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+The Project Gutenberg EBook of Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Horla and Others
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online
+Distributed Proofreading Team from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+GUY DE MAUPASSANT
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+Le Horla
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+1887
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+LE HORLA
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+_8 mai._--Quelle journee admirable! J'ai passe toute la matinee etendu sur
+l'herbe, devant ma maison, sous l'enorme platane qui la couvre, l'abrite et
+l'ombrage tout entiere. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
+mes racines, ces profondes et delicates racines, qui attachent un homme a
+la terre ou sont nes et morts ses aieux, qui l'attachent a ce qu'on pense
+et a ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
+locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
+l'air lui-meme.
+
+J'aime ma maison ou j'ai grandi. De mes fenetres, je vois la Seine qui
+coule, le long de mon jardin, derriere la route, presque chez moi, la
+grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
+passent.
+
+A gauche, la-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
+pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, freles ou larges,
+domines par la fleche de fonte de la cathedrale, et pleins de cloches qui
+sonnent dans l'air bleu des belles matinees, jetant jusqu'a moi leur doux
+et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
+m'apporte, tantot plus fort et tantot plus affaibli, suivant qu'elle
+s'eveille ou s'assoupit.
+
+Comme il faisait bon ce matin!
+
+Vers onze heures, un long convoi de navires, traines par un remorqueur,
+gros comme une mouche, et qui ralait de peine en vomissant une fumee
+epaisse, defila devant ma grille.
+
+Apres deux goelettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
+ciel, venait un superbe trois-mats bresilien, tout blanc, admirablement
+propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
+plaisir a voir.
+
+_12 mai_.--J'ai un peu de fievre depuis quelques jours; je me sens
+souffrant, ou plutot je me sens triste.
+
+D'ou viennent ces influences mysterieuses qui changent en decouragement
+notre bonheur et notre confiance en detresse. On dirait que l'air, l'air
+invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
+voisinages mysterieux. Je m'eveille plein de gaite, avec des envies de
+chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
+soudain, apres une courte promenade, je rentre desole, comme si quelque
+malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
+frolant ma peau, a ebranle mes nerfs et assombri mon ame? Est-ce la forme
+des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
+passant par mes yeux, a trouble ma pensee? Sait-on? Tout ce qui nous
+entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frolons
+sans le connaitre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
+nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
+eux, sur nos idees, sur notre coeur lui-meme, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables?
+
+Comme il est profond, ce mystere de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens miserables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
+petit, ni le trop grand, ni le trop pres, ni le trop loin, ni les habitants
+d'une etoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
+nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des fees qui font ce miracle de changer en bruit ce
+mouvement et par cette metamorphose donnent naissance a la musique, qui
+rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
+faible que celui du chien... avec notre gout, qui peut a peine discerner
+l'age d'un vin!
+
+Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
+d'autres miracles, que de choses nous pourrions decouvrir encore autour de
+nous!
+
+_16 mai_.--Je suis malade, decidement! Je me portais si bien le mois
+dernier! J'ai la fievre, une fievre atroce, ou plutot un enervement
+fievreux, qui rend mon ame aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
+cette sensation affreuse d'un danger menacant, cette apprehension d'un
+malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
+doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
+chair.
+
+_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon medecin, car je ne pouvais plus
+dormir. Il m'a trouve le pouls rapide, l'oeil dilate, les nerfs vibrants,
+mais sans aucun symptome alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
+boire du bromure de potassium.
+
+_25 mai_.--Aucun changement! Mon etat, vraiment, est bizarre. A mesure
+qu'approche le soir, une inquietude incomprehensible m'envahit, comme si la
+nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dine vite, puis j'essaye de
+lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue a peine les lettres.
+Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
+crainte confuse et irresistible, la crainte du sommeil et la crainte du
+lit.
+
+Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entre, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
+redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
+j'ecoute... j'ecoute... quoi?... Est-ce etrange qu'un simple malaise, un
+trouble de la circulation peut-etre, l'irritation d'un filet nerveux, un
+peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
+imparfait et si delicat de notre machine vivante, puisse faire un
+melancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
+je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
+l'attends avec l'epouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
+fremissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
+jusqu'au moment ou je tombe tout a coup dans le repos, comme on tomberait
+pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
+comme autrefois, ce sommeil perfide, cache pres de moi, qui me guette, qui
+va me saisir par la tete, me fermer les yeux, m'aneantir.
+
+Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un reve--non--un cauchemar
+m'etreint. Je sens bien que je suis couche et que je dors,... je le sens et
+je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
+me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
+entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'etrangler.
+
+Moi, je me debats, lie par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
+les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
+pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
+rejeter cet etre qui m'ecrase et qui m'etouffe,--je ne peux pas!
+
+Et soudain, je m'eveille, affole, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
+suis seul.
+
+Apres cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
+calme, jusqu'a l'aurore.
+
+_2 juin_.--Mon etat s'est encore aggrave. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
+fait rien; les douches n'y font rien. Tantot, pour fatiguer mon corps, si
+las pourtant, j'allai faire un tour dans la foret de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, leger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
+feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une energie
+nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une allee etroite, entre deux armees d'arbres demesurement
+hauts qui mettaient un toit vert, epais, presque noir, entre le ciel et
+moi.
+
+Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un etrange
+frisson d'angoisse.
+
+Je hatai le pas, inquiet d'etre seul dans ce bois, apeure sans raison,
+stupidement, par la profonde solitude. Tout a coup, il me sembla que
+j'etais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout pres, tout pres, a me
+toucher.
+
+Je me retournai brusquement. J'etais seul. Je ne vis derriere moi que la
+droite et large allee, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre cote
+elle s'etendait aussi a perte de vue, toute pareille, effrayante.
+
+Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis a tourner sur un talon, tres
+vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
+dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
+par ou j'etais venu! Bizarre idee! Bizarre! Bizarre idee! Je ne savais plus
+du tout. Je partis par le cote qui se trouvait a ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amene au milieu de la foret.
+
+_3 juin_.--La nuit a ete horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
+semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
+
+_2 juillet_.--Je rentre. Je suis gueri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
+charmante. J'ai visite le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
+
+Quelle vision, quand on arrive, comme moi, a Avranches, vers la fin du
+jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
+public, au bout de la cite. Je poussai un cri d'etonnement. Une baie
+demesuree s'etendait devant moi, a perte de vue, entre deux cotes ecartees
+se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
+jaune, sous un ciel d'or et de clarte, s'elevait sombre et pointu un mont
+etrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaitre, et sur
+l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique monument.
+
+Des l'aurore, j'allai vers lui. La mer etait basse, comme la veille au
+soir, et je regardais se dresser devant moi, a mesure que j'approchais
+d'elle, la surprenante abbaye. Apres plusieurs heures de marche,
+j'atteignis l'enorme bloc de pierres qui porte la petite cite dominee par
+la grande eglise. Ayant gravi la rue etroite et rapide, j'entrai dans la
+plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
+comme une ville, pleine de salles basses ecrasees sous des voutes et de
+hautes galeries que soutiennent de freles colonnes. J'entrai dans ce
+gigantesque bijou de granit, aussi leger qu'une dentelle, couvert de tours,
+de sveltes clochetons, ou montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs tetes bizarres
+herissees de chimeres, de diables, de betes fantastiques, de fleurs
+monstrueuses, et relies l'un a l'autre par de fines arches ouvragees.
+
+Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: "Mon pere,
+comme vous devez etre bien ici!"
+
+Il repondit: "Il y a beaucoup de vent, Monsieur"; et nous nous mimes a
+causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
+d'une cuirasse d'acier.
+
+Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
+lieu, des legendes, toujours des legendes.
+
+Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, pretendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend beler deux
+chevres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
+incredules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tantot a des belements, et tantot a des plaintes humaines; mais
+les pecheurs attardes jurent avoir rencontre, rodant sur les dunes, entre
+deux marees, autour de la petite ville jetee ainsi loin du monde, un vieux
+berger, dont on ne voit jamais la tete couverte de son manteau, et qui
+conduit, en marchant devant eux, un bouc a figure d'homme et une chevre a
+figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
+cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
+crier pour beler de toute leur force.
+
+Je dis au moine: "Y croyez-vous?"
+
+Il murmura: "Je ne sais pas."
+
+Je repris: "S'il existait sur la terre d'autres etres que nous, comment ne
+les connaitrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
+pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?"
+
+Il repondit: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
+qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la
+mer en montagnes d'eau, detruit les falaises, et jette aux brisants les
+grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui
+mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant."
+
+Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme etait un sage ou
+peut-etre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
+qu'il disait la, je l'avais pense souvent.
+
+_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fievreuse,
+car mon cocher souffre du meme mal que moi. En rentrant hier, j'avais
+remarque sa paleur singuliere. Je lui demandai:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, Jean?
+
+--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
+mangent mes jours. Depuis le depart de Monsieur, cela me tient comme un
+sort.
+
+Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'etre
+repris, moi.
+
+_4 juillet_.--Decidement, je suis repris. Mes cauchemars anciens
+reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
+bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes levres. Oui, il la puisait
+dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est leve, repu, et
+moi je me suis reveille, tellement meurtri, brise, aneanti, que je ne
+pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
+certainement.
+
+_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passe, ce que j'ai vu la
+nuit derniere est tellement etrange, que ma tete s'egare quand j'y songe!
+
+Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferme ma porte a clef;
+puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
+que ma carafe etait pleine jusqu'au bouchon de cristal.
+
+Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils epouvantables,
+dont je fus tire au bout de deux heures environ par une secousse plus
+affreuse encore.
+
+Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se reveille avec un
+couteau dans le poumon, et qui rale, couvert de sang, et qui ne peut plus
+respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voila.
+
+Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
+bougie et j'allai vers la table ou etait posee ma carafe. Je la soulevai en
+la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle etait vide! Elle etait vide
+completement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout a coup, je ressentis
+une emotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutot, que je tombai sur
+une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
+puis je me rassis, eperdu d'etonnement et de peur, devant le cristal
+transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant a deviner.
+Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
+doute? Ce ne pouvait etre que moi? Alors, j'etais somnambule, je vivais,
+sans le savoir, de cette double vie mysterieuse qui fait douter s'il y a
+deux etres en nous, ou si un etre etranger, inconnaissable et invisible,
+anime, par moments, quand notre ame est engourdie, notre corps captif qui
+obeit a cet autre, comme a nous-memes, plus qu'a nous-memes.
+
+Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'emotion d'un
+homme, sain d'esprit, bien eveille, plein de raison et qui regarde
+epouvante, a travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
+qu'il a dormi! Et je restai la jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.
+
+_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
+nuit;--ou plutot, je l'ai bue!
+
+Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
+fou? Qui me sauvera?
+
+_10 juillet_.--Je viens de faire des epreuves surprenantes.
+
+Decidement, je suis fou! Et pourtant!
+
+Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai place sur ma table du vin, du lait,
+de l'eau, du pain et des fraises.
+
+On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touche ni au vin,
+ni au pain, ni aux fraises.
+
+Le 7 juillet, j'ai renouvele la meme epreuve, qui a donne le meme resultat.
+
+Le 8 juillet, j'ai supprime l'eau et le lait. On n'a touche a rien.
+
+Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
+ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
+de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotte mes levres, ma barbe, mes mains
+avec de la mine de plomb, et je me suis couche.
+
+L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientot de l'atroce reveil. Je
+n'avais point remue; mes draps eux-memes ne portaient pas de taches. Je
+m'elancai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles etaient
+demeures immacules. Je deliai les cordons, en palpitant de crainte. On
+avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...
+
+Je vais partir tout a l'heure pour Paris.
+
+_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tete les jours derniers! J'ai
+du etre le jouet de mon imagination enervee, a moins que je ne sois
+vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatees,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait a la demence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.
+
+Hier, apres des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'ame de
+l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soiree au Theatre-Francais. On y
+jouait une piece d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
+acheve de me guerir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
+pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
+vide de fantomes.
+
+Je suis rentre a l'hotel tres gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
+foule, je songeais, non sans ironie, a mes terreurs, a mes suppositions de
+l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un etre invisible habitait
+sous mon toit. Comme notre tete est faible et s'effare, et s'egare vite,
+des qu'un petit fait incomprehensible nous frappe!
+
+Au lieu de conclure par ces simples mots: "Je ne comprends pas parce que la
+cause m'echappe", nous imaginons aussitot des mysteres effrayants et des
+puissances surnaturelles.
+
+_14 juillet_.--Fete de la Republique. Je me suis promene par les rues. Les
+petards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
+bete d'etre joyeux, a date fixe, par decret du gouvernement. Le peuple est
+un troupeau imbecile, tantot stupidement patient et tantot ferocement
+revolte. On lui dit: "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit: "Va te battre
+avec le voisin." Il va se battre. On lui dit: "Vote pour l'Empereur." Il
+vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la Republique." Et il
+vote pour la Republique.
+
+Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obeir a des hommes,
+ils obeissent a des principes, lesquels ne peuvent etre que niais, steriles
+et faux, par cela meme qu'ils sont des principes, c'est-a-dire des idees
+reputees certaines et immuables, en ce monde ou l'on n'est sur de rien,
+puisque la lumiere est une illusion, puisque le bruit est une illusion.
+
+_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup trouble.
+
+Je dinais chez ma cousine, Mme Sable, dont le mari commande le 76e
+chasseurs a Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
+l'une a epouse un medecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
+maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
+lieu en ce moment les experiences sur l'hypnotisme et la suggestion.
+
+Il nous raconta longuement les resultats prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les medecins de l'ecole de Nancy.
+
+Les faits qu'il avanca me parurent tellement bizarres, que je me declarai
+tout a fait incredule.
+
+"Nous sommes, affirmait-il, sur le point de decouvrir un des plus
+importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
+secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
+la-bas, dans les etoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
+et ecrire sa pensee, il se sent frole par un mystere impenetrable pour ses
+sens grossiers et imparfaits, et il tache de suppleer, par l'effort de son
+intelligence, a l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore a l'etat rudimentaire, cette hantise des phenomenes
+invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De la sont nees les
+croyances populaires au surnaturel, les legendes des esprits rodeurs, des
+fees, des gnomes, des revenants, je dirai meme la legende de Dieu, car nos
+conceptions de l'ouvrier-createur, de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus mediocres, les plus stupides,
+les plus inacceptables sorties du cerveau apeure des creatures. Rien de
+plus vrai que cette parole de Voltaire. "Dieu a fait l'homme a son image,
+mais l'homme le lui a bien rendu."
+
+"Mais, depuis un peu plus d'un siecle, on semble pressentir quelque chose
+de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
+et nous sommes arrives vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, a des
+resultats surprenants."
+
+Ma cousine, tres incredule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
+dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+Elle s'assit dans un fauteuil et il commenca a la regarder fixement en la
+fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu trouble, le coeur battant, la
+gorge serree. Je voyais les yeux de Mme Sable s'alourdir, sa bouche se
+crisper, sa poitrine haleter.
+
+Au bout de dix minutes, elle dormait.
+
+--Mettez-vous derriere elle, dit le medecin.
+
+Et je m'assis derriere elle. Il lui placa entre les mains une carte de
+visite en lui disant: "Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?"
+
+Elle repondit:
+
+--Je vois mon cousin.
+
+--Que fait-il?
+
+--Il se tord la moustache.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il tire de sa poche une photographie.
+
+--Quelle est cette photographie?
+
+--La sienne.
+
+C'etait vrai! Et cette photographie venait de m'etre livree, le soir meme,
+a l'hotel.
+
+--Comment est-il sur ce portrait?
+
+--Il se tient debout avec son chapeau a la main.
+
+Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eut vu
+dans une glace.
+
+Les jeunes femmes, epouvantees, disaient: "Assez! Assez! Assez!"
+
+Mais le docteur ordonna: "Vous vous leverez demain a huit heures; puis vous
+irez trouver a son hotel votre cousin, et vous le supplierez de vous preter
+cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous reclamera a son
+prochain voyage."
+
+Puis il la reveilla.
+
+En rentrant a l'hotel, je songeais a cette curieuse seance et des doutes
+m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupconnable bonne foi de
+ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
+une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
+glace qu'il montrait a la jeune femme endormie, en meme temps que sa carte
+de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
+singulieres.
+
+Je rentrai donc et je me couchai.
+
+Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus reveille par mon valet de
+chambre, qui me dit:
+
+--C'est Mme Sable qui demande a parler a Monsieur tout de suite.
+
+Je m'habillai a la hate et je la recus.
+
+Elle s'assit fort troublee, les yeux baisses, et, sans lever son voile,
+elle me dit:
+
+--Mon cher cousin, j'ai un gros service a vous demander.
+
+--Lequel, ma cousine?
+
+--Cela me gene beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
+besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.
+
+--Allons donc, vous?
+
+--Oui, moi, ou plutot mon mari, qui me charge de les trouver.
+
+J'etais tellement stupefait, que je balbutiais mes reponses. Je me
+demandais si vraiment elle ne s'etait pas moquee de moi avec le docteur
+Parent, si ce n'etait pas la une simple farce preparee d'avance et fort
+bien jouee.
+
+Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiperent. Elle
+tremblait d'angoisse, tant cette demarche lui etait douloureuse, et je
+compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.
+
+Je la savais fort riche et je repris:
+
+--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs a sa disposition! Voyons
+reflechissez. Etes-vous sure qu'il vous a chargee de me les demander?
+
+Elle hesita quelques secondes comme si elle eut fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle repondit:
+
+--Oui..., oui... j'en suis sure.
+
+--Il vous a ecrit?
+
+Elle hesita encore, reflechissant. Je devinai le travail torturant de sa
+pensee. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
+m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.
+
+--Oui, il m'a ecrit.
+
+--Quand donc? Vous ne m'avez parle de rien, hier.
+
+--J'ai recu sa lettre ce matin.
+
+--Pouvez-vous me la montrer?
+
+--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
+personnelles... je l'ai... je l'ai brulee.
+
+--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.
+
+Elle hesita encore, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Je declarai brusquement:
+
+--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chere
+cousine.
+
+Elle poussa une sorte de cri de souffrance.
+
+--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...
+
+Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eut prie! J'entendais
+sa voix changer de ton; elle pleurait et begayait, harcelee, dominee par
+l'ordre irresistible qu'elle avait recu.
+
+--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me
+les faut aujourd'hui.
+
+J'eus pitie d'elle.
+
+--Vous les aurez tantot, je vous le jure.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Oh! merci! merci! Que vous etes bon.
+
+Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passe hier soir chez vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?
+
+--Oui.
+
+--Eh! bien, il vous a ordonne de venir m'emprunter ce matin cinq mille
+francs, et vous obeissez en ce moment a cette suggestion.
+
+Elle reflechit quelques secondes et repondit:
+
+--Puisque c'est mon mari qui les demande.
+
+Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.
+
+Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il
+m'ecouta en souriant. Puis il dit:
+
+--Croyez-vous maintenant?
+
+--Oui, il le faut bien.
+
+--Allons chez votre parente.
+
+Elle sommeillait deja sur une chaise longue, accablee de fatigue. Le
+medecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levee vers
+ses yeux qu'elle ferma peu a peu sous l'effort insoutenable de cette
+puissance magnetique.
+
+Quand elle fut endormie:
+
+--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier
+que vous avez prie votre cousin de vous les preter, et, s'il vous parle de
+cela, vous ne comprendrez pas.
+
+Puis il la reveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:
+
+--Voici, ma chere cousine, ce que vous m'avez demande ce matin.
+
+Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant
+de ranimer sa memoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais
+d'elle, et faillit, a la fin, se facher.
+
+ * * * * *
+
+Voila! je viens de rentrer; et je n'ai pu dejeuner, tant cette experience
+m'a bouleverse.
+
+_19 juillet_.--Beaucoup de personnes a qui j'ai raconte cette aventure se
+sont moquees de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-etre?
+
+_21 juillet_.--J'ai ete diner a Bougival, puis j'ai passe la soiree au bal
+des canotiers. Decidement, tout depend des lieux et des milieux. Croire au
+surnaturel dans l'ile de la Grenouilliere, serait le comble de la folie...
+mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons
+effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.
+
+_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.
+
+_2 aout_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journees
+a regarder couler la Seine.
+
+_4 aout_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils pretendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la
+cuisiniere, qui accuse la lingere, qui accuse les deux autres. Quel est le
+coupable? Bien fin qui le dirait?
+
+_6 aout_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai
+vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans
+les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...
+
+Je me promenais a deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de
+rosiers... dans l'allee des rosiers d'automne qui commencent a fleurir.
+
+Comme je m'arretais a regarder un _geant des batailles_, qui portait trois
+fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout pres de moi, la tige
+d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eut tordue, puis
+se casser comme si cette main l'eut cueillie! Puis la fleur s'eleva,
+suivant la courbe qu'aurait decrite un bras en la portant vers une bouche,
+et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,
+effrayante tache rouge a trois pas de mes yeux.
+
+Eperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait
+disparu. Alors je fus pris d'une colere furieuse contre moi-meme; car il
+n'est pas permis a un homme raisonnable et serieux d'avoir de pareilles
+hallucinations.
+
+Mais etait-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la
+tige, et je la retrouvai immediatement sur l'arbuste, fraichement brisee,
+entre les deux autres roses demeurees a la branche.
+
+Alors, je rentrai chez moi l'ame bouleversee; car je suis certain,
+maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il
+existe pres de moi un etre invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doue par
+consequent d'une nature materielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et
+qui habite comme moi, sous mon toit...
+
+_7 aout_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a
+point trouble mon sommeil.
+
+Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantot au grand soleil, le
+long de la riviere, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des
+doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes precis, absolus.
+J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants meme sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils
+parlaient de tout avec clarte, avec souplesse, avec profondeur, et soudain
+leur pensee touchant l'ecueil de leur folie, s'y dechirait en pieces,
+s'eparpillait et sombrait dans cet ocean effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme "la
+demence".
+
+Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'etais conscient, si je
+ne connaissais parfaitement mon etat, si je ne le sondais en l'analysant
+avec une complete lucidite. Je ne serais donc, en somme, qu'un hallucine
+raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de
+ces troubles qu'essayent de noter et de preciser aujourd'hui les
+physiologistes; et ce trouble aurait determine dans mon esprit, dans
+l'ordre et la logique de mes idees, une crevasse profonde. Des phenomenes
+semblables ont lieu dans le reve qui nous promene a travers les
+fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,
+parce que l'appareil verificateur, parce que le sens du controle est
+endormi; tandis que la faculte imaginative veille et travaille. Ne se
+peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cerebral se trouve
+paralysee chez moi? Des hommes, a la suite d'accidents, perdent la memoire
+des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les
+localisations de toutes les parcelles de la pensee sont aujourd'hui
+prouvees. Or, quoi d'etonnant a ce que ma faculte de controler l'irrealite
+de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!
+
+Je songeais a tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de
+clarte la riviere, faisait la terre delicieuse, emplissait mon regard
+d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilite est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le fremissement est un bonheur
+de mes oreilles.
+
+Peu a peu, cependant un malaise inexplicable me penetrait. Une force, me
+semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arretait, m'empechait
+d'aller plus loin, me rappelait en arriere. J'eprouvais ce besoin
+douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laisse au logis un
+malade aime, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son
+mal.
+
+Donc, je revins malgre moi, sur que j'allais trouver, dans ma maison, une
+mauvaise nouvelle, une lettre ou une depeche. Il n'y avait rien; et je
+demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque
+vision fantastique.
+
+_8 aout_.--J'ai passe hier une affreuse soiree. Il ne se manifeste plus,
+mais je le sens pres de moi, m'epiant, me regardant, me penetrant, me
+dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par
+des phenomenes surnaturels sa presence invisible et constante.
+
+J'ai dormi, pourtant.
+
+_9 aout_.--Rien, mais j'ai peur.
+
+_10 aout_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?
