d'hommes, et la Dent-Blanche, cette +monstrueuse coquette.</p> + +<p>Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, +au fond d'un abîme effrayant, ils +aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient +des grains de sable jetés dans cette +crevasse énorme que finit et que ferme +la Gemmi, et qui s'ouvre, là-bas, sur le +Rhône.</p> + +<p>Le mulet s'arrêta au bord du sentier +qui va, serpentant, tournant sans cesse et +revenant, fantastique et merveilleux, le +long de la montagne droite, jusqu'à ce +petit village presque invisible, à son pied. +Les femmes sautèrent dans la neige.</p> + +<p>Les deux vieux les avaient rejoints.</p> + +<p> — Allons, dit le père Hauser, adieu +et bon courage, à l'an prochain, les +amis.</p> + +<p>Le père Hari répéta : « A l'an prochain. »</p> + +<p>Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à +son tour, tendit ses joues ; et la jeune fille +en fit autant.</p> + +<p>Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il +murmura dans l'oreille de Louise : « N'oubliez +point ceux d'en-haut. » Elle répondit +« non » si bas, qu'il devina sans l'entendre.</p> + +<p> — Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et +bonne santé.</p> + +<p>Et, passant devant les femmes, il commença +à descendre.</p> + +<p>Ils disparurent bientôt tous les trois au +premier détour du chemin.</p> + +<p>Et les deux hommes s'en retournèrent +vers l'auberge de Schwarenbach.</p> + +<p>Ils allaient lentement, côte à côte, sans +parler. C'était fini, ils resteraient seuls, +face à face, quatre ou cinq mois.</p> + +<p>Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa +vie de l'autre hiver. Il était demeuré avec +Michel Canol, trop âgé maintenant pour +recommencer ; car un accident peut arriver +pendant cette longue solitude. Ils ne +s'étaient pas ennuyés, d'ailleurs ; le tout +était d'en prendre son parti dès le premier +jour ; et on finissait par se créer des distractions, +des jeux, beaucoup de passe-temps.</p> + +<p>Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, +suivant en pensée ceux qui descendaient +vers le village par tous les festons de la +Gemmi.</p> + +<p>Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine +visible, si petite, un point noir au pied de +la monstrueuse vague de neige.</p> + +<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien +frisé, se mit à gambader autour d'eux.</p> + +<p> — Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous +n'avons plus de femme maintenant, il faut +préparer le dîner, tu vas éplucher les +pommes de terre.</p> + +<p>Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux +de bois, commencèrent à tremper la +soupe.</p> + +<p>La matinée du lendemain sembla longue +à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et +crachait dans l'âtre, tandis que le jeune +homme regardait par la fenêtre l'éclatante +montagne en face de la maison.</p> + +<p>Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le +trajet de la veille, il cherchait sur le sol +les traces des sabots du mulet qui avait +porté les deux femmes. Puis quand il fut au +col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre +au bord de l'abîme, et regarda Loëche.</p> + +<p>Le village dans son puits de rocher +n'était pas encore noyé sous la neige, bien +qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net +par les forêts de sapins qui protégeaient +ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, +de là-haut, à des pavés, dans une +prairie.</p> + +<p>La petite Hauser était là, maintenant, +dans une de ces demeures grises. Dans laquelle ? +Ulrich Kunsi se trouvait trop loin +pour les distinguer séparément. Comme il +aurait voulu descendre, pendant qu'il le +pouvait encore !</p> + +<p>Mais le soleil avait disparu derrière la +grande cime de Wildstrubel ; et le jeune +homme rentra. Le père Hari fumait. En +voyant revenir son compagnon, il lui proposa +une partie de cartes ; et ils s'assirent +en face l'un de l'autre des deux côtés de la +table.</p> + +<p>Ils jouèrent longtemps, un jeu simple +qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupé, ils se couchèrent.</p> + +<p>Les jours qui suivirent furent pareils au +premier, clairs et froids, sans neige nouvelle. +Le vieux Gaspard passait ses après-midi +à guetter les aigles et les rares oiseaux +qui s'aventurent sur ces sommets glacés, +tandis que Ulrich retournait régulièrement +au col de la Gemmi pour contempler le village. +Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, +aux dominos, gagnaient et perdaient de +petits objets pour intéresser leur partie.</p> + +<p>Un matin, Hari, levé le premier, appela +son compagnon. Un nuage mouvant, profond +et léger, d'écume blanche s'abattait +sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait +peu à peu sous un épais et sourd +matelas de mousse. Cela dura quatre jours +et quatre nuits. Il fallut dégager la porte et +les fenêtres, creuser un couloir et tailler des +marches pour s'élever sur cette poudre de +glace que douze heures de gelée avaient rendue +plus dure que le granit des moraines.</p> + +<p>Alors, ils vécurent comme des prisonniers, +ne s'aventurant plus guère en dehors +de leur demeure. Ils s'étaient partagé les +besognes qu'ils accomplissaient régulièrement. +Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et +de tous les travaux de propreté. C'était lui +aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard +Hari faisait la cuisine et entretenait le feu. +Leurs ouvrages, réguliers et monotones, +étaient interrompus par de longues parties +de cartes ou de dés. Jamais ils ne se querellaient, +étant tous deux calmes et placides. +Jamais même ils n'avaient d'impatiences, +de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, +car ils avaient fait provision de résignation +pour cet hivernage sur les sommets.</p> + +<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait +son fusil et s'en allait à la recherche des +chamois ; il en tuait de temps en temps. +C'était alors fête dans l'auberge de +Schwarenbach et grand festin de chair +fraîche.</p> + +<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre +du dehors marquait dix-huit au-dessous +de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, +le chasseur espérait surprendre les bêtes +aux abords du Wildstrubel.</p> + +<p>Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à +dix heures. Il était d'un naturel dormeur ; +mais il n'eût point osé s'abandonner +ainsi à son penchant en présence du +vieux guide toujours ardent et matinal.</p> + +<p>Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait +aussi ses jours et ses nuits à dormir devant +le feu ; puis il se sentit triste, effrayé même +de la solitude, et saisi par le besoin de la +partie de cartes quotidienne, comme on +l'est par le désir d'une habitude invincible.</p> + +<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son +compagnon qui devait rentrer à quatre +heures.</p> + +<p>La neige avait nivelé toute la profonde +vallée, comblant les crevasses, effaçant les +deux lacs, capitonnant les rochers ; ne faisant +plus, entre les sommets immenses, +qu'une immense cuve blanche régulière, +aveuglante et glacée.</p> + +<p>Depuis trois semaines, Ulrich n'était +plus revenu au bord de l'abîme d'où il +regardait le village. Il y voulut retourner +avant de gravir les pentes qui conduisaient +à Wildstrubel. Loëche maintenant était +aussi sous la neige, et les demeures ne se +reconnaissaient plus guère, ensevelies sous +ce manteau pâle.</p> + +<p>Puis, tournant à droite, il gagna le glacier +de Lœmmern. Il allait de son pas +allongé de montagnard, en frappant de son +bâton ferré la neige aussi dure que la +pierre. Et il cherchait avec son œil perçant +le petit point noir et mouvant, au loin, +sur cette nappe démesurée.</p> + +<p>Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, +se demandant si le vieux avait bien +pris ce chemin ; puis il se mit à longer les +moraines d'un pas plus rapide et plus +inquiet.</p> + +<p>Le jour baissait ; les neiges devenaient +roses ; un vent sec et gelé courait par souffles +brusques sur leur surface de cristal. +Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant, +prolongé. La voix s'envola dans le silence +de mort où dormaient les montagnes ; elle +courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'écume glaciale, comme un +cri d'oiseau sur les vagues de la mer ; +puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.</p> + +<p>Il se remit à marcher. Le soleil s'était +enfoncé, là-bas, derrière les cimes que les +reflets du ciel empourpraient encore ; mais +les profondeurs de la vallée devenaient +grises. Et le jeune homme eut peur tout à +coup. Il lui sembla que le silence, le froid, +la solitude, la mort hivernale de ces monts +entraient en lui, allaient arrêter et geler +son sang, raidir ses membres, faire de lui +un être immobile et glacé. Et il se mit à +courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le +vieux, pensait-il, était rentré pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin ; il +serait assis devant le feu, avec un chamois +mort à ses pieds.</p> + +<p>Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune +fumée n'en sortait. Ulrich courut plus vite, +ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, +mais Gaspard Hari n'était point revenu.</p> + +<p>Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, +comme s'il se fût attendu à découvrir son +compagnon caché dans un coin. Puis il +ralluma le feu et fit la soupe, espérant +toujours voir revenir le vieillard.</p> + +<p>De temps en temps, il sortait pour regarder +s'il n'apparaissait pas. La nuit était +tombée, la nuit blafarde des montagnes, +la nuit pâle, la nuit livide qu'éclairait, au +bord de l'horizon, un croissant jaune et +fin prêt à tomber derrière les sommets.</p> + +<p>Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, +se chauffait les pieds et les mains +en rêvant aux accidents possibles.</p> + +<p>Gaspard avait pu se casser une jambe, +tomber dans un trou, faire un faux pas +qui lui avait tordu la cheville. Et il restait +étendu dans la neige, saisi, raidi par le +froid, l'âme en détresse, perdu, criant +peut-être au secours, appelant de toute la +force de sa gorge dans le silence de la +nuit.</p> + +<p>Mais où ? La montagne était si vaste, si +rude, si périlleuse aux environs, surtout +en cette saison, qu'il aurait fallu être dix +ou vingt guides et marcher pendant huit +jours dans tous les sens pour trouver un +homme en cette immensité.</p> + +<p>Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à +partir avec Sam si Gaspard Hari n'était +point revenu entre minuit et une heure du +matin.</p> + +<p>Et il fit ses préparatifs.</p> + +<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac, +prit ses crampons d'acier, roula autour de +sa taille une corde longue, mince et forte, +vérifia l'état de son bâton ferré et de la hachette +qui sert à tailler des degrés dans la +glace. Puis il attendit. Le feu brûlait dans +la cheminée ; le gros chien ronflait sous la +clarté de la flamme ; l'horloge battait +comme un cœur ses coups réguliers dans +sa gaine de bois sonore.</p> + +<p>Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits +lointains, frissonnant quand le vent léger +frôlait le toit et les murs.</p> + +<p>Minuit sonna ; il tressaillit. Puis, comme +il se sentait frémissant et apeuré, il posa +de l'eau sur le feu, afin de boire du café +bien chaud avant de se mettre en route.</p> + +<p>Quand l'horloge fit tinter une heure, il +se dressa, réveilla Sam, ouvrit la porte et +s'en alla dans la direction du Wildstrubel. +Pendant cinq heures, il monta, escaladant +des rochers au moyen de ses crampons, +taillant la glace, avançant toujours et parfois +hâlant, au bout de sa corde, le chien +resté au bas d'un escarpement trop rapide. +Il était six heures environ, quand il atteignit +un des sommets où le vieux Gaspard +venait souvent à la recherche des chamois.</p> + +<p>Et il attendit que le jour se levât.</p> + +<p>Le ciel pâlissait sur sa tête ; et soudain +une lueur bizarre, née on ne sait d'où, +éclaira brusquement l'immense océan des +cimes pâles qui s'étendaient à cent lieues +autour de lui. On eût dit que cette clarté +vague sortait de la neige elle-même pour +se répandre dans l'espace. Peu à peu les +sommets lointains les plus hauts devinrent +tous d'un rose tendre comme de la +chair, et le soleil rouge apparut derrière +les lourds géants des Alpes bernoises.</p> + +<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait +comme un chasseur, courbé, épiant des +traces, disant au chien : « Cherche, mon +gros, cherche. »</p> + +<p>Il redescendait la montagne à présent, +fouillant de l'œil les gouffres, et parfois +appelant, jetant un cri prolongé, mort bien +vite dans l'immensité muette. Alors, il +collait à terre l'oreille, pour écouter ; il +croyait distinguer une voix, se mettait à +courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. +Vers midi, il déjeuna et fit manger Sam, +aussi las que lui-même. Puis il recommença +ses recherches.</p> + +<p>Quand le soir vint, il marchait encore, +ayant parcouru cinquante kilomètres de +montagne. Comme il se trouvait trop loin +de sa maison pour y rentrer, et trop fatigué +pour se traîner plus longtemps, il +creusa un trou dans la neige et s'y blottit +avec son chien, sous une couverture +qu'il avait apportée. Et ils se couchèrent +l'un contre l'autre, l'homme, et la +bête, chauffant leurs corps l'un à l'autre +et gelés jusqu'aux moëlles cependant.</p> + +<p>Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté +de visions, les membres secoués de frissons.</p> + +<p>Le jour allait paraître quand il se releva. +Ses jambes étaient raides comme des barres +de fer, son âme faible à le faire crier +d'angoisse, son cœur palpitant à le laisser +choir d'émotion dès qu'il croyait entendre +un bruit quelconque.</p> + +<p>Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir +de froid dans cette solitude, et l'épouvante +de cette mort, fouettant son +énergie, réveilla sa vigueur.</p> + +<p>Il descendait maintenant vers l'auberge, +tombant, se relevant, suivi de loin par +Sam, qui boitait sur trois pattes.</p> + +<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement +vers quatre heures de l'après-midi. La maison +était vide. Le jeune homme fit du feu, +mangea et s'endormit, tellement abruti +qu'il ne pensait plus à rien.</p> + +<p>Il dormit longtemps, très longtemps, +d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom : « Ulrich », secoua +son engourdissement profond et le fit +se dresser. Avait-il rêvé ? Était-ce un de +ces appels bizarres qui traversent les rêves +des âmes inquiètes ? Non, il l'entendait +encore, ce cri vibrant, entré dans son +oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout +de ses doigts nerveux. Certes, on avait +crié ; on avait appelé : « Ulrich ! » Quelqu'un +était là, près de la maison. Il n'en +pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et +hurla : « C'est toi, Gaspard ! » de toute la +puissance de sa gorge.</p> + +<p>Rien ne répondit ; aucun son, aucun +murmure, aucun gémissement, rien. Il +faisait nuit. La neige était blême.</p> + +<p>Le vent s'était levé, le vent glacé qui +brise les pierres et ne laisse rien de vivant +sur ces hauteurs abandonnées. Il passait +par souffles brusques plus desséchants et +plus mortels que le vent de feu du désert. +Ulrich, de nouveau, cria : « Gaspard ! — Gaspard ! — Gaspard ! »</p> + +<p>Puis il attendit. Tout demeura muet +sur la montagne ! Alors, une épouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il +rentra dans l'auberge, ferma la porte et +poussa les verrous ; puis il tomba grelottant +sur une chaise, certain qu'il venait +d'être appelé par son camarade au moment +où il rendait l'esprit.</p> + +<p>De cela il était sûr, comme on est sûr +de vivre ou de manger du pain. Le vieux +Gaspard Hari avait agonisé pendant deux +jours et trois nuits quelque part, dans un +trou, dans un de ces profonds ravins immaculés +dont la blancheur est plus sinistre +que les ténèbres des souterrains. Il +avait agonisé pendant deux jours et trois +nuits, et il venait de mourir tout à l'heure +en pensant à son compagnon. Et son âme, +à peine libre, s'était envolée vers l'auberge +où dormait Ulrich, et elle l'avait +appelé de par la vertu mystérieuse et terrible +qu'ont les âmes des morts de hanter +les vivants. Elle avait crié, cette âme sans +voix, dans l'âme accablée du dormeur ; +elle avait crié son adieu dernier, ou son +reproche, ou sa malédiction sur l'homme +qui n'avait point assez cherché.</p> + +<p>Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière +le mur, derrière la porte qu'il venait +de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau +de nuit qui frôle de ses plumes une fenêtre +éclairée ; et le jeune homme éperdu +était prêt à hurler d'horreur. Il voulait +s'enfuir et n'osait point sortir ; il n'osait +point et n'oserait plus désormais, car le +fantôme resterait là, jour et nuit, autour +de l'auberge, tant que le corps du vieux +guide n'aurait pas été retrouvé et déposé +dans la terre bénite d'un cimetière.</p> + +<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu +d'assurance au retour brillant du soleil. +Il prépara son repas, fit la soupe de son +chien, puis il demeura sur une chaise, +immobile, le cœur torturé, pensant au +vieux couché sur la neige.</p> + +<p>Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, +des terreurs nouvelles l'assaillirent. +Il marchait maintenant dans la cuisine +noire, éclairée à peine par la flamme +d'une chandelle, il marchait d'un bout à +l'autre de la pièce, à grands pas, écoutant, +écoutant si le cri effrayant de l'autre +nuit n'allait pas encore traverser le silence +morne du dehors. Et il se sentait seul, le +misérable, comme aucun homme n'avait +jamais été seul ! Il était seul dans cet immense +désert de neige, seul à deux mille +mètres au-dessus de la terre habitée, au-dessus +des maisons humaines, au-dessus +de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul +dans le ciel glacé ! Une envie folle le tenaillait +de se sauver n'importe où, n'importe +comment, de descendre à Loëche en +se jetant dans l'abîme ; mais il n'osait +seulement pas ouvrir la porte, sûr que +l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour +ne pas rester seul non plus là-haut.</p> + +<p>Vers minuit, las de marcher, accablé +d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin +sur une chaise, car il redoutait son lit +comme on redoute un lieu hanté.</p> + +<p>Et soudain le cri strident de l'autre soir +lui déchira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich +étendit les bras pour repousser le +revenant, et il tomba sur le dos avec son +siège.</p> + +<p>Sam, réveillé par le bruit, se mit à +hurler comme hurlent les chiens effrayés, +et il tournait autour du logis cherchant +d'où venait le danger. Parvenu près de la +porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant +avec force, le poil hérissé, la queue +droite et grognant.</p> + +<p>Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant +par un pied sa chaise, il cria : « N'entre +pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue. » +Et le chien, excité par cette menace, +aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi +que défiait la voix de son maître.</p> + +<p>Sam, peu à peu, se calma et revint +s'étendre auprès du foyer, mais il demeurait +inquiet, la tête levée, les yeux brillants +et grondant entre ses crocs.</p> + +<p>Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais +comme il se sentait défaillir de terreur, il +alla chercher une bouteille d'eau-de-vie +dans le buffet, et il en but, coup sur coup, +plusieurs verres. Ses idées devenaient +vagues ; son courage s'affermissait ; une +fièvre de feu glissait dans ses veines.</p> + +<p>Il ne mangea guère le lendemain, se +bornant à boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vécut, saoul +comme une brute. Dès que la pensée de +Gaspard Hari lui revenait, il recommençait +à boire jusqu'à l'instant où il tombait +sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait +là, sur la face, ivre mort, les membres +rompus, ronflant, le front par terre. +Mais à peine avait-il digéré le liquide affolant +et brûlant, que le cri toujours le même +« Ulrich ! » le réveillait comme une balle +qui lui aurait percé le crâne ; et il se dressait +chancelant encore, étendant les mains +pour ne point tomber, appelant Sam à son +secours. Et le chien, qui semblait devenir +fou comme son maître, se précipitait sur +la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait +de ses longues dents blanches, tandis +que le jeune homme, le col renversé, +la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, +comme de l'eau fraîche après une course, +l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait +de nouveau sa pensée, et son souvenir, et +sa terreur éperdue.</p> + +<p>En trois semaines, il absorba toute sa +provision d'alcool. Mais cette saoulerie +continue ne faisait qu'assoupir son épouvante +qui se réveilla plus furieuse dès qu'il +lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe +alors, exaspérée par un mois d'ivresse, et +grandissant sans cesse dans l'absolue solitude, +s'enfonçait en lui à la façon d'une +vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure +ainsi qu'une bête en cage, collant +son oreille à la porte pour écouter si l'autre +était là, et le défiant, à travers le +mur.</p> + +<p>Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par +la fatigue, il entendait la voix qui le faisait +bondir sur ses pieds.</p> + +<p>Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés +à bout, il se précipita sur la porte et +l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et +pour le forcer à se taire.</p> + +<p>Il reçut en plein visage un souffle d'air +froid qui le glaça jusqu'aux os et il referma +le battant et poussa les verrous, +sans remarquer que Sam s'était élancé +dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois +au feu, et s'assit devant pour se chauffer ; +mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait +le mur en pleurant.</p> + +<p>Il cria éperdu : « Va-t-en. » Une plainte +lui répondit, longue et douloureuse.</p> + +<p>Alors tout ce qui lui restait de raison +fut emporté par la terreur. Il répétait « Va-t-en » +en tournant sur lui-même pour +trouver un coin où se cacher. L'autre, pleurant +toujours, passait le long de la maison +en se frottant contre le mur. Ulrich s'élança +vers le buffet de chêne plein de vaisselle +et de provisions, et, le soulevant avec +une force surhumaine, il le traîna jusqu'à la +porte, pour s'appuyer d'une barricade. +Puis, entassant les uns sur les autres tout ce +qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre +comme on fait lorsqu'un ennemi vous +assiège.</p> + +<p>Mais celui du dehors poussait maintenant +de grands gémissements lugubres auxquels +le jeune homme se mit à répondre par des +gémissements pareils.</p> + +<p>Et des jours et des nuits se passèrent +sans qu'ils cessassent de hurler l'un et +l'autre. L'un tournait sans cesse autour +de la maison et fouillait la muraille de ses +ongles avec tant de force qu'il semblait +vouloir la démolir ; l'autre, au dedans, suivait +tous ses mouvements, courbé, l'oreille +collée contre la pierre, et il répondait +à tous ses appels par d'épouvantables +cris.</p> + +<p>Un soir, Ulrich n'entendit plus rien ; et +il s'assit, tellement brisé de fatigue qu'il +s'endormit aussitôt.</p> + +<p>Il se réveilla sans un souvenir, sans une +pensée, comme si toute sa tête se fût vidée +pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, +il mangea.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>L'hiver était fini. Le passage de la +Gemmi redevenait praticable ; et la famille +Hauser se mit en route pour rentrer dans +son auberge.</p> + +<p>Dès qu'elles eurent atteint le haut de +la montée les femmes grimpèrent sur leur +mulet, et elles parlèrent des deux hommes +qu'elles allaient retrouver tout à l'heure.</p> + +<p>Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût +pas descendu quelques jours plus tôt, dès +que la route était devenue possible, pour +donner des nouvelles de leur long hivernage.</p> + +<p>On aperçut enfin l'auberge encore couverte +et capitonnée de neige. La porte et +la fenêtre étaient closes ; un peu de fumée +sortait du toit, ce qui rassura le père Hauser. +Mais en approchant, il aperçut, sur le +seuil, un squelette d'animal dépecé par les aigles, +un grand squelette couché sur le flanc.</p> + +<p>Tous l'examinèrent. « Ça doit être Sam, » +dit la mère. Et elle appela : « Hé, Gaspard. » +Un cri répondit à l'intérieur, un cri +aigu, qu'on eût dit poussé par une bête. Le +père Hauser répéta : « Hé, Gaspard. » Un +autre cri pareil au premier se fit entendre.</p> + +<p>Alors les trois hommes, le père et les +deux fils, essayèrent d'ouvrir la porte. Elle +résista. Ils prirent dans l'étable vide une +longue poutre comme bélier, et la lancèrent +à toute volée. Le bois cria, céda, les +planches volèrent en morceaux ; puis un +grand bruit ébranla la maison et ils aperçurent, +dedans, derrière le buffet écroulé +un homme debout, avec des cheveux qui +lui tombaient aux épaules, une barbe qui +lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants +et des lambeaux d'étoffe sur le +corps.</p> + +<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais +Louise Hauser s'écria : « C'est Ulrich, maman. » +Et la mère constata que c'était Ulrich, +bien que ses cheveux fussent blancs.</p> + +<p>Il les laissa venir ; il se laissa toucher ; +mais il ne répondit point aux questions +qu'on lui posa ; et il fallut le conduire +à Loëche où les médecins constatèrent +qu'il était fou.</p> + +<p>Et personne ne sut jamais ce qu'était +devenu son compagnon.</p> + +<p>La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, +d'une maladie de langueur qu'on attribua +au froid de la montagne.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_VAGABOND"></a><br> +<h2>LE VAGABOND</h2> +<br><br><br> + + +<p>Depuis quarante jours, il marchait, cherchant +partout du travail. Il avait quitté +son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, +parce que l'ouvrage manquait. Compagnon +charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il était resté pendant deux +mois à la charge de sa famille, lui, fils +aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras +vigoureux, dans le chômage général. Le +pain devint rare dans la maison ; les deux +sœurs allaient en journée, mais gagnaient +peu ; et lui, Jacques Randel, le plus fort, +ne faisait rien parce qu'il n'avait rien à +faire, et mangeait la soupe des autres.</p> + +<p>Alors, il s'était informé à la mairie ; et +le secrétaire avait répondu qu'on trouvait +à s'occuper dans le Centre.</p> + +<p>Il était donc parti, muni de papiers et +de certificats, avec sept francs dans sa poche +et portant sur l'épaule, dans un mouchoir +bleu attaché au bout de son bâton, +une paire de souliers de rechange, une +culotte et une chemise.</p> + +<p>Et il avait marché sans repos, pendant +les jours et les nuits, par les interminables +routes, sous le soleil et sous les pluies, +sans arriver jamais à ce pays mystérieux +où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.</p> + +<p>Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne +devait travailler qu'à la charpente, puisqu'il +était charpentier. Mais, dans tous les +chantiers où il se présenta, on répondit +qu'on venait de congédier des hommes, +faute de commandes, et il se résolut, +se trouvant à bout de ressources, à accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait +sur son chemin.</p> + +<p>Donc, il fut tour à tour terrassier, valet +d'écurie, scieur de pierres ; il cassa du bois, +ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla +du mortier, lia des fagots, garda des chèvres +sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de +temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant à vil prix, pour +tenter l'avarice des patrons et des paysans.</p> + +<p>Et maintenant, depuis une semaine, il +ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et +il mangeait un peu de pain, grâce à la charité +des femmes qu'il implorait sur le seuil +des portes, en passant le long des routes.</p> + +<p>Le soir tombait, Jacques Randel harassé, +les jambes brisées, le ventre vide, +l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur +l'herbe au bord du chemin, car il ménageait +sa dernière paire de souliers, l'autre +n'existant plus depuis longtemps déjà. +C'était un samedi, vers la fin de l'automne. +Les nuages gris roulaient dans le +ciel, lourds et rapides, sous les poussées +du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait +qu'il pleuvrait bientôt. La campagne +était déserte, à cette tombée de jour, la +veille d'un dimanche. De place en place, +dans les champs, s'élevaient, pareilles à +des champignons jaunes, monstrueux, des +meules de paille égrenées ; et les terres +semblaient nues, étant ensemencées déjà +pour l'autre année.</p> + +<p>Randel avait faim, une faim de bête, +une de ces faims qui jettent les loups sur +les hommes. Exténué, il allongeait les +jambes pour faire moins de pas, et, la tête +pesante, le sang bourdonnant aux tempes, +les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait +son bâton dans sa main avec l'envie +vague de frapper à tour de bras sur le premier +passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe.</p> + +<p>Il regardait les bords de la route avec +l'image, dans les yeux, de pommes de terre +défouies, restées sur le sol retourné. S'il +en avait trouvé quelques-unes, il eût ramassé +du bois mort, fait un petit feu dans +le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume +chaud et rond, qu'il eût tenu d'abord, +brûlant, dans ses mains froides.</p> + +<p>Mais la saison était passée, et il devrait, +comme la veille, ronger une betterave crue, +arrachée dans un sillon.</p> + +<p>Depuis deux jours il parlait haut en allongeant +le pas sous l'obsession de ses +idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant +tout son esprit, toutes ses simples +facultés, à sa besogne professionnelle. +Mais voilà que la fatigue, cette poursuite +acharnée d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, +le jeûne, le mépris qu'il sentait chez les +sédentaires pour le vagabond, cette question +posée chaque jour : « Pourquoi ne +restez-vous pas chez vous ? » le chagrin de +ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il +sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeurés à la maison et qui n'avaient +guère de sous, non plus, l'emplissaient, +peu à peu d'une colère lente, amassée +chaque jour, chaque heure, chaque minute, +et qui s'échappait de sa bouche, malgré +lui, en phrases courtes et grondantes.</p> + +<p>Tout en trébuchant sur les pierres qui +roulaient sous ses pieds nus, il grognait : +« Misère... misère... tas de cochons... +laisser crever de faim un homme... un +charpentier... tas de cochons... pas quatre +sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... +tas de cochons !... »</p> + +<p>Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en +prenait aux hommes, à tous les hommes, +de ce que la nature, la grande mère aveugle, +est inéquitable, féroce et perfide.</p> + +<p>Il répétait, les dents serrées : « Tas de +cochons ! » en regardant la mince fumée +grise qui sortait des toits, à cette heure +du dîner. Et, sans réfléchir à cette autre +injustice, humaine celle-là, qui se nomme +violence et vol, il avait envie d'entrer dans +une de ces demeures, d'assommer les habitants +et de se mettre à table, à leur place.</p> + +<p>Il disait : « J'ai pas le droit de vivre, +maintenant... puisqu'on me laisse crever +de faim... je ne demande qu'à travailler, +pourtant... tas de cochons ! » Et la souffrance +de ses membres, la souffrance de +son ventre, la souffrance de son cœur lui +montaient à la tête comme une ivresse +redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, +cette idée simple : « J'ai le droit de +vivre, puisque je respire, puisque l'air est +à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas +le droit de me laisser sans pain ! »</p> + +<p>La pluie tombait, fine, serrée, glacée. +Il s'arrêta et murmura : « Misère... encore +un mois de route avant de rentrer à la +maison... » Il revenait en effet chez lui +maintenant, comprenant qu'il trouverait +plutôt à s'occuper dans sa ville natale, où +il était connu, en faisant n'importe quoi, +que sur les grands chemins où tout le +monde le suspectait.</p> + +<p>Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait +manœuvre, gâcheur de plâtre, +terrassier, casseur de cailloux. Quand il +ne gagnerait que vingt sous par jour, ce +serait toujours de quoi manger.</p> + +<p>Il noua autour de son cou ce qui restait +de son dernier mouchoir, afin d'empêcher +l'eau froide de lui couler dans le dos et +sur la poitrine. Mais il sentit bientôt +qu'elle traversait déjà la mince toile de +ses vêtements et il jeta autour de lui un +regard d'angoisse, d'être perdu qui ne +sait plus où cacher son corps, où reposer +sa tête, qui n'a pas un abri par le monde.</p> + +<p>La nuit venait, couvrant d'ombre les +champs. Il aperçut, au loin, dans un pré, +une tache sombre sur l'herbe, une vache. +Il enjamba le fossé de la route et alla +vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.</p> + +<p>Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa +grosse tête, et il pensa : « Si seulement j'avais +un pot, je pourrais boire un peu de lait. »</p> + +<p>Il regardait la vache ; et la vache le regardait ; +puis, soudain, lui lançant dans +le flanc un grand coup de pied : « Debout ! » +dit-il.</p> + +<p>La bête se dressa lentement, laissant +pendre sous elle sa lourde mamelle ; alors +l'homme se coucha sur le dos, entre les +pattes de l'animal, et il but, longtemps, +longtemps, pressant de ses deux mains le +pis gonflé, chaud, et qui sentait l'étable. +Il but tant qu'il resta du lait dans cette +source vivante.</p> + +<p>Mais la pluie glacée tombait plus serrée, +et toute la plaine était nue sans lui montrer +un refuge. Il avait froid ; et il regardait +une lumière qui brillait entre les arbres, +à la fenêtre d'une maison.</p> + +<p>La vache s'était recouchée, lourdement. +Il s'assit à côté d'elle, en lui flattant la +tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le +souffle épais et fort de la bête, sortant de +ses naseaux comme deux jets de vapeur +dans l'air du soir, passait sur la face de +l'ouvrier qui se mit à dire : « Tu n'as pas +froid là-dedans, toi. »</p> + +<p>Maintenant, il promenait ses mains sur +le poitrail, sous les pattes, pour y trouver +de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle +de se coucher et de passer la nuit contre +ce gros ventre tiède. Il chercha donc une +place, pour être bien, et posa juste son +front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était +brisé de fatigue, il s'endormit tout à coup.</p> + +<p>Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos +ou le ventre glacé, selon qu'il appliquait +l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal ; +alors il se retournait pour réchauffer et +sécher la partie de son corps qui était +restée à l'air de la nuit ; et il se rendormait +bientôt de son sommeil accablé.</p> + +<p>Un coq chantant le mit debout. L'aube +allait paraître ; il ne pleuvait plus ; le ciel +était pur.</p> + +<p>La vache se reposait, le mufle sur le sol ; il +se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour +baiser cette large narine de chair humide, +et il dit : « Adieu, ma belle... à une autre +fois... t'es une bonne bête... Adieu... »</p> + +<p>Puis il mit ses souliers, et s'en alla.</p> + +<p>Pendant deux heures, il marcha devant +lui, suivant toujours la même route ; puis +une lassitude l'envahit si grande, qu'il +s'assit dans l'herbe.</p> + +<p>Le jour était venu ; les cloches des églises +sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à +pied, soit montés en des charrettes, commençaient +à passer sur les chemins, allant +aux villages voisins fêter le dimanche chez +des amis, chez des parents.</p> + +<p>Un gros paysan parut, poussant devant lui +une vingtaine de moutons inquiets et bêlants +qu'un chien rapide maintenait en troupeau.</p> + +<p>Randel se leva, salua : « Vous n'auriez +pas du travail pour un ouvrier qui meurt +de faim ? » dit-il.</p> + +<p>L'autre répondit en jetant au vagabond +un regard méchant :</p> + +<p> — Je n'ai point de travail pour les gens +que je rencontre sur les routes.</p> + +<p>Et le charpentier retourna s'asseoir sur +le fossé.</p> + +<p>Il attendit longtemps ; regardant défiler +devant lui les campagnards, et cherchant +une bonne figure, un visage compatissant +pour recommencer sa prière.