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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+Le Horla
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+1887
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+LE HORLA
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+_8 mai._--Quelle journée admirable! J'ai passé toute la matinée étendu sur
+l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et
+l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
+mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à
+la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense
+et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
+locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
+l'air lui-même.
+
+J'aime ma maison où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui
+coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la
+grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
+passent.
+
+A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
+pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges,
+dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui
+sonnent dans l'air bleu des belles matinées, jetant jusqu'à moi leur doux
+et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
+m'apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu'elle
+s'éveille ou s'assoupit.
+
+Comme il faisait bon ce matin!
+
+Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur,
+gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée
+épaisse, défila devant ma grille.
+
+Après deux goëlettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
+ciel, venait un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, admirablement
+propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
+plaisir à voir.
+
+_12 mai_.--J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours; je me sens
+souffrant, ou plutôt je me sens triste.
+
+D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement
+notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l'air, l'air
+invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
+voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies de
+chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
+soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque
+malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
+frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme? Est-ce la forme
+des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
+passant par mes yeux, a troublé ma pensée? Sait-on? Tout ce qui nous
+entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons
+sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
+nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
+eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables?
+
+Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
+petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants
+d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
+nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce
+mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui
+rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
+faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner
+l'âge d'un vin!
+
+Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
+d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de
+nous!
+
+_16 mai_.--Je suis malade, décidément! Je me portais si bien le mois
+dernier! J'ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement
+fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
+cette sensation affreuse d'un danger menaçant, cette appréhension d'un
+malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
+doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
+chair.
+
+_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon médecin, car je ne pouvais plus
+dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'oeil dilaté, les nerfs vibrants,
+mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
+boire du bromure de potassium.
+
+_25 mai_.--Aucun changement! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure
+qu'approche le soir, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la
+nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaye de
+lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue à peine les lettres.
+Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
+crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du
+lit.
+
+Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
+redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
+j'écoute... j'écoute... quoi?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, un
+trouble de la circulation peut-être, l'irritation d'un filet nerveux, un
+peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
+imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un
+mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
+je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
+l'attends avec l'épouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
+frémissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
+jusqu'au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait
+pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
+comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui
+va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m'anéantir.
+
+Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rêve--non--un cauchemar
+m'étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors,... je le sens et
+je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
+me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
+entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler.
+
+Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
+les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
+pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
+rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe,--je ne peux pas!
+
+Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
+suis seul.
+
+Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
+calme, jusqu'à l'aurore.
+
+_2 juin_.--Mon état s'est encore aggravé. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
+fait rien; les douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si
+las pourtant, j'allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, léger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
+feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie
+nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d'arbres démesurément
+hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et
+moi.
+
+Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange
+frisson d'angoisse.
+
+Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans ce bois, apeuré sans raison,
+stupidement, par la profonde solitude. Tout à coup, il me sembla que
+j'étais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me
+toucher.
+
+Je me retournai brusquement. J'étais seul. Je ne vis derrière moi que la
+droite et large allée, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre côté
+elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante.
+
+Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis à tourner sur un talon, très
+vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
+dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
+par où j'étais venu! Bizarre idée! Bizarre! Bizarre idée! Je ne savais plus
+du tout. Je partis par le côté qui se trouvait à ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt.
+
+_3 juin_.--La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
+semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
+
+_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
+charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
+
+Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du
+jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
+public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie
+démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées
+se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
+jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont
+étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur
+l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique monument.
+
+Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au
+soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais
+d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche,
+j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par
+la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la
+plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
+comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de
+hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce
+gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours,
+de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres
+hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs
+monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.
+
+Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: «Mon père,
+comme vous devez être bien ici!»
+
+Il répondit: «Il y a beaucoup de vent, Monsieur»; et nous nous mîmes à
+causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
+d'une cuirasse d'acier.
+
+Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
+lieu, des légendes, toujours des légendes.
+
+Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux
+chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
+incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais
+les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre
+deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux
+berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui
+conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à
+figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
+cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
+crier pour bêler de toute leur force.
+
+Je dis au moine: «Y croyez-vous?»
+
+Il murmura: «Je ne sais pas.»
+
+Je repris: «S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne
+les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
+pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?»
+
+Il répondit: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
+qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la
+mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les
+grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui
+mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.»
+
+Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou
+peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
+qu'il disait là, je l'avais pensé souvent.
+
+_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fiévreuse,
+car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais
+remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, Jean?
+
+--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
+mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un
+sort.
+
+Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'être
+repris, moi.
+
+_4 juillet_.--Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens
+reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
+bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait
+dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et
+moi je me suis réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, que je ne
+pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
+certainement.
+
+_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la
+nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe!
+
+Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef;
+puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
+que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal.
+
+Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables,
+dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus
+affreuse encore.
+
+Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un
+couteau dans le poumon, et qui râle, couvert de sang, et qui ne peut plus
+respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voilà.
+
+Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
+bougie et j'allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en
+la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle était vide! Elle était vide
+complètement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout à coup, je ressentis
+une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutôt, que je tombai sur
+une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
+puis je me rassis, éperdu d'étonnement et de peur, devant le cristal
+transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner.
+Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
+doute? Ce ne pouvait être que moi? Alors, j'étais somnambule, je vivais,
+sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s'il y a
+deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible,
+anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui
+obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.
+
+Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'émotion d'un
+homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein de raison et qui regarde
+épouvanté, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
+qu'il a dormi! Et je restai là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.
+
+_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
+nuit;--ou plutôt, je l'ai bue!
+
+Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
+fou? Qui me sauvera?
+
+_10 juillet_.--Je viens de faire des épreuves surprenantes.
+
+Décidément, je suis fou! Et pourtant!
+
+Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai placé sur ma table du vin, du lait,
+de l'eau, du pain et des fraises.
+
+On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touché ni au vin,
+ni au pain, ni aux fraises.
+
+Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même épreuve, qui a donné le même résultat.
+
+Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. On n'a touché à rien.
+
+Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
+ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
+de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma barbe, mes mains
+avec de la mine de plomb, et je me suis couché.
+
+L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientôt de l'atroce réveil. Je
+n'avais point remué; mes draps eux-mêmes ne portaient pas de taches. Je
+m'élançai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles étaient
+demeurés immaculés. Je déliai les cordons, en palpitant de crainte. On
+avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...
+
+Je vais partir tout à l'heure pour Paris.
+
+_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tête les jours derniers! J'ai
+dû être le jouet de mon imagination énervée, à moins que je ne sois
+vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatées,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait à la démence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.
+
+Hier, après des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'âme de
+l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y
+jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
+achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
+pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
+vide de fantômes.
+
+Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
+foule, je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de
+l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait
+sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite,
+dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe!
+
+Au lieu de conclure par ces simples mots: «Je ne comprends pas parce que la
+cause m'échappe», nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des
+puissances surnaturelles.
+
+_14 juillet_.--Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les
+pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
+bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est
+un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement
+révolté. On lui dit: «Amuse-toi.» Il s'amuse. On lui dit: «Va te battre
+avec le voisin.» Il va se battre. On lui dit: «Vote pour l'Empereur.» Il
+vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: «Vote pour la République.» Et il
+vote pour la République.
+
+Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obéir à des hommes,
+ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles
+et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire des idées
+réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien,
+puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion.
+
+_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé.
+
+Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e
+chasseurs à Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
+l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
+maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
+lieu en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.
+
+Il nous raconta longuement les résultats prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les médecins de l'école de Nancy.
+
+Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai
+tout à fait incrédule.
+
+«Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus
+importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
+secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
+là-bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
+et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses
+sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son
+intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes
+invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les
+croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des
+fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos
+conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides,
+les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de
+plus vrai que cette parole de Voltaire. «Dieu a fait l'homme à son image,
+mais l'homme le lui a bien rendu.»
+
+«Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose
+de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
+et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, à des
+résultats surprenants.»
+
+Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
+dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+Elle s'assit dans un fauteuil et il commença à la regarder fixement en la
+fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troublé, le coeur battant, la
+gorge serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, sa bouche se
+crisper, sa poitrine haleter.
+
+Au bout de dix minutes, elle dormait.
+
+--Mettez-vous derrière elle, dit le médecin.
+
+Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça entre les mains une carte de
+visite en lui disant: «Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?»
+
+Elle répondit:
+
+--Je vois mon cousin.
+
+--Que fait-il?
+
+--Il se tord la moustache.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il tire de sa poche une photographie.
+
+--Quelle est cette photographie?
+
+--La sienne.
+
+C'était vrai! Et cette photographie venait de m'être livrée, le soir même,
+à l'hôtel.
+
+--Comment est-il sur ce portrait?
+
+--Il se tient debout avec son chapeau à la main.
+
+Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eût vu
+dans une glace.
+
+Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!»
+
+Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous
+irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter
+cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son
+prochain voyage.»
+
+Puis il la réveilla.
+
+En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes
+m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de
+ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
+une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
+glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte
+de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
+singulières.
+
+Je rentrai donc et je me couchai.
+
+Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de
+chambre, qui me dit:
+
+--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite.
+
+Je m'habillai à la hâte et je la reçus.
+
+Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile,
+elle me dit:
+
+--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander.
+
+--Lequel, ma cousine?
+
+--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
+besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.
+
+--Allons donc, vous?
+
+--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver.
+
+J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me
+demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur
+Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort
+bien jouée.
+
+Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle
+tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je
+compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.
+
+Je la savais fort riche et je repris:
+
+--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons
+réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander?
+
+Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle répondit:
+
+--Oui..., oui... j'en suis sûre.
+
+--Il vous a écrit?
+
+Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa
+pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
+m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.
+
+--Oui, il m'a écrit.
+
+--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier.
+
+--J'ai reçu sa lettre ce matin.
+
+--Pouvez-vous me la montrer?
+
+--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
+personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée.
+
+--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.
+
+Elle hésita encore, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Je déclarai brusquement:
+
+--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère
+cousine.
+
+Elle poussa une sorte de cri de souffrance.
+
+--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...
+
+Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais
+sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par
+l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu.
+
+--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me
+les faut aujourd'hui.
+
+J'eus pitié d'elle.
+
+--Vous les aurez tantôt, je vous le jure.
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon.
+
+Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?
+
+--Oui.
+
+--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille
+francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion.
+
+Elle réfléchit quelques secondes et répondit:
+
+--Puisque c'est mon mari qui les demande.
+
+Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.
+
+Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il
+m'écouta en souriant. Puis il dit:
+
+--Croyez-vous maintenant?
+
+--Oui, il le faut bien.
+
+--Allons chez votre parente.
+
+Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le
+médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers
+ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette
+puissance magnétique.
+
+Quand elle fut endormie:
+
+--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier
+que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de
+cela, vous ne comprendrez pas.
+
+Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:
+
+--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin.
+
+Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant
+de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais
+d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher.
+
+ * * * * *
+
+Voilà! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience
+m'a bouleversé.
+
+_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se
+sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être?
+
+_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal
+des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au
+surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie...
+mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons
+effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.
+
+_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.
+
+_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées
+à regarder couler la Seine.
+
+_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la
+cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le
+coupable? Bien fin qui le dirait?
+
+_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai
+vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans
+les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...
+
+Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de
+rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir.
+
+Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois
+fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige
+d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis
+se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva,
+suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche,
+et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,
+effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux.
+
+Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait
+disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il
+n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles
+hallucinations.
+
+Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la
+tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée,
+entre les deux autres roses demeurées à la branche.
+
+Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain,
+maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il
+existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par
+conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et
+qui habite comme moi, sous mon toit...
+
+_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a
+point troublé mon sommeil.
+
+Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le
+long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des
+doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus.
+J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils
+parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain
+leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces,
+s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la
+démence».
+
+Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je
+ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant
+avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné
+raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de
+ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les
+physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans
+l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes
+semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les
+fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,
+parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est
+endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se
+peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve
+paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire
+des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les
+localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui
+prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité
+de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!
+
+Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de
+clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard
+d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur
+de mes oreilles.
+
+Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me
+semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait
+d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin
+douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un
+malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son
+mal.
+
+Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une
+mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je
+demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque
+vision fantastique.
+
+_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus,
+mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me
+dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par
+des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante.
+
+J'ai dormi, pourtant.
+
+_9 août_.--Rien, mais j'ai peur.
+
+_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?
+
+_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette
+crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir.
+
+_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai
+pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si
+simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.
+Pourquoi?
+
+_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts
+de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les
+muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide
+comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et
+désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur
+moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus
+vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis.
+
+_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne!
+quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées.
+Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de
+toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne
+veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient
+assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore
+maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège
+adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.
+
+Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon
+jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des
+fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?
+S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié!
+Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!
+
+_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre
+cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait
+un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme
+parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?
+
+Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,
+ce rôdeur d'une race surnaturelle?
+
+Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne
+se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font
+pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma
+demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne
+pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas.
+
+_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un
+prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai
+senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné
+d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à
+un homme qui obéit: «Allez à Rouen!»
+
+Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât
+le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du
+monde antique et moderne.
+
+Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!»
+et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les
+passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé
+d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris.
+
+_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je
+devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann
+Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et
+les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou
+rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais
+aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme,
+depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que
+lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant
+prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur.
+
+Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite
+auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent
+calme de l'obscurité.
+
+Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là
+autrefois!
+
+Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements
+frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels
+animaux, quelles plantes sont là-bas? Ceux qui pensent dans ces univers
+lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que
+voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,
+traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la
+conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des
+peuples plus faibles.
+
+Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres,
+sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau.
+
+Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir.
+
+Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne
+vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre
+resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle
+d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une
+autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt
+l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris
+qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,
+d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma
+chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège,
+avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi...
+ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à
+pleines mains les battants.
+
+Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui!
+
+Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je
+pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce
+que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs
+maîtres?
+
+_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre
+ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis,
+lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...
+
+_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans
+la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive
+de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux
+démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge,
+sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus
+quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs
+cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain
+par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se
+nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de
+l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment.
+
+«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants
+médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place
+les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de
+proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à
+rappeler à la raison ces populations en délire.»
+
+Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui
+passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le
+trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là-bas,
+où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a
+sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!
+
+A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini.
+
+Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples
+naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers
+évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les
+pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées,
+des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive,
+des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait
+deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une façon
+précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils
+ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux
+vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme,
+hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des
+enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à
+l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me
+semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le
+crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...
+
+Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a
+dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche,
+avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que
+nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous!
+
+Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté...
+moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher,
+le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne
+distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.
+
+Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont
+Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui
+renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer
+en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu
+et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!»
+
+Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne
+distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le
+verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme
+l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne
+sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse.
+
+Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi
+serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les
+autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps
+plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si
+maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés
+comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante
+et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de
+viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux
+putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal
+faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir
+intelligent et superbe.
+
+Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à
+l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare
+les apparitions successives de toutes les espèces diverses?
+
+Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs
+immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas
+d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,
+rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,
+mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait!
+Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance!
+
+Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait
+grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la
+forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va
+d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle
+harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là-haut le regardent
+passer, extasiés et ravis!...
+
+ * * * * *
+
+Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser
+ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai!
+
+_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma
+table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais
+bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je
+pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la
+force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon
+front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer.
+
+Et je le guettais avec tous mes organes surexcités.
+
+J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si
+j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.
+
+En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma
+cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée
+longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire
+à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où
+j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je
+passais devant.
+
+Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui
+aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon
+épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille.
+
+Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis
+tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas
+dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon
+image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés;
+et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant
+bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le
+corps imperceptible avait dévoré mon reflet.
+
+Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir
+dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe
+d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite,
+lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était
+comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder
+de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque,
+s'éclaircissant peu à peu.
+
+Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour
+en me regardant.
+
+Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner.
+
+_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?
+mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,
+auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun
+doute... Alors?... alors?...
+
+_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour
+ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels
+particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en
+outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en
+moque!...
+
+ * * * * *
+
+_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais
+est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu.
+
+Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai
+laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid.
+
+Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a
+saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche,
+longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes
+savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à
+pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour.
+Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis
+la clef dans ma poche.
+
+Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à
+son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai
+pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour
+passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au
+linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout
+seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en
+courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je
+renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y
+mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la
+grande porte d'entrée.
+
+Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.
+Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas
+un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait
+point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds.
+
+Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà
+que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand
+une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une
+flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les
+arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de
+peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me
+sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et
+je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier.
+Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa
+dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes
+domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!...
+
+Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au
+secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en
+venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir!
+
+La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un
+bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des
+hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau,
+le nouveau maître, le Horla!
+
+Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de
+flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la
+fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce
+four, mort...
+
+--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait
+n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres?
+
+S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être
+Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps
+inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les
+maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée?
+
+La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après
+l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les
+heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne
+doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché
+la limite de son existence!
+
+Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...
+Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AMOUR
+
+
+
+
+TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_
+
+
+... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il
+l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle?
+Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse point parce qu'il
+m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il
+me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un
+étrange souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux
+premiers chrétiens des croix au milieu du ciel.
+
+Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif,
+tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la
+chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang
+sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir.
+
+Cette année-là, vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent
+brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour
+venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour.
+
+Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, très fort et très barbu,
+gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractère gai, doué de
+cet esprit gaulois qui rend agréable la médiocrité, habitait une sorte de
+ferme-château dans une vallée large où coulait une rivière. Des bois
+couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux où
+restaient des arbres magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers
+à plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
+quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient presque infailliblement dans ces
+branchages séculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de
+forêt des anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en leur courte
+étape nocturne.
+
+Dans la vallée, c'étaient de grands herbages arrosés par des rigoles et
+séparés par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée jusque-là,
+s'épandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable région de
+chasse que j'aie jamais vue, était tout le souci de mon cousin qui
+l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le
+couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites
+avenues où les barques plates, conduites et dirigées avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient les joncs, faisaient fuir
+les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages
+dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement.
+
+J'aime l'eau d'une passion désordonnée: la mer, bien que trop grande, trop
+remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies mais qui passent,
+qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite toute
+l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c'est un monde entier
+sur la terre, monde différent, qui a sa vie propre, ses habitants
+sédentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son
+mystère surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus
+effrayant, parfois, qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces
+plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les
+étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits
+calmes, ou bien les brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des
+robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
+du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve, à des pays
+redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux.
+
+Non. Autre chose s'en dégage, un autre mystère, plus profond, plus grave,
+flotte dans les brouillards épais, le mystère même de la création
+peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la
+lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie?
+
+ * * * * *
+
+J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres.
+
+Pendant le dîner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le
+plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux ailes étendues, ou
+perchés sur des branches accrochées par des clous, éperviers, hérons,
+hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui même à un étrange animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en
+peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette
+nuit même.
+
+Nous devions partir à trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi pour notre affût. On avait construit
+à cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu
+contre le vent terrible qui précède le jour, ce vent chargé de froid qui
+déchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme
+des aiguillons empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle comme
+du feu.
+
+Mon cousin se frottait les mains: «Je n'ai jamais vu une gelée pareille,
+disait-il, nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir.»
+
+J'allai me jeter sur mon lit aussitôt après le repas, et je m'endormis à la
+lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminée.
+
+A trois heures sonnantes on me réveilla. J'endossai, à mon tour, une peau
+de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours.
+Après avoir avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies de deux verres
+de fine champagne, nous partîmes accompagnés d'un garde et de nos chiens:
+Plongeon et Pierrot.
+
+Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu'aux os. C'était une
+de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient
+résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est
+figé, immobile; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes,
+les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le
+sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du froid.
+
+La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle,
+paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne
+pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée
+par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le
+monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à
+la fin de sa résurrection.
+
+Nous allions, côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos
+poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine afin
+de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient aucun
+bruit; et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos
+chiens.
+
+Nous fûmes bientôt au bord du marais, et nous nous engageâmes dans une des
+allées de roseaux secs qui s'avançait à travers cette forêt basse.
+
+Nos coudes, frôlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrière
+nous un léger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été,
+par l'émotion puissante et singulière que font naître en moi les marécages.
+Il était mort, celui-là, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs desséchés.
+
+Tout à coup, au détour d'une des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme nous
+avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants, je
+me roulai dans ma couverture pour essayer de me réchauffer.
+
+Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder la lune déformée, qui avait
+quatre cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette maison
+polaire.
+
+Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murailles, le froid tombé du
+firmament me pénétra bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à
+tousser.
+
+Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude: «Tant pis si nous ne tuons pas
+grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous
+allons faire du feu.» Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.
+
+On en fit un tas au milieu de notre hutte défoncée au sommet pour laisser
+échapper la fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
+claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement, à peine, comme si
+ces pierres de glace avaient sué. Karl, resté dehors, me cria: «Viens donc
+voir!» Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre cabane, en forme
+de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu poussé soudain
+sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques,
+celles de nos chiens qui se chauffaient.
+
+Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos têtes. La
+lueur de notre foyer réveillait les oiseaux sauvages.
+
+Rien ne m'émeut comme cette première clameur de vie qu'on ne voit point et
+qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse à
+l'horizon la première clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure
+glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes d'une bête est
+un soupir de l'âme du monde!
+
+Karl disait: «Éteignez le feu. Voici l'aurore.»
+
+Le ciel en effet commençait à pâlir, et les bandes de canards traînaient de
+longues taches rapides, vite effacées, sur le firmament.
+
+Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens
+s'élancèrent.
+
+Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous ajustions
+vivement dès qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu
+volante. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient
+des bêtes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.
+
+Le jour s'était levé, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond
+de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit
+et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un
+d'eux tomba presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent.
+Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce
+fut une plainte courte, répétée, déchirante; et la bête, la petite bête
+épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en
+regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.
+
+Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant
+qu'elle fût assez proche.
+
+--Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s'en ira pas.
+
+Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour
+de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le coeur comme
+l'appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans
+l'espace.
+
+Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il
+semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne
+s'y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle.
+
+--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l'heure.
+
+Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de
+bête, pour l'autre bête que j'avais tuée.
+
+Karl tira; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu
+l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux
+le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta.
+
+Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... et je repartis, ce
+jour-là, pour Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE TROU
+
+
+_Coups et blessures, ayant occasionné la mort._ Tel était le chef
+d'accusation qui faisait comparaître en cour d'assises le sieur Léopold
+Renard, tapissier.
+
+Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la
+victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent,
+plombier.
+
+Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon
+habillée en dame.
+
+Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame:
+
+--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la première victime,
+et dont ma volonté n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mêmes,
+m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier
+dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de
+tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n'est pas
+folâtre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'épargne, j'aime les
+honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a perdu, tant pis
+pour moi; ma volonté n'y étant pas, je continue à me respecter.
+
+«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans,
+nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air, sans
+compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là, nous l'aimons
+comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, la
+rosse, et qu'elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le
+mal vient d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez voir par la suite.
+
+«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là!
+là! ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus
+malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités; elle en
+a, et d'importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux
+alentours, et même à la concierge qui m'a déchargé tout à l'heure... elle
+vous en dira des nouvelles.
+
+«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C'est moi qui ne me
+laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En
+l'écoutant, m'sieu l'président, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat
+par mois...
+
+Mme Renard l'interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.»
+
+Il se tourna vers elle avec candeur:
+
+--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi...
+
+Puis, faisant de nouveau face au président:
+
+--Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y
+pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est
+devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais découvert, voilà trois
+ans cet été, une place, mais une place! Oh! là! là! à l'ombre, huit pieds
+d'eau, au moins, p't-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la
+berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là,
+m'sieu l'président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j'en étais
+le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde
+sans opposition. On disait: «Ça, c'est la place à Renard;» et personne n'y
+serait venu, pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser,
+pour chiper les places des autres.
+
+«Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. A peine
+arrivé, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon épouse.--_Dalila_
+c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise,
+quéque chose de léger et de sûr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et
+nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien,
+les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas
+répondre. Ça ne touche point à l'accident; je ne peux pas répondre, c'est
+mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demandé. On m'en a
+offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire
+causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tapé
+sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mélie?...
+
+Le président l'interrompit.
+
+--Arrivez au fait le plus tôt possible.
+
+Le prévenu reprit: «J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti
+par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner,
+amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à
+Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.»
+Nous ne causons jamais plus que ça ensemble.
+
+«Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause
+de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau,
+si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc
+que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous
+empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez.
+
+«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et
+tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage,
+c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus
+pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là.
+
+«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du
+matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais
+là je dors à n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.
+
+«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'passe vite et
+vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons
+dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais
+ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait
+un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom,
+d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein,
+ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.»
+
+«Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça.
+
+«Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des
+restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en
+irait.
+
+«C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille.
+Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière
+lui.
+
+«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure:
+
+«--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?»
+
+«Et la mienne, qui rageait, de répondre:
+
+«--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays
+avant d'occuper les endroits réservés.
+
+«Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:
+
+«--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.
+
+«Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et
+nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres.
+
+«Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail.
+
+«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s'met
+à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de
+chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi,
+le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein,
+pochard, l'as-tu vu, celui-là!»
+
+«Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon,
+lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur
+Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens
+pas délicats qui ne savent pas les usages.»
+
+«Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non
+plus, sa grosse femme, un veau quoi!»
+
+Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme
+veuve Flamèche, ici présente.»
+
+Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.»
+
+«Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en
+prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un
+cinq minutes plus tard.»
+
+«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en
+ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te
+le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une
+grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que
+d'y penser.»
+
+«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et
+je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur
+les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.»
+
+«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur,
+et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!»
+
+«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce,
+presque rien, le coeur n'y était pas.»
+
+«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,
+comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour
+de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil
+Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la
+connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai
+jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses
+rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans
+son genre.»
+
+«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais.»
+
+«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux
+témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de
+vue.»
+
+«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et
+sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons
+toujours, Désiré!»
+
+Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.»
+
+«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque
+bêtise.»
+
+«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez:
+«T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va
+donc, Bazaine!»
+
+«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.»
+
+«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!»
+
+«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson
+volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au
+moins l'argent dépensé pour l'amorce.»
+
+Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous
+que vous en avez, madame?»
+
+«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les
+autres.»
+
+«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?»
+
+«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.
+Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort
+que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour
+rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de
+pêcher.»
+
+«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux
+souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas
+entendu.»
+
+«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une
+menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous
+n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas
+plus.
+
+«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre,
+la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en
+r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage.
+Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan,
+des gifles qui pleuvaient comme des prunes.»
+
+«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un
+diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas
+de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là.
+Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras,
+il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans
+l'trou.»
+
+«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps
+tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous
+tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la
+secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il
+se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!»
+
+«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des
+coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!»
+
+«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux
+crampons-là.»
+
+«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui
+criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»
+
+«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore
+moins, pour sûr!»
+
+«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait
+bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous
+huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!»
+
+«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.»
+
+ * * * * *
+
+Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+SAUVÉE
+
+
+Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait
+trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle
+lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle...,
+figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...
+
+--Comment sauvée?
+
+--Oui, sauvée!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcée?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais
+j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un
+flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens...
+
+--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des
+preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis
+trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier,
+despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le
+divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire
+battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me
+forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je
+désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à
+l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maîtresse de ton mari?
+
+--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures
+à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie
+par-dessus le marché.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais
+besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa
+poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis
+rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu
+sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute
+nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, à peu près. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce
+qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas
+besoin plus de trois mois.»
+
+«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle
+irréprochable?»
+
+«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.»
+
+«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis
+seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit:
+«Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en
+ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous
+comprenez... pour le surprendre...»
+
+«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à
+ce moment-là il avait envie de me serrer la main.
+
+«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez
+qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de
+monsieur votre mari?
+
+«--Oui, Monsieur.
+
+«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?
+
+«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum?
+
+«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme;
+car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à
+l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le
+trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de
+savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il
+dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où
+vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.»
+
+«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très
+intelligent.
+
+ * * * * *
+
+«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de
+rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut
+m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.
+
+«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+«--Je m'en doute, Madame.
+
+«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?
+
+«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
+
+«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
+
+«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand
+j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre
+exactement à Madame.
+
+«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il
+n'est pas beau.
+
+«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je
+demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum.
+
+«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me
+dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie?
+
+«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à
+devenir commun.
+
+«--C'est très vrai, ce que vous dites là!
+
+«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.
+
+«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait
+que cela toute sa vie.
+
+«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur
+lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à
+plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+«Il me demanda aussitôt:
+
+«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là?
+
+«--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+«--Où l'avez-vous trouvée?
+
+«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+«--Ah! elle est assez jolie!
+
+«--Vous trouvez?
+
+«--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
+
+«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que
+ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile!
+
+«--Ah! vous avez déjà essayé?
+
+«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de
+m'embrasser en passant à côté de moi.
+
+«--Il ne vous a rien dit?
+
+«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de
+ma voix.
+
+«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire
+pour ne pas me déprécier.
+
+«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir.
+Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.
+
+«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide:
+
+«--C'est fait, Madame, de ce matin.
+
+«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de
+la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est
+bien passé?...
+
+«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle
+désire le flagrant délit.
+
+«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir
+Monsieur en éveil.
+
+«--Vous êtes sûre de ne pas manquer?
+
+«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands
+prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me
+désigner.
+
+«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit?
+
+«--Mais... dans ma chambre.
+
+«--Soit, dans la chambre de Madame.
+
+«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et
+maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures
+juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge
+pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule
+commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y
+était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais
+vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle...
+Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon
+mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller...
+devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était
+farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait...
+elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas!
+
+«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de
+suite. Je suis libre. Vive le divorce!...»
+
+Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne,
+songeuse et contrariée, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+CLOCHETTE
+
+
+Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse
+se défaire d'eux!
+
+Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est
+resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses
+sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un
+jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace
+devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.
+
+C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les
+mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une
+de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement
+d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes
+groupées autour.
+
+Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de
+mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues
+noires avec le temps.
+
+Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au
+travail.
+
+C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de
+la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée
+par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées
+par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait
+sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et
+ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris,
+touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches
+placées là par erreur.
+
+Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un
+navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps
+osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague
+monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans
+un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée
+d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours
+coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le
+dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à
+chacun de ses mouvements.
+
+J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie
+où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès
+que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir
+dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le
+toit.
+
+--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.
+
+Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs
+doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres
+grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes,
+étrangement profonds, doubles.
+
+Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et
+dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme.
+Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg,
+l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait
+retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner
+les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le
+clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue
+le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été
+reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un
+passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie.
+Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et
+mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me
+narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur,
+cette puissance des récits de la paysanne.
+
+ * * * * *
+
+Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère
+Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été
+cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la
+ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses
+d'hier.
+
+Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière
+étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras
+allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes
+chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute,
+s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la
+muraille, ayant roulé loin d'elle.
+
+Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout
+de quelques minutes que la mère Clochette était morte.
+
+Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon
+coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me
+cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je
+me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la
+nuit vint.
+
+Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis
+mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix.
+
+On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de
+l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un
+verre de liqueur avec un biscuit.
+
+Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé
+dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque
+absolument les termes dont il se servit.
+
+--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se
+cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me
+laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en
+toute hâte, car c'était grave, très grave.
+
+«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très
+belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et
+personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais
+sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret.
+
+«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide
+instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de
+sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le
+dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur,
+le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours.
+
+«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient
+de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son
+accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans
+doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de
+l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue.
+
+«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre
+l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher
+dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il
+commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de
+nouveau et le maître d'école parut et demanda:
+
+«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert?
+
+«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit
+stupidement:
+
+«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.
+
+«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert
+poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas,
+cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?»
+
+«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul
+ici?»
+
+«--Mais oui, monsieur Grabu!
+
+«--Mais non, puisque vous parlez.
+
+«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.
+
+«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à
+double tour, il descendit chercher une chandelle.
+
+«Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête
+et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous,
+qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie.
+Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!»
+
+«On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.
+
+«Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et résolue:
+
+«--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.
+
+«Et elle sauta.
+
+«Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.
+
+«Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait
+son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se
+lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il
+pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe
+droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les
+chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable
+résignation. «Je suis punie, bien punie!»
+
+«Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la
+fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma
+porte.
+
+«On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur
+de cet accident.
+
+«Voilà! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui
+accomplissent les plus belles actions historiques.
+
+«Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une
+grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je
+ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à
+personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.»
+
+Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je
+ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent.
+
+Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais
+un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.