+
+_11 aout_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette
+crainte et cette pensee entrees en mon ame; je vais partir.
+
+_12 aout_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai
+pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberte si facile, si
+simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.
+Pourquoi?
+
+_13 aout_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts
+de l'etre physique semblent brises, toutes les energies aneanties, tous les
+muscles relaches, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide
+comme de l'eau. J'eprouve cela dans mon etre moral d'une facon etrange et
+desolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur
+moi, aucun pouvoir meme de mettre en mouvement ma volonte. Je ne peux plus
+vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obeis.
+
+_14 aout_.--Je suis perdu! Quelqu'un possede mon ame et la gouverne!
+quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensees.
+Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifie de
+toutes les choses que j'accomplis. Je desire sortir. Je ne peux pas. Il ne
+veut pas; et je reste, eperdu, tremblant, dans le fauteuil ou il me tient
+assis. Je desire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore
+maitre de moi. Je ne peux pas! Je suis rive a mon siege; et mon siege
+adhere au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous souleverait.
+
+Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon
+jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des
+fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?
+S'il en est un, delivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitie!
+Grace! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!
+
+_15 aout_.--Certes, voila comment etait possedee et dominee ma pauvre
+cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait
+un vouloir etranger entre en elle, comme une autre ame, comme une autre ame
+parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?
+
+Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,
+ce rodeur d'une race surnaturelle?
+
+Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne
+se sont-ils pas encore manifestes d'une facon precise comme ils le font
+pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble a ce qui s'est passe dans ma
+demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne
+pas revenir. Je serais sauve, mais je ne peux pas.
+
+_16 aout_.--J'ai pu m'echapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un
+prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai
+senti que j'etais libre tout a coup et qu'il etait loin. J'ai ordonne
+d'atteler bien vite et j'ai gagne Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire a
+un homme qui obeit: "Allez a Rouen!"
+
+Je me suis fait arreter devant la bibliotheque et j'ai prie qu'on me pretat
+le grand traite du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du
+monde antique et moderne.
+
+Puis, au moment de remonter dans mon coupe, j'ai voulu dire: "A la gare!"
+et j'ai crie,--je n'ai pas dit, j'ai crie--d'une voix si forte que les
+passants se sont retournes: "A la maison", et je suis tombe, affole
+d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouve et repris.
+
+_17 aout_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je
+devrais me rejouir. Jusqu'a une heure du matin, j'ai lu! Hermann
+Herestauss, docteur en philosophie et en theogonie, a ecrit l'histoire et
+les manifestations de tous les etres invisibles rodant autour de l'homme ou
+reves par lui. Il decrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais
+aucun d'eux ne ressemble a celui qui me hante. On dirait que l'homme,
+depuis qu'il pense, a pressenti et redoute un etre nouveau, plus fort que
+lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant
+prevoir la nature de ce maitre, il a cree, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des etres occultes, fantomes vagues nes de la peur.
+
+Donc, ayant lu jusqu'a une heure du matin, j'ai ete m'asseoir ensuite
+aupres de ma fenetre ouverte pour rafraichir mon front et ma pensee au vent
+calme de l'obscurite.
+
+Il faisait bon, il faisait tiede! Comme j'aurais aime cette nuit-la
+autrefois!
+
+Pas de lune. Les etoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements
+fremissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels
+animaux, quelles plantes sont la-bas? Ceux qui pensent dans ces univers
+lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que
+voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,
+traversant l'espace, n'apparaitra-t-il pas sur notre terre pour la
+conquerir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des
+peuples plus faibles.
+
+Nous sommes si infirmes, si desarmes, si ignorants, si petits, nous autres,
+sur ce grain de boue qui tourne delaye dans une goutte d'eau.
+
+Je m'assoupis en revant ainsi au vent frais du soir.
+
+Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, reveille par je ne sais quelle emotion confuse et bizarre. Je ne
+vis rien d'abord, puis, tout a coup, il me sembla qu'une page du livre
+reste ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle
+d'air n'etait entre par ma fenetre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une
+autre page se soulever et se rabattre sur la precedente, comme si un doigt
+l'eut feuilletee. Mon fauteuil etait vide, semblait vide; mais je compris
+qu'il etait la, lui, assis a ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,
+d'un bond de bete revoltee, qui va eventrer son dompteur, je traversai ma
+chambre pour le saisir, pour l'etreindre, pour le tuer!... Mais mon siege,
+avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eut fui devant moi...
+ma table oscilla, ma lampe tomba et s'eteignit, et ma fenetre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se fut elance dans la nuit, en prenant a
+pleines mains les battants.
+
+Donc, il s'etait sauve; il avait eu peur, peur de moi, lui!
+
+Alors,... alors... demain... ou apres,... ou un jour quelconque,... je
+pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'ecraser contre le sol! Est-ce
+que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'etranglent pas leurs
+maitres?
+
+_18 aout_.--J'ai songe toute la journee. Oh! oui, je vais lui obeir, suivre
+ses impulsions, accomplir toutes ses volontes, me faire humble, soumis,
+lache. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...
+
+_19 aout_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans
+la _Revue du Monde Scientifique_: "Une nouvelle assez curieuse nous arrive
+de Rio de Janeiro. Une folie, une epidemie de folie, comparable aux
+demences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen age,
+sevit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants eperdus
+quittent leurs maisons, desertent leurs villages, abandonnent leurs
+cultures, se disant poursuivis, possedes, gouvernes comme un betail humain
+par des etres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se
+nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de
+l'eau et du lait sans paraitre toucher a aucun autre aliment.
+
+"M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagne de plusieurs savants
+medecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'etudier sur place
+les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de
+proposer a l'Empereur les mesures qui lui paraitront le plus propres a
+rappeler a la raison ces populations en delire."
+
+Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mats bresilien qui
+passa sous mes fenetres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le
+trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Etre etait dessus, venant de la-bas,
+ou sa race est nee! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a
+saute du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!
+
+A present, je sais, je devine. Le regne de l'homme est fini.
+
+Il est venu, Celui que redoutaient les premieres terreurs des peuples
+naifs, Celui qu'exorcisaient les pretres inquiets, que les sorciers
+evoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaitre encore, a qui les
+pressentiments des maitres passagers du monde preterent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des genies, des fees,
+des farfadets. Apres les grossieres conceptions de l'epouvante primitive,
+des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait
+devine, et les medecins, depuis dix ans deja, ont decouvert, d'une facon
+precise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercee lui-meme. Ils
+ont joue avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mysterieux
+vouloir sur l'ame humaine devenue esclave. Ils ont appele cela magnetisme,
+hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des
+enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur a nous! Malheur a
+l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me
+semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le
+crie... J'ecoute... je ne peux pas... repete... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...
+
+Ah! le vautour a mange la colombe, le loup a mange le mouton; le lion a
+devore le buffle aux cornes aigues; l'homme a tue le lion avec la fleche,
+avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que
+nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa volonte. Malheur a nous!
+
+Pourtant, l'animal, quelquefois, se revolte et tue celui qui l'a dompte...
+moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaitre, le toucher,
+le voir! Les savants disent que l'oeil de la bete, different du notre, ne
+distingue point comme le notre... Et mon oeil a moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.
+
+Pourquoi? Oh! je me rappelle a present les paroles du moine du mont
+Saint-Michel: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui
+existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui
+renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la mer
+en montagnes d'eau, detruit les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui mugit, l'avez-vous vu
+et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!"
+
+Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne
+distingue meme point les corps durs, s'ils sont transparents comme le
+verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme
+l'oiseau entre dans une chambre se casse la tete aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'egarent? Quoi d'etonnant, alors, a ce qu'il ne
+sache point apercevoir un corps nouveau que la lumiere traverse.
+
+Un etre nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurement! pourquoi
+serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les
+autres crees avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps
+plus fin et plus fini que le notre, que le notre si faible, si
+maladroitement concu, encombre d'organes toujours fatigues, toujours forces
+comme des ressorts trop complexes, que le notre, qui vit comme une plante
+et comme une bete, en se nourrissant peniblement d'air, d'herbe et de
+viande, machine animale en proie aux maladies, aux deformations, aux
+putrefactions, poussive, mal reglee, naive et bizarre, ingenieusement mal
+faite, oeuvre grossiere et delicate, ebauche d'etre qui pourrait devenir
+intelligent et superbe.
+
+Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huitre jusqu'a
+l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la periode qui separe
+les apparitions successives de toutes les especes diverses?
+
+Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs
+immenses, eclatantes et parfumant des regions entieres? Pourquoi pas
+d'autres elements que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,
+rien que quatre, ces peres nourriciers des etres! Quelle pitie! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,
+mesquin, miserable! avarement donne, sechement invente, lourdement fait!
+Ah! l'elephant, l'hippopotame, que de grace! Le chameau, que d'elegance!
+
+Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en reve un qui serait
+grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis meme exprimer la
+forme, la beaute, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va
+d'etoile en etoile, les rafraichissant et les embaumant au souffle
+harmonieux et leger de sa course!... Et les peuples de la-haut le regardent
+passer, extasies et ravis!...
+
+ * * * * *
+
+Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser
+ces folies! Il est en moi, il devient mon ame; je le tuerai!
+
+_19 aout_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, a ma
+table; et je fis semblant d'ecrire avec une grande attention. Je savais
+bien qu'il viendrait roder autour de moi, tout pres, si pres que je
+pourrais peut-etre le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la
+force des desesperes; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon
+front, mes dents pour l'etrangler, l'ecraser, le mordre, le dechirer.
+
+Et je le guettais avec tous mes organes surexcites.
+
+J'avais allume mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminee, comme si
+j'eusse pu, dans cette clarte, le decouvrir.
+
+En face de moi, mon lit, un vieux lit de chene a colonnes; a droite, ma
+cheminee; a gauche, ma porte fermee avec soin, apres l'avoir laissee
+longtemps ouverte, afin de l'attirer; derriere moi, une tres haute armoire
+a glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et ou
+j'avais coutume de me regarder, de la tete aux pieds, chaque fois que je
+passais devant.
+
+Donc, je faisais semblant d'ecrire, pour le tromper, car il m'epiait lui
+aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon
+epaule, qu'il etait la, frolant mon oreille.
+
+Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis
+tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas
+dans ma glace!... Elle etait vide, claire, profonde, pleine de lumiere! Mon
+image n'etait pas dedans... et j'etais en face, moi! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affoles;
+et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant
+bien pourtant qu'il etait la, mais qu'il m'echapperait encore, lui dont le
+corps imperceptible avait devore mon reflet.
+
+Comme j'eus peur! Puis voila que tout a coup je commencai a m'apercevoir
+dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme a travers une nappe
+d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche a droite,
+lentement, rendant plus precise mon image, de seconde en seconde. C'etait
+comme la fin d'une eclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posseder
+de contours nettement arretes, mais une sorte de transparence opaque,
+s'eclaircissant peu a peu.
+
+Je pus enfin me distinguer completement, ainsi que je le fais chaque jour
+en me regardant.
+
+Je l'avais vu! L'epouvante m'en est restee, qui me fait encore frissonner.
+
+_20 aout_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?
+mais il me verrait le meler a l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,
+auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun
+doute... Alors?... alors?...
+
+_21 aout_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commande pour
+ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, a Paris, certains hotels
+particuliers, au rez-de-chaussee, par crainte des voleurs. Il me fera, en
+outre, une porte pareille. Je me suis donne pour un poltron, mais je m'en
+moque!...
+
+ * * * * *
+
+_10 septembre_.--Rouen, hotel continental. C'est fait... c'est fait... mais
+est-il mort? J'ai l'ame bouleversee de ce que j'ai vu.
+
+Hier donc, le serrurier ayant pose ma persienne et ma porte de fer, j'ai
+laisse tout ouvert jusqu'a minuit, bien qu'il commencat a faire froid.
+
+Tout a coup, j'ai senti qu'il etait la, et une joie, une joie folle m'a
+saisi. Je me suis leve lentement, et j'ai marche a droite, a gauche,
+longtemps pour qu'il ne devinat rien; puis j'ai ote mes bottines et mis mes
+savates avec negligence; puis j'ai ferme ma persienne de fer, et revenant a
+pas tranquilles vers la porte, j'ai ferme la porte aussi a double tour.
+Retournant alors vers la fenetre, je la fixai par un cadenas, dont je mis
+la clef dans ma poche.
+
+Tout a coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur a
+son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis ceder; je ne cedai
+pas, mais m'adossant a la porte, je l'entre-baillai, tout juste assez pour
+passer, moi, a reculons; et comme je suis tres grand ma tete touchait au
+linteau. J'etais sur qu'il n'avait pu s'echapper et je l'enfermai, tout
+seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en
+courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je
+renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y
+mis le feu, et je me sauvai, apres avoir bien referme, a double tour, la
+grande porte d'entree.
+
+Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.
+Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout etait noir, muet, immobile; pas
+un souffle d'air, pas une etoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait
+point, mais qui pesaient sur mon ame si lourds, si lourds.
+
+Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais deja
+que le feu s'etait eteint tout seul, ou qu'il l'avait eteint, Lui, quand
+une des fenetres d'en bas creva sous la poussee de l'incendie, et une
+flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les
+arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de
+peur aussi! Les oiseaux se reveillaient; un chien se mit a hurler; il me
+sembla que le jour se levait! Deux autres fenetres eclaterent aussitot, et
+je vis que tout le bas de ma demeure n'etait plus qu'un effrayant brasier.
+Mais un cri, un cri horrible, suraigu, dechirant, un cri de femme passa
+dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublie mes
+domestiques! Je vis leurs faces affolees, et leurs bras qui s'agitaient!...
+
+Alors, eperdu d'horreur, je me mis a courir vers le village en hurlant: "Au
+secours! au secours! au feu! au feu!" Je rencontrai des gens qui s'en
+venaient deja et je retournai avec eux, pour voir!
+
+La maison, maintenant, n'etait plus qu'un bucher horrible et magnifique, un
+bucher monstrueux, eclairant toute la terre, un bucher ou brulaient des
+hommes, et ou il brulait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Etre nouveau,
+le nouveau maitre, le Horla!
+
+Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de
+flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenetres ouvertes sur la
+fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il etait la, dans ce
+four, mort...
+
+--Mort? Peut-etre?... Son corps? son corps que le jour traversait
+n'etait-il pas indestructible par les moyens qui tuent les notres?
+
+S'il n'etait pas mort?... seul peut-etre le temps a prise sur l'Etre
+Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps
+inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les
+maux, les blessures, les infirmites, la destruction prematuree?
+
+La destruction prematuree? toute l'epouvante humaine vient d'elle! Apres
+l'homme le Horla.--Apres celui qui peut mourir tous les jours, a toutes les
+heures, a toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne
+doit mourir qu'a son jour, a son heure, a sa minute, parce qu'il a touche
+la limite de son existence!
+
+Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...
+Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AMOUR
+
+
+
+
+TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_
+
+
+... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il
+l'a tuee, puis il s'est tue, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle?
+Leur amour seul m'importe; et il ne m'interesse point parce qu'il
+m'attendrit ou parce qu'il m'etonne, ou parce qu'il m'emeut ou parce qu'il
+me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un
+etrange souvenir de chasse ou m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux
+premiers chretiens des croix au milieu du ciel.
+
+Je suis ne avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif,
+temperes par des raisonnements et des emotions de civilise. J'aime la
+chasse avec passion; et la bete saignante, le sang sur les plumes, le sang
+sur mes mains, me crispent le coeur a le faire defaillir.
+
+Cette annee-la, vers la fin de l'automne, les froids arriverent
+brusquement, et je fus appele par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour
+venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour.
+
+Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, tres fort et tres barbu,
+gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractere gai, doue de
+cet esprit gaulois qui rend agreable la mediocrite, habitait une sorte de
+ferme-chateau dans une vallee large ou coulait une riviere. Des bois
+couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux ou
+restaient des arbres magnifiques et ou l'on trouvait les plus rares gibiers
+a plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
+quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peuples, s'arretaient presque infailliblement dans ces
+branchages seculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de
+foret des anciens temps demeure la pour leur servir d'abri en leur courte
+etape nocturne.
+
+Dans la vallee, c'etaient de grands herbages arroses par des rigoles et
+separes par des haies; puis, plus loin, la riviere, canalisee jusque-la,
+s'epandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable region de
+chasse que j'aie jamais vue, etait tout le souci de mon cousin qui
+l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le
+couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait trace d'etroites
+avenues ou les barques plates, conduites et dirigees avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte, frolaient les joncs, faisaient fuir
+les poissons rapides a travers les herbes et plonger les poules sauvages
+dont la tete noire et pointue disparaissait brusquement.
+
+J'aime l'eau d'une passion desordonnee: la mer, bien que trop grande, trop
+remuante, impossible a posseder, les rivieres si jolies mais qui passent,
+qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout ou palpite toute
+l'existence inconnue des betes aquatiques. Le marais c'est un monde entier
+sur la terre, monde different, qui a sa vie propre, ses habitants
+sedentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son
+mystere surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquietant, plus
+effrayant, parfois, qu'un marecage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces
+plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les
+etranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits
+calmes, ou bien les brumes bizarres, qui trainent sur les joncs comme des
+robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si leger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
+du ciel, qui fait ressembler les marais a des pays de reve, a des pays
+redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux.
+
+Non. Autre chose s'en degage, un autre mystere, plus profond, plus grave,
+flotte dans les brouillards epais, le mystere meme de la creation
+peut-etre! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la
+lourde humidite des terres mouillees sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie?
+
+ * * * * *
+
+J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait a fendre les pierres.
+
+Pendant le diner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le
+plafond etaient couverts d'oiseaux empailles, aux ailes etendues, ou
+perches sur des branches accrochees par des clous, eperviers, herons,
+hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui meme a un etrange animal des pays froids, vetu d'une jaquette en
+peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette
+nuit meme.
+
+Nous devions partir a trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi pour notre affut. On avait construit
+a cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu
+contre le vent terrible qui precede le jour, ce vent charge de froid qui
+dechire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme
+des aiguillons empoisonnes, la tord comme des tenailles, et la brule comme
+du feu.
+
+Mon cousin se frottait les mains: "Je n'ai jamais vu une gelee pareille,
+disait-il, nous avions deja douze degres sous zero a six heures du soir."
+
+J'allai me jeter sur mon lit aussitot apres le repas, et je m'endormis a la
+lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminee.
+
+A trois heures sonnantes on me reveilla. J'endossai, a mon tour, une peau
+de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours.
+Apres avoir avale chacun deux tasses de cafe brulant suivies de deux verres
+de fine champagne, nous partimes accompagnes d'un garde et de nos chiens:
+Plongeon et Pierrot.
+
+Des les premiers pas dehors, je me sentis glace jusqu'aux os. C'etait une
+de ces nuits ou la terre semble morte de froid. L'air gele devient
+resistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est
+fige, immobile; il mord, traverse, desseche, tue les arbres, les plantes,
+les insectes, les petits oiseaux eux-memes qui tombent des branches sur le
+sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'etreinte du froid.
+
+La lune, a son dernier quartier, toute penchee sur le cote, toute pale,
+paraissait defaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne
+pouvait plus s'en aller, qu'elle restait la-haut, saisie aussi, paralysee
+par la rigueur du ciel. Elle repandait une lumiere seche et triste sur le
+monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, a
+la fin de sa resurrection.
+
+Nous allions, cote a cote, Karl et moi, le dos courbe, les mains dans nos
+poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppees de laine afin
+de pouvoir marcher sans glisser sur la riviere gelee ne faisaient aucun
+bruit; et je regardais la fumee blanche que faisait l'haleine de nos
+chiens.
+
+Nous fumes bientot au bord du marais, et nous nous engageames dans une des
+allees de roseaux secs qui s'avancait a travers cette foret basse.
+
+Nos coudes, frolant les longues feuilles en rubans, laissaient derriere
+nous un leger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais ete,
+par l'emotion puissante et singuliere que font naitre en moi les marecages.
+Il etait mort, celui-la, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs desseches.
+
+Tout a coup, au detour d'une des allees, j'apercus la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre a l'abri. J'y entrai, et comme nous
+avions encore pres d'une heure a attendre le reveil des oiseaux errants, je
+me roulai dans ma couverture pour essayer de me rechauffer.
+
+Alors, couche sur le dos, je me mis a regarder la lune deformee, qui avait
+quatre cornes a travers les parois vaguement transparentes de cette maison
+polaire.
+
+Mais le froid du marais gele, le froid de ces murailles, le froid tombe du
+firmament me penetra bientot d'une facon si terrible, que je me mis a
+tousser.
+
+Mon cousin Karl fut pris d'inquietude: "Tant pis si nous ne tuons pas
+grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous
+allons faire du feu." Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.
+
+On en fit un tas au milieu de notre hutte defoncee au sommet pour laisser
+echapper la fumee; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
+claires de cristal, elles se mirent a fondre, doucement, a peine, comme si
+ces pierres de glace avaient sue. Karl, reste dehors, me cria: "Viens donc
+voir!" Je sortis et je restai eperdu d'etonnement. Notre cabane, en forme
+de cone, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu pousse soudain
+sur l'eau gelee du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques,
+celles de nos chiens qui se chauffaient.
+
+Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos tetes. La
+lueur de notre foyer reveillait les oiseaux sauvages.
+
+Rien ne m'emeut comme cette premiere clameur de vie qu'on ne voit point et
+qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse a
+l'horizon la premiere clarte des jours d'hiver. Il me semble a cette heure
+glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporte par les plumes d'une bete est
+un soupir de l'ame du monde!
+
+Karl disait: "Eteignez le feu. Voici l'aurore."
+
+Le ciel en effet commencait a palir, et les bandes de canards trainaient de
+longues taches rapides, vite effacees, sur le firmament.
+
+Une lueur eclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens
+s'elancerent.
+
+Alors, de minute en minute, tantot lui et tantot moi, nous ajustions
+vivement des qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu
+volante. Et Pierrot et Plongeon, essouffles et joyeux, nous rapportaient
+des betes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.
+
+Le jour s'etait leve, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond
+de la vallee et nous songions a repartir, quand deux oiseaux, le col droit
+et les ailes tendues, glisserent brusquement sur nos tetes. Je tirai. Un
+d'eux tomba presque a mes pieds. C'etait une sarcelle au ventre d'argent.
+Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce
+fut une plainte courte, repetee, dechirante; et la bete, la petite bete
+epargnee se mit a tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en
+regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.
+
+Karl, a genoux, le fusil a l'epaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant
+qu'elle fut assez proche.
+
+--Tu as tue la femelle, dit-il, le male ne s'en ira pas.
+
+Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour
+de nous. Jamais gemissement de souffrance ne me dechira le coeur comme
+l'appel desole, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans
+l'espace.
+
+Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il
+semblait pret a continuer sa route, tout seul a travers le ciel. Mais ne
+s'y pouvant decider il revenait bientot pour chercher sa femelle.
+
+--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout a l'heure.
+
+Il approchait, en effet, insouciant du danger, affole par son amour de
+bete, pour l'autre bete que j'avais tuee.
+
+Karl tira; ce fut comme si on avait coupe la corde qui tenait suspendu
+l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux
+le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta.
+
+Je les mis, froids deja, dans le meme carnier... et je repartis, ce
+jour-la, pour Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE TROU
+
+
+_Coups et blessures, ayant occasionne la mort._ Tel etait le chef
+d'accusation qui faisait comparaitre en cour d'assises le sieur Leopold
+Renard, tapissier.
+
+Autour de lui les principaux temoins, la dame Flameche, veuve de la
+victime, les nommes Louis Ladureau, ouvrier ebeniste, et Jean Durdent,
+plombier.
+
+Pres du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon
+habillee en dame.