</p> + +<p>Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, +dont une chaîne d'or ornait le ventre.</p> + +<p> — Je cherche du travail depuis deux +mois, dit-il. Je ne trouve rien ; et je n'ai +plus un sou dans ma poche.</p> + +<p>Le demi-monsieur répliqua : « Vous +auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée du +pays. — La mendicité est interdite sur le +territoire de la commune. — Sachez que +je suis le maire, et, si vous ne filez pas +bien vite, je vais vous faire ramasser. »</p> + +<p>Randel, que la colère gagnait, murmura : +« Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai +pas de faim, au moins. »</p> + +<p>Et il retourna s'asseoir sur son fossé.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, en effet, +deux gendarmes apparurent sur la route. +Ils marchaient lentement, côte à côte, bien +en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux +cirés, leurs buffleteries jaunes et +leurs boutons de métal, comme pour effrayer +les malfaiteurs et les mettre en fuite +de loin, de très loin.</p> + +<p>Le charpentier comprit bien qu'ils venaient +pour lui ; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les +braver, d'être pris par eux, et de se venger, +plus tard.</p> + +<p>Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, +allant de leur pas militaire, lourd et balancé +comme la marche des oies. Puis tout +à coup, en passant devant lui, ils eurent +l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent +à le dévisager d'un œil menaçant et furieux.</p> + +<p>Et le brigadier s'avança en demandant :</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous faites ici ?</p> + +<p>L'homme répliqua tranquillement :</p> + +<p> — Je me repose.</p> + +<p> — D'où venez-vous ?</p> + +<p> — S'il fallait vous dire tous les pays où +j'ai passé, j'en aurais pour plus d'une heure.</p> + +<p> — Où allez-vous ?</p> + +<p> — A Ville-Avaray.</p> + +<p> — Où c'est-il ça ?</p> + +<p> — Dans la Manche.</p> + +<p> — C'est votre pays ?</p> + +<p> — C'est mon pays.</p> + +<p> — Pourquoi en êtes-vous parti ?</p> + +<p> — Pour chercher du travail.</p> + +<p>Le brigadier se retourna vers son gendarme, +et, du ton colère d'un homme que +la même supercherie finit par exaspérer :</p> + +<p> — Ils disent tous ça, ces bougres-là. +Mais je la connais, moi.</p> + +<p>Puis il reprit :</p> + +<p> — Vous avez des papiers ?</p> + +<p> — Oui, j'en ai.</p> + +<p> — Donnez-les.</p> + +<p>Randel prit dans sa poche ses papiers, +ses certificats, de pauvres papiers usés et +sales qui s'en allaient en morceaux, et les +tendit au soldat.</p> + +<p>L'autre les épelait en ânonnant, puis +constatant qu'ils étaient en règle, il les +rendit avec l'air mécontent d'un homme +qu'un plus malin vient de jouer.</p> + +<p>Après quelques moments de réflexion, +il demanda de nouveau :</p> + +<p> — Vous avez de l'argent sur vous ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — Rien ?</p> + +<p> — Rien.</p> + +<p> — Pas un sou seulement ?</p> + +<p> — Pas un sou seulement !</p> + +<p> — De quoi vivez-vous, alors ?</p> + +<p> — De ce qu'on me donne.</p> + +<p> — Vous mendiez, alors ?</p> + +<p>Randel répondit résolument :</p> + +<p> — Oui, quand je peux.</p> + +<p>Mais le gendarme déclara : « Je vous +prends en flagrant délit de vagabondage et +de mendicité, sans ressource et sans profession, +sur la route, et je vous enjoins de +me suivre. »</p> + +<p>Le charpentier se leva.</p> + +<p> — Ousque vous voudrez, dit-il.</p> + +<p>Et se plaçant entre les deux militaires +avant même d'en recevoir l'ordre, il ajouta :</p> + +<p> — Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un +toit sur la tête quand il pleut.</p> + +<p>Et ils partirent vers le village dont on +apercevait les tuiles, à travers des arbres +dépouillés de feuilles, à un quart de lieue +de distance.</p> + +<p>C'était l'heure de la messe, quand ils +traversèrent le pays. La place était pleine +de monde, et deux haies se formèrent aussitôt +pour voir passer le malfaiteur qu'une +troupe d'enfants excités suivait. Paysans +et paysannes le regardaient, cet homme +arrêté, entre deux gendarmes, avec une +haine allumée dans les yeux, et une envie +de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'écraser sous +leurs pieds. On se demandait s'il avait volé +et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, +affirma : « C'est un déserteur. » Le débitant +de tabac crut le reconnaître pour un +homme qui lui avait passé une pièce fausse +de cinquante centimes, le matin même, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable +assassin de la veuve Malet que +la police cherchait depuis six mois.</p> + +<p>Dans la salle du conseil municipal, où +ses gardiens le firent entrer, Randel +retrouva le maire, assis devant la table +des délibérations et flanqué de l'instituteur.</p> + +<p> — Ah ! ah ! s'écria le magistrat, vous +revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien +dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, +brigadier, qu'est-ce que c'est ? »</p> + +<p>Le brigadier répondit : « Un vagabond +sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans +ressources et sans argent sur lui, à ce +qu'il affirme, arrêté en état de mendicité +et de vagabondage, muni de bons certificats +et de papiers bien en règle. »</p> + +<p> — Montrez-moi ces papiers, dit le +maire. Il les prit, les lut, les relut, les +rendit, puis ordonna : « Fouillez-le. » On +fouilla Randel ; on ne trouva rien.</p> + +<p>Le maire semblait perplexe. Il demanda +à l'ouvrier :</p> + +<p> — Que faisiez-vous, ce matin, sur la route ?</p> + +<p> — Je cherchais de l'ouvrage.</p> + +<p> — De l'ouvrage ?... Sur la grand'route ?</p> + +<p> — Comment voulez-vous que j'en trouve +si je me cache dans les bois ?</p> + +<p>Ils se dévisageaient tous les deux avec +une haine de bêtes appartenant à des races +ennemies. Le magistrat reprit : « Je vais +vous faire mettre en liberté, mais que je +ne vous y reprenne pas ! »</p> + +<p>Le charpentier répondit : « J'aime +mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins. »</p> + +<p>Le maire prit un air sévère :</p> + +<p> — Taisez-vous.</p> + +<p>Puis il ordonna aux gendarmes :</p> + +<p> — Vous conduirez cet homme à deux +cents mètres du village, et vous le laisserez +continuer son chemin.</p> + +<p>L'ouvrier dit : « Faites-moi donner à +manger, au moins. »</p> + +<p>L'autre fut indigné : « Il ne manquerait +plus que de vous nourrir ! Ah ! ah ! ah ! +elle est forte celle-là ! »</p> + +<p>Mais Randel reprit avec fermeté : « Si +vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez à faire un mauvais coup. +Tant pis pour vous autres, les gros. »</p> + +<p>Le maire s'était levé, et il répéta : +« Emmenez-le vite, parce que je finirais +par me fâcher. »</p> + +<p>Les deux gendarmes saisirent donc le +charpentier par les bras et l'entraînèrent. +Il se laissa faire, retraversa le village, se +retrouva sur la route ; et les hommes +l'ayant conduit à deux cents mètres de la +borne kilométrique, le brigadier déclara :</p> + +<p> — Voilà, filez et que je ne vous revoie +point dans le pays, ou bien vous aurez de +mes nouvelles.</p> + +<p>Et Randel se mit en route sans rien répondre, +et sans savoir où il allait. Il marcha devant +lui un quart d'heure ou vingt minutes, +tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.</p> + +<p>Mais soudain, en passant devant une petite +maison dont la fenêtre était entr'ouverte +une odeur de pot-au-feu lui entra dans la +poitrine et l'arrêta net, devant ce logis.</p> + +<p>Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, +dévorante, affolante, le souleva, faillit le +jeter comme une brute contre les murs de +cette demeure.</p> + +<p>Il dit, tout haut, d'une voix grondante : +« Nom de Dieu ! faut qu'on m'en donne, cette +fois. » Et il se mit à heurter la porte à grands +coups de son bâton. Personne ne répondit ; +il frappa plus fort, criant : « Hé ! hé ! +hé ! là dedans, les gens ! hé ! ouvrez ! »</p> + +<p>Rien ne remua ; alors, s'approchant de +la fenêtre, il la poussa avec sa main, et l'air +enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de +senteurs de bouillon chaud, de viande +cuite et de choux s'échappa vers l'air froid +du dehors.</p> + +<p>D'un saut, le charpentier fut dans la +pièce. Deux couverts étaient mis sur une +table. Les propriétaires, partis sans doute +à la messe, avaient laissé sur le feu leur +dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la +soupe grasse aux légumes.</p> + +<p>Un pain frais attendait sur la cheminée, +entre deux bouteilles qui semblaient pleines.</p> + +<p>Randel d'abord se jeta sur le pain, le +cassa avec autant de violence que s'il eût +étranglé un homme, puis il se mit à le +manger voracement, par grandes bouchées +vite avalées. Mais l'odeur de la +viande, presque aussitôt, l'attira vers la +cheminée, et, ayant ôté le couvercle du +pot, il y plongea une fourchette et fit sortir +un gros morceau de bœuf, lié d'une +ficelle. Puis il prit encore des choux, des +carottes, des oignons, jusqu'à ce que son +assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la +table, il s'assit devant, coupa le bouilli en +quatre parts et dîna comme s'il eût été chez +lui. Quand il eut dévoré le morceau presque +entier, plus une quantité de légumes, il +s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher +une des bouteilles posées sur la cheminée.</p> + +<p>A peine vit-il le liquide en son verre +qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis, +c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans +les veines, ce serait bon, après avoir eu si +froid ; et il but.</p> + +<p>Il trouva cela bon en effet, car il en avait +perdu l'habitude ; il s'en versa de nouveau +un plein verre, qu'il avala en deux +gorgées. Et, presque aussitôt, il se sentit +gai, réjoui par l'alcool comme si un grand +bonheur lui avait coulé dans le ventre.</p> + +<p>Il continuait à manger, moins vite, en +mâchant lentement et trempant son pain +dans le bouillon. Toute la peau de son +corps était devenue brûlante, le front surtout +où le sang battait.</p> + +<p>Mais, soudain, une cloche tinta au loin. +C'était la messe qui finissait ; et un instinct +plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence +qui guide et rend perspicaces tous +les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, +qui mit dans une poche le reste +du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie, +et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et +regarda la route.</p> + +<p>Elle était encore toute vide. Il sauta +et se remit en marche ; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit à travers +champs vers un bois qu'il apercevait.</p> + +<p>Il se sentait alerte, fort, joyeux, content +de ce qu'il avait fait et tellement souple +qu'il sautait les clôtures des champs, à +pieds joints, d'un seul bond.</p> + +<p>Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de +nouveau la bouteille de sa poche, et se remit +à boire, par grandes lampées, tout en +marchant. Alors ses idées se brouillèrent, +ses yeux devinrent troubles, ses jambes +élastiques comme des ressorts.</p> + +<p>Il chantait la vieille chanson populaire :</p> + +<blockquote>Ah ! qu'il fait donc bon<br> +Qu'il fait donc bon<br> +Cueillir la fraise.</blockquote> + +<p>Il marchait maintenant sur une mousse +épaisse, humide et fraîche, et ce tapis +doux sous les pieds lui donna des envies +folles de faire la culbute, comme un enfant.</p> + +<p>Il prit son élan, cabriola ; se releva, recommença. +Et, entre chaque pirouette, il +se remettait à chanter :</p> + +<blockquote>Ah ! qu'il fait donc bon<br> +Qu'il fait donc bon<br> +Cueillir la fraise.</blockquote> + +<p>Tout à coup, il se trouva au bord d'un +chemin creux et il aperçut, dans le fond, +une grande fille, une servante qui rentrait +au village, portant aux mains deux seaux de +lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.</p> + +<p>Il la guettait, penché, les yeux allumés +comme ceux d'un chien qui voit une caille.</p> + +<p>Elle le découvrit, leva la tête, se mit à +rire et lui cria :</p> + +<p> — C'est-il vous qui chantiez comme ça ?</p> + +<p>Il ne répondit point et sauta dans le ravin, +bien que le talus fût haut de six pieds +au moins.</p> + +<p>Elle dit, le voyant soudain debout devant +elle : « Cristi, vous m'avez fait peur ! »</p> + +<p>Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, +il était fou, soulevé par une autre rage +plus dévorante que la faim, enfiévré par +l'alcool, par l'irrésistible furie d'un homme +qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé +par tous les appétits que la nature a semés +dans la chair vigoureuse des mâles.</p> + +<p>La fille reculait devant lui, effrayée de +son visage, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte, +de ses mains tendues.</p> + +<p>Il la saisit par les épaules, et, sans dire +un mot, la culbuta sur le chemin.</p> + +<p>Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent +à grand bruit en répandant leur lait, +puis elle cria, puis, comprenant que rien +ne servirait d'appeler dans ce désert, et +voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas +à sa vie, elle céda, sans trop de peine, pas +très fâchée, car il était fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment.</p> + +<p>Quand elle se fut relevée, l'idée de ses +seaux répandus l'emplit tout à coup de fureur, +et, ôtant son sabot d'un pied, elle se +jeta, à son tour, sur l'homme, pour lui +casser la tête s'il ne payait pas son lait.</p> + +<p>Mais lui, se méprenant à cette attaque +violente, un peu dégrisé, éperdu, épouvanté +de ce qu'il avait fait, se sauva de +toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle +lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos.</p> + +<p>Il courut longtemps, longtemps, puis il +se sentit las comme il ne l'avait jamais +été. Ses jambes devenaient molles à ne le +plus porter ; toutes ses idées étaient brouillées, +il perdait souvenir de tout, ne pouvait +plus réfléchir à rien.</p> + +<p>Et il s'assit au pied d'un arbre.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes il dormait.</p> + +<p>Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant +les yeux, il aperçut deux tricornes +de cuir verni penchés sur lui, et les deux +gendarmes du matin qui lui tenaient et lui +liaient les bras.</p> + +<p> — Je savais bien que je te repincerais, +dit le brigadier goguenard.</p> + +<p>Randel se leva sans répondre un mot. +Les hommes le secouaient, prêts à le rudoyer, +s'il faisait un geste, car il était +leur proie à présent, il était devenu du +gibier de prison, capturé par ces chasseurs +de criminels qui ne le lâcheraient plus.</p> + +<p> — En route ! commanda le gendarme.</p> + +<p>Ils partirent. Le soir venait, étendant +sur la terre un crépuscule d'automne, lourd +et sinistre.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent +le village.</p> + +<p>Toutes les portes étaient ouvertes, car +on savait les événements. Paysans et +paysannes, soulevés de colère, comme si +chacun eût été volé, comme si chacune eût +été violée, voulaient voir rentrer le misérable +pour lui jeter des injures.</p> + +<p>Ce fut une huée qui commença à la première +maison pour finir à la mairie, où le +maire attendait aussi, vengé lui-même de +ce vagabond.</p> + +<p>Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin :</p> + +<p> — Ah ! mon gaillard ! nous y sommes.</p> + +<p>Et il se frottait les mains, content +comme il l'était rarement.</p> + +<p>Il reprit : « Je l'avais dit, je l'avais dit, +rien qu'en le voyant sur la route. »</p> + +<p>Puis, avec un redoublement de joie :</p> + +<p> — Ah ! gredin, ah ! sale gredin, tu tiens +tes vingt ans, mon gaillard !</p> + + + +<br><br><br><br> +<p>FIN</p> + + +<br><br><br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<p><a href="#LE_HORLA">LE HORLA</a></p> + +<p><a href="#AMOUR">AMOUR</a></p> + +<p><a href="#LE_TROU">LE TROU</a></p> + +<p><a href="#SAUVEE">SAUVÉE</a></p> + +<p><a href="#CLOCHETTE">CLOCHETTE</a></p> + +<p><a href="#LE_MARQUIS">LE MARQUIS DE FUMEROL</a></p> + +<p><a href="#LE_SIGNE">LE SIGNE</a></p> + +<p><a href="#LE_DIABLE">LE DIABLE</a></p> + +<p><a href="#LES_ROIS">LES ROIS</a></p> + +<p><a href="#AU_BOIS">AU BOIS</a></p> + +<p><a href="#UNE_FAMILLE">UNE FAMILLE</a></p> + +<p><a href="#JOSEPH">JOSEPH</a></p> + +<p><a href="#AUBERGE">L'AUBERGE</a></p> + +<p><a href="#LE_VAGABOND">LE VAGABOND</a></p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + +***** This file should be named 10775-h.htm or 10775-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10775/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Horla and Others + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +Le Horla + + + +1887 + + + + +LE HORLA + + + + +_8 mai._--Quelle journee admirable! J'ai passe toute la matinee etendu sur +l'herbe, devant ma maison, sous l'enorme platane qui la couvre, l'abrite et +l'ombrage tout entiere. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai +mes racines, ces profondes et delicates racines, qui attachent un homme a +la terre ou sont nes et morts ses aieux, qui l'attachent a ce qu'on pense +et a ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions +locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de +l'air lui-meme. + +J'aime ma maison ou j'ai grandi. De mes fenetres, je vois la Seine qui +coule, le long de mon jardin, derriere la route, presque chez moi, la +grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui +passent. + +A gauche, la-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple +pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, freles ou larges, +domines par la fleche de fonte de la cathedrale, et pleins de cloches qui +sonnent dans l'air bleu des belles matinees, jetant jusqu'a moi leur doux +et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise +m'apporte, tantot plus fort et tantot plus affaibli, suivant qu'elle +s'eveille ou s'assoupit. + +Comme il faisait bon ce matin! + +Vers onze heures, un long convoi de navires, traines par un remorqueur, +gros comme une mouche, et qui ralait de peine en vomissant une fumee +epaisse, defila devant ma grille. + +Apres deux goelettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le +ciel, venait un superbe trois-mats bresilien, tout blanc, admirablement +propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit +plaisir a voir. + +_12 mai_.--J'ai un peu de fievre depuis quelques jours; je me sens +souffrant, ou plutot je me sens triste. + +D'ou viennent ces influences mysterieuses qui changent en decouragement +notre bonheur et notre confiance en detresse. On dirait que l'air, l'air +invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les +voisinages mysterieux. Je m'eveille plein de gaite, avec des envies de +chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et +soudain, apres une courte promenade, je rentre desole, comme si quelque +malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui, +frolant ma peau, a ebranle mes nerfs et assombri mon ame? Est-ce la forme +des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, +passant par mes yeux, a trouble ma pensee? Sait-on? Tout ce qui nous +entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frolons +sans le connaitre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que +nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par +eux, sur nos idees, sur notre coeur lui-meme, des effets rapides, +surprenants et inexplicables? + +Comme il est profond, ce mystere de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens miserables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop +petit, ni le trop grand, ni le trop pres, ni le trop loin, ni les habitants +d'une etoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui +nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fees qui font ce miracle de changer en bruit ce +mouvement et par cette metamorphose donnent naissance a la musique, qui +rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus +faible que celui du chien... avec notre gout, qui peut a peine discerner +l'age d'un vin! + +Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur +d'autres miracles, que de choses nous pourrions decouvrir encore autour de +nous! + +_16 mai_.--Je suis malade, decidement! Je me portais si bien le mois +dernier! J'ai la fievre, une fievre atroce, ou plutot un enervement +fievreux, qui rend mon ame aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse +cette sensation affreuse d'un danger menacant, cette apprehension d'un +malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans +doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la +chair. + +_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon medecin, car je ne pouvais plus +dormir. Il m'a trouve le pouls rapide, l'oeil dilate, les nerfs vibrants, +mais sans aucun symptome alarmant. Je dois me soumettre aux douches et +boire du bromure de potassium. + +_25 mai_.--Aucun changement! Mon etat, vraiment, est bizarre. A mesure +qu'approche le soir, une inquietude incomprehensible m'envahit, comme si la +nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dine vite, puis j'essaye de +lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue a peine les lettres. +Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une +crainte confuse et irresistible, la crainte du sommeil et la crainte du +lit. + +Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entre, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne +redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit; +j'ecoute... j'ecoute... quoi?... Est-ce etrange qu'un simple malaise, un +trouble de la circulation peut-etre, l'irritation d'un filet nerveux, un +peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si +imparfait et si delicat de notre machine vivante, puisse faire un +melancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis, +je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je +l'attends avec l'epouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes +fremissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, +jusqu'au moment ou je tombe tout a coup dans le repos, comme on tomberait +pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir, +comme autrefois, ce sommeil perfide, cache pres de moi, qui me guette, qui +va me saisir par la tete, me fermer les yeux, m'aneantir. + +Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un reve--non--un cauchemar +m'etreint. Je sens bien que je suis couche et que je dors,... je le sens et +je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde, +me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou +entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'etrangler. + +Moi, je me debats, lie par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans +les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux +pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de +rejeter cet etre qui m'ecrase et qui m'etouffe,--je ne peux pas! + +Et soudain, je m'eveille, affole, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je +suis seul. + +Apres cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec +calme, jusqu'a l'aurore. + +_2 juin_.--Mon etat s'est encore aggrave. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y +fait rien; les douches n'y font rien. Tantot, pour fatiguer mon corps, si +las pourtant, j'allai faire un tour dans la foret de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, leger et doux, plein d'odeur d'herbes et de +feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une energie +nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allee etroite, entre deux armees d'arbres demesurement +hauts qui mettaient un toit vert, epais, presque noir, entre le ciel et +moi. + +Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un etrange +frisson d'angoisse. + +Je hatai le pas, inquiet d'etre seul dans ce bois, apeure sans raison, +stupidement, par la profonde solitude. Tout a coup, il me sembla que +j'etais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout pres, tout pres, a me +toucher. + +Je me retournai brusquement. J'etais seul. Je ne vis derriere moi que la +droite et large allee, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre cote +elle s'etendait aussi a perte de vue, toute pareille, effrayante. + +Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis a tourner sur un talon, tres +vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres +dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus +par ou j'etais venu! Bizarre idee! Bizarre! Bizarre idee! Je ne savais plus +du tout. Je partis par le cote qui se trouvait a ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amene au milieu de la foret. + +_3 juin_.--La nuit a ete horrible. Je vais m'absenter pendant quelques +semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra. + +_2 juillet_.--Je rentre. Je suis gueri. J'ai fait d'ailleurs une excursion +charmante. J'ai visite le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas. + +Quelle vision, quand on arrive, comme moi, a Avranches, vers la fin du +jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin +public, au bout de la cite. Je poussai un cri d'etonnement. Une baie +demesuree s'etendait devant moi, a perte de vue, entre deux cotes ecartees +se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie +jaune, sous un ciel d'or et de clarte, s'elevait sombre et pointu un mont +etrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaitre, et sur +l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique monument. + +Des l'aurore, j'allai vers lui. La mer etait basse, comme la veille au +soir, et je regardais se dresser devant moi, a mesure que j'approchais +d'elle, la surprenante abbaye. Apres plusieurs heures de marche, +j'atteignis l'enorme bloc de pierres qui porte la petite cite dominee par +la grande eglise. Ayant gravi la rue etroite et rapide, j'entrai dans la +plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste +comme une ville, pleine de salles basses ecrasees sous des voutes et de +hautes galeries que soutiennent de freles colonnes. J'entrai dans ce +gigantesque bijou de granit, aussi leger qu'une dentelle, couvert de tours, +de sveltes clochetons, ou montent des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs tetes bizarres +herissees de chimeres, de diables, de betes fantastiques, de fleurs +monstrueuses, et relies l'un a l'autre par de fines arches ouvragees. + +Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: "Mon pere, +comme vous devez etre bien ici!" + +Il repondit: "Il y a beaucoup de vent, Monsieur"; et nous nous mimes a +causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait +d'une cuirasse d'acier. + +Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce +lieu, des legendes, toujours des legendes. + +Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, pretendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend beler deux +chevres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les +incredules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantot a des belements, et tantot a des plaintes humaines; mais +les pecheurs attardes jurent avoir rencontre, rodant sur les dunes, entre +deux marees, autour de la petite ville jetee ainsi loin du monde, un vieux +berger, dont on ne voit jamais la tete couverte de son manteau, et qui +conduit, en marchant devant eux, un bouc a figure d'homme et une chevre a +figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans +cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de +crier pour beler de toute leur force. + +Je dis au moine: "Y croyez-vous?" + +Il murmura: "Je ne sais pas." + +Je repris: "S'il existait sur la terre d'autres etres que nous, comment ne +les connaitrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous +pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?" + +Il repondit: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, +qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la +mer en montagnes d'eau, detruit les falaises, et jette aux brisants les +grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui +mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant." + +Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme etait un sage ou +peut-etre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce +qu'il disait la, je l'avais pense souvent. + +_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fievreuse, +car mon cocher souffre du meme mal que moi. En rentrant hier, j'avais +remarque sa paleur singuliere. Je lui demandai: + +--Qu'est-ce que vous avez, Jean? + +--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui +mangent mes jours. Depuis le depart de Monsieur, cela me tient comme un +sort. + +Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'etre +repris, moi. + +_4 juillet_.--Decidement, je suis repris. Mes cauchemars anciens +reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa +bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes levres. Oui, il la puisait +dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est leve, repu, et +moi je me suis reveille, tellement meurtri, brise, aneanti, que je ne +pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai +certainement. + +_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passe, ce que j'ai vu la +nuit derniere est tellement etrange, que ma tete s'egare quand j'y songe! + +Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferme ma porte a clef; +puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard +que ma carafe etait pleine jusqu'au bouchon de cristal. + +Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils epouvantables, +dont je fus tire au bout de deux heures environ par une secousse plus +affreuse encore. + +Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se reveille avec un +couteau dans le poumon, et qui rale, couvert de sang, et qui ne peut plus +respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voila. + +Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une +bougie et j'allai vers la table ou etait posee ma carafe. Je la soulevai en +la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle etait vide! Elle etait vide +completement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout a coup, je ressentis +une emotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutot, que je tombai sur +une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi! +puis je me rassis, eperdu d'etonnement et de peur, devant le cristal +transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant a deviner. +Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans +doute? Ce ne pouvait etre que moi? Alors, j'etais somnambule, je vivais, +sans le savoir, de cette double vie mysterieuse qui fait douter s'il y a +deux etres en nous, ou si un etre etranger, inconnaissable et invisible, +anime, par moments, quand notre ame est engourdie, notre corps captif qui +obeit a cet autre, comme a nous-memes, plus qu'a nous-memes. + +Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'emotion d'un +homme, sain d'esprit, bien eveille, plein de raison et qui regarde +epouvante, a travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant +qu'il a dormi! Et je restai la jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit. + +_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette +nuit;--ou plutot, je l'ai bue! + +Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens +fou? Qui me sauvera? + +_10 juillet_.--Je viens de faire des epreuves surprenantes. + +Decidement, je suis fou! Et pourtant! + +Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai place sur ma table du vin, du lait, +de l'eau, du pain et des fraises. + +On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touche ni au vin, +ni au pain, ni aux fraises. + +Le 7 juillet, j'ai renouvele la meme epreuve, qui a donne le meme resultat. + +Le 8 juillet, j'ai supprime l'eau et le lait. On n'a touche a rien. + +Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en +ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et +de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotte mes levres, ma barbe, mes mains +avec de la mine de plomb, et je me suis couche. + +L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientot de l'atroce reveil. Je +n'avais point remue; mes draps eux-memes ne portaient pas de taches. Je +m'elancai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles etaient +demeures immacules. Je deliai les cordons, en palpitant de crainte. On +avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!... + +Je vais partir tout a l'heure pour Paris. + +_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tete les jours derniers! J'ai +du etre le jouet de mon imagination enervee, a moins que je ne sois +vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatees, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait a la demence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb. + +Hier, apres des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'ame de +l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soiree au Theatre-Francais. On y +jouait une piece d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a +acheve de me guerir. Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui +pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le +vide de fantomes. + +Je suis rentre a l'hotel tres gai, par les boulevards. Au coudoiement de la +foule, je songeais, non sans ironie, a mes terreurs, a mes suppositions de +l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un etre invisible habitait +sous mon toit. Comme notre tete est faible et s'effare, et s'egare vite, +des qu'un petit fait incomprehensible nous frappe! + +Au lieu de conclure par ces simples mots: "Je ne comprends pas parce que la +cause m'echappe", nous imaginons aussitot des mysteres effrayants et des +puissances surnaturelles. + +_14 juillet_.