+
+On emportait le corps de Clochette.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+
+Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval
+sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps
+aspirait et soufflait un petit nuage de fumée.
+
+... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous
+connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je
+l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le
+moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom
+des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa
+se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent,
+le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois
+des environs comme ayant des trônes peu sûrs.
+
+Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la
+religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants.
+
+Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit,
+la lut; puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la
+mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la
+maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la
+voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait
+conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit
+appartement, rue des Martyrs.
+
+Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait,
+disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait
+abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la
+plaie vive du coeur de maman.
+
+Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.»
+
+Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici:
+
+«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le
+marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des
+disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
+
+«Votre servante,
+
+«MÉLANI.»
+
+Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les
+derniers moments de votre frère.»
+
+Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander
+conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul,
+restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit
+faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de
+la plus louable de vos actions.
+
+--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma
+chère amie.
+
+Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la
+situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
+
+Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse
+en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les
+libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était
+impossible qu'une pareille chose arrivât.
+
+Donc une croisade fut immédiatement décidée qui serait conduite par l'abbé
+Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de
+grande église dans un quartier noble et riche.
+
+Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et
+moi, pour administrer mon oncle.
+
+ * * * * *
+
+Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre
+et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle.
+
+Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans
+un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du
+portier. Cet homme me toisa avec méfiance.
+
+Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît?
+
+--Connais pas!
+
+--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.
+
+--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
+demandez?
+
+--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place.
+
+--Une bonne?... Une bonne?... P't-être la celle au marquis. Allez voir,
+cintième à gauche.
+
+Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus
+aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des
+favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
+
+Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais
+toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, à la porte de gauche
+du cinquième étage.
+
+Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant
+moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux
+portants.
+
+Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Vous êtes madame Mélanie?
+
+--Oui.
+
+--Je suis le vicomte de Tourneville.
+
+--Ah bon! Entrez.
+
+--C'est que... maman est en bas avec un prêtre.
+
+--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.
+
+Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla que
+j'entendais d'autres pas derrière nous.
+
+Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et nous
+nous assîmes tous les quatre pour délibérer.
+
+--Il est bien bas? demanda maman.
+
+--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.
+
+--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre?
+
+--Oh!... je ne crois pas.
+
+--Puis-je le voir?
+
+--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont
+auprès de lui.
+
+--Quelles demoiselles?
+
+--Mais... mais... ses bonnes amies donc.
+
+--Ah!
+
+Maman était devenue toute rouge.
+
+L'abbé Poivron avait baissé les yeux.
+
+Cela commençait à m'amuser et je dis:
+
+--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai
+peut-être préparer son coeur.
+
+Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit:
+
+--Oui, mon enfant.
+
+Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria:
+
+--Mélanie!
+
+La grosse bonne s'élança, répondit:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?
+
+--L'omelette, bien vite.
+
+--Dans une minute, mamzelle.
+
+Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:
+
+--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux heures
+comme collation.
+
+Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit à les
+battre avec ardeur.
+
+Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon
+arrivée officielle.
+
+Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon
+oncle que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.
+
+L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe.
+
+Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très
+solennel, très chic, ce vieux viveur.
+
+Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une
+couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du
+siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche
+tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.
+
+Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux
+jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux
+hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs
+à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or
+qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air,
+auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique.
+Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux
+assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait
+l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie.
+
+Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette:
+
+--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.
+
+Je balbutiai: «Mon oncle, ce n'est pas ma faute...»
+
+Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère
+plus que la tienne... Comment vont-ils?»
+
+--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade,
+ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.
+
+--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes?
+
+Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est pas
+de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile
+pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...»
+
+Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris
+cette main pâle et froide et je la gardai.
+
+La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la table.
+Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent à
+manger sans détourner les yeux de moi.
+
+Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous
+embrasser.»
+
+Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais rien à
+lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la
+porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mâchent.
+
+Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant
+la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra.
+
+Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prêtre;
+puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:
+
+--Que venez-vous faire ici?
+
+L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours, murmurant:
+
+--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui
+m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...
+
+Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un
+geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant:
+
+--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs
+de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds!
+
+Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en
+retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes s'étaient
+levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s'étaient placées
+des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la
+Famille et de la Religion.
+
+L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau
+nous offrit des chaises.
+
+--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver
+autre chose, autrement il nous échappera.
+
+Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait un
+autre. J'en apportais un troisième.
+
+Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand
+bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments
+et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous
+les quatre.
+
+Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors... dehors...
+manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.»
+
+Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide. J'accourus.
+En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout et vociférant,
+deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre qu'il fût mort de
+fureur.
+
+A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air
+d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses
+cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion bâtarde, je
+reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant.
+
+Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte
+réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher
+son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.
+
+Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre
+de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur,
+l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui.
+
+Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
+brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au
+passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier.
+
+Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier
+général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé.
+
+Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt... venez
+vite... il meurt...»
+
+Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le
+parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort.
+
+Maman fut superbe à cet instant-là! Elle marcha droit sur les deux filles
+agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever. Et leur
+montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté
+irrésistibles, elle prononça:
+
+--C'est à vous de sortir, maintenant.
+
+Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que
+je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur et le
+concierge.
+
+Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières d'usage
+et lui remit ses péchés.
+
+Maman sanglotait, prosternée près de son frère.
+
+Tout à coup elle s'écria:
+
+--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûr qu'il m'a
+reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie!
+
+Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce
+remerciement-là devait s'adresser!
+
+On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois.
+
+--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le
+linge appartient à ces demoiselles.
+
+Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
+j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles
+d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie!
+
+ * * * * *
+
+Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq
+discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes
+admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un
+instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique
+suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de
+cette belle mort après cette vie un peu troublée.
+
+ * * * * *
+
+Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: «Bah!
+c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis._»
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE SIGNE
+
+
+La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et
+parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère,
+fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule,
+tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcées.
+
+Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
+Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant
+pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa
+maîtresse.
+
+Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
+souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous
+un nuage de cheveux.
+
+--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf
+heures.
+
+La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit:
+
+--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
+
+--Entre, ma chérie.
+
+Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant
+que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour.
+Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: «Allons,
+raconte.»
+
+Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
+rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les
+yeux, pour ne point les rougir: «Oh, ma chère, c'est abominable,
+abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat.»
+
+Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
+ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes
+et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
+
+Elle continua:
+
+«Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre
+heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement,
+tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la
+rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la
+fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la
+gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise
+sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma
+fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je
+respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!
+
+«Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une
+femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma
+jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle
+locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je
+ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était
+une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût
+à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle
+était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la
+regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus
+par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme
+les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et
+échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le
+sien disait: «Voulez-vous?»
+
+«Le leur répondait: «Pas le temps», ou bien: «Une autre fois», ou bien:
+«Pas le sou», ou bien: «Veux-tu te cacher, misérable!» C'étaient les yeux
+des pères de famille qui disaient cette dernière phrase.
+
+«Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou
+plutôt son métier.»
+
+«Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur
+tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la
+ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils
+restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide,
+cette fille.
+
+«Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
+vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un
+mouvement de main?»
+
+«Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh!
+il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
+petit geste de tête qui voulait dire «Montez-vous?» Mais si léger, si
+vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir
+comme elle.
+
+«Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
+coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste.
+
+«Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux
+qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la
+fenêtre.
+
+«Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne.
+Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de
+même de gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois,
+car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans
+la rue.
+
+«Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le
+sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres,
+des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
+
+«J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que
+mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée.
+Maintenant tu peux choisir.
+
+«Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me
+comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis
+prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces
+envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça,
+moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là! Je crois que nous avons des âmes de
+singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui
+m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous
+les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos
+amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de
+penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est
+stupide.
+
+«Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais
+toujours.
+
+«Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà
+tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra
+pas; et s'il me reconnaît je nierai, parbleu.
+
+«Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout
+à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds,
+tu sais.
+
+«Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh!
+à peine, à peine; il répond «oui» de la tête et le voilà qui entre, ma
+chérie! Il entre par la grande porte de la maison.»
+
+«Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru
+que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
+domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru
+certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.»
+
+«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une
+seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa
+rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il
+aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la
+porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.»
+
+«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en,
+vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une
+erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous
+ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.»
+
+«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte.
+Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au
+lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.»
+
+«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée,
+en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer
+dans le salon qui était resté ouvert.»
+
+«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il
+reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois
+rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!»
+
+«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en!
+allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est
+son heure! Je vous jure que vous vous trompez!»
+
+«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme
+ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre
+quelque chose en face.»
+
+«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande:
+
+«--C'est ça, ton... ton mari?
+
+«--Oui, c'est lui.
+
+«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes
+amies?
+
+«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
+savais plus ce que disais, je balbutiai:
+
+«--Oui c'est une de mes amies.
+
+«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître.
+
+«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
+les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût
+parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait...
+j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de...
+me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce
+serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le
+fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça...
+Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.»
+
+ * * * * *
+
+La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement,
+la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
+
+Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda:
+
+--Et... et... il était joli garçon...
+
+--Mais oui.
+
+--Et tu te plains?
+
+--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il
+reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce...
+Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire...
+dis... que faire?
+
+La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara
+brusquement:
+
+--Fais-le arrêter.
+
+La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia:
+
+--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte?
+
+--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
+qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter
+chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que
+tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui
+l'arrêteront.
+
+--Mais, ma chère, s'il raconte...
+
+--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
+irréprochable.
+
+--Oh! je n'oserai jamais.
+
+--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue.
+
+--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.
+
+--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner.
+
+--Condamner à quoi?
+
+--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable!
+
+--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.
+
+--Deux louis?
+
+--Oui.
+
+--Pas plus?
+
+--Non.
+
+--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien?
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
+
+La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix
+sérieuse:
+
+--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton
+mari... ça n'est que justice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE DIABLE
+
+
+Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante.
+La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les
+écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps
+était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
+
+Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots,
+jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par
+les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient
+aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des
+feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient,
+emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des
+criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.
+
+Le médecin, élevant la voix, disait:
+
+--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet
+état-là. Elle passera d'un moment à l'autre!
+
+Et le paysan, désolé, répétait:
+
+--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à
+terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé?
+
+Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait
+«oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la
+laisser mourir toute seule.
+
+Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied:
+
+--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de
+faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé
+aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder
+votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je
+vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour,
+entendez-vous?
+
+Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par
+la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait,
+balbutiait:
+
+--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde?
+
+Le médecin criait:
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez.
+Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une
+heure, entendez-vous?
+
+L'homme se décida:
+
+--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin.
+
+Et le docteur s'en alla, en appelant:
+
+--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me
+fâche, moi!
+
+Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix
+résignée:
+
+--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je
+r'vienne.
+
+Et il sortit à son tour.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la
+commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le
+drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont
+elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année,
+méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux
+comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer
+promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte
+d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle
+avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait
+assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours
+pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
+
+Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau
+bleue pour les collerettes des villageoises.
+
+Il dit:
+
+--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet?
+
+Elle tourna vers lui la tête:
+
+--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part?