+
+Et voici comment Renard (Leopold) raconte le drame:
+
+--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la premiere victime,
+et dont ma volonte n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-memes,
+m'sieu l'president. Je suis un honnete homme, homme de travail, tapissier
+dans la meme rue depuis seize ans, connu, aime, respecte, considere de
+tous, comme en ont atteste les voisins, meme la concierge qui n'est pas
+folatre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'epargne, j'aime les
+honnetes gens et les plaisirs honnetes. Voila ce qui m'a perdu, tant pis
+pour moi; ma volonte n'y etant pas, je continue a me respecter.
+
+"Donc, tous les dimanches, mon epouse que voila et moi, depuis cinq ans,
+nous allons passer la journee a Poissy. Ca nous fait prendre l'air, sans
+compter que nous aimons la peche a la ligne, oh! mais la, nous l'aimons
+comme des petits oignons. C'est Melie qui m'a donne cette passion-la, la
+rosse, et qu'elle y est plus emportee que moi, la teigne, vu que tout le
+mal vient d'elle en c't'affaire-la, comme vous l'allez voir par la suite.
+
+"Moi, je suis fort et doux, pas mechant pour deux sous. Mais elle! oh! la!
+la! ca n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus
+malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualites; elle en
+a, et d'importantes pour un commercant. Mais son caractere! Parlez-en aux
+alentours, et meme a la concierge qui m'a decharge tout a l'heure... elle
+vous en dira des nouvelles.
+
+"Tous les jours elle me reprochait ma douceur: "C'est moi qui ne me
+laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ca." En
+l'ecoutant, m'sieu l'president, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat
+par mois...
+
+Mme Renard l'interrompit: "Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier."
+
+Il se tourna vers elle avec candeur:
+
+--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi...
+
+Puis, faisant de nouveau face au president:
+
+--Lors je continue. Donc nous allions a Poissy tous les samedis soir pour y
+pecher des l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est
+devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais decouvert, voila trois
+ans cet ete, une place, mais une place! Oh! la! la! a l'ombre, huit pieds
+d'eau, au moins, p't-etre dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la
+berge, une vraie niche a poisson, un paradis pour le pecheur. Ce trou-la,
+m'sieu l'president, je pouvais le considerer comme a moi, vu que j'en etais
+le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde
+sans opposition. On disait: "Ca, c'est la place a Renard;" et personne n'y
+serait venu, pas meme M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser,
+pour chiper les places des autres.
+
+"Donc, sur de mon endroit, j'y revenais comme un proprietaire. A peine
+arrive, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon epouse.--_Dalila_
+c'est ma norvegienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise,
+queque chose de leger et de sur.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et
+nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien,
+les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas
+repondre. Ca ne touche point a l'accident; je ne peux pas repondre, c'est
+mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demande. On m'en a
+offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire
+causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tape
+sur le ventre pour la connaitre, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Melie?...
+
+Le president l'interrompit.
+
+--Arrivez au fait le plus tot possible.
+
+Le prevenu reprit: "J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti
+par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allames, des avant diner,
+amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annoncait bien. Je disais a
+Melie: "Chouette, chouette pour demain!" Et elle repondait: "Ca promet."
+Nous ne causons jamais plus que ca ensemble.
+
+"Et puis, nous revenons diner. J'etais content, j'avais soif. C'est cause
+de tout, m'sieu l'president. Je dis a Melie: "Tiens, Melie, il fait beau,
+si je buvais une bouteille de _casque a meche_". C'est un petit vin blanc
+que nous avons baptise comme ca, parce que, si on en boit trop, il vous
+empeche de dormir et il remplace le casque a meche. Vous comprenez.
+
+"Elle me repond: "Tu peux faire a ton idee, mais tu s'ras encore malade; et
+tu ne pourras pas te lever demain."--Ca, c'etait vrai, c'etait sage,
+c'etait prudent, c'etait perspicace, je le confesse. Neanmoins, je ne sus
+pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de la.
+
+"Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'a deux heures du
+matin, ce casque a meche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais
+la je dors a n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.
+
+"Bref, ma femme me reveille a six heures. Je saute du lit, j'passe vite et
+vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons
+dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive a mon trou, il etait pris! Jamais
+ca n'etait arrive, m'sieu l'president, jamais depuis trois ans! Ca m'a fait
+un effet comme si on me devalisait sous mes yeux. Je dis: "Nom d'un nom,
+d'un nom, d'un nom!" Et v'la ma femme qui commence a me harceler. "Hein,
+ton casque a meche! Va donc, soulot! Es-tu content, grande bete."
+
+"Je ne disais rien; c'etait vrai, tout ca.
+
+"Je debarque tout de meme pres de l'endroit pour tacher de profiter des
+restes. Et peut-etre qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en
+irait.
+
+"C'etait un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille.
+Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derriere
+lui.
+
+"Quand elle nous vit nous installer pres du lieu, v'la qu'elle murmure:
+
+"--Il n'y a donc pas d'autre place sur la riviere?"
+
+"Et la mienne, qui rageait, de repondre:
+
+"--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays
+avant d'occuper les endroits reserves.
+
+"Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:
+
+"--Tais-toi, Melie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.
+
+"Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous etions descendus, et
+nous pechions, coude a coude, Melie et moi, juste a cote des deux autres.
+
+"Ici, m'sieu l'president, il faut que j'entre dans le detail.
+
+"Y avait pas cinq minutes que nous etions la quand la ligne du voisin s'met
+a plonger deux fois, trois fois; et puis voila qu'il en amene un, de
+chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-etre, mais presque! Moi,
+le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Melie qui me dit: "Hein,
+pochard, l'as-tu vu, celui-la!"
+
+"Sur ces entrefaites, M. Bru, l'epicier de Poissy, un amateur de goujon,
+lui, passe en barque et me crie: "On vous a pris votre endroit, monsieur
+Renard?" Je lui reponds: "Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens
+pas delicats qui ne savent pas les usages."
+
+"Le petit coutil d'a cote avait l'air de ne pas entendre, sa femme non
+plus, sa grosse femme, un veau quoi!"
+
+Le president interrompit une seconde fois: "Prenez-garde! Vous insultez Mme
+veuve Flameche, ici presente."
+
+Renard s'excusa: "Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte."
+
+"Donc, il ne s'etait pas ecoule un quart d'heure que le petit coutil en
+prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un
+cinq minutes plus tard."
+
+"Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en
+ebullition; elle me lancicotait sans cesse: "Ah! misere! crois-tu qu'il te
+le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une
+grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que
+d'y penser."
+
+"Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira dejeuner, ce braconnier-la, et
+je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'president, je dejeune sur
+les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_."
+
+"Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur,
+et pendant qu'il mange, v'la qu'il en prend encore un, de chevesne!"
+
+"Melie et moi nous cassions une croute aussi, comme ca, sur le pouce,
+presque rien, le coeur n'y etait pas."
+
+"Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,
+comme ca, je lis le _Gil Blas_, a l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour
+de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'ecrit des articles dans le _Gil
+Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en pretendant la
+connaitre, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai
+jamais vue, n'importe, elle ecrit bien; et puis elle dit des choses
+rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans
+son genre."
+
+"Voila donc que je commence a asticoter mon epouse, mais elle se fache tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais."
+
+"C'est a ce moment qu'arrivent de l'autre cote de la riviere nos deux
+temoins que voila, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de
+vue."
+
+"Le petit s'etait remis a pecher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et
+sa femme se met a dire: "La place est rudement bonne, nous y reviendrons
+toujours, Desire!"
+
+Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard repetait: "T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines."
+
+"Je lui dis soudain: "Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque
+betise."
+
+"Et elle me souffle, comme si elle m'eut mis un fer rouge sous le nez:
+"T'es pas un homme. V'la qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va
+donc, Bazaine!"
+
+"La, je me suis senti touche. Cependant je ne bronche pas."
+
+"Mais l'autre, il leve une breme, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!"
+
+"Et r'voila ma femme qui se met a parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait: "C'est ca qu'on peut appeler du poisson
+vole, vu que nous avons amorce la place nous-memes. Il faudrait rendre au
+moins l'argent depense pour l'amorce."
+
+Alors, la grosse au petit coutil se mit a dire a son tour: "C'est a nous
+que vous en avez, madame?"
+
+"--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent depense par les
+autres."
+
+"--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?"
+
+"Et voila qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.
+Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapes. Elles gueulaient si fort
+que nos deux temoins, qui etaient sur l'autre berge, s'mettent a crier pour
+rigoler: "Eh! la-bas, un peu de silence. Vous allez empecher vos epoux de
+pecher."
+
+"Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux
+souches. Nous restions la, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas
+entendu."
+
+"Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: "Vous n'etes qu'une
+menteuse.--Vous n'etes qu'une trainee.--Vous n'etes qu'une roulure.--Vous
+n'etes qu'une rouchie." Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas
+plus.
+
+"Soudain, j'entends un bruit derriere moi. Je me r'tourne. C'etait l'autre,
+la grosse, qui tombait sur ma femme a coups d'ombrelle. Pan! pan! Melie en
+r'coit deux. Mais elle rage, Melie, et puis elle tape, quand elle rage.
+Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan,
+des gifles qui pleuvaient comme des prunes."
+
+"Moi, je les aurais laisse faire. Les femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas meler les coups. Mais le petit coutil se leve comme un
+diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas
+de ca, camarade. Moi je le recois sur le bout de mon poing, cet oiseau-la.
+Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il leve les bras,
+il leve la jambe et il tombe sur le dos, en pleine riviere, juste dans
+l'trou."
+
+"Je l'aurais repeche pour sur, m'sieu l'president, si j'avais eu le temps
+tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous
+tripotait Melie de la belle facon. Je sais bien que j'aurais pas du la
+secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il
+se serait noye. Je me disais: "Bah! ca le rafraichira!"
+
+"Je cours donc aux femmes pour les separer. Et j'en recois des gnons, des
+coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!"
+
+"Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-etre dix, pour separer ces deux
+crampons-la."
+
+"J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres la-bas qui
+criaient: "Repechez-le, repechez-le."
+
+"C'est bon a dire, ca, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore
+moins, pour sur!"
+
+"Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ca avait
+bien dure un grand quart d'heure. On l'a retrouve au fond du trou, sous
+huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y etait, le petit coutil!"
+
+"Voila les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur."
+
+ * * * * *
+
+Les temoins ayant depose dans le meme sens, le prevenu fut acquitte.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+SAUVEE
+
+
+Elle entra comme une balle qui creve une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit a rire avant de parler, a rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tot en annoncant a son amie qu'elle avait
+trompe le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il etait vraiment trop bete et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jete sur son canape le livre qu'elle
+lisait et elle regardait Annette avec curiosite, riant deja elle-meme.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chere... ma chere... C'est trop drole... trop drole...,
+figure-toi... je suis sauvee!... sauvee!... sauvee!...
+
+--Comment sauvee?
+
+--Oui, sauvee!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chere, sauvee! Delivree! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcee?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais
+j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un
+flagrant delit... songe... un flagrant delit... je le tiens...
+
+--Oh, dis-moi ca! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-a-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des
+preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voila! Oh! j'ai ete forte, rudement forte. Depuis
+trois mois il etait devenu odieux, tout a fait odieux, brutal, grossier,
+despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ca ne peut pas durer, il me faut le
+divorce! Mais comment? Ca n'etait pas facile. J'ai essaye de me faire
+battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me
+forcait a sortir quand je ne voulais pas, a rester chez moi quand je
+desirais diner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout a
+l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+"Alors, j'ai tache de savoir s'il avait une maitresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille precautions pour aller chez elle. Ils etaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prie mon frere de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maitresse de ton mari?
+
+--Oui. Ca a coute quinze louis a Jacques, le prix d'un soir, de sept heures
+a minuit, diner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie
+par-dessus le marche.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir a moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans etre oblige de prendre en meme temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ca ne deplaisait pas a Jacques. Et puis moi j'avais
+besoin de details sur elle, de details physiques sur sa taille, sur sa
+poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis
+rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu
+sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute
+nature... des agents de... de... de publicite et de complicite... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, a peu pres. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): "Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble a ca. Je la veux jolie, elegante, fine, propre. Je la paierai ce
+qu'il faudra. Si ca me coute dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas
+besoin plus de trois mois."
+
+"Il avait l'air tres etonne, cet homme. Il demanda: "Madame la veut-elle
+irreprochable?"
+
+"Je rougis, et je balbutiai: "Mais oui, comme probite."
+
+"Il reprit: "... Et... comme moeurs..." Je n'osai pas repondre. Je fis
+seulement un signe de tete qui voulait dire: non. Puis, tout a coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupcon, et je m'ecriai, perdant l'esprit:
+"Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en
+ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous
+comprenez... pour le surprendre..."
+
+"Alors, l'homme se mit a rire. Et je compris a son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait meme tres forte. J'aurais bien parie qu'a
+ce moment-la il avait envie de me serrer la main.
+
+"Il me dit: "Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je reponds du succes. Vous ne me payerez
+qu'apres reussite. Ainsi cette photographie represente la maitresse de
+monsieur votre mari?
+
+"--Oui, Monsieur.
+
+"--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?
+
+"Je ne comprenais pas; je repetai:--Comment, quel parfum?
+
+"Il sourit: "Oui, madame, le parfum est essentiel pour seduire un homme;
+car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent a
+l'action; le parfum etablit des confusions obscures dans son esprit, le
+trouble et l'enerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tacher de
+savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il
+dine avec cette dame. Vous pourriez lui servir les memes plats le soir ou
+vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons."
+
+"Je m'en allai enchantee. J'etais tombee la vraiment sur un homme tres
+intelligent.
+
+ * * * * *
+
+"Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+tres belle, avec l'air modeste et hardi en meme temps, un singulier air de
+rouee. Elle fut tres convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'etait, je l'appelais "mademoiselle"; alors, elle me dit: "Oh! Madame peut
+m'appeler Rose tout court." Nous commencames a causer.
+
+"--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+"--Je m'en doute, Madame.
+
+"--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?
+
+"--Oh! Madame, c'est le huitieme divorce que je fais; j'y suis habituee.
+
+"--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour reussir?
+
+"--Oh! Madame, cela depend tout a fait du temperament de Monsieur. Quand
+j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tete-a-tete, je pourrai repondre
+exactement a Madame.
+
+"--Vous le verrez tout a l'heure, mon enfant. Mais je vous previens qu'il
+n'est pas beau.
+
+"--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai separe deja de tres laids. Mais je
+demanderai a Madame si elle s'est informee du parfum.
+
+"--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+"--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-la! Madame peut-elle me
+dire aussi si la maitresse de Monsieur porte du linge de soie?
+
+"--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+"--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence a
+devenir commun.
+
+"--C'est tres vrai, ce que vous dites la!
+
+"--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.
+
+"Elle prit son service, en effet, immediatement, comme si elle n'eut fait
+que cela toute sa vie.
+
+"Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva meme pas les yeux sur
+lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait deja la verveine a
+plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+"Il me demanda aussitot:
+
+"--Qu'est-ce que c'est que cette fille-la?
+
+"--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+"--Ou l'avez-vous trouvee?
+
+"--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnee, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+"--Ah! elle est assez jolie!
+
+"--Vous trouvez?
+
+"--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+"J'etais ravie. Je sentais qu'il mordait deja.
+
+"Le soir meme, Rose me disait: "Je puis maintenant promettre a Madame que
+ca ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est tres facile!
+
+"--Ah! vous avez deja essaye?
+
+"--Non, Madame; mais ca se voit au premier coup d'oeil. Il a deja envie de
+m'embrasser en passant a cote de moi.
+
+"--Il ne vous a rien dit?
+
+"--Non, Madame, il m'a seulement demande mon nom... pour entendre le son de
+ma voix.
+
+"--Tres bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+"--Que Madame ne craigne rien. Je ne resisterai que le temps necessaire
+pour ne pas me deprecier.
+
+"Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+roder toute l'apres-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empechait plus de sortir.
+Et moi j'etais dehors toute la journee... pour... pour le laisser libre.
+
+"Le neuvieme jour, comme Rose me deshabillait, elle me dit d'un air timide:
+
+"--C'est fait, Madame, de ce matin.
+
+"Je fus un peu surprise, un rien emue meme, non de la chose, mais plutot de
+la maniere dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ca c'est
+bien passe?...
+
+"--Oh! tres bien, Madame. Depuis trois jours deja il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me previendra du moment ou elle
+desire le flagrant delit.
+
+"--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+"--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-la pour tenir
+Monsieur en eveil.
+
+"--Vous etes sure de ne pas manquer?
+
+"--Oh! oui, Madame, tres sure. Je vais allumer Monsieur dans les grands
+prix, de facon a le faire donner juste a l'heure que Madame voudra bien me
+designer.
+
+"--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+"--Ca va pour cinq heures, Madame; et a quel endroit?
+
+"--Mais... dans ma chambre.
+
+"--Soit, dans la chambre de Madame.
+
+"Alors, ma cherie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai ete chercher papa et
+maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le president, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prevenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'a la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures
+juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge
+pour avoir un temoin de plus! Et puis... et puis, au moment ou la pendule
+commence a sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ca y
+etait en plein... en plein... ma chere... Oh! quelle tete!... si tu avais
+vu sa tete!... Et il s'est retourne... l'imbecile? Ah! qu'il etait drole...
+Je riais, je riais... Et papa qui s'est fache, qui voulait battre mon
+mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait a se rhabiller...
+devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'etait
+farce!... Quant a Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait...
+elle pleurait tres bien. C'est une fille precieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas!
+
+"Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de
+suite. Je suis libre. Vive le divorce!..."
+
+Et elle se mit a danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne,
+songeuse et contrariee, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitee a voir ca?
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+CLOCHETTE
+
+
+Sont-ils etranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse
+se defaire d'eux!
+
+Celui-la est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est
+reste si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses
+sinistres, emouvantes ou terribles, que je m'etonne de ne pouvoir passer un
+jour, un seul jour, sans que la figure de la mere Clochette ne se retrace
+devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voila si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.
+
+C'etait une vieille couturiere qui venait une fois par semaine, tous les
+mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une
+de ces demeures de campagne appelees chateaux, et qui sont simplement
+d'antiques maisons a toit aigu, dont dependent quatre ou cinq fermes
+groupees autour.
+
+Le village, un gros village, un bourg, apparaissait a quelques centaines de
+metres, serre autour de l'eglise, une eglise de briques rouges devenues
+noires avec le temps.
+
+Donc, tous les mardis, la mere Clochette arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussitot dans la lingerie se mettre au
+travail.
+
+C'etait une haute femme maigre, barbue, ou plutot poilue, car elle avait de
+la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussee
+par bouquets invraisemblables, par touffes frisees qui semblaient semees
+par un fou a travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait
+sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et
+ses sourcils d'une epaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris,
+touffus, herisses, avaient tout a fait l'air d'une paire de moustaches
+placees la par erreur.
+
+Elle boitait, non pas comme boitent les estropies ordinaires, mais comme un
+navire a l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps
+osseux et devie, elle semblait prendre son elan pour monter sur une vague
+monstrueuse, puis, tout a coup, elle plongeait comme pour disparaitre dans
+un abime, elle s'enfoncait dans le sol. Sa marche eveillait bien l'idee
+d'une tempete, tant elle se balancait en meme temps; et sa tete toujours
+coiffee d'un enorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le
+dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, a
+chacun de ses mouvements.
+
+J'adorais cette mere Clochette. Aussitot leve je montais dans la lingerie
+ou je la trouvais installee a coudre, une chaufferette sous les pieds. Des
+que j'arrivais, elle me forcait a prendre cette chaufferette et a m'asseoir
+dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste piece froide, placee sous le
+toit.
+
+--Ca te tire le sang de la gorge, disait-elle.
+
+Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs
+doigts crochus, qui etaient vifs; ses yeux derriere ses lunettes aux verres
+grossissants, car l'age avait affaibli sa vue, me paraissaient enormes,
+etrangement profonds, doubles.
+
+Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et
+dont mon coeur d'enfant etait remue, une ame magnanime de pauvre femme.
+Elle voyait gros et simple. Elle me contait les evenements du bourg,
+l'histoire d'une vache qui s'etait sauvee de l'etable et qu'on avait
+retrouvee, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner
+les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule decouvert dans le
+clocher de l'eglise sans qu'on eut jamais compris quelle bete etait venue
+le pondre la, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait ete
+reprendre a dix lieues du village la culotte de son maitre volee par un
+passant tandis qu'elle sechait devant la porte apres une course a la pluie.
+Elle me contait ces naives aventures de telle facon qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poemes grandioses et
+mysterieux; et les contes ingenieux inventes par des poetes et que me
+narrait ma mere, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur,
+cette puissance des recits de la paysanne.
+
+ * * * * *
+
+Or, un mardi, comme j'avais passe toute la matinee a ecouter la mere
+Clochette, je voulus remonter pres d'elle, dans la journee, apres avoir ete
+cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derriere la
+ferme de Noirpre. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses
+d'hier.
+
+Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'apercus la vieille couturiere
+etendue sur le sol, a cote de sa chaise, la face par terre, les bras
+allonges, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes
+chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute,
+s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la
+muraille, ayant roule loin d'elle.
+
+Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout
+de quelques minutes que la mere Clochette etait morte.
+
+Je ne saurais dire l'emotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon
+coeur d'enfant. Je descendis a petits pas dans le salon et j'allai me
+cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergere ou je
+me mis a genoux pour pleurer. Je restai la longtemps sans doute, car la
+nuit vint.
+
+Tout a coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis
+mon pere et ma mere causer avec le medecin, dont je reconnus la voix.
+
+On l'avait ete chercher bien vite et il expliquait les causes de
+l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un
+verre de liqueur avec un biscuit.
+
+Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera grave
+dans l'ame jusqu'a ma mort! Je crois que je puis reproduire meme presque
+absolument les termes dont il se servit.
+
+--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma premiere cliente. Elle se
+cassa la jambe le jour de mon arrivee et je n'avais pas eu le temps de me
+laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me querir en
+toute hate, car c'etait grave, tres grave.
+
+"Elle avait dix-sept ans, et c'etait une tres belle fille, tres belle, tres
+belle! L'aurait-on cru? Quant a son histoire, je ne l'ai jamais dite; et
+personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais
+sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis etre moins discret.
+
+"A cette epoque-la venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide
+instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de
+sous-officier. Toutes les filles lui couraient apres, et il faisait le
+dedaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maitre d'ecole, son superieur,
+le pere Grabu, qui n'etait pas bien leve tous les jours.
+
+"Le pere Grabu employait deja comme couturiere la belle Hortense, qui vient
+de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, apres son
+accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans
+doute flattee d'etre choisie par cet imprenable conquerant; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de
+l'ecole, a la fin d'un jour de couture, la nuit venue.
+
+"Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre
+l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher
+dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientot, et il
+commencait a lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de
+nouveau et le maitre d'ecole parut et demanda:
+
+"--Qu'est-ce que vous faites la haut, Sigisbert?
+
+"Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affole, repondit
+stupidement:
+
+"--J'etais monte me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.
+
+"Ce grenier etait tres grand, tres vaste, absolument noir; et Sigisbert
+poussait vers le fond la jeune fille effaree, en repetant: "Allez la-bas,
+cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?"
+
+"Le maitre d'ecole entendant murmurer, reprit: "Vous n'etes donc pas seul
+ici?"
+
+"--Mais oui, monsieur Grabu!
+
+"--Mais non, puisque vous parlez.
+
+"--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.
+
+"--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte a
+double tour, il descendit chercher une chandelle.
+
+"Alors le jeune homme, un lache comme on en trouve souvent, perdit la tete
+et il repetait, parait-il, devenu furieux tout a coup: "Mais cachez-vous,
+qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie.