--Fete de la Republique. Je me suis promene par les rues. Les +petards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort +bete d'etre joyeux, a date fixe, par decret du gouvernement. Le peuple est +un troupeau imbecile, tantot stupidement patient et tantot ferocement +revolte. On lui dit: "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit: "Va te battre +avec le voisin." Il va se battre. On lui dit: "Vote pour l'Empereur." Il +vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la Republique." Et il +vote pour la Republique. + +Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obeir a des hommes, +ils obeissent a des principes, lesquels ne peuvent etre que niais, steriles +et faux, par cela meme qu'ils sont des principes, c'est-a-dire des idees +reputees certaines et immuables, en ce monde ou l'on n'est sur de rien, +puisque la lumiere est une illusion, puisque le bruit est une illusion. + +_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup trouble. + +Je dinais chez ma cousine, Mme Sable, dont le mari commande le 76e +chasseurs a Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont +l'une a epouse un medecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des +maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent +lieu en ce moment les experiences sur l'hypnotisme et la suggestion. + +Il nous raconta longuement les resultats prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les medecins de l'ecole de Nancy. + +Les faits qu'il avanca me parurent tellement bizarres, que je me declarai +tout a fait incredule. + +"Nous sommes, affirmait-il, sur le point de decouvrir un des plus +importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants +secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants, +la-bas, dans les etoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire +et ecrire sa pensee, il se sent frole par un mystere impenetrable pour ses +sens grossiers et imparfaits, et il tache de suppleer, par l'effort de son +intelligence, a l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore a l'etat rudimentaire, cette hantise des phenomenes +invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De la sont nees les +croyances populaires au surnaturel, les legendes des esprits rodeurs, des +fees, des gnomes, des revenants, je dirai meme la legende de Dieu, car nos +conceptions de l'ouvrier-createur, de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus mediocres, les plus stupides, +les plus inacceptables sorties du cerveau apeure des creatures. Rien de +plus vrai que cette parole de Voltaire. "Dieu a fait l'homme a son image, +mais l'homme le lui a bien rendu." + +"Mais, depuis un peu plus d'un siecle, on semble pressentir quelque chose +de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, +et nous sommes arrives vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, a des +resultats surprenants." + +Ma cousine, tres incredule aussi, souriait. Le docteur Parent lui +dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame? + +--Oui, je veux bien. + +Elle s'assit dans un fauteuil et il commenca a la regarder fixement en la +fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu trouble, le coeur battant, la +gorge serree. Je voyais les yeux de Mme Sable s'alourdir, sa bouche se +crisper, sa poitrine haleter. + +Au bout de dix minutes, elle dormait. + +--Mettez-vous derriere elle, dit le medecin. + +Et je m'assis derriere elle. Il lui placa entre les mains une carte de +visite en lui disant: "Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?" + +Elle repondit: + +--Je vois mon cousin. + +--Que fait-il? + +--Il se tord la moustache. + +--Et maintenant? + +--Il tire de sa poche une photographie. + +--Quelle est cette photographie? + +--La sienne. + +C'etait vrai! Et cette photographie venait de m'etre livree, le soir meme, +a l'hotel. + +--Comment est-il sur ce portrait? + +--Il se tient debout avec son chapeau a la main. + +Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eut vu +dans une glace. + +Les jeunes femmes, epouvantees, disaient: "Assez! Assez! Assez!" + +Mais le docteur ordonna: "Vous vous leverez demain a huit heures; puis vous +irez trouver a son hotel votre cousin, et vous le supplierez de vous preter +cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous reclamera a son +prochain voyage." + +Puis il la reveilla. + +En rentrant a l'hotel, je songeais a cette curieuse seance et des doutes +m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupconnable bonne foi de +ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur +une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une +glace qu'il montrait a la jeune femme endormie, en meme temps que sa carte +de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement +singulieres. + +Je rentrai donc et je me couchai. + +Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus reveille par mon valet de +chambre, qui me dit: + +--C'est Mme Sable qui demande a parler a Monsieur tout de suite. + +Je m'habillai a la hate et je la recus. + +Elle s'assit fort troublee, les yeux baisses, et, sans lever son voile, +elle me dit: + +--Mon cher cousin, j'ai un gros service a vous demander. + +--Lequel, ma cousine? + +--Cela me gene beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai +besoin, absolument besoin, de cinq mille francs. + +--Allons donc, vous? + +--Oui, moi, ou plutot mon mari, qui me charge de les trouver. + +J'etais tellement stupefait, que je balbutiais mes reponses. Je me +demandais si vraiment elle ne s'etait pas moquee de moi avec le docteur +Parent, si ce n'etait pas la une simple farce preparee d'avance et fort +bien jouee. + +Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiperent. Elle +tremblait d'angoisse, tant cette demarche lui etait douloureuse, et je +compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots. + +Je la savais fort riche et je repris: + +--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs a sa disposition! Voyons +reflechissez. Etes-vous sure qu'il vous a chargee de me les demander? + +Elle hesita quelques secondes comme si elle eut fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle repondit: + +--Oui..., oui... j'en suis sure. + +--Il vous a ecrit? + +Elle hesita encore, reflechissant. Je devinai le travail torturant de sa +pensee. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait +m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir. + +--Oui, il m'a ecrit. + +--Quand donc? Vous ne m'avez parle de rien, hier. + +--J'ai recu sa lettre ce matin. + +--Pouvez-vous me la montrer? + +--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop +personnelles... je l'ai... je l'ai brulee. + +--Alors, c'est que votre mari fait des dettes. + +Elle hesita encore, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +Je declarai brusquement: + +--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chere +cousine. + +Elle poussa une sorte de cri de souffrance. + +--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les... + +Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eut prie! J'entendais +sa voix changer de ton; elle pleurait et begayait, harcelee, dominee par +l'ordre irresistible qu'elle avait recu. + +--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me +les faut aujourd'hui. + +J'eus pitie d'elle. + +--Vous les aurez tantot, je vous le jure. + +Elle s'ecria: + +--Oh! merci! merci! Que vous etes bon. + +Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passe hier soir chez vous? + +--Oui. + +--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie? + +--Oui. + +--Eh! bien, il vous a ordonne de venir m'emprunter ce matin cinq mille +francs, et vous obeissez en ce moment a cette suggestion. + +Elle reflechit quelques secondes et repondit: + +--Puisque c'est mon mari qui les demande. + +Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir. + +Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il +m'ecouta en souriant. Puis il dit: + +--Croyez-vous maintenant? + +--Oui, il le faut bien. + +--Allons chez votre parente. + +Elle sommeillait deja sur une chaise longue, accablee de fatigue. Le +medecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levee vers +ses yeux qu'elle ferma peu a peu sous l'effort insoutenable de cette +puissance magnetique. + +Quand elle fut endormie: + +--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier +que vous avez prie votre cousin de vous les preter, et, s'il vous parle de +cela, vous ne comprendrez pas. + +Puis il la reveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille: + +--Voici, ma chere cousine, ce que vous m'avez demande ce matin. + +Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant +de ranimer sa memoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais +d'elle, et faillit, a la fin, se facher. + + * * * * * + +Voila! je viens de rentrer; et je n'ai pu dejeuner, tant cette experience +m'a bouleverse. + +_19 juillet_.--Beaucoup de personnes a qui j'ai raconte cette aventure se +sont moquees de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-etre? + +_21 juillet_.--J'ai ete diner a Bougival, puis j'ai passe la soiree au bal +des canotiers. Decidement, tout depend des lieux et des milieux. Croire au +surnaturel dans l'ile de la Grenouilliere, serait le comble de la folie... +mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons +effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine. + +_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien. + +_2 aout_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journees +a regarder couler la Seine. + +_4 aout_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils pretendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la +cuisiniere, qui accuse la lingere, qui accuse les deux autres. Quel est le +coupable? Bien fin qui le dirait? + +_6 aout_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai +vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans +les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!... + +Je me promenais a deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de +rosiers... dans l'allee des rosiers d'automne qui commencent a fleurir. + +Comme je m'arretais a regarder un _geant des batailles_, qui portait trois +fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout pres de moi, la tige +d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eut tordue, puis +se casser comme si cette main l'eut cueillie! Puis la fleur s'eleva, +suivant la courbe qu'aurait decrite un bras en la portant vers une bouche, +et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, +effrayante tache rouge a trois pas de mes yeux. + +Eperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait +disparu. Alors je fus pris d'une colere furieuse contre moi-meme; car il +n'est pas permis a un homme raisonnable et serieux d'avoir de pareilles +hallucinations. + +Mais etait-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la +tige, et je la retrouvai immediatement sur l'arbuste, fraichement brisee, +entre les deux autres roses demeurees a la branche. + +Alors, je rentrai chez moi l'ame bouleversee; car je suis certain, +maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il +existe pres de moi un etre invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doue par +consequent d'une nature materielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et +qui habite comme moi, sous mon toit... + +_7 aout_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a +point trouble mon sommeil. + +Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantot au grand soleil, le +long de la riviere, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des +doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes precis, absolus. +J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants meme sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils +parlaient de tout avec clarte, avec souplesse, avec profondeur, et soudain +leur pensee touchant l'ecueil de leur folie, s'y dechirait en pieces, +s'eparpillait et sombrait dans cet ocean effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme "la +demence". + +Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'etais conscient, si je +ne connaissais parfaitement mon etat, si je ne le sondais en l'analysant +avec une complete lucidite. Je ne serais donc, en somme, qu'un hallucine +raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de +ces troubles qu'essayent de noter et de preciser aujourd'hui les +physiologistes; et ce trouble aurait determine dans mon esprit, dans +l'ordre et la logique de mes idees, une crevasse profonde. Des phenomenes +semblables ont lieu dans le reve qui nous promene a travers les +fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris, +parce que l'appareil verificateur, parce que le sens du controle est +endormi; tandis que la faculte imaginative veille et travaille. Ne se +peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cerebral se trouve +paralysee chez moi? Des hommes, a la suite d'accidents, perdent la memoire +des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les +localisations de toutes les parcelles de la pensee sont aujourd'hui +prouvees. Or, quoi d'etonnant a ce que ma faculte de controler l'irrealite +de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment! + +Je songeais a tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de +clarte la riviere, faisait la terre delicieuse, emplissait mon regard +d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilite est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le fremissement est un bonheur +de mes oreilles. + +Peu a peu, cependant un malaise inexplicable me penetrait. Une force, me +semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arretait, m'empechait +d'aller plus loin, me rappelait en arriere. J'eprouvais ce besoin +douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laisse au logis un +malade aime, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son +mal. + +Donc, je revins malgre moi, sur que j'allais trouver, dans ma maison, une +mauvaise nouvelle, une lettre ou une depeche. Il n'y avait rien; et je +demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque +vision fantastique. + +_8 aout_.--J'ai passe hier une affreuse soiree. Il ne se manifeste plus, +mais je le sens pres de moi, m'epiant, me regardant, me penetrant, me +dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par +des phenomenes surnaturels sa presence invisible et constante. + +J'ai dormi, pourtant. + +_9 aout_.--Rien, mais j'ai peur. + +_10 aout_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain? + +_11 aout_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette +crainte et cette pensee entrees en mon ame; je vais partir. + +_12 aout_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai +pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberte si facile, si +simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu. +Pourquoi? + +_13 aout_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts +de l'etre physique semblent brises, toutes les energies aneanties, tous les +muscles relaches, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide +comme de l'eau. J'eprouve cela dans mon etre moral d'une facon etrange et +desolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur +moi, aucun pouvoir meme de mettre en mouvement ma volonte. Je ne peux plus +vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obeis. + +_14 aout_.--Je suis perdu! Quelqu'un possede mon ame et la gouverne! +quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensees. +Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifie de +toutes les choses que j'accomplis. Je desire sortir. Je ne peux pas. Il ne +veut pas; et je reste, eperdu, tremblant, dans le fauteuil ou il me tient +assis. Je desire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore +maitre de moi. Je ne peux pas! Je suis rive a mon siege; et mon siege +adhere au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous souleverait. + +Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon +jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des +fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu? +S'il en est un, delivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitie! +Grace! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur! + +_15 aout_.--Certes, voila comment etait possedee et dominee ma pauvre +cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait +un vouloir etranger entre en elle, comme une autre ame, comme une autre ame +parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir? + +Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable, +ce rodeur d'une race surnaturelle? + +Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne +se sont-ils pas encore manifestes d'une facon precise comme ils le font +pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble a ce qui s'est passe dans ma +demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne +pas revenir. Je serais sauve, mais je ne peux pas. + +_16 aout_.--J'ai pu m'echapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un +prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai +senti que j'etais libre tout a coup et qu'il etait loin. J'ai ordonne +d'atteler bien vite et j'ai gagne Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire a +un homme qui obeit: "Allez a Rouen!" + +Je me suis fait arreter devant la bibliotheque et j'ai prie qu'on me pretat +le grand traite du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du +monde antique et moderne. + +Puis, au moment de remonter dans mon coupe, j'ai voulu dire: "A la gare!" +et j'ai crie,--je n'ai pas dit, j'ai crie--d'une voix si forte que les +passants se sont retournes: "A la maison", et je suis tombe, affole +d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouve et repris. + +_17 aout_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je +devrais me rejouir. Jusqu'a une heure du matin, j'ai lu! Hermann +Herestauss, docteur en philosophie et en theogonie, a ecrit l'histoire et +les manifestations de tous les etres invisibles rodant autour de l'homme ou +reves par lui. Il decrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais +aucun d'eux ne ressemble a celui qui me hante. On dirait que l'homme, +depuis qu'il pense, a pressenti et redoute un etre nouveau, plus fort que +lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant +prevoir la nature de ce maitre, il a cree, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des etres occultes, fantomes vagues nes de la peur. + +Donc, ayant lu jusqu'a une heure du matin, j'ai ete m'asseoir ensuite +aupres de ma fenetre ouverte pour rafraichir mon front et ma pensee au vent +calme de l'obscurite. + +Il faisait bon, il faisait tiede! Comme j'aurais aime cette nuit-la +autrefois! + +Pas de lune. Les etoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements +fremissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels +animaux, quelles plantes sont la-bas? Ceux qui pensent dans ces univers +lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que +voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre, +traversant l'espace, n'apparaitra-t-il pas sur notre terre pour la +conquerir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des +peuples plus faibles. + +Nous sommes si infirmes, si desarmes, si ignorants, si petits, nous autres, +sur ce grain de boue qui tourne delaye dans une goutte d'eau. + +Je m'assoupis en revant ainsi au vent frais du soir. + +Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, reveille par je ne sais quelle emotion confuse et bizarre. Je ne +vis rien d'abord, puis, tout a coup, il me sembla qu'une page du livre +reste ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle +d'air n'etait entre par ma fenetre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une +autre page se soulever et se rabattre sur la precedente, comme si un doigt +l'eut feuilletee. Mon fauteuil etait vide, semblait vide; mais je compris +qu'il etait la, lui, assis a ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, +d'un bond de bete revoltee, qui va eventrer son dompteur, je traversai ma +chambre pour le saisir, pour l'etreindre, pour le tuer!... Mais mon siege, +avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eut fui devant moi... +ma table oscilla, ma lampe tomba et s'eteignit, et ma fenetre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fut elance dans la nuit, en prenant a +pleines mains les battants. + +Donc, il s'etait sauve; il avait eu peur, peur de moi, lui! + +Alors,... alors... demain... ou apres,... ou un jour quelconque,... je +pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'ecraser contre le sol! Est-ce +que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'etranglent pas leurs +maitres? + +_18 aout_.--J'ai songe toute la journee. Oh! oui, je vais lui obeir, suivre +ses impulsions, accomplir toutes ses volontes, me faire humble, soumis, +lache. Il est le plus fort. Mais une heure viendra... + +_19 aout_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans +la _Revue du Monde Scientifique_: "Une nouvelle assez curieuse nous arrive +de Rio de Janeiro. Une folie, une epidemie de folie, comparable aux +demences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen age, +sevit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants eperdus +quittent leurs maisons, desertent leurs villages, abandonnent leurs +cultures, se disant poursuivis, possedes, gouvernes comme un betail humain +par des etres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se +nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de +l'eau et du lait sans paraitre toucher a aucun autre aliment. + +"M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagne de plusieurs savants +medecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'etudier sur place +les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de +proposer a l'Empereur les mesures qui lui paraitront le plus propres a +rappeler a la raison ces populations en delire." + +Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mats bresilien qui +passa sous mes fenetres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le +trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Etre etait dessus, venant de la-bas, +ou sa race est nee! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a +saute du navire sur la rive. Oh! mon Dieu! + +A present, je sais, je devine. Le regne de l'homme est fini. + +Il est venu, Celui que redoutaient les premieres terreurs des peuples +naifs, Celui qu'exorcisaient les pretres inquiets, que les sorciers +evoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaitre encore, a qui les +pressentiments des maitres passagers du monde preterent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des genies, des fees, +des farfadets. Apres les grossieres conceptions de l'epouvante primitive, +des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait +devine, et les medecins, depuis dix ans deja, ont decouvert, d'une facon +precise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercee lui-meme. Ils +ont joue avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mysterieux +vouloir sur l'ame humaine devenue esclave. Ils ont appele cela magnetisme, +hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des +enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur a nous! Malheur a +l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me +semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le +crie... J'ecoute... je ne peux pas... repete... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!... + +Ah! le vautour a mange la colombe, le loup a mange le mouton; le lion a +devore le buffle aux cornes aigues; l'homme a tue le lion avec la fleche, +avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que +nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa volonte. Malheur a nous! + +Pourtant, l'animal, quelquefois, se revolte et tue celui qui l'a dompte... +moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaitre, le toucher, +le voir! Les savants disent que l'oeil de la bete, different du notre, ne +distingue point comme le notre... Et mon oeil a moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime. + +Pourquoi? Oh! je me rappelle a present les paroles du moine du mont +Saint-Michel: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui +renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la mer +en montagnes d'eau, detruit les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui mugit, l'avez-vous vu +et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!" + +Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne +distingue meme point les corps durs, s'ils sont transparents comme le +verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme +l'oiseau entre dans une chambre se casse la tete aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'egarent? Quoi d'etonnant, alors, a ce qu'il ne +sache point apercevoir un corps nouveau que la lumiere traverse. + +Un etre nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurement! pourquoi +serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les +autres crees avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps +plus fin et plus fini que le notre, que le notre si faible, si +maladroitement concu, encombre d'organes toujours fatigues, toujours forces +comme des ressorts trop complexes, que le notre, qui vit comme une plante +et comme une bete, en se nourrissant peniblement d'air, d'herbe et de +viande, machine animale en proie aux maladies, aux deformations, aux +putrefactions, poussive, mal reglee, naive et bizarre, ingenieusement mal +faite, oeuvre grossiere et delicate, ebauche d'etre qui pourrait devenir +intelligent et superbe. + +Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huitre jusqu'a +l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la periode qui separe +les apparitions successives de toutes les especes diverses? + +Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs +immenses, eclatantes et parfumant des regions entieres? Pourquoi pas +d'autres elements que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre, +rien que quatre, ces peres nourriciers des etres! Quelle pitie! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre, +mesquin, miserable! avarement donne, sechement invente, lourdement fait! +Ah! l'elephant, l'hippopotame, que de grace! Le chameau, que d'elegance! + +Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en reve un qui serait +grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis meme exprimer la +forme, la beaute, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va +d'etoile en etoile, les rafraichissant et les embaumant au souffle +harmonieux et leger de sa course!... Et les peuples de la-haut le regardent +passer, extasies et ravis!... + + * * * * * + +Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser +ces folies! Il est en moi, il devient mon ame; je le tuerai! + +_19 aout_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, a ma +table; et je fis semblant d'ecrire avec une grande attention. Je savais +bien qu'il viendrait roder autour de moi, tout pres, si pres que je +pourrais peut-etre le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la +force des desesperes; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon +front, mes dents pour l'etrangler, l'ecraser, le mordre, le dechirer. + +Et je le guettais avec tous mes organes surexcites. + +J'avais allume mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminee, comme si +j'eusse pu, dans cette clarte, le decouvrir. + +En face de moi, mon lit, un vieux lit de chene a colonnes; a droite, ma +cheminee; a gauche, ma porte fermee avec soin, apres l'avoir laissee +longtemps ouverte, afin de l'attirer; derriere moi, une tres haute armoire +a glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et ou +j'avais coutume de me regarder, de la tete aux pieds, chaque fois que je +passais devant. + +Donc, je faisais semblant d'ecrire, pour le tromper, car il m'epiait lui +aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon +epaule, qu'il etait la, frolant mon oreille. + +Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis +tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas +dans ma glace!... Elle etait vide, claire, profonde, pleine de lumiere! Mon +image n'etait pas dedans... et j'etais en face, moi! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affoles; +et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant +bien pourtant qu'il etait la, mais qu'il m'echapperait encore, lui dont le +corps imperceptible avait devore mon reflet. + +Comme j'eus peur! Puis voila que tout a coup je commencai a m'apercevoir +dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme a travers une nappe +d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche a droite, +lentement, rendant plus precise mon image, de seconde en seconde. C'etait +comme la fin d'une eclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posseder +de contours nettement arretes, mais une sorte de transparence opaque, +s'eclaircissant peu a peu. + +Je pus enfin me distinguer completement, ainsi que je le fais chaque jour +en me regardant. + +Je l'avais vu! L'epouvante m'en est restee, qui me fait encore frissonner. + +_20 aout_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison? +mais il me verrait le meler a l'eau; et nos poisons, d'ailleurs, +auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun +doute... Alors?... alors?... + +_21 aout_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commande pour +ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, a Paris, certains hotels +particuliers, au rez-de-chaussee, par crainte des voleurs. Il me fera, en +outre, une porte pareille. Je me suis donne pour un poltron, mais je m'en +moque!... + + * * * * * + +_10 septembre_.--Rouen, hotel continental. C'est fait... c'est fait... mais +est-il mort? J'ai l'ame bouleversee de ce que j'ai vu. + +Hier donc, le serrurier ayant pose ma persienne et ma porte de fer, j'ai +laisse tout ouvert jusqu'a minuit, bien qu'il commencat a faire froid. + +Tout a coup, j'ai senti qu'il etait la, et une joie, une joie folle m'a +saisi. Je me suis leve lentement, et j'ai marche a droite, a gauche, +longtemps pour qu'il ne devinat rien; puis j'ai ote mes bottines et mis mes +savates avec negligence; puis j'ai ferme ma persienne de fer, et revenant a +pas tranquilles vers la porte, j'ai ferme la porte aussi a double tour. +Retournant alors vers la fenetre, je la fixai par un cadenas, dont je mis +la clef dans ma poche. + +Tout a coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur a +son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis ceder; je ne cedai +pas, mais m'adossant a la porte, je l'entre-baillai, tout juste assez pour +passer, moi, a reculons; et comme je suis tres grand ma tete touchait au +linteau. J'etais sur qu'il n'avait pu s'echapper et je l'enfermai, tout +seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en +courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je +renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y +mis le feu, et je me sauvai, apres avoir bien referme, a double tour, la +grande porte d'entree. + +Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. +Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout etait noir, muet, immobile; pas +un souffle d'air, pas une etoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait +point, mais qui pesaient sur mon ame si lourds, si lourds. + +Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais deja +que le feu s'etait eteint tout seul, ou qu'il l'avait eteint, Lui, quand +une des fenetres d'en bas creva sous la poussee de l'incendie, et une +flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les +arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de +peur aussi! Les oiseaux se reveillaient; un chien se mit a hurler; il me +sembla que le jour se levait! Deux autres fenetres eclaterent aussitot, et +je vis que tout le bas de ma demeure n'etait plus qu'un effrayant brasier. +Mais un cri, un cri horrible, suraigu, dechirant, un cri de femme passa +dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublie mes +domestiques! Je vis leurs faces affolees, et leurs bras qui s'agitaient!... + +Alors, eperdu d'horreur, je me mis a courir vers le village en hurlant: "Au +secours! au secours! au feu! au feu!" Je rencontrai des gens qui s'en +venaient deja et je retournai avec eux, pour voir! + +La maison, maintenant, n'etait plus qu'un bucher horrible et magnifique, un +bucher monstrueux, eclairant toute la terre, un bucher ou brulaient des +hommes, et ou il brulait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Etre nouveau, +le nouveau maitre, le Horla! + +Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de +flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenetres ouvertes sur la +fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il etait la, dans ce +four, mort... + +--Mort? Peut-etre?... Son corps? son corps que le jour traversait +n'etait-il pas indestructible par les moyens qui tuent les notres? + +S'il n'etait pas mort?... seul peut-etre le temps a prise sur l'Etre +Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps +inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les +maux, les blessures, les infirmites, la destruction prematuree? + +La destruction prematuree? toute l'epouvante humaine vient d'elle! Apres +l'homme le Horla.--Apres celui qui peut mourir tous les jours, a toutes les +heures, a toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne +doit mourir qu'a son jour, a son heure, a sa minute, parce qu'il a touche +la limite de son existence! + +Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... +Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!... + + + * * * * * + + + + + + +AMOUR + + + + +TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_ + + +... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il +l'a tuee, puis il s'est tue, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle? +Leur amour seul m'importe; et il ne m'interesse point parce qu'il +m'attendrit ou parce qu'il m'etonne, ou parce qu'il m'emeut ou parce qu'il +me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un +etrange souvenir de chasse ou m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux +premiers chretiens des croix au milieu du ciel. + +Je suis ne avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, +temperes par des raisonnements et des emotions de civilise. J'aime la +chasse avec passion; et la bete saignante, le sang sur les plumes, le sang +sur mes mains, me crispent le coeur a le faire defaillir. + +Cette annee-la, vers la fin de l'automne, les froids arriverent +brusquement, et je fus appele par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour +venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour. + +Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, tres fort et tres barbu, +gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractere gai, doue de +cet esprit gaulois qui rend agreable la mediocrite, habitait une sorte de +ferme-chateau dans une vallee large ou coulait une riviere. Des bois +couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux ou +restaient des arbres magnifiques et ou l'on trouvait les plus rares gibiers +a plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles +quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuples, s'arretaient presque infailliblement dans ces +branchages seculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de +foret des anciens temps demeure la pour leur servir d'abri en leur courte +etape nocturne. + +Dans la vallee, c'etaient de grands herbages arroses par des rigoles et +separes par des haies; puis, plus loin, la riviere, canalisee jusque-la, +s'epandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable region de +chasse que j'aie jamais vue, etait tout le souci de mon cousin qui +l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le +couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait trace d'etroites +avenues ou les barques plates, conduites et dirigees avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, frolaient les joncs, faisaient fuir +les poissons rapides a travers les herbes et plonger les poules sauvages +dont la tete noire et pointue disparaissait brusquement. + +J'aime l'eau d'une passion desordonnee: la mer, bien que trop grande, trop +remuante, impossible a posseder, les rivieres si jolies mais qui passent, +qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout ou palpite toute +l'existence inconnue des betes aquatiques. Le marais c'est un monde entier +sur la terre, monde different, qui a sa vie propre, ses habitants +sedentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son +mystere surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquietant, plus +effrayant, parfois, qu'un marecage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces +plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les +etranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits +calmes, ou bien les brumes bizarres, qui trainent sur les joncs comme des +robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si leger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre +du ciel, qui fait ressembler les marais a des pays de reve, a des pays +redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux. + +Non. Autre chose s'en degage, un autre mystere, plus profond, plus grave, +flotte dans les brouillards epais, le mystere meme de la creation +peut-etre! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la +lourde humidite des terres mouillees sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie? + + * * * * * + +J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait a fendre les pierres. + +Pendant le diner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le +plafond etaient couverts d'oiseaux empailles, aux ailes etendues, ou +perches sur des branches accrochees par des clous, eperviers, herons, +hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui meme a un etrange animal des pays froids, vetu d'une jaquette en +peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette +nuit meme. + +Nous devions partir a trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi pour notre affut. On avait construit +a cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu +contre le vent terrible qui precede le jour, ce vent charge de froid qui +dechire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme +des aiguillons empoisonnes, la tord comme des tenailles, et la brule comme +du feu. + +Mon cousin se frottait les mains: "Je n'ai jamais vu une gelee pareille, +disait-il, nous avions deja douze degres sous zero a six heures du soir." + +J'allai me jeter sur mon lit aussitot apres le repas, et je m'endormis a la +lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminee. + +A trois heures sonnantes on me reveilla. J'endossai, a mon tour, une peau +de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. +Apres avoir avale chacun deux tasses de cafe brulant suivies de deux verres +de fine champagne, nous partimes accompagnes d'un garde et de nos chiens: +Plongeon et Pierrot. + +Des les premiers pas dehors, je me sentis glace jusqu'aux os. C'etait une +de ces nuits ou la terre semble morte de froid. L'air gele devient +resistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est +fige, immobile; il mord, traverse, desseche, tue les arbres, les plantes, +les insectes, les petits oiseaux eux-memes qui tombent des branches sur le +sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'etreinte du froid. + +La lune, a son dernier quartier, toute penchee sur le cote, toute pale, +paraissait defaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne +pouvait plus s'en aller, qu'elle restait la-haut, saisie aussi, paralysee +par la rigueur du ciel. Elle repandait une lumiere seche et triste sur le +monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, a +la fin de sa resurrection. + +Nous allions, cote a cote, Karl et moi, le dos courbe, les mains dans nos +poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppees de laine afin +de pouvoir marcher sans glisser sur la riviere gelee ne faisaient aucun +bruit; et je regardais la fumee blanche que faisait l'haleine de nos +chiens. + +Nous fumes bientot au bord du marais, et nous nous engageames dans une des +allees de roseaux secs qui s'avancait a travers cette foret basse. + +Nos coudes, frolant les longues feuilles en rubans, laissaient derriere +nous un leger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais ete, +par l'emotion puissante et singuliere que font naitre en moi les marecages. +Il etait mort, celui-la, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desseches. + +Tout a coup, au detour d'une des allees, j'apercus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre a l'abri. J'y entrai, et comme nous +avions encore pres d'une heure a attendre le reveil des oiseaux errants, je +me roulai dans ma couverture pour essayer de me rechauffer. + +Alors, couche sur le dos, je me mis a regarder la lune deformee, qui avait +quatre cornes a travers les parois vaguement transparentes de cette maison +polaire. + +Mais le froid du marais gele, le froid de ces murailles, le froid tombe du +firmament me penetra bientot d'une facon si terrible, que je me mis a +tousser. + +Mon cousin Karl fut pris d'inquietude: "Tant pis si nous ne tuons pas +grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous +allons faire du feu." Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux. + +On en fit un tas au milieu de notre hutte defoncee au sommet pour laisser +echapper la fumee; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons +claires de cristal, elles se mirent a fondre, doucement, a peine, comme si +ces pierres de glace avaient sue. Karl, reste dehors, me cria: "Viens donc +voir!" Je sortis et je restai eperdu d'etonnement. Notre cabane, en forme +de cone, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu pousse soudain +sur l'eau gelee du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, +celles de nos chiens qui se chauffaient. + +Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos tetes. La +lueur de notre foyer reveillait les oiseaux sauvages. + +Rien ne m'emeut comme cette premiere clameur de vie qu'on ne voit point et +qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse a +l'horizon la premiere clarte des jours d'hiver. Il me semble a cette heure +glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporte par les plumes d'une bete est +un soupir de l'ame du monde! + +Karl disait: "Eteignez le feu. Voici l'aurore." + +Le ciel en effet commencait a palir, et les bandes de canards trainaient de +longues taches rapides, vite effacees, sur le firmament. + +Une lueur eclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens +s'elancerent. + +Alors, de minute en minute, tantot lui et tantot moi, nous ajustions +vivement des qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu +volante. Et Pierrot et Plongeon, essouffles et joyeux, nous rapportaient +des betes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore. + +Le jour s'etait leve, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond +de la vallee et nous songions a repartir, quand deux oiseaux, le col droit +et les ailes tendues, glisserent brusquement sur nos tetes. Je tirai. Un +d'eux tomba presque a mes pieds. C'etait une sarcelle au ventre d'argent. +Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce +fut une plainte courte, repetee, dechirante; et la bete, la petite bete +epargnee se mit a tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en +regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains. + +Karl, a genoux, le fusil a l'epaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant +qu'elle fut assez proche. + +--Tu as tue la femelle, dit-il, le male ne s'en ira pas. + +Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour +de nous. Jamais gemissement de souffrance ne me dechira le coeur comme +l'appel desole, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans +l'espace. + +Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il +semblait pret a continuer sa route, tout seul a travers le ciel. Mais ne +s'y pouvant decider il revenait bientot pour chercher sa femelle. + +--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout a l'heure. + +Il approchait, en effet, insouciant du danger, affole par son amour de +bete, pour l'autre bete que j'avais tuee. + +Karl tira; ce fut comme si on avait coupe la corde qui tenait suspendu +l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux +le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta. + +Je les mis, froids deja, dans le meme carnier... et je repartis, ce +jour-la, pour Paris. + + + * * * * * + + + + + + +LE TROU + + +_Coups et blessures, ayant occasionne la mort._ Tel etait le chef +d'accusation qui faisait comparaitre en cour d'assises le sieur Leopold +Renard, tapissier. + +Autour de lui les principaux temoins, la dame Flameche, veuve de la +victime, les nommes Louis Ladureau, ouvrier ebeniste, et Jean Durdent, +plombier. + +Pres du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon +habillee en dame. + +Et voici comment Renard (Leopold) raconte le drame: + +--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la premiere victime, +et dont ma volonte n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-memes, +m'sieu l'president. Je suis un honnete homme, homme de travail, tapissier +dans la meme rue depuis seize ans, connu, aime, respecte, considere de +tous, comme en ont atteste les voisins, meme la concierge qui n'est pas +folatre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'epargne, j'aime les +honnetes gens et les plaisirs honnetes. Voila ce qui m'a perdu, tant pis +pour moi; ma volonte n'y etant pas, je continue a me respecter. + +"Donc, tous les dimanches, mon epouse que voila et moi, depuis cinq ans, +nous allons passer la journee a Poissy. Ca nous fait prendre l'air, sans +compter que nous aimons la peche a la ligne, oh! mais la, nous l'aimons +comme des petits oignons. C'est Melie qui m'a donne cette passion-la, la +rosse, et qu'elle y est plus emportee que moi, la teigne, vu que tout le +mal vient d'elle en c't'affaire-la, comme vous l'allez voir par la suite. + +"Moi, je suis fort et doux, pas mechant pour deux sous. Mais elle! oh! la! +la! ca n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus +malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualites; elle en +a, et d'importantes pour un commercant. Mais son caractere! Parlez-en aux +alentours, et meme a la concierge qui m'a decharge tout a l'heure... elle +vous en dira des nouvelles. + +"Tous les jours elle me reprochait ma douceur: "C'est moi qui ne me +laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ca." En +l'ecoutant, m'sieu l'president, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat +par mois... + +Mme Renard l'interrompit: "Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier." + +Il se tourna vers elle avec candeur: + +--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi... + +Puis, faisant de nouveau face au president: + +--Lors je continue. Donc nous allions a Poissy tous les samedis soir pour y +pecher des l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est +devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais decouvert, voila trois +ans cet ete, une place, mais une place! Oh! la! la! a l'ombre, huit pieds +d'eau, au moins, p't-etre dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la +berge, une vraie niche a poisson, un paradis pour le pecheur. Ce trou-la, +m'sieu l'president, je pouvais le considerer comme a moi, vu que j'en etais +le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde +sans opposition. On disait: "Ca, c'est la place a Renard;" et personne n'y +serait venu, pas meme M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser, +pour chiper les places des autres. + +"Donc, sur de mon endroit, j'y revenais comme un proprietaire. A peine +arrive, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon epouse.--_Dalila_ +c'est ma norvegienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise, +queque chose de leger et de sur.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et +nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, +les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas +repondre. Ca ne touche point a l'accident; je ne peux pas repondre, c'est +mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demande. On m'en a +offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire +causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tape +sur le ventre pour la connaitre, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Melie?... + +Le president l'interrompit. + +--Arrivez au fait le plus tot possible. + +Le prevenu reprit: "J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti +par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allames, des avant diner, +amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annoncait bien. Je disais a +Melie: "Chouette, chouette pour demain!" Et elle repondait: "Ca promet." +Nous ne causons jamais plus que ca ensemble. + +"Et puis, nous revenons diner. J'etais content, j'avais soif. C'est cause +de tout, m'sieu l'president. Je dis a Melie: "Tiens, Melie, il fait beau, +si je buvais une bouteille de _casque a meche_". C'est un petit vin blanc +que nous avons baptise comme ca, parce que, si on en boit trop, il vous +empeche de dormir et il remplace le casque a meche. Vous comprenez. + +"Elle me repond: "Tu peux faire a ton idee, mais tu s'ras encore malade; et +tu ne pourras pas te lever demain."--Ca, c'etait vrai, c'etait sage, +c'etait prudent, c'etait perspicace, je le confesse. Neanmoins, je ne sus +pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de la. + +"Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'a deux heures du +matin, ce casque a meche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais +la je dors a n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier. + +"Bref, ma femme me reveille a six heures. Je saute du lit, j'passe vite et +vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons +dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive a mon trou, il etait pris! Jamais +ca n'etait arrive, m'sieu l'president, jamais depuis trois ans! Ca m'a fait +un effet comme si on me devalisait sous mes yeux. Je dis: "Nom d'un nom, +d'un nom, d'un nom!" Et v'la ma femme qui commence a me harceler. "Hein, +ton casque a meche! Va donc, soulot! Es-tu content, grande bete." + +"Je ne disais rien; c'etait vrai, tout ca. + +"Je debarque tout de meme pres de l'endroit pour tacher de profiter des +restes. Et peut-etre qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en +irait. + +"C'etait un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. +Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derriere +lui. + +"Quand elle nous vit nous installer pres du lieu, v'la qu'elle murmure: + +"--Il n'y a donc pas d'autre place sur la riviere?" + +"Et la mienne, qui rageait, de repondre: + +"--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays +avant d'occuper les endroits reserves. + +"Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis: + +"--Tais-toi, Melie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien. + +"Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous etions descendus, et +nous pechions, coude a coude, Melie et moi, juste a cote des deux autres. + +"Ici, m'sieu l'president, il faut que j'entre dans le detail. + +"Y avait pas cinq minutes que nous etions la quand la ligne du voisin s'met +a plonger deux fois, trois fois; et puis voila qu'il en amene un, de +chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-etre, mais presque! Moi, +le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Melie qui me dit: "Hein, +pochard, l'as-tu vu, celui-la!" + +"Sur ces entrefaites, M. Bru, l'epicier de Poissy, un amateur de goujon, +lui, passe en barque et me crie: "On vous a pris votre endroit, monsieur +Renard?" Je lui reponds: "Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens +pas delicats qui ne savent pas les usages." + +"Le petit coutil d'a cote avait l'air de ne pas entendre, sa femme non +plus, sa grosse femme, un veau quoi!" + +Le president interrompit une seconde fois: "Prenez-garde! Vous insultez Mme +veuve Flameche, ici presente." + +Renard s'excusa: "Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte." + +"Donc, il ne s'etait pas ecoule un quart d'heure que le petit coutil en +prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un +cinq minutes plus tard." + +"Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en +ebullition; elle me lancicotait sans cesse: "Ah! misere! crois-tu qu'il te +le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une +grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que +d'y penser." + +"Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira dejeuner, ce braconnier-la, et +je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'president, je dejeune sur +les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_." + +"Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, +et pendant qu'il mange, v'la qu'il en prend encore un, de chevesne!" + +"Melie et moi nous cassions une croute aussi, comme ca, sur le pouce, +presque rien, le coeur n'y etait pas." + +"Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, +comme ca, je lis le _Gil Blas_, a l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour +de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'ecrit des articles dans le _Gil +Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en pretendant la +connaitre, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai +jamais vue, n'importe, elle ecrit bien; et puis elle dit des choses +rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans +son genre." + +"Voila donc que je commence a asticoter mon epouse, mais elle se fache tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais." + +"C'est a ce moment qu'arrivent de l'autre cote de la riviere nos deux +temoins que voila, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de +vue." + +"Le petit s'etait remis a pecher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et +sa femme se met a dire: "La place est rudement bonne, nous y reviendrons +toujours, Desire!" + +Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard repetait: "T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines." + +"Je lui dis soudain: "Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque +betise." + +"Et elle me souffle, comme si elle m'eut mis un fer rouge sous le nez: +"T'es pas un homme. V'la qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va +donc, Bazaine!" + +"La, je me suis senti touche. Cependant je ne bronche pas." + +"Mais l'autre, il leve une breme, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!" + +"Et r'voila ma femme qui se met a parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait: "C'est ca qu'on peut appeler du poisson +vole, vu que nous avons amorce la place nous-memes. Il faudrait rendre au +moins l'argent depense pour l'amorce." + +Alors, la grosse au petit coutil se mit a dire a son tour: "C'est a nous +que vous en avez, madame?" + +"--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent depense par les +autres." + +"--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?" + +"Et voila qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. +Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapes. Elles gueulaient si fort +que nos deux temoins, qui etaient sur l'autre berge, s'mettent a crier pour +rigoler: "Eh! la-bas, un peu de silence. Vous allez empecher vos epoux de +pecher." + +"Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux +souches. Nous restions la, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas +entendu." + +"Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: "Vous n'etes qu'une +menteuse.--Vous n'etes qu'une trainee.--Vous n'etes qu'une roulure.--Vous +n'etes qu'une rouchie." Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas +plus. + +"Soudain, j'entends un bruit derriere moi. Je me r'tourne. C'etait l'autre, +la grosse, qui tombait sur ma femme a coups d'ombrelle. Pan! pan! Melie en +r'coit deux. Mais elle rage, Melie, et puis elle tape, quand elle rage. +Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, +des gifles qui pleuvaient comme des prunes." + +"Moi, je les aurais laisse faire. Les femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas meler les coups. Mais le petit coutil se leve comme un +diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas +de ca, camarade. Moi je le recois sur le bout de mon poing, cet oiseau-la. +Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il leve les bras, +il leve la jambe et il tombe sur le dos, en pleine riviere, juste dans +l'trou." + +"Je l'aurais repeche pour sur, m'sieu l'president, si j'avais eu le temps +tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous +tripotait Melie de la belle facon. Je sais bien que j'aurais pas du la +secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il +se serait noye. Je me disais: "Bah! ca le rafraichira!" + +"Je cours donc aux femmes pour les separer. Et j'en recois des gnons, des +coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!" + +"Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-etre dix, pour separer ces deux +crampons-la." + +"J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres la-bas qui +criaient: "Repechez-le, repechez-le." + +"C'est bon a dire, ca, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore +moins, pour sur!" + +"Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ca avait +bien dure un grand quart d'heure. On l'a retrouve au fond du trou, sous +huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y etait, le petit coutil!" + +"Voila les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur." + + * * * * * + +Les temoins ayant depose dans le meme sens, le prevenu fut acquitte. + + + * * * * * + + + + + + +SAUVEE + + +Elle entra comme une balle qui creve une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit a rire avant de parler, a rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tot en annoncant a son amie qu'elle avait +trompe le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il etait vraiment trop bete et trop jaloux. + +La petite baronne de Grangerie avait jete sur son canape le livre qu'elle +lisait et elle regardait Annette avec curiosite, riant deja elle-meme. + +Enfin elle demanda: + +--Qu'est-ce que tu as encore fait? + +--Oh!... ma chere... ma chere... C'est trop drole... trop drole..., +figure-toi... je suis sauvee!... sauvee!... sauvee!... + +--Comment sauvee? + +--Oui, sauvee! + +--De quoi? + +--De mon mari, ma chere, sauvee! Delivree! libre! libre! libre! + +--Comment libre? En quoi? + +--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! + +--Tu es divorcee? + +--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais +j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un +flagrant delit... songe... un flagrant delit... je le tiens... + +--Oh, dis-moi ca! Alors il te trompait? + +--Oui... c'est-a-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des +preuves, c'est l'essentiel. + +--Comment as-tu fait? + +--Comment j'ai fait?... Voila! Oh! j'ai ete forte, rudement forte. Depuis +trois mois il etait devenu odieux, tout a fait odieux, brutal, grossier, +despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ca ne peut pas durer, il me faut le +divorce! Mais comment? Ca n'etait pas facile. J'ai essaye de me faire +battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me +forcait a sortir quand je ne voulais pas, a rester chez moi quand je +desirais diner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout a +l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. + +"Alors, j'ai tache de savoir s'il avait une maitresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille precautions pour aller chez elle. Ils etaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas. + +--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prie mon frere de me procurer une +photographie de cette fille. + +--De la maitresse de ton mari? + +--Oui. Ca a coute quinze louis a Jacques, le prix d'un soir, de sept heures +a minuit, diner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie +par-dessus le marche. + +--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir a moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans etre oblige de prendre en meme temps +l'original. + +--Oh! elle est jolie. Ca ne deplaisait pas a Jacques. Et puis moi j'avais +besoin de details sur elle, de details physiques sur sa taille, sur sa +poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis +rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu +sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute +nature... des agents de... de... de publicite et de complicite... de ces +hommes... enfin tu comprends. + +--Oui, a peu pres. Et tu lui as dit? + +--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): "Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble a ca. Je la veux jolie, elegante, fine, propre. Je la paierai ce +qu'il faudra. Si ca me coute dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas +besoin plus de trois mois." + +"Il avait l'air tres etonne, cet homme. Il demanda: "Madame la veut-elle +irreprochable?" + +"Je rougis, et je balbutiai: "Mais oui, comme probite." + +"Il reprit: "... Et... comme moeurs..." Je n'osai pas repondre. Je fis +seulement un signe de tete qui voulait dire: non. Puis, tout a coup, je +compris qu'il avait un horrible soupcon, et je m'ecriai, perdant l'esprit: +"Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en +ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous +comprenez... pour le surprendre..." + +"Alors, l'homme se mit a rire. Et je compris a son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait meme tres forte. J'aurais bien parie qu'a +ce moment-la il avait envie de me serrer la main. + +"Il me dit: "Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je reponds du succes. Vous ne me payerez +qu'apres reussite. Ainsi cette photographie represente la maitresse de +monsieur votre mari? + +"--Oui, Monsieur. + +"--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum? + +"Je ne comprenais pas; je repetai:--Comment, quel parfum? + +"Il sourit: "Oui, madame, le parfum est essentiel pour seduire un homme; +car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent a +l'action; le parfum etablit des confusions obscures dans son esprit, le +trouble et l'enerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tacher de +savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il +dine avec cette dame. Vous pourriez lui servir les memes plats le soir ou +vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons." + +"Je m'en allai enchantee. J'etais tombee la vraiment sur un homme tres +intelligent. + + * * * * * + +"Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +tres belle, avec l'air modeste et hardi en meme temps, un singulier air de +rouee. Elle fut tres convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'etait, je l'appelais "mademoiselle"; alors, elle me dit: "Oh! Madame peut +m'appeler Rose tout court." Nous commencames a causer. + +"--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? + +"--Je m'en doute, Madame. + +"--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop? + +"--Oh! Madame, c'est le huitieme divorce que je fais; j'y suis habituee. + +"--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour reussir? + +"--Oh! Madame, cela depend tout a fait du temperament de Monsieur. Quand +j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tete-a-tete, je pourrai repondre +exactement a Madame. + +"--Vous le verrez tout a l'heure, mon enfant. Mais je vous previens qu'il +n'est pas beau. + +"--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai separe deja de tres laids. Mais je +demanderai a Madame si elle s'est informee du parfum. + +"--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. + +"--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-la! Madame peut-elle me +dire aussi si la maitresse de Monsieur porte du linge de soie? + +"--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. + +"--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence a +devenir commun. + +"--C'est tres vrai, ce que vous dites la! + +"--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service. + +"Elle prit son service, en effet, immediatement, comme si elle n'eut fait +que cela toute sa vie. + +"Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva meme pas les yeux sur +lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait deja la verveine a +plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. + +"Il me demanda aussitot: + +"--Qu'est-ce que c'est que cette fille-la? + +"--Mais... ma nouvelle femme de chambre. + +"--Ou l'avez-vous trouvee? + +"--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnee, avec les meilleurs +renseignements. + +"--Ah! elle est assez jolie! + +"--Vous trouvez? + +"--Mais oui... pour une femme de chambre. + +"J'etais ravie. Je sentais qu'il mordait deja. + +"Le soir meme, Rose me disait: "Je puis maintenant promettre a Madame que +ca ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est tres facile! + +"--Ah! vous avez deja essaye? + +"--Non, Madame; mais ca se voit au premier coup d'oeil. Il a deja envie de +m'embrasser en passant a cote de moi. + +"--Il ne vous a rien dit? + +"--Non, Madame, il m'a seulement demande mon nom... pour entendre le son de +ma voix. + +"--Tres bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. + +"--Que Madame ne craigne rien. Je ne resisterai que le temps necessaire +pour ne pas me deprecier. + +"Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +roder toute l'apres-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empechait plus de sortir. +Et moi j'etais dehors toute la journee... pour... pour le laisser libre. + +"Le neuvieme jour, comme Rose me deshabillait, elle me dit d'un air timide: + +"--C'est fait, Madame, de ce matin. + +"Je fus un peu surprise, un rien emue meme, non de la chose, mais plutot de +la maniere dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ca c'est +bien passe?... + +"--Oh! tres bien, Madame. Depuis trois jours deja il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me previendra du moment ou elle +desire le flagrant delit. + +"--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. + +"--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-la pour tenir +Monsieur en eveil. + +"--Vous etes sure de ne pas manquer? + +"--Oh! oui, Madame, tres sure. Je vais allumer Monsieur dans les grands +prix, de facon a le faire donner juste a l'heure que Madame voudra bien me +designer. + +"--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. + +"--Ca va pour cinq heures, Madame; et a quel endroit? + +"--Mais... dans ma chambre. + +"--Soit, dans la chambre de Madame. + +"Alors, ma cherie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai ete chercher papa et +maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le president, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prevenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'a la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures +juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge +pour avoir un temoin de plus! Et puis... et puis, au moment ou la pendule +commence a sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ca y +etait en plein... en plein... ma chere... Oh! quelle tete!... si tu avais +vu sa tete!... Et il s'est retourne... l'imbecile? Ah! qu'il etait drole... +Je riais, je riais... Et papa qui s'est fache, qui voulait battre mon +mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait a se rhabiller... +devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'etait +farce!... Quant a Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... +elle pleurait tres bien. C'est une fille precieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas! + +"Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de +suite. Je suis libre. Vive le divorce!..." + +Et elle se mit a danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, +songeuse et contrariee, murmurait: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas invitee a voir ca? + + + * * * * * + + + + + + +CLOCHETTE + + +Sont-ils etranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse +se defaire d'eux! + +Celui-la est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est +reste si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses +sinistres, emouvantes ou terribles, que je m'etonne de ne pouvoir passer un +jour, un seul jour, sans que la figure de la mere Clochette ne se retrace +devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voila si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans. + +C'etait une vieille couturiere qui venait une fois par semaine, tous les +mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une +de ces demeures de campagne appelees chateaux, et qui sont simplement +d'antiques maisons a toit aigu, dont dependent quatre ou cinq fermes +groupees autour. + +Le village, un gros village, un bourg, apparaissait a quelques centaines de +metres, serre autour de l'eglise, une eglise de briques rouges devenues +noires avec le temps. + +Donc, tous les mardis, la mere Clochette arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitot dans la lingerie se mettre au +travail. + +C'etait une haute femme maigre, barbue, ou plutot poilue, car elle avait de +la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussee +par bouquets invraisemblables, par touffes frisees qui semblaient semees +par un fou a travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait +sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et +ses sourcils d'une epaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, +touffus, herisses, avaient tout a fait l'air d'une paire de moustaches +placees la par erreur. + +Elle boitait, non pas comme boitent les estropies ordinaires, mais comme un +navire a l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps +osseux et devie, elle semblait prendre son elan pour monter sur une vague +monstrueuse, puis, tout a coup, elle plongeait comme pour disparaitre dans +un abime, elle s'enfoncait dans le sol. Sa marche eveillait bien l'idee +d'une tempete, tant elle se balancait en meme temps; et sa tete toujours +coiffee d'un enorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le +dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, a +chacun de ses mouvements. + +J'adorais cette mere Clochette. Aussitot leve je montais dans la lingerie +ou je la trouvais installee a coudre, une chaufferette sous les pieds. Des +que j'arrivais, elle me forcait a prendre cette chaufferette et a m'asseoir +dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste piece froide, placee sous le +toit. + +--Ca te tire le sang de la gorge, disait-elle. + +Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs +doigts crochus, qui etaient vifs; ses yeux derriere ses lunettes aux verres +grossissants, car l'age avait affaibli sa vue, me paraissaient enormes, +etrangement profonds, doubles. + +Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et +dont mon coeur d'enfant etait remue, une ame magnanime de pauvre femme. +Elle voyait gros et simple. Elle me contait les evenements du bourg, +l'histoire d'une vache qui s'etait sauvee de l'etable et qu'on avait +retrouvee, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner +les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule decouvert dans le +clocher de l'eglise sans qu'on eut jamais compris quelle bete etait venue +le pondre la, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait ete +reprendre a dix lieues du village la culotte de son maitre volee par un +passant tandis qu'elle sechait devant la porte apres une course a la pluie. +Elle me contait ces naives aventures de telle facon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poemes grandioses et +mysterieux; et les contes ingenieux inventes par des poetes et que me +narrait ma mere, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, +cette puissance des recits de la paysanne. + + * * * * * + +Or, un mardi, comme j'avais passe toute la matinee a ecouter la mere +Clochette, je voulus remonter pres d'elle, dans la journee, apres avoir ete +cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derriere la +ferme de Noirpre. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses +d'hier. + +Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'apercus la vieille couturiere +etendue sur le sol, a cote de sa chaise, la face par terre, les bras +allonges, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes +chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, +s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la +muraille, ayant roule loin d'elle. + +Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout +de quelques minutes que la mere Clochette etait morte. + +Je ne saurais dire l'emotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon +coeur d'enfant. Je descendis a petits pas dans le salon et j'allai me +cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergere ou je +me mis a genoux pour pleurer. Je restai la longtemps sans doute, car la +nuit vint. + +Tout a coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis +mon pere et ma mere causer avec le medecin, dont je reconnus la voix. + +On l'avait ete chercher bien vite et il expliquait les causes de +l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un +verre de liqueur avec un biscuit. + +Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera grave +dans l'ame jusqu'a ma mort! Je crois que je puis reproduire meme presque +absolument les termes dont il se servit. + +--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma premiere cliente. Elle se +cassa la jambe le jour de mon arrivee et je n'avais pas eu le temps de me +laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me querir en +toute hate, car c'etait grave, tres grave. + +"Elle avait dix-sept ans, et c'etait une tres belle fille, tres belle, tres +belle! L'aurait-on cru? Quant a son histoire, je ne l'ai jamais dite; et +personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais +sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis etre moins discret. + +"A cette epoque-la venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide +instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de +sous-officier. Toutes les filles lui couraient apres, et il faisait le +dedaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maitre d'ecole, son superieur, +le pere Grabu, qui n'etait pas bien leve tous les jours. + +"Le pere Grabu employait deja comme couturiere la belle Hortense, qui vient +de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, apres son +accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans +doute flattee d'etre choisie par cet imprenable conquerant; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de +l'ecole, a la fin d'un jour de couture, la nuit venue. + +"Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre +l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher +dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientot, et il +commencait a lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de +nouveau et le maitre d'ecole parut et demanda: + +"--Qu'est-ce que vous faites la haut, Sigisbert? + +"Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affole, repondit +stupidement: + +"--J'etais monte me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu. + +"Ce grenier etait tres grand, tres vaste, absolument noir; et Sigisbert +poussait vers le fond la jeune fille effaree, en repetant: "Allez la-bas, +cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?" + +"Le maitre d'ecole entendant murmurer, reprit: "Vous n'etes donc pas seul +ici?" + +"--Mais oui, monsieur Grabu! + +"--Mais non, puisque vous parlez. + +"--Je vous jure que oui, monsieur Grabu. + +"--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte a +double tour, il descendit chercher une chandelle. + +"Alors le jeune homme, un lache comme on en trouve souvent, perdit la tete +et il repetait, parait-il, devenu furieux tout a coup: "Mais cachez-vous, +qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. +Vous allez briser ma carriere... Cachez-vous donc!" + +"On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure. + +"Hortense courut a la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et resolue: + +"--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle. + +"Et elle sauta. + +"Le pere Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris. + +"Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait +son aventure. La jeune fille etait restee au pied du mur incapable de se +lever, etant tombee de deux etages. J'allai la chercher avec lui. Il +pleuvait a verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe +droite etait brisee a trois places, et dont les os avaient creve les +chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable +resignation. "Je suis punie, bien punie!" + +"Je fis venir du secours et les parents de l'ouvriere, a qui je contai la +fable d'une voiture emportee qui l'avait renversee et estropiee devant ma +porte. + +"On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur +de cet accident. + +"Voila! Et je dis que cette femme fut une heroine, de la race de celles qui +accomplissent les plus belles actions historiques. + +"Ce fut la son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une +grande ame, une Devouee sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je +ne vous aurais pas conte cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire a +personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi." + +Le medecin s'etait tu. Maman pleurait. Papa prononca quelques mots que je +ne saisis pas bien; puis ils s'en allerent. + +Et je restai a genoux sur ma bergere, sanglotant, pendant que j'entendais +un bruit etrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier. + +On emportait le corps de Clochette. + + + * * * * * + + + + + + +LE MARQUIS DE FUMEROL + + +Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, a cheval +sur une chaise, il tenait un cigare a la main, et, de temps en temps +aspirait et soufflait un petit nuage de fumee. + +... Nous etions a table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous +connaissez bien papa qui croit faire l'interim du Roy, en France. Moi, je +l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le +moulin a vent de la Republique sans bien savoir si c'etait au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orleans. Aujourd'hui il tient la lance au nom +des Orleans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa +se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, +le chef du parti; et comme il est senateur inamovible il considere les Rois +des environs comme ayant des trones peu surs. + +Quant a maman, c'est l'ame de papa, c'est l'ame de la royaute et de la +religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fleau des mal-pensants. + +Donc on apporta une lettre pendant que nous etions a table. Papa l'ouvrit, +la lut; puis il regarda maman et lui dit: "Ton frere est a l'article de la +mort." Maman palit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la +maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la +voix publique qu'il avait mene et menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mange sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait +conserve que deux maitresses, avec lesquelles il vivait dans un petit +appartement, rue des Martyrs. + +Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, +disait-on, ni a Dieu ni a diable. Doutant donc de la vie future, il avait +abuse, de toutes les facons, de la vie presente; et il etait devenu la +plaie vive du coeur de maman. + +Elle dit: "Donnez-moi cette lettre, Paul." + +Quand elle eut fini de la lire, je la demandai a mon tour. La voici: + +"Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bofrere le +marqui de Fumerold, va mourir. Peut etre voudre vous prendre des +disposition, et ne pas oublie que je vous ai prevenu. + +"Votre servante, + +"MELANI." + +Papa murmura: "Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les +derniers moments de votre frere." + +Maman reprit: "Je vais faire chercher l'abbe Poivron et lui demander +conseil. Puis j'irai trouver mon frere avec l'abbe et Roger. Vous, Paul, +restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit +faire ces choses-la. Mais pour un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu a se servir contre vous de +la plus louable de vos actions. + +--Vous avez raison, dit mon pere. Faites suivant votre inspiration, ma +chere amie. + +Un quart d'heure plus tard, l'abbe Poivron entrait dans le salon, et la +situation fut exposee, analysee, discutee sous toutes ses faces. + +Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurement serait terrible pour la noblesse +en general et pour le comte de Tourneville en particulier. Les +libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois; le nom de ma mere serait traine dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes; celui de mon pere eclabousse. Il etait +impossible qu'une pareille chose arrivat. + +Donc une croisade fut immediatement decidee qui serait conduite par l'abbe +Poivron, petit pretre gras et propre, vaguement parfume, un vrai vicaire de +grande eglise dans un quartier noble et riche. + +Un landau fut attele et nous voici partis tous trois, maman, le cure et +moi, pour administrer mon oncle. + + * * * * * + +Il avait ete decide qu'on verrait d'abord Mme Melanie, auteur de la lettre +et qui devait etre la concierge ou la servante de mon oncle. + +Je descendis en eclaireur devant une maison a sept etages et j'entrai dans +un couloir sombre ou j'eus beaucoup de mal a decouvrir le trou obscur du +portier. Cet homme me toisa avec mefiance. + +Je demandai: "Madame Melanie, s'il vous plait? + +--Connais pas! + +--Mais, j'ai recu une lettre d'elle. + +--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous +demandez? + +--Non, une bonne, probablement. Elle m'a ecrit pour une place. + +--Une bonne?... Une bonne?... P't-etre la celle au marquis. Allez voir, +cintieme a gauche. + +Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il etait devenu plus +aimable et il vint jusqu'au couloir. C'etait un grand maigre avec des +favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux. + +Je grimpai en courant un long limacon poisseux d'escalier dont je n'osais +toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, a la porte de gauche +du cinquieme etage. + +Elle s'ouvrit aussitot; et une femme malpropre, enorme, se trouva devant +moi barrant l'entree de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux +portants. + +Elle grogna: "Qu'est-ce que vous demandez? + +--Vous etes madame Melanie? + +--Oui. + +--Je suis le vicomte de Tourneville. + +--Ah bon! Entrez. + +--C'est que... maman est en bas avec un pretre. + +--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier. + +Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbe. Il me sembla que +j'entendais d'autres pas derriere nous. + +Des que nous fumes dans la cuisine, Melanie nous offrit des chaises et nous +nous assimes tous les quatre pour deliberer. + +--Il est bien bas? demanda maman. + +--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps. + +--Est-ce qu'il semble dispose a recevoir la visite d'un pretre? + +--Oh!... je ne crois pas. + +--Puis-je le voir? + +--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont +aupres de lui. + +--Quelles demoiselles? + +--Mais... mais... ses bonnes amies donc. + +--Ah! + +Maman etait devenue toute rouge. + +L'abbe Poivron avait baisse les yeux. + +Cela commencait a m'amuser et je dis: + +--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai +peut-etre preparer son coeur. + +Maman, qui n'y entendait pas malice, repondit: + +--Oui, mon enfant. + +Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria: + +--Melanie! + +La grosse bonne s'elanca, repondit: + +--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire? + +--L'omelette, bien vite. + +--Dans une minute, mamzelle. + +Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel: + +--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandee pour deux heures +comme collation. + +Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit a les +battre avec ardeur. + +Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon +arrivee officielle. + +Melanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire a mon +oncle que j'etais la, puis revint me prier d'entrer. + +L'abbe se cacha derriere la porte pour paraitre au premier signe. + +Assurement, je fus surpris en voyant mon oncle. Il etait tres beau, tres +solennel, tres chic, ce vieux viveur. + +Assis, presque couche dans un grand fauteuil, les jambes enveloppees d'une +couverture, les mains, de longues mains pales, pendantes sur les bras du +siege, il attendait la mort avec une dignite biblique. Sa barbe blanche +tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues. + +Debout, derriere son fauteuil, comme pour le defendre contre moi, deux +jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux +hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs +a la diable sur la nuque, chaussees de savates orientales a broderies d'or +qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, +aupres de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. +Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux +assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait +l'omelette au fromage commandee tout a l'heure a Melanie. + +Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflee, mais nette: + +--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue. + +Je balbutiai: "Mon oncle, ce n'est pas ma faute..." + +Il repondit: "Non. Je le sais. C'est la faute de ton pere et de ta mere +plus que la tienne... Comment vont-ils?" + +--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous etiez malade, +ils m'ont envoye prendre de vos nouvelles. + +--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-memes? + +Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: "Ce n'est pas +de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile +pour mon pere, et impossible pour ma mere d'entrer ici..." + +Le vieillard ne repondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris +cette main pale et froide et je la gardai. + +La porte s'ouvrit: Melanie entra avec l'omelette et la posa sur la table. +Les deux femmes aussitot s'assirent devant leurs assiettes et se mirent a +manger sans detourner les yeux de moi. + +Je dis: "Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mere de vous +embrasser." + +Il murmura: "Moi aussi... je voudrais..." Il se tut. Je ne trouvais rien a +lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la +porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui machent. + +Or l'abbe, qui ecoutait derriere la porte, voyant notre embarras et croyant +la partie gagnee, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra. + +Mon oncle fut tellement stupefait de cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le pretre; +puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse: + +--Que venez-vous faire ici? + +L'abbe, accoutume aux situations difficiles, avancait toujours, murmurant: + +--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui +m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis... + +Mais le marquis n'ecoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un +geste tragique et superbe, et il disait exaspere, haletant: + +--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'ames... Sortez d'ici, violeurs +de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds! + +Et l'abbe reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en +retraite avec mon clerge; et, vengees, les deux petites femmes s'etaient +levees, laissant leur omelette a demi mangee, et elles s'etaient placees +des deux cotes du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le proteger contre les entreprises criminelles de la +Famille et de la Religion. + +L'abbe et moi nous rejoignimes maman dans la cuisine. Et Melanie de nouveau +nous offrit des chaises. + +--Je savais bien que ca n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver +autre chose, autrement il nous echappera. + +Et on recommenca a deliberer. Maman avait un avis; l'abbe en soutenait un +autre. J'en apportais un troisieme. + +Nous discutions a voix basse depuis une demi-heure peut-etre quand un grand +bruit de meubles remues et des cris pousses par mon oncle, plus vehements +et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous +les quatre. + +Nous entendions a travers les portes et les cloisons: "Dehors... dehors... +manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors." + +Melanie se precipita, puis revint aussitot m'appeler a l'aide. J'accourus. +En face de mon oncle souleve par la colere, presque debout et vociferant, +deux hommes, l'un derriere l'autre, semblaient attendre qu'il fut mort de +fureur. + +A sa longue redingote ridicule, a ses longs souliers anglais, a son air +d'instituteur sans place, a son col droit et a sa cravate blanche, a ses +cheveux plats, a sa figure humble de faux pretre d'une religion batarde, je +reconnus aussitot le premier pour un pasteur protestant. + +Le second etait le concierge de la maison qui, appartenant au culte +reforme, nous avait suivis, avait vu notre defaite, et avait couru chercher +son pretre a lui, dans l'espoir d'un meilleur sort. + +Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du pretre catholique, du pretre +de ses ancetres, avait irrite le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, +l'aspect du ministre de son portier le mettait tout a fait hors de lui. + +Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si +brusquement qu'ils s'embrasserent avec violence deux fois de suite, au +passage des deux portes qui conduisaient a l'escalier. + +Puis je disparus a mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier +general, afin de prendre conseil de ma mere et de l'abbe. + +Mais Melanie, effaree, rentra en gemissant. "Il meurt... il meurt... venez +vite... il meurt..." + +Ma mere s'elanca. Mon oncle etait tombe par terre, tout au long sur le +parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il etait deja mort. + +Maman fut superbe a cet instant-la! Elle marcha droit sur les deux filles +agenouillees aupres du corps et qui cherchaient a le soulever. Et leur +montrant la porte avec une autorite, une dignite, une majeste +irresistibles, elle prononca: + +--C'est a vous de sortir, maintenant. + +Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que +je me disposais a les expulser avec la meme vivacite que le pasteur et le +concierge. + +Alors l'abbe Poivron administra mon oncle avec toutes les prieres d'usage +et lui remit ses peches. + +Maman sanglotait, prosternee pres de son frere. + +Tout a coup elle s'ecria: + +--Il m'a reconnue. Il m'a serre la main. Je suis sur qu'il m'a +reconnue!!!... et qu'il m'a remerciee! oh, mon Dieu! quelle joie! + +Pauvre maman! Si elle avait compris ou devine a qui et a quoi ce +remerciement-la devait s'adresser! + +On coucha l'oncle sur son lit. Il etait bien mort cette fois. + +--Madame, dit Melanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le +linge appartient a ces demoiselles. + +Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et +j'avais, en meme temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de droles +d'instants et de droles de sensations, parfois, dans la vie! + + * * * * * + +Or, nous avons fait a mon oncle des funerailles magnifiques, avec cinq +discours sur la tombe. Le senateur baron de Croisselles a prouve, en termes +admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les ames de race un +instant egarees. Tous les membres du parti royaliste et catholique +suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de +cette belle mort apres cette vie un peu troublee. + + * * * * * + +Le vicomte Roger s'etait tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: "Bah! +c'est la l'histoire de toutes les conversions _in extremis._" + + + * * * * * + + + + + + +LE SIGNE + + +La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et +parfumee, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste legere, +fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule, +tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcees. + +Des voix la reveillerent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. +Elle reconnut son amie chere, la petite baronne de Grangerie, se disputant +pour entrer avec la femme de chambre qui defendait la porte de sa +maitresse. + +Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, +souleva la portiere et montra sa tete, rien que sa tete blonde, cachee sous +un nuage de cheveux. + +--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, a venir si tot? Il n'est pas encore neuf +heures. + +La petite baronne, tres pale, nerveuse, fievreuse, repondit: + +--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible. + +--Entre, ma cherie. + +Elle entra, elles s'embrasserent; et la petite marquise se recoucha pendant +que la femme de chambre ouvrait les fenetres, donnait de l'air et du jour. +Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons, +raconte." + +Mme de Grangerie se mit a pleurer, versant ces jolies larmes claires qui +rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les +yeux, pour ne point les rougir: "Oh, ma chere, c'est abominable, +abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tate mon coeur, comme il bat." + +Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette +ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes +et les empeche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet. + +Elle continua: + +"Ca m'est arrive hier dans la journee... vers quatre heures... ou quatre +heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, +tu sais que mon petit salon, celui ou je me tiens toujours, donne sur la +rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre a la +fenetre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la +gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ca! Donc hier, j'etais assise +sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma +fenetre; elle etait ouverte, cette fenetre, et je ne pensais a rien; je +respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier! + +"Tout a coup je remarque que, de l'autre cote de la rue, il y a aussi une +femme a la fenetre, une femme en rouge; moi j'etais en mauve, tu sais, ma +jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle +locataire, installee depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je +ne l'avais point vue encore. Mais je m'apercus tout de suite que c'etait +une vilaine fille. D'abord je fus tres degoutee et tres choquee qu'elle fut +a la fenetre comme moi; et puis, peu a peu, ca m'amusa de l'examiner. Elle +etait accoudee, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la +regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils etaient prevenus +par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme +les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tete et +echangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-macon. Le +sien disait: "Voulez-vous?" + +"Le leur repondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien: +"Pas le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, miserable!" C'etaient les yeux +des peres de famille qui disaient cette derniere phrase. + +"Tu ne te figures pas comme c'etait drole de la voir faire son manege ou +plutot son metier." + +"Quelquefois elle fermait brusquement la fenetre et je voyais un monsieur +tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-la, comme un pecheur a la +ligne prend un goujon. Alors je commencais a regarder ma montre. Ils +restaient de douze a vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, a la fin, cette araignee. Et puis elle n'etait pas laide, +cette fille. + +"Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si +vite, completement. Ajoute-t-elle a son regard un signe de tete ou un +mouvement de main?" + +"Et je pris ma lunette de theatre pour me rendre compte de son procede. Oh! +il etait bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout +petit geste de tete qui voulait dire "Montez-vous?" Mais si leger, si +vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le reussir +comme elle. + +"Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit +coup de bas en haut, hardi et gentil; car il etait tres gentil, son geste. + +"Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chere, je le faisais mieux +qu'elle, beaucoup mieux! J'etais enchantee; et je revins me mettre a la +fenetre. + +"Elle ne prenait plus personne, a present, la pauvre fille, plus personne. +Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ca doit etre terrible tout de +meme de gagner son pain de cette facon-la, terrible et amusant quelquefois, +car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans +la rue. + +"Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le +sien. Le soleil avait tourne. Ils arrivaient les uns derriere les autres, +des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs. + +"J'en voyais de tres gentils, mais tres gentils, ma chere, bien mieux que +mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcee. +Maintenant tu peux choisir. + +"Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me +comprendraient, moi, moi qui suis une honnete femme? Et voila que je suis +prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie epouvantable, tu sais, de ces +envies... auxquelles on ne peut pas resister! J'en ai quelquefois comme ca, +moi. Est-ce bete, dis, ces choses-la! Je crois que nous avons des ames de +singes, nous autres femmes. On m'a affirme du reste (c'est un medecin qui +m'a dit ca) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au notre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous +les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos +amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manieres de +penser, leurs manieres de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est +stupide. + +"Enfin, moi quand je suis trop tentee de faire une chose, je la fais +toujours. + +"Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous echangerons un sourire, et voila +tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaitra +pas; et s'il me reconnait je nierai, parbleu. + +"Je commence donc a choisir. J'en voulais un qui fut bien, tres bien. Tout +a coup je vois venir un grand blond, tres joli garcon. J'aime les blonds, +tu sais. + +"Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh! +a peine, a peine; il repond "oui" de la tete et le voila qui entre, ma +cherie! Il entre par la grande porte de la maison." + +"Tu ne te figures pas ce qui s'est passe en moi a ce moment-la! J'ai cru +que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux +domestiques! A Joseph qui est tout devoue a mon mari! Joseph aurait cru +certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps." + +"Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout a l'heure, dans une +seconde, Que faire, dis? J'ai pense que le mieux etait de courir a sa +rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il +aurait pitie d'une femme, d'une pauvre femme! Je me precipite donc a la +porte et je l'ouvre juste au moment ou il posait la main sur le timbre." + +"Je balbutiai, tout a fait folle: "Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, +vous vous trompez, je suis une honnete femme, une femme mariee. C'est une +erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis a qui vous +ressemblez beaucoup. Ayez pitie de moi, Monsieur." + +"Et voila qu'il se met a rire, ma chere, et il repond: "Bonjour, ma chatte. +Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariee, c'est deux louis au +lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route." + +"Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, epouvantee, +en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer +dans le salon qui etait reste ouvert." + +"Et puis, il se met a regarder tout comme un commissaire-priseur; et il +reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tres chic. Faut que tu sois +rudement dans la deche en ce moment-ci pour faire la fenetre!" + +"Alors, moi, je recommence a le supplier: "Oh! Monsieur, allez-vous-en! +allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est +son heure! Je vous jure que vous vous trompez!" + +"Et il me repond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manieres comme +ca. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre +quelque chose en face." + +"Comme il apercoit sur la cheminee la photographie de Raoul, il me demande: + +"--C'est ca, ton... ton mari? + +"--Oui, c'est lui. + +"--Il a l'air d'un joli mufle. Et ca, qu'est-ce que c'est? Une de tes +amies? + +"C'etait ta photographie, ma chere, tu sais celle en toilette de bal. Je ne +savais plus ce que disais, je balbutiai: + +"--Oui c'est une de mes amies. + +"--Elle est tres gentille. Tu me la feras connaitre. + +"Et voila la pendule qui se met a sonner cinq heures; et Raoul rentre tous +les jours a cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fut +parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tete... tout a fait... +j'ai pense... j'ai pense... que... que le mieux... etait de... de... de... +me debarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tot ce +serait fini... tu comprends... et... et voila... voila... puisqu'il le +fallait... et il le fallait, ma chere... il ne serait pas parti sans ca... +Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou a la porte du salon... Voila." + + * * * * * + +La petite marquise de Rennedon s'etait mise a rire, mais a rire follement, +la tete dans l'oreiller, secouant son lit tout entier. + +Quand elle se fut un peu calmee, elle demanda: + +--Et... et... il etait joli garcon... + +--Mais oui. + +--Et tu te plains? + +--Mais... mais... vois-tu, ma chere, c'est que... il a dit... qu'il +reviendrait demain... a la meme heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... +Tu n'as pas idee comme il est tenace... et volontaire... Que faire... +dis... que faire? + +La petite marquise s'assit dans son lit pour reflechir; puis elle declara +brusquement: + +--Fais-le arreter. + +La petite baronne fut stupefaite. Elle balbutia: + +--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arreter? Sous quel pretexte? + +--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras +qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter +chez toi hier; qu'il t'a menacee d'une nouvelle visite pour demain, et que +tu demandes protection a la loi. On te donnera deux agents qui +l'arreteront. + +--Mais, ma chere, s'il raconte... + +--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrange ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde +irreprochable. + +--Oh! je n'oserai jamais. + +--Il faut oser, ma chere, ou bien tu es perdue. + +--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arretera. + +--Eh bien, tu auras des temoins et tu le feras condamner. + +--Condamner a quoi? + +--A des dommages. Dans ce cas, il faut etre impitoyable! + +--Ah! a propos de dommages... il y a une chose qui me gene beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laisse... deux louis... sur la cheminee. + +--Deux louis? + +--Oui. + +--Pas plus? + +--Non. + +--C'est peu. Ca m'aurait humiliee, moi. Eh bien? + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent? + +La petite marquise hesita quelques secondes, puis repondit d'une voix +serieuse: + +--Ma chere... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau a ton +mari... ca n'est que justice. + + + * * * * * + + + + + + +LE DIABLE + + +Le paysan restait debout en face du medecin, devant le lit de la mourante. +La vieille, calme, resignee, lucide, regardait les deux hommes et les +ecoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se revoltait pas, son temps +etait fini, elle avait quatre-vingt-douze ans. + +Par la fenetre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait a flots, +jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par +les sabots de quatre generations de rustres. Les odeurs des champs venaient +aussi, poussees par la brise cuisante, odeurs des herbes, des bles, des +feuilles, brules sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'egosillaient, +emplissaient la campagne d'un crepitement clair, pareil au bruit des +criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires. + +Le medecin, elevant la voix, disait: + +--Honore, vous ne pouvez pas laisser votre mere toute seule dans cet +etat-la. Elle passera d'un moment a l'autre! + +Et le paysan, desole, repetait: + +--Faut pourtant que j'rentre mon ble; v'la trop longtemps qu'il est a +terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma me? + +Et la vieille mourante, tenaillee encore par l'avarice normande, faisait +"oui" de l'oeil et du front, engageait son fils a rentrer son ble et a la +laisser mourir toute seule. + +Mais le medecin se facha et, tapant du pied: + +--Vous n'etes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de +faire ca, entendez-vous! Et, si vous etes force de rentrer votre ble +aujourd'hui meme, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder +votre mere. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obeissez pas, je +vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade a votre tour, +entendez-vous? + +Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torture par l'indecision, par +la peur du medecin et par l'amour feroce de l'epargne, hesitait, calculait, +balbutiait: + +--Comben qu'e prend, la Rapet, pour une garde? + +Le medecin criait: + +--Est-ce que je sais, moi? Ca depend du temps que vous lui demanderez. +Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une +heure, entendez-vous? + +L'homme se decida: + +--J'y vas, j'y vas; vous fachez point, m'sieu l'medecin. + +Et le docteur s'en alla, en appelant: + +--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me +fache, moi! + +Des qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mere, et, d'une voix +resignee: + +--J'vas queri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'eluge point tant qu'je +r'vienne. + +Et il sortit a son tour. + + * * * * * + +La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la +commune et des environs. Puis, des qu'elle avait cousu ses clients dans le +drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont +elle frottait le linge des vivants. Ridee comme une pomme de l'autre annee, +mechante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phenomene, courbee en deux +comme si elle eut ete cassee aux reins par l'eternel mouvement du fer +promene sur les toiles, on eut dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte +d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle +avait vus mourir, de toutes les varietes de trepas auxquelles elle avait +assiste; et elle les racontait avec une grande minutie de details toujours +pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil. + +Quand Honore Bontemps entra chez elle, il la trouva preparant de l'eau +bleue pour les collerettes des villageoises. + +Il dit: + +--Allons, bonsoir; ca va-t-il comme vous voulez, la me Rapet? + +Elle tourna vers lui la tete: + +--Tout d'meme, tout d'meme. Et d'vot' part? + +--Oh! d'ma part, ca va-t-a volonte, mais c'est ma me qui n'va point. + +--Vot'me? + +--Oui, ma me. + +--Que qu'alle a votre me? + +--All'a qu'a va tourner d'l'oeil! + +La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuatres et +transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans +le baquet. + +Elle demanda, avec une sympathie subite: + +--All'est si bas qu'ca? + +--L'medecin dit qu'all' n'passera point la r'levee. + +--Pour sur qu'all'est bas alors! + +Honore hesita. Il lui fallait quelques preambules pour la proposition qu'il +preparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se decida tout d'un coup: + +--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vo savez que +j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est +ben ca qui l'a mise la, ma pauv'me, trop d'elugement, trop d'fatigue! A +travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu +de c'te graine-la!... + +La Rapet repliqua gravement: + +--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les +riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vo m'donnerez +vingt et quarante. + +Mais le paysan reflechissait. Il la connaissait bien, sa mere. Il savait +comme elle etait tenace, vigoureuse, resistante. Ca pouvait durer huit +jours, malgre l'avis du medecin. + +Il dit resolument: + +--Non. J'aime ben qu'vo me fassiez un prix, la, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. L'medecin dit qu'alle passera +tantot. Si ca s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour me. Ma si all' +tient jusqu'a demain ou pu longtemps tant mieux pour me, tant pis pour +vous! + +La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traite un trepas +a forfait. Elle hesitait, tentee par l'idee d'une chance a courir. Puis +elle soupconna qu'on voulait la jouer. + +--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' me, repondit-elle. + +--V'nez-y, la ve. + +Elle essuya ses mains et le suivit aussitot. + +En route, ils ne parlerent point. Elle allait d'un pied presse, tandis +qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, a chaque pas, +traverser un ruisseau. + +Les vaches couchees dans les champs, accablees par la chaleur, levaient +lourdement la tete et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens +qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraiche. + +En approchant de sa maison, Honore Bontemps murmura: + +---Si c'etait fini, tout d'meme? + +Et le desir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix. + +Mais la vieille n'etait point morte. Elle demeurait sur le dos, en son +grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains +affreusement maigres, nouees, pareilles a des betes etranges, a des crabes, +et fermees par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque +seculaires qu'elles avaient accomplies. + +La Rapet s'approcha du lit et considera la mourante. Elle lui tata le +pouls, lui palpa la poitrine, l'ecouta respirer, la questionna pour +l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplee, elle sortit +suivie d'Honore. Son opinion etait assise. La vieille n'irait pas a la +nuit. Il demanda: + +--He ben? + +La garde repondit: + +--He ben, ca durera deux jours, p'tet trois. Vous me donnerez six francs, +tout compris. + +Il s'ecria: + +--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Me, je vous dis qu'elle +en a pour cinq ou six heures, pas plus! + +Et ils discuterent longtemps, acharnes tous deux. Comme la garde allait se +retirer, comme le temps passait, comme son ble ne se rentrerait pas tout +seul, a la fin, il consentit: + +--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'a la l'vee du corps. + +--C'est dit, six francs. + +Et il s'en alla, a longs pas, vers son ble couche sur le sol, sous le lourd +soleil qui murit les moissons. + +La garde rentra dans la maison. + +Elle avait apporte de l'ouvrage; car aupres des mourants et des morts elle +travaillait sans relache, tantot pour elle, tantot pour la famille qui +l'employait a cette double besogne moyennant un supplement de salaire. + +Tout a coup, elle demanda: + +--Vous a-t-on administree au moins, la me Bontemps? + +La paysanne fit "non" de la tete; et la Rapet, qui etait devote, se leva +avec vivacite. + +--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas querir m'sieur l'cure. + +Et elle se precipita vers le presbytere, si vite, que les gamins, sur la +place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrive. + + * * * * * + +Le pretre s'en vint aussitot, en surplis, precede de l'enfant de choeur qui +sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne +brulante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, otaient leurs +grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vetement +eut disparu derriere une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se +redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayees, +fuyaient le long des fosses en se balancant sur leurs pattes jusqu'au trou, +bien connu d'elles, ou elles disparaissaient brusquement; un poulain, +attache dans un pre, prit peur a la vue du surplis et se mit a tourner en +rond, au bout de sa corde, en lancant des ruades. L'enfant de choeur, en +jupe rouge, allait vite; et le pretre, la tete inclinee sur une epaule et +coiffe de sa barrette carree, le suivait en murmurant des prieres; et la +Rapet venait derriere, toute penchee, pliee en deux, comme pour se +prosterner