+
+--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point.
+
+--Vot'mé?
+
+--Oui, ma mé.
+
+--Qué qu'alle a votre mé?
+
+--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!
+
+La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et
+transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans
+le baquet.
+
+Elle demanda, avec une sympathie subite:
+
+--All'est si bas qu'ça?
+
+--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée.
+
+--Pour sûr qu'all'est bas alors!
+
+Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il
+préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup:
+
+--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que
+j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est
+ben ça qui l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A
+travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu
+de c'te graine-là!...
+
+La Rapet répliqua gravement:
+
+--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les
+riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez
+vingt et quarante.
+
+Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait
+comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit
+jours, malgré l'avis du médecin.
+
+Il dit résolument:
+
+--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera
+tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all'
+tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour
+vous!
+
+La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas
+à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis
+elle soupçonna qu'on voulait la jouer.
+
+--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle.
+
+--V'nez-y, la vé.
+
+Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt.
+
+En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis
+qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas,
+traverser un ruisseau.
+
+Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient
+lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens
+qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche.
+
+En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura:
+
+---Si c'était fini, tout d'même?
+
+Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
+
+Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son
+grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains
+affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes,
+et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque
+séculaires qu'elles avaient accomplies.
+
+La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le
+pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour
+l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit
+suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la
+nuit. Il demanda:
+
+--Hé ben?
+
+La garde répondit:
+
+--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs,
+tout compris.
+
+Il s'écria:
+
+--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle
+en a pour cinq ou six heures, pas plus!
+
+Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se
+retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout
+seul, à la fin, il consentit:
+
+--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps.
+
+--C'est dit, six francs.
+
+Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd
+soleil qui mûrit les moissons.
+
+La garde rentra dans la maison.
+
+Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle
+travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui
+l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire.
+
+Tout à coup, elle demanda:
+
+--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps?
+
+La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva
+avec vivacité.
+
+--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé.
+
+Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la
+place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé.
+
+ * * * * *
+
+Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui
+sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne
+brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs
+grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement
+eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se
+redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées,
+fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou,
+bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain,
+attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en
+rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en
+jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et
+coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la
+Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se
+prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église.
+
+Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda:
+
+--Ousqu'i va, not'curé?
+
+Son valet, plus subtil, répondit:
+
+--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi!
+
+Le paysan ne s'étonna pas:
+
+--Ça s'peut ben, tout d'même!
+
+Et il se remit au travail.
+
+La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre
+s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante.
+
+Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela
+durerait longtemps.
+
+Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait
+voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les
+petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts
+de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir
+partir, comme l'âme de la vieille.
+
+Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la
+mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu
+dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur
+la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
+
+A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa
+mère vivait encore, et il demanda:
+
+--Ça va-t-il?
+
+Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée.
+
+Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:
+
+--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit:
+
+--D'main, cinq heures.
+
+Elle arriva, en effet, au jour levant.
+
+Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite
+lui-même.
+
+La garde demanda:
+
+--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé?
+
+Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux:
+
+--All'va plutôt mieux.
+
+Et il s'en alla.
+
+La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait
+dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains
+crispées sur sa couverture.
+
+Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit
+jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une
+colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre
+cette femme qui ne mourait pas.
+
+Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face
+ridée de la mère Bontemps.
+
+Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis
+il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions
+excellentes.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du
+temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre
+par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille
+obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui
+volait son temps et son argent.
+
+Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête,
+elle se rapprocha du lit.
+
+Elle demanda:
+
+--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable?
+
+La mère Bontemps murmura:
+
+--Non.
+
+Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser
+son âme débile de mourante.
+
+Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle,
+à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la
+tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on
+n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui
+le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel,
+Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.
+
+La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de
+tourner la tête pour regarder au fond de la chambre.
+
+Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap
+et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds
+courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un
+balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit.
+
+Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une
+chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle
+apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer
+qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne à bout de vie.
+
+Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se
+soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa
+poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini.
+
+Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au
+coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la
+planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et,
+s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés
+qu'elle savait par coeur, par métier.
+
+Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula
+tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait
+passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au
+lieu de six qu'il lui devait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LES ROIS
+
+
+--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
+rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
+
+J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant
+en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
+sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
+Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
+
+Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
+occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était
+battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
+ni douze habitants dans ce guêpier.
+
+Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
+en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis
+halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
+épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
+nouvelles.
+
+Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait
+plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était
+dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
+savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver
+des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
+renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une
+adresse inimaginable.
+
+Il revint au bout de dix minutes:
+
+--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours.
+Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde
+quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.
+
+J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale.
+On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine
+visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait
+derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu
+près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à
+tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir
+mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur
+des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à
+pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride.
+
+--Où nous mènes-tu? lui demandai-je.
+
+Il répondit:
+
+--J'ai un gîte, un bon.
+
+Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée
+entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.
+
+Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la
+serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de
+pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
+poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
+s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois.
+
+Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.
+
+Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
+
+--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger
+les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.
+
+Puis, se tournant vers moi:
+
+--Donne des ordres, sacrebleu!
+
+Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:
+
+--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
+
+Il demanda:
+
+--Combien prends-tu d'hommes?
+
+--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.
+
+--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
+mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
+
+Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la
+plaine, pour y placer mes factionnaires.
+
+Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans
+un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe,
+disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
+dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras
+du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant,
+l'air enchanté.
+
+Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
+souriant d'une façon béate:
+
+--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
+marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
+le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit.
+Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
+un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
+ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
+
+Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le
+nez et les joues:
+
+--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.
+
+Il murmura:
+
+--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne
+cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
+
+Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:
+
+--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais
+pas de reine, c'est embêtant, ça!
+
+Je répétai, comme un écho:
+
+--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
+
+--Que tu en trouves, parbleu!
+
+--De quoi?
+
+--Des femmes.
+
+--Des femmes?... Tu es fou!
+
+--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
+les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
+pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
+
+Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus
+s'il plaisantait.
+
+Je répondis:
+
+--Voyons, Marchas, tu blagues?
+
+--Je ne blague jamais dans le service.
+
+--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
+
+--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et
+apporte.
+
+Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
+
+--Veux-tu une idée?
+
+--Oui.
+
+--Va trouver le curé.
+
+--Le curé? Pourquoi faire?
+
+--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme.
+
+--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah!
+
+Marchas reprit avec une extraordinaire gravité:
+
+--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit
+s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
+au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
+des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du
+doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
+l'indiquera.
+
+--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
+
+--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle.
+Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
+chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et
+décide-le!
+
+--Non, c'est impossible.
+
+Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le
+gredin reprit:
+
+--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en
+parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation.
+
+J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista:
+
+--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
+la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te
+le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
+un mois.
+
+Je me levai en demandant:
+
+--Où est le presbytère?
+
+--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
+au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté.
+
+Je sortais; il me cria:
+
+--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
+
+ * * * * *
+
+Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une
+grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la
+porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
+l'intérieur:
+
+--Qui va là?
+
+Je répondis:
+
+--Maréchal des logis de hussards.
+
+J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face
+d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
+formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave
+homme.
+
+Je fis le salut militaire.
+
+--Bonjour, monsieur le curé.
+
+Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en
+répondant:
+
+--Bonjour, mon ami; entrez.
+
+Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre
+feu, bien différent du brasier de Marchas.
+
+Il me montra une chaise, et puis me dit:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.
+
+Et je lui tendis ma carte.
+
+Il la reçut et lut à mi-voix:
+
+«Le comte de Garens.»
+
+Je repris:
+
+--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six
+installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici
+présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
+Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
+viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.
+
+Le prêtre souriait. Il murmura:
+
+--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser.
+
+Je répondis:
+
+--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore.
+C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le
+droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous
+savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous
+voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
+soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
+
+Il répondit vivement:
+
+--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
+invitation.
+
+Il cria:
+
+--Hermance!
+
+Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda:
+
+--Qué qui a?
+
+--Je ne dîne pas ici, ma fille.
+
+--Où que vous dînez donc?
+
+--Avec MM. les hussards.
+
+J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas»,
+mais je n'osai point.
+
+Je repris:
+
+--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi?
+
+Il hésita, chercha et déclara:
+
+--Non, personne!
+
+J'insistai:
+
+--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant
+d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le
+boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le...
+le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
+bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens
+d'ici.
+
+Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution:
+
+--Non, personne.
+
+Je me mis à rire:
+
+--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
+nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un
+adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?...
+
+--Non, toutes les dames sont parties.
+
+--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
+bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
+plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes?
+
+Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait
+tout entier, et il criait:
+
+--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
+ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
+contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous?
+
+J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit:
+
+--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
+demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
+
+Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant:
+
+--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
+
+Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
+
+--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
+
+--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames.
+
+Il fut stupéfait. Je triomphais.
+
+Il répétait:
+
+--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
+
+--Je dis: quatre dames.
+
+--De vraies femmes?
+
+--De vraies femmes.
+
+--Bigre! Mes compliments!
+
+--Je les accepte. Je les mérite.
+
+Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe
+blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
+tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
+
+--Il y aura des femmes! cria Marchas.
+
+Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur
+force.
+
+Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une
+odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
+
+Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne
+Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée,
+timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la
+regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du
+vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une
+suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
+se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite,
+tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se
+présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et
+déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
+seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement
+hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît.
+
+Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
+elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit:
+
+--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres
+femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
+même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
+
+J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
+coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de
+Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse:
+
+--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous
+ayez accepté notre modeste invitation.
+
+Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
+conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes
+et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la
+première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément:
+
+--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un
+toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
+
+Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse:
+
+--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit
+plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite
+brûlée à moitié.
+
+Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux
+saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
+
+--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans
+seulement.
+
+J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses
+Royales, et, me tournant vers le curé:
+
+--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.
+
+Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
+
+--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny.
+
+Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle,
+dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans
+peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.
+
+Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa
+béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
+salle à manger, pleine d'odeur de viandes.
+
+Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
+ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui
+présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre
+prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
+
+On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait
+servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule.
+
+Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de
+pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne
+Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de
+force dans la bouche leurs trois verres pleins.
+
+Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec
+tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus
+drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs,
+lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
+semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait
+entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
+habitudes et le règlement de l'hospice.
+
+La religieuse, effarée, criait à Massouligny:
+
+--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je
+vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...
+
+Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
+verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois.
+
+Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur:
+
+--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
+
+Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons
+et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de
+viande rissolée et grasse.
+
+La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
+répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
+grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits
+enfants à qui on montre des bonbons.
+
+--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne à ces opérations-là.
+
+--Mais certainement, monsieur l'abbé.
+
+Et la Soeur dit:
+
+--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre
+qu'elles seront malades.
+
+Je me tournai vers Marchas:
+
+--Ouvre la fenêtre une minute.
+
+Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
+bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au
+cou, soulevait les ailes avec science.
+
+Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail
+alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette
+grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la
+sauce brune, au fond du plat.
+
+Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
+entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
+
+ * * * * *
+
+Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai:
+
+--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
+
+Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je
+me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
+villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
+aux fenêtres leurs têtes effarées.