+Vous allez briser ma carriere... Cachez-vous donc!"
+
+"On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.
+
+"Hortense courut a la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et resolue:
+
+"--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.
+
+"Et elle sauta.
+
+"Le pere Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.
+
+"Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait
+son aventure. La jeune fille etait restee au pied du mur incapable de se
+lever, etant tombee de deux etages. J'allai la chercher avec lui. Il
+pleuvait a verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe
+droite etait brisee a trois places, et dont les os avaient creve les
+chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable
+resignation. "Je suis punie, bien punie!"
+
+"Je fis venir du secours et les parents de l'ouvriere, a qui je contai la
+fable d'une voiture emportee qui l'avait renversee et estropiee devant ma
+porte.
+
+"On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur
+de cet accident.
+
+"Voila! Et je dis que cette femme fut une heroine, de la race de celles qui
+accomplissent les plus belles actions historiques.
+
+"Ce fut la son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une
+grande ame, une Devouee sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je
+ne vous aurais pas conte cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire a
+personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi."
+
+Le medecin s'etait tu. Maman pleurait. Papa prononca quelques mots que je
+ne saisis pas bien; puis ils s'en allerent.
+
+Et je restai a genoux sur ma bergere, sanglotant, pendant que j'entendais
+un bruit etrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.
+
+On emportait le corps de Clochette.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+
+Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, a cheval
+sur une chaise, il tenait un cigare a la main, et, de temps en temps
+aspirait et soufflait un petit nuage de fumee.
+
+... Nous etions a table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous
+connaissez bien papa qui croit faire l'interim du Roy, en France. Moi, je
+l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le
+moulin a vent de la Republique sans bien savoir si c'etait au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orleans. Aujourd'hui il tient la lance au nom
+des Orleans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa
+se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent,
+le chef du parti; et comme il est senateur inamovible il considere les Rois
+des environs comme ayant des trones peu surs.
+
+Quant a maman, c'est l'ame de papa, c'est l'ame de la royaute et de la
+religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fleau des mal-pensants.
+
+Donc on apporta une lettre pendant que nous etions a table. Papa l'ouvrit,
+la lut; puis il regarda maman et lui dit: "Ton frere est a l'article de la
+mort." Maman palit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la
+maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la
+voix publique qu'il avait mene et menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mange sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait
+conserve que deux maitresses, avec lesquelles il vivait dans un petit
+appartement, rue des Martyrs.
+
+Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait,
+disait-on, ni a Dieu ni a diable. Doutant donc de la vie future, il avait
+abuse, de toutes les facons, de la vie presente; et il etait devenu la
+plaie vive du coeur de maman.
+
+Elle dit: "Donnez-moi cette lettre, Paul."
+
+Quand elle eut fini de la lire, je la demandai a mon tour. La voici:
+
+"Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bofrere le
+marqui de Fumerold, va mourir. Peut etre voudre vous prendre des
+disposition, et ne pas oublie que je vous ai prevenu.
+
+"Votre servante,
+
+"MELANI."
+
+Papa murmura: "Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les
+derniers moments de votre frere."
+
+Maman reprit: "Je vais faire chercher l'abbe Poivron et lui demander
+conseil. Puis j'irai trouver mon frere avec l'abbe et Roger. Vous, Paul,
+restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit
+faire ces choses-la. Mais pour un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu a se servir contre vous de
+la plus louable de vos actions.
+
+--Vous avez raison, dit mon pere. Faites suivant votre inspiration, ma
+chere amie.
+
+Un quart d'heure plus tard, l'abbe Poivron entrait dans le salon, et la
+situation fut exposee, analysee, discutee sous toutes ses faces.
+
+Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assurement serait terrible pour la noblesse
+en general et pour le comte de Tourneville en particulier. Les
+libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois; le nom de ma mere serait traine dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes; celui de mon pere eclabousse. Il etait
+impossible qu'une pareille chose arrivat.
+
+Donc une croisade fut immediatement decidee qui serait conduite par l'abbe
+Poivron, petit pretre gras et propre, vaguement parfume, un vrai vicaire de
+grande eglise dans un quartier noble et riche.
+
+Un landau fut attele et nous voici partis tous trois, maman, le cure et
+moi, pour administrer mon oncle.
+
+ * * * * *
+
+Il avait ete decide qu'on verrait d'abord Mme Melanie, auteur de la lettre
+et qui devait etre la concierge ou la servante de mon oncle.
+
+Je descendis en eclaireur devant une maison a sept etages et j'entrai dans
+un couloir sombre ou j'eus beaucoup de mal a decouvrir le trou obscur du
+portier. Cet homme me toisa avec mefiance.
+
+Je demandai: "Madame Melanie, s'il vous plait?
+
+--Connais pas!
+
+--Mais, j'ai recu une lettre d'elle.
+
+--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
+demandez?
+
+--Non, une bonne, probablement. Elle m'a ecrit pour une place.
+
+--Une bonne?... Une bonne?... P't-etre la celle au marquis. Allez voir,
+cintieme a gauche.
+
+Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il etait devenu plus
+aimable et il vint jusqu'au couloir. C'etait un grand maigre avec des
+favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
+
+Je grimpai en courant un long limacon poisseux d'escalier dont je n'osais
+toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, a la porte de gauche
+du cinquieme etage.
+
+Elle s'ouvrit aussitot; et une femme malpropre, enorme, se trouva devant
+moi barrant l'entree de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux
+portants.
+
+Elle grogna: "Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Vous etes madame Melanie?
+
+--Oui.
+
+--Je suis le vicomte de Tourneville.
+
+--Ah bon! Entrez.
+
+--C'est que... maman est en bas avec un pretre.
+
+--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.
+
+Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbe. Il me sembla que
+j'entendais d'autres pas derriere nous.
+
+Des que nous fumes dans la cuisine, Melanie nous offrit des chaises et nous
+nous assimes tous les quatre pour deliberer.
+
+--Il est bien bas? demanda maman.
+
+--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.
+
+--Est-ce qu'il semble dispose a recevoir la visite d'un pretre?
+
+--Oh!... je ne crois pas.
+
+--Puis-je le voir?
+
+--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont
+aupres de lui.
+
+--Quelles demoiselles?
+
+--Mais... mais... ses bonnes amies donc.
+
+--Ah!
+
+Maman etait devenue toute rouge.
+
+L'abbe Poivron avait baisse les yeux.
+
+Cela commencait a m'amuser et je dis:
+
+--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai
+peut-etre preparer son coeur.
+
+Maman, qui n'y entendait pas malice, repondit:
+
+--Oui, mon enfant.
+
+Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria:
+
+--Melanie!
+
+La grosse bonne s'elanca, repondit:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?
+
+--L'omelette, bien vite.
+
+--Dans une minute, mamzelle.
+
+Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:
+
+--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandee pour deux heures
+comme collation.
+
+Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit a les
+battre avec ardeur.
+
+Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon
+arrivee officielle.
+
+Melanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire a mon
+oncle que j'etais la, puis revint me prier d'entrer.
+
+L'abbe se cacha derriere la porte pour paraitre au premier signe.
+
+Assurement, je fus surpris en voyant mon oncle. Il etait tres beau, tres
+solennel, tres chic, ce vieux viveur.
+
+Assis, presque couche dans un grand fauteuil, les jambes enveloppees d'une
+couverture, les mains, de longues mains pales, pendantes sur les bras du
+siege, il attendait la mort avec une dignite biblique. Sa barbe blanche
+tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.
+
+Debout, derriere son fauteuil, comme pour le defendre contre moi, deux
+jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux
+hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs
+a la diable sur la nuque, chaussees de savates orientales a broderies d'or
+qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air,
+aupres de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique.
+Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux
+assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait
+l'omelette au fromage commandee tout a l'heure a Melanie.
+
+Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflee, mais nette:
+
+--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.
+
+Je balbutiai: "Mon oncle, ce n'est pas ma faute..."
+
+Il repondit: "Non. Je le sais. C'est la faute de ton pere et de ta mere
+plus que la tienne... Comment vont-ils?"
+
+--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous etiez malade,
+ils m'ont envoye prendre de vos nouvelles.
+
+--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-memes?
+
+Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: "Ce n'est pas
+de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile
+pour mon pere, et impossible pour ma mere d'entrer ici..."
+
+Le vieillard ne repondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris
+cette main pale et froide et je la gardai.
+
+La porte s'ouvrit: Melanie entra avec l'omelette et la posa sur la table.
+Les deux femmes aussitot s'assirent devant leurs assiettes et se mirent a
+manger sans detourner les yeux de moi.
+
+Je dis: "Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mere de vous
+embrasser."
+
+Il murmura: "Moi aussi... je voudrais..." Il se tut. Je ne trouvais rien a
+lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la
+porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui machent.
+
+Or l'abbe, qui ecoutait derriere la porte, voyant notre embarras et croyant
+la partie gagnee, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra.
+
+Mon oncle fut tellement stupefait de cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le pretre;
+puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:
+
+--Que venez-vous faire ici?
+
+L'abbe, accoutume aux situations difficiles, avancait toujours, murmurant:
+
+--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui
+m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...
+
+Mais le marquis n'ecoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un
+geste tragique et superbe, et il disait exaspere, haletant:
+
+--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'ames... Sortez d'ici, violeurs
+de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds!
+
+Et l'abbe reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en
+retraite avec mon clerge; et, vengees, les deux petites femmes s'etaient
+levees, laissant leur omelette a demi mangee, et elles s'etaient placees
+des deux cotes du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le proteger contre les entreprises criminelles de la
+Famille et de la Religion.
+
+L'abbe et moi nous rejoignimes maman dans la cuisine. Et Melanie de nouveau
+nous offrit des chaises.
+
+--Je savais bien que ca n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver
+autre chose, autrement il nous echappera.
+
+Et on recommenca a deliberer. Maman avait un avis; l'abbe en soutenait un
+autre. J'en apportais un troisieme.
+
+Nous discutions a voix basse depuis une demi-heure peut-etre quand un grand
+bruit de meubles remues et des cris pousses par mon oncle, plus vehements
+et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous
+les quatre.
+
+Nous entendions a travers les portes et les cloisons: "Dehors... dehors...
+manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors."
+
+Melanie se precipita, puis revint aussitot m'appeler a l'aide. J'accourus.
+En face de mon oncle souleve par la colere, presque debout et vociferant,
+deux hommes, l'un derriere l'autre, semblaient attendre qu'il fut mort de
+fureur.
+
+A sa longue redingote ridicule, a ses longs souliers anglais, a son air
+d'instituteur sans place, a son col droit et a sa cravate blanche, a ses
+cheveux plats, a sa figure humble de faux pretre d'une religion batarde, je
+reconnus aussitot le premier pour un pasteur protestant.
+
+Le second etait le concierge de la maison qui, appartenant au culte
+reforme, nous avait suivis, avait vu notre defaite, et avait couru chercher
+son pretre a lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.
+
+Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du pretre catholique, du pretre
+de ses ancetres, avait irrite le marquis de Fumerol devenu libre-penseur,
+l'aspect du ministre de son portier le mettait tout a fait hors de lui.
+
+Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
+brusquement qu'ils s'embrasserent avec violence deux fois de suite, au
+passage des deux portes qui conduisaient a l'escalier.
+
+Puis je disparus a mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier
+general, afin de prendre conseil de ma mere et de l'abbe.
+
+Mais Melanie, effaree, rentra en gemissant. "Il meurt... il meurt... venez
+vite... il meurt..."
+
+Ma mere s'elanca. Mon oncle etait tombe par terre, tout au long sur le
+parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il etait deja mort.
+
+Maman fut superbe a cet instant-la! Elle marcha droit sur les deux filles
+agenouillees aupres du corps et qui cherchaient a le soulever. Et leur
+montrant la porte avec une autorite, une dignite, une majeste
+irresistibles, elle prononca:
+
+--C'est a vous de sortir, maintenant.
+
+Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que
+je me disposais a les expulser avec la meme vivacite que le pasteur et le
+concierge.
+
+Alors l'abbe Poivron administra mon oncle avec toutes les prieres d'usage
+et lui remit ses peches.
+
+Maman sanglotait, prosternee pres de son frere.
+
+Tout a coup elle s'ecria:
+
+--Il m'a reconnue. Il m'a serre la main. Je suis sur qu'il m'a
+reconnue!!!... et qu'il m'a remerciee! oh, mon Dieu! quelle joie!
+
+Pauvre maman! Si elle avait compris ou devine a qui et a quoi ce
+remerciement-la devait s'adresser!
+
+On coucha l'oncle sur son lit. Il etait bien mort cette fois.
+
+--Madame, dit Melanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le
+linge appartient a ces demoiselles.
+
+Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
+j'avais, en meme temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de droles
+d'instants et de droles de sensations, parfois, dans la vie!
+
+ * * * * *
+
+Or, nous avons fait a mon oncle des funerailles magnifiques, avec cinq
+discours sur la tombe. Le senateur baron de Croisselles a prouve, en termes
+admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les ames de race un
+instant egarees. Tous les membres du parti royaliste et catholique
+suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de
+cette belle mort apres cette vie un peu troublee.
+
+ * * * * *
+
+Le vicomte Roger s'etait tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: "Bah!
+c'est la l'histoire de toutes les conversions _in extremis._"
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE SIGNE
+
+
+La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et
+parfumee, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste legere,
+fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule,
+tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcees.
+
+Des voix la reveillerent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
+Elle reconnut son amie chere, la petite baronne de Grangerie, se disputant
+pour entrer avec la femme de chambre qui defendait la porte de sa
+maitresse.
+
+Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
+souleva la portiere et montra sa tete, rien que sa tete blonde, cachee sous
+un nuage de cheveux.
+
+--Qu'est-ce que tu as, dit-elle, a venir si tot? Il n'est pas encore neuf
+heures.
+
+La petite baronne, tres pale, nerveuse, fievreuse, repondit:
+
+--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.
+
+--Entre, ma cherie.
+
+Elle entra, elles s'embrasserent; et la petite marquise se recoucha pendant
+que la femme de chambre ouvrait les fenetres, donnait de l'air et du jour.
+Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons,
+raconte."
+
+Mme de Grangerie se mit a pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
+rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les
+yeux, pour ne point les rougir: "Oh, ma chere, c'est abominable,
+abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tate mon coeur, comme il bat."
+
+Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
+ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes
+et les empeche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.
+
+Elle continua:
+
+"Ca m'est arrive hier dans la journee... vers quatre heures... ou quatre
+heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement,
+tu sais que mon petit salon, celui ou je me tiens toujours, donne sur la
+rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre a la
+fenetre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la
+gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ca! Donc hier, j'etais assise
+sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma
+fenetre; elle etait ouverte, cette fenetre, et je ne pensais a rien; je
+respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!
+
+"Tout a coup je remarque que, de l'autre cote de la rue, il y a aussi une
+femme a la fenetre, une femme en rouge; moi j'etais en mauve, tu sais, ma
+jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle
+locataire, installee depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je
+ne l'avais point vue encore. Mais je m'apercus tout de suite que c'etait
+une vilaine fille. D'abord je fus tres degoutee et tres choquee qu'elle fut
+a la fenetre comme moi; et puis, peu a peu, ca m'amusa de l'examiner. Elle
+etait accoudee, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la
+regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils etaient prevenus
+par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme
+les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tete et
+echangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-macon. Le
+sien disait: "Voulez-vous?"
+
+"Le leur repondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien:
+"Pas le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, miserable!" C'etaient les yeux
+des peres de famille qui disaient cette derniere phrase.
+
+"Tu ne te figures pas comme c'etait drole de la voir faire son manege ou
+plutot son metier."
+
+"Quelquefois elle fermait brusquement la fenetre et je voyais un monsieur
+tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-la, comme un pecheur a la
+ligne prend un goujon. Alors je commencais a regarder ma montre. Ils
+restaient de douze a vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, a la fin, cette araignee. Et puis elle n'etait pas laide,
+cette fille.
+
+"Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
+vite, completement. Ajoute-t-elle a son regard un signe de tete ou un
+mouvement de main?"
+
+"Et je pris ma lunette de theatre pour me rendre compte de son procede. Oh!
+il etait bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
+petit geste de tete qui voulait dire "Montez-vous?" Mais si leger, si
+vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le reussir
+comme elle.
+
+"Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
+coup de bas en haut, hardi et gentil; car il etait tres gentil, son geste.
+
+"Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chere, je le faisais mieux
+qu'elle, beaucoup mieux! J'etais enchantee; et je revins me mettre a la
+fenetre.
+
+"Elle ne prenait plus personne, a present, la pauvre fille, plus personne.
+Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ca doit etre terrible tout de
+meme de gagner son pain de cette facon-la, terrible et amusant quelquefois,
+car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans
+la rue.
+
+"Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le
+sien. Le soleil avait tourne. Ils arrivaient les uns derriere les autres,
+des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.
+
+"J'en voyais de tres gentils, mais tres gentils, ma chere, bien mieux que
+mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcee.
+Maintenant tu peux choisir.
+
+"Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me
+comprendraient, moi, moi qui suis une honnete femme? Et voila que je suis
+prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie epouvantable, tu sais, de ces
+envies... auxquelles on ne peut pas resister! J'en ai quelquefois comme ca,
+moi. Est-ce bete, dis, ces choses-la! Je crois que nous avons des ames de
+singes, nous autres femmes. On m'a affirme du reste (c'est un medecin qui
+m'a dit ca) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au notre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous
+les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos
+amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manieres de
+penser, leurs manieres de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est
+stupide.
+
+"Enfin, moi quand je suis trop tentee de faire une chose, je la fais
+toujours.
+
+"Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous echangerons un sourire, et voila
+tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaitra
+pas; et s'il me reconnait je nierai, parbleu.
+
+"Je commence donc a choisir. J'en voulais un qui fut bien, tres bien. Tout
+a coup je vois venir un grand blond, tres joli garcon. J'aime les blonds,
+tu sais.
+
+"Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh!
+a peine, a peine; il repond "oui" de la tete et le voila qui entre, ma
+cherie! Il entre par la grande porte de la maison."
+
+"Tu ne te figures pas ce qui s'est passe en moi a ce moment-la! J'ai cru
+que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
+domestiques! A Joseph qui est tout devoue a mon mari! Joseph aurait cru
+certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps."
+
+"Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout a l'heure, dans une
+seconde, Que faire, dis? J'ai pense que le mieux etait de courir a sa
+rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il
+aurait pitie d'une femme, d'une pauvre femme! Je me precipite donc a la
+porte et je l'ouvre juste au moment ou il posait la main sur le timbre."
+
+"Je balbutiai, tout a fait folle: "Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en,
+vous vous trompez, je suis une honnete femme, une femme mariee. C'est une
+erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis a qui vous
+ressemblez beaucoup. Ayez pitie de moi, Monsieur."
+
+"Et voila qu'il se met a rire, ma chere, et il repond: "Bonjour, ma chatte.
+Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariee, c'est deux louis au
+lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route."
+
+"Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, epouvantee,
+en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer
+dans le salon qui etait reste ouvert."
+
+"Et puis, il se met a regarder tout comme un commissaire-priseur; et il
+reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tres chic. Faut que tu sois
+rudement dans la deche en ce moment-ci pour faire la fenetre!"
+
+"Alors, moi, je recommence a le supplier: "Oh! Monsieur, allez-vous-en!
+allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est
+son heure! Je vous jure que vous vous trompez!"
+
+"Et il me repond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manieres comme
+ca. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre
+quelque chose en face."
+
+"Comme il apercoit sur la cheminee la photographie de Raoul, il me demande:
+
+"--C'est ca, ton... ton mari?
+
+"--Oui, c'est lui.
+
+"--Il a l'air d'un joli mufle. Et ca, qu'est-ce que c'est? Une de tes
+amies?
+
+"C'etait ta photographie, ma chere, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
+savais plus ce que disais, je balbutiai:
+
+"--Oui c'est une de mes amies.
+
+"--Elle est tres gentille. Tu me la feras connaitre.
+
+"Et voila la pendule qui se met a sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
+les jours a cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fut
+parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tete... tout a fait...
+j'ai pense... j'ai pense... que... que le mieux... etait de... de... de...
+me debarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tot ce
+serait fini... tu comprends... et... et voila... voila... puisqu'il le
+fallait... et il le fallait, ma chere... il ne serait pas parti sans ca...
+Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou a la porte du salon... Voila."
+
+ * * * * *
+
+La petite marquise de Rennedon s'etait mise a rire, mais a rire follement,
+la tete dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.
+
+Quand elle se fut un peu calmee, elle demanda:
+
+--Et... et... il etait joli garcon...
+
+--Mais oui.
+
+--Et tu te plains?
+
+--Mais... mais... vois-tu, ma chere, c'est que... il a dit... qu'il
+reviendrait demain... a la meme heure... et j'ai... j'ai une peur atroce...
+Tu n'as pas idee comme il est tenace... et volontaire... Que faire...
+dis... que faire?
+
+La petite marquise s'assit dans son lit pour reflechir; puis elle declara
+brusquement:
+
+--Fais-le arreter.
+
+La petite baronne fut stupefaite. Elle balbutia:
+
+--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arreter? Sous quel pretexte?
+
+--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
+qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter
+chez toi hier; qu'il t'a menacee d'une nouvelle visite pour demain, et que
+tu demandes protection a la loi. On te donnera deux agents qui
+l'arreteront.
+
+--Mais, ma chere, s'il raconte...
+
+--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrange ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
+irreprochable.
+
+--Oh! je n'oserai jamais.
+
+--Il faut oser, ma chere, ou bien tu es perdue.
+
+--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arretera.
+
+--Eh bien, tu auras des temoins et tu le feras condamner.
+
+--Condamner a quoi?
+
+--A des dommages. Dans ce cas, il faut etre impitoyable!
+
+--Ah! a propos de dommages... il y a une chose qui me gene beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laisse... deux louis... sur la cheminee.
+
+--Deux louis?
+
+--Oui.
+
+--Pas plus?
+
+--Non.
+
+--C'est peu. Ca m'aurait humiliee, moi. Eh bien?
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?
+
+La petite marquise hesita quelques secondes, puis repondit d'une voix
+serieuse:
+
+--Ma chere... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau a ton
+mari... ca n'est que justice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE DIABLE
+
+
+Le paysan restait debout en face du medecin, devant le lit de la mourante.
+La vieille, calme, resignee, lucide, regardait les deux hommes et les
+ecoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se revoltait pas, son temps
+etait fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
+
+Par la fenetre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait a flots,
+jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par
+les sabots de quatre generations de rustres. Les odeurs des champs venaient
+aussi, poussees par la brise cuisante, odeurs des herbes, des bles, des
+feuilles, brules sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'egosillaient,
+emplissaient la campagne d'un crepitement clair, pareil au bruit des
+criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.
+
+Le medecin, elevant la voix, disait:
+
+--Honore, vous ne pouvez pas laisser votre mere toute seule dans cet
+etat-la. Elle passera d'un moment a l'autre!
+
+Et le paysan, desole, repetait:
+
+--Faut pourtant que j'rentre mon ble; v'la trop longtemps qu'il est a
+terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma me?
+
+Et la vieille mourante, tenaillee encore par l'avarice normande, faisait
+"oui" de l'oeil et du front, engageait son fils a rentrer son ble et a la
+laisser mourir toute seule.
+
+Mais le medecin se facha et, tapant du pied:
+
+--Vous n'etes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de
+faire ca, entendez-vous! Et, si vous etes force de rentrer votre ble
+aujourd'hui meme, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder
+votre mere. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obeissez pas, je
+vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade a votre tour,
+entendez-vous?
+
+Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torture par l'indecision, par
+la peur du medecin et par l'amour feroce de l'epargne, hesitait, calculait,
+balbutiait:
+
+--Comben qu'e prend, la Rapet, pour une garde?
