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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Horla and Others + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +Le Horla + + + +1887 + + + + +LE HORLA + + + + +_8 mai._--Quelle journee admirable! J'ai passe toute la matinee etendu sur +l'herbe, devant ma maison, sous l'enorme platane qui la couvre, l'abrite et +l'ombrage tout entiere. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai +mes racines, ces profondes et delicates racines, qui attachent un homme a +la terre ou sont nes et morts ses aieux, qui l'attachent a ce qu'on pense +et a ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions +locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de +l'air lui-meme. + +J'aime ma maison ou j'ai grandi. De mes fenetres, je vois la Seine qui +coule, le long de mon jardin, derriere la route, presque chez moi, la +grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui +passent. + +A gauche, la-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple +pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, freles ou larges, +domines par la fleche de fonte de la cathedrale, et pleins de cloches qui +sonnent dans l'air bleu des belles matinees, jetant jusqu'a moi leur doux +et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise +m'apporte, tantot plus fort et tantot plus affaibli, suivant qu'elle +s'eveille ou s'assoupit. + +Comme il faisait bon ce matin! + +Vers onze heures, un long convoi de navires, traines par un remorqueur, +gros comme une mouche, et qui ralait de peine en vomissant une fumee +epaisse, defila devant ma grille. + +Apres deux goelettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le +ciel, venait un superbe trois-mats bresilien, tout blanc, admirablement +propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit +plaisir a voir. + +_12 mai_.--J'ai un peu de fievre depuis quelques jours; je me sens +souffrant, ou plutot je me sens triste. + +D'ou viennent ces influences mysterieuses qui changent en decouragement +notre bonheur et notre confiance en detresse. On dirait que l'air, l'air +invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les +voisinages mysterieux. Je m'eveille plein de gaite, avec des envies de +chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et +soudain, apres une courte promenade, je rentre desole, comme si quelque +malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui, +frolant ma peau, a ebranle mes nerfs et assombri mon ame? Est-ce la forme +des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, +passant par mes yeux, a trouble ma pensee? Sait-on? Tout ce qui nous +entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frolons +sans le connaitre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que +nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par +eux, sur nos idees, sur notre coeur lui-meme, des effets rapides, +surprenants et inexplicables? + +Comme il est profond, ce mystere de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens miserables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop +petit, ni le trop grand, ni le trop pres, ni le trop loin, ni les habitants +d'une etoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui +nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fees qui font ce miracle de changer en bruit ce +mouvement et par cette metamorphose donnent naissance a la musique, qui +rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus +faible que celui du chien... avec notre gout, qui peut a peine discerner +l'age d'un vin! + +Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur +d'autres miracles, que de choses nous pourrions decouvrir encore autour de +nous! + +_16 mai_.--Je suis malade, decidement! Je me portais si bien le mois +dernier! J'ai la fievre, une fievre atroce, ou plutot un enervement +fievreux, qui rend mon ame aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse +cette sensation affreuse d'un danger menacant, cette apprehension d'un +malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans +doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la +chair. + +_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon medecin, car je ne pouvais plus +dormir. Il m'a trouve le pouls rapide, l'oeil dilate, les nerfs vibrants, +mais sans aucun symptome alarmant. Je dois me soumettre aux douches et +boire du bromure de potassium. + +_25 mai_.--Aucun changement! Mon etat, vraiment, est bizarre. A mesure +qu'approche le soir, une inquietude incomprehensible m'envahit, comme si la +nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dine vite, puis j'essaye de +lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue a peine les lettres. +Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une +crainte confuse et irresistible, la crainte du sommeil et la crainte du +lit. + +Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entre, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne +redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit; +j'ecoute... j'ecoute... quoi?... Est-ce etrange qu'un simple malaise, un +trouble de la circulation peut-etre, l'irritation d'un filet nerveux, un +peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si +imparfait et si delicat de notre machine vivante, puisse faire un +melancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis, +je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je +l'attends avec l'epouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes +fremissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, +jusqu'au moment ou je tombe tout a coup dans le repos, comme on tomberait +pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir, +comme autrefois, ce sommeil perfide, cache pres de moi, qui me guette, qui +va me saisir par la tete, me fermer les yeux, m'aneantir. + +Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un reve--non--un cauchemar +m'etreint. Je sens bien que je suis couche et que je dors,... je le sens et +je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde, +me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou +entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'etrangler. + +Moi, je me debats, lie par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans +les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux +pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de +rejeter cet etre qui m'ecrase et qui m'etouffe,--je ne peux pas! + +Et soudain, je m'eveille, affole, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je +suis seul. + +Apres cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec +calme, jusqu'a l'aurore. + +_2 juin_.--Mon etat s'est encore aggrave. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y +fait rien; les douches n'y font rien. Tantot, pour fatiguer mon corps, si +las pourtant, j'allai faire un tour dans la foret de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, leger et doux, plein d'odeur d'herbes et de +feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une energie +nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allee etroite, entre deux armees d'arbres demesurement +hauts qui mettaient un toit vert, epais, presque noir, entre le ciel et +moi. + +Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un etrange +frisson d'angoisse. + +Je hatai le pas, inquiet d'etre seul dans ce bois, apeure sans raison, +stupidement, par la profonde solitude. Tout a coup, il me sembla que +j'etais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout pres, tout pres, a me +toucher. + +Je me retournai brusquement. J'etais seul. Je ne vis derriere moi que la +droite et large allee, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre cote +elle s'etendait aussi a perte de vue, toute pareille, effrayante. + +Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis a tourner sur un talon, tres +vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres +dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus +par ou j'etais venu! Bizarre idee! Bizarre! Bizarre idee! Je ne savais plus +du tout. Je partis par le cote qui se trouvait a ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amene au milieu de la foret. + +_3 juin_.--La nuit a ete horrible. Je vais m'absenter pendant quelques +semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra. + +_2 juillet_.--Je rentre. Je suis gueri. J'ai fait d'ailleurs une excursion +charmante. J'ai visite le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas. + +Quelle vision, quand on arrive, comme moi, a Avranches, vers la fin du +jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin +public, au bout de la cite. Je poussai un cri d'etonnement. Une baie +demesuree s'etendait devant moi, a perte de vue, entre deux cotes ecartees +se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie +jaune, sous un ciel d'or et de clarte, s'elevait sombre et pointu un mont +etrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaitre, et sur +l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique monument. + +Des l'aurore, j'allai vers lui. La mer etait basse, comme la veille au +soir, et je regardais se dresser devant moi, a mesure que j'approchais +d'elle, la surprenante abbaye. Apres plusieurs heures de marche, +j'atteignis l'enorme bloc de pierres qui porte la petite cite dominee par +la grande eglise. Ayant gravi la rue etroite et rapide, j'entrai dans la +plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste +comme une ville, pleine de salles basses ecrasees sous des voutes et de +hautes galeries que soutiennent de freles colonnes. J'entrai dans ce +gigantesque bijou de granit, aussi leger qu'une dentelle, couvert de tours, +de sveltes clochetons, ou montent des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs tetes bizarres +herissees de chimeres, de diables, de betes fantastiques, de fleurs +monstrueuses, et relies l'un a l'autre par de fines arches ouvragees. + +Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: "Mon pere, +comme vous devez etre bien ici!" + +Il repondit: "Il y a beaucoup de vent, Monsieur"; et nous nous mimes a +causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait +d'une cuirasse d'acier. + +Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce +lieu, des legendes, toujours des legendes. + +Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, pretendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend beler deux +chevres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les +incredules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantot a des belements, et tantot a des plaintes humaines; mais +les pecheurs attardes jurent avoir rencontre, rodant sur les dunes, entre +deux marees, autour de la petite ville jetee ainsi loin du monde, un vieux +berger, dont on ne voit jamais la tete couverte de son manteau, et qui +conduit, en marchant devant eux, un bouc a figure d'homme et une chevre a +figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans +cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de +crier pour beler de toute leur force. + +Je dis au moine: "Y croyez-vous?" + +Il murmura: "Je ne sais pas." + +Je repris: "S'il existait sur la terre d'autres etres que nous, comment ne +les connaitrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous +pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?" + +Il repondit: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, +qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la +mer en montagnes d'eau, detruit les falaises, et jette aux brisants les +grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui +mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant." + +Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme etait un sage ou +peut-etre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce +qu'il disait la, je l'avais pense souvent. + +_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fievreuse, +car mon cocher souffre du meme mal que moi. En rentrant hier, j'avais +remarque sa paleur singuliere. Je lui demandai: + +--Qu'est-ce que vous avez, Jean? + +--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui +mangent mes jours. Depuis le depart de Monsieur, cela me tient comme un +sort. + +Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'etre +repris, moi. + +_4 juillet_.--Decidement, je suis repris. Mes cauchemars anciens +reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa +bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes levres. Oui, il la puisait +dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est leve, repu, et +moi je me suis reveille, tellement meurtri, brise, aneanti, que je ne +pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai +certainement. + +_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passe, ce que j'ai vu la +nuit derniere est tellement etrange, que ma tete s'egare quand j'y songe! + +Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferme ma porte a clef; +puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard +que ma carafe etait pleine jusqu'au bouchon de cristal. + +Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils epouvantables, +dont je fus tire au bout de deux heures environ par une secousse plus +affreuse encore. + +Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se reveille avec un +couteau dans le poumon, et qui rale, couvert de sang, et qui ne peut plus +respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voila. + +Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une +bougie et j'allai vers la table ou etait posee ma carafe. Je la soulevai en +la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle etait vide! Elle etait vide +completement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout a coup, je ressentis +une emotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutot, que je tombai sur +une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi! +puis je me rassis, eperdu d'etonnement et de peur, devant le cristal +transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant a deviner. +Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans +doute? Ce ne pouvait etre que moi? Alors, j'etais somnambule, je vivais, +sans le savoir, de cette double vie mysterieuse qui fait douter s'il y a +deux etres en nous, ou si un etre etranger, inconnaissable et invisible, +anime, par moments, quand notre ame est engourdie, notre corps captif qui +obeit a cet autre, comme a nous-memes, plus qu'a nous-memes. + +Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'emotion d'un +homme, sain d'esprit, bien eveille, plein de raison et qui regarde +epouvante, a travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant +qu'il a dormi! Et je restai la jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit. + +_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette +nuit;--ou plutot, je l'ai bue! + +Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens +fou? Qui me sauvera? + +_10 juillet_.--Je viens de faire des epreuves surprenantes. + +Decidement, je suis fou! Et pourtant! + +Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai place sur ma table du vin, du lait, +de l'eau, du pain et des fraises. + +On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touche ni au vin, +ni au pain, ni aux fraises. + +Le 7 juillet, j'ai renouvele la meme epreuve, qui a donne le meme resultat. + +Le 8 juillet, j'ai supprime l'eau et le lait. On n'a touche a rien. + +Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en +ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et +de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotte mes levres, ma barbe, mes mains +avec de la mine de plomb, et je me suis couche. + +L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientot de l'atroce reveil. Je +n'avais point remue; mes draps eux-memes ne portaient pas de taches. Je +m'elancai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles etaient +demeures immacules. Je deliai les cordons, en palpitant de crainte. On +avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!... + +Je vais partir tout a l'heure pour Paris. + +_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tete les jours derniers! J'ai +du etre le jouet de mon imagination enervee, a moins que je ne sois +vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatees, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait a la demence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb. + +Hier, apres des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'ame de +l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soiree au Theatre-Francais. On y +jouait une piece d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a +acheve de me guerir. Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui +pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le +vide de fantomes. + +Je suis rentre a l'hotel tres gai, par les boulevards. Au coudoiement de la +foule, je songeais, non sans ironie, a mes terreurs, a mes suppositions de +l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un etre invisible habitait +sous mon toit. Comme notre tete est faible et s'effare, et s'egare vite, +des qu'un petit fait incomprehensible nous frappe! + +Au lieu de conclure par ces simples mots: "Je ne comprends pas parce que la +cause m'echappe", nous imaginons aussitot des mysteres effrayants et des +puissances surnaturelles. + +_14 juillet_.--Fete de la Republique. Je me suis promene par les rues. Les +petards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort +bete d'etre joyeux, a date fixe, par decret du gouvernement. Le peuple est +un troupeau imbecile, tantot stupidement patient et tantot ferocement +revolte. On lui dit: "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit: "Va te battre +avec le voisin." Il va se battre. On lui dit: "Vote pour l'Empereur." Il +vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la Republique." Et il +vote pour la Republique. + +Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obeir a des hommes, +ils obeissent a des principes, lesquels ne peuvent etre que niais, steriles +et faux, par cela meme qu'ils sont des principes, c'est-a-dire des idees +reputees certaines et immuables, en ce monde ou l'on n'est sur de rien, +puisque la lumiere est une illusion, puisque le bruit est une illusion. + +_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup trouble. + +Je dinais chez ma cousine, Mme Sable, dont le mari commande le 76e +chasseurs a Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont +l'une a epouse un medecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des +maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent +lieu en ce moment les experiences sur l'hypnotisme et la suggestion. + +Il nous raconta longuement les resultats prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les medecins de l'ecole de Nancy. + +Les faits qu'il avanca me parurent tellement bizarres, que je me declarai +tout a fait incredule. + +"Nous sommes, affirmait-il, sur le point de decouvrir un des plus +importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants +secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants, +la-bas, dans les etoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire +et ecrire sa pensee, il se sent frole par un mystere impenetrable pour ses +sens grossiers et imparfaits, et il tache de suppleer, par l'effort de son +intelligence, a l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore a l'etat rudimentaire, cette hantise des phenomenes +invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De la sont nees les +croyances populaires au surnaturel, les legendes des esprits rodeurs, des +fees, des gnomes, des revenants, je dirai meme la legende de Dieu, car nos +conceptions de l'ouvrier-createur, de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus mediocres, les plus stupides, +les plus inacceptables sorties du cerveau apeure des creatures. Rien de +plus vrai que cette parole de Voltaire. "Dieu a fait l'homme a son image, +mais l'homme le lui a bien rendu." + +"Mais, depuis un peu plus d'un siecle, on semble pressentir quelque chose +de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, +et nous sommes arrives vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, a des +resultats surprenants." + +Ma cousine, tres incredule aussi, souriait. Le docteur Parent lui +dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame? + +--Oui, je veux bien. + +Elle s'assit dans un fauteuil et il commenca a la regarder fixement en la +fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu trouble, le coeur battant, la +gorge serree. Je voyais les yeux de Mme Sable s'alourdir, sa bouche se +crisper, sa poitrine haleter. + +Au bout de dix minutes, elle dormait. + +--Mettez-vous derriere elle, dit le medecin. + +Et je m'assis derriere elle. Il lui placa entre les mains une carte de +visite en lui disant: "Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?" + +Elle repondit: + +--Je vois mon cousin. + +--Que fait-il? + +--Il se tord la moustache. + +--Et maintenant? + +--Il tire de sa poche une photographie. + +--Quelle est cette photographie? + +--La sienne. + +C'etait vrai! Et cette photographie venait de m'etre livree, le soir meme, +a l'hotel. + +--Comment est-il sur ce portrait? + +--Il se tient debout avec son chapeau a la main. + +Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eut vu +dans une glace. + +Les jeunes femmes, epouvantees, disaient: "Assez! Assez! Assez!" + +Mais le docteur ordonna: "Vous vous leverez demain a huit heures; puis vous +irez trouver a son hotel votre cousin, et vous le supplierez de vous preter +cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous reclamera a son +prochain voyage." + +Puis il la reveilla. + +En rentrant a l'hotel, je songeais a cette curieuse seance et des doutes +m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupconnable bonne foi de +ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur +une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une +glace qu'il montrait a la jeune femme endormie, en meme temps que sa carte +de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement +singulieres. + +Je rentrai donc et je me couchai. + +Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus reveille par mon valet de +chambre, qui me dit: + +--C'est Mme Sable qui demande a parler a Monsieur tout de suite. + +Je m'habillai a la hate et je la recus. + +Elle s'assit fort troublee, les yeux baisses, et, sans lever son voile, +elle me dit: + +--Mon cher cousin, j'ai un gros service a vous demander. + +--Lequel, ma cousine? + +--Cela me gene beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai +besoin, absolument besoin, de cinq mille francs. + +--Allons donc, vous? + +--Oui, moi, ou plutot mon mari, qui me charge de les trouver. + +J'etais tellement stupefait, que je balbutiais mes reponses. Je me +demandais si vraiment elle ne s'etait pas moquee de moi avec le docteur +Parent, si ce n'etait pas la une simple farce preparee d'avance et fort +bien jouee. + +Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiperent. Elle +tremblait d'angoisse, tant cette demarche lui etait douloureuse, et je +compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots. + +Je la savais fort riche et je repris: + +--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs a sa disposition! Voyons +reflechissez. Etes-vous sure qu'il vous a chargee de me les demander? + +Elle hesita quelques secondes comme si elle eut fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle repondit: + +--Oui..., oui... j'en suis sure. + +--Il vous a ecrit? + +Elle hesita encore, reflechissant. Je devinai le travail torturant de sa +pensee. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait +m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir. + +--Oui, il m'a ecrit. + +--Quand donc? Vous ne m'avez parle de rien, hier. + +--J'ai recu sa lettre ce matin. + +--Pouvez-vous me la montrer? + +--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop +personnelles... je l'ai... je l'ai brulee. + +--Alors, c'est que votre mari fait des dettes. + +Elle hesita encore, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +Je declarai brusquement: + +--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chere +cousine. + +Elle poussa une sorte de cri de souffrance. + +--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les... + +Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eut prie! J'entendais +sa voix changer de ton; elle pleurait et begayait, harcelee, dominee par +l'ordre irresistible qu'elle avait recu. + +--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me +les faut aujourd'hui. + +J'eus pitie d'elle. + +--Vous les aurez tantot, je vous le jure. + +Elle s'ecria: + +--Oh! merci! merci! Que vous etes bon. + +Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passe hier soir chez vous? + +--Oui. + +--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie? + +--Oui. + +--Eh! bien, il vous a ordonne de venir m'emprunter ce matin cinq mille +francs, et vous obeissez en ce moment a cette suggestion. + +Elle reflechit quelques secondes et repondit: + +--Puisque c'est mon mari qui les demande. + +Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir. + +Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il +m'ecouta en souriant. Puis il dit: + +--Croyez-vous maintenant? + +--Oui, il le faut bien. + +--Allons chez votre parente. + +Elle sommeillait deja sur une chaise longue, accablee de fatigue. Le +medecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levee vers +ses yeux qu'elle ferma peu a peu sous l'effort insoutenable de cette +puissance magnetique. + +Quand elle fut endormie: + +--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier +que vous avez prie votre cousin de vous les preter, et, s'il vous parle de +cela, vous ne comprendrez pas. + +Puis il la reveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille: + +--Voici, ma chere cousine, ce que vous m'avez demande ce matin. + +Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant +de ranimer sa memoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais +d'elle, et faillit, a la fin, se facher. + + * * * * * + +Voila! je viens de rentrer; et je n'ai pu dejeuner, tant cette experience +m'a bouleverse. + +_19 juillet_.--Beaucoup de personnes a qui j'ai raconte cette aventure se +sont moquees de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-etre? + +_21 juillet_.--J'ai ete diner a Bougival, puis j'ai passe la soiree au bal +des canotiers. Decidement, tout depend des lieux et des milieux. Croire au +surnaturel dans l'ile de la Grenouilliere, serait le comble de la folie... +mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons +effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine. + +_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien. + +_2 aout_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journees +a regarder couler la Seine. + +_4 aout_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils pretendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la +cuisiniere, qui accuse la lingere, qui accuse les deux autres. Quel est le +coupable? Bien fin qui le dirait? + +_6 aout_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai +vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans +les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!... + +Je me promenais a deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de +rosiers... dans l'allee des rosiers d'automne qui commencent a fleurir. + +Comme je m'arretais a regarder un _geant des batailles_, qui portait trois +fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout pres de moi, la tige +d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eut tordue, puis +se casser comme si cette main l'eut cueillie! Puis la fleur s'eleva, +suivant la courbe qu'aurait decrite un bras en la portant vers une bouche, +et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, +effrayante tache rouge a trois pas de mes yeux. + +Eperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait +disparu. Alors je fus pris d'une colere furieuse contre moi-meme; car il +n'est pas permis a un homme raisonnable et serieux d'avoir de pareilles +hallucinations. + +Mais etait-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la +tige, et je la retrouvai immediatement sur l'arbuste, fraichement brisee, +entre les deux autres roses demeurees a la branche. + +Alors, je rentrai chez moi l'ame bouleversee; car je suis certain, +maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il +existe pres de moi un etre invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doue par +consequent d'une nature materielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et +qui habite comme moi, sous mon toit... + +_7 aout_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a +point trouble mon sommeil. + +Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantot au grand soleil, le +long de la riviere, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des +doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes precis, absolus. +J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants meme sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils +parlaient de tout avec clarte, avec souplesse, avec profondeur, et soudain +leur pensee touchant l'ecueil de leur folie, s'y dechirait en pieces, +s'eparpillait et sombrait dans cet ocean effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme "la +demence". + +Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'etais conscient, si je +ne connaissais parfaitement mon etat, si je ne le sondais en l'analysant +avec une complete lucidite. Je ne serais donc, en somme, qu'un hallucine +raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de +ces troubles qu'essayent de noter et de preciser aujourd'hui les +physiologistes; et ce trouble aurait determine dans mon esprit, dans +l'ordre et la logique de mes idees, une crevasse profonde. Des phenomenes +semblables ont lieu dans le reve qui nous promene a travers les +fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris, +parce que l'appareil verificateur, parce que le sens du controle est +endormi; tandis que la faculte imaginative veille et travaille. Ne se +peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cerebral se trouve +paralysee chez moi? Des hommes, a la suite d'accidents, perdent la memoire +des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les +localisations de toutes les parcelles de la pensee sont aujourd'hui +prouvees. Or, quoi d'etonnant a ce que ma faculte de controler l'irrealite +de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment! + +Je songeais a tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de +clarte la riviere, faisait la terre delicieuse, emplissait mon regard +d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilite est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le fremissement est un bonheur +de mes oreilles. + +Peu a peu, cependant un malaise inexplicable me penetrait. Une force, me +semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arretait, m'empechait +d'aller plus loin, me rappelait en arriere. J'eprouvais ce besoin +douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laisse au logis un +malade aime, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son +mal. + +Donc, je revins malgre moi, sur que j'allais trouver, dans ma maison, une +mauvaise nouvelle, une lettre ou une depeche. Il n'y avait rien; et je +demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque +vision fantastique. + +_8 aout_.