+
+On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
+pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai
+de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
+
+C'était Marchas. Je lui criai:
+
+--Eh bien?
+
+Il répondit:
+
+--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre
+au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au
+large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
+
+J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats
+au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
+
+Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon
+pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire
+de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans
+un coin.
+
+Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris
+une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
+portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
+humain quand la vie ne le soutient plus.
+
+ * * * * *
+
+On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier
+coup d'oeil que c'était un moribond.
+
+Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé
+de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues,
+sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été
+frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur
+lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir.
+
+Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
+par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient
+stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le
+regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par
+la surprise et par l'épouvante.
+
+Le curé s'écria:
+
+--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
+pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux!
+
+La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
+poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
+
+--Il n'y a rien à faire, dit-elle.
+
+Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
+ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
+poumons, un gargouillement sinistre et continu.
+
+Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de
+la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
+qui lavent les âmes.
+
+Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse,
+comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
+était mort.
+
+M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
+misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre,
+hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur.
+
+Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en
+essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
+
+La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long
+par terre.
+
+La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
+sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur
+donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
+avec elles dans la nuit profonde, si noire.
+
+Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car
+le seul bruit du sabre les eût affolées.
+
+Le curé regardait toujours le mort.
+
+S'étant enfin retourné vers moi:
+
+--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AU BOIS
+
+
+Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le
+garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.
+
+Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père
+Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois
+mûrs.
+
+L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé;
+tandis que la femme, une petite mère endimanchée, très ronde, très grasse,
+aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui
+les avait captivés.
+
+Le maire demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur?
+
+Le garde champêtre fit sa déposition.
+
+Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du
+côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien
+remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que
+les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne,
+avait crié:
+
+--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux.
+
+Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et
+il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un
+flagrant délit de mauvaises moeurs.
+
+Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
+braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il
+s'abandonnait à son instinct.
+
+Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.
+
+Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une
+voix si faible qu'on l'entendait à peine.
+
+--Votre nom.
+
+--Nicolas Beaurain.
+
+--Votre profession.
+
+--Mercier, rue des Martyrs, à Paris.
+
+--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
+
+Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à
+plat sur ses cuisses.
+
+Le maire reprit:
+
+--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale?
+
+--Non, Monsieur.
+
+--Alors, vous avouez?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
+
+--Rien, Monsieur.
+
+--Où avez-vous rencontré votre complice?
+
+--C'est ma femme, Monsieur.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris?
+
+--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble!
+
+--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher Monsieur, de
+venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin.
+
+Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura:
+
+--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais
+quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a
+pas ailleurs.
+
+Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua:
+
+--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne
+seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête.
+
+Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:
+
+--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux
+moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer
+de quartier! Y sommes-nous?
+
+Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans
+embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation.
+
+--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
+Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
+comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer
+chez nous, et nous épargner la honte des poursuites.
+
+«Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
+dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie;
+moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça
+comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec
+une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon
+ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris
+bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage,
+Monsieur.
+
+«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer Monsieur Beaurain.
+Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne
+pas céder, et je ne cédai pas non plus.
+
+«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
+temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
+maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la
+campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés
+qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe,
+les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le
+champagne quand on n'en a pas l'habitude!
+
+«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans
+le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et
+Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les
+voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler.
+Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air
+timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici
+arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout
+le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que
+j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être
+autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se
+gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et
+puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire.
+Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je
+voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir
+partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je
+lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous
+l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça
+l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa
+place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?»
+
+M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas.
+
+Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est
+mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est
+revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi
+aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était un beau garçon,
+autrefois.
+
+«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des
+Martyrs.
+
+«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et
+nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en
+avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse
+plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu,
+sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous
+manque.
+
+«Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés
+sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en
+moi, non, vraiment, je ne sais pas!
+
+«Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue
+des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes.
+L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma
+caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand
+on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue
+rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent
+dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge!
+Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un
+moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on
+regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans,
+j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres,
+comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les
+feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les
+nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me
+noyer.
+
+«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je
+savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil
+et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand
+chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je
+ne disais plus rien à personne, moi!
+
+«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où
+nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce
+matin, vers les neuf heures.
+
+«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne
+vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel
+qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure,
+Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut
+plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait: «Mais tu es
+folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne
+l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans
+le bois... Et voilà!... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la
+vérité.»
+
+Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en
+paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+UNE FAMILLE
+
+
+J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis
+quinze ans.
+
+Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on
+passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les
+choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les
+idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui
+excite l'esprit et le met à l'aise.
+
+Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions
+vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour,
+admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes
+sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions
+complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil.
+
+Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province
+venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse,
+maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et
+bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon
+intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là? Il avait sans doute
+espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras
+d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le
+regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles.
+
+Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de
+tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au
+point de ne plus rien comprendre.
+
+Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et
+enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer
+en quinze ans!
+
+ * * * * *
+
+Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un
+gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers
+moi, les bras ouverts, en criant: «Georges.» Je l'embrassai, mais je ne
+l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: «Cristi, tu n'as pas
+maigri.» Il répondit en riant: «Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table!
+les bonnes nuits! Manger et dormir voilà mon existence!»
+
+Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés.
+L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et
+je me disais: «S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la
+pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je
+connaissais si bien.»
+
+L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus
+cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un
+esprit.
+
+Tout à coup, Simon me dit:
+
+--Tiens, voici mes deux aînés.
+
+Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans,
+vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche.
+
+Je murmurai: «C'est à toi?»
+
+Il répondit en riant: «Mais, oui.
+
+--Combien en as-tu donc?
+
+--Cinq! Encore trois restés à la maison!
+
+Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je
+me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce
+reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants
+entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une
+cage.
+
+Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à
+travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par
+les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps,
+un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et
+nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les
+habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation,
+ce rêve de tous les enterrés de province.
+
+On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait
+des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui
+cherchait à passer pour château.
+
+--Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.
+
+Je répondis:
+
+--C'est délicieux.
+
+Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la
+visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette
+blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une
+grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans
+caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une
+femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la
+poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre
+préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine.
+
+Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois
+mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue
+comme des pompiers devant un maire.
+
+Je dis:
+
+--Ah! ah! voici les autres?
+
+Simon, radieux les nomma «Jean, Sophie et Gontran».
+
+La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un
+fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé.
+
+Madame Radevin s'avança:
+
+--C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.
+
+Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: «C'est un ami de
+Simon, papa.» L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit:
+«Oua, oua, oua» en agitant sa main. Je répondis: «Vous êtes trop aimable,
+Monsieur,» et je tombai sur un siège.
+
+Simon venait d'entrer; il riait:
+
+--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce
+vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se
+faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si
+on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux
+plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien
+rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure.
+
+Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure
+du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je
+me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur
+père, sans doute pour me faire honneur.
+
+Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan
+d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image
+saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.
+
+Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis.
+
+Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à
+manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé
+devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en
+tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.
+
+Alors Simon se frotta les mains: «Tu vas t'amuser,» me dit-il. Et tous les
+enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa
+gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait
+seulement en haussant les épaules.
+
+Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses
+mains.
+
+--Nous avons ce soir de la crème au riz sucré.
+
+La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas,
+pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content.
+
+Et on commença à dîner.
+
+«Regarde,» murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait
+d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait
+de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec
+énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.
+
+Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content,
+répétait: «Est-il drôle, ce vieux?»
+
+Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard
+les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de
+les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour
+voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de
+tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et
+il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés.
+Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque.
+
+Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait
+avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose.
+
+Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de
+désir.
+
+Gontran lui cria: «Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas.» Et on fit
+semblant de ne lui en point donner.
+
+Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que
+tous les enfants riaient.
+
+On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant
+la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton,
+et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau
+trop gros.
+
+Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore.
+
+Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule,
+j'implorai pour lui: «Voyons, donne-lui encore un peu de riz?»
+
+Simon répondit: «Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça
+pourrait lui faire mal.»
+
+Je me tus, rêvant sur cette parole. O morale, ô logique, ô sagesse! A son
+âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par
+souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et
+tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de
+jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver
+plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?
+
+Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui
+restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie
+dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût.
+
+Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me
+coucher: j'étais triste, triste, triste!
+
+Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au dehors qu'un très léger,
+très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part.
+Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa
+femelle endormie sur ses oeufs.
+
+Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler
+maintenant aux côtés de sa vilaine femme.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+JOSEPH
+
+
+Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de
+Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens.
+
+Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans le salon vitré qui regardait la
+mer. Par les fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir d'été entrait,
+tiède et fraîche en même temps, une brise savoureuse d'océan. Les deux
+jeunes femmes, étendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de
+minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette
+jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lèvres.
+
+Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi, les laissant
+seules sur cette petite plage déserte qu'ils avaient choisie pour éviter
+les rôdeurs galants des stations à la mode. Absents cinq jours sur sept,
+ils redoutaient les parties de campagne, les déjeuners sur l'herbe, les
+leçons de natation et la rapide familiarité qui naît dans le désoeuvrement
+des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc à
+craindre, ils avaient loué une maison bâtie et abandonnée par un original
+dans le vallon de Roqueville, près Fécamp, et ils avaient enterré là leurs
+femmes pour tout l'été.
+
+Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite
+baronne avait proposé à la petite comtesse un dîner fin, au champagne.
+Elles s'étaient d'abord beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes ce dîner;
+puis elles l'avaient mangé avec gaieté en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant
+elles bavardaient et déraisonnaient à l'unisson en fumant des cigarettes et
+en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient
+plus du tout ce qu'elles disaient.
+
+La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, était plus
+partie encore que son amie.
+
+--Pour finir une soirée comme celle-là, disait-elle, il nous faudrait des
+amoureux. Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait venir deux de Paris
+et je t'en aurais cédé un...
+
+--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; même ce soir, si j'en voulais
+un, je l'aurais.
+
+--Allons donc! A Roqueville, ma chère? un paysan, alors.
+
+--Non, pas tout à fait.
+
+--Alors, raconte-moi.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte?
+
+--Ton amoureux?
+
+--Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas
+aimée, je me croirais morte.
+
+--Moi aussi.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Oui. Les hommes ne comprennent pas ça! nos maris surtout!
+
+--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il
+nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la
+nourriture de notre coeur, ça. C'est indispensable à notre vie,
+indispensable, indispensable...
+
+--Indispensable.
+
+--Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand
+je m'endors, quand je m'éveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque
+part, qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela je serais malheureuse,
+malheureuse. Oh! mais malheureuse à pleurer tout le temps.
+
+--Moi aussi.
+
+--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a été gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute,
+oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel
+qu'il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne
+peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.
+
+--Ça, c'est bien vrai.
+
+--N'est-ce pas?... Où donc en étais-je? Je ne me rappelle plus du tout.
+
+--Tu disais que tous les maris sont des brutes!
+
+--Oui, des brutes... tous.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et après?...
+
+--Quoi, après?
+
+--Qu'est-ce que je disais après?