+
+Le medecin criait:
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ca depend du temps que vous lui demanderez.
+Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une
+heure, entendez-vous?
+
+L'homme se decida:
+
+--J'y vas, j'y vas; vous fachez point, m'sieu l'medecin.
+
+Et le docteur s'en alla, en appelant:
+
+--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me
+fache, moi!
+
+Des qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mere, et, d'une voix
+resignee:
+
+--J'vas queri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'eluge point tant qu'je
+r'vienne.
+
+Et il sortit a son tour.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la
+commune et des environs. Puis, des qu'elle avait cousu ses clients dans le
+drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont
+elle frottait le linge des vivants. Ridee comme une pomme de l'autre annee,
+mechante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phenomene, courbee en deux
+comme si elle eut ete cassee aux reins par l'eternel mouvement du fer
+promene sur les toiles, on eut dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte
+d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle
+avait vus mourir, de toutes les varietes de trepas auxquelles elle avait
+assiste; et elle les racontait avec une grande minutie de details toujours
+pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
+
+Quand Honore Bontemps entra chez elle, il la trouva preparant de l'eau
+bleue pour les collerettes des villageoises.
+
+Il dit:
+
+--Allons, bonsoir; ca va-t-il comme vous voulez, la me Rapet?
+
+Elle tourna vers lui la tete:
+
+--Tout d'meme, tout d'meme. Et d'vot' part?
+
+--Oh! d'ma part, ca va-t-a volonte, mais c'est ma me qui n'va point.
+
+--Vot'me?
+
+--Oui, ma me.
+
+--Que qu'alle a votre me?
+
+--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!
+
+La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleuatres et
+transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans
+le baquet.
+
+Elle demanda, avec une sympathie subite:
+
+--All'est si bas qu'ca?
+
+--L'medecin dit qu'all' n'passera point la r'levee.
+
+--Pour sur qu'all'est bas alors!
+
+Honore hesita. Il lui fallait quelques preambules pour la proposition qu'il
+preparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se decida tout d'un coup:
+
+--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? Vo savez que
+j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est
+ben ca qui l'a mise la, ma pauv'me, trop d'elugement, trop d'fatigue! A
+travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu
+de c'te graine-la!...
+
+La Rapet repliqua gravement:
+
+--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les
+riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. Vo m'donnerez
+vingt et quarante.
+
+Mais le paysan reflechissait. Il la connaissait bien, sa mere. Il savait
+comme elle etait tenace, vigoureuse, resistante. Ca pouvait durer huit
+jours, malgre l'avis du medecin.
+
+Il dit resolument:
+
+--Non. J'aime ben qu'vo me fassiez un prix, la, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre. L'medecin dit qu'alle passera
+tantot. Si ca s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour me. Ma si all'
+tient jusqu'a demain ou pu longtemps tant mieux pour me, tant pis pour
+vous!
+
+La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais traite un trepas
+a forfait. Elle hesitait, tentee par l'idee d'une chance a courir. Puis
+elle soupconna qu'on voulait la jouer.
+
+--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' me, repondit-elle.
+
+--V'nez-y, la ve.
+
+Elle essuya ses mains et le suivit aussitot.
+
+En route, ils ne parlerent point. Elle allait d'un pied presse, tandis
+qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait, a chaque pas,
+traverser un ruisseau.
+
+Les vaches couchees dans les champs, accablees par la chaleur, levaient
+lourdement la tete et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens
+qui passaient, pour leur demander de l'herbe fraiche.
+
+En approchant de sa maison, Honore Bontemps murmura:
+
+---Si c'etait fini, tout d'meme?
+
+Et le desir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
+
+Mais la vieille n'etait point morte. Elle demeurait sur le dos, en son
+grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains
+affreusement maigres, nouees, pareilles a des betes etranges, a des crabes,
+et fermees par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque
+seculaires qu'elles avaient accomplies.
+
+La Rapet s'approcha du lit et considera la mourante. Elle lui tata le
+pouls, lui palpa la poitrine, l'ecouta respirer, la questionna pour
+l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemplee, elle sortit
+suivie d'Honore. Son opinion etait assise. La vieille n'irait pas a la
+nuit. Il demanda:
+
+--He ben?
+
+La garde repondit:
+
+--He ben, ca durera deux jours, p'tet trois. Vous me donnerez six francs,
+tout compris.
+
+Il s'ecria:
+
+--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? Me, je vous dis qu'elle
+en a pour cinq ou six heures, pas plus!
+
+Et ils discuterent longtemps, acharnes tous deux. Comme la garde allait se
+retirer, comme le temps passait, comme son ble ne se rentrerait pas tout
+seul, a la fin, il consentit:
+
+--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu'a la l'vee du corps.
+
+--C'est dit, six francs.
+
+Et il s'en alla, a longs pas, vers son ble couche sur le sol, sous le lourd
+soleil qui murit les moissons.
+
+La garde rentra dans la maison.
+
+Elle avait apporte de l'ouvrage; car aupres des mourants et des morts elle
+travaillait sans relache, tantot pour elle, tantot pour la famille qui
+l'employait a cette double besogne moyennant un supplement de salaire.
+
+Tout a coup, elle demanda:
+
+--Vous a-t-on administree au moins, la me Bontemps?
+
+La paysanne fit "non" de la tete; et la Rapet, qui etait devote, se leva
+avec vivacite.
+
+--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas querir m'sieur l'cure.
+
+Et elle se precipita vers le presbytere, si vite, que les gamins, sur la
+place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrive.
+
+ * * * * *
+
+Le pretre s'en vint aussitot, en surplis, precede de l'enfant de choeur qui
+sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne
+brulante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, otaient leurs
+grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vetement
+eut disparu derriere une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se
+redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayees,
+fuyaient le long des fosses en se balancant sur leurs pattes jusqu'au trou,
+bien connu d'elles, ou elles disparaissaient brusquement; un poulain,
+attache dans un pre, prit peur a la vue du surplis et se mit a tourner en
+rond, au bout de sa corde, en lancant des ruades. L'enfant de choeur, en
+jupe rouge, allait vite; et le pretre, la tete inclinee sur une epaule et
+coiffe de sa barrette carree, le suivait en murmurant des prieres; et la
+Rapet venait derriere, toute penchee, pliee en deux, comme pour se
+prosterner en marchant, et les mains jointes, comme a l'eglise.
+
+Honore, de loin, les vit passer. Il demanda:
+
+--Ousqu'i va, not'cure?
+
+Son valet, plus subtil, repondit:
+
+--I porte l'bon Dieu a ta me, pardi!
+
+Le paysan ne s'etonna pas:
+
+--Ca s'peut ben, tout d'meme!
+
+Et il se remit au travail.
+
+La mere Bontemps se confessa, recut l'absolution, communia; et le pretre
+s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumiere etouffante.
+
+Alors la Rapet commenca a considerer la mourante, en se demandant si cela
+durerait longtemps.
+
+Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait
+voltiger contre le mur une image d'Epinal tenue par deux epingles; les
+petits rideaux de la fenetre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts
+de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se debattre, de vouloir
+partir, comme l'ame de la vieille.
+
+Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifference la
+mort si proche qui tardait a venir. Son haleine, courte, sifflait un peu
+dans sa gorge serree. Elle s'arreterait tout a l'heure, et il y aurait sur
+la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
+
+A la nuit tombante, Honore rentra. S'etant approche du lit, il vit que sa
+mere vivait encore, et il demanda:
+
+--Ca va-t-il?
+
+Comme il faisait autrefois quand elle etait indisposee.
+
+Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:
+
+--D'main, cinq heures, sans faute. Elle repondit:
+
+--D'main, cinq heures.
+
+Elle arriva, en effet, au jour levant.
+
+Honore, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite
+lui-meme.
+
+La garde demanda:
+
+--Eh ben, vot'me a-t-all' passe?
+
+Il repondit, avec un pli malin au coin des yeux:
+
+--All'va plutot mieux.
+
+Et il s'en alla.
+
+La Rapet, saisie d'inquietude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait
+dans le meme etat, oppressee et impassible, l'oeil ouvert et les mains
+crispees sur sa couverture.
+
+Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit
+jours ainsi; et une epouvante etreignit son coeur d'avare, tandis qu'une
+colere furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait jouee et contre
+cette femme qui ne mourait pas.
+
+Elle se mit au travail neanmoins et attendit, le regard fixe sur la face
+ridee de la mere Bontemps.
+
+Honore revint pour dejeuner; il semblait content, presque goguenard; puis
+il repartit. Il rentrait son ble, decidement, dans des conditions
+excellentes.
+
+ * * * * *
+
+La Rapet s'exasperait; chaque minute ecoulee lui semblait, maintenant, du
+temps vole, de l'argent vole. Elle avait envie, une envie folle de prendre
+par le cou cette vieille bourrique, cette vielle tetue, cette vieille
+obstinee, et d'arreter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui
+volait son temps et son argent.
+
+Puis elle reflechit au danger; et, d'autres idees lui passant par la tete,
+elle se rapprocha du lit.
+
+Elle demanda:
+
+--Vos avez-t-il deja vu l'Diable?
+
+La mere Bontemps murmura:
+
+--Non.
+
+Alors la garde se mit a causer, a lui conter des histoires pour terroriser
+son ame debile de mourante.
+
+Quelques minutes avant qu'on expirat, le Diable apparaissait, disait-elle,
+a tous les agonisants. Il avait un balai a la main, une marmite sur la
+tete, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'etait fini, on
+n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle enumerait tous ceux a qui
+le Diable etait apparu devant elle, cette annee-la: Josephin Loisel,
+Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Seraphine Grospied.
+
+La mere Bontemps, emue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de
+tourner la tete pour regarder au fond de la chambre.
+
+Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap
+et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds
+courts et courbes se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un
+balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombat avec bruit.
+
+Il fit, en heurtant le sol, un fracas epouvantable; alors, grimpee sur une
+chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle
+apparut, gesticulant, poussant des clameurs aigues au fond du pot de fer
+qui lui cachait la face, et menacant de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne a bout de vie.
+
+Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se
+soulever et s'enfuir; elle sortit meme de sa couche ses epaules et sa
+poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'etait fini.
+
+Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au
+coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la
+planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux enormes de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du benitier, y trempa le buis cloue sur la commode et,
+s'agenouillant, se mit a reciter avec ferveur les prieres des trepasses
+qu'elle savait par coeur, par metier.
+
+Et quand Honore rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula
+tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait
+passe que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au
+lieu de six qu'il lui devait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LES ROIS
+
+
+--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
+rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
+
+J'etais alors marechal des logis de hussards, et depuis quinze jours rodant
+en eclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
+sabre quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
+Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
+
+Or, ce jour-la, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
+occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, ou l'on s'etait
+battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
+ni douze habitants dans ce guepier.
+
+Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
+en pleine nuit, nous atteignimes les premiers murs de Porterin. Je fis
+halte et j'ordonnai a Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
+epouse depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
+nouvelles.
+
+Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ca fait
+plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas etait
+degourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
+savait eventer des Prussiens ainsi qu'un chien evente un lievre, trouver
+des vivres la ou nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
+renseignements de tout le monde, des renseignements toujours surs, avec une
+adresse inimaginable.
+
+Il revint au bout de dix minutes:
+
+--Ca va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passe par ici depuis trois jours.
+Il est sinistre, ce village. J'ai cause avec une bonne soeur qui garde
+quatre ou cinq malades dans un couvent abandonne.
+
+J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous penetrames dans la rue principale.
+On apercevait vaguement a droite, a gauche, des murs sans toit, a peine
+visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumiere brillait
+derriere une vitre: une famille etait restee pour garder sa demeure a peu
+pres debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commencait a
+tomber, une pluie menue, glacee, qui nous gelait avant de nous avoir
+mouilles, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trebuchaient sur
+des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, a
+pied, devant nous, et trainant sa bete par la bride.
+
+--Ou nous menes-tu? lui demandai-je.
+
+Il repondit:
+
+--J'ai un gite, un bon.
+
+Et il s'arreta bientot devant une petite maison bourgeoise demeuree
+entiere, bien close, batie sur la rue, avec un jardin derriere.
+
+Au moyen d'un gros caillou ramasse pres de la grille, Marchas fit sauter la
+serrure, puis il gravit le perron, defonca la porte d'entree a coups de
+pied et a coups d'epaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
+poche, et nous preceda dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
+s'il avait vecu dans cette maison qu'il voyait pour la premiere fois.
+
+Deux hommes restes dehors gardaient nos chevaux.
+
+Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
+
+--Les ecuries doivent etre a gauche; j'ai vu ca en entrant; va donc y loger
+les betes, dont nous n'avons pas besoin.
+
+Puis, se tournant vers moi:
+
+--Donne des ordres, sacrebleu!
+
+Il m'etonnait toujours, ce gaillard-la. Je repondis en riant:
+
+--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
+
+Il demanda:
+
+--Combien prends-tu d'hommes?
+
+--Cinq. Les autres les releveront a dix heures du soir.
+
+--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
+mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
+
+Et je m'en allai reconnaitre les rues desertes jusqu'a la sortie sur la
+plaine, pour y placer mes factionnaires.
+
+Une demi-heure plus tard, j'etais de retour. Je trouvai Marchas etendu dans
+un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ote la housse, par amour du luxe,
+disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
+dont le parfum emplissait la piece. Il etait seul, les coudes sur les bras
+du siege, la tete entre les epaules, les joues roses, l'oeil brillant,
+l'air enchante.
+
+Dans la piece voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
+souriant d'une facon beate:
+
+--Ca va, j'ai trouve le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
+marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
+le potager, sous un poirier qui, vu a la lanterne, ne m'a pas semble droit.
+Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
+un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
+ca cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
+
+Je m'etais assis en face de lui. La flamme de la cheminee me grillait le
+nez et les joues:
+
+--Ou as-tu trouve ce bois-la? demandai-je.
+
+Il murmura:
+
+--Bois magnifique, voiture de maitre, coupe. C'est la peinture qui donne
+cette flambee, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
+
+Je riais, tant je le trouvais drole, l'animal. Il reprit:
+
+--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une feve dans l'oie; mais
+pas de reine, c'est embetant, ca!
+
+Je repetai, comme un echo:
+
+--C'est embetant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
+
+--Que tu en trouves, parbleu!
+
+--De quoi?
+
+--Des femmes.
+
+--Des femmes?... Tu es fou!
+
+--J'ai bien trouve l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
+les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
+pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
+
+Il avait l'air si grave, si serieux, si convaincu que je ne savais plus
+s'il plaisantait.
+
+Je repondis:
+
+--Voyons, Marchas, tu blagues?
+
+--Je ne blague jamais dans le service.
+
+--Mais ou diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
+
+--Ou tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Deniche et
+apporte.
+
+Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
+
+--Veux-tu une idee?
+
+--Oui.
+
+--Va trouver le cure.
+
+--Le cure? Pourquoi faire?
+
+--Invite-le a souper et prie-le d'amener une femme.
+
+--Le cure! Une femme! Ah! ah! ah!
+
+Marchas reprit avec une extraordinaire gravite:
+
+--Je ne ris pas. Va trouver le cure, raconte-lui notre situation. Il doit
+s'embeter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
+au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
+des hommes du monde. Il doit connaitre ses paroissiennes sur le bout du
+doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
+l'indiquera.
+
+--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
+
+--Mon cher Garens, tu peux faire ca tres bien. Ce serait meme tres drole.
+Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
+chic extreme. Nomme-nous a l'abbe, fais-le rire, attendris-le, seduis-le et
+decide-le!
+
+--Non, c'est impossible.
+
+Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes cotes faibles, le
+gredin reprit:
+
+--Songe donc comme ce serait crane a faire et amusant a raconter. On en
+parlerait dans toute l'armee. Ca te ferait une rude reputation.
+
+J'hesitais, tente par l'aventure. Il insista:
+
+--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de detachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
+la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, apres la guerre, je te
+le promets. Tu dois bien ca a tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
+un mois.
+
+Je me levai en demandant:
+
+--Ou est le presbytere?
+
+--Tu prends la seconde rue a gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
+au bout de l'avenue, l'eglise. Le presbytere est a cote.
+
+Je sortais; il me cria:
+
+--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
+
+ * * * * *
+
+Je decouvris sans peine la petite maison de l'ecclesiastique, a cote d'une
+grande vilaine eglise de briques. Je frappai a coups de poing dans la
+porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
+l'interieur:
+
+--Qui va la?
+
+Je repondis:
+
+--Marechal des logis de hussards.
+
+J'entendis un bruit de verrous et de clef tournee, et je me trouvai en face
+d'un grand pretre a gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
+formidables sortant de manches retroussees, un teint rouge et un air brave
+homme.
+
+Je fis le salut militaire.
+
+--Bonjour, monsieur le cure.
+
+Il avait craint une surprise, une embuche de rodeurs, et il sourit en
+repondant:
+
+--Bonjour, mon ami; entrez.
+
+Je le suivis dans une petite chambre a paves rouges, ou brulait un maigre
+feu, bien different du brasier de Marchas.
+
+Il me montra une chaise, et puis me dit:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Monsieur l'abbe, permettez-moi d'abord de me presenter.
+
+Et je lui tendis ma carte.
+
+Il la recut et lut a mi-voix:
+
+"Le comte de Garens."
+
+Je repris:
+
+--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbe, cinq en grand'garde et six
+installes chez un habitant inconnu. Ces six-la se nomment Garens, ici
+present, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
+Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
+viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le cure, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.
+
+Le pretre souriait. Il murmura:
+
+--Il me semble que ce n'est guere l'occasion de s'amuser.
+
+Je repondis:
+
+--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont restes par terre, hier encore.
+C'est la guerre. Nous jouons notre vie a tout instant, n'avons-nous pas le
+droit de la jouer gaiement? Nous sommes Francais, nous aimons rire, nous
+savons rire partout. Nos peres riaient bien sur l'echafaud! Ce soir, nous
+voudrions nous degourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
+soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
+
+Il repondit vivement:
+
+--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
+invitation.
+
+Il cria:
+
+--Hermance!
+
+Une vieille paysanne, tordue, ridee, horrible, apparut et demanda:
+
+--Que qui a?
+
+--Je ne dine pas ici, ma fille.
+
+--Ou que vous dinez donc?
+
+--Avec MM. les hussards.
+
+J'eus envie de dire: "Amenez votre bonne, pour voir la tete de Marchas",
+mais je n'osai point.
+
+Je repris:
+
+--Parmi vos paroissiens restes dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi?
+
+Il hesita, chercha et declara:
+
+--Non, personne!
+
+J'insistai:
+
+--Personne!... Voyons, monsieur le cure, cherchez. Ce serait tres galant
+d'avoir des dames. Je m'entends, des menages! Est-ce que je sais, moi? Le
+boulanger avec sa femme, l'epicier, le... le... le... l'horloger... le...
+le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
+bon repas, du vin, et serions enchantes de laisser un bon souvenir aux gens
+d'ici.
+
+Le cure medita longtemps encore, puis prononca avec resolution:
+
+--Non, personne.
+
+Je me mis a rire:
+
+--Sacristi! monsieur le cure, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
+nous avons une feve. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marie, un
+adjoint marie, un conseiller municipal marie, un instituteur marie?...
+
+--Non, toutes les dames sont parties.
+
+--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
+bourgeois de mari, a qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
+plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances presentes?
+
+Mais tout a coup le cure se mit a rire, d'un rire violent qui le secouait
+tout entier, et il criait:
+
+--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jesus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
+ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
+contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Ou gitez-vous?
+
+J'expliquai la maison en la decrivant. Il comprit:
+
+--Tres bien. C'est la propriete de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
+demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
+
+Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en repetant:
+
+--Ca va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
+
+Je rentrai vite, tres etonne, tres intrigue.
+
+--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
+
+--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le cure et quatre dames.
+
+Il fut stupefait. Je triomphais.
+
+Il repetait:
+
+--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
+
+--Je dis: quatre dames.
+
+--De vraies femmes?
+
+--De vraies femmes.
+
+--Bigre! Mes compliments!
+
+--Je les accepte. Je les merite.
+
+Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'apercus une belle nappe
+blanche jetee sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
+tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
+
+--Il y aura des femmes! cria Marchas.
+
+Et les trois hommes se mirent a danser en applaudissant de toute leur
+force.
+
+Tout etait pret. Nous attendions. Nous attendimes pres d'une heure. Une
+odeur delicieuse de volailles roties flottait dans toute la maison.
+
+Un coup frappe contre le volet nous souleva tous en meme temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute a peine, une petite bonne
+Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle etait maigre, ridee,
+timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effares qui la
+regardaient entrer. Derriere elle, un bruit de batons martelait le pave du
+vestibule, et des qu'elle eut penetre dans le salon, j'apercus, l'une
+suivant l'autre, trois vieilles tetes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
+se balancant avec des mouvements differents, l'une chavirant a droite,
+tandis que l'autre chavirait a gauche. Et, trois bonnes femmes se
+presenterent, boitant, trainant la jambe, estropiees par les maladies et
+deformees par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
+seules pensionnaires capables de marcher encore de l'etablissement
+hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoit.
+
+Elle s'etait retournee vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
+elles; puis, voyant mes galons de marechal des logis, elle me dit:
+
+--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pense a ces pauvres
+femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
+meme temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
+
+J'apercus le cure, reste dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
+coeur. A mon tour, je me mis a rire, en regardant surtout la tete de
+Marchas. Puis montrant des sieges a la religieuse:
+
+--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes tres fiers et tres heureux que vous
+ayez accepte notre modeste invitation.
+
+Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
+conduisit ses trois bonnes femmes, les placa dessus, leur ota leurs cannes
+et leurs chales qu'elle alla deposer dans un coin; puis, designant la
+premiere, une maigre a ventre enorme, une hydropique assurement:
+
+--Celle-la est la mere Paumelle, dont le mari s'est tue en tombant d'un
+toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
+
+Puis elle designa la seconde, une grande dont la tete tremblait sans cesse:
+
+--Celle-la est la mere Jean-Jean, agee de soixante-sept ans. Elle n'y voit
+plus guere, ayant eu la figure flambee dans un incendie et la jambe droite
+brulee a moitie.
+
+Elle nous montra, enfin, la troisieme, une espece de naine, avec des yeux
+saillants, qui roulaient de tous les cotes, ronds et stupides.
+
+--C'est la Putois, une innocente. Elle est agee de quarante-quatre ans
+seulement.
+
+J'avais salue les trois femmes comme si on m'eut presente a des Altesses
+Royales, et, me tournant vers le cure:
+
+--Vous etes, monsieur l'abbe, un homme precieux, a qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.
+
+Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
+
+--Notre Soeur Saint-Benoit est servie! cria tout a coup Karl Massouligny.
+
+Je la fis passer devant avec le cure, puis je soulevai la mere Paumelle,
+dont je pris le bras et que je trainai dans la piece voisine, non sans
+peine, car son ventre ballonne semblait plus pesant que du fer.
+
+Le gros Ponderel enleva la mere Jean-Jean, qui gemissait pour avoir sa
+bequille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
+salle a manger, pleine d'odeur de viandes.
+
+Des que nous fumes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
+ses mains, et les femmes firent, avec la precision de soldats qui
+presentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le pretre
+prononca, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
+
+On s'assit, et les deux poules parurent, apportees par Marchas, qui voulait
+servir pour ne point assister en convive a ce repas ridicule.
+
+Mais je criai: "Vite le champagne!" Un bouchon sauta avec un bruit de
+pistolet qu'on decharge, et, malgre la resistance du cure et de la bonne
+Soeur, les trois hussards assis a cote des trois infirmes leur verserent de
+force dans la bouche leurs trois verres pleins.