en marchant, et les mains jointes, comme a l'eglise. + +Honore, de loin, les vit passer. Il demanda: + +--Ousqu'i va, not'cure? + +Son valet, plus subtil, repondit: + +--I porte l'bon Dieu a ta me, pardi! + +Le paysan ne s'etonna pas: + +--Ca s'peut ben, tout d'meme! + +Et il se remit au travail. + +La mere Bontemps se confessa, recut l'absolution, communia; et le pretre +s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumiere etouffante. + +Alors la Rapet commenca a considerer la mourante, en se demandant si cela +durerait longtemps. + +Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait +voltiger contre le mur une image d'Epinal tenue par deux epingles; les +petits rideaux de la fenetre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts +de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se debattre, de vouloir +partir, comme l'ame de la vieille. + +Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifference la +mort si proche qui tardait a venir. Son haleine, courte, sifflait un peu +dans sa gorge serree. Elle s'arreterait tout a l'heure, et il y aurait sur +la terre une femme de moins, que personne ne regretterait. + +A la nuit tombante, Honore rentra. S'etant approche du lit, il vit que sa +mere vivait encore, et il demanda: + +--Ca va-t-il? + +Comme il faisait autrefois quand elle etait indisposee. + +Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant: + +--D'main, cinq heures, sans faute. Elle repondit: + +--D'main, cinq heures. + +Elle arriva, en effet, au jour levant. + +Honore, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite +lui-meme. + +La garde demanda: + +--Eh ben, vot'me a-t-all' passe? + +Il repondit, avec un pli malin au coin des yeux: + +--All'va plutot mieux. + +Et il s'en alla. + +La Rapet, saisie d'inquietude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait +dans le meme etat, oppressee et impassible, l'oeil ouvert et les mains +crispees sur sa couverture. + +Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit +jours ainsi; et une epouvante etreignit son coeur d'avare, tandis qu'une +colere furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouee et contre +cette femme qui ne mourait pas. + +Elle se mit au travail neanmoins et attendit, le regard fixe sur la face +ridee de la mere Bontemps. + +Honore revint pour dejeuner; il semblait content, presque goguenard; puis +il repartit. Il rentrait son ble, decidement, dans des conditions +excellentes. + + * * * * * + +La Rapet s'exasperait; chaque minute ecoulee lui semblait, maintenant, du +temps vole, de l'argent vole. Elle avait envie, une envie folle de prendre +par le cou cette vieille bourrique, cette vielle tetue, cette vieille +obstinee, et d'arreter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui +volait son temps et son argent. + +Puis elle reflechit au danger; et, d'autres idees lui passant par la tete, +elle se rapprocha du lit. + +Elle demanda: + +--Vos avez-t-il deja vu l'Diable? + +La mere Bontemps murmura: + +--Non. + +Alors la garde se mit a causer, a lui conter des histoires pour terroriser +son ame debile de mourante. + +Quelques minutes avant qu'on expirat, le Diable apparaissait, disait-elle, +a tous les agonisants. Il avait un balai a la main, une marmite sur la +tete, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'etait fini, on +n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle enumerait tous ceux a qui +le Diable etait apparu devant elle, cette annee-la: Josephin Loisel, +Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Seraphine Grospied. + +La mere Bontemps, emue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de +tourner la tete pour regarder au fond de la chambre. + +Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap +et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds +courts et courbes se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un +balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombat avec bruit. + +Il fit, en heurtant le sol, un fracas epouvantable; alors, grimpee sur une +chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle +apparut, gesticulant, poussant des clameurs aigues au fond du pot de fer +qui lui cachait la face, et menacant de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne a bout de vie. + +Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se +soulever et s'enfuir; elle sortit meme de sa couche ses epaules et sa +poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'etait fini. + +Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au +coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la +planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux enormes de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du benitier, y trempa le buis cloue sur la commode et, +s'agenouillant, se mit a reciter avec ferveur les prieres des trepasses +qu'elle savait par coeur, par metier. + +Et quand Honore rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula +tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait +passe que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au +lieu de six qu'il lui devait. + + + * * * * * + + + + + + +LES ROIS + + +--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le +rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre! + +J'etais alors marechal des logis de hussards, et depuis quinze jours rodant +en eclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions +sabre quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit +Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville. + +Or, ce jour-la, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller +occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, ou l'on s'etait +battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout +ni douze habitants dans ce guepier. + +Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, +en pleine nuit, nous atteignimes les premiers murs de Porterin. Je fis +halte et j'ordonnai a Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a +epouse depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des +nouvelles. + +Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ca fait +plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas etait +degourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il +savait eventer des Prussiens ainsi qu'un chien evente un lievre, trouver +des vivres la ou nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des +renseignements de tout le monde, des renseignements toujours surs, avec une +adresse inimaginable. + +Il revint au bout de dix minutes: + +--Ca va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passe par ici depuis trois jours. +Il est sinistre, ce village. J'ai cause avec une bonne soeur qui garde +quatre ou cinq malades dans un couvent abandonne. + +J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous penetrames dans la rue principale. +On apercevait vaguement a droite, a gauche, des murs sans toit, a peine +visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumiere brillait +derriere une vitre: une famille etait restee pour garder sa demeure a peu +pres debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commencait a +tomber, une pluie menue, glacee, qui nous gelait avant de nous avoir +mouilles, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trebuchaient sur +des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, a +pied, devant nous, et trainant sa bete par la bride. + +--Ou nous menes-tu? lui demandai-je. + +Il repondit: + +--J'ai un gite, un bon. + +Et il s'arreta bientot devant une petite maison bourgeoise demeuree +entiere, bien close, batie sur la rue, avec un jardin derriere. + +Au moyen d'un gros caillou ramasse pres de la grille, Marchas fit sauter la +serrure, puis il gravit le perron, defonca la porte d'entree a coups de +pied et a coups d'epaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en +poche, et nous preceda dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme +s'il avait vecu dans cette maison qu'il voyait pour la premiere fois. + +Deux hommes restes dehors gardaient nos chevaux. + +Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait: + +--Les ecuries doivent etre a gauche; j'ai vu ca en entrant; va donc y loger +les betes, dont nous n'avons pas besoin. + +Puis, se tournant vers moi: + +--Donne des ordres, sacrebleu! + +Il m'etonnait toujours, ce gaillard-la. Je repondis en riant: + +--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici. + +Il demanda: + +--Combien prends-tu d'hommes? + +--Cinq. Les autres les releveront a dix heures du soir. + +--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et +mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin. + +Et je m'en allai reconnaitre les rues desertes jusqu'a la sortie sur la +plaine, pour y placer mes factionnaires. + +Une demi-heure plus tard, j'etais de retour. Je trouvai Marchas etendu dans +un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ote la housse, par amour du luxe, +disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent +dont le parfum emplissait la piece. Il etait seul, les coudes sur les bras +du siege, la tete entre les epaules, les joues roses, l'oeil brillant, +l'air enchante. + +Dans la piece voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en +souriant d'une facon beate: + +--Ca va, j'ai trouve le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les +marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans +le potager, sous un poirier qui, vu a la lanterne, ne m'a pas semble droit. +Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et +un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout +ca cuit en ce moment. Ce pays est excellent. + +Je m'etais assis en face de lui. La flamme de la cheminee me grillait le +nez et les joues: + +--Ou as-tu trouve ce bois-la? demandai-je. + +Il murmura: + +--Bois magnifique, voiture de maitre, coupe. C'est la peinture qui donne +cette flambee, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison! + +Je riais, tant je le trouvais drole, l'animal. Il reprit: + +--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une feve dans l'oie; mais +pas de reine, c'est embetant, ca! + +Je repetai, comme un echo: + +--C'est embetant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi? + +--Que tu en trouves, parbleu! + +--De quoi? + +--Des femmes. + +--Des femmes?... Tu es fou! + +--J'ai bien trouve l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous +les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que, +pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux. + +Il avait l'air si grave, si serieux, si convaincu que je ne savais plus +s'il plaisantait. + +Je repondis: + +--Voyons, Marchas, tu blagues? + +--Je ne blague jamais dans le service. + +--Mais ou diable veux-tu que j'en trouve, des femmes? + +--Ou tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Deniche et +apporte. + +Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit: + +--Veux-tu une idee? + +--Oui. + +--Va trouver le cure. + +--Le cure? Pourquoi faire? + +--Invite-le a souper et prie-le d'amener une femme. + +--Le cure! Une femme! Ah! ah! ah! + +Marchas reprit avec une extraordinaire gravite: + +--Je ne ris pas. Va trouver le cure, raconte-lui notre situation. Il doit +s'embeter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme +au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous +des hommes du monde. Il doit connaitre ses paroissiennes sur le bout du +doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te +l'indiquera. + +--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu? + +--Mon cher Garens, tu peux faire ca tres bien. Ce serait meme tres drole. +Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un +chic extreme. Nomme-nous a l'abbe, fais-le rire, attendris-le, seduis-le et +decide-le! + +--Non, c'est impossible. + +Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes cotes faibles, le +gredin reprit: + +--Songe donc comme ce serait crane a faire et amusant a raconter. On en +parlerait dans toute l'armee. Ca te ferait une rude reputation. + +J'hesitais, tente par l'aventure. Il insista: + +--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de detachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai +la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, apres la guerre, je te +le promets. Tu dois bien ca a tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis +un mois. + +Je me levai en demandant: + +--Ou est le presbytere? + +--Tu prends la seconde rue a gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et, +au bout de l'avenue, l'eglise. Le presbytere est a cote. + +Je sortais; il me cria: + +--Dis-lui le menu pour lui donner faim! + + * * * * * + +Je decouvris sans peine la petite maison de l'ecclesiastique, a cote d'une +grande vilaine eglise de briques. Je frappai a coups de poing dans la +porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de +l'interieur: + +--Qui va la? + +Je repondis: + +--Marechal des logis de hussards. + +J'entendis un bruit de verrous et de clef tournee, et je me trouvai en face +d'un grand pretre a gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains +formidables sortant de manches retroussees, un teint rouge et un air brave +homme. + +Je fis le salut militaire. + +--Bonjour, monsieur le cure. + +Il avait craint une surprise, une embuche de rodeurs, et il sourit en +repondant: + +--Bonjour, mon ami; entrez. + +Je le suivis dans une petite chambre a paves rouges, ou brulait un maigre +feu, bien different du brasier de Marchas. + +Il me montra une chaise, et puis me dit: + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +--Monsieur l'abbe, permettez-moi d'abord de me presenter. + +Et je lui tendis ma carte. + +Il la recut et lut a mi-voix: + +"Le comte de Garens." + +Je repris: + +--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbe, cinq en grand'garde et six +installes chez un habitant inconnu. Ces six-la se nomment Garens, ici +present, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl +Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je +viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le cure, et nous voudrions le +rendre un peu gai. + +Le pretre souriait. Il murmura: + +--Il me semble que ce n'est guere l'occasion de s'amuser. + +Je repondis: + +--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont restes par terre, hier encore. +C'est la guerre. Nous jouons notre vie a tout instant, n'avons-nous pas le +droit de la jouer gaiement? Nous sommes Francais, nous aimons rire, nous +savons rire partout. Nos peres riaient bien sur l'echafaud! Ce soir, nous +voudrions nous degourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en +soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort? + +Il repondit vivement: + +--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre +invitation. + +Il cria: + +--Hermance! + +Une vieille paysanne, tordue, ridee, horrible, apparut et demanda: + +--Que qui a? + +--Je ne dine pas ici, ma fille. + +--Ou que vous dinez donc? + +--Avec MM. les hussards. + +J'eus envie de dire: "Amenez votre bonne, pour voir la tete de Marchas", +mais je n'osai point. + +Je repris: + +--Parmi vos paroissiens restes dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi? + +Il hesita, chercha et declara: + +--Non, personne! + +J'insistai: + +--Personne!... Voyons, monsieur le cure, cherchez. Ce serait tres galant +d'avoir des dames. Je m'entends, des menages! Est-ce que je sais, moi? Le +boulanger avec sa femme, l'epicier, le... le... le... l'horloger... le... +le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un +bon repas, du vin, et serions enchantes de laisser un bon souvenir aux gens +d'ici. + +Le cure medita longtemps encore, puis prononca avec resolution: + +--Non, personne. + +Je me mis a rire: + +--Sacristi! monsieur le cure, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car +nous avons une feve. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marie, un +adjoint marie, un conseiller municipal marie, un instituteur marie?... + +--Non, toutes les dames sont parties. + +--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son +bourgeois de mari, a qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un +plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances presentes? + +Mais tout a coup le cure se mit a rire, d'un rire violent qui le secouait +tout entier, et il criait: + +--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jesus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah! +ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien +contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Ou gitez-vous? + +J'expliquai la maison en la decrivant. Il comprit: + +--Tres bien. C'est la propriete de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une +demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!... + +Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en repetant: + +--Ca va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille. + +Je rentrai vite, tres etonne, tres intrigue. + +--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant. + +--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le cure et quatre dames. + +Il fut stupefait. Je triomphais. + +Il repetait: + +--Quatre dames! Tu dis: quatre dames? + +--Je dis: quatre dames. + +--De vraies femmes? + +--De vraies femmes. + +--Bigre! Mes compliments! + +--Je les accepte. Je les merite. + +Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'apercus une belle nappe +blanche jetee sur une longue table autour de laquelle trois hussards en +tablier bleu disposaient des assiettes et des verres. + +--Il y aura des femmes! cria Marchas. + +Et les trois hommes se mirent a danser en applaudissant de toute leur +force. + +Tout etait pret. Nous attendions. Nous attendimes pres d'une heure. Une +odeur delicieuse de volailles roties flottait dans toute la maison. + +Un coup frappe contre le volet nous souleva tous en meme temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute a peine, une petite bonne +Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle etait maigre, ridee, +timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effares qui la +regardaient entrer. Derriere elle, un bruit de batons martelait le pave du +vestibule, et des qu'elle eut penetre dans le salon, j'apercus, l'une +suivant l'autre, trois vieilles tetes en bonnet blanc, qui s'en venaient en +se balancant avec des mouvements differents, l'une chavirant a droite, +tandis que l'autre chavirait a gauche. Et, trois bonnes femmes se +presenterent, boitant, trainant la jambe, estropiees par les maladies et +deformees par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois +seules pensionnaires capables de marcher encore de l'etablissement +hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoit. + +Elle s'etait retournee vers ses invalides, pleine de sollicitude pour +elles; puis, voyant mes galons de marechal des logis, elle me dit: + +--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pense a ces pauvres +femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en +meme temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites. + +J'apercus le cure, reste dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son +coeur. A mon tour, je me mis a rire, en regardant surtout la tete de +Marchas. Puis montrant des sieges a la religieuse: + +--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes tres fiers et tres heureux que vous +ayez accepte notre modeste invitation. + +Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y +conduisit ses trois bonnes femmes, les placa dessus, leur ota leurs cannes +et leurs chales qu'elle alla deposer dans un coin; puis, designant la +premiere, une maigre a ventre enorme, une hydropique assurement: + +--Celle-la est la mere Paumelle, dont le mari s'est tue en tombant d'un +toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans. + +Puis elle designa la seconde, une grande dont la tete tremblait sans cesse: + +--Celle-la est la mere Jean-Jean, agee de soixante-sept ans. Elle n'y voit +plus guere, ayant eu la figure flambee dans un incendie et la jambe droite +brulee a moitie. + +Elle nous montra, enfin, la troisieme, une espece de naine, avec des yeux +saillants, qui roulaient de tous les cotes, ronds et stupides. + +--C'est la Putois, une innocente. Elle est agee de quarante-quatre ans +seulement. + +J'avais salue les trois femmes comme si on m'eut presente a des Altesses +Royales, et, me tournant vers le cure: + +--Vous etes, monsieur l'abbe, un homme precieux, a qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance. + +Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux. + +--Notre Soeur Saint-Benoit est servie! cria tout a coup Karl Massouligny. + +Je la fis passer devant avec le cure, puis je soulevai la mere Paumelle, +dont je pris le bras et que je trainai dans la piece voisine, non sans +peine, car son ventre ballonne semblait plus pesant que du fer. + +Le gros Ponderel enleva la mere Jean-Jean, qui gemissait pour avoir sa +bequille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la +salle a manger, pleine d'odeur de viandes. + +Des que nous fumes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans +ses mains, et les femmes firent, avec la precision de soldats qui +presentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le pretre +prononca, lentement, les paroles latines du _Benedicite_. + +On s'assit, et les deux poules parurent, apportees par Marchas, qui voulait +servir pour ne point assister en convive a ce repas ridicule. + +Mais je criai: "Vite le champagne!" Un bouchon sauta avec un bruit de +pistolet qu'on decharge, et, malgre la resistance du cure et de la bonne +Soeur, les trois hussards assis a cote des trois infirmes leur verserent de +force dans la bouche leurs trois verres pleins. + +Massouligny, qui avait la faculte d'etre chez lui partout et a l'aise avec +tout le monde, faisait la cour a la mere Paumelle de la facon la plus +drole. L'hydropique, dont l'humeur etait restee gaie, malgre ses malheurs, +lui repondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre +semblait pret a monter et a rouler sur la table. Le petit Herbon avait +entrepris serieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les +habitudes et le reglement de l'hospice. + +La religieuse, effaree, criait a Massouligny: + +--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ca, je +vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur... + +Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un +verre plein qu'il vidait prestement, entre les levres de la Putois. + +Et le cure riait a se tordre, repetait a la Soeur: + +--Laissez donc, pour une fois, ca ne leur fait pas de mal. Laissez donc. + +Apres les deux poules, on avait mange le canard, flanque des trois pigeons +et du merle; et l'oie parut, fumante, doree, repandant une odeur chaude de +viande rissolee et grasse. + +La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de +repondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des +grognements de joie, moitie cris et moitie soupirs, comme font les petits +enfants a qui on montre des bonbons. + +--Permettez-vous, dit le cure, que je me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne a ces operations-la. + +--Mais certainement, monsieur l'abbe. + +Et la Soeur dit: + +--Si on ouvrait un peu la fenetre? Elles ont trop chaud. Je suis sure +qu'elles seront malades. + +Je me tournai vers Marchas: + +--Ouvre la fenetre une minute. + +Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des +bougies et tournoyer la fumee de l'oie, dont le pretre, une serviette au +cou, soulevait les ailes avec science. + +Nous le regardions faire, sans parler maintenant, interesses par le travail +allechant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appetit a la vue de cette +grosse bete doree, dont les membres tombaient l'un apres l'autre dans la +sauce brune, au fond du plat. + +Et tout a coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs, +entra, par la fenetre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu. + + * * * * * + +Je fus debout si vite, que ma chaise roula derriere moi; et je criai: + +--Tout le monde a cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes. + +Et pendant que les trois cavaliers s'eloignaient au galop dans la nuit, je +me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la +villa, tandis que le cure, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient +aux fenetres leurs tetes effarees. + +On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La +pluie avait cesse; il faisait froid, tres froid. Et bientot, je distinguai +de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait. + +C'etait Marchas. Je lui criai: + +--Eh bien? + +Il repondit: + +--Rien du tout, Francois a blesse un vieux paysan, qui refusait de repondre +au: "Qui vive?" et qui continuait d'avancer, malgre l'ordre de passer au +large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est. + +J'ordonnai de remettre les chevaux a l'ecurie et j'envoyai mes deux soldats +au devant des autres, puis je rentrai dans la maison. + +Alors le cure, Marchas et moi, nous descendimes un matelas dans le salon +pour y deposer le blesse; la Soeur, dechirant une serviette, se mit a faire +de la charpie, tandis que les trois femmes eperdues restaient assises dans +un coin. + +Bientot, je distinguai un bruit de sabres, traines sur la route; je pris +une bougie pour eclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent, +portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps +humain quand la vie ne le soutient plus. + + * * * * * + +On deposa le blesse sur le matelas prepare pour lui; et je vis du premier +coup d'oeil que c'etait un moribond. + +Il ralait et crachait du sang qui coulait des coins de ses levres, chasse +de sa bouche a chacun de ses hoquets. L'homme en etait couvert! Ses joues, +sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vetements, semblaient en avoir ete +frottes, avoir ete baignes dans une cuve rouge. Et ce sang s'etait fige sur +lui, etait devenu terne, mele de boue, horrible a voir. + +Le vieillard, enveloppe dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait +par moments ses yeux mornes, eteints, sans pensee, qui paraissaient +stupides d'etonnement, comme ceux des betes que le chasseur tue et qui le +regardent, tombees a ses pieds, aux trois quarts mortes deja, abruties par +la surprise et par l'epouvante. + +Le cure s'ecria: + +--Ah! c'est le pere Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le +pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tue ce malheureux! + +La Soeur avait ecarte la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la +poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus. + +--Il n'y a rien a faire, dit-elle. + +Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de +ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses +poumons, un gargouillement sinistre et continu. + +Le cure, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, decrivit le signe de +la croix et prononca, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines +qui lavent les ames. + +Avant qu'il les eut achevees, le vieillard fut agite d'une courte secousse, +comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il +etait mort. + +M'etant retourne, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce +miserable: les trois vieilles, debout, serrees l'une contre l'autre, +hideuses, grimacaient d'angoisse et d'horreur. + +Je m'approchai d'elles, et elles se mirent a pousser des cris aigus, en +essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi. + +La Jean-Jean, que sa jambe brulee ne portait plus, tomba tout de son long +par terre. + +La Soeur Saint-Benoit, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et +sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs chales, leur +donna leurs bequilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut +avec elles dans la nuit profonde, si noire. + +Je compris que je ne pouvais meme les faire accompagner par un hussard, car +le seul bruit du sabre les eut affolees. + +Le cure regardait toujours le mort. + +S'etant enfin retourne vers moi: + +--Ah! quelle vilaine chose, dit-il. + + + * * * * * + + + + + + +AU BOIS + + +Le maire allait se mettre a table pour dejeuner quand on le prevint que le +garde champetre l'attendait a la mairie avec deux prisonniers. + +Il s'y rendit aussitot, et il apercut en effet son garde champetre, le pere +Hochedur, debout et surveillant d'un air severe un couple de bourgeois +murs. + +L'homme, un gros pere, a nez rouge et a cheveux blancs, semblait accable; +tandis que la femme, une petite mere endimanchee, tres ronde, tres grasse, +aux joues luisantes, regardait d'un oeil de defi l'agent de l'autorite qui +les avait captives. + +Le maire demanda: + +--Qu'est-ce que c'est, pere Hochedur? + +Le garde champetre fit sa deposition. + +Il etait sorti le matin, a l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournee du +cote des bois Champioux jusqu'a la frontiere d'Argenteuil. Il n'avait rien +remarque d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que +les bles allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne, +avait crie: + +--He, pere Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans a eux deux. + +Il etait parti dans la direction indiquee; il etait entre dans le fourre et +il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un +flagrant delit de mauvaises moeurs. + +Donc, avancant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un +braconnier, il avait apprehende le couple present au moment ou il +s'abandonnait a son instinct. + +Le maire stupefait considera les coupables. L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq. + +Il se mit a les interroger, en commencant par le male, qui repondait d'une +voix si faible qu'on l'entendait a peine. + +--Votre nom. + +--Nicolas Beaurain. + +--Votre profession. + +--Mercier, rue des Martyrs, a Paris. + +--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois? + +Le mercier demeura muet, les yeux baisses sur son gros ventre, les mains a +plat sur ses cuisses. + +Le maire reprit: + +--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorite municipale? + +--Non, Monsieur. + +--Alors, vous avouez? + +--Oui, Monsieur. + +--Qu'avez-vous a dire pour votre defense? + +--Rien, Monsieur. + +--Ou avez-vous rencontre votre complice? + +--C'est ma femme, Monsieur. + +--Votre femme? + +--Oui, Monsieur. + +--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... a Paris? + +--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble! + +--Mais... alors... vous etes fou, tout a fait fou, mon cher Monsieur, de +venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, a dix heures du matin. + +Le mercier semblait pret a pleurer de honte. Il murmura: + +--C'est elle qui a voulu ca! Je lui disais bien que c'etait stupide. Mais +quand une femme a quelque chose dans la tete... vous savez... elle ne l'a +pas ailleurs. + +Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et repliqua: + +--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait du avoir lieu. Vous ne +seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tete. + +Alors une colere saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme: + +--Vois-tu ou tu nous as menes avec ta poesie? Hein, y sommes-nous? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, a notre age, pour attentat aux +moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientele et changer +de quartier! Y sommes-nous? + +Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans +embarras, sans vaine pudeur, presque sans hesitation. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. +Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux +comme une pauvre femme; et j'espere que vous voudrez bien nous renvoyer +chez nous, et nous epargner la honte des poursuites. + +"Autrefois, quand j'etais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain +dans ce pays-ci, un dimanche. Il etait employe dans un magasin de mercerie; +moi j'etais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ca +comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec +une amie, Rose Leveque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon +ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonca, en riant, qu'il amenerait un camarade le lendemain. Je compris +bien ce qu'il voulait; mais je repondis que c'etait inutile. J'etais sage, +Monsieur. + +"Le lendemain donc, nous avons trouve au chemin de fer Monsieur Beaurain. +Il etait bien de sa personne a cette epoque-la. Mais j'etais decidee a ne +pas ceder, et je ne cedai pas non plus. + +"Nous voici donc arrives a Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces +temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien +maintenant qu'autrefois, je deviens bete a pleurer, et quand je suis a la +campagne je perds la tete. La verdure, les oiseaux qui chantent, les bles +qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, +les coquelicots, les marguerites, tout ca me rend folle! C'est comme le +champagne quand on n'en a pas l'habitude! + +"Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans +le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et +Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ca me faisait quelque chose de les +voir. M. Beaurain et moi nous marchions derriere eux, sans guere parler. +Quand on ne se connait pas on ne trouve rien a se dire. Il avait l'air +timide, ce garcon, et ca me plaisait de le voir embarrasse. Nous voici +arrives dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout +le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que +j'avais l'air severe; vous comprenez bien que je ne pouvais pas etre +autrement. Et puis voila qu'ils recommencent a s'embrasser sans plus se +gener que si nous n'etions pas la; et puis ils se sont parle tout bas; et +puis ils se sont leves et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. +Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garcon que je +voyais pour la premiere fois. Je me sentais tellement confuse de les voir +partir ainsi que ca me donna du courage; et je me suis mise a parler. Je +lui demandai ce qu'il faisait; il etait commis de mercerie, comme je vous +l'ai appris tout a l'heure. Nous causames donc quelques instants; ca +l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautes, mais je le remis a sa +place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?" + +M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne repondit pas. + +Elle reprit: "Alors il a compris que j'etais sage, ce garcon, et il s'est +mis a me faire la cour gentiment, en honnete homme. Depuis ce jour il est +revenu tous les dimanches. Il etait tres amoureux de moi, Monsieur. Et moi +aussi je l'aimais beaucoup, mais la, beaucoup! c'etait un beau garcon, +autrefois. + +"Bref, il m'epousa en septembre et nous primes notre commerce rue des +Martyrs. + +"Ce fut dur pendant des annees, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et +nous ne pouvions guere nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en +avions perdu l'habitude. On a autre chose en tete; on pense a la caisse +plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu a peu, +sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guere a +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'apercoit pas que ca vous +manque. + +"Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux ete, nous nous sommes rassures +sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passe en +moi, non, vraiment, je ne sais pas! + +"Voila que je me suis remise a rever comme une petite pensionnaire. La vue +des voiturettes de fleurs qu'on traine dans les rues me tirait les larmes. +L'odeur des violettes venait me chercher a mon fauteuil, derriere ma +caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand +on regarde le ciel dans une rue, ca a l'air d'une riviere, d'une longue +riviere qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent +dedans comme des poissons. C'est bete comme tout, ces choses-la, a mon age! +Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaille toute sa vie, il vient un +moment ou on s'apercoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on +regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, +j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, +comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'etre couche sous les +feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les +nuits! Je revais de clairs de lune sur l'eau jusqu'a avoir envie de me +noyer. + +"Je n'osais pas parler de ca a M. Beaurain dans les premiers temps. Je +savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil +et mes aiguilles! Et puis, a vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand +chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je +ne disais plus rien a personne, moi! + +"Donc, je me decidai et je lui proposai une partie de campagne au pays ou +nous nous etions connus. Il accepta sans defiance et nous voici arrives, ce +matin, vers les neuf heures. + +"Moi je me sentis toute retournee quand je suis entree dans les bles. Ca ne +vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel +qu'il est, mais bien tel qu'il etait autrefois! Ca, je vous le jure, +Monsieur. Vrai de vrai, j'etais grise. Je me mis a l'embrasser; il en fut +plus etonne que si j'avais voulu l'assassiner. Il me repetait: "Mais tu es +folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?..." Je ne +l'ecoutais pas, moi, je n'ecoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans +le bois... Et voila!... J'ai dit la verite, monsieur le maire, toute la +verite." + +Le maire etait un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: "Allez en +paix, Madame, et ne pechez plus... sous les feuilles." + + + * * * * * + + + + + + +UNE FAMILLE + + +J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point apercu depuis +quinze ans. + +Autrefois c'etait mon meilleur ami, l'ami de ma pensee, celui avec qui on +passe les longues soirees tranquilles et gaies, celui a qui on dit les +choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les +idees rares, fines, ingenieuses, delicates, nees de la sympathie meme qui +excite l'esprit et le met a l'aise. + +Pendant bien des annees nous ne nous etions guere quittes. Nous avions +vecu, voyage, songe, reve ensemble, aime les memes choses d'un meme amour, +admire les memes livres, compris les memes oeuvres, fremi des memes +sensations, et si souvent ri des memes etres que nous nous comprenions +completement, rien qu'en echangeant un coup d'oeil. + +Puis il s'etait marie. Il avait epouse tout a coup une fillette de province +venue a Paris pour chercher un fiance. Comment cette petite blondasse, +maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, a la voix fraiche et +bete, pareille a cent mille poupees a marier, avait-elle cueilli ce garcon +intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-la? Il avait sans doute +espere le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras +d'une femme bonne, tendre et fidele; et il avait entrevu tout cela, dans le +regard transparent de cette gamine aux cheveux pales. + +Il n'avait pas songe que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de +tout des qu'il a saisi la stupide realite, a moins qu'il ne s'abrutisse au +point de ne plus rien comprendre. + +Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et +enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer +en quinze ans! + + * * * * * + +Le train s'arreta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un +gros, tres gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'elanca vers +moi, les bras ouverts, en criant: "Georges." Je l'embrassai, mais je ne +l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupefait: "Cristi, tu n'as pas +maigri." Il repondit en riant: "Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table! +les bonnes nuits! Manger et dormir voila mon existence!" + +Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimes. +L'oeil seul n'avait point change; mais je ne retrouvais plus le regard et +je me disais: "S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensee, la +pensee de cette tete-la n'est plus celle d'autrefois, celle que je +connaissais si bien." + +L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitie; mais il n'avait plus +cette clarte intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un +esprit. + +Tout a coup, Simon me dit: + +--Tiens, voici mes deux aines. + +Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garcon de treize ans, +vetu en collegien, s'avancerent d'un air timide et gauche. + +Je murmurai: "C'est a toi?" + +Il repondit en riant: "Mais, oui. + +--Combien en as-tu donc? + +--Cinq! Encore trois restes a la maison! + +Il avait repondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je +me sentais saisi d'une pitie profonde, melee d'un vague mepris, pour ce +reproducteur orgueilleux et naif qui passait ses nuits a faire des enfants +entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une +cage. + +Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-meme et nous voici partis a +travers la ville, triste ville, somnolente et terne ou rien ne remuait par +les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, +un boutiquier, sur sa porte, otait son chapeau; Simon rendait le salut et +nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les +habitants par leur nom. La pensee me vint qu'il songeait a la deputation, +ce reve de tous les enterres de province. + +On eut vite traverse la cite, et la voiture entra dans un jardin qui avait +des pretentions de parc, puis s'arreta devant une maison a tourelles qui +cherchait a passer pour chateau. + +--Voila mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment. + +Je repondis: + +--C'est delicieux. + +Sur le perron, une dame apparut, paree pour la visite, coiffee pour la +visite, avec des phrases pretes pour la visite. Ce n'etait plus la fillette +blonde et fade que j'avais vue a l'eglise quinze ans plus tot, mais une +grosse dame a falbalas et a frisons, une de ces dames sans age, sans +caractere, sans elegance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une +femme. C'etait une mere, enfin, une grosse mere banale, la pondeuse, la +pouliniere humaine, la machine de chair qui procree sans autre +preoccupation dans l'ame que ses enfants et son livre de cuisine. + +Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule ou trois +mioches alignes par rang de taille semblaient places la pour une revue +comme des pompiers devant un maire. + +Je dis: + +--Ah! ah! voici les autres? + +Simon, radieux les nomma "Jean, Sophie et Gontran". + +La porte du salon etait ouverte. J'y penetrai et j'apercus au fond d'un +fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralyse. + +Madame Radevin s'avanca: + +--C'est mon grand-pere, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans. + +Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trepidant: "C'est un ami de +Simon, papa." L'ancetre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit: +"Oua, oua, oua" en agitant sa main. Je repondis: "Vous etes trop aimable, +Monsieur," et je tombai sur un siege. + +Simon venait d'entrer; il riait: + +--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce +vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, a se +faire mourir a tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si +on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux +plats sucres comme si c'etaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien +rencontre de plus drole, tu verras tout a l'heure. + +Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure +du diner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand pietinement et je +me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derriere leur +pere, sans doute pour me faire honneur. + +Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un ocean +d'herbes, de bles et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image +saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison. + +Une cloche sonna. C'etait pour le diner. Je descendis. + +Mme Radevin prit mon bras d'un air ceremonieux et on passa dans la salle a +manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, a peine place +devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en +tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tete branlante. + +Alors Simon se frotta les mains: "Tu vas t'amuser," me dit-il. Et tous les +enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa +gourmand, se mirent a rire en meme temps, tandis que leur mere souriait +seulement en haussant les epaules. + +Radevin se mit a hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses +mains. + +--Nous avons ce soir de la creme au riz sucre. + +La face ridee de l'aieul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas, +pour indiquer qu'il avait compris et qu'il etait content. + +Et on commenca a diner. + +"Regarde," murmura Simon. Le grand-pere n'aimait pas la soupe et refusait +d'en manger. On l'y forcait, pour sa sante; et le domestique lui enfoncait +de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec +energie, pour ne pas avaler le bouillon rejete ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins. + +Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur pere, tres content, +repetait: "Est-il drole, ce vieux?" + +Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il devorait du regard +les plats poses sur la table; et de sa main follement agitee essayait de +les saisir et de les attirer a lui. On les posait presque a portee pour +voir ses efforts eperdus, son elan tremblotant vers eux, l'appel desole de +tout son etre, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et +il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticules. +Et toute la famille se rejouissait de ce supplice odieux et grotesque. + +Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait +avec une gloutonnerie fievreuse, pour avoir plus vite autre chose. + +Quand arriva le riz sucre, il eut presque une convulsion. Il gemissait de +desir. + +Gontran lui cria: "Vous avez trop mange, vous n'en aurez pas." Et on fit +semblant de ne lui en point donner. + +Alors il se mit a pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que +tous les enfants riaient. + +On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant +la premiere bouchee de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton, +et un mouvement du cou pareil a celui des canards qui avalent un morceau +trop gros. + +Puis, quand il eut fini, il se mit a trepigner pour en obtenir encore. + +Pris de pitie devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, +j'implorai pour lui: "Voyons, donne-lui encore un peu de riz?" + +Simon repondit: "Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, a son age, ca +pourrait lui faire mal." + +Je me tus, revant sur cette parole. O morale, o logique, o sagesse! A son +age! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore gouter, par +souci de sa sante! Sa sante! qu'en ferait-il, ce debris inerte et +tremblotant? On menageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de +jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver +plus longtemps a la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante? + +Il n'avait plus rien a faire en cette vie, plus rien. Un seul desir lui +restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entierement cette joie +derniere, la lui donner jusqu'a ce qu'il en mourut. + +Puis, apres une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me +coucher: j'etais triste, triste, triste! + +Et je me mis a ma fenetre. On n'entendait rien au dehors qu'un tres leger, +tres doux, tres joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part. +Cet oiseau devait chanter ainsi, a voix basse, dans la nuit, pour bercer sa +femelle endormie sur ses oeufs. + +Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler +maintenant aux cotes de sa vilaine femme. + + + * * * * * + + + + + + +JOSEPH + + +Elles etaient grises, tout a fait grises, la petite baronne Andree de +Fraisieres et la petite comtesse Noemi de Gardens. + +Elles avaient dine en tete-a-tete, dans le salon vitre qui regardait la +mer. Par les fenetres ouvertes, la brise molle d'un soir d'ete entrait, +tiede et fraiche en meme temps, une brise savoureuse d'ocean. Les deux +jeunes femmes, etendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de +minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette +jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs levres. + +Leurs maris etaient retournes a Paris dans l'apres-midi, les laissant +seules sur cette petite plage deserte qu'ils avaient choisie pour eviter +les rodeurs galants des stations a la mode. Absents cinq jours sur sept, +ils redoutaient les parties de campagne, les dejeuners sur l'herbe, les +lecons de natation et la rapide familiarite qui nait dans le desoeuvrement +des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc a +craindre, ils avaient loue une maison batie et abandonnee par un original +dans le vallon de Roqueville, pres Fecamp, et ils avaient enterre la leurs +femmes pour tout l'ete. + +Elles etaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite +baronne avait propose a la petite comtesse un diner fin, au champagne. +Elles s'etaient d'abord beaucoup amusees a cuisiner elles-memes ce diner; +puis elles l'avaient mange avec gaiete en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait eveillee dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant +elles bavardaient et deraisonnaient a l'unisson en fumant des cigarettes et +en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient +plus du tout ce qu'elles disaient. + +La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, etait plus +partie encore que son amie. + +--Pour finir une soiree comme celle-la, disait-elle, il nous faudrait des +amoureux. Si j'avais prevu ca tantot, j'en aurais fait venir deux de Paris +et je t'en aurais cede un... + +--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; meme ce soir, si j'en voulais +un, je l'aurais. + +--Allons donc! A Roqueville, ma chere? un paysan, alors. + +--Non, pas tout a fait. + +--Alors, raconte-moi. + +--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? + +--Ton amoureux? + +--Ma chere, moi je ne peux pas vivre sans etre aimee. Si je n'etais pas +aimee, je me croirais morte. + +--Moi aussi. + +--N'est-ce pas? + +--Oui. Les hommes ne comprennent pas ca! nos maris surtout! + +--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il +nous faut est fait de gateries, de gentillesses, de galanteries. C'est la +nourriture de notre coeur, ca. C'est indispensable a notre vie, +indispensable, indispensable... + +--Indispensable. + +--Il faut que je sente que quelqu'un pense a moi, toujours, partout. Quand +je m'endors, quand je m'eveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque +part, qu'on reve de moi, qu'on me desire. Sans cela je serais malheureuse, +malheureuse. Oh! mais malheureuse a pleurer tout le temps. + +--Moi aussi. + +--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a ete gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcement une brute, +oui, une vraie brute... Il ne se gene plus pour rien, il se montre tel +qu'il est, il fait des scenes pour les notes, pour toutes les notes. On ne +peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours. + +--Ca, c'est bien vrai. + +--N'est-ce pas?... Ou donc en etais-je? Je ne me rappelle plus du tout. + +--Tu disais que tous les maris sont des brutes! + +--Oui, des brutes... tous. + +--C'est vrai. + +--Et apres?... + +--Quoi, apres? + +--Qu'est-ce que je disais apres? + +--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit? + +--J'avais pourtant quelque chose a te raconter. + +--Oui, c'est vrai, attends?... + +--Ah! j'y suis... + +--Je t'ecoute. + +--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux. + +--Comment fais-tu? + +--Voila. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des +notes et je fais mon choix. + +--Tu fais ton choix? + +--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant +tout qu'un homme soit discret, riche et genereux, n'est-ce pas? + +--C'est vrai? + +--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme. + +--Necessairement. + +--Alors je l'amorce. + +--Tu l'amorces? + +--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais peche a la +ligne? + +--Non, jamais. + +--Tu as eu tort. C'est tres amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je +l'amorce... + +--Comment fais-tu? + +--Bete, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbeciles... +mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est +pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des pretendants, +tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et +quand nous en avons vise un nous l'amorcons... + +--Ca ne me dit pas comment tu fais? + +--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voila +tout. + +--Tu te laisses regarder?... + +--Mais oui. Ca suffit. Quand on s'est laisse regarder plusieurs fois de +suite, un homme vous trouve aussitot la plus jolie et la plus seduisante de +toutes les femmes. Alors il commence a vous faire la cour. Moi je lui +laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ca dure plus ou moins, selon +ses qualites. + +--Tu prends comme ca tous ceux que tu veux? + +--Presque tous. + +--Alors, il y en a qui resistent? + +--Quelquefois. + +--Pourquoi? + +--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est tres +amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidite excessive et parce +qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la +conquete d'une femme... + +--Oh! ma chere!... Tu crois?... + +--Oui... oui... J'en suis sure... il y en a beaucoup de cette derniere +espece, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont +l'air de tout le monde... ils sont habilles comme les autres... ils font +les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas +se deployer. + +--Oh! ma chere... + +--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se deshabiller, meme pour se coucher +tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-la, il +faut etre energique, user du regard et de la poignee de main. C'est meme +quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par ou commencer. +Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous +soignent... Et pour peu qu'on tarde a reprendre ses sens... ils vont +chercher du secours. + +Ceux que je prefere, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-la, je les +enleve d'assaut, a... a... a... a la bayonnette, ma chere! + +--C'est bon, tout ca, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par +exemple. + +--J'en trouve. + +--Tu en trouves. Ou ca? + +--Partout. Tiens, ca me rappelle mon histoire. + +"Voila deux ans, cette annee, que mon mari m'a fait passer l'ete dans sa +terre de Bougrolles. La, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de +rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds degoutants, des +chasseurs de poil et de plume vivant dans des chateaux sans baignoires, de +ces hommes qui transpirent et se couchent par la-dessus, et qu'il serait +impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence +malpropres. + +"Devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas! + +--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour +l'exaltation de l'homme du peuple, des romans ou les ouvriers sont sublimes +et tous les hommes du monde criminels. Ajoute a cela que j'avais vu +_Ruy-Blas_ l'hiver precedent et que ca m'avait beaucoup frappee. Eh bien! +un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +etudie pour etre pretre, puis quitte le seminaire par degout. Eh bien, je +l'ai pris comme domestique! + +--Oh!... Et apres!... + +--Apres... apres, ma chere, je l'ai traite de tres haut, en lui montrant +beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorce, celui-la, ce rustre, je +l'ai allume!... + +--Oh! Andree! + +--Oui, ca m'amusait meme beaucoup. On dit que les domestiques, ca ne compte +pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque +matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand +elle me deshabillait. + +--Oh! Andree? + +--Ma chere, il a flambe comme un toit de paille. Alors, a table, pendant +les repas, je n'ai plus parle que de proprete, de soins du corps, de +douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin +et soir dans la riviere, puis se parfumait a empoisonner le chateau. J'ai +meme ete obligee de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air +furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne. + +--Oh! Andree! + +--Alors, j'ai eu l'idee d'organiser une bibliotheque de campagne. J'ai fait +venir quelques centaines de romans moraux que je pretais a tous nos paysans +et a mes domestiques. Il s'etait glisse dans ma collection quelques +livres... quelques livres... poetiques... de ceux qui troublent les ames... +des pensionnaires et des collegiens... Je les ai donnes a mon valet de +chambre. Ca lui a appris la vie... une drole de vie. + +--Oh... Andree! + +--Alors je suis devenue familiere avec lui, je me suis mise a le tutoyer. +Je l'avais nomme Joseph. Ma chere, il etait dans un etat... dans un etat +effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des +yeux de fou. Moi je m'amusais enormement. C'est un de mes meilleurs etes... + +--Et apres?... + +--Apres... oui... Eh bien, un jour que mon mari etait absent, je lui ai dit +d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait tres chaud, +tres chaud... Voila! + +--Oh! Andree, dis-moi tout... Ca m'amuse tant. + +--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ca je finirais le carafon toute +seule. Eh bien apres, je me suis trouvee mal en route. + +--Comment ca? + +--Que tu es bete. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il +fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai ete sur l'herbe j'ai +suffoque et je lui ai dit de me delacer. Et puis, quand j'ai ete delacee, +j'ai perdu connaissance. + +--Tout a fait. + +--Oh non, pas du tout. + +--Eh bien? + +--Eh bien! j'ai ete obligee de rester pres d'une heure sans connaissance. +Il ne trouvait pas de remede. Mais j'ai ete patiente, et je n'ai rouvert +les yeux qu'apres sa chute. + +--Oh! Andree!... Et qu'est-ce que tu lui as dit? + +--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'etais sans +connaissance? Je l'ai remercie. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et +il m'a ramenee au chateau. Mais il a failli verser en tournant la barriere! + +--Oh! Andree! Et c'est tout?... + +--C'est tout... + +--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois? + +--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce +goujat. + +--L'as-tu garde longtemps apres ca? + +--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoye. Je +n'avais pas a m'en plaindre. + +--Oh! Andree! Et il t'aime toujours? + +--Parbleu. + +--Ou est-il? + +La petite baronne etendit la main vers la muraille et poussa le timbre +electrique. La porte s'ouvrit presque aussitot, et un grand valet entra qui +repandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne. + +La baronne lui dit: "Joseph, mon garcon, j'ai peur de me trouver mal, va me +chercher ma femme de chambre." + +L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maitresse, qui reprit: "Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux +que toi." + +Il tourna sur ses talons et sortit. + +La petite comtesse, effaree, demanda: + +--Et qu'est-ce que tu diras a ta femme de chambre? + +--Je lui dirai que c'est passe! Non, je me ferai tout de meme delacer. Ca +me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma +chere... mais grise a tomber si je me levais. + + + * * * * * + + + + + + +L'AUBERGE + + +Pareille a toutes les hotelleries de bois plantees dans les Hautes-Alpes, +au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les +sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux +voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi. + +Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitee par la famille de Jean Hauser; +puis, des que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant +impraticable la descente sur Loeche, les femmes, le pere et les trois fils +s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari +avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne. + +Les deux hommes et la bete demeurent jusqu'au printemps dans cette prison +de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du +Balmhorn, entoures de sommets pales et luisants, enfermes, bloques, +ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, etreint, ecrase +la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenetres et mure la +porte. + +C'etait le jour ou la famille Hauser allait retourner a Loeche, l'hiver +approchant et la descente devenant perilleuse. + +Trois mulets partirent en avant, charges de hardes et de bagages et +conduits par les trois fils. Puis la mere, Jeanne Hauser, et sa fille +Louise monterent sur un quatrieme mulet, et se mirent en route a leur tour. + +Le pere les suivait accompagne des deux gardiens qui devaient escorter la +famille jusqu'au sommet de la descente. + +Ils contournerent d'abord le petit lac, gele maintenant au fond du grand +trou de rochers qui s'etend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon +clair comme un drap et domine de tous cotes par des sommets de neige. + +Une averse de soleil tombait sur ce desert blanc eclatant et glace, +l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait +dans cet ocean des monts; aucun mouvement dans cette solitude demesuree; +aucun bruit n'en troublait le profond silence. + +Peu a peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes, +laissa derriere lui le pere Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre +le mulet qui portait les deux femmes. + +La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste. +C'etait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux +pales paraissaient decolores par les longs sejours au milieu des glaces. + +Quand il eut rejoint la bete qui la portait, il posa la main sur la croupe +et ralentit le pas. La mere Hauser se mit a lui parler, enumerant avec des +details infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'etait la +premiere fois qu'il restait la-haut, tandis que le vieux Hari avait deja +passe quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach. + +Ulrich Kunsi ecoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans +cesse la jeune fille. De temps en temps il repondait: "Oui, madame Hauser." +Mais sa pensee semblait loin et sa figure calme demeurait impassible. + +Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelee s'etendait, +toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers +noirs dresses a pic aupres des enormes moraines du glacier de Loemmern que +dominait le Wildstrubel. + +Comme ils approchaient du col de la Gemmi, ou commence la descente sur +Loeche, ils decouvrirent tout a coup l'immense horizon des Alpes du Valais +dont les separait la profonde et large vallee du Rhone. + +C'etait, au loin, un peuple de sommets blancs, inegaux, ecrases ou pointus +et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant +massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide +du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse +coquette. + +Puis, au-dessous d'eux, dans un trou demesure, au fond d'un abime +effrayant, ils apercurent Loeche, dont les maisons semblaient des grains de +sable jetes dans cette crevasse enorme que finit et que ferme la Gemmi, et +qui s'ouvre, la-bas, sur le Rhone. + +Le mulet s'arreta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans +cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne +droite, jusqu'a ce petit village presque invisible, a son pied. Les femmes +sauterent dans la neige. + +Les deux vieux les avaient rejoints. + +--Allons, dit le pere Hauser, adieu et bon courage, a l'an prochain, les +amis. + +Le pere Hari repeta: "A l'an prochain." + +Ils s'embrasserent. Puis Mme Hauser, a son tour, tendit ses joues; et la +jeune fille en fit autant. + +Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise: +"N'oubliez point ceux d'en-haut." Elle repondit "non" si bas, qu'il devina +sans l'entendre. + +--Allons, adieu, repeta Jean Hauser, et bonne sante. + +Et, passant devant les femmes, il commenca a descendre. + +Ils disparurent bientot tous les trois au premier detour du chemin. + +Et les deux hommes s'en retournerent vers l'auberge de Schwarenbach. + +Ils allaient lentement, cote a cote, sans parler. C'etait fini, ils +resteraient seuls, face a face, quatre ou cinq mois. + +Puis Gaspard Hari se mit a raconter sa vie de l'autre hiver. Il etait +demeure avec Michel Canol, trop age maintenant pour recommencer; car un +accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'etaient pas +ennuyes, d'ailleurs; le tout etait d'en prendre son parti des le premier +jour; et on finissait par se creer des distractions, des jeux, beaucoup de +passe-temps. + +Ulrich Kunsi l'ecoutait, les yeux baisses, suivant en pensee ceux qui +descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi. + +Bientot ils apercurent l'auberge, a peine visible, si petite, un point noir +au pied de la monstrueuse vague de neige. + +Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frise, se mit a gambader autour +d'eux. + +--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme +maintenant, il faut preparer le diner, tu vas eplucher les pommes de terre. + +Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencerent a tremper +la soupe. + +La matinee du lendemain sembla longue a Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait +et crachait dans l'atre, tandis que le jeune homme regardait par la fenetre +l'eclatante montagne en face de la maison. + +Il sortit dans l'apres-midi, et refaisant le trajet de la veille, il +cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porte les +deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le +ventre au bord de l'abime, et regarda Loeche. + +Le village dans son puits de rocher n'etait pas encore noye sous la neige, +bien qu'elle vint tout pres de lui, arretee net par les forets de sapins +qui protegeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de +la-haut, a des paves, dans une prairie. + +La petite Hauser etait la, maintenant, dans une de ces demeures grises. +Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer +separement. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait +encore! + +Mais le soleil avait disparu derriere la grande cime de Wildstrubel; et le +jeune homme rentra. Le pere Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, +il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de +l'autre des deux cotes de la table. + +Ils jouerent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupe, ils se coucherent. + +Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans +neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses apres-midi a guetter les +aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glaces, tandis +que Ulrich retournait regulierement au col de la Gemmi pour contempler le +village. Puis ils jouaient aux cartes, aux des, aux dominos, gagnaient et +perdaient de petits objets pour interesser leur partie. + +Un matin, Hari, leve le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, +profond et leger, d'ecume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans +bruit, les ensevelissait peu a peu sous un epais et sourd matelas de +mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut degager la porte +et les fenetres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'elever +sur cette poudre de glace que douze heures de gelee avaient rendue plus +dure que le granit des moraines. + +Alors, ils vecurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guere en +dehors de leur demeure. Ils s'etaient partage les besognes qu'ils +accomplissaient regulierement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de proprete. C'etait +lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine +et entretenait le feu. Leurs ouvrages, reguliers et monotones, etaient +interrompus par de longues parties de cartes ou de des. Jamais ils ne se +querellaient, etant tous deux calmes et placides. Jamais meme ils n'avaient +d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient +fait provision de resignation pour cet hivernage sur les sommets. + +Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait a la +recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'etait alors fete +dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraiche. + +Un matin, il partit ainsi. Le thermometre du dehors marquait dix-huit +au-dessous de glace. Le soleil n'etant pas encore leve, le chasseur +esperait surprendre les betes aux abords du Wildstrubel. + +Ulrich, demeure seul, resta couche jusqu'a dix heures. Il etait d'un +naturel dormeur; mais il n'eut point ose s'abandonner ainsi a son penchant +en presence du vieux guide toujours ardent et matinal. + +Il dejeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits a +dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effraye meme de la +solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme +on l'est par le desir d'une habitude invincible. + +Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer a +quatre heures. + +La neige avait nivele toute la profonde vallee, comblant les crevasses, +effacant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les +sommets immenses, qu'une immense cuve blanche reguliere, aveuglante et +glacee. + +Depuis trois semaines, Ulrich n'etait plus revenu au bord de l'abime d'ou +il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes +qui conduisaient a Wildstrubel. Loeche maintenant etait aussi sous la +neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guere, ensevelies sous ce +manteau pale. + +Puis, tournant a droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son +pas allonge de montagnard, en frappant de son baton ferre la neige aussi +dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil percant le petit point +noir et mouvant, au loin, sur cette nappe demesuree. + +Quand il fut au bord du glacier, il s'arreta, se demandant si le vieux +avait bien pris ce chemin; puis il se mit a longer les moraines d'un pas +plus rapide et plus inquiet. + +Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gele courait +par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri +d'appel aigu, vibrant, prolonge. La voix s'envola dans le silence de mort +ou dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'ecume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la +mer; puis elle s'eteignit et rien ne lui repondit. + +Il se remit a marcher. Le soleil s'etait enfonce, la-bas, derriere les +cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de +la vallee devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout a coup. Il lui +sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces +monts entraient en lui, allaient arreter et geler son sang, raidir ses +membres, faire de lui un etre immobile et glace. Et il se mit a courir, +s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, etait rentre pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec +un chamois mort a ses pieds. + +Bientot il apercut l'auberge. Aucune fumee n'en sortait. Ulrich courut plus +vite, ouvrit la porte. Sam s'elanca pour le feter, mais Gaspard Hari +n'etait point revenu. + +Effare, Kunsi tournait sur lui-meme, comme s'il se fut attendu a decouvrir +son compagnon cache dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, +esperant toujours voir revenir le vieillard. + +De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La +nuit etait tombee, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pale, la nuit +livide qu'eclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin pret a +tomber derriere les sommets. + +Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les +mains en revant aux accidents possibles. + +Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux +pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait etendu dans la neige, +saisi, raidi par le froid, l'ame en detresse, perdu, criant peut-etre au +secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit. + +Mais ou? La montagne etait si vaste, si rude, si perilleuse aux environs, +surtout en cette saison, qu'il aurait fallu etre dix ou vingt guides et +marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en +cette immensite. + +Ulrich Kunsi, cependant, se resolut a partir avec Sam si Gaspard Hari +n'etait point revenu entre minuit et une heure du matin. + +Et il fit ses preparatifs. + +Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula +autour de sa taille une corde longue, mince et forte, verifia l'etat de son +baton ferre et de la hachette qui sert a tailler des degres dans la glace. +Puis il attendit. Le feu brulait dans la cheminee; le gros chien ronflait +sous la clarte de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups +reguliers dans sa gaine de bois sonore. + +Il attendait, l'oreille eveillee aux bruits lointains, frissonnant quand le +vent leger frolait le toit et les murs. + +Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait fremissant et +apeure, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du cafe bien chaud avant +de se mettre en route. + +Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, reveilla