+
+--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit?
+
+--J'avais pourtant quelque chose à te raconter.
+
+--Oui, c'est vrai, attends?...
+
+--Ah! j'y suis...
+
+--Je t'écoute.
+
+--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des
+notes et je fais mon choix.
+
+--Tu fais ton choix?
+
+--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant
+tout qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai?
+
+--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.
+
+--Nécessairement.
+
+--Alors je l'amorce.
+
+--Tu l'amorces?
+
+--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la
+ligne?
+
+--Non, jamais.
+
+--Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je
+l'amorce...
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbéciles...
+mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est
+pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prétendants,
+tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et
+quand nous en avons visé un nous l'amorçons...
+
+--Ça ne me dit pas comment tu fais?
+
+--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà
+tout.
+
+--Tu te laisses regarder?...
+
+--Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est laissé regarder plusieurs fois de
+suite, un homme vous trouve aussitôt la plus jolie et la plus séduisante de
+toutes les femmes. Alors il commence à vous faire la cour. Moi je lui
+laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins, selon
+ses qualités.
+
+--Tu prends comme ça tous ceux que tu veux?
+
+--Presque tous.
+
+--Alors, il y en a qui résistent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très
+amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidité excessive et parce
+qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la
+conquête d'une femme...
+
+--Oh! ma chère!... Tu crois?...
+
+--Oui... oui... J'en suis sûre... il y en a beaucoup de cette dernière
+espèce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont
+l'air de tout le monde... ils sont habillés comme les autres... ils font
+les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas
+se déployer.
+
+--Oh! ma chère...
+
+--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se déshabiller, même pour se coucher
+tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-là, il
+faut être énergique, user du regard et de la poignée de main. C'est même
+quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer.
+Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous
+soignent... Et pour peu qu'on tarde à reprendre ses sens... ils vont
+chercher du secours.
+
+Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là, je les
+enlève d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, ma chère!
+
+--C'est bon, tout ça, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par
+exemple.
+
+--J'en trouve.
+
+--Tu en trouves. Où ça?
+
+--Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire.
+
+«Voilà deux ans, cette année, que mon mari m'a fait passer l'été dans sa
+terre de Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de
+rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dégoûtants, des
+chasseurs de poil et de plume vivant dans des châteaux sans baignoires, de
+ces hommes qui transpirent et se couchent par là-dessus, et qu'il serait
+impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence
+malpropres.
+
+«Devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas!
+
+--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour
+l'exaltation de l'homme du peuple, des romans où les ouvriers sont sublimes
+et tous les hommes du monde criminels. Ajoute à cela que j'avais vu
+_Ruy-Blas_ l'hiver précédent et que ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien!
+un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+étudié pour être prêtre, puis quitté le séminaire par dégoût. Eh bien, je
+l'ai pris comme domestique!
+
+--Oh!... Et après!...
+
+--Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut, en lui montrant
+beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, celui-là, ce rustre, je
+l'ai allumé!...
+
+--Oh! Andrée!
+
+--Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte
+pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque
+matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand
+elle me déshabillait.
+
+--Oh! Andrée?
+
+--Ma chère, il a flambé comme un toit de paille. Alors, à table, pendant
+les repas, je n'ai plus parlé que de propreté, de soins du corps, de
+douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin
+et soir dans la rivière, puis se parfumait à empoisonner le château. J'ai
+même été obligée de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air
+furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne.
+
+--Oh! Andrée!
+
+--Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait
+venir quelques centaines de romans moraux que je prêtais à tous nos paysans
+et à mes domestiques. Il s'était glissé dans ma collection quelques
+livres... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes...
+des pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de
+chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie.
+
+--Oh... Andrée!
+
+--Alors je suis devenue familière avec lui, je me suis mise à le tutoyer.
+Je l'avais nommé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état
+effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des
+yeux de fou. Moi je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés...
+
+--Et après?...
+
+--Après... oui... Eh bien, un jour que mon mari était absent, je lui ai dit
+d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud,
+très chaud... Voilà!
+
+--Oh! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant.
+
+--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ça je finirais le carafon toute
+seule. Eh bien après, je me suis trouvée mal en route.
+
+--Comment ça?
+
+--Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il
+fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été sur l'herbe j'ai
+suffoqué et je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée,
+j'ai perdu connaissance.
+
+--Tout à fait.
+
+--Oh non, pas du tout.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! j'ai été obligée de rester près d'une heure sans connaissance.
+Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente, et je n'ai rouvert
+les yeux qu'après sa chute.
+
+--Oh! Andrée!... Et qu'est-ce que tu lui as dit?
+
+--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans
+connaissance? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et
+il m'a ramenée au château. Mais il a failli verser en tournant la barrière!
+
+--Oh! Andrée! Et c'est tout?...
+
+--C'est tout...
+
+--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois?
+
+--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.
+
+--L'as-tu gardé longtemps après ça?
+
+--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé. Je
+n'avais pas à m'en plaindre.
+
+--Oh! Andrée! Et il t'aime toujours?
+
+--Parbleu.
+
+--Où est-il?
+
+La petite baronne étendit la main vers la muraille et poussa le timbre
+électrique. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un grand valet entra qui
+répandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne.
+
+La baronne lui dit: «Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal, va me
+chercher ma femme de chambre.»
+
+L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit: «Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux
+que toi.»
+
+Il tourna sur ses talons et sortit.
+
+La petite comtesse, effarée, demanda:
+
+--Et qu'est-ce que tu diras à ta femme de chambre?
+
+--Je lui dirai que c'est passé! Non, je me ferai tout de même délacer. Ça
+me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma
+chère... mais grise à tomber si je me levais.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'AUBERGE
+
+
+Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Hautes-Alpes,
+au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les
+sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux
+voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.
+
+Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée par la famille de Jean Hauser;
+puis, dès que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant
+impraticable la descente sur Loëche, les femmes, le père et les trois fils
+s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari
+avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne.
+
+Les deux hommes et la bête demeurent jusqu'au printemps dans cette prison
+de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du
+Balmhorn, entourés de sommets pâles et luisants, enfermés, bloqués,
+ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase
+la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenêtres et mure la
+porte.
+
+C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche, l'hiver
+approchant et la descente devenant périlleuse.
+
+Trois mulets partirent en avant, chargés de hardes et de bagages et
+conduits par les trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille
+Louise montèrent sur un quatrième mulet, et se mirent en route à leur tour.
+
+Le père les suivait accompagné des deux gardiens qui devaient escorter la
+famille jusqu'au sommet de la descente.
+
+Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé maintenant au fond du grand
+trou de rochers qui s'étend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon
+clair comme un drap et dominé de tous côtés par des sommets de neige.
+
+Une averse de soleil tombait sur ce désert blanc éclatant et glacé,
+l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait
+dans cet océan des monts; aucun mouvement dans cette solitude démesurée;
+aucun bruit n'en troublait le profond silence.
+
+Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes,
+laissa derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre
+le mulet qui portait les deux femmes.
+
+La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste.
+C'était une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux
+pâles paraissaient décolorés par les longs séjours au milieu des glaces.
+
+Quand il eut rejoint la bête qui la portait, il posa la main sur la croupe
+et ralentit le pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant avec des
+détails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'était la
+première fois qu'il restait là-haut, tandis que le vieux Hari avait déjà
+passé quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans
+cesse la jeune fille. De temps en temps il répondait: «Oui, madame Hauser.»
+Mais sa pensée semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.
+
+Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelée s'étendait,
+toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers
+noirs dressés à pic auprès des énormes moraines du glacier de Loemmern que
+dominait le Wildstrubel.
+
+Comme ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente sur
+Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense horizon des Alpes du Valais
+dont les séparait la profonde et large vallée du Rhône.
+
+C'était, au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus
+et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant
+massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide
+du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse
+coquette.
+
+Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, au fond d'un abîme
+effrayant, ils aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient des grains de
+sable jetés dans cette crevasse énorme que finit et que ferme la Gemmi, et
+qui s'ouvre, là-bas, sur le Rhône.
+
+Le mulet s'arrêta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans
+cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne
+droite, jusqu'à ce petit village presque invisible, à son pied. Les femmes
+sautèrent dans la neige.
+
+Les deux vieux les avaient rejoints.
+
+--Allons, dit le père Hauser, adieu et bon courage, à l'an prochain, les
+amis.
+
+Le père Hari répéta: «A l'an prochain.»
+
+Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la
+jeune fille en fit autant.
+
+Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:
+«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina
+sans l'entendre.
+
+--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé.
+
+Et, passant devant les femmes, il commença à descendre.
+
+Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin.
+
+Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils
+resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois.
+
+Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était
+demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un
+accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas
+ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier
+jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de
+passe-temps.
+
+Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui
+descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.
+
+Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir
+au pied de la monstrueuse vague de neige.
+
+Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour
+d'eux.
+
+--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme
+maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre.
+
+Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper
+la soupe.
+
+La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait
+et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre
+l'éclatante montagne en face de la maison.
+
+Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il
+cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les
+deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le
+ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche.
+
+Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige,
+bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins
+qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de
+là-haut, à des pavés, dans une prairie.
+
+La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces demeures grises.
+Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer
+séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait
+encore!
+
+Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le
+jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,
+il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de
+l'autre des deux côtés de la table.
+
+Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soupé, ils se couchèrent.
+
+Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans
+neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les
+aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis
+que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le
+village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et
+perdaient de petits objets pour intéresser leur partie.
+
+Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,
+profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans
+bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de
+mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte
+et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever
+sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus
+dure que le granit des moraines.
+
+Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en
+dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils
+accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était
+lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine
+et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient
+interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se
+querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient
+d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient
+fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets.
+
+Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la
+recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête
+dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche.
+
+Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit
+au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur
+espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel.
+
+Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un
+naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant
+en présence du vieux guide toujours ardent et matinal.
+
+Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à
+dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la
+solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme
+on l'est par le désir d'une habitude invincible.
+
+Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à
+quatre heures.
+
+La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses,
+effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les
+sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et
+glacée.
+
+Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où
+il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes
+qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la
+neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce
+manteau pâle.
+
+Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son
+pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi
+dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point
+noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée.
+
+Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux
+avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas
+plus rapide et plus inquiet.
+
+Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait
+par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri
+d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort
+où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la
+mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.
+
+Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là-bas, derrière les
+cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de
+la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui
+sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces
+monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses
+membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir,
+s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec
+un chamois mort à ses pieds.
+
+Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus
+vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari
+n'était point revenu.
+
+Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir
+son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,
+espérant toujours voir revenir le vieillard.
+
+De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La
+nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit
+livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à
+tomber derrière les sommets.
+
+Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les
+mains en rêvant aux accidents possibles.
+
+Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux
+pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige,
+saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au
+secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.
+
+Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs,
+surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et
+marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en
+cette immensité.
+
+Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari
+n'était point revenu entre minuit et une heure du matin.
+
+Et il fit ses préparatifs.
+
+Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula
+autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son
+bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace.
+Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait
+sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups
+réguliers dans sa gaine de bois sonore.