+
+Massouligny, qui avait la faculte d'etre chez lui partout et a l'aise avec
+tout le monde, faisait la cour a la mere Paumelle de la facon la plus
+drole. L'hydropique, dont l'humeur etait restee gaie, malgre ses malheurs,
+lui repondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
+semblait pret a monter et a rouler sur la table. Le petit Herbon avait
+entrepris serieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
+habitudes et le reglement de l'hospice.
+
+La religieuse, effaree, criait a Massouligny:
+
+--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ca, je
+vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...
+
+Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
+verre plein qu'il vidait prestement, entre les levres de la Putois.
+
+Et le cure riait a se tordre, repetait a la Soeur:
+
+--Laissez donc, pour une fois, ca ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
+
+Apres les deux poules, on avait mange le canard, flanque des trois pigeons
+et du merle; et l'oie parut, fumante, doree, repandant une odeur chaude de
+viande rissolee et grasse.
+
+La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
+repondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
+grognements de joie, moitie cris et moitie soupirs, comme font les petits
+enfants a qui on montre des bonbons.
+
+--Permettez-vous, dit le cure, que je me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne a ces operations-la.
+
+--Mais certainement, monsieur l'abbe.
+
+Et la Soeur dit:
+
+--Si on ouvrait un peu la fenetre? Elles ont trop chaud. Je suis sure
+qu'elles seront malades.
+
+Je me tournai vers Marchas:
+
+--Ouvre la fenetre une minute.
+
+Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
+bougies et tournoyer la fumee de l'oie, dont le pretre, une serviette au
+cou, soulevait les ailes avec science.
+
+Nous le regardions faire, sans parler maintenant, interesses par le travail
+allechant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appetit a la vue de cette
+grosse bete doree, dont les membres tombaient l'un apres l'autre dans la
+sauce brune, au fond du plat.
+
+Et tout a coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
+entra, par la fenetre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
+
+ * * * * *
+
+Je fus debout si vite, que ma chaise roula derriere moi; et je criai:
+
+--Tout le monde a cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
+
+Et pendant que les trois cavaliers s'eloignaient au galop dans la nuit, je
+me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
+villa, tandis que le cure, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
+aux fenetres leurs tetes effarees.
+
+On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
+pluie avait cesse; il faisait froid, tres froid. Et bientot, je distinguai
+de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
+
+C'etait Marchas. Je lui criai:
+
+--Eh bien?
+
+Il repondit:
+
+--Rien du tout, Francois a blesse un vieux paysan, qui refusait de repondre
+au: "Qui vive?" et qui continuait d'avancer, malgre l'ordre de passer au
+large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
+
+J'ordonnai de remettre les chevaux a l'ecurie et j'envoyai mes deux soldats
+au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
+
+Alors le cure, Marchas et moi, nous descendimes un matelas dans le salon
+pour y deposer le blesse; la Soeur, dechirant une serviette, se mit a faire
+de la charpie, tandis que les trois femmes eperdues restaient assises dans
+un coin.
+
+Bientot, je distinguai un bruit de sabres, traines sur la route; je pris
+une bougie pour eclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
+portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
+humain quand la vie ne le soutient plus.
+
+ * * * * *
+
+On deposa le blesse sur le matelas prepare pour lui; et je vis du premier
+coup d'oeil que c'etait un moribond.
+
+Il ralait et crachait du sang qui coulait des coins de ses levres, chasse
+de sa bouche a chacun de ses hoquets. L'homme en etait couvert! Ses joues,
+sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vetements, semblaient en avoir ete
+frottes, avoir ete baignes dans une cuve rouge. Et ce sang s'etait fige sur
+lui, etait devenu terne, mele de boue, horrible a voir.
+
+Le vieillard, enveloppe dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
+par moments ses yeux mornes, eteints, sans pensee, qui paraissaient
+stupides d'etonnement, comme ceux des betes que le chasseur tue et qui le
+regardent, tombees a ses pieds, aux trois quarts mortes deja, abruties par
+la surprise et par l'epouvante.
+
+Le cure s'ecria:
+
+--Ah! c'est le pere Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
+pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tue ce malheureux!
+
+La Soeur avait ecarte la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
+poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
+
+--Il n'y a rien a faire, dit-elle.
+
+Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
+ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
+poumons, un gargouillement sinistre et continu.
+
+Le cure, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, decrivit le signe de
+la croix et prononca, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
+qui lavent les ames.
+
+Avant qu'il les eut achevees, le vieillard fut agite d'une courte secousse,
+comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
+etait mort.
+
+M'etant retourne, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
+miserable: les trois vieilles, debout, serrees l'une contre l'autre,
+hideuses, grimacaient d'angoisse et d'horreur.
+
+Je m'approchai d'elles, et elles se mirent a pousser des cris aigus, en
+essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
+
+La Jean-Jean, que sa jambe brulee ne portait plus, tomba tout de son long
+par terre.
+
+La Soeur Saint-Benoit, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
+sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs chales, leur
+donna leurs bequilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
+avec elles dans la nuit profonde, si noire.
+
+Je compris que je ne pouvais meme les faire accompagner par un hussard, car
+le seul bruit du sabre les eut affolees.
+
+Le cure regardait toujours le mort.
+
+S'etant enfin retourne vers moi:
+
+--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+AU BOIS
+
+
+Le maire allait se mettre a table pour dejeuner quand on le prevint que le
+garde champetre l'attendait a la mairie avec deux prisonniers.
+
+Il s'y rendit aussitot, et il apercut en effet son garde champetre, le pere
+Hochedur, debout et surveillant d'un air severe un couple de bourgeois
+murs.
+
+L'homme, un gros pere, a nez rouge et a cheveux blancs, semblait accable;
+tandis que la femme, une petite mere endimanchee, tres ronde, tres grasse,
+aux joues luisantes, regardait d'un oeil de defi l'agent de l'autorite qui
+les avait captives.
+
+Le maire demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est, pere Hochedur?
+
+Le garde champetre fit sa deposition.
+
+Il etait sorti le matin, a l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournee du
+cote des bois Champioux jusqu'a la frontiere d'Argenteuil. Il n'avait rien
+remarque d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que
+les bles allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne,
+avait crie:
+
+--He, pere Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans a eux deux.
+
+Il etait parti dans la direction indiquee; il etait entre dans le fourre et
+il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un
+flagrant delit de mauvaises moeurs.
+
+Donc, avancant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
+braconnier, il avait apprehende le couple present au moment ou il
+s'abandonnait a son instinct.
+
+Le maire stupefait considera les coupables. L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.
+
+Il se mit a les interroger, en commencant par le male, qui repondait d'une
+voix si faible qu'on l'entendait a peine.
+
+--Votre nom.
+
+--Nicolas Beaurain.
+
+--Votre profession.
+
+--Mercier, rue des Martyrs, a Paris.
+
+--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
+
+Le mercier demeura muet, les yeux baisses sur son gros ventre, les mains a
+plat sur ses cuisses.
+
+Le maire reprit:
+
+--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorite municipale?
+
+--Non, Monsieur.
+
+--Alors, vous avouez?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Qu'avez-vous a dire pour votre defense?
+
+--Rien, Monsieur.
+
+--Ou avez-vous rencontre votre complice?
+
+--C'est ma femme, Monsieur.
+
+--Votre femme?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... a Paris?
+
+--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble!
+
+--Mais... alors... vous etes fou, tout a fait fou, mon cher Monsieur, de
+venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, a dix heures du matin.
+
+Le mercier semblait pret a pleurer de honte. Il murmura:
+
+--C'est elle qui a voulu ca! Je lui disais bien que c'etait stupide. Mais
+quand une femme a quelque chose dans la tete... vous savez... elle ne l'a
+pas ailleurs.
+
+Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et repliqua:
+
+--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait du avoir lieu. Vous ne
+seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tete.
+
+Alors une colere saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:
+
+--Vois-tu ou tu nous as menes avec ta poesie? Hein, y sommes-nous? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant, a notre age, pour attentat aux
+moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientele et changer
+de quartier! Y sommes-nous?
+
+Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans
+embarras, sans vaine pudeur, presque sans hesitation.
+
+--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
+Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
+comme une pauvre femme; et j'espere que vous voudrez bien nous renvoyer
+chez nous, et nous epargner la honte des poursuites.
+
+"Autrefois, quand j'etais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
+dans ce pays-ci, un dimanche. Il etait employe dans un magasin de mercerie;
+moi j'etais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ca
+comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec
+une amie, Rose Leveque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon
+ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annonca, en riant, qu'il amenerait un camarade le lendemain. Je compris
+bien ce qu'il voulait; mais je repondis que c'etait inutile. J'etais sage,
+Monsieur.
+
+"Le lendemain donc, nous avons trouve au chemin de fer Monsieur Beaurain.
+Il etait bien de sa personne a cette epoque-la. Mais j'etais decidee a ne
+pas ceder, et je ne cedai pas non plus.
+
+"Nous voici donc arrives a Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
+temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
+maintenant qu'autrefois, je deviens bete a pleurer, et quand je suis a la
+campagne je perds la tete. La verdure, les oiseaux qui chantent, les bles
+qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe,
+les coquelicots, les marguerites, tout ca me rend folle! C'est comme le
+champagne quand on n'en a pas l'habitude!
+
+"Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans
+le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et
+Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ca me faisait quelque chose de les
+voir. M. Beaurain et moi nous marchions derriere eux, sans guere parler.
+Quand on ne se connait pas on ne trouve rien a se dire. Il avait l'air
+timide, ce garcon, et ca me plaisait de le voir embarrasse. Nous voici
+arrives dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout
+le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que
+j'avais l'air severe; vous comprenez bien que je ne pouvais pas etre
+autrement. Et puis voila qu'ils recommencent a s'embrasser sans plus se
+gener que si nous n'etions pas la; et puis ils se sont parle tout bas; et
+puis ils se sont leves et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire.
+Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garcon que je
+voyais pour la premiere fois. Je me sentais tellement confuse de les voir
+partir ainsi que ca me donna du courage; et je me suis mise a parler. Je
+lui demandai ce qu'il faisait; il etait commis de mercerie, comme je vous
+l'ai appris tout a l'heure. Nous causames donc quelques instants; ca
+l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautes, mais je le remis a sa
+place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?"
+
+M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne repondit pas.
+
+Elle reprit: "Alors il a compris que j'etais sage, ce garcon, et il s'est
+mis a me faire la cour gentiment, en honnete homme. Depuis ce jour il est
+revenu tous les dimanches. Il etait tres amoureux de moi, Monsieur. Et moi
+aussi je l'aimais beaucoup, mais la, beaucoup! c'etait un beau garcon,
+autrefois.
+
+"Bref, il m'epousa en septembre et nous primes notre commerce rue des
+Martyrs.
+
+"Ce fut dur pendant des annees, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et
+nous ne pouvions guere nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en
+avions perdu l'habitude. On a autre chose en tete; on pense a la caisse
+plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu a peu,
+sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus guere a
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'apercoit pas que ca vous
+manque.
+
+"Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux ete, nous nous sommes rassures
+sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passe en
+moi, non, vraiment, je ne sais pas!
+
+"Voila que je me suis remise a rever comme une petite pensionnaire. La vue
+des voiturettes de fleurs qu'on traine dans les rues me tirait les larmes.
+L'odeur des violettes venait me chercher a mon fauteuil, derriere ma
+caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand
+on regarde le ciel dans une rue, ca a l'air d'une riviere, d'une longue
+riviere qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent
+dedans comme des poissons. C'est bete comme tout, ces choses-la, a mon age!
+Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaille toute sa vie, il vient un
+moment ou on s'apercoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on
+regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans,
+j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres,
+comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'etre couche sous les
+feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les
+nuits! Je revais de clairs de lune sur l'eau jusqu'a avoir envie de me
+noyer.
+
+"Je n'osais pas parler de ca a M. Beaurain dans les premiers temps. Je
+savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil
+et mes aiguilles! Et puis, a vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand
+chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je
+ne disais plus rien a personne, moi!
+
+"Donc, je me decidai et je lui proposai une partie de campagne au pays ou
+nous nous etions connus. Il accepta sans defiance et nous voici arrives, ce
+matin, vers les neuf heures.
+
+"Moi je me sentis toute retournee quand je suis entree dans les bles. Ca ne
+vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel
+qu'il est, mais bien tel qu'il etait autrefois! Ca, je vous le jure,
+Monsieur. Vrai de vrai, j'etais grise. Je me mis a l'embrasser; il en fut
+plus etonne que si j'avais voulu l'assassiner. Il me repetait: "Mais tu es
+folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?..." Je ne
+l'ecoutais pas, moi, je n'ecoutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans
+le bois... Et voila!... J'ai dit la verite, monsieur le maire, toute la
+verite."
+
+Le maire etait un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: "Allez en
+paix, Madame, et ne pechez plus... sous les feuilles."
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+UNE FAMILLE
+
+
+J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point apercu depuis
+quinze ans.
+
+Autrefois c'etait mon meilleur ami, l'ami de ma pensee, celui avec qui on
+passe les longues soirees tranquilles et gaies, celui a qui on dit les
+choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les
+idees rares, fines, ingenieuses, delicates, nees de la sympathie meme qui
+excite l'esprit et le met a l'aise.
+
+Pendant bien des annees nous ne nous etions guere quittes. Nous avions
+vecu, voyage, songe, reve ensemble, aime les memes choses d'un meme amour,
+admire les memes livres, compris les memes oeuvres, fremi des memes
+sensations, et si souvent ri des memes etres que nous nous comprenions
+completement, rien qu'en echangeant un coup d'oeil.
+
+Puis il s'etait marie. Il avait epouse tout a coup une fillette de province
+venue a Paris pour chercher un fiance. Comment cette petite blondasse,
+maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, a la voix fraiche et
+bete, pareille a cent mille poupees a marier, avait-elle cueilli ce garcon
+intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-la? Il avait sans doute
+espere le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras
+d'une femme bonne, tendre et fidele; et il avait entrevu tout cela, dans le
+regard transparent de cette gamine aux cheveux pales.
+
+Il n'avait pas songe que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de
+tout des qu'il a saisi la stupide realite, a moins qu'il ne s'abrutisse au
+point de ne plus rien comprendre.
+
+Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et
+enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer
+en quinze ans!
+
+ * * * * *
+
+Le train s'arreta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un
+gros, tres gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'elanca vers
+moi, les bras ouverts, en criant: "Georges." Je l'embrassai, mais je ne
+l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupefait: "Cristi, tu n'as pas
+maigri." Il repondit en riant: "Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table!
+les bonnes nuits! Manger et dormir voila mon existence!"
+
+Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimes.
+L'oeil seul n'avait point change; mais je ne retrouvais plus le regard et
+je me disais: "S'il est vrai que le regard est le reflet de la pensee, la
+pensee de cette tete-la n'est plus celle d'autrefois, celle que je
+connaissais si bien."
+
+L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amitie; mais il n'avait plus
+cette clarte intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un
+esprit.
+
+Tout a coup, Simon me dit:
+
+--Tiens, voici mes deux aines.
+
+Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garcon de treize ans,
+vetu en collegien, s'avancerent d'un air timide et gauche.
+
+Je murmurai: "C'est a toi?"
+
+Il repondit en riant: "Mais, oui.
+
+--Combien en as-tu donc?
+
+--Cinq! Encore trois restes a la maison!
+
+Il avait repondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je
+me sentais saisi d'une pitie profonde, melee d'un vague mepris, pour ce
+reproducteur orgueilleux et naif qui passait ses nuits a faire des enfants
+entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une
+cage.
+
+Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-meme et nous voici partis a
+travers la ville, triste ville, somnolente et terne ou rien ne remuait par
+les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps,
+un boutiquier, sur sa porte, otait son chapeau; Simon rendait le salut et
+nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les
+habitants par leur nom. La pensee me vint qu'il songeait a la deputation,
+ce reve de tous les enterres de province.
+
+On eut vite traverse la cite, et la voiture entra dans un jardin qui avait
+des pretentions de parc, puis s'arreta devant une maison a tourelles qui
+cherchait a passer pour chateau.
+
+--Voila mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.
+
+Je repondis:
+
+--C'est delicieux.
+
+Sur le perron, une dame apparut, paree pour la visite, coiffee pour la
+visite, avec des phrases pretes pour la visite. Ce n'etait plus la fillette
+blonde et fade que j'avais vue a l'eglise quinze ans plus tot, mais une
+grosse dame a falbalas et a frisons, une de ces dames sans age, sans
+caractere, sans elegance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une
+femme. C'etait une mere, enfin, une grosse mere banale, la pondeuse, la
+pouliniere humaine, la machine de chair qui procree sans autre
+preoccupation dans l'ame que ses enfants et son livre de cuisine.
+
+Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule ou trois
+mioches alignes par rang de taille semblaient places la pour une revue
+comme des pompiers devant un maire.
+
+Je dis:
+
+--Ah! ah! voici les autres?
+
+Simon, radieux les nomma "Jean, Sophie et Gontran".
+
+La porte du salon etait ouverte. J'y penetrai et j'apercus au fond d'un
+fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralyse.
+
+Madame Radevin s'avanca:
+
+--C'est mon grand-pere, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.
+
+Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trepidant: "C'est un ami de
+Simon, papa." L'ancetre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit:
+"Oua, oua, oua" en agitant sa main. Je repondis: "Vous etes trop aimable,
+Monsieur," et je tombai sur un siege.
+
+Simon venait d'entrer; il riait:
+
+--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce
+vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, a se
+faire mourir a tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si
+on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux
+plats sucres comme si c'etaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien
+rencontre de plus drole, tu verras tout a l'heure.
+
+Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure
+du diner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand pietinement et je
+me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derriere leur
+pere, sans doute pour me faire honneur.
+
+Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un ocean
+d'herbes, de bles et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image
+saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.
+
+Une cloche sonna. C'etait pour le diner. Je descendis.
+
+Mme Radevin prit mon bras d'un air ceremonieux et on passa dans la salle a
+manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, a peine place
+devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en
+tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tete branlante.
+
+Alors Simon se frotta les mains: "Tu vas t'amuser," me dit-il. Et tous les
+enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa
+gourmand, se mirent a rire en meme temps, tandis que leur mere souriait
+seulement en haussant les epaules.
+
+Radevin se mit a hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses
+mains.
+
+--Nous avons ce soir de la creme au riz sucre.
+
+La face ridee de l'aieul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas,
+pour indiquer qu'il avait compris et qu'il etait content.
+
+Et on commenca a diner.
+
+"Regarde," murmura Simon. Le grand-pere n'aimait pas la soupe et refusait
+d'en manger. On l'y forcait, pour sa sante; et le domestique lui enfoncait
+de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec
+energie, pour ne pas avaler le bouillon rejete ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.
+
+Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur pere, tres content,
+repetait: "Est-il drole, ce vieux?"
+
+Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il devorait du regard
+les plats poses sur la table; et de sa main follement agitee essayait de
+les saisir et de les attirer a lui. On les posait presque a portee pour
+voir ses efforts eperdus, son elan tremblotant vers eux, l'appel desole de
+tout son etre, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et
+il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticules.
+Et toute la famille se rejouissait de ce supplice odieux et grotesque.
+
+Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait
+avec une gloutonnerie fievreuse, pour avoir plus vite autre chose.
+
+Quand arriva le riz sucre, il eut presque une convulsion. Il gemissait de
+desir.
+
+Gontran lui cria: "Vous avez trop mange, vous n'en aurez pas." Et on fit
+semblant de ne lui en point donner.
+
+Alors il se mit a pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que
+tous les enfants riaient.
+
+On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant
+la premiere bouchee de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton,
+et un mouvement du cou pareil a celui des canards qui avalent un morceau
+trop gros.
+
+Puis, quand il eut fini, il se mit a trepigner pour en obtenir encore.
+
+Pris de pitie devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule,
+j'implorai pour lui: "Voyons, donne-lui encore un peu de riz?"
+
+Simon repondit: "Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop, a son age, ca
+pourrait lui faire mal."
+
+Je me tus, revant sur cette parole. O morale, o logique, o sagesse! A son
+age! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore gouter, par
+souci de sa sante! Sa sante! qu'en ferait-il, ce debris inerte et
+tremblotant? On menageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de
+jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver
+plus longtemps a la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?
+
+Il n'avait plus rien a faire en cette vie, plus rien. Un seul desir lui
+restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entierement cette joie
+derniere, la lui donner jusqu'a ce qu'il en mourut.
+
+Puis, apres une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me
+coucher: j'etais triste, triste, triste!
+
+Et je me mis a ma fenetre. On n'entendait rien au dehors qu'un tres leger,
+tres doux, tres joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part.
+Cet oiseau devait chanter ainsi, a voix basse, dans la nuit, pour bercer sa
+femelle endormie sur ses oeufs.
+
+Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler
+maintenant aux cotes de sa vilaine femme.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+JOSEPH
+
+
+Elles etaient grises, tout a fait grises, la petite baronne Andree de
+Fraisieres et la petite comtesse Noemi de Gardens.
+
+Elles avaient dine en tete-a-tete, dans le salon vitre qui regardait la
+mer. Par les fenetres ouvertes, la brise molle d'un soir d'ete entrait,
+tiede et fraiche en meme temps, une brise savoureuse d'ocean. Les deux
+jeunes femmes, etendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de
+minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette
+jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs levres.
+
+Leurs maris etaient retournes a Paris dans l'apres-midi, les laissant
+seules sur cette petite plage deserte qu'ils avaient choisie pour eviter
+les rodeurs galants des stations a la mode. Absents cinq jours sur sept,
+ils redoutaient les parties de campagne, les dejeuners sur l'herbe, les
+lecons de natation et la rapide familiarite qui nait dans le desoeuvrement
+des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc a
+craindre, ils avaient loue une maison batie et abandonnee par un original
+dans le vallon de Roqueville, pres Fecamp, et ils avaient enterre la leurs
+femmes pour tout l'ete.
+
+Elles etaient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite
+baronne avait propose a la petite comtesse un diner fin, au champagne.
+Elles s'etaient d'abord beaucoup amusees a cuisiner elles-memes ce diner;
+puis elles l'avaient mange avec gaiete en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait eveillee dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant
+elles bavardaient et deraisonnaient a l'unisson en fumant des cigarettes et
+en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient
+plus du tout ce qu'elles disaient.
+
+La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, etait plus
+partie encore que son amie.
+
+--Pour finir une soiree comme celle-la, disait-elle, il nous faudrait des
+amoureux. Si j'avais prevu ca tantot, j'en aurais fait venir deux de Paris
+et je t'en aurais cede un...
+
+--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; meme ce soir, si j'en voulais
+un, je l'aurais.
+
+--Allons donc! A Roqueville, ma chere? un paysan, alors.
+
+--Non, pas tout a fait.
+
+--Alors, raconte-moi.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte?
+
+--Ton amoureux?
+
+--Ma chere, moi je ne peux pas vivre sans etre aimee. Si je n'etais pas
+aimee, je me croirais morte.
+
+--Moi aussi.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Oui. Les hommes ne comprennent pas ca! nos maris surtout!
+
+--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il
+nous faut est fait de gateries, de gentillesses, de galanteries. C'est la
+nourriture de notre coeur, ca. C'est indispensable a notre vie,
+indispensable, indispensable...
+
+--Indispensable.
+
+--Il faut que je sente que quelqu'un pense a moi, toujours, partout. Quand
+je m'endors, quand je m'eveille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque
+part, qu'on reve de moi, qu'on me desire. Sans cela je serais malheureuse,
+malheureuse. Oh! mais malheureuse a pleurer tout le temps.
+
+--Moi aussi.
+
+--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a ete gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcement une brute,
+oui, une vraie brute... Il ne se gene plus pour rien, il se montre tel
+qu'il est, il fait des scenes pour les notes, pour toutes les notes. On ne
+peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.
+
+--Ca, c'est bien vrai.
+
+--N'est-ce pas?... Ou donc en etais-je? Je ne me rappelle plus du tout.