--J'ai passe hier une affreuse soiree. Il ne se manifeste plus, +mais je le sens pres de moi, m'epiant, me regardant, me penetrant, me +dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par +des phenomenes surnaturels sa presence invisible et constante. + +J'ai dormi, pourtant. + +_9 aout_.--Rien, mais j'ai peur. + +_10 aout_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain? + +_11 aout_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette +crainte et cette pensee entrees en mon ame; je vais partir. + +_12 aout_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai +pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberte si facile, si +simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu. +Pourquoi? + +_13 aout_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts +de l'etre physique semblent brises, toutes les energies aneanties, tous les +muscles relaches, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide +comme de l'eau. J'eprouve cela dans mon etre moral d'une facon etrange et +desolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur +moi, aucun pouvoir meme de mettre en mouvement ma volonte. Je ne peux plus +vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obeis. + +_14 aout_.--Je suis perdu! Quelqu'un possede mon ame et la gouverne! +quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensees. +Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifie de +toutes les choses que j'accomplis. Je desire sortir. Je ne peux pas. Il ne +veut pas; et je reste, eperdu, tremblant, dans le fauteuil ou il me tient +assis. Je desire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore +maitre de moi. Je ne peux pas! Je suis rive a mon siege; et mon siege +adhere au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous souleverait. + +Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon +jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des +fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu? +S'il en est un, delivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitie! +Grace! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur! + +_15 aout_.--Certes, voila comment etait possedee et dominee ma pauvre +cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait +un vouloir etranger entre en elle, comme une autre ame, comme une autre ame +parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir? + +Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable, +ce rodeur d'une race surnaturelle? + +Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne +se sont-ils pas encore manifestes d'une facon precise comme ils le font +pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble a ce qui s'est passe dans ma +demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne +pas revenir. Je serais sauve, mais je ne peux pas. + +_16 aout_.--J'ai pu m'echapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un +prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai +senti que j'etais libre tout a coup et qu'il etait loin. J'ai ordonne +d'atteler bien vite et j'ai gagne Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire a +un homme qui obeit: "Allez a Rouen!" + +Je me suis fait arreter devant la bibliotheque et j'ai prie qu'on me pretat +le grand traite du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du +monde antique et moderne. + +Puis, au moment de remonter dans mon coupe, j'ai voulu dire: "A la gare!" +et j'ai crie,--je n'ai pas dit, j'ai crie--d'une voix si forte que les +passants se sont retournes: "A la maison", et je suis tombe, affole +d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouve et repris. + +_17 aout_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je +devrais me rejouir. Jusqu'a une heure du matin, j'ai lu! Hermann +Herestauss, docteur en philosophie et en theogonie, a ecrit l'histoire et +les manifestations de tous les etres invisibles rodant autour de l'homme ou +reves par lui. Il decrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais +aucun d'eux ne ressemble a celui qui me hante. On dirait que l'homme, +depuis qu'il pense, a pressenti et redoute un etre nouveau, plus fort que +lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant +prevoir la nature de ce maitre, il a cree, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des etres occultes, fantomes vagues nes de la peur. + +Donc, ayant lu jusqu'a une heure du matin, j'ai ete m'asseoir ensuite +aupres de ma fenetre ouverte pour rafraichir mon front et ma pensee au vent +calme de l'obscurite. + +Il faisait bon, il faisait tiede! Comme j'aurais aime cette nuit-la +autrefois! + +Pas de lune. Les etoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements +fremissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels +animaux, quelles plantes sont la-bas? Ceux qui pensent dans ces univers +lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que +voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre, +traversant l'espace, n'apparaitra-t-il pas sur notre terre pour la +conquerir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des +peuples plus faibles. + +Nous sommes si infirmes, si desarmes, si ignorants, si petits, nous autres, +sur ce grain de boue qui tourne delaye dans une goutte d'eau. + +Je m'assoupis en revant ainsi au vent frais du soir. + +Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, reveille par je ne sais quelle emotion confuse et bizarre. Je ne +vis rien d'abord, puis, tout a coup, il me sembla qu'une page du livre +reste ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle +d'air n'etait entre par ma fenetre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une +autre page se soulever et se rabattre sur la precedente, comme si un doigt +l'eut feuilletee. Mon fauteuil etait vide, semblait vide; mais je compris +qu'il etait la, lui, assis a ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, +d'un bond de bete revoltee, qui va eventrer son dompteur, je traversai ma +chambre pour le saisir, pour l'etreindre, pour le tuer!... Mais mon siege, +avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eut fui devant moi... +ma table oscilla, ma lampe tomba et s'eteignit, et ma fenetre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fut elance dans la nuit, en prenant a +pleines mains les battants. + +Donc, il s'etait sauve; il avait eu peur, peur de moi, lui! + +Alors,... alors... demain... ou apres,... ou un jour quelconque,... je +pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'ecraser contre le sol! Est-ce +que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'etranglent pas leurs +maitres? + +_18 aout_.--J'ai songe toute la journee. Oh! oui, je vais lui obeir, suivre +ses impulsions, accomplir toutes ses volontes, me faire humble, soumis, +lache. Il est le plus fort. Mais une heure viendra... + +_19 aout_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans +la _Revue du Monde Scientifique_: "Une nouvelle assez curieuse nous arrive +de Rio de Janeiro. Une folie, une epidemie de folie, comparable aux +demences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen age, +sevit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants eperdus +quittent leurs maisons, desertent leurs villages, abandonnent leurs +cultures, se disant poursuivis, possedes, gouvernes comme un betail humain +par des etres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se +nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de +l'eau et du lait sans paraitre toucher a aucun autre aliment. + +"M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagne de plusieurs savants +medecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'etudier sur place +les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de +proposer a l'Empereur les mesures qui lui paraitront le plus propres a +rappeler a la raison ces populations en delire." + +Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mats bresilien qui +passa sous mes fenetres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le +trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Etre etait dessus, venant de la-bas, +ou sa race est nee! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a +saute du navire sur la rive. Oh! mon Dieu! + +A present, je sais, je devine. Le regne de l'homme est fini. + +Il est venu, Celui que redoutaient les premieres terreurs des peuples +naifs, Celui qu'exorcisaient les pretres inquiets, que les sorciers +evoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaitre encore, a qui les +pressentiments des maitres passagers du monde preterent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des genies, des fees, +des farfadets. Apres les grossieres conceptions de l'epouvante primitive, +des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait +devine, et les medecins, depuis dix ans deja, ont decouvert, d'une facon +precise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercee lui-meme. Ils +ont joue avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mysterieux +vouloir sur l'ame humaine devenue esclave. Ils ont appele cela magnetisme, +hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des +enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur a nous! Malheur a +l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me +semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le +crie... J'ecoute... je ne peux pas... repete... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!... + +Ah! le vautour a mange la colombe, le loup a mange le mouton; le lion a +devore le buffle aux cornes aigues; l'homme a tue le lion avec la fleche, +avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que +nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa volonte. Malheur a nous! + +Pourtant, l'animal, quelquefois, se revolte et tue celui qui l'a dompte... +moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaitre, le toucher, +le voir! Les savants disent que l'oeil de la bete, different du notre, ne +distingue point comme le notre... Et mon oeil a moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime. + +Pourquoi? Oh! je me rappelle a present les paroles du moine du mont +Saint-Michel: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui +existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui +renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la mer +en montagnes d'eau, detruit les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui mugit, l'avez-vous vu +et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!" + +Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne +distingue meme point les corps durs, s'ils sont transparents comme le +verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme +l'oiseau entre dans une chambre se casse la tete aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'egarent? Quoi d'etonnant, alors, a ce qu'il ne +sache point apercevoir un corps nouveau que la lumiere traverse. + +Un etre nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurement! pourquoi +serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les +autres crees avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps +plus fin et plus fini que le notre, que le notre si faible, si +maladroitement concu, encombre d'organes toujours fatigues, toujours forces +comme des ressorts trop complexes, que le notre, qui vit comme une plante +et comme une bete, en se nourrissant peniblement d'air, d'herbe et de +viande, machine animale en proie aux maladies, aux deformations, aux +putrefactions, poussive, mal reglee, naive et bizarre, ingenieusement mal +faite, oeuvre grossiere et delicate, ebauche d'etre qui pourrait devenir +intelligent et superbe. + +Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huitre jusqu'a +l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la periode qui separe +les apparitions successives de toutes les especes diverses? + +Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs +immenses, eclatantes et parfumant des regions entieres? Pourquoi pas +d'autres elements que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre, +rien que quatre, ces peres nourriciers des etres! Quelle pitie! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre, +mesquin, miserable! avarement donne, sechement invente, lourdement fait! +Ah! l'elephant, l'hippopotame, que de grace! Le chameau, que d'elegance! + +Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en reve un qui serait +grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis meme exprimer la +forme, la beaute, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va +d'etoile en etoile, les rafraichissant et les embaumant au souffle +harmonieux et leger de sa course!... Et les peuples de la-haut le regardent +passer, extasies et ravis!... + + * * * * * + +Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser +ces folies! Il est en moi, il devient mon ame; je le tuerai! + +_19 aout_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, a ma +table; et je fis semblant d'ecrire avec une grande attention. Je savais +bien qu'il viendrait roder autour de moi, tout pres, si pres que je +pourrais peut-etre le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la +force des desesperes; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon +front, mes dents pour l'etrangler, l'ecraser, le mordre, le dechirer. + +Et je le guettais avec tous mes organes surexcites. + +J'avais allume mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminee, comme si +j'eusse pu, dans cette clarte, le decouvrir. + +En face de moi, mon lit, un vieux lit de chene a colonnes; a droite, ma +cheminee; a gauche, ma porte fermee avec soin, apres l'avoir laissee +longtemps ouverte, afin de l'attirer; derriere moi, une tres haute armoire +a glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et ou +j'avais coutume de me regarder, de la tete aux pieds, chaque fois que je +passais devant. + +Donc, je faisais semblant d'ecrire, pour le tromper, car il m'epiait lui +aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon +epaule, qu'il etait la, frolant mon oreille. + +Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis +tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas +dans ma glace!... Elle etait vide, claire, profonde, pleine de lumiere! Mon +image n'etait pas dedans... et j'etais en face, moi! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affoles; +et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant +bien pourtant qu'il etait la, mais qu'il m'echapperait encore, lui dont le +corps imperceptible avait devore mon reflet. + +Comme j'eus peur! Puis voila que tout a coup je commencai a m'apercevoir +dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme a travers une nappe +d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche a droite, +lentement, rendant plus precise mon image, de seconde en seconde. C'etait +comme la fin d'une eclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posseder +de contours nettement arretes, mais une sorte de transparence opaque, +s'eclaircissant peu a peu. + +Je pus enfin me distinguer completement, ainsi que je le fais chaque jour +en me regardant. + +Je l'avais vu! L'epouvante m'en est restee, qui me fait encore frissonner. + +_20 aout_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison? +mais il me verrait le meler a l'eau; et nos poisons, d'ailleurs, +auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun +doute... Alors?... alors?... + +_21 aout_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commande pour +ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, a Paris, certains hotels +particuliers, au rez-de-chaussee, par crainte des voleurs. Il me fera, en +outre, une porte pareille. Je me suis donne pour un poltron, mais je m'en +moque!... + + * * * * * + +_10 septembre_.--Rouen, hotel continental. C'est fait... c'est fait... mais +est-il mort? J'ai l'ame bouleversee de ce que j'ai vu. + +Hier donc, le serrurier ayant pose ma persienne et ma porte de fer, j'ai +laisse tout ouvert jusqu'a minuit, bien qu'il commencat a faire froid. + +Tout a coup, j'ai senti qu'il etait la, et une joie, une joie folle m'a +saisi. Je me suis leve lentement, et j'ai marche a droite, a gauche, +longtemps pour qu'il ne devinat rien; puis j'ai ote mes bottines et mis mes +savates avec negligence; puis j'ai ferme ma persienne de fer, et revenant a +pas tranquilles vers la porte, j'ai ferme la porte aussi a double tour. +Retournant alors vers la fenetre, je la fixai par un cadenas, dont je mis +la clef dans ma poche. + +Tout a coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur a +son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis ceder; je ne cedai +pas, mais m'adossant a la porte, je l'entre-baillai, tout juste assez pour +passer, moi, a reculons; et comme je suis tres grand ma tete touchait au +linteau. J'etais sur qu'il n'avait pu s'echapper et je l'enfermai, tout +seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en +courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je +renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y +mis le feu, et je me sauvai, apres avoir bien referme, a double tour, la +grande porte d'entree. + +Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. +Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout etait noir, muet, immobile; pas +un souffle d'air, pas une etoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait +point, mais qui pesaient sur mon ame si lourds, si lourds. + +Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais deja +que le feu s'etait eteint tout seul, ou qu'il l'avait eteint, Lui, quand +une des fenetres d'en bas creva sous la poussee de l'incendie, et une +flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les +arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de +peur aussi! Les oiseaux se reveillaient; un chien se mit a hurler; il me +sembla que le jour se levait! Deux autres fenetres eclaterent aussitot, et +je vis que tout le bas de ma demeure n'etait plus qu'un effrayant brasier. +Mais un cri, un cri horrible, suraigu, dechirant, un cri de femme passa +dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublie mes +domestiques! Je vis leurs faces affolees, et leurs bras qui s'agitaient!... + +Alors, eperdu d'horreur, je me mis a courir vers le village en hurlant: "Au +secours! au secours! au feu! au feu!" Je rencontrai des gens qui s'en +venaient deja et je retournai avec eux, pour voir! + +La maison, maintenant, n'etait plus qu'un bucher horrible et magnifique, un +bucher monstrueux, eclairant toute la terre, un bucher ou brulaient des +hommes, et ou il brulait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Etre nouveau, +le nouveau maitre, le Horla! + +Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de +flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenetres ouvertes sur la +fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il etait la, dans ce +four, mort... + +--Mort? Peut-etre?... Son corps? son corps que le jour traversait +n'etait-il pas indestructible par les moyens qui tuent les notres? + +S'il n'etait pas mort?... seul peut-etre le temps a prise sur l'Etre +Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps +inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les +maux, les blessures, les infirmites, la destruction prematuree? + +La destruction prematuree? toute l'epouvante humaine vient d'elle! Apres +l'homme le Horla.--Apres celui qui peut mourir tous les jours, a toutes les +heures, a toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne +doit mourir qu'a son jour, a son heure, a sa minute, parce qu'il a touche +la limite de son existence! + +Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... +Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!... + + + * * * * * + + + + + + +AMOUR + + + + +TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_ + + +... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il +l'a tuee, puis il s'est tue, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle? +Leur amour seul m'importe; et il ne m'interesse point parce qu'il +m'attendrit ou parce qu'il m'etonne, ou parce qu'il m'emeut ou parce qu'il +me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un +etrange souvenir de chasse ou m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux +premiers chretiens des croix au milieu du ciel. + +Je suis ne avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, +temperes par des raisonnements et des emotions de civilise. J'aime la +chasse avec passion; et la bete saignante, le sang sur les plumes, le sang +sur mes mains, me crispent le coeur a le faire defaillir. + +Cette annee-la, vers la fin de l'automne, les froids arriverent +brusquement, et je fus appele par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour +venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour. + +Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, tres fort et tres barbu, +gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractere gai, doue de +cet esprit gaulois qui rend agreable la mediocrite, habitait une sorte de +ferme-chateau dans une vallee large ou coulait une riviere. Des bois +couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux ou +restaient des arbres magnifiques et ou l'on trouvait les plus rares gibiers +a plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles +quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuples, s'arretaient presque infailliblement dans ces +branchages seculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de +foret des anciens temps demeure la pour leur servir d'abri en leur courte +etape nocturne. + +Dans la vallee, c'etaient de grands herbages arroses par des rigoles et +separes par des haies; puis, plus loin, la riviere, canalisee jusque-la, +s'epandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable region de +chasse que j'aie jamais vue, etait tout le souci de mon cousin qui +l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le +couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait trace d'etroites +avenues ou les barques plates, conduites et dirigees avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, frolaient les joncs, faisaient fuir +les poissons rapides a travers les herbes et plonger les poules sauvages +dont la tete noire et pointue disparaissait brusquement. + +J'aime l'eau d'une passion desordonnee: la mer, bien que trop grande, trop +remuante, impossible a posseder, les rivieres si jolies mais qui passent, +qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout ou palpite toute +l'existence inconnue des betes aquatiques. Le marais c'est un monde entier +sur la terre, monde different, qui a sa vie propre, ses habitants +sedentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son +mystere surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquietant, plus +effrayant, parfois, qu'un marecage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces +plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les +etranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits +calmes, ou bien les brumes bizarres, qui trainent sur les joncs comme des +robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si leger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre +du ciel, qui fait ressembler les marais a des pays de reve, a des pays +redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux. + +Non. Autre chose s'en degage, un autre mystere, plus profond, plus grave, +flotte dans les brouillards epais, le mystere meme de la creation +peut-etre! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la +lourde humidite des terres mouillees sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie? + + * * * * * + +J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait a fendre les pierres. + +Pendant le diner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le +plafond etaient couverts d'oiseaux empailles, aux ailes etendues, ou +perches sur des branches accrochees par des clous, eperviers, herons, +hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui meme a un etrange animal des pays froids, vetu d'une jaquette en +peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette +nuit meme. + +Nous devions partir a trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi pour notre affut. On avait construit +a cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu +contre le vent terrible qui precede le jour, ce vent charge de froid qui +dechire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme +des aiguillons empoisonnes, la tord comme des tenailles, et la brule comme +du feu. + +Mon cousin se frottait les mains: "Je n'ai jamais vu une gelee pareille, +disait-il, nous avions deja douze degres sous zero a six heures du soir." + +J'allai me jeter sur mon lit aussitot apres le repas, et je m'endormis a la +lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminee. + +A trois heures sonnantes on me reveilla. J'endossai, a mon tour, une peau +de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. +Apres avoir avale chacun deux tasses de cafe brulant suivies de deux verres +de fine champagne, nous partimes accompagnes d'un garde et de nos chiens: +Plongeon et Pierrot. + +Des les premiers pas dehors, je me sentis glace jusqu'aux os. C'etait une +de ces nuits ou la terre semble morte de froid. L'air gele devient +resistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est +fige, immobile; il mord, traverse, desseche, tue les arbres, les plantes, +les insectes, les petits oiseaux eux-memes qui tombent des branches sur le +sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'etreinte du froid. + +La lune, a son dernier quartier, toute penchee sur le cote, toute pale, +paraissait defaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne +pouvait plus s'en aller, qu'elle restait la-haut, saisie aussi, paralysee +par la rigueur du ciel. Elle repandait une lumiere seche et triste sur le +monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, a +la fin de sa resurrection. + +Nous allions, cote a cote, Karl et moi, le dos courbe, les mains dans nos +poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppees de laine afin +de pouvoir marcher sans glisser sur la riviere gelee ne faisaient aucun +bruit; et je regardais la fumee blanche que faisait l'haleine de nos +chiens. + +Nous fumes bientot au bord du marais, et nous nous engageames dans une des +allees de roseaux secs qui s'avancait a travers cette foret basse. + +Nos coudes, frolant les longues feuilles en rubans, laissaient derriere +nous un leger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais ete, +par l'emotion puissante et singuliere que font naitre en moi les marecages. +Il etait mort, celui-la, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desseches. + +Tout a coup, au detour d'une des allees, j'apercus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre a l'abri. J'y entrai, et comme nous +avions encore pres d'une heure a attendre le reveil des oiseaux errants, je +me roulai dans ma couverture pour essayer de me rechauffer. + +Alors, couche sur le dos, je me mis a regarder la lune deformee, qui avait +quatre cornes a travers les parois vaguement transparentes de cette maison +polaire. + +Mais le froid du marais gele, le froid de ces murailles, le froid tombe du +firmament me penetra bientot d'une facon si terrible, que je me mis a +tousser. + +Mon cousin Karl fut pris d'inquietude: "Tant pis si nous ne tuons pas +grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous +allons faire du feu." Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux. + +On en fit un tas au milieu de notre hutte defoncee au sommet pour laisser +echapper la fumee; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons +claires de cristal, elles se mirent a fondre, doucement, a peine, comme si +ces pierres de glace avaient sue. Karl, reste dehors, me cria: "Viens donc +voir!" Je sortis et je restai eperdu d'etonnement. Notre cabane, en forme +de cone, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu pousse soudain +sur l'eau gelee du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, +celles de nos chiens qui se chauffaient. + +Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos tetes. La +lueur de notre foyer reveillait les oiseaux sauvages. + +Rien ne m'emeut comme cette premiere clameur de vie qu'on ne voit point et +qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse a +l'horizon la premiere clarte des jours d'hiver. Il me semble a cette heure +glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporte par les plumes d'une bete est +un soupir de l'ame du monde! + +Karl disait: "Eteignez le feu. Voici l'aurore." + +Le ciel en effet commencait a palir, et les bandes de canards trainaient de +longues taches rapides, vite effacees, sur le firmament. + +Une lueur eclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens +s'elancerent. + +Alors, de minute en minute, tantot lui et tantot moi, nous ajustions +vivement des qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu +volante. Et Pierrot et Plongeon, essouffles et joyeux, nous rapportaient +des betes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore. + +Le jour s'etait leve, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond +de la vallee et nous songions a repartir, quand deux oiseaux, le col droit +et les ailes tendues, glisserent brusquement sur nos tetes. Je tirai. Un +d'eux tomba presque a mes pieds. C'etait une sarcelle au ventre d'argent. +Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce +fut une plainte courte, repetee, dechirante; et la bete, la petite bete +epargnee se mit a tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en +regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains. + +Karl, a genoux, le fusil a l'epaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant +qu'elle fut assez proche. + +--Tu as tue la femelle, dit-il, le male ne s'en ira pas. + +Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour +de nous. Jamais gemissement de souffrance ne me dechira le coeur comme +l'appel desole, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans +l'espace. + +Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il +semblait pret a continuer sa route, tout seul a travers le ciel. Mais ne +s'y pouvant decider il revenait bientot pour chercher sa femelle. + +--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout a l'heure. + +Il approchait, en effet, insouciant du danger, affole par son amour de +bete, pour l'autre bete que j'avais tuee. + +Karl tira; ce fut comme si on avait coupe la corde qui tenait suspendu +l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux +le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta. + +Je les mis, froids deja, dans le meme carnier... et je repartis, ce +jour-la, pour Paris. + + + * * * * * + + + + + + +LE TROU + + +_Coups et blessures, ayant occasionne la mort._ Tel etait le chef +d'accusation qui faisait comparaitre en cour d'assises le sieur Leopold +Renard, tapissier. + +Autour de lui les principaux temoins, la dame Flameche, veuve de la +victime, les nommes Louis Ladureau, ouvrier ebeniste, et Jean Durdent, +plombier. + +Pres du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon +habillee en dame. + +Et voici comment Renard (Leopold) raconte le drame: + +--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la premiere victime, +et dont ma volonte n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-memes, +m'sieu l'president. Je suis un honnete homme, homme de travail, tapissier +dans la meme rue depuis seize ans, connu, aime, respecte, considere de +tous, comme en ont atteste les voisins, meme la concierge qui n'est pas +folatre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'epargne, j'aime les +honnetes gens et les plaisirs honnetes. Voila ce qui m'a perdu, tant pis +pour moi; ma volonte n'y etant pas, je continue a me respecter. + +"Donc, tous les dimanches, mon epouse que voila et moi, depuis cinq ans, +nous allons passer la journee a Poissy. Ca nous fait prendre l'air, sans +compter que nous aimons la peche a la ligne, oh! mais la, nous l'aimons +comme des petits oignons. C'est Melie qui m'a donne cette passion-la, la +rosse, et qu'elle y est plus emportee que moi, la teigne, vu que tout le +mal vient d'elle en c't'affaire-la, comme vous l'allez voir par la suite. + +"Moi, je suis fort et doux, pas mechant pour deux sous. Mais elle! oh! la! +la! ca n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus +malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualites; elle en +a, et d'importantes pour un commercant. Mais son caractere! Parlez-en aux +alentours, et meme a la concierge qui m'a decharge tout a l'heure... elle +vous en dira des nouvelles. + +"Tous les jours elle me reprochait ma douceur: "C'est moi qui ne me +laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ca." En +l'ecoutant, m'sieu l'president, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat +par mois... + +Mme Renard l'interrompit: "Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier." + +Il se tourna vers elle avec candeur: + +--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi... + +Puis, faisant de nouveau face au president: + +--Lors je continue. Donc nous allions a Poissy tous les samedis soir pour y +pecher des l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est +devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais decouvert, voila trois +ans cet ete, une place, mais une place! Oh! la! la! a l'ombre, huit pieds +d'eau, au moins, p't-etre dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la +berge, une vraie niche a poisson, un paradis pour le pecheur. Ce trou-la, +m'sieu l'president, je pouvais le considerer comme a moi, vu que j'en etais +le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde +sans opposition. On disait: "Ca, c'est la place a Renard;" et personne n'y +serait venu, pas meme M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser, +pour chiper les places des autres. + +"Donc, sur de mon endroit, j'y revenais comme un proprietaire. A peine +arrive, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon epouse.--_Dalila_ +c'est ma norvegienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise, +queque chose de leger et de sur.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et +nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, +les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas +repondre. Ca ne touche point a l'accident; je ne peux pas repondre, c'est +mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demande. On m'en a +offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire +causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tape +sur le ventre pour la connaitre, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Melie?... + +Le president l'interrompit. + +--Arrivez au fait le plus tot possible. + +Le prevenu reprit: "J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti +par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allames, des avant diner, +amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annoncait bien. Je disais a +Melie: "Chouette, chouette pour demain!" Et elle repondait: "Ca promet." +Nous ne causons jamais plus que ca ensemble. + +"Et puis, nous revenons diner. J'etais content, j'avais soif. C'est cause +de tout, m'sieu l'president. Je dis a Melie: "Tiens, Melie, il fait beau, +si je buvais une bouteille de _casque a meche_". C'est un petit vin blanc +que nous avons baptise comme ca, parce que, si on en boit trop, il vous +empeche de dormir et il remplace le casque a meche. Vous comprenez. + +"Elle me repond: "Tu peux faire a ton idee, mais tu s'ras encore malade; et +tu ne pourras pas te lever demain."--Ca, c'etait vrai, c'etait sage, +c'etait prudent, c'etait perspicace, je le confesse. Neanmoins, je ne sus +pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de la. + +"Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'a deux heures du +matin, ce casque a meche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais +la je dors a n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier. + +"Bref, ma femme me reveille a six heures. Je saute du lit, j'passe vite et +vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons +dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive a mon trou, il etait pris! Jamais +ca n'etait arrive, m'sieu l'president, jamais depuis trois ans! Ca m'a fait +un effet comme si on me devalisait sous mes yeux. Je dis: "Nom d'un nom, +d'un nom, d'un nom!" Et v'la ma femme qui commence a me harceler. "Hein, +ton casque a meche! Va donc, soulot! Es-tu content, grande bete." + +"Je ne disais rien; c'etait vrai, tout ca. + +"Je debarque tout de meme pres de l'endroit pour tacher de profiter des +restes. Et peut-etre qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en +irait. + +"C'etait un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. +Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derriere +lui. + +"Quand elle nous vit nous installer pres du lieu, v'la qu'elle murmure: + +"--Il n'y a donc pas d'autre place sur la riviere?" + +"Et la mienne, qui rageait, de repondre: + +"--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays +avant d'occuper les endroits reserves. + +"Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis: + +"--Tais-toi, Melie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien. + +"Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous etions descendus, et +nous pechions, coude a coude, Melie et moi, juste a cote des deux autres. + +"Ici, m'sieu l'president, il faut que j'entre dans le detail. + +"Y avait pas cinq minutes que nous etions la quand la ligne du voisin s'met +a plonger deux fois, trois fois; et puis voila qu'il en amene un, de +chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-etre, mais presque! Moi, +le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Melie qui me dit: "Hein, +pochard, l'as-tu vu, celui-la!" + +"Sur ces entrefaites, M. Bru, l'epicier de Poissy, un amateur de goujon, +lui, passe en barque et me crie: "On vous a pris votre endroit, monsieur +Renard?" Je lui reponds: "Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens +pas delicats qui ne savent pas les usages." + +"Le petit coutil d'a cote avait l'air de ne pas entendre, sa femme non +plus, sa grosse femme, un veau quoi!" + +Le president interrompit une seconde fois: "Prenez-garde! Vous insultez Mme +veuve Flameche, ici presente." + +Renard s'excusa: "Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte." + +"Donc, il ne s'etait pas ecoule un quart d'heure que le petit coutil en +prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un +cinq minutes plus tard." + +"Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en +ebullition; elle me lancicotait sans cesse: "Ah! misere! crois-tu qu'il te +le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une +grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que +d'y penser." + +"Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira dejeuner, ce braconnier-la, et +je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'president, je dejeune sur +les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_." + +"Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, +et pendant qu'il mange, v'la qu'il en prend encore un, de chevesne!" + +"Melie et moi nous cassions une croute aussi, comme ca, sur le pouce, +presque rien, le coeur n'y etait pas." + +"Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, +comme ca, je lis le _Gil Blas_, a l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour +de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'ecrit des articles dans le _Gil +Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en pretendant la +connaitre, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai +jamais vue, n'importe, elle ecrit bien; et puis elle dit des choses +rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans +son genre." + +"Voila donc que je commence a asticoter mon epouse, mais elle se fache tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais." + +"C'est a ce moment qu'arrivent de l'autre cote de la riviere nos deux +temoins que voila, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de +vue." + +"Le petit s'etait remis a pecher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et +sa femme se met a dire: "La place est rudement bonne, nous y reviendrons +toujours, Desire!" + +Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard repetait: "T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines." + +"Je lui dis soudain: "Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque +betise." + +"Et elle me souffle, comme si elle m'eut mis un fer rouge sous le nez: +"T'es pas un homme. V'la qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va +donc, Bazaine!" + +"La, je me suis senti touche. Cependant je ne bronche pas." + +"Mais l'autre, il leve une breme, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!" + +"Et r'voila ma femme qui se met a parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait: "C'est ca qu'on peut appeler du poisson +vole, vu que nous avons amorce la place nous-memes. Il faudrait rendre au +moins l'argent depense pour l'amorce." + +Alors, la grosse au petit coutil se mit a dire a son tour: "C'est a nous +que vous en avez, madame?" + +"--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent depense par les +autres." + +"--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?" + +"Et voila qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. +Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapes. Elles gueulaient si fort +que nos deux temoins, qui etaient sur l'autre berge, s'mettent a crier pour +rigoler: "Eh! la-bas, un peu de silence. Vous allez empecher vos epoux de +pecher." + +"Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux +souches. Nous restions la, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas +entendu." + +"Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: "Vous n'etes qu'une +menteuse.--Vous n'etes qu'une trainee.--Vous n'etes qu'une roulure.--Vous +n'etes qu'une rouchie." Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas +plus. + +"Soudain, j'entends un bruit derriere moi. Je me r'tourne. C'etait l'autre, +la grosse, qui tombait sur ma femme a coups d'ombrelle. Pan! pan! Melie en +r'coit deux. Mais elle rage, Melie, et puis elle tape, quand elle rage. +Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, +des gifles qui pleuvaient comme des prunes." + +"Moi, je les aurais laisse faire. Les femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas meler les coups. Mais le petit coutil se leve comme un +diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas +de ca, camarade. Moi je le recois sur le bout de mon poing, cet oiseau-la. +Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il leve les bras, +il leve la jambe et il tombe sur le dos, en pleine riviere, juste dans +l'trou." + +"Je l'aurais repeche pour sur, m'sieu l'president, si j'avais eu le temps +tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous +tripotait Melie de la belle facon. Je sais bien que j'aurais pas du la +secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il +se serait noye. Je me disais: "Bah! ca le rafraichira!" + +"Je cours donc aux femmes pour les separer. Et j'en recois des gnons, des +coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!" + +"Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-etre dix, pour separer ces deux +crampons-la." + +"J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres la-bas qui +criaient: "Repechez-le, repechez-le." + +"C'est bon a dire, ca, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore +moins, pour sur!" + +"Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ca avait +bien dure un grand quart d'heure. On l'a retrouve au fond du trou, sous +huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y etait, le petit coutil!" + +"Voila les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur." + + * * * * * + +Les temoins ayant depose dans le meme sens, le prevenu fut acquitte. + + + * * * * * + + + + + + +SAUVEE + + +Elle entra comme une balle qui creve une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit a rire avant de parler, a rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tot en annoncant a son amie qu'elle avait +trompe le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il etait vraiment trop bete et trop jaloux. + +La petite baronne de Grangerie avait jete sur son canape le livre qu'elle +lisait et elle regardait Annette avec curiosite, riant deja elle-meme. + +Enfin elle demanda: + +--Qu'est-ce que tu as encore fait? + +--Oh!... ma chere... ma chere... C'est trop drole... trop drole..., +figure-toi... je suis sauvee!... sauvee!... sauvee!... + +--Comment sauvee? + +--Oui, sauvee! + +--De quoi? + +--De mon mari, ma chere, sauvee! Delivree! libre! libre! libre! + +--Comment libre? En quoi? + +--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! + +--Tu es divorcee? + +--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais +j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un +flagrant delit... songe... un flagrant delit... je le tiens... + +--Oh, dis-moi ca! Alors il te trompait? + +--Oui... c'est-a-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des +preuves, c'est l'essentiel. + +--Comment as-tu fait? + +--Comment j'ai fait?... Voila! Oh! j'ai ete forte, rudement forte. Depuis +trois mois il etait devenu odieux, tout a fait odieux, brutal, grossier, +despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ca ne peut pas durer, il me faut le +divorce! Mais comment? Ca n'etait pas facile. J'ai essaye de me faire +battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me +forcait a sortir quand je ne voulais pas, a rester chez moi quand je +desirais diner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout a +l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. + +"Alors, j'ai tache de savoir s'il avait une maitresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille precautions pour aller chez elle. Ils etaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas. + +--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prie mon frere de me procurer une +photographie de cette fille. + +--De la maitresse de ton mari? + +--Oui. Ca a coute quinze louis a Jacques, le prix d'un soir, de sept heures +a minuit, diner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie +par-dessus le marche. + +--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir a moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans etre oblige de prendre en meme temps +l'original. + +--Oh! elle est jolie. Ca ne deplaisait pas a Jacques. Et puis moi j'avais +besoin de details sur elle, de details physiques sur sa taille, sur sa +poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis +rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu +sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute +nature... des agents de... de... de publicite et de complicite... de ces +hommes... enfin tu comprends. + +--Oui, a peu pres. Et tu lui as dit? + +--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): "Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble a ca. Je la veux jolie, elegante, fine, propre. Je la paierai ce +qu'il faudra. Si ca me coute dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas +besoin plus de trois mois." + +"Il avait l'air tres etonne, cet homme. Il demanda: "Madame la veut-elle +irreprochable?" + +"Je rougis, et je balbutiai: "Mais oui, comme probite." + +"Il reprit: "... Et... comme moeurs..." Je n'osai pas repondre. Je fis +seulement un signe de tete qui voulait dire: non. Puis, tout a coup, je +compris qu'il avait un horrible soupcon, et je m'ecriai, perdant l'esprit: +"Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en +ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous +comprenez... pour le surprendre..." + +"Alors, l'homme se mit a rire. Et je compris a son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait meme tres forte. J'aurais bien parie qu'a +ce moment-la il avait envie de me serrer la main. + +"Il me dit: "Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je reponds du succes. Vous ne me payerez +qu'apres reussite. Ainsi cette photographie represente la maitresse de +monsieur votre mari? + +"--Oui, Monsieur. + +"--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum? + +"Je ne comprenais pas; je repetai:--Comment, quel parfum? + +"Il sourit: "Oui, madame, le parfum est essentiel pour seduire un homme; +car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent a +l'action; le parfum etablit des confusions obscures dans son esprit, le +trouble et l'enerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tacher de +savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il +dine avec cette dame. Vous pourriez lui servir les memes plats le soir ou +vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons." + +"Je m'en allai enchantee. J'etais tombee la vraiment sur un homme tres +intelligent. + + * * * * * + +"Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +tres belle, avec l'air modeste et hardi en meme temps, un singulier air de +rouee. Elle fut tres convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'etait, je l'appelais "mademoiselle"; alors, elle me dit: "Oh! Madame peut +m'appeler Rose tout court." Nous commencames a causer. + +"--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? + +"--Je m'en doute, Madame. + +"--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop? + +"--Oh! Madame, c'est le huitieme divorce que je fais; j'y suis habituee. + +"--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour reussir? + +"--Oh! Madame, cela depend tout a fait du temperament de Monsieur. Quand +j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tete-a-tete, je pourrai repondre +exactement a Madame. + +"--Vous le verrez tout a l'heure, mon enfant. Mais je vous previens qu'il +n'est pas beau. + +"--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai separe deja de tres laids. Mais je +demanderai a Madame si elle s'est informee du parfum. + +"--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. + +"--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-la! Madame peut-elle me +dire aussi si la maitresse de Monsieur porte du linge de soie? + +"--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. + +"--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence a +devenir commun. + +"--C'est tres vrai, ce que vous dites la! + +"--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service. + +"Elle prit son service, en effet, immediatement, comme si elle n'eut fait +que cela toute sa vie. + +"Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva meme pas les yeux sur +lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait deja la verveine a +plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. + +"Il me demanda aussitot: + +"--Qu'est-ce que c'est que cette fille-la? + +"--Mais... ma nouvelle femme de chambre. + +"--Ou l'avez-vous trouvee? + +"--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnee, avec les meilleurs +renseignements. + +"--Ah! elle est assez jolie! + +"--Vous trouvez? + +"--Mais oui... pour une femme de chambre. + +"J'etais ravie. Je sentais qu'il mordait deja. + +"Le soir meme, Rose me disait: "Je puis maintenant promettre a Madame que +ca ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est tres facile! + +"--Ah! vous avez deja essaye? + +"--Non, Madame; mais ca se voit au premier coup d'oeil. Il a deja envie de +m'embrasser en passant a cote de moi. + +"--Il ne vous a rien dit? + +"--Non, Madame, il m'a seulement demande mon nom... pour entendre le son de +ma voix. + +"--Tres bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. + +"--Que Madame ne craigne rien. Je ne resisterai que le temps necessaire +pour ne pas me deprecier. + +"Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +roder toute l'apres-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empechait plus de sortir. +Et moi j'etais dehors toute la journee... pour... pour le laisser libre. + +"Le neuvieme jour, comme Rose me deshabillait, elle me dit d'un air timide: + +"--C'est fait, Madame, de ce matin. + +"Je fus un peu surprise, un rien emue meme, non de la chose, mais plutot de +la maniere dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ca c'est +bien passe?... + +"--Oh! tres bien, Madame. Depuis trois jours deja il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me previendra du moment ou elle +desire le flagrant delit. + +"--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. + +"--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-la pour tenir +Monsieur en eveil. + +"--Vous etes sure de ne pas manquer? + +"--Oh! oui, Madame, tres sure. Je vais allumer Monsieur dans les grands +prix, de facon a le faire donner juste a l'heure que Madame voudra bien me +designer. + +"--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. + +"--Ca va pour cinq heures, Madame; et a quel endroit? + +"--Mais... dans ma chambre. + +"--Soit, dans la chambre de Madame. + +"Alors, ma cherie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai ete chercher papa et +maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le president, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prevenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'a la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures +juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge +pour avoir un temoin de plus! Et puis... et puis, au moment ou la pendule +commence a sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ca y +etait en plein... en plein... ma chere... Oh! quelle tete!... si tu avais +vu sa tete!... Et il s'est retourne... l'imbecile? Ah! qu'il etait drole... +Je riais, je riais... Et papa qui s'est fache, qui voulait battre mon +mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait a se rhabiller... +devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'etait +farce!... Quant a Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... +elle pleurait tres bien. C'est une fille precieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas! + +"Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de +suite. Je suis libre. Vive le divorce!..." + +Et elle se mit a danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, +songeuse et contrariee, murmurait: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas invitee a voir ca? + + + * * * * * + + + + + + +CLOCHETTE + + +Sont-ils etranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse +se defaire d'eux! + +Celui-la est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est +reste si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses +sinistres, emouvantes ou terribles, que je m'etonne de ne pouvoir passer un +jour, un seul jour, sans que la figure de la mere Clochette ne se retrace +devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voila si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans. + +C'etait une vieille couturiere qui venait une fois par semaine, tous les +mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une +de ces demeures de campagne appelees chateaux, et qui sont simplement +d'antiques maisons a toit aigu, dont dependent quatre ou cinq fermes +groupees autour. + +Le village, un gros village, un bourg, apparaissait a quelques centaines de +metres, serre autour de l'eglise, une eglise de briques rouges devenues +noires avec le temps. + +Donc, tous les mardis, la mere Clochette arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitot dans la lingerie se mettre au +travail. + +C'etait une haute femme maigre, barbue, ou plutot poilue, car elle avait de +la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussee +par bouquets invraisemblables, par touffes frisees qui semblaient semees +par un fou a travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait +sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et +ses sourcils d'une epaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, +touffus, herisses, avaient tout a fait l'air d'une paire de moustaches +placees la par erreur. + +Elle boitait, non pas comme boitent les estropies ordinaires, mais comme un +navire a l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps +osseux et devie, elle semblait prendre son elan pour monter sur une vague +monstrueuse, puis, tout a coup, elle plongeait comme pour disparaitre dans +un abime, elle s'enfoncait dans le sol. Sa marche eveillait bien l'idee +d'une tempete, tant elle se balancait en meme temps; et sa tete toujours +coiffee d'un enorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le +dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, a +chacun de ses mouvements. + +J'adorais cette mere Clochette. Aussitot leve je montais dans la lingerie +ou je la trouvais installee a coudre, une chaufferette sous les pieds. Des +que j'arrivais, elle me forcait a prendre cette chaufferette et a m'asseoir +dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste piece froide, placee sous le +toit. + +--Ca te tire le sang de la gorge, disait-elle. + +Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs +doigts crochus, qui etaient vifs; ses yeux derriere ses lunettes aux verres +grossissants, car l'age avait affaibli sa vue, me paraissaient enormes, +etrangement profonds, doubles. + +Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et +dont mon coeur d'enfant etait remue, une ame magnanime de pauvre femme. +Elle voyait gros et simple. Elle me contait les evenements du bourg, +l'histoire d'une vache qui s'etait sauvee de l'etable et qu'on avait +retrouvee, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner +les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule decouvert dans le +clocher de l'eglise sans qu'on eut jamais compris quelle bete etait venue +le pondre la, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait ete +reprendre a dix lieues du village la culotte de son maitre volee par un +passant tandis qu'elle sechait devant la porte apres une course a la pluie. +Elle me contait ces naives aventures de telle facon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poemes grandioses et +mysterieux; et les contes ingenieux inventes par des poetes et que me +narrait ma mere, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, +cette puissance des recits de la paysanne. + + * * * * * + +Or, un mardi, comme j'avais passe toute la matinee a ecouter la mere +Clochette, je voulus remonter pres d'elle, dans la journee, apres avoir ete +cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derriere la +ferme de Noirpre. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses +d'hier. + +Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'apercus la vieille couturiere +etendue sur le sol, a cote de sa chaise, la face par terre, les bras +allonges, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes +chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, +s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la +muraille, ayant roule loin d'elle. + +Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout +de quelques minutes que la mere Clochette etait morte. + +Je ne saurais dire l'emotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon +coeur d'enfant. Je descendis a petits pas dans le salon et j'allai me +cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergere ou je +me mis a genoux pour pleurer. Je restai la longtemps sans doute, car la +nuit vint. + +Tout a coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis +mon pere et ma mere causer avec le medecin, dont je reconnus la voix. + +On l'avait ete chercher bien vite et il expliquait les causes de +l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un +verre de liqueur avec un biscuit. + +Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera grave +dans l'ame jusqu'a ma mort! Je crois que je puis reproduire meme presque +absolument les termes dont il se servit. + +--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma premiere cliente. Elle se +cassa la jambe le jour de mon arrivee et je n'avais pas eu le temps de me +laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me querir en +toute hate, car c'etait grave, tres grave. + +"Elle avait dix-sept ans, et c'etait une tres belle fille, tres belle, tres +belle! L'aurait-on cru? Quant a son histoire, je ne l'ai jamais dite; et +personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais +sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis etre moins discret. + +"A cette epoque-la venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide +instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de +sous-officier. Toutes les filles lui couraient apres, et il faisait le +dedaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maitre d'ecole, son superieur, +le pere Grabu, qui n'etait pas bien leve tous les jours. + +"Le pere Grabu employait deja comme couturiere la belle Hortense, qui vient +de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, apres son +accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans +doute flattee d'etre choisie par cet imprenable conquerant; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de +l'ecole, a la fin d'un jour de couture, la nuit venue. + +"Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre +l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher +dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientot, et il +commencait a lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de +nouveau et le maitre d'ecole parut et demanda: + +"--Qu'est-ce que vous faites la haut, Sigisbert? + +"Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affole, repondit +stupidement: + +"--J'etais monte me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu. + +"Ce grenier etait tres grand, tres vaste, absolument noir; et Sigisbert +poussait vers le fond la jeune fille effaree, en repetant: "Allez la-bas, +cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?" + +"Le maitre d'ecole entendant murmurer, reprit: "Vous n'etes donc pas seul +ici?" + +"--Mais oui, monsieur Grabu! + +"--Mais non, puisque vous parlez. + +"--Je vous jure que oui, monsieur Grabu. + +"--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte a +double tour, il descendit chercher une chandelle. + +"Alors le jeune homme, un lache comme on en trouve souvent, perdit la tete +et il repetait, parait-il, devenu furieux tout a coup: "Mais cachez-vous, +qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. +Vous allez briser ma carriere... Cachez-vous donc!" + +"On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure. + +"Hortense courut a la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et resolue: + +"--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle. + +"Et elle sauta. + +"Le pere Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris. + +"Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait +son aventure. La jeune fille etait restee au pied du mur incapable de se +lever, etant tombee de deux etages. J'allai la chercher avec lui. Il +pleuvait a verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe +droite etait brisee a trois places, et dont les os avaient creve les +chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable +resignation. "Je suis punie, bien punie!" + +"Je fis venir du secours et les parents de l'ouvriere, a qui je contai la +fable d'une voiture emportee qui l'avait renversee et estropiee devant ma +porte. + +"On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur +de cet accident. + +"Voila! Et je dis que cette femme fut une heroine, de la race de celles qui +accomplissent les plus belles actions historiques. + +"Ce fut la son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une +grande ame, une Devouee sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je +ne vous aurais pas conte cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire a +personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi." + +Le medecin s'etait tu. Maman pleurait. Papa prononca quelques mots que je +ne saisis pas bien; puis ils s'en allerent. + +Et je restai a genoux sur ma bergere, sanglotant, pendant que j'entendais +un bruit etrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier. + +On emportait le corps de Clochette. + + + * * * * * + + + + + + +LE MARQUIS DE FUMEROL + + +Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, a cheval +sur une chaise, il tenait un cigare a la main, et, de temps en temps +aspirait et soufflait un petit nuage de fumee. + +... Nous etions a table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous +connaissez bien papa qui croit faire l'interim du Roy, en France. Moi, je +l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le +moulin a vent de la Republique sans bien savoir si c'etait au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orleans. Aujourd'hui il tient la lance au nom +des Orleans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa +se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, +le chef du parti; et comme il est senateur inamovible il considere les Rois +des environs comme ayant des trones peu surs. + +Quant a maman, c'est l'ame de papa, c'est l'ame de la royaute et de la +religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fleau des mal-pensants. + +Donc on apporta une lettre pendant que nous etions a table. Papa l'ouvrit, +la lut; puis il regarda maman et lui dit: "Ton frere est a l'article de la +mort." Maman palit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la +maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la +voix publique qu'il avait mene et menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mange sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait +conserve que deux maitresses, avec lesquelles il vivait dans un petit +appartement, rue des Martyrs. + +Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, +disait-on, ni a Dieu ni a diable. Doutant donc de la vie future, il avait +abuse, de toutes les facons, de la vie presente; et il etait devenu la +plaie vive du coeur de maman. + +Elle dit: "Donnez-moi cette lettre, Paul." + +Quand elle eut fini de la lire, je la demandai a mon tour. La voici: + +"Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bofrere le +marqui de Fumerold, va mourir. Peut etre voudre vous prendre des +disposition, et ne pas oublie que je vous ai prevenu. + +"Votre servante, + +"MELANI." + +Papa murmura: "Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les +derniers moments de votre frere." + +Maman reprit: "Je vais faire chercher l'abbe Poivron et lui demander +conseil. Puis j'irai trouver mon frere avec l'abbe et Roger. Vous, Paul, +restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit +faire ces choses-la. Mais pour un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu a se servir contre vous de +la plus louable de vos actions. + +--Vous avez raison, dit mon pere. Faites suivant votre inspiration, ma +chere amie. + +Un quart d'heure plus tard, l'abbe Poivron entrait dans le salon, et la +situation fut exposee, analysee, discutee sous toutes ses faces. + +Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurement serait terrible pour la noblesse +en general et pour le comte de Tourneville en particulier. Les +libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois; le nom de ma mere serait traine dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes; celui de mon pere eclabousse. Il etait +impossible qu'une pareille chose arrivat. + +Donc une croisade fut immediatement decidee qui serait conduite par l'abbe +Poivron, petit pretre gras et propre, vaguement parfume, un vrai vicaire de +grande eglise dans un quartier noble et riche. + +Un landau fut attele et nous voici partis tous trois, maman, le cure et +moi, pour administrer mon oncle. + + * * * * * + +Il avait ete decide qu'on verrait d'abord Mme Melanie, auteur de la lettre +et qui devait etre la concierge ou la servante de mon oncle. + +Je descendis en eclaireur devant une maison a sept etages et j'entrai dans +un couloir sombre ou j'eus beaucoup de mal a decouvrir le trou obscur du +portier. Cet homme me toisa avec mefiance. + +Je demandai: "Madame Melanie, s'il vous plait? + +--Connais pas! + +--Mais, j'ai recu une lettre d'elle. + +--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous +demandez? + +--Non, une bonne, probablement. Elle m'a ecrit pour une place. + +--Une bonne?... Une bonne?... P't-etre la celle au marquis. Allez voir, +cintieme a gauche. + +Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il etait devenu plus +aimable et il vint jusqu'au couloir. C'etait un grand maigre avec des +favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux. + +Je grimpai en courant un long limacon poisseux d'escalier dont je n'osais +toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, a la porte de gauche +du cinquieme etage. + +Elle s'ouvrit aussitot; et une femme malpropre, enorme, se trouva devant +moi barrant l'entree de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux +portants. + +Elle grogna: "Qu'est-ce que vous demandez? + +--Vous etes madame Melanie? + +--Oui. + +--Je suis le vicomte de Tourneville. + +--Ah bon! Entrez. + +--C'est que... maman est en bas avec un pretre. + +--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier. + +Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbe. Il me sembla que +j'entendais d'autres pas derriere nous. + +Des que nous fumes dans la cuisine, Melanie nous offrit des chaises et nous +nous assimes tous les quatre pour deliberer. + +--Il est bien bas? demanda maman. + +--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps. + +--Est-ce qu'il semble dispose a recevoir la visite d'un pretre? + +--Oh!... je ne crois pas. + +--Puis-je le voir? + +--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont +aupres de lui. + +--Quelles demoiselles? + +--Mais... mais... ses bonnes amies donc. + +--Ah! + +Maman etait devenue toute rouge. + +L'abbe Poivron avait baisse les yeux. + +Cela commencait a m'amuser et je dis: + +--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai +peut-etre preparer son coeur. + +Maman, qui n'y entendait pas malice, repondit: + +--Oui, mon enfant. + +Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria: + +--Melanie! + +La grosse bonne s'elanca, repondit: + +--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire? + +--L'omelette, bien vite. + +--Dans une minute, mamzelle. + +Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel: + +--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandee pour deux heures +comme collation. + +Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit a les +battre avec ardeur. + +Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon +arrivee officielle. + +Melanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire a mon +oncle que j'etais la, puis revint me prier d'entrer. + +L'abbe se cacha derriere la porte pour paraitre au premier signe. + +Assurement, je fus surpris en voyant mon oncle. Il etait tres beau, tres +solennel, tres chic, ce vieux viveur. + +Assis, presque couche dans un grand fauteuil, les jambes enveloppees d'une +couverture, les mains, de longues mains pales, pendantes sur les bras du +siege, il attendait la mort avec une dignite biblique. Sa barbe blanche +tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues. + +Debout, derriere son fauteuil, comme pour le defendre contre moi, deux +jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux +hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs +a la diable sur la nuque, chaussees de savates orientales a broderies d'or +qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, +aupres de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. +Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux +assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait +l'omelette au fromage commandee tout a l'heure a Melanie. + +Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflee, mais nette: + +--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue. + +Je balbutiai: "Mon oncle, ce n'est pas ma faute..." + +Il repondit: "Non. Je le sais. C'est la faute de ton pere et de ta mere +plus que la tienne... Comment vont-ils?" + +--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous etiez malade, +ils m'ont envoye prendre de vos nouvelles. + +--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-memes? + +Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: "Ce n'est pas +de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile +pour mon pere, et impossible pour ma mere d'entrer ici..." + +Le vieillard ne repondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris +cette main pale et froide et je la gardai. + +La porte s'ouvrit: Melanie entra avec l'omelette et la posa sur la table. +Les deux femmes aussitot s'assirent devant leurs assiettes et se mirent a +manger sans detourner les yeux de moi. + +Je dis: "Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mere de vous +embrasser." + +Il murmura: "Moi aussi... je voudrais..." Il se tut. Je ne trouvais rien a +lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la +porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui machent. + +Or l'abbe, qui ecoutait derriere la porte, voyant notre embarras et croyant +la partie gagnee, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra. + +Mon oncle fut tellement stupefait de cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le pretre; +puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse: + +--Que venez-vous faire ici? + +L'abbe, accoutume aux situations difficiles, avancait toujours, murmurant: + +--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui +m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis... + +Mais le marquis n'ecoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un +geste tragique et superbe, et il disait exaspere, haletant: + +--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'ames... Sortez d'ici, violeurs +de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds! + +Et l'abbe reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en +retraite avec mon clerge; et, vengees, les deux petites femmes s'etaient +levees, laissant leur omelette a demi mangee, et elles s'etaient placees +des deux cotes du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le proteger contre les entreprises criminelles de la +Famille et de la Religion. + +L'abbe et moi nous rejoignimes maman dans la cuisine. Et Melanie de nouveau +nous offrit des chaises. + +--Je savais bien que ca n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver +autre chose, autrement il nous echappera. + +Et on recommenca a deliberer. Maman avait un avis; l'abbe en soutenait un +autre. J'en apportais un troisieme. + +Nous discutions a voix basse depuis une demi-heure peut-etre quand un grand +bruit de meubles remues et des cris pousses par mon oncle, plus vehements +et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous +les quatre. + +Nous entendions a travers les portes et les cloisons: "Dehors... dehors... +manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors." + +Melanie se precipita, puis revint aussitot m'appeler a l'aide. J'accourus. +En face de mon oncle souleve par la colere, presque debout et vociferant, +deux hommes, l'un derriere l'autre, semblaient attendre qu'il fut mort de +fureur. + +A sa longue redingote ridicule, a ses longs souliers anglais, a son air +d'instituteur sans place, a son col droit et a sa cravate blanche, a ses +cheveux plats, a sa figure humble de faux pretre d'une religion batarde, je +reconnus aussitot le premier pour un pasteur protestant. + +Le second etait le concierge de la maison qui, appartenant au culte +reforme, nous avait suivis, avait vu notre defaite, et avait couru chercher +son pretre a lui, dans l'espoir d'un meilleur sort. + +Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du pretre catholique, du pretre +de ses ancetres, avait irrite le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, +l'aspect du ministre de son portier le mettait tout a fait hors de lui. + +Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si +brusquement qu'ils s'embrasserent avec violence deux fois de suite, au +passage des deux portes qui conduisaient a l'escalier. + +Puis je disparus a mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier +general, afin de prendre conseil de ma mere et de l'abbe. + +Mais Melanie, effaree, rentra en gemissant. "Il meurt... il meurt... venez +vite... il meurt..." + +Ma mere s'elanca. Mon oncle etait tombe par terre, tout au long sur le +parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il etait deja mort. + +Maman fut superbe a cet instant-la! Elle marcha droit sur les deux filles +agenouillees aupres du corps et qui cherchaient a le soulever. Et leur +montrant la porte avec une autorite, une dignite, une majeste +irresistibles, elle prononca: + +--C'est a vous de sortir, maintenant. + +Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que +je me disposais a les expulser avec la meme vivacite que le pasteur et le +concierge. + +Alors l'abbe Poivron administra mon oncle avec toutes les prieres d'usage +et lui remit ses peches. + +Maman sanglotait, prosternee pres de son frere. + +Tout a coup elle s'ecria: + +--Il m'a reconnue. Il m'a serre la main. Je suis sur qu'il m'a +reconnue!!!... et qu'il m'a remerciee! oh, mon Dieu! quelle joie! + +Pauvre maman! Si elle avait compris ou devine a qui et a quoi ce +remerciement-la devait s'adresser! + +On coucha l'oncle sur son lit. Il etait bien mort cette fois. + +--Madame, dit Melanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le +linge appartient a ces demoiselles. + +Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et +j'avais, en meme temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de droles +d'instants et de droles de sensations, parfois, dans la vie! + + * * * * * + +Or, nous avons fait a mon oncle des funerailles magnifiques, avec cinq +discours sur la tombe. Le senateur baron de Croisselles a prouve, en termes +admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les ames de race un +instant egarees. Tous les membres du parti royaliste et catholique +suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de +cette belle mort apres cette vie un peu troublee. + + * * * * * + +Le vicomte Roger s'etait tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: "Bah! +c'est la l'histoire de toutes les conversions _in extremis._" + + + * * * * * + + + + + + +LE SIGNE + + +La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et +parfumee, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste legere, +fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule, +tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcees. + +Des voix la reveillerent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. +Elle reconnut son amie chere, la petite baronne de Grangerie, se disputant +pour entrer avec la femme de chambre qui defendait la porte de sa +maitresse. + +Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, +souleva la portiere et montra sa tete, rien que sa tete blonde, cachee sous +un nuage de cheveux. + +--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, a venir si tot? Il n'est pas encore neuf +heures. + +La petite baronne, tres pale, nerveuse, fievreuse, repondit: + +--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible. + +--Entre, ma cherie. + +Elle entra, elles s'embrasserent; et la petite marquise se recoucha pendant +que la femme de chambre ouvrait les fenetres, donnait de l'air et du jour. +Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons, +raconte." + +Mme de Grangerie se mit a pleurer, versant ces jolies larmes claires qui +rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les +yeux, pour ne point les rougir: "Oh, ma chere, c'est abominable, +abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tate mon coeur, comme il bat." + +Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette +ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes +et les empeche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet. + +Elle continua: + +"Ca m'est arrive hier dans la journee... vers quatre heures... ou quatre +heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, +tu sais que mon petit salon, celui ou je me tiens toujours, donne sur la +rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre a la +fenetre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la +gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ca! Donc hier, j'etais assise +sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma +fenetre; elle etait ouverte, cette fenetre, et je ne pensais a rien; je +respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier! + +"Tout a coup je remarque que, de l'autre cote de la rue, il y a aussi une +femme a la fenetre, une femme en rouge; moi j'etais en mauve, tu sais, ma +jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle +locataire, installee depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je +ne l'avais point vue encore. Mais je m'apercus tout de suite que c'etait +une vilaine fille. D'abord je fus tres degoutee et tres choquee qu'elle fut +a la fenetre comme moi; et puis, peu a peu, ca m'amusa de l'examiner. Elle +etait accoudee, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la +regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils etaient prevenus +par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme +les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tete et +echangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-macon. Le +sien disait: "Voulez-vous?" + +"Le leur repondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien: +"Pas le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, miserable!" C'etaient les yeux +des peres de famille qui disaient cette derniere phrase. + +"Tu ne te figures pas comme c'etait drole de la voir faire son manege ou +plutot son metier." + +"Quelquefois elle fermait brusquement la fenetre et je voyais un monsieur +tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-la, comme un pecheur a la +ligne prend un goujon. Alors je commencais a regarder ma montre. Ils +restaient de douze a vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, a la fin, cette araignee. Et puis elle n'etait pas laide, +cette fille. + +"Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si +vite, completement. Ajoute-t-elle a son regard un signe de tete ou un +mouvement de main?" + +"Et je pris ma lunette de theatre pour me rendre compte de son procede. Oh! +il etait bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout +petit geste de tete qui voulait dire "Montez-vous?" Mais si leger, si +vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le reussir +comme elle. + +"Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit +coup de bas en haut, hardi et gentil; car il etait tres gentil, son geste. + +"Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chere, je le faisais mieux +qu'elle, beaucoup mieux! J'etais enchantee; et je revins me mettre a la +fenetre. + +"Elle ne prenait plus personne, a present, la pauvre fille, plus personne. +Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ca doit etre terrible tout de +meme de gagner son pain de cette facon-la, terrible et amusant quelquefois, +car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans +la rue. + +"Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le +sien. Le soleil avait tourne. Ils arrivaient les uns derriere les autres, +des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs. + +"J'en voyais de tres gentils, mais tres gentils, ma chere, bien mieux que +mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcee. +Maintenant tu peux choisir. + +"Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me +comprendraient, moi, moi qui suis une honnete femme? Et voila que je suis +prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie epouvantable, tu sais, de ces +envies... auxquelles on ne peut pas resister! J'en ai quelquefois comme ca, +moi. Est-ce bete, dis, ces choses-la! Je crois que nous avons des ames de +singes, nous autres femmes. On m'a affirme du reste (c'est un medecin qui +m'a dit ca) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au notre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous +les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos +amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manieres de +penser, leurs manieres de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est +stupide. + +"Enfin, moi quand je suis trop tentee de faire une chose, je la fais +toujours. + +"Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous echangerons un sourire, et voila +tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaitra +pas; et s'il me reconnait je nierai, parbleu. + +"Je commence donc a choisir. J'en voulais un qui fut bien, tres bien. Tout +a coup je vois venir un grand blond, tres joli garcon. J'aime les blonds, +tu sais. + +"Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh! +a peine, a peine; il repond "oui" de la tete et le voila qui entre, ma +cherie! Il entre par la grande porte de la maison." + +"Tu ne te figures pas ce qui s'est passe en moi a ce moment-la! J'ai cru +que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux +domestiques! A Joseph qui est tout devoue a mon mari! Joseph aurait cru +certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps." + +"Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout a l'heure, dans une +seconde, Que faire, dis? J'ai pense que le mieux etait de courir a sa +rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il +aurait pitie d'une femme, d'une pauvre femme! Je me precipite donc a la +porte et je l'ouvre juste au moment ou il posait la main sur le timbre." + +"Je balbutiai, tout a fait folle: "Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, +vous vous trompez, je suis une honnete femme, une femme mariee. C'est une +erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis a qui vous +ressemblez beaucoup. Ayez pitie de moi, Monsieur." + +"Et voila qu'il se met a rire, ma chere, et il repond: "Bonjour, ma chatte. +Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariee, c'est deux louis au +lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route." + +"Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, epouvantee, +en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer +dans le salon qui etait reste ouvert." + +"Et puis, il se met a regarder tout comme un commissaire-priseur; et il +reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tres chic. Faut que tu sois +rudement dans la deche en ce moment-ci pour faire la fenetre!" + +"Alors, moi, je recommence a le supplier: "Oh! Monsieur, allez-vous-en! +allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est +son heure! Je vous jure que vous vous trompez!" + +"Et il me repond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manieres comme +ca. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre +quelque chose en face." + +"Comme il apercoit sur la cheminee la photographie de Raoul, il me demande: + +"--C'est ca, ton... ton mari? + +"--Oui, c'est lui. + +"--Il a l'air d'un joli mufle. Et ca, qu'est-ce que c'est? Une de tes +amies? + +"C'etait ta photographie, ma chere, tu sais celle en toilette de bal. Je ne +savais plus ce que disais, je balbutiai: + +"--Oui c'est une de mes amies. + +"--Elle est tres gentille. Tu me la feras connaitre. + +"Et voila la pendule qui se met a sonner cinq heures; et Raoul rentre tous +les jours a cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fut +parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tete... tout a fait... +j'ai pense... j'ai pense... que... que le mieux... etait de... de... de... +me debarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tot ce +serait fini... tu comprends... et... et voila... voila... puisqu'il le +fallait... et il le fallait, ma chere... il ne serait pas parti sans ca... +Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou a la porte du salon... Voila." + + * * * * * + +La petite marquise de Rennedon s'etait mise a rire, mais a rire follement, +la tete dans l'oreiller, secouant son lit tout entier. + +Quand elle se fut un peu calmee, elle demanda: + +--Et... et... il etait joli garcon... + +--Mais oui. + +--Et tu te plains? + +--Mais... mais... vois-tu, ma chere, c'est que... il a dit... qu'il +reviendrait demain... a la meme heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... +Tu n'as pas idee comme il est tenace... et volontaire... Que faire... +dis... que faire? + +La petite marquise s'assit dans son lit pour reflechir; puis elle declara +brusquement: + +--Fais-le arreter. + +La petite baronne fut stupefaite. Elle balbutia: + +--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arreter? Sous quel pretexte? + +--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras +qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter +chez toi hier; qu'il t'a menacee d'une nouvelle visite pour demain, et que +tu demandes protection a la loi. On te donnera deux agents qui +l'arreteront. + +--Mais, ma chere, s'il raconte... + +--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrange ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde +irreprochable. + +--Oh! je n'oserai jamais. + +--Il faut oser, ma chere, ou bien tu es perdue. + +--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arretera. + +--Eh bien, tu auras des temoins et tu le feras condamner. + +--Condamner a quoi? + +--A des dommages. Dans ce cas, il faut etre impitoyable! + +--Ah! a propos de dommages... il y a une chose qui me gene beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laisse... deux louis... sur la cheminee. + +--Deux louis? + +--Oui. + +--Pas plus? + +--Non. + +--C'est peu. Ca m'aurait humiliee, moi. Eh bien? + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent? + +La petite marquise hesita quelques secondes, puis repondit d'une voix +serieuse: + +--Ma chere... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau a ton +mari... ca n'est que justice. + + + * * * * * + + + + + + +LE DIABLE + + +Le paysan restait debout en face du medecin, devant le lit de la mourante. +La vieille, calme, resignee, lucide, regardait les deux hommes et les +ecoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se revoltait pas, son temps +etait fini, elle avait quatre-vingt-douze ans. + +Par la fenetre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait a flots, +jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par +les sabots de quatre generations de rustres. Les odeurs des champs venaient +aussi, poussees par la brise cuisante, odeurs des herbes, des bles, des +feuilles, brules sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'egosillaient, +emplissaient la campagne d'un crepitement clair, pareil au bruit des +criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires. + +Le medecin, elevant la voix, disait: + +--Honore, vous ne pouvez pas laisser votre mere toute seule dans cet +etat-la. Elle passera d'un moment a l'autre! + +Et le paysan, desole, repetait: + +--Faut pourtant que j'rentre mon ble; v'la trop longtemps qu'il est a +terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma me? + +Et la vieille mourante, tenaillee encore par l'avarice normande, faisait +"oui" de l'oeil et du front, engageait son fils a rentrer son ble et a la +laisser mourir toute seule. + +Mais le medecin se facha et, tapant du pied: + +--Vous n'etes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de +faire ca, entendez-vous! Et, si vous etes force de rentrer votre ble +aujourd'hui meme, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder +votre mere. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obeissez pas, je +vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade a votre tour, +entendez-vous? + +Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torture par l'indecision, par +la peur du medecin et par l'amour feroce de l'epargne, hesitait, calculait, +balbutiait: + +--Comben qu'e prend, la Rapet, pour une garde? + +Le medecin criait: + +--Est-ce que je sais, moi? Ca depend du temps que vous lui demanderez. +Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une +heure, entendez-vous? + +L'homme se decida: + +--J'y vas, j'y vas; vous fachez point, m'sieu l'medecin. + +Et le docteur s'en alla, en appelant: + +--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me +fache, moi! + +Des qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mere, et, d'une voix +resignee: + +--J'vas queri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'eluge point tant qu'je +r'vienne. + +Et il sortit a son tour. + + * * * * * + +La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la +commune et des environs. Puis, des qu'elle avait cousu ses clients dans le +drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont +elle frottait le linge des vivants. Ridee comme une pomme de l'autre annee, +mechante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phenomene, courbee en deux +comme si elle eut ete cassee aux reins par l'eternel mouvement du fer +promene sur les toiles, on eut dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte +d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle +avait vus mourir, de toutes les varietes de trepas auxquelles elle avait +assiste; et elle les racontait avec une grande minutie de details toujours +pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil. + +Quand Honore Bontemps entra chez elle, il la trouva preparant de l'eau +bleue pour les collerettes des villageoises. + +Il dit: + +--Allons, bonsoir; ca va-t-il comme vous voulez, la me Rapet? + +Elle tourna vers lui la tete: + +--Tout d'meme, tout d'meme. Et d'vot' part? + +--Oh! d'ma part, ca va-t-a volonte, mais c'est ma me qui n'va point. + +--Vot'me? + +--Oui, ma me. + +--Que qu'alle a votre me? + +--All'a qu'a va tourner d'l'oeil! + +La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuatres et +transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans +le baquet. + +Elle demanda, avec une sympathie subite: + +--All'est si bas qu'ca? + +--L'medecin dit qu'all' n'passera point la r'levee. + +--Pour sur qu'all'est bas alors! + +Honore hesita. Il lui fallait quelques preambules pour la proposition qu'il +preparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se decida tout d'un coup: + +--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vo savez que +j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est +ben ca qui l'a mise la, ma pauv'me, trop d'elugement, trop d'fatigue! A +travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu +de c'te graine-la!... + +La Rapet repliqua gravement: + +--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les +riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vo m'donnerez +vingt et quarante. + +Mais le paysan reflechissait. Il la connaissait bien, sa mere. Il savait +comme elle etait tenace, vigoureuse, resistante. Ca pouvait durer huit +jours, malgre l'avis du medecin. + +Il dit resolument: + +--Non. J'aime ben qu'vo me fassiez un prix, la, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. L'medecin dit qu'alle passera +tantot. Si ca s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour me. Ma si all' +tient jusqu'a demain ou pu longtemps tant mieux pour me, tant pis pour +vous! + +La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traite un trepas +a forfait. Elle hesitait, tentee par l'idee d'une chance a courir. Puis +elle soupconna qu'on voulait la jouer. + +--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' me, repondit-elle. + +--V'nez-y, la ve. + +Elle essuya ses mains et le suivit aussitot. + +En route, ils ne parlerent point. Elle allait d'un pied presse, tandis +qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, a chaque pas, +traverser un ruisseau. + +Les vaches couchees dans les champs, accablees par la chaleur, levaient +lourdement la tete et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens +qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraiche. + +En approchant de sa maison, Honore Bontemps murmura: + +---Si c'etait fini, tout d'meme? + +Et le desir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix. + +Mais la vieille n'etait point morte. Elle demeurait sur le dos, en son +grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains +affreusement maigres, nouees, pareilles a des betes etranges, a des crabes, +et fermees par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque +seculaires qu'elles avaient accomplies. + +La Rapet s'approcha du lit et considera la mourante. Elle lui tata le +pouls, lui palpa la poitrine, l'ecouta respirer, la questionna pour +l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplee, elle sortit +suivie d'Honore. Son opinion etait assise. La vieille n'irait pas a la +nuit. Il demanda: + +--He ben? + +La garde repondit: + +--He ben, ca durera deux jours, p'tet trois. Vous me donnerez six francs, +tout compris. + +Il s'ecria: + +--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Me, je vous dis qu'elle +en a pour cinq ou six heures, pas plus! + +Et ils discuterent longtemps, acharnes tous deux. Comme la garde allait se +retirer, comme le temps passait, comme son ble ne se rentrerait pas tout +seul, a la fin, il consentit: + +--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'a la l'vee du corps. + +--C'est dit, six francs. + +Et il s'en alla, a longs pas, vers son ble couche sur le sol, sous le lourd +soleil qui murit les moissons. + +La garde rentra dans la maison. + +Elle avait apporte de l'ouvrage; car aupres des mourants et des morts elle +travaillait sans relache, tantot pour elle, tantot pour la famille qui +l'employait a cette double besogne moyennant un supplement de salaire. + +Tout a coup, elle demanda: + +--Vous a-t-on administree au moins, la me Bontemps? + +La paysanne fit "non" de la tete; et la Rapet, qui etait devote, se leva +avec vivacite. + +--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas querir m'sieur l'cure. + +Et elle se precipita vers le presbytere, si vite, que les gamins, sur la +place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrive. + + * * * * * + +Le pretre s'en vint aussitot, en surplis, precede de l'enfant de choeur qui +sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne +brulante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, otaient leurs +grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vetement +eut disparu derriere une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se +redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayees, +fuyaient le long des fosses en se balancant sur leurs pattes jusqu'au trou, +bien connu d'elles, ou elles disparaissaient brusquement; un poulain, +attache dans un pre, prit peur a la vue du surplis et se mit a tourner en +rond, au bout de sa corde, en lancant des ruades. L'enfant de choeur, en +jupe rouge, allait vite; et le pretre, la tete inclinee sur une epaule et +coiffe de sa barrette carree, le suivait en murmurant des prieres; et la +Rapet venait derriere, toute penchee, pliee en deux, comme pour se +prosterner en marchant, et les mains jointes, comme a l'eglise. + +Honore, de loin, les vit passer. Il demanda: + +--Ousqu'i va, not'cure? + +Son valet, plus subtil, repondit: + +--I porte l'bon Dieu a ta me, pardi! + +Le paysan ne s'etonna pas: + +--Ca s'peut ben, tout d'meme! + +Et il se remit au travail. + +La mere Bontemps se confessa, recut l'absolution, communia; et le pretre +s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumiere etouffante. + +Alors la Rapet commenca a considerer la mourante, en se demandant si cela +durerait longtemps. + +Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait +voltiger contre le mur une image d'Epinal tenue par deux epingles; les +petits rideaux de la fenetre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts +de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se debattre, de vouloir +partir, comme l'ame de la vieille. + +Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifference la +mort si proche qui tardait a venir. Son haleine, courte, sifflait un peu +dans sa gorge serree. Elle s'arreterait tout a l'heure, et il y aurait sur +la terre une femme de moins, que personne ne regretterait. + +A la nuit tombante, Honore rentra. S'etant approche du lit, il vit que sa +mere vivait encore, et il demanda: + +--Ca va-t-il? + +Comme il faisait autrefois quand elle etait indisposee. + +Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant: + +--D'main, cinq heures, sans faute. Elle repondit: + +--D'main, cinq heures. + +Elle arriva, en effet, au jour levant. + +Honore, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite +lui-meme. + +La garde demanda: + +--Eh ben, vot'me a-t-all' passe? + +Il repondit, avec un pli malin au coin des yeux: + +--All'va plutot mieux. + +Et il s'en alla. + +La Rapet, saisie d'inquietude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait +dans le meme etat, oppressee et impassible, l'oeil ouvert et les mains +crispees sur sa couverture. + +Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit +jours ainsi; et une epouvante etreignit son coeur d'avare, tandis qu'une +colere furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouee et contre +cette femme qui ne mourait pas. + +Elle se mit au travail neanmoins et attendit, le regard fixe sur la face +ridee de la mere Bontemps. + +Honore revint pour dejeuner; il semblait content, presque goguenard; puis +il repartit. Il rentrait son ble, decidement, dans des conditions +excellentes. + + * * * * * + +La Rapet s'exasperait; chaque minute ecoulee lui semblait, maintenant, du +temps vole, de l'argent vole. Elle avait envie, une envie folle de prendre +par le cou cette vieille bourrique, cette vielle tetue, cette vieille +obstinee, et d'arreter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui +volait son temps et son argent. + +Puis elle reflechit au danger; et, d'autres idees lui passant par la tete, +elle se rapprocha du lit. + +Elle demanda: + +--Vos avez-t-il deja vu l'Diable? + +La mere Bontemps murmura: + +--Non. + +Alors la garde se mit a causer, a lui conter des histoires pour terroriser +son ame debile de mourante. + +Quelques minutes avant qu'on expirat, le Diable apparaissait, disait-elle, +a tous les agonisants. Il avait un balai a la main, une marmite sur la +tete, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'etait fini, on +n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle enumerait tous ceux a qui +le Diable etait apparu devant elle, cette annee-la: Josephin Loisel, +Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Seraphine Grospied. + +La mere Bontemps, emue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de +tourner la tete pour regarder au fond de la chambre. + +Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap +et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds +courts et courbes se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un +balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombat avec bruit. + +Il fit, en heurtant le sol, un fracas epouvantable; alors, grimpee sur une +chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle +apparut, gesticulant, poussant des clameurs aigues au fond du pot de fer +qui lui cachait la face, et menacant de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne a bout de vie. + +Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se +soulever et s'enfuir; elle sortit meme de sa couche ses epaules et sa +poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'etait fini. + +Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au +coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la +planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux enormes de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du benitier, y trempa le buis cloue sur la commode et, +s'agenouillant, se mit a reciter avec ferveur les prieres des trepasses +qu'elle savait par coeur, par metier. + +Et quand Honore rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula +tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait +passe que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au +lieu de six qu'il lui devait. + + + * * * * * + + + + + + +LES ROIS + + +--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le +rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre! + +J'etais alors marechal des logis de hussards, et depuis quinze jours rodant +en eclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions +sabre quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit +Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville. + +Or, ce jour-la, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller +occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, ou l'on s'etait +battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout +ni douze habitants dans ce guepier. + +Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures, +en pleine nuit, nous atteignimes les premiers murs de Porterin. Je fis +halte et j'ordonnai a Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a +epouse depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des +nouvelles. + +Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ca fait +plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas etait +degourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il +savait eventer des Prussiens ainsi qu'un chien evente un lievre, trouver +des vivres la ou nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des +renseignements de tout le monde, des renseignements toujours surs, avec une +adresse inimaginable. + +Il revint au bout de dix minutes: + +--Ca va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passe par ici depuis trois jours. +Il est sinistre, ce village. J'ai cause avec une bonne soeur qui garde +quatre ou cinq malades dans un couvent abandonne. + +J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous penetrames dans la rue principale. +On apercevait vaguement a droite, a gauche, des murs sans toit, a peine +visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumiere brillait +derriere une vitre: une famille etait restee pour garder sa demeure a peu +pres debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commencait a +tomber, une pluie menue, glacee, qui nous gelait avant de nous avoir +mouilles, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trebuchaient sur +des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, a +pied, devant nous, et trainant sa bete par la bride. + +--Ou nous menes-tu? lui demandai-je. + +Il repondit: + +--J'ai un gite, un bon. + +Et il s'arreta bientot devant une petite maison bourgeoise demeuree +entiere, bien close, batie sur la rue, avec un jardin derriere. + +Au moyen d'un gros caillou ramasse pres de la grille, Marchas fit sauter la +serrure, puis il gravit le perron, defonca la porte d'entree a coups de +pied et a coups d'epaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en +poche, et nous preceda dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme +s'il avait vecu dans cette maison qu'il voyait pour la premiere fois. + +Deux hommes restes dehors gardaient nos chevaux. + +Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait: + +--Les ecuries doivent etre a gauche; j'ai vu ca en entrant; va donc y loger +les betes, dont nous n'avons pas besoin. + +Puis, se tournant vers moi: + +--Donne des ordres, sacrebleu! + +Il m'etonnait toujours, ce gaillard-la. Je repondis en riant: + +--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici. + +Il demanda: + +--Combien prends-tu d'hommes? + +--Cinq. Les autres les releveront a dix heures du soir. + +--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et +mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin. + +Et je m'en allai reconnaitre les rues desertes jusqu'a la sortie sur la +plaine, pour y placer mes factionnaires. + +Une demi-heure plus tard, j'etais de retour. Je trouvai Marchas etendu dans +un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ote la housse, par amour du luxe, +disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent +dont le parfum emplissait la piece. Il etait seul, les coudes sur les bras +du siege, la tete entre les epaules, les joues roses, l'oeil brillant, +l'air enchante. + +Dans la piece voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en +souriant d'une facon beate: + +--Ca va, j'ai trouve le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les +marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans +le potager, sous un poirier qui, vu a la lanterne, ne m'a pas semble droit. +Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et +un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout +ca cuit en ce moment. Ce pays est excellent. + +Je m'etais assis en face de lui. La flamme de la cheminee me grillait le +nez et les joues: + +--Ou as-tu trouve ce bois-la? demandai-je. + +Il murmura: + +--Bois magnifique, voiture de maitre, coupe. C'est la peinture qui donne +cette flambee, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison! + +Je riais, tant je le trouvais drole, l'animal. Il reprit: + +--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une feve dans l'oie; mais +pas de reine, c'est embetant, ca! + +Je repetai, comme un echo: + +--C'est embetant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi? + +--Que tu en trouves, parbleu! + +--De quoi? + +--Des femmes. + +--Des femmes?... Tu es fou! + +--J'ai bien trouve l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous +les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que, +pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux. + +Il avait l'air si grave, si serieux, si convaincu que je ne savais plus +s'il plaisantait. + +Je repondis: + +--Voyons, Marchas, tu blagues? + +--Je ne blague jamais dans le service. + +--Mais ou diable veux-tu que j'en trouve, des femmes? + +--Ou tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Deniche et +apporte. + +Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit: + +--Veux-tu une idee? + +--Oui. + +--Va trouver le cure. + +--Le cure? Pourquoi faire? + +--Invite-le a souper et prie-le d'amener une femme. + +--Le cure! Une femme! Ah! ah! ah! + +Marchas reprit avec une extraordinaire gravite: + +--Je ne ris pas. Va trouver le cure, raconte-lui notre situation. Il doit +s'embeter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme +au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous +des hommes du monde. Il doit connaitre ses paroissiennes sur le bout du +doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te +l'indiquera. + +--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu? + +--Mon cher Garens, tu peux faire ca tres bien. Ce serait meme tres drole. +Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un +chic extreme. Nomme-nous a l'abbe, fais-le rire, attendris-le, seduis-le et +decide-le! + +--Non, c'est impossible. + +Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes cotes faibles, le +gredin reprit: + +--Songe donc comme ce serait crane a faire et amusant a raconter. On en +parlerait dans toute l'armee. Ca te ferait une rude reputation. + +J'hesitais, tente par l'aventure. Il insista: + +--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de detachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai +la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, apres la guerre, je te +le promets. Tu dois bien ca a tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis +un mois. + +Je me levai en demandant: + +--Ou est le presbytere? + +--Tu prends la seconde rue a gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et, +au bout de l'avenue, l'eglise. Le presbytere est a cote. + +Je sortais; il me cria: + +--Dis-lui le menu pour lui donner faim! + + * * * * * + +Je decouvris sans peine la petite maison de l'ecclesiastique, a cote d'une +grande vilaine eglise de briques. Je frappai a coups de poing dans la +porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de +l'interieur: + +--Qui va la? + +Je repondis: + +--Marechal des logis de hussards. + +J'entendis un bruit de verrous et de clef tournee, et je me trouvai en face +d'un grand pretre a gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains +formidables sortant de manches retroussees, un teint rouge et un air brave +homme. + +Je fis le salut militaire. + +--Bonjour, monsieur le cure. + +Il avait craint une surprise, une embuche de rodeurs, et il sourit en +repondant: + +--Bonjour, mon ami; entrez. + +Je le suivis dans une petite chambre a paves rouges, ou brulait un maigre +feu, bien different du brasier de Marchas. + +Il me montra une chaise, et puis me dit: + +--Qu'y a-t-il pour votre service? + +--Monsieur l'abbe, permettez-moi d'abord de me presenter. + +Et je lui tendis ma carte. + +Il la recut et lut a mi-voix: + +"Le comte de Garens." + +Je repris: + +--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbe, cinq en grand'garde et six +installes chez un habitant inconnu. Ces six-la se nomment Garens, ici +present, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl +Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je +viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le cure, et nous voudrions le +rendre un peu gai. + +Le pretre souriait. Il murmura: + +--Il me semble que ce n'est guere l'occasion de s'amuser. + +Je repondis: + +--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont restes par terre, hier encore. +C'est la guerre. Nous jouons notre vie a tout instant, n'avons-nous pas le +droit de la jouer gaiement? Nous sommes Francais, nous aimons rire, nous +savons rire partout. Nos peres riaient bien sur l'echafaud! Ce soir, nous +voudrions nous degourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en +soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort? + +Il repondit vivement: + +--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre +invitation. + +Il cria: + +--Hermance! + +Une vieille paysanne, tordue, ridee, horrible, apparut et demanda: + +--Que qui a? + +--Je ne dine pas ici, ma fille. + +--Ou que vous dinez donc? + +--Avec MM. les hussards. + +J'eus envie de dire: "Amenez votre bonne, pour voir la tete de Marchas", +mais je n'osai point. + +Je repris: + +--Parmi vos paroissiens restes dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi? + +Il hesita, chercha et declara: + +--Non, personne! + +J'insistai: + +--Personne!... Voyons, monsieur le cure, cherchez. Ce serait tres galant +d'avoir des dames. Je m'entends, des menages! Est-ce que je sais, moi? Le +boulanger avec sa femme, l'epicier, le... le... le... l'horloger... le... +le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un +bon repas, du vin, et serions enchantes de laisser un bon souvenir aux gens +d'ici. + +Le cure medita longtemps encore, puis prononca avec resolution: + +--Non, personne. + +Je me mis a rire: + +--Sacristi! monsieur le cure, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car +nous avons une feve. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marie, un +adjoint marie, un conseiller municipal marie, un instituteur marie?... + +--Non, toutes les dames sont parties. + +--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son +bourgeois de mari, a qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un +plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances presentes? + +Mais tout a coup le cure se mit a rire, d'un rire violent qui le secouait +tout entier, et il criait: + +--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jesus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah! +ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien +contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Ou gitez-vous? + +J'expliquai la maison en la decrivant. Il comprit: + +--Tres bien. C'est la propriete de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une +demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!... + +Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en repetant: + +--Ca va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille. + +Je rentrai vite, tres etonne, tres intrigue. + +--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant. + +--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le cure et quatre dames. + +Il fut stupefait. Je triomphais. + +Il repetait: + +--Quatre dames! Tu dis: quatre dames? + +--Je dis: quatre dames. + +--De vraies femmes? + +--De vraies femmes. + +--Bigre! Mes compliments! + +--Je les accepte. Je les merite. + +Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'apercus une belle nappe +blanche jetee sur une longue table autour de laquelle trois hussards en +tablier bleu disposaient des assiettes et des verres. + +--Il y aura des femmes! cria Marchas. + +Et les trois hommes se mirent a danser en applaudissant de toute leur +force. + +Tout etait pret. Nous attendions. Nous attendimes pres d'une heure. Une +odeur delicieuse de volailles roties flottait dans toute la maison. + +Un coup frappe contre le volet nous souleva tous en meme temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute a peine, une petite bonne +Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle etait maigre, ridee, +timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effares qui la +regardaient entrer. Derriere elle, un bruit de batons martelait le pave du +vestibule, et des qu'elle eut penetre dans le salon, j'apercus, l'une +suivant l'autre, trois vieilles tetes en bonnet blanc, qui s'en venaient en +se balancant avec des mouvements differents, l'une chavirant a droite, +tandis que l'autre chavirait a gauche. Et, trois bonnes femmes se +presenterent, boitant, trainant la jambe, estropiees par les maladies et +deformees par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois +seules pensionnaires capables de marcher encore de l'etablissement +hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoit. + +Elle s'etait retournee vers ses invalides, pleine de sollicitude pour +elles; puis, voyant mes galons de marechal des logis, elle me dit: + +--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pense a ces pauvres +femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en +meme temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites. + +J'apercus le cure, reste dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son +coeur. A mon tour, je me mis a rire, en regardant surtout la tete de +Marchas. Puis montrant des sieges a la religieuse: + +--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes tres fiers et tres heureux que vous +ayez accepte notre modeste invitation. + +Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y +conduisit ses trois bonnes femmes, les placa dessus, leur ota leurs cannes +et leurs chales qu'elle alla deposer dans un coin; puis, designant la +premiere, une maigre a ventre enorme, une hydropique assurement: + +--Celle-la est la mere Paumelle, dont le mari s'est tue en tombant d'un +toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans. + +Puis elle designa la seconde, une grande dont la tete tremblait sans cesse: + +--Celle-la est la mere Jean-Jean, agee de soixante-sept ans. Elle n'y voit +plus guere, ayant eu la figure flambee dans un incendie et la jambe droite +brulee a moitie. + +Elle nous montra, enfin, la troisieme, une espece de naine, avec des yeux +saillants, qui roulaient de tous les cotes, ronds et stupides. + +--C'est la Putois, une innocente. Elle est agee de quarante-quatre ans +seulement. + +J'avais salue les trois femmes comme si on m'eut presente a des Altesses +Royales, et, me tournant vers le cure: + +--Vous etes, monsieur l'abbe, un homme precieux, a qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance. + +Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux. + +--Notre Soeur Saint-Benoit est servie! cria tout a coup Karl Massouligny. + +Je la fis passer devant avec le cure, puis je soulevai la mere Paumelle, +dont je pris le bras et que je trainai dans la piece voisine, non sans +peine, car son ventre ballonne semblait plus pesant que du fer. + +Le gros Ponderel enleva la mere Jean-Jean, qui gemissait pour avoir sa +bequille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la +salle a manger, pleine d'odeur de viandes. + +Des que nous fumes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans +ses mains, et les femmes firent, avec la precision de soldats qui +presentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le pretre +prononca, lentement, les paroles latines du _Benedicite_. + +On s'assit, et les deux poules parurent, apportees par Marchas, qui voulait +servir pour ne point assister en convive a ce repas ridicule. + +Mais je criai: "Vite le champagne!" Un bouchon sauta avec un bruit de +pistolet qu'on decharge, et, malgre la resistance du cure et de la bonne +Soeur, les trois hussards assis a cote des trois infirmes leur verserent de +force dans la bouche leurs trois verres pleins. + +Massouligny, qui avait la faculte d'etre chez lui partout et a l'aise avec +tout le monde, faisait la cour a la mere Paumelle de la facon la plus +drole. L'hydropique, dont l'humeur etait restee gaie, malgre ses malheurs, +lui repondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre +semblait pret a monter et a rouler sur la table. Le petit Herbon avait +entrepris serieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les +habitudes et le reglement de l'hospice. + +La religieuse, effaree, criait a Massouligny: + +--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ca, je +vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur... + +Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un +verre plein qu'il vidait prestement, entre les levres de la Putois. + +Et le cure riait a se tordre, repetait a la Soeur: + +--Laissez donc, pour une fois, ca ne leur fait pas de mal. Laissez donc. + +Apres les deux poules, on avait mange le canard, flanque des trois pigeons +et du merle; et l'oie parut, fumante, doree, repandant une odeur chaude de +viande rissolee et grasse. + +La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de +repondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des +grognements de joie, moitie cris et moitie soupirs, comme font les petits +enfants a qui on montre des bonbons. + +--Permettez-vous, dit le cure, que je me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne a ces operations-la. + +--Mais certainement, monsieur l'abbe. + +Et la Soeur dit: + +--Si on ouvrait un peu la fenetre? Elles ont trop chaud. Je suis sure +qu'elles seront malades. + +Je me tournai vers Marchas: + +--Ouvre la fenetre une minute. + +Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des +bougies et tournoyer la fumee de l'oie, dont le pretre, une serviette au +cou, soulevait les ailes avec science. + +Nous le regardions faire, sans parler maintenant, interesses par le travail +allechant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appetit a la vue de cette +grosse bete doree, dont les membres tombaient l'un apres l'autre dans la +sauce brune, au fond du plat. + +Et tout a coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs, +entra, par la fenetre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu. + + * * * * * + +Je fus debout si vite, que ma chaise roula derriere moi; et je criai: + +--Tout le monde a cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes. + +Et pendant que les trois cavaliers s'eloignaient au galop dans la nuit, je +me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la +villa, tandis que le cure, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient +aux fenetres leurs tetes effarees. + +On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La +pluie avait cesse; il faisait froid, tres froid. Et bientot, je distinguai +de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait. + +C'etait Marchas. Je lui criai: + +--Eh bien? + +Il repondit: + +--Rien du tout, Francois a blesse un vieux paysan, qui refusait de repondre +au: "Qui vive?" et qui continuait d'avancer, malgre l'ordre de passer au +large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est. + +J'ordonnai de remettre les chevaux a l'ecurie et j'envoyai mes deux soldats +au devant des autres, puis je rentrai dans la maison. + +Alors le cure, Marchas et moi, nous descendimes un matelas dans le salon +pour y deposer le blesse; la Soeur, dechirant une serviette, se mit a faire +de la charpie, tandis que les trois femmes eperdues restaient assises dans +un coin. + +Bientot, je distinguai un bruit de sabres, traines sur la route; je pris +une bougie pour eclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent, +portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps +humain quand la vie ne le soutient plus. + + * * * * * + +On deposa le blesse sur le matelas prepare pour lui; et je vis du premier +coup d'oeil que c'etait un moribond. + +Il ralait et crachait du sang qui coulait des coins de ses levres, chasse +de sa bouche a chacun de ses hoquets. L'homme en etait couvert! Ses joues, +sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vetements, semblaient en avoir ete +frottes, avoir ete baignes dans une cuve rouge. Et ce sang s'etait fige sur +lui, etait devenu terne, mele de boue, horrible a voir. + +Le vieillard, enveloppe dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait +par moments ses yeux mornes, eteints, sans pensee, qui paraissaient +stupides d'etonnement, comme ceux des betes que le chasseur tue et qui le +regardent, tombees a ses pieds, aux trois quarts mortes deja, abruties par +la surprise et par l'epouvante. + +Le cure s'ecria: + +--Ah! c'est le pere Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le +pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tue ce malheureux! + +La Soeur avait ecarte la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la +poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus. + +--Il n'y a rien a faire, dit-elle. + +Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de +ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses +poumons, un gargouillement sinistre et continu. + +Le cure, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, decrivit le signe de +la croix et prononca, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines +qui lavent les ames. + +Avant qu'il les eut achevees, le vieillard fut agite d'une courte secousse, +comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il +etait mort. + +M'etant retourne, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce +miserable: les trois vieilles, debout, serrees l'une contre l'autre, +hideuses, grimacaient d'angoisse et d'horreur. + +Je m'approchai d'elles, et elles se mirent a pousser des cris aigus, en +essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi. + +La Jean-Jean, que sa jambe brulee ne portait plus, tomba tout de son long +par terre. + +La Soeur Saint-Benoit, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et +sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs chales, leur +donna leurs bequilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut +avec elles dans la nuit profonde, si noire. + +Je compris que je ne pouvais meme les faire accompagner par un hussard, car +le seul bruit du sabre les eut affolees. + +Le cure regardait toujours le mort. + +S'etant enfin retourne vers moi: + +--Ah! quelle vilaine chose, dit-il. + + + * * * * * + + + + + + +AU BOIS + + +Le maire allait se mettre a table pour dejeuner quand on le prevint que le +garde champetre l'attendait a la mairie avec deux prisonniers. + +Il s'y rendit aussitot, et il apercut en effet son garde champetre, le pere +Hochedur, debout et surveillant d'un air severe un couple de bourgeois +murs. + +L'homme, un gros pere, a nez rouge et a cheveux blancs, semblait accable; +tandis que la femme, une petite mere endimanchee, tres ronde, tres grasse, +aux joues luisantes, regardait d'un oeil de defi l'agent de l'autorite qui +les avait captives. + +Le maire demanda: + +--Qu'est-ce que c'est, pere Hochedur? + +Le garde champetre fit sa deposition. + +Il etait sorti le matin, a l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournee du +cote des bois Champioux jusqu'a la frontiere d'Argenteuil. Il n'avait rien +remarque d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que +les bles allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne, +avait crie: + +--He, pere Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans a eux deux. + +Il etait parti dans la direction indiquee; il etait entre dans le fourre et +il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un +flagrant delit de mauvaises moeurs. + +Donc, avancant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un +braconnier, il avait apprehende le couple present au moment ou il +s'abandonnait a son instinct. + +Le maire stupefait considera les coupables. L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq. + +Il se mit a les interroger, en commencant par le male, qui repondait d'une +voix si faible qu'on l'entendait a peine. + +--Votre nom. + +--Nicolas Beaurain. + +--Votre profession. + +--Mercier, rue des Martyrs, a Paris. + +--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois? + +Le mercier demeura muet, les yeux baisses sur son gros ventre, les mains a +plat sur ses cuisses. + +Le maire reprit: + +--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorite municipale? + +--Non, Monsieur. + +--Alors, vous avouez? + +--Oui, Monsieur. + +--Qu'avez-vous a dire pour votre defense? + +--Rien, Monsieur. + +--Ou avez-vous rencontre votre complice? + +--C'est ma femme, Monsieur. + +--Votre femme? + +--Oui, Monsieur. + +--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... a Paris? + +--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble! + +--Mais... alors... vous etes fou, tout a fait fou, mon cher Monsieur, de +venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, a dix heures du matin. + +Le mercier semblait pret a pleurer de honte. Il murmura: + +--C'est elle qui a voulu ca! Je lui disais bien que c'etait stupide. Mais +quand une femme a quelque chose dans la tete... vous savez... elle ne l'a +pas ailleurs. + +Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et repliqua: + +--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait du avoir lieu. Vous ne +seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tete. + +Alors une colere saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme: + +--Vois-tu ou tu nous as menes avec ta poesie? Hein, y sommes-nous? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, a notre age, pour attentat aux +moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientele et changer +de quartier! Y sommes-nous? + +Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans +embarras, sans vaine pudeur, presque sans hesitation. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. +Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux +comme une pauvre femme; et j'espere que vous voudrez bien nous renvoyer +chez nous, et nous epargner la honte des poursuites. + +"Autrefois, quand j'etais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain +dans ce pays-ci, un dimanche. Il etait employe dans un magasin de mercerie; +moi j'etais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ca +comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec +une amie, Rose Leveque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon +ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonca, en riant, qu'il amenerait un camarade le lendemain. Je compris +bien ce qu'il voulait; mais je repondis que c'etait inutile. J'etais sage, +Monsieur. + +"Le lendemain donc, nous avons trouve au chemin de fer Monsieur Beaurain. +Il etait bien de sa personne a cette epoque-la. Mais j'etais decidee a ne +pas ceder, et je ne cedai pas non plus. + +"Nous voici donc arrives a Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces +temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien +maintenant qu'autrefois, je deviens bete a pleurer, et quand je suis a la +campagne je perds la tete. La verdure, les oiseaux qui chantent, les bles +qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, +les coquelicots, les marguerites, tout ca me rend folle! C'est comme le +champagne quand on n'en a pas l'habitude! + +"Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans +le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et +Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ca me faisait quelque chose de les +voir. M. Beaurain et moi nous marchions derriere eux, sans guere parler. +Quand on ne se connait pas on ne trouve rien a se dire. Il avait l'air +timide, ce garcon, et ca me plaisait de le voir embarrasse. Nous voici +arrives dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout +le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que +j'avais l'air severe; vous comprenez bien que je ne pouvais pas etre +autrement. Et puis voila qu'ils recommencent a s'embrasser sans plus se +gener que si nous n'etions pas la; et puis ils se sont parle tout bas; et +puis ils se sont leves et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. +Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garcon que je +voyais pour la premiere fois. Je me sentais tellement confuse de les voir +partir ainsi que ca me donna du courage; et je me suis mise a parler. Je +lui demandai ce qu'il faisait; il etait commis de mercerie, comme je vous +l'ai appris tout a l'heure. Nous causames donc quelques instants; ca +l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautes, mais je le remis a sa +place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?" + +M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne repondit pas. + +Elle reprit: "Alors il a compris que j'etais sage, ce garcon, et il s'est +mis a me faire la cour gentiment, en honnete homme. Depuis ce jour il est +revenu tous les dimanches. Il etait tres amoureux de moi, Monsieur. Et moi +aussi je l'aimais beaucoup, mais la, beaucoup! c'etait un beau garcon, +autrefois. + +"Bref, il m'epousa en septembre et nous primes notre commerce rue des +Martyrs. + +"Ce fut dur pendant des annees, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et +nous ne pouvions guere nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en +avions perdu l'habitude. On a autre chose en tete; on pense a la caisse +plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu a peu, +sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guere a +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'apercoit pas que ca vous +manque. + +"Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux ete, nous nous sommes rassures +sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passe en +moi, non, vraiment, je ne sais pas! + +"Voila que je me suis remise a rever comme une petite pensionnaire. La vue +des voiturettes de fleurs qu'on traine dans les rues me tirait les larmes. +L'odeur des violettes venait me chercher a mon fauteuil, derriere ma +caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand +on regarde le ciel dans une rue, ca a l'air d'une riviere, d'une longue +riviere qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent +dedans comme des poissons. C'est bete comme tout, ces choses-la, a mon age! +Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaille toute sa vie, il vient un +moment ou on s'apercoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on +regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, +j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, +comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'etre couche sous les +feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les +nuits! Je revais de clairs de lune sur l'eau jusqu'a avoir envie de me +noyer. + +"Je n'osais pas parler de ca a M. Beaurain dans les premiers temps. Je +savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil +et mes aiguilles! Et puis, a vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand +chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je +ne disais plus rien a personne, moi! + +"Donc, je me decidai et je lui proposai une partie de campagne au pays ou +nous nous etions connus. Il accepta sans defiance et nous voici arrives, ce +matin, vers les neuf heures. + +"Moi je me sentis toute retournee quand je suis entree dans les bles. Ca ne +vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel +qu'il est, mais bien tel qu'il etait autrefois! Ca, je vous le jure, +Monsieur. Vrai de vrai, j'etais grise. Je me mis a l'embrasser; il en fut +plus etonne que si j'avais voulu l'assassiner. Il me repetait: "Mais tu es +folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?..." Je ne +l'ecoutais pas, moi, je n'ecoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans +le bois... Et voila!... J'ai dit la verite, monsieur le maire, toute la +verite." + +Le maire etait un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: "Allez en +paix, Madame, et ne pechez plus... sous les feuilles." + + + * * * * * + + + + + + +UNE FAMILLE + + +J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point apercu depuis +quinze ans. + +Autrefois c'etait mon meilleur ami, l'ami de ma pensee, celui avec qui on +passe les longues soirees tranquilles et gaies, celui a qui on dit les +choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les +idees rares, fines, ingenieuses, delicates, nees de la sympathie meme qui +excite l'esprit et le met a l'aise. + +Pendant bien des annees nous ne nous etions guere quittes. Nous avions +vecu, voyage, songe, reve ensemble, aime les memes choses d'un meme amour, +admire les memes livres, compris les memes oeuvres, fremi des memes +sensations, et si souvent ri des memes etres que nous nous comprenions +completement, rien qu'en echangeant un coup d'oeil. + +Puis il s'etait marie. Il avait epouse tout a coup une fillette de province +venue a Paris pour chercher un fiance. Comment cette petite blondasse, +maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, a la voix fraiche et +bete, pareille a cent mille poupees a marier, avait-elle cueilli ce garcon +intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-la? Il avait sans doute +espere le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras +d'une femme bonne, tendre et fidele; et il avait entrevu tout cela, dans le +regard transparent de cette gamine aux cheveux pales. + +Il n'avait pas songe que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de +tout des qu'il a saisi la stupide realite, a moins qu'il ne s'abrutisse au +point de ne plus rien comprendre. + +Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et +enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer +en quinze ans! + + * * * * * + +Le train s'arreta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un +gros, tres gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'elanca vers +moi, les bras ouverts, en criant: "Georges." Je l'embrassai, mais je ne +l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupefait: "Cristi, tu n'as pas +maigri." Il repondit en riant: "Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table! +les bonnes nuits! Manger et dormir voila mon existence!" + +Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimes. +L'oeil seul n'avait point change; mais je ne retrouvais plus le regard et +je me disais: "S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensee, la +pensee de cette tete-la n'est plus celle d'autrefois, celle que je +connaissais si bien." + +L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitie; mais il n'avait plus +cette clarte intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un +esprit. + +Tout a coup, Simon me dit: + +--Tiens, voici mes deux aines. + +Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garcon de treize ans, +vetu en collegien, s'avancerent d'un air timide et gauche. + +Je murmurai: "C'est a toi?" + +Il repondit en riant: "Mais, oui. + +--Combien en as-tu donc? + +--Cinq! Encore trois restes a la maison! + +Il avait repondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je +me sentais saisi d'une pitie profonde, melee d'un vague mepris, pour ce +reproducteur orgueilleux et naif qui passait ses nuits a faire des enfants +entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une +cage. + +Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-meme et nous voici partis a +travers la ville, triste ville, somnolente et terne ou rien ne remuait par +les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, +un boutiquier, sur sa porte, otait son chapeau; Simon rendait le salut et +nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les +habitants par leur nom. La pensee me vint qu'il songeait a la deputation, +ce reve de tous les enterres de province. + +On eut vite traverse la cite, et la voiture entra dans un jardin qui avait +des pretentions de parc, puis s'arreta devant une maison a tourelles qui +cherchait a passer pour chateau. + +--Voila mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment. + +Je repondis: + +--C'est delicieux. + +Sur le perron, une dame apparut, paree pour la visite, coiffee pour la +visite, avec des phrases pretes pour la visite. Ce n'etait plus la fillette +blonde et fade que j'avais vue a l'eglise quinze ans plus tot, mais une +grosse dame a falbalas et a frisons, une de ces dames sans age, sans +caractere, sans elegance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une +femme. C'etait une mere, enfin, une grosse mere banale, la pondeuse, la +pouliniere humaine, la machine de chair qui procree sans autre +preoccupation dans l'ame que ses enfants et son livre de cuisine. + +Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule ou trois +mioches alignes par rang de taille semblaient places la pour une revue +comme des pompiers devant un maire. + +Je dis: + +--Ah! ah! voici les autres? + +Simon, radieux les nomma "Jean, Sophie et Gontran". + +La porte du salon etait ouverte. J'y penetrai et j'apercus au fond d'un +fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralyse. + +Madame Radevin s'avanca: + +--C'est mon grand-pere, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans. + +Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trepidant: "C'est un ami de +Simon, papa." L'ancetre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit: +"Oua, oua, oua" en agitant sa main. Je repondis: "Vous etes trop aimable, +Monsieur," et je tombai sur un siege. + +Simon venait d'entrer; il riait: + +--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce +vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, a se +faire mourir a tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si +on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux +plats sucres comme si c'etaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien +rencontre de plus drole, tu verras tout a l'heure. + +Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure +du diner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand pietinement et je +me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derriere leur +pere, sans doute pour me faire honneur. + +Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un ocean +d'herbes, de bles et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image +saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison. + +Une cloche sonna. C'etait pour le diner. Je descendis. + +Mme Radevin prit mon bras d'un air ceremonieux et on passa dans la salle a +manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, a peine place +devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en +tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tete branlante. + +Alors Simon se frotta les mains: "Tu vas t'amuser," me dit-il. Et tous les +enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa +gourmand, se mirent a rire en meme temps, tandis que leur mere souriait +seulement en haussant les epaules. + +Radevin se mit a hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses +mains. + +--Nous avons ce soir de la creme au riz sucre. + +La face ridee de l'aieul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas, +pour indiquer qu'il avait compris et qu'il etait content. + +Et on commenca a diner. + +"Regarde," murmura Simon. Le grand-pere n'aimait pas la soupe et refusait +d'en manger. On l'y forcait, pour sa sante; et le domestique lui enfoncait +de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec +energie, pour ne pas avaler le bouillon rejete ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins. + +Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur pere, tres content, +repetait: "Est-il drole, ce vieux?" + +Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il devorait du regard +les plats poses sur la table; et de sa main follement agitee essayait de +les saisir et de les attirer a lui. On les posait presque a portee pour +voir ses efforts eperdus, son elan tremblotant vers eux, l'appel desole de +tout son etre, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et +il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticules. +Et toute la famille se rejouissait de ce supplice odieux et grotesque. + +Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait +avec une gloutonnerie fievreuse, pour avoir plus vite autre chose. + +Quand arriva le riz sucre, il eut presque une convulsion. Il gemissait de +desir. + +Gontran lui cria: "Vous avez trop mange, vous n'en aurez pas." Et on fit +semblant de ne lui en point donner. + +Alors il se mit a pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que +tous les enfants riaient. + +On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant +la premiere bouchee de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton, +et un mouvement du cou pareil a celui des canards qui avalent un morceau +trop gros. + +Puis, quand il eut fini, il se mit a trepigner pour en obtenir encore. + +Pris de pitie devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, +j'implorai pour lui: "Voyons, donne-lui encore un peu de riz?" + +Simon repondit: "Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, a son age, ca +pourrait lui faire mal." + +Je me tus, revant sur cette parole. O morale, o logique, o sagesse! A son +age! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore gouter, par +souci de sa sante! Sa sante! qu'en ferait-il, ce debris inerte et +tremblotant? On menageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de +jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver +plus longtemps a la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante? + +Il n'avait plus rien a faire en cette vie, plus rien. Un seul desir lui +restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entierement cette joie +derniere, la lui donner jusqu'a ce qu'il en mourut. + +Puis, apres une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me +coucher: j'etais triste, triste, triste! + +Et je me mis a ma fenetre. On n'entendait rien au dehors qu'un tres leger, +tres doux, tres joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part. +Cet oiseau devait chanter ainsi, a voix basse, dans la nuit, pour bercer sa +femelle endormie sur ses oeufs. + +Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler +maintenant aux cotes de sa vilaine femme. + + + * * * * * + + + + + + +JOSEPH + + +Elles etaient grises, tout a fait grises, la petite baronne Andree de +Fraisieres et la petite comtesse Noemi de Gardens. + +Elles avaient dine en tete-a-tete, dans le salon vitre qui regardait la +mer. Par les fenetres ouvertes, la brise molle d'un soir d'ete entrait, +tiede et fraiche en meme temps, une brise savoureuse d'ocean. Les deux +jeunes femmes, etendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de +minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette +jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs levres. + +Leurs maris etaient retournes a Paris dans l'apres-midi, les laissant +seules sur cette petite plage deserte qu'ils avaient choisie pour eviter +les rodeurs galants des stations a la mode. Absents cinq jours sur sept, +ils redoutaient les parties de campagne, les dejeuners sur l'herbe, les +lecons de natation et la rapide familiarite qui nait dans le desoeuvrement +des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc a +craindre, ils avaient loue une maison batie et abandonnee par un original +dans le vallon de Roqueville, pres Fecamp, et ils avaient enterre la leurs +femmes pour tout l'ete. + +Elles etaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite +baronne avait propose a la petite comtesse un diner fin, au champagne. +Elles s'etaient d'abord beaucoup amusees a cuisiner elles-memes ce diner; +puis elles l'avaient mange avec gaiete en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait eveillee dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant +elles bavardaient et deraisonnaient a l'unisson en fumant des cigarettes et +en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient +plus du tout ce qu'elles disaient. + +La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, etait plus +partie encore que son amie. + +--Pour finir une soiree comme celle-la, disait-elle, il nous faudrait des +amoureux. Si j'avais prevu ca tantot, j'en aurais fait venir deux de Paris +et je t'en aurais cede un... + +--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; meme ce soir, si j'en voulais +un, je l'aurais. + +--Allons donc! A Roqueville, ma chere? un paysan, alors. + +--Non, pas tout a fait. + +--Alors, raconte-moi. + +--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? + +--Ton amoureux? + +--Ma chere, moi je ne peux pas vivre sans etre aimee. Si je n'etais pas +aimee, je me croirais morte. + +--Moi aussi. + +--N'est-ce pas? + +--Oui. Les hommes ne comprennent pas ca! nos maris surtout! + +--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il +nous faut est fait de gateries, de gentillesses, de galanteries. C'est la +nourriture de notre coeur, ca. C'est indispensable a notre vie, +indispensable, indispensable... + +--Indispensable. + +--Il faut que je sente que quelqu'un pense a moi, toujours, partout. Quand +je m'endors, quand je m'eveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque +part, qu'on reve de moi, qu'on me desire. Sans cela je serais malheureuse, +malheureuse. Oh! mais malheureuse a pleurer tout le temps. + +--Moi aussi. + +--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a ete gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcement une brute, +oui, une vraie brute... Il ne se gene plus pour rien, il se montre tel +qu'il est, il fait des scenes pour les notes, pour toutes les notes. On ne +peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours. + +--Ca, c'est bien vrai. + +--N'est-ce pas?... Ou donc en etais-je? Je ne me rappelle plus du tout. + +--Tu disais que tous les maris sont des brutes! + +--Oui, des brutes... tous. + +--C'est vrai. + +--Et apres?... + +--Quoi, apres? + +--Qu'est-ce que je disais apres? + +--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit? + +--J'avais pourtant quelque chose a te raconter. + +--Oui, c'est vrai, attends?... + +--Ah! j'y suis... + +--Je t'ecoute. + +--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux. + +--Comment fais-tu? + +--Voila. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des +notes et je fais mon choix. + +--Tu fais ton choix? + +--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant +tout qu'un homme soit discret, riche et genereux, n'est-ce pas? + +--C'est vrai? + +--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme. + +--Necessairement. + +--Alors je l'amorce. + +--Tu l'amorces? + +--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais peche a la +ligne? + +--Non, jamais. + +--Tu as eu tort. C'est tres amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je +l'amorce... + +--Comment fais-tu? + +--Bete, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbeciles... +mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est +pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des pretendants, +tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et +quand nous en avons vise un nous l'amorcons... + +--Ca ne me dit pas comment tu fais? + +--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voila +tout. + +--Tu te laisses regarder?... + +--Mais oui. Ca suffit. Quand on s'est laisse regarder plusieurs fois de +suite, un homme vous trouve aussitot la plus jolie et la plus seduisante de +toutes les femmes. Alors il commence a vous faire la cour. Moi je lui +laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ca dure plus ou moins, selon +ses qualites. + +--Tu prends comme ca tous ceux que tu veux? + +--Presque tous. + +--Alors, il y en a qui resistent? + +--Quelquefois. + +--Pourquoi? + +--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est tres +amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidite excessive et parce +qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la +conquete d'une femme... + +--Oh! ma chere!... Tu crois?... + +--Oui... oui... J'en suis sure... il y en a beaucoup de cette derniere +espece, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont +l'air de tout le monde... ils sont habilles comme les autres... ils font +les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas +se deployer. + +--Oh! ma chere... + +--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se deshabiller, meme pour se coucher +tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-la, il +faut etre energique, user du regard et de la poignee de main. C'est meme +quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par ou commencer. +Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous +soignent... Et pour peu qu'on tarde a reprendre ses sens... ils vont +chercher du secours. + +Ceux que je prefere, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-la, je les +enleve d'assaut, a... a... a... a la bayonnette, ma chere! + +--C'est bon, tout ca, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par +exemple. + +--J'en trouve. + +--Tu en trouves. Ou ca? + +--Partout. Tiens, ca me rappelle mon histoire. + +"Voila deux ans, cette annee, que mon mari m'a fait passer l'ete dans sa +terre de Bougrolles. La, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de +rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds degoutants, des +chasseurs de poil et de plume vivant dans des chateaux sans baignoires, de +ces hommes qui transpirent et se couchent par la-dessus, et qu'il serait +impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence +malpropres. + +"Devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas! + +--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour +l'exaltation de l'homme du peuple, des romans ou les ouvriers sont sublimes +et tous les hommes du monde criminels. Ajoute a cela que j'avais vu +_Ruy-Blas_ l'hiver precedent et que ca m'avait beaucoup frappee. Eh bien! +un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +etudie pour etre pretre, puis quitte le seminaire par degout. Eh bien, je +l'ai pris comme domestique! + +--Oh!... Et apres!... + +--Apres... apres, ma chere, je l'ai traite de tres haut, en lui montrant +beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorce, celui-la, ce rustre, je +l'ai allume!... + +--Oh! Andree! + +--Oui, ca m'amusait meme beaucoup. On dit que les domestiques, ca ne compte +pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque +matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand +elle me deshabillait. + +--Oh! Andree? + +--Ma chere, il a flambe comme un toit de paille. Alors, a table, pendant +les repas, je n'ai plus parle que de proprete, de soins du corps, de +douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin +et soir dans la riviere, puis se parfumait a empoisonner le chateau. J'ai +meme ete obligee de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air +furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne. + +--Oh! Andree! + +--Alors, j'ai eu l'idee d'organiser une bibliotheque de campagne. J'ai fait +venir quelques centaines de romans moraux que je pretais a tous nos paysans +et a mes domestiques. Il s'etait glisse dans ma collection quelques +livres... quelques livres... poetiques... de ceux qui troublent les ames... +des pensionnaires et des collegiens... Je les ai donnes a mon valet de +chambre. Ca lui a appris la vie... une drole de vie. + +--Oh... Andree! + +--Alors je suis devenue familiere avec lui, je me suis mise a le tutoyer. +Je l'avais nomme Joseph. Ma chere, il etait dans un etat... dans un etat +effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des +yeux de fou. Moi je m'amusais enormement. C'est un de mes meilleurs etes... + +--Et apres?... + +--Apres... oui... Eh bien, un jour que mon mari etait absent, je lui ai dit +d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait tres chaud, +tres chaud... Voila! + +--Oh! Andree, dis-moi tout... Ca m'amuse tant. + +--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ca je finirais le carafon toute +seule. Eh bien apres, je me suis trouvee mal en route. + +--Comment ca? + +--Que tu es bete. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il +fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai ete sur l'herbe j'ai +suffoque et je lui ai dit de me delacer. Et puis, quand j'ai ete delacee, +j'ai perdu connaissance. + +--Tout a fait. + +--Oh non, pas du tout. + +--Eh bien? + +--Eh bien! j'ai ete obligee de rester pres d'une heure sans connaissance. +Il ne trouvait pas de remede. Mais j'ai ete patiente, et je n'ai rouvert +les yeux qu'apres sa chute. + +--Oh! Andree!... Et qu'est-ce que tu lui as dit? + +--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'etais sans +connaissance? Je l'ai remercie. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et +il m'a ramenee au chateau. Mais il a failli verser en tournant la barriere! + +--Oh! Andree! Et c'est tout?... + +--C'est tout... + +--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois? + +--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce +goujat. + +--L'as-tu garde longtemps apres ca? + +--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoye. Je +n'avais pas a m'en plaindre. + +--Oh! Andree! Et il t'aime toujours? + +--Parbleu. + +--Ou est-il? + +La petite baronne etendit la main vers la muraille et poussa le timbre +electrique. La porte s'ouvrit presque aussitot, et un grand valet entra qui +repandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne. + +La baronne lui dit: "Joseph, mon garcon, j'ai peur de me trouver mal, va me +chercher ma femme de chambre." + +L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maitresse, qui reprit: "Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux +que toi." + +Il tourna sur ses talons et sortit. + +La petite comtesse, effaree, demanda: + +--Et qu'est-ce que tu diras a ta femme de chambre? + +--Je lui dirai que c'est passe! Non, je me ferai tout de meme delacer. Ca +me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma +chere... mais grise a tomber si je me levais. + + + * * * * * + + + + + + +L'AUBERGE + + +Pareille a toutes les hotelleries de bois plantees dans les Hautes-Alpes, +au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les +sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux +voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi. + +Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitee par la famille de Jean Hauser; +puis, des que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant +impraticable la descente sur Loeche, les femmes, le pere et les trois fils +s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari +avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne. + +Les deux hommes et la bete demeurent jusqu'au printemps dans cette prison +de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du +Balmhorn, entoures de sommets pales et luisants, enfermes, bloques, +ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, etreint, ecrase +la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenetres et mure la +porte. + +C'etait le jour ou la famille Hauser allait retourner a Loeche, l'hiver +approchant et la descente devenant perilleuse. + +Trois mulets partirent en avant, charges de hardes et de bagages et +conduits par les trois fils. Puis la mere, Jeanne Hauser, et sa fille +Louise monterent sur un quatrieme mulet, et se mirent en route a leur tour. + +Le pere les suivait accompagne des deux gardiens qui devaient escorter la +famille jusqu'au sommet de la descente. + +Ils contournerent d'abord le petit lac, gele maintenant au fond du grand +trou de rochers qui s'etend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon +clair comme un drap et domine de tous cotes par des sommets de neige. + +Une averse de soleil tombait sur ce desert blanc eclatant et glace, +l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait +dans cet ocean des monts; aucun mouvement dans cette solitude demesuree; +aucun bruit n'en troublait le profond silence. + +Peu a peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes, +laissa derriere lui le pere Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre +le mulet qui portait les deux femmes. + +La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste. +C'etait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux +pales paraissaient decolores par les longs sejours au milieu des glaces. + +Quand il eut rejoint la bete qui la portait, il posa la main sur la croupe +et ralentit le pas. La mere Hauser se mit a lui parler, enumerant avec des +details infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'etait la +premiere fois qu'il restait la-haut, tandis que le vieux Hari avait deja +passe quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach. + +Ulrich Kunsi ecoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans +cesse la jeune fille. De temps en temps il repondait: "Oui, madame Hauser." +Mais sa pensee semblait loin et sa figure calme demeurait impassible. + +Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelee s'etendait, +toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers +noirs dresses a pic aupres des enormes moraines du glacier de Loemmern que +dominait le Wildstrubel. + +Comme ils approchaient du col de la Gemmi, ou commence la descente sur +Loeche, ils decouvrirent tout a coup l'immense horizon des Alpes du Valais +dont les separait la profonde et large vallee du Rhone. + +C'etait, au loin, un peuple de sommets blancs, inegaux, ecrases ou pointus +et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant +massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide +du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse +coquette. + +Puis, au-dessous d'eux, dans un trou demesure, au fond d'un abime +effrayant, ils apercurent Loeche, dont les maisons semblaient des grains de +sable jetes dans cette crevasse enorme que finit et que ferme la Gemmi, et +qui s'ouvre, la-bas, sur le Rhone. + +Le mulet s'arreta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans +cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne +droite, jusqu'a ce petit village presque invisible, a son pied. Les femmes +sauterent dans la neige. + +Les deux vieux les avaient rejoints. + +--Allons, dit le pere Hauser, adieu et bon courage, a l'an prochain, les +amis. + +Le pere Hari repeta: "A l'an prochain." + +Ils s'embrasserent. Puis Mme Hauser, a son tour, tendit ses joues; et la +jeune fille en fit autant. + +Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise: +"N'oubliez point ceux d'en-haut." Elle repondit "non" si bas, qu'il devina +sans l'entendre. + +--Allons, adieu, repeta Jean Hauser, et bonne sante. + +Et, passant devant les femmes, il commenca a descendre. + +Ils disparurent bientot tous les trois au premier detour du chemin. + +Et les deux hommes s'en retournerent vers l'auberge de Schwarenbach. + +Ils allaient lentement, cote a cote, sans parler. C'etait fini, ils +resteraient seuls, face a face, quatre ou cinq mois. + +Puis Gaspard Hari se mit a raconter sa vie de l'autre hiver. Il etait +demeure avec Michel Canol, trop age maintenant pour recommencer; car un +accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'etaient pas +ennuyes, d'ailleurs; le tout etait d'en prendre son parti des le premier +jour; et on finissait par se creer des distractions, des jeux, beaucoup de +passe-temps. + +Ulrich Kunsi l'ecoutait, les yeux baisses, suivant en pensee ceux qui +descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi. + +Bientot ils apercurent l'auberge, a peine visible, si petite, un point noir +au pied de la monstrueuse vague de neige. + +Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frise, se mit a gambader autour +d'eux. + +--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme +maintenant, il faut preparer le diner, tu vas eplucher les pommes de terre. + +Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencerent a tremper +la soupe. + +La matinee du lendemain sembla longue a Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait +et crachait dans l'atre, tandis que le jeune homme regardait par la fenetre +l'eclatante montagne en face de la maison. + +Il sortit dans l'apres-midi, et refaisant le trajet de la veille, il +cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porte les +deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le +ventre au bord de l'abime, et regarda Loeche. + +Le village dans son puits de rocher n'etait pas encore noye sous la neige, +bien qu'elle vint tout pres de lui, arretee net par les forets de sapins +qui protegeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de +la-haut, a des paves, dans une prairie. + +La petite Hauser etait la, maintenant, dans une de ces demeures grises. +Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer +separement. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait +encore! + +Mais le soleil avait disparu derriere la grande cime de Wildstrubel; et le +jeune homme rentra. Le pere Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, +il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de +l'autre des deux cotes de la table. + +Ils jouerent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupe, ils se coucherent. + +Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans +neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses apres-midi a guetter les +aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glaces, tandis +que Ulrich retournait regulierement au col de la Gemmi pour contempler le +village. Puis ils jouaient aux cartes, aux des, aux dominos, gagnaient et +perdaient de petits objets pour interesser leur partie. + +Un matin, Hari, leve le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, +profond et leger, d'ecume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans +bruit, les ensevelissait peu a peu sous un epais et sourd matelas de +mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut degager la porte +et les fenetres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'elever +sur cette poudre de glace que douze heures de gelee avaient rendue plus +dure que le granit des moraines. + +Alors, ils vecurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guere en +dehors de leur demeure. Ils s'etaient partage les besognes qu'ils +accomplissaient regulierement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de proprete. C'etait +lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine +et entretenait le feu. Leurs ouvrages, reguliers et monotones, etaient +interrompus par de longues parties de cartes ou de des. Jamais ils ne se +querellaient, etant tous deux calmes et placides. Jamais meme ils n'avaient +d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient +fait provision de resignation pour cet hivernage sur les sommets. + +Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait a la +recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'etait alors fete +dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraiche. + +Un matin, il partit ainsi. Le thermometre du dehors marquait dix-huit +au-dessous de glace. Le soleil n'etant pas encore leve, le chasseur +esperait surprendre les betes aux abords du Wildstrubel. + +Ulrich, demeure seul, resta couche jusqu'a dix heures. Il etait d'un +naturel dormeur; mais il n'eut point ose s'abandonner ainsi a son penchant +en presence du vieux guide toujours ardent et matinal. + +Il dejeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits a +dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effraye meme de la +solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme +on l'est par le desir d'une habitude invincible. + +Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer a +quatre heures. + +La neige avait nivele toute la profonde vallee, comblant les crevasses, +effacant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les +sommets immenses, qu'une immense cuve blanche reguliere, aveuglante et +glacee. + +Depuis trois semaines, Ulrich n'etait plus revenu au bord de l'abime d'ou +il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes +qui conduisaient a Wildstrubel. Loeche maintenant etait aussi sous la +neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guere, ensevelies sous ce +manteau pale. + +Puis, tournant a droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son +pas allonge de montagnard, en frappant de son baton ferre la neige aussi +dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil percant le petit point +noir et mouvant, au loin, sur cette nappe demesuree. + +Quand il fut au bord du glacier, il s'arreta, se demandant si le vieux +avait bien pris ce chemin; puis il se mit a longer les moraines d'un pas +plus rapide et plus inquiet. + +Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gele courait +par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri +d'appel aigu, vibrant, prolonge. La voix s'envola dans le silence de mort +ou dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'ecume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la +mer; puis elle s'eteignit et rien ne lui repondit. + +Il se remit a marcher. Le soleil s'etait enfonce, la-bas, derriere les +cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de +la vallee devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout a coup. Il lui +sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces +monts entraient en lui, allaient arreter et geler son sang, raidir ses +membres, faire de lui un etre immobile et glace. Et il se mit a courir, +s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, etait rentre pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec +un chamois mort a ses pieds. + +Bientot il apercut l'auberge. Aucune fumee n'en sortait. Ulrich courut plus +vite, ouvrit la porte. Sam s'elanca pour le feter, mais Gaspard Hari +n'etait point revenu. + +Effare, Kunsi tournait sur lui-meme, comme s'il se fut attendu a decouvrir +son compagnon cache dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, +esperant toujours voir revenir le vieillard. + +De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La +nuit etait tombee, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pale, la nuit +livide qu'eclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin pret a +tomber derriere les sommets. + +Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les +mains en revant aux accidents possibles. + +Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux +pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait etendu dans la neige, +saisi, raidi par le froid, l'ame en detresse, perdu, criant peut-etre au +secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit. + +Mais ou? La montagne etait si vaste, si rude, si perilleuse aux environs, +surtout en cette saison, qu'il aurait fallu etre dix ou vingt guides et +marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en +cette immensite. + +Ulrich Kunsi, cependant, se resolut a partir avec Sam si Gaspard Hari +n'etait point revenu entre minuit et une heure du matin. + +Et il fit ses preparatifs. + +Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula +autour de sa taille une corde longue, mince et forte, verifia l'etat de son +baton ferre et de la hachette qui sert a tailler des degres dans la glace. +Puis il attendit. Le feu brulait dans la cheminee; le gros chien ronflait +sous la clarte de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups +reguliers dans sa gaine de bois sonore. + +Il attendait, l'oreille eveillee aux bruits lointains, frissonnant quand le +vent leger frolait le toit et les murs. + +Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait fremissant et +apeure, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du cafe bien chaud avant +de se mettre en route. + +Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, reveilla Sam, ouvrit la +porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, +il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la +glace, avancant toujours et parfois halant, au bout de sa corde, le chien +reste au bas d'un escarpement trop rapide. Il etait six heures environ, +quand il atteignit un des sommets ou le vieux Gaspard venait souvent a la +recherche des chamois. + +Et il attendit que le jour se levat. + +Le ciel palissait sur sa tete; et soudain une lueur bizarre, nee on ne sait +d'ou, eclaira brusquement l'immense ocean des cimes pales qui s'etendaient +a cent lieues autour de lui. On eut dit que cette clarte vague sortait de +la neige elle-meme pour se repandre dans l'espace. Peu a peu les sommets +lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair, +et le soleil rouge apparut derriere les lourds geants des Alpes bernoises. + +Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbe, epiant +des traces, disant au chien: "Cherche, mon gros, cherche." + +Il redescendait la montagne a present, fouillant de l'oeil les gouffres, et +parfois appelant, jetant un cri prolonge, mort bien vite dans l'immensite +muette. Alors, il collait a terre l'oreille, pour ecouter; il croyait +distinguer une voix, se mettait a courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, epuise, desespere. Vers midi, il dejeuna et fit +manger Sam, aussi las que lui-meme. Puis il recommenca ses recherches. + +Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilometres +de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et +trop fatigue pour se trainer plus longtemps, il creusa un trou dans la +neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait +apportee. Et ils se coucherent l'un contre l'autre, l'homme, et la bete, +chauffant leurs corps l'un a l'autre et geles jusqu'aux moelles cependant. + +Ulrich ne dormit guere, l'esprit hante de visions, les membres secoues de +frissons. + +Le jour allait paraitre quand il se releva. Ses jambes etaient raides comme +des barres de fer, son ame faible a le faire crier d'angoisse, son coeur +palpitant a le laisser choir d'emotion des qu'il croyait entendre un bruit +quelconque. + +Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et +l'epouvante de cette mort, fouettant son energie, reveilla sa vigueur. + +Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de +loin par Sam, qui boitait sur trois pattes. + +Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'apres-midi. +La maison etait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit, +tellement abruti qu'il ne pensait plus a rien. + +Il dormit longtemps, tres longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom: "Ulrich", secoua son engourdissement profond et +le fit se dresser. Avait-il reve? Etait-ce un de ces appels bizarres qui +traversent les reves des ames inquietes? Non, il l'entendait encore, ce cri +vibrant, entre dans son oreille et reste dans sa chair jusqu'au bout de ses +doigts nerveux. Certes, on avait crie; on avait appele: "Ulrich!" Quelqu'un +etait la, pres de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la +porte et hurla: "C'est toi, Gaspard!" de toute la puissance de sa gorge. + +Rien ne repondit; aucun son, aucun murmure, aucun gemissement, rien. Il +faisait nuit. La neige etait bleme. + +Le vent s'etait leve, le vent glace qui brise les pierres et ne laisse rien +de vivant sur ces hauteurs abandonnees. Il passait par souffles brusques +plus dessechants et plus mortels que le vent de feu du desert. Ulrich, de +nouveau, cria: "Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!" + +Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une epouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte +et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain +qu'il venait d'etre appele par son camarade au moment ou il rendait +l'esprit. + +De cela il etait sur, comme on est sur de vivre ou de manger du pain. Le +vieux Gaspard Hari avait agonise pendant deux jours et trois nuits quelque +part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immacules dont la +blancheur est plus sinistre que les tenebres des souterrains. Il avait +agonise pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout a +l'heure en pensant a son compagnon. Et son ame, a peine libre, s'etait +envolee vers l'auberge ou dormait Ulrich, et elle l'avait appele de par la +vertu mysterieuse et terrible qu'ont les ames des morts de hanter les +vivants. Elle avait crie, cette ame sans voix, dans l'ame accablee du +dormeur; elle avait crie son adieu dernier, ou son reproche, ou sa +malediction sur l'homme qui n'avait point assez cherche. + +Et Ulrich la sentait la, tout pres, derriere le mur, derriere la porte +qu'il venait de refermer. Elle rodait, comme un oiseau de nuit qui frole de +ses plumes une fenetre eclairee; et le jeune homme eperdu etait pret a +hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait +point et n'oserait plus desormais, car le fantome resterait la, jour et +nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas +ete retrouve et depose dans la terre benite d'un cimetiere. + +Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du +soleil. Il prepara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura +sur une chaise, immobile, le coeur torture, pensant au vieux couche sur la +neige. + +Puis, des que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles +l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, eclairee a +peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout a l'autre de la +piece, a grands pas, ecoutant, ecoutant si le cri effrayant de l'autre nuit +n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait +seul, le miserable, comme aucun homme n'avait jamais ete seul! Il etait +seul dans cet immense desert de neige, seul a deux mille metres au-dessus +de la terre habitee, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie +qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glace! Une envie folle le +tenaillait de se sauver n'importe ou, n'importe comment, de descendre a +Loeche en se jetant dans l'abime; mais il n'osait seulement pas ouvrir la +porte, sur que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester +seul non plus la-haut. + +Vers minuit, las de marcher, accable d'angoisse et de peur, il s'assoupit +enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu +hante. + +Et soudain le cri strident de l'autre soir lui dechira les oreilles, si +suraigu qu'Ulrich etendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba +sur le dos avec son siege. + +Sam, reveille par le bruit, se mit a hurler comme hurlent les chiens +effrayes, et il tournait autour du logis cherchant d'ou venait le danger. +Parvenu