Sam, ouvrit la +porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, +il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la +glace, avancant toujours et parfois halant, au bout de sa corde, le chien +reste au bas d'un escarpement trop rapide. Il etait six heures environ, +quand il atteignit un des sommets ou le vieux Gaspard venait souvent a la +recherche des chamois. + +Et il attendit que le jour se levat. + +Le ciel palissait sur sa tete; et soudain une lueur bizarre, nee on ne sait +d'ou, eclaira brusquement l'immense ocean des cimes pales qui s'etendaient +a cent lieues autour de lui. On eut dit que cette clarte vague sortait de +la neige elle-meme pour se repandre dans l'espace. Peu a peu les sommets +lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair, +et le soleil rouge apparut derriere les lourds geants des Alpes bernoises. + +Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbe, epiant +des traces, disant au chien: "Cherche, mon gros, cherche." + +Il redescendait la montagne a present, fouillant de l'oeil les gouffres, et +parfois appelant, jetant un cri prolonge, mort bien vite dans l'immensite +muette. Alors, il collait a terre l'oreille, pour ecouter; il croyait +distinguer une voix, se mettait a courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, epuise, desespere. Vers midi, il dejeuna et fit +manger Sam, aussi las que lui-meme. Puis il recommenca ses recherches. + +Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilometres +de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et +trop fatigue pour se trainer plus longtemps, il creusa un trou dans la +neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait +apportee. Et ils se coucherent l'un contre l'autre, l'homme, et la bete, +chauffant leurs corps l'un a l'autre et geles jusqu'aux moelles cependant. + +Ulrich ne dormit guere, l'esprit hante de visions, les membres secoues de +frissons. + +Le jour allait paraitre quand il se releva. Ses jambes etaient raides comme +des barres de fer, son ame faible a le faire crier d'angoisse, son coeur +palpitant a le laisser choir d'emotion des qu'il croyait entendre un bruit +quelconque. + +Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et +l'epouvante de cette mort, fouettant son energie, reveilla sa vigueur. + +Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de +loin par Sam, qui boitait sur trois pattes. + +Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'apres-midi. +La maison etait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit, +tellement abruti qu'il ne pensait plus a rien. + +Il dormit longtemps, tres longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom: "Ulrich", secoua son engourdissement profond et +le fit se dresser. Avait-il reve? Etait-ce un de ces appels bizarres qui +traversent les reves des ames inquietes? Non, il l'entendait encore, ce cri +vibrant, entre dans son oreille et reste dans sa chair jusqu'au bout de ses +doigts nerveux. Certes, on avait crie; on avait appele: "Ulrich!" Quelqu'un +etait la, pres de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la +porte et hurla: "C'est toi, Gaspard!" de toute la puissance de sa gorge. + +Rien ne repondit; aucun son, aucun murmure, aucun gemissement, rien. Il +faisait nuit. La neige etait bleme. + +Le vent s'etait leve, le vent glace qui brise les pierres et ne laisse rien +de vivant sur ces hauteurs abandonnees. Il passait par souffles brusques +plus dessechants et plus mortels que le vent de feu du desert. Ulrich, de +nouveau, cria: "Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!" + +Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une epouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte +et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain +qu'il venait d'etre appele par son camarade au moment ou il rendait +l'esprit. + +De cela il etait sur, comme on est sur de vivre ou de manger du pain. Le +vieux Gaspard Hari avait agonise pendant deux jours et trois nuits quelque +part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immacules dont la +blancheur est plus sinistre que les tenebres des souterrains. Il avait +agonise pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout a +l'heure en pensant a son compagnon. Et son ame, a peine libre, s'etait +envolee vers l'auberge ou dormait Ulrich, et elle l'avait appele de par la +vertu mysterieuse et terrible qu'ont les ames des morts de hanter les +vivants. Elle avait crie, cette ame sans voix, dans l'ame accablee du +dormeur; elle avait crie son adieu dernier, ou son reproche, ou sa +malediction sur l'homme qui n'avait point assez cherche. + +Et Ulrich la sentait la, tout pres, derriere le mur, derriere la porte +qu'il venait de refermer. Elle rodait, comme un oiseau de nuit qui frole de +ses plumes une fenetre eclairee; et le jeune homme eperdu etait pret a +hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait +point et n'oserait plus desormais, car le fantome resterait la, jour et +nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas +ete retrouve et depose dans la terre benite d'un cimetiere. + +Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du +soleil. Il prepara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura +sur une chaise, immobile, le coeur torture, pensant au vieux couche sur la +neige. + +Puis, des que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles +l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, eclairee a +peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout a l'autre de la +piece, a grands pas, ecoutant, ecoutant si le cri effrayant de l'autre nuit +n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait +seul, le miserable, comme aucun homme n'avait jamais ete seul! Il etait +seul dans cet immense desert de neige, seul a deux mille metres au-dessus +de la terre habitee, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie +qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glace! Une envie folle le +tenaillait de se sauver n'importe ou, n'importe comment, de descendre a +Loeche en se jetant dans l'abime; mais il n'osait seulement pas ouvrir la +porte, sur que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester +seul non plus la-haut. + +Vers minuit, las de marcher, accable d'angoisse et de peur, il s'assoupit +enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu +hante. + +Et soudain le cri strident de l'autre soir lui dechira les oreilles, si +suraigu qu'Ulrich etendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba +sur le dos avec son siege. + +Sam, reveille par le bruit, se mit a hurler comme hurlent les chiens +effrayes, et il tournait autour du logis cherchant d'ou venait le danger. +Parvenu pres de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec +force, le poil herisse, la queue droite et grognant. + +Kunsi, eperdu, s'etait leve et, tenant par un pied sa chaise, il cria: +"N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue." Et le chien, excite +par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que defiait +la voix de son maitre. + +Sam, peu a peu, se calma et revint s'etendre aupres du foyer, mais il +demeurait inquiet, la tete levee, les yeux brillants et grondant entre ses +crocs. + +Ulrich, a son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait defaillir de +terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il +en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idees devenaient vagues; son +courage s'affermissait; une fievre de feu glissait dans ses veines. + +Il ne mangea guere le lendemain, se bornant a boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vecut, saoul comme une brute. Des que la pensee +de Gaspard Hari lui revenait, il recommencait a boire jusqu'a l'instant ou +il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait la, sur la face, +ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais a peine +avait-il digere le liquide affolant et brulant, que le cri toujours le meme +"Ulrich!" le reveillait comme une balle qui lui aurait perce le crane; et +il se dressait chancelant encore, etendant les mains pour ne point tomber, +appelant Sam a son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son +maitre, se precipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la +rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col +renverse, la tete en l'air, avalait a pleines gorgees, comme de l'eau +fraiche apres une course, l'eau-de-vie qui tout a l'heure endormirait de +nouveau sa pensee, et son souvenir, et sa terreur eperdue. + +En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette +saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son epouvante qui se reveilla +plus furieuse des qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idee fixe alors, +exasperee par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue +solitude, s'enfoncait en lui a la facon d'une vrille. Il marchait +maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bete en cage, collant son oreille a +la porte pour ecouter si l'autre etait la, et le defiant, a travers le mur. + +Puis, des qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix +qui le faisait bondir sur ses pieds. + +Une nuit enfin, pareil aux laches pousses a bout, il se precipita sur la +porte et l'ouvrit pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer a se +taire. + +Il recut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaca jusqu'aux os +et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam +s'etait elance dehors. Puis, fremissant, il jeta du bois au feu, et s'assit +devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le +mur en pleurant. + +Il cria eperdu: "Va-t-en." Une plainte lui repondit, longue et douloureuse. + +Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporte par la terreur. Il +repetait "Va-t-en" en tournant sur lui-meme pour trouver un coin ou se +cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se +frottant contre le mur. Ulrich s'elanca vers le buffet de chene plein de +vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il +le traina jusqu'a la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant +les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenetre comme on fait lorsqu'un +ennemi vous assiege. + +Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gemissements lugubres +auxquels le jeune homme se mit a repondre par des gemissements pareils. + +Et des jours et des nuits se passerent sans qu'ils cessassent de hurler +l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait +la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la +demolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbe, l'oreille +collee contre la pierre, et il repondait a tous ses appels par +d'epouvantables cris. + +Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brise de +fatigue qu'il s'endormit aussitot. + +Il se reveilla sans un souvenir, sans une pensee, comme si toute sa tete se +fut videe pendant ce sommeil accable. Il avait faim, il mangea. + + * * * * * + +L'hiver etait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la +famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge. + +Des qu'elles eurent atteint le haut de la montee les femmes grimperent sur +leur mulet, et elles parlerent des deux hommes qu'elles allaient retrouver +tout a l'heure. + +Elles s'etonnaient que l'un deux ne fut pas descendu quelques jours plus +tot, des que la route etait devenue possible, pour donner des nouvelles de +leur long hivernage. + +On apercut enfin l'auberge encore couverte et capitonnee de neige. La porte +et la fenetre etaient closes; un peu de fumee sortait du toit, ce qui +rassura le pere Hauser. Mais en approchant, il apercut, sur le seuil, un +squelette d'animal depece par les aigles, un grand squelette couche sur le +flanc. + +Tous l'examinerent. "Ca doit etre Sam," dit la mere. Et elle appela: "He, +Gaspard." Un cri repondit a l'interieur, un cri aigu, qu'on eut dit pousse +par une bete. Le pere Hauser repeta: "He, Gaspard." Un autre cri pareil au +premier se fit entendre. + +Alors les trois hommes, le pere et les deux fils, essayerent d'ouvrir la +porte. Elle resista. Ils prirent dans l'etable vide une longue poutre comme +belier, et la lancerent a toute volee. Le bois cria, ceda, les planches +volerent en morceaux; puis un grand bruit ebranla la maison et ils +apercurent, dedans, derriere le buffet ecroule un homme debout, avec des +cheveux qui lui tombaient aux epaules, une barbe qui lui tombait sur la +poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'etoffe sur le corps. + +Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'ecria: "C'est Ulrich, +maman." Et la mere constata que c'etait Ulrich, bien que ses cheveux +fussent blancs. + +Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne repondit point aux +questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire a Loeche ou les medecins +constaterent qu'il etait fou. + +Et personne ne sut jamais ce qu'etait devenu son compagnon. + +La petite Hauser faillit mourir, cet ete-la, d'une maladie de langueur +qu'on attribua au froid de la montagne. + + + * * * * * + + + + + + +LE VAGABOND + + +Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait +quitte son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage +manquait. Compagnon charpentier, age de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il etait reste pendant deux mois a la charge de sa famille, lui, +fils aine, n'ayant plus qu'a croiser ses bras vigoureux, dans le chomage +general. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en +journee, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne +faisait rien parce qu'il n'avait rien a faire, et mangeait la soupe des +autres. + +Alors, il s'etait informe a la mairie; et le secretaire avait repondu qu'on +trouvait a s'occuper dans le Centre. + +Il etait donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs +dans sa poche et portant sur l'epaule, dans un mouchoir bleu attache au +bout de son baton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une +chemise. + +Et il avait marche sans repos, pendant les jours et les nuits, par les +interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver +jamais a ce pays mysterieux ou les ouvriers trouvent de l'ouvrage. + +Il s'enteta d'abord a cette idee qu'il ne devait travailler qu'a la +charpente, puisqu'il etait charpentier. Mais, dans tous les chantiers ou il +se presenta, on repondit qu'on venait de congedier des hommes, faute de +commandes, et il se resolut, se trouvant a bout de ressources, a accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin. + +Donc, il fut tour a tour terrassier, valet d'ecurie, scieur de pierres; il +cassa du bois, ebrancha des arbres, creusa un puits, mela du mortier, lia +des fagots, garda des chevres sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant a vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et +des paysans. + +Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait +plus rien et il mangeait un peu de pain, grace a la charite des femmes +qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes. + +Le soir tombait, Jacques Randel harasse, les jambes brisees, le ventre +vide, l'ame en detresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, +car il menageait sa derniere paire de souliers, l'autre n'existant plus +depuis longtemps deja. C'etait un samedi, vers la fin de l'automne. Les +nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussees du +vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientot. La +campagne etait deserte, a cette tombee de jour, la veille d'un dimanche. De +place en place, dans les champs, s'elevaient, pareilles a des champignons +jaunes, monstrueux, des meules de paille egrenees; et les terres semblaient +nues, etant ensemencees deja pour l'autre annee. + +Randel avait faim, une faim de bete, une de ces faims qui jettent les loups +sur les hommes. Extenue, il allongeait les jambes pour faire moins de pas, +et, la tete pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la +bouche seche, il serrait son baton dans sa main avec l'envie vague de +frapper a tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe. + +Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes +de terre defouies, restees sur le sol retourne. S'il en avait trouve +quelques-unes, il eut ramasse du bois mort, fait un petit feu dans le +fosse, et bien soupe, ma foi, avec le legume chaud et rond, qu'il eut tenu +d'abord, brulant, dans ses mains froides. + +Mais la saison etait passee, et il devrait, comme la veille, ronger une +betterave crue, arrachee dans un sillon. + +Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de +ses idees. Il n'avait guere pense, jusque-la, appliquant tout son esprit, +toutes ses simples facultes, a sa besogne professionnelle. Mais voila que +la fatigue, cette poursuite acharnee d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passees sur l'herbe, le jeune, le mepris qu'il +sentait chez les sedentaires pour le vagabond, cette question posee chaque +jour: "Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?" le chagrin de ne pouvoir +occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeures a la maison et qui n'avaient guere de sous, non plus, +l'emplissaient, peu a peu d'une colere lente, amassee chaque jour, chaque +heure, chaque minute, et qui s'echappait de sa bouche, malgre lui, en +phrases courtes et grondantes. + +Tout en trebuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il +grognait: "Misere... misere... tas de cochons... laisser crever de faim un +homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre +sous... v'la qu'il pleut... tas de cochons!..." + +Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, a tous +les hommes, de ce que la nature, la grande mere aveugle, est inequitable, +feroce et perfide. + +Il repetait, les dents serrees: "Tas de cochons!" en regardant la mince +fumee grise qui sortait des toits, a cette heure du diner. Et, sans +reflechir a cette autre injustice, humaine celle-la, qui se nomme violence +et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les +habitants et de se mettre a table, a leur place. + +Il disait: "J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse +crever de faim... je ne demande qu'a travailler, pourtant... tas de +cochons!" Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la +souffrance de son coeur lui montaient a la tete comme une ivresse +redoutable, et faisaient naitre, en son cerveau, cette idee simple: "J'ai +le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est a tout le monde. +Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!" + +La pluie tombait, fine, serree, glacee. Il s'arreta et murmura: "Misere... +encore un mois de route avant de rentrer a la maison..." Il revenait en +effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutot a s'occuper +dans sa ville natale, ou il etait connu, en faisant n'importe quoi, que sur +les grands chemins ou tout le monde le suspectait. + +Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gacheur de +platre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt +sous par jour, ce serait toujours de quoi manger. + +Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin +d'empecher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais +il sentit bientot qu'elle traversait deja la mince toile de ses vetements +et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'etre perdu qui ne sait +plus ou cacher son corps, ou reposer sa tete, qui n'a pas un abri par le +monde. + +La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il apercut, au loin, dans un +pre, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fosse de la +route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait. + +Quand il fut aupres, elle leva vers lui sa grosse tete, et il pensa: "Si +seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait." + +Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lancant +dans le flanc un grand coup de pied: "Debout!" dit-il. + +La bete se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; +alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il +but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonfle, chaud, +et qui sentait l'etable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source +vivante. + +Mais la pluie glacee tombait plus serree, et toute la plaine etait nue sans +lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumiere qui +brillait entre les arbres, a la fenetre d'une maison. + +La vache s'etait recouchee, lourdement. Il s'assit a cote d'elle, en lui +flattant la tete, reconnaissant d'avoir ete nourri. Le souffle epais et +fort de la bete, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans +l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit a dire: "Tu n'as +pas froid la-dedans, toi." + +Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y +trouver de la chaleur. Alors une idee lui vint, celle de se coucher et de +passer la nuit contre ce gros ventre tiede. Il chercha donc une place, pour +etre bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuve tout a l'heure. Puis, comme il etait brise de fatigue, il +s'endormit tout a coup. + +Mais, plusieurs fois, il se reveilla, le dos ou le ventre glace, selon +qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se +retournait pour rechauffer et secher la partie de son corps qui etait +restee a l'air de la nuit; et il se rendormait bientot de son sommeil +accable. + +Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraitre; il ne pleuvait plus; +le ciel etait pur. + +La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur +ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: +"Adieu, ma belle... a une autre fois... t'es une bonne bete... Adieu..." + +Puis il mit ses souliers, et s'en alla. + +Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la meme route; +puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe. + +Le jour etait venu; les cloches des eglises sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit a pied, soit montes en des +charrettes, commencaient a passer sur les chemins, allant aux villages +voisins feter le dimanche chez des amis, chez des parents. + +Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets +et belants qu'un chien rapide maintenait en troupeau. + +Randel se leva, salua: "Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui +meurt de faim?" dit-il. + +L'autre repondit en jetant au vagabond un regard mechant: + +--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes. + +Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fosse. + +Il attendit longtemps; regardant defiler devant lui les campagnards, et +cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa +priere. + +Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaine d'or ornait +le ventre. + +--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je +n'ai plus un sou dans ma poche. + +Le demi-monsieur repliqua: "Vous auriez du lire l'avis affiche a l'entree +du pays.--La mendicite est interdite sur le territoire de la +commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, +je vais vous faire ramasser." + +Randel, que la colere gagnait, murmura: "Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins." + +Et il retourna s'asseoir sur son fosse. + +Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la +route. Ils marchaient lentement, cote a cote, bien en vue, brillants au +soleil avec leurs chapeaux cires, leurs buffleteries jaunes et leurs +boutons de metal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en +fuite de loin, de tres loin. + +Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'etre pris par eux, et de +se venger, plus tard. + +Ils approchaient sans paraitre l'avoir vu, allant de leur pas militaire, +lourd et balance comme la marche des oies. Puis tout a coup, en passant +devant lui, ils eurent l'air de le decouvrir, s'arreterent et se mirent a +le devisager d'un oeil menacant et furieux. + +Et le brigadier s'avanca en demandant: + +--Qu'est-ce que vous faites ici? + +L'homme repliqua tranquillement: + +--Je me repose. + +--D'ou venez-vous? + +--S'il fallait vous dire tous les pays ou j'ai passe, j'en aurais pour plus +d'une heure. + +--Ou allez-vous? + +--A Ville-Avaray. + +--Ou c'est-il ca? + +--Dans la Manche. + +--C'est votre pays? + +--C'est mon pays. + +--Pourquoi en etes-vous parti? + +--Pour chercher du travail. + +Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colere d'un homme +que la meme supercherie finit par exasperer: + +--Ils disent tous ca, ces bougres-la. Mais je la connais, moi. + +Puis il reprit: + +--Vous avez des papiers? + +--Oui, j'en ai. + +--Donnez-les. + +Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers +uses et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. + +L'autre les epelait en anonnant, puis constatant qu'ils etaient en regle, +il les rendit avec l'air mecontent d'un homme qu'un plus malin vient de +jouer. + +Apres quelques moments de reflexion, il demanda de nouveau: + +--Vous avez de l'argent sur vous? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Pas un sou seulement? + +--Pas un sou seulement! + +--De quoi vivez-vous, alors? + +--De ce qu'on me donne. + +--Vous mendiez, alors? + +Randel repondit resolument: + +--Oui, quand je peux. + +Mais le gendarme declara: "Je vous prends en flagrant delit de vagabondage +et de mendicite, sans ressource et sans profession, sur la route, et je +vous enjoins de me suivre." + +Le charpentier se leva. + +--Ousque vous voudrez, dit-il. + +Et se placant entre les deux militaires avant meme d'en recevoir l'ordre, +il ajouta: + +--Allez, coffrez-moi. Ca me mettra un toit sur la tete quand il pleut. + +Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, a travers +des arbres depouilles de feuilles, a un quart de lieue de distance. + +C'etait l'heure de la messe, quand ils traverserent le pays. La place etait +pleine de monde, et deux haies se formerent aussitot pour voir passer le +malfaiteur qu'une troupe d'enfants excites suivait. Paysans et paysannes le +regardaient, cet homme arrete, entre deux gendarmes, avec une haine allumee +dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'ecraser sous leurs pieds. On se demandait s'il +avait vole et s'il avait tue. Le boucher, ancien spahi, affirma: "C'est un +deserteur." Le debitant de tabac crut le reconnaitre pour un homme qui lui +avait passe une piece fausse de cinquante centimes, le matin meme, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve +Malet que la police cherchait depuis six mois. + +Dans la salle du conseil municipal, ou ses gardiens le firent entrer, +Randel retrouva le maire, assis devant la table des deliberations et +flanque de l'instituteur. + +--Ah! ah! s'ecria le magistrat, vous revoila, mon gaillard. Je vous avais +bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que +c'est?" + +Le brigadier repondit: "Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, +sans ressources et sans argent sur lui, a ce qu'il affirme, arrete en etat +de mendicite et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien +en regle." + +--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, +les rendit, puis ordonna: "Fouillez-le." On fouilla Randel; on ne trouva +rien. + +Le maire semblait perplexe. Il demanda a l'ouvrier: + +--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route? + +--Je cherchais de l'ouvrage. + +--De l'ouvrage?... Sur la grand'route? + +--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois? + +Ils se devisageaient tous les deux avec une haine de betes appartenant a +des races ennemies. Le magistrat reprit: "Je vais vous faire mettre en +liberte, mais que je ne vous y reprenne pas!" + +Le charpentier repondit: "J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins." + +Le maire prit un air severe: + +--Taisez-vous. + +Puis il ordonna aux gendarmes: + +--Vous conduirez cet homme a deux cents metres du village, et vous le +laisserez continuer son chemin. + +L'ouvrier dit: "Faites-moi donner a manger, au moins." + +L'autre fut indigne: "Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! +ah! elle est forte celle-la!" + +Mais Randel reprit avec fermete: "Si vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez a faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les +gros." + +Le maire s'etait leve, et il repeta: "Emmenez-le vite, parce que je +finirais par me facher." + +Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et +l'entrainerent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur +la route; et les hommes l'ayant conduit a deux cents metres de la borne +kilometrique, le brigadier declara: + +--Voila, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous +aurez de mes nouvelles. + +Et Randel se mit en route sans rien repondre, et sans savoir ou il allait. +Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti +qu'il ne pensait plus a rien. + +Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenetre etait +entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arreta +net, devant ce logis. + +Et, tout a coup, la faim, une faim feroce, devorante, affolante, le +souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure. + +Il dit, tout haut, d'une voix grondante: "Nom de Dieu! faut qu'on m'en +donne, cette fois." Et il se mit a heurter la porte a grands coups de son +baton. Personne ne repondit; il frappa plus fort, criant: "He! he! he! la +dedans, les gens! he! ouvrez!" + +Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenetre, il la poussa avec sa +main, et l'air enferme de la cuisine, l'air tiede plein de senteurs de +bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'echappa vers l'air froid du +dehors. + +D'un saut, le charpentier fut dans la piece. Deux couverts etaient mis sur +une table. Les proprietaires, partis sans doute a la messe, avaient laisse +sur le feu leur diner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux +legumes. + +Un pain frais attendait sur la cheminee, entre deux bouteilles qui +semblaient pleines. + +Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que +s'il eut etrangle un homme, puis il se mit a le manger voracement, par +grandes bouchees vite avalees. Mais l'odeur de la viande, presque aussitot, +l'attira vers la cheminee, et, ayant ote le couvercle du pot, il y plongea +une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lie d'une ficelle. +Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'a ce que +son assiette fut pleine, et, l'ayant posee sur la table, il s'assit devant, +coupa le bouilli en quatre parts et dina comme s'il eut ete chez lui. Quand +il eut devore le morceau presque entier, plus une quantite de legumes, il +s'apercut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posees +sur la cheminee. + +A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant +pis, c'etait chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait +bon, apres avoir eu si froid; et il but. + +Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en +versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgees. Et, presque +aussitot, il se sentit gai, rejoui par l'alcool comme si un grand bonheur +lui avait coule dans le ventre. + +Il continuait a manger, moins vite, en machant lentement et trempant son +pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps etait devenue brulante, +le front surtout ou le sang battait. + +Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'etait la messe qui finissait; et +un instinct plutot qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend +perspicaces tous les etres en danger, fit se dresser le charpentier, qui +mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille +d'eau-de-vie, et, a pas furtifs, gagna la fenetre et regarda la route. + +Elle etait encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit a travers champs vers un bois qu'il +apercevait. + +Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et +tellement souple qu'il sautait les clotures des champs, a pieds joints, +d'un seul bond. + +Des qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, +et se remit a boire, par grandes lampees, tout en marchant. Alors ses idees +se brouillerent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes elastiques comme +des ressorts. + +Il chantait la vieille chanson populaire: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Il marchait maintenant sur une mousse epaisse, humide et fraiche, et ce +tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, +comme un enfant. + +Il prit son elan, cabriola; se releva, recommenca. Et, entre chaque +pirouette, il se remettait a chanter: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Tout a coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il apercut, dans le +fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux +mains deux seaux de lait, ecartes d'elle par un cercle de barrique. + +Il la guettait, penche, les yeux allumes comme ceux d'un chien qui voit une +caille. + +Elle le decouvrit, leva la tete, se mit a rire et lui cria: + +--C'est-il vous qui chantiez comme ca? + +Il ne repondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fut haut de +six pieds au moins. + +Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: "Cristi, vous m'avez fait +peur!" + +Mais il ne l'entendait pas, il etait ivre, il etait fou, souleve par une +autre rage plus devorante que la faim, enfievre par l'alcool, par +l'irresistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brule par tous les appetits que la +nature a semes dans la chair vigoureuse des males. + +La fille reculait devant lui, effrayee de son visage, de ses yeux, de sa +bouche entr'ouverte, de ses mains tendues. + +Il la saisit par les epaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le +chemin. + +Elle laissa tomber ses seaux qui roulerent a grand bruit en repandant leur +lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans +ce desert, et voyant bien a present qu'il n'en voulait pas a sa vie, elle +ceda, sans trop de peine, pas tres fachee, car il etait fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment. + +Quand elle se fut relevee, l'idee de ses seaux repandus l'emplit tout a +coup de fureur, et, otant son sabot d'un pied, elle se jeta, a son tour, +sur l'homme, pour lui casser la tete s'il ne payait pas son lait. + +Mais lui, se meprenant a cette attaque violente, un peu degrise, eperdu, +epouvante de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses +jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos. + +Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait +jamais ete. Ses jambes devenaient molles a ne le plus porter; toutes ses +idees etaient brouillees, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus +reflechir a rien. + +Et il s'assit au pied d'un arbre. + +Au bout de cinq minutes il dormait. + +Il fut reveille par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il apercut deux +tricornes de cuir verni penches sur lui, et les deux gendarmes du matin qui +lui tenaient et lui liaient les bras. + +--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard. + +Randel se leva sans repondre un mot. Les hommes le secouaient, prets a le +rudoyer, s'il faisait un geste, car il etait leur proie a present, il etait +devenu du gibier de prison, capture par ces chasseurs de criminels qui ne +le lacheraient plus. + +--En route! commanda le gendarme. + +Ils partirent. Le soir venait, etendant sur la terre un crepuscule +d'automne, lourd et sinistre. + +Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village. + +Toutes les portes etaient ouvertes, car on savait les evenements. Paysans +et paysannes, souleves de colere, comme si chacun eut ete vole, comme si +chacune eut ete violee, voulaient voir rentrer le miserable pour lui jeter +des injures. + +Ce fut une huee qui commenca a la premiere maison pour finir a la mairie, +ou le maire attendait aussi, venge lui-meme de ce vagabond. + +Des qu'il l'apercut, il cria de loin: + +--Ah! mon gaillard! nous y sommes. + +Et il se frottait les mains, content comme il l'etait rarement. + +Il reprit: "Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la +route." + +Puis, avec un redoublement de joie: + +--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard! + + + + +FIN + + + * * * * * + + + + + + +TABLE + + + + +LE HORLA + +AMOUR + +LE TROU + +SAUVEE + +CLOCHETTE + +LE MARQUIS DE FUMEROL + +LE SIGNE + +LE DIABLE + +LES ROIS + +AU BOIS + +UNE FAMILLE + +JOSEPH + +L'AUBERGE + +LE VAGABOND + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + +***** This file should be named 10775.txt or 10775.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10775/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10775.zip b/old/10775.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d34b175 --- /dev/null +++ b/old/10775.zip |
