diff options
Diffstat (limited to '10775-0.txt')
| -rw-r--r-- | 10775-0.txt | 5736 |
1 files changed, 5736 insertions, 0 deletions
diff --git a/10775-0.txt b/10775-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ad815cf --- /dev/null +++ b/10775-0.txt @@ -0,0 +1,5736 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 *** + +GUY DE MAUPASSANT + +Le Horla + + + +1887 + + + + +LE HORLA + + + + +_8 mai._--Quelle journée admirable! J'ai passé toute la matinée étendu sur +l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et +l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai +mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à +la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l'attachent à ce qu'on pense +et à ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions +locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de +l'air lui-même. + +J'aime ma maison où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui +coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la +grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui +passent. + +A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple +pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges, +dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui +sonnent dans l'air bleu des belles matinées, jetant jusqu'à moi leur doux +et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise +m'apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu'elle +s'éveille ou s'assoupit. + +Comme il faisait bon ce matin! + +Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur, +gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée +épaisse, défila devant ma grille. + +Après deux goëlettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le +ciel, venait un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, admirablement +propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit +plaisir à voir. + +_12 mai_.--J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours; je me sens +souffrant, ou plutôt je me sens triste. + +D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement +notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l'air, l'air +invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les +voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies de +chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et +soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque +malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui, +frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme? Est-ce la forme +des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, +passant par mes yeux, a troublé ma pensée? Sait-on? Tout ce qui nous +entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons +sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que +nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par +eux, sur nos idées, sur notre coeur lui-même, des effets rapides, +surprenants et inexplicables? + +Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop +petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants +d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui +nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce +mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui +rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus +faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner +l'âge d'un vin! + +Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur +d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de +nous! + +_16 mai_.--Je suis malade, décidément! Je me portais si bien le mois +dernier! J'ai la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un énervement +fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse +cette sensation affreuse d'un danger menaçant, cette appréhension d'un +malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans +doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la +chair. + +_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon médecin, car je ne pouvais plus +dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'oeil dilaté, les nerfs vibrants, +mais sans aucun symptôme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et +boire du bromure de potassium. + +_25 mai_.--Aucun changement! Mon état, vraiment, est bizarre. A mesure +qu'approche le soir, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la +nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaye de +lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue à peine les lettres. +Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une +crainte confuse et irrésistible, la crainte du sommeil et la crainte du +lit. + +Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entré, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne +redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit; +j'écoute... j'écoute... quoi?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, un +trouble de la circulation peut-être, l'irritation d'un filet nerveux, un +peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si +imparfait et si délicat de notre machine vivante, puisse faire un +mélancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis, +je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je +l'attends avec l'épouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes +frémissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, +jusqu'au moment où je tombe tout à coup dans le repos, comme on tomberait +pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir, +comme autrefois, ce sommeil perfide, caché près de moi, qui me guette, qui +va me saisir par la tête, me fermer les yeux, m'anéantir. + +Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rêve--non--un cauchemar +m'étreint. Je sens bien que je suis couché et que je dors,... je le sens et +je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde, +me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou +entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler. + +Moi, je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans +les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux +pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de +rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe,--je ne peux pas! + +Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je +suis seul. + +Après cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec +calme, jusqu'à l'aurore. + +_2 juin_.--Mon état s'est encore aggravé. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y +fait rien; les douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer mon corps, si +las pourtant, j'allai faire un tour dans la forêt de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, léger et doux, plein d'odeur d'herbes et de +feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une énergie +nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allée étroite, entre deux armées d'arbres démesurément +hauts qui mettaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et +moi. + +Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un étrange +frisson d'angoisse. + +Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans ce bois, apeuré sans raison, +stupidement, par la profonde solitude. Tout à coup, il me sembla que +j'étais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me +toucher. + +Je me retournai brusquement. J'étais seul. Je ne vis derrière moi que la +droite et large allée, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre côté +elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante. + +Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis à tourner sur un talon, très +vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres +dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus +par où j'étais venu! Bizarre idée! Bizarre! Bizarre idée! Je ne savais plus +du tout. Je partis par le côté qui se trouvait à ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt. + +_3 juin_.--La nuit a été horrible. Je vais m'absenter pendant quelques +semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra. + +_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion +charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas. + +Quelle vision, quand on arrive, comme moi, à Avranches, vers la fin du +jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin +public, au bout de la cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une baie +démesurée s'étendait devant moi, à perte de vue, entre deux côtes écartées +se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie +jaune, sous un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre et pointu un mont +étrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sur +l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique monument. + +Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer était basse, comme la veille au +soir, et je regardais se dresser devant moi, à mesure que j'approchais +d'elle, la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche, +j'atteignis l'énorme bloc de pierres qui porte la petite cité dominée par +la grande église. Ayant gravi la rue étroite et rapide, j'entrai dans la +plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste +comme une ville, pleine de salles basses écrasées sous des voûtes et de +hautes galeries que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai dans ce +gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle, couvert de tours, +de sveltes clochetons, où montent des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs têtes bizarres +hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs +monstrueuses, et reliés l'un à l'autre par de fines arches ouvragées. + +Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: «Mon père, +comme vous devez être bien ici!» + +Il répondit: «Il y a beaucoup de vent, Monsieur»; et nous nous mîmes à +causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait +d'une cuirasse d'acier. + +Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce +lieu, des légendes, toujours des légendes. + +Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bêler deux +chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les +incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantôt à des bêlements, et tantôt à des plaintes humaines; mais +les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur les dunes, entre +deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux +berger, dont on ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui +conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure d'homme et une chèvre à +figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans +cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de +crier pour bêler de toute leur force. + +Je dis au moine: «Y croyez-vous?» + +Il murmura: «Je ne sais pas.» + +Je repris: «S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne +les connaîtrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous +pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?» + +Il répondit: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, +qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la +mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les +grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui +mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.» + +Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou +peut-être un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce +qu'il disait là, je l'avais pensé souvent. + +_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fiévreuse, +car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais +remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai: + +--Qu'est-ce que vous avez, Jean? + +--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui +mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un +sort. + +Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'être +repris, moi. + +_4 juillet_.--Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens +reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa +bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait +dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et +moi je me suis réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, que je ne +pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai +certainement. + +_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la +nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe! + +Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef; +puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard +que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal. + +Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables, +dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus +affreuse encore. + +Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un +couteau dans le poumon, et qui râle, couvert de sang, et qui ne peut plus +respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voilà. + +Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une +bougie et j'allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en +la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle était vide! Elle était vide +complètement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout à coup, je ressentis +une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutôt, que je tombai sur +une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi! +puis je me rassis, éperdu d'étonnement et de peur, devant le cristal +transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner. +Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans +doute? Ce ne pouvait être que moi? Alors, j'étais somnambule, je vivais, +sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s'il y a +deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible, +anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui +obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes. + +Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'émotion d'un +homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein de raison et qui regarde +épouvanté, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant +qu'il a dormi! Et je restai là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit. + +_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette +nuit;--ou plutôt, je l'ai bue! + +Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens +fou? Qui me sauvera? + +_10 juillet_.--Je viens de faire des épreuves surprenantes. + +Décidément, je suis fou! Et pourtant! + +Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai placé sur ma table du vin, du lait, +de l'eau, du pain et des fraises. + +On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touché ni au vin, +ni au pain, ni aux fraises. + +Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même épreuve, qui a donné le même résultat. + +Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. On n'a touché à rien. + +Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en +ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et +de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma barbe, mes mains +avec de la mine de plomb, et je me suis couché. + +L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientôt de l'atroce réveil. Je +n'avais point remué; mes draps eux-mêmes ne portaient pas de taches. Je +m'élançai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles étaient +demeurés immaculés. Je déliai les cordons, en palpitant de crainte. On +avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!... + +Je vais partir tout à l'heure pour Paris. + +_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tête les jours derniers! J'ai +dû être le jouet de mon imagination énervée, à moins que je ne sois +vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatées, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait à la démence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb. + +Hier, après des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'âme de +l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y +jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a +achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui +pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le +vide de fantômes. + +Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la +foule, je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de +l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait +sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite, +dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe! + +Au lieu de conclure par ces simples mots: «Je ne comprends pas parce que la +cause m'échappe», nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des +puissances surnaturelles. + +_14 juillet_.--Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les +pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort +bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est +un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement +révolté. On lui dit: «Amuse-toi.» Il s'amuse. On lui dit: «Va te battre +avec le voisin.» Il va se battre. On lui dit: «Vote pour l'Empereur.» Il +vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: «Vote pour la République.» Et il +vote pour la République. + +Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obéir à des hommes, +ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles +et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire des idées +réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien, +puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion. + +_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé. + +Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e +chasseurs à Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont +l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des +maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent +lieu en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion. + +Il nous raconta longuement les résultats prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les médecins de l'école de Nancy. + +Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai +tout à fait incrédule. + +«Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus +importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants +secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants, +là-bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire +et écrire sa pensée, il se sent frôlé par un mystère impénétrable pour ses +sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son +intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes +invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les +croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des +fées, des gnomes, des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos +conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides, +les plus inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de +plus vrai que cette parole de Voltaire. «Dieu a fait l'homme à son image, +mais l'homme le lui a bien rendu.» + +«Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose +de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, +et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, à des +résultats surprenants.» + +Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. Le docteur Parent lui +dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame? + +--Oui, je veux bien. + +Elle s'assit dans un fauteuil et il commença à la regarder fixement en la +fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troublé, le coeur battant, la +gorge serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, sa bouche se +crisper, sa poitrine haleter. + +Au bout de dix minutes, elle dormait. + +--Mettez-vous derrière elle, dit le médecin. + +Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça entre les mains une carte de +visite en lui disant: «Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?» + +Elle répondit: + +--Je vois mon cousin. + +--Que fait-il? + +--Il se tord la moustache. + +--Et maintenant? + +--Il tire de sa poche une photographie. + +--Quelle est cette photographie? + +--La sienne. + +C'était vrai! Et cette photographie venait de m'être livrée, le soir même, +à l'hôtel. + +--Comment est-il sur ce portrait? + +--Il se tient debout avec son chapeau à la main. + +Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eût vu +dans une glace. + +Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!» + +Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous +irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter +cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son +prochain voyage.» + +Puis il la réveilla. + +En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes +m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de +ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur +une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une +glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte +de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement +singulières. + +Je rentrai donc et je me couchai. + +Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de +chambre, qui me dit: + +--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite. + +Je m'habillai à la hâte et je la reçus. + +Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile, +elle me dit: + +--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander. + +--Lequel, ma cousine? + +--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai +besoin, absolument besoin, de cinq mille francs. + +--Allons donc, vous? + +--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver. + +J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me +demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur +Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort +bien jouée. + +Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle +tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je +compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots. + +Je la savais fort riche et je repris: + +--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons +réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander? + +Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle répondit: + +--Oui..., oui... j'en suis sûre. + +--Il vous a écrit? + +Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa +pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait +m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir. + +--Oui, il m'a écrit. + +--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier. + +--J'ai reçu sa lettre ce matin. + +--Pouvez-vous me la montrer? + +--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop +personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée. + +--Alors, c'est que votre mari fait des dettes. + +Elle hésita encore, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +Je déclarai brusquement: + +--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère +cousine. + +Elle poussa une sorte de cri de souffrance. + +--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les... + +Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais +sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par +l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu. + +--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me +les faut aujourd'hui. + +J'eus pitié d'elle. + +--Vous les aurez tantôt, je vous le jure. + +Elle s'écria: + +--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon. + +Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous? + +--Oui. + +--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie? + +--Oui. + +--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille +francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion. + +Elle réfléchit quelques secondes et répondit: + +--Puisque c'est mon mari qui les demande. + +Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir. + +Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il +m'écouta en souriant. Puis il dit: + +--Croyez-vous maintenant? + +--Oui, il le faut bien. + +--Allons chez votre parente. + +Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le +médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers +ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette +puissance magnétique. + +Quand elle fut endormie: + +--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier +que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de +cela, vous ne comprendrez pas. + +Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille: + +--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin. + +Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant +de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais +d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher. + + * * * * * + +Voilà! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience +m'a bouleversé. + +_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se +sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être? + +_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal +des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au +surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie... +mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons +effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine. + +_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien. + +_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées +à regarder couler la Seine. + +_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la +cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le +coupable? Bien fin qui le dirait? + +_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai +vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans +les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!... + +Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de +rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir. + +Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois +fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige +d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis +se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva, +suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche, +et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, +effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux. + +Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait +disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il +n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles +hallucinations. + +Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la +tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée, +entre les deux autres roses demeurées à la branche. + +Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain, +maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il +existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par +conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et +qui habite comme moi, sous mon toit... + +_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a +point troublé mon sommeil. + +Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le +long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des +doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus. +J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils +parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain +leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces, +s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la +démence». + +Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je +ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant +avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné +raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de +ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les +physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans +l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes +semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les +fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris, +parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est +endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se +peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve +paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire +des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les +localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui +prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité +de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment! + +Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de +clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard +d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur +de mes oreilles. + +Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me +semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait +d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin +douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un +malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son +mal. + +Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une +mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je +demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque +vision fantastique. + +_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus, +mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me +dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par +des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante. + +J'ai dormi, pourtant. + +_9 août_.--Rien, mais j'ai peur. + +_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain? + +_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette +crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir. + +_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai +pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si +simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu. +Pourquoi? + +_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts +de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les +muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide +comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et +désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur +moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus +vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis. + +_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne! +quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. +Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de +toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne +veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient +assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore +maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège +adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait. + +Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon +jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des +fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu? +S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié! +Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur! + +_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre +cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait +un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme +parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir? + +Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable, +ce rôdeur d'une race surnaturelle? + +Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne +se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font +pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma +demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne +pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas. + +_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un +prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai +senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné +d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à +un homme qui obéit: «Allez à Rouen!» + +Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât +le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du +monde antique et moderne. + +Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!» +et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les +passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé +d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris. + +_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je +devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann +Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et +les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou +rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais +aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme, +depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que +lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant +prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur. + +Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite +auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent +calme de l'obscurité. + +Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là +autrefois! + +Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements +frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels +animaux, quelles plantes sont là-bas? Ceux qui pensent dans ces univers +lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que +voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre, +traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la +conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des +peuples plus faibles. + +Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres, +sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau. + +Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir. + +Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne +vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre +resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle +d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une +autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt +l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris +qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, +d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma +chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège, +avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi... +ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à +pleines mains les battants. + +Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui! + +Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je +pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce +que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs +maîtres? + +_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre +ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis, +lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra... + +_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans +la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive +de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux +démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge, +sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus +quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs +cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain +par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se +nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de +l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment. + +«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants +médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place +les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de +proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à +rappeler à la raison ces populations en délire.» + +Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui +passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le +trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là-bas, +où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a +sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu! + +A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini. + +Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples +naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers +évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les +pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées, +des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive, +des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait +deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une façon +précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils +ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux +vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme, +hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des +enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à +l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me +semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le +crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!... + +Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a +dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche, +avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que +nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous! + +Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté... +moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher, +le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne +distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime. + +Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont +Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui +renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer +en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu +et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!» + +Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne +distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le +verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme +l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne +sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse. + +Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi +serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les +autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps +plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si +maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés +comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante +et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de +viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux +putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal +faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir +intelligent et superbe. + +Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à +l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare +les apparitions successives de toutes les espèces diverses? + +Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs +immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas +d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre, +rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre, +mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait! +Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance! + +Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait +grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la +forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va +d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle +harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là-haut le regardent +passer, extasiés et ravis!... + + * * * * * + +Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser +ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai! + +_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma +table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais +bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je +pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la +force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon +front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer. + +Et je le guettais avec tous mes organes surexcités. + +J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si +j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir. + +En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma +cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée +longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire +à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où +j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je +passais devant. + +Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui +aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon +épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille. + +Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis +tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas +dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon +image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés; +et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant +bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le +corps imperceptible avait dévoré mon reflet. + +Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir +dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe +d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, +lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était +comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder +de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque, +s'éclaircissant peu à peu. + +Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour +en me regardant. + +Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner. + +_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison? +mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs, +auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun +doute... Alors?... alors?... + +_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour +ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels +particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en +outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en +moque!... + + * * * * * + +_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais +est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu. + +Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai +laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid. + +Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a +saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche, +longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes +savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à +pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour. +Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis +la clef dans ma poche. + +Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à +son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai +pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour +passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au +linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout +seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en +courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je +renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y +mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la +grande porte d'entrée. + +Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. +Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas +un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait +point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds. + +Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà +que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand +une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une +flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les +arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de +peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me +sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et +je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier. +Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa +dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes +domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!... + +Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au +secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en +venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir! + +La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un +bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des +hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau, +le nouveau maître, le Horla! + +Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de +flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la +fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce +four, mort... + +--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait +n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres? + +S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être +Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps +inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les +maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée? + +La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après +l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les +heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne +doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché +la limite de son existence! + +Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... +Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!... + + + * * * * * + + + + + + +AMOUR + + + + +TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_ + + +... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il +l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle? +Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse point parce qu'il +m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il +me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un +étrange souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux +premiers chrétiens des croix au milieu du ciel. + +Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, +tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la +chasse avec passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang +sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir. + +Cette année-là, vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent +brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour +venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour. + +Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, très fort et très barbu, +gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractère gai, doué de +cet esprit gaulois qui rend agréable la médiocrité, habitait une sorte de +ferme-château dans une vallée large où coulait une rivière. Des bois +couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux où +restaient des arbres magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers +à plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles +quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient presque infailliblement dans ces +branchages séculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de +forêt des anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en leur courte +étape nocturne. + +Dans la vallée, c'étaient de grands herbages arrosés par des rigoles et +séparés par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée jusque-là, +s'épandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable région de +chasse que j'aie jamais vue, était tout le souci de mon cousin qui +l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le +couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites +avenues où les barques plates, conduites et dirigées avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient les joncs, faisaient fuir +les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages +dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement. + +J'aime l'eau d'une passion désordonnée: la mer, bien que trop grande, trop +remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies mais qui passent, +qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite toute +l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c'est un monde entier +sur la terre, monde différent, qui a sa vie propre, ses habitants +sédentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son +mystère surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus +effrayant, parfois, qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces +plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les +étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits +calmes, ou bien les brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des +robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre +du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve, à des pays +redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux. + +Non. Autre chose s'en dégage, un autre mystère, plus profond, plus grave, +flotte dans les brouillards épais, le mystère même de la création +peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la +lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie? + + * * * * * + +J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres. + +Pendant le dîner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le +plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux ailes étendues, ou +perchés sur des branches accrochées par des clous, éperviers, hérons, +hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui même à un étrange animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en +peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette +nuit même. + +Nous devions partir à trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi pour notre affût. On avait construit +à cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu +contre le vent terrible qui précède le jour, ce vent chargé de froid qui +déchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme +des aiguillons empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle comme +du feu. + +Mon cousin se frottait les mains: «Je n'ai jamais vu une gelée pareille, +disait-il, nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir.» + +J'allai me jeter sur mon lit aussitôt après le repas, et je m'endormis à la +lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminée. + +A trois heures sonnantes on me réveilla. J'endossai, à mon tour, une peau +de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. +Après avoir avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies de deux verres +de fine champagne, nous partîmes accompagnés d'un garde et de nos chiens: +Plongeon et Pierrot. + +Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu'aux os. C'était une +de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient +résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est +figé, immobile; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes, +les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le +sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du froid. + +La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle, +paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne +pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée +par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le +monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à +la fin de sa résurrection. + +Nous allions, côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos +poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine afin +de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient aucun +bruit; et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos +chiens. + +Nous fûmes bientôt au bord du marais, et nous nous engageâmes dans une des +allées de roseaux secs qui s'avançait à travers cette forêt basse. + +Nos coudes, frôlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrière +nous un léger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été, +par l'émotion puissante et singulière que font naître en moi les marécages. +Il était mort, celui-là, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desséchés. + +Tout à coup, au détour d'une des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme nous +avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants, je +me roulai dans ma couverture pour essayer de me réchauffer. + +Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder la lune déformée, qui avait +quatre cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette maison +polaire. + +Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murailles, le froid tombé du +firmament me pénétra bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à +tousser. + +Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude: «Tant pis si nous ne tuons pas +grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous +allons faire du feu.» Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux. + +On en fit un tas au milieu de notre hutte défoncée au sommet pour laisser +échapper la fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons +claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement, à peine, comme si +ces pierres de glace avaient sué. Karl, resté dehors, me cria: «Viens donc +voir!» Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre cabane, en forme +de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu poussé soudain +sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, +celles de nos chiens qui se chauffaient. + +Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos têtes. La +lueur de notre foyer réveillait les oiseaux sauvages. + +Rien ne m'émeut comme cette première clameur de vie qu'on ne voit point et +qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse à +l'horizon la première clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure +glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes d'une bête est +un soupir de l'âme du monde! + +Karl disait: «Éteignez le feu. Voici l'aurore.» + +Le ciel en effet commençait à pâlir, et les bandes de canards traînaient de +longues taches rapides, vite effacées, sur le firmament. + +Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens +s'élancèrent. + +Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous ajustions +vivement dès qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu +volante. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient +des bêtes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore. + +Le jour s'était levé, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond +de la vallée et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit +et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes. Je tirai. Un +d'eux tomba presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent. +Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce +fut une plainte courte, répétée, déchirante; et la bête, la petite bête +épargnée se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en +regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains. + +Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant +qu'elle fût assez proche. + +--Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle ne s'en ira pas. + +Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour +de nous. Jamais gémissement de souffrance ne me déchira le coeur comme +l'appel désolé, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans +l'espace. + +Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il +semblait prêt à continuer sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne +s'y pouvant décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle. + +--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout à l'heure. + +Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de +bête, pour l'autre bête que j'avais tuée. + +Karl tira; ce fut comme si on avait coupé la corde qui tenait suspendu +l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux +le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta. + +Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... et je repartis, ce +jour-là, pour Paris. + + + * * * * * + + + + + + +LE TROU + + +_Coups et blessures, ayant occasionné la mort._ Tel était le chef +d'accusation qui faisait comparaître en cour d'assises le sieur Léopold +Renard, tapissier. + +Autour de lui les principaux témoins, la dame Flamèche, veuve de la +victime, les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent, +plombier. + +Près du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon +habillée en dame. + +Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame: + +--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la première victime, +et dont ma volonté n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mêmes, +m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, homme de travail, tapissier +dans la même rue depuis seize ans, connu, aimé, respecté, considéré de +tous, comme en ont attesté les voisins, même la concierge qui n'est pas +folâtre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'épargne, j'aime les +honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a perdu, tant pis +pour moi; ma volonté n'y étant pas, je continue à me respecter. + +«Donc, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, depuis cinq ans, +nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air, sans +compter que nous aimons la pêche à la ligne, oh! mais là, nous l'aimons +comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, la +rosse, et qu'elle y est plus emportée que moi, la teigne, vu que tout le +mal vient d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez voir par la suite. + +«Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle! oh! là! +là! ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus +malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités; elle en +a, et d'importantes pour un commerçant. Mais son caractère! Parlez-en aux +alentours, et même à la concierge qui m'a déchargé tout à l'heure... elle +vous en dira des nouvelles. + +«Tous les jours elle me reprochait ma douceur: «C'est moi qui ne me +laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ça.» En +l'écoutant, m'sieu l'président, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat +par mois... + +Mme Renard l'interrompit: «Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.» + +Il se tourna vers elle avec candeur: + +--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi... + +Puis, faisant de nouveau face au président: + +--Lors je continue. Donc nous allions à Poissy tous les samedis soir pour y +pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est +devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais découvert, voilà trois +ans cet été, une place, mais une place! Oh! là! là! à l'ombre, huit pieds +d'eau, au moins, p't-être dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la +berge, une vraie niche à poisson, un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là, +m'sieu l'président, je pouvais le considérer comme à moi, vu que j'en étais +le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde +sans opposition. On disait: «Ça, c'est la place à Renard;» et personne n'y +serait venu, pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser, +pour chiper les places des autres. + +«Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. A peine +arrivé, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon épouse.--_Dalila_ +c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise, +quéque chose de léger et de sûr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et +nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, +les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas +répondre. Ça ne touche point à l'accident; je ne peux pas répondre, c'est +mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demandé. On m'en a +offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire +causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tapé +sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mélie?... + +Le président l'interrompit. + +--Arrivez au fait le plus tôt possible. + +Le prévenu reprit: «J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti +par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, dès avant dîner, +amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à +Mélie: «Chouette, chouette pour demain!» Et elle répondait: «Ça promet.» +Nous ne causons jamais plus que ça ensemble. + +«Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause +de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau, +si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc +que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous +empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez. + +«Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et +tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage, +c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus +pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de là. + +«Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du +matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais +là je dors à n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier. + +«Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'passe vite et +vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons +dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais +ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait +un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom, +d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein, +ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.» + +«Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça. + +«Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des +restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en +irait. + +«C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. +Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière +lui. + +«Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure: + +«--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?» + +«Et la mienne, qui rageait, de répondre: + +«--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays +avant d'occuper les endroits réservés. + +«Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis: + +«--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien. + +«Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et +nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres. + +«Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail. + +«Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s'met +à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de +chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi, +le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein, +pochard, l'as-tu vu, celui-là!» + +«Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon, +lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur +Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens +pas délicats qui ne savent pas les usages.» + +«Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non +plus, sa grosse femme, un veau quoi!» + +Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme +veuve Flamèche, ici présente.» + +Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.» + +«Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en +prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un +cinq minutes plus tard.» + +«Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en +ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te +le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une +grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que +d'y penser.» + +«Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et +je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur +les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.» + +«Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, +et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!» + +«Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce, +presque rien, le coeur n'y était pas.» + +«Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, +comme ça, je lis le _Gil Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour +de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil +Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la +connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai +jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses +rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans +son genre.» + +«Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais.» + +«C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux +témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de +vue.» + +«Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et +sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons +toujours, Désiré!» + +Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.» + +«Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque +bêtise.» + +«Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez: +«T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va +donc, Bazaine!» + +«Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.» + +«Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!» + +«Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson +volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au +moins l'argent dépensé pour l'amorce.» + +Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous +que vous en avez, madame?» + +«--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les +autres.» + +«--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?» + +«Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. +Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort +que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s'mettent à crier pour +rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de +pêcher.» + +«Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux +souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas +entendu.» + +«Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une +menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous +n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas +plus. + +«Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, +la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en +r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage. +Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, +des gifles qui pleuvaient comme des prunes.» + +«Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un +diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas +de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là. +Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras, +il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans +l'trou.» + +«Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps +tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous +tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la +secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il +se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!» + +«Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des +coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!» + +«Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux +crampons-là.» + +«J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui +criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.» + +«C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore +moins, pour sûr!» + +«Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait +bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous +huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!» + +«Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.» + + * * * * * + +Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté. + + + * * * * * + + + + + + +SAUVÉE + + +Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait +trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux. + +La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre qu'elle +lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà elle-même. + +Enfin elle demanda: + +--Qu'est-ce que tu as encore fait? + +--Oh!... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle..., +figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!... + +--Comment sauvée? + +--Oui, sauvée! + +--De quoi? + +--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre! + +--Comment libre? En quoi? + +--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! + +--Tu es divorcée? + +--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais +j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un +flagrant délit... songe... un flagrant délit... je le tiens... + +--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait? + +--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des +preuves, c'est l'essentiel. + +--Comment as-tu fait? + +--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. Depuis +trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, +despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, il me faut le +divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me faire +battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me +forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je +désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout à +l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. + +«Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas. + +--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une +photographie de cette fille. + +--De la maîtresse de ton mari? + +--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept heures +à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie +par-dessus le marché. + +--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps +l'original. + +--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j'avais +besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa +poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis +rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu +sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute +nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces +hommes... enfin tu comprends. + +--Oui, à peu près. Et tu lui as dit? + +--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce +qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas +besoin plus de trois mois.» + +«Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle +irréprochable?» + +«Je rougis, et je balbutiai: «Mais oui, comme probité.» + +«Il reprit: «... Et... comme moeurs...» Je n'osai pas répondre. Je fis +seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je +compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant l'esprit: +«Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en +ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous +comprenez... pour le surprendre...» + +«Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié qu'à +ce moment-là il avait envie de me serrer la main. + +«Il me dit: «Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez +qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de +monsieur votre mari? + +«--Oui, Monsieur. + +«--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum? + +«Je ne comprenais pas; je répétai:--Comment, quel parfum? + +«Il sourit: «Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme; +car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à +l'action; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le +trouble et l'énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de +savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il +dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où +vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.» + +«Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très +intelligent. + + * * * * * + +«Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air de +rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! Madame peut +m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer. + +«--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? + +«--Je m'en doute, Madame. + +«--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop? + +«--Oh! Madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée. + +«--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir? + +«--Oh! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand +j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre +exactement à Madame. + +«--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il +n'est pas beau. + +«--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais je +demanderai à Madame si elle s'est informée du parfum. + +«--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. + +«--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! Madame peut-elle me +dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie? + +«--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. + +«--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à +devenir commun. + +«--C'est très vrai, ce que vous dites là! + +«--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service. + +«Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait +que cela toute sa vie. + +«Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux sur +lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à +plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. + +«Il me demanda aussitôt: + +«--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là? + +«--Mais... ma nouvelle femme de chambre. + +«--Où l'avez-vous trouvée? + +«--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs +renseignements. + +«--Ah! elle est assez jolie! + +«--Vous trouvez? + +«--Mais oui... pour une femme de chambre. + +«J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà. + +«Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à Madame que +ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile! + +«--Ah! vous avez déjà essayé? + +«--Non, Madame; mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie de +m'embrasser en passant à côté de moi. + +«--Il ne vous a rien dit? + +«--Non, Madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de +ma voix. + +«--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. + +«--Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire +pour ne pas me déprécier. + +«Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +rôder toute l'après-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. +Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre. + +«Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air timide: + +«--C'est fait, Madame, de ce matin. + +«Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de +la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ça c'est +bien passé?... + +«--Oh! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle +désire le flagrant délit. + +«--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. + +«--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-là pour tenir +Monsieur en éveil. + +«--Vous êtes sûre de ne pas manquer? + +«--Oh! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands +prix, de façon à le faire donner juste à l'heure que Madame voudra bien me +désigner. + +«--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. + +«--Ça va pour cinq heures, Madame; et à quel endroit? + +«--Mais... dans ma chambre. + +«--Soit, dans la chambre de Madame. + +«Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa et +maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures +juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge +pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment où la pendule +commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ça y +était en plein... en plein... ma chère... Oh! quelle tête!... si tu avais +vu sa tête!... Et il s'est retourné... l'imbécile? Ah! qu'il était drôle... +Je riais, je riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon +mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... +devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'était +farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... +elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas! + +«Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de +suite. Je suis libre. Vive le divorce!...» + +Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, +songeuse et contrariée, murmurait: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça? + + + * * * * * + + + + + + +CLOCHETTE + + +Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse +se défaire d'eux! + +Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est +resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses +sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un +jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace +devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans. + +C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les +mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une +de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement +d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes +groupées autour. + +Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de +mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues +noires avec le temps. + +Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au +travail. + +C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de +la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée +par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées +par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait +sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et +ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, +touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches +placées là par erreur. + +Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un +navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps +osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague +monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans +un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée +d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours +coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le +dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à +chacun de ses mouvements. + +J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie +où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès +que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir +dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le +toit. + +--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle. + +Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs +doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres +grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes, +étrangement profonds, doubles. + +Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et +dont mon coeur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme. +Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg, +l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait +retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner +les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule découvert dans le +clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue +le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été +reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un +passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie. +Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et +mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me +narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, +cette puissance des récits de la paysanne. + + * * * * * + +Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère +Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été +cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la +ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses +d'hier. + +Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière +étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras +allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes +chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, +s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la +muraille, ayant roulé loin d'elle. + +Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout +de quelques minutes que la mère Clochette était morte. + +Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon +coeur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me +cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je +me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la +nuit vint. + +Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis +mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix. + +On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de +l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un +verre de liqueur avec un biscuit. + +Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé +dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque +absolument les termes dont il se servit. + +--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se +cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me +laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en +toute hâte, car c'était grave, très grave. + +«Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très +belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite; et +personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais +sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret. + +«A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide +instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de +sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le +dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur, +le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours. + +«Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient +de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son +accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans +doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de +l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue. + +«Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre +l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher +dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il +commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de +nouveau et le maître d'école parut et demanda: + +«--Qu'est-ce que vous faites là haut, Sigisbert? + +«Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit +stupidement: + +«--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu. + +«Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert +poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas, +cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?» + +«Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul +ici?» + +«--Mais oui, monsieur Grabu! + +«--Mais non, puisque vous parlez. + +«--Je vous jure que oui, monsieur Grabu. + +«--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à +double tour, il descendit chercher une chandelle. + +«Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête +et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous, +qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. +Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!» + +«On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure. + +«Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et résolue: + +«--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle. + +«Et elle sauta. + +«Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris. + +«Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait +son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se +lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il +pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe +droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les +chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable +résignation. «Je suis punie, bien punie!» + +«Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la +fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma +porte. + +«On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur +de cet accident. + +«Voilà! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui +accomplissent les plus belles actions historiques. + +«Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une +grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je +ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à +personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.» + +Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je +ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent. + +Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais +un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier. + +On emportait le corps de Clochette. + + + * * * * * + + + + + + +LE MARQUIS DE FUMEROL + + +Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval +sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps +aspirait et soufflait un petit nuage de fumée. + +... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous +connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je +l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le +moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom +des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa +se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, +le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois +des environs comme ayant des trônes peu sûrs. + +Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la +religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants. + +Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit, +la lut; puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la +mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la +maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la +voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait +conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit +appartement, rue des Martyrs. + +Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, +disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait +abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la +plaie vive du coeur de maman. + +Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.» + +Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici: + +«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le +marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des +disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu. + +«Votre servante, + +«MÉLANI.» + +Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les +derniers moments de votre frère.» + +Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander +conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul, +restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit +faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de +la plus louable de vos actions. + +--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma +chère amie. + +Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la +situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces. + +Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse +en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les +libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était +impossible qu'une pareille chose arrivât. + +Donc une croisade fut immédiatement décidée qui serait conduite par l'abbé +Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de +grande église dans un quartier noble et riche. + +Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et +moi, pour administrer mon oncle. + + * * * * * + +Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre +et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle. + +Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans +un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du +portier. Cet homme me toisa avec méfiance. + +Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît? + +--Connais pas! + +--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle. + +--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous +demandez? + +--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place. + +--Une bonne?... Une bonne?... P't-être la celle au marquis. Allez voir, +cintième à gauche. + +Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus +aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des +favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux. + +Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais +toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, à la porte de gauche +du cinquième étage. + +Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant +moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux +portants. + +Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez? + +--Vous êtes madame Mélanie? + +--Oui. + +--Je suis le vicomte de Tourneville. + +--Ah bon! Entrez. + +--C'est que... maman est en bas avec un prêtre. + +--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier. + +Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla que +j'entendais d'autres pas derrière nous. + +Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et nous +nous assîmes tous les quatre pour délibérer. + +--Il est bien bas? demanda maman. + +--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps. + +--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre? + +--Oh!... je ne crois pas. + +--Puis-je le voir? + +--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont +auprès de lui. + +--Quelles demoiselles? + +--Mais... mais... ses bonnes amies donc. + +--Ah! + +Maman était devenue toute rouge. + +L'abbé Poivron avait baissé les yeux. + +Cela commençait à m'amuser et je dis: + +--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai +peut-être préparer son coeur. + +Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit: + +--Oui, mon enfant. + +Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria: + +--Mélanie! + +La grosse bonne s'élança, répondit: + +--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire? + +--L'omelette, bien vite. + +--Dans une minute, mamzelle. + +Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel: + +--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux heures +comme collation. + +Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit à les +battre avec ardeur. + +Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon +arrivée officielle. + +Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon +oncle que j'étais là, puis revint me prier d'entrer. + +L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe. + +Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très +solennel, très chic, ce vieux viveur. + +Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une +couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du +siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche +tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues. + +Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux +jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux +hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs +à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or +qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, +auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. +Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux +assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait +l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie. + +Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette: + +--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue. + +Je balbutiai: «Mon oncle, ce n'est pas ma faute...» + +Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère +plus que la tienne... Comment vont-ils?» + +--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade, +ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles. + +--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes? + +Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est pas +de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile +pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...» + +Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris +cette main pâle et froide et je la gardai. + +La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la table. +Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent à +manger sans détourner les yeux de moi. + +Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous +embrasser.» + +Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais rien à +lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la +porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mâchent. + +Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant +la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra. + +Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prêtre; +puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse: + +--Que venez-vous faire ici? + +L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours, murmurant: + +--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui +m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis... + +Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un +geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant: + +--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs +de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds! + +Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en +retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes s'étaient +levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s'étaient placées +des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la +Famille et de la Religion. + +L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau +nous offrit des chaises. + +--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver +autre chose, autrement il nous échappera. + +Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait un +autre. J'en apportais un troisième. + +Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand +bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments +et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous +les quatre. + +Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors... dehors... +manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.» + +Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide. J'accourus. +En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout et vociférant, +deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre qu'il fût mort de +fureur. + +A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air +d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses +cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion bâtarde, je +reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant. + +Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte +réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher +son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort. + +Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre +de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, +l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui. + +Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si +brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au +passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier. + +Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier +général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé. + +Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt... venez +vite... il meurt...» + +Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le +parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort. + +Maman fut superbe à cet instant-là! Elle marcha droit sur les deux filles +agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever. Et leur +montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté +irrésistibles, elle prononça: + +--C'est à vous de sortir, maintenant. + +Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que +je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur et le +concierge. + +Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières d'usage +et lui remit ses péchés. + +Maman sanglotait, prosternée près de son frère. + +Tout à coup elle s'écria: + +--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûr qu'il m'a +reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie! + +Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce +remerciement-là devait s'adresser! + +On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois. + +--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le +linge appartient à ces demoiselles. + +Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et +j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles +d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie! + + * * * * * + +Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq +discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes +admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un +instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique +suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de +cette belle mort après cette vie un peu troublée. + + * * * * * + +Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: «Bah! +c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis._» + + + * * * * * + + + + + + +LE SIGNE + + +La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et +parfumée, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste légère, +fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule, +tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcées. + +Des voix la réveillèrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. +Elle reconnut son amie chère, la petite baronne de Grangerie, se disputant +pour entrer avec la femme de chambre qui défendait la porte de sa +maîtresse. + +Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, +souleva la portière et montra sa tête, rien que sa tête blonde, cachée sous +un nuage de cheveux. + +--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir si tôt? Il n'est pas encore neuf +heures. + +La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, répondit: + +--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible. + +--Entre, ma chérie. + +Elle entra, elles s'embrassèrent; et la petite marquise se recoucha pendant +que la femme de chambre ouvrait les fenêtres, donnait de l'air et du jour. +Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: «Allons, +raconte.» + +Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant ces jolies larmes claires qui +rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les +yeux, pour ne point les rougir: «Oh, ma chère, c'est abominable, +abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tâte mon coeur, comme il bat.» + +Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette +ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes +et les empêche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet. + +Elle continua: + +«Ça m'est arrivé hier dans la journée... vers quatre heures... ou quatre +heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, +tu sais que mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la +rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre à la +fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la +gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ça! Donc hier, j'étais assise +sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma +fenêtre; elle était ouverte, cette fenêtre, et je ne pensais à rien; je +respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier! + +«Tout à coup je remarque que, de l'autre côté de la rue, il y a aussi une +femme à la fenêtre, une femme en rouge; moi j'étais en mauve, tu sais, ma +jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle +locataire, installée depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je +ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperçus tout de suite que c'était +une vilaine fille. D'abord je fus très dégoûtée et très choquée qu'elle fût +à la fenêtre comme moi; et puis, peu à peu, ça m'amusa de l'examiner. Elle +était accoudée, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la +regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils étaient prévenus +par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme +les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tête et +échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Le +sien disait: «Voulez-vous?» + +«Le leur répondait: «Pas le temps», ou bien: «Une autre fois», ou bien: +«Pas le sou», ou bien: «Veux-tu te cacher, misérable!» C'étaient les yeux +des pères de famille qui disaient cette dernière phrase. + +«Tu ne te figures pas comme c'était drôle de la voir faire son manège ou +plutôt son métier.» + +«Quelquefois elle fermait brusquement la fenêtre et je voyais un monsieur +tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, comme un pêcheur à la +ligne prend un goujon. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils +restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, à la fin, cette araignée. Et puis elle n'était pas laide, +cette fille. + +«Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si +vite, complètement. Ajoute-t-elle à son regard un signe de tête ou un +mouvement de main?» + +«Et je pris ma lunette de théâtre pour me rendre compte de son procédé. Oh! +il était bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout +petit geste de tête qui voulait dire «Montez-vous?» Mais si léger, si +vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir +comme elle. + +«Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit +coup de bas en haut, hardi et gentil; car il était très gentil, son geste. + +«Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux +qu'elle, beaucoup mieux! J'étais enchantée; et je revins me mettre à la +fenêtre. + +«Elle ne prenait plus personne, à présent, la pauvre fille, plus personne. +Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ça doit être terrible tout de +même de gagner son pain de cette façon-là, terrible et amusant quelquefois, +car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans +la rue. + +«Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le +sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres, +des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs. + +«J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère, bien mieux que +mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée. +Maintenant tu peux choisir. + +«Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me +comprendraient, moi, moi qui suis une honnête femme? Et voilà que je suis +prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, tu sais, de ces +envies... auxquelles on ne peut pas résister! J'en ai quelquefois comme ça, +moi. Est-ce bête, dis, ces choses-là! Je crois que nous avons des âmes de +singes, nous autres femmes. On m'a affirmé du reste (c'est un médecin qui +m'a dit ça) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous +les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos +amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manières de +penser, leurs manières de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est +stupide. + +«Enfin, moi quand je suis trop tentée de faire une chose, je la fais +toujours. + +«Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous échangerons un sourire, et voilà +tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaîtra +pas; et s'il me reconnaît je nierai, parbleu. + +«Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui fût bien, très bien. Tout +à coup je vois venir un grand blond, très joli garçon. J'aime les blonds, +tu sais. + +«Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh! +à peine, à peine; il répond «oui» de la tête et le voilà qui entre, ma +chérie! Il entre par la grande porte de la maison.» + +«Tu ne te figures pas ce qui s'est passé en moi à ce moment-là! J'ai cru +que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux +domestiques! A Joseph qui est tout dévoué à mon mari! Joseph aurait cru +certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.» + +«Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout à l'heure, dans une +seconde, Que faire, dis? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa +rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il +aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme! Je me précipite donc à la +porte et je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur le timbre.» + +«Je balbutiai, tout à fait folle: «Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, +vous vous trompez, je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une +erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous +ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur.» + +«Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond: «Bonjour, ma chatte. +Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, c'est deux louis au +lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.» + +«Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, épouvantée, +en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer +dans le salon qui était resté ouvert.» + +«Et puis, il se met à regarder tout comme un commissaire-priseur; et il +reprend: «Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très chic. Faut que tu sois +rudement dans la dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre!» + +«Alors, moi, je recommence à le supplier: «Oh! Monsieur, allez-vous-en! +allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est +son heure! Je vous jure que vous vous trompez!» + +«Et il me répond tranquillement: «Allons, ma belle, assez de manières comme +ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre +quelque chose en face.» + +«Comme il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, il me demande: + +«--C'est ça, ton... ton mari? + +«--Oui, c'est lui. + +«--Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est? Une de tes +amies? + +«C'était ta photographie, ma chère, tu sais celle en toilette de bal. Je ne +savais plus ce que disais, je balbutiai: + +«--Oui c'est une de mes amies. + +«--Elle est très gentille. Tu me la feras connaître. + +«Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures; et Raoul rentre tous +les jours à cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fût +parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... +j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... +me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce +serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le +fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... +Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà.» + + * * * * * + +La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire follement, +la tête dans l'oreiller, secouant son lit tout entier. + +Quand elle se fut un peu calmée, elle demanda: + +--Et... et... il était joli garçon... + +--Mais oui. + +--Et tu te plains? + +--Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il +reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... +Tu n'as pas idée comme il est tenace... et volontaire... Que faire... +dis... que faire? + +La petite marquise s'assit dans son lit pour réfléchir; puis elle déclara +brusquement: + +--Fais-le arrêter. + +La petite baronne fut stupéfaite. Elle balbutia: + +--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrêter? Sous quel prétexte? + +--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras +qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter +chez toi hier; qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain, et que +tu demandes protection à la loi. On te donnera deux agents qui +l'arrêteront. + +--Mais, ma chère, s'il raconte... + +--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrangé ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde +irréprochable. + +--Oh! je n'oserai jamais. + +--Il faut oser, ma chère, ou bien tu es perdue. + +--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera. + +--Eh bien, tu auras des témoins et tu le feras condamner. + +--Condamner à quoi? + +--A des dommages. Dans ce cas, il faut être impitoyable! + +--Ah! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée. + +--Deux louis? + +--Oui. + +--Pas plus? + +--Non. + +--C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. Eh bien? + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent? + +La petite marquise hésita quelques secondes, puis répondit d'une voix +sérieuse: + +--Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton +mari... ça n'est que justice. + + + * * * * * + + + + + + +LE DIABLE + + +Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. +La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les +écoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se révoltait pas, son temps +était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans. + +Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots, +jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par +les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient +aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des +feuilles, brûlés sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'égosillaient, +emplissaient la campagne d'un crépitement clair, pareil au bruit des +criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires. + +Le médecin, élevant la voix, disait: + +--Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet +état-là. Elle passera d'un moment à l'autre! + +Et le paysan, désolé, répétait: + +--Faut pourtant que j'rentre mon blé; v'là trop longtemps qu'il est à +terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma mé? + +Et la vieille mourante, tenaillée encore par l'avarice normande, faisait +«oui» de l'oeil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la +laisser mourir toute seule. + +Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied: + +--Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de +faire ça, entendez-vous! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé +aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder +votre mère. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obéissez pas, je +vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour, +entendez-vous? + +Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l'indécision, par +la peur du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, hésitait, calculait, +balbutiait: + +--Comben qu'é prend, la Rapet, pour une garde? + +Le médecin criait: + +--Est-ce que je sais, moi? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. +Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une +heure, entendez-vous? + +L'homme se décida: + +--J'y vas, j'y vas; vous fâchez point, m'sieu l'médecin. + +Et le docteur s'en alla, en appelant: + +--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me +fâche, moi! + +Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d'une voix +résignée: + +--J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'éluge point tant qu'je +r'vienne. + +Et il sortit à son tour. + + * * * * * + +La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la +commune et des environs. Puis, dès qu'elle avait cousu ses clients dans le +drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont +elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l'autre année, +méchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phénomène, courbée en deux +comme si elle eût été cassée aux reins par l'éternel mouvement du fer +promené sur les toiles, on eût dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte +d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle +avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait +assisté; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours +pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil. + +Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l'eau +bleue pour les collerettes des villageoises. + +Il dit: + +--Allons, bonsoir; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet? + +Elle tourna vers lui la tête: + +--Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part? + +--Oh! d'ma part, ça va-t-à volonté, mais c'est ma mé qui n'va point. + +--Vot'mé? + +--Oui, ma mé. + +--Qué qu'alle a votre mé? + +--All'a qu'a va tourner d'l'oeil! + +La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et +transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans +le baquet. + +Elle demanda, avec une sympathie subite: + +--All'est si bas qu'ça? + +--L'médecin dit qu'all' n'passera point la r'levée. + +--Pour sûr qu'all'est bas alors! + +Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu'il +préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d'un coup: + +--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vô savez que +j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est +ben ça qui l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, trop d'fatigue! A +travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu +de c'te graine-là!... + +La Rapet répliqua gravement: + +--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les +riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vô m'donnerez +vingt et quarante. + +Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait +comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit +jours, malgré l'avis du médecin. + +Il dit résolument: + +--Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. L'médecin dit qu'alle passera +tantôt. Si ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all' +tient jusqu'à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour +vous! + +La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traité un trépas +à forfait. Elle hésitait, tentée par l'idée d'une chance à courir. Puis +elle soupçonna qu'on voulait la jouer. + +--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, répondit-elle. + +--V'nez-y, la vé. + +Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt. + +En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d'un pied pressé, tandis +qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, à chaque pas, +traverser un ruisseau. + +Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient +lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens +qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraîche. + +En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura: + +---Si c'était fini, tout d'même? + +Et le désir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix. + +Mais la vieille n'était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son +grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains +affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes, +et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque +séculaires qu'elles avaient accomplies. + +La Rapet s'approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le +pouls, lui palpa la poitrine, l'écouta respirer, la questionna pour +l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplée, elle sortit +suivie d'Honoré. Son opinion était assise. La vieille n'irait pas à la +nuit. Il demanda: + +--Hé ben? + +La garde répondit: + +--Hé ben, ça durera deux jours, p'têt trois. Vous me donnerez six francs, +tout compris. + +Il s'écria: + +--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Mé, je vous dis qu'elle +en a pour cinq ou six heures, pas plus! + +Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se +retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout +seul, à la fin, il consentit: + +--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'à la l'vée du corps. + +--C'est dit, six francs. + +Et il s'en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd +soleil qui mûrit les moissons. + +La garde rentra dans la maison. + +Elle avait apporté de l'ouvrage; car auprès des mourants et des morts elle +travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui +l'employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire. + +Tout à coup, elle demanda: + +--Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps? + +La paysanne fit «non» de la tête; et la Rapet, qui était dévote, se leva +avec vivacité. + +--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas quérir m'sieur l'curé. + +Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la +place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé. + + * * * * * + +Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, précédé de l'enfant de choeur qui +sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne +brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs +grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement +eût disparu derrière une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se +redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées, +fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu'au trou, +bien connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement; un poulain, +attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en +rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L'enfant de choeur, en +jupe rouge, allait vite; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et +coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières; et la +Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se +prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l'église. + +Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda: + +--Ousqu'i va, not'curé? + +Son valet, plus subtil, répondit: + +--I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi! + +Le paysan ne s'étonna pas: + +--Ça s'peut ben, tout d'même! + +Et il se remit au travail. + +La mère Bontemps se confessa, reçut l'absolution, communia; et le prêtre +s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante. + +Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela +durerait longtemps. + +Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait +voltiger contre le mur une image d'Épinal tenue par deux épingles; les +petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts +de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir +partir, comme l'âme de la vieille. + +Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la +mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu +dans sa gorge serrée. Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y aurait sur +la terre une femme de moins, que personne ne regretterait. + +A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant approché du lit, il vit que sa +mère vivait encore, et il demanda: + +--Ça va-t-il? + +Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée. + +Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant: + +--D'main, cinq heures, sans faute. Elle répondit: + +--D'main, cinq heures. + +Elle arriva, en effet, au jour levant. + +Honoré, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite +lui-même. + +La garde demanda: + +--Eh ben, vot'mé a-t-all' passé? + +Il répondit, avec un pli malin au coin des yeux: + +--All'va plutôt mieux. + +Et il s'en alla. + +La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait +dans le même état, oppressée et impassible, l'oeil ouvert et les mains +crispées sur sa couverture. + +Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit +jours ainsi; et une épouvante étreignit son coeur d'avare, tandis qu'une +colère furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée et contre +cette femme qui ne mourait pas. + +Elle se mit au travail néanmoins et attendit, le regard fixé sur la face +ridée de la mère Bontemps. + +Honoré revint pour déjeuner; il semblait content, presque goguenard; puis +il repartit. Il rentrait son blé, décidément, dans des conditions +excellentes. + + * * * * * + +La Rapet s'exaspérait; chaque minute écoulée lui semblait, maintenant, du +temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle de prendre +par le cou cette vieille bourrique, cette vielle têtue, cette vieille +obstinée, et d'arrêter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui +volait son temps et son argent. + +Puis elle réfléchit au danger; et, d'autres idées lui passant par la tête, +elle se rapprocha du lit. + +Elle demanda: + +--Vos avez-t-il déjà vu l'Diable? + +La mère Bontemps murmura: + +--Non. + +Alors la garde se mit à causer, à lui conter des histoires pour terroriser +son âme débile de mourante. + +Quelques minutes avant qu'on expirât, le Diable apparaissait, disait-elle, +à tous les agonisants. Il avait un balai à la main, une marmite sur la +tête, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini, on +n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle énumérait tous ceux à qui +le Diable était apparu devant elle, cette année-là: Joséphin Loisel, +Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied. + +La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de +tourner la tête pour regarder au fond de la chambre. + +Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap +et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds +courts et courbés se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un +balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombât avec bruit. + +Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable; alors, grimpée sur une +chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle +apparut, gesticulant, poussant des clameurs aiguës au fond du pot de fer +qui lui cachait la face, et menaçant de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne à bout de vie. + +Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se +soulever et s'enfuir; elle sortit même de sa couche ses épaules et sa +poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fini. + +Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au +coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la +planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux énormes de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le buis cloué sur la commode et, +s'agenouillant, se mit à réciter avec ferveur les prières des trépassés +qu'elle savait par coeur, par métier. + +Et quand Honoré rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula +tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait +passé que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au +lieu de six qu'il lui devait. + + + * * * * * + + + + + + +LES ROIS + + +--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le +rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre! + +J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant +en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions +sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit +Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville. + +Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller +occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était +battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout +ni douze habitants dans ce guêpier. + +Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, +en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis +halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a +épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des +nouvelles. + +Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait +plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était +dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il +savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver +des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des +renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une +adresse inimaginable. + +Il revint au bout de dix minutes: + +--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours. +Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde +quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné. + +J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale. +On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine +visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait +derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu +près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à +tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir +mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur +des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à +pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride. + +--Où nous mènes-tu? lui demandai-je. + +Il répondit: + +--J'ai un gîte, un bon. + +Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée +entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière. + +Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la +serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de +pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en +poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme +s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois. + +Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux. + +Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait: + +--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger +les bêtes, dont nous n'avons pas besoin. + +Puis, se tournant vers moi: + +--Donne des ordres, sacrebleu! + +Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant: + +--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici. + +Il demanda: + +--Combien prends-tu d'hommes? + +--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir. + +--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et +mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin. + +Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la +plaine, pour y placer mes factionnaires. + +Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans +un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe, +disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent +dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras +du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant, +l'air enchanté. + +Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en +souriant d'une façon béate: + +--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les +marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans +le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit. +Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et +un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout +ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent. + +Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le +nez et les joues: + +--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je. + +Il murmura: + +--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne +cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison! + +Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit: + +--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais +pas de reine, c'est embêtant, ça! + +Je répétai, comme un écho: + +--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi? + +--Que tu en trouves, parbleu! + +--De quoi? + +--Des femmes. + +--Des femmes?... Tu es fou! + +--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous +les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que, +pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux. + +Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus +s'il plaisantait. + +Je répondis: + +--Voyons, Marchas, tu blagues? + +--Je ne blague jamais dans le service. + +--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes? + +--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et +apporte. + +Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit: + +--Veux-tu une idée? + +--Oui. + +--Va trouver le curé. + +--Le curé? Pourquoi faire? + +--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme. + +--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah! + +Marchas reprit avec une extraordinaire gravité: + +--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit +s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme +au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous +des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du +doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te +l'indiquera. + +--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu? + +--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle. +Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un +chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et +décide-le! + +--Non, c'est impossible. + +Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le +gredin reprit: + +--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en +parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation. + +J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista: + +--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai +la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te +le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis +un mois. + +Je me levai en demandant: + +--Où est le presbytère? + +--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et, +au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté. + +Je sortais; il me cria: + +--Dis-lui le menu pour lui donner faim! + + * * * * * + +Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une +grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la +porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de +l'intérieur: + +--Qui va là? + +Je répondis: + +--Maréchal des logis de hussards. + +J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face +d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains +formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave +homme. + +Je fis le salut militaire. + +--Bonjour, monsieur le curé. + +Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en +répondant: + +--Bonjour, mon ami; entrez. + +Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre +feu, bien différent du brasier de Marchas. + +Il me montra une chaise, et puis me dit: + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter. + +Et je lui tendis ma carte. + +Il la reçut et lut à mi-voix: + +«Le comte de Garens.» + +Je repris: + +--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six +installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici +présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl +Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je +viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le +rendre un peu gai. + +Le prêtre souriait. Il murmura: + +--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser. + +Je répondis: + +--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore. +C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le +droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous +savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous +voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en +soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort? + +Il répondit vivement: + +--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre +invitation. + +Il cria: + +--Hermance! + +Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda: + +--Qué qui a? + +--Je ne dîne pas ici, ma fille. + +--Où que vous dînez donc? + +--Avec MM. les hussards. + +J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas», +mais je n'osai point. + +Je repris: + +--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi? + +Il hésita, chercha et déclara: + +--Non, personne! + +J'insistai: + +--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant +d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le +boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le... +le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un +bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens +d'ici. + +Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution: + +--Non, personne. + +Je me mis à rire: + +--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car +nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un +adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?... + +--Non, toutes les dames sont parties. + +--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son +bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un +plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes? + +Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait +tout entier, et il criait: + +--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah! +ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien +contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous? + +J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit: + +--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une +demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!... + +Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant: + +--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille. + +Je rentrai vite, très étonné, très intrigué. + +--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant. + +--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames. + +Il fut stupéfait. Je triomphais. + +Il répétait: + +--Quatre dames! Tu dis: quatre dames? + +--Je dis: quatre dames. + +--De vraies femmes? + +--De vraies femmes. + +--Bigre! Mes compliments! + +--Je les accepte. Je les mérite. + +Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe +blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en +tablier bleu disposaient des assiettes et des verres. + +--Il y aura des femmes! cria Marchas. + +Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur +force. + +Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une +odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison. + +Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne +Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée, +timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la +regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du +vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une +suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en +se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite, +tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se +présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et +déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois +seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement +hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît. + +Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour +elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit: + +--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres +femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en +même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites. + +J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son +coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de +Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse: + +--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous +ayez accepté notre modeste invitation. + +Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y +conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes +et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la +première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément: + +--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un +toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans. + +Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse: + +--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit +plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite +brûlée à moitié. + +Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux +saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides. + +--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans +seulement. + +J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses +Royales, et, me tournant vers le curé: + +--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance. + +Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux. + +--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny. + +Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle, +dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans +peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer. + +Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa +béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la +salle à manger, pleine d'odeur de viandes. + +Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans +ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui +présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre +prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_. + +On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait +servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule. + +Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de +pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne +Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de +force dans la bouche leurs trois verres pleins. + +Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec +tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus +drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs, +lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre +semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait +entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les +habitudes et le règlement de l'hospice. + +La religieuse, effarée, criait à Massouligny: + +--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je +vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur... + +Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un +verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois. + +Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur: + +--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc. + +Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons +et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de +viande rissolée et grasse. + +La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de +répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des +grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits +enfants à qui on montre des bonbons. + +--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne à ces opérations-là. + +--Mais certainement, monsieur l'abbé. + +Et la Soeur dit: + +--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre +qu'elles seront malades. + +Je me tournai vers Marchas: + +--Ouvre la fenêtre une minute. + +Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des +bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au +cou, soulevait les ailes avec science. + +Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail +alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette +grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la +sauce brune, au fond du plat. + +Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs, +entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu. + + * * * * * + +Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai: + +--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes. + +Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je +me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la +villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient +aux fenêtres leurs têtes effarées. + +On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La +pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai +de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait. + +C'était Marchas. Je lui criai: + +--Eh bien? + +Il répondit: + +--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre +au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au +large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est. + +J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats +au devant des autres, puis je rentrai dans la maison. + +Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon +pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire +de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans +un coin. + +Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris +une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent, +portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps +humain quand la vie ne le soutient plus. + + * * * * * + +On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier +coup d'oeil que c'était un moribond. + +Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé +de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues, +sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été +frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur +lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir. + +Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait +par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient +stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le +regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par +la surprise et par l'épouvante. + +Le curé s'écria: + +--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le +pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux! + +La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la +poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus. + +--Il n'y a rien à faire, dit-elle. + +Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de +ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses +poumons, un gargouillement sinistre et continu. + +Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de +la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines +qui lavent les âmes. + +Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse, +comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il +était mort. + +M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce +misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre, +hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur. + +Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en +essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi. + +La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long +par terre. + +La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et +sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur +donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut +avec elles dans la nuit profonde, si noire. + +Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car +le seul bruit du sabre les eût affolées. + +Le curé regardait toujours le mort. + +S'étant enfin retourné vers moi: + +--Ah! quelle vilaine chose, dit-il. + + + * * * * * + + + + + + +AU BOIS + + +Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le +garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers. + +Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père +Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois +mûrs. + +L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé; +tandis que la femme, une petite mère endimanchée, très ronde, très grasse, +aux joues luisantes, regardait d'un oeil de défi l'agent de l'autorité qui +les avait captivés. + +Le maire demanda: + +--Qu'est-ce que c'est, père Hochedur? + +Le garde champêtre fit sa déposition. + +Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du +côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien +remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que +les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne, +avait crié: + +--Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux. + +Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et +il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un +flagrant délit de mauvaises moeurs. + +Donc, avançant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un +braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il +s'abandonnait à son instinct. + +Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq. + +Il se mit à les interroger, en commençant par le mâle, qui répondait d'une +voix si faible qu'on l'entendait à peine. + +--Votre nom. + +--Nicolas Beaurain. + +--Votre profession. + +--Mercier, rue des Martyrs, à Paris. + +--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois? + +Le mercier demeura muet, les yeux baissés sur son gros ventre, les mains à +plat sur ses cuisses. + +Le maire reprit: + +--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité municipale? + +--Non, Monsieur. + +--Alors, vous avouez? + +--Oui, Monsieur. + +--Qu'avez-vous à dire pour votre défense? + +--Rien, Monsieur. + +--Où avez-vous rencontré votre complice? + +--C'est ma femme, Monsieur. + +--Votre femme? + +--Oui, Monsieur. + +--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris? + +--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble! + +--Mais... alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher Monsieur, de +venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin. + +Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura: + +--C'est elle qui a voulu ça! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais +quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a +pas ailleurs. + +Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua: + +--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne +seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête. + +Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme: + +--Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux +moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer +de quartier! Y sommes-nous? + +Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans +embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. +Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux +comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer +chez nous, et nous épargner la honte des poursuites. + +«Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain +dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie; +moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça +comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec +une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon +ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonça, en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris +bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage, +Monsieur. + +«Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer Monsieur Beaurain. +Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne +pas céder, et je ne cédai pas non plus. + +«Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces +temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien +maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la +campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés +qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, +les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le +champagne quand on n'en a pas l'habitude! + +«Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans +le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et +Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les +voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrière eux, sans guère parler. +Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air +timide, ce garçon, et ça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici +arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout +le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que +j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être +autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se +gêner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et +puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. +Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je +voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir +partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je +lui demandai ce qu'il faisait; il était commis de mercerie, comme je vous +l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça +l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa +place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?» + +M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne répondit pas. + +Elle reprit: «Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est +mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est +revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi +aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était un beau garçon, +autrefois. + +«Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des +Martyrs. + +«Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et +nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en +avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête; on pense à la caisse +plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu, +sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guère à +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous +manque. + +«Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés +sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en +moi, non, vraiment, je ne sais pas! + +«Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue +des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes. +L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma +caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand +on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue +rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent +dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge! +Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un +moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on +regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, +j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, +comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les +feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les +nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me +noyer. + +«Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je +savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil +et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand +chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je +ne disais plus rien à personne, moi! + +«Donc, je me décidai et je lui proposai une partie de campagne au pays où +nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce +matin, vers les neuf heures. + +«Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne +vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel +qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure, +Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il en fut +plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait: «Mais tu es +folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?...» Je ne +l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans +le bois... Et voilà!... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la +vérité.» + +Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: «Allez en +paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles.» + + + * * * * * + + + + + + +UNE FAMILLE + + +J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperçu depuis +quinze ans. + +Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée, celui avec qui on +passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les +choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les +idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui +excite l'esprit et le met à l'aise. + +Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions +vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d'un même amour, +admiré les mêmes livres, compris les mêmes oeuvres, frémi des mêmes +sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions +complètement, rien qu'en échangeant un coup d'oeil. + +Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province +venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse, +maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et +bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon +intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-là? Il avait sans doute +espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras +d'une femme bonne, tendre et fidèle; et il avait entrevu tout cela, dans le +regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles. + +Il n'avait pas songé que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de +tout dès qu'il a saisi la stupide réalité, à moins qu'il ne s'abrutisse au +point de ne plus rien comprendre. + +Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et +enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer +en quinze ans! + + * * * * * + +Le train s'arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un +gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'élança vers +moi, les bras ouverts, en criant: «Georges.» Je l'embrassai, mais je ne +l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait: «Cristi, tu n'as pas +maigri.» Il répondit en riant: «Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table! +les bonnes nuits! Manger et dormir voilà mon existence!» + +Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés. +L'oeil seul n'avait point changé; mais je ne retrouvais plus le regard et +je me disais: «S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la +pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois, celle que je +connaissais si bien.» + +L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié; mais il n'avait plus +cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un +esprit. + +Tout à coup, Simon me dit: + +--Tiens, voici mes deux aînés. + +Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans, +vêtu en collégien, s'avancèrent d'un air timide et gauche. + +Je murmurai: «C'est à toi?» + +Il répondit en riant: «Mais, oui. + +--Combien en as-tu donc? + +--Cinq! Encore trois restés à la maison! + +Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je +me sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris, pour ce +reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants +entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une +cage. + +Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-même et nous voici partis à +travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par +les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, +un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau; Simon rendait le salut et +nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les +habitants par leur nom. La pensée me vint qu'il songeait à la députation, +ce rêve de tous les enterrés de province. + +On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait +des prétentions de parc, puis s'arrêta devant une maison à tourelles qui +cherchait à passer pour château. + +--Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment. + +Je répondis: + +--C'est délicieux. + +Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la +visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la fillette +blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt, mais une +grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans +caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une +femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la +poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre +préoccupation dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine. + +Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule où trois +mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue +comme des pompiers devant un maire. + +Je dis: + +--Ah! ah! voici les autres? + +Simon, radieux les nomma «Jean, Sophie et Gontran». + +La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai et j'aperçus au fond d'un +fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé. + +Madame Radevin s'avança: + +--C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans. + +Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trépidant: «C'est un ami de +Simon, papa.» L'ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit: +«Oua, oua, oua» en agitant sa main. Je répondis: «Vous êtes trop aimable, +Monsieur,» et je tombai sur un siège. + +Simon venait d'entrer; il riait: + +--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce +vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se +faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si +on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux +plats sucrés comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien +rencontré de plus drôle, tu verras tout à l'heure. + +Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure +du dîner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand piétinement et je +me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur +père, sans doute pour me faire honneur. + +Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan +d'herbes, de blés et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image +saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison. + +Une cloche sonna. C'était pour le dîner. Je descendis. + +Mme Radevin prit mon bras d'un air cérémonieux et on passa dans la salle à +manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé +devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en +tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tête branlante. + +Alors Simon se frotta les mains: «Tu vas t'amuser,» me dit-il. Et tous les +enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa +gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait +seulement en haussant les épaules. + +Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses +mains. + +--Nous avons ce soir de la crème au riz sucré. + +La face ridée de l'aïeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas, +pour indiquer qu'il avait compris et qu'il était content. + +Et on commença à dîner. + +«Regarde,» murmura Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait +d'en manger. On l'y forçait, pour sa santé; et le domestique lui enfonçait +de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec +énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins. + +Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content, +répétait: «Est-il drôle, ce vieux?» + +Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dévorait du regard +les plats posés sur la table; et de sa main follement agitée essayait de +les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour +voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l'appel désolé de +tout son être, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et +il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés. +Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque. + +Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait +avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose. + +Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de +désir. + +Gontran lui cria: «Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas.» Et on fit +semblant de ne lui en point donner. + +Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que +tous les enfants riaient. + +On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant +la première bouchée de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton, +et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau +trop gros. + +Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore. + +Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, +j'implorai pour lui: «Voyons, donne-lui encore un peu de riz?» + +Simon répondit: «Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, à son âge, ça +pourrait lui faire mal.» + +Je me tus, rêvant sur cette parole. O morale, ô logique, ô sagesse! A son +âge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goûter, par +souci de sa santé! Sa santé! qu'en ferait-il, ce débris inerte et +tremblotant? On ménageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de +jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver +plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante? + +Il n'avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui +restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie +dernière, la lui donner jusqu'à ce qu'il en mourût. + +Puis, après une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me +coucher: j'étais triste, triste, triste! + +Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait rien au dehors qu'un très léger, +très doux, très joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part. +Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa +femelle endormie sur ses oeufs. + +Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler +maintenant aux côtés de sa vilaine femme. + + + * * * * * + + + + + + +JOSEPH + + +Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de +Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens. + +Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans le salon vitré qui regardait la +mer. Par les fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir d'été entrait, +tiède et fraîche en même temps, une brise savoureuse d'océan. Les deux +jeunes femmes, étendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de +minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette +jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lèvres. + +Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi, les laissant +seules sur cette petite plage déserte qu'ils avaient choisie pour éviter +les rôdeurs galants des stations à la mode. Absents cinq jours sur sept, +ils redoutaient les parties de campagne, les déjeuners sur l'herbe, les +leçons de natation et la rapide familiarité qui naît dans le désoeuvrement +des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc à +craindre, ils avaient loué une maison bâtie et abandonnée par un original +dans le vallon de Roqueville, près Fécamp, et ils avaient enterré là leurs +femmes pour tout l'été. + +Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite +baronne avait proposé à la petite comtesse un dîner fin, au champagne. +Elles s'étaient d'abord beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes ce dîner; +puis elles l'avaient mangé avec gaieté en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant +elles bavardaient et déraisonnaient à l'unisson en fumant des cigarettes et +en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient +plus du tout ce qu'elles disaient. + +La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, était plus +partie encore que son amie. + +--Pour finir une soirée comme celle-là, disait-elle, il nous faudrait des +amoureux. Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait venir deux de Paris +et je t'en aurais cédé un... + +--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; même ce soir, si j'en voulais +un, je l'aurais. + +--Allons donc! A Roqueville, ma chère? un paysan, alors. + +--Non, pas tout à fait. + +--Alors, raconte-moi. + +--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? + +--Ton amoureux? + +--Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas +aimée, je me croirais morte. + +--Moi aussi. + +--N'est-ce pas? + +--Oui. Les hommes ne comprennent pas ça! nos maris surtout! + +--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il +nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la +nourriture de notre coeur, ça. C'est indispensable à notre vie, +indispensable, indispensable... + +--Indispensable. + +--Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand +je m'endors, quand je m'éveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque +part, qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela je serais malheureuse, +malheureuse. Oh! mais malheureuse à pleurer tout le temps. + +--Moi aussi. + +--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a été gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute, +oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel +qu'il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne +peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours. + +--Ça, c'est bien vrai. + +--N'est-ce pas?... Où donc en étais-je? Je ne me rappelle plus du tout. + +--Tu disais que tous les maris sont des brutes! + +--Oui, des brutes... tous. + +--C'est vrai. + +--Et après?... + +--Quoi, après? + +--Qu'est-ce que je disais après? + +--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit? + +--J'avais pourtant quelque chose à te raconter. + +--Oui, c'est vrai, attends?... + +--Ah! j'y suis... + +--Je t'écoute. + +--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux. + +--Comment fais-tu? + +--Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des +notes et je fais mon choix. + +--Tu fais ton choix? + +--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant +tout qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas? + +--C'est vrai? + +--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme. + +--Nécessairement. + +--Alors je l'amorce. + +--Tu l'amorces? + +--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la +ligne? + +--Non, jamais. + +--Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je +l'amorce... + +--Comment fais-tu? + +--Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbéciles... +mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est +pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prétendants, +tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et +quand nous en avons visé un nous l'amorçons... + +--Ça ne me dit pas comment tu fais? + +--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà +tout. + +--Tu te laisses regarder?... + +--Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est laissé regarder plusieurs fois de +suite, un homme vous trouve aussitôt la plus jolie et la plus séduisante de +toutes les femmes. Alors il commence à vous faire la cour. Moi je lui +laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins, selon +ses qualités. + +--Tu prends comme ça tous ceux que tu veux? + +--Presque tous. + +--Alors, il y en a qui résistent? + +--Quelquefois. + +--Pourquoi? + +--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très +amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidité excessive et parce +qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la +conquête d'une femme... + +--Oh! ma chère!... Tu crois?... + +--Oui... oui... J'en suis sûre... il y en a beaucoup de cette dernière +espèce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont +l'air de tout le monde... ils sont habillés comme les autres... ils font +les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas +se déployer. + +--Oh! ma chère... + +--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se déshabiller, même pour se coucher +tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-là, il +faut être énergique, user du regard et de la poignée de main. C'est même +quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer. +Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous +soignent... Et pour peu qu'on tarde à reprendre ses sens... ils vont +chercher du secours. + +Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là, je les +enlève d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, ma chère! + +--C'est bon, tout ça, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par +exemple. + +--J'en trouve. + +--Tu en trouves. Où ça? + +--Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire. + +«Voilà deux ans, cette année, que mon mari m'a fait passer l'été dans sa +terre de Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de +rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dégoûtants, des +chasseurs de poil et de plume vivant dans des châteaux sans baignoires, de +ces hommes qui transpirent et se couchent par là-dessus, et qu'il serait +impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence +malpropres. + +«Devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas! + +--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour +l'exaltation de l'homme du peuple, des romans où les ouvriers sont sublimes +et tous les hommes du monde criminels. Ajoute à cela que j'avais vu +_Ruy-Blas_ l'hiver précédent et que ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien! +un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +étudié pour être prêtre, puis quitté le séminaire par dégoût. Eh bien, je +l'ai pris comme domestique! + +--Oh!... Et après!... + +--Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut, en lui montrant +beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, celui-là, ce rustre, je +l'ai allumé!... + +--Oh! Andrée! + +--Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte +pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque +matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand +elle me déshabillait. + +--Oh! Andrée? + +--Ma chère, il a flambé comme un toit de paille. Alors, à table, pendant +les repas, je n'ai plus parlé que de propreté, de soins du corps, de +douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin +et soir dans la rivière, puis se parfumait à empoisonner le château. J'ai +même été obligée de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air +furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne. + +--Oh! Andrée! + +--Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait +venir quelques centaines de romans moraux que je prêtais à tous nos paysans +et à mes domestiques. Il s'était glissé dans ma collection quelques +livres... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes... +des pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de +chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie. + +--Oh... Andrée! + +--Alors je suis devenue familière avec lui, je me suis mise à le tutoyer. +Je l'avais nommé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état +effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des +yeux de fou. Moi je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés... + +--Et après?... + +--Après... oui... Eh bien, un jour que mon mari était absent, je lui ai dit +d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud, +très chaud... Voilà! + +--Oh! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant. + +--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ça je finirais le carafon toute +seule. Eh bien après, je me suis trouvée mal en route. + +--Comment ça? + +--Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il +fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été sur l'herbe j'ai +suffoqué et je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, +j'ai perdu connaissance. + +--Tout à fait. + +--Oh non, pas du tout. + +--Eh bien? + +--Eh bien! j'ai été obligée de rester près d'une heure sans connaissance. +Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente, et je n'ai rouvert +les yeux qu'après sa chute. + +--Oh! Andrée!... Et qu'est-ce que tu lui as dit? + +--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans +connaissance? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et +il m'a ramenée au château. Mais il a failli verser en tournant la barrière! + +--Oh! Andrée! Et c'est tout?... + +--C'est tout... + +--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois? + +--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce +goujat. + +--L'as-tu gardé longtemps après ça? + +--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé. Je +n'avais pas à m'en plaindre. + +--Oh! Andrée! Et il t'aime toujours? + +--Parbleu. + +--Où est-il? + +La petite baronne étendit la main vers la muraille et poussa le timbre +électrique. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un grand valet entra qui +répandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne. + +La baronne lui dit: «Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal, va me +chercher ma femme de chambre.» + +L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit: «Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux +que toi.» + +Il tourna sur ses talons et sortit. + +La petite comtesse, effarée, demanda: + +--Et qu'est-ce que tu diras à ta femme de chambre? + +--Je lui dirai que c'est passé! Non, je me ferai tout de même délacer. Ça +me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma +chère... mais grise à tomber si je me levais. + + + * * * * * + + + + + + +L'AUBERGE + + +Pareille à toutes les hôtelleries de bois plantées dans les Hautes-Alpes, +au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les +sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux +voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi. + +Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée par la famille de Jean Hauser; +puis, dès que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant +impraticable la descente sur Loëche, les femmes, le père et les trois fils +s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari +avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne. + +Les deux hommes et la bête demeurent jusqu'au printemps dans cette prison +de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du +Balmhorn, entourés de sommets pâles et luisants, enfermés, bloqués, +ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase +la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenêtres et mure la +porte. + +C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche, l'hiver +approchant et la descente devenant périlleuse. + +Trois mulets partirent en avant, chargés de hardes et de bagages et +conduits par les trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille +Louise montèrent sur un quatrième mulet, et se mirent en route à leur tour. + +Le père les suivait accompagné des deux gardiens qui devaient escorter la +famille jusqu'au sommet de la descente. + +Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé maintenant au fond du grand +trou de rochers qui s'étend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon +clair comme un drap et dominé de tous côtés par des sommets de neige. + +Une averse de soleil tombait sur ce désert blanc éclatant et glacé, +l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait +dans cet océan des monts; aucun mouvement dans cette solitude démesurée; +aucun bruit n'en troublait le profond silence. + +Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes, +laissa derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre +le mulet qui portait les deux femmes. + +La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste. +C'était une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux +pâles paraissaient décolorés par les longs séjours au milieu des glaces. + +Quand il eut rejoint la bête qui la portait, il posa la main sur la croupe +et ralentit le pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant avec des +détails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'était la +première fois qu'il restait là-haut, tandis que le vieux Hari avait déjà +passé quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach. + +Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans +cesse la jeune fille. De temps en temps il répondait: «Oui, madame Hauser.» +Mais sa pensée semblait loin et sa figure calme demeurait impassible. + +Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelée s'étendait, +toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers +noirs dressés à pic auprès des énormes moraines du glacier de Loemmern que +dominait le Wildstrubel. + +Comme ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente sur +Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense horizon des Alpes du Valais +dont les séparait la profonde et large vallée du Rhône. + +C'était, au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus +et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant +massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide +du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse +coquette. + +Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, au fond d'un abîme +effrayant, ils aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient des grains de +sable jetés dans cette crevasse énorme que finit et que ferme la Gemmi, et +qui s'ouvre, là-bas, sur le Rhône. + +Le mulet s'arrêta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans +cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne +droite, jusqu'à ce petit village presque invisible, à son pied. Les femmes +sautèrent dans la neige. + +Les deux vieux les avaient rejoints. + +--Allons, dit le père Hauser, adieu et bon courage, à l'an prochain, les +amis. + +Le père Hari répéta: «A l'an prochain.» + +Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la +jeune fille en fit autant. + +Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise: +«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina +sans l'entendre. + +--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé. + +Et, passant devant les femmes, il commença à descendre. + +Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin. + +Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach. + +Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils +resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois. + +Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était +demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un +accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas +ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier +jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de +passe-temps. + +Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui +descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi. + +Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir +au pied de la monstrueuse vague de neige. + +Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour +d'eux. + +--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme +maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre. + +Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper +la soupe. + +La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait +et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre +l'éclatante montagne en face de la maison. + +Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il +cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les +deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le +ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche. + +Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige, +bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins +qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de +là-haut, à des pavés, dans une prairie. + +La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces demeures grises. +Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer +séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait +encore! + +Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le +jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, +il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de +l'autre des deux côtés de la table. + +Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupé, ils se couchèrent. + +Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans +neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les +aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis +que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le +village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et +perdaient de petits objets pour intéresser leur partie. + +Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, +profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans +bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de +mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte +et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever +sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus +dure que le granit des moraines. + +Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en +dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils +accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était +lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine +et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient +interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se +querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient +d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient +fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets. + +Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la +recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête +dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche. + +Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit +au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur +espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel. + +Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un +naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant +en présence du vieux guide toujours ardent et matinal. + +Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à +dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la +solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme +on l'est par le désir d'une habitude invincible. + +Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à +quatre heures. + +La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses, +effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les +sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et +glacée. + +Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où +il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes +qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la +neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce +manteau pâle. + +Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son +pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi +dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point +noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée. + +Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux +avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas +plus rapide et plus inquiet. + +Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait +par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri +d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort +où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la +mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit. + +Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là-bas, derrière les +cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de +la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui +sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces +monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses +membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir, +s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec +un chamois mort à ses pieds. + +Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus +vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari +n'était point revenu. + +Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir +son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, +espérant toujours voir revenir le vieillard. + +De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La +nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit +livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à +tomber derrière les sommets. + +Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les +mains en rêvant aux accidents possibles. + +Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux +pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige, +saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au +secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit. + +Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs, +surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et +marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en +cette immensité. + +Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari +n'était point revenu entre minuit et une heure du matin. + +Et il fit ses préparatifs. + +Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula +autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son +bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace. +Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait +sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups +réguliers dans sa gaine de bois sonore. + +Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le +vent léger frôlait le toit et les murs. + +Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et +apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant +de se mettre en route. + +Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la +porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, +il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la +glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien +resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ, +quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la +recherche des chamois. + +Et il attendit que le jour se levât. + +Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait +d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient +à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de +la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets +lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair, +et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises. + +Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant +des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.» + +Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et +parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité +muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait +distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit +manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches. + +Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres +de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et +trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la +neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait +apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête, +chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant. + +Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de +frissons. + +Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme +des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur +palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit +quelconque. + +Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et +l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur. + +Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de +loin par Sam, qui boitait sur trois pattes. + +Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi. +La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit, +tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien. + +Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et +le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui +traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri +vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses +doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un +était là, près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la +porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge. + +Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il +faisait nuit. La neige était blême. + +Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien +de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques +plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de +nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!» + +Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte +et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain +qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait +l'esprit. + +De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le +vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque +part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la +blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait +agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à +l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était +envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la +vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les +vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du +dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa +malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché. + +Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte +qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de +ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à +hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait +point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et +nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas +été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière. + +Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du +soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura +sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la +neige. + +Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles +l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à +peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la +pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit +n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait +seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était +seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus +de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie +qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le +tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à +Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la +porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester +seul non plus là-haut. + +Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit +enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu +hanté. + +Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si +suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba +sur le dos avec son siège. + +Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens +effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger. +Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec +force, le poil hérissé, la queue droite et grognant. + +Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria: +«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité +par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait +la voix de son maître. + +Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il +demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses +crocs. + +Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de +terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il +en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son +courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines. + +Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée +de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où +il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face, +ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine +avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même +«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et +il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber, +appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son +maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la +rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col +renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau +fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de +nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue. + +En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette +saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla +plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors, +exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue +solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait +maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à +la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur. + +Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix +qui le faisait bondir sur ses pieds. + +Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la +porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se +taire. + +Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os +et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam +s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit +devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le +mur en pleurant. + +Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse. + +Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il +répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se +cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se +frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de +vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il +le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant +les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un +ennemi vous assiège. + +Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres +auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils. + +Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler +l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait +la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la +démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille +collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par +d'épouvantables cris. + +Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de +fatigue qu'il s'endormit aussitôt. + +Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se +fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea. + + * * * * * + +L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la +famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge. + +Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur +leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver +tout à l'heure. + +Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus +tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de +leur long hivernage. + +On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte +et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui +rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un +squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le +flanc. + +Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé, +Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé +par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au +premier se fit entendre. + +Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la +porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme +bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches +volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils +aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des +cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la +poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps. + +Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich, +maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux +fussent blancs. + +Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux +questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins +constatèrent qu'il était fou. + +Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon. + +La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur +qu'on attribua au froid de la montagne. + + + * * * * * + + + + + + +LE VAGABOND + + +Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait +quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage +manquait. Compagnon charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge de sa famille, lui, +fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux, dans le chômage +général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en +journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne +faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des +autres. + +Alors, il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on +trouvait à s'occuper dans le Centre. + +Il était donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs +dans sa poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au +bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une +chemise. + +Et il avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les +interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver +jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage. + +Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait travailler qu'à la +charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il +se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes, faute de +commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin. + +Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d'écurie, scieur de pierres; il +cassa du bois, ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia +des fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant à vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et +des paysans. + +Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait +plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce à la charité des femmes +qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes. + +Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les jambes brisées, le ventre +vide, l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, +car il ménageait sa dernière paire de souliers, l'autre n'existant plus +depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les +nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussées du +vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La +campagne était déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De +place en place, dans les champs, s'élevaient, pareilles à des champignons +jaunes, monstrueux, des meules de paille égrenées; et les terres semblaient +nues, étant ensemencées déjà pour l'autre année. + +Randel avait faim, une faim de bête, une de ces faims qui jettent les loups +sur les hommes. Exténué, il allongeait les jambes pour faire moins de pas, +et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la +bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l'envie vague de +frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe. + +Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes +de terre défouies, restées sur le sol retourné. S'il en avait trouvé +quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu dans le +fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et rond, qu'il eût tenu +d'abord, brûlant, dans ses mains froides. + +Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une +betterave crue, arrachée dans un sillon. + +Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de +ses idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit, +toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que +la fatigue, cette poursuite acharnée d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il +sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque +jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir +occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeurés à la maison et qui n'avaient guère de sous, non plus, +l'emplissaient, peu à peu d'une colère lente, amassée chaque jour, chaque +heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa bouche, malgré lui, en +phrases courtes et grondantes. + +Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il +grognait: «Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un +homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre +sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...» + +Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous +les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, +féroce et perfide. + +Il répétait, les dents serrées: «Tas de cochons!» en regardant la mince +fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et, sans +réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence +et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les +habitants et de se mettre à table, à leur place. + +Il disait: «J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse +crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de +cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la +souffrance de son coeur lui montaient à la tête comme une ivresse +redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, cette idée simple: «J'ai +le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. +Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!» + +La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: «Misère... +encore un mois de route avant de rentrer à la maison...» Il revenait en +effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper +dans sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur +les grands chemins où tout le monde le suspectait. + +Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gâcheur de +plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt +sous par jour, ce serait toujours de quoi manger. + +Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin +d'empêcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais +il sentit bientôt qu'elle traversait déjà la mince toile de ses vêtements +et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'être perdu qui ne sait +plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a pas un abri par le +monde. + +La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un +pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la +route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait. + +Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tête, et il pensa: «Si +seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.» + +Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant +dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il. + +La bête se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; +alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il +but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflé, chaud, +et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source +vivante. + +Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans +lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui +brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison. + +La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui +flattant la tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le souffle épais et +fort de la bête, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans +l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit à dire: «Tu n'as +pas froid là-dedans, toi.» + +Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y +trouver de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle de se coucher et de +passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour +être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il +s'endormit tout à coup. + +Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le ventre glacé, selon +qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se +retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps qui était +restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son sommeil +accablé. + +Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraître; il ne pleuvait plus; +le ciel était pur. + +La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur +ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: +«Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu...» + +Puis il mit ses souliers, et s'en alla. + +Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la même route; +puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe. + +Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des +charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages +voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents. + +Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets +et bêlants qu'un chien rapide maintenait en troupeau. + +Randel se leva, salua: «Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui +meurt de faim?» dit-il. + +L'autre répondit en jetant au vagabond un regard méchant: + +--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes. + +Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fossé. + +Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et +cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa +prière. + +Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaîne d'or ornait +le ventre. + +--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je +n'ai plus un sou dans ma poche. + +Le demi-monsieur répliqua: «Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée +du pays.--La mendicité est interdite sur le territoire de la +commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, +je vais vous faire ramasser.» + +Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.» + +Et il retourna s'asseoir sur son fossé. + +Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la +route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au +soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et leurs +boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en +fuite de loin, de très loin. + +Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'être pris par eux, et de +se venger, plus tard. + +Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, allant de leur pas militaire, +lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant +devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent à +le dévisager d'un oeil menaçant et furieux. + +Et le brigadier s'avança en demandant: + +--Qu'est-ce que vous faites ici? + +L'homme répliqua tranquillement: + +--Je me repose. + +--D'où venez-vous? + +--S'il fallait vous dire tous les pays où j'ai passé, j'en aurais pour plus +d'une heure. + +--Où allez-vous? + +--A Ville-Avaray. + +--Où c'est-il ça? + +--Dans la Manche. + +--C'est votre pays? + +--C'est mon pays. + +--Pourquoi en êtes-vous parti? + +--Pour chercher du travail. + +Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d'un homme +que la même supercherie finit par exaspérer: + +--Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi. + +Puis il reprit: + +--Vous avez des papiers? + +--Oui, j'en ai. + +--Donnez-les. + +Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers +usés et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. + +L'autre les épelait en ânonnant, puis constatant qu'ils étaient en règle, +il les rendit avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de +jouer. + +Après quelques moments de réflexion, il demanda de nouveau: + +--Vous avez de l'argent sur vous? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Pas un sou seulement? + +--Pas un sou seulement! + +--De quoi vivez-vous, alors? + +--De ce qu'on me donne. + +--Vous mendiez, alors? + +Randel répondit résolument: + +--Oui, quand je peux. + +Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage +et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je +vous enjoins de me suivre.» + +Le charpentier se leva. + +--Ousque vous voudrez, dit-il. + +Et se plaçant entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre, +il ajouta: + +--Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut. + +Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers +des arbres dépouillés de feuilles, à un quart de lieue de distance. + +C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place était +pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour voir passer le +malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et paysannes le +regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une haine allumée +dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il +avait volé et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C'est un +déserteur.» Le débitant de tabac crut le reconnaître pour un homme qui lui +avait passé une pièce fausse de cinquante centimes, le matin même, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve +Malet que la police cherchait depuis six mois. + +Dans la salle du conseil municipal, où ses gardiens le firent entrer, +Randel retrouva le maire, assis devant la table des délibérations et +flanqué de l'instituteur. + +--Ah! ah! s'écria le magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais +bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que +c'est?» + +Le brigadier répondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, +sans ressources et sans argent sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état +de mendicité et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien +en règle.» + +--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, +les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva +rien. + +Le maire semblait perplexe. Il demanda à l'ouvrier: + +--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route? + +--Je cherchais de l'ouvrage. + +--De l'ouvrage?... Sur la grand'route? + +--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois? + +Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à +des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en +liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!» + +Le charpentier répondit: «J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins.» + +Le maire prit un air sévère: + +--Taisez-vous. + +Puis il ordonna aux gendarmes: + +--Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le +laisserez continuer son chemin. + +L'ouvrier dit: «Faites-moi donner à manger, au moins.» + +L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! +ah! elle est forte celle-là!» + +Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les +gros.» + +Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je +finirais par me fâcher.» + +Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et +l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur +la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne +kilométrique, le brigadier déclara: + +--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous +aurez de mes nouvelles. + +Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait. +Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti +qu'il ne pensait plus à rien. + +Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était +entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta +net, devant ce logis. + +Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le +souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure. + +Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en +donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son +bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là +dedans, les gens! hé! ouvrez!» + +Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa +main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de +bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du +dehors. + +D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur +une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé +sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux +légumes. + +Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui +semblaient pleines. + +Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que +s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par +grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt, +l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea +une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle. +Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que +son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant, +coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand +il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il +s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées +sur la cheminée. + +A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant +pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait +bon, après avoir eu si froid; et il but. + +Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en +versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque +aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur +lui avait coulé dans le ventre. + +Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son +pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, +le front surtout où le sang battait. + +Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et +un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend +perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui +mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille +d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route. + +Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il +apercevait. + +Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et +tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints, +d'un seul bond. + +Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, +et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées +se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme +des ressorts. + +Il chantait la vieille chanson populaire: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce +tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, +comme un enfant. + +Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque +pirouette, il se remettait à chanter: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le +fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux +mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique. + +Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une +caille. + +Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria: + +--C'est-il vous qui chantiez comme ça? + +Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de +six pieds au moins. + +Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait +peur!» + +Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une +autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par +l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la +nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles. + +La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa +bouche entr'ouverte, de ses mains tendues. + +Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le +chemin. + +Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur +lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans +ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle +céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment. + +Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à +coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour, +sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait. + +Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu, +épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses +jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos. + +Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait +jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses +idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus +réfléchir à rien. + +Et il s'assit au pied d'un arbre. + +Au bout de cinq minutes il dormait. + +Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux +tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui +lui tenaient et lui liaient les bras. + +--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard. + +Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le +rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était +devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne +le lâcheraient plus. + +--En route! commanda le gendarme. + +Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule +d'automne, lourd et sinistre. + +Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village. + +Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans +et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si +chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter +des injures. + +Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie, +où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond. + +Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin: + +--Ah! mon gaillard! nous y sommes. + +Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement. + +Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la +route.» + +Puis, avec un redoublement de joie: + +--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard! + + + + +FIN + + + * * * * * + + + + + + +TABLE + + + + +LE HORLA + +AMOUR + +LE TROU + +SAUVÉE + +CLOCHETTE + +LE MARQUIS DE FUMEROL + +LE SIGNE + +LE DIABLE + +LES ROIS + +AU BOIS + +UNE FAMILLE + +JOSEPH + +L'AUBERGE + +LE VAGABOND + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 *** |