pres de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec +force, le poil herisse, la queue droite et grognant. + +Kunsi, eperdu, s'etait leve et, tenant par un pied sa chaise, il cria: +"N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue." Et le chien, excite +par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que defiait +la voix de son maitre. + +Sam, peu a peu, se calma et revint s'etendre aupres du foyer, mais il +demeurait inquiet, la tete levee, les yeux brillants et grondant entre ses +crocs. + +Ulrich, a son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait defaillir de +terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il +en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idees devenaient vagues; son +courage s'affermissait; une fievre de feu glissait dans ses veines. + +Il ne mangea guere le lendemain, se bornant a boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vecut, saoul comme une brute. Des que la pensee +de Gaspard Hari lui revenait, il recommencait a boire jusqu'a l'instant ou +il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait la, sur la face, +ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais a peine +avait-il digere le liquide affolant et brulant, que le cri toujours le meme +"Ulrich!" le reveillait comme une balle qui lui aurait perce le crane; et +il se dressait chancelant encore, etendant les mains pour ne point tomber, +appelant Sam a son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son +maitre, se precipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la +rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col +renverse, la tete en l'air, avalait a pleines gorgees, comme de l'eau +fraiche apres une course, l'eau-de-vie qui tout a l'heure endormirait de +nouveau sa pensee, et son souvenir, et sa terreur eperdue. + +En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette +saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son epouvante qui se reveilla +plus furieuse des qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idee fixe alors, +exasperee par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue +solitude, s'enfoncait en lui a la facon d'une vrille. Il marchait +maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bete en cage, collant son oreille a +la porte pour ecouter si l'autre etait la, et le defiant, a travers le mur. + +Puis, des qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix +qui le faisait bondir sur ses pieds. + +Une nuit enfin, pareil aux laches pousses a bout, il se precipita sur la +porte et l'ouvrit pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer a se +taire. + +Il recut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaca jusqu'aux os +et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam +s'etait elance dehors. Puis, fremissant, il jeta du bois au feu, et s'assit +devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le +mur en pleurant. + +Il cria eperdu: "Va-t-en." Une plainte lui repondit, longue et douloureuse. + +Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporte par la terreur. Il +repetait "Va-t-en" en tournant sur lui-meme pour trouver un coin ou se +cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se +frottant contre le mur. Ulrich s'elanca vers le buffet de chene plein de +vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il +le traina jusqu'a la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant +les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenetre comme on fait lorsqu'un +ennemi vous assiege. + +Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gemissements lugubres +auxquels le jeune homme se mit a repondre par des gemissements pareils. + +Et des jours et des nuits se passerent sans qu'ils cessassent de hurler +l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait +la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la +demolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbe, l'oreille +collee contre la pierre, et il repondait a tous ses appels par +d'epouvantables cris. + +Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brise de +fatigue qu'il s'endormit aussitot. + +Il se reveilla sans un souvenir, sans une pensee, comme si toute sa tete se +fut videe pendant ce sommeil accable. Il avait faim, il mangea. + + * * * * * + +L'hiver etait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la +famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge. + +Des qu'elles eurent atteint le haut de la montee les femmes grimperent sur +leur mulet, et elles parlerent des deux hommes qu'elles allaient retrouver +tout a l'heure. + +Elles s'etonnaient que l'un deux ne fut pas descendu quelques jours plus +tot, des que la route etait devenue possible, pour donner des nouvelles de +leur long hivernage. + +On apercut enfin l'auberge encore couverte et capitonnee de neige. La porte +et la fenetre etaient closes; un peu de fumee sortait du toit, ce qui +rassura le pere Hauser. Mais en approchant, il apercut, sur le seuil, un +squelette d'animal depece par les aigles, un grand squelette couche sur le +flanc. + +Tous l'examinerent. "Ca doit etre Sam," dit la mere. Et elle appela: "He, +Gaspard." Un cri repondit a l'interieur, un cri aigu, qu'on eut dit pousse +par une bete. Le pere Hauser repeta: "He, Gaspard." Un autre cri pareil au +premier se fit entendre. + +Alors les trois hommes, le pere et les deux fils, essayerent d'ouvrir la +porte. Elle resista. Ils prirent dans l'etable vide une longue poutre comme +belier, et la lancerent a toute volee. Le bois cria, ceda, les planches +volerent en morceaux; puis un grand bruit ebranla la maison et ils +apercurent, dedans, derriere le buffet ecroule un homme debout, avec des +cheveux qui lui tombaient aux epaules, une barbe qui lui tombait sur la +poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'etoffe sur le corps. + +Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'ecria: "C'est Ulrich, +maman." Et la mere constata que c'etait Ulrich, bien que ses cheveux +fussent blancs. + +Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne repondit point aux +questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire a Loeche ou les medecins +constaterent qu'il etait fou. + +Et personne ne sut jamais ce qu'etait devenu son compagnon. + +La petite Hauser faillit mourir, cet ete-la, d'une maladie de langueur +qu'on attribua au froid de la montagne. + + + * * * * * + + + + + + +LE VAGABOND + + +Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait +quitte son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage +manquait. Compagnon charpentier, age de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il etait reste pendant deux mois a la charge de sa famille, lui, +fils aine, n'ayant plus qu'a croiser ses bras vigoureux, dans le chomage +general. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en +journee, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne +faisait rien parce qu'il n'avait rien a faire, et mangeait la soupe des +autres. + +Alors, il s'etait informe a la mairie; et le secretaire avait repondu qu'on +trouvait a s'occuper dans le Centre. + +Il etait donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs +dans sa poche et portant sur l'epaule, dans un mouchoir bleu attache au +bout de son baton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une +chemise. + +Et il avait marche sans repos, pendant les jours et les nuits, par les +interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver +jamais a ce pays mysterieux ou les ouvriers trouvent de l'ouvrage. + +Il s'enteta d'abord a cette idee qu'il ne devait travailler qu'a la +charpente, puisqu'il etait charpentier. Mais, dans tous les chantiers ou il +se presenta, on repondit qu'on venait de congedier des hommes, faute de +commandes, et il se resolut, se trouvant a bout de ressources, a accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin. + +Donc, il fut tour a tour terrassier, valet d'ecurie, scieur de pierres; il +cassa du bois, ebrancha des arbres, creusa un puits, mela du mortier, lia +des fagots, garda des chevres sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant a vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et +des paysans. + +Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait +plus rien et il mangeait un peu de pain, grace a la charite des femmes +qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes. + +Le soir tombait, Jacques Randel harasse, les jambes brisees, le ventre +vide, l'ame en detresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, +car il menageait sa derniere paire de souliers, l'autre n'existant plus +depuis longtemps deja. C'etait un samedi, vers la fin de l'automne. Les +nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussees du +vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientot. La +campagne etait deserte, a cette tombee de jour, la veille d'un dimanche. De +place en place, dans les champs, s'elevaient, pareilles a des champignons +jaunes, monstrueux, des meules de paille egrenees; et les terres semblaient +nues, etant ensemencees deja pour l'autre annee. + +Randel avait faim, une faim de bete, une de ces faims qui jettent les loups +sur les hommes. Extenue, il allongeait les jambes pour faire moins de pas, +et, la tete pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la +bouche seche, il serrait son baton dans sa main avec l'envie vague de +frapper a tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe. + +Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes +de terre defouies, restees sur le sol retourne. S'il en avait trouve +quelques-unes, il eut ramasse du bois mort, fait un petit feu dans le +fosse, et bien soupe, ma foi, avec le legume chaud et rond, qu'il eut tenu +d'abord, brulant, dans ses mains froides. + +Mais la saison etait passee, et il devrait, comme la veille, ronger une +betterave crue, arrachee dans un sillon. + +Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de +ses idees. Il n'avait guere pense, jusque-la, appliquant tout son esprit, +toutes ses simples facultes, a sa besogne professionnelle. Mais voila que +la fatigue, cette poursuite acharnee d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passees sur l'herbe, le jeune, le mepris qu'il +sentait chez les sedentaires pour le vagabond, cette question posee chaque +jour: "Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?" le chagrin de ne pouvoir +occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeures a la maison et qui n'avaient guere de sous, non plus, +l'emplissaient, peu a peu d'une colere lente, amassee chaque jour, chaque +heure, chaque minute, et qui s'echappait de sa bouche, malgre lui, en +phrases courtes et grondantes. + +Tout en trebuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il +grognait: "Misere... misere... tas de cochons... laisser crever de faim un +homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre +sous... v'la qu'il pleut... tas de cochons!..." + +Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, a tous +les hommes, de ce que la nature, la grande mere aveugle, est inequitable, +feroce et perfide. + +Il repetait, les dents serrees: "Tas de cochons!" en regardant la mince +fumee grise qui sortait des toits, a cette heure du diner. Et, sans +reflechir a cette autre injustice, humaine celle-la, qui se nomme violence +et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les +habitants et de se mettre a table, a leur place. + +Il disait: "J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse +crever de faim... je ne demande qu'a travailler, pourtant... tas de +cochons!" Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la +souffrance de son coeur lui montaient a la tete comme une ivresse +redoutable, et faisaient naitre, en son cerveau, cette idee simple: "J'ai +le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est a tout le monde. +Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!" + +La pluie tombait, fine, serree, glacee. Il s'arreta et murmura: "Misere... +encore un mois de route avant de rentrer a la maison..." Il revenait en +effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutot a s'occuper +dans sa ville natale, ou il etait connu, en faisant n'importe quoi, que sur +les grands chemins ou tout le monde le suspectait. + +Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gacheur de +platre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt +sous par jour, ce serait toujours de quoi manger. + +Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin +d'empecher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais +il sentit bientot qu'elle traversait deja la mince toile de ses vetements +et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'etre perdu qui ne sait +plus ou cacher son corps, ou reposer sa tete, qui n'a pas un abri par le +monde. + +La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il apercut, au loin, dans un +pre, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fosse de la +route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait. + +Quand il fut aupres, elle leva vers lui sa grosse tete, et il pensa: "Si +seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait." + +Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lancant +dans le flanc un grand coup de pied: "Debout!" dit-il. + +La bete se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; +alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il +but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonfle, chaud, +et qui sentait l'etable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source +vivante. + +Mais la pluie glacee tombait plus serree, et toute la plaine etait nue sans +lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumiere qui +brillait entre les arbres, a la fenetre d'une maison. + +La vache s'etait recouchee, lourdement. Il s'assit a cote d'elle, en lui +flattant la tete, reconnaissant d'avoir ete nourri. Le souffle epais et +fort de la bete, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans +l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit a dire: "Tu n'as +pas froid la-dedans, toi." + +Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y +trouver de la chaleur. Alors une idee lui vint, celle de se coucher et de +passer la nuit contre ce gros ventre tiede. Il chercha donc une place, pour +etre bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuve tout a l'heure. Puis, comme il etait brise de fatigue, il +s'endormit tout a coup. + +Mais, plusieurs fois, il se reveilla, le dos ou le ventre glace, selon +qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se +retournait pour rechauffer et secher la partie de son corps qui etait +restee a l'air de la nuit; et il se rendormait bientot de son sommeil +accable. + +Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraitre; il ne pleuvait plus; +le ciel etait pur. + +La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur +ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: +"Adieu, ma belle... a une autre fois... t'es une bonne bete... Adieu..." + +Puis il mit ses souliers, et s'en alla. + +Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la meme route; +puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe. + +Le jour etait venu; les cloches des eglises sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit a pied, soit montes en des +charrettes, commencaient a passer sur les chemins, allant aux villages +voisins feter le dimanche chez des amis, chez des parents. + +Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets +et belants qu'un chien rapide maintenait en troupeau. + +Randel se leva, salua: "Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui +meurt de faim?" dit-il. + +L'autre repondit en jetant au vagabond un regard mechant: + +--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes. + +Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fosse. + +Il attendit longtemps; regardant defiler devant lui les campagnards, et +cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa +priere. + +Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaine d'or ornait +le ventre. + +--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je +n'ai plus un sou dans ma poche. + +Le demi-monsieur repliqua: "Vous auriez du lire l'avis affiche a l'entree +du pays.--La mendicite est interdite sur le territoire de la +commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, +je vais vous faire ramasser." + +Randel, que la colere gagnait, murmura: "Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins." + +Et il retourna s'asseoir sur son fosse. + +Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la +route. Ils marchaient lentement, cote a cote, bien en vue, brillants au +soleil avec leurs chapeaux cires, leurs buffleteries jaunes et leurs +boutons de metal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en +fuite de loin, de tres loin. + +Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'etre pris par eux, et de +se venger, plus tard. + +Ils approchaient sans paraitre l'avoir vu, allant de leur pas militaire, +lourd et balance comme la marche des oies. Puis tout a coup, en passant +devant lui, ils eurent l'air de le decouvrir, s'arreterent et se mirent a +le devisager d'un oeil menacant et furieux. + +Et le brigadier s'avanca en demandant: + +--Qu'est-ce que vous faites ici? + +L'homme repliqua tranquillement: + +--Je me repose. + +--D'ou venez-vous? + +--S'il fallait vous dire tous les pays ou j'ai passe, j'en aurais pour plus +d'une heure. + +--Ou allez-vous? + +--A Ville-Avaray. + +--Ou c'est-il ca? + +--Dans la Manche. + +--C'est votre pays? + +--C'est mon pays. + +--Pourquoi en etes-vous parti? + +--Pour chercher du travail. + +Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colere d'un homme +que la meme supercherie finit par exasperer: + +--Ils disent tous ca, ces bougres-la. Mais je la connais, moi. + +Puis il reprit: + +--Vous avez des papiers? + +--Oui, j'en ai. + +--Donnez-les. + +Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers +uses et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. + +L'autre les epelait en anonnant, puis constatant qu'ils etaient en regle, +il les rendit avec l'air mecontent d'un homme qu'un plus malin vient de +jouer. + +Apres quelques moments de reflexion, il demanda de nouveau: + +--Vous avez de l'argent sur vous? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Pas un sou seulement? + +--Pas un sou seulement! + +--De quoi vivez-vous, alors? + +--De ce qu'on me donne. + +--Vous mendiez, alors? + +Randel repondit resolument: + +--Oui, quand je peux. + +Mais le gendarme declara: "Je vous prends en flagrant delit de vagabondage +et de mendicite, sans ressource et sans profession, sur la route, et je +vous enjoins de me suivre." + +Le charpentier se leva. + +--Ousque vous voudrez, dit-il. + +Et se placant entre les deux militaires avant meme d'en recevoir l'ordre, +il ajouta: + +--Allez, coffrez-moi. Ca me mettra un toit sur la tete quand il pleut. + +Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, a travers +des arbres depouilles de feuilles, a un quart de lieue de distance. + +C'etait l'heure de la messe, quand ils traverserent le pays. La place etait +pleine de monde, et deux haies se formerent aussitot pour voir passer le +malfaiteur qu'une troupe d'enfants excites suivait. Paysans et paysannes le +regardaient, cet homme arrete, entre deux gendarmes, avec une haine allumee +dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'ecraser sous leurs pieds. On se demandait s'il +avait vole et s'il avait tue. Le boucher, ancien spahi, affirma: "C'est un +deserteur." Le debitant de tabac crut le reconnaitre pour un homme qui lui +avait passe une piece fausse de cinquante centimes, le matin meme, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve +Malet que la police cherchait depuis six mois. + +Dans la salle du conseil municipal, ou ses gardiens le firent entrer, +Randel retrouva le maire, assis devant la table des deliberations et +flanque de l'instituteur. + +--Ah! ah! s'ecria le magistrat, vous revoila, mon gaillard. Je vous avais +bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que +c'est?" + +Le brigadier repondit: "Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, +sans ressources et sans argent sur lui, a ce qu'il affirme, arrete en etat +de mendicite et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien +en regle." + +--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, +les rendit, puis ordonna: "Fouillez-le." On fouilla Randel; on ne trouva +rien. + +Le maire semblait perplexe. Il demanda a l'ouvrier: + +--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route? + +--Je cherchais de l'ouvrage. + +--De l'ouvrage?... Sur la grand'route? + +--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois? + +Ils se devisageaient tous les deux avec une haine de betes appartenant a +des races ennemies. Le magistrat reprit: "Je vais vous faire mettre en +liberte, mais que je ne vous y reprenne pas!" + +Le charpentier repondit: "J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins." + +Le maire prit un air severe: + +--Taisez-vous. + +Puis il ordonna aux gendarmes: + +--Vous conduirez cet homme a deux cents metres du village, et vous le +laisserez continuer son chemin. + +L'ouvrier dit: "Faites-moi donner a manger, au moins." + +L'autre fut indigne: "Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! +ah! elle est forte celle-la!" + +Mais Randel reprit avec fermete: "Si vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez a faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les +gros." + +Le maire s'etait leve, et il repeta: "Emmenez-le vite, parce que je +finirais par me facher." + +Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et +l'entrainerent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur +la route; et les hommes l'ayant conduit a deux cents metres de la borne +kilometrique, le brigadier declara: + +--Voila, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous +aurez de mes nouvelles. + +Et Randel se mit en route sans rien repondre, et sans savoir ou il allait. +Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti +qu'il ne pensait plus a rien. + +Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenetre etait +entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arreta +net, devant ce logis. + +Et, tout a coup, la faim, une faim feroce, devorante, affolante, le +souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure. + +Il dit, tout haut, d'une voix grondante: "Nom de Dieu! faut qu'on m'en +donne, cette fois." Et il se mit a heurter la porte a grands coups de son +baton. Personne ne repondit; il frappa plus fort, criant: "He! he! he! la +dedans, les gens! he! ouvrez!" + +Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenetre, il la poussa avec sa +main, et l'air enferme de la cuisine, l'air tiede plein de senteurs de +bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'echappa vers l'air froid du +dehors. + +D'un saut, le charpentier fut dans la piece. Deux couverts etaient mis sur +une table. Les proprietaires, partis sans doute a la messe, avaient laisse +sur le feu leur diner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux +legumes. + +Un pain frais attendait sur la cheminee, entre deux bouteilles qui +semblaient pleines. + +Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que +s'il eut etrangle un homme, puis il se mit a le manger voracement, par +grandes bouchees vite avalees. Mais l'odeur de la viande, presque aussitot, +l'attira vers la cheminee, et, ayant ote le couvercle du pot, il y plongea +une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lie d'une ficelle. +Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'a ce que +son assiette fut pleine, et, l'ayant posee sur la table, il s'assit devant, +coupa le bouilli en quatre parts et dina comme s'il eut ete chez lui. Quand +il eut devore le morceau presque entier, plus une quantite de legumes, il +s'apercut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posees +sur la cheminee. + +A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant +pis, c'etait chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait +bon, apres avoir eu si froid; et il but. + +Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en +versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgees. Et, presque +aussitot, il se sentit gai, rejoui par l'alcool comme si un grand bonheur +lui avait coule dans le ventre. + +Il continuait a manger, moins vite, en machant lentement et trempant son +pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps etait devenue brulante, +le front surtout ou le sang battait. + +Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'etait la messe qui finissait; et +un instinct plutot qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend +perspicaces tous les etres en danger, fit se dresser le charpentier, qui +mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille +d'eau-de-vie, et, a pas furtifs, gagna la fenetre et regarda la route. + +Elle etait encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit a travers champs vers un bois qu'il +apercevait. + +Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et +tellement souple qu'il sautait les clotures des champs, a pieds joints, +d'un seul bond. + +Des qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, +et se remit a boire, par grandes lampees, tout en marchant. Alors ses idees +se brouillerent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes elastiques comme +des ressorts. + +Il chantait la vieille chanson populaire: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Il marchait maintenant sur une mousse epaisse, humide et fraiche, et ce +tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, +comme un enfant. + +Il prit son elan, cabriola; se releva, recommenca. Et, entre chaque +pirouette, il se remettait a chanter: + + Ah! qu'il fait donc bon + Qu'il fait donc bon + Cueillir la fraise. + +Tout a coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il apercut, dans le +fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux +mains deux seaux de lait, ecartes d'elle par un cercle de barrique. + +Il la guettait, penche, les yeux allumes comme ceux d'un chien qui voit une +caille. + +Elle le decouvrit, leva la tete, se mit a rire et lui cria: + +--C'est-il vous qui chantiez comme ca? + +Il ne repondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fut haut de +six pieds au moins. + +Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: "Cristi, vous m'avez fait +peur!" + +Mais il ne l'entendait pas, il etait ivre, il etait fou, souleve par une +autre rage plus devorante que la faim, enfievre par l'alcool, par +l'irresistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brule par tous les appetits que la +nature a semes dans la chair vigoureuse des males. + +La fille reculait devant lui, effrayee de son visage, de ses yeux, de sa +bouche entr'ouverte, de ses mains tendues. + +Il la saisit par les epaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le +chemin. + +Elle laissa tomber ses seaux qui roulerent a grand bruit en repandant leur +lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans +ce desert, et voyant bien a present qu'il n'en voulait pas a sa vie, elle +ceda, sans trop de peine, pas tres fachee, car il etait fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment. + +Quand elle se fut relevee, l'idee de ses seaux repandus l'emplit tout a +coup de fureur, et, otant son sabot d'un pied, elle se jeta, a son tour, +sur l'homme, pour lui casser la tete s'il ne payait pas son lait. + +Mais lui, se meprenant a cette attaque violente, un peu degrise, eperdu, +epouvante de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses +jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos. + +Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait +jamais ete. Ses jambes devenaient molles a ne le plus porter; toutes ses +idees etaient brouillees, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus +reflechir a rien. + +Et il s'assit au pied d'un arbre. + +Au bout de cinq minutes il dormait. + +Il fut reveille par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il apercut deux +tricornes de cuir verni penches sur lui, et les deux gendarmes du matin qui +lui tenaient et lui liaient les bras. + +--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard. + +Randel se leva sans repondre un mot. Les hommes le secouaient, prets a le +rudoyer, s'il faisait un geste, car il etait leur proie a present, il etait +devenu du gibier de prison, capture par ces chasseurs de criminels qui ne +le lacheraient plus. + +--En route! commanda le gendarme. + +Ils partirent. Le soir venait, etendant sur la terre un crepuscule +d'automne, lourd et sinistre. + +Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village. + +Toutes les portes etaient ouvertes, car on savait les evenements. Paysans +et paysannes, souleves de colere, comme si chacun eut ete vole, comme si +chacune eut ete violee, voulaient voir rentrer le miserable pour lui jeter +des injures. + +Ce fut une huee qui commenca a la premiere maison pour finir a la mairie, +ou le maire attendait aussi, venge lui-meme de ce vagabond. + +Des qu'il l'apercut, il cria de loin: + +--Ah! mon gaillard! nous y sommes. + +Et il se frottait les mains, content comme il l'etait rarement. + +Il reprit: "Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la +route." + +Puis, avec un redoublement de joie: + +--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard! + + + + +FIN + + + * * * * * + + + + + + +TABLE + + + + +LE HORLA + +AMOUR + +LE TROU + +SAUVEE + +CLOCHETTE + +LE MARQUIS DE FUMEROL + +LE SIGNE + +LE DIABLE + +LES ROIS + +AU BOIS + +UNE FAMILLE + +JOSEPH + +L'AUBERGE + +LE VAGABOND + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** + +***** This file should be named 10775.txt or 10775.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10775/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online +Distributed Proofreading Team from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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