+
+Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le
+vent léger frôlait le toit et les murs.
+
+Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et
+apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant
+de se mettre en route.
+
+Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la
+porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,
+il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la
+glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien
+resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ,
+quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la
+recherche des chamois.
+
+Et il attendit que le jour se levât.
+
+Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait
+d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient
+à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de
+la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets
+lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,
+et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises.
+
+Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant
+des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.»
+
+Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et
+parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité
+muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait
+distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit
+manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches.
+
+Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres
+de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et
+trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la
+neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait
+apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête,
+chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant.
+
+Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de
+frissons.
+
+Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme
+des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur
+palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit
+quelconque.
+
+Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et
+l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur.
+
+Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de
+loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.
+
+Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi.
+La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.
+
+Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et
+le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui
+traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri
+vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses
+doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un
+était là, près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la
+porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge.
+
+Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il
+faisait nuit. La neige était blême.
+
+Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien
+de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques
+plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de
+nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!»
+
+Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte
+et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain
+qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait
+l'esprit.
+
+De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le
+vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque
+part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la
+blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait
+agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à
+l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était
+envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la
+vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les
+vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du
+dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa
+malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché.
+
+Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte
+qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de
+ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à
+hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait
+point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et
+nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas
+été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière.
+
+Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du
+soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura
+sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la
+neige.
+
+Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles
+l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à
+peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la
+pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit
+n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait
+seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était
+seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus
+de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie
+qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le
+tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à
+Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la
+porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester
+seul non plus là-haut.
+
+Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit
+enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu
+hanté.
+
+Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si
+suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba
+sur le dos avec son siège.
+
+Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens
+effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger.
+Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec
+force, le poil hérissé, la queue droite et grognant.
+
+Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria:
+«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité
+par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait
+la voix de son maître.
+
+Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il
+demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses
+crocs.
+
+Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de
+terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il
+en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son
+courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines.
+
+Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée
+de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où
+il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face,
+ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine
+avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même
+«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et
+il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber,
+appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son
+maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la
+rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col
+renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau
+fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de
+nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue.
+
+En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette
+saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla
+plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors,
+exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue
+solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait
+maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à
+la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur.
+
+Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix
+qui le faisait bondir sur ses pieds.
+
+Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la
+porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se
+taire.
+
+Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os
+et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam
+s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit
+devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le
+mur en pleurant.
+
+Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse.
+
+Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il
+répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se
+cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se
+frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de
+vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il
+le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant
+les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un
+ennemi vous assiège.
+
+Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres
+auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils.
+
+Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler
+l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait
+la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la
+démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille
+collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par
+d'épouvantables cris.
+
+Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de
+fatigue qu'il s'endormit aussitôt.
+
+Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se
+fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la
+famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
+
+Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur
+leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver
+tout à l'heure.
+
+Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus
+tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de
+leur long hivernage.
+
+On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte
+et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui
+rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un
+squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le
+flanc.
+
+Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé,
+Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé
+par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au
+premier se fit entendre.
+
+Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la
+porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme
+bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches
+volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils
+aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des
+cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la
+poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps.
+
+Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich,
+maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux
+fussent blancs.
+
+Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux
+questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins
+constatèrent qu'il était fou.
+
+Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon.
+
+La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur
+qu'on attribua au froid de la montagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE VAGABOND
+
+
+Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait
+quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage
+manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui,
+fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage
+général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en
+journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne
+faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des
+autres.
+
+Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on
+trouvait à s'occuper dans le Centre.
+
+Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs
+dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au
+bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une
+chemise.
+
+Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les
+interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver
+jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.
+
+Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la
+charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il
+se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de
+commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
+
+Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il
+cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia
+des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et
+des paysans.
+
+Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait
+plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes
+qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
+
+Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre
+vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin,
+car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus
+depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les
+nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du
+vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La
+campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De
+place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons
+jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient
+nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année.
+
+Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups
+sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas,
+et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la
+bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de
+frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.
+
+Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes
+de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé
+quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le
+fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu
+d'abord, brûlant, dans ses mains froides.
+
+Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une
+betterave crue, arrachée dans un sillon.
+
+Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de
+ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit,
+toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que
+la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il
+sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque
+jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir
+occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus,
+l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque
+heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en
+phrases courtes et grondantes.
+
+Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il
+grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un
+homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre
+sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...»
+
+Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous
+les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable,
+féroce et perfide.
+
+Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince
+fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans
+réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence
+et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les
+habitants et de se mettre à table, à leur place.
+
+Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse
+crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de
+cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la
+souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse
+redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai
+le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde.
+Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!»
+
+La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère...
+encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en
+effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper
+dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur
+les grands chemins où tout le monde le suspectait.
+
+Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de
+plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt
+sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
+
+Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin
+d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais
+il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements
+et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait
+plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le
+monde.
+
+La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un
+pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la
+route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
+
+Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si
+seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.»
+
+Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant
+dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il.
+
+La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle;
+alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il
+but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud,
+et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source
+vivante.
+
+Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans
+lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui
+brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.
+
+La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui
+flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et
+fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans
+l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as
+pas froid là-dedans, toi.»
+
+Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y
+trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de
+passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour
+être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il
+s'endormit tout à coup.
+
+Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon
+qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se
+retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était
+restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil
+accablé.
+
+Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus;
+le ciel était pur.
+
+La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur
+ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
+«Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...»
+
+Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
+
+Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route;
+puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
+
+Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des
+charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages
+voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
+
+Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets
+et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
+
+Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui
+meurt de faim?» dit-il.
+
+L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant:
+
+--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
+
+Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé.
+
+Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et
+cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa
+prière.
+
+Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait
+le ventre.
+
+--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je
+n'ai plus un sou dans ma poche.
+
+Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée
+du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la
+commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite,
+je vais vous faire ramasser.»
+
+Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.»
+
+Et il retourna s'asseoir sur son fossé.
+
+Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la
+route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au
+soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs
+boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en
+fuite de loin, de très loin.
+
+Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de
+se venger, plus tard.
+
+Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire,
+lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant
+devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à
+le dévisager d'un oeil menaçant et furieux.
+
+Et le brigadier s'avança en demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici?
+
+L'homme répliqua tranquillement:
+
+--Je me repose.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus
+d'une heure.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A Ville-Avaray.
+
+--Où c'est-il ça?
+
+--Dans la Manche.
+
+--C'est votre pays?
+
+--C'est mon pays.
+
+--Pourquoi en êtes-vous parti?
+
+--Pour chercher du travail.
+
+Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme
+que la même supercherie finit par exaspérer:
+
+--Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi.
+
+Puis il reprit:
+
+--Vous avez des papiers?
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Donnez-les.
+
+Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers
+usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.
+
+L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle,
+il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de
+jouer.
+
+Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau:
+
+--Vous avez de l'argent sur vous?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Pas un sou seulement?
+
+--Pas un sou seulement!
+
+--De quoi vivez-vous, alors?
+
+--De ce qu'on me donne.
+
+--Vous mendiez, alors?
+
+Randel répondit résolument:
+
+--Oui, quand je peux.
+
+Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage
+et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je
+vous enjoins de me suivre.»
+
+Le charpentier se leva.
+
+--Ousque vous voudrez, dit-il.
+
+Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre,
+il ajouta:
+
+--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut.
+
+Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers
+des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance.
+
+C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était
+pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le
+malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le
+regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée
+dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il
+avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un
+déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui
+avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve
+Malet que la police cherchait depuis six mois.
+
+Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer,
+Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et
+flanqué de l'instituteur.
+
+--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais
+bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que
+c'est?»
+
+Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire,
+sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état
+de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien
+en règle.»
+
+--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut,
+les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva
+rien.
+
+Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier:
+
+--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
+
+--Je cherchais de l'ouvrage.
+
+--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?
+
+--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?
+
+Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à
+des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en
+liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!»
+
+Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins.»
+
+Le maire prit un air sévère:
+
+--Taisez-vous.
+
+Puis il ordonna aux gendarmes:
+
+--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le
+laisserez continuer son chemin.
+
+L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.»
+
+L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
+ah! elle est forte celle-là!»
+
+Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
+gros.»
+
+Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je
+finirais par me fâcher.»
+
+Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
+l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
+la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne
+kilométrique, le brigadier déclara:
+
+--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
+aurez de mes nouvelles.
+
+Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait.
+Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus à rien.
+
+Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était
+entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta
+net, devant ce logis.
+
+Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le
+souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
+
+Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en
+donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son
+bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là
+dedans, les gens! hé! ouvrez!»
+
+Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa
+main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de
+bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du
+dehors.
+
+D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur
+une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé
+sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
+légumes.
+
+Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui
+semblaient pleines.
+
+Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
+s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par
+grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt,
+l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea
+une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle.
+Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que
+son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant,
+coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand
+il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il
+s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées
+sur la cheminée.
+
+A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
+pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
+bon, après avoir eu si froid; et il but.
+
+Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
+versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque
+aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur
+lui avait coulé dans le ventre.
+
+Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son
+pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante,
+le front surtout où le sang battait.
+
+Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et
+un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
+perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
+mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
+d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route.
+
+Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il
+apercevait.
+
+Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
+tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints,
+d'un seul bond.
+
+Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
+et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées
+se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme
+des ressorts.
+
+Il chantait la vieille chanson populaire:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce
+tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
+comme un enfant.
+
+Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque
+pirouette, il se remettait à chanter:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le
+fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
+mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.
+
+Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une
+caille.
+
+Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:
+
+--C'est-il vous qui chantiez comme ça?
+
+Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de
+six pieds au moins.
+
+Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait
+peur!»
+
+Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une
+autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par
+l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la
+nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.
+
+La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa
+bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.
+
+Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
+chemin.
+
+Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur
+lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
+ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle
+céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.
+
+Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à
+coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour,
+sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait.
+
+Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu,
+épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
+jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.
+
+Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
+jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses
+idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
+réfléchir à rien.
+
+Et il s'assit au pied d'un arbre.
+
+Au bout de cinq minutes il dormait.
+
+Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux
+tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
+lui tenaient et lui liaient les bras.
+
+--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.
+
+Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le
+rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était
+devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne
+le lâcheraient plus.
+
+--En route! commanda le gendarme.
+
+Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule
+d'automne, lourd et sinistre.
+
+Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
+
+Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans
+et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si
+chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter
+des injures.
+
+Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie,
+où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
+
+Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin:
+
+--Ah! mon gaillard! nous y sommes.
+
+Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement.
+
+Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
+route.»
+
+Puis, avec un redoublement de joie:
+
+--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE
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+
+
+
+LE HORLA
+
+AMOUR
+
+LE TROU
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+SAUVÉE
+
+CLOCHETTE
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+LE MARQUIS DE FUMEROL
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+LE SIGNE
+
+LE DIABLE
+
+LES ROIS
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+AU BOIS
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+UNE FAMILLE
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+JOSEPH
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+L'AUBERGE
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+LE VAGABOND
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+End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***