+
+--Tu disais que tous les maris sont des brutes!
+
+--Oui, des brutes... tous.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et apres?...
+
+--Quoi, apres?
+
+--Qu'est-ce que je disais apres?
+
+--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit?
+
+--J'avais pourtant quelque chose a te raconter.
+
+--Oui, c'est vrai, attends?...
+
+--Ah! j'y suis...
+
+--Je t'ecoute.
+
+--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Voila. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des
+notes et je fais mon choix.
+
+--Tu fais ton choix?
+
+--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant
+tout qu'un homme soit discret, riche et genereux, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai?
+
+--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.
+
+--Necessairement.
+
+--Alors je l'amorce.
+
+--Tu l'amorces?
+
+--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais peche a la
+ligne?
+
+--Non, jamais.
+
+--Tu as eu tort. C'est tres amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je
+l'amorce...
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Bete, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbeciles...
+mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est
+pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des pretendants,
+tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et
+quand nous en avons vise un nous l'amorcons...
+
+--Ca ne me dit pas comment tu fais?
+
+--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voila
+tout.
+
+--Tu te laisses regarder?...
+
+--Mais oui. Ca suffit. Quand on s'est laisse regarder plusieurs fois de
+suite, un homme vous trouve aussitot la plus jolie et la plus seduisante de
+toutes les femmes. Alors il commence a vous faire la cour. Moi je lui
+laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et ca dure plus ou moins, selon
+ses qualites.
+
+--Tu prends comme ca tous ceux que tu veux?
+
+--Presque tous.
+
+--Alors, il y en a qui resistent?
+
+--Quelquefois.
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est tres
+amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidite excessive et parce
+qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la
+conquete d'une femme...
+
+--Oh! ma chere!... Tu crois?...
+
+--Oui... oui... J'en suis sure... il y en a beaucoup de cette derniere
+espece, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont
+l'air de tout le monde... ils sont habilles comme les autres... ils font
+les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas
+se deployer.
+
+--Oh! ma chere...
+
+--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se deshabiller, meme pour se coucher
+tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-la, il
+faut etre energique, user du regard et de la poignee de main. C'est meme
+quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par ou commencer.
+Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous
+soignent... Et pour peu qu'on tarde a reprendre ses sens... ils vont
+chercher du secours.
+
+Ceux que je prefere, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-la, je les
+enleve d'assaut, a... a... a... a la bayonnette, ma chere!
+
+--C'est bon, tout ca, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par
+exemple.
+
+--J'en trouve.
+
+--Tu en trouves. Ou ca?
+
+--Partout. Tiens, ca me rappelle mon histoire.
+
+"Voila deux ans, cette annee, que mon mari m'a fait passer l'ete dans sa
+terre de Bougrolles. La, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de
+rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds degoutants, des
+chasseurs de poil et de plume vivant dans des chateaux sans baignoires, de
+ces hommes qui transpirent et se couchent par la-dessus, et qu'il serait
+impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence
+malpropres.
+
+"Devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas!
+
+--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour
+l'exaltation de l'homme du peuple, des romans ou les ouvriers sont sublimes
+et tous les hommes du monde criminels. Ajoute a cela que j'avais vu
+_Ruy-Blas_ l'hiver precedent et que ca m'avait beaucoup frappee. Eh bien!
+un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+etudie pour etre pretre, puis quitte le seminaire par degout. Eh bien, je
+l'ai pris comme domestique!
+
+--Oh!... Et apres!...
+
+--Apres... apres, ma chere, je l'ai traite de tres haut, en lui montrant
+beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorce, celui-la, ce rustre, je
+l'ai allume!...
+
+--Oh! Andree!
+
+--Oui, ca m'amusait meme beaucoup. On dit que les domestiques, ca ne compte
+pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque
+matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand
+elle me deshabillait.
+
+--Oh! Andree?
+
+--Ma chere, il a flambe comme un toit de paille. Alors, a table, pendant
+les repas, je n'ai plus parle que de proprete, de soins du corps, de
+douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin
+et soir dans la riviere, puis se parfumait a empoisonner le chateau. J'ai
+meme ete obligee de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air
+furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne.
+
+--Oh! Andree!
+
+--Alors, j'ai eu l'idee d'organiser une bibliotheque de campagne. J'ai fait
+venir quelques centaines de romans moraux que je pretais a tous nos paysans
+et a mes domestiques. Il s'etait glisse dans ma collection quelques
+livres... quelques livres... poetiques... de ceux qui troublent les ames...
+des pensionnaires et des collegiens... Je les ai donnes a mon valet de
+chambre. Ca lui a appris la vie... une drole de vie.
+
+--Oh... Andree!
+
+--Alors je suis devenue familiere avec lui, je me suis mise a le tutoyer.
+Je l'avais nomme Joseph. Ma chere, il etait dans un etat... dans un etat
+effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des
+yeux de fou. Moi je m'amusais enormement. C'est un de mes meilleurs etes...
+
+--Et apres?...
+
+--Apres... oui... Eh bien, un jour que mon mari etait absent, je lui ai dit
+d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait tres chaud,
+tres chaud... Voila!
+
+--Oh! Andree, dis-moi tout... Ca m'amuse tant.
+
+--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans ca je finirais le carafon toute
+seule. Eh bien apres, je me suis trouvee mal en route.
+
+--Comment ca?
+
+--Que tu es bete. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il
+fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai ete sur l'herbe j'ai
+suffoque et je lui ai dit de me delacer. Et puis, quand j'ai ete delacee,
+j'ai perdu connaissance.
+
+--Tout a fait.
+
+--Oh non, pas du tout.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! j'ai ete obligee de rester pres d'une heure sans connaissance.
+Il ne trouvait pas de remede. Mais j'ai ete patiente, et je n'ai rouvert
+les yeux qu'apres sa chute.
+
+--Oh! Andree!... Et qu'est-ce que tu lui as dit?
+
+--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'etais sans
+connaissance? Je l'ai remercie. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et
+il m'a ramenee au chateau. Mais il a failli verser en tournant la barriere!
+
+--Oh! Andree! Et c'est tout?...
+
+--C'est tout...
+
+--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois?
+
+--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.
+
+--L'as-tu garde longtemps apres ca?
+
+--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoye. Je
+n'avais pas a m'en plaindre.
+
+--Oh! Andree! Et il t'aime toujours?
+
+--Parbleu.
+
+--Ou est-il?
+
+La petite baronne etendit la main vers la muraille et poussa le timbre
+electrique. La porte s'ouvrit presque aussitot, et un grand valet entra qui
+repandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne.
+
+La baronne lui dit: "Joseph, mon garcon, j'ai peur de me trouver mal, va me
+chercher ma femme de chambre."
+
+L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa maitresse, qui reprit: "Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux
+que toi."
+
+Il tourna sur ses talons et sortit.
+
+La petite comtesse, effaree, demanda:
+
+--Et qu'est-ce que tu diras a ta femme de chambre?
+
+--Je lui dirai que c'est passe! Non, je me ferai tout de meme delacer. Ca
+me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma
+chere... mais grise a tomber si je me levais.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'AUBERGE
+
+
+Pareille a toutes les hotelleries de bois plantees dans les Hautes-Alpes,
+au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les
+sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux
+voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.
+
+Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitee par la famille de Jean Hauser;
+puis, des que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant
+impraticable la descente sur Loeche, les femmes, le pere et les trois fils
+s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari
+avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne.
+
+Les deux hommes et la bete demeurent jusqu'au printemps dans cette prison
+de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du
+Balmhorn, entoures de sommets pales et luisants, enfermes, bloques,
+ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, etreint, ecrase
+la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fenetres et mure la
+porte.
+
+C'etait le jour ou la famille Hauser allait retourner a Loeche, l'hiver
+approchant et la descente devenant perilleuse.
+
+Trois mulets partirent en avant, charges de hardes et de bagages et
+conduits par les trois fils. Puis la mere, Jeanne Hauser, et sa fille
+Louise monterent sur un quatrieme mulet, et se mirent en route a leur tour.
+
+Le pere les suivait accompagne des deux gardiens qui devaient escorter la
+famille jusqu'au sommet de la descente.
+
+Ils contournerent d'abord le petit lac, gele maintenant au fond du grand
+trou de rochers qui s'etend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon
+clair comme un drap et domine de tous cotes par des sommets de neige.
+
+Une averse de soleil tombait sur ce desert blanc eclatant et glace,
+l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait
+dans cet ocean des monts; aucun mouvement dans cette solitude demesuree;
+aucun bruit n'en troublait le profond silence.
+
+Peu a peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes,
+laissa derriere lui le pere Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre
+le mulet qui portait les deux femmes.
+
+La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste.
+C'etait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux
+pales paraissaient decolores par les longs sejours au milieu des glaces.
+
+Quand il eut rejoint la bete qui la portait, il posa la main sur la croupe
+et ralentit le pas. La mere Hauser se mit a lui parler, enumerant avec des
+details infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'etait la
+premiere fois qu'il restait la-haut, tandis que le vieux Hari avait deja
+passe quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ulrich Kunsi ecoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans
+cesse la jeune fille. De temps en temps il repondait: "Oui, madame Hauser."
+Mais sa pensee semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.
+
+Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelee s'etendait,
+toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers
+noirs dresses a pic aupres des enormes moraines du glacier de Loemmern que
+dominait le Wildstrubel.
+
+Comme ils approchaient du col de la Gemmi, ou commence la descente sur
+Loeche, ils decouvrirent tout a coup l'immense horizon des Alpes du Valais
+dont les separait la profonde et large vallee du Rhone.
+
+C'etait, au loin, un peuple de sommets blancs, inegaux, ecrases ou pointus
+et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant
+massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide
+du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse
+coquette.
+
+Puis, au-dessous d'eux, dans un trou demesure, au fond d'un abime
+effrayant, ils apercurent Loeche, dont les maisons semblaient des grains de
+sable jetes dans cette crevasse enorme que finit et que ferme la Gemmi, et
+qui s'ouvre, la-bas, sur le Rhone.
+
+Le mulet s'arreta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans
+cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne
+droite, jusqu'a ce petit village presque invisible, a son pied. Les femmes
+sauterent dans la neige.
+
+Les deux vieux les avaient rejoints.
+
+--Allons, dit le pere Hauser, adieu et bon courage, a l'an prochain, les
+amis.
+
+Le pere Hari repeta: "A l'an prochain."
+
+Ils s'embrasserent. Puis Mme Hauser, a son tour, tendit ses joues; et la
+jeune fille en fit autant.
+
+Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:
+"N'oubliez point ceux d'en-haut." Elle repondit "non" si bas, qu'il devina
+sans l'entendre.
+
+--Allons, adieu, repeta Jean Hauser, et bonne sante.
+
+Et, passant devant les femmes, il commenca a descendre.
+
+Ils disparurent bientot tous les trois au premier detour du chemin.
+
+Et les deux hommes s'en retournerent vers l'auberge de Schwarenbach.
+
+Ils allaient lentement, cote a cote, sans parler. C'etait fini, ils
+resteraient seuls, face a face, quatre ou cinq mois.
+
+Puis Gaspard Hari se mit a raconter sa vie de l'autre hiver. Il etait
+demeure avec Michel Canol, trop age maintenant pour recommencer; car un
+accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'etaient pas
+ennuyes, d'ailleurs; le tout etait d'en prendre son parti des le premier
+jour; et on finissait par se creer des distractions, des jeux, beaucoup de
+passe-temps.
+
+Ulrich Kunsi l'ecoutait, les yeux baisses, suivant en pensee ceux qui
+descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.
+
+Bientot ils apercurent l'auberge, a peine visible, si petite, un point noir
+au pied de la monstrueuse vague de neige.
+
+Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frise, se mit a gambader autour
+d'eux.
+
+--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme
+maintenant, il faut preparer le diner, tu vas eplucher les pommes de terre.
+
+Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencerent a tremper
+la soupe.
+
+La matinee du lendemain sembla longue a Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait
+et crachait dans l'atre, tandis que le jeune homme regardait par la fenetre
+l'eclatante montagne en face de la maison.
+
+Il sortit dans l'apres-midi, et refaisant le trajet de la veille, il
+cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porte les
+deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le
+ventre au bord de l'abime, et regarda Loeche.
+
+Le village dans son puits de rocher n'etait pas encore noye sous la neige,
+bien qu'elle vint tout pres de lui, arretee net par les forets de sapins
+qui protegeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de
+la-haut, a des paves, dans une prairie.
+
+La petite Hauser etait la, maintenant, dans une de ces demeures grises.
+Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer
+separement. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait
+encore!
+
+Mais le soleil avait disparu derriere la grande cime de Wildstrubel; et le
+jeune homme rentra. Le pere Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,
+il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de
+l'autre des deux cotes de la table.
+
+Ils jouerent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soupe, ils se coucherent.
+
+Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans
+neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses apres-midi a guetter les
+aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glaces, tandis
+que Ulrich retournait regulierement au col de la Gemmi pour contempler le
+village. Puis ils jouaient aux cartes, aux des, aux dominos, gagnaient et
+perdaient de petits objets pour interesser leur partie.
+
+Un matin, Hari, leve le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,
+profond et leger, d'ecume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans
+bruit, les ensevelissait peu a peu sous un epais et sourd matelas de
+mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut degager la porte
+et les fenetres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'elever
+sur cette poudre de glace que douze heures de gelee avaient rendue plus
+dure que le granit des moraines.
+
+Alors, ils vecurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guere en
+dehors de leur demeure. Ils s'etaient partage les besognes qu'ils
+accomplissaient regulierement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de proprete. C'etait
+lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine
+et entretenait le feu. Leurs ouvrages, reguliers et monotones, etaient
+interrompus par de longues parties de cartes ou de des. Jamais ils ne se
+querellaient, etant tous deux calmes et placides. Jamais meme ils n'avaient
+d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient
+fait provision de resignation pour cet hivernage sur les sommets.
+
+Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait a la
+recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'etait alors fete
+dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraiche.
+
+Un matin, il partit ainsi. Le thermometre du dehors marquait dix-huit
+au-dessous de glace. Le soleil n'etant pas encore leve, le chasseur
+esperait surprendre les betes aux abords du Wildstrubel.
+
+Ulrich, demeure seul, resta couche jusqu'a dix heures. Il etait d'un
+naturel dormeur; mais il n'eut point ose s'abandonner ainsi a son penchant
+en presence du vieux guide toujours ardent et matinal.
+
+Il dejeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits a
+dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effraye meme de la
+solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme
+on l'est par le desir d'une habitude invincible.
+
+Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer a
+quatre heures.
+
+La neige avait nivele toute la profonde vallee, comblant les crevasses,
+effacant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les
+sommets immenses, qu'une immense cuve blanche reguliere, aveuglante et
+glacee.
+
+Depuis trois semaines, Ulrich n'etait plus revenu au bord de l'abime d'ou
+il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes
+qui conduisaient a Wildstrubel. Loeche maintenant etait aussi sous la
+neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guere, ensevelies sous ce
+manteau pale.
+
+Puis, tournant a droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son
+pas allonge de montagnard, en frappant de son baton ferre la neige aussi
+dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil percant le petit point
+noir et mouvant, au loin, sur cette nappe demesuree.
+
+Quand il fut au bord du glacier, il s'arreta, se demandant si le vieux
+avait bien pris ce chemin; puis il se mit a longer les moraines d'un pas
+plus rapide et plus inquiet.
+
+Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gele courait
+par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri
+d'appel aigu, vibrant, prolonge. La voix s'envola dans le silence de mort
+ou dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'ecume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la
+mer; puis elle s'eteignit et rien ne lui repondit.
+
+Il se remit a marcher. Le soleil s'etait enfonce, la-bas, derriere les
+cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de
+la vallee devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout a coup. Il lui
+sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces
+monts entraient en lui, allaient arreter et geler son sang, raidir ses
+membres, faire de lui un etre immobile et glace. Et il se mit a courir,
+s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, etait rentre pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec
+un chamois mort a ses pieds.
+
+Bientot il apercut l'auberge. Aucune fumee n'en sortait. Ulrich courut plus
+vite, ouvrit la porte. Sam s'elanca pour le feter, mais Gaspard Hari
+n'etait point revenu.
+
+Effare, Kunsi tournait sur lui-meme, comme s'il se fut attendu a decouvrir
+son compagnon cache dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,
+esperant toujours voir revenir le vieillard.
+
+De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La
+nuit etait tombee, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pale, la nuit
+livide qu'eclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin pret a
+tomber derriere les sommets.
+
+Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les
+mains en revant aux accidents possibles.
+
+Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux
+pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait etendu dans la neige,
+saisi, raidi par le froid, l'ame en detresse, perdu, criant peut-etre au
+secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.
+
+Mais ou? La montagne etait si vaste, si rude, si perilleuse aux environs,
+surtout en cette saison, qu'il aurait fallu etre dix ou vingt guides et
+marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en
+cette immensite.
+
+Ulrich Kunsi, cependant, se resolut a partir avec Sam si Gaspard Hari
+n'etait point revenu entre minuit et une heure du matin.
+
+Et il fit ses preparatifs.
+
+Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula
+autour de sa taille une corde longue, mince et forte, verifia l'etat de son
+baton ferre et de la hachette qui sert a tailler des degres dans la glace.
+Puis il attendit. Le feu brulait dans la cheminee; le gros chien ronflait
+sous la clarte de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups
+reguliers dans sa gaine de bois sonore.
+
+Il attendait, l'oreille eveillee aux bruits lointains, frissonnant quand le
+vent leger frolait le toit et les murs.
+
+Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait fremissant et
+apeure, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du cafe bien chaud avant
+de se mettre en route.
+
+Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, reveilla Sam, ouvrit la
+porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,
+il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la
+glace, avancant toujours et parfois halant, au bout de sa corde, le chien
+reste au bas d'un escarpement trop rapide. Il etait six heures environ,
+quand il atteignit un des sommets ou le vieux Gaspard venait souvent a la
+recherche des chamois.
+
+Et il attendit que le jour se levat.
+
+Le ciel palissait sur sa tete; et soudain une lueur bizarre, nee on ne sait
+d'ou, eclaira brusquement l'immense ocean des cimes pales qui s'etendaient
+a cent lieues autour de lui. On eut dit que cette clarte vague sortait de
+la neige elle-meme pour se repandre dans l'espace. Peu a peu les sommets
+lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,
+et le soleil rouge apparut derriere les lourds geants des Alpes bernoises.
+
+Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbe, epiant
+des traces, disant au chien: "Cherche, mon gros, cherche."
+
+Il redescendait la montagne a present, fouillant de l'oeil les gouffres, et
+parfois appelant, jetant un cri prolonge, mort bien vite dans l'immensite
+muette. Alors, il collait a terre l'oreille, pour ecouter; il croyait
+distinguer une voix, se mettait a courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, epuise, desespere. Vers midi, il dejeuna et fit
+manger Sam, aussi las que lui-meme. Puis il recommenca ses recherches.
+
+Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilometres
+de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et
+trop fatigue pour se trainer plus longtemps, il creusa un trou dans la
+neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait
+apportee. Et ils se coucherent l'un contre l'autre, l'homme, et la bete,
+chauffant leurs corps l'un a l'autre et geles jusqu'aux moelles cependant.
+
+Ulrich ne dormit guere, l'esprit hante de visions, les membres secoues de
+frissons.
+
+Le jour allait paraitre quand il se releva. Ses jambes etaient raides comme
+des barres de fer, son ame faible a le faire crier d'angoisse, son coeur
+palpitant a le laisser choir d'emotion des qu'il croyait entendre un bruit
+quelconque.
+
+Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et
+l'epouvante de cette mort, fouettant son energie, reveilla sa vigueur.
+
+Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de
+loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.
+
+Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'apres-midi.
+La maison etait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus a rien.
+
+Il dormit longtemps, tres longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom: "Ulrich", secoua son engourdissement profond et
+le fit se dresser. Avait-il reve? Etait-ce un de ces appels bizarres qui
+traversent les reves des ames inquietes? Non, il l'entendait encore, ce cri
+vibrant, entre dans son oreille et reste dans sa chair jusqu'au bout de ses
+doigts nerveux. Certes, on avait crie; on avait appele: "Ulrich!" Quelqu'un
+etait la, pres de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la
+porte et hurla: "C'est toi, Gaspard!" de toute la puissance de sa gorge.
+
+Rien ne repondit; aucun son, aucun murmure, aucun gemissement, rien. Il
+faisait nuit. La neige etait bleme.
+
+Le vent s'etait leve, le vent glace qui brise les pierres et ne laisse rien
+de vivant sur ces hauteurs abandonnees. Il passait par souffles brusques
+plus dessechants et plus mortels que le vent de feu du desert. Ulrich, de
+nouveau, cria: "Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!"
+
+Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une epouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte
+et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain
+qu'il venait d'etre appele par son camarade au moment ou il rendait
+l'esprit.
+
+De cela il etait sur, comme on est sur de vivre ou de manger du pain. Le
+vieux Gaspard Hari avait agonise pendant deux jours et trois nuits quelque
+part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immacules dont la
+blancheur est plus sinistre que les tenebres des souterrains. Il avait
+agonise pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout a
+l'heure en pensant a son compagnon. Et son ame, a peine libre, s'etait
+envolee vers l'auberge ou dormait Ulrich, et elle l'avait appele de par la
+vertu mysterieuse et terrible qu'ont les ames des morts de hanter les
+vivants. Elle avait crie, cette ame sans voix, dans l'ame accablee du
+dormeur; elle avait crie son adieu dernier, ou son reproche, ou sa
+malediction sur l'homme qui n'avait point assez cherche.
+
+Et Ulrich la sentait la, tout pres, derriere le mur, derriere la porte
+qu'il venait de refermer. Elle rodait, comme un oiseau de nuit qui frole de
+ses plumes une fenetre eclairee; et le jeune homme eperdu etait pret a
+hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait
+point et n'oserait plus desormais, car le fantome resterait la, jour et
+nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas
+ete retrouve et depose dans la terre benite d'un cimetiere.
+
+Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du
+soleil. Il prepara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura
+sur une chaise, immobile, le coeur torture, pensant au vieux couche sur la
+neige.
+
+Puis, des que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles
+l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, eclairee a
+peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout a l'autre de la
+piece, a grands pas, ecoutant, ecoutant si le cri effrayant de l'autre nuit
+n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait
+seul, le miserable, comme aucun homme n'avait jamais ete seul! Il etait
+seul dans cet immense desert de neige, seul a deux mille metres au-dessus
+de la terre habitee, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie
+qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glace! Une envie folle le
+tenaillait de se sauver n'importe ou, n'importe comment, de descendre a
+Loeche en se jetant dans l'abime; mais il n'osait seulement pas ouvrir la
+porte, sur que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester
+seul non plus la-haut.
+
+Vers minuit, las de marcher, accable d'angoisse et de peur, il s'assoupit
+enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu
+hante.
+
+Et soudain le cri strident de l'autre soir lui dechira les oreilles, si
+suraigu qu'Ulrich etendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba
+sur le dos avec son siege.
+
+Sam, reveille par le bruit, se mit a hurler comme hurlent les chiens
+effrayes, et il tournait autour du logis cherchant d'ou venait le danger.
+Parvenu pres de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec
+force, le poil herisse, la queue droite et grognant.
+
+Kunsi, eperdu, s'etait leve et, tenant par un pied sa chaise, il cria:
+"N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue." Et le chien, excite
+par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que defiait
+la voix de son maitre.
+
+Sam, peu a peu, se calma et revint s'etendre aupres du foyer, mais il
+demeurait inquiet, la tete levee, les yeux brillants et grondant entre ses
+crocs.
+
+Ulrich, a son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait defaillir de
+terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il
+en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idees devenaient vagues; son
+courage s'affermissait; une fievre de feu glissait dans ses veines.
+
+Il ne mangea guere le lendemain, se bornant a boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il vecut, saoul comme une brute. Des que la pensee
+de Gaspard Hari lui revenait, il recommencait a boire jusqu'a l'instant ou
+il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait la, sur la face,
+ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais a peine
+avait-il digere le liquide affolant et brulant, que le cri toujours le meme
+"Ulrich!" le reveillait comme une balle qui lui aurait perce le crane; et
+il se dressait chancelant encore, etendant les mains pour ne point tomber,
+appelant Sam a son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son
+maitre, se precipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la
+rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col
+renverse, la tete en l'air, avalait a pleines gorgees, comme de l'eau
+fraiche apres une course, l'eau-de-vie qui tout a l'heure endormirait de
+nouveau sa pensee, et son souvenir, et sa terreur eperdue.
+
+En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette
+saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son epouvante qui se reveilla
+plus furieuse des qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idee fixe alors,
+exasperee par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue
+solitude, s'enfoncait en lui a la facon d'une vrille. Il marchait
+maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bete en cage, collant son oreille a
+la porte pour ecouter si l'autre etait la, et le defiant, a travers le mur.
+
+Puis, des qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix
+qui le faisait bondir sur ses pieds.
+
+Une nuit enfin, pareil aux laches pousses a bout, il se precipita sur la
+porte et l'ouvrit pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer a se
+taire.
+
+Il recut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaca jusqu'aux os
+et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam
+s'etait elance dehors. Puis, fremissant, il jeta du bois au feu, et s'assit
+devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le
+mur en pleurant.
+
+Il cria eperdu: "Va-t-en." Une plainte lui repondit, longue et douloureuse.
+
+Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporte par la terreur. Il
+repetait "Va-t-en" en tournant sur lui-meme pour trouver un coin ou se
+cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se
+frottant contre le mur. Ulrich s'elanca vers le buffet de chene plein de
+vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il
+le traina jusqu'a la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant
+les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fenetre comme on fait lorsqu'un
+ennemi vous assiege.
+
+Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gemissements lugubres
+auxquels le jeune homme se mit a repondre par des gemissements pareils.
+
+Et des jours et des nuits se passerent sans qu'ils cessassent de hurler
+l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait
+la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la
+demolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbe, l'oreille
+collee contre la pierre, et il repondait a tous ses appels par
+d'epouvantables cris.
+
+Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brise de
+fatigue qu'il s'endormit aussitot.
+
+Il se reveilla sans un souvenir, sans une pensee, comme si toute sa tete se
+fut videe pendant ce sommeil accable. Il avait faim, il mangea.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver etait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la
+famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
+
+Des qu'elles eurent atteint le haut de la montee les femmes grimperent sur
+leur mulet, et elles parlerent des deux hommes qu'elles allaient retrouver
+tout a l'heure.
+
+Elles s'etonnaient que l'un deux ne fut pas descendu quelques jours plus
+tot, des que la route etait devenue possible, pour donner des nouvelles de
+leur long hivernage.
+
+On apercut enfin l'auberge encore couverte et capitonnee de neige. La porte
+et la fenetre etaient closes; un peu de fumee sortait du toit, ce qui
+rassura le pere Hauser. Mais en approchant, il apercut, sur le seuil, un
+squelette d'animal depece par les aigles, un grand squelette couche sur le
+flanc.
+
+Tous l'examinerent. "Ca doit etre Sam," dit la mere. Et elle appela: "He,
+Gaspard." Un cri repondit a l'interieur, un cri aigu, qu'on eut dit pousse
+par une bete. Le pere Hauser repeta: "He, Gaspard." Un autre cri pareil au
+premier se fit entendre.
+
+Alors les trois hommes, le pere et les deux fils, essayerent d'ouvrir la
+porte. Elle resista. Ils prirent dans l'etable vide une longue poutre comme
+belier, et la lancerent a toute volee. Le bois cria, ceda, les planches
+volerent en morceaux; puis un grand bruit ebranla la maison et ils
+apercurent, dedans, derriere le buffet ecroule un homme debout, avec des
+cheveux qui lui tombaient aux epaules, une barbe qui lui tombait sur la
+poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'etoffe sur le corps.
+
+Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'ecria: "C'est Ulrich,
+maman." Et la mere constata que c'etait Ulrich, bien que ses cheveux
+fussent blancs.
+
+Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne repondit point aux
+questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire a Loeche ou les medecins
+constaterent qu'il etait fou.
+
+Et personne ne sut jamais ce qu'etait devenu son compagnon.
+
+La petite Hauser faillit mourir, cet ete-la, d'une maladie de langueur
+qu'on attribua au froid de la montagne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE VAGABOND
+
+
+Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait
+quitte son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage
+manquait. Compagnon charpentier, age de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il etait reste pendant deux mois a la charge de sa famille, lui,
+fils aine, n'ayant plus qu'a croiser ses bras vigoureux, dans le chomage
+general. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en
+journee, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne
+faisait rien parce qu'il n'avait rien a faire, et mangeait la soupe des
+autres.
+
+Alors, il s'etait informe a la mairie; et le secretaire avait repondu qu'on
+trouvait a s'occuper dans le Centre.
+
+Il etait donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs
+dans sa poche et portant sur l'epaule, dans un mouchoir bleu attache au
+bout de son baton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une
+chemise.
+
+Et il avait marche sans repos, pendant les jours et les nuits, par les
+interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver
+jamais a ce pays mysterieux ou les ouvriers trouvent de l'ouvrage.
+
+Il s'enteta d'abord a cette idee qu'il ne devait travailler qu'a la
+charpente, puisqu'il etait charpentier. Mais, dans tous les chantiers ou il
+se presenta, on repondit qu'on venait de congedier des hommes, faute de
+commandes, et il se resolut, se trouvant a bout de ressources, a accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
+
+Donc, il fut tour a tour terrassier, valet d'ecurie, scieur de pierres; il
+cassa du bois, ebrancha des arbres, creusa un puits, mela du mortier, lia
+des fagots, garda des chevres sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant a vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et
+des paysans.
+
+Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait
+plus rien et il mangeait un peu de pain, grace a la charite des femmes
+qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
+
+Le soir tombait, Jacques Randel harasse, les jambes brisees, le ventre
+vide, l'ame en detresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin,
+car il menageait sa derniere paire de souliers, l'autre n'existant plus
+depuis longtemps deja. C'etait un samedi, vers la fin de l'automne. Les
+nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussees du
+vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientot. La
+campagne etait deserte, a cette tombee de jour, la veille d'un dimanche. De
+place en place, dans les champs, s'elevaient, pareilles a des champignons
+jaunes, monstrueux, des meules de paille egrenees; et les terres semblaient
+nues, etant ensemencees deja pour l'autre annee.
+
+Randel avait faim, une faim de bete, une de ces faims qui jettent les loups
+sur les hommes. Extenue, il allongeait les jambes pour faire moins de pas,
+et, la tete pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la
+bouche seche, il serrait son baton dans sa main avec l'envie vague de
+frapper a tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.
+
+Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes
+de terre defouies, restees sur le sol retourne. S'il en avait trouve
+quelques-unes, il eut ramasse du bois mort, fait un petit feu dans le
+fosse, et bien soupe, ma foi, avec le legume chaud et rond, qu'il eut tenu
+d'abord, brulant, dans ses mains froides.
+
+Mais la saison etait passee, et il devrait, comme la veille, ronger une
+betterave crue, arrachee dans un sillon.
+
+Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de
+ses idees. Il n'avait guere pense, jusque-la, appliquant tout son esprit,
+toutes ses simples facultes, a sa besogne professionnelle. Mais voila que
+la fatigue, cette poursuite acharnee d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits passees sur l'herbe, le jeune, le mepris qu'il
+sentait chez les sedentaires pour le vagabond, cette question posee chaque
+jour: "Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?" le chagrin de ne pouvoir
+occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeures a la maison et qui n'avaient guere de sous, non plus,
+l'emplissaient, peu a peu d'une colere lente, amassee chaque jour, chaque
+heure, chaque minute, et qui s'echappait de sa bouche, malgre lui, en
+phrases courtes et grondantes.
+
+Tout en trebuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il
+grognait: "Misere... misere... tas de cochons... laisser crever de faim un
+homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre
+sous... v'la qu'il pleut... tas de cochons!..."
+
+Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, a tous
+les hommes, de ce que la nature, la grande mere aveugle, est inequitable,
+feroce et perfide.
+
+Il repetait, les dents serrees: "Tas de cochons!" en regardant la mince
+fumee grise qui sortait des toits, a cette heure du diner. Et, sans
+reflechir a cette autre injustice, humaine celle-la, qui se nomme violence
+et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les
+habitants et de se mettre a table, a leur place.
+
+Il disait: "J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse
+crever de faim... je ne demande qu'a travailler, pourtant... tas de
+cochons!" Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la
+souffrance de son coeur lui montaient a la tete comme une ivresse
+redoutable, et faisaient naitre, en son cerveau, cette idee simple: "J'ai
+le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est a tout le monde.
+Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!"
+
+La pluie tombait, fine, serree, glacee. Il s'arreta et murmura: "Misere...
+encore un mois de route avant de rentrer a la maison..." Il revenait en
+effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutot a s'occuper
+dans sa ville natale, ou il etait connu, en faisant n'importe quoi, que sur
+les grands chemins ou tout le monde le suspectait.
+
+Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gacheur de
+platre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt
+sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
+
+Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin
+d'empecher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais
+il sentit bientot qu'elle traversait deja la mince toile de ses vetements
+et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'etre perdu qui ne sait
+plus ou cacher son corps, ou reposer sa tete, qui n'a pas un abri par le
+monde.
+
+La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il apercut, au loin, dans un
+pre, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le fosse de la
+route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.
+
+Quand il fut aupres, elle leva vers lui sa grosse tete, et il pensa: "Si
+seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait."
+
+Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lancant
+dans le flanc un grand coup de pied: "Debout!" dit-il.
+
+La bete se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle;
+alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il
+but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonfle, chaud,
+et qui sentait l'etable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source
+vivante.
+
+Mais la pluie glacee tombait plus serree, et toute la plaine etait nue sans
+lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumiere qui
+brillait entre les arbres, a la fenetre d'une maison.
+
+La vache s'etait recouchee, lourdement. Il s'assit a cote d'elle, en lui
+flattant la tete, reconnaissant d'avoir ete nourri. Le souffle epais et
+fort de la bete, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans
+l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit a dire: "Tu n'as
+pas froid la-dedans, toi."
+
+Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y
+trouver de la chaleur. Alors une idee lui vint, celle de se coucher et de
+passer la nuit contre ce gros ventre tiede. Il chercha donc une place, pour
+etre bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuve tout a l'heure. Puis, comme il etait brise de fatigue, il
+s'endormit tout a coup.
+
+Mais, plusieurs fois, il se reveilla, le dos ou le ventre glace, selon
+qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se
+retournait pour rechauffer et secher la partie de son corps qui etait
+restee a l'air de la nuit; et il se rendormait bientot de son sommeil
+accable.
+
+Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paraitre; il ne pleuvait plus;
+le ciel etait pur.
+
+La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur
+ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
+"Adieu, ma belle... a une autre fois... t'es une bonne bete... Adieu..."
+
+Puis il mit ses souliers, et s'en alla.
+
+Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la meme route;
+puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.
+
+Le jour etait venu; les cloches des eglises sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit a pied, soit montes en des
+charrettes, commencaient a passer sur les chemins, allant aux villages
+voisins feter le dimanche chez des amis, chez des parents.
+
+Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets
+et belants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.
+
+Randel se leva, salua: "Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui
+meurt de faim?" dit-il.
+
+L'autre repondit en jetant au vagabond un regard mechant:
+
+--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
+
+Et le charpentier retourna s'asseoir sur le fosse.
+
+Il attendit longtemps; regardant defiler devant lui les campagnards, et
+cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa
+priere.
+
+Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaine d'or ornait
+le ventre.
+
+--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je
+n'ai plus un sou dans ma poche.
+
+Le demi-monsieur repliqua: "Vous auriez du lire l'avis affiche a l'entree
+du pays.--La mendicite est interdite sur le territoire de la
+commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite,
+je vais vous faire ramasser."
+
+Randel, que la colere gagnait, murmura: "Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins."
+
+Et il retourna s'asseoir sur son fosse.
+
+Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la
+route. Ils marchaient lentement, cote a cote, bien en vue, brillants au
+soleil avec leurs chapeaux cires, leurs buffleteries jaunes et leurs
+boutons de metal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en
+fuite de loin, de tres loin.
+
+Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'etre pris par eux, et de
+se venger, plus tard.
+
+Ils approchaient sans paraitre l'avoir vu, allant de leur pas militaire,
+lourd et balance comme la marche des oies. Puis tout a coup, en passant
+devant lui, ils eurent l'air de le decouvrir, s'arreterent et se mirent a
+le devisager d'un oeil menacant et furieux.
+
+Et le brigadier s'avanca en demandant:
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici?
+
+L'homme repliqua tranquillement:
+
+--Je me repose.
+
+--D'ou venez-vous?
+
+--S'il fallait vous dire tous les pays ou j'ai passe, j'en aurais pour plus
+d'une heure.
+
+--Ou allez-vous?
+
+--A Ville-Avaray.
+
+--Ou c'est-il ca?
+
+--Dans la Manche.
+
+--C'est votre pays?
+
+--C'est mon pays.
+
+--Pourquoi en etes-vous parti?
+
+--Pour chercher du travail.
+
+Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colere d'un homme
+que la meme supercherie finit par exasperer:
+
+--Ils disent tous ca, ces bougres-la. Mais je la connais, moi.
+
+Puis il reprit:
+
+--Vous avez des papiers?
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Donnez-les.
+
+Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers
+uses et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.
+
+L'autre les epelait en anonnant, puis constatant qu'ils etaient en regle,
+il les rendit avec l'air mecontent d'un homme qu'un plus malin vient de
+jouer.
+
+Apres quelques moments de reflexion, il demanda de nouveau:
+
+--Vous avez de l'argent sur vous?
+
+--Non.
+
+--Rien?
+
+--Rien.
+
+--Pas un sou seulement?
+
+--Pas un sou seulement!
+
+--De quoi vivez-vous, alors?
+
+--De ce qu'on me donne.
+
+--Vous mendiez, alors?
+
+Randel repondit resolument:
+
+--Oui, quand je peux.
+
+Mais le gendarme declara: "Je vous prends en flagrant delit de vagabondage
+et de mendicite, sans ressource et sans profession, sur la route, et je
+vous enjoins de me suivre."
+
+Le charpentier se leva.
+
+--Ousque vous voudrez, dit-il.
+
+Et se placant entre les deux militaires avant meme d'en recevoir l'ordre,
+il ajouta:
+
+--Allez, coffrez-moi. Ca me mettra un toit sur la tete quand il pleut.
+
+Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, a travers
+des arbres depouilles de feuilles, a un quart de lieue de distance.
+
+C'etait l'heure de la messe, quand ils traverserent le pays. La place etait
+pleine de monde, et deux haies se formerent aussitot pour voir passer le
+malfaiteur qu'une troupe d'enfants excites suivait. Paysans et paysannes le
+regardaient, cet homme arrete, entre deux gendarmes, avec une haine allumee
+dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'ecraser sous leurs pieds. On se demandait s'il
+avait vole et s'il avait tue. Le boucher, ancien spahi, affirma: "C'est un
+deserteur." Le debitant de tabac crut le reconnaitre pour un homme qui lui
+avait passe une piece fausse de cinquante centimes, le matin meme, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve
+Malet que la police cherchait depuis six mois.
+
+Dans la salle du conseil municipal, ou ses gardiens le firent entrer,
+Randel retrouva le maire, assis devant la table des deliberations et
+flanque de l'instituteur.
+
+--Ah! ah! s'ecria le magistrat, vous revoila, mon gaillard. Je vous avais
+bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que
+c'est?"
+
+Le brigadier repondit: "Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire,
+sans ressources et sans argent sur lui, a ce qu'il affirme, arrete en etat
+de mendicite et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien
+en regle."
+
+--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut,
+les rendit, puis ordonna: "Fouillez-le." On fouilla Randel; on ne trouva
+rien.
+
+Le maire semblait perplexe. Il demanda a l'ouvrier:
+
+--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
+
+--Je cherchais de l'ouvrage.
+
+--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?
+
+--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?
+
+Ils se devisageaient tous les deux avec une haine de betes appartenant a
+des races ennemies. Le magistrat reprit: "Je vais vous faire mettre en
+liberte, mais que je ne vous y reprenne pas!"
+
+Le charpentier repondit: "J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins."
+
+Le maire prit un air severe:
+
+--Taisez-vous.
+
+Puis il ordonna aux gendarmes:
+
+--Vous conduirez cet homme a deux cents metres du village, et vous le
+laisserez continuer son chemin.
+
+L'ouvrier dit: "Faites-moi donner a manger, au moins."
+
+L'autre fut indigne: "Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
+ah! elle est forte celle-la!"
+
+Mais Randel reprit avec fermete: "Si vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez a faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
+gros."
+
+Le maire s'etait leve, et il repeta: "Emmenez-le vite, parce que je
+finirais par me facher."
+
+Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
+l'entrainerent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
+la route; et les hommes l'ayant conduit a deux cents metres de la borne
+kilometrique, le brigadier declara:
+
+--Voila, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
+aurez de mes nouvelles.
+
+Et Randel se mit en route sans rien repondre, et sans savoir ou il allait.
+Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus a rien.
+
+Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenetre etait
+entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arreta
+net, devant ce logis.
+
+Et, tout a coup, la faim, une faim feroce, devorante, affolante, le
+souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
+
+Il dit, tout haut, d'une voix grondante: "Nom de Dieu! faut qu'on m'en
+donne, cette fois." Et il se mit a heurter la porte a grands coups de son
+baton. Personne ne repondit; il frappa plus fort, criant: "He! he! he! la
+dedans, les gens! he! ouvrez!"
+
+Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenetre, il la poussa avec sa
+main, et l'air enferme de la cuisine, l'air tiede plein de senteurs de
+bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'echappa vers l'air froid du
+dehors.
+
+D'un saut, le charpentier fut dans la piece. Deux couverts etaient mis sur
+une table. Les proprietaires, partis sans doute a la messe, avaient laisse
+sur le feu leur diner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
+legumes.
+
+Un pain frais attendait sur la cheminee, entre deux bouteilles qui
+semblaient pleines.
+
+Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
+s'il eut etrangle un homme, puis il se mit a le manger voracement, par
+grandes bouchees vite avalees. Mais l'odeur de la viande, presque aussitot,
+l'attira vers la cheminee, et, ayant ote le couvercle du pot, il y plongea
+une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lie d'une ficelle.
+Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'a ce que
+son assiette fut pleine, et, l'ayant posee sur la table, il s'assit devant,
+coupa le bouilli en quatre parts et dina comme s'il eut ete chez lui. Quand
+il eut devore le morceau presque entier, plus une quantite de legumes, il
+s'apercut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posees
+sur la cheminee.
+
+A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
+pis, c'etait chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
+bon, apres avoir eu si froid; et il but.
+
+Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
+versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgees. Et, presque
+aussitot, il se sentit gai, rejoui par l'alcool comme si un grand bonheur
+lui avait coule dans le ventre.
+
+Il continuait a manger, moins vite, en machant lentement et trempant son
+pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps etait devenue brulante,
+le front surtout ou le sang battait.
+
+Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'etait la messe qui finissait; et
+un instinct plutot qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
+perspicaces tous les etres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
+mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
+d'eau-de-vie, et, a pas furtifs, gagna la fenetre et regarda la route.
+
+Elle etait encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit a travers champs vers un bois qu'il
+apercevait.
+
+Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
+tellement souple qu'il sautait les clotures des champs, a pieds joints,
+d'un seul bond.
+
+Des qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
+et se remit a boire, par grandes lampees, tout en marchant. Alors ses idees
+se brouillerent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes elastiques comme
+des ressorts.
+
+Il chantait la vieille chanson populaire:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Il marchait maintenant sur une mousse epaisse, humide et fraiche, et ce
+tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
+comme un enfant.
+
+Il prit son elan, cabriola; se releva, recommenca. Et, entre chaque
+pirouette, il se remettait a chanter:
+
+ Ah! qu'il fait donc bon
+ Qu'il fait donc bon
+ Cueillir la fraise.
+
+Tout a coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il apercut, dans le
+fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
+mains deux seaux de lait, ecartes d'elle par un cercle de barrique.
+
+Il la guettait, penche, les yeux allumes comme ceux d'un chien qui voit une
+caille.
+
+Elle le decouvrit, leva la tete, se mit a rire et lui cria:
+
+--C'est-il vous qui chantiez comme ca?
+
+Il ne repondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fut haut de
+six pieds au moins.
+
+Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: "Cristi, vous m'avez fait
+peur!"
+
+Mais il ne l'entendait pas, il etait ivre, il etait fou, souleve par une
+autre rage plus devorante que la faim, enfievre par l'alcool, par
+l'irresistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, brule par tous les appetits que la
+nature a semes dans la chair vigoureuse des males.
+
+La fille reculait devant lui, effrayee de son visage, de ses yeux, de sa
+bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.
+
+Il la saisit par les epaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
+chemin.
+
+Elle laissa tomber ses seaux qui roulerent a grand bruit en repandant leur
+lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
+ce desert, et voyant bien a present qu'il n'en voulait pas a sa vie, elle
+ceda, sans trop de peine, pas tres fachee, car il etait fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.
+
+Quand elle se fut relevee, l'idee de ses seaux repandus l'emplit tout a
+coup de fureur, et, otant son sabot d'un pied, elle se jeta, a son tour,
+sur l'homme, pour lui casser la tete s'il ne payait pas son lait.
+
+Mais lui, se meprenant a cette attaque violente, un peu degrise, eperdu,
+epouvante de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
+jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.
+
+Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
+jamais ete. Ses jambes devenaient molles a ne le plus porter; toutes ses
+idees etaient brouillees, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
+reflechir a rien.
+
+Et il s'assit au pied d'un arbre.
+
+Au bout de cinq minutes il dormait.
+
+Il fut reveille par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il apercut deux
+tricornes de cuir verni penches sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
+lui tenaient et lui liaient les bras.
+
+--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.
+
+Randel se leva sans repondre un mot. Les hommes le secouaient, prets a le
+rudoyer, s'il faisait un geste, car il etait leur proie a present, il etait
+devenu du gibier de prison, capture par ces chasseurs de criminels qui ne
+le lacheraient plus.
+
+--En route! commanda le gendarme.
+
+Ils partirent. Le soir venait, etendant sur la terre un crepuscule
+d'automne, lourd et sinistre.
+
+Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
+
+Toutes les portes etaient ouvertes, car on savait les evenements. Paysans
+et paysannes, souleves de colere, comme si chacun eut ete vole, comme si
+chacune eut ete violee, voulaient voir rentrer le miserable pour lui jeter
+des injures.
+
+Ce fut une huee qui commenca a la premiere maison pour finir a la mairie,
+ou le maire attendait aussi, venge lui-meme de ce vagabond.
+
+Des qu'il l'apercut, il cria de loin:
+
+--Ah! mon gaillard! nous y sommes.
+
+Et il se frottait les mains, content comme il l'etait rarement.
+
+Il reprit: "Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
+route."
+
+Puis, avec un redoublement de joie:
+
+--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+LE HORLA
+
+AMOUR
+
+LE TROU
+
+SAUVEE
+
+CLOCHETTE
+
+LE MARQUIS DE FUMEROL
+
+LE SIGNE
+
+LE DIABLE
+
+LES ROIS
+
+AU BOIS
+
+UNE FAMILLE
+
+JOSEPH
+
+L'AUBERGE
+
+LE VAGABOND
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+